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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 1 à 3)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 1 à 3)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 1 à 3

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE I

Il existe, dans la géo­gra­phie morale de Constan­ti­nople, cer­tains lieux où le temps ne s’é­coule pas selon les lois ordi­naires de la phy­sique new­to­nienne. L’Hô­tel Pera Palace était pré­ci­sé­ment l’un de ces endroits, et Rupert Beau­re­gard Whit­combe allait bien­tôt le décou­vrir à ses dépens.

C’é­tait un mar­di d’oc­tobre 1926, dans une ambiance froide et humide et Rupert des­cen­dait du wagon-lit de l’O­rient-Express avec cette expres­sion par­ti­cu­lière qu’ar­borent les jour­na­listes de second rang envoyés cou­vrir des évé­ne­ments de troi­sième impor­tance. Son rédac­teur en chef au Mor­ning Gazette, un cer­tain Pem­ber­ton doté d’une mous­tache aus­si volu­mi­neuse que son igno­rance de la géo­gra­phie, lui avait dit d’un ton péremp­toire : « Whit­combe, il y a un congrès à Constan­ti­nople. Des diplo­mates. De l’im­por­tance. Allez‑y. »

Voi­là com­ment Rupert Beau­re­gard Whit­combe, trente-deux ans, céli­ba­taire par cir­cons­tance plu­tôt que par choix, pos­ses­seur d’un com­plet gris légè­re­ment défraî­chi et d’une malle conte­nant trois che­mises de rechange et un exem­plaire cor­né de Byron, se retrou­va sur le quai de la gare de Sir­ke­ci, contem­plant avec per­plexi­té la ville qui s’é­ten­dait devant lui.

Un por­teur turc, petit homme mous­ta­chu doté d’une éner­gie inver­se­ment pro­por­tion­nelle à sa taille, s’avança vers lui et s’empara de sa malle avec l’en­thou­siasme d’un conqué­rant ottoman.

« Pera Palace, effen­di ? deman­da-t-il avec un sou­rire révé­lant une remar­quable absence de dents.

— En effet, répon­dit Rupert, légè­re­ment surpris.

— Tous les Anglais vont au Pera Palace, décla­ra le por­teur avec la cer­ti­tude de quel­qu’un énon­çant une loi uni­ver­selle. Tous. Sans exception. »

Rupert vou­lut pro­tes­ter qu’il n’é­tait pas « tous les Anglais », qu’il était un indi­vi­du dis­tinct doté de sa propre volon­té, mais le por­teur était déjà par­ti à une vitesse éton­nante en direc­tion d’un fiacre antédiluvien.

Le tra­jet jus­qu’à Péra se dérou­la dans une confu­sion baby­lo­nienne de rues étroites, de cris de mar­chands, de chiens errants phi­lo­sophes et de tram­ways grin­çants. Rupert nota men­ta­le­ment : « Constan­ti­nople : ville où la cir­cu­la­tion rou­tière semble régie par les prin­cipes du hasard plu­tôt que par ceux du code civil. »

L’Hô­tel Pera Palace appa­rut sou­dain, après le pont de Gala­ta, au détour d’une rue, majes­tueux et légè­re­ment démo­dé, comme un aris­to­crate otto­man qui aurait sur­vé­cu à l’empire par simple force d’i­ner­tie. La façade néo-clas­sique affi­chait cette digni­té par­ti­cu­lière aux éta­blis­se­ments qui ont vu pas­ser trop d’His­toire pour s’é­mou­voir encore de quoi que ce soit.

Le hall d’en­trée sen­tait le tabac turc, l’en­caus­tique vien­noise et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable que Rupert iden­ti­fia plus tard comme étant l’o­deur carac­té­ris­tique des intrigues diplo­ma­tiques en décom­po­si­tion lente.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion se tenait un homme d’une mai­greur cada­vé­rique, vêtu d’une redin­gote qui avait connu des jours meilleurs. Ses yeux, d’un bleu aqueux, évo­quaient ceux d’un pois­son sur­pris par la marée basse.

« Mon­sieur Bian­chi, direc­teur, annon­ça-t-il en esquis­sant une cour­bette mini­ma­liste. Nous vous attendions.

— Vous m’at­ten­diez ? s’é­ton­na Rupert.

— Natu­rel­le­ment. Tous les jour­na­listes qui viennent pour le Congrès des­cendent ici. C’est une tradition. »

Il pro­non­ça le mot « tra­di­tion » avec la révé­rence qu’un prêtre réser­ve­rait aux Saintes Écritures.

« Le Congrès, jus­te­ment, hasar­da Rupert. Pour­riez-vous m’indiquer…

— Chambre 42, cou­pa Bian­chi en lui ten­dant une clé mas­sive. Deuxième étage. L’as­cen­seur est… disons… capri­cieux. Je recom­mande l’escalier. »

Sur ce, le direc­teur se replon­gea dans un registre pous­sié­reux, signi­fiant clai­re­ment que l’en­tre­tien était terminé.

Rupert sai­sit sa clé et se diri­gea vers l’es­ca­lier, croi­sant au pas­sage un chat blanc d’une cor­pu­lence confor­table qui le toi­sa avec le dédain carac­té­ris­tique d’un sul­tan détrô­né contem­plant un roturier.

La chambre 42 était exac­te­ment ce à quoi Rupert s’at­ten­dait : un lit de cuivre, un lava­bo émaillé, un miroir au tain piqué, et une fenêtre don­nant sur une cour inté­rieure où séchait du linge aux ori­gines géo­gra­phiques variées. L’en­semble déga­geait cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière aux chambres d’hô­tel qui ont vu pas­ser trop de voya­geurs solitaires.

Il défit sa malle, ran­gea ses trois che­mises dans l’ar­moire où elles prirent immé­dia­te­ment un air dépri­mé, et déci­da de des­cendre au bar pour s’en­qué­rir des détails du fameux Congrès.

Le bar du Pera Palace était une caverne douillette tapis­sée de boi­se­ries sombres et illu­mi­née par des lampes à abat-jour verts qui confé­raient à tous les visages une teinte légè­re­ment cada­vé­rique. Der­rière le comp­toir offi­ciait un bar­man à la mous­tache teinte de hen­né qui pré­pa­rait les cock­tails avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger suisse.

Seul autre client à cette heure mati­nale, un homme d’une soixan­taine d’an­nées, vêtu d’un com­plet de tweed impec­cable, lisait le Times avec cette expres­sion de concen­tra­tion intense que les Bri­tan­niques réservent habi­tuel­le­ment aux courses hip­piques et aux bul­le­tins météorologiques.

Rupert com­man­da un gin-tonic (« Pour com­battre le palu­disme », jus­ti­fia-t-il sans convic­tion) et s’as­sit à une table proche.

L’homme au Times leva les yeux.

« Vous êtes nou­veau, consta­ta-t-il avec l’ac­cent traî­nant de quel­qu’un qui a fré­quen­té Oxford il y a si long­temps que l’u­ni­ver­si­té elle-même ne s’en sou­vient pro­ba­ble­ment plus.

— Arri­vé ce matin, confir­ma Rupert. Rupert Beau­re­gard Whit­combe, du Mor­ning Gazette.

— Ah, un jour­na­liste. Sir Per­ci­val Dunne. Enchan­té. » Il ten­dit une main osseuse que Rupert ser­ra avec la fer­me­té appropriée.

« Vous êtes ici pour le Congrès, natu­rel­le­ment ? deman­da Rupert.

— Le Congrès ? » Sir Per­ci­val haus­sa un sour­cil brous­sailleux. « Mon cher ami, il n’y a pas de Congrès.

— Com­ment cela, pas de Congrès ?

— Annu­lé. Repor­té. Ou peut-être n’a-t-il jamais exis­té. Les trois théo­ries cir­culent. » Il siro­ta son whis­ky avec la séré­ni­té d’un homme ayant depuis long­temps renon­cé à com­prendre la logique des affaires orientales.

Rupert sen­tit la panique fami­lière du jour­na­liste sans sujet mon­ter en lui comme une marée équinoxiale.

« Mais alors… que faites-vous ici ?

— J’ha­bite ici, mon cher. Depuis 1923. Excel­lente cui­sine, per­son­nel dis­cret, et le back­gam­mon y est remar­quable. » Il dési­gna une table dans le coin du salon où était posé un magni­fique pla­teau de jeu incrus­té de nacre.

« Vous jouez ?

— Pas vrai­ment, admit Rupert.

— Dom­mage. Le back­gam­mon est à Constan­ti­nople ce que le cri­cket est à l’An­gle­terre : une reli­gion dégui­sée en jeu. »

Rupert vida son gin-tonic d’un trait, espé­rant y trou­ver quelque illu­mi­na­tion divine sur la manière d’ex­pli­quer à Pem­ber­ton qu’il avait tra­ver­sé l’Eu­rope pour cou­vrir un évé­ne­ment imaginaire.

« Ne vous inquié­tez pas outre mesure, le ras­su­ra Sir Per­ci­val avec une bon­té inat­ten­due. Vous n’êtes pas le pre­mier jour­na­liste à échouer ici pour un congrès fan­tôme. Le der­nier est res­té six mois. Il tra­vaille main­te­nant pour le Ber­li­ner Tage­blatt. Ou peut-être est-ce le Figa­ro. Je confonds toujours. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe com­prit qu’il venait d’en­trer dans un endroit où les lois ordi­naires de la cau­sa­li­té ne s’ap­pli­quaient plus tout à fait, et où un homme pou­vait par­fai­te­ment rési­der dans un hôtel pen­dant trois ans pour des rai­sons que lui-même aurait eu du mal à expliquer.

Le chat blanc choi­sit ce moment pré­cis pour sau­ter sur le comp­toir du bar, ren­ver­ser un cen­drier de cris­tal, et fixer Rupert avec une expres­sion qui sem­blait dire avec malice : « Bien­ve­nue au Pera Palace. »

Rupert com­man­da un deuxième gin-tonic.

CHA­PITRE II

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’é­prouvent les voya­geurs déso­rien­tés lors­qu’ils ne se rap­pellent plus immé­dia­te­ment dans quel pays, voire sur quel conti­nent, ils se trouvent. Le pla­fond incon­nu au-des­sus de sa tête, orné de mou­lures pous­sié­reuses, lui rap­pe­la pro­gres­si­ve­ment qu’il était à Constan­ti­nople, au Pera Palace, et qu’il n’a­vait abso­lu­ment rien à y faire.

Cette der­nière réa­li­sa­tion aurait dû l’an­gois­ser. Curieu­se­ment, elle le soulagea.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, vaste espace lam­bris­sé où une demi-dou­zaine de tables dres­sées avec un soin maniaque atten­daient des clients qui ne vien­draient peut-être jamais. Un ser­veur fan­to­ma­tique sur­git immé­dia­te­ment, comme s’il avait pas­sé la nuit caché der­rière une ten­ture dans cette seule attente.

« Café, effen­di ? » deman­da-t-il avec cet accent inter­ro­ga­tif qui trans­forme n’im­porte quelle affir­ma­tion en ques­tion métaphysique.

Rupert acquies­ça. Le café arri­va, dense et amer comme un remords turc, accom­pa­gné d’œufs brouillés d’une mol­lesse avé­rée et de pain grillé d’une dure­té remar­quable. Il atta­qua ce repas avec la rési­gna­tion du voya­geur bri­tan­nique qui sait que cri­ti­quer la nour­ri­ture étran­gère ne mène qu’à des plats encore plus étranges.

Il était en train de lut­ter contre un mor­ceau de pain par­ti­cu­liè­re­ment coriace lors­qu’une voix de sten­tor reten­tit depuis le seuil de la salle à manger :

« Dos­toïevs­ki avait rai­son ! Le des­tin n’est qu’une série d’ac­ci­dents qui pré­tendent avoir un sens ! »

Rupert leva les yeux et décou­vrit un homme gigan­tesque vêtu d’une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait fait hon­neur à un tsar. Une barbe blanche digne de Tol­stoï enca­drait un visage rou­geaud où brillaient des yeux d’un bleu intense, légè­re­ment fous.

« Niko­lai Alexan­dro­vitch Vol­kons­ki, se pré­sen­ta l’ap­pa­ri­tion en s’ins­tal­lant sans invi­ta­tion à la table de Rupert. Autre­fois comte. Aujourd’­hui : rien. Mais quelle liberté ! »

Il cla­qua des doigts. Le ser­veur, qui sem­blait avoir l’ha­bi­tude, appor­ta ins­tan­ta­né­ment un verre de vodka.

« À huit heures du matin ? ne put s’empêcher de remar­quer Rupert.

— Le temps, mon jeune ami, est une construc­tion sociale. En Rus­sie, nous le savions déjà. Puis la révo­lu­tion est arri­vée et nous a prou­vé que le chaos était la seule constante uni­ver­selle. » Il vida son verre d’un trait. « Vous êtes le nou­veau jour­na­liste sans congrès ?

— Les nou­velles cir­culent vite, obser­va Rupert.

— Au Pera Palace, tout cir­cule vite sauf les clients. Nous sommes ici comme des mouches dans l’ambre : par­fai­te­ment conser­vés, défi­ni­ti­ve­ment immo­biles. C’est abso­lu­ment délicieux. »

Avant que Rupert puisse répondre, une nou­velle voix s’é­le­va, fémi­nine celle-ci, char­gée d’un accent qui évo­quait les salons vien­nois et les théâtres parisiens :

« Niko­lai, vous trau­ma­ti­sez encore les nou­veaux arri­vants avec votre nihi­lisme matinal ? »

Rupert se retour­na et vit s’ap­pro­cher une femme d’une tren­taine d’an­nées, mince et élé­gante dans une robe de soie verte qui avait dû coû­ter une for­tune à l’é­poque où les for­tunes exis­taient encore. Ses che­veux roux étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué, et ses yeux sombres pétillaient d’une intel­li­gence ironique.

« Ley­la Hanim, se pré­sen­ta-t-elle en ten­dant une main que Rupert ser­ra mal­adroi­te­ment. Ancienne can­ta­trice. Actuel­le­ment en semi-retraite forcée. »

Elle s’as­sit avec la grâce d’une diva habi­tuée à faire des entrées remarquées.

« Semi-retraite ? s’en­quit Rupert poliment.

— J’ai chan­té à la Sca­la, à Vienne, à Paris. Puis l’Em­pire est tom­bé, et avec lui le goût pour les sopra­nos turques. Main­te­nant, je chante occa­sion­nel­le­ment pour les mariages des familles encore riches. C’est… humi­liant et lucra­tif à la fois. Une com­bi­nai­son très orientale. »

Le ser­veur appor­ta sans qu’elle ait besoin de com­man­der un café turc et un verre d’eau. Rupert com­men­çait à com­prendre que le Pera Palace fonc­tion­nait selon des codes invi­sibles qu’il lui fau­drait du temps pour déchiffrer.

« Vous avez ren­con­tré Sir Per­ci­val, je sup­pose ? deman­da Leyla.

— Hier. Il m’a appris que le Congrès…

— N’existe pas. Oui. » Elle sou­rit. « Mais ne par­tez pas pour autant. Les gens qui viennent au Pera Palace pour une rai­son découvrent tou­jours qu’ils y res­tent pour une autre. »

« C’est très poé­tique, inter­vint Niko­lai, mais tota­le­ment inexact. Les gens res­tent ici parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. Comme moi. Comme Ley­la. Comme Per­ci­val. Nous sommes les fan­tômes d’un monde disparu. »

« Vous êtes sur­tout des dra­ma­tiques insup­por­tables », rétor­qua Ley­la sans méchanceté.

À cet ins­tant, le chat blanc fit son appa­ri­tion, tra­ver­sant majes­tueu­se­ment la salle à man­ger comme un empe­reur ins­pec­tant ses domaines. Il s’ar­rê­ta près de la table de Rupert, le fixa lon­gue­ment, puis sau­ta sur les genoux de Ley­la avec une fami­lia­ri­té évidente.

« Voi­ci Pacha, annon­ça Ley­la en cares­sant l’a­ni­mal. Le véri­table pro­prié­taire de l’hô­tel. Mon­sieur Bian­chi n’est que son employé.

— Je l’ap­pelle Lord Salis­bu­ry, cor­ri­gea une voix der­rière eux.

Sir Per­ci­val venait d’en­trer, impec­cable dans son com­plet de tweed mal­gré l’heure matinale.

« C’est Pacha, insis­ta Leyla.

— Lord Salis­bu­ry, répé­ta Per­ci­val avec fer­me­té. Un chat bri­tan­nique mérite un nom britannique.

— Il est né à Stamboul !

— Détail sans importance. »

Le chat, indif­fé­rent au débat sur son iden­ti­té, se mit à ron­ron­ner bruyamment.

« Ils ont cette dis­cus­sion au moins une fois par semaine, expli­qua Niko­lai à Rupert. C’est deve­nu un rituel. Comme une messe, mais en moins utile. »

Sir Per­ci­val s’as­sit et com­man­da son petit-déjeu­ner avec la pré­ci­sion d’un géné­ral orga­ni­sant une cam­pagne mili­taire : « Deux œufs à la coque, trois minutes exac­te­ment, pain grillé, mar­me­lade d’o­ranges amères, thé Earl Grey. »

« Vous voyez, Whit­combe, dit-il en se tour­nant vers Rupert, la vie au Pera Palace a ses avan­tages. On peut main­te­nir les stan­dards civi­li­sés même au milieu de la bar­ba­rie orientale. »

« La bar­ba­rie orien­tale vous a accueilli quand votre propre gou­ver­ne­ment ne vou­lait plus de vous, remar­qua sèche­ment Leyla.

— Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, mar­mon­na Per­ci­val dans sa moustache.

— Il a ven­du des infor­ma­tions au mau­vais camp pen­dant la guerre, tra­dui­sit joyeu­se­ment Niko­lai. Ou peut-être au bon camp mais au mau­vais moment. Les détails sont encore flous. »

Rupert nota men­ta­le­ment que cha­cun des rési­dents du Pera Palace sem­blait por­ter son propre poids de secrets et de dés­illu­sions. L’hô­tel n’é­tait pas tant un refuge qu’un pur­ga­toire pour âmes en transit.

« Et vous, deman­da-t-il à Niko­lai, com­ment êtes-vous arri­vé ici ?

— Par bateau. Depuis Odes­sa. En 1920. Avec une valise vide et un exem­plaire de Tour­gue­niev. Pas même un rouble. Les Bol­che­viques avaient tout pris. » Il haus­sa les épaules phi­lo­so­phi­que­ment. « Mais ils ne pou­vaient pas prendre l’es­sen­tiel : mon pes­si­misme. Celui-là, je l’ai gar­dé intact. »

À cet ins­tant, un jeune Turc en livrée rouge entra dans la salle à man­ger et s’ap­pro­cha de leur table.

« Excu­sez-moi, effen­dis, dit-il avec une cour­toi­sie exquise. Mon­sieur Bian­chi demande si quel­qu’un aurait vu le dé de back­gam­mon manquant. »

Un silence étrange s’a­bat­tit sur la table.

« Quel dé ? deman­da Per­ci­val d’un ton neutre.

— Celui avec le point doré, effen­di. Du pla­teau de tav­la du salon. »

Ley­la et Niko­lai échan­gèrent un regard.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Leyla.

— Ne com­men­cez pas avec vos super­sti­tions, la cou­pa Per­ci­val. C’est un simple dé.

— Un simple dé qui aurait appar­te­nu à Abdül­ha­mid II, pré­ci­sa Niko­lai. Et qui dis­pa­raît tou­jours avant qu’un mal­heur n’arrive. »

Le lift-boy, visi­ble­ment mal à l’aise, s’é­clip­sa rapidement.

Rupert, qui com­men­çait à pen­ser que sa vie de jour­na­liste venait de prendre un tour­nant inat­ten­du, demanda :

« Abdül­ha­mid II ? Le der­nier sul­tan ottoman ?

— Exac­te­ment, confir­ma Ley­la. On dit qu’il jouait au back­gam­mon ici, dans ce salon, avant sa dépo­si­tion. Et qu’il aurait lais­sé ce dé comme… comme une malé­dic­tion. Ou une pro­tec­tion. Per­sonne n’est vrai­ment sûr. »

« Des fadaises, tran­cha Per­ci­val. Quel­qu’un l’a sim­ple­ment éga­ré. Ou volé. Ce dé vaut pro­ba­ble­ment une petite fortune. »

Mais Rupert remar­qua que même Sir Per­ci­val, dans toute sa ratio­na­li­té bri­tan­nique, sem­blait légè­re­ment troublé.

Le chat Pacha — ou Lord Salis­bu­ry — choi­sit ce moment pour sau­ter des genoux de Ley­la et quit­ter la salle à man­ger d’un pas déli­bé­ré, la queue haute, comme s’il en savait beau­coup plus qu’il ne vou­lait bien le dire.

Ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

CHA­PITRE III

Rupert pas­sa les trois jours sui­vants dans un état de per­plexi­té crois­sante. Le dé man­quant était deve­nu le sujet de toutes les conver­sa­tions au Pera Palace, et les théo­ries se mul­ti­pliaient avec la fer­ti­li­té carac­té­ris­tique des rumeurs en milieu clos.

Mon­sieur Bian­chi, le direc­teur, avait fouillé sys­té­ma­ti­que­ment le salon, dépla­çant cana­pés et fau­teuils avec une éner­gie qui démen­tait son appa­rence cada­vé­rique. Résul­tat : rien. Le dé au point doré s’é­tait vola­ti­li­sé aus­si com­plè­te­ment qu’un empire disparu.

Sir Per­ci­val main­te­nait sa posi­tion ratio­na­liste : « Quel­qu’un l’a pris. Point final. Pro­ba­ble­ment ce nou­veau ser­veur, le grand maigre avec des dents en or. Il a l’air louche. »

Niko­lai, pré­vi­si­ble­ment, voyait là l’œuvre du Des­tin : « Les objets dis­pa­raissent quand leur temps est venu. Comme les empires. Comme les illu­sions. Comme ma fortune. »

Ley­la, plus prag­ma­tique, sug­gé­ra : « Peut-être est-il tom­bé dans une fis­sure du par­quet ? Ces vieilles mai­sons ont des cachettes partout. »

Mais la théo­rie la plus intri­gante vint de Yusuf, le lift-boy, jeune Turc d’une ving­taine d’an­nées qui mani­pu­lait l’as­cen­seur capri­cieux avec la dex­té­ri­té d’un domp­teur de fauves.

Rupert le croi­sa au deuxième étage, alors qu’il ten­tait vai­ne­ment de convaincre l’as­cen­seur de des­cendre. La cage de fer for­gé demeu­rait obs­ti­né­ment immo­bile, indif­fé­rente à ses pres­sions répé­tées sur le bouton.

« Il ne veut pas, effen­di, consta­ta Yusuf avec philosophie.

— Com­ment cela, il ne veut pas ? C’est un ascen­seur, pas une personne.

— Cet ascen­seur a été ins­tal­lé en 1861 par Mon­sieur Otis lui-même. Il a trans­por­té des sul­tans, des espions, des assas­sins. Il a vu tom­ber un empire. Main­te­nant, il fait ce qu’il veut. » Yusuf sou­rit, révé­lant des dents éton­nam­ment blanches. « Mais si effen­di récite un poème, par­fois il consent. »

Rupert le fixa, cer­tain d’a­voir mal compris.

« Un poème ? Il consent ?

— Ou une chan­son. Mon­sieur Niko­lai lui chante du Pou­ch­kine. Madame Ley­la pré­fère Bau­de­laire. Sir Per­ci­val refuse par prin­cipe, c’est pour­quoi il prend tou­jours l’escalier. »

Rupert consi­dé­ra ses options. L’es­ca­lier mon­tait raide jus­qu’au qua­trième étage où se trou­vait la biblio­thèque qu’il sou­hai­tait explo­rer. Ses genoux lui jouaient par­fois des tours.

« Je ne connais pas de poèmes par cœur, admit-il.

— Essayez Byron, effen­di. Les Anglais connaissent tou­jours Byron. »

Rupert se racla la gorge, se sen­tant par­fai­te­ment ridi­cule. D’une voix hési­tante, il récita :

« She walks in beau­ty, like the night

Of cloud­less climes and star­ry skies… »

L’as­cen­seur émit un grin­ce­ment appro­ba­teur et com­men­ça à descendre.

Yusuf hocha la tête avec satis­fac­tion. « Vous voyez ? Il appré­cie les classiques. »

Alors qu’ils des­cen­daient dans un concert de grin­ce­ments métal­liques, Rupert demanda :

« Ce dé dis­pa­ru… vous avez une théorie ?

— Bien sûr, effen­di. » Yusuf bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être enten­du par les murs eux-mêmes. « Il est tom­bé dans la cage de l’ascenseur. »

Rupert consi­dé­ra cette pos­si­bi­li­té. « Le salon est au rez-de-chaus­sée. Comment…

— La cage de l’as­cen­seur est juste der­rière le mur du salon, expli­qua Yusuf. Il y a des fis­sures. Par­fois, des objets tombent. Des pièces de mon­naie. Des bou­tons de man­chette. Une fois, la bague de Madame Hanim. »

« Et vous les récupérez ?

— Impos­sible, effen­di. Le fond de la cage est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. Il y a là cin­quante ans d’ob­jets per­dus. C’est… » Il cher­cha le mot juste. « C’est comme une archive de tout ce que l’hô­tel a oublié. »

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au rez-de-chaus­sée avec un der­nier grin­ce­ment vic­to­rieux. Rupert en sor­tit, l’es­prit déjà en train d’é­cha­fau­der un plan.

« Yusuf, deman­da-t-il, serait-il pos­sible de des­cendre dans cette cage ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Pra­ti­que­ment, non. Mon­sieur Bian­chi l’in­ter­dit for­mel­le­ment. Il dit que c’est dangereux. »

« Et si quel­qu’un des­cen­dait quand même ?

Yusuf sou­rit avec un fond de facé­tie. « Je ne ver­rais rien, effen­di. La nuit, je dors très profondément. »

Rupert pas­sa le reste de l’a­près-midi au bar, buvant du raki et obser­vant les rési­dents. Miss Aga­tha Pen­wor­thy, gou­ver­nante anglaise au chô­mage depuis la chute de l’Em­pire, fai­sait de la tapis­se­rie dans un coin avec une concen­tra­tion féroce. Meh­met Bey, ancien fonc­tion­naire otto­man, jouait aux échecs contre lui-même, mar­mon­nant des stra­té­gies dans un turc archaïque.

Cha­cun était enfer­mé dans son propre monde, comme des pla­nètes en orbite autour d’un soleil mort depuis longtemps.

À huit heures du soir, Ley­la fit son entrée, vêtue d’une robe de velours noir qui mur­mu­rait richesse éva­nouie à chaque mou­ve­ment. Elle s’ins­tal­la au pia­no — un Bech­stein désac­cor­dé qui avait connu des jours meilleurs — et com­men­ça à jouer.

Ce n’é­tait pas une mélo­die pré­cise, plu­tôt une impro­vi­sa­tion mélan­co­lique qui sem­blait cap­tu­rer l’es­sence même du Pera Palace : belle, démo­dée, légè­re­ment triste, et obs­ti­né­ment refu­sant de disparaître.

Niko­lai entra, s’ar­rê­ta pour écou­ter, puis décla­ra d’une voix vibrante : « Cho­pin aurait pleu­ré ! Ou ri. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Ce n’est pas du Cho­pin, cor­ri­gea Ley­la sans ces­ser de jouer. C’est du Ley­la. Une com­po­si­tion per­son­nelle : Varia­tions sur le thème de l’exil volon­taire. »

« L’exil n’est jamais volon­taire, phi­lo­so­pha Niko­lai en s’af­fa­lant dans un fau­teuil. On est tou­jours chas­sé. Par les révo­lu­tions, par les créan­ciers, par ses propres erreurs. »

Sir Per­ci­val, qui lisait le Times vieux de trois semaines, leva les yeux. « Vous êtes d’une gaie­té dépri­mante ce soir, Nikolai. »

« C’est le dé, mur­mu­ra Ley­la en pla­quant un accord dis­so­nant. Quand le dé du Sul­tan dis­pa­raît, les mal­heurs arrivent. »

« Super­sti­tions, grom­me­la Percival.

— La der­nière fois qu’il a dis­pa­ru, conti­nua Ley­la imper­tur­ba­ble­ment, c’é­tait en 1922. Trois jours plus tard, la guerre gré­co-turque se ter­mi­nait. L’Em­pire n’exis­tait plus. »

« Coïn­ci­dence, décla­ra Percival.

— Peut-être. » Ley­la ces­sa de jouer et se tour­na vers eux. « Mais peut-être pas. Abdul Hamid était para­noïaque, super­sti­tieux, et pro­fon­dé­ment croyant au pou­voir des sym­boles. S’il a lais­sé ce dé ici, c’é­tait pour une rai­son bien particulière. »

Rupert, qui avait écou­té en silence, prit la parole :

« J’ai une théo­rie. Il serait tom­bé dans la cage de l’ascenseur.

— Yusuf vous a par­lé, devi­na Ley­la avec un sourire.

— En effet. Et je me deman­dais… serait-il pos­sible de vérifier ?

Niko­lai se redres­sa, sou­dain inté­res­sé. « Une expé­di­tion noc­turne dans les entrailles de l’hô­tel ? Splen­dide ! C’est exac­te­ment le genre d’ac­ti­vi­té absurde dont j’a­vais besoin. »

« Vous êtes tous fous, sou­pi­ra Per­ci­val. Mais je sup­pose que je dois venir pour m’as­su­rer que per­sonne ne se tue. »

Ley­la fer­ma le pia­no avec déli­ca­tesse. « Minuit, alors. Quand Bian­chi dort. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste sans sujet, se retrou­va à orga­ni­ser ce qui serait plus tard connu dans les annales offi­cieuses du Pera Palace comme « L’In­ci­dent de la Cage d’As­cen­seur » — un évé­ne­ment qui ne résou­drait rien mais révé­le­rait beaucoup.

Le chat Pacha, témoin silen­cieux de cette conver­sa­tion, bâilla lon­gue­ment et quit­ta le salon d’un pas tran­quille, comme s’il savait déjà que les humains allaient faire quelque chose de par­fai­te­ment ridi­cule et qu’il n’a­vait aucune inten­tion d’y participer.

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Les eaux immo­biles de Bang­kok (Les oubliés du pays doré #21)

Les eaux immo­biles de Bang­kok (Les oubliés du pays doré #21)

Les eaux immo­biles de Bangkok

Les oubliés du pays doré #21

Les eaux immo­biles de Bangkok

Le long du khlong Saen Saep, l’eau boueuse char­rie des débris de poly­sty­rène et des fleurs de lotus fanées. Le long-tail boat glisse entre les pas­se­relles bran­lantes, et je m’ac­croche à la barre de métal rouillé tan­dis que le conduc­teur accé­lère dans un rugis­se­ment qui me fait pen­ser à celui d’un trac­teur pous­sé à plein régime. Per­sonne ne regarde le pay­sage. Les pas­sa­gers se prennent en pho­to avec leurs télé­phones, bous­cu­lés par les embar­dées du pilote qui évite les déchets flot­tants. Une femme en tailleur rose se pro­tège des écla­bous­sures avec une bâche en plas­tique qu’on lui a ten­due à l’embarquement. L’eau du khlong, char­gée de toute la chi­mie de Bang­kok, écla­bousse par­fois les voya­geurs imprudents.

C’é­tait là, sur ces canaux oubliés par les guides tou­ris­tiques, que je cher­chais Bang­kok. Pas celui des toits dorés du Grand Palais ou des centres com­mer­ciaux cli­ma­ti­sés de Siam Square, mais celui que Cha­kra­bongse Bhu­va­nath aurait peut-être recon­nu au début du siècle der­nier, avant que le béton ne mange les rizières, avant que les routes sur­éle­vées ne griffent le ciel comme des cica­trices. Avant que le géné­ral Sarit Tha­na­rat ne décide dans les années soixante de com­bler les canaux pour construire des routes, trans­for­mant la Venise d’O­rient en enfer automobile.

Je des­cen­dis à l’embarcadère de Wat Saket, là où une vieille femme ven­dait des sacs de nour­ri­ture pour les pois­sons-chats qui grouillaient dans l’eau noire. Vingt bahts le sachet. Elle ne sou­riait pas, ne cher­chait pas à me convaincre. Son visage racon­tait soixante-dix années de mous­son et de séche­resse, de mili­taires au pou­voir et de gou­ver­ne­ments ren­ver­sés. Elle était là avant les Khmers rouges, avant la crise asia­tique de 97, avant que Bang­kok ne devienne cette méga­lo­pole de dix mil­lions d’âmes au bas mot où l’on étouffe dans les vapeurs d’es­sence. Son tabou­ret en plas­tique bleu avait été neuf sous le gou­ver­ne­ment de Thak­sin. Main­te­nant il était fen­du, rafis­to­lé avec du fil de fer.

Les soi – ces ruelles étroites qui s’en­foncent comme des veines dans le corps de la ville – gardent leur secret pour qui sait mar­cher len­te­ment. Dans le soi 38 de Sukhum­vit, entre deux immeubles de verre, sub­siste une mai­son en teck sur pilo­tis. Une famille y vit encore. Le grand-père, torse nu, arrose ses orchi­dées dans des pots de terre cuite sus­pen­dus aux poutres. Il ne parle pas anglais, mais me fait signe de mon­ter. L’es­ca­lier de bois grince sous mes pas. Son fils est chauf­feur de taxi, sa petite-fille étu­die à Chu­la­long­korn. Sur le mur, une pho­to jau­nie du roi Rama IX, jeune encore, en cos­tume cra­vate. À côté, un calen­drier chi­nois de 1998 que per­sonne n’a jamais décro­ché. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tourne avec un bruit de fer­raille fatiguée.

Dans ces inter­stices de la moder­ni­té, Bang­kok res­pire autre­ment. Les chiens errants dorment à l’ombre des man­guiers, les moines en robe safran passent à l’aube avec leur bol d’au­mônes, les ven­deurs ambu­lants déploient leurs car­rioles à la tom­bée de la nuit. Khao man gai, pad thai, som tam – la géo­gra­phie culi­naire de la Thaï­lande tient dans trois mètres car­rés de trot­toir. Une femme de cin­quante ans découpe des pou­lets rôtis avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien. Elle a appris ce geste de sa mère, qui l’a­vait appris de la sienne. Trois géné­ra­tions de mains habiles, trois géné­ra­tions de la même recette secrète pour la sauce au gingembre.

Je pen­sais aux écri­vains qui avaient arpen­té ces lati­tudes. Somer­set Mau­gham et ses nou­velles acides sur les expa­triés bri­tan­niques, Joseph Conrad qui avait remon­té la Chao Phraya en 1888, Nor­man Lewis obser­vant le royaume de Siam aux der­niers jours de sa splen­deur. Mais aucun n’a­vait vrai­ment sai­si ce Bang­kok-là, celui des gens qui ne partent pas, qui ne peuvent pas par­tir, ancrés à la ville par des racines plus pro­fondes que le béton. Même Pira Sud­ham, le fils de pay­san deve­nu écri­vain, n’a­vait décrit que l’exode rural, pas l’en­ra­ci­ne­ment urbain qui venait après.

Au Wat Pho, der­rière le Boud­dha cou­ché doré à la feuille que pho­to­gra­phient des hordes de tou­ristes en short, se trouve un jar­din de rocailles chi­noises où per­sonne ne va jamais. Un chat tigré y chasse les lézards entre les sta­tues de sages taoïstes. Un jar­di­nier y taille des bon­zaïs depuis trente ans. Il m’ex­pli­qua en thaï approxi­ma­tif que son père avait ser­vi dans ce temple, et son grand-père avant lui. Cette conti­nui­té me fas­ci­nait dans un monde qui pré­tend se réin­ven­ter chaque décen­nie. Il me mon­tra un ficus qu’il avait com­men­cé à for­mer en 1995, l’an­née où il s’é­tait marié. L’arbre avait sui­vi tous les sou­bre­sauts du pays – les mani­fes­ta­tions des che­mises jaunes, puis des che­mises rouges, les coups d’É­tat de 2006 et 2014. L’arbre conti­nuait de pous­ser, indif­fé­rent à l’histoire.

Le quar­tier de Thon­bu­ri, sur la rive ouest du fleuve, garde une tor­peur pro­vin­ciale que Rat­ta­na­ko­sin a per­due. Les mai­sons à un étage s’a­lignent le long des canaux secon­daires, leurs toits de tôle ondu­lée déla­vés par le soleil. Une femme lave son linge dans l’eau du khlong – cette même eau où flottent les détri­tus et les jacinthes d’eau. Elle me salue d’un sou­rire éden­té. Ses gestes sont ceux de sa mère et de sa grand-mère, répé­tés depuis des géné­ra­tions dans l’in­dif­fé­rence au pro­grès. Son mari répare des moteurs de long-tail boats sur un pon­ton ban­cal. L’o­deur d’es­sence se mêle à celle de la fri­ture qui vient de la cui­sine. Leur fils, me dit-elle fiè­re­ment, tra­vaille dans une banque à Silom. Il porte une cra­vate. Elle ne com­prend pas vrai­ment ce qu’il fait, mais c’est un tra­vail propre, avec l’air conditionné.

J’a­vais loué une chambre chez une veuve dans le soi Ari, loin du Khao San Road et de ses back­pa­ckers alcoo­li­sés. Madame Suda pré­pa­rait le café à l’an­cienne, dans une chaus­sette en tis­su, et me racon­tait le Bang­kok de son enfance. Les rizières s’é­ten­daient jus­qu’à Vic­to­ry Monu­ment. Le roi pas­sait en cor­tège et tout le monde se pros­ter­nait. Son mari avait com­bat­tu pen­dant la guerre, du côté des Japo­nais d’a­bord, puis des Alliés quand le vent avait tour­né. Elle ne por­tait aucun juge­ment. C’é­tait ain­si, disait-elle. Les petites gens suivent les grands, et les grands suivent leur inté­rêt. Elle gar­dait dans un tiroir des pho­tos en noir et blanc – son mari en uni­forme, elle-même jeune fille en cos­tume tra­di­tion­nel, leur mariage dans un temple dont elle avait oublié le nom. Sur une autre pho­to, Bang­kok en 1960, avec ses ave­nues presque vides et ses tram­ways électriques.

Le mar­ché de Khlong Toei s’é­veille à quatre heures du matin. Les camions déchargent des cageots de ram­bou­tan et de man­gous­tan, des seaux de cre­vettes encore vivantes, des quar­tiers de porc sus­pen­dus à des cro­chets. L’o­deur de pois­son fer­men­té sai­sit à la gorge. Les mar­chandes, accrou­pies der­rière leurs étals, fument des ciga­rettes en atten­dant les pre­miers clients. Cer­taines dorment sur des nattes de bam­bou entre les caisses de légumes. Leurs enfants jouent au foot avec une balle de chif­fons entre les allées boueuses. Un gamin de sept ans, torse nu et pieds sales, me demande d’où je viens. France, je réponds. Il hoche la tête sans com­prendre vrai­ment. Pour lui, le monde se divise en deux caté­go­ries : Bang­kok et le reste, un ailleurs vague et indistinct.

C’est là, dans ce dédale de bâches en plas­tique et de planches pour­ries, que bat le cœur véri­table de Bang­kok. Pas dans les tours de verre de Silom où les tra­ders scrutent les cours de la bourse, ni dans les temples où les tou­ristes allument des bâtons d’en­cens en priant pour un vœu futile. Mais ici, dans la sueur et la pous­sière, dans les tran­sac­tions âpres et les rires gras, dans la vie qui conti­nue mal­gré tout, obs­ti­née, indes­truc­tible. Une femme compte ses billets frois­sés en les mouillant avec sa langue. Un autre négo­cie le prix des auber­gines avec une âpre­té qui ne laisse aucune place à la sen­ti­men­ta­li­té. L’argent ici se gagne baht par baht, dans l’ef­fort et la répétition.

Un soir, je sui­vis un cor­tège funé­raire dans le quar­tier de Bang Rak. Le défunt était un vieil homme, mar­chand de tis­su toute sa vie. Son cer­cueil en bois de rose, por­té à l’é­paule, tra­ver­sa les ruelles jus­qu’au cré­ma­to­rium du Wat Hua Lam­phong. Les moines psal­mo­diaient, la famille sui­vait en silence, et der­rière eux, tout le quar­tier – épi­ciers, coif­feurs, méca­ni­ciens, pros­ti­tuées du bar d’à côté. La mort à Bang­kok n’est pas cachée. Elle fait par­tie du cycle, comme la pluie et la séche­resse, comme les coups d’É­tat et les élec­tions. Le bûcher s’é­le­va dans la nuit, et la fumée mon­ta vers les étoiles invi­sibles, cachées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville.

Les fan­tômes aus­si habitent la ville. Chaque mai­son pos­sède son autel aux esprits, petite pagode minia­ture où l’on dépose des offrandes quo­ti­diennes – fleurs, encens, bois­sons sucrées, par­fois des figu­rines de ser­vi­teurs en plas­tique pour que l’es­prit du lieu ne manque de rien. Au croi­se­ment de Rat­cha­pra­song, l’au­tel d’E­ra­wan attire des mil­liers de fidèles qui viennent prier pour la for­tune, l’a­mour, la san­té. Des dan­seuses tra­di­tion­nelles se pro­duisent pour remer­cier les esprits d’un vœu exau­cé. Le sacré et le pro­fane s’en­tre­mêlent sans pudeur – juste der­rière l’au­tel, un centre com­mer­cial de luxe vend des sacs Her­mès et des montres Rolex. Une femme en tailleur Cha­nel se pros­terne dans la pous­sière, puis se relève et tra­verse la rue pour ache­ter un col­lier de diamants.

Je pas­sais mes jour­nées à déri­ver. Le verbe thaï pour voya­ger – “thio” – signi­fie aus­si se pro­me­ner sans but. Cette oisi­ve­té pro­duc­tive me conve­nait. J’ob­ser­vais les vieux Chi­nois qui jouaient au mah-jong dans les mai­sons de thé de Yao­wa­rat, le Chi­na­town de Bang­kok. Leurs ancêtres avaient fui la misère du Guang­dong au XIXe siècle, avaient bâti des for­tunes dans le com­merce du riz et de l’é­tain, s’é­taient inté­grés jus­qu’à deve­nir indis­cer­nables de la popu­la­tion locale. Seuls les sanc­tuaires taoïstes, avec leurs dra­gons dorés et leurs lan­ternes rouges, témoi­gnaient encore de cette ori­gine. Dans le temple de Wat Mang­kon Kama­la­wat, des femmes âgées fai­saient tour­ner les bâton­nets divi­na­toires en mur­mu­rant des prières en dia­lecte teo­chew. L’en­cens for­mait des volutes grises qui mon­taient vers les poutres noir­cies par cent cin­quante ans de fumée.

La pros­ti­tu­tion aus­si fait par­tie du pay­sage, même si les guides pré­fèrent l’i­gno­rer. Pas celle de Pat­pong ou de Nana Pla­za, spec­tacle pour tou­ristes en mal d’exo­tisme, mais celle des petits bars de Ram­kham­haeng où les filles de l’I­san servent des whis­ky-sodas en atten­dant qu’un client les emmène. Elles envoient la moi­tié de leur salaire à leur famille res­tée dans les vil­lages du Nord-Est, paient l’é­cole de leur petit frère, la dette de leur père. Leur sacri­fice est silen­cieux, banal, répé­té dans des mil­liers de vies paral­lèles. Nua­la­nong, vingt-trois ans, me racon­ta qu’elle éco­no­mi­sait pour ouvrir un salon de coif­fure dans son vil­lage. Elle y retour­ne­rait dans trois ans, peut-être quatre. Elle ne se plai­gnait pas. C’é­tait le des­tin, disait-elle en sou­riant, karma.

Au Lum­phi­ni Park, à l’aube, les retrai­tés pra­tiquent le tai-chi sous les flam­boyants. Des varans géants, longs de deux mètres, se pré­lassent au bord des étangs arti­fi­ciels. Per­sonne ne s’en inquiète. Ils font par­tie du décor, comme les embou­teillages et la pol­lu­tion. Un homme nour­rit les pois­sons en leur par­lant dou­ce­ment. Il vient tous les matins depuis quinze ans. Sa femme est morte d’un can­cer, ses enfants vivent à l’é­tran­ger. Les pois­sons l’at­tendent. Il connaît leurs habi­tudes, sait lequel pré­fé­re­ra le pain ras­sis, lequel vien­dra man­ger dans sa main. Cette rou­tine le main­tient en vie, lui donne une rai­son de se lever chaque jour.

Cette soli­tude urbaine, je la retrou­vais par­tout. Dans les 7‑Eleven ouverts vingt-quatre heures où les cais­sières som­meillent entre deux clients, dans les salons de mas­sage aveugles où des mains expertes chassent les ten­sions pour trois cents bahts, dans les temples de quar­tier où de vieilles femmes viennent médi­ter l’a­près-midi, fuyant la cha­leur étouf­fante de leurs appar­te­ments sans cli­ma­ti­sa­tion. Bang­kok est une ville de dix mil­lions de soli­taires qui se croisent sans se voir, cha­cun enfer­mé dans sa bulle de sur­vie quotidienne.

Le fleuve Chao Phraya reste l’ar­tère prin­ci­pale de la ville, même si les ponts et les métros aériens l’ont ren­du presque obso­lète. Les fer­ries tra­versent d’une rive à l’autre, char­gés de lycéens en uni­forme blanc et de tra­vailleurs haras­sés. Sur les berges, les com­mu­nau­tés musul­manes ont construit leurs mos­quées au toit vert. L’ap­pel à la prière du muez­zin se mêle aux cloches des temples boud­dhistes. Bang­kok a tou­jours su absor­ber les dif­fé­rences, les dis­soudre dans sa masse indif­fé­rente. Les Malais musul­mans côtoient les boud­dhistes thaïs, les catho­liques viet­na­miens prient dans l’é­glise de l’As­somp­tion, les sikhs indiens ont leur temple sur Cha­kra­phet Road. Per­sonne ne s’en étonne.

Un après-midi d’o­rage, je me réfu­giai dans une librai­rie d’oc­ca­sion du côté de Saphan Khwai. Le pro­prié­taire, un intel­lec­tuel déçu par les pro­messes de la démo­cra­tie, me par­la de Sulak Siva­rak­sa et des mou­ve­ments boud­dhistes enga­gés, de Pri­di Bano­myong et de la révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle de 1932, des mas­sacres d’oc­tobre 1976 à Tham­ma­sat. L’his­toire de la Thaï­lande, me dit-il, est écrite avec le sang des étu­diants et l’ou­bli orga­ni­sé des puis­sants. Mais les livres res­tent, clan­des­tins, trans­mis de main en main. Il me mon­tra une édi­tion pirate d’un roman inter­dit, pho­to­co­pié et relié à la main. L’au­teur vivait en exil depuis dix ans. Son crime : avoir ima­gi­né un royaume où le roi n’é­tait pas parfait.

La nuit tom­bait vite sous les tro­piques. En quelques minutes, le ciel pas­sait du bleu au vio­let puis au noir d’encre. Les néons s’al­lu­maient, trans­for­mant les rues en rivières de lumière. Les ven­deurs de rue déployaient leurs lampes à gaz, créant des îlots de cha­leur et de fumée où s’ag­glu­ti­naient les affa­més. Je man­geai debout un cur­ry vert brû­lant, ser­vi dans un sac plas­tique avec du riz gluant. Autour de moi, des étu­diants riaient, des ouvriers du bâti­ment englou­tis­saient des bro­chettes grillées, une mère nour­ris­sait son bébé tout en sur­veillant sa mar­mite. La rue deve­nait salon, cui­sine col­lec­tive, espace de socia­bi­li­té improvisée.

Cette effer­ves­cence quo­ti­dienne, cette éner­gie désor­don­née, c’é­tait l’es­sence même de Bang­kok. Une ville qui refuse de mou­rir, qui se recons­truit sans cesse sur ses propres ruines, qui avance en tré­bu­chant mais avance tou­jours. Les inon­da­tions de 2011 avaient sub­mer­gé la moi­tié de la ville. L’eau était mon­tée jus­qu’au pre­mier étage des mai­sons. Et pour­tant, quelques mois plus tard, tout avait repris comme avant. Les Bang­ko­kois haussent les épaules face au des­tin. Mai pen rai – ce n’est rien, ça ne fait rien. Cette phi­lo­so­phie de la rési­lience impas­sible tra­verse toute la socié­té thaïe.

Je quit­tai Bang­kok par un matin de pluie fine, sur un bus qui filait vers le nord. Par la vitre sale, je regar­dais défi­ler les der­niers fau­bourgs, les ter­rains vagues enva­his d’herbes folles, les temples en construc­tion aban­don­nés faute d’argent. La ville s’ef­fi­lo­chait dou­ce­ment, ren­dait la place aux rizières et aux vil­lages. Mais je savais que je revien­drais. Bang­kok a cette qua­li­té des lieux impar­faits – on ne peut pas vrai­ment les aimer, mais on ne peut pas les oublier non plus. Ils s’ins­tallent en nous comme une fièvre chro­nique, un sou­ve­nir qui pulse au rythme des mous­sons et des embou­teillages, des prières mur­mu­rées et des klaxons rageurs, de la beau­té et de la crasse indis­so­cia­ble­ment mêlées.

Les eaux du khlong conti­nuaient de cou­ler, immo­biles et vivantes à la fois, empor­tant vers le golfe du Siam les rêves dis­sous et les espoirs têtus d’une ville qui n’en finit pas de commencer.

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Bang­kok, Blues de Guerre (Les oubliés du pays doré #20)

Bang­kok, Blues de Guerre (Les oubliés du pays doré #20)

Bang­kok, Blues de Guerre

Les oubliés du pays doré #20

Bang­kok, Blues de Guerre

Bang­kok. 1967.

On arrive à Venise par la mer. On arrive à Bang­kok par le fleuve. C’est une loi géo­gra­phique autant que roma­nesque. La Chao Phraya char­rie ses eaux brunes entre les temples dorés et les barges de riz, indif­fé­rente au siècle qui passe. Mais en ce mois de juillet 1967, quelque chose a chan­gé dans l’air épais de la capi­tale sia­moise. Une odeur de bour­bon et de kéro­sène se mêle aux effluves de citron­nelle et d’encens.

Les B‑52 décollent de U‑Tapao toutes les heures. Leur gron­de­ment tra­verse la ville comme une res­pi­ra­tion méca­nique, régu­lière, inexo­rable. Ils partent bom­bar­der le Nord-Viet­nam et le Laos. Ils revien­dront ce soir, et les pilotes des­cen­dront Pat­pong Road à la recherche d’ou­bli liquide et de chair docile.

Je suis venu cher­cher les traces d’un cer­tain Jim­my Cald­well, saxo­pho­niste du Mis­sis­sip­pi qui aurait joué dans les clubs de Ban­grak entre 1965 et 1968 avant de dis­pa­raître quelque part du côté de Vien­tiane. Mais on ne cherche jamais qu’une seule his­toire quand on com­mence à cher­cher. À Bang­kok, les tra­jec­toires se croisent comme les canaux, for­mant un del­ta humain où cha­cun vient dépo­ser ses allu­vions de vies antérieures.

L’hô­tel Orien­tal a gar­dé ses ven­ti­la­teurs en cuivre et ses boys en veste blanche, mais le bar résonne main­te­nant du rire des offi­ciers amé­ri­cains et du tin­te­ment des verres de bour­bon. Somer­set Mau­gham est mort l’an­née der­nière à Nice, et Conrad depuis long­temps. Leurs fan­tômes cèdent la place aux fan­tômes neufs, ceux qui naissent chaque nuit dans les bars de Patpong.

C’est le colo­nel Hen­der­son qui me parle le pre­mier de Cald­well. Nous sommes au Bam­boo Bar, il est trois heures de l’a­près-midi et il boit déjà son cin­quième whis­ky. Il a cette trans­pa­rence par­ti­cu­lière des hommes qui vivent depuis trop long­temps sous les tro­piques, comme si la cha­leur les avait peu à peu vidés de leur sub­stance. Il coor­donne quelque chose qui a trait aux opé­ra­tions aériennes, mais ici per­sonne ne parle vrai­ment de ce qu’il fait.

“Jim­my, oui, je me sou­viens de Jim­my. Il jouait au Black Cat. Un club sur Soi Cow­boy, avant que ça devienne ce que c’est deve­nu. C’é­tait encore à moi­tié thaï à l’é­poque. Main­te­nant c’est Babylone.”

Soi Cow­boy. La rue porte le nom de son fon­da­teur, un ancien avia­teur afro-amé­ri­cain qui a com­pris avant les autres ce que la guerre pou­vait rap­por­ter. Des néons rouges et bleus cli­gnotent dès la tom­bée du jour. Des enseignes pro­mettent “Cold Beer”, “Pret­ty Girls”, “Good Time”. La musique déverse son flot de rock’n’­roll et de soul dans la moi­teur noc­turne. Les filles se tiennent sur le pas des portes, minces comme des lames dans leurs robes mou­lantes, le sou­rire pro­fes­sion­nel mais les yeux ailleurs, tou­jours ailleurs.

En 1967, on compte qua­rante-cinq mille mili­taires amé­ri­cains en Thaï­lande. Offi­ciel­le­ment, ce sont des conseillers, des tech­ni­ciens, du per­son­nel de sou­tien logis­tique. Offi­cieu­se­ment, Bang­kok est deve­nue le bor­del et le bar de la sep­tième flotte. Les GI arrivent par avions entiers depuis Danang et Sai­gon pour leur per­mis­sion. Ils ont cinq jours pour oublier la jungle, la boue, la peur, les corps déchi­que­tés de leurs copains. Cinq jours pour rede­ve­nir des hommes de vingt ans qui boivent, baisent et dansent comme si la mort n’exis­tait pas.

Le gou­ver­ne­ment thaï­lan­dais ferme les yeux. Le maré­chal Tha­nom est au pou­voir, l’ar­mée contrôle tout, et les dol­lars amé­ri­cains irriguent l’é­co­no­mie comme un sérum sal­va­teur. Les bases de Korat, Ubon, U‑Tapao emploient des mil­liers de Thaï­lan­dais. Les bars, les res­tau­rants, les hôtels, les blan­chis­se­ries, tout pros­père sur cette éco­no­mie de guerre.

Je retrouve Noi dans un café chi­nois de Yao­wa­rat. Elle a tra­vaillé au Black Cat en 1966. Elle a main­te­nant trente-cinq ans et tient une échoppe de nouilles avec son mari. Quand je men­tionne Cald­well, quelque chose passe dans son regard, une ombre rapide comme un pois­son dans l’eau trouble.

“Jim­my bon musi­cien. Lui jouer très triste. Par­fois lui pleu­rer en jouant. Amé­ri­cains aimer ça, aimer musique triste quand eux boire.”

Elle me raconte les nuits du Black Cat. Le club était tenu par un Sino-Thaï nom­mé Chen qui avait com­pris qu’il fal­lait du jazz pour atti­rer les Noirs amé­ri­cains qui se sen­taient mal à l’aise dans les clubs où leurs com­pa­triotes blancs se soû­laient en hur­lant. Le Black Cat était deve­nu une enclave soul au milieu de la défer­lante rock. On y jouait Col­trane, Miles Davis, Otis Red­ding. Cald­well s’é­tait asso­cié avec un pia­niste phi­lip­pin et un bat­teur japo­nais, res­ca­pé lui aus­si d’une autre guerre.

“Lui avoir une fille thaïe. Khun Dao. Très jolie. Elle dan­seuse tra­di­tion­nelle, pas bar girl. Famille bonne. Mais elle aimer Jim­my, et famille pas content.”

Les his­toires d’a­mour impos­sibles sont la petite mon­naie de Bang­kok. Elles naissent dans l’al­cool et la soli­tude, elles meurent au petit matin quand les avions repartent. Mais celle de Jim­my et Dao semble avoir été dif­fé­rente. Plu­sieurs per­sonnes m’en parlent avec une sorte de res­pect, comme si quelque chose d’au­then­tique avait réus­si à pous­ser dans le ter­reau pol­lué de la ville en guerre.

Le roi Bhu­mi­bol joue lui-même du saxo­phone. C’est un fait peu connu mais capi­tal pour com­prendre Bang­kok à cette époque. Le jazz n’est pas seule­ment la musique des GI, c’est aus­si celle du monarque le plus res­pec­té du royaume. Dans son palais de Chi­tra­la­da, Bhu­mi­bol com­pose des mélo­dies mélan­co­liques qui parlent de pluie et de sépa­ra­tion. Cette conver­gence impro­bable — le roi et les sol­dats, réunis par le blues — crée un espace étrange où la musique devient le seul ter­ri­toire neutre dans un pays tra­ver­sé par toutes les lignes de frac­ture du monde.

Je trouve une pho­to de Cald­well dans les archives du Bang­kok Post. On y voit un grand Noir en cos­tume sombre, son saxo­phone à la main, debout devant le Black Cat. À côté de lui, une jeune femme thaïe en robe tra­di­tion­nelle. Le contraste est sai­sis­sant. Lui, pur pro­duit du Del­ta et de la ségré­ga­tion amé­ri­caine, venu échouer au bout du monde pour fuir une guerre qu’il ne com­prend pas. Elle, issue d’une famille de fonc­tion­naires royaux, for­mée à la danse clas­sique khon, pri­son­nière des tra­di­tions autant que lui l’est de son histoire.

La légende de la pho­to indique sim­ple­ment : “Concert de cha­ri­té pour les vic­times des inon­da­tions, août 1966.”

Un vieux musi­cien thaï nom­mé Porn me raconte la suite. Nous sommes sur sa ter­rasse à Thon­bu­ri, de l’autre côté du fleuve, là où Bang­kok res­semble encore à ce qu’elle était. Les canaux ser­pentent entre les mai­sons de bois, les enfants jouent pieds nus, les chiens errants dorment à l’ombre.

“Jim­my, lui vou­loir épou­ser Dao. Mais famille dire non. Amé­ri­cain pas pos­sible. Noir encore moins pos­sible. Vous com­prendre, à l’é­poque, les Thaïs voir les Noirs amé­ri­cains seule­ment comme sol­dats ou musi­ciens de bar. Pas comme mari pour fille de bonne famille.”

L’i­ro­nie est cruelle. Cald­well a fui le Mis­sis­sip­pi et ses lois Jim Crow pour décou­vrir qu’à Bang­kok aus­si, la cou­leur de sa peau déter­mine son des­tin. Il peut jouer dans les clubs, il peut cou­cher avec les bar girls, mais il ne peut pas entrer dans une famille respectable.

“Lui beau­coup boire après ça. Musique deve­nir plus triste. Puis un jour, lui par­tir. Quel­qu’un dire lui aller Vien­tiane. Quel­qu’un autre dire Sai­gon. Per­sonne savoir vraiment.”

C’est le sort de tant d’hommes à cette époque. Ils dérivent de ville en ville, de guerre en guerre, lais­sant der­rière eux des frag­ments de vie comme des débris après une explo­sion. L’A­sie du Sud-Est des années soixante est pleine de ces fan­tômes vivants, Amé­ri­cains, Fran­çais, Aus­tra­liens, tous fuyant quelque chose, tous cher­chant quelque chose, aucun ne trou­vant jamais rien d’autre que des bars cli­ma­ti­sés et des bras dis­po­nibles contre quelques dollars.

Je des­cends Pat­pong un soir de sep­tembre. La rue illu­mi­née res­semble à un vais­seau spa­tial échoué dans les rizières. Les néons pro­jettent leurs lueurs arti­fi­cielles sur les visages des marins de la sep­tième flotte, des pilotes de l’Air Force, des conseillers de l’ar­mée de terre. Ils ont vingt ans, vingt-cinq, trente. Demain ou dans une semaine, ils retour­ne­ront au Viet­nam. Cer­tains ne revien­dront pas.

Les filles dansent sur les comp­toirs des bars. Elles ondulent méca­ni­que­ment au rythme de “Light My Fire” et de “Purple Haze”. Elles sou­rient aux hommes qui glissent des billets dans leur décol­le­té. Elles mur­murent des mots tendres dans un anglais approxi­ma­tif. Elles jouent leur rôle dans cette comé­die désespérée.

Au fond du Super­star Club, un groupe phi­lip­pin mas­sacre “Geor­gia On My Mind”. Le saxo­pho­niste est mau­vais, bien trop mau­vais pour faire oublier Cald­well. Mais per­sonne n’é­coute vrai­ment. La musique n’est qu’un papier peint sonore sur le mur de la solitude.

Je ne retrou­ve­rai jamais Jim­my Cald­well. J’ai fini par l’ad­mettre. Il s’est dis­sous dans le grand nau­frage de cette époque, comme des mil­liers d’autres. Peut-être est-il mort à Vien­tiane pen­dant l’of­fen­sive du Têt. Peut-être a‑t-il chan­gé de nom et vit-il encore quelque part en Cali­for­nie, tra­vaillant dans une sta­tion-ser­vice, son saxo­phone remi­sé au fond d’un pla­card. Peut-être n’a-t-il jamais exis­té que dans l’i­ma­gi­na­tion col­lec­tive de ceux qui avaient besoin de croire qu’au milieu de cette débâcle morale, quel­qu’un avait joué une musique assez belle pour rache­ter le reste.

Ce qui reste, c’est Bang­kok elle-même, cette ville qui a tout vu, tout absor­bé, tout digé­ré. Les Amé­ri­cains sont par­tis en 1975 quand Sai­gon est tom­bée. Pat­pong et Soi Cow­boy ont sur­vé­cu, se recy­clant pour les tou­ristes japo­nais puis euro­péens. Les bars cli­ma­ti­sés sont tou­jours là, les filles aus­si, tou­jours aus­si minces et sou­riantes. Seule la musique a changé.

Mais cer­tains soirs, quand le vent souffle du fleuve et que la ville ralen­tit enfin son rythme fré­né­tique, on peut encore entendre un saxo­phone quelque part dans la nuit moite. C’est peut-être un enre­gis­tre­ment qui s’é­chappe d’un bar. C’est peut-être le fan­tôme de Cald­well qui joue encore pour Dao, quelque part entre le monde des vivants et celui des dis­pa­rus, là où Bang­kok garde tous ses secrets.

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La der­nière lumière (Les oubliés du pays doré #19)

La der­nière lumière (Les oubliés du pays doré #19)

La der­nière lumière

Les oubliés du pays doré #19

La der­nière lumière

Nor­man Lewis arrive à Bang­kok en 1950 avec cette façon qu’ont les voya­geurs anglais de ne jamais vrai­ment arri­ver nulle part. Il débarque comme on pousse une porte entrou­verte, sans fra­cas, le car­net dans la poche gauche, l’œil déjà ouvert sur ce qui dis­pa­raît. C’est ce que Lewis est venu cher­cher : non pas le Siam éter­nel des cartes pos­tales, mais son ago­nie pré­cise, docu­men­tée, la fin d’un monde qu’on pho­to­gra­phie avant l’incendie.

Le fleuve Chao Phraya coule devant lui, opaque et sacré, char­riant des jacinthes d’eau et des offrandes aux esprits. Sur ses berges, les mai­sons de teck s’in­clinent comme des vieillards polis. Lewis marche dans la cha­leur humide de décembre, cette cha­leur qui colle la che­mise à la peau et trans­forme chaque geste en len­teur calculée.

Il observe les temples où l’or s’é­caille, les boud­dhas aux sou­rires éro­dés par la mous­son et le temps. Déjà, il note : “Le boud­dhisme ici n’est pas une reli­gion de conver­sion mais d’ac­com­mo­da­tion.” Cette phrase revien­dra plus tard, grif­fon­née le soir dans sa chambre du Penin­su­la, pen­dant que les klaxons des tuk-tuks nais­sants com­mencent à rem­pla­cer le silence millénaire.

Ce qui fas­cine Lewis, c’est l’in­ter­valle. L’es­pace exact entre deux époques. La Thaï­lande de 1950 n’est ni l’an­cien royaume qui négo­ciait avec les Fran­çais en Indo­chine, ni encore le pays du tou­risme de masse qui vien­dra. Elle est cette chose fra­gile, sus­pen­due, où des pay­sans plantent le riz selon des gestes appris il y a mille ans pen­dant que les pre­miers Amé­ri­cains débarquent avec leurs jeeps et leurs pro­jets d’aide au déve­lop­pe­ment. Lewis voit tout cela. Il voit les mis­sion­naires chré­tiens ins­tal­ler leurs dis­pen­saires près des temples boud­dhistes, il voit les pre­mières enseignes Coca-Cola appa­raître sur les échoppes de nouilles, il voit les jeunes moines regar­der avec curio­si­té les maga­zines occidentaux.

Dans le Nord, à Chiang Mai, il monte dans les mon­tagnes ren­con­trer les tri­bus. Là-haut, chez les Karen, les Akha, les Lahu, il découvre des mondes entiers qui ne connaissent pas encore Bang­kok. Des femmes portent des coiffes d’argent qui pèsent trois kilos, des hommes chassent avec des arba­lètes comme leurs ancêtres au temps d’Ayut­thaya. Lewis s’as­soit avec eux, par­tage leur thé fer­men­té, écoute leurs langues que presque per­sonne n’a trans­crites. Il sait qu’il assiste à quelque chose d’ir­ré­ver­sible : ces vil­lages seront bien­tôt reliés par des routes, ces enfants iront à l’é­cole apprendre le thaï, ces femmes ven­dront leurs bijoux aux anti­quaires de la capitale.

Ce qui rend le regard de Lewis si par­ti­cu­lier, c’est qu’il ne juge pas. Il ne pleure pas sur le bon vieux temps comme ces colo­niaux mélan­co­liques qui rêvent d’un Orient figé. Il ne célèbre pas non plus le pro­grès comme ces jour­na­listes pres­sés qui voient dans chaque chan­ge­ment une libé­ra­tion. Non, Lewis regarde. Il docu­mente. Il com­prend que l’his­toire avance par éli­mi­na­tions suc­ces­sives et que son rôle à lui, obser­va­teur bri­tan­nique for­mé aux rigueurs du repor­tage, est de consi­gner ce qui meurt exac­te­ment au moment où cela meurt.

À Bang­kok, il fré­quente Jim Thomp­son, cet Amé­ri­cain étrange qui col­lec­tionne les mai­sons tra­di­tion­nelles et relance l’in­dus­trie de la soie thaïe. Thomp­son parle de sau­ver l’ar­ti­sa­nat local tout en créant une entre­prise d’ex­por­ta­tion. Cette contra­dic­tion fas­cine Lewis : peut-on pré­ser­ver en com­mer­cia­li­sant ? Peut-on muséi­fier le vivant sans le tuer ? Ils boivent du whis­ky dans la mai­son de Thomp­son pen­dant que les tis­se­randes tra­vaillent dehors sur leurs métiers en bois. Lewis écrit : “Thomp­son essaie de sau­ver la Thaï­lande de l’ou­bli en la trans­for­mant en mar­chan­dise. C’est peut-être la seule façon.”

Les mois passent. Lewis par­court le pays en train, en bateau, à pied. Il visite les bor­dels de Pat­pong où les pre­mières pros­ti­tuées com­mencent à ser­vir les sol­dats amé­ri­cains en per­mis­sion du Viet­nam. Il assiste aux com­bats de boxe thaï dans les arènes pous­sié­reuses où les parieurs crient et ges­ti­culent. Il mange dans les mar­chés flot­tants de Dam­noen Saduak, ces canaux où les ven­deuses en cha­peau conique vendent leurs fruits depuis des barques ver­mou­lues. Par­tout, il voit la même chose : l’an­cien et le nou­veau qui coha­bitent dans une ten­sion pro­duc­tive et triste.

Ce que Lewis com­prend mieux que qui­conque, c’est que la Thaï­lande n’a jamais été colo­ni­sée. Ce détail change tout. Le pays n’a pas eu à se libé­rer d’une puis­sance étran­gère, n’a pas connu cette rup­ture vio­lente qui forge les iden­ti­tés natio­nales modernes. Au lieu de cela, la Thaï­lande se trans­forme par adap­ta­tion lente, par com­pro­mis suc­ces­sifs, par cette capa­ci­té qu’ont les Thaïs de sou­rire en accep­tant l’i­né­vi­table. Lewis admire cette sou­plesse, cette intel­li­gence poli­tique qui a per­mis au royaume de sur­vivre entre les empires fran­çais et bri­tan­nique. Mais il voit aus­si ce que cela coûte : l’ab­sence de résis­tance fron­tale signi­fie l’ab­sence de pré­ser­va­tion. Tout glisse, tout se trans­forme sans com­bat, sans trace.

Avant de repar­tir, Lewis retourne une der­nière fois au temple du Boud­dha d’É­me­raude. Les tou­ristes japo­nais com­mencent à arri­ver en groupes orga­ni­sés. Les moines vendent des amu­lettes bénies à l’en­trée. Dans la cour, un moine âgé balaie les feuilles mortes avec un balai de bam­bou, exac­te­ment comme on le fait depuis des siècles. Lewis le pho­to­gra­phie. Cette image res­te­ra : le moine, les feuilles, le temple doré, et au fond, presque invi­sible, l’an­tenne de télé­vi­sion qu’on vient d’ins­tal­ler sur le toit du palais.

Lewis repart avec ses car­nets rem­plis. Il sait qu’il a vu quelque chose d’es­sen­tiel : un monde qui se trans­forme sans bruit, sans drame, par simple éro­sion du temps. La Thaï­lande de 1950 dis­pa­raî­tra com­plè­te­ment en vingt ans, rem­pla­cée par un pays que Lewis ne recon­naî­trait pas. Mais lui au moins aura été là, témoin patient de cette dis­pa­ri­tion, archéo­logue du pré­sent, col­lec­tion­neur d’ins­tants fra­giles avant qu’ils ne deviennent légende ou mensonge.

Lewis voit ce qui s’ef­face au moment exact de l’effacement.

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Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exilé

Les oubliés du pays doré #18

Le maré­chal exilé

Il aurait fal­lu com­men­cer par Bang­kok, novembre 1947, l’o­deur du fleuve et des temples, mais les bio­gra­phies ne com­mencent rare­ment comme cela. Plaek Phi­bun­song­kh­ram – qu’on appel­le­ra bien­tôt Phi­bun, le Maré­chal, le dic­ta­teur, le sur­vi­vant – est assis dans son bureau du Minis­tère de la Défense, et il sait déjà que tout est fini avant même d’a­voir vrai­ment com­men­cé. Les hommes de pou­voir dans les tro­piques sentent la fin avant le com­men­ce­ment, comme ces requins qui détectent une goutte de sang dans un océan.

On pour­rait tout aus­si bien être au Texas. Jim Thomp­son débarque à Bang­kok la même année avec ses idées amé­ri­caines et son pas­sé d’agent de l’OSS. Il a l’œil pour les beaux tis­sus et les situa­tions troubles. C’est un homme qui com­prend que l’A­sie du Sud-Est en 1947 res­semble à une table de poker où per­sonne ne montre son jeu et où la mai­son gagne toujours.

Mais reve­nons à Phi­bun. Né en 1897 dans la pro­vince de Non­tha­bu­ri, fils d’un petit fer­mier sino-thaï, il a fait l’é­cole d’ar­tille­rie en France dans les années vingt. Paris, l’entre-deux-guerres, les bou­le­vards où se pro­mène encore le fan­tôme de la Belle Époque. Il y apprend le fran­çais, l’art mili­taire, et sur­tout cette idée moderne et dan­ge­reuse : qu’un homme du peuple peut ren­ver­ser les rois. Il lit Rous­seau, peut-être, et rentre en Thaï­lande avec dans sa valise les germes de la Révo­lu­tion de 1932.

On sau­te­ra rapi­de­ment sur la révo­lu­tion elle-même – un coup d’É­tat en dou­ceur qui trans­forme la monar­chie abso­lue en monar­chie consti­tu­tion­nelle. Phi­bun est dans le cercle des Pro­mo­teurs, ces offi­ciers et intel­lec­tuels qui veulent moder­ni­ser le Siam. Moder­ni­ser, ce mot ter­rible qui jus­ti­fie tant de choses. En 1938, il devient Pre­mier ministre. Il a qua­rante et un ans et toutes ses dents.

Thomp­son, pen­dant ce temps, est encore en Amé­rique, igno­rant qu’il fini­ra ses jours une mai­son au bord d’un khlong. Mais en 1947, quand il arrive à Bang­kok, Phi­bun est déjà un homme mar­qué par l’His­toire, un homme qui a flir­té avec les Japo­nais pen­dant la guerre – par néces­si­té, dira-t-il, par oppor­tu­nisme, diront les autres. La Thaï­lande a décla­ré la guerre aux Alliés en 1942, gui­dée par la main de Phi­bun, puis s’est retrou­vée du mau­vais côté quand le vent a tourné.

Com­ment sur­vivre quand on a choi­si le camp des per­dants ? Phi­bun connaît la réponse : on se fait oublier quelques années. Il quitte le pou­voir en 1944, avant la défaite japo­naise, habile comme un chat qui sent le trem­ble­ment de terre. Et main­te­nant, en 1947, il attend. Les hommes comme lui attendent toujours.

Thomp­son ouvre sa pre­mière bou­tique de soie thaïe. Il par­court les vil­lages, découvre ces tis­se­rands qui per­pé­tuent un art ances­tral, ces femmes pen­chées sur leurs métiers à tis­ser avec la patience de celles qui ont tout le temps du monde. Il voit dans ces tis­sus ce que Phi­bun voit dans la poli­tique : des motifs qui se répètent, des cou­leurs qui s’en­tre­mêlent, une beau­té qui cache tou­jours quelque chose d’autre.

1948. Phi­bun revient au pou­voir par un coup d’É­tat. Encore un. La Thaï­lande est comme une scène de théâtre où les mêmes acteurs jouent dif­fé­rentes pièces, chan­geant de cos­tume mais gar­dant le même visage. Le roi Anan­da Mahi­dol est mort deux ans plus tôt, dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses qui ne seront jamais vrai­ment élu­ci­dées. Une balle dans la tête, dans sa chambre du Grand Palais. Sui­cide, diront cer­tains. Acci­dent, diront d’autres. Assas­si­nat, mur­mu­re­ront les conspi­ra­teurs. Phi­bun, lui, ne dit rien. Les hommes comme lui savent qu’il y a des silences plus élo­quents que tous les discours.

Le nou­veau roi, Bhu­mi­bol, est encore jeune, étu­diant en Suisse, loin des intrigues de Bang­kok. Phi­bun en pro­fite pour conso­li­der son pou­voir. Il lance des cam­pagnes de moder­ni­sa­tion, des rat­ta­niyom – des conven­tions cultu­relles qui visent à trans­for­mer les Thaïs en citoyens modernes. Por­ter des cha­peaux. Ne plus mâcher de bétel. Embras­ser les valeurs occi­den­tales. C’est ridi­cule et gran­diose à la fois, comme toutes les ten­ta­tives des dic­ta­teurs pour remo­de­ler l’hu­ma­ni­té à leur image.

Thomp­son observe tout cela depuis sa mai­son sur le khlong. Il est deve­nu l’a­mi des aris­to­crates thaïs, des artistes, des expa­triés. Sa soie est expor­tée dans le monde entier. Il habite main­te­nant cette demeure extra­or­di­naire, assem­blage impos­sible d’ar­chi­tec­tures anciennes. Des Amé­ri­cains viennent le voir, des jour­na­listes, des célé­bri­tés. On dit que la CIA conti­nue de le consul­ter. On dit beau­coup de choses à Bang­kok, cette ville où les rumeurs cir­culent comme l’eau du Chao Phraya, troubles et incessantes.

Les années cin­quante défilent. Phi­bun navigue entre les Amé­ri­cains et leur argent, leur peur du com­mu­nisme qui avance en Asie comme une marée rouge. Le Viet­nam, la Corée, la Chine per­due. La Thaï­lande devient un bas­tion anti­com­mu­niste, un allié pré­cieux dans cette par­tie du monde qui bas­cule. Phi­bun joue le jeu, serre les mains qu’il faut ser­rer, signe les trai­tés néces­saires. Il sait que le pou­voir, c’est l’art de tenir bon quand tout s’ef­fondre autour de soi.

Mais il vieillit. Les jeunes offi­ciers le regardent avec cet œil froid des pré­da­teurs qui sentent la proie fai­blir. En 1957, Sarit Tha­na­rat, son ancien pro­té­gé, le ren­verse. Encore un coup d’É­tat, tou­jours le même théâtre. Phi­bun part en exil au Japon, ce pays qu’il avait cour­ti­sé quinze ans plus tôt et qui main­te­nant l’ac­cueille comme un fan­tôme encom­brant. Il mour­ra là-bas en 1964, à soixante-sept ans, loin des par­fums de Bang­kok, loin du fleuve et des temples.

Thomp­son, lui, conti­nue. Il dis­pa­raît. Tout et rien. Son absence devient plus pré­sente que sa vie.
Ils sont tous deux des hommes de leur temps, des bâtis­seurs d’empire éphé­mères dans une région où les empires s’ef­fondrent comme des châ­teaux de sable sous la pluie de mous­son. L’un construit un pays à l’i­mage de ses rêves mili­taires, l’autre construit une entre­prise sur la beau­té d’un art ancien. L’un meurt en exil, oublié, l’autre dis­pa­raît dans la jungle et devient une légende.

Bang­kok, 1967. Dans le quar­tier gou­ver­ne­men­tal, le bureau qu’oc­cu­pait autre­fois Phi­bun abrite main­te­nant d’autres hommes en uni­forme, d’autres rêveurs de pou­voir. Le fleuve coule, imper­tur­bable, comme il cou­lait avant eux et cou­le­ra après.

On ima­gine par­fois Phi­bun dans son exil japo­nais, lisant les jour­naux qui parlent de la dis­pa­ri­tion de Thomp­son. Recon­naît-il quelque chose de lui-même dans cette his­toire ? Un homme qui s’ef­face, qui devient mythe avant même d’être mort ? Les dic­ta­teurs et les entre­pre­neurs par­tagent cette obses­sion du contrôle, cette convic­tion qu’ils peuvent plier le monde à leur volon­té. Et puis le monde leur échappe, toujours.

La der­nière fois que Phi­bun voit Bang­kok, c’est depuis l’a­vion qui l’emmène en exil. La ville s’é­tend sous lui, chaos orga­ni­sé de temples dorés et de routes défon­cées, de canaux et de gratte-ciels nais­sants. Il pense peut-être à ses années de gloire, aux défi­lés mili­taires, aux dis­cours enflam­més. Ou peut-être ne pense-t-il à rien, épui­sé par trente ans de poli­tique, de com­plots, de tra­hi­sons. Les hommes de pou­voir sont sou­vent vides quand ils perdent ce pour­quoi ils ont tout sacrifié.

Thomp­son, lui, marche dans la jungle malai­sienne ce der­nier jour de mars. Les feuilles sont mouillées de rosée, l’air est lourd. Il s’en­fonce entre les arbres et dis­pa­raît. Sim­ple­ment. Comme si la nature elle-même avait déci­dé de le reprendre, de l’ab­sor­ber dans ce vert pro­fond et éternel.

Bang­kok, aujourd’­hui. Per­sonne ne visite la tombe de Phi­bun. Les Thaïs pré­fèrent oublier cette période trouble, ces années de natio­na­lisme for­cé et de col­la­bo­ra­tion ambi­guë. L’His­toire offi­cielle parle de moder­ni­sa­tion, de pro­grès, jamais de dictature.

Le fleuve conti­nue de cou­ler. Les moines conti­nuent leurs pro­ces­sions mati­nales. Et quelque part dans les archives pous­sié­reuses, les pho­tos jau­nies de Phi­bun en uni­forme voi­sinent avec les cli­chés de Thomp­son sou­riant dans sa mai­son impos­sible. Deux hommes qui ont cru pou­voir cap­tu­rer quelque chose – le pou­voir, la beau­té – et qui ont appris, cha­cun à sa manière, que rien ne se cap­ture vrai­ment. On ne fait que pas­ser, lais­sant der­rière soi des his­toires que d’autres racon­te­ront, défor­mées par le temps et la mémoire.

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