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Sai­son humide — Pre­mière partie

Sai­son humide — Pre­mière partie

Sai­son
humide

Sai­son humide

Pre­mière partie

Vil­la San­ti — Luang Prabang

PRE­MIÈRE PAR­TIE — L’ARRIVÉE

Le choc de la lenteur

CHA­PITRE 1

Ils avaient cou­ru. Pen­dant des mois ils avaient cou­ru et c’é­tait deve­nu si natu­rel, cette course, que leurs corps ne savaient plus dis­tin­guer la fatigue de la vie elle-même. Soan avait bou­clé trois pro­jets en cinq semaines, quelque chose dans l’ur­ba­nisme ou l’ar­chi­tec­ture numé­rique, il ne savait plus très bien, les pro­jets se che­vau­chaient comme des vagues sales. Yara tra­dui­sait des contrats pour un cabi­net d’a­vo­cats inter­na­tio­nal, l’a­rabe, le fran­çais, l’an­glais, dans un cycle sans fin, les mots des autres lui tra­ver­saient la tête sans jamais s’ar­rê­ter. Ils man­geaient debout dans la cui­sine de l’ap­par­te­ment de Mon­treuil, l’un par­tait quand l’autre arri­vait, ils s’embrassaient dans le cou­loir entre deux portes.

Puis un matin de mai, un dimanche — un vrai dimanche, un dimanche sans écrans — Yara avait dit : Je veux qu’on parte loin et longtemps.

Et Soan avait dit oui avant de savoir où.

C’est elle qui avait trou­vé la Vil­la San­ti sur une pho­to. Un bal­con vert, des volets colo­niaux, un fran­gi­pa­nier dont les branches tou­chaient la balus­trade. Der­rière, quelque chose de flou — un temple, une col­line, un ciel trop grand. Elle avait mon­tré la pho­to à Soan qui avait dit : Ça res­semble à un endroit où le temps n’existe pas. Et elle avait répon­du : Justement.

Six semaines. Ils avaient négo­cié six semaines. Congé sans solde pour elle. Arran­ge­ment ban­cal pour lui, une sorte de dis­po­ni­bi­li­té qu’on n’ac­corde qu’à ceux qui n’en ont jamais deman­dé. Six semaines, c’é­tait indé­cent. C’é­tait parfait.

L’aé­ro­port Charles-de-Gaulle sen­tait le néon et le café froid. Le ter­mi­nal E, celui des des­ti­na­tions loin­taines, avait cette lumière blanche qui donne à tout le monde le teint d’un len­de­main de garde. Soan por­tait les deux sacs, un sur chaque épaule, et Yara tenait les pas­se­ports entre ses doigts comme on tient un jeu de cartes. Ils avaient fait la queue, pré­sen­té leurs visages à la machine, tra­ver­sé les contrôles. Autour d’eux des familles avec des enfants rouges de fatigue, des hommes d’af­faires bran­chés à leurs télé­phones comme à des per­fu­sions, des couples âgés en tenue de ran­don­née qui par­taient pro­ba­ble­ment au Népal ou au Vietnam.

Eux ne res­sem­blaient à rien de par­ti­cu­lier. Lui, brun, mince, une mâchoire légè­re­ment de tra­vers qui don­nait à son visage quelque chose de mobile, d’i­na­che­vé. Elle, plus petite, les che­veux très noirs et très épais remon­tés en un chi­gnon approxi­ma­tif, la peau cou­leur de miel brû­lé, des yeux qui sem­blaient tou­jours amu­sés par quelque chose que les autres n’a­vaient pas vu. Ils avaient l’air de ce qu’ils étaient : deux per­sonnes qui s’aiment et qui sont fatiguées.

L’es­cale à Bang­kok fut une paren­thèse de néons et de nouilles. Trois heures dans un ter­mi­nal cli­ma­ti­sé à vingt degrés, les corps encore réglés sur l’heure de Paris, les yeux secs. Soan dor­mit quinze minutes sur l’é­paule de Yara, debout dans la queue d’embarquement pour Luang Pra­bang, et elle le lais­sa faire, sen­tant le poids tiède de sa tête contre son cou comme une chose précieuse.

Le petit avion pour Luang Pra­bang était un ATR à hélices qui trem­blait au décol­lage comme un ani­mal ner­veux. Il y avait peut-être qua­rante sièges, occu­pés à moi­tié. Un couple de Japo­nais très âgés, un moine en robe safran qui lisait quelque chose sur un télé­phone, trois rou­tards aus­tra­liens aux pieds ter­reux. L’a­vion prit de l’al­ti­tude et sou­dain, par le hublot, le monde changea.

Les mon­tagnes.

Yara pres­sa son front contre la vitre et Soan se pen­cha par-des­sus son épaule. En bas, une infi­ni­té de mon­tagnes vertes, rondes, cou­vertes de jungle, sans route, sans vil­lage, sans rien. Un vert qu’ils n’a­vaient jamais vu — un vert gor­gé d’eau, presque noir par endroits, tra­ver­sé de traî­nées de brume blanche qui s’ac­cro­chaient aux som­mets comme de la ouate. Pas un vert de carte pos­tale, pas un vert déco­ra­tif. Un vert vivant, un vert qui res­pi­rait, un vert qui avait l’air de pou­voir vous avaler.

Le Mékong appa­rut. Un immense ruban brun qui ser­pen­tait entre les col­lines, pares­seux, large, avec des bancs de sable ocre et des pirogues minus­cules qu’on devi­nait à peine. Le fleuve ne se pres­sait pas. Il cou­lait avec une len­teur sou­ve­raine, comme s’il avait tout le temps du monde, et quelque chose dans cette len­teur don­na envie à Soan de pleu­rer, sans qu’il sache pourquoi.

L’at­ter­ris­sage fut doux. La piste de l’aé­ro­port de Luang Pra­bang res­sem­blait à une allée de jar­din posée entre deux col­lines. Quand ils des­cen­dirent de l’a­vion, la cha­leur les frap­pa. Pas la cha­leur sèche du Magh­reb que Yara connais­sait, pas la cani­cule miné­rale de Paris en août. Autre chose. Une cha­leur humide, épaisse, par­fu­mée, qui entrait dans la bouche et dans les pou­mons comme une matière. L’air sen­tait la terre mouillée, le jas­min, le kéro­sène, et quelque chose de plus pro­fond qu’ils ne sau­raient jamais nom­mer — l’o­deur du tro­pique, l’o­deur de la vie qui pousse sans permission.

L’aé­ro­port était une mai­son. Un seul bâti­ment bas, un toit poin­tu, un tapis rou­lant antique sur lequel les sacs tour­naient avec une lan­gueur presque comique. Le doua­nier tam­pon­na leurs pas­se­ports sans les regar­der, avec le geste lent d’un homme qui a toute l’é­ter­ni­té devant lui.

Dehors, un tuk-tuk les atten­dait. Le chauf­feur, un homme mince au sou­rire immense, prit leurs sacs sans rien dire et les ins­tal­la à l’ar­rière d’une sorte de car­riole moto­ri­sée, ouverte sur les côtés, dont le moteur fai­sait un bruit de machine à coudre. Ils roulèrent.

La route était bor­dée de pal­miers et de mai­sons en bois sur pilo­tis. Des enfants jouaient dans la pous­sière rouge. Un buffle tra­ver­sa la route avec la même indif­fé­rence majes­tueuse que le Mékong. Yara attra­pa la main de Soan et la ser­ra, fort, et il sen­tit dans cette pres­sion tout ce qu’elle ne disait pas : On est là. On a bien fait. On est là.

Puis la ville appa­rut. Ou plu­tôt elle ne parut pas — elle se glis­sa autour d’eux, sans tran­si­tion. Les mai­sons de bois devinrent des mai­sons colo­niales, les temples sur­girent entre les bou­gain­vil­liers, dorés, silen­cieux, avec leurs toits à plu­sieurs étages qui tom­baient en cas­cade comme des jupes. La rue Sak­ka­line — la colonne ver­té­brale de la ville — était étroite, bor­dée de vil­las fran­çaises déla­vées et de monas­tères. Pas un bruit de klaxon. Pas un cri. Le tuk-tuk fai­sait plus de bruit que toute la ville réunie.

La Vil­la San­ti était là, sur la droite. Ils la recon­nurent avant de la voir — c’é­tait la pho­to de Yara, exac­te­ment, le bal­con vert, les volets, le fran­gi­pa­nier. Mais en vrai c’é­tait autre chose. En vrai la vil­la avait une pré­sence, une den­si­té, comme cer­tains visages qu’on croise dans la rue et dont on sait immé­dia­te­ment qu’ils ont vécu plus que les autres. Les murs blancs étaient légè­re­ment jaunes par endroits, comme bru­nis par un siècle de mous­sons. Les boi­se­ries de teck étaient sombres et lui­santes. La porte d’en­trée était ouverte — elle était tou­jours ouverte, ils l’ap­pren­draient plus tard — et de l’in­té­rieur venait une odeur de citron­nelle, de bois ciré et de riz cuit.

Une femme les accueillit. Petite, mince, la cin­quan­taine peut-être, un visage lisse et calme comme un lac. Elle joi­gnit les mains devant sa poi­trine — le nop, le salut lao — et incli­na légè­re­ment la tête. Elle ne dit presque rien. Elle leur ten­dit une ser­viette humide et froide, un verre de jus de fruits qu’ils ne recon­nurent pas — sucré, rosé, avec une pointe d’a­ci­di­té qui réveillait la langue — et les condui­sit à l’é­tage par un esca­lier de teck qui cra­quait sous leurs pas.

La chambre.

Yara entra la pre­mière et s’ar­rê­ta au milieu de la pièce. Le sol était en bois sombre. Les murs étaient blancs. Un lit immense, recou­vert d’un couvre-lit en soie cou­leur ivoire, trô­nait sous une mous­ti­quaire qui pen­dait du pla­fond comme un nuage de tulle. Un ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus avec un cli­que­tis régu­lier, doux, qui devien­drait le métro­nome de leurs nuits. Les volets verts étaient entrou­verts et par la fente on voyait la rue, un bout de temple, la cime d’un arbre. La lumière qui entrait était tami­sée, chaude, dorée par le filtre des persiennes.

Soan posa les sacs. Yara s’as­sit sur le lit, puis s’al­lon­gea, et le couvre-lit de soie fit sous son corps un bruit de frois­se­ment qui res­sem­blait à un sou­pir. Elle fer­ma les yeux.

— On est là, dit-elle.

Soan s’al­lon­gea à côté d’elle. Le mate­las était ferme, le tis­su frais sur leurs peaux moites. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Dehors, un oiseau — un oiseau incon­nu, au chant liquide et long — dit quelque chose qu’ils ne com­prirent pas. Puis plus rien.

Ils s’en­dor­mirent.

Quand Soan ouvrit les yeux, il ne savait plus quelle heure il était, ni quel jour, ni dans quel pays. La lumière avait chan­gé. Les volets décou­paient sur le mur d’en face des lames d’or rouge — le soleil se cou­chait. Yara dor­mait encore, sur le ventre, un bras pen­dant hors du lit, la bouche légè­re­ment ouverte, les che­veux défaits sur l’o­reiller. Il la regar­da. Long­temps. Avec cette atten­tion qu’on n’a jamais quand la vie va vite. Il regar­da la courbe de son épaule, la ligne de sa nuque, le duvet sombre à la base de ses reins, la plante rose de son pied droit.

Il pen­sa : Je la vois.

Il ne l’a­vait pas vue — pas comme ça, pas avec cette net­te­té, cette len­teur — depuis des mois. Peut-être plus. Le quo­ti­dien avait fait son tra­vail d’u­sure, non pas sur l’a­mour, l’a­mour était intact, mais sur le regard. On cesse de regar­der ceux qu’on aime. On les longe. On les frôle. On les devine. Mais les regar­der, vrai­ment, comme on regarde un pay­sage ou une œuvre d’art, en pre­nant le temps de ne rien com­prendre et de tout rece­voir — ça, on ne le fait plus.

Il ten­dit la main et tou­cha, du bout de l’in­dex, la che­ville de Yara. Elle bou­gea dans son som­meil, un fré­mis­se­ment, comme un chat. Dehors, la lumière rouge virait au mauve. Le ven­ti­la­teur tour­nait. L’oi­seau incon­nu chan­ta encore, une seule note, longue, qui res­ta sus­pen­due dans l’air comme une ques­tion sans réponse.

CHA­PITRE 2

Ils se réveillèrent à trois heures du matin. Le déca­lage horaire avait ses propres lois, son propre calen­drier — il vous tirait du som­meil au milieu de la nuit avec une net­te­té cruelle, comme si quel­qu’un avait allu­mé toutes les lumières d’un coup. Soan ouvrit les yeux dans le noir com­plet et sut immé­dia­te­ment qu’il ne se ren­dor­mi­rait pas. À côté de lui, Yara res­pi­rait les yeux ouverts.

— Tu dors ? murmura-t-il.

— Non.

Ils res­tèrent un moment sans bou­ger, allon­gés dans l’obs­cu­ri­té. La chambre était dif­fé­rente la nuit — plus vaste, plus ancienne, comme si les murs recu­laient dans le noir pour lais­ser entrer des pré­sences qu’on ne voyait pas le jour. Le ven­ti­la­teur décou­pait l’air en tranches régu­lières. Quelque part dans la vil­la, une hor­loge son­nait des heures qui ne cor­res­pon­daient à rien.

— Il fait chaud, dit Yara.

Il fai­sait chaud. Pas la cha­leur du jour, solaire et franche, mais une cha­leur noc­turne, moite, intime, qui col­lait les draps à la peau comme un autre corps. La mous­ti­quaire les enfer­mait dans une bulle de tulle blanc, un cocon sus­pen­du hors du temps. Yara se tour­na vers Soan. Dans le noir, il ne voyait pas son visage — il sen­tait son souffle, l’o­deur de sa peau mêlée à celle du jas­min qui mon­tait du jar­din par les volets entrouverts.

Elle posa la main sur son ventre. Pas un geste de désir — pas encore. Un geste de recon­nais­sance. Tu es là. Je suis là. Nous sommes à l’autre bout du monde dans une vil­la qui sent la citron­nelle et le teck, et il est trois heures du matin, et rien ne presse, rien n’a jamais aus­si peu pressé.

Il prit sa main et la por­ta à sa bouche. Il embras­sa ses doigts un par un, len­te­ment, comme on épelle un mot dans une langue qu’on redé­couvre. Le pouce, l’in­dex, le majeur — chaque doigt avait un goût dif­fé­rent, sel, savon, et quelque chose de plus pro­fond qu’il asso­ciait à elle seule, une saveur qu’il n’a­vait pas de mot pour décrire. L’an­nu­laire. L’au­ri­cu­laire. Yara rit dans le noir, un rire très bas, presque inau­dible, qui venait du ventre.

Ils firent l’a­mour dans la len­teur de l’in­som­nie. Pas comme à Paris, où l’a­mour était sou­vent une paren­thèse volée entre le dîner et la fatigue, rapide, bon, mais bous­cu­lé. Pas comme ça. Ici, dans cette chambre incon­nue, sous la mous­ti­quaire, dans la cha­leur pois­seuse de la nuit lao­tienne, quelque chose d’autre se pro­dui­sit. Ils prirent le temps. Un temps insen­sé, un temps dont ils ne dis­po­saient jamais, un temps qui n’exis­tait que parce qu’il n’y avait aucune rai­son de se pres­ser — ni réveil à régler, ni métro à prendre, ni jour­née à préparer.

Yara embras­sa le creux de l’é­paule de Soan, là où la peau est fine et légè­re­ment salée. Soan sui­vit du bout des lèvres la ligne de sa cla­vi­cule jus­qu’au ster­num. Chaque geste appe­lait le sui­vant avec la logique douce d’une rivière qui des­cend. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus d’eux et par moments l’air bras­sé séchait la sueur sur leurs peaux, un fris­son bref, déli­cieux, avant que la cha­leur ne reprenne le dessus.

Quand tout fut fini ils res­tèrent emmê­lés, les jambes enrou­lées, le souffle court, et la mous­ti­quaire for­mait autour d’eux un dôme blanc qui bou­geait imper­cep­ti­ble­ment, comme la voile d’un bateau immobile.

Yara dit quelque chose en arabe que Soan ne com­prit pas. Elle fai­sait ça par­fois — lais­ser échap­per un mot dans sa langue d’a­vant, sa langue d’en­fance, quand l’é­mo­tion dépas­sait le fran­çais. Il ne deman­dait jamais de tra­duc­tion. Il aimait que quelque chose lui échappe. Il aimait que Yara soit aus­si un pays qu’il ne par­le­rait jamais complètement.

— Quelle heure il est ? demanda-t-elle.

— Aucune idée.

— Bien.

Ils se levèrent vers cinq heures, quand le noir com­men­ça à virer au gris. Le corps avait des envies étranges — soif, faim, mou­ve­ment. Soan enfi­la un short et des­cen­dit pieds nus l’es­ca­lier de teck. Chaque marche grin­çait sous son poids, un grin­ce­ment par­ti­cu­lier, un son dif­fé­rent, comme si l’es­ca­lier était un ins­tru­ment de musique qu’on apprend à jouer avec les pieds. En bas, le hall de la vil­la était plon­gé dans une pénombre tiède. Les meubles en bois sombre brillaient fai­ble­ment. Un chat roux dor­mait sur un fau­teuil en rotin, sa queue pen­dant dans le vide comme un point d’interrogation.

Il trou­va de l’eau dans un grand réci­pient en terre cuite, près du comp­toir de la récep­tion. L’eau était fraîche, un miracle dans cette cha­leur. Il remon­ta avec deux verres et trou­va Yara debout sur le bal­con, en culotte et débar­deur, les che­veux défaits sur ses épaules.

— Viens voir, souffla-t-elle.

Il posa les verres et s’ap­pro­cha. La rue Sak­ka­line était vide, lavée par une pluie dont ils n’a­vaient rien enten­du. Le bitume lui­sait. L’air sen­tait la terre et la fleur de lotus. Et au bout de la rue, dans la lumière grise de l’aube, une file de sil­houettes orange avan­çait en silence.

Les moines.

Ils arri­vaient du Wat Xieng Thong, ou peut-être du Wat Sen, ou de l’un des trente temples qui par­se­maient la ville comme des éclats d’or — Soan et Yara ne le savaient pas encore, ne dis­tin­guaient pas encore un temple d’un autre, un monas­tère d’une pagode, un boud­dha d’un bod­hi­satt­va. Ils ne savaient rien. Ils voyaient.

Les moines mar­chaient pieds nus sur le bitume mouillé. Ils avan­çaient en file indienne, le plus âgé devant, le plus jeune der­rière — et cer­tains étaient très jeunes, douze ou treize ans peut-être, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour leurs corps d’en­fants. Cha­cun por­tait un bol en métal, rond, lisse, ouvert. Ils ne regar­daient pas devant eux. Ils ne regar­daient nulle part. Leurs yeux étaient bais­sés, tour­nés vers un point inté­rieur que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

Le long de la rue, des femmes s’é­taient age­nouillées. Des femmes lao, d’âges divers, accrou­pies sur des nattes ou direc­te­ment sur le trot­toir, avec devant elles des paniers de riz gluant, du sti­cky rice qu’elles avaient cuit avant l’aube. Quand un moine pas­sait devant elles, elles pre­naient une poi­gnée de riz — à mains nues, avec une pré­ci­sion douce, une grâce — et la dépo­saient dans le bol sans le tou­cher. Le moine ne remer­ciait pas. La femme ne levait pas les yeux. Il n’y avait aucun échange, aucune parole, aucun sou­rire. Et pour­tant quelque chose pas­sait entre eux — quelque chose d’im­mense et de silen­cieux, un cou­rant sou­ter­rain de véné­ra­tion et de don qui n’a­vait pas besoin de mots.

Le tak bat. L’au­mône du matin. Le geste le plus ancien de Luang Pra­bang, répé­té chaque jour depuis des siècles, chaque matin sans excep­tion, qu’il pleuve ou non, que la guerre gronde ou non, que les rois règnent ou que les com­mu­nistes abo­lissent la monar­chie. Chaque matin.

Yara posa les deux mains sur la balus­trade du bal­con et regar­da. Elle ne bou­geait plus. Soan vit que ses yeux brillaient — pas de larmes, pas exac­te­ment, mais d’une émo­tion qu’il connais­sait chez elle, cette façon qu’elle avait d’être tra­ver­sée par les choses, de les lais­ser entrer en elle sans résistance.

— C’est quoi ? murmura-t-elle.

— Je ne sais pas.

Les moines pas­sèrent sous leur bal­con. Le frois­se­ment de leurs pieds nus sur le sol mouillé était le seul bruit. L’un d’eux — un ado­les­cent, seize ans peut-être, le visage lisse et beau comme un des­sin — leva briè­ve­ment les yeux vers le bal­con. Son regard croi­sa celui de Yara. Une seconde. Moins qu’une seconde. Puis il bais­sa les yeux et conti­nua de mar­cher, et son bol était plein de riz.

La pro­ces­sion s’é­loi­gna dans la brume de l’aube. Les femmes se rele­vèrent, plièrent leurs nattes, reprirent leurs paniers et ren­trèrent chez elles. La rue Sak­ka­line rede­vint vide. Un coq chan­ta quelque part der­rière les temples. La lumière chan­gea — le gris devint rosé, puis doré, et les toits des monas­tères s’al­lu­mèrent un par un, comme des flammes.

Soan et Yara res­tèrent sur le bal­con. Ils burent l’eau qu’il avait mon­tée. Ils ne dirent rien pen­dant long­temps. Ce qu’ils venaient de voir ne deman­dait pas de com­men­taire, pas d’a­na­lyse, pas de pho­to. Ça deman­dait sim­ple­ment d’a­voir été là, les pieds nus sur le car­re­lage du bal­con, le corps encore chaud de l’autre, à regar­der des hommes en robe orange rece­voir du riz de femmes age­nouillées, en silence, dans la lumière nais­sante d’un monde dont ils ne savaient rien.

Yara posa sa tête contre l’é­paule de Soan. Il sen­tit le poids de ses che­veux contre sa cla­vi­cule, l’o­deur de sueur et de som­meil, et par-des­sous, plus pro­fonde, cette odeur qui n’ap­par­te­nait qu’à elle — quelque chose de chaud, de boi­sé, d’un peu sucré, comme l’in­té­rieur d’un fruit mûr. Il fer­ma les yeux.

— On a six semaines, dit-elle.

— On a six semaines, répéta-t-il.

Le mot sem­blait extra­or­di­naire. Six semaines. Qua­rante-deux jours. Un mil­lier d’heures. Ils avaient l’ha­bi­tude de comp­ter en minutes — les minutes de retard dans le métro, les minutes entre deux ren­dez-vous, les minutes qu’on grap­pille le matin avant que le réveil ne sonne une deuxième fois. Et sou­dain, on leur don­nait des semaines. C’é­tait comme rece­voir un pays entier en cadeau, avec ses val­lées, ses rivières, ses forêts — et ne pas savoir par où commencer.

— On com­mence par le petit-déjeu­ner, dit Soan.

Yara rit. Ce rire qu’elle avait, un rire qui mon­tait de quelque part de pro­fond, de rond, un rire qui ne moquait rien et qui embras­sait tout.

Ils des­cen­dirent.

Le petit-déjeu­ner était ser­vi dans le res­tau­rant au rez-de-chaus­sée de la vil­la, une salle ouverte sur le jar­din, avec des tables en teck et des nappes blanches. La lumière du matin entrait par les grandes portes-fenêtres et dorait tout — les verres, les assiettes, la peau de leurs bras. Il y avait du café lao, épais et sucré, des crêpes de riz four­rées à la noix de coco, des fruits qu’ils ne connais­saient pas — un fruit rose et héris­sé dont la chair blanche fon­dait sur la langue, un autre, jaune, dont le jus cou­lait le long des doigts. Il y avait du pain fran­çais aus­si — l’hé­ri­tage colo­nial, la baguette du matin, plus molle qu’à Paris mais indé­nia­ble­ment fran­çaise — et de la confi­ture de mangue dans un petit pot en terre.

Ils man­gèrent len­te­ment. Ce fut la pre­mière chose qui chan­gea. À Paris, le petit-déjeu­ner durait sept minutes. Ici, il dura une heure. Ils goû­tèrent tout. Ils regoû­tèrent. Yara trem­pa ses doigts dans le jus de fruit rose et les lécha un par un, avec une concen­tra­tion d’en­fant, et Soan la regar­da faire en pen­sant que ce geste conte­nait tout — la gour­man­dise, la sen­sua­li­té, la joie d’être vivant, le refus de se presser.

Le chat roux appa­rut et se frot­ta contre les che­villes de Yara. Elle lui don­na un mor­ceau de crêpe de riz. Il le prit avec une déli­ca­tesse de chi­rur­gien et s’en alla le man­ger sous un frangipanier.

Leur pre­mière jour­née à Luang Pra­bang venait de commencer.

CHA­PITRE 3

Ils firent les tou­ristes. C’é­tait inévi­table, c’é­tait presque néces­saire — le corps a besoin de se ras­su­rer, de cocher des cases, de pou­voir se dire : j’ai vu ceci, j’ai fait cela. Comme si le voyage n’exis­tait que par la liste des choses accomplies.

Soan ache­ta un guide au petit mar­ché du matin, un guide en fran­çais, cor­né, pas tout à fait à jour, qui datait de deux ou trois ans et dont les cartes étaient approxi­ma­tives. Il y avait quelque chose de tou­chant dans l’i­dée même d’un guide sur Luang Pra­bang — comme un mode d’emploi pour le silence.

Ils com­men­cèrent par le Palais royal, parce que c’é­tait en face, de l’autre côté de la rue. Le Haw Kham — la Rési­dence dorée — construit en 1904 pour le roi Sisa­vang­vong, un mélange étrange d’ar­chi­tec­ture Beaux-Arts fran­çaise et de toi­ture lao­tienne à étages, comme si deux mondes avaient essayé de fusion­ner sans se consul­ter. Le résul­tat avait quelque chose de ban­cal et de magni­fique, une beau­té née du malentendu.

À l’in­té­rieur, il fai­sait frais. Des ven­ti­la­teurs colo­niaux tour­naient au pla­fond avec la len­teur de vieilles hélices d’a­vion. Les murs étaient cou­verts de fresques — la vie du Boud­dha, les épi­sodes du Ramaya­na, des scènes de la vie quo­ti­dienne lao­tienne peintes dans des cou­leurs de terre et d’or. Dans la salle du trône, deux grands por­traits en pied du roi et de la reine regar­daient les visi­teurs avec une tris­tesse immobile.

— C’est lui, dit Soan en lisant le petit car­tel sous le por­trait. Sisa­vang Vat­tha­na. Le der­nier roi.

Yara s’ap­pro­cha. L’homme sur le por­trait avait un visage fin, des lunettes, un uni­forme blanc bro­dé d’or. Il ne sou­riait pas. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait.

— Et elle ?

La reine Kham­phoui. Un visage rond, doux, un peu sévère. Des bijoux lourds au cou et aux oreilles. Elle regar­dait droit devant elle, par-des­sus la tête des visi­teurs, par-des­sus le temps, comme si elle voyait quelque chose que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

— Qu’est-ce qui leur est arri­vé ? deman­da Yara.

Soan feuille­ta le guide. Quelques lignes, à peine. La monar­chie abo­lie en 1975. La famille royale envoyée en camp de réédu­ca­tion. Dis­pa­rue. Le guide ne disait pas « morts de faim ». Le guide ne disait presque rien. C’é­tait un trou dans le texte, un silence dans le papier gla­cé, et ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel paragraphe.

Yara res­ta un moment devant le por­trait de la reine. Elle ne dit rien. Soan atten­dit à côté d’elle, sen­tant qu’il se pas­sait quelque chose qu’il ne devait pas inter­rompre. Peut-être Yara pen­sait-elle à d’autres reines, à d’autres femmes chas­sées de leur mai­son, à d’autres his­toires de silence et de dis­pa­ri­tion. Elle venait d’un pays où les palais aus­si avaient chan­gé de mains, où les beys avaient cédé la place aux colons, où les colons avaient cédé la place aux pré­si­dents, et où les murs des vieilles demeures de la Médi­na por­taient encore la trace de ceux qui n’é­taient plus là.

Dehors, le soleil cognait. Ils prirent la rue Sak­ka­line vers le nord, en direc­tion du Wat Xieng Thong, le plus beau temple de la ville, disait le guide. Ils mar­chaient vite — trop vite, ils s’en ren­draient compte plus tard, mais pour l’ins­tant le réflexe pari­sien tenait bon. Mar­cher vite, voir beau­coup, avan­cer. Les temples défi­laient de chaque côté — le Wat Sen, le Wat Sop, le Wat Choum­khong — et cha­cun d’eux méri­tait un arrêt, une contem­pla­tion, mais ils pas­saient devant avec la culpa­bi­li­té vague de ceux qui savent qu’ils ratent quelque chose sans pou­voir s’arrêter.

Le Wat Xieng Thong les arrê­ta. Pas par la volon­té — par la beauté.

Le temple se tenait à la pointe de la pénin­sule, là où le Mékong et la Nam Khan se ren­contrent. Ses toits des­cen­daient presque jus­qu’au sol, en couches super­po­sées, comme les ailes d’un oiseau au repos. Les mosaïques de la façade arrière — un arbre de vie en verre colo­ré, rouge, vert, bleu, or, sur un fond noir — brillaient dans la lumière du matin avec l’é­clat d’un vitrail laïque. Tout était beau ici, mais d’une beau­té qui n’é­cra­sait pas — une beau­té intime, à hau­teur d’homme, qui vous invi­tait à vous asseoir plu­tôt qu’à lever la tête.

Ils s’as­sirent.

Sur les marches du sim prin­ci­pal, à l’ombre d’un auvent, le dos contre un pilier de bois sculp­té. Per­sonne ne vint les déran­ger. Un moine tra­ver­sa la cour sans les regar­der, un seau à la main. Un chien maigre dor­mait au soleil, les pattes éti­rées. Le silence était plein — pas le silence vide des lieux déser­tés, mais le silence plein des lieux habi­tés par la prière, la rou­tine, le temps qui passe sans qu’on le bouscule.

Yara posa sa tête sur l’é­paule de Soan. Sa nuque était moite. Ses che­veux sen­taient la sueur et le savon de l’hôtel.

— On n’est pas obli­gés de tout voir, dit-elle.

— Non.

— On a six semaines.

— On a six semaines.

Ils com­men­çaient à com­prendre ce que ça vou­lait dire. Six semaines, ce n’é­tait pas un voyage — c’é­tait une ins­tal­la­tion. On ne visite pas un endroit pen­dant six semaines. On y vit. On prend ses habi­tudes, on revient aux mêmes lieux, on recon­naît les visages. La pres­sion du tou­risme — tout voir, tout faire, tout pho­to­gra­phier — tom­bait d’elle-même, comme un vête­ment trop lourd qu’on laisse glis­ser au sol.

Ils pas­sèrent le reste de la mati­née à ne rien faire de par­ti­cu­lier. Ils mon­tèrent au som­met du mont Phou­si — trois cents marches raides sous les fran­gi­pa­niers — et de là-haut ils virent la ville entière. Luang Pra­bang n’é­tait pas une ville. C’é­tait un jar­din ponc­tué de temples. Les toits dorés dépas­saient à peine de la cano­pée. Le Mékong, à droite, et la Nam Khan, à gauche, enser­raient la pénin­sule comme deux bras pares­seux. Au loin, les mon­tagnes vertes fer­maient l’ho­ri­zon dans toutes les direc­tions, et au-des­sus de tout ça, un ciel de mous­son — gris pâle, char­gé, gon­flé d’une pluie qui n’a­vait pas encore déci­dé de tomber.

— C’est petit, dit Soan.

— C’est par­fait, dit Yara.

Elle avait rai­son. Luang Pra­bang était à une échelle humaine que les grandes villes avaient per­due depuis long­temps. On pou­vait en faire le tour à pied en une heure. On pou­vait connaître chaque ruelle, chaque temple, chaque arbre. C’é­tait un monde fini, clos, com­pré­hen­sible — le contraire exact de Paris, de Tunis, de toutes les villes où la vie déborde de ses propres bords.

Ils redes­cen­dirent. Ils déjeu­nèrent dans un petit res­tau­rant au bord de la Nam Khan — une ter­rasse en bam­bou sus­pen­due au-des­sus de la rivière, avec des cous­sins posés à même le sol et un ven­ti­la­teur qui bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Soan com­man­da un phở — il y avait beau­coup de cui­sine viet­na­mienne à Luang Pra­bang, séquelle d’une his­toire enche­vê­trée — et Yara prit un khao piak sen, la soupe de nouilles lao­tienne, épaisse, blanche, récon­for­tante comme une cou­ver­ture de riz. Ils man­gèrent avec la même len­teur que le matin. Ils trans­pi­raient. La sueur cou­lait le long de leurs tempes, dans leur cou, entre leurs omo­plates. Ce n’é­tait pas désa­gréable. C’é­tait une façon d’être au monde, une façon de lais­ser le corps répondre à l’air, de ne pas résister.

— En Tuni­sie, dit Yara entre deux gor­gées, quand il fait très chaud, ma grand-mère fer­mait tous les volets et on res­tait dans le noir. On ne bou­geait pas. On atten­dait que le soleil tombe.

— Et tu fai­sais quoi ?

— Rien. Je regar­dais les motifs de lumière sur les car­reaux. C’est peut-être le sou­ve­nir le plus ancien que j’ai — les losanges de lumière sur le sol de la mai­son de ma grand-mère, à Sidi Bou Saïd.

Soan essaya d’i­ma­gi­ner Yara enfant, petite fille aux che­veux noirs dans une mai­son blanche et bleue, allon­gée sur les car­reaux frais, en train de regar­der la lumière bou­ger. Il n’y arri­vait pas tout à fait — mais l’i­mage était belle, et il la garda.

L’a­près-midi, la pluie arriva.

Elle n’ar­ri­va pas comme les pluies euro­péennes, avec des pré­li­mi­naires — quelques gouttes, un assom­bris­se­ment pro­gres­sif du ciel, le temps de cou­rir cher­cher un para­pluie. La pluie de mous­son n’a­vait pas de pré­li­mi­naires. Elle était là, d’un coup, totale, mas­sive, comme si quel­qu’un avait ouvert une trappe dans le ciel. Le bruit était assour­dis­sant — un gron­de­ment conti­nu, puis­sant, qui cou­vrait tout, les voix, les moteurs, les pensées.

Ils étaient sur le pont de bam­bou qui enjambe la Nam Khan quand l’a­verse les prit. En trois secondes ils furent trem­pés. Pas mouillés — trem­pés. Imbi­bés. L’eau chaude — c’é­tait le plus éton­nant, cette eau était chaude, tiède comme un bain — cou­lait sur leurs visages, dans leurs yeux, dans leurs bouches. Leurs vête­ments col­laient à leurs corps. Le pont de bam­bou trem­blait sous la vio­lence de l’averse.

Yara écla­ta de rire.

Elle leva les bras au ciel, ren­ver­sa la tête en arrière et rit, et la pluie entrait dans sa bouche ouverte, et ses che­veux étaient pla­qués sur son visage, et elle riait, et Soan la regar­dait rire, trem­pé lui aus­si jus­qu’aux os, et il rit à son tour, et ils res­tèrent là, sur ce pont de bam­bou au-des­sus d’une rivière gon­flée, sous une pluie tor­ren­tielle, à rire comme des idiots.

Ils cou­rurent se réfu­gier sous l’auvent d’un temple, de l’autre côté de la rivière. Un petit temple dont ils ne connaî­traient jamais le nom — un sim modeste, en bois peint, avec un boud­dha doré à l’in­té­rieur qui sou­riait dans la pénombre. Ils s’as­sirent sur les marches, dégou­li­nants, essouf­flés. La pluie tom­bait devant eux comme un rideau de perles grises. Le monde s’é­tait rétré­ci — il n’y avait plus que l’auvent, les marches, le rideau de pluie, et eux.

— C’est ça, dit Yara. C’est exac­te­ment ça.

— Quoi ?

— Ce que je vou­lais. Être coin­cée quelque part avec toi sans pou­voir bouger.

Soan la regar­da. L’eau ruis­se­lait encore sur son visage. Son débar­deur mouillé des­si­nait la forme de ses seins, de ses côtes, de son ventre plat. Elle avait les lèvres entrou­vertes et les yeux brillants, et dans cette lumière de pluie, sous cet auvent de temple incon­nu, au bout du monde, elle était la chose la plus vivante qu’il ait jamais vue.

Il l’embrassa. La bouche de Yara avait le goût de la pluie et de la soupe de riz du déjeu­ner, et quelque chose d’autre, quelque chose d’in­sai­sis­sable qu’il cher­chait tou­jours sans le trou­ver, comme une note de musique qu’on entend et qu’on ne peut pas reproduire.

La pluie dura deux heures. Ils res­tèrent sous l’auvent du temple pen­dant les vingt pre­mières minutes, puis la curio­si­té l’emporta — ou peut-être l’a­ban­don. Ils mar­chèrent sous la pluie chaude jus­qu’à la Vil­la San­ti, sans se pres­ser, les san­dales cla­quant dans les flaques, les vête­ments col­lés au corps. La ville était déserte. Les rues ruis­se­laient. Les gout­tières des temples cra­chaient des tor­rents d’eau qui for­maient des rigoles le long des trot­toirs. Un vieil homme en cha­peau de paille fumait une ciga­rette sous un porche, impas­sible, comme si cette pluie n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel — et en effet, elle n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel. C’é­tait la mous­son. C’é­tait le quo­ti­dien. C’é­tait la vie.

Quand ils arri­vèrent à la Vil­la San­ti, ils lais­sèrent des traî­nées d’eau dans l’es­ca­lier de teck. La femme de la récep­tion — celle qui les avait accueillis, le visage-lac — les regar­da pas­ser sans un mot, avec un imper­cep­tible sou­rire qui pou­vait signi­fier tout et rien. Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vête­ments mouillés et les lais­sèrent en tas sur le car­re­lage de la salle de bains. Soan ouvrit la douche mais l’eau du robi­net n’é­tait pas plus fraîche que celle de la pluie — tiède, douce, comme si toute l’eau de ce pays avait la même tem­pé­ra­ture, la tem­pé­ra­ture exacte du corps humain.

Ils se dou­chèrent ensemble, ce qu’ils ne fai­saient plus jamais à Paris. Pas assez de place, pas assez de temps, pas assez de rai­son. Ici, la salle de bains était vaste, car­re­lée de blanc, avec un pom­meau de douche qui cra­chait un jet large et mou. Soan lava les che­veux de Yara, len­te­ment, en mas­sant son cuir che­ve­lu du bout des doigts. Elle fer­ma les yeux. La mousse du sham­poing cou­lait sur ses épaules brunes, sur la val­lée de sa colonne ver­té­brale, et il la sui­vit des yeux comme on suit le cours d’une rivière.

Ensuite, enrou­lés dans les ser­viettes blanches de l’hô­tel, ils s’al­lon­gèrent sur le lit et ne bou­gèrent plus.

La pluie avait ces­sé. Par la fenêtre entrou­verte, l’air lavé entrait dans la chambre avec une fraî­cheur neuve. Tout sen­tait le propre, le mouillé, le vivant. Un gecko appa­rut sur le mur d’en face — un petit lézard trans­lu­cide, presque trans­pa­rent, qui les obser­vait avec ses yeux noirs de bille. Il émit un cla­que­ment — tok-tok — un son net, méca­nique, qui réson­na dans le silence comme un métro­nome minuscule.

— Qu’est-ce que c’est ? dit Yara.

— Un gecko.

— Il nous regarde.

— Il nous surveille.

Yara sou­rit. Le gecko cla­qua encore — tok-tok — puis dis­pa­rut der­rière le cadre d’un miroir. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le couvre-lit de soie frois­sé for­mait sous leurs corps des vagues immo­biles. La lumière du soir — car c’é­tait déjà le soir, le temps avait filé sans qu’ils le sentent — entrait par les volets à demi ouverts et des­si­nait sur le sol des bandes alter­nées d’or et d’ombre.

Quelque chose avait com­men­cé à se des­ser­rer. Pas d’un coup — len­te­ment, comme un nœud qu’on défait fil par fil. La ten­sion accu­mu­lée dans leurs corps, la rai­deur des mois de tra­vail, la cris­pa­tion per­ma­nente de la vie urbaine — tout cela se relâ­chait, mil­li­mètre par mil­li­mètre, averse après averse.

Ils ne le savaient pas encore, mais la pluie serait leur alliée. La pluie serait celle qui déci­de­rait pour eux — quand sor­tir, quand res­ter, quand s’ar­rê­ter. La pluie serait le métro­nome des six semaines à venir, le rythme sur lequel ils appren­draient, len­te­ment, patiem­ment, comme on apprend une langue ou un ins­tru­ment, l’art ancien et dif­fi­cile de ne rien faire.

Yara s’en­dor­mit la pre­mière. Soan res­ta éveillé un moment, les yeux au pla­fond, écou­tant le ven­ti­la­teur, le gecko, la res­pi­ra­tion de Yara, et au loin — très loin, comme un sou­ve­nir d’un monde qu’il avait déjà com­men­cé à oublier — le bruit d’un moteur de tuk-tuk sur la rue Sakkaline.

Il pen­sa : On est arrivés.

Puis il pen­sa : Non. On com­mence à peine.

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PAR­TIE III — LA MISE

Cha­pitre 9

Le plan était simple. Les plans simples sont les meilleurs et les plus dan­ge­reux, parce qu’ils laissent moins de place à l’er­reur et aucune à l’excuse.

Tomáš retour­ne­rait au Kriváň. Seul, cette fois. Pré­texte : récu­pé­rer le bail signé par Voro­nov. Un aller-retour de vingt minutes, une visite banale, un inter­prète qui fait son tra­vail. Mais en che­min — dans les cou­loirs, dans les esca­liers, dans les inter­stices du laby­rinthe — il cher­che­rait le local tech­nique où le BIS avait loca­li­sé le ser­veur. Pas pour le trou­ver — il n’é­tait ni infor­ma­ti­cien ni tech­ni­cien. Juste pour confir­mer son exis­tence. Un cou­loir fer­mé, une porte ver­rouillée, un bruit de ven­ti­la­tion là où il n’y avait aucune rai­son d’en avoir. Un indice. Un grain de sable.

Helen lui avait don­né un télé­phone — pas le sien, un Nokia pré­payé, ache­té à Prague, sans carte SIM enre­gis­trée. Un télé­phone jetable. Un télé­phone d’es­pion. Tomáš l’a­vait tenu dans sa main comme un objet d’un autre temps — un temps qu’il croyait révo­lu, le temps des boîtes aux lettres mortes, des signaux conve­nus, des vies dédoublées.

— Tu prends des pho­tos si tu trouves quelque chose, avait dit Helen. Pas plus de trois. Tu les envoies au numé­ro enre­gis­tré. Puis tu effaces les pho­tos et tu éteins le télé­phone. Ne le ral­lume pas.

— Et si je ne trouve rien ?

— Tu rentres et tu me le dis. Et on avise.

Tomáš y alla le lun­di, en fin de mati­née. Le tour­nage se concen­trait sur les scènes du par­king — l’As­ton Mar­tin, la pour­suite — et per­sonne n’a­vait besoin de lui avant l’a­près-midi. Il tra­ver­sa le parc Charles IV sous un ciel gris, lon­gea la Teplá, remon­ta Petra Veli­ké­ho. La rue était calme. Les patients du Kriváň étaient en soin ou en pro­me­nade. Quelques voi­tures garées. Pas de Mer­cedes noire.

La récep­tion­niste en blouse blanche le reconnut.

— Mon­sieur Kříž. Vous venez pour le bail ?

— M. Voro­nov m’a dit qu’il serait prêt.

— Il est en ren­dez-vous, mais j’ai une enve­loppe pour vous. Atten­dez un instant.

Elle dis­pa­rut dans le bureau der­rière la récep­tion. Tomáš res­ta debout dans le hall. L’o­deur d’eu­ca­lyp­tus et de chlore. Le bour­don­ne­ment du spa au sous-sol. Et un cou­loir, sur sa droite, qu’il n’a­vait pas emprun­té lors de la pre­mière visite — un cou­loir qui par­tait vers l’aile est du bâti­ment, celle que Voro­nov leur avait fait contourner.

Il eut trente secondes. Peut-être quarante.

Il s’en­ga­gea dans le cou­loir. Sol car­re­lé de blanc, murs blancs, pla­fond bas. Portes de part et d’autre — des salles de soin, la plu­part fer­mées, cer­taines entrou­vertes sur des tables de mas­sage vides, des ser­viettes pliées, des fla­cons d’huile. Au bout du cou­loir, un esca­lier des­cen­dait. Tomáš le prit. L’es­ca­lier menait à un sous-sol — plus frais, plus humide, avec des tuyaux appa­rents au pla­fond et un sol de béton brut. Un second cou­loir, per­pen­di­cu­laire, avec des portes métal­liques. Buan­de­rie. Chauf­fe­rie. Réserve. Toutes por­taient des éti­quettes en tchèque. Sauf une, au fond, à gauche. Pas d’é­ti­quette. Ser­rure élec­tro­nique — un boî­tier à code, récent, qui tran­chait avec la vétus­té du reste. Et der­rière la porte, un bruit — un ron­ron­ne­ment conti­nu, régu­lier, méca­nique. Le son d’un sys­tème de ven­ti­la­tion, ou d’un ser­veur infor­ma­tique, ou des deux.

Tomáš sor­tit le Nokia. Prit une pho­to de la porte. Une pho­to du boî­tier à code. Une pho­to du cou­loir, avec la porte au fond, pour situer l’emplacement dans le bâtiment.

Trois pho­tos. Pas une de plus.

Il remon­ta l’es­ca­lier, reprit le cou­loir, débou­cha dans le hall au moment où la récep­tion­niste reve­nait avec une enveloppe.

— Voi­là. Le bail en deux exem­plaires. M. Voro­nov a signé les deux. Il suf­fit que votre col­lègue anglaise signe et nous ren­voie un exemplaire.

— Mer­ci.

— Vous avez trou­vé les toilettes ?

— Par­don ?

— Je vous ai vu par­tir dans le cou­loir. Les toi­lettes sont de l’autre côté, mais je sais que la signa­lé­tique n’est pas très claire.

— Oui, dit Tomáš. J’ai trou­vé. Merci.

Il sor­tit. L’air du dehors le frap­pa — froid, vif, char­gé de cette odeur de pin et de soufre qui était deve­nue son oxy­gène. Il mar­cha jus­qu’au pont de Sadová, s’ar­rê­ta au milieu, au-des­sus de la Teplá. La rivière fumait. Il envoya les trois pho­tos au numé­ro enre­gis­tré dans le Nokia. Effa­ça les pho­tos. Étei­gnit le téléphone.

Ses mains trem­blaient. Pas de peur — d’a­dré­na­line. Ce fluide oublié, cette chi­mie du risque, qui reve­nait dans ses veines comme un poi­son fami­lier. Il avait pas­sé trois ans à se sevrer de cette drogue, et il venait de rechu­ter en qua­rante secondes dans un sous-sol de sanatorium.

Il jeta le Nokia dans la Teplá. Le télé­phone fit un bruit déri­soire en tou­chant l’eau — un petit ploc, absor­bé par le gron­de­ment de la rivière, et il dis­pa­rut. Ava­lé par une eau tiède vieille de six cents ans.

*

Le soir, Helen l’at­ten­dait au Becher’s Bar. Pas à côté de lui — à l’autre bout du comp­toir, avec un gin tonic et un sou­rire pro­fes­sion­nel. Ils ne se par­lèrent pas. Pavel cir­cu­lait entre eux, essuyant des verres, ser­vant des Beche­rov­ka à l’é­quipe tech­nique qui fêtait la der­nière scène du par­king. L’As­ton Mar­tin avait fait vingt-sept prises. Daniel Craig avait fait les trois der­nières lui-même, sans dou­blure. L’é­quipe était exal­tée. On par­lait d’al­ler au casino.

Voro­nov n’é­tait pas là. Pour la pre­mière fois en six jours, son tabou­ret du coin était vide.

Tomáš sen­tit quelque chose — pas un signal, pas une cer­ti­tude, juste un chan­ge­ment de pres­sion, comme quand l’at­mo­sphère se modi­fie avant un orage. L’ab­sence de Voro­nov était un fait. Un petit fait, peut-être insi­gni­fiant. Peut-être pas.

À vingt-deux heures, Helen sor­tit du bar. Tomáš atten­dit cinq minutes, puis la sui­vit. Ils se retrou­vèrent dans le parc, sur le banc — leur banc, main­te­nant, celui qui fai­sait face au Kai­ser­bad Spa, au Casi­no Royale de ciné­ma, à ce monu­ment de pierre et de colonnes qui abri­tait une fic­tion à l’in­té­rieur de ses murs comme le Kriváň abri­tait un ser­veur dans ses entrailles.

— J’ai trou­vé la porte, dit Tomáš. Sous-sol, aile est. Ser­rure élec­tro­nique. Ven­ti­la­tion active der­rière. Les pho­tos sont envoyées.

— Je les ai reçues. Londres les analyse.

— Il y a autre chose. Voro­nov n’est pas au bar ce soir.

Helen ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait le Kaiserbad.

— Il est au Kriváň, dit-elle. J’ai fait véri­fier. Il est arri­vé à dix-huit heures et il n’est pas ressorti.

— Com­ment tu as fait vérifier ?

— J’ai quel­qu’un. Pas au Kriváň — dehors. Quel­qu’un qui sur­veille l’entrée.

— Depuis quand ?

— Depuis trois jours.

Tomáš absor­ba l’in­for­ma­tion. Helen avait un agent de sur­veillance pos­té devant le sana­to­rium depuis trois jours. Ce qui signi­fiait que le MI6 avait une équipe à Kar­lo­vy Vary — pas juste Helen, mais une infra­struc­ture. Des gens. Des moyens. Ce n’é­tait pas une opé­ra­tion impro­vi­sée autour d’une coor­di­na­trice de post-pro­duc­tion. C’é­tait une opé­ra­tion pla­ni­fiée, avec des res­sources, et Helen n’en avait révé­lé qu’une fraction.

Comme tou­jours. Comme Vera à Esto­ril. On ne vous montre jamais le jeu entier. On vous montre les cartes dont on a besoin que vous les voyiez.

— Helen, dit Tomáš. Com­bien de choses est-ce que tu ne me dis pas ?

Elle tour­na la tête. Dans l’obs­cu­ri­té du parc, il ne voyait presque plus son visage — juste la ligne de la mâchoire, l’é­clat des yeux, le des­sin de la bouche.

— Suf­fi­sam­ment pour te pro­té­ger. Pas assez pour que ça marche sans toi.

C’é­tait la réponse la plus hon­nête qu’il avait obte­nue d’elle. Et c’é­tait, en même temps, la réponse qui confir­mait tout ce qu’il crai­gnait : il n’é­tait pas un par­te­naire. Il était un ins­tru­ment. Un pion avan­cé sur l’é­chi­quier par quel­qu’un qui voyait plus loin que lui.

Mais le pion, sur un échi­quier, est la seule pièce qui peut se trans­for­mer en reine.

— Qu’est-ce qu’on fait main­te­nant ? deman­da Tomáš.

— On attend. Londres véri­fie les pho­tos. Le tour­nage se ter­mine dans quatre jours. Après, on perd la cou­ver­ture. Il faut que tout se passe avant.

— Que quoi se passe ?

Helen se leva. Elle ajus­ta son blou­son. Dans le parc, la vapeur mon­tait de la Teplá, épaisse, lente, et le Kai­ser­bad Spa dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait dans la brume comme un navire qui tangue.

— Tu le sau­ras quand ce sera le moment, dit-elle.

Et elle s’é­loi­gna vers le Pupp, sa sil­houette se décou­pant briè­ve­ment dans la lumière de l’en­trée de l’hô­tel, puis ava­lée par la porte, par le lob­by, par les lustres, par la fiction.

Cha­pitre 10

L’a­vant-der­nier jour de tour­nage, un mer­cre­di, tout changea.

Il fai­sait beau — un ciel de mai, bleu, lavé, sans nuage, le genre de ciel que Kar­lo­vy Vary offre rare­ment et qui, quand il arrive, donne à la ville un aspect irréel, comme si quel­qu’un avait reti­ré le filtre de vapeur et de brume qui d’or­di­naire adou­cis­sait tout, et que la ville appa­rais­sait sou­dain dans sa nudi­té — les façades trop colo­rées, les colon­nades trop blanches, la gorge trop étroite, le Pupp trop mas­sif, tout ça expo­sé à une lumière crue qui ne par­don­nait rien.

On tour­nait la der­nière scène d’ex­té­rieur — Bond mar­chant de l’Hô­tel Splen­dide au Casi­no Royale, de nuit, en smo­king, sous les réver­bères. Mais on la tour­nait de jour, avec des filtres et un éclai­rage arti­fi­ciel qui simu­laient la nuit. Le para­doxe avait quelque chose de phi­lo­so­phique : on fabri­quait de l’obs­cu­ri­té en plein soleil. On men­tait à la lumière.

Tomáš était sur le pla­teau depuis huit heures. Il avait coor­don­né les figu­rants, tra­duit les ins­truc­tions du réa­li­sa­teur à un groupe de badauds karls­ba­dois qui s’é­taient agglu­ti­nés der­rière les bar­rières et que la pro­duc­tion avait déci­dé d’in­té­grer à la scène — le Mon­té­né­gro avait besoin de pas­sants, et les pas­sants de Kar­lo­vy Vary feraient l’af­faire. Mme Horá­ková était reve­nue, cette fois sans résis­tance au rouge à lèvres. Elle avait même appor­té des gau­frettes — des oplat­ky Koloná­da, four­rées au cho­co­lat — qu’elle dis­tri­buait à l’é­quipe tech­nique avec l’au­to­ri­té d’une femme qui a com­pris que nour­rir les Anglais était le meilleur moyen de s’en faire respecter.

À onze heures, pen­dant une pause, Tomáš vit la Mer­cedes noire.

Elle était garée dans Goe­tho­va stez­ka, le sen­tier qui mon­tait der­rière le Pupp vers la forêt et la tour Dia­na. Pas dans le par­king de l’hô­tel — en retrait, à moi­tié cachée par les arbres. Mêmes plaques de Prague. Même modèle. Tomáš nota le numé­ro d’im­ma­tri­cu­la­tion dans son car­net — il ne l’a­vait pas fait la pre­mière fois, et il s’en voulait.

L’homme à lunettes n’é­tait pas dans la voiture.

Tomáš regar­da vers le Kai­ser­bad Spa. La façade brillait dans le soleil de mai, ses colonnes pro­je­tant des ombres nettes sur le gra­vier. La porte laté­rale — celle par laquelle l’homme avait dis­pa­ru la pre­mière fois — était fer­mée. Mais le cade­nas qui la main­te­nait d’ha­bi­tude n’é­tait pas en place. Il pen­dait, ouvert, contre le chambranle.

Tomáš tra­ver­sa le parc. Per­sonne ne le regar­dait — l’é­quipe de tour­nage était concen­trée sur la scène, les badauds regar­daient les camé­ras, les curistes regar­daient les sources. Il était invi­sible. Le figu­rant parfait.

Il pous­sa la porte. Elle s’ou­vrit sans bruit.

L’in­té­rieur du Kai­ser­bad Spa était un monde mort. Un hall immense, avec un pla­fond à cou­pole dont la ver­rière avait été condam­née par des planches, et une lumière dif­fuse, pous­sié­reuse, qui fil­trait par les inter­stices. Le sol de mosaïque — des motifs géo­mé­triques Art nou­veau, bleus et dorés, cra­que­lés par des décen­nies d’a­ban­don — cris­sait sous ses pas. Des colon­nettes de marbre sou­te­naient des gale­ries vides. Un esca­lier monu­men­tal mon­tait vers un pre­mier étage où des portes pen­daient sur leurs gonds. L’o­deur était celle de tous les bâti­ments aban­don­nés — le plâtre humide, le bois pour­ri, le temps qui se décom­pose — mais avec, en des­sous, cette note ther­male, cette exha­lai­son de soufre et de miné­ral, parce que les sources pas­saient ici aus­si, sous le sol, chauf­fant les mosaïques mortes d’un feu qui ne s’é­tei­gnait jamais.

Tomáš avan­ça dans le hall. Ses pas réson­naient. Il enten­dait, dehors, les bruits étouf­fés du tour­nage — des voix, un moteur, un clap. Ici, le silence était celui d’un lieu qui attend. Qui attend d’être réno­vé, ou d’être démo­li, ou sim­ple­ment d’être oublié.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Pre­mier étage. Un cou­loir avec des cabines de bain — les anciennes cabines de l’É­ta­blis­se­ment ther­mal impé­rial, avec des bai­gnoires en fonte, cer­taines encore en place, rouillées, leurs pattes de lion posées sur le car­re­lage comme des ani­maux pétri­fiés. Au bout du cou­loir, une salle plus grande — la salle Zan­der, celle qui, dans le film, ser­vait de salle de poker. Tomáš la recon­nut. Les colonnes, les arcs, l’es­pace. Ici, on avait ins­tal­lé la table de poker de Bond. Ici, Le Chiffre avait joué ses mil­lions. Ici, Bond avait été empoisonné.

La salle était vide. Les décors avaient été reti­rés. Il ne res­tait que les colonnes, les arcs, et la lumière grise qui entrait par les fenêtres sales.

Et, dans un coin de la salle, assis sur une chaise pliante, l’homme à lunettes.

Il était seul. Il lisait un docu­ment — des feuilles A4 dac­ty­lo­gra­phiées, qu’il tour­nait avec méthode. Il leva les yeux quand Tomáš entra. Il ne parut pas surpris.

— Mon­sieur Kříž, dit-il. En tchèque. Un tchèque sans accent.

Tomáš s’ar­rê­ta. Dix mètres les sépa­raient. La salle Zan­der réson­nait — le moindre son y pre­nait une qua­li­té de cathédrale.

— On se connaît ? deman­da Tomáš.

— Non. Mais je vous connais. J’é­tais à Stodůl­ky quand vous y étiez. Troi­sième étage. Sec­tion Russie.

Le BIS. L’homme à lunettes était du BIS.

— Bureš vous a envoyé ? deman­da Tomáš.

L’homme sou­rit. Un sou­rire patient, fati­gué — le sou­rire d’un homme qui a vu beau­coup de gens poser des ques­tions dont ils connais­saient déjà la réponse.

— Bureš est un relais. Pas une source. Bureš fait ce qu’on lui dit.

— Et qui lui dit quoi faire ?

— La même per­sonne qui m’a deman­dé de venir ici. Et qui vous a deman­dé, à vous, de venir ici. Et qui a deman­dé à votre amie anglaise de venir ici.

Tomáš sen­tit le sol se déro­ber — pas lit­té­ra­le­ment, mais presque, parce que le sol du Kai­ser­bad Spa était de toute façon instable, miné par les sources, et parce que ce que l’homme venait de dire était le genre de phrase qui change la gra­vi­té d’une pièce.

— Vous êtes en train de me dire que le BIS et le MI6 tra­vaillent ensemble sur Voronov.

— Non. Je suis en train de vous dire que quel­qu’un — quel­qu’un qui n’est ni le BIS ni le MI6 — nous uti­lise tous. Vous, moi, la fille de Londres, Bureš. Nous sommes tous des figu­rants, Kříž. La ques­tion est : qui est le réalisateur ?

L’homme plia ses feuilles, les ran­gea dans une sacoche de cuir brun, et se leva. Il était plus grand que Tomáš ne l’a­vait esti­mé — grand, mince, un corps d’homme qui fait du sport sans osten­ta­tion. Ses lunettes sans mon­ture lui don­naient un air d’u­ni­ver­si­taire, mais ses yeux, der­rière les verres, avaient la qua­li­té miné­rale de quel­qu’un qui a pas­sé trop de temps à regar­der des choses qu’il ne vou­lait pas voir.

— Voro­nov orga­nise un trans­fert. Pas d’argent — de don­nées. Une clé USB, pro­ba­ble­ment. Quelque chose de phy­sique, qui ne passe pas par les réseaux. Le trans­fert doit avoir lieu avant la fin du tour­nage — tant que la ville est en désordre, tant que les gens vont et viennent, tant que per­sonne ne fait atten­tion à per­sonne. Le Casi­no Royale est la cou­ver­ture parfaite.

— À qui ?

— C’est la ques­tion. Et c’est pour ça que vous êtes utile. Parce que Voro­nov vous fait confiance. Et parce que votre amie anglaise ne vous dit pas tout.

Il mar­cha vers la porte. Ses pas réson­naient sur la mosaïque bri­sée. Avant de sor­tir, il se retourna.

— Un conseil, Kříž. Quand vous jouez au poker, ne regar­dez pas vos cartes. Regar­dez les mains des autres joueurs.

Il dis­pa­rut dans l’es­ca­lier. Tomáš res­ta seul dans la salle Zan­der, debout entre les colonnes, dans la lumière grise, à l’en­droit exact où James Bond avait joué sa vie sur un full aux as, et où lui, Tomáš Kříž, venait de com­prendre qu’il ne jouait pas au même jeu que les autres.

Cha­pitre 11

Il ne dit rien à Helen. Pas tout de suite. Il vou­lait d’a­bord com­prendre ce qu’il avait, et ce qu’il avait était une troi­sième voix dans un dia­logue qu’il croyait bila­té­ral. Le BIS. Le MI6. Et un troi­sième joueur — l’homme à lunettes, qui pré­ten­dait être du BIS mais par­lait comme quel­qu’un qui tra­vaillait au-des­sus du BIS, ou à côté, ou contre.

Le der­nier jour de tour­nage arri­va. Un jeu­di. Le ciel s’é­tait cou­vert — une chape de nuages bas qui pesait sur la gorge de la Teplá et don­nait à Kar­lo­vy Vary son visage habi­tuel, celui des jours où la ville res­sem­blait à un bain de vapeur à ciel ouvert. L’é­quipe tour­nait les der­niers rac­cords — des plans de coupe, des inserts, des détails d’ar­chi­tec­ture que le mon­teur uti­li­se­rait pour les tran­si­tions. Les câbles étaient rem­bo­bi­nés. Les pro­jec­teurs démon­tés. Les fausses enseignes mon­té­né­grines reti­rées des façades de Tržiště. Le Mon­té­né­gro deve­nait la Répu­blique tchèque à mesure qu’on enle­vait le maquillage.

Tomáš pas­sa la mati­née à régler les der­nières for­ma­li­tés avec la mai­rie — res­ti­tu­tion des auto­ri­sa­tions, net­toyage des espaces publics, com­pen­sa­tion pour le fleu­riste dont les lys avaient été mal payés. Un tra­vail admi­nis­tra­tif, méca­nique, qui lui per­mit de ne pas pen­ser. Ou de pen­ser à autre chose.

Il pen­sa à son père. À ce que son père aurait fait. Son père, qui avait ser­vi des Sovié­tiques pen­dant dix-huit ans avec la même incli­nai­son de tête, la même cour­toi­sie vide — et qui, le soir, dans la cui­sine de l’ap­par­te­ment de Dra­ho­vice, écou­tait Radio Free Europe sur un tran­sis­tor caché sous l’é­vier, le volume si bas qu’on l’en­ten­dait à peine, juste un mur­mure, le mur­mure de la véri­té qui pas­sait en contre­bande dans une vie de ser­vi­tudes consen­ties. Son père n’a­vait jamais agi. Il avait écou­té, obser­vé, tra­duit les gestes et les silences de ses clients comme Tomáš tra­dui­sait les mots, et il était mort en 1994, cinq ans après la Révo­lu­tion, sans avoir jamais dit un mot de ce qu’il avait vu.

Tomáš ne vou­lait pas mou­rir comme son père. Pas en silence.

À qua­torze heures, il trou­va Helen dans la cour inté­rieure du Pupp. Elle fumait une ciga­rette — la pre­mière qu’il lui voyait fumer. Ses mains étaient stables, mais ses yeux avaient quelque chose de ten­du, de trop éveillé, qu’il recon­nais­sait : l’a­dré­na­line de la fin d’o­pé­ra­tion, quand tout va se jouer et qu’on ne peut plus reculer.

— Ce soir, dit-elle. Voro­nov est atten­du au casi­no à vingt et une heures. Il joue le jeu­di. C’est régu­lier. Et ce soir, quel­qu’un doit le retrou­ver là-bas pour récu­pé­rer quelque chose.

— Une clé USB.

Helen le regarda.

— Com­ment tu sais ça ?

— Il y a un troi­sième joueur, Helen. Un homme du BIS — ou qui pré­tend l’être. Il m’a trou­vé dans le Kai­ser­bad. Il savait tout. Ma mis­sion, la tienne, Voro­nov. Il dit que quel­qu’un nous mani­pule tous.

Le visage d’He­len ne chan­gea pas. Mais Tomáš vit ses doigts se cris­per sur la ciga­rette — un mou­ve­ment infime, invo­lon­taire, le genre de mou­ve­ment qu’on ne contrôle pas parce qu’il vient de plus pro­fond que la volonté.

— À quoi il ressemble ?

— Grand, mince, qua­rante-cinq ans, lunettes sans mon­ture, cos­tume gris clair. Mer­cedes noire, plaques Prague.

— Marek, dit Helen.

— Tu le connais.

— Marek Šil­havý. Ancien­ne­ment BIS, sec­tion contre-espion­nage. Il a quit­té le ser­vice en 2004. Offi­ciel­le­ment, pour rai­sons per­son­nelles. Offi­cieu­se­ment — on ne sait pas. Il a dis­pa­ru des radars pen­dant un an, puis il est réap­pa­ru comme consul­tant en sécu­ri­té pour des entre­prises pri­vées. Prague, Brno, Bra­ti­sla­va. Des entre­prises avec des connexions russes.

— Tu es en train de me dire qu’il tra­vaille pour Voronov.

— Je suis en train de te dire que c’est pos­sible. Et que s’il t’a contac­té, ce n’est pas pour t’ai­der. C’est pour te désta­bi­li­ser. Pour que tu doutes de moi. Pour que tu ne saches plus qui croire.

— C’est réussi.

Helen jeta sa ciga­rette. L’é­cra­sa sous sa chaus­sure. Leva les yeux vers le ciel gris.

— Tomáš. Écoute-moi. Ce soir, au casi­no, Voro­nov va remettre quelque chose à quel­qu’un. Des don­nées. Des noms. Le réseau d’a­gents d’in­fluence en Grande-Bre­tagne — les vrais noms, les mon­tants, les dates. Tout ce qu’il faut pour que le réseau soit acti­vé ou, au contraire, pour qu’il soit expo­sé. Selon qui met la main dessus.

— Et qui doit mettre la main dessus ?

— C’est ça, la ques­tion. Le trans­fert est pré­vu — mais pour qui ? Un offi­cier du GRU qui ramène les don­nées à Mos­cou ? Un inter­mé­diaire qui les vend au plus offrant ? Ou quel­qu’un d’autre — quel­qu’un que ni le BIS, ni le MI6, ni Voro­nov lui-même n’ont vu venir ?

— Marek.

— Peut-être Marek. Peut-être quel­qu’un der­rière Marek. Le point, c’est qu’il faut qu’on soit au casi­no ce soir. Toi et moi. Et qu’on iden­ti­fie le réci­pien­daire avant que le trans­fert ait lieu.

— Et ensuite ?

— Ensuite, mes gens inter­viennent. On inter­cepte. Proprement.

— Tes gens. L’é­quipe que tu ne m’as jamais montrée.

— Oui.

Tomáš la regar­da. La cour inté­rieure du Pupp était silen­cieuse — les camions de la pro­duc­tion étaient par­tis, les câbles enrou­lés, les rails de tra­vel­ling remi­sés. L’hô­tel rede­ve­nait un hôtel. Le décor rede­ve­nait la réa­li­té. Et dans cette réa­li­té, deux per­sonnes se tenaient debout dans une cour, sous un ciel gris, et l’une deman­dait à l’autre de lui faire confiance, et l’autre ne savait pas si la confiance était un choix ou un piège.

— D’ac­cord, dit Tomáš. Ce soir.

— Ce soir.

*

Il pas­sa l’a­près-midi seul. Il mar­cha. Il remon­ta Goe­tho­va stez­ka à pied, sans prendre le funi­cu­laire, grim­pant à tra­vers la forêt de pins jus­qu’à la tour Dia­na. L’ef­fort phy­sique lui vidait la tête — les muscles qui tra­vaillent, le souffle qui s’ac­cé­lère, le corps qui reprend ses droits sur l’es­prit. En haut, la vue était noyée dans la brume. Kar­lo­vy Vary, en contre­bas, n’é­tait plus qu’un amas de cou­leurs pas­tel à peine visibles, un mirage de ville, un décor qui se dis­sol­vait dans la vapeur.

Il pen­sa à Esto­ril. À Fle­ming, en 1941, assis dans le casi­no du Palá­cio, regar­dant un ban­quier nazi jouer au bac­ca­ra. Fle­ming ne savait pas qu’il vivait la scène fon­da­trice de toute son œuvre. Il ne savait pas que ce qu’il voyait — un homme élé­gant misant de grosses sommes dans un casi­no de ville d’eau pen­dant que le monde brû­lait — devien­drait Casi­no Royale, devien­drait James Bond, devien­drait le mythe le plus durable du XXe siècle.

Et main­te­nant, soixante-cinq ans plus tard, le mythe était reve­nu. Il s’é­tait maté­ria­li­sé dans la même ville d’eau, dans le même genre d’hô­tel, devant les mêmes mosaïques Art nou­veau. Et Tomáš, comme Fle­ming avant lui, était l’homme qui regar­dait — l’homme dont le métier était de trans­for­mer ce qu’il voyait en quelque chose qui avait un sens.

Sauf que Fle­ming était deve­nu un écri­vain. Et Tomáš ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.

Il redes­cen­dit vers le Pupp. La brume s’é­pais­sis­sait. La ville dis­pa­rais­sait par mor­ceaux — d’a­bord les col­lines, puis les toits, puis les colon­nades, puis les façades, jus­qu’à ce qu’il ne reste que le bruit de ses pas sur le sen­tier et l’o­deur de résine et de soufre, et la sen­sa­tion d’a­van­cer vers quelque chose d’in­vi­sible, de néces­saire, d’inévitable.

Cha­pitre 12

Le casi­no de Kar­lo­vy Vary occu­pait le rez-de-chaus­sée du Pupp — le Pupp Casi­no Club, une salle tapis­sée de vert sombre, avec des tables de bla­ck­jack, de rou­lette et de poker, des lustres moins gran­dioses que ceux du Grand Res­tau­rant mais suf­fi­sam­ment brillants pour don­ner à chaque joueur l’illu­sion d’être un per­son­nage, et des crou­piers en gilet noir qui mani­pu­laient les cartes avec l’in­dif­fé­rence pro­fes­sion­nelle de gens qui voient pas­ser l’argent des autres huit heures par jour.

Ce n’é­tait pas le casi­no du film. Le vrai Casi­no Royale était le Kai­ser­bad, de l’autre côté du parc — le bâti­ment aban­don­né aux mosaïques mortes, où un homme à lunettes lisait des docu­ments dans la salle Zan­der. Mais le casi­no du Pupp avait son propre pou­voir : il était réel. Les mises étaient réelles. L’argent était réel. Et les gens qui jouaient n’é­taient pas des acteurs.

Tomáš entra à vingt heures trente. Il por­tait une veste sombre et une che­mise blanche — pas de cra­vate, le casi­no du Pupp n’é­tait pas le Splen­dide, on n’exi­geait pas le smo­king. Il s’ins­tal­la au bar — un petit comp­toir dans un ren­fon­ce­ment, d’où l’on voyait l’en­semble de la salle sans en faire par­tie. Il com­man­da un tonic sans gin. Il avait besoin d’a­voir la tête claire.

Helen arri­va à vingt heures qua­rante-cinq. Robe noire, la même que la pre­mière fois au Becher’s Bar. Che­veux rele­vés. Elle ne regar­da pas Tomáš. Elle alla direc­te­ment à la table de bla­ck­jack, ache­ta des jetons — pas beau­coup, deux mille cou­ronnes, l’é­qui­valent de quatre-vingts euros —, et com­men­ça à jouer. Elle jouait mal, volon­tai­re­ment, avec la mal­adresse stu­dieuse d’une tou­riste qui s’a­muse. Per­sonne ne la regar­dait deux fois.

Voro­nov entra à vingt et une heures précises.

Il tra­ver­sa la salle avec la démarche assu­rée d’un habi­tué. Cos­tume sombre, che­mise blanche, bou­tons de man­chettes en argent. Il ser­ra la main du chef crou­pier — un homme grand et chauve appe­lé Jiří que tout le monde connais­sait — et s’ins­tal­la à la table de poker, celle du fond, la table des joueurs sérieux. Trois autres hommes étaient déjà assis. Deux Alle­mands que Tomáš avait vus dans le lob­by — des hommes d’af­faires bava­rois, clients régu­liers du Pupp. Et un troi­sième homme.

Tomáš le recon­nut. L’homme cor­pu­lent du Becher’s Bar. Celui qui avait par­lé vingt minutes avec Voro­nov, six jours plus tôt, en russe, avec des mains ner­veuses et un front en sueur. Il était là, assis à la table de poker, avec une pile de jetons devant lui et un verre de bière à por­tée de main. Il por­tait le même cos­tume frois­sé. Il avait le même visage rouge.

La par­tie commença.

Tomáš obser­vait depuis le bar. Dans le reflet de la vitre du fond — pas un miroir, mais un sub­sti­tut accep­table —, il voyait la table, les joueurs, les cartes. Voro­nov jouait avec méthode, sans émo­tion, des mises régu­lières, ni trop grosses ni trop petites. L’homme cor­pu­lent jouait mal — des mises erra­tiques, des relances inap­pro­priées, des bluffs trans­pa­rents. Il per­dait. Mais il ne sem­blait pas s’en sou­cier. Il res­tait à la table. Il atten­dait quelque chose.

À vingt-deux heures, Helen se leva de la table de bla­ck­jack. Elle avait per­du ses deux mille cou­ronnes. Elle tra­ver­sa la salle, s’ar­rê­ta près de Tomáš, com­man­da un gin tonic au bar.

— L’homme cor­pu­lent, mur­mu­ra-t-elle sans le regar­der. Tu le vois ?

— Oui.

— C’est le réci­pien­daire. On pense qu’il s’ap­pelle Gusev. GRU, poste de Vienne. Il est entré en Répu­blique tchèque il y a trois jours, par la route, avec un pas­se­port autri­chien au nom de Weber.

— Il perd au poker.

— Il ne joue pas au poker. Il attend que la salle se vide. Le trans­fert se fait à la fer­me­ture. Voro­nov lui remet la clé USB dans la poi­gnée de main de fin de par­tie. Le geste le plus natu­rel du monde — deux joueurs qui se serrent la main en quit­tant la table.

— Com­ment vous savez tout ça ?

— On a une source. À Vienne.

La par­tie conti­nuait. Les Alle­mands se cou­chaient tour à tour — le poker n’é­tait pas leur jeu, ils étaient venus pour l’am­biance, pour le whis­ky, pour le fris­son modeste de perdre mille euros dans un cadre his­to­rique. Bien­tôt, il ne res­ta que Voro­nov et Gusev à la table. Le crou­pier pro­po­sa de conti­nuer en tête-à-tête. Voro­nov accep­ta. Gusev aussi.

Le casi­no se vidait. Les tables de bla­ck­jack et de rou­lette fer­maient une par une. Les crou­piers ran­geaient les jetons. L’é­clai­rage bais­sait imper­cep­ti­ble­ment — les lustres pas­saient de l’é­clat à la lueur, comme si le bâti­ment lui-même fer­mait les yeux. Bien­tôt, il ne res­ta plus que la table du fond, éclai­rée par un cercle de lumière qui sem­blait exis­ter indé­pen­dam­ment du reste de la salle, comme une scène de théâtre après que le public est parti.

Tomáš les regar­dait. Voro­nov et Gusev, face à face, sépa­rés par un tapis vert et des jetons en plas­tique. Deux hommes qui jouaient aux cartes. La scène la plus banale du monde. Et en des­sous — comme les sources sous la ville, comme le ser­veur sous le Kriváň, comme la véri­té sous chaque couche de men­songe — quelque chose d’autre. Un trans­fert de don­nées. Des noms. Des vies. Le pou­voir de détruire un réseau ou de le faire durer vingt ans de plus.

Helen avait quit­té le bar. Tomáš ne savait pas où elle était. Quelque part dans l’hô­tel, pro­ba­ble­ment, en contact avec son équipe. Les gens de Londres qui atten­daient dans une voi­ture, dans un appar­te­ment loué, dans une chambre du Pupp sous un faux nom. Prêts à intervenir.

À vingt-trois heures trente, Gusev per­dit sa der­nière mise. Il rit — un rire bref, gras, le rire d’un mau­vais joueur qui ne se sou­cie pas de perdre. Voro­nov ran­gea ses jetons. Ils se levèrent. Le crou­pier nota les résul­tats. Les chaises furent repoussées.

Voro­nov ten­dit la main.

Et c’est à ce moment que Tomáš vit Marek Šilhavý.

Il était dans la salle — depuis quand ? Tomáš ne l’a­vait pas vu entrer. Il se tenait dans l’ombre, près de la porte qui menait au lob­by, en cos­tume sombre, sans lunettes cette fois, le visage nu, et il regar­dait la scène avec une atten­tion qui n’é­tait ni celle d’un spec­ta­teur ni celle d’un agent — c’é­tait l’at­ten­tion d’un homme qui attend son tour.

Gusev prit la main de Voro­nov. La poi­gnée de main dura une seconde, peut-être deux. Puis ils se sépa­rèrent. Gusev mit la main dans sa poche — la droite, celle qui avait ser­ré la main de Voro­nov — et mar­cha vers la sortie.

Marek bou­gea.

Il inter­cep­ta Gusev à la porte. Un mou­ve­ment fluide, natu­rel — il lui tou­cha le bras, se pen­cha vers lui, mur­mu­ra quelque chose. Gusev s’ar­rê­ta. Son visage chan­gea — la rou­geur vira au blanc. Marek par­la encore. Gusev hocha la tête. Puis Marek prit quelque chose dans la main de Gusev — un mou­ve­ment si rapide que Tomáš ne le vit pas, ou plu­tôt qu’il le vit sans le voir, comme on voit un pres­ti­di­gi­ta­teur esca­mo­ter une carte —, et les deux hommes sor­tirent ensemble.

Voro­nov, res­té seul près de la table de poker, regar­da la porte se fer­mer. Puis il tour­na la tête et regar­da Tomáš.

Leurs yeux se croi­sèrent à tra­vers la salle vide.

Voro­nov ne sou­riait pas. Il ne mon­trait aucune émo­tion. Ses yeux clairs étaient fixes, immo­biles, comme les yeux d’un joueur qui vient de perdre la der­nière main et qui le sait, et qui sait que l’autre le sait, et qui n’a rien à dire parce qu’il n’y a rien à dire.

Puis il bou­ton­na sa veste, hocha la tête — cette incli­nai­son brève, cour­toise, la recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui se com­prennent —, et sor­tit par la porte de service.

Tomáš res­ta seul dans le casi­no vide.

*

Il ne trou­va pas Helen.

Elle n’é­tait pas au Becher’s Bar — fer­mé. Pas dans le lob­by — vide, sauf le récep­tion­niste de nuit qui lisait un jour­nal der­rière le comp­toir. Pas dans le parc — le banc était vide, le Kai­ser­bad Spa se dres­sait dans le brouillard, ses colonnes lui­sant fai­ble­ment sous les réver­bères. Pas dans sa chambre — il frap­pa, per­sonne ne répondit.

Il mon­ta dans sa propre chambre, au troi­sième étage de l’aile River­side. Il ouvrit la porte. Allu­ma la lumière.

Sur le lit, il y avait une enve­loppe. Blanche, for­mat A5, non cache­tée. Exac­te­ment comme celle de Bureš.

Il l’ou­vrit. Une seule feuille. Pas de signa­ture. Trois lignes tapées à la machine :

Marek Šil­havý tra­vaille pour nous. Le trans­fert a été inter­cep­té. Voro­nov sera exfil­tré cette nuit par ses propres gens. Ne cherche pas Helen. Elle est en route pour Londres.

Tu as bien joué, Tomáš. Tu ne le savais pas, mais c’est toi qui l’as fait sor­tir du bois.

Mer­ci pour les gaufrettes.

Les gau­frettes. Mme Horá­ková. Les oplat­ky Koloná­da four­rées au cho­co­lat qu’elle avait dis­tri­buées à l’é­quipe. Quel­qu’un avait vu ça. Quel­qu’un qui était sur le pla­teau, par­mi l’é­quipe, par­mi les figu­rants, et qui avait tout vu, tout le temps, sans que Tomáš le remarque.

Un figu­rant.

Le figu­rant ultime — celui qu’on ne voit pas parce qu’il fait par­tie du décor.

Tomáš s’as­sit sur le lit. Il tint la feuille dans ses mains. Dehors, par la fenêtre, le par­king était vide. Plus de camions, plus de remorques, plus de HAIR & MAKE-UP. Plus d’As­ton Mar­tin fic­tive. Plus de Casi­no Royale. Plus de Mon­té­né­gro. Juste le par­king du Grand Hotel Pupp, éclai­ré par les réver­bères, avec la pluie qui com­men­çait à tom­ber — fine, régu­lière, la pluie de Bohême qui lavait les trot­toirs et fai­sait mon­ter des grilles une vapeur nouvelle.

Il pen­sa à Helen. À sa main sur la sienne, au Pro­mená­da. À sa phrase, dans le parc : « Ce n’é­tait pas le Ser­vice. » Il ne sau­rait jamais si c’é­tait vrai. C’é­tait le prix. Le prix de ce métier, de cette vie, de cette façon d’exis­ter dans les inter­stices entre la réa­li­té et la fic­tion — on ne sait jamais ce qui est vrai, et au bout d’un moment, la ques­tion elle-même perd son sens, comme un mot qu’on répète trop long­temps et qui se vide de sa substance.

Il pen­sa à Voro­nov, exfil­tré dans la nuit, ava­lé par la brume, ren­trant à Mos­cou ou dis­pa­rais­sant dans un autre pays sous un autre nom, avec d’autres livres à lire et d’autres whis­kys à boire, et la même che­va­lière en or à l’an­nu­laire droit. Un homme qui avait joué pen­dant douze ans et qui avait per­du — pas à cause d’une erreur, pas à cause d’une tra­hi­son, mais à cause d’un inter­prète qui ne savait pas qu’il était un pion.

Il pen­sa à son père. Au Grand Res­tau­rant. À l’in­cli­nai­son de la tête.

Il posa la feuille sur la table de nuit, à côté du guide tou­ris­tique de Kar­lo­vy Vary qu’il n’a­vait jamais ouvert. Il se désha­billa. Se cou­cha. Étei­gnit la lumière.

Par la fenêtre ouverte, il enten­dait la pluie, la Teplá, les cana­li­sa­tions. Le Grand Hotel Pupp vibrait dans la nuit — ce trem­ble­ment infime, per­ma­nent, le souffle de la terre sous le marbre, l’eau bouillante sous les fon­da­tions, le feu sous la glace. L’hô­tel avait sur­vé­cu à six géné­ra­tions de Pupp, à deux guerres mon­diales, à l’an­nexion nazie, à qua­rante ans de com­mu­nisme, à un renom­mage en Mosk­va, à un tour­nage de James Bond, et à une opé­ra­tion d’es­pion­nage qui s’é­tait jouée dans ses murs sans qu’il le sache — ou peut-être qu’il le savait, à sa manière, comme les vieux bâti­ments savent les choses, dans leurs murs, dans leurs plan­chers, dans le grin­ce­ment de leurs esca­liers et la patine de leurs miroirs.

L’hô­tel savait. L’hô­tel avait tou­jours su. C’é­tait, depuis 1701, sa fonc­tion — accueillir les his­toires des autres, les conte­nir, les gar­der. Les sources chauf­faient le sol. Les lustres éclai­raient les visages. Les murs absor­baient les secrets. Et le matin, quand les curistes des­cen­daient boire leur pre­mière eau, l’hô­tel fai­sait comme si rien ne s’é­tait passé.

Tomáš fer­ma les yeux.

Quelque part entre la veille et le som­meil, il enten­dit — ou crut entendre — le bruit d’un moteur dans le par­king. Une voi­ture qui par­tait. Ou qui arri­vait. Ou qui n’exis­tait pas.

Dehors, la pluie tom­bait sur Kar­lo­vy Vary, sur les colon­nades, sur la Teplá, sur le Kai­ser­bad Spa et ses mosaïques mortes, sur la tour Dia­na dans les nuages, sur les forêts de pins et les col­lines de Bohême, sur les sources qui ne s’ar­rê­te­raient jamais, sur la ville qui ne savait plus très bien si elle était un décor ou un lieu, une fic­tion ou une réa­li­té, un film ou un souvenir.

Sur la table de nuit, à côté du guide tou­ris­tique fer­mé, l’en­ve­loppe blanche lui­sait fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té. Le mot gau­frettes brillait comme un code que per­sonne ne déchif­fre­rait jamais.

Le Grand Hotel Pupp res­pi­ra. La terre tour­na. L’eau coula.

Les sources ne s’ar­rêtent jamais.

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PAR­TIE II — LE DOUBLE JEU

Cha­pitre 5

Il appe­la Voro­nov le len­de­main matin, depuis le lob­by, sur son propre télé­phone. Un appel pro­fes­sion­nel, trans­pa­rent, tra­çable. Un inter­prète qui rend ser­vice à une col­lègue anglaise.

Voro­nov décro­cha à la deuxième son­ne­rie. Sa voix était exac­te­ment comme Tomáš la gar­dait en mémoire — grave, posée, avec cet accent russe qui avait pris les inflexions du tchèque sans jamais perdre sa cou­leur d’o­ri­gine. Une voix d’homme qui a appris à vivre dans une langue étran­gère sans s’y perdre.

— Tomáš Kříž. Ça fait long­temps. Le contrat Dvořá­ková, n’est-ce pas ? L’im­meuble de Sadová.

— Vous avez bonne mémoire.

— J’ai bonne mémoire pour les gens qui font bien leur tra­vail. Que puis-je pour vous ?

Tomáš expli­qua. La pro­duc­tion. Le sto­ckage de maté­riel. La col­lègue anglaise qui s’oc­cu­pait des ques­tions logis­tiques. Est-ce que Voro­nov serait dis­po­nible pour un rendez-vous ?

— Avec plai­sir. Dites-lui de pas­ser au sana­to­rium Kriváň demain après-midi, vers quinze heures. Je serai dans mon bureau. Elle boit du thé ou du café ?

— Je ne sais pas.

— Ren­sei­gnez-vous. Un bon hôte sait ce que boivent ses invités.

Il rac­cro­cha. Tomáš res­ta un moment le télé­phone à la main, debout dans le lob­by où les tech­ni­ciens démon­taient les rails de tra­vel­ling de la veille. On tour­nait aujourd’­hui dans le par­king — la scène de l’As­ton Mar­tin, celle où Bond court vers sa voi­ture après avoir été empoi­son­né. Une dou­blure cas­cade allait cou­rir du hall de l’hô­tel au par­king, et une Aston Mar­tin DBS V12 — la vraie, pas un acces­soire, une voi­ture de deux cent mille livres — atten­dait dehors, lui­sante et grise comme un requin en costume.

Tomáš trou­va Helen dans la cour inté­rieure, où elle pre­nait un café debout, seule, en regar­dant la façade du Kai­ser­bad Spa à tra­vers les arbres du parc.

— Voro­nov peut vous rece­voir demain, quinze heures, au sana­to­rium Kriváň. Il veut savoir si vous buvez du thé ou du café.

— Du thé. Earl Grey, si pos­sible. Pas de lait.

— Je lui dirai.

Elle sou­rit.

— Vous vien­drez avec moi ? Pour traduire ?

— Il parle anglais.

— Alors pour me tenir compagnie.

Il y avait dans sa voix quelque chose de déli­bé­ré — pas de la séduc­tion, pas exac­te­ment, mais une inten­tion, une direc­tion, comme un navire qui cor­rige sa tra­jec­toire d’un degré, imper­cep­ti­ble­ment, suf­fi­sam­ment pour chan­ger de des­ti­na­tion sans que per­sonne ne s’en aperçoive.

— D’ac­cord, dit Tomáš.

Il pas­sa le reste de la mati­née sur le par­king. La scène de l’As­ton Mar­tin néces­si­tait vingt prises. La dou­blure cas­cade cou­rait, s’ef­fon­drait contre la por­tière, ouvrait la boîte à gants, simu­lait l’in­jec­tion du défi­bril­la­teur. Tomáš n’a­vait rien à tra­duire — la scène n’im­pli­quait pas de figu­rants tchèques — mais il res­tait à proxi­mi­té, au cas où. En réa­li­té, il regar­dait l’hô­tel. Il regar­dait les gens qui entraient et sor­taient par l’en­trée prin­ci­pale — les vrais clients, les curistes, les hommes d’af­faires, les membres de l’é­quipe. Il cher­chait l’homme cor­pu­lent de la veille au soir, celui qui avait par­lé vingt minutes avec Voro­nov au Becher’s Bar. Il ne le vit pas.

En revanche, il vit autre chose.

À treize heures, alors que l’é­quipe par­tait déjeu­ner et que le par­king se vidait, une Mer­cedes noire classe E, imma­tri­cu­lée Prague, se gara à l’ex­tré­mi­té du par­king, loin de l’en­trée. Un homme en des­cen­dit. Grand, mince, la qua­ran­taine, che­veux châ­tains, lunettes sans mon­ture, cos­tume bien cou­pé. Il ne se diri­gea pas vers l’hô­tel. Il tra­ver­sa le parc Charles IV en direc­tion du Kai­ser­bad Spa — le bâti­ment fer­mé, vide, dont la façade ser­vait de Casi­no Royale dans le film mais dont l’in­té­rieur, der­rière les palis­sades de chan­tier, n’é­tait qu’un sque­lette de murs humides et de pla­fonds effondrés.

L’homme dis­pa­rut du côté du bâti­ment. Pas par l’en­trée prin­ci­pale — condam­née — mais par une porte laté­rale que Tomáš n’a­vait jamais remarquée.

C’é­tait pro­ba­ble­ment rien. Un archi­tecte, un pro­mo­teur, un fonc­tion­naire de la mai­rie ins­pec­tant le chan­tier de réno­va­tion qui n’a­vait jamais com­men­cé. Kar­lo­vy Vary était plein de gens qui ins­pec­taient des bâti­ments vides en espé­rant y trou­ver de l’argent.

Mais Tomáš nota dans son car­net : 13h05. Mer­cedes noire, plaques Prague. Homme, 40–45 ans, châ­tain, lunettes, cos­tume gris clair. Entré par la porte laté­rale du Kai­ser­bad Spa. Non res­sor­ti à 13h30.

Il refer­ma le car­net et alla déjeuner.

*

L’a­près-midi, il plut. Une pluie de prin­temps, fine et per­sis­tante, qui trans­for­mait les rues de Kar­lo­vy Vary en miroirs et fai­sait mon­ter des sources une vapeur plus dense que d’ha­bi­tude. La ville sen­tait le soufre mouillé. Le tour­nage se replia à l’in­té­rieur — des scènes dans l’as­cen­seur du Pupp, celui où Ves­per monte seule et demande à Bond de prendre l’autre.

Tomáš obser­va les tech­ni­ciens ins­tal­ler la camé­ra dans la cabine d’as­cen­seur. L’as­cen­seur du Pupp était d’o­ri­gine — un méca­nisme de 1907, avec une porte en fer for­gé, une cabine en bois et un miroir inté­rieur que cent ans de visages avaient ter­ni. Dans le film, le miroir serait rem­pla­cé par une paroi de bois. Tomáš ne savait pas pour­quoi. Une déci­sion prise à Londres, pro­ba­ble­ment. Le Mon­té­né­gro n’a­vait appa­rem­ment pas de miroirs dans ses ascenseurs.

Helen n’é­tait pas sur le pla­teau. Il la cher­cha sans la cher­cher — ce balayage dis­cret, cette atten­tion qui ne se fixe pas, qui glisse sur les visages et les sil­houettes jus­qu’à trou­ver ce qu’elle veut. Il ne la trou­va pas. Elle était dans sa chambre, peut-être. Ou ailleurs dans l’hô­tel. Ou dehors, sous la pluie, à regar­der la ville à tra­vers le rideau d’eau, à poser des ques­tions à des gens qu’elle n’au­rait pas dû connaître.

À dix-sept heures, le tour­nage s’ar­rê­ta. Tomáš des­cen­dit au Becher’s Bar. Pavel était der­rière le comptoir.

— Un café ?

— Une bière.

Pavel ser­vit la Krušo­vice. Tomáš s’as­sit et regar­da le bar se rem­plir len­te­ment — l’é­quipe tech­nique d’a­bord, puis les acteurs secon­daires, puis les vrais clients de l’hô­tel qui repre­naient pos­ses­sion de leur ter­ri­toire avec la rési­gna­tion de gens habi­tués à être envahis.

Voro­nov arri­va à dix-neuf heures. Même tabou­ret. Même Macal­lan. Mais pas de livre cette fois. Il s’as­sit, com­man­da, et res­ta immo­bile, les yeux sur le miroir der­rière le bar. Exac­te­ment comme Tomáš. Deux hommes face au même miroir, obser­vant le même bar, voyant peut-être des choses différentes.

À dix-neuf heures trente, Helen entra. Elle avait chan­gé — robe noire, simple, che­veux déta­chés. Pas de maquillage visible, tou­jours. Elle s’as­sit au bar, entre Tomáš et Voro­nov, sans les regar­der ni l’un ni l’autre, comme si sa place avait été réservée.

— Bon­soir, dit-elle.

Pavel lui ser­vit un gin tonic sans qu’elle le com­mande. Tomáš nota ça aus­si — quand un bar­man sert votre bois­son sans que vous la deman­diez, c’est que vous êtes déjà venue assez sou­vent pour qu’il la connaisse. Helen Ash­ford était à Kar­lo­vy Vary depuis qua­rante-huit heures. Pavel ne connais­sait la bois­son d’un client qu’a­près au moins trois visites.

Com­bien de fois était-elle des­cen­due au Becher’s Bar sans que Tomáš le sache ?

— Demain, quinze heures, lui rap­pe­la Tomáš. Voro­nov. Le sana­to­rium Kriváň.

— Je n’ai pas oublié.

Elle but une gor­gée de gin tonic. Dans le miroir, Tomáš pou­vait voir Voro­nov qui les regar­dait — qui la regar­dait, elle, avec l’in­té­rêt poli et cali­bré d’un homme qui éva­lue. Puis Voro­nov ter­mi­na son whis­ky, posa un billet sur le comp­toir, et sortit.

Helen tour­na la tête pour le regar­der par­tir. Un mou­ve­ment natu­rel, bref, qu’on n’au­rait pas remar­qué si on ne fai­sait pas atten­tion. Mais Tomáš fai­sait atten­tion. C’é­tait, de nou­veau, son métier.

— C’est lui ? deman­da-t-elle. Voronov ?

— C’est lui.

— Il a l’air…

Elle cher­cha le mot.

— Conve­nable, dit-elle finalement.

C’é­tait le mot le plus étrange qu’elle pou­vait choi­sir. Pas élé­gant, pas impres­sion­nant, pas mena­çant. Conve­nable. Comme si elle jugeait non pas l’homme, mais sa capa­ci­té à jouer un rôle.

Tomáš ne répon­dit pas. Il ter­mi­na sa bière, lais­sa l’argent sur le comp­toir, et remon­ta dans sa chambre. En pas­sant devant l’as­cen­seur — celui du film, celui sans miroir — il s’ar­rê­ta un ins­tant. La porte en fer for­gé était ouverte. La cabine était vide. Le miroir ter­ni de 1907 avait été recou­vert d’un pan­neau de bois, et sur le pan­neau, un post-it de l’é­quipe tech­nique disait : NE PAS RETI­RER AVANT FIN DE TOURNAGE.

On avait recou­vert le miroir. On avait empê­ché l’as­cen­seur de reflé­ter ce qui s’y pas­sait. Tomáš mon­ta l’es­ca­lier à pied.

Cha­pitre 6

Le sana­to­rium Kriváň se trou­vait à huit minutes à pied du Pupp, en remon­tant la rue Petra Veli­ké­ho — Pierre le Grand, parce qu’à Kar­lo­vy Vary les rues por­taient les noms de leurs visi­teurs illustres comme d’autres villes portent ceux de leurs morts. C’é­tait un bâti­ment du début du XXe siècle, néo-clas­sique, avec une façade jaune pâle, des bal­cons en fer for­gé et des fenêtres hautes qui lais­saient entrer la lumière de l’a­près-midi. Avant 1989, il avait accueilli des délé­ga­tions syn­di­cales sovié­tiques en cure obli­ga­toire. Depuis, Voro­nov l’a­vait rache­té, réno­vé, moder­ni­sé, et en avait fait un centre de soins ther­maux haut de gamme pour une clien­tèle russe et alle­mande qui payait cher le droit de boire la même eau que les syn­di­cats buvaient gra­tui­te­ment vingt ans plus tôt.

Tomáš et Helen arri­vèrent à quinze heures pré­cises. La récep­tion du Kriváň sen­tait l’eu­ca­lyp­tus et le chlore — le spa au sous-sol fonc­tion­nait à plein régime. Une récep­tion­niste en blouse blanche les condui­sit au pre­mier étage, dans un bureau qui don­nait sur un jar­din inté­rieur plan­té de bouleaux.

Voro­nov les atten­dait debout, der­rière un bureau de bois sombre sur lequel il n’y avait rien — pas de papier, pas d’or­di­na­teur, pas de télé­phone. Juste le bureau, un vase avec une rose blanche, et deux tasses posées sur un pla­teau en argent. Du thé et du café. Il avait retenu.

— Mon­sieur Kříž. Et vous devez être Mme Ashford.

Il ser­ra la main d’He­len. Tomáš regar­da la scène — le Russe et l’An­glaise, debout face à face dans ce bureau trop propre, avec le bour­don­ne­ment du spa en des­sous et la lumière d’a­vril qui entrait par les fenêtres. Deux pro­fes­sion­nels qui se jaugent en souriant.

— Mer­ci de nous rece­voir, dit Helen dans un anglais dont Tomáš per­çut, pour la pre­mière fois, qu’il était légè­re­ment ajus­té — un peu plus lent, un peu plus arti­cu­lé que son anglais habi­tuel, cali­bré pour un inter­lo­cu­teur non natif.

— Tout le plai­sir est pour moi. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Helen expli­qua le besoin de la pro­duc­tion — du sto­ckage pour des élé­ments de décor, des cos­tumes, du maté­riel tech­nique. Rien de fra­gile, rien de volu­mi­neux. Deux cents mètres car­rés suf­fi­raient. Deux à trois semaines.

Voro­nov écou­ta, posa deux ou trois ques­tions pra­tiques — assu­rance, horaires d’ac­cès, res­pon­sa­bi­li­té en cas de dom­mage — et accep­ta avec une faci­li­té qui ne sur­prit pas Tomáš. Voro­nov ne refu­sait jamais rien aux étran­gers. C’é­tait sa méthode : rendre ser­vice, créer de la dette, accu­mu­ler du capi­tal social. Le réseau d’un homme comme Voro­nov ne se construi­sait pas avec de l’argent — il se construi­sait avec des faveurs.

Le contrat fut réglé en vingt minutes. Voro­nov pro­po­sa de visi­ter les locaux — un ancien entre­pôt à l’ar­rière du sana­to­rium, sec, propre, acces­sible par une cour inté­rieure. Il les fit des­cendre par un esca­lier en coli­ma­çon, tra­ver­ser une salle de repos où des femmes en pei­gnoir lisaient des maga­zines tchèques, lon­ger un cou­loir car­re­lé de blanc qui sen­tait la boue ther­male, et débou­cher dans la cour.

L’en­tre­pôt était exac­te­ment ce qu’il avait décrit. Mais Tomáš ne regar­dait pas l’en­tre­pôt. Il regar­dait le bâti­ment. Le Kriváň, vu de l’in­té­rieur, était un laby­rinthe — des cou­loirs qui bifur­quaient, des esca­liers qui mon­taient et des­cen­daient sans logique appa­rente, des portes fer­mées à clé, des ailes entières qui sem­blaient vides. Le genre de lieu où l’on pou­vait héber­ger un ser­veur infor­ma­tique sans que per­sonne ne le remarque.

— C’est par­fait, dit Helen. Exac­te­ment ce qu’il nous faut.

— Je pré­pare le bail et je vous l’en­voie par l’hô­tel, dit Voro­nov. Tomáš, vous pour­rez traduire ?

— Bien sûr.

Voro­nov les rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’arrêta.

— Vous tour­nez le nou­veau James Bond, n’est-ce pas ? Casi­no Royale ?

— Oui, dit Helen.

— J’ai lu le roman. Le Fle­ming. Il y a long­temps, dans une édi­tion russe, à Mos­cou. Fle­ming avait une vision très par­ti­cu­lière de nous, les Russes. Nous étions tou­jours les méchants. Même quand nous ne l’é­tions pas.

Il sou­rit. Un sou­rire chaud, presque complice.

— J’es­père que ce nou­veau film sera plus nuancé.

— Le méchant est un ban­quier, dit Helen. Pas un Russe.

— Un ban­quier, répé­ta Voro­nov. Et il rit — un rire bref, sin­cère, comme si l’i­dée qu’un ban­quier puisse être plus dan­ge­reux qu’un Russe le réjouis­sait. Eh bien, c’est un progrès.

Ils redes­cen­dirent vers le Pupp en silence. La pluie avait ces­sé. Les trot­toirs séchaient len­te­ment, exha­lant cette vapeur carac­té­ris­tique de Kar­lo­vy Vary — l’eau chaude qui cir­cu­lait sous les pavés trans­for­mait chaque flaque en petite source fumante. On mar­chait sur de la vapeur. On mar­chait sur les pou­mons de la terre.

À mi-che­min, Helen prit le bras de Tomáš. Un geste léger, presque absent — le geste d’une femme qui marche à côté d’un homme et qui, natu­rel­le­ment, se rap­proche. Ou le geste cal­cu­lé d’une femme qui sait qu’un contact phy­sique, même bref, change la nature d’une relation.

— Qu’est-ce que tu en penses ? deman­da-t-elle. Et Tomáš nota le pas­sage au tutoie­ment — en anglais, il n’y avait pas de dif­fé­rence, mais elle avait dit ty, en tchèque, pas vy.

— De quoi ?

— De Voronov.

— Je pense qu’il est exac­te­ment ce qu’il a l’air d’être. Ce qui veut dire qu’il n’est pro­ba­ble­ment rien de ce qu’il a l’air d’être.

Helen ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent encore un moment. La Teplá cou­lait à leur gauche, fumante, pres­sée. Des curistes en pei­gnoir tra­ver­saient le pont en direc­tion de la colon­nade du Mou­lin. Quelque part devant eux, le Pupp se dres­sait au fond de la gorge, ses fenêtres allu­mées dans le cré­pus­cule, et Tomáš pen­sa — sans rai­son, ou pour trop de rai­sons — à Esto­ril, en 1941. À un homme qui obser­vait un autre homme jouer au bac­ca­ra. À une femme qui obser­vait l’ob­ser­va­teur. Au cercle par­fait de la sur­veillance, où per­sonne ne sait qui regarde qui.

— Tomáš, dit Helen. Elle s’é­tait arrê­tée. Elle le regar­dait. La lumière du réver­bère le plus proche décou­pait son visage en deux — un côté éclai­ré, un côté dans l’ombre.

— Je dois te dire quelque chose.

— Non, dit Tomáš.

Il avait par­lé trop vite. Un réflexe. La peur de ce qu’elle allait dire — un aveu, une véri­té, quelque chose qui ren­drait tout plus com­pli­qué, qui l’o­bli­ge­rait à choi­sir entre ce qu’il savait et ce qu’il vou­lait savoir.

— Pas ce soir, ajou­ta-t-il. Demain. Ou après-demain. Quand tu seras prête.

Elle le regar­da long­temps. Puis elle hocha la tête.

— D’ac­cord. Pas ce soir.

Ils reprirent leur marche. Le Pupp se rap­pro­chait. À tra­vers les fenêtres du Grand Res­tau­rant, on pou­vait voir les lustres de Moser briller de tous leurs feux — le res­tau­rant avait rou­vert pour le ser­vice du soir, les câbles et les pro­jec­teurs ran­gés, les tables remises en place, le Splen­dide rede­ve­nu le Pupp, la fic­tion ren­trée dans sa boîte pour quelques heures.

Helen lâcha son bras à l’en­trée de l’hô­tel. Un geste net, sans hési­ta­tion, comme on coupe un fil. Ils se dirent bon­soir dans le lob­by. Elle prit l’as­cen­seur — celui avec le miroir caché sous le pan­neau de bois. Lui prit l’escalier.

Dans sa chambre, il ouvrit son car­net et nota : Kriváň. Struc­ture com­plexe, mul­tiple accès non sur­veillés. Voro­nov connaît par­fai­te­ment les lieux — les détours qu’il nous a fait prendre ne cor­res­pon­daient pas au che­min le plus court vers l’en­tre­pôt. Il nous mon­trait cer­taines choses. Il en cachait d’autres.

Puis, après un silence du sty­lo : Helen Ash­ford. Pas­sage au tutoie­ment (tchèque). « Je dois te dire quelque chose. » Non dit.

Il refer­ma le car­net. Par la fenêtre, il voyait le Kai­ser­bad Spa, de l’autre côté du parc — sa façade néo-Renais­sance éclai­rée par les réver­bères, ses fenêtres vides, sa porte laté­rale invi­sible dans l’ombre. Le Casi­no Royale fic­tif. L’en­droit où, dans le film, Bond jouait sa vie sur une main de poker.

Et der­rière cette façade, dans l’obs­cu­ri­té du bâti­ment aban­don­né, peut-être rien. Peut-être per­sonne. Ou peut-être l’homme à lunettes de la Mer­cedes noire, assis dans le noir, atten­dant quelque chose que Tomáš ne com­pre­nait pas encore.

Cha­pitre 7

Deux jours pas­sèrent sans inci­dent. Tomáš tra­dui­sit, coor­don­na, faci­li­ta. Le tour­nage avan­çait — on fil­mait les exté­rieurs, Bond mar­chant du Pupp au Casi­no sous les réver­bères de Kar­lo­vy Vary dégui­sée en Mon­té­né­gro. La ville jouait son rôle avec doci­li­té. Les com­mer­çants de Tržiště avaient reti­ré leurs enseignes tchèques et les avaient rem­pla­cées par des enseignes fic­tives en carac­tères latins vague­ment bal­ka­niques. Le kiosque à jour­naux au coin de la place affi­chait des quo­ti­diens inven­tés — le Mon­te­ne­gro Herald, le Pod­go­ri­ca Times — que quel­qu’un avait fabri­qués à Londres avec un soin maniaque.

Tomáš obser­vait Voro­nov chaque soir au Becher’s Bar. Le rituel ne variait pas. Arri­vée entre dix-neuf heures et dix-neuf heures trente. Macal­lan, single malt, un seul verre. Lec­ture — il avait fini le Hra­bal et atta­qué un Kun­de­ra, La Plai­san­te­rie, pre­mière édi­tion tchèque. Départ entre vingt et une heures et vingt-deux heures, selon qu’il allait ou non au casi­no. Les soirs de casi­no, il par­tait plus tôt, veste bou­ton­née, pas déci­dé. Les soirs sans casi­no, il res­tait, com­man­dait un deuxième whis­ky — jamais un troi­sième — et lisait.

L’homme cor­pu­lent ne revint pas.

L’homme à la Mer­cedes noire non plus.

Tomáš com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas ima­gi­né toute l’af­faire — le ser­veur GRU, les com­mu­ni­ca­tions chif­frées, la menace. Bureš l’a­vait envoyé obser­ver, et il n’y avait rien à obser­ver. Voro­nov lisait des romans tchèques et buvait du whis­ky écos­sais. C’é­tait un homme riche, seul, culti­vé, qui vivait dans une ville d’eau et pas­sait ses soi­rées au bar d’un grand hôtel. Il y avait des mil­liers d’hommes comme lui à tra­vers l’Eu­rope — des Russes qui avaient quit­té Mos­cou dans les années 90 et s’é­taient ins­tal­lés dans des villes où l’eau chaude sor­tait du sol et où per­sonne ne posait de questions.

Le cin­quième jour, un jeu­di, Helen l’in­vi­ta à dîner.

Pas au Pupp — elle connais­sait déjà les res­tau­rants de l’hô­tel, le Grand Res­tau­rant avec ses lustres, le Malá Dvo­ra­na plus intime, le Becher’s Bar. Elle vou­lait sor­tir. Tomáš l’emmena au Pro­mená­da, dans Tržiště, à cinq minutes à pied — un res­tau­rant tchèque, nappes blanches, bou­gies, voûtes de pierre, une cave à vin qui des­cen­dait dans les entrailles cal­caires de la ville.

Ils com­man­dèrent du canard — kach­na, rôti, avec du chou rouge et des knedlí­ky de pommes de terre, le plat qui résu­mait la Bohême en une assiette. Helen man­gea avec appé­tit. Elle buvait du vin rouge — un Fran­kov­ka morave, un cépage que Tomáš aimait pour son âpre­té, sa façon de ne pas cher­cher à plaire.

Pen­dant une heure, ils ne par­lèrent ni de Voro­nov, ni du tour­nage, ni du BIS, ni du MI6, ni de rien qui res­sem­blât à une mis­sion. Ils par­lèrent de Prague — Helen y était allée plu­sieurs fois, elle connais­sait Malá Stra­na, le pont Charles, les pas­sages du Sta­ré Měs­to. Ils par­lèrent de Londres — Tomáš y avait pas­sé six mois en 2001, une for­ma­tion au GCHQ dans le cadre de la coopé­ra­tion avec l’O­TAN, dont il ne pou­vait évi­dem­ment rien dire. Ils par­lèrent de musique — Helen aimait Janáček, ce qui fit rire Tomáš, parce que Voro­nov aus­si aimait Janáček, et il se deman­da si c’é­tait une coïn­ci­dence ou si quel­qu’un, quelque part dans un bureau de Vaux­hall Cross, avait ins­crit dans un dos­sier sujet : ama­teur de Janáček et avait choi­si Helen en conséquence.

Ils par­lèrent de la soli­tude. Pas direc­te­ment — per­sonne ne parle direc­te­ment de la soli­tude. Mais Helen dit qu’elle vivait seule à Hamps­tead, dans un appar­te­ment avec une baie vitrée qui don­nait sur le Heath, et que le matin, avant le lever du jour, elle voyait par­fois des renards tra­ver­ser la pelouse, et que c’é­taient les seuls êtres vivants qu’elle voyait cer­tains jours avant d’ar­ri­ver au bureau. Et Tomáš dit qu’il vivait seul dans un appar­te­ment de Dra­ho­vice, un quar­tier rési­den­tiel de Kar­lo­vy Vary, avec une vue sur les col­lines et un silence si pro­fond qu’il enten­dait les sources ther­males mur­mu­rer sous le plan­cher, et que par­fois il se réveillait la nuit en croyant entendre quel­qu’un par­ler, et que ce n’é­tait que l’eau.

— On est les mêmes, dit Helen.

— Non, dit Tomáš. Tu es venue ici pour faire quelque chose. Moi, je suis ici parce que j’ai arrê­té de faire quoi que ce soit.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, je recom­mence. Et je ne sais pas si c’est une bonne chose.

Helen posa sa main sur la sienne. Sur la table, entre les verres de vin et les bou­gies, sa main sur la sienne — chaude, sèche, ferme. Le geste le plus simple du monde. Et le plus dan­ge­reux, parce qu’il ren­dait tout le reste impos­sible — impos­sible de la consi­dé­rer uni­que­ment comme une menace, impos­sible de la réduire à sa cou­ver­ture, impos­sible de ne pas sen­tir le poids de cette main et ce qu’il signi­fiait, ou ce qu’il pré­ten­dait signi­fier, ou les deux à la fois.

— Helen, dit Tomáš.

— Oui.

— Tu n’es pas dans la post-production.

Un silence. La bou­gie trem­bla. Dans la cave voû­tée du Pro­mená­da, le bruit des autres tables — des couples tchèques, un groupe d’Al­le­mands, deux Russes — sem­blait très loin. Helen ne reti­ra pas sa main.

— Non, dit-elle. Je ne suis pas dans la post-production.

— Tu es du Service.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle but une gor­gée de Fran­kov­ka. Repo­sa le verre. Ses yeux, dans la lumière des bou­gies, étaient d’un vert sombre — le vert des forêts de Bohême, le vert de quelque chose de pro­fond et d’ancien.

— Oui.

— MI6.

— Oui.

— Et Voronov.

— Oui.

— Et moi.

Un temps.

— Toi, dit Helen, tu es un imprévu.

— Un imprévu.

— Je ne savais pas que le BIS avait quel­qu’un sur le même dos­sier. On pen­sait que c’é­tait notre opé­ra­tion. Londres et Prague ne se parlent pas toujours.

— Mais tu t’en es doutée.

— Dès le pre­mier jour. Tu observes comme quel­qu’un qui a été for­mé à obser­ver. Les civils ne regardent pas les gens dans les miroirs des bars.

Tomáš reti­ra sa main. Pas brus­que­ment — len­te­ment, comme on retire un pan­se­ment, en espé­rant que ça fasse moins mal si on prend son temps.

— Qu’est-ce que tu veux de Voronov ?

— La même chose que ton ser­vice, pro­ba­ble­ment. Mais pour d’autres raisons.

— Quelles raisons ?

Helen secoua la tête.

— Pas ici. Pas ce soir. Demain. Je te dirai tout demain.

Encore demain. Tou­jours demain. Le ren­voi per­pé­tuel de la véri­té, cette méca­nique de l’es­pion­nage où chaque révé­la­tion en cache une autre, où chaque couche de sin­cé­ri­té recouvre une couche de men­songe, comme les bâti­ments du Pupp — le Sál saský sous le Sál český sous le néo-baroque de Fell­ner et Hel­mer sous le nom de Mosk­va sous le nom de Pupp sous le nom de Splendide.

Ils sor­tirent dans Tržiště. La nuit était froide et claire, les étoiles visibles au-des­sus de la gorge, et la vapeur des sources mon­tait des grilles dans la chaus­sée comme la res­pi­ra­tion d’un ani­mal endor­mi sous la ville. Ils mar­chèrent vers le Pupp en silence.

Devant l’en­trée de l’hô­tel, Helen s’arrêta.

— Tomáš. Ce que j’ai dit au res­tau­rant — ce n’é­tait pas une stra­té­gie. Ma main sur la tienne. Ce n’é­tait pas le Service.

— Je sais, dit Tomáš.

Mais il ne savait pas. C’é­tait exac­te­ment le problème.

Cha­pitre 8

Le len­de­main, Helen lui dit tout. Ou tout ce qu’elle vou­lait qu’il sache — ce qui n’é­tait pas la même chose, mais dans ce métier, c’é­tait le mieux qu’on pou­vait espérer.

Ils se retrou­vèrent à six heures du matin dans le parc Charles IV, sur le banc face au Kai­ser­bad Spa. Le banc où ils s’é­taient assis la pre­mière fois. L’air du matin était humide, froid, char­gé de brume. Le Kai­ser­bad res­sem­blait, dans cette lumière lai­teuse, à un temple aban­don­né — les colonnes, les arcs, les fenêtres vides, tout ça flot­tant dans la vapeur comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait peut-être jamais existé.

Helen par­la à voix basse, les yeux sur le bâtiment.

— Voro­nov n’est pas ce que ton ser­vice pense. Il est pire. Ou mieux, selon le point de vue.

— Explique.

— Ton ser­vice le sur­veille parce qu’ils ont inter­cep­té des com­mu­ni­ca­tions GRU tran­si­tant par son sana­to­rium. Ils pensent qu’il est un inter­mé­diaire finan­cier — blan­chi­ment, trans­ferts pour les réseaux du SVR en Europe. Un homme d’af­faires com­pro­mis, au ser­vice de Mos­cou par inté­rêt ou par contrainte. C’est la lec­ture classique.

— Et la vôtre ?

— Voro­nov n’est pas un inter­mé­diaire. Il est un offi­cier. Un vrai. SVR, recru­té en 1986, for­mé à Iase­ne­vo, opé­ra­tion­nel depuis la chute de l’URSS. Son ins­tal­la­tion à Kar­lo­vy Vary en 94, l’im­mo­bi­lier, le sana­to­rium, la vie de notable local — tout ça est une cou­ver­ture. Pas une cou­ver­ture impro­vi­sée, une cou­ver­ture de long terme. Un « illé­gal » au sens tech­nique du terme. Pas un homme d’af­faires russe qui espionne sur le côté — un espion russe qui fait sem­blant d’être un homme d’affaires.

Tomáš sen­tit quelque chose se dépla­cer dans sa poi­trine — le déclic silen­cieux de la com­pré­hen­sion, quand les pièces s’emboîtent et que l’i­mage qui se forme est plus grande et plus sombre que ce qu’on avait imaginé.

— Depuis douze ans.

— Depuis douze ans. Kar­lo­vy Vary est une base. Pas un poste avan­cé — une base. La com­mu­nau­té russe ici est impor­tante, les liens avec Prague sont directs, la fron­tière alle­mande est à qua­rante kilo­mètres, et per­sonne — per­sonne — ne soup­çonne qu’une ville ther­male de Bohême puisse être un centre opé­ra­tion­nel du ren­sei­gne­ment russe. C’est la cou­ver­ture par­faite. Un lieu que tout le monde visite et que per­sonne ne regarde.

— Comme un grand hôtel.

— Exac­te­ment comme un grand hôtel.

Un silence. La brume se levait len­te­ment. Les pre­miers curistes appa­rais­saient — des ombres en pei­gnoir qui mar­chaient vers les colon­nades, gobe­let à la main, accom­plis­sant le rituel mil­lé­naire de l’eau et de la promenade.

— Qu’est-ce que Londres veut ? deman­da Tomáš.

— Voro­nov fait tran­si­ter de l’argent vers un réseau en Grande-Bre­tagne. Pas beau­coup d’argent — de petites sommes, régu­lières, des­ti­nées à finan­cer ce que le Ser­vice appelle des « agents d’in­fluence ». Des jour­na­listes, des uni­ver­si­taires, des consul­tants poli­tiques. Des gens qui ne savent pas tou­jours d’où vient l’argent, ou qui pré­fèrent ne pas le savoir. Le réseau est dis­cret, patient, et il fonc­tionne depuis des années. On a remon­té la piste finan­cière jus­qu’à un compte en Suisse, puis de la Suisse à Prague, puis de Prague à Kar­lo­vy Vary. À Voronov.

— Et les com­mu­ni­ca­tions GRU que le BIS a interceptées ?

Helen hési­ta. Une vraie hési­ta­tion — pas le silence cal­cu­lé de quel­qu’un qui gère ses révé­la­tions, mais le flot­te­ment de quel­qu’un qui ne sait pas elle-même ce que signi­fie le détail qu’on vient de lui soumettre.

— On ne sait pas. Le GRU et le SVR ne tra­vaillent pas ensemble. Ils se détestent, la plu­part du temps. Si du tra­fic GRU passe par le ser­veur de Voro­nov, soit le GRU a péné­tré son réseau sans qu’il le sache — ce qui est pos­sible —, soit Voro­nov tra­vaille pour les deux ser­vices — ce qui serait excep­tion­nel et très dan­ge­reux —, soit…

Elle s’in­ter­rom­pit.

— Soit ?

— Soit quel­qu’un a fait en sorte que le BIS inter­cepte ces com­mu­ni­ca­tions. Pour que le BIS s’in­té­resse à Voro­nov. Pour que le BIS envoie quel­qu’un l’ob­ser­ver. Pour que ce quel­qu’un soit toi.

Tomáš ne bou­gea pas. Le banc était froid sous ses cuisses. La vapeur mon­tait de la Teplá. Le Kai­ser­bad Spa flot­tait dans la brume comme un vais­seau fantôme.

— Tu es en train de me dire que quel­qu’un a mani­pu­lé mon propre ser­vice pour me pla­cer ici.

— Je suis en train de te dire que c’est une pos­si­bi­li­té. Et que cette pos­si­bi­li­té me terrife.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être Voro­nov lui-même. Peut-être quel­qu’un au-des­sus de lui. Peut-être quel­qu’un chez vous — au BIS — qui ne tra­vaille pas pour le BIS.

— Une taupe.

— Ou quel­qu’un qui croit ser­vir les inté­rêts du ser­vice tout en ser­vant autre chose. C’est sou­vent comme ça que ça fonc­tionne. Les gens ne tra­hissent pas par mal­veillance. Ils tra­hissent parce qu’on leur a don­né une ver­sion de la réa­li­té qui res­semble suf­fi­sam­ment à la réa­li­té pour qu’ils n’aient pas besoin de vérifier.

Tomáš pen­sa à Bureš. Au svíč­ková au res­tau­rant Embas­sy. À l’en­ve­loppe. À la faci­li­té avec laquelle Bureš l’a­vait convain­cu. Tu connais la ville. Tu connais l’hô­tel. Tu connais les Russes d’i­ci. C’é­tait vrai. Et c’é­tait peut-être pré­ci­sé­ment la rai­son pour laquelle quel­qu’un vou­lait qu’il soit là — pas pour obser­ver Voro­nov, mais pour être observé.

L’ob­ser­va­teur obser­vé. Le miroir du bar retour­né. Esto­ril, 1941 — Fle­ming qui regarde le ban­quier nazi jouer au bac­ca­ra, et qui ne sait pas que quel­qu’un le regarde, lui, depuis un fau­teuil du casino.

— Et toi, dit Tomáš. Pour­quoi est-ce que tu me dis tout ça ?

Helen tour­na la tête vers lui. Dans la lumière du matin, sa peau était pâle, presque trans­lu­cide. Elle avait des cernes. Elle n’a­vait pas dormi.

— Parce que j’ai besoin de toi. Pas le Ser­vice — moi. Si Voro­nov sait que je suis MI6 — et il le sait peut-être —, je suis grillée. Mais toi, tu es local. Tu es son tra­duc­teur. Tu peux entrer au Kriváň sans éveiller de soup­çons. Tu peux conti­nuer à le voir au bar, à lui par­ler, à exis­ter dans son champ de vision sans qu’il s’in­quiète. Il te connaît depuis avant. Tu fais par­tie du décor.

— Comme un figurant.

— Comme un figu­rant, oui. Sauf que les figu­rants ne choi­sissent pas leur rôle. Toi, tu peux choisir.

— Et si je choi­sis de ne rien faire ? De ren­trer chez moi, à Dra­ho­vice, et de ne plus reve­nir au Pupp ?

Helen ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da le Kai­ser­bad Spa, sa façade gran­diose, ses fenêtres creuses.

— Alors Voro­nov conti­nue. Le réseau conti­nue. L’argent conti­nue. Et dans cinq ans, dans dix ans, quel­qu’un en Grande-Bre­tagne ou en Répu­blique tchèque pren­dra une déci­sion poli­tique qui aura l’air nor­male, rai­son­nable, par­fai­te­ment démo­cra­tique, mais qui aura été, en réa­li­té, ache­tée. Pas avec un pot-de-vin — ce serait trop gros­sier. Avec une influence. Une orien­ta­tion. Un cadrage. Le genre de chose qu’on ne voit que quand c’est trop tard.

Tomáš se leva. La brume se dis­si­pait. Le Kai­ser­bad Spa deve­nait solide, concret — un bâti­ment, pas un fan­tôme. Der­rière lui, le Pupp s’é­veillait. Des fenêtres s’ou­vraient. Le bruit du tour­nage recom­men­çait — les camions, les voix, les talkies-walkies.

— Je ne te fais pas confiance, dit Tomáš.

— Je sais.

— Mais je vais t’aider.

— Pour­quoi ?

Il la regar­da. Il pen­sa à son père, au Grand Res­tau­rant, ser­vant des Sovié­tiques avec la même incli­nai­son de tête pen­dant dix-huit ans. L’in­cli­nai­son exacte de l’homme qui fait son tra­vail sans poser de ques­tions. Tomáš avait pas­sé trois ans à ne pas poser de ques­tions. Trois ans à tra­duire les mots des autres sans y mettre les siens. Trois ans à faire le mort.

— Parce que je suis fati­gué d’être un figu­rant, dit-il.

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PAR­TIE I — L’HÔ­TEL SPLENDIDE

Cha­pitre 1

Le câble cou­rait sur le marbre comme un ser­pent mort. Un gros câble noir, gai­né de ruban adhé­sif gris, qui tra­ver­sait le lob­by du Grand Hotel Pupp en dia­go­nale, pas­sait sous le tapis per­san que six géné­ra­tions de Pupp avaient fou­lé, et dis­pa­rais­sait der­rière le comp­toir de la récep­tion où une femme en tailleur ten­tait d’en­re­gis­trer un couple de Bava­rois qui ne com­pre­naient pas pour­quoi on leur deman­dait de contour­ner leur propre hôtel par l’en­trée de service.

Tomáš Kříž enjam­ba le câble sans y pen­ser. Il fai­sait ça depuis quatre jours main­te­nant — enjam­ber des câbles, contour­ner des pro­jec­teurs, se pla­quer contre les murs pour lais­ser pas­ser des cha­riots char­gés de maté­riel, sou­rire à des élec­tri­ciens gal­lois qui lui deman­daient où trou­ver de la bière tchèque à sept heures du matin. Le Grand Hotel Pupp n’é­tait plus un hôtel. C’é­tait un pla­teau de ciné­ma qui ser­vait acces­soi­re­ment de lieu d’hébergement.

Il tra­ver­sa le hall en évi­tant le péri­mètre bali­sé par des cônes oranges — la récep­tion, fil­mée la veille, était encore confi­gu­rée en décor. Les clés en lai­ton avaient été rem­pla­cées par des clés en lai­ton légè­re­ment dif­fé­rentes. Les fleurs dans le vase de Moser avaient été chan­gées — des lys blancs au lieu des roses habi­tuelles, parce que quel­qu’un à Londres avait déci­dé que le Mon­té­né­gro sen­tait le lys. Tomáš avait tra­duit cette ins­truc­tion au fleu­riste de Tržiště sans sour­ciller. Le fleu­riste avait haus­sé les épaules. À Kar­lo­vy Vary, on avait l’ha­bi­tude des excen­tri­ci­tés des étran­gers. Depuis trois siècles, des gens venaient de très loin pour boire de l’eau chaude qui sen­tait l’œuf pour­ri. Des lys pour le Mon­té­né­gro, pour­quoi pas.

Il pous­sa la porte du Becher’s Bar et des­cen­dit les quelques marches. Le bar n’ou­vrait qu’à onze heures, mais Tomáš avait un arran­ge­ment avec Pavel, le bar­man du matin, qui lui pré­pa­rait un café avant le début du ser­vice. Un vrai café, pas la chose tiède et lai­teuse que les Anglais de la pro­duc­tion appe­laient cof­fee et qui n’a­vait de café que le nom et la cou­leur approximative.

Pavel était der­rière le comp­toir, en train d’a­li­gner des verres à Beche­rov­ka avec la pré­ci­sion d’un horloger.

— Le type est reve­nu, dit Pavel sans lever les yeux.

Tomáš s’as­sit sur un tabouret.

— Quel type ?

— Le type de Prague. Celui qui pose des questions.

Pavel posa un verre, en prit un autre, l’ins­pec­ta contre la lumière.

— Il a deman­dé si tu tra­vaillais aujourd’­hui. Je lui ai dit que tu tra­vaillais tous les jours. Il a com­man­dé un Fer­net, il est res­té vingt minutes, il est parti.

— Il a dit son nom ?

— Novák. Ou Novotný. Quelque chose en Nov.

Pavel fit cou­ler le café. La machine sif­fla. L’o­deur mon­ta dans le bar encore vide — le cuir des ban­quettes, le bois sombre, le rési­du de cigare de la veille, et main­te­nant le café, et en des­sous de tout ça, cette odeur que Tomáš connais­sait depuis l’en­fance, l’o­deur de Kar­lo­vy Vary elle-même, cette exha­lai­son miné­rale qui mon­tait du sol, des fis­sures, des sources, comme si la terre respirait.

— Mer­ci, Pavel.

Il but son café en regar­dant les bou­teilles ali­gnées der­rière le bar. Beche­rov­ka, sli­vo­vice, Fer­net Stock. Les trois piliers de la phar­ma­co­pée locale. Et ce type qui reve­nait. Novák ou Novotný. Quelque chose en Nov. Tomáš savait qui c’é­tait. Il le savait depuis la pre­mière fois, quatre jours plus tôt, quand Pavel avait men­tion­né un homme en cos­tume gris qui posait des ques­tions polies et buvait du Fer­net à dix heures du matin. Per­sonne ne boit du Fer­net à dix heures du matin. Sauf les alcoo­liques et les agents de ren­sei­gne­ment, et les alcoo­liques ne posent pas de ques­tions polies.

Il ter­mi­na son café, lais­sa vingt cou­ronnes sur le comp­toir, et remon­ta dans le hall.

Le tour­nage du jour devait com­men­cer à neuf heures. Scène du res­tau­rant — le dîner de Bond et Ves­per, celui où il invente le nom du cock­tail. On avait besoin de Tomáš pour coor­don­ner les figu­rants tchèques, des gens de Kar­lo­vy Vary recru­tés pour jouer les clients de l’Hô­tel Splen­dide au Mon­té­né­gro. Il y avait quelque chose de dou­ce­ment absurde à voir Mme Horá­ková, la phar­ma­cienne de Stará Lou­ka, maquillée et coif­fée pour incar­ner une tou­riste mon­té­né­grine de luxe, assise à une table du Grand Res­tau­rant Pupp où elle n’a­vait jamais mis les pieds de sa vie, pen­dant que des camé­ras la fil­maient en train de ne pas man­ger un repas qu’on lui avait inter­dit de toucher.

Mais Tomáš ne sou­riait pas. Pas ce matin. Parce que le type en cos­tume gris allait reve­nir, et Tomáš savait ce qu’il allait lui deman­der, et il savait aus­si qu’il ne pour­rait pas refuser.

*

Le Grand Res­tau­rant Pupp était une cathé­drale. Il n’y avait pas d’autre mot. Un pla­fond à cais­sons, des lustres de cris­tal Moser si lourds qu’on se deman­dait quel miracle d’in­gé­nie­rie empê­chait le pla­fond de s’ef­fon­drer, des murs crème et or, des fenêtres hautes qui don­naient sur la Teplá — la rivière dont le nom signi­fiait « tiède » et qui cou­lait, effec­ti­ve­ment tiède, au pied de l’hô­tel, chauf­fée par les sources ther­males qui fai­saient de Kar­lo­vy Vary cette ano­ma­lie géo­lo­gique, cette ville où l’eau bouillait sous vos pieds.

Tomáš connais­sait cette salle depuis l’en­fance. Son père y avait tra­vaillé — ser­veur, puis maître d’hô­tel, de 1971 à 1989. Dix-huit ans à ser­vir des délé­ga­tions sovié­tiques, des cadres du Par­ti, des cos­mo­nautes en cure. L’hô­tel s’ap­pe­lait alors le Grand­ho­tel Mosk­va. Son père ser­vait les cama­rades avec la même incli­nai­son de tête qu’il aurait eue pour un archi­duc — pro­fes­sion­nelle, exacte, vidée de toute émo­tion. Tomáš avait gran­di dans l’ombre de cette salle, dans les cui­sines en sous-sol où il fai­sait ses devoirs en atten­dant la fin du ser­vice de son père, ber­cé par le cli­que­tis de l’ar­gen­te­rie et les ordres mur­mu­rés en tchèque, en russe, en allemand.

Main­te­nant la salle était enva­hie de tech­ni­ciens anglais en jeans et en polaires North Face. Des rails de tra­vel­ling avaient été posés entre les tables. Un homme qu’on appe­lait Mar­tin — le réa­li­sa­teur, avait com­pris Tomáš — dis­cu­tait avec le direc­teur de la pho­to­gra­phie devant la table numé­ro sept, celle qui serait la table de Bond et Ves­per. Deux dou­blures lumière étaient assises à la table, immo­biles, pen­dant qu’on réglait les éclai­rages. Tomáš les obser­va un ins­tant. L’homme avait les che­veux blonds de Daniel Craig, cou­pés court, la même car­rure, mais un visage quel­conque. La femme avait la sil­houette d’E­va Green sans en avoir la grâce. Ils étaient là pour absor­ber la lumière, rien d’autre. Des corps au ser­vice de l’i­mage d’autres corps.

— Tomáš ?

Une assis­tante de pro­duc­tion, Beth, vingt-cinq ans, écou­teurs autour du cou, tal­kie-wal­kie à la cein­ture, l’in­ter­cep­ta au bord de la salle.

— Les figu­rants sont en costume ?

— Ils se changent. Vingt minutes.

— Dix minutes. Mar­tin veut com­men­cer à neuf heures pile. Et il y en a une qui refuse le rouge à lèvres.

— Mme Horáková ?

— Je ne sais pas. La dame aux che­veux gris.

— Mme Horá­ková. Je m’en occupe.

Tomáš des­cen­dit au sous-sol, là où on avait ins­tal­lé les loges de for­tune pour les figu­rants. Un cou­loir étroit, bas de pla­fond, qui sen­tait le tuyau chaud et la poudre de maquillage. Les sources ther­males pas­saient sous le bâti­ment — les cana­li­sa­tions vibraient, les murs étaient moites. Mme Horá­ková était assise sur une chaise pliante, en robe de soi­rée bleue, les bras croi­sés, le visage nu.

— Madame Horáková.

— Je ne met­trai pas cette chose sur ma bouche. On dirait du sang.

— C’est du rouge à lèvres.

— C’est la cou­leur du sang. Je suis phar­ma­cienne, Tomáš. Je connais la cou­leur du sang.

Il la convain­quit en trois minutes — un mélange de flat­te­rie, de prag­ma­tisme et de cette auto­ri­té tran­quille qu’il avait déve­lop­pée au BIS, cette capa­ci­té à obte­nir des gens ce qu’il vou­lait sans jamais éle­ver la voix. Mme Horá­ková mit le rouge à lèvres. Elle res­sem­blait main­te­nant à une tou­riste mon­té­né­grine de luxe qui aurait pré­fé­ré être à sa pharmacie.

Quand il remon­ta, le type en cos­tume gris était assis dans le lob­by, dans le fau­teuil près de la fenêtre qui don­nait sur le parc Charles IV. Il lisait un jour­nal — le Mladá fron­ta Dnes, plié en quatre. Il ne leva pas les yeux quand Tomáš pas­sa, mais Tomáš sen­tit le regard. Cer­taines choses ne s’ou­blient pas. Le poids d’un regard entraî­né sur votre nuque, la qua­li­té par­ti­cu­lière de l’at­ten­tion d’un homme dont le métier est de faire atten­tion — ces choses-là res­tent dans le corps, comme une langue qu’on n’a pas par­lée depuis des années mais dont la gram­maire est intacte.

Tomáš ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua vers le Grand Res­tau­rant. Il avait des figu­rants à coor­don­ner, un tour­nage à faci­li­ter, un hôtel à tra­duire d’une langue à l’autre — du tchèque à l’an­glais, du réel à la fic­tion, du Pupp au Splen­dide. Il ferait ça toute la jour­née. Et ce soir, ou demain, le type en cos­tume gris lui par­le­rait, et tout recommencerait.

Les lustres de Moser trem­blèrent imper­cep­ti­ble­ment quand l’é­quipe tech­nique allu­ma les pro­jec­teurs. Sous le plan­cher du Grand Res­tau­rant, les sources ther­males pour­sui­vaient leur tra­vail sou­ter­rain, chauf­fant la terre, dis­sol­vant la roche, trans­for­mant l’eau en quelque chose qui n’é­tait ni tout à fait liquide ni tout à fait miné­ral — un entre-deux, comme tout à Kar­lo­vy Vary. Comme Tomáš lui-même.

Cha­pitre 2

Il s’ap­pe­lait Bureš. Pas Novák, pas Novotný. Bureš. Tomáš aurait dû s’en sou­ve­nir — il l’a­vait croi­sé deux ou trois fois à Prague, dans les cou­loirs de Stodůl­ky, le bâti­ment sans âme où le BIS avait ses bureaux. Un immeuble de verre et d’a­cier plan­té dans une ban­lieue de centres com­mer­ciaux, conçu pour ne res­sem­bler à rien, pour décou­ra­ger le regard. Bureš y avait un bureau au troi­sième étage. Ou au qua­trième. Tomáš ne se sou­ve­nait plus.

Ils se retrou­vèrent à dix-neuf heures, quand le tour­nage s’ar­rê­ta pour la jour­née. Pas au Pupp — trop de monde, trop d’o­reilles anglaises. Bureš avait choi­si le res­tau­rant Embas­sy, dans Nová Lou­ka, à dix minutes à pied de l’hô­tel. Un endroit dis­cret, bour­geois, avec des nappes blanches et des ser­veurs qui savaient ne pas écou­ter. Le genre d’en­droit où les hommes d’af­faires russes de Kar­lo­vy Vary venaient déjeu­ner le dimanche avec leurs femmes tchèques et leurs enfants bilingues.

Bureš avait com­man­dé un svíč­ková. Tomáš n’a­vait pas faim. Il prit une bière — une Krušo­vice — et attendit.

— Tu as bonne mine, dit Bureš.

— Non.

— Non, admit Bureš. Mais tu as l’air en forme. L’air de la mon­tagne, les sources, tout ça.

— Qu’est-ce que tu veux, Bureš ?

Bureš cou­pa sa viande avec soin. Le svíč­ková était nap­pé de cette sauce à la crème qui était la fier­té de la cui­sine tchèque — douce, épaisse, avec des can­ne­berges sur le côté et des knedlí­ky tran­chés en ron­delles régu­lières. Bureš man­geait len­te­ment, métho­di­que­ment, comme un homme qui sait que la conver­sa­tion va être longue et qu’il vaut mieux avoir l’es­to­mac plein.

— Tu connais Arka­di Niko­laïe­vitch Voronov ?

— De vue. Tout le monde le connaît ici. Il pos­sède le sana­to­rium Kriváň, deux immeubles dans Sadová, une gale­rie dans Tržiště. Il joue au casi­no. Il fait des dons au fes­ti­val. Il parle un tchèque impec­cable. Les gens l’aiment bien.

— Les gens aiment bien les gens qui dépensent de l’argent.

— C’est ce qu’il fait, oui.

Bureš posa sa fourchette.

— Voro­nov est arri­vé à Kar­lo­vy Vary en 1994. Offi­ciel­le­ment, il a fait for­tune dans l’im­port-export après la chute de l’U­nion sovié­tique. Bois, métaux, un peu de pétrole. Il a inves­ti en Répu­blique tchèque très tôt — immo­bi­lier, prin­ci­pa­le­ment. Hôtels, sana­to­riums, appar­te­ments. Il a obte­nu un per­mis de rési­dence per­ma­nente en 2001. Sa femme est morte en 2003. Can­cer. Depuis, il vit seul dans une vil­la à Wes­tend, au-des­sus du Pupp. Il a un fils à Mos­cou qu’il ne voit pas. Il joue au casi­no deux ou trois soirs par semaine — des mises rai­son­nables, jamais de scan­dale. Il col­lec­tionne le cris­tal Moser et les estampes japo­naises. Il écoute Janáček.

Tomáš but une gor­gée de bière.

— Tu n’es pas venu de Prague pour me réci­ter sa fiche.

— Non.

Bureš sor­tit une enve­loppe de la poche inté­rieure de sa veste. Pas de dos­sier, pas de clas­seur — une simple enve­loppe blanche, for­mat A5, non cache­tée. Il la posa sur la table, entre la cor­beille de pain et la salière.

— Il y a six mois, la NÚKIB a inter­cep­té des com­mu­ni­ca­tions chif­frées entre un ser­veur basé à Kar­lo­vy Vary et un nœud du réseau diplo­ma­tique russe à Prague. Le chif­fre­ment était mili­taire — GRU, pas SVR. Pas le cir­cuit habi­tuel des affaires. Du ren­sei­gne­ment dur.

— Et ?

— Le ser­veur est héber­gé dans un local tech­nique du sana­to­rium Kriváň.

Tomáš ne tou­cha pas à l’en­ve­loppe. Il regar­da Bureš man­ger ses knedlí­ky. Dehors, par la fenêtre du res­tau­rant, il voyait Nová Lou­ka dans le cré­pus­cule d’a­vril — les façades pas­tel, rose, jaune, vert amande, les bal­cons en fer for­gé, les arbres en bour­geons le long de la Teplá. La lumière avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière de Kar­lo­vy Vary en fin de jour­née, quand le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines boi­sées et que la gorge de la rivière se rem­plis­sait d’une brume légère, une vapeur qui n’é­tait ni tout à fait du brouillard ni tout à fait la res­pi­ra­tion des sources, mais quelque chose entre les deux — un voile tiède qui adou­cis­sait les contours, effa­çait les angles, ren­dait tout un peu irréel.

— Tu veux que je sur­veille Voronov.

— Je veux que tu observes. Pas que tu sur­veilles. Il y a une différence.

— Non, Bureš. Il n’y a pas de dif­fé­rence. C’est ce qu’on dit tou­jours, et il n’y a jamais de différence.

Bureš sou­rit. Un sou­rire bref, pro­fes­sion­nel — le sou­rire de l’homme qui sait qu’il va obte­nir ce qu’il veut.

— Tu es déjà dans l’hô­tel. Tu tra­vailles sur le tour­nage. Tu croises Voro­nov au bar, au res­tau­rant, au casi­no. Tu es invi­sible — un inter­prète, per­sonne ne fait atten­tion aux inter­prètes. Tout ce qu’on te demande, c’est de noter ce que tu vois. Qui il ren­contre. Quand. Où. Ce qu’il boit, ce qu’il mange, avec qui il parle. Rien d’ac­tif. Pas de contact, pas d’ap­proche, pas de provocation.

— Pen­dant com­bien de temps ?

— Le tour­nage se ter­mine quand ?

— Dans dix jours. Peut-être douze.

— Voi­là.

Tomáš prit l’en­ve­loppe. Elle était légère — quelques feuilles, pas plus. Une pho­to, pro­ba­ble­ment. Un résu­mé. Le mini­mum opé­ra­tion­nel. Il la glis­sa dans la poche de sa veste sans l’ouvrir.

— Pour­quoi moi, Bureš ? Vous avez des gens sur place. Kar­lo­vy Vary n’est pas un trou per­du. Vous avez for­cé­ment quelqu’un.

Bureš finit son svíč­ková. Il essuya ses lèvres avec la ser­viette. Prit son temps.

— Parce que tu connais la ville. Tu connais l’hô­tel. Tu connais les Russes d’i­ci — tu as pas­sé deux ans à les car­to­gra­phier avant de par­tir. Et sur­tout, Tomáš, parce que Voro­nov te connaît. Tu lui as déjà tra­duit des docu­ments, il y a un an ou deux. Des actes nota­riés, quelque chose comme ça. Il te fait confiance. Enfin — il ne te consi­dère pas comme une menace.

— Je ne suis pas une menace.

— Exac­te­ment.

Bureš paya l’ad­di­tion en liquide. Ils sor­tirent dans Nová Lou­ka. L’air du soir était frais, char­gé de cette odeur de soufre et de forêt qui était l’o­deur même de Kar­lo­vy Vary — les sources et les pins, le miné­ral et le végé­tal, la terre qui cui­sait et les arbres qui pous­saient des­sus mal­gré tout. Quelque part en contre­bas, la Teplá fai­sait son bruit de rivière pres­sée. Un couple de curistes alle­mands pas­sait en pei­gnoir de bain, san­dales aux pieds, gobe­let ther­mal à la main, comme si se pro­me­ner à demi-nus dans la rue à sept heures du soir était la chose la plus natu­relle du monde. À Kar­lo­vy Vary, ça l’était.

— Une der­nière chose, dit Bureš en bou­ton­nant sa veste. Le tour­nage — ce film, Casi­no Royale, c’est un film sur quoi exactement ?

Tomáš le regarda.

— James Bond.

— Ah, fit Bureš. Et il sou­rit à nou­veau, de ce sou­rire qui ne sou­riait pas. Comme c’est approprié.

Il remon­ta Nová Lou­ka vers le centre. Tomáš le regar­da s’é­loi­gner — sil­houette grise dans la brume du soir, de plus en plus indis­tincte, jus­qu’à ce qu’elle se confonde avec les façades, la vapeur, le cré­pus­cule. Puis il prit la direc­tion oppo­sée, vers le Pupp, et sen­tit dans sa poche le poids de l’en­ve­loppe. Quelques grammes de papier. Le poids exact d’une pro­messe qu’on n’au­rait pas dû faire.

*

Il ouvrit l’en­ve­loppe dans sa chambre, au troi­sième étage de l’aile River­side — pas une chambre de client, mais un stu­dio mis à dis­po­si­tion du per­son­nel du tour­nage, avec un lit étroit, une salle de bain sans bai­gnoire et une vue sur le par­king où, dans le film, l’As­ton Mar­tin de James Bond serait garée. Pour l’ins­tant, il n’y avait que des camions de maté­riel et une remorque por­tant l’ins­crip­tion HAIR & MAKE-UP.

Trois feuilles. Une photo.

La pho­to mon­trait un homme de cin­quante-cinq ans envi­ron, front haut, che­veux gris pei­gnés en arrière, mâchoire car­rée, yeux clairs. Voro­nov por­tait un cos­tume sombre et tenait un verre de cham­pagne. Il sou­riait à quel­qu’un hors cadre. L’ar­rière-plan sug­gé­rait une récep­tion — lumières dorées, reflets de cris­tal. La pho­to avait été prise au Pupp, pro­ba­ble­ment lors du fes­ti­val de l’é­té pré­cé­dent. Tomáš recon­nais­sait les mou­lures du plafond.

Il connais­sait ce visage. Voro­nov était un de ces Russes de Kar­lo­vy Vary qu’on croi­sait par­tout sans jamais vrai­ment les ren­con­trer — au mar­ché, à la colonne de la Tri­ni­té, au café Pupp, dans les bou­tiques de Moser où ils ache­taient des verres à trois cents euros sans regar­der le prix. Tomáš lui avait effec­ti­ve­ment tra­duit des docu­ments, deux ans plus tôt — un contrat d’ac­qui­si­tion immo­bi­lière. Voro­nov avait été cour­tois, pré­cis, et avait payé sans dis­cu­ter le tarif. Rien de mémo­rable. Rien d’a­lar­mant. Un client comme un autre dans une ville qui vivait de ses clients étran­gers depuis Charles IV.

Les trois feuilles étaient sobres. Bio­gra­phie résu­mée. Arri­vée en Répu­blique tchèque. Inves­tis­se­ments. Rela­tions connues. Et cette ligne, tout en bas de la troi­sième feuille, sou­li­gnée : Pos­sible offi­cier trai­tant iden­ti­fié — Colo­nel You­ri M. Petrov, SVR, poste Prague. Contact pré­su­mé depuis 2002 au minimum.

SVR. Pas GRU. Bureš avait dit que les com­mu­ni­ca­tions inter­cep­tées étaient du GRU. Mais le contact pré­su­mé de Voro­nov était SVR. Deux ser­vices russes dif­fé­rents, deux logiques, deux chaînes de com­man­de­ment. Ce n’é­tait pas inco­hé­rent — il arri­vait que le GRU uti­lise les infra­struc­tures d’un agent du SVR sans que celui-ci le sache. Mais c’é­tait le genre de détail qui avait un goût amer, le goût de quelque chose qu’on ne vous dit pas.

Tomáš ran­gea les feuilles dans l’en­ve­loppe, l’en­ve­loppe dans le tiroir de la table de nuit, sous le guide tou­ris­tique de Kar­lo­vy Vary qu’il n’a­vait jamais ouvert. Il se désha­billa, se cou­cha, étei­gnit la lumière.

Par la fenêtre, il enten­dait le gron­de­ment sourd des cana­li­sa­tions ther­males sous le bâti­ment. Le Pupp était bâti sur les sources comme un navire sur l’o­céan — il vibrait, en per­ma­nence, d’un trem­ble­ment si léger qu’on finis­sait par ne plus le sen­tir, sauf la nuit, quand tout était silen­cieux, quand les câbles et les pro­jec­teurs dor­maient, quand l’hô­tel ces­sait d’être un pla­teau de ciné­ma et rede­ve­nait ce qu’il avait tou­jours été : un lieu bâti sur de l’eau bouillante, un édi­fice de marbre et de dorures posé sur la peau fra­gile d’une terre qui pou­vait, à tout moment, s’ouvrir.

Cha­pitre 3

Helen Ash­ford appa­rut le len­de­main, un mar­di, par le train de Prague qui arri­vait à 10h47.

Tomáš ne la remar­qua pas tout de suite. Il était dans le lob­by, en train de régler un pro­blème de per­mis avec un poli­cier muni­ci­pal qui n’ac­cep­tait pas que la pro­duc­tion bloque le par­king de l’hô­tel pour une scène de pour­suite auto­mo­bile. Le poli­cier, un cer­tain Jelí­nek, petit, mous­ta­chu, rigide, exi­geait un for­mu­laire que per­sonne n’a­vait rem­pli. Tomáš tra­dui­sait entre Jelí­nek et un régis­seur irlan­dais appe­lé Declan qui ne com­pre­nait pas pour­quoi il fal­lait un for­mu­laire pour garer une voi­ture dans un parking.

— Ce n’est pas une voi­ture, dit Jelí­nek. C’est un acces­soire de ciné­ma. Un acces­soire de ciné­ma n’est pas une voi­ture. Un acces­soire de ciné­ma néces­site un for­mu­laire d’oc­cu­pa­tion tem­po­raire de voie, même si la voie est pri­vée, dès lors que l’ac­ces­soire dépasse trois mètres cin­quante de long.

Tomáš tra­dui­sit. Declan regar­da Jelí­nek avec l’ex­pres­sion d’un homme à qui on vient d’ex­pli­quer que la Terre est plate.

— C’est une Aston Mar­tin. C’est une voi­ture. Elle a quatre roues, un moteur et un volant.

— Elle a aus­si une plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion fic­tive, répon­dit Jelí­nek. Ce qui en fait, léga­le­ment, un accessoire.

Tomáš était en train de cher­cher un com­pro­mis diplo­ma­tique quand il la vit. Elle tra­ver­sait le lob­by avec un sac de voyage noir et un étui d’or­di­na­teur por­table, les che­veux châ­tains tirés en queue de che­val, un trench-coat beige sur un pull gris. Elle ne res­sem­blait pas aux autres membres de l’é­quipe — trop propre, trop calme, pas de polaire, pas de tal­kie-wal­kie, pas cette agi­ta­tion per­pé­tuelle des gens de ciné­ma. Elle s’ar­rê­ta à la récep­tion, échan­gea quelques mots avec la récep­tion­niste, reçut une clé. Puis elle regar­da autour d’elle, len­te­ment, avec cette atten­tion par­ti­cu­lière que Tomáš recon­nais­sait — l’at­ten­tion de quel­qu’un qui car­to­gra­phie un lieu, qui note les entrées, les sor­ties, les angles morts.

Leurs regards se croi­sèrent. Elle sou­rit — un sou­rire bref, neutre, poli. Il ne répon­dit pas. Il était en train de convaincre Jelí­nek qu’une Aston Mar­tin pou­vait être simul­ta­né­ment une voi­ture et un acces­soire, et qu’un for­mu­laire n’é­tait peut-être pas la réponse à cette ques­tion ontologique.

Il la revit deux heures plus tard, sur le pla­teau. Elle par­lait avec Beth, l’as­sis­tante de pro­duc­tion, près de la table de ser­vice où les tech­ni­ciens venaient cher­cher du café et des párek v rohlí­ku — des sau­cisses en brioche, la nour­ri­ture de base de tout tra­vailleur tchèque. Helen avait reti­ré son trench-coat. Pull gris, pan­ta­lon noir, une montre d’homme au poi­gnet gauche. Pas de maquillage, ou si peu qu’on ne le voyait pas. Beth lui mon­trait quelque chose sur une tablette — le plan­ning de tour­nage, probablement.

— Tomáš, appe­la Beth. Viens. Je te pré­sente Helen Ash­ford. Elle arrive de Londres, post-pro­duc­tion, elle est avec nous pour la der­nière semaine.

Helen ten­dit la main. Sa poi­gnée de main était ferme, sèche, un peu trop brève — le genre de poi­gnée de main qu’on apprend, pas celle qu’on a naturellement.

— Enchan­tée. Beth me dit que tu es l’homme indispensable.

— Je tra­duis, dit Tomáš. Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose, dit Helen. Tra­duire, c’est rendre pos­sible ce qui ne le serait pas sans vous. Rien n’est plus indispensable.

Elle avait dit ça en anglais, mais avec quelque chose dans l’in­to­na­tion qui n’é­tait pas tout à fait Oxford, pas tout à fait Londres — une inflexion qu’il n’ar­ri­vait pas à pla­cer. Les Mid­lands, peut-être. Ou quel­qu’un qui avait long­temps vécu ailleurs et dont l’ac­cent d’o­ri­gine s’é­tait érodé.

— Vous par­lez tchèque ? deman­da-t-il en tchèque.

— Très mal, répon­dit-elle en tchèque, avec un accent épou­van­table et une gram­maire presque correcte.

C’est la gram­maire qui aler­ta Tomáš. Pas l’ac­cent — n’im­porte qui pou­vait apprendre quelques phrases pour faire bonne figure. Mais la gram­maire tchèque est un laby­rinthe de sept cas, de décli­nai­sons impré­vi­sibles et de pièges pour étran­gers que même les Slaves non tchèques mettent des années à maî­tri­ser. On ne parle pas un tchèque « très mal » avec une gram­maire presque cor­recte. On parle un tchèque déli­bé­ré­ment mal.

Il ne dit rien. Il sou­rit, hocha la tête, retour­na à ses figurants.

Mais il la regar­da, tout au long de la jour­née, du coin de l’œil, comme on regarde un objet qu’on n’ar­rive pas à iden­ti­fier — avec cette atten­tion flot­tante, péri­phé­rique, que le BIS lui avait ensei­gnée et dont il n’a­vait jamais réus­si à se débar­ras­ser com­plè­te­ment. L’at­ten­tion de l’homme qui ne regarde pas mais qui voit.

Helen Ash­ford se dépla­çait sur le pla­teau avec une aisance qui n’é­tait pas celle d’une habi­tuée des tour­nages. Elle connais­sait les codes — elle appe­lait Mar­tin par son pré­nom, elle savait quand res­ter en retrait pen­dant les prises, elle uti­li­sait le voca­bu­laire tech­nique du ciné­ma avec natu­rel. Mais il y avait des micro-déca­lages. Elle obser­vait le pla­teau comme Tomáš obser­vait Voro­nov — avec un inté­rêt qui dépas­sait les néces­si­tés de son tra­vail. Elle notait les gens, pas les plans. Elle s’in­té­res­sait aux figu­rants tchèques, à leur iden­ti­té, à leurs habi­tudes. Elle posait des ques­tions à Pavel, au bar. Des ques­tions légères, ami­cales, sur la ville, les rési­dents, la com­mu­nau­té russe.

À dix-sept heures, le tour­nage s’in­ter­rom­pit pour un chan­ge­ment de lumière. Le soleil avait tour­né et n’en­trait plus par les fenêtres du Grand Res­tau­rant de la bonne façon. On atten­dait la gol­den hour — cette demi-heure où la lumière d’a­vril à Kar­lo­vy Vary deve­nait dorée, ambrée, presque liquide, et trans­for­mait les façades de l’hô­tel en décor d’o­pé­rette vien­noise. Tomáš sor­tit dans le parc Charles IV, entre le Pupp et le Kai­ser­bad Spa — ce bâti­ment néo-Renais­sance fer­mé depuis 1994 dont la façade majes­tueuse, avec ses colonnes et ses fenêtres à arc, avait été choi­sie pour incar­ner l’ex­té­rieur du Casi­no Royale dans le film.

Il s’as­sit sur un banc. L’air sen­tait le prin­temps de Bohême — une odeur de terre mouillée, de bour­geons, de résine, avec en des­sous cette note sul­fu­reuse per­ma­nente, ce souffle chaud qui mon­tait des grilles d’aé­ra­tion le long de la rivière. La Teplá cou­lait à ses pieds, fumante par endroits, et sur l’autre rive les colon­nades — la colon­nade du Mou­lin, la colon­nade du Mar­ché — dérou­laient leurs arcades comme des phrases inachevées.

Helen Ash­ford s’as­sit à côté de lui. Sans y être invi­tée, sans deman­der la per­mis­sion. Comme si le banc lui appar­te­nait aussi.

— C’est beau, dit-elle.

— Oui.

— Il y a cette vapeur qui monte de la rivière. On se croi­rait dans un film.

— On est dans un film.

Elle rit. Un vrai rire, bref, sur­pris — pas le rire social qu’elle uti­li­sait avec l’équipe.

— C’est vrai. On est dans un film. Mais ce que je veux dire, c’est que même sans le film, cette ville aurait l’air d’un décor. Tout est presque trop beau. Les cou­leurs, les colon­nades, cette brume. Comme si quel­qu’un avait déci­dé de construire un lieu qui res­semble à l’i­dée qu’on se fait d’un lieu.

Tomáš la regar­da. Elle fixait la rivière. Dans la lumière du soir, son pro­fil avait quelque chose de tran­chant — l’a­rête du nez, la mâchoire, le des­sin net de la bouche. Un visage fait pour la déci­sion, pas pour l’hésitation.

— Vous êtes ici pour long­temps ? demanda-t-il.

— Jus­qu’à la fin du tour­nage. Dix jours, peut-être un peu plus. Ensuite, retour à Londres.

— Et que fait exac­te­ment quel­qu’un de la post-pro­duc­tion sur un tour­nage en cours ?

Elle tour­na la tête vers lui. Leurs regards se ren­con­trèrent. Il vit dans ses yeux quelque chose — une lueur d’a­mu­se­ment, ou de recon­nais­sance, la lueur de quel­qu’un qui com­prend qu’on a posé la bonne question.

— Je super­vise la conti­nui­té visuelle. Les élé­ments de décor, les acces­soires, l’é­clai­rage — tout ce qui devra être rac­cor­dé en post-pro­duc­tion avec les scènes tour­nées en stu­dio à Pine­wood. C’est un tra­vail tech­nique. Assez ennuyeux, en fait.

— Ça n’a pas l’air de vous ennuyer.

— Non, admit-elle. Ça ne m’en­nuie pas du tout.

Un silence. La Teplá fumait. Sur l’autre rive, un vieil homme en pei­gnoir de bain rem­plis­sait son gobe­let ther­mal à la source du Mou­lin, accom­plis­sant le geste que des mil­liers de curistes accom­plis­saient depuis le XVIIIe siècle — por­ter l’eau chaude à ses lèvres, boire len­te­ment, gri­ma­cer, recom­men­cer. La cure. La patience du corps qui attend que l’eau le répare.

— Tomáš, dit Helen — et il remar­qua qu’elle uti­li­sait son pré­nom pour la pre­mière fois, sans effort, comme si elle l’a­vait tou­jours connu —, est-ce que vous pour­riez me faire visi­ter la ville ? Demain matin, avant le tour­nage ? J’ai­me­rais com­prendre l’en­droit. Pas en tou­riste. En quel­qu’un qui va y vivre pen­dant dix jours.

Il aurait dû dire non. Quelque chose dans sa for­ma­tion, dans les réflexes anciens du BIS, dans la gram­maire intacte de la méfiance, lui disait de dire non. Une femme qui parle un tchèque « très mal » avec une gram­maire cor­recte, qui pose des ques­tions sur la com­mu­nau­té russe, qui arrive de Londres une semaine avant la fin du tour­nage — une femme comme ça ne vous invite pas à visi­ter la ville. Elle vous recrute.

Mais le soir tom­bait sur Kar­lo­vy Vary, et la lumière était dorée, et la vapeur mon­tait de la rivière comme un rideau qu’on lève, et Helen Ash­ford le regar­dait avec des yeux qui atten­daient une réponse, et Tomáš dit oui.

Cha­pitre 4

Ils se retrou­vèrent à sept heures du matin devant le Café Pupp — l’an­cienne Mai­son de l’Œil de Dieu, le der­nier bâti­ment que la famille Pupp avait acquis, en 1936, juste avant que le monde s’ef­fondre. Helen por­tait un blou­son de cuir brun sur un col rou­lé noir, des chaus­sures de marche, pas de sac. Tomáš remar­qua l’ab­sence de sac. Les tou­ristes portent des sacs. Les gens en mis­sion voyagent léger.

Il l’emmena d’a­bord le long de la Teplá, vers le nord, en remon­tant le cours de la rivière. À sept heures, Kar­lo­vy Vary appar­te­nait encore aux locaux — les curistes dor­maient, les tou­ristes dor­maient, la ville se mon­trait telle qu’elle était sans son cos­tume de scène. Des femmes en tablier lavaient les vitrines des bou­tiques de cris­tal. Un chien errait devant la colon­nade du Mar­ché. Le Vříd­lo — le gey­ser, la source prin­ci­pale, celle qui jaillis­sait à 72 degrés — cra­chait sa colonne de vapeur dans l’air frais du matin, et le hall de verre qui l’a­bri­tait res­sem­blait à une serre tro­pi­cale plan­tée au milieu de la Bohême.

— Goû­tez, dit Tomáš en lui ten­dant un gobe­let qu’il avait rem­pli à la source.

Helen but. Son visage ne chan­gea pas.

— C’est tiède. Et ça a un goût de…

— De fer. De soufre. D’œuf. De terre.

— De terre, oui. C’est exac­te­ment ça. On boit la terre.

— Les gens viennent ici depuis six cents ans pour boire la terre. Au XVIIIe siècle, on ne la buvait pas — on se bai­gnait dedans pen­dant des heures, jus­qu’à ce que la peau se fripe et saigne. Le doc­teur Becher a chan­gé ça. Il a convain­cu les curistes de boire l’eau au lieu de s’y trem­per. C’est lui qui a inven­té la pro­me­nade ther­male — on marche, on boit, on marche, on boit. Toute la ville a été redes­si­née autour de ce geste : por­ter le gobe­let à ses lèvres.

Il lui mon­tra les colon­nades, l’une après l’autre. La colon­nade du Mou­lin — néo-Renais­sance, cent vingt-quatre colonnes, conçue par Josef Zítek, le même archi­tecte que le Théâtre natio­nal de Prague. La colon­nade du Mar­ché — plus intime, en bois blanc, avec son bas-relief de Charles IV décou­vrant les sources. La colon­nade du Parc — légère, en fer for­gé, comme un kiosque à musique éti­ré. Chaque colon­nade abri­tait des sources de tem­pé­ra­tures dif­fé­rentes, et Tomáš connais­sait cha­cune — la source du Ser­pent à 30 degrés, la source Charles IV à 64, la source de la Liber­té à 60 — comme on connaît les carac­tères des membres de sa famille.

— Votre père tra­vaillait à l’hô­tel, dit Helen.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Tomáš s’arrêta.

— Qui vous a dit ça ?

— Pavel. Le bar­man. Hier soir, après votre départ. Je suis redes­cen­due au Becher’s Bar. Il m’a racon­té. Votre père était maître d’hô­tel au Pupp pen­dant la période com­mu­niste. Pavel dit qu’il était le meilleur — qu’il pou­vait ser­vir un géné­ral sovié­tique et un dis­si­dent le même soir sans que ni l’un ni l’autre ne se sente offensé.

— Pavel parle trop.

— Pavel est bar­man. C’est son métier de parler.

Ils mar­chaient le long de la Stará Lou­ka — la Vieille Prai­rie, l’ar­tère prin­ci­pale, bor­dée de bou­tiques de por­ce­laine Thun, de cris­tal Moser, de maga­sins de gau­frettes Koloná­da. Les façades étaient pas­tel — abri­cot, pis­tache, lavande, crème — et chaque bâti­ment por­tait une his­toire. Tomáš les connais­sait toutes. Celui-ci avait été un sana­to­rium pour offi­ciers aus­tro-hon­grois. Celui-là avait abri­té un bor­del de luxe au XIXe siècle, fré­quen­té par des princes russes. Celui du coin avait été un maga­sin alle­mand jus­qu’en 1945, quand ses pro­prié­taires avaient été expul­sés avec trois mil­lions d’autres ger­ma­no­phones, et leurs noms effa­cés des enseignes, et leurs meubles dis­tri­bués aux nou­veaux arri­vants tchèques, et leur mémoire enter­rée sous les trot­toirs neufs de la ville renommée.

Il ne dit rien de tout ça à Helen. Il lui mon­tra l’é­glise Sainte-Marie-Made­leine de Kilián Ignác Dient­zen­ho­fer, baroque, mas­sive, avec ses deux tours qui domi­naient la gorge de la Teplá. Il lui mon­tra le théâtre muni­ci­pal, réplique minia­ture du théâtre de Vienne. Il lui mon­tra la mai­son où Goethe avait séjour­né, et celle de Bee­tho­ven, et celle de Cho­pin, et celle de Karl Marx — parce qu’à Kar­lo­vy Vary, même Marx avait pris les eaux.

Puis il l’emmena en haut. Le funi­cu­laire de Dia­na par­tait de der­rière le Pupp — une cabine rouge et blanche qui mon­tait à tra­vers la forêt de pins jus­qu’à la tour d’ob­ser­va­tion, à 562 mètres. Dans la cabine, ils étaient seuls. La ville s’é­loi­gnait en des­sous d’eux — les toits, les clo­chers, la boucle de la Teplá, et le Pupp, vu d’en haut, énorme, néo-baroque, posé au fond de la gorge comme un paque­bot échoué dans une vallée.

— Il est immense, dit Helen.

— Il n’a pas été construit d’un seul coup. C’est une accu­mu­la­tion — le Sál saský, le Sál český, des bâti­ments ache­tés un par un au fil des siècles, puis réunis par Fell­ner et Hel­mer en 1907. Chaque chambre est dif­fé­rente parce que chaque par­tie de l’hô­tel vient d’une époque dif­fé­rente. C’est un ani­mal fait de pièces rapportées.

— Comme la Répu­blique tchèque.

Tomáš la regar­da. C’é­tait une remarque fine — plus fine que ce qu’une coor­di­na­trice de post-pro­duc­tion avait besoin de faire.

En haut, la tour Dia­na offrait un pano­ra­ma cir­cu­laire — les col­lines boi­sées des Kruš­né hory, les forêts de la Slav­kovský les, et en contre­bas, nichée dans sa gorge, Kar­lo­vy Vary, avec ses façades de cou­leur et sa vapeur per­ma­nente, comme une ville posée sur le cou­vercle d’une mar­mite. Helen s’ac­cou­da au para­pet. Le vent por­tait l’o­deur des pins et, en des­sous, cette note miné­rale, cette haleine de la terre.

— Tomáš, dit-elle sans le regar­der, vous connais­sez un cer­tain Voro­nov ? Arka­di Voronov ?

Le vent souf­flait. Les pins mur­mu­raient. Tomáš sen­tit le sang quit­ter ses mains — un réflexe ancien, phy­sio­lo­gique, la réac­tion du corps qui se pré­pare à fuir ou à frap­per. Il ne fit ni l’un ni l’autre. Il res­ta immo­bile, les mains sur le para­pet, et regar­da la ville en contrebas.

— Pour­quoi cette question ?

— Il fait par­tie de nos contacts locaux. La pro­duc­tion a loué des espaces dans un de ses immeubles pour le sto­ckage du maté­riel. On m’a dit de le ren­con­trer pour régler les détails du contrat. Mais je ne connais per­sonne ici, et je me suis dit que vous pour­riez me présenter.

C’é­tait plau­sible. Par­fai­te­ment plau­sible. Voro­nov pos­sé­dait des locaux com­mer­ciaux dans Sadová, et une pro­duc­tion de cette taille avait besoin d’es­pace de sto­ckage. C’é­tait exac­te­ment le genre de chose qu’un inter­prète local se ver­rait deman­der — un coup de fil, une intro­duc­tion, rien de plus.

C’é­tait plau­sible, et c’é­tait peut-être vrai, et c’é­tait peut-être faux, et Tomáš n’a­vait aucun moyen de le savoir. Pas encore.

— Je le connais un peu, dit-il. Je peux arran­ger ça.

— Mer­ci.

Ils redes­cen­dirent par le sen­tier fores­tier — un che­min en lacets à tra­vers les pins, tapis­sé d’ai­guilles sèches, avec par moments des trouées d’où l’on voyait la ville en frag­ments : un bout de colon­nade, un toit d’é­glise, la courbe de la Teplá. Helen mar­chait devant. Elle avait le pas sûr de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de mar­cher en ter­rain acci­den­té. Pas le pas d’une femme de bureau londonienne.

À mi-che­min, ils croi­sèrent un cerf. L’a­ni­mal se tenait au milieu du sen­tier, immo­bile, et les regar­dait avec une indif­fé­rence majes­tueuse. Helen s’ar­rê­ta. Le cerf ne bou­gea pas. Ils res­tèrent ain­si, tous les trois, dans le silence de la forêt, pen­dant peut-être dix secondes — un temps sus­pen­du, hors de l’hô­tel, hors du tour­nage, hors de la mis­sion, hors de tout. Puis le cerf tour­na la tête et dis­pa­rut entre les arbres, et le temps reprit, et ils des­cen­dirent vers le Pupp, et vers tout ce qui les attendait.

*

Le soir, Tomáš vit Voro­nov pour la pre­mière fois depuis le début du tournage.

Il était au Becher’s Bar, à sa place habi­tuelle — le tabou­ret du coin, celui qui per­met­tait de voir la salle entière sans être vu de l’en­trée. Il buvait un whis­ky — du Macal­lan, pré­ci­sa Pavel d’un regard — et lisait un livre. Un livre en tchèque. Tomáš plis­sa les yeux pour lire le titre : Pří­liš hlučná samo­ta, de Bohu­mil Hra­bal. Une trop bruyante soli­tude. L’his­toire d’un homme qui com­pacte des livres dans une presse hydrau­lique et qui sauve ceux qu’il aime en les cachant dans son appar­te­ment. Un roman sur la des­truc­tion et la pré­ser­va­tion. Un choix curieux, pour un Russe à Kar­lo­vy Vary.

Voro­nov leva les yeux de son livre et croi­sa le regard de Tomáš. Il hocha la tête — une incli­nai­son brève, cour­toise, la recon­nais­sance mutuelle de deux habi­tués. Tomáš répon­dit par le même geste. Puis il com­man­da une bière et s’as­sit au bar, le dos à Voro­nov, mais face au miroir qui cou­rait der­rière les bou­teilles — un vieux truc, le plus vieux truc du métier, le miroir du bar, qui vous per­met­tait d’ob­ser­ver quel­qu’un tout en lui mon­trant votre dos.

Dans le miroir, Voro­nov lisait. Il tour­nait les pages len­te­ment, régu­liè­re­ment, comme un homme qui lit vrai­ment, pas comme un homme qui fait sem­blant de lire. Ses mains étaient grandes, soi­gnées, avec une che­va­lière en or à l’an­nu­laire droit. Il por­tait un cos­tume bleu nuit, sans cra­vate, col ouvert. Ses che­veux gris étaient pei­gnés en arrière avec une pré­ci­sion qui rele­vait soit de la vani­té, soit de la dis­ci­pline. Pro­ba­ble­ment les deux.

À vingt et une heures, un homme entra dans le bar. Un homme que Tomáš ne connais­sait pas — la cin­quan­taine, cor­pu­lent, cos­tume frois­sé, visage rouge, l’air d’un homme d’af­faires en dépla­ce­ment qui a pas­sé trop de temps dans un train. Il regar­da autour de lui, vit Voro­nov, alla s’as­seoir à côté de lui. Ils ne se ser­rèrent pas la main. Pas de salu­ta­tion visible. L’homme com­man­da une bière — une Pils­ner — et ils par­lèrent à voix basse, en russe, pen­dant vingt minutes.

Tomáš ne pou­vait pas entendre la conver­sa­tion. Trop loin, trop de bruit ambiant — l’é­quipe tech­nique du tour­nage avait inves­ti l’autre extré­mi­té du bar et célé­brait la fin d’une jour­née de prises avec un enthou­siasme pro­por­tion­nel à la quan­ti­té de bière ingé­rée. Mais il obser­vait les visages dans le miroir. Voro­nov était calme, presque immo­bile — il écou­tait plus qu’il ne par­lait. L’autre homme ges­ti­cu­lait davan­tage, les mains agi­tées, le front en sueur. Il avait l’air ner­veux. Ou pres­sé. Ou les deux.

À vingt et une heures vingt, l’homme se leva, lais­sa un billet sur le comp­toir, et sor­tit sans se retour­ner. Voro­nov reprit son livre. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si l’homme n’a­vait jamais existé.

Tomáš ter­mi­na sa bière. Dans le miroir, il croi­sa le regard de Pavel, qui essuya un verre sans rien dire. Pavel avait cette qua­li­té rare des bons bar­mans — il voyait tout et ne disait que ce qu’on lui deman­dait. Sauf, appa­rem­ment, quand une Anglaise aux yeux verts lui posait des ques­tions sur le père de Tomáš.

En remon­tant dans sa chambre, Tomáš nota dans un car­net — un vrai car­net, papier, pas de trace numé­rique, un autre vieux réflexe — la date, l’heure, la des­crip­tion de l’homme : la cin­quan­taine, cor­pu­lent, cos­tume gris fon­cé frois­sé, cra­vate des­ser­rée, visage rouge, pro­ba­ble­ment slave, parle russe. Durée de la ren­contre : vingt minutes. Nature : inconnue.

Il refer­ma le car­net et regar­da par la fenêtre. Le par­king était vide — l’é­quipe avait fini pour la nuit, les camions étaient par­tis, et dans la lumière jaune des réver­bères, il pou­vait voir l’emplacement exact où, dans le film, l’As­ton Mar­tin de Bond serait garée. Un rec­tangle de gou­dron vide. L’ab­sence de la voi­ture fic­tive d’un espion fic­tif, dans le par­king réel d’un hôtel qui ne savait plus très bien ce qu’il était.

Quelque part dans l’hô­tel, Helen Ash­ford dor­mait. Ou ne dor­mait pas. Et quelque part dans sa vil­la de Wes­tend, Voro­nov avait peut-être ter­mi­né son Hra­bal, cette his­toire d’un homme qui détruit des livres et en sauve quelques-uns, et qui finit écra­sé par sa propre presse.

Les cana­li­sa­tions vibrèrent. La terre res­pi­ra. Tomáš étei­gnit la lumière.

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CHA­PITRE 9 — LA PHO­TO­GRA­PHIE IMPOSSIBLE

Le trei­zième jour, il retour­na au mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

De nuit.

Il ne l’a­vait pas pré­vu. Il avait dîné seul au res­tau­rant de l’hô­tel — les groupes de tou­ristes avaient chan­gé, un contin­gent japo­nais avait rem­pla­cé les Fran­çais, plus dis­crets, plus métho­diques, cha­cun armé d’un appa­reil pho­to qui coû­tait pro­ba­ble­ment plus cher que celui de Mathias — et il était remon­té dans sa chambre avec l’in­ten­tion de tra­vailler sur ses fichiers. Mais à onze heures, assis devant son écran, il avait sen­ti l’appel.

Pas un appel au sens mys­tique. Mathias n’en­ten­dait pas de voix, ne rece­vait pas de signes. C’é­tait plus simple et plus fort que ça : une trac­tion, un besoin phy­sique, comme la soif ou la faim, qui le tirait vers la porte, vers l’es­ca­lier, vers les murailles. La ville l’ap­pe­lait de la même manière que l’a­te­lier de son père l’a­vait appe­lé, enfant — non pas avec des mots, mais avec une den­si­té, une masse, une gravité.

Il prit le Canon et le Lei­ca. Le Canon pour le tra­vail — les poses longues, les images pré­cises, le livre. Le Lei­ca pour le reste — ce qu’il ne savait pas encore nom­mer. Il sortit.

Bakh­tiyor. Le hall. Le hoche­ment de tête. Le sty­lo bleu.

L’I­chan-Kala, cette nuit-là, était plus silen­cieuse que les fois pré­cé­dentes. Pas de vent. Pas de chien. Même les chats avaient dis­pa­ru. La lune, presque pleine main­te­nant, blan­chis­sait les murs de brique et les faîtes des mina­rets et les cou­poles des mau­so­lées avec une lumière de sel, de givre, de cendre blanche. Les ombres étaient tran­chées, géo­mé­triques, noires — pas les ombres molles du cré­pus­cule mais des ombres de midi inver­sé, des ombres de pleine nuit, nettes comme des lames.

Mathias mar­cha direc­te­ment vers le mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud. Il connais­sait le che­min — de jour, il l’a­vait fait dix fois. De nuit, il le fit sans hési­ter, et sans se trom­per, et cette cer­ti­tude dans ses pas l’é­ton­na lui-même.

Le por­tail sud du com­plexe funé­raire était fer­mé. Mathias enjam­ba un muret laté­ral — un mètre de haut, pas de bar­be­lés, la sécu­ri­té patri­mo­niale de Khi­va avait la désin­vol­ture char­mante des pays qui n’ont pas encore appris à avoir peur de tout — et se retrou­va dans la cour intérieure.

L’arbre. Le puits. Les cel­lules de méder­sa autour. Et devant l’en­trée du mau­so­lée, sous le iwan, là où la cou­pole tur­quoise s’é­le­vait au-des­sus du bâti­ment comme une lune de céra­mique, quel­qu’un était assis.

Mathias s’ar­rê­ta.

L’homme était assis sur le sol, le dos appuyé contre le mur, les jambes éten­dues devant lui. Il por­tait un man­teau — un long man­teau de four­rure, sombre, avec un col rele­vé qui cachait la moi­tié de son visage. Ses mains repo­saient sur ses genoux, paumes vers le ciel. Il ne bou­geait pas.

La lumière de la lune tom­bait sur lui en plein — il était assis dans une flaque de lumière blanche, entre deux zones d’ombre, comme posé là par un éclai­ra­giste invi­sible. Son visage, ce qu’on en voyait au-des­sus du col de four­rure, était creu­sé, buri­né, mar­qué par quelque chose qui n’é­tait ni l’âge ni la fatigue mais le tra­vail — le tra­vail des mains, le tra­vail du corps, la sculp­ture lente que le temps et l’ef­fort impriment sur un visage quand l’homme ne fait rien pour l’empêcher.

Mathias leva le Canon. Len­te­ment, sans bruit, comme on approche un ani­mal. Il régla la sen­si­bi­li­té — 1600, suf­fi­sant avec cette lune —, ouvrit le dia­phragme à 2.8, et cadra.

L’homme ne bou­gea pas.

Mathias déclen­cha. Le cla­que­ment du miroir parut énorme dans le silence de la cour. L’homme ne tres­saillit pas. Mathias avan­ça de deux pas, reca­dra, déclen­cha de nou­veau. Puis une troi­sième fois, en res­ser­rant sur le visage.

L’homme leva les yeux.

Mathias s’at­ten­dait à un regard hos­tile, ou effrayé, ou sim­ple­ment sur­pris — un gar­dien, un sans-abri, un pèle­rin noc­turne. Ce qu’il vit était autre chose. Les yeux étaient sombres, pro­fonds, immenses — des yeux qui ne regar­daient pas Mathias mais qui le tra­ver­saient, comme si l’ob­jec­tif du Canon et le corps der­rière l’ob­jec­tif et la cour et les murs et la nuit n’é­taient qu’une couche de ver­nis trans­pa­rent à tra­vers laquelle les yeux voyaient quelque chose d’autre, quelque chose de plus loin, de plus ancien.

L’homme sou­rit. Pas un sou­rire de bien­ve­nue ni un sou­rire de menace. Un sou­rire de recon­nais­sance — le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un visage attendu.

Puis il fer­ma les yeux, comme s’il se ren­dor­mait, et Mathias eut l’im­pres­sion — absurde, impos­sible, exacte — que la lumière de la lune pas­sait à tra­vers lui pen­dant un ins­tant, un dixième de seconde, avant de rede­ve­nir opaque.

Mathias prit une qua­trième pho­to. Une cin­quième. Ses mains étaient stables — le pho­to­graphe en lui avait pris le relais, la machine à cadrer et à déclen­cher qui fonc­tion­nait indé­pen­dam­ment de la peur ou de l’é­mer­veille­ment. Il varia les focales, les angles, les cadrages. L’homme ne bou­geait pas. Les yeux res­taient clos. Le sou­rire s’é­tait effa­cé. Le man­teau de four­rure enve­lop­pait le corps comme un cocon.

Au bout de dix minutes — il ne sut jamais com­bien de temps exac­te­ment, mais l’ho­ro­da­tage des fichiers le lui dirait plus tard —, Mathias abais­sa l’ap­pa­reil. Il res­ta debout dans la cour, à cinq mètres de l’homme, et il regarda.

Le man­teau de four­rure était beau. Pas beau au sens moderne, pas beau comme un vête­ment de luxe — beau comme un tra­vail, comme un geste abou­ti. Le cuir était tan­né avec un grain pro­fond, irré­gu­lier, vivant. La four­rure — de l’a­gneau kara­kul, peut-être, les boucles ser­rées et brillantes — était cou­sue avec des points si fins qu’ils étaient invi­sibles. C’é­tait le tra­vail d’un maître fourreur.

Mathias pen­sa à ce que Dil­no­za avait dit : Pah­la­von Mah­mud cou­sait des man­teaux pour gagner sa vie. Et il avait été enter­ré dans son propre atelier.

Il leva le Lei­ca. L’ar­gen­tique. La pel­li­cule dans le ventre de l’ap­pa­reil, sen­sible, chi­mique, irré­ver­sible. Pas de fichier numé­rique, pas de pixel, pas de pos­si­bi­li­té de véri­fier sur un écran. Une empreinte de lumière sur un grain de sel d’argent. La pho­to­gra­phie ori­gi­nelle. Le Lei­ca avait un objec­tif de 50 mm, l’é­qui­valent de l’œil humain, et Mathias s’en ser­vait tou­jours pour les pho­tos qui n’é­taient pas du tra­vail — les pho­tos de rien, les pho­tos pour personne.

Il cadra l’homme au Lei­ca. Déclen­cha. Le bruit était dif­fé­rent — un clic dis­cret, feu­tré, presque tendre, sans miroir à rele­ver. Mathias avan­ça le film d’une vue et attendit.

L’homme ouvrit les yeux.

Cette fois, il regar­da Mathias. Direc­te­ment. Et ses lèvres bou­gèrent — il dit quelque chose, un mot ou deux, dans une langue que Mathias ne com­prit pas, avec une voix si basse qu’elle sem­blait venir non pas de la gorge de l’homme mais du mur der­rière lui, de la brique, de la terre crue, du sol.

Puis il se leva — avec une len­teur et une sou­plesse qui ne cor­res­pon­daient à aucun âge — et mar­cha vers la porte du mau­so­lée. La porte n’é­tait pas ouverte. Mathias en était sûr — il était pas­sé devant en entrant dans la cour, et la porte était fer­mée. Mais l’homme mar­cha vers elle, posa sa main sur le bois sculp­té, et le bois céda sans bruit, et l’homme entra dans le mau­so­lée, et la porte se refer­ma der­rière lui comme de l’eau se referme sur une pierre.

Mathias cou­rut. Il attei­gnit la porte en trois secondes, posa ses mains sur le bois — le bois était tiède, comme les colonnes de la mos­quée Juma, comme la peau d’un corps vivant — et poussa.

La porte ne bou­gea pas.

Il res­ta là, les mains à plat sur le bois sculp­té, le front contre les motifs de fleurs et d’é­toiles, et il sen­tit sous ses paumes quelque chose — pas un mou­ve­ment, pas un son, mais une vibra­tion, très faible, très pro­fonde, comme le bat­te­ment d’un cœur qui n’é­tait pas le sien.

Il res­ta long­temps. Puis il s’é­car­ta. Il fit le tour du mau­so­lée par l’ex­té­rieur — les murs aveugles, la cou­pole au-des­sus, les cel­lules laté­rales fer­mées. Rien. Per­sonne. L’homme au man­teau de four­rure avait disparu.

Mathias ren­tra à l’hô­tel. Bakh­tiyor, le cahier, le sty­lo, le hoche­ment de tête. Chambre 214. Il s’as­sit sur le lit et ouvrit le Canon.

Les images étaient là.

L’homme assis devant le mau­so­lée. Le man­teau de four­rure. Les mains paumes vers le ciel. Le visage creu­sé, les yeux fer­més, puis ouverts, puis fer­més de nou­veau. La lumière de la lune. La cour intérieure.

Mais l’ar­rière-plan.

Sur les deux pre­mières pho­tos, l’ar­rière-plan était nor­mal — le mur du mau­so­lée, le iwan, les briques, la majo­lique. Le bâti­ment tel qu’il était, tel que Mathias le voyait chaque jour.

Sur la troi­sième, le mur était dif­fé­rent. Plus bas. Les briques étaient plus gros­sières, mal jointes, avec des trous. Le iwan n’é­tait plus là. La cou­pole — visible au-des­sus — était plus petite, plus sombre, sans les car­reaux tur­quoise. C’é­tait le même bâti­ment, mais d’a­vant — d’a­vant les res­tau­ra­tions, d’a­vant les recons­truc­tions de 1810, d’a­vant la gloire des khans Kun­grad. Le mau­so­lée ori­gi­nel, peut-être — la petite construc­tion modeste éle­vée au-des­sus de l’a­te­lier du four­reur au XIVe siècle.

Sur la qua­trième, le mur était en ruine. Des pans entiers man­quaient. Le ciel der­rière — visible à tra­vers les trous — n’é­tait pas le même ciel. Plus bas, plus char­gé, avec des étoiles que Mathias ne recon­nais­sait pas, dis­po­sées dans des constel­la­tions qu’il n’a­vait jamais vues, et il se dit que c’é­tait impos­sible, que les étoiles ne changent pas en quelques siècles, puis il se dit que les étoiles changent en quelques mil­lé­naires, et il ne sut plus quoi penser.

Sur la cin­quième, l’homme était debout, le dos tour­né, mar­chant vers la porte du mau­so­lée. L’ar­rière-plan était reve­nu à la nor­male — le bâti­ment actuel, la majo­lique, la cou­pole tur­quoise. Mais le sol avait chan­gé. Pas des pavés — de la terre bat­tue, nue, avec des traces de pas qui n’é­taient pas celles de Mathias.

Il regar­da les pho­tos long­temps. Très long­temps. Il zoo­ma sur cha­cune, étu­dia les détails, com­pa­ra les méta­don­nées. Mêmes coor­don­nées GPS. Même boî­tier. Même objec­tif. Même nuit. L’ho­ro­da­tage mon­trait un inter­valle de douze minutes entre la pre­mière et la der­nière image. Douze minutes pen­dant les­quelles l’ar­rière-plan avait tra­ver­sé plu­sieurs siècles.

À trois heures du matin, il appe­la Dilnoza.

Elle décro­cha à la deuxième son­ne­rie, ce qui signi­fiait qu’elle ne dor­mait pas.

— Mathias ?

— Il faut que vous voyiez quelque chose.

— Main­te­nant ?

— Oui.

Un silence. Le bruit d’un verre posé sur une table.

— Envoyez-moi les pho­tos par mail. Je viens demain matin à sept heures.

Mathias envoya cinq fichiers. Puis il s’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et il regar­da le pla­fond de la chambre 214 jus­qu’à ce que la lumière de l’aube com­mence à blan­chir les rideaux.

Dil­no­za arri­va à sept heures, comme pro­mis. Elle avait les pho­tos sur son télé­phone. Ses yeux étaient cer­nés. Elle avait mis un fou­lard d’un vio­let sombre qui accen­tuait la pâleur de son visage.

Ils s’as­sirent dans le jar­din de l’hô­tel, à une table en plas­tique, à côté de la pis­cine vide pleine de feuilles. Mathias ouvrit l’or­di­na­teur et mon­tra les pho­tos en grand.

Dil­no­za regar­da la troi­sième image long­temps. La qua­trième plus long­temps encore. Elle agran­dit la zone du mur — les briques gros­sières, les trous, l’ab­sence de iwan. Puis elle regar­da la cin­quième — le sol de terre bat­tue, les traces de pas.

Elle ne par­la pas tout de suite. Elle regar­dait. Mathias l’ob­ser­vait pen­dant qu’elle regar­dait, et il vit quelque chose pas­ser sur son visage — pas de la peur, pas de l’in­cré­du­li­té, mais une forme de dou­leur, comme si les pho­tos confir­maient quelque chose qu’elle savait déjà et qu’elle avait espé­ré ne jamais voir confirmé.

— Le mur sur la troi­sième pho­to, dit-elle. C’est le mau­so­lée d’a­vant la recons­truc­tion de 1810. Mon père a des gra­vures d’é­poque dans ses archives — le bâti­ment res­sem­blait à ça. Un mau­so­lée modeste, en brique, sans cou­pole émaillée. La construc­tion ori­gi­nelle au-des­sus de l’atelier.

— L’a­te­lier du fourreur.

— Oui.

Elle tour­na l’é­cran vers la lumière, plis­sa les yeux.

— Sur la qua­trième — le mur en ruine —, c’est avant le mau­so­lée, ou après ? Avant qu’on construise quoi que ce soit, ou après que le pre­mier bâti­ment ait été détruit ?

— Je ne sais pas.

— Les étoiles.

— Je sais. J’ai vu.

— Ce ne sont pas nos étoiles, Mathias. Ce n’est pas notre ciel. Ces constel­la­tions — si c’est le ciel de Khi­va, c’est le ciel d’il y a très long­temps. Ou de très loin.

Ils res­tèrent silen­cieux. Un employé de l’hô­tel tra­ver­sa le jar­din avec un râteau, entre­prit de reti­rer les feuilles de la pis­cine, y renon­ça, et repartit.

— Et l’homme, dit Dil­no­za. Vous l’a­vez vu.

— Oui.

— Le man­teau de fourrure.

— Oui.

— Vous savez qui c’est.

Ce n’é­tait pas une question.

Mathias regar­da les pho­tos sur l’é­cran. L’homme assis devant le mau­so­lée. Le col rele­vé, les mains paumes vers le ciel, les yeux qui tra­ver­saient le temps. Le man­teau de four­rure cou­su avec des points invi­sibles, le tra­vail d’un maître.

— C’est l’a­te­lier, mur­mu­ra Dil­no­za. L’an­cien ate­lier. C’est là qu’il a été enter­ré. Dans sa propre échoppe de four­reur. Et il est encore là.

Mathias fer­ma l’or­di­na­teur. La lumière du matin était blanche, crue, sans mys­tère. Les murailles de l’I­chan-Kala, de l’autre côté du trot­toir, étaient les murailles de tou­jours — mas­sives, cré­ne­lées, solides. De jour, Khi­va était une ville-musée, un décor pour tou­ristes, un patri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té avec un ticket d’en­trée et des bou­tiques de souvenirs.

Mais la nuit.

— Dil­no­za.

— Oui.

— La phrase d’Or­zou-bibi. « La ville n’a jamais été fixe. Ce sont les cartes qui mentent. » Est-ce qu’elle par­lait de ça ?

Dil­no­za ne répon­dit pas tout de suite. Elle plia et déplia ses lunettes de soleil, le même geste ner­veux que la feuille de vigne et le caillou, le geste de quel­qu’un qui tourne un objet pour ne pas tour­ner une pensée.

— Orzou-bibi a quatre-vingt ans, dit-elle fina­le­ment. Peut-être plus — per­sonne ne sait, elle ne sait pas elle-même. Elle a vécu toute sa vie à l’in­té­rieur des murs. Toute sa vie. Et sa mère avant elle, et la mère de sa mère. Des femmes qui n’ont jamais quit­té l’I­chan-Kala. Quand elle dit que la ville n’est pas fixe, ce n’est pas une méta­phore. C’est une obser­va­tion. Comme quand un marin dit que la mer bouge — il ne phi­lo­sophe pas, il décrit ce qu’il voit.

Mathias acquies­ça. Il ne dit rien. Il pen­sait à l’homme devant le mau­so­lée — au sou­rire de recon­nais­sance, à la voix qui sem­blait venir des murs — et il se dit que quelque chose avait chan­gé, non pas dans Khi­va mais en lui, quelque chose d’ir­ré­ver­sible, comme une pel­li­cule qui a été expo­sée et qu’on ne peut pas rembobiner.

CHA­PITRE 10 — LA CARTOGRAPHIE

Il ache­ta des tapis.

Pas dans les bou­tiques pour tou­ristes de la voie prin­ci­pale, où des ven­deurs en cha­pane bro­dé dérou­laient des méca­niques de séduc­tion — le thé, les com­pli­ments, le prix divi­sé par trois après vingt minutes de conver­sa­tion. Non. Il ache­ta dans l’a­te­lier d’Or­zou-bibi, direc­te­ment aux tis­seuses, des pièces en cours qu’elles n’a­vaient pas l’in­ten­tion de vendre — des frag­ments, des essais, des mor­ceaux de tapis inache­vés où les motifs étaient encore libres, pas encore enfer­més dans la bor­dure finale.

Dil­no­za avait négo­cié. Les tis­seuses avaient ri — un étran­ger qui vou­lait ache­ter des bouts de tapis inache­vés, c’é­tait une pre­mière. Mathias avait payé le prix qu’elles avaient deman­dé sans dis­cu­ter, et elles avaient ces­sé de rire et l’a­vaient regar­dé avec une curio­si­té nou­velle, une curio­si­té qui res­sem­blait à du respect.

Il éten­dit les frag­ments sur le sol de sa chambre 214.

Sept mor­ceaux de soie et de laine, de tailles dif­fé­rentes — le plus grand fai­sait un mètre sur soixante cen­ti­mètres, le plus petit trente cen­ti­mètres car­rés. Les motifs variaient : étoiles à huit branches, losanges imbri­qués, croix solaires, et sur­tout le « che­min du mar­chand » — les lignes bri­sées, les angles, le puits au centre. Chaque frag­ment por­tait la palette du Kho­rezm — rouge garance, bleu indi­go, ivoire natu­rel, brun de noix, jaune gre­nade — et chaque nœud, quand Mathias pas­sait le doigt des­sus, était un minus­cule relief, une bosse de soie, un point dans un sys­tème dont il cher­chait la grammaire.

Sur le bureau, à côté de l’or­di­na­teur, il avait impri­mé ses pho­tos aériennes de l’I­chan-Kala — cinq vues du des­sus, à dif­fé­rentes échelles, télé­char­gées depuis Google Earth et anno­tées au crayon rouge. Les ruelles, les impasses, les cours inté­rieures, les monu­ments. Et à côté des pho­tos aériennes, ses propres cli­chés — les ruelles au sol, les murs, les pers­pec­tives — clas­sés par date et par heure.

Il com­men­ça à superposer.

Pas avec un logi­ciel — à l’œil, au doigt, en posant les frag­ments de tapis sur les pho­tos aériennes et en cher­chant les cor­res­pon­dances. Les lignes bri­sées du « che­min du mar­chand », quand il les ali­gnait avec les ruelles secon­daires de la par­tie nord de l’I­chan-Kala, tom­baient juste. Pas exac­te­ment — il y avait des déca­lages, des approxi­ma­tions, la maille du tapis n’a­vait pas la même échelle que le plan — mais la logique était la même. Les angles cor­res­pon­daient. Les impasses cor­res­pon­daient. Le puits au centre du motif tom­bait, à chaque fois, dans la zone du mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud, à quelques dizaines de mètres près.

Puis il fit autre chose. Il prit les pho­tos qu’il avait faites la nuit — les pho­tos des ruelles noc­turnes, celles où les pers­pec­tives ne coïn­ci­daient pas avec les vues de jour — et les super­po­sa aux mêmes frag­ments de tapis.

Les cor­res­pon­dances étaient meilleures. Beau­coup meilleures.

Les tapis ne car­to­gra­phiaient pas la ville de jour. Ils car­to­gra­phiaient la ville de nuit.

Mathias tra­vailla toute la mati­née, accrou­pi sur le sol de sa chambre par­mi les frag­ments de soie et les pho­tos impri­mées, avec un car­net à spi­rale dans lequel il tra­çait des sché­mas — des super­po­si­tions, des flèches, des notes. Il ne man­geait pas. Il ne sor­tait pas. Le petit déjeu­ner pas­sa, puis le déjeu­ner, et la récep­tion­niste de jour appe­la sa chambre à deux reprises pour savoir s’il avait besoin de quelque chose, et il dit non, mer­ci, et raccrocha.

À qua­torze heures, Dil­no­za frap­pa à sa porte.

— Mathias ? Vous n’êtes pas sor­ti. Les filles de l’ac­cueil s’inquiètent.

Il ouvrit. Elle vit le sol — les tapis, les pho­tos, les sché­mas — et entra sans qu’il l’in­vite. Elle s’ac­crou­pit, regar­da, tou­cha les frag­ments de soie, sui­vit les lignes du doigt.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da-t-elle, bien qu’elle sût déjà.

— La nuit, dit Mathias. La ville de nuit. Les tapis la dessinent.

Dil­no­za res­ta accrou­pie long­temps. Elle prit un frag­ment — le plus grand, celui où le « che­min du mar­chand » était le plus déve­lop­pé — et le posa sur la vue aérienne de la par­tie sud de l’I­chan-Kala. Les lignes bri­sées se super­po­saient aux ruelles qui par­taient de Tosh Dar­vo­za vers le centre.

— Ça ne marche pas, dit-elle. Regar­dez — ici, le tapis montre un coude à gauche, et la ruelle va tout droit.

— De jour, oui. Mais regar­dez cette photo.

Il lui ten­dit un cli­ché noc­turne, pris trois jours plus tôt. La même ruelle, de nuit — avec un coude à gauche qui n’exis­tait pas de jour.

Dil­no­za posa la pho­to. Posa le frag­ment de tapis des­sus. Les lignes coïncidaient.

— Ce n’est pas pos­sible, dit-elle.

— Non.

— Les tis­seuses ne font pas de plans. Elles tissent des motifs tra­di­tion­nels — des motifs trans­mis de mère en fille depuis des siècles. Ce ne sont pas des cartographes.

— Et si les motifs étaient des cartes depuis le début ? Si les pre­mières tis­seuses, il y a cinq cents ans, mille ans, avaient tis­sé ce qu’elles voyaient — pas la ville de jour, mais la ville de nuit, la ville telle qu’elle se recon­fi­gure quand per­sonne ne regarde ?

— Et les motifs se seraient trans­mis, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans que per­sonne ne sache ce qu’ils représentent ?

— Orzou-bibi sait. Elle a dit : « C’est la ville qui copie les tapis. »

Le silence dura. Dehors, un bus de tou­ristes manœu­vrait dans le par­king de l’hô­tel avec des râles de die­sel. Quel­qu’un cria en coréen. Un klaxon résonna.

— Il faut lui mon­trer, dit Dil­no­za. Il faut lui mon­trer les pho­tos et les super­po­si­tions et lui demander.

— Oui.

Ils retour­nèrent à l’a­te­lier dans l’a­près-midi. Orzou-bibi était là — elle était tou­jours là, comme si l’a­te­lier et elle étaient la même chose, comme si le métier à tis­ser et le fuseau et la soie étaient des exten­sions de son corps — et elle les accueillit sans sur­prise, avec un hoche­ment de tête qui pou­vait être un salut ou un acquiescement.

Mathias dépo­sa les pho­tos sur la table basse. Les vues aériennes, les cli­chés noc­turnes, les frag­ments de tapis impri­més à côté. Il ne par­la pas. Il lais­sa Orzou-bibi regarder.

La vieille femme se pen­cha — ses yeux presque fer­més, sa vision qui n’en était plus une — et pas­sa ses doigts sur les pho­tos. Pas ses yeux : ses doigts. Elle tou­chait les images comme elle tou­chait la soie, en lisant avec la peau. Ses doigts s’ar­rê­tèrent sur une super­po­si­tion — le « che­min du mar­chand » posé sur la ruelle noc­turne avec le coude à gauche.

Elle dit quelque chose. Deux phrases. Dil­no­za traduisit.

— Elle dit : « Vous avez trou­vé le che­min. Mais pas encore le puits. »

Mathias atten­dit. Orzou-bibi conti­nua, sa voix basse et sèche, avec des pauses entre les phrases comme entre les nœuds d’un tapis.

— Elle dit que les femmes de sa famille tissent la ville depuis tou­jours. Pas la ville que les hommes voient — les hommes ne voient que les murs et les portes et les mina­rets. Les femmes voient les pas­sages — les endroits où la ville res­pire, où les ruelles s’ouvrent et se referment, où le temps n’est pas le même. Elle dit que la nuit, Khi­va se sou­vient. Les murs reviennent à ce qu’ils étaient. Les pierres retrouvent leur place ancienne. Et les tis­seuses, depuis tou­jours, notent ces chan­ge­ments dans la soie — nœud après nœud, nuit après nuit.

— Pour­quoi per­sonne n’en parle ? deman­da Mathias.

Dil­no­za posa la ques­tion en ouz­bek. Orzou-bibi émit un son qui pou­vait être un rire ou un soupir.

— Elle dit : « Les hommes ne posent pas les bonnes questions. »

Puis Orzou-bibi se tut, reprit son fuseau, et recom­men­ça à filer. La conver­sa­tion était terminée.

Mathias et Dil­no­za sor­tirent dans la lumière de l’a­près-midi. Les tou­ristes pas­saient, les para­pluies de cou­leur flot­taient au-des­sus de la voie prin­ci­pale, un ven­deur pro­po­sait des aimants de réfri­gé­ra­teur en forme de Kal­ta Minor. La réa­li­té était là, banale, solide, indiscutable.

— Dil­no­za.

— Oui.

— Je vais mon­trer les pho­tos et les mesures à Viktor.

Il trou­va le Russe au bar de l’hô­tel, à l’en­droit habi­tuel, avec la bou­teille habi­tuelle. Vik­tor écou­ta sans inter­rompre. Mathias dépo­sa l’or­di­na­teur devant lui et fit défi­ler les pho­tos — la ruelle qui change, le mur qui appa­raît et dis­pa­raît, l’homme au man­teau de four­rure, les strates tem­po­relles dans l’ar­rière-plan. Puis les super­po­si­tions avec les tapis.

Vik­tor regar­da. Long­temps. Métho­di­que­ment. Il zoo­ma sur les détails archi­tec­tu­raux des dif­fé­rents arrière-plans, com­pa­ra les appa­reils de brique, les tech­niques de join­toie­ment, la taille des modules. L’ar­chi­tecte en lui ana­ly­sait, clas­sait, datait.

— Le mur sur la troi­sième pho­to, dit-il. L’ap­pa­reil est typique du XIVe, peut-être XIIIe. Briques de terre crue mou­lées, sans cuis­son. Le mor­tier est à base d’ar­gile et de paille — on ne fai­sait plus ça après le XVIe à Khi­va, quand les Kun­grad ont intro­duit la brique cuite pour les bâti­ments officiels.

— Et la qua­trième ? Les ruines ?

— Plus ancien. Ou plus récent — une période de des­truc­tion. Les Mon­gols en 1220 ont rasé Khi­va. Ce pour­rait être la ville juste après — les décombres de ce qu’il y avait avant les Mongols.

Il se tut. But un verre. Le reposa.

— Ce soir, dit-il. Je vais mesurer.

Ce soir-là, Vik­tor sor­tit dans l’I­chan-Kala avec son Lei­ca DIS­TO — le mètre laser, pas l’ap­pa­reil pho­to — et Mathias l’ac­com­pa­gna. Ils choi­sirent la Kunya Ark — la for­te­resse inté­rieure, le ter­rain de Vik­tor, le lieu qu’il connais­sait au centimètre.

Ils mesu­rèrent pen­dant deux heures. La salle du trône. Le cou­loir menant au harem. L’es­ca­lier de la ter­rasse. Vik­tor pre­nait les mesures et Mathias les notait dans le car­net à spi­rale, à côté des valeurs de réfé­rence que Vik­tor avait appor­tées — ses propres rele­vés des semaines pré­cé­dentes, impri­més sur des feuilles A4 quadrillées.

Les résul­tats furent là dès le pre­mier couloir.

La lar­geur du pas­sage entre la salle du trône et le cou­loir du harem : 2,14 mètres selon le rele­vé de la semaine pré­cé­dente. 2,07 mètres ce soir. Sept cen­ti­mètres d’é­cart. L’é­pais­seur du mur nord de la salle du trône : 93 cen­ti­mètres en réfé­rence. 89 cen­ti­mètres ce soir. La hau­teur de la porte de la ter­rasse : 1,91 mètre en réfé­rence. 1,88 mètre ce soir.

— Tou­jours dans le même sens, nota Vik­tor. Tou­jours plus petit. La nuit, les murs se res­serrent. Le jour, ils se relâchent.

— La ville res­pire, dit Mathias.

— Ou se contracte. Comme un ani­mal qui se recro­que­ville pour dormir.

Ils sor­tirent de la Kunya Ark à une heure du matin. La ville inté­rieure était silen­cieuse, bai­gnée de lune. Mathias leva les yeux vers les murs qui les entou­raient — les murs de brique crue, hauts, mas­sifs, cré­ne­lés — et il eut pour la pre­mière fois le sen­ti­ment phy­sique, cor­po­rel, que ces murs le regardaient.

Pas avec des yeux. Avec autre chose. Avec la même intel­li­gence que les doigts d’Or­zou-bibi sur la soie — une conscience sans regard, une atten­tion sans visage.

Ils ren­trèrent à l’hô­tel en silence. Dans le hall, Bakh­tiyor était à son poste. Quand Vik­tor pas­sa devant le comp­toir, il s’ar­rê­ta — c’é­tait la pre­mière fois que Mathias le voyait s’ar­rê­ter — et regar­da le cahier ouvert.

— Qu’est-ce que vous écri­vez là-dedans ? deman­da-t-il en russe.

Bakh­tiyor leva ses yeux clairs. Regar­da Vik­tor. Regar­da Mathias. Et pour la pre­mière fois depuis que Mathias le connais­sait, il parla.

Un seul mot. En ouzbek.

Vik­tor fron­ça les sour­cils. Se tour­na vers Mathias.

— Il a dit : « Tout. »

Ils mon­tèrent dans leurs chambres. Dans le cou­loir du deuxième étage, Vik­tor s’ar­rê­ta devant sa porte — chambre 208 — et dit, à voix basse, en français :

— Le Fran­çais. Vous savez ce qui me dérange le plus ? Ce ne sont pas les mesures. Les mesures, on peut tou­jours les expli­quer — la terre, l’hu­mi­di­té, l’ins­tru­ment. Ce qui me dérange, c’est que Bakh­tiyor sait. Depuis le début. Et qu’il note.

Il entra dans sa chambre et fer­ma la porte.

Mathias, dans la chambre 214, retrou­va les frag­ments de tapis sur le sol, les pho­tos épar­pillées, les sché­mas au crayon. Il s’al­lon­gea au milieu, sur le dos, les bras en croix, et il regar­da le pla­fond blanc de l’hô­tel — un pla­fond moderne, banal, en plâtre peint — et il pen­sa que sous ce pla­fond, sous les fon­da­tions de l’A­sia Khi­va Hotel, sous le trot­toir en béton cra­que­lé et le jar­din aux roses défraî­chies, la terre du Kho­rezm était la même terre que celle de l’I­chan-Kala, la même terre allu­viale du del­ta de l’A­mou-Daria, la même terre qui bou­geait la nuit, et qu’en dor­mant dans cette chambre il dor­mait sur le dos de la ville, et que la ville, sous lui, respirait.

Son télé­phone vibra. Un mes­sage de Dilnoza.

Timour a envoyé un mes­sage. Le pre­mier depuis huit mois. Un nom de ville que je ne trouve pas. Ni sur Google, ni sur aucune carte. Mon père dit que c’est le nom d’une ville qui a exis­té au XIIe siècle, dans le Kho­rezm, et qui a été détruite par les Mon­gols. Elle n’existe plus depuis 800 ans.

Mathias relut le mes­sage. Puis il l’ef­fa­ça. Non — il ne l’ef­fa­ça pas. Il le gar­da. Mais il étei­gnit le télé­phone, et la lumière, et il res­ta dans le noir, sur le dos, par­mi les tapis, et il écou­ta la ville respirer.

CHA­PITRE 11 — LE DÉSERT

Le matin du sei­zième jour, ils prirent la route du Karakoum.

C’é­tait l’i­dée de Dil­no­za. Elle avait dit : « Vous avez vu la ville de nuit. Main­te­nant il faut voir ce qu’il y a autour. » Mathias avait accep­té sans dis­cu­ter. Il avait besoin de sor­tir des murs — pas pour fuir, mais pour com­prendre. L’I­chan-Kala, depuis deux semaines, s’é­tait refer­mée sur lui comme un livre dont il ne trou­vait plus la der­nière page, et il avait besoin d’air, de dis­tance, de la ligne d’ho­ri­zon qui man­quait à l’in­té­rieur des murailles.

Dil­no­za avait une Dae­woo Nexia blanche, pous­sié­reuse, cabos­sée, avec un rétro­vi­seur inté­rieur orné d’un cha­pe­let de perles bleues contre le mau­vais œil. Elle condui­sait vite, avec la désin­vol­ture des conduc­teurs d’A­sie cen­trale pour qui le code de la route est une sug­ges­tion poé­tique. La route sor­tait de Khi­va vers le sud, tra­ver­sait la ville nou­velle — blocs sovié­tiques, bazars cou­verts, par­kings de terre bat­tue — puis entrait dans l’oa­sis du Khorezm.

C’é­tait encore vert. Pas le vert du prin­temps — un vert fati­gué, d’au­tomne, avec des jaunes et des bruns qui gagnaient du ter­rain. Les champs de coton avaient été récol­tés ; il res­tait les tiges sèches, héris­sées, comme des ran­gées d’al­lu­mettes brû­lées. Les canaux d’ir­ri­ga­tion qua­drillaient la plaine, char­riant une eau brune et lente. Des mûriers bor­daient la route, leurs feuilles d’or tom­bant une à une dans le silence de midi.

Puis l’oa­sis s’arrêta.

Pas pro­gres­si­ve­ment — bru­ta­le­ment. Un der­nier canal, un der­nier champ, un der­nier arbre, et le désert com­men­çait. Le Kara­koum. Trois cent cin­quante mille kilo­mètres car­rés de sable, de caillou, de buis­sons d’ha­loxy­lon et de rien. La ligne de démar­ca­tion entre le vert et le beige était si nette qu’on aurait pu la tra­cer au couteau.

Dil­no­za arrê­ta la voi­ture au bord de la route, là où le gou­dron cra­que­lé se per­dait dans une piste de sable. Ils descendirent.

Le silence.

Pas le silence de la nuit dans l’I­chan-Kala — un silence habi­té, plein de murs et de pré­sences. Le silence du désert était autre chose. C’é­tait un silence vidé, aspi­ré, un silence qui avait ava­lé tous les sons et qui atten­dait, immense, patient, que quel­qu’un ou quelque chose vienne le rem­plir. Le vent n’exis­tait pas. L’air était immo­bile, sec, si trans­pa­rent que la lumière sem­blait solide — un bloc d’or posé sur la terre.

Mathias mar­cha dans le sable.

Ses pas ne fai­saient presque pas de bruit — un frois­se­ment doux, un chu­cho­te­ment. Le sol était dur sous une couche de sable fin, un mélange de caillou et de pous­sière com­pac­té par des mil­lé­naires de vent et de soleil. Des buis­sons gris, cas­sants, pous­saient par touffes espa­cées. L’ho­ri­zon était plat, abso­lu, sans un arbre, sans une construc­tion, sans une rup­ture — juste la ligne où la terre ren­con­trait le ciel, d’une net­te­té qui fai­sait mal aux yeux.

Khi­va était der­rière lui. À vingt kilo­mètres, peut-être trente. Les mina­rets n’é­taient plus visibles. Les murailles avaient dis­pa­ru. La ville, avec ses colonnes et ses mau­so­lées et ses tapis et ses fan­tômes, était retour­née dans le sol, et il ne res­tait que le désert — le même désert qui était là avant les khans, avant les cara­vanes, avant les murs, avant les pre­mières briques, le désert ori­gi­nel, l’é­ten­due d’a­vant les villes et d’a­près les villes, le lieu où tout com­mence et où tout finit.

Et Mathias com­prit quelque chose.

Il le com­prit debout dans le sable, face au vide, avec le soleil sur les épaules et le Kara­koum devant lui — il com­prit que le vide du désert et le vide des ruelles noc­turnes de Khi­va étaient le même vide. Que la ville, la nuit, quand les tou­ristes par­taient et que les habi­tants dor­maient et que les murs se res­ser­raient et que les ruelles chan­geaient de place, rede­ve­nait ce qu’elle avait tou­jours été — un arran­ge­ment tem­po­raire dans le désert, un nœud dans le sable, un motif de tapis sur le sol du Kara­koum, qui pou­vait se tis­ser et se détis­ser et se retis­ser dans des confi­gu­ra­tions dif­fé­rentes parce que sous les briques et sous les pavés et sous les fon­da­tions, le sable était tou­jours là, et le sable n’a pas de plan.

Les cara­vanes l’a­vaient su. Elles tra­ver­saient le Kara­koum en sui­vant des routes qui n’é­taient pas fixes — le vent effa­çait les traces, les dunes se dépla­çaient, les puits s’en­sa­blaient et réap­pa­rais­saient ailleurs. Les cara­va­niers navi­guaient aux étoiles, et les étoiles elles-mêmes tour­naient au fil des sai­sons, et la route n’é­tait jamais la même deux fois. Khi­va était le der­nier repos avant la tra­ver­sée — le lieu où l’on s’ar­rê­tait, où l’on buvait, où l’on dor­mait. Et peut-être que la ville avait gar­dé cette mémoire — la mémoire du mou­ve­ment, la mémoire du sable — et que ses murs, la nuit, se sou­ve­naient qu’ils avaient été du sable et qu’ils le rede­vien­draient, et que dans cet entre-deux, dans ce moment de flot­te­ment entre la soli­di­té du jour et la flui­di­té de la nuit, les ruelles pou­vaient se recon­fi­gu­rer comme les dunes, et les colonnes pou­vaient migrer comme les étoiles, et le temps pou­vait tra­ver­ser les murs comme le vent tra­verse le sable.

Il prit des pho­tos. Le Canon, cette fois, mais aus­si le Lei­ca — une seule vue, la der­nière de la pel­li­cule. Le désert. L’ho­ri­zon. Le vide. Et dans le viseur, au moment de déclen­cher, il eut le sen­ti­ment — pas la cer­ti­tude, le sen­ti­ment — que le vide n’é­tait pas vide. Qu’il était plein de pas­sages, de traces effa­cées, de routes invi­sibles, et que si l’on pou­vait voir le désert comme Orzou-bibi voyait la soie — avec les doigts, avec la peau, avec la mémoire du corps — on y ver­rait le même laby­rinthe que dans les ruelles de l’I­chan-Kala. Le même « che­min du mar­chand ». Les mêmes lignes bri­sées, les mêmes angles, le même puits au centre.

Dil­no­za était res­tée près de la voi­ture. Quand Mathias revint, elle était assise sur le capot, les jambes pen­dantes, et elle regar­dait l’horizon.

— Mon père dit que Timour est vivant, dit-elle sans pré­am­bule. Il dit que la ville que Timour a nom­mée dans son mes­sage — Gur­gandj, la vieille capi­tale du Kho­rezm — n’existe plus sur aucune carte, mais qu’elle existe encore quelque part. Pas sous terre. Pas dans les livres. Ailleurs.

— Qu’est-ce qu’il veut dire ?

— Je ne sais pas. Il est his­to­rien. Il pense en couches. Pour lui, rien ne dis­pa­raît — les choses se super­posent, comme les strates d’un tell archéo­lo­gique. La ville du XIIe siècle est tou­jours là, sous la ville du XIXe, sous la ville d’au­jourd’­hui. Et par­fois, une couche remonte à la surface.

Mathias regar­da le désert. La sur­face plate, uni­forme, sans pro­fon­deur appa­rente. Et il pen­sa aux tapis — à ces nœuds ser­rés de soie et de laine, empi­lés les uns sur les autres, couche après couche, créant une épais­seur, une den­si­té, un relief, là où l’œil ne voyait qu’une surface.

Ils ren­trèrent à Khi­va en fin d’a­près-midi. La route tra­ver­sait l’oa­sis en sens inverse — les canaux, les mûriers, les champs — et les mina­rets de l’I­chan-Kala réap­pa­rurent à l’ho­ri­zon, fins et ver­ti­caux, comme des aiguilles de pierre plan­tées dans le ciel. Les murailles se des­si­nèrent. La porte sud. L’A­sia Khi­va Hotel. Le trot­toir cra­que­lé. Le jar­din. La pis­cine vide.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214. Les frag­ments de tapis étaient tou­jours sur le sol, là où il les avait lais­sés. Les pho­tos, les sché­mas, le car­net. Tout était en ordre.

Sur la table de nuit, posé au centre, comme dépo­sé par une main soi­gneuse, il y avait un objet qui n’y était pas quand il était parti.

Un petit car­ré de soie. Quinze cen­ti­mètres sur quinze. Un frag­ment de tapis — pas un des frag­ments qu’il avait ache­tés, il les connais­sait tous, il les avait comp­tés. Un nou­veau frag­ment. La soie était d’un ivoire très pâle, presque blanc, et le motif — un seul, au centre — était le « che­min du mar­chand », mais inver­sé. Les lignes bri­sées par­taient du centre vers l’ex­té­rieur, au lieu de conver­ger vers le puits. Comme si le che­min ne menait pas vers la ville, mais en sortait.

Et au centre — là où le puits aurait dû être — il y avait un nœud d’un rouge pro­fond, gre­nat, le rouge de la garance, un seul nœud, plus gros que les autres, comme un point final.

Ou comme un cœur.

Mathias s’as­sit sur le lit, le frag­ment de soie dans les mains, et il le retour­na. Au dos, là où les nœuds for­maient un relief rugueux, quel­qu’un avait tra­cé — avec un fil de soie plus sombre, presque invi­sible — un chiffre.

214.

CHA­PITRE 12 — AU-DES­SUS DE MES CENDRES

La der­nière nuit.

Mathias ne dor­mit pas. Il ne cher­cha pas à dor­mir. Il res­ta dans sa chambre jus­qu’à minuit, assis sur le sol par­mi les tapis et les pho­tos, le frag­ment de soie avec le 214 posé sur son genou, et il atten­dit l’heure qu’il savait être la bonne — non pas minuit, mais cette heure sans nom qui vient après, quand la nuit a fini de tom­ber et com­mence à remon­ter, quand le noir est le plus noir et le silence le plus plein.

À une heure du matin, il se leva. Il prit le Lei­ca. Pas le Canon — le Canon était l’ou­til du tra­vail, l’ins­tru­ment de la pré­ci­sion, l’arme de la dis­tance. Le Lei­ca était autre chose. Le Lei­ca était l’œil nu.

Puis il repo­sa le Lei­ca sur le lit.

Il des­cen­dit sans appa­reil photo.

Le hall de l’A­sia Khi­va Hotel, à une heure du matin, avait atteint son degré ultime de vacui­té. Les lustres en cris­tal brillaient avec l’é­clat triste des objets déco­ra­tifs qui n’ont pas de spec­ta­teurs. Le marbre reflé­tait les pas de Mathias — un reflet inver­sé, un homme à l’en­vers qui mar­chait sous le sol.

Bakh­tiyor était à son poste.

Cette nuit-là, quelque chose était dif­fé­rent. Pas dans la pos­ture — le dos droit, les mains sur le comp­toir, le cahier ouvert. Pas dans le visage — les yeux clairs, le visage mince, l’ex­pres­sion indé­chif­frable. La dif­fé­rence était dans le cahier. Il était ouvert à la der­nière page. La der­nière page était presque pleine — des lignes ser­rées, dans cette écri­ture fine que Mathias n’a­vait jamais pu lire, et en bas de la page, un espace vide. Trois ou quatre lignes. Pas plus.

Mathias s’ar­rê­ta devant le comp­toir. Bakh­tiyor leva les yeux. Ils se regardèrent.

— Je sors, dit Mathias.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Mais cette fois, il fit autre chose — un geste que Mathias ne lui avait jamais vu. Il posa sa main à plat sur le cahier ouvert, les doigts écar­tés, comme pour pro­té­ger ce qui était écrit. Ou comme pour mon­trer qu’il res­tait de la place.

Mathias pous­sa la porte de l’hô­tel et sor­tit dans la nuit.

L’air était froid. Plus froid que les nuits pré­cé­dentes — l’au­tomne avan­çait, le Kara­koum souf­flait un air sec et gla­cé qui sen­tait la pierre et le sel. Les étoiles étaient là, innom­brables, et la lune — décrois­sante main­te­nant, ampu­tée d’un quart — éclai­rait les murailles d’une lumière plus maigre, plus pâle, qui creu­sait les ombres au lieu de les adoucir.

Tosh Dar­vo­za. L’arche sombre. Mathias entra.

L’I­chan-Kala était silen­cieuse. Plus silen­cieuse que toutes les nuits pré­cé­dentes. Pas un chat. Pas un chien. Pas même le vent dans les cré­neaux. Le silence était si par­fait qu’il avait une tex­ture — quelque chose de velou­té, de dense, qui se posait sur la peau comme une brume sèche.

Mathias mar­cha.

Sans plan. Sans iti­né­raire. Sans appa­reil pho­to. Les mains dans les poches, les yeux ouverts. Il mar­cha comme on marche dans un rêve — sans choi­sir les virages, sans comp­ter les pas, en lais­sant les ruelles déci­der pour lui. Un coude à gauche. Un pas­sage voû­té. Une cour inté­rieure qu’il ne connais­sait pas, avec un figuier mort au centre et un bas­sin assé­ché. Un esca­lier de trois marches qui mon­tait vers un che­min de ronde, puis redes­cen­dait de l’autre côté du mur dans une ruelle plus étroite, plus sombre, plus ancienne.

La ville le guidait.

Il n’a­vait plus peur. Ce qui avait été, les pre­miers jours, une irri­ta­tion du réel — l’a­no­ma­lie des pho­tos, le glis­se­ment des ruelles, l’in­quié­tude de l’es­prit ration­nel devant ce qui ne tenait pas — s’é­tait trans­for­mé en autre chose. Pas en accep­ta­tion — Mathias n’ac­cep­tait rien, il n’é­tait pas fait pour accep­ter. Mais en atten­tion. Une atten­tion sans filtre, sans cadre, sans objec­tif — l’at­ten­tion nue de quel­qu’un qui a posé son appa­reil pho­to et qui regarde avec ses yeux, avec son corps, avec ses mains vides.

Les mains vides. Pour la pre­mière fois depuis qu’il pho­to­gra­phiait — depuis vingt ans, depuis le pre­mier boî­tier offert par son père quand il avait dix-huit ans —, ses mains étaient vides. Pas de boî­tier, pas d’ob­jec­tif, pas de cour­roie, pas de tré­pied. Rien entre lui et le monde. Rien entre ses yeux et les murs. L’ab­sence de l’ap­pa­reil était phy­sique — un manque, un dés­équi­libre, comme un bras ampu­té — et en même temps une libé­ra­tion, une légè­re­té, une nudi­té qui le ren­dait vul­né­rable et vivant.

Il pas­sa devant le Kal­ta Minor. Le mina­ret tron­qué, dans la lumière de la lune décrois­sante, était un cylindre d’ombre et de faïence, ses bandes tur­quoise réduites à des stries grises sur un fond noir. Inache­vé. Inter­rom­pu. Le khan qui l’a­vait com­man­dé était mort avant la fin, et le mina­ret était res­té là, mas­sif et incom­plet, comme une phrase sans point final. Comme un livre dont la der­nière page est arrachée.

On ne finit jamais rien. On s’arrête.

La voix de son père. La seule phrase dont il se souvenait.

Mathias conti­nua. Il tra­ver­sa une zone de la ville qu’il n’a­vait jamais vue — ni de jour ni de nuit — une suc­ces­sion de cours inté­rieures reliées par des pas­sages si étroits qu’il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre les murs de brique. Les murs étaient tièdes. La brique, qui aurait dû être froide à cette heure et à cette sai­son, était tiède sous ses doigts — pas chaude, tiède, de la tié­deur d’un corps qui vient de se lever, de la tié­deur d’un bois que quel­qu’un a tou­ché juste avant.

Il débou­cha devant le mau­so­lée de Pah­la­von Mahmud.

La cou­pole tur­quoise, dans la lumière maigre de la lune ampu­tée, était une masse sombre cou­ron­née d’un éclat de métal — le som­met doré, le seul point de lumière dans tout le com­plexe funé­raire. La cour inté­rieure était bai­gnée d’ombre. L’arbre, le puits, les cel­lules — tout était noir. Mais la porte du mau­so­lée était ouverte.

Pas entrou­verte. Ouverte. Les deux bat­tants de bois sculp­té écar­tés contre le mur, comme deux mains ouvertes, et der­rière eux la gueule sombre de l’in­té­rieur — le kha­na­qah, la salle de prière, le sar­co­phage de Pah­la­von Mahmud.

Mathias avan­ça.

Il fran­chit le seuil. La porte ne se refer­ma pas der­rière lui. L’in­té­rieur était noir — noir total, sans la moindre lumière, les fenêtres hautes et étroites ne lais­sant pas­ser ni lune ni étoiles. Le sol sous ses pieds était de la terre bat­tue — pas du car­re­lage, pas des dalles, de la terre — et l’o­deur qui mon­tait n’é­tait pas celle de la majo­lique et de la céra­mique émaillée mais celle d’un ate­lier. Cuir. Colle. Four­rure. L’o­deur d’un lieu de tra­vail, d’un lieu de mains.

Puis la lumière vint.

Pas d’un coup — pro­gres­si­ve­ment, comme une aube inté­rieure. Les murs se révé­lèrent dans un bleu lent, émer­geant de l’obs­cu­ri­té fibre par fibre, et Mathias vit la majo­lique — les motifs flo­raux, les entre­lacs, les car­touches de cal­li­gra­phie per­sane — et il vit que les motifs bou­geaient. Pas au sens propre — les fleurs ne se dépla­çaient pas, les ara­besques ne ram­paient pas sur le mur. Mais dans la lumière qui mon­tait, les reliefs de la céra­mique chan­geaient d’ombre, et les ombres redes­si­naient les motifs, et les motifs racon­taient autre chose que ce qu’ils racon­taient de jour — pas des orne­ments, pas des déco­ra­tions, mais des visages, des mains, des gestes, des scènes entières qui vivaient dans le bleu comme des pois­sons dans l’eau.

Il vit des mains qui cou­saient de la four­rure. Des mains larges, pré­cises, qui pas­saient l’ai­guille dans le cuir avec la même patience que les mains d’Or­zou-bibi sur la soie, la même exac­ti­tude que les mains de son père sur le maro­quin. Il vit un homme — pas l’homme au man­teau, un autre, plus jeune, les épaules nues, les bras cou­verts de pous­sière — qui lut­tait, les pieds plan­tés dans le sable, les mains cher­chant la prise, le corps arc-bou­té contre un adver­saire invi­sible. Il vit un visage pen­ché sur un par­che­min, une plume trem­pée dans l’encre, des mots qui nais­saient en per­san sous les doigts — des rubai, des qua­trains, des poèmes qui par­laient du vent et du sable et de la mémoire et de la trace que laissent les mains après que les mains ont disparu.

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Mathias se tenait debout au centre du mau­so­lée, les bras le long du corps, les mains vides, et il regar­dait les murs bleus lui racon­ter la vie d’un homme mort sept cents ans plus tôt — un homme qui avait cou­su des four­rures et écrit des poèmes et lut­té à mains nues et qui avait été enter­ré dans son propre ate­lier, et dont les mots étaient encore là, ins­crits dans la céra­mique, vivants dans le bleu.

Et il pen­sa à son père.

Non — il ne pen­sa pas à son père. Il le vit. Pas dans les murs, pas dans la majo­lique — en lui-même, dans cet endroit entre le ster­num et la gorge où les choses muettes se logent. Il vit l’a­te­lier du Lot, la fenêtre, le pru­nier, les mains sur le cuir. Il vit le silence qui n’é­tait pas une absence de parole mais un lan­gage, le lan­gage des gestes, le lan­gage de la matière, le lan­gage de ceux qui tra­vaillent de leurs mains et qui n’ont pas besoin de mots parce que le tra­vail est le mot.

Et il com­prit — debout dans le mau­so­lée de Pah­la­von Mah­mud, au cœur de l’I­chan-Kala, au cœur de la nuit, sans appa­reil pho­to — il com­prit que son père et le four­reur de Khi­va étaient le même homme. Pas la même per­sonne — le même homme. Le même geste, la même patience, le même silence, la même ques­tion posée à la matière : sera-t-on sou­ve­nu ? Et la matière répon­dait — le cuir répon­dait, la soie répon­dait, la brique répon­dait, la céra­mique répon­dait — oui, le geste reste, la main reste, le nœud dans la soie et le point dans le cuir et le mot dans la terre, tout ça reste, au-des­sus des cendres.

Mathias ne sut pas com­bien de temps il res­ta dans le mau­so­lée. La lumière bleue mon­ta, attei­gnit une inten­si­té qui n’a­vait rien de lunaire — un bleu pur, un bleu de fond de mer, un bleu de rêve — puis redes­cen­dit, len­te­ment, et l’obs­cu­ri­té revint, et il se retrou­va dans le noir, debout, les mains vides, et quelque chose en lui avait changé.

Il sor­tit.

La cour inté­rieure était bai­gnée de lune. La porte du mau­so­lée était fer­mée der­rière lui — il ne l’a­vait pas enten­due se fer­mer. L’arbre, le puits, les cel­lules. Tout était en place. Le silence était là, velou­té, dense, mais dif­fé­rent — un silence d’a­près, un silence qui avait dit ce qu’il avait à dire.

Mathias tra­ver­sa l’I­chan-Kala pour la der­nière fois. Il ne se pres­sa pas. Il mar­cha dans les ruelles en tou­chant les murs du bout des doigts — les murs tièdes, les briques vivantes, les portes sculp­tées. Il pas­sa devant la mos­quée Juma sans y entrer. Il pas­sa devant l’a­te­lier d’Or­zou-bibi — la porte était fer­mée, les métiers à tis­ser silen­cieux, la soie endor­mie. Il pas­sa devant la méder­sa Sher­ga­zi Khan — « j’ac­cepte la mort des mains d’es­claves » — et il pen­sa aux cinq mille Per­sans qui avaient construit ce lieu et qui l’a­vaient ensuite lavé du sang de leur maître, et que les murs s’en sou­ve­naient, et que la nuit les murs se le racon­taient entre eux.

Il sor­tit par Tosh Darvoza.

L’A­sia Khi­va Hotel. Le jar­din. La porte. Le hall. Les lustres.

Bakh­tiyor.

Le récep­tion­niste de nuit était debout — pas assis sur son tabou­ret, debout, der­rière le comp­toir, le cahier fer­mé devant lui. Fer­mé. Pour la pre­mière fois depuis que Mathias le voyait, le cahier était fermé.

Bakh­tiyor le regar­da. Mathias le regarda.

— C’est fini ? deman­da Mathias.

Bakh­tiyor ne répon­dit pas. Il prit le cahier — un cahier ordi­naire, à cou­ver­ture car­ton­née, du genre qu’on achète dans les pape­te­ries de bazar — et le posa sur le comp­toir, du côté de Mathias. Un geste simple, pré­cis, définitif.

Mathias prit le cahier. Il était lourd. Plus lourd qu’un cahier de cette taille n’au­rait dû l’être. Il l’ou­vrit à la pre­mière page.

L’é­cri­ture était fine, ser­rée, en carac­tères ouz­beks — l’al­pha­bet latin adop­té par l’Ouz­bé­kis­tan après l’in­dé­pen­dance — et Mathias ne pou­vait pas lire les mots, mais il pou­vait lire la forme — les dates, les heures, les chiffres de chambres qui reve­naient, les tirets qui sépa­raient les entrées. C’é­tait un registre. Le registre de Bakh­tiyor. Le jour­nal de bord du récep­tion­niste de nuit.

Il feuille­ta. Des dizaines de pages. Des cen­taines d’en­trées. Des nuits et des nuits de notes, d’ob­ser­va­tions, de quelque chose que quel­qu’un avait regar­dé et consi­gné avec la patience d’un astro­nome notant le mou­ve­ment des étoiles.

Il refer­ma le cahier. Le posa contre sa poitrine.

— Mer­ci, dit-il.

Bakh­tiyor incli­na la tête. Puis il fit quelque chose d’i­nat­ten­du — il sou­rit. Un sou­rire mince, bref, presque invi­sible, le pre­mier sou­rire que Mathias lui voyait, et dans ce sou­rire il y avait tout ce que Bakh­tiyor n’a­vait jamais dit — qu’il savait, qu’il avait tou­jours su, que la ville bou­geait la nuit et que les murs se res­sou­ve­naient et que les ruelles chan­geaient de place, et qu’il le notait, nuit après nuit, non pas pour com­prendre mais pour témoi­gner, parce que quel­qu’un devait témoi­gner, et que c’é­tait son rôle, le rôle du récep­tion­niste de nuit, le gar­dien du seuil entre l’hô­tel et la ville, entre le jour et la nuit, entre le monde des vivants et le monde de tout le reste.

Mathias mon­ta dans sa chambre 214 pour la der­nière fois. Il fit ses valises. Les boî­tiers Canon, les objec­tifs, le tré­pied, les cartes mémoire. Les frag­ments de tapis — soi­gneu­se­ment rou­lés, enve­lop­pés dans du papier de soie ache­té au bazar. Le petit car­ré de soie au 214 bro­dé au dos. Et le cahier de Bakh­tiyor, glis­sé entre deux pulls, pro­té­gé comme un manuscrit.

Le matin vint. L’or ram­pant sur la plaine, les murailles pas­sant du gris au fauve, le ciel blanc puis bleu. Mathias des­cen­dit ses valises. La récep­tion­niste de jour — la femme ronde aux che­veux auburn — lui fit signer la note avec la même len­teur litur­gique que le jour de son arri­vée. Bakh­tiyor n’é­tait plus là. Son tabou­ret était vide. Le comp­toir était nu.

Dil­no­za l’at­ten­dait dehors, dans la Dae­woo Nexia blanche. Elle l’emmena à l’aé­ro­port d’Our­guentch. Le tra­jet dura trente-cinq minutes — la même route, la même plaine, les mêmes champs de coton et les mêmes canaux. Ils ne par­lèrent presque pas.

— Vous revien­drez, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Je ne sais pas.

— Vous reviendrez.

À l’aé­ro­port, devant le bâti­ment bleu pas­tel, Mathias posa ses valises et se retour­na. Vers le sud. Vers Khi­va. Les mina­rets n’é­taient pas visibles à cette dis­tance, mais il savait qu’ils étaient là — le Kal­ta Minor, l’Is­lam Khod­ja, les cou­poles, les murailles. Tout le laby­rinthe de brique et de terre crue, ser­ré dans ses murs comme un cœur dans sa cage thoracique.

Il leva son télé­phone et prit une pho­to par la vitre de la salle d’embarquement. Pas le Lei­ca, pas le Canon — le télé­phone, l’ap­pa­reil de rien, l’ap­pa­reil de tout le monde. La plaine, la route, l’ho­ri­zon. L’i­mage serait médiocre, sur­ex­po­sée, banale.

Il ne la regar­da pas tout de suite.

L’a­vion décol­la vers Tachkent à onze heures. L’I­lyu­shin brin­que­ba­lant, les rideaux aux hublots. Le voi­sin qui dor­mait. Le Kho­rezm qui rape­tis­sait sous les ailes — les canaux, les champs, l’oa­sis, puis le beige du Kara­koum, l’im­men­si­té, le rien.

C’est dans l’a­vion qu’il regar­da la photo.

La plaine. La route. L’ho­ri­zon. Tout était là, nor­mal, banal, sur­ex­po­sé. Mais au centre de l’i­mage — là où la route dis­pa­rais­sait dans la cha­leur et le loin­tain — quelque chose n’al­lait pas. L’angle. La pers­pec­tive. La route ne fuyait pas vers l’ho­ri­zon — elle fuyait vers le bas, comme si le sol s’ou­vrait, et dans cette ouver­ture, dans ce trou de lumière et de pous­sière, on voyait — pas net­te­ment, pas en détail, mais on voyait — des murs. Des murs de brique. Des cré­neaux. Un mina­ret tron­qué cou­vert de faïence tur­quoise. Et une ruelle, étroite, pro­fonde, vue du des­sus, comme si l’ob­jec­tif du télé­phone avait tra­ver­sé trente kilo­mètres de plaine et les murailles et le ciel pour plon­ger au cœur de l’Ichan-Kala.

Et dans la ruelle, une sil­houette. De dos. Un homme qui mar­chait, les mains dans les poches, sans appa­reil pho­to, sans bagage. Un homme qui mar­chait dans une ruelle qui n’exis­tait sur aucune carte. Un homme qui res­sem­blait à Mathias.

Mathias regar­da la pho­to long­temps. Puis il regar­da par le hublot. Le Kara­koum s’é­ten­dait en des­sous — beige, plat, infi­ni. Quelque part dans ce vide, Khi­va respirait.

Il ran­gea le télé­phone. Ouvrit le cahier de Bakh­tiyor. Les pages d’é­cri­ture fine, ser­rée, en carac­tères qu’il ne savait pas lire. Il feuille­ta jus­qu’à la der­nière page — celle qu’il avait vue la veille, presque pleine, avec l’es­pace vide en bas.

L’es­pace n’é­tait plus vide.

Trois lignes avaient été ajou­tées. La der­nière entrée. L’é­cri­ture de Bakh­tiyor — fine, ser­rée, régu­lière. Et à la fin de la troi­sième ligne, un mot que Mathias recon­nut, parce que c’é­tait un nom propre et que les noms propres se lisent dans toutes les langues :

Erlin­ger.

Sui­vi d’un chiffre :

214.

Et d’une phrase, la der­nière, qu’il ne pou­vait pas lire, dont il ne connais­sait pas les mots, mais dont il devi­nait le sens — parce qu’il l’a­vait lu sur les murs du mau­so­lée, dans la majo­lique bleue, dans les lettres per­sanes enla­cées aux fleurs, et que la ques­tion n’a­vait pas besoin de traduction :

Sera-t-on sou­ve­nu au-des­sus de mes cendres ?

Mathias fer­ma le cahier. L’a­vion tra­ver­sait le ciel. En des­sous, le désert. Et quelque part dans le désert, une ville qui bou­geait la nuit, dont les murs se sou­ve­naient, dont les tapis des­si­naient les che­mins, et dont un récep­tion­niste de nuit, assis sur un tabou­ret, le dos très droit, notait tout dans un cahier — nuit après nuit, mot après mot, nœud après nœud — pour que rien ne soit oublié.

Au-des­sus des cendres.

FIN

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