Saison humide — Première partie
Saison
humide
Saison humide
Première partie
Villa Santi — Luang Prabang
PREMIÈRE PARTIE — L’ARRIVÉE
Le choc de la lenteur
CHAPITRE 1
Ils avaient couru. Pendant des mois ils avaient couru et c’était devenu si naturel, cette course, que leurs corps ne savaient plus distinguer la fatigue de la vie elle-même. Soan avait bouclé trois projets en cinq semaines, quelque chose dans l’urbanisme ou l’architecture numérique, il ne savait plus très bien, les projets se chevauchaient comme des vagues sales. Yara traduisait des contrats pour un cabinet d’avocats international, l’arabe, le français, l’anglais, dans un cycle sans fin, les mots des autres lui traversaient la tête sans jamais s’arrêter. Ils mangeaient debout dans la cuisine de l’appartement de Montreuil, l’un partait quand l’autre arrivait, ils s’embrassaient dans le couloir entre deux portes.
Puis un matin de mai, un dimanche — un vrai dimanche, un dimanche sans écrans — Yara avait dit : Je veux qu’on parte loin et longtemps.
Et Soan avait dit oui avant de savoir où.
C’est elle qui avait trouvé la Villa Santi sur une photo. Un balcon vert, des volets coloniaux, un frangipanier dont les branches touchaient la balustrade. Derrière, quelque chose de flou — un temple, une colline, un ciel trop grand. Elle avait montré la photo à Soan qui avait dit : Ça ressemble à un endroit où le temps n’existe pas. Et elle avait répondu : Justement.
Six semaines. Ils avaient négocié six semaines. Congé sans solde pour elle. Arrangement bancal pour lui, une sorte de disponibilité qu’on n’accorde qu’à ceux qui n’en ont jamais demandé. Six semaines, c’était indécent. C’était parfait.
L’aéroport Charles-de-Gaulle sentait le néon et le café froid. Le terminal E, celui des destinations lointaines, avait cette lumière blanche qui donne à tout le monde le teint d’un lendemain de garde. Soan portait les deux sacs, un sur chaque épaule, et Yara tenait les passeports entre ses doigts comme on tient un jeu de cartes. Ils avaient fait la queue, présenté leurs visages à la machine, traversé les contrôles. Autour d’eux des familles avec des enfants rouges de fatigue, des hommes d’affaires branchés à leurs téléphones comme à des perfusions, des couples âgés en tenue de randonnée qui partaient probablement au Népal ou au Vietnam.
Eux ne ressemblaient à rien de particulier. Lui, brun, mince, une mâchoire légèrement de travers qui donnait à son visage quelque chose de mobile, d’inachevé. Elle, plus petite, les cheveux très noirs et très épais remontés en un chignon approximatif, la peau couleur de miel brûlé, des yeux qui semblaient toujours amusés par quelque chose que les autres n’avaient pas vu. Ils avaient l’air de ce qu’ils étaient : deux personnes qui s’aiment et qui sont fatiguées.
L’escale à Bangkok fut une parenthèse de néons et de nouilles. Trois heures dans un terminal climatisé à vingt degrés, les corps encore réglés sur l’heure de Paris, les yeux secs. Soan dormit quinze minutes sur l’épaule de Yara, debout dans la queue d’embarquement pour Luang Prabang, et elle le laissa faire, sentant le poids tiède de sa tête contre son cou comme une chose précieuse.
Le petit avion pour Luang Prabang était un ATR à hélices qui tremblait au décollage comme un animal nerveux. Il y avait peut-être quarante sièges, occupés à moitié. Un couple de Japonais très âgés, un moine en robe safran qui lisait quelque chose sur un téléphone, trois routards australiens aux pieds terreux. L’avion prit de l’altitude et soudain, par le hublot, le monde changea.
Les montagnes.
Yara pressa son front contre la vitre et Soan se pencha par-dessus son épaule. En bas, une infinité de montagnes vertes, rondes, couvertes de jungle, sans route, sans village, sans rien. Un vert qu’ils n’avaient jamais vu — un vert gorgé d’eau, presque noir par endroits, traversé de traînées de brume blanche qui s’accrochaient aux sommets comme de la ouate. Pas un vert de carte postale, pas un vert décoratif. Un vert vivant, un vert qui respirait, un vert qui avait l’air de pouvoir vous avaler.
Le Mékong apparut. Un immense ruban brun qui serpentait entre les collines, paresseux, large, avec des bancs de sable ocre et des pirogues minuscules qu’on devinait à peine. Le fleuve ne se pressait pas. Il coulait avec une lenteur souveraine, comme s’il avait tout le temps du monde, et quelque chose dans cette lenteur donna envie à Soan de pleurer, sans qu’il sache pourquoi.
L’atterrissage fut doux. La piste de l’aéroport de Luang Prabang ressemblait à une allée de jardin posée entre deux collines. Quand ils descendirent de l’avion, la chaleur les frappa. Pas la chaleur sèche du Maghreb que Yara connaissait, pas la canicule minérale de Paris en août. Autre chose. Une chaleur humide, épaisse, parfumée, qui entrait dans la bouche et dans les poumons comme une matière. L’air sentait la terre mouillée, le jasmin, le kérosène, et quelque chose de plus profond qu’ils ne sauraient jamais nommer — l’odeur du tropique, l’odeur de la vie qui pousse sans permission.
L’aéroport était une maison. Un seul bâtiment bas, un toit pointu, un tapis roulant antique sur lequel les sacs tournaient avec une langueur presque comique. Le douanier tamponna leurs passeports sans les regarder, avec le geste lent d’un homme qui a toute l’éternité devant lui.
Dehors, un tuk-tuk les attendait. Le chauffeur, un homme mince au sourire immense, prit leurs sacs sans rien dire et les installa à l’arrière d’une sorte de carriole motorisée, ouverte sur les côtés, dont le moteur faisait un bruit de machine à coudre. Ils roulèrent.
La route était bordée de palmiers et de maisons en bois sur pilotis. Des enfants jouaient dans la poussière rouge. Un buffle traversa la route avec la même indifférence majestueuse que le Mékong. Yara attrapa la main de Soan et la serra, fort, et il sentit dans cette pression tout ce qu’elle ne disait pas : On est là. On a bien fait. On est là.
Puis la ville apparut. Ou plutôt elle ne parut pas — elle se glissa autour d’eux, sans transition. Les maisons de bois devinrent des maisons coloniales, les temples surgirent entre les bougainvilliers, dorés, silencieux, avec leurs toits à plusieurs étages qui tombaient en cascade comme des jupes. La rue Sakkaline — la colonne vertébrale de la ville — était étroite, bordée de villas françaises délavées et de monastères. Pas un bruit de klaxon. Pas un cri. Le tuk-tuk faisait plus de bruit que toute la ville réunie.
La Villa Santi était là, sur la droite. Ils la reconnurent avant de la voir — c’était la photo de Yara, exactement, le balcon vert, les volets, le frangipanier. Mais en vrai c’était autre chose. En vrai la villa avait une présence, une densité, comme certains visages qu’on croise dans la rue et dont on sait immédiatement qu’ils ont vécu plus que les autres. Les murs blancs étaient légèrement jaunes par endroits, comme brunis par un siècle de moussons. Les boiseries de teck étaient sombres et luisantes. La porte d’entrée était ouverte — elle était toujours ouverte, ils l’apprendraient plus tard — et de l’intérieur venait une odeur de citronnelle, de bois ciré et de riz cuit.
Une femme les accueillit. Petite, mince, la cinquantaine peut-être, un visage lisse et calme comme un lac. Elle joignit les mains devant sa poitrine — le nop, le salut lao — et inclina légèrement la tête. Elle ne dit presque rien. Elle leur tendit une serviette humide et froide, un verre de jus de fruits qu’ils ne reconnurent pas — sucré, rosé, avec une pointe d’acidité qui réveillait la langue — et les conduisit à l’étage par un escalier de teck qui craquait sous leurs pas.
La chambre.
Yara entra la première et s’arrêta au milieu de la pièce. Le sol était en bois sombre. Les murs étaient blancs. Un lit immense, recouvert d’un couvre-lit en soie couleur ivoire, trônait sous une moustiquaire qui pendait du plafond comme un nuage de tulle. Un ventilateur tournait au-dessus avec un cliquetis régulier, doux, qui deviendrait le métronome de leurs nuits. Les volets verts étaient entrouverts et par la fente on voyait la rue, un bout de temple, la cime d’un arbre. La lumière qui entrait était tamisée, chaude, dorée par le filtre des persiennes.
Soan posa les sacs. Yara s’assit sur le lit, puis s’allongea, et le couvre-lit de soie fit sous son corps un bruit de froissement qui ressemblait à un soupir. Elle ferma les yeux.
— On est là, dit-elle.
Soan s’allongea à côté d’elle. Le matelas était ferme, le tissu frais sur leurs peaux moites. Le ventilateur tournait. Dehors, un oiseau — un oiseau inconnu, au chant liquide et long — dit quelque chose qu’ils ne comprirent pas. Puis plus rien.
Ils s’endormirent.
Quand Soan ouvrit les yeux, il ne savait plus quelle heure il était, ni quel jour, ni dans quel pays. La lumière avait changé. Les volets découpaient sur le mur d’en face des lames d’or rouge — le soleil se couchait. Yara dormait encore, sur le ventre, un bras pendant hors du lit, la bouche légèrement ouverte, les cheveux défaits sur l’oreiller. Il la regarda. Longtemps. Avec cette attention qu’on n’a jamais quand la vie va vite. Il regarda la courbe de son épaule, la ligne de sa nuque, le duvet sombre à la base de ses reins, la plante rose de son pied droit.
Il pensa : Je la vois.
Il ne l’avait pas vue — pas comme ça, pas avec cette netteté, cette lenteur — depuis des mois. Peut-être plus. Le quotidien avait fait son travail d’usure, non pas sur l’amour, l’amour était intact, mais sur le regard. On cesse de regarder ceux qu’on aime. On les longe. On les frôle. On les devine. Mais les regarder, vraiment, comme on regarde un paysage ou une œuvre d’art, en prenant le temps de ne rien comprendre et de tout recevoir — ça, on ne le fait plus.
Il tendit la main et toucha, du bout de l’index, la cheville de Yara. Elle bougea dans son sommeil, un frémissement, comme un chat. Dehors, la lumière rouge virait au mauve. Le ventilateur tournait. L’oiseau inconnu chanta encore, une seule note, longue, qui resta suspendue dans l’air comme une question sans réponse.
CHAPITRE 2
Ils se réveillèrent à trois heures du matin. Le décalage horaire avait ses propres lois, son propre calendrier — il vous tirait du sommeil au milieu de la nuit avec une netteté cruelle, comme si quelqu’un avait allumé toutes les lumières d’un coup. Soan ouvrit les yeux dans le noir complet et sut immédiatement qu’il ne se rendormirait pas. À côté de lui, Yara respirait les yeux ouverts.
— Tu dors ? murmura-t-il.
— Non.
Ils restèrent un moment sans bouger, allongés dans l’obscurité. La chambre était différente la nuit — plus vaste, plus ancienne, comme si les murs reculaient dans le noir pour laisser entrer des présences qu’on ne voyait pas le jour. Le ventilateur découpait l’air en tranches régulières. Quelque part dans la villa, une horloge sonnait des heures qui ne correspondaient à rien.
— Il fait chaud, dit Yara.
Il faisait chaud. Pas la chaleur du jour, solaire et franche, mais une chaleur nocturne, moite, intime, qui collait les draps à la peau comme un autre corps. La moustiquaire les enfermait dans une bulle de tulle blanc, un cocon suspendu hors du temps. Yara se tourna vers Soan. Dans le noir, il ne voyait pas son visage — il sentait son souffle, l’odeur de sa peau mêlée à celle du jasmin qui montait du jardin par les volets entrouverts.
Elle posa la main sur son ventre. Pas un geste de désir — pas encore. Un geste de reconnaissance. Tu es là. Je suis là. Nous sommes à l’autre bout du monde dans une villa qui sent la citronnelle et le teck, et il est trois heures du matin, et rien ne presse, rien n’a jamais aussi peu pressé.
Il prit sa main et la porta à sa bouche. Il embrassa ses doigts un par un, lentement, comme on épelle un mot dans une langue qu’on redécouvre. Le pouce, l’index, le majeur — chaque doigt avait un goût différent, sel, savon, et quelque chose de plus profond qu’il associait à elle seule, une saveur qu’il n’avait pas de mot pour décrire. L’annulaire. L’auriculaire. Yara rit dans le noir, un rire très bas, presque inaudible, qui venait du ventre.
Ils firent l’amour dans la lenteur de l’insomnie. Pas comme à Paris, où l’amour était souvent une parenthèse volée entre le dîner et la fatigue, rapide, bon, mais bousculé. Pas comme ça. Ici, dans cette chambre inconnue, sous la moustiquaire, dans la chaleur poisseuse de la nuit laotienne, quelque chose d’autre se produisit. Ils prirent le temps. Un temps insensé, un temps dont ils ne disposaient jamais, un temps qui n’existait que parce qu’il n’y avait aucune raison de se presser — ni réveil à régler, ni métro à prendre, ni journée à préparer.
Yara embrassa le creux de l’épaule de Soan, là où la peau est fine et légèrement salée. Soan suivit du bout des lèvres la ligne de sa clavicule jusqu’au sternum. Chaque geste appelait le suivant avec la logique douce d’une rivière qui descend. Le ventilateur tournait au-dessus d’eux et par moments l’air brassé séchait la sueur sur leurs peaux, un frisson bref, délicieux, avant que la chaleur ne reprenne le dessus.
Quand tout fut fini ils restèrent emmêlés, les jambes enroulées, le souffle court, et la moustiquaire formait autour d’eux un dôme blanc qui bougeait imperceptiblement, comme la voile d’un bateau immobile.
Yara dit quelque chose en arabe que Soan ne comprit pas. Elle faisait ça parfois — laisser échapper un mot dans sa langue d’avant, sa langue d’enfance, quand l’émotion dépassait le français. Il ne demandait jamais de traduction. Il aimait que quelque chose lui échappe. Il aimait que Yara soit aussi un pays qu’il ne parlerait jamais complètement.
— Quelle heure il est ? demanda-t-elle.
— Aucune idée.
— Bien.
Ils se levèrent vers cinq heures, quand le noir commença à virer au gris. Le corps avait des envies étranges — soif, faim, mouvement. Soan enfila un short et descendit pieds nus l’escalier de teck. Chaque marche grinçait sous son poids, un grincement particulier, un son différent, comme si l’escalier était un instrument de musique qu’on apprend à jouer avec les pieds. En bas, le hall de la villa était plongé dans une pénombre tiède. Les meubles en bois sombre brillaient faiblement. Un chat roux dormait sur un fauteuil en rotin, sa queue pendant dans le vide comme un point d’interrogation.
Il trouva de l’eau dans un grand récipient en terre cuite, près du comptoir de la réception. L’eau était fraîche, un miracle dans cette chaleur. Il remonta avec deux verres et trouva Yara debout sur le balcon, en culotte et débardeur, les cheveux défaits sur ses épaules.
— Viens voir, souffla-t-elle.
Il posa les verres et s’approcha. La rue Sakkaline était vide, lavée par une pluie dont ils n’avaient rien entendu. Le bitume luisait. L’air sentait la terre et la fleur de lotus. Et au bout de la rue, dans la lumière grise de l’aube, une file de silhouettes orange avançait en silence.
Les moines.
Ils arrivaient du Wat Xieng Thong, ou peut-être du Wat Sen, ou de l’un des trente temples qui parsemaient la ville comme des éclats d’or — Soan et Yara ne le savaient pas encore, ne distinguaient pas encore un temple d’un autre, un monastère d’une pagode, un bouddha d’un bodhisattva. Ils ne savaient rien. Ils voyaient.
Les moines marchaient pieds nus sur le bitume mouillé. Ils avançaient en file indienne, le plus âgé devant, le plus jeune derrière — et certains étaient très jeunes, douze ou treize ans peut-être, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour leurs corps d’enfants. Chacun portait un bol en métal, rond, lisse, ouvert. Ils ne regardaient pas devant eux. Ils ne regardaient nulle part. Leurs yeux étaient baissés, tournés vers un point intérieur que personne d’autre ne pouvait voir.
Le long de la rue, des femmes s’étaient agenouillées. Des femmes lao, d’âges divers, accroupies sur des nattes ou directement sur le trottoir, avec devant elles des paniers de riz gluant, du sticky rice qu’elles avaient cuit avant l’aube. Quand un moine passait devant elles, elles prenaient une poignée de riz — à mains nues, avec une précision douce, une grâce — et la déposaient dans le bol sans le toucher. Le moine ne remerciait pas. La femme ne levait pas les yeux. Il n’y avait aucun échange, aucune parole, aucun sourire. Et pourtant quelque chose passait entre eux — quelque chose d’immense et de silencieux, un courant souterrain de vénération et de don qui n’avait pas besoin de mots.
Le tak bat. L’aumône du matin. Le geste le plus ancien de Luang Prabang, répété chaque jour depuis des siècles, chaque matin sans exception, qu’il pleuve ou non, que la guerre gronde ou non, que les rois règnent ou que les communistes abolissent la monarchie. Chaque matin.
Yara posa les deux mains sur la balustrade du balcon et regarda. Elle ne bougeait plus. Soan vit que ses yeux brillaient — pas de larmes, pas exactement, mais d’une émotion qu’il connaissait chez elle, cette façon qu’elle avait d’être traversée par les choses, de les laisser entrer en elle sans résistance.
— C’est quoi ? murmura-t-elle.
— Je ne sais pas.
Les moines passèrent sous leur balcon. Le froissement de leurs pieds nus sur le sol mouillé était le seul bruit. L’un d’eux — un adolescent, seize ans peut-être, le visage lisse et beau comme un dessin — leva brièvement les yeux vers le balcon. Son regard croisa celui de Yara. Une seconde. Moins qu’une seconde. Puis il baissa les yeux et continua de marcher, et son bol était plein de riz.
La procession s’éloigna dans la brume de l’aube. Les femmes se relevèrent, plièrent leurs nattes, reprirent leurs paniers et rentrèrent chez elles. La rue Sakkaline redevint vide. Un coq chanta quelque part derrière les temples. La lumière changea — le gris devint rosé, puis doré, et les toits des monastères s’allumèrent un par un, comme des flammes.
Soan et Yara restèrent sur le balcon. Ils burent l’eau qu’il avait montée. Ils ne dirent rien pendant longtemps. Ce qu’ils venaient de voir ne demandait pas de commentaire, pas d’analyse, pas de photo. Ça demandait simplement d’avoir été là, les pieds nus sur le carrelage du balcon, le corps encore chaud de l’autre, à regarder des hommes en robe orange recevoir du riz de femmes agenouillées, en silence, dans la lumière naissante d’un monde dont ils ne savaient rien.
Yara posa sa tête contre l’épaule de Soan. Il sentit le poids de ses cheveux contre sa clavicule, l’odeur de sueur et de sommeil, et par-dessous, plus profonde, cette odeur qui n’appartenait qu’à elle — quelque chose de chaud, de boisé, d’un peu sucré, comme l’intérieur d’un fruit mûr. Il ferma les yeux.
— On a six semaines, dit-elle.
— On a six semaines, répéta-t-il.
Le mot semblait extraordinaire. Six semaines. Quarante-deux jours. Un millier d’heures. Ils avaient l’habitude de compter en minutes — les minutes de retard dans le métro, les minutes entre deux rendez-vous, les minutes qu’on grappille le matin avant que le réveil ne sonne une deuxième fois. Et soudain, on leur donnait des semaines. C’était comme recevoir un pays entier en cadeau, avec ses vallées, ses rivières, ses forêts — et ne pas savoir par où commencer.
— On commence par le petit-déjeuner, dit Soan.
Yara rit. Ce rire qu’elle avait, un rire qui montait de quelque part de profond, de rond, un rire qui ne moquait rien et qui embrassait tout.
Ils descendirent.
Le petit-déjeuner était servi dans le restaurant au rez-de-chaussée de la villa, une salle ouverte sur le jardin, avec des tables en teck et des nappes blanches. La lumière du matin entrait par les grandes portes-fenêtres et dorait tout — les verres, les assiettes, la peau de leurs bras. Il y avait du café lao, épais et sucré, des crêpes de riz fourrées à la noix de coco, des fruits qu’ils ne connaissaient pas — un fruit rose et hérissé dont la chair blanche fondait sur la langue, un autre, jaune, dont le jus coulait le long des doigts. Il y avait du pain français aussi — l’héritage colonial, la baguette du matin, plus molle qu’à Paris mais indéniablement française — et de la confiture de mangue dans un petit pot en terre.
Ils mangèrent lentement. Ce fut la première chose qui changea. À Paris, le petit-déjeuner durait sept minutes. Ici, il dura une heure. Ils goûtèrent tout. Ils regoûtèrent. Yara trempa ses doigts dans le jus de fruit rose et les lécha un par un, avec une concentration d’enfant, et Soan la regarda faire en pensant que ce geste contenait tout — la gourmandise, la sensualité, la joie d’être vivant, le refus de se presser.
Le chat roux apparut et se frotta contre les chevilles de Yara. Elle lui donna un morceau de crêpe de riz. Il le prit avec une délicatesse de chirurgien et s’en alla le manger sous un frangipanier.
Leur première journée à Luang Prabang venait de commencer.
CHAPITRE 3
Ils firent les touristes. C’était inévitable, c’était presque nécessaire — le corps a besoin de se rassurer, de cocher des cases, de pouvoir se dire : j’ai vu ceci, j’ai fait cela. Comme si le voyage n’existait que par la liste des choses accomplies.
Soan acheta un guide au petit marché du matin, un guide en français, corné, pas tout à fait à jour, qui datait de deux ou trois ans et dont les cartes étaient approximatives. Il y avait quelque chose de touchant dans l’idée même d’un guide sur Luang Prabang — comme un mode d’emploi pour le silence.
Ils commencèrent par le Palais royal, parce que c’était en face, de l’autre côté de la rue. Le Haw Kham — la Résidence dorée — construit en 1904 pour le roi Sisavangvong, un mélange étrange d’architecture Beaux-Arts française et de toiture laotienne à étages, comme si deux mondes avaient essayé de fusionner sans se consulter. Le résultat avait quelque chose de bancal et de magnifique, une beauté née du malentendu.
À l’intérieur, il faisait frais. Des ventilateurs coloniaux tournaient au plafond avec la lenteur de vieilles hélices d’avion. Les murs étaient couverts de fresques — la vie du Bouddha, les épisodes du Ramayana, des scènes de la vie quotidienne laotienne peintes dans des couleurs de terre et d’or. Dans la salle du trône, deux grands portraits en pied du roi et de la reine regardaient les visiteurs avec une tristesse immobile.
— C’est lui, dit Soan en lisant le petit cartel sous le portrait. Sisavang Vatthana. Le dernier roi.
Yara s’approcha. L’homme sur le portrait avait un visage fin, des lunettes, un uniforme blanc brodé d’or. Il ne souriait pas. Il avait l’air de quelqu’un qui sait.
— Et elle ?
La reine Khamphoui. Un visage rond, doux, un peu sévère. Des bijoux lourds au cou et aux oreilles. Elle regardait droit devant elle, par-dessus la tête des visiteurs, par-dessus le temps, comme si elle voyait quelque chose que personne d’autre ne pouvait voir.
— Qu’est-ce qui leur est arrivé ? demanda Yara.
Soan feuilleta le guide. Quelques lignes, à peine. La monarchie abolie en 1975. La famille royale envoyée en camp de rééducation. Disparue. Le guide ne disait pas « morts de faim ». Le guide ne disait presque rien. C’était un trou dans le texte, un silence dans le papier glacé, et ce silence était plus éloquent que n’importe quel paragraphe.
Yara resta un moment devant le portrait de la reine. Elle ne dit rien. Soan attendit à côté d’elle, sentant qu’il se passait quelque chose qu’il ne devait pas interrompre. Peut-être Yara pensait-elle à d’autres reines, à d’autres femmes chassées de leur maison, à d’autres histoires de silence et de disparition. Elle venait d’un pays où les palais aussi avaient changé de mains, où les beys avaient cédé la place aux colons, où les colons avaient cédé la place aux présidents, et où les murs des vieilles demeures de la Médina portaient encore la trace de ceux qui n’étaient plus là.
Dehors, le soleil cognait. Ils prirent la rue Sakkaline vers le nord, en direction du Wat Xieng Thong, le plus beau temple de la ville, disait le guide. Ils marchaient vite — trop vite, ils s’en rendraient compte plus tard, mais pour l’instant le réflexe parisien tenait bon. Marcher vite, voir beaucoup, avancer. Les temples défilaient de chaque côté — le Wat Sen, le Wat Sop, le Wat Choumkhong — et chacun d’eux méritait un arrêt, une contemplation, mais ils passaient devant avec la culpabilité vague de ceux qui savent qu’ils ratent quelque chose sans pouvoir s’arrêter.
Le Wat Xieng Thong les arrêta. Pas par la volonté — par la beauté.
Le temple se tenait à la pointe de la péninsule, là où le Mékong et la Nam Khan se rencontrent. Ses toits descendaient presque jusqu’au sol, en couches superposées, comme les ailes d’un oiseau au repos. Les mosaïques de la façade arrière — un arbre de vie en verre coloré, rouge, vert, bleu, or, sur un fond noir — brillaient dans la lumière du matin avec l’éclat d’un vitrail laïque. Tout était beau ici, mais d’une beauté qui n’écrasait pas — une beauté intime, à hauteur d’homme, qui vous invitait à vous asseoir plutôt qu’à lever la tête.
Ils s’assirent.
Sur les marches du sim principal, à l’ombre d’un auvent, le dos contre un pilier de bois sculpté. Personne ne vint les déranger. Un moine traversa la cour sans les regarder, un seau à la main. Un chien maigre dormait au soleil, les pattes étirées. Le silence était plein — pas le silence vide des lieux désertés, mais le silence plein des lieux habités par la prière, la routine, le temps qui passe sans qu’on le bouscule.
Yara posa sa tête sur l’épaule de Soan. Sa nuque était moite. Ses cheveux sentaient la sueur et le savon de l’hôtel.
— On n’est pas obligés de tout voir, dit-elle.
— Non.
— On a six semaines.
— On a six semaines.
Ils commençaient à comprendre ce que ça voulait dire. Six semaines, ce n’était pas un voyage — c’était une installation. On ne visite pas un endroit pendant six semaines. On y vit. On prend ses habitudes, on revient aux mêmes lieux, on reconnaît les visages. La pression du tourisme — tout voir, tout faire, tout photographier — tombait d’elle-même, comme un vêtement trop lourd qu’on laisse glisser au sol.
Ils passèrent le reste de la matinée à ne rien faire de particulier. Ils montèrent au sommet du mont Phousi — trois cents marches raides sous les frangipaniers — et de là-haut ils virent la ville entière. Luang Prabang n’était pas une ville. C’était un jardin ponctué de temples. Les toits dorés dépassaient à peine de la canopée. Le Mékong, à droite, et la Nam Khan, à gauche, enserraient la péninsule comme deux bras paresseux. Au loin, les montagnes vertes fermaient l’horizon dans toutes les directions, et au-dessus de tout ça, un ciel de mousson — gris pâle, chargé, gonflé d’une pluie qui n’avait pas encore décidé de tomber.
— C’est petit, dit Soan.
— C’est parfait, dit Yara.
Elle avait raison. Luang Prabang était à une échelle humaine que les grandes villes avaient perdue depuis longtemps. On pouvait en faire le tour à pied en une heure. On pouvait connaître chaque ruelle, chaque temple, chaque arbre. C’était un monde fini, clos, compréhensible — le contraire exact de Paris, de Tunis, de toutes les villes où la vie déborde de ses propres bords.
Ils redescendirent. Ils déjeunèrent dans un petit restaurant au bord de la Nam Khan — une terrasse en bambou suspendue au-dessus de la rivière, avec des coussins posés à même le sol et un ventilateur qui brassait l’air chaud sans conviction. Soan commanda un phở — il y avait beaucoup de cuisine vietnamienne à Luang Prabang, séquelle d’une histoire enchevêtrée — et Yara prit un khao piak sen, la soupe de nouilles laotienne, épaisse, blanche, réconfortante comme une couverture de riz. Ils mangèrent avec la même lenteur que le matin. Ils transpiraient. La sueur coulait le long de leurs tempes, dans leur cou, entre leurs omoplates. Ce n’était pas désagréable. C’était une façon d’être au monde, une façon de laisser le corps répondre à l’air, de ne pas résister.
— En Tunisie, dit Yara entre deux gorgées, quand il fait très chaud, ma grand-mère fermait tous les volets et on restait dans le noir. On ne bougeait pas. On attendait que le soleil tombe.
— Et tu faisais quoi ?
— Rien. Je regardais les motifs de lumière sur les carreaux. C’est peut-être le souvenir le plus ancien que j’ai — les losanges de lumière sur le sol de la maison de ma grand-mère, à Sidi Bou Saïd.
Soan essaya d’imaginer Yara enfant, petite fille aux cheveux noirs dans une maison blanche et bleue, allongée sur les carreaux frais, en train de regarder la lumière bouger. Il n’y arrivait pas tout à fait — mais l’image était belle, et il la garda.
L’après-midi, la pluie arriva.
Elle n’arriva pas comme les pluies européennes, avec des préliminaires — quelques gouttes, un assombrissement progressif du ciel, le temps de courir chercher un parapluie. La pluie de mousson n’avait pas de préliminaires. Elle était là, d’un coup, totale, massive, comme si quelqu’un avait ouvert une trappe dans le ciel. Le bruit était assourdissant — un grondement continu, puissant, qui couvrait tout, les voix, les moteurs, les pensées.
Ils étaient sur le pont de bambou qui enjambe la Nam Khan quand l’averse les prit. En trois secondes ils furent trempés. Pas mouillés — trempés. Imbibés. L’eau chaude — c’était le plus étonnant, cette eau était chaude, tiède comme un bain — coulait sur leurs visages, dans leurs yeux, dans leurs bouches. Leurs vêtements collaient à leurs corps. Le pont de bambou tremblait sous la violence de l’averse.
Yara éclata de rire.
Elle leva les bras au ciel, renversa la tête en arrière et rit, et la pluie entrait dans sa bouche ouverte, et ses cheveux étaient plaqués sur son visage, et elle riait, et Soan la regardait rire, trempé lui aussi jusqu’aux os, et il rit à son tour, et ils restèrent là, sur ce pont de bambou au-dessus d’une rivière gonflée, sous une pluie torrentielle, à rire comme des idiots.
Ils coururent se réfugier sous l’auvent d’un temple, de l’autre côté de la rivière. Un petit temple dont ils ne connaîtraient jamais le nom — un sim modeste, en bois peint, avec un bouddha doré à l’intérieur qui souriait dans la pénombre. Ils s’assirent sur les marches, dégoulinants, essoufflés. La pluie tombait devant eux comme un rideau de perles grises. Le monde s’était rétréci — il n’y avait plus que l’auvent, les marches, le rideau de pluie, et eux.
— C’est ça, dit Yara. C’est exactement ça.
— Quoi ?
— Ce que je voulais. Être coincée quelque part avec toi sans pouvoir bouger.
Soan la regarda. L’eau ruisselait encore sur son visage. Son débardeur mouillé dessinait la forme de ses seins, de ses côtes, de son ventre plat. Elle avait les lèvres entrouvertes et les yeux brillants, et dans cette lumière de pluie, sous cet auvent de temple inconnu, au bout du monde, elle était la chose la plus vivante qu’il ait jamais vue.
Il l’embrassa. La bouche de Yara avait le goût de la pluie et de la soupe de riz du déjeuner, et quelque chose d’autre, quelque chose d’insaisissable qu’il cherchait toujours sans le trouver, comme une note de musique qu’on entend et qu’on ne peut pas reproduire.
La pluie dura deux heures. Ils restèrent sous l’auvent du temple pendant les vingt premières minutes, puis la curiosité l’emporta — ou peut-être l’abandon. Ils marchèrent sous la pluie chaude jusqu’à la Villa Santi, sans se presser, les sandales claquant dans les flaques, les vêtements collés au corps. La ville était déserte. Les rues ruisselaient. Les gouttières des temples crachaient des torrents d’eau qui formaient des rigoles le long des trottoirs. Un vieil homme en chapeau de paille fumait une cigarette sous un porche, impassible, comme si cette pluie n’avait rien d’exceptionnel — et en effet, elle n’avait rien d’exceptionnel. C’était la mousson. C’était le quotidien. C’était la vie.
Quand ils arrivèrent à la Villa Santi, ils laissèrent des traînées d’eau dans l’escalier de teck. La femme de la réception — celle qui les avait accueillis, le visage-lac — les regarda passer sans un mot, avec un imperceptible sourire qui pouvait signifier tout et rien. Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vêtements mouillés et les laissèrent en tas sur le carrelage de la salle de bains. Soan ouvrit la douche mais l’eau du robinet n’était pas plus fraîche que celle de la pluie — tiède, douce, comme si toute l’eau de ce pays avait la même température, la température exacte du corps humain.
Ils se douchèrent ensemble, ce qu’ils ne faisaient plus jamais à Paris. Pas assez de place, pas assez de temps, pas assez de raison. Ici, la salle de bains était vaste, carrelée de blanc, avec un pommeau de douche qui crachait un jet large et mou. Soan lava les cheveux de Yara, lentement, en massant son cuir chevelu du bout des doigts. Elle ferma les yeux. La mousse du shampoing coulait sur ses épaules brunes, sur la vallée de sa colonne vertébrale, et il la suivit des yeux comme on suit le cours d’une rivière.
Ensuite, enroulés dans les serviettes blanches de l’hôtel, ils s’allongèrent sur le lit et ne bougèrent plus.
La pluie avait cessé. Par la fenêtre entrouverte, l’air lavé entrait dans la chambre avec une fraîcheur neuve. Tout sentait le propre, le mouillé, le vivant. Un gecko apparut sur le mur d’en face — un petit lézard translucide, presque transparent, qui les observait avec ses yeux noirs de bille. Il émit un claquement — tok-tok — un son net, mécanique, qui résonna dans le silence comme un métronome minuscule.
— Qu’est-ce que c’est ? dit Yara.
— Un gecko.
— Il nous regarde.
— Il nous surveille.
Yara sourit. Le gecko claqua encore — tok-tok — puis disparut derrière le cadre d’un miroir. Le ventilateur tournait. Le couvre-lit de soie froissé formait sous leurs corps des vagues immobiles. La lumière du soir — car c’était déjà le soir, le temps avait filé sans qu’ils le sentent — entrait par les volets à demi ouverts et dessinait sur le sol des bandes alternées d’or et d’ombre.
Quelque chose avait commencé à se desserrer. Pas d’un coup — lentement, comme un nœud qu’on défait fil par fil. La tension accumulée dans leurs corps, la raideur des mois de travail, la crispation permanente de la vie urbaine — tout cela se relâchait, millimètre par millimètre, averse après averse.
Ils ne le savaient pas encore, mais la pluie serait leur alliée. La pluie serait celle qui déciderait pour eux — quand sortir, quand rester, quand s’arrêter. La pluie serait le métronome des six semaines à venir, le rythme sur lequel ils apprendraient, lentement, patiemment, comme on apprend une langue ou un instrument, l’art ancien et difficile de ne rien faire.
Yara s’endormit la première. Soan resta éveillé un moment, les yeux au plafond, écoutant le ventilateur, le gecko, la respiration de Yara, et au loin — très loin, comme un souvenir d’un monde qu’il avait déjà commencé à oublier — le bruit d’un moteur de tuk-tuk sur la rue Sakkaline.
Il pensa : On est arrivés.
Puis il pensa : Non. On commence à peine.
