L’incroyable affaire du dé du Sultan (chapitres 1 à 3)
L’incroyable affaire du dé du Sultan
Chapitres 1 à 3
PARTIE I
L’ARRIVÉE
CHAPITRE I
Il existe, dans la géographie morale de Constantinople, certains lieux où le temps ne s’écoule pas selon les lois ordinaires de la physique newtonienne. L’Hôtel Pera Palace était précisément l’un de ces endroits, et Rupert Beauregard Whitcombe allait bientôt le découvrir à ses dépens.
C’était un mardi d’octobre 1926, dans une ambiance froide et humide et Rupert descendait du wagon-lit de l’Orient-Express avec cette expression particulière qu’arborent les journalistes de second rang envoyés couvrir des événements de troisième importance. Son rédacteur en chef au Morning Gazette, un certain Pemberton doté d’une moustache aussi volumineuse que son ignorance de la géographie, lui avait dit d’un ton péremptoire : « Whitcombe, il y a un congrès à Constantinople. Des diplomates. De l’importance. Allez‑y. »
Voilà comment Rupert Beauregard Whitcombe, trente-deux ans, célibataire par circonstance plutôt que par choix, possesseur d’un complet gris légèrement défraîchi et d’une malle contenant trois chemises de rechange et un exemplaire corné de Byron, se retrouva sur le quai de la gare de Sirkeci, contemplant avec perplexité la ville qui s’étendait devant lui.
Un porteur turc, petit homme moustachu doté d’une énergie inversement proportionnelle à sa taille, s’avança vers lui et s’empara de sa malle avec l’enthousiasme d’un conquérant ottoman.
« Pera Palace, effendi ? demanda-t-il avec un sourire révélant une remarquable absence de dents.
— En effet, répondit Rupert, légèrement surpris.
— Tous les Anglais vont au Pera Palace, déclara le porteur avec la certitude de quelqu’un énonçant une loi universelle. Tous. Sans exception. »
Rupert voulut protester qu’il n’était pas « tous les Anglais », qu’il était un individu distinct doté de sa propre volonté, mais le porteur était déjà parti à une vitesse étonnante en direction d’un fiacre antédiluvien.
Le trajet jusqu’à Péra se déroula dans une confusion babylonienne de rues étroites, de cris de marchands, de chiens errants philosophes et de tramways grinçants. Rupert nota mentalement : « Constantinople : ville où la circulation routière semble régie par les principes du hasard plutôt que par ceux du code civil. »
L’Hôtel Pera Palace apparut soudain, après le pont de Galata, au détour d’une rue, majestueux et légèrement démodé, comme un aristocrate ottoman qui aurait survécu à l’empire par simple force d’inertie. La façade néo-classique affichait cette dignité particulière aux établissements qui ont vu passer trop d’Histoire pour s’émouvoir encore de quoi que ce soit.
Le hall d’entrée sentait le tabac turc, l’encaustique viennoise et quelque chose d’indéfinissable que Rupert identifia plus tard comme étant l’odeur caractéristique des intrigues diplomatiques en décomposition lente.
Derrière le comptoir de la réception se tenait un homme d’une maigreur cadavérique, vêtu d’une redingote qui avait connu des jours meilleurs. Ses yeux, d’un bleu aqueux, évoquaient ceux d’un poisson surpris par la marée basse.
« Monsieur Bianchi, directeur, annonça-t-il en esquissant une courbette minimaliste. Nous vous attendions.
— Vous m’attendiez ? s’étonna Rupert.
— Naturellement. Tous les journalistes qui viennent pour le Congrès descendent ici. C’est une tradition. »
Il prononça le mot « tradition » avec la révérence qu’un prêtre réserverait aux Saintes Écritures.
« Le Congrès, justement, hasarda Rupert. Pourriez-vous m’indiquer…
— Chambre 42, coupa Bianchi en lui tendant une clé massive. Deuxième étage. L’ascenseur est… disons… capricieux. Je recommande l’escalier. »
Sur ce, le directeur se replongea dans un registre poussiéreux, signifiant clairement que l’entretien était terminé.
Rupert saisit sa clé et se dirigea vers l’escalier, croisant au passage un chat blanc d’une corpulence confortable qui le toisa avec le dédain caractéristique d’un sultan détrôné contemplant un roturier.
La chambre 42 était exactement ce à quoi Rupert s’attendait : un lit de cuivre, un lavabo émaillé, un miroir au tain piqué, et une fenêtre donnant sur une cour intérieure où séchait du linge aux origines géographiques variées. L’ensemble dégageait cette mélancolie particulière aux chambres d’hôtel qui ont vu passer trop de voyageurs solitaires.
Il défit sa malle, rangea ses trois chemises dans l’armoire où elles prirent immédiatement un air déprimé, et décida de descendre au bar pour s’enquérir des détails du fameux Congrès.
Le bar du Pera Palace était une caverne douillette tapissée de boiseries sombres et illuminée par des lampes à abat-jour verts qui conféraient à tous les visages une teinte légèrement cadavérique. Derrière le comptoir officiait un barman à la moustache teinte de henné qui préparait les cocktails avec la précision d’un horloger suisse.
Seul autre client à cette heure matinale, un homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’un complet de tweed impeccable, lisait le Times avec cette expression de concentration intense que les Britanniques réservent habituellement aux courses hippiques et aux bulletins météorologiques.
Rupert commanda un gin-tonic (« Pour combattre le paludisme », justifia-t-il sans conviction) et s’assit à une table proche.
L’homme au Times leva les yeux.
« Vous êtes nouveau, constata-t-il avec l’accent traînant de quelqu’un qui a fréquenté Oxford il y a si longtemps que l’université elle-même ne s’en souvient probablement plus.
— Arrivé ce matin, confirma Rupert. Rupert Beauregard Whitcombe, du Morning Gazette.
— Ah, un journaliste. Sir Percival Dunne. Enchanté. » Il tendit une main osseuse que Rupert serra avec la fermeté appropriée.
« Vous êtes ici pour le Congrès, naturellement ? demanda Rupert.
— Le Congrès ? » Sir Percival haussa un sourcil broussailleux. « Mon cher ami, il n’y a pas de Congrès.
— Comment cela, pas de Congrès ?
— Annulé. Reporté. Ou peut-être n’a-t-il jamais existé. Les trois théories circulent. » Il sirota son whisky avec la sérénité d’un homme ayant depuis longtemps renoncé à comprendre la logique des affaires orientales.
Rupert sentit la panique familière du journaliste sans sujet monter en lui comme une marée équinoxiale.
« Mais alors… que faites-vous ici ?
— J’habite ici, mon cher. Depuis 1923. Excellente cuisine, personnel discret, et le backgammon y est remarquable. » Il désigna une table dans le coin du salon où était posé un magnifique plateau de jeu incrusté de nacre.
« Vous jouez ?
— Pas vraiment, admit Rupert.
— Dommage. Le backgammon est à Constantinople ce que le cricket est à l’Angleterre : une religion déguisée en jeu. »
Rupert vida son gin-tonic d’un trait, espérant y trouver quelque illumination divine sur la manière d’expliquer à Pemberton qu’il avait traversé l’Europe pour couvrir un événement imaginaire.
« Ne vous inquiétez pas outre mesure, le rassura Sir Percival avec une bonté inattendue. Vous n’êtes pas le premier journaliste à échouer ici pour un congrès fantôme. Le dernier est resté six mois. Il travaille maintenant pour le Berliner Tageblatt. Ou peut-être est-ce le Figaro. Je confonds toujours. »
C’est ainsi que Rupert Beauregard Whitcombe comprit qu’il venait d’entrer dans un endroit où les lois ordinaires de la causalité ne s’appliquaient plus tout à fait, et où un homme pouvait parfaitement résider dans un hôtel pendant trois ans pour des raisons que lui-même aurait eu du mal à expliquer.
Le chat blanc choisit ce moment précis pour sauter sur le comptoir du bar, renverser un cendrier de cristal, et fixer Rupert avec une expression qui semblait dire avec malice : « Bienvenue au Pera Palace. »
Rupert commanda un deuxième gin-tonic.
CHAPITRE II
Le lendemain matin, Rupert se réveilla avec cette sensation particulière qu’éprouvent les voyageurs désorientés lorsqu’ils ne se rappellent plus immédiatement dans quel pays, voire sur quel continent, ils se trouvent. Le plafond inconnu au-dessus de sa tête, orné de moulures poussiéreuses, lui rappela progressivement qu’il était à Constantinople, au Pera Palace, et qu’il n’avait absolument rien à y faire.
Cette dernière réalisation aurait dû l’angoisser. Curieusement, elle le soulagea.
Il descendit prendre son petit-déjeuner dans la salle à manger, vaste espace lambrissé où une demi-douzaine de tables dressées avec un soin maniaque attendaient des clients qui ne viendraient peut-être jamais. Un serveur fantomatique surgit immédiatement, comme s’il avait passé la nuit caché derrière une tenture dans cette seule attente.
« Café, effendi ? » demanda-t-il avec cet accent interrogatif qui transforme n’importe quelle affirmation en question métaphysique.
Rupert acquiesça. Le café arriva, dense et amer comme un remords turc, accompagné d’œufs brouillés d’une mollesse avérée et de pain grillé d’une dureté remarquable. Il attaqua ce repas avec la résignation du voyageur britannique qui sait que critiquer la nourriture étrangère ne mène qu’à des plats encore plus étranges.
Il était en train de lutter contre un morceau de pain particulièrement coriace lorsqu’une voix de stentor retentit depuis le seuil de la salle à manger :
« Dostoïevski avait raison ! Le destin n’est qu’une série d’accidents qui prétendent avoir un sens ! »
Rupert leva les yeux et découvrit un homme gigantesque vêtu d’une robe de chambre de velours bordeaux qui aurait fait honneur à un tsar. Une barbe blanche digne de Tolstoï encadrait un visage rougeaud où brillaient des yeux d’un bleu intense, légèrement fous.
« Nikolai Alexandrovitch Volkonski, se présenta l’apparition en s’installant sans invitation à la table de Rupert. Autrefois comte. Aujourd’hui : rien. Mais quelle liberté ! »
Il claqua des doigts. Le serveur, qui semblait avoir l’habitude, apporta instantanément un verre de vodka.
« À huit heures du matin ? ne put s’empêcher de remarquer Rupert.
— Le temps, mon jeune ami, est une construction sociale. En Russie, nous le savions déjà. Puis la révolution est arrivée et nous a prouvé que le chaos était la seule constante universelle. » Il vida son verre d’un trait. « Vous êtes le nouveau journaliste sans congrès ?
— Les nouvelles circulent vite, observa Rupert.
— Au Pera Palace, tout circule vite sauf les clients. Nous sommes ici comme des mouches dans l’ambre : parfaitement conservés, définitivement immobiles. C’est absolument délicieux. »
Avant que Rupert puisse répondre, une nouvelle voix s’éleva, féminine celle-ci, chargée d’un accent qui évoquait les salons viennois et les théâtres parisiens :
« Nikolai, vous traumatisez encore les nouveaux arrivants avec votre nihilisme matinal ? »
Rupert se retourna et vit s’approcher une femme d’une trentaine d’années, mince et élégante dans une robe de soie verte qui avait dû coûter une fortune à l’époque où les fortunes existaient encore. Ses cheveux roux étaient relevés en un chignon compliqué, et ses yeux sombres pétillaient d’une intelligence ironique.
« Leyla Hanim, se présenta-t-elle en tendant une main que Rupert serra maladroitement. Ancienne cantatrice. Actuellement en semi-retraite forcée. »
Elle s’assit avec la grâce d’une diva habituée à faire des entrées remarquées.
« Semi-retraite ? s’enquit Rupert poliment.
— J’ai chanté à la Scala, à Vienne, à Paris. Puis l’Empire est tombé, et avec lui le goût pour les sopranos turques. Maintenant, je chante occasionnellement pour les mariages des familles encore riches. C’est… humiliant et lucratif à la fois. Une combinaison très orientale. »
Le serveur apporta sans qu’elle ait besoin de commander un café turc et un verre d’eau. Rupert commençait à comprendre que le Pera Palace fonctionnait selon des codes invisibles qu’il lui faudrait du temps pour déchiffrer.
« Vous avez rencontré Sir Percival, je suppose ? demanda Leyla.
— Hier. Il m’a appris que le Congrès…
— N’existe pas. Oui. » Elle sourit. « Mais ne partez pas pour autant. Les gens qui viennent au Pera Palace pour une raison découvrent toujours qu’ils y restent pour une autre. »
« C’est très poétique, intervint Nikolai, mais totalement inexact. Les gens restent ici parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. Comme moi. Comme Leyla. Comme Percival. Nous sommes les fantômes d’un monde disparu. »
« Vous êtes surtout des dramatiques insupportables », rétorqua Leyla sans méchanceté.
À cet instant, le chat blanc fit son apparition, traversant majestueusement la salle à manger comme un empereur inspectant ses domaines. Il s’arrêta près de la table de Rupert, le fixa longuement, puis sauta sur les genoux de Leyla avec une familiarité évidente.
« Voici Pacha, annonça Leyla en caressant l’animal. Le véritable propriétaire de l’hôtel. Monsieur Bianchi n’est que son employé.
— Je l’appelle Lord Salisbury, corrigea une voix derrière eux.
Sir Percival venait d’entrer, impeccable dans son complet de tweed malgré l’heure matinale.
« C’est Pacha, insista Leyla.
— Lord Salisbury, répéta Percival avec fermeté. Un chat britannique mérite un nom britannique.
— Il est né à Stamboul !
— Détail sans importance. »
Le chat, indifférent au débat sur son identité, se mit à ronronner bruyamment.
« Ils ont cette discussion au moins une fois par semaine, expliqua Nikolai à Rupert. C’est devenu un rituel. Comme une messe, mais en moins utile. »
Sir Percival s’assit et commanda son petit-déjeuner avec la précision d’un général organisant une campagne militaire : « Deux œufs à la coque, trois minutes exactement, pain grillé, marmelade d’oranges amères, thé Earl Grey. »
« Vous voyez, Whitcombe, dit-il en se tournant vers Rupert, la vie au Pera Palace a ses avantages. On peut maintenir les standards civilisés même au milieu de la barbarie orientale. »
« La barbarie orientale vous a accueilli quand votre propre gouvernement ne voulait plus de vous, remarqua sèchement Leyla.
— Un malentendu administratif, marmonna Percival dans sa moustache.
— Il a vendu des informations au mauvais camp pendant la guerre, traduisit joyeusement Nikolai. Ou peut-être au bon camp mais au mauvais moment. Les détails sont encore flous. »
Rupert nota mentalement que chacun des résidents du Pera Palace semblait porter son propre poids de secrets et de désillusions. L’hôtel n’était pas tant un refuge qu’un purgatoire pour âmes en transit.
« Et vous, demanda-t-il à Nikolai, comment êtes-vous arrivé ici ?
— Par bateau. Depuis Odessa. En 1920. Avec une valise vide et un exemplaire de Tourgueniev. Pas même un rouble. Les Bolcheviques avaient tout pris. » Il haussa les épaules philosophiquement. « Mais ils ne pouvaient pas prendre l’essentiel : mon pessimisme. Celui-là, je l’ai gardé intact. »
À cet instant, un jeune Turc en livrée rouge entra dans la salle à manger et s’approcha de leur table.
« Excusez-moi, effendis, dit-il avec une courtoisie exquise. Monsieur Bianchi demande si quelqu’un aurait vu le dé de backgammon manquant. »
Un silence étrange s’abattit sur la table.
« Quel dé ? demanda Percival d’un ton neutre.
— Celui avec le point doré, effendi. Du plateau de tavla du salon. »
Leyla et Nikolai échangèrent un regard.
« Le dé du Sultan, murmura Leyla.
— Ne commencez pas avec vos superstitions, la coupa Percival. C’est un simple dé.
— Un simple dé qui aurait appartenu à Abdülhamid II, précisa Nikolai. Et qui disparaît toujours avant qu’un malheur n’arrive. »
Le lift-boy, visiblement mal à l’aise, s’éclipsa rapidement.
Rupert, qui commençait à penser que sa vie de journaliste venait de prendre un tournant inattendu, demanda :
« Abdülhamid II ? Le dernier sultan ottoman ?
— Exactement, confirma Leyla. On dit qu’il jouait au backgammon ici, dans ce salon, avant sa déposition. Et qu’il aurait laissé ce dé comme… comme une malédiction. Ou une protection. Personne n’est vraiment sûr. »
« Des fadaises, trancha Percival. Quelqu’un l’a simplement égaré. Ou volé. Ce dé vaut probablement une petite fortune. »
Mais Rupert remarqua que même Sir Percival, dans toute sa rationalité britannique, semblait légèrement troublé.
Le chat Pacha — ou Lord Salisbury — choisit ce moment pour sauter des genoux de Leyla et quitter la salle à manger d’un pas délibéré, la queue haute, comme s’il en savait beaucoup plus qu’il ne voulait bien le dire.
Ce qui était probablement le cas.
CHAPITRE III
Rupert passa les trois jours suivants dans un état de perplexité croissante. Le dé manquant était devenu le sujet de toutes les conversations au Pera Palace, et les théories se multipliaient avec la fertilité caractéristique des rumeurs en milieu clos.
Monsieur Bianchi, le directeur, avait fouillé systématiquement le salon, déplaçant canapés et fauteuils avec une énergie qui démentait son apparence cadavérique. Résultat : rien. Le dé au point doré s’était volatilisé aussi complètement qu’un empire disparu.
Sir Percival maintenait sa position rationaliste : « Quelqu’un l’a pris. Point final. Probablement ce nouveau serveur, le grand maigre avec des dents en or. Il a l’air louche. »
Nikolai, prévisiblement, voyait là l’œuvre du Destin : « Les objets disparaissent quand leur temps est venu. Comme les empires. Comme les illusions. Comme ma fortune. »
Leyla, plus pragmatique, suggéra : « Peut-être est-il tombé dans une fissure du parquet ? Ces vieilles maisons ont des cachettes partout. »
Mais la théorie la plus intrigante vint de Yusuf, le lift-boy, jeune Turc d’une vingtaine d’années qui manipulait l’ascenseur capricieux avec la dextérité d’un dompteur de fauves.
Rupert le croisa au deuxième étage, alors qu’il tentait vainement de convaincre l’ascenseur de descendre. La cage de fer forgé demeurait obstinément immobile, indifférente à ses pressions répétées sur le bouton.
« Il ne veut pas, effendi, constata Yusuf avec philosophie.
— Comment cela, il ne veut pas ? C’est un ascenseur, pas une personne.
— Cet ascenseur a été installé en 1861 par Monsieur Otis lui-même. Il a transporté des sultans, des espions, des assassins. Il a vu tomber un empire. Maintenant, il fait ce qu’il veut. » Yusuf sourit, révélant des dents étonnamment blanches. « Mais si effendi récite un poème, parfois il consent. »
Rupert le fixa, certain d’avoir mal compris.
« Un poème ? Il consent ?
— Ou une chanson. Monsieur Nikolai lui chante du Pouchkine. Madame Leyla préfère Baudelaire. Sir Percival refuse par principe, c’est pourquoi il prend toujours l’escalier. »
Rupert considéra ses options. L’escalier montait raide jusqu’au quatrième étage où se trouvait la bibliothèque qu’il souhaitait explorer. Ses genoux lui jouaient parfois des tours.
« Je ne connais pas de poèmes par cœur, admit-il.
— Essayez Byron, effendi. Les Anglais connaissent toujours Byron. »
Rupert se racla la gorge, se sentant parfaitement ridicule. D’une voix hésitante, il récita :
« She walks in beauty, like the night
Of cloudless climes and starry skies… »
L’ascenseur émit un grincement approbateur et commença à descendre.
Yusuf hocha la tête avec satisfaction. « Vous voyez ? Il apprécie les classiques. »
Alors qu’ils descendaient dans un concert de grincements métalliques, Rupert demanda :
« Ce dé disparu… vous avez une théorie ?
— Bien sûr, effendi. » Yusuf baissa la voix, comme s’il craignait d’être entendu par les murs eux-mêmes. « Il est tombé dans la cage de l’ascenseur. »
Rupert considéra cette possibilité. « Le salon est au rez-de-chaussée. Comment…
— La cage de l’ascenseur est juste derrière le mur du salon, expliqua Yusuf. Il y a des fissures. Parfois, des objets tombent. Des pièces de monnaie. Des boutons de manchette. Une fois, la bague de Madame Hanim. »
« Et vous les récupérez ?
— Impossible, effendi. Le fond de la cage est à trois mètres sous le rez-de-chaussée. Il y a là cinquante ans d’objets perdus. C’est… » Il chercha le mot juste. « C’est comme une archive de tout ce que l’hôtel a oublié. »
L’ascenseur s’arrêta au rez-de-chaussée avec un dernier grincement victorieux. Rupert en sortit, l’esprit déjà en train d’échafauder un plan.
« Yusuf, demanda-t-il, serait-il possible de descendre dans cette cage ?
— Techniquement, oui. Pratiquement, non. Monsieur Bianchi l’interdit formellement. Il dit que c’est dangereux. »
« Et si quelqu’un descendait quand même ?
Yusuf sourit avec un fond de facétie. « Je ne verrais rien, effendi. La nuit, je dors très profondément. »
Rupert passa le reste de l’après-midi au bar, buvant du raki et observant les résidents. Miss Agatha Penworthy, gouvernante anglaise au chômage depuis la chute de l’Empire, faisait de la tapisserie dans un coin avec une concentration féroce. Mehmet Bey, ancien fonctionnaire ottoman, jouait aux échecs contre lui-même, marmonnant des stratégies dans un turc archaïque.
Chacun était enfermé dans son propre monde, comme des planètes en orbite autour d’un soleil mort depuis longtemps.
À huit heures du soir, Leyla fit son entrée, vêtue d’une robe de velours noir qui murmurait richesse évanouie à chaque mouvement. Elle s’installa au piano — un Bechstein désaccordé qui avait connu des jours meilleurs — et commença à jouer.
Ce n’était pas une mélodie précise, plutôt une improvisation mélancolique qui semblait capturer l’essence même du Pera Palace : belle, démodée, légèrement triste, et obstinément refusant de disparaître.
Nikolai entra, s’arrêta pour écouter, puis déclara d’une voix vibrante : « Chopin aurait pleuré ! Ou ri. Probablement les deux. »
« Ce n’est pas du Chopin, corrigea Leyla sans cesser de jouer. C’est du Leyla. Une composition personnelle : Variations sur le thème de l’exil volontaire. »
« L’exil n’est jamais volontaire, philosopha Nikolai en s’affalant dans un fauteuil. On est toujours chassé. Par les révolutions, par les créanciers, par ses propres erreurs. »
Sir Percival, qui lisait le Times vieux de trois semaines, leva les yeux. « Vous êtes d’une gaieté déprimante ce soir, Nikolai. »
« C’est le dé, murmura Leyla en plaquant un accord dissonant. Quand le dé du Sultan disparaît, les malheurs arrivent. »
« Superstitions, grommela Percival.
— La dernière fois qu’il a disparu, continua Leyla imperturbablement, c’était en 1922. Trois jours plus tard, la guerre gréco-turque se terminait. L’Empire n’existait plus. »
« Coïncidence, déclara Percival.
— Peut-être. » Leyla cessa de jouer et se tourna vers eux. « Mais peut-être pas. Abdul Hamid était paranoïaque, superstitieux, et profondément croyant au pouvoir des symboles. S’il a laissé ce dé ici, c’était pour une raison bien particulière. »
Rupert, qui avait écouté en silence, prit la parole :
« J’ai une théorie. Il serait tombé dans la cage de l’ascenseur.
— Yusuf vous a parlé, devina Leyla avec un sourire.
— En effet. Et je me demandais… serait-il possible de vérifier ?
Nikolai se redressa, soudain intéressé. « Une expédition nocturne dans les entrailles de l’hôtel ? Splendide ! C’est exactement le genre d’activité absurde dont j’avais besoin. »
« Vous êtes tous fous, soupira Percival. Mais je suppose que je dois venir pour m’assurer que personne ne se tue. »
Leyla ferma le piano avec délicatesse. « Minuit, alors. Quand Bianchi dort. »
C’est ainsi que Rupert Beauregard Whitcombe, journaliste sans sujet, se retrouva à organiser ce qui serait plus tard connu dans les annales officieuses du Pera Palace comme « L’Incident de la Cage d’Ascenseur » — un événement qui ne résoudrait rien mais révélerait beaucoup.
Le chat Pacha, témoin silencieux de cette conversation, bâilla longuement et quitta le salon d’un pas tranquille, comme s’il savait déjà que les humains allaient faire quelque chose de parfaitement ridicule et qu’il n’avait aucune intention d’y participer.
