Café du matin #3

Café du matin #3

Café du matin

#3

Café tor­ride

Qua­rante-cinq degrés à l’ombre de ton corps fris­son­nant. J’ai les doigts rouges et gon­flés sur mon cla­vier, gourds d’être res­té trop long­temps dehors par quelques degrés en-des­sous de zéro, res­té trop long­temps à lire et à te cher­cher alors que tu n’é­tais pas là. Les pieds humides et froids, l’âme déchi­rée comme la glace qui fond et s’é­crase sur le sol gelé, avec le même bruit, la même lourdeur.

Ton regard fuit, de chaque côté, et je me dis que tu cherches quel­qu’un, quelque chose, qui visi­ble­ment n’est pas là, ou t’é­chappe. J’es­saie de voir mais je ne trouve rien. Il n’y a que ton visage dans l’ombre, les yeux fron­cés à cause du soleil écra­sant et der­rière toi, la porte qui sur­plombe les marches sur les­quelles tu t’es assise dans cette rue qui conti­nue à vivre autour de toi. J’en­tends un chien qui aboie, devine la sil­houette d’un homme qui passe sans même te regar­der, ima­gine une scène que je ne peux qu’es­quis­ser mais qui se délite à chaque fois qu’une légère inflexion de la réa­li­té vient bous­cu­ler l’ordre des choses que j’a­vais construit. La réa­li­té donne sou­vent tort aux men­songes que l’on éla­bore, c’en est même l’es­sence, l’i­ma­gi­na­tion se fra­casse sur des murs bien réels, mais si on n’a plus pour soi les men­songes que repré­sentent les rêves, alors autant tout arrê­ter main­te­nant et se lais­ser aller à se plon­ger dans une tri­via­li­té mor­dante, létale.

Il est 24h57. L’an­gé­lus élec­trique sonne tou­jours à cette heure-ci, et le silence se fait. Tout autour, dans la rue, dans l’es­prit. En toi, en moi. Il y a juste besoin d’at­tendre que ça se ter­mine. Non, ce n’est pas une paren­thèse absurde et contrai­gnante, juste un petit moment pen­dant lequel on s’as­treint à ne rien dire. Je sou­ris. Et j’attends.

J’at­tends.

Je t’at­tends.

Tu es belle avec ton che­mi­sier jaune qui flotte dans l’air brû­lant, petite abeille arpen­tant les rues poussiéreuses.

Je regarde ton visage qui se terre dans l’ombre de cette rue enso­leillée, tes longs doigts aux ongles peints en noir posés sur ton front pour évi­ter la lumi­no­si­té trop forte, accen­tuée par le mur blanc de l’autre côté de la rue. Tes yeux se froncent encore plus, tu as du mal à les gar­der ouverts.

Qua­rante-cinq degrés à l’ombre de ton corps fris­son­nant. Et moi je conti­nue d’a­voir froid. Mes doigts sont morts, mon esprit est en feu…

Pho­to de Moham­mad Usaid Abba­si sur Uns­plash

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Café du matin #2

Café du matin #2

Café du matin

#2

Café à mer

Café du matin, je ne sais plus com­bien. Une crème oran­gée, mous­seuse, qui reste sur les parois de la tasse tan­dis que je bois la der­nière goutte dans un léger bruit de bouche qui me per­met d’as­pi­rer tout ce qui peut res­ter dans la tasse.

Un fre­lon asia­tique s’est intro­duit dans la mai­son. Son bour­don­ne­ment lourd de grosse bête volante qui pro­longe mon mal de crâne a fini par ces­ser, et il a dis­pa­ru dans la cui­sine, cer­tai­ne­ment lové dans un des pots des plantes qui sur­plombent le plan de travail.

Un coup d’œil dans le miroir de l’en­trée, j’ai les che­veux pla­qués sur le crâne, les yeux rou­gis de n’a­voir pas assez dor­mi, la peau fri­pée comme un vieux sac en papier, l’im­pres­sion que l’o­deur des draps me colle à la peau, mais que se passe-t-il ? Qui est cette per­sonne en face de moi ? Il va me fal­loir encore quelques heures de som­meil pour sup­por­ter cette jour­née. Ou alors attendre que ma peau se res­serre. Que les petits vais­seaux écla­tés dans le blanc de mes yeux se rétractent. Que je prenne une bonne douche qui efface les traces de cette nuit agi­tée sous mon crâne. Que je fasse dégon­fler ces pau­pières qui me donnent un air de laman­tin endor­mi. Tem­pête sous mon crâne.

Il fait beau ce matin, le soleil me chauffe le dos. L’air est chaud, je le sens lors­qu’il pénètre mes pou­mons, alors qu’il est à peine midi. Mois d’a­vril qui ne pro­met rien du tout, la semaine pro­chaine sera fraiche, il fau­dra res­sor­tir les petits pulls pour le matin. Et de quoi se pro­té­ger de la pluie.

Le vent chasse les pétales du ceri­sier qui a fleu­ri tôt cette année, en une nuée qui res­semble à des flo­cons de neige. Sou­ve­nir d’un café allon­gé sur les hau­teurs du cime­tière d’Eyüp Sul­tan, un café turc ser­ré, que je bois jus­qu’à cette étroite limite qui sépare le liquide du marc. C’est presque un art. Il ne me manque plus que le fes otto­man vis­sé sur le crâne pour répondre au cliché.

Pro­fite, ça ne va pas durer…

Après une après-midi cani­cu­laire pas­sé à arpen­ter les rues pen­tues de Fener et de Balat, je me suis assou­pi dans les grands poufs d’un café ins­tal­lé sur les rives de la Corne d’or, écra­sé par la cha­leur et trans­pi­rant comme un bœuf entur­ban­né. Sur le moment, on en souf­fri­rait presque, mais la sen­sa­tion de bien-être qui per­dure n’a aucun équivalent.

Il y avait aus­si un grand café le long du Bos­phore, là où les vapur déversent désor­mais le flot des Stam­bou­liotes à Kaba­taş, le Kap­tan­lar Aile Çay Bah­çe­si, le jar­din de thé des capi­taines, où des enfants sau­taient dans les eaux froides et tour­men­tées, sou­vent dans le plus simple appa­reil, et où l’on pou­vait boire des jus de fruits frais et du thé noir bien fort. Tout ceci n’existe plus. Il ne reste là que le béton encore frais qui forment de longs quais sans âme.

Dans une après-midi lan­gou­reuse, je retrace ces moments de ma vie où la joie d’être au monde écrase tout le reste, et je finis par m’en­dor­mir sur le cana­pé du jar­din, les che­veux en bataille et les routes de la soie de Fran­ko­pan posé sur le ventre. Avec ça et l’a­mour, je peux mou­rir tranquille.

Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebir

by Hes­pe­rion XXI et Jor­di Savall | Can­te­mir Dimi­trie (1673–1723)

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Café du matin #1

Café du matin #1

Café du matin

#1

Café aigre

Alors voi­là, on boit son café tran­quille, pre­mier café du matin… la jour­née risque d’être belle, légè­re­ment voi­lée mais belle, la pre­mière vraie jour­née chaude de la sai­son, il va cer­tai­ne­ment faire chaud, du moins de quoi sor­tir en tee-shirt sans risque d’a­voir le moindre fris­son sur les tétons sous le tis­su. Encore une occa­sion de ratée de s’ex­pri­mer avec pudeur.

Même pas eu le temps d’al­ler ache­ter un crois­sant à la bou­lan­ge­rie, celui qu’on croque gou­lû­ment et qu’on mouille avec une gor­gée de café pour le faire fondre dans la bouche, avec en arrière-fond le pépie­ment gar­ru­lant des per­ruches qui frondent au-des­sus des tilleuls. Oui, parce que la fenêtre est ouverte. On entend aus­si la dis­queuse qui tron­çonne les cana­li­sa­tions d’as­sai­nis­se­ment qui vont bien­tôt dis­pa­raître sous terre. Ce sont ces petits bon­heurs comme ça qui vous enchantent le coeur, qui vous passent de la pom­made sur les plaies.

C’est toute une jour­née qui se des­sine comme ça, per­sonne pour faire chier, per­sonne à emmer­der, une petite soli­tude de sale gosse qui se com­plait dans son bureau iso­lé au fond du cou­loir. C’est fou comme ces petits plai­sirs vous font votre jour­née, comme de s’en­dor­mir sur le tapis d’une mos­quée à Istan­bul lorsque dehors il fait 40°C.

Et puis tout d’un coup, le mes­sage arrive, celui qui vous des­sine sur le visage un petit sou­rire sar­do­nique, l’an­nonce d’un concert, cer­tai­ne­ment une oeuvre de Wag­ner avec tam­bour et trom­pette, façon orchestre de garde-cham­pêtre, un peu dis­son­nant, mais qui garde sa superbe, un esprit gogue­nard et pri­me­sau­tier à la fois. Une odeur de feu de bois dans une che­mi­née dans une pièce humide, de quoi réchauf­fer l’âme et l’es­prit. Une petite sucre­rie, comme un lou­koum qu’on fait fondre sous la langue avant de lam­per une chaude gor­gée de thé noir. Un délice arrogant…

J’ai hâte. Je ne suis inféo­dé à per­sonne, je reste libre et pour tout dire, j’ai envie de rire un coup.

Le goût du café sur mes lèvres, l’hor­loge de l’é­glise qui sonne une heure, mais je sais pas laquelle, un vent léger, la satis­fa­tion d’a­voir bien bos­sé et d’a­van­cer contre le vent, un jus de mangue ache­té chez le traî­teur d’en face qui coule dans ma gorge comme un nec­tar bien­fai­sant, quelque chose d’aus­si rafi­né qu’un pan­neau de bois sculp­té par un artiste seld­jou­kide… rien ne m’ar­rê­te­ra plus désor­mais, il va ya voir du gra­buge… j’a­vais pré­ve­nu, je suis un sale gosse.

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Petit réper­toire des rêves d’un long été

Petit réper­toire des rêves d’un long été

Petit
réper­toire des rêves

D’un long été

Acte 1

J’ai tou­jours aimé les jour­nées chaudes, brû­lantes, pen­dant les­quelles je m’es­quinte la peau au soleil brû­lant, tou­jours avec excès, jamais avec modé­ra­tion, jus­qu’à la nau­sée, aux trem­ble­ments fébriles.

Une jour­née passe et je suis à nou­veau sur pied. J’ai des sou­ve­nirs de jour­nées tor­rides, cloî­tré der­rière les stores bais­sés, dans une semi-obs­cu­ri­té d’où on ne voit per­cer que quelques fins rayons de soleil sur le tapis ; je regar­dais dans une tor­peur moite les matches de Roland Gar­ros se suc­cé­der sans vrai­ment com­prendre ce que je voyais.

Depuis ce temps, j’aime les jour­nées chaudes, j’aime me pré­las­ser sans rien faire, en transpirant.

Mon lit est défait, comme tous les jours.

Je plonge des­sus pour me délas­ser et pro­fi­ter d’un répit dans une rela­tive fraî­cheur, volets fer­més et fenêtre ouverte, his­toire de ne pas être tota­le­ment décon­nec­té du monde. Tête au niveau des pieds, un oreiller calé sous la joue, je sens le som­meil m’emporter, dans des rêves de per­siennes et de mou­cha­ra­biehs (مَشْرَبِيَّةٌ), der­rière les­quels passent de maigres filets d’air, et des corps de femmes dont je ne dis­tingue que la silhouette…

Rêves de per­siennes, de stores vénitiens…

Acte 2

A pré­sent, je ne suis plus un enfant. Mais un ado­les­cent de quinze ans.

Dehors, l’at­mo­sphère était éton­nam­ment fraîche pour la sai­son, lourde d’ex­ha­lai­sons flo­rales, tan­dis que le long des trot­toirs, les chênes géants éclai­rés par les lam­pa­daires arbo­raient leur mousse espa­gnole dou­ce­ment sou­le­vée par la brise. Mol­ly Boyle et moi fîmes l’a­mour dans ma chambre, len­te­ment, sans hâte, comme un couple ras­su­ré sur son droit légi­time à pas­ser ses len­de­mains ensemble, comme si la mor­ta­li­té et les exi­gences du monde exté­rieur avaient peu d’im­por­tance. Quel plus beau moment de bon­heur les humains pou­vaient-ils se créer ? Au moins pour cette nuit, le monde devra trou­ver ses propres réponses.

James Lee Burke, L’en­blême du croisé.

Je peux me per­mettre de rêver, et même de me vau­trer dans des rêves érotiques…

Acte 3

C’est le plus chaud de tous les étés. Der­rière les volets fer­més, aucune rumeur du monde ne peut venir per­tur­ber ce qui se passe.

De beaux draps blancs, souples et soyeux. Der­rière les volets, seule la mer agite ses crêtes d’é­cume dans un ron­ron loin­tain. Cha­leur assourdissante.

Je suis amou­reux comme une allu­mette craquée.

Mon visage engon­cée entre ses cuisses entou­rées de mes bras, le plus savou­reux des nec­tars au bout de la langue, je navigue au rythme de ses res­pi­ra­tions jus­qu’à en perdre la raison.

En rele­vant le nez, je la vois cares­ser sa poi­trine, ses mains sur ses seins, peau­fi­nant l’œuvre suave.

En silence, le plai­sir gran­dit. Seule­ment des res­pi­ra­tions, des sou­pirs délicieux.

Le bas ventre ten­du à m’en faire mal, je glisse sur elle, cuisses ban­dées, bras à la ver­ti­cale, le regard vague et les pau­pières mi-closes, je la vois me regar­der inten­sé­ment tan­dis que je n’en peux plus de me rete­nir. Elle m’at­tend, plonge ses yeux dans les miens en sou­riant, scru­tant le plai­sir dans mes soupirs.

Nos ventres col­lés, humides de mon plaisir…

Éten­due sur le ventre, le regard sur son télé­phone et ses jambes rele­vées, je me couche sur elle de tout mon long, mon corps juste posé sur le sien.

Elle sou­rit, pose l’ins­tru­ment qui la dis­trait et pose sa tête sur le côté, une sou­rire heu­reux sur ses lèvres douces.

Acte 4

Les bras en croix sur le lit, le souffle coupé.

J’ai l’im­pres­sion de ne plus habi­ter mon corps, dévas­té comme un champ de mines, il me faut de l’air, mais il n’y en a plus un brin dans la pièce.

L’é­té le plus chaud aura rai­son de moi, l’âme dévo­rée par les flammes comme un maquis après l’incendie.

Comme un mau­vais rêve très alcoolisé.

Mes tempes battent sour­de­ment, il n’y a plus rien, plus d’air, plus de vie, plus d’a­mour. Tu vas mou­rir mon garçon…

Pas cer­tain que ce ne soit qu’un rêve…

Acte 5

- Allez, viens, on va man­ger au res­tau­rant… j’ai envie qu’on soit tous les deux.
- OK, tu veux aller man­ger où ?
- Je ne sais pas, peu importe, pour­vu que je sois avec toi.
- OK, je sais où on va, je te guide.

Un bord de Seine, une table pour deux, rien ni per­sonne autour, juste deux regards au même ins­tant. On s’au­to­rise à man­ger du bout de la four­chette sans grand appé­tit. Quelque chose d’autre nous nourrit.

Elle me donne les clefs de sa voi­ture en me disant qu’elle veux avoir l’es­prit libre pour me regarder.

Je repars avec elle en jetant un coup d’œil au fleuve, une main dans la sienne, l’autre dans sa poche… On n’a jamais le temps de faire une pause…

Acte 6

Revê­tus tous les deux de la garb noire, dans les stalles d’une cha­pelle aux trois quarts vides, côte à côte, nous avons dit les psaumes de Jéré­mie dans le superbe gré­go­rien angli­can. Je me tourne sou­dain vers The­si­ger et lui souffle : « Do you real­ly believe in it ? » — « No, not real­ly, but it is so beautiful ! »

Jean Malau­rie, in La vie que j’ai choi­sie de Wil­fred Thesiger

La plus belle des soi­rées au monde sur un lit sans draps, aux effluves lourdes de nos étreintes. Nos odeurs à tous les deux. Nos sou­rires, nos bai­sers, un sac en papier qui tombe à la porte d’en­trée pour la prendre dans mes bras.

Il pleut dehors, je ne m’en étais pas ren­du compte, il est très tard mais le temps n’a pas vrai­ment d’im­por­tance. Elle est allée fer­mer la fenêtre. Elle n’est plus là, je som­nole. Un gâteau qui porte mon nom, les pis­taches qui croquent. Seul au monde, mais avec elle.

C’est un rêve. Il n’y a pas de plus beaux rêves.

Elle marche nue et passe devant moi comme si de rien n’é­tait. Je ne la rêve pas, elle est là.

Je suis sa pute.

Cro­quer dans une nec­ta­rine juteuse. Sen­tir le soleil si rare cares­ser ma peau comme si c’é­tait les doigts d’une femme.

L’é­té n’est pas fini. Loin de là.

Ce sera le plus beau et le plus long de tous les étés.

Pho­tos © Chris Ber­tram, Korz 19, Liz M94
Cré­dits pour quelques cita­tions © Ben­ja­min Biolay
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Moka au bar au Bar Bam­boo Metropole

Moka au bar au Bar Bam­boo Metropole

Moka au bar

au Bar Bam­boo Metropole

Indo­chine

L’Indochine n’existe pas. Elle n’existe plus que dans les manuels d’his­toire et dans les romans de Mar­gue­rite Duras, dans les récits de Fran­çois Bizot et les mémoires de guerre de Jon Swain. L’i­dée de l’In­do­chine, c’est une image sur­an­née de teintes pas­telles, empruntes de colo­nia­lisme et d’une cer­taine nos­tal­gie de ce temps où l’on buvait un verre de Suze ou de Cam­pa­ri à la ter­rasse du Metro­pole ou de l’O­rient à Hanoï, du Majes­tic ou du Conti­nen­tal à Saï­gon, à l’ombre des banians sous une cha­leur écra­sante. Une cer­taine idée de la dou­ceur de vivre pour des mil­liers d’é­tran­gers, des Fran­çais sur­tout, des Bri­tan­niques, des Amé­ri­cains, qui venaient ici pour échap­per à la gri­saille de l’hi­ver, pro­fi­ter de la cha­leur dans leur cos­tume trois-pièces et sous leur pana­ma vis­sé sur le crâne, trans­pi­rant gen­ti­ment et avec digni­té dans leur che­mise en crêpe de coton.

Une carte pos­tale jau­nie au timbre rouge à qui il manque des dents, avec une jonque en arrière plan et une pas­tille dans laquelle trônent avec arro­gance les lettres RF, juste au-des­sus de “Postes-Indo­chine”, de belles jeunes femmes, aux che­veux noirs de jais lis­sés et à la sil­houette lon­gi­ligne qui se mouvent avec grâce dans leur ao dai ajus­té et imma­cu­lé, même après avoir par­cou­ru les rues pous­sié­reuses de Saï­gon à bicy­clette… Une monde par­fait, entre exo­tisme léché et pau­vre­té crasse qu’on ne côtoie même pas.

Pho­to © Manh­hai

Conti­nen­tal Palace Hotel, Saï­gon, 1968 (before the falling…)

Sài Gòn

Saï­gon n’existe pas. Saï­gon n’existe plus. Hồ Chí Minh-Ville… Lorsque j’é­tais enfant, le nom de Saï­gon me don­nait des envies de voyage, avait la saveur de l’exo­tisme véhi­cu­lée par des années d’ha­bi­tudes ser­viles, l’In­do­chine était fran­çaise. Je ne savais même pas dans quel pays ça se trou­vait… Je suis né alors que la ville n’é­tait pas encore tom­bée. The fal­ling… 1975. Dans les années 80, j’a­vais enten­du par­ler des boat people sans savoir ce que c’é­tait. Je me sou­viens de mon grand-père par­lant avec une cer­taine hargne d’un de ses voi­sins qui s’é­tait enga­gé dans l’ar­mée pour aller com­battre pen­dant la guerre d’In­do­chine. A côté de ça, d’autres noms ; Java, Suma­tra, Bor­néo, Sin­ga­pour… ça sen­tait bon l’exo­tisme de carte pos­tale, un ima­gi­naire mys­té­rieux, la grande Asie secrète, avec des lam­pions en papier rouge, des odeurs d’en­cens dont les volutes bleu­tées s’é­le­vait vers les pales du ven­ti­la­teur d’un tri­pot fré­quen­té par des hommes por­tant che­mise à col mon­tant en soie noire, une fine natte dans le dos et une mous­tache aus­si fine qu’un trait de crayon, l’air vrai­ment très très mystérieux…

On est un peu idiot quand on est jeune. L’im­por­tant c’est que ça ne se dif­fuse pas trop dans le temps.

Je ne suis jamais allé à Saï­gon, ni à Hồ Chí Minh-Ville, et je n’i­rai peut-être jamais. La nos­tal­gie des jours heu­reux n’est pas pour moi. Cher­cher les traces d’un pas­sé glo­rieux qui n’é­tait glo­rieux que pour ceux qui en pro­fi­taient, dont les grands hôtels avec pignon sur rue sont les témoins muets et silen­cieux, ce n’est pas pour moi.

Khách sạn Metro­pole Hà Nội 

Grand hôtel sur une large ave­nue décou­pée à la Hauss­mann qui por­tait autre­fois le nom d’Hen­ri Rivière, héros de la conquête du « Ton­kin » ; ana­chro­nisme, ou plu­tôt dys­to­pie… Le Métro­pole a vu pas­ser, comme dans tous les hôtels des grandes villes, de grands noms, comme Aga­tha Chris­tie au Péra Hotel d’Is­tan­bul ou comme de nom­breuses per­son­na­li­tés à l’Hô­tel Conti­nen­tal de Saï­gon, rue Cati­nat, point de ren­dez-vous des cor­res­pon­dants et des jour­na­listes pen­dant la Guerre du Viet­nam.  Les maga­zines amé­ri­cains News­week et Time avaient cha­cun leur bureau de Saï­gon au deuxième étage de l’hô­tel. Le Metro­pole, lui, accueillit Somer­set Mau­gham, Char­lie Cha­plin et Pau­lette Godard qui y ont pas­sé leur nuit de noces, et même Gra­ham Greene, alors qu’il écri­vait… Un Amé­ri­cain bien tran­quille… ça fait un peu cli­ché, non ?

Havre de paix, point de chute des repor­ters de guerre, dont cer­tains ne revien­dront jamais, ces hôtels étaient des refuges luxueux au milieu de la tour­mente de la guerre, à tel point que dans l’es­prit de ceux qui y vivaient à demeure, c’é­tait un peu le temps béni des dieux, une paren­thèse tem­po­relle de laquelle ils sont sou­vent nos­tal­giques, comme le raconte très bien Jon Swain dans River of time, un livre gran­diose sur la guerre au Viet­nam et au Cam­bodge, deux guerres qu’il a couvertes :

Le front était proche de Phnom Penh ; si proche qu’à trente minutes de voi­ture, dans n’im­porte quelle direc­tion, un vaste pano­ra­ma de la guerre s’of­frait à nous. Les jour­na­listes pou­vaient prendre leur voi­ture, s’emplir les narines de la vilaine odeur de cor­dite et être de retour au Royal pour déjeu­ner au bord de la pis­cine. En fait, il fal­lait moins de temps pour rejoindre la ligne de front qu’il n’en fal­lait à un Lon­do­nien pour aller au bou­lot en voi­ture aux heures de pointe.
Jon Swain, River of time, Edi­tions des Equa­teurs, 2019

Nul autre que lui n’a eu la modes­tie et l’hon­nê­te­té de dire les hor­reurs de cette guerre, lui qui a été un des der­niers repor­ters à assis­ter à la prise de pou­voir au Cam­bodge par Pol Pot et les Khmers rouges, enfer­mé dans l’en­ceinte de l’am­bas­sade de France, avec Fran­çois Bizot qui en rap­por­te­ra le ter­rible témoi­gnage, Le por­tail, fai­sant réfé­rence au por­tail de l’am­bas­sade, der­nier rem­part avant la bar­ba­rie. Son récit est poi­gnant et ces lignes, que je trouve ter­ri­fiantes et qui font allu­sion à ce qu’en disait déjà Hen­ri Mou­hot aux alen­tours de 1860, cassent tota­le­ment le mythe des sages petits hommes jaunes du Sud-est asia­tique, que l’on s’i­ma­gine débon­naires et paisibles…

Très vite, le fleuve m’a sub­mer­gé. A ses côtés, j’ai appris des choses sur la vie et la mort que je n’au­rais jamais pu per­ce­voir en Europe. J’ai appris l’ex­ci­ta­tion de l’a­mour, tein­té de mélan­co­lie, si carac­té­ris­tique de ce coin d’A­sie. j’ai appris aus­si que le Mékong n’est pas aus­si inno­cent qu’il y paraît par­fois. Il est vrai qu’il est source de vie pour les terres d’In­do­chine, mais il a un autre visage qui, le moment venu, se dévoile : celui de la vio­lence et de la cor­rup­tion des pays qui le bordent.
Les terres d’In­do­chine n’ont jamais été ce coin pai­sible et recu­lé d’A­sie, peu­plé de pay­sans dociles et sou­riants que l’on dépeint com­mu­né­ment. Au contraire, c’est une terre de des­po­tisme, de sau­va­ge­rie pri­mi­tive et de souf­france. L’His­toire montre que la vio­lence autant que le plai­sir des sens sont inhé­rents au carac­tère indo­chi­nois, et par­ti­cu­liè­re­ment à celui des Cam­bod­giens. La vio­lence est ins­crite dans leur ADN. Les Cam­bod­giens “semblent seule­ment savoir com­ment détruire, pour ne jamais recons­truire ” a écrire Hen­ri Mou­hot, illustre explo­ra­teur fran­çais, mort du palu­disme en remon­tant le fleuve en 1861. A pro­pos du Mékong, il pour­sui­vait : “La vue de ce beau fleuve fit sur moi le même effet que la ren­contre d’un ami ; c’est que j’ai long­temps bu ses eaux ; c’est une vieille connais­sance ; il m’a long­temps ber­cé et tour­men­té. Aujourd’­hui, il coule majes­tueux, à pleins bords, entre de hautes mon­tagnes dont il a ron­gé la base pour creu­ser son lit ; ici, ses eaux sont boueuses et jau­nâtres comme l’Ar­no à Flo­rence, mais rapides comme un tor­rent ; c’est un spec­tacle vrai­ment gran­diose.“
Jon Swain, River of time, Edi­tions des Equa­teurs, 2019

L’In­do­chine n’a jamais existé…

Rue Cati­nat à Saï­gon en 1922, un petit air de rue pari­sienne… Pho­to © Mann­hai
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