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Gin Pahit — Cha­pitres 13 à 16

Gin Pahit — Cha­pitres 13 à 16

Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 13 à 16

Cha­pitre 13 — La soi­rée (Pre­mière partie)

À sept heures, l’Ho­tel Oranje s’alluma.

Pas d’un coup — par degrés, par vagues, comme un orga­nisme qui s’é­veille. D’a­bord les torches dans le jar­din — les ouvriers les allu­mèrent une par une avec de longues mèches imbi­bées de kéro­sène, et les flammes mon­tèrent dans l’air du soir, orange, trem­blantes, pro­je­tant sur les fran­gi­pa­niers et les mas­sifs d’hi­bis­cus des ombres dan­santes qui trans­for­maient le jar­din en forêt de théâtre d’ombres. Puis les lam­pions — des dizaines de lam­pions de papier, rouges, jaunes, blancs, ten­dus entre les arbres sur des fils de cuivre, qui s’al­lu­mèrent ensemble quand un boy action­na le com­mu­ta­teur élec­trique et qui jetèrent sur l’herbe, sur les dalles, sur les visages, une lumière fes­tive, enfan­tine, qui sen­tait la fête de vil­lage autant que le gala colo­nial. Puis les lustres du lob­by — les grands lustres Art Déco de l’ex­ten­sion neuve, avec leurs pen­de­loques de cris­tal taillé qui cap­taient la lumière des ampoules élec­triques et la redis­tri­buaient en éclats iri­sés sur les murs de stuc, sur le marbre du sol, sur le chrome des rampes, comme si l’hô­tel tout entier avait été sau­pou­dré de diamants.

Sar­to était au bar. Sa veste de ser­vice — blanche, bou­ton­née, col mon­tant, impec­cable — le ser­rait aux épaules. Ses deux assis­tants — Rah­mat, un Madu­rais taci­turne qui mesu­rait deux mètres et dont les mains énormes mani­pu­laient les verres avec une déli­ca­tesse de sage-femme, et Yusuf, un Java­nais de vingt ans, vif comme un lézard, qui cou­rait entre le bar et les tables avec une vélo­ci­té qui défiait les lois de la phy­sique tro­pi­cale — étaient en place, ali­gnés der­rière le comp­toir, les mains dans le dos, le regard droit.

Le pichet de Tun­jun­gan atten­dait dans la gla­cière. La boîte de san­tal de Liem atten­dait sous le comp­toir. Les bou­teilles étaient ali­gnées. Les verres étaient prêts. La glace était taillée — cin­quante kilos de glace, le double de la ration nor­male, et Pak Hadi avait dû faire trois voyages avec Bagong pour tout livrer, et le buffle, au troi­sième voyage, avait regar­dé Sar­to avec une expres­sion de reproche bovin qui avait failli le faire rire.

Les pre­miers invi­tés arri­vèrent à sept heures et quart.

Ils entrèrent par la porte prin­ci­pale — les hommes en cos­tume blanc ou en smo­king tro­pi­cal, les femmes en robes longues, en soie, en mous­se­line, en batik de céré­mo­nie pour les quelques épouses Indo qui avaient été invi­tées, et la lumière des lustres les accueillit et les enve­lop­pa et les trans­for­ma en per­son­nages de roman, en figures de légende, en acteurs d’une pièce dont per­sonne ne connais­sait le texte mais dont tout le monde connais­sait le décor. Ils venaient de par­tout — des plan­ta­tions de Pasu­ruan et de Malang, des bureaux de la KPM et de la Banque de Java, des casernes de la KNIL et de la marine royale, des consu­lats et des rési­dences, des clubs et des loges — et ils conver­geaient vers l’Ho­tel Oranje comme les affluents convergent vers un fleuve, por­tés par le cou­rant de la vani­té, de la curio­si­té, de l’en­nui, et de ce besoin irré­pres­sible qu’ont les com­mu­nau­tés colo­niales de se ras­sem­bler pério­di­que­ment pour se prou­ver qu’elles existent encore.

Le bar fut pris d’as­saut en vingt minutes.

Sar­to tra­vailla. Il tra­vailla comme il n’a­vait jamais tra­vaillé — pas plus vite, non, parce que la vitesse n’é­tait pas son registre, mais avec une inten­si­té concen­trée, une den­si­té de geste, une éco­no­mie de mou­ve­ment qui fai­sait que chaque cock­tail pré­pa­ré sem­blait ne coû­ter aucun effort, comme si les bou­teilles se sou­le­vaient d’elles-mêmes, comme si les gla­çons tom­baient d’eux-mêmes, comme si les verres se rem­plis­saient par la seule force de la volon­té. Genièvre pour les plan­teurs. Cham­pagne pour les épouses. Gin tonic pour les mili­taires. Whis­ky soda pour le consul bri­tan­nique. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail de l’i­nau­gu­ra­tion, la créa­tion de Sar­to — qu’il pro­po­sa aux curieux, aux auda­cieux, à ceux qui vou­laient essayer quelque chose de nou­veau et qui décou­vraient, en por­tant le verre à leurs lèvres, un goût qu’ils n’a­vaient jamais goû­té, un goût qui n’é­tait ni hol­lan­dais ni java­nais mais les deux, et qui leur fai­sait ouvrir les yeux et lever le sour­cil et dire — qu’est-ce que c’est ? — et Sar­to répon­dait — le Tun­jun­gan, meneer — et le nom, dans sa bouche, son­nait comme le nom d’un lieu qu’on vient de découvrir.

À huit heures, on pas­sa dans le jar­din pour le dîner.

La rijst­ta­fel fut ser­vie. Trente-deux boys en sarong blanc et veste bou­ton­née sor­tirent des cui­sines en file indienne, cha­cun por­tant un plat, et ils s’a­li­gnèrent autour de la grande table dres­sée sous les lam­pions — une table de trente mètres, cou­verte de nappes blanches, d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, et de bou­quets d’or­chi­dées dis­po­sés tous les deux mètres comme des balises — et au signal de Ver­meer, ils posèrent les plats en même temps, dans un mou­ve­ment syn­chrone qui arra­chèrent un mur­mure d’ad­mi­ra­tion aux convives. Le riz blanc, au centre, fumant, imma­cu­lé. Et autour du riz, les trente-deux plats — le ren­dang, le gado-gado, le sam­bal goreng, le per­ke­del, le sayur lodeh, le serun­deng, et tous les autres, cha­cun dans son bol de por­ce­laine, cha­cun avec sa cuillère d’argent, cha­cun exha­lant sa vapeur et son par­fum, et le tout — la somme de ces trente-deux par­fums — créant un nuage olfac­tif qui mon­ta dans l’air du soir comme un encens, comme une prière païenne adres­sée au dieu de l’ap­pé­tit et de l’abondance.

On man­gea. On man­gea beau­coup. On man­gea avec cette avi­di­té qui prend les gens quand la nour­ri­ture est gra­tuite et que la cha­leur et l’al­cool ont ouvert les vannes de la gour­man­dise. Les plan­teurs se res­ser­vaient de ren­dang avec des gestes de bûche­rons. Les épouses picorent le gado-gado du bout de la four­chette, sou­cieuses de leurs robes. Les mili­taires englou­tis­saient le sam­bal goreng comme s’ils pre­naient d’as­saut une posi­tion enne­mie. Et le riz dimi­nuait — la mon­tagne blanche fon­dait à vue d’œil, comme la glace de la gla­cière, comme tout fon­dait à Sur­abaya, iné­luc­ta­ble­ment, joyeusement.

Puis l’or­chestre.

Un ensemble de chambre hol­lan­dais — vio­lon, vio­lon­celle, pia­no — avait été ins­tal­lé sous un auvent, à l’ex­tré­mi­té du jar­din. Ils jouèrent du Strauss. Des valses de Vienne dans la nuit de Java — et l’in­con­grui­té de cette musique, sous ces étoiles équa­to­riales, dans cette cha­leur de four, avec les fran­gi­pa­niers et les geckos et l’o­deur du girofle, était si totale, si magni­fique, si absurde, que Sar­to, depuis le bar, en fut presque ému. La valse mon­tait dans l’air tiède, tour­nait, reve­nait, repar­tait, et les couples dan­sèrent — quelques couples, les plus jeunes, les plus ivres — sur l’herbe du jar­din, entre les torches, et leurs ombres tour­naient avec eux, agran­dies par la lumière des flammes, comme des géants qui dansent avec des nains.

Puis le gamelan.

Van der Bosch avait pré­vu la tran­si­tion — ou plu­tôt, il l’a­vait impo­sée, parce que l’i­dée de faire jouer un game­lan après un orchestre de chambre hol­lan­dais lui sem­blait le sum­mum de l’es­prit colo­nial éclai­ré, la preuve vivante que l’Ho­tel Oranje était un lieu de ren­contre entre les cultures, un pont entre les civi­li­sa­tions. Sar­to, lui, savait que le pont n’exis­tait pas — que le game­lan après Strauss, c’é­tait deux mondes mis côte à côte sans se tou­cher, comme le quar­tier euro­péen et Kem­bang Jepun de part et d’autre du Jem­ba­tan Merah.

Les musi­ciens prirent place dans le jar­din. Sept hommes en tenue de céré­mo­nie java­naise — sarong de batik, veste noire, blang­kon sur la tête — assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments de bronze et de bois. Le pre­mier gong frap­pa. Le son — grave, rond, immense — tra­ver­sa le jar­din, les lam­pions, les convives, les verres de cham­pagne, et s’en alla mou­rir quelque part au-des­sus de Jalan Tun­jun­gan, dans la nuit de Sur­abaya. Et les Hol­lan­dais — les plan­teurs, les épouses, les mili­taires — écou­tèrent avec cette poli­tesse atten­tive que les colo­ni­sa­teurs réservent aux arts indi­gènes, une poli­tesse qui dit : c’est char­mant, c’est exo­tique, c’est pit­to­resque — sans jamais dire : c’est beau, parce que le mot beau, dans leur bouche, était réser­vé à Strauss, à Rem­brandt, aux tulipes, aux choses qui leur appartenaient.

Sar­to écou­ta depuis le bar. Il fer­ma les yeux. Le game­lan tour­nait. Le monde tour­nait. Et entre les deux — entre la musique qui tour­nait et le monde qui tour­nait — il y avait l’ins­tant pré­sent, ce point fixe autour duquel tout gra­vi­tait, et ce point fixe était le comp­toir, le teck, les mains de Sar­to posées à plat sur le bois.

Alma était là.

Il l’a­vait vue entrer dans le jar­din à huit heures — en robe de soie jaune, la plus belle robe qu’il eût jamais vue, une robe qui tom­bait sur son corps comme de l’eau, qui épou­sait ses épaules, sa taille, ses hanches, et qui brillait dans la lumière des lam­pions comme un lin­got de soleil. Elle était seule. Son mari n’é­tait pas venu — il était à Malang, ou à Pasu­ruan, ou nulle part, dans cet ailleurs vague où les maris absents résident quand ils n’ont pas d’ex­cuse pré­cise. Elle avait bu du cham­pagne pen­dant le dîner — Sar­to l’a­vait vue, de loin, lever sa coupe, la vider, la tendre pour qu’on la rem­plisse — et ses joues avaient pris cette cou­leur de pêche mûre que l’al­cool et la cha­leur don­naient à sa peau dorée.

Elle ne s’é­tait pas appro­chée du bar. Pas encore. Elle était res­tée dans le jar­din, par­mi les convives, fai­sant ce que les femmes seules font dans les fêtes colo­niales — sou­rire, acquies­cer, écou­ter les hommes par­ler des prix du sucre et des nou­velles d’Eu­rope, et attendre que la soi­rée atteigne ce point de bas­cule où les conven­tions se relâchent et où l’on peut enfin faire ce qu’on est venu faire, même si on ne sait pas encore ce que c’est.

La soi­rée tour­nait. Les verres se vidaient. La musique jouait. Les orchi­dées embau­maient. Et Sar­to, der­rière son comp­toir, dans l’ombre tiède du bar, pré­pa­rait des cock­tails, essuyait des verres, ser­vait des hommes et des femmes qui ne le voyaient pas, et regar­dait, par la porte ouverte, le jar­din illu­mi­né où deux cents per­sonnes célé­braient un monde qui n’a­vait plus que quinze ans à vivre.

Dehors, dans la rue sombre qui lon­geait l’hô­tel, Liem fumait une kre­tek, ados­sé à un lam­pa­daire. Il n’a­vait pas été invi­té. Les Chi­nois n’é­taient pas invi­tés aux galas de l’Ho­tel Oranje — ils pou­vaient y loger, y man­ger, y dépen­ser leur argent, mais les galas étaient hol­lan­dais, et les Hol­lan­dais gar­daient leurs soi­rées comme ils gar­daient leurs clubs : fer­més. Liem fumait et regar­dait les fenêtres illu­mi­nées, les ombres qui dan­saient der­rière les stores, les lam­pions dans le jar­din. Il ne fumait pas une de ses Dji Sam Soe — il fumait une kre­tek ordi­naire, une kre­tek de rue, parce que les Dji Sam Soe étaient à l’in­té­rieur, dans la boîte de san­tal, sous le comp­toir de Sar­to, et elles atten­daient leur moment.

Plus loin dans la rue, à vélo, Raden Suto­mo pas­sa. Il ne s’ar­rê­ta pas long­temps. Il ralen­tit — juste assez pour voir les lam­pions, les lustres, les uni­formes blancs, les robes longues, le spec­tacle de la richesse colo­niale éta­lée dans la nuit comme un éven­tail ouvert — et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui n’é­tait ni de la colère ni de l’en­vie ni du mépris, mais plu­tôt une cer­ti­tude, froide, patiente, géo­lo­gique — la cer­ti­tude que tout cela fini­rait, que les lam­pions s’é­tein­draient, que les robes se fane­rait, que l’hô­tel lui-même chan­ge­rait de nom, de maître, de sens — et cette cer­ti­tude n’a­vait pas besoin de mots, pas besoin de dis­cours, elle était ins­crite dans le mou­ve­ment des pédales sur le vélo, dans la rota­tion des roues sur le maca­dam, dans la nuit elle-même qui enve­lop­pait l’hô­tel illu­mi­né comme la mer enve­loppe une île, patiente, vaste, inépuisable.

Suto­mo dis­pa­rut dans la nuit. Liem fuma sa kre­tek jus­qu’au bout, l’é­cra­sa sous son pied, et ren­tra chez lui par Kem­bang Jepun.

Et dans le jar­din de l’Ho­tel Oranje, sous les lam­pions et les étoiles, les Hol­lan­dais dansaient.

Cha­pitre 14 — La soi­rée (Deuxième partie)

La fête se dénouait comme un nœud qu’on tire.

À onze heures, le jar­din s’é­tait vidé de la moi­tié de ses convives. Les épouses étaient mon­tées les pre­mières — elles avaient dis­pa­ru par grappes de deux ou trois, leurs robes frois­sées, leurs coif­fures défaites par la cha­leur, empor­tant avec elles les restes de conver­sa­tions qu’elles fini­raient dans leurs chambres, devant le miroir, en se déma­quillant. Puis les mili­taires — rap­pe­lés par le devoir, ou par l’al­cool qui leur ordon­nait de dor­mir. Puis les fonc­tion­naires — ceux qui avaient un train à prendre le len­de­main matin, ceux dont les baboes atten­daient à la mai­son, ceux qui avaient assez bu pour être contents et pas assez pour être dangereux.

Res­taient les irré­duc­tibles. Les plan­teurs qui ne savaient pas s’ar­rê­ter. Un consul étran­ger — le Danois, qui buvait du cognac comme on boit de l’eau et qui racon­tait, à qui vou­lait l’en­tendre, la même anec­dote sur un voyage à Bali qui impli­quait une danse du kecak et un cochon de lait. Et, à une table du fond du bar, Cha­plin et God­dard, qui avaient quit­té le jar­din une heure plus tôt et s’é­taient ins­tal­lés dans un coin sombre avec une bou­teille de cham­pagne et l’air de deux per­sonnes qui ont fait leur devoir social et qui veulent main­te­nant être lais­sées en paix.

Le prince Léo­pold était mon­té. La prin­cesse Astrid l’a­vait pré­cé­dé. Van der Bosch avait fait ses adieux en ser­rant toutes les mains qu’il pou­vait ser­rer et en répé­tant — magni­fique, n’est-ce pas, magni­fique — avec la satis­fac­tion d’un homme qui a atteint le som­met de sa vie et qui ne le sait pas encore, parce que les som­mets ne se recon­naissent que de loin, quand on les a dépassés.

Le bar se décan­tait. Rah­mat et Yusuf avaient débar­ras­sé les tables du jar­din et remon­taient main­te­nant des piles d’as­siettes sales par le cou­loir de ser­vice, avec la rési­gna­tion des sol­dats qui net­toient le champ de bataille après la vic­toire. Sar­to était seul der­rière le comp­toir. Les bou­teilles avaient bais­sé — le jene­ver sur­tout, et le cham­pagne. La glace avait fon­du — il ne res­tait dans la gla­cière que quelques éclats trans­lu­cides, les der­niers sur­vi­vants des cin­quante kilos de Pak Hadi, et ils fon­daient à vue d’œil, comme les der­nières neiges d’un hiver qui s’achève.

Le Danois finit son cognac, se leva avec la pru­dence d’un funam­bule, salua la com­pa­gnie d’un geste vague et quit­ta le bar en zig­za­guant. Les plan­teurs le sui­virent. Et Sar­to se retrou­va seul avec Cha­plin et Goddard.

Il n’al­la pas vers eux. Il atten­dit. Il essuya le comp­toir. Il ran­gea les bou­teilles. Il fit ce qu’il fai­sait chaque soir — les gestes de la fer­me­ture, les gestes du rituel, les gestes qui disaient : la nuit avance, le bar se pré­pare à dor­mir. Et il attendit.

Ce fut God­dard qui vint. Elle s’ap­pro­cha du comp­toir avec la démarche souple d’une femme qui a bu juste ce qu’il faut — pas assez pour tré­bu­cher, assez pour être libre — et deman­da, dans un anglais chan­tant qui avait des accents de Sud américain :

— Two more cham­pagnes, please. And wha­te­ver that orange thing was — the cocktail.

Sar­to pré­pa­ra. Deux coupes de cham­pagne. Un Tun­jun­gan. Il posa les verres sur un pla­teau et les appor­ta à la table du fond. Cha­plin leva les yeux.

De près, l’homme était dif­fé­rent de ce que la dis­tance avait lais­sé devi­ner. Son visage — sans la mous­tache du Vaga­bond, sans le maquillage, sans le masque — était un visage ordi­naire et extra­or­di­naire à la fois. Ordi­naire par ses traits — un nez droit, des yeux bruns, un front large. Extra­or­di­naire par sa mobi­li­té — chaque muscle sem­blait indé­pen­dant, capable de bou­ger seul, de créer une expres­sion, une émo­tion, un monde, en une frac­tion de seconde. C’é­tait un visage qui ne se repo­sait jamais, même en repos — un visage dont le calme appa­rent était une forme de mou­ve­ment ralen­ti, comme le calme appa­rent de l’eau d’un fleuve dont on ne voit pas les courants.

— Thank you, dit Chaplin.

Deux mots. Pro­non­cés avec une cour­toi­sie simple, sans emphase, sans la condes­cen­dance que les Euro­péens employaient d’ha­bi­tude pour remer­cier le per­son­nel indi­gène — cette condes­cen­dance qui disait mer­ci mais signi­fiait vous pou­vez dis­po­ser. Le thank you de Cha­plin ne signi­fiait rien d’autre que thank you.

Sar­to posa le pla­teau. Il allait se reti­rer quand Cha­plin prit le verre de Tun­jun­gan, le leva à la hau­teur de ses yeux, et l’exa­mi­na avec une atten­tion d’or­fèvre — la cou­leur, la trans­pa­rence, les reflets, la buée sur la paroi. Il but une gor­gée. Ses yeux se fer­mèrent un ins­tant — un geste qui rap­pe­la à Sar­to, avec une vio­lence inat­ten­due, la façon dont Alma fer­mait les yeux en buvant son gin pahit.

— Man­go, dit Cha­plin. And gin­ger. And some­thing bitter.

— Angos­tu­ra, dit Sarto.

Cha­plin hocha la tête. God­dard goû­ta à son tour, sou­rit, dit quelque chose en anglais que Sar­to ne com­prit pas mais dont le ton était celui de l’approbation.

Puis Cha­plin fit un geste. Un geste de la main — la paume tour­née vers le haut, les doigts qui se replient len­te­ment, un par un, comme les pétales d’une fleur qui se ferme — et ce geste signi­fiait : asseyez-vous. Ou plu­tôt : res­tez. Ou plu­tôt quelque chose qui n’a­vait pas de tra­duc­tion exacte dans aucune langue, mais qui vou­lait dire : vous êtes un homme, je suis un homme, il est tard, la nuit est chaude, les conven­tions sont endor­mies, asseyez-vous.

Sar­to ne s’as­sit pas. On ne s’as­sied pas à la table des clients. Mais il res­ta. Debout, le pla­teau sous le bras, à un mètre de la table, dans cette zone inter­mé­diaire entre le ser­vice et la conver­sa­tion qui était son ter­ri­toire natu­rel, le ter­ri­toire du bar­man, l’entre-deux.

Cha­plin par­la. Pas à Sar­to — pas direc­te­ment — mais dans l’es­pace, dans l’air, comme s’il pen­sait à voix haute et que la pré­sence de Sar­to n’é­tait qu’un pré­texte, un déclen­cheur, un public d’un seul homme.

Il par­la de la cha­leur. De l’o­deur du girofle qu’il avait sen­tie en sor­tant du bateau. De Sin­ga­pour, où il avait séjour­né au Raffles — your cou­sin, dit-il en dési­gnant l’hô­tel autour de lui, et Sar­to com­prit qu’il connais­sait le lien entre les Sar­kies, entre le Raffles et l’O­ranje, et cette connais­sance, ce savoir inat­ten­du chez un acteur de ciné­ma, lui révé­la quelque chose sur Cha­plin — que l’homme regar­dait, que l’homme appre­nait, que der­rière le clown il y avait un œil, un esprit, une curio­si­té insatiable.

Il par­la de Bali, où il avait séjour­né la semaine pré­cé­dente. Des dan­seuses. De la musique — the game­lan, dit-il, et sa pro­non­cia­tion était par­faite, les trois syl­labes égales, ga-me-lan, comme s’il avait écou­té, comme s’il avait appris. Il dit que le game­lan était la musique la plus triste et la plus joyeuse qu’il eût jamais enten­due. Triste parce qu’elle tour­nait sur elle-même sans avan­cer. Joyeuse parce qu’elle ne cher­chait pas à avan­cer. It doesn’t want to go anyw­here, dit-il. It just wants to be.

God­dard s’é­tait endor­mie. Sa tête repo­sait sur l’é­paule de Cha­plin, et un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, le sou­rire des gens qui dorment dans un lieu où ils se sentent en sécu­ri­té. Cha­plin ne bou­gea pas. Il conti­nua de par­ler — plus bas, pour ne pas la réveiller — et sa voix, réduite à un mur­mure, prit une qua­li­té de confi­dence, d’in­ti­mi­té nocturne.

Il par­la de la soli­tude. Pas avec ce mot — il ne dit jamais le mot soli­tude — mais avec d’autres mots, des mots qui tour­naient autour du sujet comme le game­lan tourne autour de sa mélo­die. Il par­la des hôtels. Des chambres. De cette sen­sa­tion de n’être nulle part, de n’ap­par­te­nir à aucun lieu, de tra­ver­ser le monde comme on tra­verse une scène — en sou­riant, en saluant, en fai­sant rire — et de se retrou­ver seul, le soir, dans une chambre incon­nue, avec le bruit des ven­ti­la­teurs et l’o­deur du linge ami­don­né, et de ne pas savoir dans quel pays on est, ni quelle heure il est, ni qui on est quand les pro­jec­teurs sont éteints.

Sar­to écou­ta. Il écou­ta comme il écou­tait tou­jours — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec la rai­son — que cet homme petit, célèbre, génial, qui fai­sait rire des mil­lions de per­sonnes, était aus­si seul que Liem dans son ate­lier, aus­si seul que Suto­mo dans la nuit, aus­si seul que Njai Kenan­ga dans sa buan­de­rie, aus­si seul que Sar­to lui-même der­rière son comp­toir. Que la soli­tude n’a­vait rien à voir avec la foule ou le silence, avec la richesse ou la pau­vre­té, avec la gloire ou l’a­no­ny­mat. Que la soli­tude était une condi­tion, comme la cha­leur — on ne l’é­vi­tait pas, on l’habitait.

Cha­plin ter­mi­na son Tun­jun­gan. Il regar­da le fond du verre — vide, tiède, avec juste un rési­du orange sur la paroi — et il dit quelque chose que Sar­to ne com­prit qu’à moi­tié, parce que l’an­glais de Cha­plin était deve­nu un mur­mure presque inau­dible, mais dont il sai­sit un mot — beau­ti­ful — et ce mot, dans la bouche de cet homme, à cette heure, dans ce bar, eut une den­si­té, un poids, une véri­té qui dépas­sait tout ce que Sar­to avait enten­du ce soir-là, toutes les féli­ci­ta­tions de Van der Bosch, tous les toasts du Résident, tous les magni­fique et les splen­dide et les mots creux du protocole.

Beau­ti­ful.

Cha­plin se leva. Dou­ce­ment, pour ne pas réveiller God­dard. Il la prit par les épaules, la gui­da vers l’es­ca­lier. Elle mar­chait les yeux mi-clos, som­nam­bule, sou­riante. Au pied de l’es­ca­lier, Cha­plin se retour­na vers Sar­to — un regard bref, direct, un regard d’homme à homme, sans rôle, sans masque — et il fit le même geste qu’à l’ar­ri­vée, cette incli­nai­son imper­cep­tible de la tête, ce salut sans mots qui conte­nait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire.

Puis il mon­ta l’es­ca­lier avec God­dard, et leurs pas — légers, lents, un peu vacillants — s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir de l’é­tage et se turent.

Sar­to était seul. Le bar était vide. Les verres étaient sales. Les cen­driers étaient pleins. Les lampes brû­laient bas. Et le silence — le silence de minuit pas­sé, le silence de la fête qui s’a­chève — emplis­sait la pièce comme de l’eau emplit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus d’air.

Mais le bar n’é­tait pas tout à fait vide. Un pas dans le cou­loir. Un pas lourd, un pas d’homme qui a bu et qui ne dort pas, un pas qui hésite.

Le prince Léo­pold appa­rut dans l’embrasure de la porte.

Il avait reti­ré sa veste. Sa che­mise était débou­ton­née au col. Ses che­veux — lis­sés au début de la soi­rée — étaient en désordre. Il avait l’air de ce qu’il était — un homme de trente ans, fati­gué, légè­re­ment ivre, qui ne trou­vait pas le som­meil dans un pays trop chaud.

— Le bar est fer­mé ? demanda-t-il.

Sa voix était dif­fé­rente de celle du dis­cours — débar­ras­sée du pro­to­cole, réduite à l’es­sen­tiel, la voix d’un homme qui parle à un autre homme à deux heures du matin, sans public, sans enjeu.

— Le bar est ouvert tant qu’il y a un client, dit Sarto.

Le prince sou­rit. Un sou­rire las, un sou­rire qui n’a­vait rien de royal, un sou­rire qui disait sim­ple­ment : mer­ci de ne pas me ren­voyer dans ma chambre. Il s’as­sit au comp­toir. Pas à une table — au comp­toir. À l’en­droit où Alma s’as­seyait. Et Sar­to, sans qu’on le lui demande, pré­pa­ra un der­nier cock­tail — le Tunjungan.

Le prince but. Il ne com­men­ta pas le goût. Il but comme on boit quand on a soif — pas de salive, mais d’autre chose, de pré­sence, de silence, de ce contact mini­mal avec un autre être humain qui est le der­nier recours contre l’in­som­nie et le vertige.

Ils ne par­lèrent pas tout de suite. Le silence entre eux était dif­fé­rent du silence avec Cha­plin — moins intime, plus pesant, char­gé de tout ce que le pro­to­cole avait empê­ché de dire pen­dant la soi­rée. Le prince regar­dait les bou­teilles sur l’é­ta­gère. Sar­to essuyait un verre. Les ven­ti­la­teurs tournaient.

— C’est étrange, dit le prince.

Il par­lait le fran­çais. Pas l’an­glais, pas le hol­lan­dais — le fran­çais, la langue dans laquelle il pen­sait, la langue de son édu­ca­tion, la langue qui per­met­tait, peut-être, une fran­chise que les autres langues, char­gées de pro­to­cole, interdisaient.

— C’est étrange, répé­ta-t-il. On tra­verse le monde. On serre des mains. On pro­nonce des dis­cours. On inau­gure des choses. Et le soir, dans la chambre, on se retrouve avec la même question.

Il ne dit pas quelle ques­tion. Sar­to n’en avait pas besoin. La ques­tion était dans l’air — dans la cha­leur, dans le silence, dans le verre de Tun­jun­gan qui refroi­dis­sait sur le comp­toir — et c’é­tait la ques­tion que tous les hommes se posent quand ils se retrouvent seuls dans un bar à deux heures du matin, princes ou bar­men, riches ou pauvres, la ques­tion qui n’a pas de réponse et qui n’en a pas besoin : à quoi bon ?

— La Bel­gique, dit le prince. Le Congo. Mon père. Les res­pon­sa­bi­li­tés. Les colo­nies. Tout ce poids.

Il par­lait sans regar­der Sar­to — il regar­dait le verre, le teck, le miroir der­rière les bou­teilles dans lequel se reflé­tait son propre visage, pâle, cer­né, un visage de prince épui­sé dans un bar de Sur­abaya à deux heures du matin.

— Vous croyez que tout cela va durer ? demanda-t-il.

La ques­tion. La même que celle de Suto­mo, posée dans la ruelle après le game­lan. La même ques­tion, pro­non­cée par deux hommes que tout sépa­rait — un prince belge et un révo­lu­tion­naire java­nais — et qui pour­tant, au fond, au cœur de la nuit, se rejoi­gnaient dans le même doute, le même ver­tige, la même intui­tion que le monde qu’ils habi­taient — cha­cun à sa manière, cha­cun de son côté du comp­toir, cha­cun de son côté de l’his­toire — était un monde pro­vi­soire, un décor, un théâtre d’ombres dont la lampe fini­rait par s’éteindre.

Sar­to ne répon­dit pas.

Il prit la bou­teille d’An­gos­tu­ra. Il ver­sa trois gouttes dans le verre du prince — les trois gouttes amères, les trois gouttes de véri­té dans la dou­ceur du cock­tail — et le geste, dans son silence, dans sa pré­ci­sion, dans sa sim­pli­ci­té, fut sa réponse. Pas oui, pas non, pas peut-être. Trois gouttes. L’a­mer­tume. Le réel.

Le prince regar­da les gouttes se dis­soudre dans le Tun­jun­gan. Il but. Il posa le verre. Il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, comme Sar­to res­tait sou­vent — les mains à plat, les yeux mi-clos, dans cette pos­ture de pré­sence pure qui est le pri­vi­lège de ceux qui n’at­tendent rien.

Puis il se leva. Il lais­sa un billet sur le comp­toir — un billet de banque belge, pas hol­lan­dais, un billet qui ne valait rien à Sur­abaya mais qui valait tout comme geste, comme trace, comme sou­ve­nir d’un moment qui n’au­rait pas dû exis­ter et qui avait exis­té quand même.

— Mer­ci, dit-il. Bonne nuit.

— Bonne nuit, Votre Altesse.

Le prince mon­ta l’es­ca­lier. Et Sar­to res­ta seul dans le bar, avec le billet belge sur le comp­toir, les verres sales dans l’é­vier, la glace fon­due dans la gla­cière, et la boîte de san­tal de Liem qui n’a­vait pas été ouverte.

Il regar­da la boîte. Les kre­teks étaient encore là, intactes, dans leur lit de papier de soie. Le moment n’é­tait pas venu. Pas cette nuit. Pas avec un prince et un acteur pour seuls clients. Le moment vien­drait — Sar­to le savait, le sen­tait — mais il vien­drait à sa propre heure, comme le rawon vient à sa propre heure, comme le game­lan vient à sa propre heure, et for­cer le moment serait le détruire.

Il ran­gea la boîte sous le comp­toir. Il étei­gnit les lampes. Une par une. L’o­pa­line d’a­bord. Puis le pla­fon­nier. Puis la petite lampe de la réserve. Et le bar som­bra dans le noir — un noir tiède, par­fu­mé, plein des fan­tômes de la soi­rée, des rires, des verres, des musiques, des mots — et Sar­to, dans ce noir, seul, debout, les mains sur le comp­toir, écou­ta l’hô­tel respirer.

Cha­pitre 15 — L’heure bleue

Sar­to tra­ver­sa le jar­din à l’aube.

Le jar­din après la fête res­sem­blait à un champ de bataille vu au ralen­ti — un champ de bataille où les armes auraient été des verres et les vic­times des orchi­dées. Des coupes de cham­pagne ren­ver­sées gisaient dans l’herbe, cou­chées sur le flanc, le pied en l’air, comme des sol­dats fau­chés en pleine course. Des ser­viettes de lin, frois­sées, tachées de vin et de sauce, jon­chaient les tables aban­don­nées. Les lam­pions éteints pen­daient entre les arbres comme des fruits morts. Et les orchi­dées — les orchi­dées de Malang, si somp­tueuses la veille, si fières dans leurs vases de cuivre — com­men­çaient à faner, leurs pétales se recro­que­villant aux bords, per­dant leur éclat, pre­nant cette cou­leur de papier mâché que prennent les fleurs cou­pées quand la vie les quitte et que la matière reprend ses droits.

Sar­to mar­chait pieds nus. La rosée mouillait l’herbe, et ses pieds s’en­fon­çaient dans la terre molle avec cette sen­sa­tion de fraî­cheur qui était, comme chaque matin, le seul moment de grâce avant la four­naise. Il ne ramas­sait rien. Ce n’é­tait pas son tra­vail — les boys vien­draient dans une heure avec leurs balais et leurs cageots et ils ren­draient au jar­din sa pro­pre­té, son ordre, son inno­cence. Sar­to ne fai­sait que tra­ver­ser, que voir, que res­pi­rer cette odeur de len­de­main de fête qui est une des odeurs les plus mélan­co­liques du monde — un mélange de fleurs mortes, d’al­cool éva­po­ré, de cire de bou­gie refroi­die, de tabac froid et de terre mouillée, un mélange qui sen­tait le temps, le pas­sage, la preuve que ce qui a brillé peut ces­ser de briller.

Il s’ar­rê­ta devant un fran­gi­pa­nier. L’arbre avait per­du des fleurs pen­dant la nuit — des dizaines de fleurs blanches et jaunes, tom­bées sur l’herbe, qui for­maient autour du tronc un cercle par­fait, une cou­ronne, comme si l’arbre s’é­tait cou­ron­né lui-même dans l’in­dif­fé­rence de la nuit. Sar­to se pen­cha et ramas­sa une fleur. Les pétales étaient char­nus, cireux, et le par­fum — ce par­fum de fran­gi­pa­nier qui était le par­fum de Sur­abaya comme le girofle en était l’o­deur — mon­tait de la fleur avec une dou­ceur obs­ti­née, une dou­ceur qui ne se ren­dait pas, qui ne capi­tu­lait pas devant la mort du pétale mais conti­nuait de par­fu­mer, de don­ner, de s’of­frir, même après la chute.

Il mit la fleur dans sa poche.

L’hô­tel dor­mait. Les cou­loirs étaient vides. Les portes des chambres étaient fer­mées. Der­rière ces portes, les invi­tés dor­maient — les plan­teurs dans leur ivresse, les épouses dans leur fatigue, le prince dans son insom­nie, Cha­plin dans ses rêves — et l’hô­tel, vidé de ses occu­pants éveillés, rede­ve­nait ce qu’il était dans son essence : un bâti­ment, un assem­blage de pierres et de bois et de métal, un corps immo­bile dans la cha­leur, un orga­nisme au repos qui res­pi­rait par ses fenêtres entrou­vertes et par les fis­sures de ses murs et par les inter­stices de ses tuiles.

Sar­to ouvrit le bar. Les gestes du matin. Les bou­teilles, les verres, la glace — il res­tait un fond de glace dans la gla­cière, les der­niers éclats de la livrai­son monu­men­tale de la veille, des mor­ceaux minus­cules, presque liquides, qui ren­draient l’âme avant huit heures. Il les recueillit dans un seau et les ver­sa dans le bac à cock­tails. Puis il essuya le comp­toir. Le teck était frais — la fraî­cheur de l’aube, l’u­nique fraî­cheur — et sous son chif­fon, le bois exha­lait son odeur de cire et de résine, cette odeur fami­lière, constante, qui était le seul par­fum que Sar­to retrou­vait chaque matin à l’i­den­tique, le seul qui ne chan­geait pas, le seul qui ne tra­his­sait pas.

Il enten­dit les pas.

Pas les pas des boys — trop tôt. Pas les pas de Kenan­ga — trop légers. Pas les pas de Van der Bosch — trop rapides. Des pas qu’il connais­sait, des pas qu’il avait appris à recon­naître comme on recon­naît une mélo­die après les deux pre­mières notes, des pas qui se posaient sur le marbre du lob­by avec cette pré­ci­sion dis­crète, ce rythme sin­gu­lier, cette signature.

Alma entra dans le bar.

Elle n’a­vait pas dor­mi. Sar­to le vit immé­dia­te­ment — dans ses yeux, cer­nés de mauve, dans sa peau, plus pâle que d’ha­bi­tude, dans ses che­veux déta­chés qui tom­baient sur ses épaules en vagues sombres, libé­rés du chi­gnon de la veille. Elle avait chan­gé de robe — elle por­tait main­te­nant une robe simple, en coton blanc, sans orne­ment, une robe de matin, une robe de nudi­té presque, qui la mon­trait telle qu’elle était quand elle n’es­sayait pas d’être autre chose, quand elle n’é­tait ni l’é­pouse du plan­teur ni la femme Indo du gala ni la cliente du bar mais sim­ple­ment elle, Alma, un corps debout dans la lumière de l’aube.

Elle ne s’as­sit pas au comptoir.

Elle res­ta debout. Devant le comp­toir, à un mètre de Sar­to, les mains le long du corps, le sac de paille absent — elle n’a­vait pas de sac, pas de billet à lais­ser, pas d’ac­ces­soire, rien entre elle et lui que l’air du matin et le comp­toir de teck et soixante cen­ti­mètres de silence.

Sar­to posa le chiffon.

Le temps s’ar­rê­ta. Ou plu­tôt — le temps ne s’ar­rê­ta pas, parce que les ven­ti­la­teurs conti­nuaient de tour­ner et que la lumière conti­nuait de mon­ter et que la glace conti­nuait de fondre — mais quelque chose dans le temps chan­gea de tex­ture, devint plus dense, plus lourd, plus lent, comme si l’air lui-même s’é­tait épais­si autour d’eux et les main­te­nait sus­pen­dus dans l’ins­tant, deux corps immo­biles dans un monde qui bouge, deux points fixes dans le flux.

Alma dit une chose.

Une phrase courte. Directe. La seule phrase vrai­ment nue du roman. Une phrase qui n’é­tait ni une ques­tion ni une décla­ra­tion ni une invi­ta­tion mais les trois à la fois, une phrase qui venait d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait peut-être jamais visi­té, un endroit situé au-delà de la pru­dence, au-delà de la peur, au-delà de la ligne invi­sible qui sépa­rait ce qu’on pou­vait dire de ce qu’on ne pou­vait pas dire, et qui était, dans sa nudi­té, dans sa sim­pli­ci­té, aus­si ver­ti­gi­neuse qu’un plon­geon dans une eau dont on ne connaît pas la profondeur.

Sar­to ne répon­dit pas avec des mots.

Il y a des moments — rares, impré­vi­sibles, déci­sifs — où les mots ne sont pas le bon ins­tru­ment. Où les mots, avec leur pré­ci­sion, leur logique, leur capa­ci­té à décou­per le réel en caté­go­ries, en concepts, en oui et en non, tra­hi­raient ce qui a besoin d’être dit en le rédui­sant à ce qui peut être dit. Et dans ces moments, le corps prend le relais — non pas le corps du désir, non pas le corps de la pul­sion, mais le corps de la pré­sence, le corps qui est là, entier, sans masque, sans rôle, sans comp­toir entre lui et le monde.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Le cha­pitre ne le dit pas. Le cha­pitre s’ar­rête ici — à cette lisière entre le dicible et l’in­di­cible, entre ce que le récit peut racon­ter et ce qui appar­tient au silence. Non par pudeur — la pudeur est un luxe que Sur­abaya ne connaît pas — mais par res­pect pour cette zone de l’ex­pé­rience humaine où les mots cessent d’être utiles et où le seul témoin admis est le corps lui-même, avec sa mémoire de peau, de souffle, de chaleur.

Le blanc.

L’el­lipse.

Le silence.

Et quand le texte reprend — comme un musi­cien reprend après une pause, comme un nageur refait sur­face après un plon­geon — la lumière a chan­gé. L’aube est deve­nue le matin. Le gris-rose est deve­nu le jaune. Et Sar­to est seul au bar, debout der­rière le comp­toir, les mains posées à plat sur le teck, les yeux ouverts, le visage immobile.

Alma est par­tie. Quand, com­ment, par quelle porte — le texte ne le dit pas. Elle est par­tie comme elle venait — par ses pas, par son par­fum, par cet espace qu’elle créait et qu’elle empor­tait avec elle en par­tant. Le véti­ver flot­tait encore dans l’air du bar, mêlé à l’o­deur de la cire et du teck et du fran­gi­pa­nier que Sar­to avait dans sa poche, et ce mélange — ce mélange unique, irré­pro­duc­tible, éphé­mère — était la seule trace de ce qui s’é­tait passé.

Le comp­toir était intact. Le teck brillait. Les verres étaient ali­gnés. Les bou­teilles étaient en rang. Rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait changé.

Tout avait changé.

Sar­to prit le chif­fon et recom­men­ça à essuyer le comp­toir. Les gestes du matin. Les mêmes gestes. Le cercle du chif­fon sur le bois. Le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, qui fai­sait tour­ner le temps. Et dans ce geste — ce geste qu’il avait fait dix mille fois et qu’il ferait dix mille fois encore — il y avait quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’y était pas la veille, une qua­li­té de pré­sence, d’at­ten­tion, de gra­ti­tude peut-être, ou de tris­tesse, ou de cette chose sans nom qui est le sen­ti­ment de l’a­près — l’a­près de ce qui a été vécu et qui ne se revi­vra pas, l’a­près de l’ins­tant unique, l’a­près de la grâce.

Dehors, Sur­abaya s’é­veillait. Les kre­teks cré­pi­taient sur les seuils. Le café bouillait dans les cas­se­roles. Le Kali­mas cou­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan dans la lumière du matin, ouvrait ses portes au monde — au jour nou­veau, au jour d’a­près, au jour où tout recom­mence et où rien ne recom­mence, parce que le temps ne revient jamais en arrière, même quand les gestes sont les mêmes, même quand le comp­toir est le même, même quand la glace est la même.

La glace n’est jamais la même. Chaque matin, c’est une nou­velle glace qui arrive. Et chaque matin, elle fond.

Cha­pitre 16 — Après

Cha­plin par­tit le surlendemain.

Il par­tit comme il était venu — par le port, par le Flan­dria, qui leva l’ancre à l’aube avec la len­teur majes­tueuse des paque­bots qui savent que le monde les attend mais qui ne voient pas la rai­son de se pres­ser. Sar­to n’al­la pas au port. Il apprit le départ par le por­tier sikh, qui l’ap­prit du chauf­feur, qui l’ap­prit du secré­taire — la chaîne habi­tuelle, le télé­graphe des invi­sibles. Il apprit aus­si que Cha­plin, en quit­tant sa suite, avait lais­sé un pour­boire extra­va­gant au per­son­nel d’é­tage — une somme dont le mon­tant varia selon les ver­sions, mais qui, dans toutes les ver­sions, était assez impor­tante pour que les boys en parlent pen­dant des semaines, avec cette admi­ra­tion mêlée d’in­cré­du­li­té que sus­citent les gestes de géné­ro­si­té qui dépassent l’entendement.

Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid par­tirent le même jour, par un autre navire, vers une autre escale — Bata­via, puis Sin­ga­pour, puis l’Eu­rope. Le prince ne repas­sa pas par le bar. Sar­to ne le revit pas. Mais le billet belge — le billet de banque qui ne valait rien à Sur­abaya — res­ta sur l’é­ta­gère du fond, der­rière les bou­teilles, plié en quatre, comme un marque-page dans un livre que per­sonne ne lirait.

L’hô­tel se dégon­fla. C’é­tait le mot — pas se cal­ma, pas retrou­va son rythme — se dégon­fla, comme un bal­lon dont on ouvre la valve, len­te­ment, par un souffle conti­nu, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que l’en­ve­loppe, flasque, ridée, vide de l’air qui lui avait don­né sa forme. Les orchi­dées furent reti­rées du lob­by — fanées, brunes, elles finirent dans les pou­belles de la cour de ser­vice, et leur par­fum, pen­dant un jour encore, flot­ta dans les cou­loirs comme le fan­tôme d’une fête. Les lam­pions furent décro­chés. Les torches furent reti­rées du jar­din, lais­sant dans l’herbe des trous noirs, des cica­trices de feu. Les nappes furent envoyées à la buan­de­rie de Kenan­ga, qui les lava, les ami­don­na, les repas­sa, les ran­gea dans les armoires de l’hô­tel avec le soin méti­cu­leux qu’elle met­tait en toute chose, le soin d’une femme qui savait que les armoires finissent tou­jours par se rouvrir.

Les jour­naux parurent. Le Soe­ra­baiasch Han­dels­blad publia l’ar­ticle de Dijks­tra — en pre­mière page, comme pro­mis, avec la pho­to­gra­phie de Van der Bosch posant devant la che­mi­née de la chambre 33, la main sur le man­teau, le men­ton conqué­rant. L’ar­ticle par­lait de l’i­nau­gu­ra­tion en termes élo­gieux — un triomphe, une réus­site écla­tante, la preuve de la vita­li­té de l’en­tre­prise colo­niale dans les Indes néer­lan­daises — et Sar­to, en le lisant par-des­sus l’é­paule d’un client qui avait lais­sé le jour­nal sur le comp­toir, nota que l’ar­ticle ne men­tion­nait ni le game­lan, ni les trente-deux boys de la rijst­ta­fel, ni le Tun­jun­gan, ni rien de ce qui avait été fait par des mains java­naises, chi­noises, madu­raises — comme si la fête s’é­tait faite toute seule, par la seule volon­té des Hol­lan­dais, par la seule grâce de Van der Bosch et de son cos­tume de lin blanc.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel reprit son rythme — le rythme des jours ordi­naires, des clients ordi­naires, des gin tonics et des genièvres et des bières Hei­ne­ken et de la cha­leur qui mon­tait et qui des­cen­dait d’un degré, d’un seul degré, sans que per­sonne ne s’en aper­çoive, sauf Sar­to, qui s’en aper­ce­vait toujours.

Liem revint au bar.

Il revint un soir, à l’heure où le comp­toir était presque vide — un seul client, un ingé­nieur des che­mins de fer qui lisait un roman hol­lan­dais en buvant du ver­mouth. Liem s’as­sit au comp­toir — pas sur le tabou­ret d’Al­ma, sur celui d’à côté — et Sar­to vit dans ses yeux quelque chose de neuf : une exci­ta­tion conte­nue, une fièvre qui n’é­tait pas celle de la chaleur.

— Un impor­ta­teur, dit Liem. Un Alle­mand. De la mai­son Behn, Meyer & Co. Il a goû­té mes kre­teks. Pas au bar — dans la rue, devant mon ate­lier. Je lui ai offert une Dji Sam Soe. Il l’a fumée. Il a fumé toute la ciga­rette. Et à la fin, il a dit : Gut. Un seul mot. Gut. Et il a com­man­dé deux cents boîtes.

Deux cents boîtes. Sar­to regar­da Liem et vit, sous la ner­vo­si­té, sous la fièvre, sous l’exal­ta­tion du mar­chand qui a fait sa pre­mière grande vente, quelque chose de plus pro­fond — une jus­ti­fi­ca­tion, une preuve, la confir­ma­tion que le rêve n’é­tait pas un rêve mais un plan, et que le plan fonc­tion­nait, et que le chiffre neuf por­tait bon­heur, et que Dji Sam Soe — deux, trois, quatre, la somme par­faite — avait un avenir.

— La boîte de san­tal, dit Liem. Tu ne l’as pas ouverte.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait une consta­ta­tion — le constat d’un homme qui com­prend que le moment n’é­tait pas venu et qui n’en veut à per­sonne, parce que le moment est sou­ve­rain, et qu’on ne com­mande pas au moment comme on ne com­mande pas à la mousson.

— Pas encore, dit Sarto.

— Pas encore, répé­ta Liem.

Il sou­rit. Le sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Le sou­rire de l’homme qui savait que le girofle fini­rait par entrer dans le bar de l’Ho­tel Oranje, non pas par la force, non pas par la ruse, mais par la seule force de son par­fum, de sa qua­li­té, de sa véri­té — et que cette entrée pren­drait le temps qu’elle pren­drait, un mois, un an, dix ans, mais qu’elle se ferait, parce que les choses vraies finissent tou­jours par trou­ver leur place, même dans les lieux qui ne sont pas faits pour elles.

Liem finit le thé que Sar­to lui avait ser­vi — du thé java­nais, amer, sans sucre, le thé de ceux qui ne boivent pas d’al­cool — et repar­tit dans la nuit de Kem­bang Jepun, une kre­tek aux lèvres, le cré­pi­te­ment du girofle trouant le silence.

Suto­mo revint aussi.

Il ne vint pas au bar — il n’y venait jamais. Il atten­dit Sar­to à la sor­tie de l’hô­tel, dans la ruelle de ser­vice, ados­sé au mur, les mains dans les poches. La nuit était chaude. Des geckos cou­raient sur le mur au-des­sus de sa tête, et leurs petits cris — tok-tok-tok — res­sem­blaient au cré­pi­te­ment des kreteks.

— Soe­kar­no sera jugé le mois pro­chain, dit Suto­mo. À Ban­dung. Devant un tri­bu­nal hollandais.

Sar­to écou­ta. Suto­mo par­lait à voix basse, non par peur — il n’a­vait pas peur, ou sa peur était d’une nature si dif­fé­rente de la peur ordi­naire qu’elle ne méri­tait pas le même nom — mais par habi­tude, par pru­dence, par cette conscience que les murs de Sur­abaya avaient des oreilles, sur­tout les murs des hôtels, sur­tout les murs des hôtels hollandais.

— Il va se défendre lui-même, dit Suto­mo. Sans avo­cat. Il va par­ler. Et ce qu’il dira, le monde entier l’entendra.

— Le monde, dit Sarto.

— Le monde, répé­ta Suto­mo. Pas les Hol­lan­dais — le monde. Ceux qui ont des oreilles pour entendre. Ceux qui savent que les empires tombent. Ceux qui savent que la glace fond.

La glace fond. Sar­to ne sut pas si Suto­mo avait choi­si cette image par hasard ou s’il l’a­vait cueillie dans une conver­sa­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue — mais l’i­mage était juste, l’i­mage était exacte, et dans cette exac­ti­tude il y avait une poé­sie que les dis­cours poli­tiques n’a­vaient pas, une poé­sie qui venait du réel, du quo­ti­dien, du geste de Pak Hadi déchar­geant ses blocs à cinq heures du matin et de Sar­to les regar­dant fondre dans la gla­cière, degré par degré, heure par heure, inéluctablement.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Suto­mo hocha la tête. Il repar­tit dans la nuit. Et Sar­to ren­tra chez lui par le kam­pung, sous les étoiles de l’é­qua­teur, et le bruit de ses pas sur la terre bat­tue se mêla au bruit des geckos et des kre­teks et du Kali­mas qui cou­lait quelque part dans le noir, invi­sible, patient, inépuisable.

Les jours pas­sèrent. L’hô­tel tour­na. Le monde tourna.

Alma revint au bar. Elle revint un après-midi, à l’heure habi­tuelle — trois heures, la cha­leur maxi­male, le bar vide. Elle s’as­sit au comp­toir. Elle com­man­da un gin pahit. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, le même tum­bler, le même gin, les mêmes gla­çons, les mêmes gouttes d’An­gos­tu­ra. Et entre eux, le même silence — mais un silence qui avait chan­gé de cou­leur, de tex­ture, de poids. Un silence d’a­près. Un silence qui savait.

Ils ne par­lèrent pas de ce qui s’é­tait pas­sé. Ils ne par­le­raient jamais de ce qui s’é­tait pas­sé. Ce qui s’é­tait pas­sé appar­te­nait à l’aube, à l’heure bleue, à cet inter­stice entre la nuit et le jour où les règles sont sus­pen­dues et où les gestes comptent plus que les mots, et rame­ner cela dans la lumière de l’a­près-midi, dans l’es­pace du bar, devant le comp­toir de teck, aurait été le tra­hir, le réduire, le trans­for­mer en quelque chose de nom­mable alors que sa beau­té tenait pré­ci­sé­ment à ce qu’il ne pou­vait pas être nommé.

Alma but son gin pahit. Les yeux fer­més. Puis ouverts. Le regard plus doux, plus lent. Le même regard, et un autre regard.

Elle posa le verre. Elle lais­sa le billet sur le comp­toir. Elle dit :

— Mer­ci, Sarto.

Elle par­tit.

Et Sar­to res­ta. Der­rière le comp­toir. Les mains sur le teck. Le chif­fon à por­tée de main. Les bou­teilles ali­gnées. Les ven­ti­la­teurs qui tour­naient. La cha­leur qui pesait. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait, insou­ciante, magni­fique, aveugle — Jalan Tun­jun­gan avec ses becak et ses auto­mo­biles et ses vitrines et ses warungs et ses mar­chands de kre­teks qui criaient seri­bu, seri­bu — et les Hol­lan­dais qui mar­chaient sous les tama­ri­niers comme s’ils mar­che­raient tou­jours, comme si la rue leur appar­tien­drait tou­jours, comme si le monde ne chan­ge­rait jamais.

Njai Kenan­ga pas­sa dans le cou­loir de ser­vice avec son panier de linge. Elle ne regar­da pas Sar­to. Sar­to ne la regar­da pas. Mais quelque chose pas­sa entre eux — le même cou­rant d’air, la même recon­nais­sance muette, le salut des gens qui savent.

La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Le ther­mo­mètre indi­quait trente-huit degrés. Les gla­çons fon­daient dans les verres. Et quelque part dans Kem­bang Jepun, Liem rou­lait ses kre­teks. Et quelque part dans le kam­pung, Ibu War­si­ni pilait ses épices. Et quelque part dans la ville, Suto­mo écri­vait une lettre. Et quelque part sur l’o­céan, un navire empor­tait un prince et un acteur vers d’autres rivages, d’autres hôtels, d’autres bars, d’autres comp­toirs où d’autres hommes ser­vaient d’autres verres à d’autres bouches, et le monde tour­nait, et la glace fon­dait, et le girofle brû­lait, et rien ne durait, et tout restait.

Sar­to atten­dit que le der­nier client fût par­ti. Il ran­gea les bou­teilles. Il lava les verres. Il essuya le comp­toir. Il étei­gnit les lampes — une par une, comme chaque soir. Puis il s’as­sit sur le tabou­ret d’Al­ma — le seul moment de la jour­née où il s’as­seyait de l’autre côté du comp­toir, du côté des clients, du côté de ceux qui boivent au lieu de ser­vir — et il sor­tit de sous le comp­toir la boîte de san­tal de Liem.

Il l’ou­vrit. Les vingt kre­teks étaient là, intactes, dans leur papier de soie. L’o­deur de san­tal et de girofle mon­ta dans l’air du bar fer­mé comme un encens dans une église vide. Sar­to prit une kre­tek. La pre­mière des vingt. La Dji Sam Soe. Deux, trois, quatre. Neuf. Le chiffre parfait.

Il l’al­lu­ma.

La pre­mière bouf­fée fut un monde. Le tabac, d’a­bord — doux, blond, presque timide. Puis le girofle — le cré­pi­te­ment, le tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux kre­teks, ce son minus­cule, intime, qui était le son de Sur­abaya comme le gong était le son du game­lan. Puis la sauce — le miel de Madu­ra, la mus­cade de Ban­da, l’in­gré­dient secret que Liem ne dirait jamais à per­sonne. Et le tout — le tabac, le girofle, la sauce, le papier de maïs qui brû­lait sans goût — se fon­dait en une fumée bleue, aro­ma­tique, épaisse, qui mon­tait dans l’air immo­bile du bar et qui se dis­per­sait len­te­ment, se mêlait à l’o­deur du teck et de la cire et du gin rési­duel et du véti­ver qui flot­tait encore dans l’air comme un fan­tôme, et toutes ces odeurs ensemble — le girofle, le teck, le gin, le véti­ver, le san­tal — com­po­saient le par­fum de l’Ho­tel Oranje, le par­fum d’une soi­rée de 1930, le par­fum d’un monde qui ne savait pas qu’il allait finir.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait. Le bar était sombre. Les ven­ti­la­teurs étaient arrê­tés. La nuit de Sur­abaya entrait par la porte ouverte — son odeur de jas­min et de terre, son bruit de geckos et de kre­teks loin­taines, son souffle tiède qui ne rafraî­chis­sait rien mais qui por­tait, dans ses molé­cules, le sou­ve­nir de toutes les nuits pré­cé­dentes et la pro­messe de toutes les nuits à venir.

La kre­tek se consu­mait entre ses doigts. Le bout rou­geoyait dans le noir — un point de lumière, minus­cule, pul­sant, comme un cœur, comme un bat­te­ment, comme le signal d’un phare qui dit aux navires : je suis là, je suis là, je suis là.

L’o­deur du girofle — la même qu’au pre­mier cha­pitre. La même qu’au pre­mier matin, quand Sar­to avait ouvert les yeux dans la lumière gris-rose de l’aube et que Sur­abaya suin­tait ses pre­mières odeurs dans l’air épais. Le girofle. Le début et la fin. La boucle.

Sar­to écra­sa la kre­tek dans le cen­drier. Un filet de fumée s’en éle­va encore — le der­nier souffle, le der­nier girofle — et se dis­si­pa dans le noir.

Il se leva. Il remit le tabou­ret en place. Il fer­ma la boîte de san­tal — dix-neuf kre­teks res­tantes, dix-neuf soirs à venir, dix-neuf boucles — et la ran­gea sous le comptoir.

Puis il sor­tit par la porte de ser­vice, dans la nuit de Sur­abaya, et la ville le prit dans ses bras — la ville avec sa cha­leur et ses odeurs et ses bruits et ses ombres et ses lumières — et il mar­cha vers le kam­pung, vers sa mère, vers le rawon, vers la natte, vers le som­meil, et ses pas sur la terre bat­tue ne fai­saient aucun bruit, ou si peu, le bruit d’un homme qui rentre chez lui, le bruit le plus ancien du monde, et la nuit se refer­ma sur lui comme l’eau se referme sur un plon­geur, sans trace, sans ride, sans mémoire.

Et l’Ho­tel Oranje, der­rière lui, blanc dans la nuit, immo­bile, endor­mi, conti­nuait de pro­mettre ce qu’il avait tou­jours pro­mis — le froid dans la cha­leur, l’ordre dans le chaos, la durée dans le pas­sage — et la pro­messe tenait encore, la pro­messe tien­drait encore quelques années, quelques sai­sons, quelques mous­sons, avant que le monde ne change de nom et que l’hô­tel ne change avec lui, et que le dra­peau, en haut du mât de la chambre 33, ne soit déchi­ré par des mains jeunes et furieuses, et que le bleu ne tombe, et que le rouge et le blanc res­tent, seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri, comme un chant, comme la pre­mière note d’un game­lan qui commence.

Mais tout cela — tout cela était après.

Et cette nuit, la nuit de Sar­to, la nuit du girofle et du gin pahit et du teck et du véti­ver et du rawon et du game­lan et de la glace qui fond — cette nuit était maintenant.

Et main­te­nant suffisait.

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Gin Pahit — Cha­pitres 13 à 16

Gin Pahit — Cha­pitres 9 à 12

Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Fumée

L’a­te­lier de Liem sen­tait le para­dis et l’en­fer en même temps.

Le para­dis, c’é­tait le girofle — cette odeur de sacris­tie, d’en­cens, de Noël dans un pays qui ne connais­sait pas Noël, une odeur sucrée, épi­cée, presque médi­ci­nale, qui enve­lop­pait les pou­mons comme un baume et qui fai­sait que l’air de l’a­te­lier, mal­gré la cha­leur suf­fo­cante, avait quelque chose de capi­teux, de nar­co­tique, d’ir­ré­sis­tible. L’en­fer, c’é­tait tout le reste — la cha­leur, d’a­bord, une cha­leur de four à briques qui mon­tait du sol en terre bat­tue et des murs de tôle et des corps des cin­quante rou­leuses assises en ran­gées sur des nattes, une cha­leur com­pacte, solide, qu’on aurait pu décou­per au cou­teau. Et la pous­sière de tabac — un brouillard brun, fin, omni­pré­sent, qui se dépo­sait sur les cils, les lèvres, les narines, et qui fai­sait tous­ser les novices pen­dant les pre­mières semaines, avant que leurs pou­mons ne s’ha­bi­tuent, ne capi­tulent, ne fassent de cette pous­sière un élé­ment de leur respiration.

Sar­to entra par la porte de der­rière — celle qui don­nait sur la ruelle, pas celle de la bou­tique — et trou­va Liem pen­ché sur une table de tra­vail, entou­ré de bocaux. Les bocaux conte­naient les ingré­dients de la sauce — ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était l’âme de la ciga­rette, sa per­son­na­li­té, ce qui dis­tin­guait une kre­tek d’une autre comme une voix dis­tingue un homme d’un autre homme. Liem gar­dait sa recette dans sa tête — pas sur papier, jamais sur papier, parce que le papier se vole, se copie, se perd, tan­dis que la mémoire, disait-il, est le seul coffre-fort que per­sonne ne peut forcer.

— Entre, dit Liem sans lever les yeux. Ferme la porte.

Sar­to fer­ma la porte et s’as­sit sur un tabou­ret ban­cal, dans le coin où Liem ran­geait les bâches de toile qui ser­vaient à cou­vrir le tabac pen­dant la mous­son. Le coin était le seul endroit de l’a­te­lier où l’on pou­vait s’as­seoir sans être dans le pas­sage des rou­leuses, qui cir­cu­laient entre les nattes et les éta­gères avec une effi­ca­ci­té de four­mis, por­tant des pla­teaux de tabac, des paquets de feuilles de girofle séchées, des rou­leaux de papier — le papier de maïs, fin, presque trans­lu­cide, dans lequel on rou­lait les kre­teks et qui brû­lait sans lais­ser de goût, ou plu­tôt en lais­sant un goût si léger qu’il s’ef­fa­çait devant le tabac et le girofle comme un mur­mure s’ef­face devant un cri.

Les rou­leuses. Sar­to les regar­da travailler.

Elles étaient assises par ran­gées de dix, les jambes croi­sées, le dos droit, devant des pla­teaux où le tabac — un mélange de feuilles hachées, brunes et blondes, humi­di­fiées pour être mal­léables — était dis­po­sé en petits tas régu­liers à côté de tas plus petits de girofle haché. Chaque rou­leuse avait devant elle un rec­tangle de papier, un tas de tabac, un tas de girofle, et ses mains.

Les mains. C’é­tait les mains qu’il fal­lait regar­der. Des mains de femmes — petites, rapides, pré­cises — dont les doigts exé­cu­taient la même séquence de gestes trois cent vingt-cinq fois par heure, soit cinq fois par minute, soit une fois toutes les douze secondes : prendre une pin­cée de tabac, l’é­ta­ler sur le papier, ajou­ter une pin­cée de girofle, rou­ler le tout entre le pouce et l’in­dex en un mou­ve­ment cir­cu­laire qui com­pac­tait le mélange et for­mait le cylindre, lécher le bord du papier pour le col­ler — un coup de langue rapide, à peine visible — et poser la kre­tek ache­vée sur le pla­teau de droite. Douze secondes. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Et recom­men­cer. Pen­dant huit heures.

Le spec­tacle était hyp­no­tique. Les doigts vol­ti­geaient — c’é­tait le seul mot — ils ne se dépla­çaient pas, ils vol­ti­geaient, comme les doigts d’un pia­niste sur un cla­vier, avec cette aisance qui vient non pas de la pra­tique mais de l’ou­bli de la pra­tique, quand le geste a été répé­té si sou­vent qu’il est des­cen­du des mains dans les os, dans les ten­dons, dans la mémoire du corps, et que la conscience n’a plus besoin d’in­ter­ve­nir, et que les doigts savent seuls, comme les doigts du joueur de gen­der savent frap­per les lames sans que l’es­prit leur indique lesquelles.

— Regarde celle-là, dit Liem.

Il dési­gna une femme au troi­sième rang — la qua­ran­taine, le visage rond, un fou­lard rouge noué sur les che­veux. Ses mains étaient plus rapides que celles des autres, et ses kre­teks — Sar­to le vit quand elle les posait sur le pla­teau — étaient d’une régu­la­ri­té par­faite, chaque cylindre iden­tique au pré­cé­dent en lon­gueur, en épais­seur, en densité.

— Bu Sari, dit Liem. Vingt-deux ans dans l’a­te­lier. Elle pro­duit trois cent cin­quante kre­teks par heure. Vingt-cinq de plus que la moyenne. Et chaque kre­tek est par­faite. Tu vois ses mains ?

Sar­to vit. Les mains de Bu Sari étaient tein­tées de brun — le tabac — et de jaune — le girofle — et les ongles étaient courts, limés à ras, parce que les ongles longs accro­chaient le papier et ralen­tis­saient le geste. Les mains de Bu Sari étaient l’in­verse exact des mains de Sar­to — des mains qui créaient, qui pro­dui­saient, qui lais­saient dans la matière la marque de leur pas­sage. Des mains qui res­sem­blaient à celles de son père.

— Le secret, dit Liem, c’est la pres­sion du pouce. Trop fort, la kre­tek est trop ser­rée, elle ne tire pas. Trop léger, elle est trop lâche, le tabac tombe. La pres­sion par­faite — la pres­sion de Bu Sari — est entre les deux. Entre le trop et le pas assez. Dans l’es­pace du juste.

Il sou­rit. Liem sou­riait sou­vent quand il par­lait de ses kre­teks — un sou­rire d’a­mou­reux, un sou­rire d’homme pos­sé­dé par son objet, un sou­rire qui disait : je sais que c’est une folie, et c’est pré­ci­sé­ment pour ça que j’y consacre ma vie.

Il prit un bocal sur la table et le ten­dit à Sar­to. Le bocal conte­nait un liquide brun, épais, dont l’o­deur — quand Sar­to dévis­sa le cou­vercle — le frap­pa au visage comme une gifle par­fu­mée. Miel, mus­cade, anis, et quelque chose d’autre, quelque chose de fer­men­té, de sau­vage, qui n’a­vait pas de nom.

— La sauce, dit Liem. Ma sauce. Celle de Dji Sam Soe.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Du miel de Madu­ra. De la mus­cade de Ban­da. De l’a­nis étoi­lé du Sichuan. Du rhum — un fond de rhum, pour lier. Et un ingré­dient que je ne dirai pas. Même à toi.

Il reprit le bocal, le refer­ma, le ran­gea avec les autres. Les bocaux étaient ali­gnés sur l’é­ta­gère comme les bou­teilles de Sar­to sur l’é­ta­gère du bar — cha­cun à sa place, cha­cun conte­nant un monde, une saveur, un secret. Et Sar­to com­prit, dans cette ana­lo­gie silen­cieuse, que Liem et lui fai­saient le même métier — un métier de mélange, de dosage, d’é­qui­libre entre des élé­ments dis­pa­rates qu’il fal­lait com­bi­ner dans les pro­por­tions exactes pour que le résul­tat ne soit pas sim­ple­ment la somme des par­ties mais autre chose, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui, une fois créé, sem­blait avoir tou­jours existé.

— Les Euro­péens, dit Liem. Il faut qu’ils goûtent.

— Je sais.

— Au bar. Pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion. Quand ils seront heu­reux, quand ils auront bu, quand leurs défenses seront bais­sées. Tu leur offres une kre­tek avec le café. Pas avant. Pas après. Avec le café. Le moment où l’on est ras­sa­sié, où l’on ne veut plus rien, et où l’on est prêt, jus­te­ment parce qu’on ne veut plus rien, à accep­ter quelque chose de nouveau.

Liem par­lait de ses kre­teks comme un géné­ral parle d’une cam­pagne — avec stra­té­gie, avec cal­cul, avec cette intel­li­gence du moment qui est la marque des hommes qui savent que le monde ne se change pas par la force mais par l’in­fil­tra­tion, par le détail, par la patience. Intro­duire la kre­tek dans le bar de l’Ho­tel Oranje. Faire entrer le girofle dans le sanc­tuaire du genièvre. Ce n’é­tait pas une révo­lu­tion — c’é­tait une séduction.

— J’ai pré­pa­ré un cof­fret, dit Liem.

Il alla cher­cher, der­rière les bâches, une petite boîte en bois de san­tal — du vrai san­tal, dont le par­fum se mêlait à celui du girofle et créait une com­bi­nai­son olfac­tive si riche, si com­plexe, que Sar­to dut fer­mer les yeux un ins­tant pour ne pas perdre l’é­qui­libre. La boîte était simple — pas de dorure, pas de fio­ri­tures, juste le bois poli, clair, vei­né de lignes sombres, avec sur le cou­vercle, gra­vé au fer, le chiffre 234.

— Deux, trois, quatre, dit Liem. Dji Sam Soe. La somme fait neuf.

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur, sur un lit de papier de soie, vingt kre­teks ali­gnées — les nou­velles, les fines, celles que Sar­to avait goû­tées dans la ruelle, avec leur mélange adou­ci, leur girofle dis­cret, leur sauce au miel de Madu­ra. Elles étaient belles. Pas de la beau­té d’un objet de luxe — de la beau­té d’un objet fait main, avec ses minus­cules imper­fec­tions, ses varia­tions infimes de dia­mètre et de lon­gueur qui étaient la preuve que des doigts humains les avaient rou­lées, que des lèvres humaines avaient léché le papier, que du souffle humain les avait terminées.

Sar­to prit la boîte. Le san­tal était tiède dans ses mains. Le poids était léger — vingt ciga­rettes, quelques grammes de tabac et de girofle et de papier — mais ce poids conte­nait des années de tra­vail, des mil­liers de gestes de Bu Sari et des autres rou­leuses, des nuits de Liem pen­ché sur ses bocaux de sauce, des voyages du miel depuis Madu­ra et de la mus­cade depuis les îles Ban­da, à l’autre bout de l’ar­chi­pel, là où les Hol­lan­dais avaient mas­sa­cré des popu­la­tions entières, trois siècles plus tôt, pour s’as­su­rer le mono­pole de la noix de mus­cade — et cette his­toire, toute cette his­toire de mains et de sang et de par­fums, tenait dans une boîte de san­tal qui pesait moins qu’un verre de gin.

— Je les pré­sen­te­rai le soir de l’i­nau­gu­ra­tion, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il n’a­jou­ta rien. Il n’a­vait pas besoin d’a­jou­ter quoi que ce soit. L’ac­cord était scel­lé — pas par des mots, pas par une poi­gnée de main, mais par le geste de Sar­to pre­nant la boîte, la glis­sant dans la poche inté­rieure de sa che­mise, contre sa poi­trine, à l’en­droit où les kre­teks de Liem voi­si­ne­raient avec le par­fum de véti­ver qui y rési­dait déjà, et les deux odeurs — le girofle et le véti­ver, Liem et Alma — se mêle­raient dans le tis­su de sa che­mise comme deux rivières se mêlent dans un estuaire, sans se confondre, sans se dis­soudre, cha­cune gar­dant sa cou­leur, cha­cune gar­dant son cours.

Sar­to sor­tit de l’a­te­lier par la ruelle. Le soleil de fin d’a­près-midi jetait sur les murs des sho­phouses de Kem­bang Jepun une lumière orange, chaude, épaisse comme du sirop, et les ombres des toits s’al­lon­geaient sur la chaus­sée comme des doigts qui cherchent à sai­sir quelque chose avant qu’il ne dis­pa­raisse. L’o­deur du girofle le sui­vait — dans ses vête­ments, dans ses che­veux, sur ses mains — et il se ren­dit compte, en mar­chant vers Tun­jun­gan, que cette odeur ne le quit­te­rait plus, qu’elle s’é­tait incrus­tée en lui comme le keluak s’in­crus­tait dans les mains de sa mère, comme le sucre brû­lé s’in­crus­tait dans les draps d’Al­ma, et que désor­mais, où qu’il aille, quoi qu’il fasse, il por­te­rait sur lui l’o­deur de l’a­te­lier de Liem, l’o­deur de Dji Sam Soe, l’o­deur du deux-trois-quatre qui fait neuf — le chiffre par­fait, le chiffre de la com­plé­tude, le chiffre d’un homme qui croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux dieux.

La boîte de san­tal pesait contre sa poi­trine. Légère et lourde. Comme une pro­messe. Comme un cœur.

Cha­pitre 10 — Le pont rouge

Le Jem­ba­tan Merah était rouge comme une blessure.

Pas le rouge des bou­gain­vil­liers qui cou­vraient les murs du kam­pung Pene­leh, pas le rouge des piments séchés dans les warungs, pas le rouge des lan­ternes du quar­tier chi­nois — un rouge de fer, un rouge de rouille, un rouge de sang séché que le soleil et la pluie et le sel du détroit avaient tra­vaillé pen­dant des décen­nies jus­qu’à lui don­ner cette patine sin­gu­lière qui n’é­tait plus tout à fait de la pein­ture ni tout à fait de la cor­ro­sion, mais quelque chose entre les deux, une peau de métal vivante qui se trans­for­mait avec le temps comme la peau des hommes se trans­forme avec l’âge.

Le pont enjam­bait le Kali­mas à l’en­droit où la rivière, venue du sud, s’é­lar­gis­sait avant de se jeter dans le port. C’é­tait un pont court — trente mètres, peut-être qua­rante — mais qui sépa­rait deux mondes aus­si radi­ca­le­ment qu’un océan sépare deux conti­nents. D’un côté — à l’ouest — le quar­tier euro­péen : Jalan Raja­wa­li avec ses bâti­ments colo­niaux blancs, la Banque de Java, les bureaux de la com­pa­gnie mari­time, les entre­pôts d’im­port-export dont les façades por­taient des noms hol­lan­dais en lettres d’or. De l’autre côté — à l’est — Kem­bang Jepun, le quar­tier chi­nois, puis le quar­tier arabe, puis le kam­pung malais, puis les docks, puis le port avec ses goé­lettes et ses car­gos et son odeur de gou­dron et de pois­son et de pétrole qui était l’o­deur de l’argent, parce que l’argent à Sur­abaya sen­tait la mer.

Sar­to s’ar­rê­ta au milieu du pont.

C’é­tait un de ses rituels — pas un rituel conscient, pas un rituel qu’il aurait pu nom­mer ou expli­quer si on le lui avait deman­dé, mais un geste du corps, un besoin phy­sique de s’ar­rê­ter à cet endroit pré­cis, au point médian entre les deux rives, et de regar­der. Regar­der le Kali­mas en des­sous — son eau brune, lente, char­gée de tout ce que la ville y déver­sait : les eaux usées des kam­pungs, les tein­tures des ate­liers de batik, les rési­dus des mar­chés flot­tants, les feuilles de bana­nier qui avaient ser­vi d’as­siettes et qui déri­vaient comme des barques minia­tures, vertes d’a­bord, puis brunes, puis noires, avant de cou­ler. Regar­der les berges — les mai­sons sur pilo­tis dont les bal­cons de bois sur­plom­baient l’eau, les enfants qui plon­geaient depuis les débar­ca­dères avec des cris de joie, les femmes qui lavaient leur linge dans le cou­rant en frap­pant les tis­sus sur des pierres plates avec un rythme qui res­sem­blait au rythme du ken­dang dans le game­lan. Regar­der les bateaux — les jukung, ces pirogues à balan­cier qui remon­taient le cou­rant char­gées de pois­sons et de fruits, et plus loin, à l’embouchure, les pini­si, les grandes goé­lettes à deux mâts des marins bugis de Sula­we­si, avec leurs coques de bois sombre et leurs voiles blanches qui se décou­paient contre le ciel comme des ailes de mouette.

Sar­to posa ses mains sur la ram­barde du pont. Le fer était chaud — brû­lant, même — chauf­fé par des heures de soleil, et la cha­leur du métal péné­tra dans ses paumes, dans ses doigts, mon­ta le long de ses poi­gnets. Il ne reti­ra pas ses mains. La brû­lure était un ancrage, un rap­pel du réel, quelque chose qui le fixait ici, sur ce pont, entre ces deux rives, entre ces deux mondes.

Il pen­sa.

Non — il ne pen­sa pas. Pen­ser, c’é­tait ali­gner des mots dans sa tête, construire des phrases, des rai­son­ne­ments, des conclu­sions. Ce que fai­sait Sar­to n’é­tait pas cela. C’é­tait plu­tôt un état — un état de per­méa­bi­li­té, d’ou­ver­ture, dans lequel les images et les sen­sa­tions cir­cu­laient libre­ment, sans ordre, sans hié­rar­chie, comme les objets que le Kali­mas char­riait sous ses pieds : une feuille de bana­nier, un mor­ceau de bois, un reflet de soleil, une bulle d’air — tout se valait, tout pas­sait, rien ne restait.

Alma pas­sa. Son visage, ses doigts sur le comp­toir, le mot rawon dans sa bouche, le mot goû­terj’ai­me­rais goû­ter ça un jour — et la robe blanche, trans­pa­rente, col­lée aux épaules par la sueur. L’i­mage déri­va, se mêla à l’eau brune du canal.

Liem pas­sa. La boîte de san­tal, les mains de Bu Sari, le chiffre neuf, l’o­deur de girofle et de sauce secrète. L’i­mage dériva.

Suto­mo pas­sa. Le mot finirtout cela va finir — pro­non­cé dans la ruelle sombre, le visage cou­pé en deux par la lumière. L’i­mage dériva.

Sa mère pas­sa. Le mor­tier, les mains noires, le rawon, le batik de son père — le parang rusak par­fait que per­sonne n’a­vait payé. L’i­mage dériva.

Et l’hô­tel. L’Ho­tel Oranje, dres­sé sur Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc, avec ses ven­ti­la­teurs et ses draps ami­don­nés et sa glace qui fon­dait et son bar en teck où Sar­to pas­sait ses jour­nées à ser­vir des hommes qui ne le voyaient pas et des femmes qui le voyaient trop. L’hô­tel déri­va aus­si, comme un navire qui quitte le port, len­te­ment, majes­tueu­se­ment, et qui s’é­loigne vers un hori­zon qu’on ne peut pas voir parce que la cour­bure de la terre l’empêche, mais qu’on sait être là, quelque part, au-delà de la ligne.

Un ven­deur d’es cen­dol s’ar­rê­ta au bout du pont. Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le tin­te­ment de la clo­chette de cuivre que le ven­deur agi­tait pour signa­ler sa pré­sence, un son clair, joyeux, enfan­tin, qui cou­pait à tra­vers le brou­ha­ha du pont comme une note de game­lan coupe à tra­vers le bour­don­ne­ment du gong. Le ven­deur pous­sait un cha­riot de bois peint en vert sur lequel étaient dis­po­sés un bloc de glace (encore la glace — tou­jours la glace — venue de la même usine hol­lan­daise du port), des bou­teilles de sirop, et un grand réci­pient de lait de coco frais.

Sar­to s’ap­pro­cha. Le ven­deur — un vieil homme au visage buri­né, avec un cha­peau de paille conique qui lui don­nait l’air d’un cham­pi­gnon sou­riant — com­men­ça à pré­pa­rer le cen­dol sans qu’on le lui demande, parce que Sar­to était un client régu­lier, un visage connu, un homme dont il connais­sait la com­mande comme Sar­to connais­sait la com­mande d’Al­ma : par cœur, par habi­tude, par cette mémoire du geste qui est plus fiable que la mémoire des mots.

Le cen­dol. Le ven­deur râpa la glace — des copeaux fins, légers, qui tom­baient dans le verre comme de la neige — puis ver­sa le lait de coco, épais, blanc, onc­tueux, puis ajou­ta les cen­dol eux-mêmes — ces ver­mi­celles verts, faits de farine de riz et de feuilles de pan­dan, qui glis­saient dans le lait comme des ser­pents minia­tures, doux, frais, avec une tex­ture géla­ti­neuse qui était un plai­sir en soi — puis un filet de sirop de sucre de palme, brun, cara­mé­li­sé, dont la dou­ceur se mêlait à la fraî­cheur du lait et de la glace, et le tout — le blanc du lait, le vert du cen­dol, le brun du sirop, la trans­pa­rence de la glace — for­mait un pay­sage liquide dans un verre, un jar­din minia­ture, un monde en réduction.

Sar­to prit le verre. Il but.

Le froid des­cen­dit dans sa gorge comme une grâce. Le mot n’é­tait pas trop fort — c’é­tait exac­te­ment cela, une grâce, un don immé­ri­té, un sou­la­ge­ment si total, si com­plet, qu’il res­sem­blait à une abso­lu­tion. Le lait de coco tapis­sait la langue, le cen­dol glis­sait entre les dents, le sirop de palme adou­cis­sait tout, et la glace — la glace fon­due, la glace qui ne durait pas, la glace qui était le men­songe magni­fique de Sur­abaya — refroi­dis­sait l’in­té­rieur du corps degré par degré, comme si on ver­sait de l’eau fraîche sur un sol brûlant.

Il but len­te­ment. Le pont vibrait sous le pas­sage des char­rettes et des becak. Le Kali­mas cou­lait. Le soleil décli­nait — pas encore le cré­pus­cule, mais cette heure de fin d’a­près-midi où la lumière pas­sait du blanc au doré, où les ombres s’al­lon­geaient, où la ville sem­blait se relâ­cher, se détendre, comme un corps qui expire après avoir rete­nu son souffle pen­dant des heures.

Sar­to finit le cen­dol. Il ren­dit le verre au ven­deur, paya, et res­ta un moment encore sur le pont, les mains de nou­veau sur la ram­barde chaude. De ce point, il pou­vait voir les deux mondes — à sa gauche, les façades blanches du quar­tier euro­péen, à sa droite, les sho­phouses rouges et vertes de Kem­bang Jepun — et entre les deux, sous ses pieds, le Kali­mas qui ne sépa­rait rien et reliait tout, qui por­tait les ordures des uns et les prières des autres, qui ne jugeait pas, qui ne choi­sis­sait pas, qui coulait.

Il pen­sa à ce que Njai Kenan­ga avait dit — un hôtel, c’est une pro­messe — et il se deman­da quelle était la pro­messe du Jem­ba­tan Merah. Le pont ne pro­met­tait rien. Le pont était. Il reliait. Il rouillait. Il tenait, mal­gré la rouille, mal­gré le poids, mal­gré le temps. Et peut-être que c’é­tait cela, la pro­messe — non pas durer, non pas briller, non pas impres­sion­ner, mais tenir. Sim­ple­ment tenir.

Un enfant cou­rut sur le pont en riant, pour­sui­vi par un autre enfant. Ils por­taient des cerfs-volants — des cerfs-volants en papier de riz, peints en rouge et en or, qui cla­quaient au vent comme des dra­peaux minus­cules. Sar­to les regar­da pas­ser. Leurs pieds nus frap­paient les planches du pont avec un bruit rapide, léger, joyeux, et ce bruit — ce bruit d’en­fants qui courent, le bruit le plus ancien du monde, le bruit qui était le même à Sur­abaya qu’à Amster­dam qu’à Ran­goon qu’en n’im­porte quel point de la sur­face de la terre — ce bruit res­ta dans l’air après que les enfants eurent dis­pa­ru, comme le game­lan reste dans l’air après que les musi­ciens se sont tus.

Sar­to quit­ta le pont. Il tour­na à droite, vers Tun­jun­gan, vers l’hô­tel. Le soleil était bas main­te­nant, et sa lumière rasante trans­for­mait les façades blanches en sur­faces d’or, et les vitres en miroirs, et les flaques d’eau en lacs de feu, et Sar­to mar­chait dans cette lumière comme on marche dans un rêve — len­te­ment, les yeux mi-clos, le corps offert à la cha­leur qui décli­nait, à l’air qui s’a­dou­cis­sait, à l’o­deur du jas­min qui mon­tait des jar­dins avec le soir.

Dans sa poche de che­mise, la boîte de san­tal de Liem. Sur sa peau, le par­fum de véti­ver d’Al­ma. Dans son ventre, le lait de coco du cen­dol. Dans ses oreilles, le game­lan de Pene­leh. Dans ses mains, la mémoire du teck et du fer brû­lant. Et sous ses pieds, la terre de Sur­abaya — cette terre vol­ca­nique, instable, fer­tile, cette terre qui trem­blait par­fois et qui rap­pe­lait, dans ses trem­ble­ments, que rien de ce qui est construit n’est défi­ni­tif, que tout repose sur du feu, et que le feu ne dort jamais.

Cha­pitre 11 — Les préparatifs

L’hô­tel était deve­nu une ruche.

Depuis trois jours, l’Ho­tel Oranje vivait dans un état de fièvre contrô­lée — ou plu­tôt d’a­gi­ta­tion qui se croyait contrô­lée mais qui ne l’é­tait pas, qui débor­dait de par­tout, par les cou­loirs, par les cui­sines, par la buan­de­rie, par les jar­dins où des ouvriers java­nais plan­taient des torches à huile dans l’herbe et ten­daient des guir­landes de lam­pions entre les fran­gi­pa­niers. Van der Bosch était par­tout. Il sur­gis­sait dans les cui­sines à six heures du matin pour goû­ter une sauce, dans les jar­dins à midi pour véri­fier l’a­li­gne­ment des torches, dans le lob­by à quatre heures pour ins­pec­ter les bou­quets d’or­chi­dées qu’on avait fait venir de Malang par le train de nuit — des orchi­dées blanches, mauves, pourpres, dont les tiges arri­vaient enve­lop­pées dans de la mousse humide et des feuilles de bana­nier, et qui embau­maient le lob­by d’un par­fum si dense, si sucré, que les boys éter­nuaient en passant.

— Les orchi­dées plus à gauche, dit Van der Bosch. Non, plus à droite. Non, au centre. Oui. Non. Recommencez.

Le boy qui tenait le vase — un gar­çon de dix-sept ans dont les bras trem­blaient sous le poids du cuivre et des fleurs — dépla­ça le bou­quet pour la qua­trième fois. Van der Bosch recu­la de trois pas, plis­sa les yeux, pen­cha la tête, comme un peintre qui exa­mine sa toile, et finit par hocher la tête avec une satis­fac­tion qui ne dure­rait que le temps de trou­ver un autre détail à corriger.

Sar­to obser­vait depuis le seuil du bar. Il avait son propre tra­vail de pré­pa­ra­tion — les com­mandes, les stocks, l’or­ga­ni­sa­tion du ser­vice pour la soi­rée — mais il pre­nait un moment, chaque matin, pour regar­der le spec­tacle de Van der Bosch en pleine créa­tion. C’é­tait un spec­tacle fas­ci­nant, à sa manière — pas beau, pas élé­gant, mais fas­ci­nant comme sont fas­ci­nants les hommes qui croient pro­fon­dé­ment à ce qu’ils font, même quand ce qu’ils font est déri­soire. Van der Bosch croyait à l’i­nau­gu­ra­tion comme un prêtre croit à la messe. Chaque orchi­dée était un sacre­ment. Chaque lam­pion était une bou­gie votive. Et l’hô­tel lui-même, avec ses colon­nades et ses lustres et son exten­sion Art Déco flam­bant neuve, était sa cathé­drale — le lieu où son exis­tence trou­vait son sens, sa jus­ti­fi­ca­tion, sa grandeur.

Les cui­sines étaient en état de siège. Ver­meer, le chef hol­lan­dais, régnait sur sa bri­gade avec la féro­ci­té d’un capi­taine de navire en pleine tem­pête. Le menu de l’i­nau­gu­ra­tion avait été revu sept fois, cor­ri­gé cinq fois, défi­ni­ti­ve­ment arrê­té trois fois, et modi­fié de nou­veau la veille au soir parce que Van der Bosch avait déci­dé, à onze heures du soir, qu’il fal­lait ajou­ter un pla­teau de fruits de mer — des huîtres de Madu­ra, des lan­gous­tines du détroit, des crabes de man­grove — pour impres­sion­ner le prince Léo­pold, qui était belge et qui, par consé­quent, dans l’es­prit de Van der Bosch, ne pou­vait pas vivre sans fruits de mer.

— Des huîtres, grom­me­la Ver­meer en essuyant son front avec un tor­chon. Des huîtres à Sur­abaya. Par trente-huit degrés. Il veut empoi­son­ner un prince.

Mais les huîtres furent com­man­dées. Elles arri­ve­raient du port le matin même de l’i­nau­gu­ra­tion, dans de la glace — encore la glace, tou­jours la glace — et seraient ser­vies sur un lit de varech dans des assiettes de por­ce­laine hol­lan­daise que Van der Bosch avait fait sor­tir du coffre-fort de l’hô­tel, où elles dor­maient depuis l’ou­ver­ture, enve­lop­pées dans du papier de soie, comme des reliques.

La rijst­ta­fel. Ver­meer avait conçu un menu de trente-deux plats — un record, même pour l’Ho­tel Oranje. Le riz blanc, bien sûr, au centre de la table, mon­tagne fumante et imma­cu­lée, autour de laquelle gra­vi­taient les satel­lites : le ren­dang — ce bœuf mijo­té dans le lait de coco jus­qu’à ce que la sauce se réduise en une croûte brune et épi­cée qui enro­bait chaque mor­ceau de viande comme un ver­nis — et le gado-gado — les légumes blan­chis nap­pés de sauce de caca­huètes — et le sam­bal goreng udang — les cre­vettes frites au sam­bal — et le per­ke­del — les galettes de pommes de terre à la mus­cade — et le sayur lodeh — le bouillon de légumes au lait de coco — et le serun­deng — la noix de coco râpée grillée aux épices — et trente autres plats dont cha­cun exi­geait sa propre pré­pa­ra­tion, sa propre cuis­son, son propre timing, et qui devaient tous arri­ver sur la table en même temps, por­tés par trente-deux boys en sarong blanc, dans une cho­ré­gra­phie aus­si réglée qu’un ballet.

Mais ce n’é­tait pas tout. Van der Bosch avait insis­té pour que la rijst­ta­fel fût accom­pa­gnée d’un menu euro­péen — du foie gras de Stras­bourg (en conserve, arri­vé par bateau six semaines plus tôt, et dont la boîte, quand on l’ou­vrait, exha­lait un par­fum de cave et de loin­tain), du consom­mé de queue de bœuf, du canard à l’o­range — l’o­range de Java, plus sucrée, plus par­fu­mée que l’o­range fran­çaise — et pour le des­sert, le spi­ku.

Le spi­ku. Le gâteau de Surabaya.

Sar­to en connais­sait le secret parce que sa mère en fai­sait un chaque année pour le Nou­vel An java­nais. Le spi­ku était la ver­sion locale du spek­koek hol­lan­dais — un gâteau en couches, chaque couche d’une épais­seur d’un demi-cen­ti­mètre, alter­nant le brun de la can­nelle et le jaune de la vanille, et chaque couche cuite sépa­ré­ment, l’une après l’autre, sous le gril, de sorte que la fabri­ca­tion d’un seul spi­ku pre­nait trois heures de tra­vail patient, minu­tieux, chaque couche ajou­tée sur la pré­cé­dente comme un batik ajoute un motif sur le motif, comme le game­lan ajoute une voix sur les voix. Le résul­tat était un gâteau dense, moel­leux, par­fu­mé à la can­nelle, à la mus­cade, au clou de girofle et au car­da­mome, qui fon­dait dans la bouche en libé­rant ses couches une par une, comme une his­toire qu’on raconte len­te­ment, une couche après l’autre, du brun au jaune et du jaune au brun.

Ver­meer avait com­man­dé six spi­kus à une pâtis­sière java­naise de Dar­mo — une femme dont il ne connais­sait pas le nom mais dont il connais­sait le gâteau, et qui était, disait-il, la seule per­sonne à Sur­abaya capable de faire un spi­ku qui ne soit ni trop sec ni trop humide, ni trop épi­cé ni trop fade, mais exac­te­ment à l’é­qui­libre — dans l’es­pace du juste, comme disait Liem à pro­pos de la pres­sion du pouce sur la kretek.

Sar­to, pen­dant ce temps, com­po­sait son cocktail.

Il y tra­vaillait depuis une semaine — pas à temps plein, pas de façon sys­té­ma­tique, mais par touches, par essais, le soir après la fer­me­ture du bar, quand il était seul avec les bou­teilles et le comp­toir et la lumière basse des lampes. Il avait déci­dé de créer un cock­tail pour l’i­nau­gu­ra­tion — un cock­tail qui serait au bar ce que le spi­ku était à la cui­sine : une syn­thèse, un mélange, une ren­contre entre les mondes. Il l’ap­pe­lait le Tun­jun­gan.

La base était le genièvre — pas le gin anglais, mais le genièvre hol­lan­dais, le jene­ver, plus doux, plus rond, avec ses notes de malt et de baies qui rap­pe­laient les pol­ders et les mou­lins. Sur cette base, il avait ajou­té du jus de mangue — la mangue harum manis de Java, celle dont le nom signi­fiait « par­fum sucré » et dont la chair, orange vif, fon­dante, presque cré­meuse, était le fruit le plus volup­tueux de l’ar­chi­pel. Puis une pointe de sirop de gin­gembre — du gin­gembre frais de Sur­abaya, râpé, infu­sé dans du sucre de palme, qui appor­tait une cha­leur au fond de la gorge, un feu doux, un rap­pel des épices. Et un trait d’An­gos­tu­ra — tou­jours l’An­gos­tu­ra, les gouttes amères, le pahit, la mor­sure qui empê­chait le cock­tail de som­brer dans la dou­ceur et qui lui don­nait sa colonne ver­té­brale, sa tenue, sa vérité.

Il le goû­ta. Le jene­ver et la mangue se par­laient — le Nord et le Sud, le froid et le chaud, le malt et le fruit. Le gin­gembre chauf­fait le fond. L’An­gos­tu­ra mor­dait les bords. Le tout avait une cou­leur de cou­cher de soleil — orange pâle, avec des reflets dorés — et un par­fum qui sen­tait les Indes néer­lan­daises telles qu’elles auraient dû être : un mélange, une fusion, une ren­contre entre égaux. Pas le Nieuwe Indische Sti­jl de Van der Bosch — pas une appro­pria­tion dégui­sée en syn­thèse — mais quelque chose de plus hon­nête, de plus juste, quelque chose qui recon­nais­sait que la mangue et le genièvre venaient de deux endroits dif­fé­rents et que leur ren­contre n’é­tait pas un triomphe mais un miracle fra­gile, un équi­libre pro­vi­soire, un ins­tant de grâce dans un monde de rap­ports de force.

Il le tes­ta sur Njai Kenanga.

Kenan­ga était venue au bar à sa demande, en fin d’a­près-midi, à l’heure où le comp­toir était vide. Elle s’as­sit sur un tabou­ret — c’é­tait peut-être la pre­mière fois en trente ans qu’elle s’as­seyait au comp­toir de l’Ho­tel Oranje, du côté des clients, et non du côté de la buan­de­rie — et Sar­to posa le verre devant elle avec la même atten­tion qu’il met­tait à poser le gin pahit devant Alma.

Kenan­ga prit le verre. Ses mains — des mains usées par trente ans de linge, de savon, d’eau bouillante — se refer­mèrent sur le tum­bler avec une auto­ri­té tran­quille. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Ouvrit les yeux.

— Trop doux pour les Hol­lan­dais, dit-elle.

Sar­to atten­dit. Il savait qu’il y aurait une suite.

— Par­fait pour tout le monde, dit-elle.

Elle repo­sa le verre. Sur ses lèvres — des lèvres fines, sèches, qui avaient oublié le goût de l’al­cool depuis des années — un sou­rire appa­rut. Pas un grand sou­rire. Un sou­rire de connais­sance, de com­pli­ci­té, le sou­rire de quel­qu’un qui com­prend ce que vous essayez de faire avant que vous ne le com­pre­niez vous-même.

— Com­ment tu l’ap­pelles ? demanda-t-elle.

— Le Tunjungan.

— Tun­jun­gan, répé­ta-t-elle. L’a­ve­nue. Le cœur de la ville.

Elle se leva, reprit son panier de linge qui atten­dait au pied du tabou­ret, et se diri­gea vers le cou­loir de ser­vice. Avant de dis­pa­raître, elle se retourna.

— Tuan Sar­kies aurait aimé, dit-elle.

Elle par­tit. Le cou­loir l’a­va­la. Et Sar­to res­ta seul avec son cock­tail, dans la lumière basse du bar, et il goû­ta de nou­veau le Tun­jun­gan, et la mangue lui cares­sa la langue, et le gin­gembre lui réchauf­fa la gorge, et l’An­gos­tu­ra lui mor­dit les lèvres, et il sut que le cock­tail était prêt, comme on sait qu’une note de game­lan est juste — non pas par la rai­son, non pas par le cal­cul, mais par le corps, par la vibra­tion, par cette réso­nance inté­rieure qui est le seul cri­tère de véri­té quand la véri­té ne se mesure pas en chiffres mais en sensations.

Dehors, dans le jar­din, les ouvriers plan­taient les der­nières torches. Les orchi­dées embau­maient le lob­by. La glace atten­dait dans la gla­cière. Le cham­pagne dor­mait dans la réserve. Le spi­ku levait dans le four de la pâtis­sière de Dar­mo. Et le Tun­jun­gan — le cock­tail, l’a­ve­nue, la ville — atten­dait sa nuit.

Cha­pitre 12 — L’arrivée

Ils arri­vèrent par le port.

Le navire — le Flan­dria, un paque­bot belge de la Lloyd Royale — avait jeté l’ancre à Tan­jung Per­ak à l’aube, et depuis sept heures du matin, le port de Sur­abaya était en état d’a­lerte. Des sol­dats de la KNIL en uni­forme d’ap­pa­rat — casque colo­nial blanc, tunique bou­ton­née mal­gré la cha­leur, fusil à l’é­paule — for­maient une haie d’hon­neur le long du quai. Le Résident de Sur­abaya — un homme grand, maigre, au visage de héron, qui por­tait son uni­forme de céré­mo­nie comme une péni­tence — atten­dait au pied de la pas­se­relle avec une gerbe d’or­chi­dées et un dis­cours plié en quatre dans la poche de sa veste. Les dra­peaux hol­lan­dais et belges pen­daient côte à côte au bout de leurs hampes, par­fai­te­ment immo­biles dans l’air sans vent.

Sar­to n’é­tait pas au port. Per­sonne ne l’a­vait invi­té au port — les bar­men n’é­taient pas invi­tés aux céré­mo­nies d’ac­cueil, pas plus que les blan­chis­seuses, les cui­si­niers, les livreurs de glace ou les conduc­teurs de becak. Mais Sar­to savait, parce que le por­tier sikh le lui avait dit, qui le tenait du chauf­feur du Résident, qui le tenait du secré­taire du Résident, qui le tenait du Résident lui-même — la chaîne de l’in­for­ma­tion infor­melle, le télé­graphe des subal­ternes, plus rapide et plus fiable que le télé­graphe des Postes hollandaises.

Il savait que le prince Léo­pold de Bel­gique et la prin­cesse Astrid de Suède étaient à bord. Il savait que Char­lie Cha­plin et Pau­lette God­dard étaient à bord, en escale dans leur tour du monde. Il savait que trois auto­mo­biles atten­daient au port — deux Rolls-Royce noires pour le couple royal, une Buick grise pour les Cha­plin — et que le convoi remon­te­rait Jalan Raja­wa­li, tra­ver­se­rait le Jem­ba­tan Merah, lon­ge­rait Kem­bang Jepun et débou­che­rait sur Jalan Tun­jun­gan, où il tour­ne­rait à gauche pour s’ar­rê­ter devant l’en­trée prin­ci­pale de l’Ho­tel Oranje.

Sar­to pré­pa­ra le bar.

Il y mit un soin par­ti­cu­lier — non pas qu’il fût moins soi­gneux les autres jours, mais parce que ce matin, les gestes avaient une gra­vi­té sup­plé­men­taire, un poids, comme si chaque bou­teille posée sur l’é­ta­gère, chaque verre ali­gné sur le comp­toir, chaque gla­çon taillé au pic, par­ti­ci­pait d’une céré­mo­nie dont il était le seul à connaître le sens. Il ali­gna les bou­teilles — le jene­ver, le gin, le whis­ky, le cham­pagne. Il véri­fia les stocks de glace — Pak Hadi avait dou­blé la livrai­son, six blocs au lieu de trois, et Bagong le buffle avait fait deux voyages, ce qui était un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans la mémoire du port. Il dis­po­sa les verres — les coupes à cham­pagne, les tum­blers, les flûtes, les verres à cock­tail — en arc de cercle, comme un orchestre dis­pose ses ins­tru­ments avant le concert. Et il posa, au centre du comp­toir, la boîte de san­tal de Liem.

La boîte était fer­mée. Les vingt kre­teks Dji Sam Soe dor­maient à l’in­té­rieur, sur leur lit de papier de soie, atten­dant leur moment. Sar­to avait déci­dé — sans en par­ler à Liem, sans en par­ler à per­sonne — de les pro­po­ser en fin de soi­rée, après le dîner, après le cham­pagne, après les dis­cours, quand les invi­tés seraient repus et déten­dus et que l’heure serait venue de ces plai­sirs de fin de nuit qui ne figurent sur aucun pro­gramme mais qui sont, sou­vent, les seuls dont on se souvient.

À midi, le convoi arriva.

Sar­to l’en­ten­dit avant de le voir — le cris­se­ment des pneus sur le gra­vier de l’al­lée, les klaxons, et un brou­ha­ha de voix qui mon­ta d’un coup dans le lob­by, comme une vague qui fran­chit une digue. Il ne quit­ta pas le bar. Il res­ta der­rière le comp­toir, les mains posées sur le teck, et regar­da, par la porte ouverte qui don­nait sur le lob­by, le spec­tacle de l’arrivée.

Van der Bosch avait atteint un état de ner­vo­si­té qui fri­sait l’a­po­théose. Son cos­tume de lin — un cos­tume neuf, com­man­dé pour l’oc­ca­sion, d’un blanc si blanc qu’il sem­blait phos­pho­res­cent — était déjà trem­pé aux ais­selles et au col, et sa mous­tache, mal­gré les efforts de la cire, com­men­çait à s’af­fais­ser dans la cha­leur comme un dra­peau par temps calme. Il se tenait au centre du lob­by, les bras légè­re­ment ouverts, dans la pos­ture de l’homme qui accueille le monde chez lui — le maître de mai­son, le chef d’or­chestre, le grand prêtre du temple colonial.

Les portes vitrées s’ou­vrirent. La lumière du dehors entra — blanche, vio­lente, aveu­glante — et pen­dant un ins­tant, les sil­houettes des arri­vants ne furent que des ombres dans cette lumière, des formes sombres décou­pées sur le blanc incan­des­cent de Jalan Tun­jun­gan, comme des figures de théâtre d’ombres — le wayang java­nais — pro­je­tées sur un écran de feu.

Puis les ombres prirent forme.

Le prince Léo­pold était grand. Plus grand que Sar­to ne l’a­vait ima­gi­né — mais Sar­to n’a­vait jamais vu de prince, et les princes, dans son ima­gi­na­tion, étaient des figures de wayang, plates, colo­rées, plus grandes que nature. Le vrai prince était un homme de trente ans, mince, avec un visage long et un men­ton qui avan­çait légè­re­ment, comme si son visage cher­chait à aller quelque part sans que le reste du corps ait été consul­té. Il por­tait un cos­tume de lin beige, une cra­vate de soie, et des chaus­sures bico­lores — noir et blanc — qui étaient la chose la plus élé­gante que Sar­to eût jamais vue aux pieds d’un homme. La prin­cesse Astrid mar­chait à côté de lui — blonde, pâle, avec des yeux d’un bleu si clair qu’ils sem­blaient trans­pa­rents, comme de la glace, pen­sa Sar­to, comme de la glace qui ne fon­drait jamais.

Der­rière eux — quelques pas en retrait, avec cette dis­cré­tion cal­cu­lée qui est l’art des gens qui savent qu’on les regarde — Char­lie Chaplin.

Sar­to le vit. Et quelque chose se pas­sa — non pas une recon­nais­sance, pas un choc, mais un fris­son, un cou­rant, comme quand le pre­mier gong du game­lan frappe et que l’air se met à vibrer. L’homme était petit. Plus petit que le prince, plus petit que Van der Bosch, plus petit que la plu­part des hommes dans le lob­by. Il por­tait un cos­tume gris, un cha­peau de feutre qu’il reti­ra en entrant, et il avait — c’é­tait la pre­mière chose que Sar­to remar­qua — des mains extra­or­di­naires. Des mains petites, fines, expres­sives, qui bou­geaient sans cesse, qui par­laient avant la bouche, qui des­si­naient dans l’air des formes invi­sibles, des pen­sées, des blagues, des tris­tesses. Des mains de bar­man, pen­sa Sar­to. Ou de musi­cien. Ou de rou­leuse de kre­teks. Des mains qui savaient.

Pau­lette God­dard était à côté de lui — brune, radieuse, avec un sou­rire qui éclai­rait le lob­by mieux que les lustres Art Déco. Elle por­tait une robe bleue — bleu indi­go, la cou­leur du batik, pen­sa Sar­to sans savoir si c’é­tait une coïn­ci­dence ou un choix — et un cha­peau à large bord qui enca­drait son visage comme le cadre d’un tableau.

Van der Bosch s’a­van­ça. Les mains furent ser­rées. Les mots furent pro­non­cés — les mots du pro­to­cole, de l’ac­cueil, de la bien­ve­nue, ces mots qui ne disent rien et qui disent tout, qui sont le lubri­fiant social sans lequel les rouages de la civi­li­sa­tion grin­ce­rait jus­qu’à s’im­mo­bi­li­ser. Le Résident pré­sen­ta ses orchi­dées. La prin­cesse Astrid les accep­ta avec une grâce nor­dique qui don­nait l’im­pres­sion que rece­voir des orchi­dées était la chose la plus natu­relle du monde. Cha­plin fit un geste — un petit geste, à peine visible, un mou­ve­ment de la main qui sou­le­va son cha­peau d’un cen­ti­mètre et le repo­sa, et ce geste, dans sa briè­ve­té, dans sa per­fec­tion, conte­nait plus de drô­le­rie et de ten­dresse que tous les dis­cours de Van der Bosch réunis.

Les invi­tés furent conduits à leurs suites. Le prince Léo­pold et la prin­cesse Astrid dans la suite 33 — la chambre d’hon­neur, celle du mât. Cha­plin et God­dard dans la suite 27, à l’é­tage infé­rieur, avec vue sur le jar­din. Le lob­by se vida. Les boys reprirent leurs postes der­rière les colonnes. Les ven­ti­la­teurs reprirent leur rotation.

Sar­to res­ta au seuil du bar.

Il avait vu Cha­plin de pro­fil, un ins­tant, quand l’ac­teur avait tra­ver­sé le lob­by en direc­tion de l’es­ca­lier. Et à cet ins­tant — un ins­tant qui n’a­vait duré que le temps d’un bat­te­ment de cœur — Cha­plin avait tour­né la tête vers le bar. Pas vers Sar­to — vers le bar, vers cet espace sombre et frais au-delà du lob­by, vers les reflets des bou­teilles et l’é­clat des globes d’o­pa­line. Et son regard — un regard rapide, balayant, qui ne s’at­tar­dait sur rien mais enre­gis­trait tout — avait croi­sé celui de Sar­to. Un dixième de seconde. Pas davan­tage. Mais dans ce dixième de seconde, quelque chose était pas­sé — pas un mes­sage, pas un signe, pas une recon­nais­sance — quelque chose de plus imper­son­nel et de plus pro­fond : la ren­contre de deux hommes qui observent. Deux paires d’yeux dont le métier est de voir. Le bar­man et le clown. Le ser­veur et le génie. Deux hommes qui, cha­cun à sa manière, avaient fait de l’ob­ser­va­tion du monde leur voca­tion, et qui se recon­nais­saient, non pas comme des sem­blables, mais comme des pra­ti­ciens du même art.

Cha­plin avait fait un geste. Infime. Une incli­nai­son de la tête — pas un salut, pas un signe, quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu, un mou­ve­ment qui pou­vait être un acquies­ce­ment ou un tic ou sim­ple­ment le balan­ce­ment natu­rel d’un homme qui marche — et Sar­to avait répon­du de la même façon, par une incli­nai­son iden­tique, un écho, un miroir, et les deux gestes, le geste de Cha­plin et le geste de Sar­to, s’é­taient croi­sés dans l’air du lob­by comme deux fils se croisent dans un tis­su, un ins­tant, avant de se sépa­rer et de conti­nuer cha­cun dans sa direction.

Puis Cha­plin avait dis­pa­ru dans l’es­ca­lier. Et Sar­to était retour­né au bar.

Il véri­fia les gla­çons. Il essuya le comp­toir. Il s’as­su­ra que le cock­tail Tun­jun­gan — qu’il avait pré­pa­ré en quan­ti­té suf­fi­sante pour cin­quante verres, dans un grand pichet de verre cou­vert d’un linge humide, au frais dans la gla­cière — était intact, que le jus de mangue n’a­vait pas tour­né, que le sirop de gin­gembre n’a­vait pas cris­tal­li­sé, que l’An­gos­tu­ra était à por­tée de main.

La soi­rée com­men­ce­rait à sept heures. Il était deux heures de l’a­près-midi. Cinq heures. Cinq heures de cha­leur, d’at­tente, de pré­pa­ra­tion. Cinq heures pen­dant les­quelles la glace fon­drait len­te­ment dans la gla­cière, les orchi­dées s’ou­vri­raient un peu plus dans le lob­by, le spi­ku refroi­di­rait chez la pâtis­sière de Dar­mo, et Sur­abaya tout entière retien­drait son souffle — ou plu­tôt non, Sur­abaya ne retien­drait rien du tout, Sur­abaya conti­nue­rait de vivre comme elle vivait chaque jour, avec ses warungs et ses becak et ses kre­teks et ses prières et ses que­relles et ses amours, indif­fé­rente à l’i­nau­gu­ra­tion de l’Ho­tel Oranje comme la mer est indif­fé­rente au bateau qui la tra­verse, et cette indif­fé­rence, cette sou­ve­raine indif­fé­rence de la ville à l’é­vé­ne­ment qui se pré­pa­rait dans son sein, était peut-être la chose la plus vraie de cette journée.

Sar­to atten­dit. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait aux stores. Et quelque part dans les étages, un homme petit aux mains extra­or­di­naires défai­sait ses valises dans une chambre qu’il quit­te­rait deux jours plus tard et qu’il oublie­rait aus­si­tôt, comme il oubliait toutes les chambres de tous les hôtels de son tour du monde, parce que pour lui l’hô­tel n’é­tait pas un lieu mais un inter­valle, une paren­thèse, un blanc entre deux scènes.

Mais pour Sar­to, l’hô­tel était la scène.

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Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — Rawon

Le kam­pung com­men­çait là où le trot­toir finissait.

C’é­tait une fron­tière nette, presque chi­rur­gi­cale — d’un côté, le béton lisse de Jalan Tun­jun­gan, de l’autre, la terre bat­tue, les rigoles, les murs de bam­bou tres­sé et de tôle, les toits de tuiles rouges ou de palmes séchées qui s’empilaient les uns sur les autres dans un désordre orga­nique, comme une forêt qui aurait pous­sé non pas vers le haut mais vers le dedans, chaque mai­son enchâs­sée dans la sui­vante, chaque ruelle débou­chant sur une autre ruelle plus étroite, plus sombre, plus intime, jus­qu’à ce que la notion même de rue dis­pa­raisse et qu’il ne reste plus qu’un réseau de pas­sages, de seuils, de portes ouvertes sur des cours inté­rieures où la vie se fai­sait à ciel ouvert — la les­sive, la cui­sine, le bain des enfants, la sieste, la prière.

Sar­to mar­chait pieds nus. Il avait reti­ré ses san­dales à l’en­trée du kam­pung, comme on retire ses chaus­sures à l’en­trée d’une mos­quée, non par obli­ga­tion mais par ins­tinct — ses pieds connais­saient cette terre, ses orteils en recon­nais­saient les aspé­ri­tés, les flaques, les racines affleu­rantes des man­guiers qui pous­saient entre les mai­sons et dont les fruits, mûrs à cette sai­son, tom­baient dans les cours avec un bruit sourd que per­sonne ne remar­quait plus, sauf les enfants qui les ramas­saient aus­si­tôt et les ouvraient à pleines mains, le jus orange cou­lant sur leurs men­tons et leurs poi­trails nus.

Le kam­pung Kepu­tran était le quar­tier de Sar­to. Il y était né, dans une mai­son qu’il n’a­vait jamais quit­tée — ou plu­tôt qu’il quit­tait chaque matin pour l’hô­tel et retrou­vait chaque soir, comme un marin retrouve son port, avec le même mélange de sou­la­ge­ment et de mélan­co­lie. La mai­son était petite — deux pièces sépa­rées par un rideau de batik, une cour arrière avec un puits et un man­da­ri­nier, un toit de tuiles dont cer­taines, fêlées par le soleil, lais­saient pas­ser des rais de lumière qui des­si­naient sur le sol des motifs chan­geants selon l’heure, comme un cadran solaire intime. Les murs étaient en planches de teck — du teck de récu­pé­ra­tion, cou­pé dans les restes d’un entre­pôt colo­nial démo­li, et qui avait gar­dé dans ses fibres l’o­deur de la car­gai­son qu’il avait autre­fois abri­té : du coprah, disait sa mère, ou du café, on ne savait plus, mais l’o­deur était là, fan­tôme d’un com­merce oublié.

Sa mère s’ap­pe­lait Ibu Warsini.

Elle était dans la cour quand il arri­va, accrou­pie devant le mor­tier de pierre — le cobek — qui était aus­si ancien qu’elle et peut-être davan­tage, un bloc de lave noire, creu­sé en son centre, dans lequel des géné­ra­tions de femmes avaient pilé des géné­ra­tions d’é­pices, si bien que la pierre elle-même était impré­gnée de cur­cu­ma, de piment, de galan­gal, de toutes les saveurs accu­mu­lées au fil du temps, et que même vide, même propre, le mor­tier sen­tait la cui­sine, comme un vio­lon qui résonne encore après qu’on a ces­sé de jouer.

Ibu War­si­ni avait soixante ans, peut-être soixante-cinq — elle n’a­vait jamais su son âge exact, parce que dans le kam­pung de son enfance on ne comp­tait pas les années, on comp­tait les sai­sons de riz, les mous­sons, les nais­sances et les morts, et ces évé­ne­ments n’a­vaient pas de chiffres, seule­ment des noms et des his­toires. Elle était petite, ramas­sée, avec un visage rond où les yeux — des yeux noirs, vifs, mobiles — occu­paient une place dis­pro­por­tion­née, comme si tout le reste du visage n’exis­tait que pour leur ser­vir de cadre. Elle por­tait un kebaya de coton blanc — la blouse tra­di­tion­nelle java­naise, cin­trée, bou­ton­née sur le devant avec des broches d’or faux — et un sarong de batik noué à la taille dont le motif kawung — des cercles entre­la­cés, sym­bole des quatre élé­ments — était si sou­vent lavé que les cou­leurs avaient pâli jus­qu’à deve­nir presque abs­traites, comme un sou­ve­nir de motif plu­tôt qu’un motif.

Elle ne leva pas les yeux quand Sar­to entra. Elle pilait. Le pilon frap­pait le mor­tier — tok, tok, tok — avec un rythme qui était le rythme de base de la cui­sine java­naise, le tem­po sur lequel tout le reste se construi­sait, les cuis­sons, les assai­son­ne­ments, les découpes. Dans le mor­tier, Sar­to recon­nut les ingré­dients du bum­bu rawon — la pâte d’é­pices qui était le fon­de­ment, l’ar­ma­ture, l’os­sa­ture du bouillon noir : de l’é­cha­lote, de l’ail, du cur­cu­ma frais (sa chair orange vif tachait les doigts et le pilon), du galan­gal cou­pé en tranches, de la citron­nelle écra­sée, du piment rouge séché, des graines de coriandre grillées, et au centre de tout cela, reines noires du mélange, les noix de keluak.

Les noix de keluak. Sar­to les regar­da comme on regarde un objet sacré. Elles étaient grosses comme des poings d’en­fant, avec une coque rugueuse, brune, strié de ner­vures, et à l’in­té­rieur — quand on les ouvrait après les avoir fait trem­per pen­dant deux jours dans l’eau — une chair noire, cré­meuse, d’un noir si pro­fond qu’il sem­blait absor­ber la lumière, un noir qui n’é­tait pas l’ab­sence de cou­leur mais une cou­leur à part entière, un noir de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui avait pas­sé des semaines enfoui dans le sol et qui en res­sor­tait trans­for­mé, comme un secret qu’on aurait enter­ré puis déter­ré et qui serait deve­nu, entre-temps, autre chose.

— Assieds-toi, dit Ibu Warsini.

Sar­to s’as­sit sur le seuil de la porte, les jambes éten­dues dans la cour, le dos appuyé contre le cham­branle. La posi­tion de l’en­fance. Il avait pas­sé des mil­liers d’heures assis à cet endroit exact, à regar­der sa mère cui­si­ner, et le temps n’a­vait rien chan­gé — ni la posi­tion ni le regard ni le silence entre eux, ce silence qui n’é­tait pas l’ab­sence de paroles mais leur forme la plus concen­trée, un silence plein, fer­tile, dans lequel les choses se disaient sans être dites, comme dans la musique du game­lan où les notes qui ne sont pas jouées comptent autant que celles qui le sont.

Ibu War­si­ni ajou­ta les noix de keluak au mor­tier. Le pilon les écra­sa — pas d’un coup, mais pro­gres­si­ve­ment, par pres­sions suc­ces­sives, en tour­nant, en grat­tant, en rame­nant la pâte vers le centre — et la chair noire se mêla aux épices oranges et rouges et pro­dui­sit une pâte d’une cou­leur indes­crip­tible, un brun si sombre qu’il virait au vio­let, au pourpre, au noir, avec des éclats de jaune et de rouge qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient dans les mou­ve­ments du pilon comme des étoiles dans un ciel de nuit.

— Le bœuf est en train de cuire, dit-elle.

Sar­to tour­na la tête vers le réchaud — un anglo, un foyer de terre cuite ali­men­té au char­bon de bois, sur lequel une mar­mite en fonte émaillée lais­sait échap­per un filet de vapeur. L’o­deur du bœuf qui mijo­tait — pas encore l’o­deur du rawon, pas encore le noir, mais déjà la viande qui se défai­sait len­te­ment dans l’eau, libé­rant ses sucs, ses graisses, ses par­fums ani­maux — se mêlait à l’o­deur des épices pilées et à l’o­deur du char­bon et à l’o­deur du man­da­ri­nier et à l’o­deur de la terre mouillée de la cour et à toutes les autres odeurs du kam­pung qui entraient par les murs, par le toit, par les inter­stices de la mai­son qui n’é­tait pas fer­mée — qui n’a­vait jamais été fer­mée, qui ne savait pas être fer­mée — et qui lais­sait le monde entrer et sor­tir à sa guise, comme un corps qui respire.

Ibu War­si­ni ver­sa la pâte d’é­pices dans la mar­mite. Le bum­bu tom­ba dans le bouillon et l’ef­fet fut immé­diat — le liquide chan­gea de cou­leur, pas­sant du gris clair au brun, puis au brun fon­cé, puis au noir, un noir de plus en plus pro­fond, de plus en plus opaque, un noir qui sem­blait ne pas avoir de fond, qui absor­bait la lumière et la cuillère et le regard, et l’o­deur — l’o­deur mon­ta d’un coup, enva­hit la cour, enva­hit la mai­son, enva­hit les pou­mons de Sar­to, une odeur de terre et de nuit, de racine et de temps, une odeur qui était la signa­ture de Sur­abaya, plus encore que le girofle, plus encore que le petis, une odeur qu’on ne pou­vait pas repro­duire ailleurs, parce qu’elle avait besoin de cette terre, de cette eau, de ces noix enter­rées dans cette boue, de cette chaleur.

— Il sera prêt dans deux heures, dit Ibu Warsini.

Deux heures. Le rawon ne se pres­sait pas. Il obéis­sait à son propre temps — un temps long, cir­cu­laire, le temps des choses qui mijotent et qui n’ont pas besoin qu’on les sur­veille, seule­ment qu’on les laisse faire. Ibu War­si­ni s’as­sit à côté de son fils, sur le seuil, et ils res­tèrent là, côte à côte, sans par­ler, regar­dant la cour, le man­da­ri­nier, le ciel qui virait au blanc de midi, et la mar­mite qui mur­mu­rait sur le feu comme une voix qui raconte une his­toire très ancienne, très lente, à quel­qu’un qui l’a déjà enten­due cent fois et qui veut l’en­tendre encore.

— Ton père, dit Ibu Warsini.

Sar­to ne bou­gea pas. Ce n’é­tait pas une ques­tion, pas un début de conver­sa­tion — c’é­tait un seuil, une porte que sa mère ouvrait de temps en temps, à des inter­valles irré­gu­liers, sans pré­ve­nir, et der­rière laquelle se trou­vait un homme que Sar­to avait connu enfant et per­du ado­les­cent, un homme dont il ne res­tait dans la mai­son que quelques objets — un can­ting en cuivre, l’ou­til du bati­kier, avec lequel on tra­çait les motifs sur le tis­su en y ver­sant la cire fon­due, et un rou­leau de tissu.

Ibu War­si­ni se leva et alla cher­cher le tis­su. Elle le dérou­la sur ses genoux avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. Le batik appa­rut — un parang rusak, le motif royal, des dia­go­nales ondu­lantes en brun et indi­go sur fond crème, d’une finesse qui cou­pait le souffle. Chaque ligne avait été tra­cée à la main, au can­ting, la cire chaude cou­lant du bec de cuivre sur le tis­su avec une pré­ci­sion de cal­li­graphe. Le tra­vail d’un homme qui avait pas­sé des semaines — peut-être des mois — pen­ché sur cette étoffe, dans la cha­leur d’un ate­lier sem­blable à celui de Liem, avec la même patience, la même obses­sion de la perfection.

— Il avait reçu une com­mande du Résident, dit Ibu War­si­ni. Le Résident hol­lan­dais de Sur­abaya. Un parang rusak pour sa femme. Le motif le plus dif­fi­cile. Ton père a tra­vaillé trois mois. Et quand il a livré le tis­su, le Résident a trou­vé un défaut — ici.

Elle poin­ta du doigt un endroit sur le tis­su. Sar­to regar­da. Il ne vit rien. Pas de défaut, pas de cas­sure dans la ligne, pas d’ir­ré­gu­la­ri­té dans le motif. Rien.

— Il n’y avait pas de défaut, dit Ibu War­si­ni. Le Résident ne vou­lait pas payer. Trois mois de tra­vail. Il a gar­dé le tis­su et n’a pas payé. Ton père n’a rien dit. Il est ren­tré ici. Il s’est assis là où tu es assis. Et quelque chose s’est cas­sé. Pas dans sa colère — il n’é­tait pas en colère. Dans sa confiance. Dans cette chose qui fai­sait qu’il se levait chaque matin et qu’il pre­nait le can­ting et qu’il tra­çait des lignes. Cette chose-là s’est cassée.

Elle replia le tis­su. Len­te­ment, pli par pli, avec le soin qu’on met à replier un dra­peau ou un linceul.

— Il n’a plus jamais fait de batik, dit-elle. Il a tra­vaillé dans un entre­pôt, au port. Il est mort trois ans plus tard. D’une fièvre. Mais ce n’é­tait pas la fièvre. C’é­tait la cassure.

Sar­to regar­da ses propres mains. Des mains de bar­man — lisses, sèches, propres, sans cals, sans taches, des mains qui ser­vaient. Pas des mains de créa­teur, pas des mains qui lais­saient une trace dans la matière. Les mains de son père avaient été dif­fé­rentes — plus larges, tachées de cire et d’in­di­go, avec une brû­lure ancienne sur le pouce gauche, là où le can­ting avait glis­sé. Il se sou­ve­nait de ces mains. Pas du visage — du visage il ne res­tait qu’une impres­sion, une cha­leur, une forme — mais des mains, oui. Des mains qui créaient.

— Le tis­su est beau, dit Sarto.

— Le tis­su est par­fait, dit Ibu War­si­ni. C’est ça le problème.

Elle se leva et alla remuer le rawon. La cuillère en bois s’en­fon­ça dans le noir et en res­sor­tit lui­sante, onc­tueuse, char­gée de cette cou­leur qui n’a­vait pas d’é­qui­valent dans la nature — un noir vivant, un noir qui avait du goût, un noir qui sen­tait la terre et le temps. Elle goû­ta. Fer­ma les yeux. Ajou­ta une pin­cée de sel. Goû­ta encore.

— Mange, dit-elle.

Elle ser­vit le rawon dans un bol en terre — le bouillon noir, épais, dans lequel flot­taient des mor­ceaux de bœuf effi­lo­chés et des feuilles de lime kaf­fir, et à côté le riz blanc, fumant, et les tau­gé — les germes de soja crus, cro­quants, d’un blanc presque trans­lu­cide — et la sam­bal tera­si — la pâte de piment à la cre­vette fer­men­tée, rouge vif, incen­diaire — et un quar­tier de citron vert dont le par­fum, acide et vert, per­çait la masse sombre du bouillon comme un cri dans le silence.

Sar­to mangea.

Le rawon entra en lui comme un sou­ve­nir entre dans la mémoire — par couches, par strates, chaque gor­gée révé­lant une saveur sous la saveur, un goût sous le goût. D’a­bord le noir — ce goût de terre, de keluak, de fer­men­ta­tion, qui tapis­sait la langue et le palais d’un voile sombre et velou­té. Puis les épices — le cur­cu­ma amer, le galan­gal poi­vré, la citron­nelle citron­née, le piment qui mon­tait len­te­ment, par le fond, comme un mur­mure qui enfle. Puis le bœuf — sa dou­ceur ani­male, sa ten­dresse de chair lon­gue­ment cuite, sa façon de se défaire dans la bouche comme une pro­messe tenue. Puis le riz — neutre, blanc, apai­sant, le contre­point par­fait au tumulte du bouillon. Puis le cra­que­ment des germes de soja entre les dents — un bruit, une tex­ture, un éclat de fraî­cheur dans la masse chaude et noire. Et enfin le citron vert — pres­sé au der­nier moment, son jus se mêlant au bouillon comme une note aiguë se mêle à un accord grave — et tout tenait ensemble, tout s’as­sem­blait, tout fai­sait sens, comme une phrase dont chaque mot est néces­saire et dont aucun ne pour­rait être reti­ré sans que l’en­semble ne s’effondre.

Sar­to man­gea sans par­ler. Sa mère le regar­dait man­ger, assise en face de lui, les mains sur les genoux, avec cette atten­tion abso­lue que les mères java­naises portent à leurs enfants qui mangent — non pas une sur­veillance, non pas une attente de com­pli­ment, mais une forme de prière, une offrande silen­cieuse, la cer­ti­tude que nour­rir est le plus haut geste d’a­mour et que tout le reste — les mots, les caresses, les cadeaux — n’en est que le commentaire.

Quand il eut fini, il posa le bol et regar­da sa mère. Il pen­sa à Alma, au bar, au gin pahit, au cercle d’eau sur le comp­toir. Il pen­sa au rawon et au sucre brû­lé. Il pen­sa à la phrase d’Al­ma — nos deux odeurs — et il com­prit, avec une clar­té sou­daine qui n’a­vait rien à voir avec la pen­sée mais tout à voir avec le ventre plein et la cha­leur et l’o­deur de la cour et la pré­sence de sa mère, que les odeurs ne sont pas des sou­ve­nirs mais des ancres, des points fixes dans le flux du temps, et que les deux odeurs — le rawon et le sucre brû­lé — les reliaient, Alma et lui, non pas comme un désir relie deux corps, mais comme un fil relie deux rives, un fil fra­gile, ten­du au-des­sus de tout ce qui les sépa­rait — la race, la classe, le comp­toir, la loi non écrite de l’Ho­tel Oranje — un fil qu’on pou­vait à peine voir et qu’on ne pou­vait pas tou­cher sans le rompre.

— Je vais dor­mir une heure, dit-il.

Ibu War­si­ni hocha la tête. Sar­to entra dans la mai­son, s’al­lon­gea sur la natte de la pièce arrière, et fer­ma les yeux. Le rideau de batik oscil­lait dans le cou­rant d’air. La lumière de midi fil­trait par les tuiles fêlées et des­si­nait sur sa poi­trine des traits de feu. Dans la cour, sa mère ran­geait la cui­sine. La mar­mite de rawon conti­nuait de mur­mu­rer sur le feu, et le noir du bouillon, der­rière ses pau­pières fer­mées, se confon­dit avec le noir du som­meil, et Sar­to s’en­dor­mit dans l’o­deur de la terre et des épices, comme un enfant s’en­dort dans les bras de quel­qu’un qui ne le lâche­ra pas.

Cha­pitre 6 — Le gamelan

La nuit à Sur­abaya ne tom­bait pas — elle montait.

Elle mon­tait du sol, des rigoles, des fon­da­tions des mai­sons, comme une eau noire qui enva­hi­rait la ville par le bas, par les pieds, et qui grim­pe­rait le long des murs, le long des troncs d’arbre, le long des jambes des pas­sants, jus­qu’à recou­vrir le ciel tout entier en l’es­pace de vingt minutes — vingt minutes entre le der­nier éclat du soleil au-des­sus du détroit de Madu­ra et l’obs­cu­ri­té com­plète, sans cré­pus­cule, sans tran­si­tion, sans ce dégra­dé de mauves et de roses que les pays tem­pé­rés offrent comme une conso­la­tion à ceux qui perdent le jour. Ici, le jour mou­rait d’un coup. Et la nuit qui le rem­pla­çait n’é­tait pas un silence — c’é­tait un autre bruit, un bruit plus dense, plus riche, plus peu­plé que celui du jour, parce que la nuit, à Sur­abaya, appar­te­nait à ceux que le jour ren­dait invisibles.

Sar­to avait fer­mé le bar à dix heures. Le der­nier client — un ingé­nieur hol­lan­dais de la Konink­lijke Paket­vaart-Maat­schap­pij, la com­pa­gnie mari­time qui reliait les îles de l’ar­chi­pel — avait bu son der­nier genièvre, payé, salué d’un signe de tête et était par­ti vers sa chambre avec la démarche pru­dente de l’homme qui négo­cie avec la gra­vi­té. Sar­to avait ran­gé les bou­teilles, lavé les verres, essuyé le comp­toir — les gestes du soir, inver­sés de ceux du matin, les mêmes gestes joués à l’en­vers, comme un film qu’on rem­bo­bine — et il avait éteint les lampes une par une, les deux globes d’o­pa­line d’a­bord, puis le pla­fon­nier du fond, puis la petite lampe de la réserve, et le bar avait som­bré dans une obs­cu­ri­té tiède où les bou­teilles, sur l’é­ta­gère, cap­taient encore les reflets de la lune qui fil­trait par les stores et lui­saient comme des yeux dans le noir.

Il sor­tit par la porte de service.

La ville de nuit était une autre ville. Les auto­mo­biles avaient dis­pa­ru — la nuit appar­te­nait aux becak, dont les lan­ternes oscil­lantes trouaient l’obs­cu­ri­té comme des lucioles géantes, et aux char­rettes à bras des ven­deurs ambu­lants qui pous­saient devant eux leurs cui­sines por­ta­tives dans un concert de fer­raille et de vapeur. L’o­deur avait chan­gé aus­si. L’o­deur de jour — essence, pous­sière, sueur, girofle — cédait la place à l’o­deur de nuit — jas­min, fran­gi­pa­niers, fumée de char­bon, et cette odeur indé­fi­nis­sable de la terre tro­pi­cale qui se refroi­dit d’un degré, d’un seul degré, et qui exhale en retour tout ce qu’elle a absor­bé pen­dant le jour, les pas, les cra­chats, les eaux usées, les pétales tom­bés, la mémoire du sol.

Sar­to mar­cha vers le sud. Il quit­ta Jalan Tun­jun­gan — déserte à cette heure, ses arcades plon­gées dans l’ombre, ses vitrines éteintes — et s’en­fon­ça dans le réseau de ruelles qui menait vers le kam­pung Pene­leh, un des plus anciens quar­tiers de Sur­abaya, un lacis de mai­sons basses et de jar­dins clos où vivaient, côte à côte, des familles java­naises, des Arabes du Hadra­maout, des Chi­nois péra­na­kan et des Madu­rais, dans une pro­mis­cui­té que les Hol­lan­dais avaient essayé d’or­ga­ni­ser en quar­tiers sépa­rés — le quar­tier euro­péen, le quar­tier chi­nois, le quar­tier arabe — mais que la vie, avec son obs­ti­na­tion, son désordre, sa logique propre, avait défaite, mélan­gée, redis­tri­buée selon des cri­tères que les urba­nistes de La Haye n’a­vaient pas pré­vus : le voi­si­nage, le com­merce, le mariage, l’a­mi­tié, et cette force irré­sis­tible qui pousse les gens à vivre là où on les nourrit.

Le pen­do­po se trou­vait au bout d’une ruelle, der­rière un mur de briques sur lequel un bou­gain­vil­lier vio­let avait éten­du ses branches comme un drap qu’on met à sécher. Un pen­do­po est un pavillon ouvert — quatre piliers de bois, un toit de tuiles, pas de murs — la forme la plus ancienne de l’ar­chi­tec­ture java­naise, un espace qui n’est ni inté­rieur ni exté­rieur mais les deux à la fois, un lieu fait pour la musique, la danse, la céré­mo­nie, le ras­sem­ble­ment, un lieu dont l’ab­sence de murs dit quelque chose de pro­fond sur la façon dont les Java­nais conçoivent l’es­pace : non comme une boîte qu’on ferme, mais comme un souffle qu’on laisse circuler.

Sar­to entra par le côté. Il y avait déjà une tren­taine de per­sonnes assises sur des nattes, dans la pénombre — des hommes pour la plu­part, en sarong et che­mise blanche, quelques femmes en kebaya, des enfants endor­mis sur les genoux de leurs mères. Per­sonne ne par­lait. L’air sen­tait le kre­tek, le jas­min, la sueur et l’en­cens de san­tal que quel­qu’un avait allu­mé dans un coin et dont la fumée mon­tait droit, sans vaciller, comme une colonne de brume fine.

Au centre du pen­do­po, les instruments.

Ils étaient dis­po­sés en arc de cercle sur des sup­ports de bois sculp­té — les gongs d’a­bord, les plus grands au fond, sus­pen­dus à des cadres peints en rouge et or, dont le bronze poli reflé­tait la lueur des lampes à huile comme des miroirs courbes. Puis les métal­lo­phones — le saron, avec ses lames de bronze posées sur un cadre de bois, et le gen­der, dont les lames, plus fines, plus longues, étaient sus­pen­dues au-des­sus de tubes de bam­bou qui ser­vaient de réso­na­teurs et qui ampli­fiaient le son, le pro­lon­geaient, lui don­naient cette qua­li­té de vibra­tion conti­nue, de bour­don­ne­ment, de halo sonore qui est la marque du game­lan et qui fait que le son ne s’ar­rête jamais vrai­ment, même dans les silences, même entre les notes, même quand les mains des musi­ciens se lèvent et que les maillets quittent les lames — le son conti­nue, dans l’air, dans le bois, dans le corps de ceux qui écoutent. Et le rebab — le vio­lon à deux cordes, posé sur les genoux du musi­cien, dont l’ar­chet tirait un son plain­tif, nasillard, qui res­sem­blait à une voix humaine qui aurait oublié les mots et qui chan­te­rait sans eux.

Les musi­ciens prirent place. Sept hommes, assis en tailleur devant leurs ins­tru­ments, les maillets dans les mains, le regard bais­sé. Ils ne se regar­daient pas entre eux. Ils n’a­vaient pas de par­ti­tion. Ils n’a­vaient pas de chef d’or­chestre. Ils avaient quelque chose de plus ancien que tout cela — une connais­sance com­mune, ins­crite dans le corps, dans les muscles des poi­gnets et des doigts, dans la mémoire des os, une connais­sance qui n’a­vait pas besoin de signes exté­rieurs pour se coor­don­ner, parce qu’elle était la même chez tous, la même pièce jouée cent fois, mille fois, trans­mise de maître à élève par l’é­coute et la répé­ti­tion, non pas comme une par­ti­tion qu’on lit mais comme une res­pi­ra­tion qu’on partage.

Le pre­mier gong frappa.

Le son — grave, rond, immense — se déploya dans le pen­do­po comme un cercle dans l’eau. Il ne s’ar­rê­ta pas. Il enfla, vibra, tour­na sur lui-même, et avant qu’il ne retombe, un deuxième son le rejoi­gnit — le saron, plus aigu, plus clair, une phrase mélo­dique qui se super­po­sa au gong comme une tige se super­pose à une racine — et puis un troi­sième, le gen­der, dont les lames frap­pées pro­dui­sirent des cas­cades de notes iri­sées, rapides, qui ruis­se­lèrent à tra­vers les sons graves comme de l’eau à tra­vers des rochers, et le tout — le gong, le saron, le gen­der — for­ma un tis­su sonore d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse qui n’a­vait rien à voir avec la musique euro­péenne, rien à voir avec la mélo­die et l’har­mo­nie et la pro­gres­sion que les Hol­lan­dais de l’Ho­tel Oranje appe­laient musique, parce que la musique du game­lan n’a­van­çait pas — elle tour­nait, elle pul­sait, elle reve­nait sur elle-même, comme la cha­leur, comme les ven­ti­la­teurs, comme les sai­sons de cette île où il n’y avait pas de prin­temps ni d’au­tomne mais seule­ment la mous­son et la séche­resse, le plein et le vide, et entre les deux un bat­te­ment, un rythme, un souffle.

Sar­to fer­ma les yeux.

Il ne fer­ma pas les yeux pour se concen­trer. Il les fer­ma parce que le game­lan n’é­tait pas quelque chose qu’on écou­tait — c’é­tait quelque chose dans quoi on entrait, comme on entre dans l’eau, par les pieds d’a­bord, puis les jambes, puis le ventre, et enfin la tête, et quand la tête était sous l’eau, quand le son avait tout recou­vert, il n’y avait plus de sépa­ra­tion entre le dedans et le dehors, entre celui qui écoute et ce qui est écou­té, et les yeux, dans cet état, étaient un obs­tacle, une dis­trac­tion, une porte ouverte sur le monde visible qui empê­chait de plon­ger tout à fait dans le monde audible.

Le gong pul­sait. Le saron chan­tait. Le gen­der ruis­se­lait. Le rebab gémis­sait sa ligne sinueuse, et un tam­bour — le ken­dang, frap­pé des deux mains — posait un rythme souple, élas­tique, qui n’é­tait pas un métro­nome mais un souffle, une res­pi­ra­tion col­lec­tive qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le cœur d’un homme qui dort, qui rêve, qui se tourne dans son sommeil.

Sar­to sen­tit son corps se dis­soudre. Pas méta­pho­ri­que­ment — phy­si­que­ment. Les contours de ses membres devinrent flous, ses mains posées sur ses genoux n’é­taient plus ses mains mais des pro­lon­ge­ments du son, des réso­na­teurs de chair et d’os, et le son pas­sait à tra­vers lui comme la lumière passe à tra­vers un vitrail, le tra­ver­sait, le colo­rait, le trans­for­mait. Il n’é­tait plus au pen­do­po de Pene­leh, il n’é­tait plus Sar­to le bar­man de l’Ho­tel Oranje, il n’é­tait plus le fils d’I­bu War­si­ni, il n’é­tait plus l’homme qui n’a­vait pas tou­ché les doigts d’Al­ma sur le comp­toir — il était un point dans le son, une note dans le tis­su, un élé­ment du tout, et le tout n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de fin.

La pièce dura qua­rante minutes. Ou une heure. Ou un siècle. Le temps, dans le game­lan, per­dait ses uni­tés. Il deve­nait un flux conti­nu, un cou­rant, et quand le der­nier gong frap­pa — un seul coup, solen­nel, défi­ni­tif, sui­vi d’un silence qui n’é­tait pas un silence mais la vibra­tion rési­duelle de tout ce qui avait été joué — Sar­to rou­vrit les yeux et le monde lui parut chan­gé, non pas dans ses formes mais dans sa den­si­té, comme si l’air avait été lavé par le son, puri­fié, ren­du à une trans­pa­rence originelle.

Autour de lui, les gens se levaient len­te­ment. Les enfants dor­maient tou­jours. Les lampes à huile brû­laient bas. L’en­cens était consu­mé. Et dans le coin droit du pen­do­po, assis sur une natte, Raden Suto­mo le regardait.

Suto­mo avait vingt-cinq ans. Il était mince, ner­veux, avec un visage fin et des yeux qui brû­laient — pas de colère, pas de fana­tisme, mais de cette inten­si­té par­ti­cu­lière qu’ont les jeunes gens qui ont lu des livres qui les ont chan­gés et qui ne peuvent plus regar­der le monde de la même façon. Il por­tait un pan­ta­lon occi­den­tal et une che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col — la tenue de l’in­tel­lec­tuel java­nais moderne, celui qui avait étu­dié au lycée hol­lan­dais, qui par­lait le néer­lan­dais mieux que la plu­part des Hol­lan­dais, et qui retour­nait cette édu­ca­tion contre ceux qui la lui avaient don­née, comme une arme for­gée par l’ennemi.

Suto­mo se leva et vint vers Sar­to. Ils se connais­saient — pas inti­me­ment, mais de cette connais­sance de voi­si­nage qui, dans les kam­pungs de Sur­abaya, suf­fi­sait à créer une fami­lia­ri­té que les Euro­péens n’au­raient jamais com­prise, eux qui avaient besoin de pré­sen­ta­tions, de cartes de visite, de rituels codi­fiés pour s’a­dres­ser la parole.

— Tu viens sou­vent ici, dit Sutomo.

— Quand je peux, dit Sarto.

Ils sor­tirent du pen­do­po ensemble. La ruelle était sombre, éclai­rée seule­ment par les lampes à huile des mai­sons dont les portes étaient encore ouvertes — à Sur­abaya, les portes ne se fer­maient que très tard, ou jamais. Des enfants jouaient dans la pous­sière. Un ven­deur de nasi goreng pous­sait son cha­riot, et l’o­deur du riz frit à l’ail et au kecap manis — la sauce de soja sucrée qui était la basse conti­nue de la cui­sine de rue — se mêlait à l’o­deur du jas­min et des kreteks.

Suto­mo mar­chait à côté de Sar­to, les mains dans les poches, le regard droit. Il y avait chez lui quelque chose de ten­du, de conte­nu — l’éner­gie d’un res­sort com­pri­mé, la patience d’un homme qui attend le bon moment pour agir.

— Soe­kar­no a été arrê­té, dit-il.

Sar­to ne répon­dit pas tout de suite. Soe­kar­no. Le nom cir­cu­lait dans les kam­pungs depuis des mois, chu­cho­té, admi­ré, craint. Un jeune ingé­nieur de Ban­dung qui par­lait d’in­dé­pen­dance, de nation indo­né­sienne, d’un pays qui n’exis­tait pas encore mais qui exis­tait déjà dans les mots qu’il pro­non­çait — des mots en malais, pas en hol­lan­dais, des mots que tout le monde com­pre­nait, du pêcheur madu­rais au prince java­nais, des mots qui fai­saient le tour de l’ar­chi­pel comme le vent fait le tour d’une île.

— Arrê­té à Yogya­kar­ta, dit Suto­mo. La semaine der­nière. Les Hol­lan­dais l’ont trans­fé­ré à la pri­son de Ban­ceuy, à Ban­dung. Ils vont le juger.

— Pour quoi ?

— Pour avoir par­lé. C’est tou­jours pour ça qu’on est arrê­té. Pour avoir dit ce que tout le monde pense et que per­sonne ne dit.

Ils mar­chèrent en silence. La ruelle débou­cha sur une rue plus large, bor­dée d’arbres, où quelques becak atten­daient des clients, leurs conduc­teurs accrou­pis à côté de leurs machines, fumant des kre­teks dont les bouts rouges pul­saient dans le noir comme des cœurs minuscules.

— Tu tra­vailles dans leur hôtel, dit Suto­mo. Ce n’é­tait pas un reproche — c’é­tait une consta­ta­tion, un point de départ.

— Je tra­vaille dans un bar, dit Sar­to. Je sers des boissons.

— Tu entends des choses.

— J’en­tends des com­mandes. Du genièvre. De la bière. Du cham­pagne pour l’inauguration.

Suto­mo sou­rit. Un sou­rire bref, sans joie.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Ils inau­gurent une aile neuve pen­dant que Soe­kar­no est en pri­son. Ils agran­dissent leur hôtel pen­dant que le pays rétré­cit autour d’eux. Et ils ne le voient pas.

— Qu’est-ce qu’ils devraient voir ?

Suto­mo s’ar­rê­ta. Il se tour­na vers Sar­to. Dans la lumière d’une lampe à huile qui brû­lait der­rière une fenêtre, son visage était à moi­tié éclai­ré, à moi­tié dans l’ombre — un visage cou­pé en deux, comme le pays dont il par­lait, moi­tié lumière, moi­tié nuit.

— Que tout cela va finir, dit-il. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais bien­tôt. Que les hôtels, les plan­ta­tions, les clubs, les auto­mo­biles, les vitrines de Tun­jun­gan — tout cela est un décor. Un théâtre d’ombres. Et un jour, quel­qu’un allu­me­ra la lumière, et les ombres disparaîtront.

Il y avait dans sa voix quelque chose qui n’é­tait pas de la haine — plu­tôt une cer­ti­tude, froide, pai­sible, la cer­ti­tude géo­lo­gique de celui qui sait que les mon­tagnes finissent par tom­ber et que les mers finissent par se reti­rer, non pas parce qu’une force les pousse mais parce que c’est leur nature, et que la nature ne se trompe pas.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait comme il écou­tait au bar — avec tout son corps, sans juger, sans com­men­ter, en lais­sant les mots entrer et se dépo­ser en lui comme la pous­sière se dépose sur les meubles, couche après couche. Il ne savait pas si Suto­mo avait rai­son. Il ne savait pas si le monde de l’Ho­tel Oranje allait finir ou durer ou se trans­for­mer en quelque chose d’autre. Il savait seule­ment que la glace fon­dait, que le rawon mijo­tait, que le game­lan tour­nait sur lui-même, et que toutes ces choses — la glace, le rawon, le game­lan — étaient vraies d’une véri­té qui n’a­vait pas besoin de dis­cours pour exister.

— Je t’en­tends, dit Sarto.

Ce n’é­tait pas un accord. Ce n’é­tait pas un refus. C’é­tait ce qu’il disait — je t’en­tends — et dans ce mot il y avait tout ce que Sar­to pou­vait offrir : son atten­tion, sa pré­sence, la cer­ti­tude que les mots de Suto­mo n’é­taient pas tom­bés dans le vide mais dans un corps qui les avait reçus et qui les gar­de­rait, comme le mor­tier de sa mère gar­dait l’o­deur des épices, même vide, même propre, même après qu’on l’a­vait lavé.

Suto­mo hocha la tête. Il com­pre­nait. Ou il accep­tait de ne pas com­prendre, ce qui, dans le monde java­nais, reve­nait au même — parce que dans le monde java­nais, la com­pré­hen­sion n’é­tait pas un acte de l’es­prit mais un acte du temps, et le temps, comme le rawon, comme le game­lan, avait besoin de mijoter.

Ils se sépa­rèrent au car­re­four. Suto­mo par­tit vers l’ouest, vers le quar­tier arabe, où il avait des amis, des contacts, des gens qui par­laient comme lui de ce pays qui n’exis­tait pas encore. Sar­to res­ta un moment immo­bile, au milieu de la rue, les mains le long du corps. Un becak pas­sa, sa lan­terne oscil­lant dans le noir. Un chien aboya au loin. L’o­deur du nasi goreng flot­tait encore dans l’air.

Puis le silence. Non pas un silence vide — un silence plein, satu­ré, le silence de Sur­abaya après minuit, quand les ven­deurs ambu­lants ont replié leurs char­rettes et que les kam­pungs se sont refer­més sur eux-mêmes comme des poings, et que la ville res­pire enfin à son propre rythme, un rythme lent, pro­fond, ancien, qui n’est pas le rythme des hor­loges hol­lan­daises ni des trains ni des bateaux, mais le rythme de la terre elle-même, la pul­sa­tion du sol vol­ca­nique sur lequel tout est construit et qui rap­pelle, dans sa cha­leur constante, que rien ici n’est solide, que tout peut trem­bler, que le sol que l’on croit ferme sous ses pieds est en réa­li­té une croûte fine posée sur un feu.

Sar­to ren­tra chez lui. Dans la cour, la mar­mite de rawon avait été reti­rée du feu. Le man­da­ri­nier dor­mait. Sa mère dor­mait. La lune, entre les tuiles fêlées, des­si­nait sur le sol les mêmes traits de lumière que le soleil de midi, mais inver­sés — froids, bleus, silen­cieux. Sar­to s’al­lon­gea sur sa natte, les bras le long du corps, et il écou­ta le silence de la nuit de Sur­abaya, et dans ce silence il enten­dit encore le game­lan — non pas comme un sou­ve­nir mais comme une pré­sence, un bour­don­ne­ment conti­nu, une vibra­tion qui ne s’ar­rê­tait jamais, même quand les ins­tru­ments se tai­saient, même quand les musi­ciens dor­maient, même quand le pen­do­po était vide — parce que le game­lan n’é­tait pas dans les ins­tru­ments ni dans les musi­ciens ni dans le pen­do­po, le game­lan était dans l’air, dans la terre, dans le bronze et dans le bois et dans la chair, le game­lan était par­tout et tout le temps, comme la cha­leur, comme l’o­deur du girofle, et il suf­fi­sait de fer­mer les yeux pour l’entendre.

Sar­to fer­ma les yeux.

Cha­pitre 7 — La chambre 33

Van der Bosch por­tait son plus beau cos­tume — un trois-pièces de lin crème qu’il avait com­man­dé chez un tailleur de Bata­via et qui lui don­nait l’al­lure, croyait-il, d’un gent­le­man anglais des tro­piques, alors qu’il res­sem­blait plu­tôt, de l’a­vis una­nime des boys qui le regar­daient pas­ser, à un meuble rem­bour­ré qu’on aurait habillé par erreur. Le gilet était bou­ton­né trop ser­ré. La chaîne de montre en or tra­ver­sait son ventre comme un méri­dien sur un globe. La pochette — en soie, d’un bleu Delft qu’il avait choi­si pour rap­pe­ler les faïences de la mère patrie — dépas­sait de la poche de poi­trine avec une pré­ci­sion géo­mé­trique qui avait dû néces­si­ter dix minutes devant le miroir et l’aide de son boy personnel.

— Mes­sieurs, dit Van der Bosch. Suivez-moi.

Les mes­sieurs en ques­tion étaient deux. Le pre­mier était un jour­na­liste du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad — le quo­ti­dien hol­lan­dais de Sur­abaya — un homme sec, chauve, avec des lunettes rondes cer­clées de fer qui lui don­naient l’air d’un comp­table éga­ré dans un monde qu’il trou­vait trop bruyant. Il s’ap­pe­lait Dijks­tra et il tenait un car­net dans une main et un crayon dans l’autre, prêt à noter tout ce que Van der Bosch dirait, ou du moins ce que Van der Bosch vou­drait qu’il note, ce qui n’é­tait pas la même chose mais qui, dans la presse colo­niale de l’é­poque, reve­nait sou­vent au même. Le second était un pho­to­graphe — un jeune Indo au teint brun et aux che­veux gomi­nés qui por­tait sur l’é­paule un appa­reil Gra­flex comme un sol­dat porte son fusil, avec une fami­lia­ri­té mêlée de fierté.

Sar­to sui­vait le groupe à trois pas de dis­tance, por­tant un pla­teau sur lequel étaient dis­po­sés trois verres de gin tonic — le cock­tail offi­ciel des visites pro­to­co­laires, le lubri­fiant social de l’Em­pire — et une cou­pelle d’a­mandes salées. On ne lui avait pas deman­dé de venir. Van der Bosch avait dit « Sar­to, des rafraî­chis­se­ments pour nos invi­tés » et Sar­to avait com­pris — com­pris le geste, le rôle, le cos­tume qu’on lui deman­dait de por­ter : celui du boy de luxe, du ser­vi­teur d’ap­pa­rat, l’or­ne­ment humain qui com­plé­tait le décor et prou­vait, par sa pré­sence silen­cieuse et impec­cable, que l’Ho­tel Oranje savait recevoir.

Ils tra­ver­sèrent le lob­by — le vieux lob­by, celui de 1911, avec ses colonnes de marbre ita­lien, ses arches mau­resques, ses car­reaux de sol en damier noir et blanc que Sar­to avait vus laver dix mille fois et qui brillaient comme la sur­face d’un lac. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Un boy sikh — le por­tier — ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur le jar­din inté­rieur, et la cha­leur entra d’un coup, comme un invi­té qu’on n’a­vait pas convié.

— L’hô­tel a été construit en 1910, com­men­ça Van der Bosch, et inau­gu­ré en 1911, par Lucas Mar­tin Sar­kies, fils de Mar­tin Sar­kies de la célèbre famille arménienne…

Il racon­tait. Van der Bosch racon­tait tou­jours. C’é­tait sa com­pé­tence pre­mière — non pas la ges­tion, non pas la finance, non pas l’art sub­til de coor­don­ner deux cents employés dans un bâti­ment de quatre-vingts chambres, mais le récit. Il racon­tait l’hô­tel comme un père raconte l’his­toire de sa famille, avec des embel­lis­se­ments, des omis­sions stra­té­giques, des accé­lé­ra­tions sur les pas­sages ennuyeux et des ralen­tis­se­ments sur les moments de gloire. L’ar­chi­tecte anglais Bid­well. Les colonnes de marbre impor­tées de Car­rare. Les boi­se­ries de teck sculp­té. Le jar­din des­si­né par un pay­sa­giste batave qui avait tra­vaillé pour le palais de Bogor. Et les Sar­kies, tou­jours les Sar­kies — l’empire hôte­lier armé­nien qui avait essai­mé de Sin­ga­pour à Ran­goon, de Penang à Sur­abaya, plan­tant ses palaces dans les villes por­tuaires d’A­sie comme des dra­peaux dans un ter­ri­toire conquis.

Dijks­tra notait. Le pho­to­graphe pho­to­gra­phiait. Et Sar­to sui­vait, le pla­teau en équi­libre sur la paume gauche, le dos droit, le visage neutre, avec cette capa­ci­té qu’il avait déve­lop­pée au fil des années de se rendre à la fois pré­sent et invi­sible — pré­sent assez pour qu’on puisse prendre un verre quand on le vou­lait, invi­sible assez pour qu’on oublie qu’il était là et qu’on parle devant lui comme on parle devant un meuble.

Ils pas­sèrent dans la nou­velle aile.

La tran­si­tion était frap­pante. On quit­tait le monde de 1911 — le colo­nial clas­sique, lourd, orne­men­tal, avec ses arches et ses colonnes et ses mou­lures — pour entrer dans le monde de 1930 — l’Art Déco, avec ses lignes droites, ses angles nets, ses sur­faces lisses, ses motifs géo­mé­triques. Les murs n’é­taient plus en marbre mais en stuc poli, d’un blanc crème qui cap­tait la lumière et la dif­fu­sait en reflets doux. Les rampes d’es­ca­lier n’é­taient plus en fer for­gé mais en chrome — un chrome brillant, froid, indus­triel, qui tran­chait avec la cha­leur du teck et du rotin comme une lame tranche avec la chair. Les motifs déco­ra­tifs — sur les vitraux des fenêtres, sur les grilles des ascen­seurs, sur les poi­gnées de porte — mêlaient les formes géo­mé­triques de l’Art Déco euro­péen à des motifs java­nais : le kawung, le parang, les spi­rales du mega men­dung — les nuages sacrés — sty­li­sés, abs­traits, réduits à leurs lignes essen­tielles, comme si un artiste avait pris la tra­di­tion java­naise et l’a­vait pas­sée au filtre de la moder­ni­té, en gar­dant la struc­ture et en ôtant la chair.

— Vous remar­que­rez, dit Van der Bosch en cares­sant la rampe de chrome, l’al­liance par­faite entre le style euro­péen le plus moderne et les motifs locaux. C’est ce que nous appe­lons le Nieuwe Indische Sti­jl — le Nou­veau Style Indien. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois.

Dijks­tra nota. Sar­to, der­rière eux, regar­da les motifs java­nais empri­son­nés dans le chrome et le stuc. Ni hol­lan­dais, ni java­nais. Les deux à la fois. C’é­tait une jolie for­mule. C’é­tait aus­si, pen­sa-t-il sans le for­mu­ler en mots, un men­songe — le genre de men­songe que les gens puis­sants se racontent quand ils prennent ce qui ne leur appar­tient pas et qu’ils le rebap­tisent alliance, fusion, syn­thèse, alors que le mot juste serait appro­pria­tion, ou sim­ple­ment vol. Mais Sar­to ne pen­sait pas en mots. Il pen­sait en sen­sa­tions, en tex­tures, en tem­pé­ra­tures — et ce qu’il sen­tait, en tou­chant du regard le chrome et le stuc, c’é­tait le froid. Le froid d’une sur­face qui ne connais­sait pas la main qui l’a­vait polie. Le froid d’une beau­té qui n’a­vait pas de mémoire.

Van der Bosch s’ar­rê­ta devant une porte. Une porte en bois laqué, d’un noir pro­fond, avec une poi­gnée en chrome et un numé­ro en lai­ton — 33 — qui brillait dans la lumière du cou­loir comme un petit soleil.

— La suite d’hon­neur, dit-il. La plus belle chambre de la nou­velle aile. C’est ici que loge­ront nos invi­tés les plus pres­ti­gieux pour l’inauguration.

Il ouvrit la porte. La chambre — non, la suite — se déploya devant eux comme un décor de théâtre dont on tire le rideau. Un salon d’a­bord, avec des fau­teuils de cuir cara­mel, un bureau en aca­jou, une che­mi­née déco­ra­tive — déco­ra­tive, parce qu’à Sur­abaya per­sonne n’a­vait besoin de che­mi­née, mais la che­mi­née était là, comme les gants de che­vreau dans la vitrine de Lal­wa­ni, comme un sou­ve­nir de l’Eu­rope, un frag­ment de nos­tal­gie archi­tec­tu­rale incrus­té dans les tro­piques. Puis la chambre, der­rière une porte à double bat­tant — un lit immense, dra­pé de mous­ti­quaire blanche, avec une tête de lit en bois sculp­té qui repre­nait les motifs mega men­dung dans un style Déco. Et la salle de bains — marbre blanc, robi­net­te­rie chro­mée, une bai­gnoire sur pieds de lion qui était une aber­ra­tion magni­fique dans un pays où l’on se bai­gnait au seau, au puits, à la rivière.

— La vue, dit Van der Bosch.

Il alla ouvrir les volets. La lumière entra — pas la lumière tami­sée du cou­loir mais la lumière crue, vio­lente, de Jalan Tun­jun­gan à midi, et avec elle le bruit de la rue — les klaxons, les becak, les voix — et la cha­leur, et l’o­deur, et toute la ville qui se déver­sait dans la chambre par cette fenêtre ouverte comme un fleuve se déverse par une brèche dans la digue.

— On voit toute l’a­ve­nue, dit Van der Bosch. Jus­qu’au car­re­four de Sim­pang. Et au-des­sus — il poin­ta du doigt vers la gauche — le toit-ter­rasse, avec le mât du drapeau.

Le mât. Un simple poteau de métal, plan­té sur le toit-ter­rasse de la suite 33, au som­met duquel flot­tait le dra­peau de l’Ho­tel Oranje — un dra­peau blanc frap­pé des ini­tiales HO en or. Van der Bosch le regar­dait avec une fier­té dis­pro­por­tion­née, comme si ce mât était un som­met conquis, un dra­peau plan­té sur l’Everest.

— Pour l’i­nau­gu­ra­tion, dit-il, nous his­se­rons le dra­peau du Royaume des Pays-Bas. Le tri­co­lore. Rouge, blanc et bleu. Ce sera visible depuis tout Tunjungan.

Dijks­tra nota. Le pho­to­graphe cadra le mât dans son objec­tif. Et Sar­to, debout dans l’embrasure de la porte avec son pla­teau de verres aux­quels per­sonne n’a­vait tou­ché, regar­da le mât — ce simple tube de métal sur le toit d’un hôtel, qui n’é­tait rien, qui ne signi­fiait rien d’autre que ce que les hommes y atta­che­raient, un tis­su, des cou­leurs, un sym­bole — et il ne pen­sa à rien, parce qu’il n’y avait rien à pen­ser, pas encore, pas en 1930, pas à cet instant.

Mais le mât était là. Et il attendait.

Van der Bosch refer­ma les volets. La chambre retom­ba dans sa pénombre dorée. Le pho­to­graphe fit un der­nier cli­ché — Van der Bosch posant devant la che­mi­née, une main sur le man­teau, l’autre dans la poche du gilet, le men­ton levé, l’œil vif, la mous­tache conqué­rante — et la visite fut terminée.

— L’ar­ticle paraî­tra dimanche, dit Dijks­tra en ran­geant son carnet.

— Avec la pho­to­gra­phie en pre­mière page, dit Van der Bosch. N’est-ce pas ?

— En pre­mière page, confir­ma Dijks­tra avec la las­si­tude d’un homme qui a confir­mé trop de choses dans sa vie et qui sait que la confir­ma­tion est une forme de capitulation.

Ils redes­cen­dirent. Dans le lob­by, Van der Bosch ser­ra des mains, dis­tri­bua des cartes de visite, ordon­na qu’on serve le déjeu­ner à ses invi­tés dans la salle à man­ger — la rijst­ta­fel, bien sûr, la table de riz, le fes­tin colo­nial par excel­lence, trente plats dis­po­sés en cercle autour du riz blanc, cha­cun appor­té par un boy dif­fé­rent, une cho­ré­gra­phie de sarongs blancs et de plats fumants qui était le spec­tacle culi­naire le plus extra­va­gant des Indes néer­lan­daises et qui résu­mait, dans sa pro­fu­sion et son excès, toute l’am­bi­tion colo­niale : pos­sé­der le monde entier et le poser sur une table.

Sar­to rap­por­ta le pla­teau au bar. Les trois verres de gin tonic étaient intacts — la glace avait fon­du, le tonic avait per­du ses bulles, le gin s’é­tait réchauf­fé. Il vida les verres dans l’é­vier. Le liquide tiède cou­la, s’é­va­po­ra presque aus­si­tôt dans la cha­leur. Il lava les verres, les essuya, les rangea.

Puis il res­ta un moment immo­bile, les mains sur le comp­toir, et il pen­sa à la chambre 33. Non pas à son luxe, ni à sa vue, ni à sa che­mi­née déco­ra­tive — mais à son silence. La chambre 33, quand Van der Bosch s’é­tait tu et que le pho­to­graphe avait ran­gé son appa­reil, avait eu un silence par­ti­cu­lier — un silence d’at­tente, un silence de chambre vide qui attend d’être habi­tée, un silence qui conte­nait en puis­sance tous les bruits qui vien­draient, toutes les voix, toutes les res­pi­ra­tions, tous les rêves et tous les cau­che­mars de tous les hommes et de toutes les femmes qui dor­mi­raient là, dans ce lit immense, sous cette mous­ti­quaire blanche, face à cette fenêtre qui don­nait sur Tun­jun­gan et sur le mât.

Sar­to ne savait pas — com­ment aurait-il pu savoir ? — que dans quinze ans, un homme nom­mé Ploeg­man entre­rait dans cette chambre avec un dra­peau hol­lan­dais plié sous le bras, et que des jeunes gens grim­pe­raient sur le toit, et qu’une main arra­che­rait la bande bleue du dra­peau, et que le rouge et le blanc res­te­raient seuls, flot­tant dans l’air de Sur­abaya comme un cri muet, et que ce geste — ce geste minus­cule, cette déchi­rure dans un tis­su — déclen­che­rait une bataille qui tue­rait des mil­liers de per­sonnes et qui don­ne­rait à Sur­abaya son nom de guerre, son titre de noblesse, son épi­taphe : Kota Pah­la­wan. La Cité des Héros.

Sar­to ne savait rien de tout cela. Il savait seule­ment que la chambre 33 avait un silence étrange, un silence qui pesait plus que les autres silences, comme cer­tains objets pèsent plus que leur taille ne le laisse pré­voir — un silence dense, com­pri­mé, un silence qui atten­dait quelque chose.

Il secoua la tête, chas­sa la pen­sée — si c’é­tait une pen­sée — et pré­pa­ra le bar pour le ser­vice de l’a­près-midi. Les bou­teilles, les verres, la glace. Les gestes du métier. Le teck sous les mains. Et dehors, Jalan Tun­jun­gan qui bour­don­nait sous le soleil de midi, insou­ciante, magni­fique, aveugle.

Cha­pitre 8 — Le corps

Ce jour-là, la cha­leur mon­ta d’un degré.

Un seul degré. De trente-huit à trente-neuf sur le ther­mo­mètre en lai­ton der­rière le comp­toir. Rien, en appa­rence. Un chiffre. Un trait sur le verre gra­dué. Mais Sar­to le sen­tit dès le matin — dans l’é­pais­seur de l’air, dans la len­teur avec laquelle les ven­ti­la­teurs sem­blaient tour­ner, dans la sueur qui per­lait au creux de ses paumes avant même qu’il ait com­men­cé à tra­vailler. Un degré de plus, et le monde chan­geait de registre. Les corps deve­naient plus lourds. Les mots deve­naient plus lents. Les regards deve­naient plus longs. Comme si la cha­leur, en mon­tant d’un cran, des­ser­rait les bou­lons de la machine sociale, relâ­chait les res­sorts de la bien­séance, ouvrait des espaces entre les gestes codi­fiés où pou­vait se glis­ser quelque chose d’im­pré­vu, d’in­con­trô­lé, de dangereux.

Alma arri­va à deux heures.

Plus tôt que d’ha­bi­tude. Et dif­fé­rente. Sar­to le vit tout de suite — non pas dans son visage, non pas dans sa robe, mais dans sa façon de mar­cher. Sa démarche avait per­du cette pré­ci­sion dis­crète qui était sa signa­ture. Elle mar­chait plus len­te­ment, avec un léger balan­ce­ment des hanches qui n’é­tait pas une coquet­te­rie mais un aban­don — le corps qui cède à la cha­leur, qui renonce à la tenir en laisse, qui se laisse por­ter par l’air épais comme on se laisse por­ter par l’eau. Elle avait bu. Pas beau­coup — un verre, peut-être deux — mais assez pour que ses contours soient un peu flous, un peu plus ouverts que d’ha­bi­tude, comme un fruit dont la peau s’est amol­lie au soleil.

Elle por­tait une robe blanche. Du coton fin, presque trans­pa­rent à contre-jour, qui col­lait à ses épaules et à ses bras là où la sueur mouillait le tis­su. Ses che­veux — noirs, épais, avec ces reflets auburn que les femmes Indo tenaient de leur sang mêlé — étaient rele­vés en chi­gnon, mais des mèches s’en échap­paient, col­lées aux tempes par la trans­pi­ra­tion, et ces mèches désor­don­nées don­naient à son visage une qua­li­té de désha­billé, d’in­ti­mi­té invo­lon­taire, comme si l’on sur­pre­nait quel­qu’un au sor­tir du bain.

— Gin pahit, dit-elle en s’asseyant.

Sa voix était plus basse que d’ha­bi­tude. Plus chaude. La cha­leur fai­sait cela aux voix — elle les épais­sis­sait, les ralen­tis­sait, leur don­nait une tex­ture de miel ou de résine, comme si l’air était trop dense pour que les sons le tra­versent à leur vitesse nor­male et qu’ils devaient, eux aus­si, négo­cier avec la moiteur.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit. Les mêmes gestes. Le même tum­bler — celui avec la bulle d’air dans la paroi. Le même gin Gor­don’s. Les mêmes trois gla­çons. Les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra. Mais quelque chose, dans l’exé­cu­tion de ces gestes, avait chan­gé — une len­teur sup­plé­men­taire, une atten­tion plus aiguë, comme si chaque mou­ve­ment était ampli­fié par la cha­leur et qu’il fal­lait le faire avec plus de soin, plus de conscience, pour qu’il ne déborde pas, pour qu’il reste dans les limites du geste pro­fes­sion­nel et ne devienne pas autre chose.

Il posa le verre devant elle. Leurs doigts ne se tou­chèrent pas. Mais l’es­pace entre leurs doigts — ces quelques cen­ti­mètres d’air chaud entre la main qui pose et la main qui prend — était char­gé d’une élec­tri­ci­té que Sar­to sen­tit dans ses avant-bras, dans ses poi­gnets, dans cette zone de la peau qui détecte la pré­sence d’un autre corps avant même le contact, comme un radar de chair.

Alma but. Les yeux fer­més, comme tou­jours. Plus long­temps que d’ha­bi­tude. Quand elle les rou­vrit, elle posa le verre et regar­da Sar­to — pas à tra­vers lui, pas dans sa direc­tion géné­rale, mais lui, ses yeux, son visage, avec une fran­chise qui était presque une effrac­tion, une vio­la­tion du pro­to­cole invi­sible qui régis­sait leurs échanges depuis des mois et qui disait : on se regarde en biais, on se regarde en pas­sant, on ne se regarde jamais de face.

— Mon mari est à Malang, dit-elle. Il a une réunion avec les autres plan­teurs. Les prix du sucre baissent. Ils se réunissent pour par­ler des prix du sucre. Ils parlent tou­jours des prix du sucre. Comme si le sucre était la seule chose qui existait.

Sar­to ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il avait appris — pas au bar, pas avec le vieux bar­man armé­nien, mais dans son propre corps, dans ses propres silences — que les mots les plus impor­tants viennent après les mots qu’on attend, comme les étoiles appa­raissent après le cré­pus­cule : il faut que le ciel se vide d’a­bord pour qu’elles deviennent visibles.

— Quand les champs brûlent, dit Alma, la nuit, je sors sur la véran­da. La cha­leur est insou­te­nable. L’air est plein de cendres — des cendres de canne à sucre, noires, légères, qui volent comme des papillons et qui se posent sur la peau, sur les che­veux, sur les lèvres. Et la lumière des flammes est orange, rouge, jaune — toutes les cou­leurs du feu, toutes en même temps, et la fumée monte dans le ciel et cache les étoiles, et il n’y a plus que le feu, la cha­leur, et l’o­deur du sucre qui brûle, et moi, debout, en che­mise de nuit, les pieds nus sur les dalles, et je regarde les champs qui brûlent, et je pense — rien. Je ne pense rien. Je regarde. C’est le seul moment où je ne pense rien.

Elle par­lait sans le regar­der main­te­nant — elle regar­dait le verre, les gla­çons qui fon­daient, la lumière qui jouait dans le gin rosé — et sa voix avait cette qua­li­té de confes­sion que prennent les voix quand elles parlent dans un lieu fer­mé, à voix basse, à quel­qu’un qui écoute sans juger. Le confes­sion­nal du comp­toir. L’ab­so­lu­tion du gin pahit.

Sar­to sen­tit le dan­ger. Pas un dan­ger phy­sique — un dan­ger de proxi­mi­té, d’in­ti­mi­té, de ces mots qui, une fois pro­non­cés, créent un espace par­ta­gé dont on ne peut pas sor­tir sans le détruire. Elle lui par­lait de sa nuit, de sa che­mise de nuit, de ses pieds nus, de sa peau cou­verte de cendres — et chaque image, chaque détail, se dépo­sait en lui avec la pré­ci­sion d’une gra­vure, créant un tableau qu’il ne pour­rait plus effa­cer, un tableau d’Al­ma seule dans la nuit, devant les champs qui brûlent, le corps à peine cou­vert, la peau noire de cendres, et cette image était une brèche dans le mur qui les sépa­rait, une fis­sure par laquelle pas­sait quelque chose de chaud, de trouble, de vivant.

— Le rawon, dit Sarto.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le mot était sor­ti de lui comme un réflexe, une réponse du corps au corps, une façon de poser sa propre image à côté de la sienne — non pas pour riva­li­ser, mais pour dire : moi aus­si, j’ai un monde sen­suel, moi aus­si j’ai des nuits, des odeurs, des matières qui me traversent.

— Le rawon de votre mère, dit Alma. Le bouillon noir.

— Le noir des noix de keluak. Quand ma mère les écrase dans le mor­tier, le jus coule sur ses doigts. Ses mains deviennent noires. Et cette noir­ceur ne part pas — pas avec le savon, pas avec le citron. Elle reste dans les plis de la peau, dans les lignes de la main. Pen­dant des jours, ma mère a les mains noires. Et ces mains noires — ces mains de cui­si­nière, tachées par la terre — sont les mains les plus belles que je connaisse.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé des mains de sa mère, mais ce n’é­tait pas de sa mère qu’il par­lait — c’é­tait des mains, de la peau, de la cou­leur de la peau, de cette chose innom­mable qui fai­sait qu’à Sur­abaya, en 1930, la cou­leur de la peau déter­mi­nait tout — qui par­lait à qui, qui regar­dait qui, qui tou­chait qui. Alma était Indo — entre deux mondes, entre deux cou­leurs, assez blanche pour entrer à l’Ho­tel Oranje, assez brune pour être regar­dée de tra­vers par les Hol­lan­daises pures, et sa peau dorée, cette peau qui n’é­tait ni l’une ni l’autre, était le signe visible de tout ce qui les reliait et de tout ce qui les sépa­rait — parce que la peau de Sar­to, la peau java­naise, la peau brune, la peau du bar­man, était de l’autre côté de la ligne, de l’autre côté du comp­toir, de l’autre côté du monde.

Alma le regar­dait. Ses yeux — brun clair, avec des paillettes d’or que la lumière du bar fai­sait scin­tiller — étaient posés sur lui avec une atten­tion qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel, rien de mon­dain, rien de la cour­toi­sie dis­traite que les clientes de l’hô­tel accor­daient au per­son­nel. C’é­tait un regard nu. Un regard qui disait : je te vois. Pas le bar­man. Pas le Java­nais. Pas l’homme der­rière le comp­toir. Toi.

— Vos mains aus­si, dit-elle.

Sar­to bais­sa les yeux vers ses propres mains, posées à plat sur le teck. Des mains de bar­man — sèches, lisses, nettes. Des mains qui ser­vaient. Des mains qui ne créaient pas, ne tachaient pas, ne por­taient pas la marque de leur tra­vail. Des mains ano­nymes, pro­fes­sion­nelles, invisibles.

— Vos mains quand vous pré­pa­rez le gin pahit, dit Alma. La façon dont vous tenez la bou­teille. La façon dont vous lais­sez tom­ber la glace. La façon dont vous posez le verre. C’est — elle cher­cha le mot, ou fei­gnit de le cher­cher — c’est comme regar­der quel­qu’un qui joue du game­lan. Il n’y a rien de super­flu. Chaque geste est exact.

Le mot game­lan dans sa bouche. Le monde de Sar­to dans le voca­bu­laire d’Al­ma. La brèche s’é­lar­gis­sait. Le mur s’a­min­cis­sait. Et de l’autre côté du mur, Sar­to sen­tait la cha­leur — pas la cha­leur de Sur­abaya, pas les trente-neuf degrés du ther­mo­mètre, mais une cha­leur inté­rieure, une cha­leur de sang, une cha­leur qui mon­tait de ce lieu sans nom au fond du ventre et qui irra­diait vers les mains, vers les poi­gnets, vers la gorge.

À cet ins­tant, un bruit dans le lob­by. Des voix hol­lan­daises. Des rires. La porte du bar s’ou­vrit et trois hommes entrèrent — des plan­teurs, visi­ble­ment, avec leurs che­mises trem­pées, leurs visages rouges, leurs voix de sten­tor. Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond et com­man­dèrent des bières. L’un d’eux appe­la Sar­to d’un geste — pas méchant, pas arro­gant, sim­ple­ment le geste d’un homme qui a l’ha­bi­tude d’être ser­vi et qui consi­dère que le ser­veur est un pro­lon­ge­ment de son bras.

Le charme se rom­pit. Ou plu­tôt, il ne se rom­pit pas — il se replia, comme un ani­mal qui rentre dans son ter­rier à l’ap­proche d’un dan­ger, et atten­dit. Sar­to alla ser­vir les plan­teurs. Quand il revint der­rière le comp­toir, Alma avait fini son gin. Elle en com­man­da un autre. Sar­to le pré­pa­ra — les mêmes gestes, mais cette fois avec les plan­teurs qui regar­daient, qui par­laient fort, qui occu­paient l’es­pace avec cette assu­rance de pro­prié­taires qui était la signa­ture de leur caste — et les gestes, sous leurs regards, rede­vinrent des gestes de ser­vice, des gestes pro­fes­sion­nels, des gestes qui ne disaient rien d’autre que : voi­ci votre verre, madame.

Alma but le deuxième gin plus vite que le pre­mier. La cha­leur avait encore mon­té. Les plan­teurs par­laient du prix du caou­tchouc — le caou­tchouc après le sucre, tou­jours les matières pre­mières, tou­jours les chiffres, tou­jours le monde réduit à ce qu’on en extrait. L’un d’eux, un homme épais avec une barbe de trois jours, regar­dait Alma avec une insis­tance qui n’a­vait rien de sub­til — le regard du mâle qui éva­lue, qui jauge, qui sou­pèse, et qui n’a pas la déli­ca­tesse de dis­si­mu­ler son évaluation.

Alma ne le vit pas. Ou fei­gnit de ne pas le voir. Elle regar­dait le comp­toir — le teck, le cercle d’eau que le verre avait lais­sé, les veines du bois qui des­si­naient des motifs que per­sonne ne regar­dait, des lignes, des courbes, des nœuds qui étaient la car­to­gra­phie secrète de l’hô­tel, son empreinte digi­tale, son iden­ti­té ins­crite dans la matière.

— Sar­to, dit-elle.

Son nom. Encore. Pro­non­cé de cette façon — douce, ouverte, avec la voyelle qui traî­nait un peu, comme si le nom était un lieu dans lequel on pou­vait s’attarder.

— Oui.

— L’i­nau­gu­ra­tion. Vous serez au bar ?

— Je suis tou­jours au bar.

— Tou­jours.

Elle sou­rit. Ce n’é­tait pas un sou­rire gai — c’é­tait un sou­rire qui conte­nait du regret, ou quelque chose qui res­sem­blait au regret sans en être, une ombre de sou­rire, un sou­rire qui savait que le mot tou­jours était un men­songe et que rien ne durait tou­jours, ni le bar ni le gin ni la glace ni les regards échan­gés par-des­sus un comp­toir dans la cha­leur de l’après-midi.

Elle se leva. Elle lais­sa un billet sur le comp­toir — trop, comme d’ha­bi­tude, tou­jours trop, et Sar­to ne ren­dait jamais la mon­naie parce qu’elle n’en vou­lait pas, parce que l’ex­cé­dent n’é­tait pas un pour­boire mais autre chose, un geste, une façon de lais­ser une trace, une empreinte de papier à côté de l’empreinte d’eau. Elle prit son sac de paille. Elle fit un pas vers la porte.

Puis elle se retourna.

— Les mains noires de votre mère, dit-elle. Le keluak. J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Elle par­tit.

Sar­to res­ta der­rière le comp­toir. Les plan­teurs riaient. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La cha­leur pesait. Et dans l’air du bar, sus­pen­du entre le pla­fond de teck et le sol dal­lé, entre le bruit des rires hol­lan­dais et le silence du comp­toir, flot­tait le par­fum de véti­ver — le par­fum d’Al­ma — mêlé à l’o­deur de la bière et du gin et de la sueur des plan­teurs, et Sar­to res­pi­rait ce mélange avec une atten­tion de par­fu­meur, essayant d’i­so­ler le véti­ver du reste, de le gar­der pur, de le rete­nir avant qu’il ne se dis­solve dans l’air épais de l’après-midi.

Il regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé ses doigts à plat — à plat, les deux mains, paumes contre le bois, dans ce geste qu’elle avait eu un ins­tant avant de se lever — le teck sem­blait plus sombre. Plus chaud. Comme si la peau avait lais­sé dans le bois quelque chose qui n’é­tait pas de la sueur, pas de la cha­leur, mais une empreinte plus pro­fonde, une marque invi­sible que seul un homme qui connais­sait chaque veine, chaque nœud, chaque degré de ce comp­toir pou­vait percevoir.

Il posa sa main sur l’empreinte. Le bois était tiède. Il fer­ma les yeux.

J’ai­me­rais goû­ter ça un jour.

Le rawon. Le bouillon noir. La cui­sine de sa mère, dans le kam­pung, à l’autre bout de la ville, à l’autre bout du monde. Elle vou­lait goû­ter. Elle vou­lait entrer dans ce monde-là — le monde des noix de keluak, du mor­tier de pierre, des mains tachées de noir — et ce désir, ce simple désir de goû­ter, était plus ver­ti­gi­neux que n’im­porte quel contact de peau, parce qu’il ne deman­dait pas le corps mais quelque chose de plus intime encore, quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue des hôtels et des comp­toirs, quelque chose qui res­sem­blait à : montre-moi d’où tu viens.

Sar­to rou­vrit les yeux. Les plan­teurs com­man­dèrent une autre tour­née. Il ser­vit. Il sou­rit. Il essuya. Il ran­gea. La jour­née conti­nua. La glace fon­dit. Le ther­mo­mètre res­ta à trente-neuf degrés jus­qu’au soir, puis des­cen­dit d’un degré, d’un seul degré, et la ville res­pi­ra — à peine — et Sar­to fer­ma le bar à dix heures et ren­tra chez lui par les ruelles du kam­pung, et l’o­deur du véti­ver, dans sa che­mise, contre sa poi­trine, bat­tait encore comme un second cœur, comme un girofle qui brûle, comme une note de game­lan qui ne veut pas s’éteindre.

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Gin Pahit

Gin PAHIT

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’o­deur du girofle

L’aube à Sur­abaya ne se lève pas. Elle suinte.

Elle com­mence par les odeurs — bien avant la lumière, bien avant que les formes ne consentent à se déta­cher de la nuit. D’a­bord le girofle. Tou­jours le girofle. Sur les seuils des mai­sons, dans les ruelles du kam­pung, sur les lèvres des hommes accrou­pis qui allument leur pre­mière kre­tek du jour, le girofle cré­pite et se mêle à l’air épais comme un sucre qu’on dis­sout dans du thé trop chaud. Puis le café — le kopi tubruk que les ven­deurs ambu­lants font bouillir dans des cas­se­roles noir­cies à même le char­bon, un café si dense qu’on pour­rait y plan­ter une cuillère et qu’elle res­te­rait droite. Puis les fleurs. Le fran­gi­pa­nier, tou­jours, entê­tant et funèbre, qui pousse par­tout où la terre est assez molle pour accueillir une racine, et le jas­min, plus dis­cret, plus insi­dieux, qui se glisse par les fenêtres ouvertes et s’ins­talle dans les draps, dans les che­veux, dans le creux des coudes où la sueur n’a pas encore séché. Et par-des­sous tout cela, en basse conti­nue, l’o­deur du canal — le Kali­mas — qui char­rie son eau brune et tiède à tra­vers la ville comme une veine ouverte, une odeur de vase, de bois pour­ri, de fleur de lotus et de kérosène.

Sar­to ouvrit les yeux.

Il dor­mait peu. Quatre heures, par­fois cinq, jamais davan­tage. Son corps s’é­tait réglé depuis long­temps sur le rythme de l’hô­tel — non pas celui des clients, qui se cou­chaient tard et se levaient à leur guise, mais celui, plus pro­fond, plus secret, de la machine elle-même. Le rythme des livrai­sons, de la glace qui arri­vait du port avant six heures, des draps qu’on éten­dait dans la cour inté­rieure quand la rosée n’a­vait pas encore brû­lé, du balayeur silen­cieux qui pas­sait le long des colon­nades avec son balai de palme. L’hô­tel res­pi­rait avant ses occu­pants. Et Sar­to res­pi­rait avec lui.

Il tra­ver­sa le jar­din inté­rieur pieds nus, comme chaque matin. Les dalles étaient encore fraîches — la seule heure de la jour­née où la pierre conser­vait un sou­ve­nir de la nuit. Les fran­gi­pa­niers lais­saient tom­ber leurs fleurs blanches et jaunes sur l’herbe mouillée, et il devait les enjam­ber pour ne pas les écra­ser, par une super­sti­tion qu’il n’au­rait su nom­mer. Le ciel était gris-rose, pas encore bleu, une cou­leur qui n’exis­tait qu’i­ci, qu’à cette heure, et qui ne durait que le temps de la remarquer.

Le bar était au rez-de-chaus­sée de l’aile est, entre le lob­by et la ter­rasse qui don­nait sur Jalan Tun­jun­gan. C’é­tait une pièce longue, basse de pla­fond, lam­bris­sée de teck sombre, avec un comp­toir en forme de demi-lune qui était l’œuvre d’un ébé­niste chi­nois de Sema­rang — le même arti­san qui avait sculp­té les boi­se­ries du Long Bar au Raffles de Sin­ga­pour, disait-on, et Sar­to avait des rai­sons de croire que c’é­tait vrai. Au-des­sus du comp­toir, trois ven­ti­la­teurs à pales de bois tour­naient avec une len­teur majes­tueuse qui ne ser­vait à rien, sinon à dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, ce qui était déjà, sous ces lati­tudes, une forme de civilisation.

Sar­to allu­ma les lampes — pas toutes, juste celles du comp­toir, deux globes de verre opa­lin qui jetaient sur le teck une lumière jaune et douce comme du beurre fon­du. Puis il commença.

Les gestes. Tou­jours les mêmes, tou­jours dans le même ordre, depuis sept ans qu’il tenait ce bar. Il sor­tit les bou­teilles de la réserve — le genièvre Bols, le gin Gor­don’s, le whis­ky John­nie Wal­ker, le ver­mouth Noilly Prat, le cura­çao bleu qu’au­cun client ne com­man­dait jamais mais qui jetait un éclat de mer dans la ran­gée des fla­cons. Il les ali­gna sur l’é­ta­gère du fond, éti­quettes face au miroir, selon un ordre que lui seul com­pre­nait et qui n’é­tait ni alpha­bé­tique ni chro­ma­tique, mais qui obéis­sait à une logique de la main — les bou­teilles les plus deman­dées à por­tée des doigts, les autres en retrait, comme des figu­rants qui attendent en cou­lisse. Il véri­fia les niveaux. Le genièvre des­cen­dait vite — les Hol­lan­dais buvaient comme on res­pire, par habi­tude et par néces­si­té, et le genièvre était pour eux ce que le kre­tek était pour les Java­nais : non pas un vice, mais un cli­mat inté­rieur. Le whis­ky tenait mieux. L’An­gos­tu­ra, dans sa petite bou­teille tra­pue, sem­blait inépui­sable — quelques gouttes suf­fi­saient à trans­for­mer un verre de gin en quelque chose d’autre, de plus amer, de plus vrai.

Sar­to essuya le comp­toir. Le teck avait une tex­ture qu’il connais­sait mieux que sa propre peau — les veines du bois, les nœuds, la légère dépres­sion à l’en­droit où les coudes des buveurs avaient usé la sur­face au fil des années. Il pas­sa le chif­fon en cercles lents, et le bois se mit à luire, à exha­ler son odeur de cire et de résine qui se mêlait au girofle du dehors et au cuir des tabou­rets et à cette chose indé­fi­nis­sable qui était l’o­deur propre de l’Ho­tel Oranje — un com­po­sé de luxe, de moi­teur et de linge ami­don­né que Sar­to aurait recon­nu les yeux fer­més entre mille autres endroits du monde.

La glace. Il ouvrit la gla­cière — un coffre dou­blé de zinc et de sciure, ali­men­té par les blocs qu’on livrait du port chaque matin. Il res­tait assez de glace de la veille pour les pre­mières heures, des mor­ceaux trans­lu­cides dans les­quels on aper­ce­vait par­fois une bulle d’air figée, comme un œil sur­pris. Il en prit un bloc, le posa sur la planche, et com­men­ça à le tailler au pic — des gestes pré­cis, éco­nomes, qui pro­dui­saient un bruit sec et cris­tal­lin dans le silence du bar. Chaque éclat de glace était une petite vic­toire contre la cha­leur. Chaque éclat com­men­çait à fondre dès qu’il quit­tait le bloc.

C’é­tait cela, au fond, le métier. Lut­ter contre la fonte. Retar­der l’i­né­vi­table. Ser­vir le froid dans un pays où le froid n’exis­tait pas, où la cha­leur était la condi­tion pre­mière de toute chose, l’élé­ment dans lequel les corps et les mots et les dési­rs bai­gnaient du matin au soir et du soir au matin, sans répit, sans relâche, une cha­leur si constante qu’on finis­sait par ne plus la sen­tir, comme on ne sent plus son propre souffle — sauf à ces moments où elle mon­tait d’un degré, d’un seul, et où le monde entier sem­blait vaciller.

À sept heures, le lob­by com­men­ça à s’a­ni­mer. Les boys — tous java­nais, tous en sarong blanc et veste bou­ton­née jus­qu’au col mal­gré la cha­leur — prirent leurs postes der­rière les colonnes de marbre, immo­biles comme des sta­tues dont seuls les yeux bou­geaient. Le por­tier sikh, un colosse entur­ba­né dont Sar­to n’a­vait jamais enten­du la voix, ouvrit les portes vitrées qui don­naient sur la rue. L’air du dehors entra d’un coup — plus épais, plus char­gé, déjà vibrant de la rumeur de Jalan Tun­jun­gan qui s’é­veillait, les klaxons des pre­mières auto­mo­biles, les son­nettes des becak, le cri du ven­deur de jour­naux qui pas­sait en cou­rant avec sa pile du Soe­ra­baiasch Han­dels­blad sous le bras.

Meneer Van der Bosch tra­ver­sa le lob­by à huit heures moins le quart, en cos­tume de lin blanc déjà frois­sé aux ais­selles et au pli du coude. Van der Bosch trans­pi­rait. C’é­tait la pre­mière chose qu’on remar­quait chez lui — non pas qu’il trans­pi­rât plus que les autres, car tout le monde trans­pi­rait à Sur­abaya, mais qu’il le fît avec une sorte d’emphase invo­lon­taire, comme si son corps pro­tes­tait en per­ma­nence contre le cli­mat dans lequel il avait choi­si de vivre. Sa mous­tache — cirée, retrous­sée aux pointes à la mode d’un autre siècle — rete­nait des gout­te­lettes de sueur qui brillaient dans la lumière du matin. Il mar­chait vite, les bras légè­re­ment écar­tés du corps, un dos­sier sous le bras, l’air d’un homme qui porte le monde sur ses épaules et qui en tire une satis­fac­tion amère.

— Sar­to !

Van der Bosch ne s’ar­rê­ta pas. Il lan­ça le nom en pas­sant, comme on jette une pièce à un musi­cien de rue, et conti­nua vers son bureau sans attendre de réponse. Sar­to ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le nom jeté ain­si dans l’air du matin signi­fiait sim­ple­ment : je sais que tu es là, je sais que le bar est ouvert, je sais que tout est en ordre. C’é­tait un salut, à la manière des hommes qui n’ont pas le temps de saluer.

Van der Bosch diri­geait l’Ho­tel Oranje depuis onze ans, ce qui fai­sait de lui le direc­teur le plus ancien de tous les grands hôtels des Indes néer­lan­daises. Il aimait le rap­pe­ler. Il aimait aus­si rap­pe­ler que l’hô­tel avait été fon­dé par Lucas Mar­tin Sar­kies — le Sar­kies de Sur­abaya, disait-il, comme on dirait le Sar­kies de Sin­ga­pour ou le Sar­kies de Ran­goon, pla­çant ain­si l’Ho­tel Oranje dans la constel­la­tion des palaces armé­niens d’A­sie du Sud-Est avec une fier­té qui n’é­tait pas la sienne, puis­qu’il n’é­tait ni armé­nien, ni fon­da­teur, ni pro­prié­taire, mais qui l’é­tait deve­nue à force de répé­ti­tion, comme ces his­toires qu’on raconte si sou­vent qu’on finit par croire qu’on les a vécues.

L’i­nau­gu­ra­tion de la nou­velle aile — l’ex­ten­sion Art Déco, le grand œuvre de Van der Bosch, le pro­jet qui l’a­vait occu­pé pen­dant trois ans et qui avait failli le rui­ner deux fois — était pré­vue dans quinze jours. Quinze jours. Sar­to le savait parce que Van der Bosch le répé­tait chaque matin en tra­ver­sant le lob­by, comme un compte à rebours qu’il égrè­ne­rait jus­qu’au bout, jus­qu’à ce que le chiffre atteigne zéro et que le cham­pagne coule et que les lustres s’al­lument et que l’Ho­tel Oranje prenne enfin la place qui lui reve­nait — au som­met, au centre, à la pointe extrême de l’é­lé­gance colo­niale, à l’est de Suez et à l’ouest de nulle part.

Sar­to ter­mi­na d’a­li­gner les verres. Des verres à cock­tail, des tum­blers, des coupes à cham­pagne dont le cris­tal fin lais­sait pas­ser la lumière comme une peau trans­lu­cide. Il les dis­po­sa sur l’é­ta­gère en arc de cercle, ouverts vers le pla­fond, cha­cun atten­dant la main qui le pren­drait, le liquide qui le rem­pli­rait, les lèvres qui se pose­raient sur son bord. Un bar vide est un théâtre avant la repré­sen­ta­tion — tout est en place, le décor est dres­sé, et le silence est déjà plein de ce qui va venir.

Dans le cou­loir de ser­vice qui reliait le bar aux cui­sines, une sil­houette pas­sa. Sar­to la vit du coin de l’œil — une femme petite, maigre, droite comme un poteau de teck, qui por­tait un panier de linge sur la hanche avec une grâce que la fatigue ne par­ve­nait pas à enta­mer. Njai Kenan­ga. Elle ne regar­da pas Sar­to, et Sar­to ne la regar­da pas, mais quelque chose pas­sa entre eux — un cou­rant d’air, une recon­nais­sance muette, le salut des gens qui se lèvent tôt et qui savent que le monde appar­tient à ceux qui le pré­parent avant que les autres ne s’éveillent.

Njai Kenan­ga avait été belle. On le disait. Sar­to le croyait sans peine, parce qu’il voyait dans ses gestes, dans la façon dont elle pliait un drap ou por­tait un panier, les restes d’une élé­gance qui n’a­vait rien à voir avec les robes ni les bijoux — une élé­gance de l’os, du muscle, de la pos­ture. Elle avait été la njai d’un admi­nis­tra­teur hol­lan­dais, autre­fois, dans les pre­mières années de l’hô­tel, quand Lucas Mar­tin Sar­kies lui-même arpen­tait les cou­loirs avec son accent armé­nien et ses pro­jets déme­su­rés. Le Hol­lan­dais était repar­ti en Europe. Kenan­ga était res­tée. Elle avait pas­sé trente ans dans les entrailles de l’Ho­tel Oranje — la buan­de­rie, les cui­sines, les chambres — et elle connais­sait chaque fis­sure dans les murs, chaque cou­rant d’air, chaque grin­ce­ment de porte, comme un méde­cin connaît le corps d’un patient qu’il aus­culte depuis tou­jours. L’hô­tel était son corps. Ou bien elle était le sien. Les deux se confon­daient, à cette pro­fon­deur de temps.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Le panier de linge oscil­la un ins­tant après elle, comme un sillage.

Sar­to posa ses mains à plat sur le comp­toir. Le teck était tiède déjà. Dehors, le soleil avait per­cé le gris-rose de l’aube et frap­pait la façade blanche de l’hô­tel avec cette vio­lence calme, impla­cable, qui était la marque de fabrique des matins de Sur­abaya — une lumière qui ne mon­tait pas gra­duel­le­ment mais qui s’a­bat­tait d’un coup, comme un rideau qu’on tire, et qui trans­for­mait chaque sur­face en source de cha­leur, chaque mur en four, chaque trot­toir en plaque brû­lante sur laquelle les pieds nus des pas­sants dan­saient sans y penser.

La jour­née com­men­çait. La glace fon­dait. Le girofle brû­lait. Et l’Ho­tel Oranje, dres­sé au bord de Jalan Tun­jun­gan comme un paque­bot blanc ancré dans la cha­leur, ouvrait ses portes au monde — à ses plan­teurs et à ses princes, à ses épouses ennuyées et à ses mar­chands de rêves, à tous ceux qui venaient cher­cher dans ses cou­loirs cli­ma­ti­sés l’illu­sion que l’ordre pou­vait tenir, que le froid pou­vait durer, que la glace ne fon­drait jamais.

Sar­to savait que la glace fon­dait tou­jours. C’é­tait la pre­mière chose que le vieux bar­man armé­nien lui avait apprise.

Cha­pitre 2 — Jalan Tunjungan

Il y avait plu­sieurs façons de des­cendre Jalan Tun­jun­gan, et Sar­to les connais­sait toutes.

On pou­vait la des­cendre en auto­mo­bile — fenêtres bais­sées, coude au vent, klaxon à chaque car­re­four — comme les plan­teurs hol­lan­dais qui ren­traient de leurs domaines de Pasu­ruan ou de Malang dans leurs Chrys­ler ruti­lantes, le visage rouge, la che­mise trem­pée, le regard de pro­prié­taires qui contemplent leur royaume depuis la ban­quette arrière. On pou­vait la des­cendre en becak, à l’ombre de la capote en toile cirée, ber­cé par le péda­lage lent du conduc­teur dont les mol­lets lui­saient de sueur comme du bronze poli. On pou­vait la des­cendre à pied, sous les arcades, en s’ar­rê­tant aux vitrines — et c’é­tait la meilleure façon, la seule qui per­met­tait de sen­tir l’a­ve­nue vivre, de cap­ter son pouls, ses humeurs, ses mille conver­sa­tions simultanées.

Sar­to la des­cen­dait à pied.

Il était dix heures du matin et la cha­leur avait déjà pris pos­ses­sion de la rue. Ce n’é­tait pas encore la four­naise de midi — cette heure blanche où l’air lui-même sem­blait se soli­di­fier et où les ombres se rétrac­taient sous les corps comme des ani­maux apeu­rés — mais c’é­tait déjà assez pour que les choses changent de nature, pour que le trot­toir devienne hos­tile, pour que chaque pas coûte un effort que le corps négo­cie en silence avec la gra­vi­té et la sueur.

Jalan Tun­jun­gan était la plus belle ave­nue de Sur­abaya, et peut-être la plus belle ave­nue des Indes néer­lan­daises, ce qui reve­nait à dire la plus belle ave­nue du monde si l’on accep­tait de ne consi­dé­rer le monde que depuis cette lati­tude, entre le dixième paral­lèle et l’é­qua­teur, là où les sai­sons n’exis­taient pas et où le temps se mesu­rait non en mois mais en degrés d’hu­mi­di­té. L’a­ve­nue cou­rait du nord au sud sur un kilo­mètre et demi, large, bor­dée de tama­ri­niers dont les branches se rejoi­gnaient au-des­sus de la chaus­sée et for­maient une voûte verte, per­cée de taches de soleil qui bou­geaient au vent comme des pièces d’or jetées par un dieu dis­trait. De chaque côté, les bâti­ments — hol­lan­dais pour la plu­part, blancs, à colonnes, avec des véran­das pro­fondes et des stores de bam­bou — alter­naient avec les bou­tiques, les cafés, les bureaux d’im­port-export, les hôtels plus modestes, les cabi­nets de méde­cins et d’a­vo­cats dont les plaques de cuivre scin­tillaient au soleil.

Sar­to mar­chait du côté de l’ombre. Il por­tait une che­mise blanche, un pan­ta­lon de toile sombre, des san­dales de cuir — la tenue de ser­vice sans la veste, parce qu’il n’é­tait pas au bar mais dans la rue, et que la rue auto­ri­sait ce relâ­che­ment. Il avait dans la poche de sa che­mise la liste des com­mandes que Van der Bosch lui avait fait pas­ser la veille — trois caisses de genièvre Bols, deux caisses de cham­pagne Veuve Clic­quot (pour l’i­nau­gu­ra­tion), une bou­teille de char­treuse verte que per­sonne ne com­man­dait jamais mais dont Van der Bosch aimait la cou­leur, et du ver­mouth, tou­jours du ver­mouth, parce que les Hol­lan­daises de Sur­abaya avaient décou­vert le cock­tail dry mar­ti­ni et qu’elles ne buvaient plus rien d’autre entre cinq et sept du soir.

L’im­por­ta­teur s’ap­pe­lait De Groot & Zonen et se trou­vait au bout de Tun­jun­gan, près du car­re­four d’Em­bong Malang, dans un bâti­ment bas dont la façade por­tait encore les traces d’une enseigne plus ancienne — Maga­zi­jn van Hol­lande — à demi effa­cée par le soleil et les mous­sons. Mais Sar­to n’é­tait pas pres­sé. La livrai­son pou­vait attendre une heure. Ce qui ne pou­vait pas attendre, c’é­tait la rue elle-même, son spec­tacle, sa matière.

Il pas­sa devant la bou­tique Lal­wa­ni — la vitrine la plus chère de Sur­abaya, tenue par une famille indienne de Sindh qui impor­tait des soie­ries, des par­fums fran­çais, des montres suisses et des jumelles d’o­pé­ra dont on se deman­dait bien à quoi elles ser­vaient dans une ville où il n’y avait pas d’o­pé­ra. La vitrine était un coffre à mer­veilles der­rière une vitre si propre qu’elle sem­blait ne pas exis­ter : des fla­cons de Guer­lain dis­po­sés en pyra­mide, un châle de cache­mire d’un rouge si pro­fond qu’il parais­sait vivant, des gants de che­vreau blanc que per­sonne n’a­chè­te­rait jamais sous ces lati­tudes mais qui étaient là, expo­sés comme un défi à la sueur, comme une pro­vo­ca­tion de l’é­lé­gance contre le cli­mat. Sar­to ralen­tit sans s’ar­rê­ter. Il aimait cette vitrine. Elle était absurde et belle, comme l’hô­tel, comme toute la rue, comme toute cette ville construite par des hommes qui avaient déci­dé de vivre à sept mille kilo­mètres de chez eux et de faire comme si c’é­tait normal.

Plus loin, la librai­rie Sluy­ter. Des livres en hol­lan­dais, en anglais, en alle­mand. Des romans que les épouses des plan­teurs com­man­daient par cata­logue et qui arri­vaient de Rot­ter­dam six semaines plus tard, gon­flés d’hu­mi­di­té, les pages ondu­lées par le voyage en mer. Sar­to ne lisait pas le hol­lan­dais — il le par­lait, suf­fi­sam­ment pour prendre les com­mandes et répondre aux ques­tions, mais l’é­crit lui res­tait opaque, une forêt de consonnes doubles et de voyelles étranges qu’il contem­plait par­fois sur les jour­naux lais­sés au bar avec la curio­si­té déta­chée d’un homme qui observe des insectes. Il lisait le java­nais — sa mère lui avait appris — et le malais, qu’il avait appris seul, dans les rues, comme on apprend à nager : en se jetant à l’eau.

La rue s’é­pais­sis­sait à mesure que la mati­née avan­çait. Les auto­mo­biles se mul­ti­pliaient — des Ford, des Che­vro­let, des Fiat, les Chrys­ler des plan­teurs — et se mêlaient aux becak, aux char­rettes tirées par des buffles, aux vélos sur­char­gés de mar­chan­dises, aux pié­tons qui tra­ver­saient dans tous les sens avec cette non­cha­lance sou­ve­raine des gens qui consi­dèrent que la rue leur appar­tient davan­tage qu’aux machines. Des femmes hol­lan­daises en robes légères, sui­vies de leur baboe qui por­tait l’om­brelle et les paquets. Des hommes d’af­faires chi­nois en cos­tume occi­den­tal, raides, sérieux, mar­chant par deux ou trois sans jamais rire. Des sol­dats de la KNIL — l’ar­mée colo­niale — en uni­forme kaki, le topi de tra­vers, qui entraient au café Sim­pang pour boire une bière Hei­ne­ken avant midi. Des enfants java­nais pieds nus qui cou­raient entre les jambes des adultes comme des pois­sons entre les récifs. Et par­tout, par­tout, l’o­deur de la nourriture.

L’o­deur. C’é­tait elle qui fai­sait la rue. Pas les bâti­ments, pas les voi­tures, pas les gens — l’o­deur. Elle venait des warungs, ces petits stands de cui­sine de rue ins­tal­lés sur les trot­toirs ou dans les inter­stices entre les bâti­ments, là où un homme avec un réchaud à char­bon, une mar­mite, et trois tabou­rets pou­vait nour­rir vingt per­sonnes en une heure. L’o­deur du soto ayam — ce bouillon de pou­let jaune de cur­cu­ma, par­fu­mé de citron­nelle et de feuilles de lime kaf­fir, qu’on ser­vait avec du riz com­pres­sé et des frites de pomme de terre crous­tillantes. L’o­deur du rujak — les fruits verts tran­chés et nap­pés d’une sauce de caca­huètes, de sucre de palme et de piment qui fai­sait mon­ter les larmes aux yeux et la salive à la bouche dans le même mou­ve­ment. L’o­deur du satay — les bro­chettes de pou­let ou de chèvre grillées sur des braises de coque de noix de coco, badi­geon­nées d’une sauce de caca­huètes épaisse et sucrée dont la fumée s’é­le­vait en colonnes bleues dans l’air immo­bile. L’o­deur du tahu tek — le tofu frit crous­tillant nap­pé de sauce de petis, cette pâte de cre­vettes fer­men­tées noire et piquante qui était la signa­ture de Sur­abaya, son goût le plus intime, celui que les gens d’i­ci empor­taient avec eux quand ils par­taient et qui leur man­quait avant tout le reste.

Sar­to s’ar­rê­ta devant un warung qu’il connais­sait. Un vieil homme au visage creu­sé, accrou­pi der­rière son réchaud, retour­nait des lon­tong — des paquets de riz com­pres­sé enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier — dans une mar­mite de kupang, un bouillon de petites moules d’eau douce épi­cé au tama­rin. Sar­to en com­man­da une por­tion. Le vieil homme le ser­vit dans un bol ébré­ché, avec une cuillère en alu­mi­nium tor­due. Le bouillon était acide, chaud, brû­lant de piment, et les petites moules écla­taient sous la dent avec un goût de vase et de mer qui était le goût même de Sur­abaya — cette ville qui n’é­tait pas au bord de la mer mais qui sen­tait la mer en per­ma­nence, parce que le port était son cœur, et que le Kali­mas char­riait l’o­deur du détroit de Madu­ra jus­qu’au centre de la ville.

Sar­to man­gea debout, en silence, les yeux mi-clos. Le soleil lui chauf­fait la nuque. La sueur cou­lait le long de ses tempes. Il ne s’es­suyait pas — il avait appris depuis long­temps que la sueur, à Sur­abaya, n’é­tait pas un désa­gré­ment mais une condi­tion, un état per­ma­nent qu’il fal­lait habi­ter plu­tôt que com­battre, comme on habite la pluie dans les pays de pluie, sans para­pluie, en lais­sant l’eau faire ce qu’elle fait.

Il reprit sa marche et tour­na dans une rue plus étroite qui menait vers Kem­bang Jepun — le quar­tier chi­nois. La tran­si­tion était brusque, comme un chan­ge­ment de tona­li­té en musique. Les façades blanches et les colonnes hol­lan­daises cédaient la place à des sho­phouses étroites et pro­fondes, peintes en rouge, en vert, en jaune, dont les rez-de-chaus­sée s’ou­vraient direc­te­ment sur la rue et lais­saient voir l’in­té­rieur — des ate­liers, des entre­pôts, des cui­sines où des femmes chi­noises pré­pa­raient des nouilles dans des mar­mites fumantes, des bou­tiques de méde­cine tra­di­tion­nelle dont les vitrines exhi­baient des bocaux de racines, de ser­pents séchés, de baies noires dont per­sonne ne connais­sait le nom en dehors du phar­ma­cien qui les ven­dait. L’air chan­geait aus­si. L’o­deur du porc laqué — inter­dit dans les warungs java­nais, omni­pré­sent ici — se mêlait à celle de l’en­cens qui brû­lait devant les autels domes­tiques, ces petits temples rouges et dorés fichés au-des­sus des portes comme des yeux qui veillent. Et le bruit chan­geait. Le malais de la rue cédait la place au hok­kien, au teo­chew, au can­to­nais — des langues tonales, chan­tantes, qui mon­taient et des­cen­daient comme les vagues du détroit.

Sar­to trou­va Liem là où il le trou­vait tou­jours — devant son ate­lier, assis sur un tabou­ret bas, une kre­tek aux lèvres, les yeux plis­sés dans la fumée. Liem Seeng Tee était un homme petit, sec, ner­veux, dont le corps sem­blait fait uni­que­ment de ten­dons et de volon­té. Il por­tait un pan­ta­lon de toile noire et un maillot de corps blanc sur lequel des taches de tabac for­maient une car­to­gra­phie indé­chif­frable. Ses doigts étaient jau­nis aux extré­mi­tés — le stig­mate du rou­leur, l’empreinte du métier ins­crite dans la chair. Il avait qua­rante-quatre ans et il en parais­sait tan­tôt trente, tan­tôt soixante, selon l’heure et la lumière.

— Sar­to.

Liem dit le nom sans sur­prise, comme on constate la pluie ou le soleil. Il tira une bouf­fée de sa kre­tek. Le cré­pi­te­ment du girofle qui brûle — ce son minus­cule, ce tek-tek-tek qui avait don­né son nom aux ciga­rettes — se per­dit dans le brou­ha­ha de Kem­bang Jepun.

— J’ai quelque chose, dit Liem.

Il avait tou­jours quelque chose. Depuis que Sar­to le connais­sait — cinq ans, peut-être six, depuis le jour où Liem était venu au bar de l’Ho­tel Oranje pro­po­ser ses kre­teks au direc­teur et où Van der Bosch l’a­vait écon­duit avec la poli­tesse gla­ciale qu’il réser­vait aux Chi­nois qui ne savaient pas res­ter à leur place — Liem avait tou­jours quelque chose de nou­veau. Un mélange, une pro­por­tion, une idée. Il cher­chait la kre­tek par­faite avec l’obs­ti­na­tion d’un alchi­miste qui cherche l’or, et comme l’al­chi­miste, il ne trou­vait jamais exac­te­ment ce qu’il cher­chait, mais trou­vait, che­min fai­sant, des choses qu’il n’a­vait pas cher­chées et qui valaient par­fois davantage.

Il ten­dit à Sar­to une ciga­rette. Plus fine que les kre­teks habi­tuelles, plus ser­rée, rou­lée dans un papier légè­re­ment ocre.

— Goûte.

Sar­to prit la kre­tek, l’al­lu­ma avec l’al­lu­mette que Liem lui offrait. La pre­mière bouf­fée fut un choc — non pas de force, mais de dou­ceur. Le tabac était plus léger que d’ha­bi­tude, presque blond, et le girofle avait été dosé avec une par­ci­mo­nie qui lais­sait au tabac la place de par­ler avant de l’en­ve­lop­per, comme une main qui se pose sur une épaule sans appuyer. Et il y avait autre chose — une note de fond, sucrée, presque vanillée, qui n’é­tait ni le tabac ni le girofle mais la sauce, ce mélange secret que chaque fabri­cant de kre­teks com­po­sait selon sa propre recette et qui était au kre­tek ce que le levain est au pain : l’âme invisible.

— Moins de girofle, dit Liem. Plus de sauce. J’ai ajou­té du miel de Madu­ra et un peu de muscade.

Sar­to fuma en silence. La fumée mon­tait droite dans l’air immo­bile, bleu­tée, aro­ma­tique. Dans l’a­te­lier der­rière Liem, on enten­dait le bruis­se­ment des rou­leuses — des femmes assises en ran­gées sur des nattes, les doigts vol­ti­geant sur le tabac avec une vitesse qui défait le regard, trois cent vingt-cinq ciga­rettes par heure, chaque geste iden­tique au pré­cé­dent, chaque kre­tek indis­cer­nable de la pré­cé­dente, une per­fec­tion méca­nique accom­plie par des mains humaines.

— Elle est belle, dit Sarto.

Liem hocha la tête. Il prit la kre­tek des doigts de Sar­to, la retour­na, l’exa­mi­na comme un joaillier exa­mine une pierre.

Dji Sam Soe, dit-il. Deux, trois, quatre. En hok­kien. Ça fait neuf. Le chiffre par­fait. Je vais l’ap­pe­ler comme ça.

Sar­to ne répon­dit pas. Liem par­lait sou­vent de noms, de chiffres, de signes. Il croyait aux nombres comme d’autres croyaient aux esprits — avec une fer­veur qui n’ad­met­tait pas le doute. Le neuf était son chiffre. Il l’a­vait ins­crit par­tout — dans l’a­dresse de son ate­lier, dans le nombre de ses rou­leuses, dans le prix de ses paquets. Neuf. La somme de deux, trois et quatre. La per­fec­tion, disait-il. La complétude.

— Il faut que les Euro­péens la goûtent, dit Liem. Pas dans la rue. Dans un endroit qui compte. Au bar de ton hôtel.

Sar­to regar­da la fumée. Elle se dis­sol­vait dans l’air de Kem­bang Jepun, se mêlait aux vapeurs de soupe et d’en­cens, dis­pa­rais­sait. Intro­duire les kre­teks de Liem au bar de l’Ho­tel Oranje — poser cette petite ciga­rette brune sur le comp­toir en teck, à côté des cen­driers en cris­tal et des boîtes de cigares hol­lan­dais — c’é­tait un geste minus­cule, insi­gni­fiant en appa­rence. Mais Sar­to savait que dans un monde où chaque objet avait sa place et où cette place était déter­mi­née par la cou­leur de la peau de celui qui le tou­chait, dépla­cer un objet d’un monde à un autre était un acte qui avait un poids. Le poids d’un girofle qui brûle. Le poids d’un crépitement.

— Je ver­rai, dit Sarto.

Liem sou­rit. C’é­tait un sou­rire qui ne deman­dait rien — un sou­rire de patience, de cer­ti­tude lente. Il ral­lu­ma une kre­tek, s’a­dos­sa au mur de sa bou­tique, et regar­da la rue. Sar­to le salua d’un signe de tête et repar­tit vers Tun­jun­gan, une poi­gnée de kre­teks neuves dans la poche de sa che­mise, contre le tis­su tiède par la sueur, et il lui sem­blait que l’o­deur du girofle, à cet endroit pré­cis de sa poi­trine, bat­tait comme un second cœur.

Cha­pitre 3 — Le gin pahit

L’a­près-midi avait cette couleur.

Pas une cou­leur qu’on peut nom­mer — pas jaune, pas blanc, pas or. Une cou­leur qui était l’ab­sence de toutes les autres, une lumière si forte qu’elle annu­lait les nuances et rédui­sait le monde à ses contours les plus simples : l’ombre et ce qui n’é­tait pas l’ombre. À trois heures de l’a­près-midi, Sur­abaya deve­nait une ville en noir et blanc, ou plu­tôt en blanc et noir, parce que le blanc domi­nait — le blanc aveu­glant des façades, le blanc du ciel vidé de son bleu, le blanc des che­mises trem­pées de sueur, le blanc de la lumière elle-même qui s’a­bat­tait sur les choses avec une vio­lence silen­cieuse, sans bruit, sans vent, comme une main qui se pose sur une bouche pour la faire taire.

Le bar était vide. Il l’é­tait presque tou­jours à cette heure. Les plan­teurs dor­maient dans leurs chambres, les rideaux tirés, les ven­ti­la­teurs au maxi­mum, le corps aban­don­né sur les draps comme des noyés reje­tés par la marée. Les femmes s’é­taient reti­rées dans les salons de l’aile ouest, où l’on ser­vait du thé gla­cé et des bis­cuits secs impor­tés de Hol­lande qui ramol­lis­saient dans l’hu­mi­di­té avant même qu’on n’ouvre la boîte. Les boys eux-mêmes avaient ralen­ti — ils se tenaient debout der­rière les colonnes du lob­by, mais leurs pau­pières étaient lourdes, et leurs corps oscil­laient imper­cep­ti­ble­ment, comme des arbres dans un souffle d’air qu’on ne sent pas.

Sar­to essuyait des verres. Non pas parce qu’ils étaient sales — il les avait lavés le matin, et per­sonne ne s’en était ser­vi depuis — mais parce que le geste l’an­crait, le main­te­nait dans le pré­sent, l’empêchait de déri­ver dans cette tor­peur de l’a­près-midi qui ava­lait les volon­tés et les pen­sées comme un maré­cage avale les pas. Le chif­fon tour­nait à l’in­té­rieur du verre, le verre tour­nait dans sa main, et le mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hyp­no­tique, était un petit moteur qui fai­sait tour­ner le temps quand le temps ne vou­lait plus avancer.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient. Trois pales de bois, trois cercles lents dans l’air chaud. Ils ne rafraî­chis­saient rien. Ils dépla­çaient la cha­leur comme on déplace un meuble — d’un coin à un autre, sans rien résoudre, sans rien chan­ger — et ce mou­ve­ment inutile était deve­nu, à force, un bruit de fond que Sar­to n’en­ten­dait plus qu’aux moments où il s’ar­rê­tait, ce qui n’ar­ri­vait presque jamais. Le bruit des ven­ti­la­teurs et le silence étaient la même chose.

Elle entra à trois heures et quart.

Sar­to ne leva pas les yeux. Il n’a­vait pas besoin de lever les yeux. Il la recon­nut à son pas — un pas léger, un peu rapide, qui ne traî­nait pas sur le sol comme celui des Hol­lan­daises fati­guées par la cha­leur, mais qui se posait avec une pré­ci­sion dis­crète, comme si chaque pas était un choix. Il la recon­nut à son par­fum — du véti­ver, qu’elle por­tait der­rière les oreilles et aux poi­gnets, et qui arri­vait avant elle dans la pièce, por­té par l’air que les ven­ti­la­teurs bras­saient, un par­fum de terre et de racine qui tran­chait avec les eaux de Cologne sucrées des autres femmes de l’hô­tel. Et il la recon­nut à l’es­pace qu’elle créait autour d’elle en entrant — un léger chan­ge­ment de pres­sion, comme quand on ouvre une fenêtre dans une pièce fer­mée, un appel d’air, quelque chose qui déplace les volumes et les silences.

Alma Her­togh s’as­sit au comp­toir. Pas sur un tabou­ret du fond, pas à une table — au comp­toir, à l’en­droit pré­cis où le teck for­mait une légère courbe qui accueillait les coudes, à por­tée de main du bar­man. Elle s’y asseyait tou­jours au même endroit, comme on s’as­sied dans une église tou­jours au même banc — par habi­tude, par super­sti­tion, ou sim­ple­ment parce que le corps, une fois qu’il a trou­vé une place qui lui convient, refuse d’en cher­cher une autre.

Sar­to posa le verre qu’il essuyait. Il prit un tum­bler propre sur l’é­ta­gère — pas n’im­porte lequel, un tum­bler court, à fond épais, dont le verre avait un léger défaut, une bulle d’air minus­cule empri­son­née dans la paroi, visible uni­que­ment quand on levait le verre à la lumière, et qu’il gar­dait pour elle sans se l’être jamais dit.

— Gin pahit, dit Alma.

Sa voix était basse, un peu rauque, comme si elle venait de se réveiller ou comme si elle n’a­vait par­lé à per­sonne depuis des heures, ce qui était peut-être la même chose. Elle por­tait une robe de batik — un tis­su de Solo, recon­nut Sar­to, aux motifs bruns et crème du parang, ces lignes dia­go­nales ondu­lantes qui sym­bo­li­saient les vagues de l’o­céan ou le mou­ve­ment du ser­pent sacré, selon qui racon­tait l’his­toire. La robe était simple, sans manches, et lais­sait voir ses bras — des bras fins, bru­nis par le soleil de Pasu­ruan, dont la peau avait cette teinte dorée propre aux femmes Indo, ni la blan­cheur lai­teuse des Hol­lan­daises ni le brun pro­fond des Java­naises, mais un entre-deux lumi­neux, ambré, qui sem­blait rete­nir la lumière à sa sur­face au lieu de la renvoyer.

Sar­to pré­pa­ra le gin pahit.

Il y a une géo­gra­phie du geste, dans la pré­pa­ra­tion d’un cock­tail, qui est invi­sible à celui qui regarde mais qui est la sub­stance même du métier. Le corps sait où sont les bou­teilles sans que les yeux aient besoin de véri­fier. La main gauche prend le tum­bler, la main droite va cher­cher la bou­teille de gin — le Gor­don’s, pas le genièvre, parce qu’elle pré­fé­rait le gin anglais, plus sec, plus tran­chant — et la sou­lève d’un mou­ve­ment conti­nu, sans à‑coup, le gou­lot incli­né au-des­sus du verre à une hau­teur pré­cise qui déter­mine le débit, et le gin coule, trans­pa­rent, presque invi­sible, avec juste un fré­mis­se­ment à la sur­face quand il touche le fond du verre, et Sar­to compte — pas en secondes, pas en mesures, mais en poids, en den­si­té, en sen­sa­tion dans le poi­gnet — jus­qu’à ce que le volume soit juste. Deux onces. Pas une goutte de plus, pas une goutte de moins.

Puis la glace. Trois mor­ceaux, taillés en cubes irré­gu­liers, qu’il lais­sa tom­ber dans le gin l’un après l’autre — et chaque gla­çon, en tou­chant le liquide, pro­dui­sit un son dif­fé­rent, un cra­que­ment intime, le bruit du froid qui ren­contre le froid dans un écrin d’al­cool, et ce son était un des plus beaux sons que Sar­to connais­sait, un son qui res­sem­blait à un mot qu’on ne peut pas prononcer.

Puis l’An­gos­tu­ra. La petite bou­teille tra­pue, au bou­chon blanc sur­di­men­sion­né, qui ne ver­sait pas — qui dis­til­lait, goutte à goutte, avec une par­ci­mo­nie d’a­po­thi­caire. Sar­to incli­na la bou­teille et lais­sa tom­ber trois gouttes — trois gouttes brunes, amères, qui des­cen­dirent dans le gin comme des larmes dans de l’eau claire et se dis­per­sèrent en nuages, en fila­ments, en volutes qui colo­rèrent le liquide d’un rose pâle, presque invi­sible, le rose d’un cou­cher de soleil vu de très loin.

Pahit. Amer, en malais. Le cock­tail por­tait le nom de ce qu’il était — une amer­tume, une pointe de dou­leur dans la dou­ceur du gin, quelque chose qui mor­dait la langue et qui rap­pe­lait que le plai­sir, pour être plai­sir, a besoin d’une résis­tance, d’un frot­te­ment, d’un grain.

Sar­to posa le verre devant Alma.

Il y eut un moment — un moment qui ne dura rien, une seconde peut-être, moins d’une seconde — où le verre était posé sur le comp­toir entre eux deux et où aucune main ne le tou­chait. Le verre était seul. Le gin fré­mis­sait autour des gla­çons. La buée com­men­çait à se for­mer sur la paroi — de minus­cules gout­te­lettes qui nais­saient de la ren­contre entre le froid du verre et la cha­leur de l’air, comme une trans­pi­ra­tion du cris­tal, une sueur de verre qui était le miroir de la sueur des corps. Et dans ce moment, dans cet inter­stice entre le geste de poser et le geste de prendre, tout le reste dis­pa­rut — le bar, l’hô­tel, la rue, la cha­leur — et il n’y eut plus que le verre, posé sur le teck, avec ses reflets, sa buée, son conte­nu rose et froid, immo­bile entre deux mains qui ne se tou­che­raient pas.

Alma avan­ça les doigts. Len­te­ment. Pas vers le verre — vers le pied du verre, cette zone neutre, ce no man’s land de cris­tal entre le comp­toir et le liquide. Ses doigts effleu­rèrent le pied du tum­bler. Les traces de ses doigts appa­rurent sur la buée — des empreintes ovales, trans­lu­cides, qui s’ef­fa­cèrent presque aus­si­tôt, absor­bées par l’hu­mi­di­té de l’air. Puis elle sou­le­va le verre et but.

Elle buvait les yeux fer­més. Sar­to l’a­vait remar­qué la pre­mière fois qu’elle était venue, des mois plus tôt — elle fer­mait les yeux à la pre­mière gor­gée, comme on ferme les yeux pour écou­ter de la musique ou pour embras­ser quel­qu’un, et ce geste infime, cette capi­tu­la­tion des pau­pières, cette céci­té volon­taire de l’ins­tant, don­nait à l’acte de boire une gra­vi­té, une inti­mi­té, une sen­sua­li­té qui n’ap­par­te­naient qu’à elle. Quand elle rou­vrait les yeux, son regard avait chan­gé — il était plus doux, plus lent, comme si l’a­mer­tume du gin pahit avait dénoué quelque chose en elle, un nœud que la cha­leur seule ne par­ve­nait pas à défaire.

— Il fait chaud, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une obser­va­tion. C’é­tait une offrande — un mot posé sur le comp­toir, à côté du verre, pour que Sar­to le prenne ou le laisse, comme il vou­drait. Dans la socié­té de l’Ho­tel Oranje, les bar­men ne par­laient pas aux clientes. Ils ser­vaient, ils sou­riaient, ils dis­pa­rais­saient. Mais Alma ne venait pas pour être ser­vie. Elle venait pour cette chose — cette pré­sence par­ta­gée, ce silence habi­té, ce lien ténu entre deux per­sonnes que tout sépa­rait et que rien ne reliait sinon un comp­toir en teck et un verre de gin amer.

— Oui, dit Sarto.

Il ne dit rien d’autre. Il reprit un verre et recom­men­ça à l’es­suyer. Le chif­fon tour­nait. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. L’air tour­nait. Tout tour­nait dans cette pièce, tout décri­vait des cercles lents, des orbites de cha­leur et de silence, et au centre de ces cercles il y avait le comp­toir, le verre, la femme, l’homme, et entre eux cet espace de soixante cen­ti­mètres de teck poli qui était à la fois un mur et un pont, une fron­tière et une invitation.

Alma posa le verre. Le gin avait bais­sé d’un doigt. Les gla­çons fon­daient — ils avaient per­du leurs arêtes, ils étaient deve­nus lisses, trans­lu­cides, réduits à des formes molles qui s’en­tre­cho­quaient dou­ce­ment quand elle remuait le verre, avec un tin­te­ment cris­tal­lin qui était la musique propre de ce moment, la bande-son de l’après-midi.

— À Pasu­ruan, dit-elle, les champs de canne brûlent en ce moment.

Sar­to leva les yeux. Elle ne le regar­dait pas — elle regar­dait le verre, ou peut-être les gla­çons dans le verre, ou peut-être quelque chose au-delà du verre que lui ne pou­vait pas voir.

— On brûle les champs avant la récolte, dit-elle. Pour net­toyer. Les feuilles sèches, les ser­pents, les rats. Tout brûle. La nuit, on voit les flammes depuis la véran­da de la mai­son. Et l’o­deur — l’o­deur du sucre qui brûle, du cara­mel noir, ça enva­hit tout, ça entre dans les vête­ments, dans les che­veux, dans les draps. On se couche dans l’o­deur du sucre brû­lé et on se réveille dedans.

Elle par­lait sans le regar­der, et Sar­to écou­tait sans la regar­der, et cette double absence de regard créait para­doxa­le­ment une inti­mi­té plus grande que n’im­porte quel face-à-face — comme deux pas­sa­gers dans un train qui parlent en regar­dant par la fenêtre et qui se confient des choses qu’ils ne se confie­raient jamais les yeux dans les yeux.

— Mon mari dit que l’o­deur part après une semaine, dit-elle. Ce n’est pas vrai. Elle ne part jamais. Elle se cache dans les fibres, dans le bois de la mai­son. Elle attend.

— Le rawon, dit Sarto.

Alma le regar­da. C’é­tait la pre­mière fois qu’il disait un mot qui n’é­tait pas une réponse de ser­vice — un mot gra­tuit, inat­ten­du, un mot qui venait de lui et non de son rôle.

— Le rawon que pré­pare ma mère, dit-il. Le bouillon est noir. Il est fait avec des noix de keluak, les noix du pan­gium. On les enterre dans la terre pen­dant des semaines pour les faire fer­men­ter. Quand on les sort, elles sont noires. Tout le bouillon devient noir. Et l’o­deur — l’o­deur de terre, de fer­men­ta­tion, de quelque chose qui a été vivant et qui est deve­nu autre chose — cette odeur reste. Sur les mains, dans la cui­sine. Elle reste.

Il s’ar­rê­ta. Il avait par­lé trop long­temps. Il le sen­tit dans le silence qui sui­vit — un silence qui n’é­tait pas gêné mais sur­pris, le silence de deux per­sonnes qui viennent de décou­vrir qu’elles parlent la même langue, une langue qui n’est ni le hol­lan­dais ni le java­nais ni le malais mais la langue des odeurs, des matières, des choses qui res­tent quand tout le reste s’en va.

Alma sou­rit. Pas un grand sou­rire — un fré­mis­se­ment des lèvres, un plis­se­ment des yeux, quelque chose qui pas­sa sur son visage comme une ombre de nuage passe sur un champ, vite, sans bruit.

— Le sucre brû­lé et le bouillon noir, dit-elle. Nos deux odeurs.

Le pos­ses­sif — nos — res­ta un ins­tant en sus­pen­sion dans l’air chaud du bar, entre les ven­ti­la­teurs et le comp­toir, entre le verre de gin et le chif­fon, et Sar­to sen­tit quelque chose bou­ger en lui, pas dans son ventre ni dans sa poi­trine mais plus bas, plus pro­fond, dans cette zone du corps qui n’a pas de nom et qui est le siège des choses qu’on ne devrait pas sen­tir, qu’on ne devrait pas nour­rir, qu’on ne devrait pas lais­ser gran­dir parce qu’elles ne mènent nulle part, ou plu­tôt parce qu’elles mènent exac­te­ment là où il ne faut pas aller.

Alma finit son gin. Les gla­çons avaient fon­du — il ne res­tait dans le verre qu’un fond d’eau tein­tée de rose, tiède déjà, l’ombre d’un cock­tail, le sou­ve­nir d’un froid. Elle posa le verre. Ses doigts res­tèrent un ins­tant sur le comp­toir — à plat, immo­biles, les ongles courts et sans ver­nis, les pha­langes légè­re­ment dorées par le soleil — et Sar­to vit ses doigts comme il voyait les bou­teilles sur l’é­ta­gère, avec cette atten­tion du métier qui enre­gistre tout, la dis­tance, la forme, la tex­ture, la tem­pé­ra­ture pro­bable de la peau, la courbe de l’an­nu­laire où brillait une alliance en or simple, et il sut — non pas avec sa rai­son mais avec ses mains, avec la mémoire de ses mains — que s’il avan­çait ses propres doigts de dix cen­ti­mètres sur le comp­toir, il tou­che­rait les siens, et que ce contact, ce simple effleu­re­ment de peau sur peau dans la cha­leur de l’a­près-midi, serait la fin de quelque chose et le début de quelque chose d’autre, et qu’il ne savait pas lequel des deux il crai­gnait le plus.

Il ne bou­gea pas.

Alma reti­ra sa main. Elle se leva. Elle prit son sac — un petit sac en paille tres­sée, le genre de sac que les femmes Indo por­taient au mar­ché et qui déton­nait dans le lob­by de l’Ho­tel Oranje, par­mi les sacs en cuir fran­çais et les pochettes bro­dées des Hol­lan­daises. Elle le mit sur son épaule.

— Mer­ci, Sarto.

Elle dit son nom. Pas mon­sieur, pas bar­man, pas le silence habi­tuel qu’on réserve à ceux qui servent — son nom, pro­non­cé avec la voyelle ouverte du malais, Sar-to, deux syl­labes rondes qui rou­lèrent sur sa langue comme deux billes de verre, et ce nom dans sa bouche devint un nom dif­fé­rent, un nom qui appar­te­nait à cette heure, à ce bar, à ce comp­toir, un nom pri­vé que per­sonne d’autre n’a­vait pro­non­cé de cette façon.

Elle par­tit. Le son de ses pas — légers, pré­cis — dimi­nua dans le cou­loir qui menait au lob­by, puis dis­pa­rut. Le bar fut de nou­veau vide. Les ven­ti­la­teurs tour­naient. La lumière de l’a­près-midi cognait contre les stores de bam­bou et jetait sur le sol des barres d’or poussiéreuses.

Sar­to regar­da le comp­toir. À l’en­droit où Alma avait posé son verre, un cercle d’eau sub­sis­tait — l’empreinte du tum­bler, le fan­tôme du gin pahit, un anneau de buée qui rétré­cis­sait à vue d’œil, man­gé par la cha­leur. Dans trente secondes il aurait dis­pa­ru. Dans une minute il n’y aurait plus rien — plus de trace, plus de marque, plus de preuve que quel­qu’un s’é­tait assis là et avait bu et avait par­lé de sucre brû­lé et de bouillon noir.

Sar­to posa sa main à plat sur le cercle d’eau, à l’en­droit exact où les doigts d’Al­ma s’é­taient posés. Le teck était froid. Pas le froid de la glace — un froid plus doux, plus fugace, le froid de l’ab­sence, le froid de ce qui vient de par­tir. Il lais­sa sa main posée là un ins­tant, les yeux fer­més, et il sen­tit la cha­leur de sa paume absor­ber le froid du bois, degré par degré, jus­qu’à ce que la tem­pé­ra­ture s’é­ga­lise, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus de dif­fé­rence entre sa peau et le comp­toir, entre le dedans et le dehors, entre la cha­leur et le froid.

Puis il reti­ra sa main, prit un chif­fon, et essuya le comptoir.

Dehors, un ven­deur de kre­teks pas­sa dans la rue en criant son prix — seri­bu, seri­bu, mille rou­pies — et l’o­deur du girofle entra par la porte ouverte et se mêla au par­fum de véti­ver qui flot­tait encore dans l’air du bar, et les deux odeurs ensemble — le girofle et le véti­ver, la rue et la femme, le dehors et le dedans — com­po­sèrent un par­fum qui n’ap­par­te­nait à per­sonne, qui ne dure­rait pas, et que Sar­to fut le seul à respirer.

Cha­pitre 4 — La glace

La glace arri­vait à cinq heures du matin, sur un cha­riot tiré par un buffle.

C’é­tait un buffle gris, mas­sif, indif­fé­rent, dont le mufle humide effleu­rait le sol à chaque pas et dont les yeux — de grands yeux noirs, d’une dou­ceur insou­te­nable — regar­daient le monde avec cette absence totale de juge­ment qui est le propre des bêtes de somme et des saints. Il s’ap­pe­lait Bagong — du nom du bouf­fon dans le théâtre d’ombres java­nais — et il appar­te­nait à Pak Hadi, le livreur, un homme si maigre qu’on aurait pu le glis­ser entre deux planches, et dont le sarong, noué à la taille avec un nœud de marin, tom­bait sur des jambes qui sem­blaient faites uni­que­ment de cordes et de genoux.

Pak Hadi venait du port. Plus exac­te­ment, il venait de l’u­sine de glace hol­lan­daise qui se trou­vait près du port, dans un han­gar de tôle ondu­lée d’où sor­taient, dès quatre heures du matin, les blocs rec­tan­gu­laires qui allaient ali­men­ter les hôtels, les res­tau­rants, les clubs et les mai­sons des Euro­péens de Sur­abaya. L’u­sine appar­te­nait à la Neder­landsch-Indische IJs­fa­briek — un nom que Pak Hadi n’a­vait jamais su pro­non­cer et qu’il résu­mait d’un mot : pabrik, l’u­sine. L’u­sine fabri­quait le froid. Elle le fabri­quait à par­tir de l’eau du Kali­mas, fil­trée, puri­fiée, ver­sée dans des moules d’a­cier, puis gelée par un sys­tème de com­pres­seurs à ammo­niac impor­té de Rot­ter­dam qui gron­dait jour et nuit comme un ani­mal cap­tif. Le froid arti­fi­ciel dans un pays où la tem­pé­ra­ture ne des­cen­dait jamais en des­sous de vingt-cinq degrés — c’é­tait une des conquêtes les plus pures, les plus absurdes, les plus magni­fiques de l’empire colo­nial. Fabri­quer ce qui n’exis­tait pas. Impo­ser à la nature ce qu’elle refu­sait de donner.

Sar­to atten­dait le cha­riot dans la cour de ser­vice, à l’ar­rière de l’hô­tel. La cour de ser­vice était un monde à part — un monde que les clients ne voyaient jamais, ou fei­gnaient de ne pas voir, sépa­ré du lob­by et des jar­dins par un mur blanc per­cé d’une porte étroite que les boys fran­chis­saient des dizaines de fois par jour en pas­sant d’un uni­vers à l’autre, du visible à l’in­vi­sible, du marbre au ciment. Le sol de la cour était en terre bat­tue. Des cageots vides s’empilaient contre le mur. Un chat tigré dor­mait sur un sac de riz. Et au fond, sous un auvent de palmes, la buan­de­rie de Njai Kenan­ga exha­lait ses vapeurs de savon et d’a­mi­don, comme une forge d’où sor­taient non pas des épées mais des draps.

Le cha­riot appa­rut au bout de la ruelle, pré­cé­dé par le bruit des roues sur les cailloux et par le souffle régu­lier de Bagong. Pak Hadi mar­chait à côté du buffle, une main sur l’en­co­lure, de l’autre main il tenait un bâton de bam­bou qu’il n’u­ti­li­sait jamais — le bâton était un acces­soire, un signe exté­rieur de fonc­tion, comme la cra­vate de Van der Bosch ou les bou­tons de man­chette des planteurs.

Sur le cha­riot, les blocs de glace.

Ils étaient enve­lop­pés dans de la paille de riz et recou­verts d’une toile de jute mouillée — deux couches d’i­so­la­tion qui ralen­tis­saient la fonte sans pou­voir l’empêcher. Quand Pak Hadi sou­le­va la toile, Sar­to vit les blocs — quatre rec­tangles trans­lu­cides, cha­cun de la taille d’un coffre à vête­ments, qui brillaient dans la lumière de l’aube comme des lin­gots d’un métal impos­sible. La sur­face des blocs était lisse, presque soyeuse, et de fines gout­te­lettes rou­laient déjà sur leurs flancs — la sueur de la glace, la preuve que le temps tra­vaillait contre elle, que la cha­leur avait com­men­cé son œuvre dès l’ins­tant où les blocs avaient quit­té l’u­sine et que rien, aucune paille, aucune toile, aucun soin, ne pou­vait arrê­ter ce pro­ces­sus — seule­ment le retar­der, le frei­ner, le regar­der s’ac­com­plir avec la rési­gna­tion de celui qui sait que toute conser­va­tion est provisoire.

Sar­to aida Pak Hadi à déchar­ger les blocs. Il fal­lait les sai­sir avec des pinces de fer — des griffes à deux mâchoires qui mor­daient la glace et la rete­naient le temps de la trans­por­ter du cha­riot à la gla­cière de l’hô­tel, une course de vingt mètres qui était une course contre le soleil. Les blocs étaient lourds — cin­quante kilos cha­cun — et glis­sants, et Sar­to sen­tait le froid irra­dier à tra­vers les pinces de fer jusque dans ses paumes, ses poi­gnets, ses avant-bras, un froid si intense après la cha­leur ambiante qu’il en deve­nait presque brû­lant, comme si le froid et le chaud, pous­sés à leur extrême, finis­saient par se confondre et par pro­duire la même sen­sa­tion — celle d’un contact avec quelque chose de plus grand que soi.

— Du monde à l’hô­tel ? deman­da Pak Hadi en s’é­pon­geant le front avec un coin de son sarong.

— L’i­nau­gu­ra­tion dans douze jours, dit Sar­to. Il va fal­loir dou­bler les livraisons.

Pak Hadi hocha la tête. Il remon­ta sur le cha­riot, don­na à Bagong une tape sur l’en­co­lure — le signal du départ — et le buffle se remit en marche, lent, sou­ve­rain, tirant der­rière lui le cha­riot vide dont les planches mouillées fumaient dans l’air du matin.

Sar­to refer­ma la gla­cière. Le zinc cla­qua. Le froid était enfer­mé. Il dure­rait ce qu’il durerait.

Il res­ta un moment dans la cour de ser­vice, ados­sé au mur, et il regar­da l’hô­tel depuis cet envers que per­sonne ne mon­trait dans les bro­chures — la face cachée du luxe, l’en­vers du décor, l’ar­rière-bou­tique de l’é­lé­gance. D’i­ci, l’Ho­tel Oranje n’é­tait pas un palais — c’é­tait une machine. Une machine à pro­duire du confort dans un envi­ron­ne­ment hos­tile, une machine à main­te­nir l’illu­sion que les tro­piques pou­vaient être civi­li­sés, domes­ti­qués, rame­nés aux stan­dards d’un salon de La Haye ou d’Am­ster­dam. Et cette machine avait besoin de bras — des dizaines de bras java­nais, chi­nois, madu­rais, qui fai­saient tour­ner les rouages, por­taient les charges, lavaient le linge, cui­si­naient les repas, sou­riaient aux clients, et dis­pa­rais­saient ensuite par la porte de ser­vice, comme des acteurs qui quittent la scène par les coulisses.

La porte de la buan­de­rie s’ou­vrit. Njai Kenan­ga sor­tit, un panier de linge sur la hanche. Ses che­veux blancs étaient tirés en chi­gnon ser­ré. Son visage — un réseau de rides fines comme les cra­que­lures d’une pote­rie ancienne — ne tra­his­sait ni fatigue ni impa­tience, seule­ment cette atten­tion conti­nue, cette vigi­lance de tous les ins­tants, qui était sa façon d’être au monde.

— La glace est arri­vée, dit Sarto.

— La glace arrive tou­jours, dit Kenan­ga. Et elle fond toujours.

Elle posa le panier à terre et s’as­sit sur un cageot retour­né. Sar­to s’ac­crou­pit à côté d’elle. Entre eux, le silence avait une tex­ture fami­lière — pas le silence gêné des gens qui n’ont rien à se dire, mais le silence confor­table de ceux qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de rem­plir l’air de mots. Kenan­ga était pour Sar­to quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la hié­rar­chie de l’hô­tel — ni une mère, ni une supé­rieure, ni une amie, mais une sorte de bous­sole vivante, un repère fixe dans un monde de mou­ve­ments et de faux-semblants.

— Meneer Van der Bosch veut que le linge soit chan­gé trois fois par jour pen­dant l’i­nau­gu­ra­tion, dit Kenan­ga. Trois fois. Comme si la sueur des riches sen­tait plus mau­vais la troi­sième heure que la première.

Sar­to sou­rit. Kenan­ga avait cette façon de dire les choses — sèche, pré­cise, sans méchan­ce­té appa­rente — qui déca­pait les situa­tions comme un acide doux. Elle ne se plai­gnait jamais. Elle consta­tait. Et ses constats avaient la force des choses évi­dentes qu’on ne veut pas voir.

— Il paraît qu’un acteur de ciné­ma va venir, dit Sar­to. Un Amé­ri­cain. Petit, avec une moustache.

— Les Hol­lan­dais aiment les célé­bri­tés, dit Kenan­ga. Ça les ras­sure. Ça leur prouve qu’ils existent.

Elle se leva, reprit son panier. Avant de ren­trer dans la buan­de­rie, elle se tour­na vers Sarto.

— Tuan Sar­kies, dit-elle. Lucas Mar­tin. Quand il a ouvert cet hôtel, il m’a dit une chose. Il m’a dit : « Kenan­ga, un hôtel n’est pas un bâti­ment. Un hôtel, c’est une pro­messe. » Je lui ai deman­dé : « Une pro­messe de quoi ? » Il n’a pas su répondre.

Elle ren­tra dans la buan­de­rie. La vapeur l’a­va­la. Le bruit des bas­sines reprit — un cla­po­tis régu­lier, métho­dique, ponc­tué par le frot­te­ment du linge sur les planches de lavage, et ce son, joint à l’o­deur d’a­mi­don et de savon de Mar­seille, était le bat­te­ment de cœur sou­ter­rain de l’hô­tel, la mélo­die invi­sible sans laquelle tout le reste — le lob­by, le bar, les lustres, les orchi­dées — n’au­rait été qu’un décor vide, un théâtre sans machinerie.

Sar­to ren­tra par le cou­loir de ser­vice. Il lon­gea les cui­sines — une caverne de vapeur et de bruit où le chef, un Hol­lan­dais court sur pattes nom­mé Ver­meer, hur­lait des ordres en hol­lan­dais à une bri­gade de cui­si­niers java­nais qui répon­daient en malais, et où les odeurs de beurre fon­du, de noix de mus­cade, de lait de coco et de pâte de cre­vettes se mêlaient en un brouillard olfac­tif si dense qu’on pou­vait le tou­cher. Des cas­se­roles de cuivre pen­daient au pla­fond comme des cloches. Un com­mis décou­pait des oignons rouges avec une rapi­di­té de pres­ti­di­gi­ta­teur, les larmes cou­lant sur ses joues sans qu’il ralen­tisse d’un geste. Un autre écra­sait des épices dans un mor­tier de pierre — cur­cu­ma, galan­gal, citron­nelle, piment — et le pilon frap­pait le mor­tier avec un rythme régu­lier, sourd, qui res­sem­blait à un bat­te­ment de tam­bour très lent.

Il pas­sa devant la réserve, véri­fia les caisses de cham­pagne que De Groot & Zonen avait livrées la veille — douze caisses de Veuve Clic­quot, éti­quettes jaunes, qui atten­daient dans l’obs­cu­ri­té fraîche comme des pro­messes non tenues. Il comp­ta les bou­teilles. Cent qua­rante-quatre. Assez pour une soi­rée, si les invi­tés buvaient comme ils buvaient d’ha­bi­tude, c’est-à-dire comme s’ils avaient soif depuis leur nais­sance et que cette soif ne s’é­tein­drait qu’à leur mort.

Il remon­ta au bar. La lumière du matin avait chan­gé — elle était pas­sée du gris-rose au jaune, puis au blanc, et main­te­nant elle com­men­çait à prendre cette inten­si­té de forge qui serait son registre jus­qu’au soir. Le ther­mo­mètre accro­ché der­rière le comp­toir — un ins­tru­ment hol­lan­dais en lai­ton et en verre, gra­dué en Fah­ren­heit comme en Cel­sius, comme si la tem­pé­ra­ture avait besoin de deux langues pour être com­prise — indi­quait trente-deux degrés. Il en indi­que­rait trente-huit à midi. Il en indi­que­rait encore trente à minuit. La courbe de tem­pé­ra­ture à Sur­abaya n’é­tait pas une courbe — c’é­tait un pla­teau, une ligne presque droite, un hori­zon de cha­leur qui ne connais­sait ni pic ni creux, seule­ment des varia­tions si faibles qu’elles étaient imper­cep­tibles à qui­conque n’a­vait pas appris à les lire avec son corps.

Sar­to avait appris.

Il sen­tait les degrés comme d’autres sentent le vent — dans la nuque, dans les paumes, dans cette zone entre les omo­plates où la sueur naît en pre­mier. Un degré de plus, et les clients com­man­daient davan­tage de gin. Deux degrés de plus, et ils com­man­daient de la bière. Trois degrés de plus, et ils ne com­man­daient plus rien — ils res­taient assis, hébé­tés, le regard vitreux, vain­cus par la cha­leur comme des boxeurs vain­cus au der­nier round, et Sar­to leur appor­tait de l’eau gla­cée sans qu’ils l’aient deman­dée, parce que c’é­tait son tra­vail de savoir ce dont les gens avaient besoin avant qu’ils ne le sachent eux-mêmes.

Le pre­mier client entra à onze heures. Un plan­teur de tabac de Jem­ber, recon­nais­sable à ses mains — des mains énormes, tan­nées, aux ongles bor­dés de terre, des mains qui avaient pal­pé des mil­liers de feuilles de tabac et qui se refer­maient autour du verre de genièvre avec la même auto­ri­té qu’au­tour d’une feuille qu’on juge, qu’on pèse, qu’on accepte ou qu’on rejette. Il but trois genièvres en une heure, par­la du prix du tabac qui bais­sait, de la bourse d’Am­ster­dam qui trem­blait, des nou­velles de là-bas — daar, disaient les Hol­lan­dais pour par­ler de la Hol­lande, là-bas, comme si leur pays natal était un lieu vague, loin­tain, presque ima­gi­naire, un endroit dont on par­lait avec nos­tal­gie sans avoir la moindre inten­tion d’y retourner.

Sar­to écou­ta. Il écou­tait tou­jours. Pas par curio­si­té — par métier, et par quelque chose de plus que le métier, quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion sans en être tout à fait, parce que la com­pas­sion sup­pose qu’on se mette à la place de l’autre, et que Sar­to ne se met­tait jamais à la place de per­sonne. Il res­tait à la sienne — der­rière le comp­toir, les mains sur le teck, le chif­fon à por­tée de main — et de là, il regar­dait le monde défi­ler avec cette atten­tion patiente, inépui­sable, qui était son don et peut-être sa malédiction.

Le plan­teur finit son troi­sième genièvre, lais­sa un billet frois­sé sur le comp­toir, et par­tit en oscil­lant légè­re­ment, comme un arbre qu’un vent invi­sible fait tan­guer. Le bar se vida de nou­veau. La glace fon­dait dans la gla­cière. Le ther­mo­mètre mon­tait. Et Sar­to, seul dans le silence du milieu de jour­née, pré­pa­ra un gin pahit que per­sonne ne lui avait com­man­dé — le même gin, le même tum­bler, les mêmes trois gla­çons, les mêmes trois gouttes d’An­gos­tu­ra — et le posa sur le comp­toir, à l’en­droit exact où Alma s’as­seyait, et le regar­da fondre.

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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 16 à 20

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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 16 à 20

CHA­PITRE 16 — Le der­nier cock­tail de Sainteny

Il vint un soir de décembre, quand les nuits de Hanoï com­men­çaient à mordre.

Pas le froid des hivers euro­péens — pas la glace, pas le givre, pas cette blan­cheur qui recouvre tout. Le froid de Hanoï était autre chose — une humi­di­té péné­trante, insi­dieuse, qui s’in­si­nuait sous les vête­ments, sous la peau, jusque dans les os, et qui don­nait à la ville, en décembre, cette cou­leur grise, cette brume basse, cet air de mélan­co­lie qui fai­sait que même les mar­chandes de phở souf­flaient dans leurs mains avant de touiller leur bouillon.

Sain­te­ny arri­va à vingt et une heures. Seul. Sans escorte, sans adjoint, sans le moindre signe de sa fonc­tion — juste un homme en cos­tume frois­sé, avec une écharpe autour du cou et des cernes qui avaient la cou­leur des améthystes.

Le bar était vide.

Les offi­ciers fran­çais avaient ces­sé de venir le soir. L’at­mo­sphère à Hanoï était deve­nue trop ten­due, les rues trop incer­taines, les bar­ri­cades trop nom­breuses. Le couvre-feu n’exis­tait pas offi­ciel­le­ment, mais un couvre-feu offi­cieux s’é­tait ins­tal­lé — un couvre-feu de pru­dence, de peur, de bon sens. Les Fran­çais res­taient dans le quar­tier fran­çais. Les Viet­na­miens res­taient dans le vieux quar­tier. Et entre les deux, dans cet espace tam­pon que consti­tuait le bou­le­vard, il n’y avait plus que les patrouilles, les ombres et le silence.

Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir. Le tabou­ret de Dor­vil — mais Dor­vil n’é­tait pas des­cen­du ce soir, il avait la grippe, une grippe tro­pi­cale qui le clouait au lit depuis trois jours et qui l’empêchait de boire, ce qui, pour Dor­vil, consti­tuait une souf­france plus grande que la fièvre.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, monsieur.

— Vous n’a­vez pas fermé ?

— Le bar ne ferme pas.

Sain­te­ny esquis­sa un sou­rire — un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de course, un sou­rire qui n’a­vait plus la force de mon­ter jus­qu’aux yeux.

— Non, dit-il. Le bar ne ferme pas. C’est la der­nière chose qui ne ferme pas dans cette ville.

Giang ne deman­da pas ce que Sain­te­ny vou­lait boire. Il le savait. Pas par habi­tude — Sain­te­ny n’é­tait pas un habi­tué, il n’a­vait pas de bois­son atti­trée, pas de rituel. Giang le savait par ins­tinct, par ce sixième sens de bar­man qui lui disait, en regar­dant un homme assis devant lui, ce dont cet homme avait besoin — pas ce qu’il vou­lait, ce dont il avait besoin, ce qui n’é­tait jamais la même chose.

Il pré­pa­ra un cocktail.

Pas un cock­tail du réper­toire — pas un gin tonic, pas un rhum-kum­quat, pas un de ses mélanges connus. Un cock­tail nou­veau. Une inven­tion pour un seul homme, un seul soir, un seul moment. Il prit le fond d’ar­ma­gnac — le res­ca­pé de 1939, dont il ne res­tait qu’un doigt. Y ajou­ta du miel — du miel de lon­gan, épais, ambré, qu’une pay­sanne du del­ta lui ven­dait dans des pots de grès. Un trait de jus de kum­quat pour l’a­ci­di­té. Une feuille de menthe fraîche, frois­sée, posée en sur­face. Et une goutte — une seule — de nuoc mam.

Le nuoc mam.

C’é­tait sa signa­ture secrète. La goutte invi­sible. L’in­gré­dient que per­sonne ne devi­nait et que tout le monde cher­chait — cette pro­fon­deur, cette sali­ni­té, cette uma­mi qui don­nait au cock­tail une assise, un ancrage, un lien avec la terre et la mer. Le nuoc mam dans un cock­tail était une héré­sie. Giang le savait. Il l’a­vait décou­vert par acci­dent — une bou­teille ren­ver­sée, un verre conta­mi­né, un goût impro­bable qui s’é­tait révé­lé par­fait — et il en avait fait un secret, parce que les secrets sont les épices des barmans.

Il posa le verre devant Sainteny.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un cock­tail qui n’a pas de nom.

— Pour­quoi pas de nom ?

— Parce qu’il n’exis­te­ra qu’une seule fois. Ce soir. Pour vous.

Sain­te­ny le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit le diplo­mate tom­ber — pas phy­si­que­ment, mais inté­rieu­re­ment. Les épaules se relâ­chèrent. La mâchoire se des­ser­ra. Le masque — ce masque de négo­cia­teur, de res­pon­sable, de repré­sen­tant de la France — glis­sa, et der­rière le masque appa­rut un homme. Un homme épui­sé, désen­chan­té, qui por­tait sur ses épaules le poids d’un échec dont il n’é­tait pas res­pon­sable mais dont il se sen­tait coupable.

Sain­te­ny but. Len­te­ment. Les yeux fer­més. Comme on écoute de la musique.

— C’est très bon, dit-il. C’est la meilleure chose que j’aie bue depuis longtemps.

— Mer­ci.

— Non, Giang. C’est moi qui vous remer­cie. De gar­der ce bar ouvert. De pré­pa­rer des cock­tails qui n’ont pas de nom. De faire comme si le monde n’é­tait pas en train de s’effondrer.

Il repo­sa le verre. Le fit tour­ner entre ses doigts. Et parla.

Il par­la long­temps. Plus long­temps qu’il n’a­vait jamais par­lé à Giang — plus long­temps qu’il n’a­vait pro­ba­ble­ment par­lé à qui­conque depuis des semaines, parce que les hommes de pou­voir ne parlent pas, les hommes de pou­voir négo­cient, ordonnent, argu­mentent, mais ils ne parlent pas, pas comme ça, pas libre­ment, pas sans cal­cul. Ce soir-là, Sain­te­ny parla.

Il par­la de la paix ratée. Des accords du 6 mars qu’il avait signés avec espoir et qui étaient res­tés lettre morte. De d’Ar­gen­lieu — l’a­mi­ral, le moine, le sabo­teur — qui avait pro­cla­mé la Répu­blique auto­nome de Cochin­chine dans le dos de tout le monde, tor­pillant les négo­cia­tions avant même qu’elles aient com­men­cé. De Fon­tai­ne­bleau, la confé­rence pari­sienne où Ho Chi Minh était venu en per­sonne, où il avait par­lé, plai­dé, char­mé, sup­plié même — lui, Ho, sup­plier — et où on lui avait don­né un modus viven­di qui ne valait pas le papier sur lequel il était écrit.

— J’ai vu Ho Chi Minh à Paris, dit Sain­te­ny. Après l’é­chec de Fon­tai­ne­bleau. Il m’a regar­dé et il m’a dit : « Si nous devons nous battre, nous nous bat­trons. Vous tue­rez dix de nos hommes et nous tue­rons un des vôtres. Et c’est vous qui fini­rez par vous lasser. »

Giang essuya un verre.

— Vous pen­sez qu’il avait raison ?

Sain­te­ny ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son cock­tail. Repo­sa le verre avec cette déli­ca­tesse qu’ont les gens qui savent que les choses fra­giles méritent qu’on les pose doucement.

— Je pense qu’il avait tort sur les chiffres, dit-il. Ce ne sera pas dix contre un. Ce sera cent contre un. Mille contre un. Ce peuple se bat­tra jus­qu’au der­nier. Et nous — nous, la France, la grande France, la France des droits de l’homme et du citoyen — nous per­drons. Pas demain. Pas l’an­née pro­chaine. Mais nous per­drons. Parce qu’on ne gagne pas contre un peuple qui se bat pour sa liber­té. L’his­toire ne l’a jamais per­mis. L’his­toire ne le per­met­tra jamais.

Le silence, après ces mots, eut la den­si­té du plomb.

Giang ne dit rien. Qu’au­rait-il pu dire ? Il était bar­man. Il fai­sait des cock­tails. Il polis­sait des verres. Il n’a­vait pas lu les trai­tés, pas assis­té aux confé­rences, pas ser­ré la main des géné­raux. Mais il avait ser­vi du thé à Ho Chi Minh et du cham­pagne à Sain­te­ny et du gin à Mori­zot et du rhum à Zhao, et il avait vu, dans cha­cun de ces verres, le reflet d’un monde qui ne savait pas où il allait.

— Giang, dit Sainteny.

— Oui, monsieur ?

— Si les choses tournent mal — et elles vont tour­ner mal, je ne sais pas quand, je ne sais pas com­ment, mais elles vont tour­ner mal — pro­té­gez cet hôtel. Pro­té­gez-le comme vous pro­té­gez vos verres. C’est un lieu. Les lieux sur­vivent aux guerres. Les gens, pas tou­jours. Mais les lieux, oui.

Il se leva. Bou­ton­na son man­teau. Noua son écharpe. Et ten­dit la main à Giang — pas une poi­gnée de main de diplo­mate, pas une poi­gnée de main de client, une poi­gnée de main d’homme à homme, franche, chaude, un peu trop longue.

— Mer­ci pour le cock­tail sans nom, dit-il.

— Mer­ci d’être venu le boire.

Sain­te­ny sor­tit. La porte du bar se refer­ma der­rière lui avec un clic doux, défi­ni­tif, comme la der­nière page d’un livre qu’on vient de finir.

Giang lava le verre. Le seul verre de la soi­rée. Il le lava avec la même atten­tion qu’il met­tait à laver cent verres — le chif­fon, le mou­ve­ment cir­cu­laire, la lumière véri­fiée à tra­vers le cris­tal pour s’as­su­rer qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il le posa sur l’é­ta­gère, à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres.

Il décro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie du mur. Le tint devant lui. Nhẫn. Patience. La lame sous le cœur.

Puis il le rac­cro­cha, étei­gnit la lampe, et mon­ta se coucher.

Dehors, Hanoï dor­mait d’un som­meil mau­vais — un som­meil agi­té, un som­meil de veille, le som­meil des villes qui savent que le matin qui vient ne res­sem­ble­ra pas à celui de la veille.

CHA­PITRE 17 — La nuit de Liên

Elle revint un soir de décembre, par la porte de ser­vice, comme si elle n’é­tait jamais partie.

Giang fer­mait le bar. Vingt-trois heures. Le Metro­pole était silen­cieux — ce silence nou­veau, ce silence de for­te­resse, qui avait rem­pla­cé le brou­ha­ha des mois pré­cé­dents. Les offi­ciers fran­çais étaient consi­gnés dans leurs chambres. Le per­son­nel de nuit — réduit à un veilleur som­nolent et à un cui­si­nier de garde — avait dis­pa­ru dans les recoins de l’hô­tel. Même les rats sem­blaient plus dis­crets, comme si eux aus­si sen­taient que quelque chose approchait.

Giang ran­geait les verres quand il enten­dit le bruit. Un grat­te­ment contre la porte de ser­vice — pas un coup, pas un signal conve­nu, un grat­te­ment, comme un ani­mal qui veut ren­trer. Il ouvrit.

Liên.

Elle avait mai­gri. C’est la pre­mière chose qu’il vit — les pom­mettes plus saillantes, les cla­vi­cules visibles sous le col de son áo dài bleu, les poi­gnets plus fins. Et elle avait cou­pé ses che­veux — courts, au-des­sus des épaules, ce qui chan­geait son visage, le ren­dait plus dur, plus angu­leux, plus adulte. Elle ne res­sem­blait plus à la ser­veuse aux pla­teaux. Elle res­sem­blait à quel­qu’un d’autre — ou peut-être res­sem­blait-elle enfin à elle-même, comme si les mois pas­sés au maquis avaient brû­lé tout ce qui était super­flu et révé­lé ce qui restait.

— Je peux entrer ?

Giang s’é­car­ta. Elle entra. Tra­ver­sa la cui­sine. Entra dans le bar. S’ar­rê­ta au milieu de la pièce et regar­da autour d’elle — le comp­toir, les verres, les bou­teilles, le rou­leau de cal­li­gra­phie au mur, la pho­to­gra­phie de 1901 — avec le regard de quel­qu’un qui revient dans un lieu connu et qui véri­fie que tout est encore en place.

— Rien n’a chan­gé, dit-elle.

— Les choses ne changent pas. Les gens changent.

Elle le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux noirs, vifs, qui avaient été ceux d’une ser­veuse et qui étaient main­te­nant ceux d’une com­bat­tante — Giang vit quelque chose qu’il recon­nut sans l’a­voir jamais vu : l’ac­cep­ta­tion. Liên avait accep­té quelque chose — un des­tin, une mis­sion, une perte — et cette accep­ta­tion l’a­vait trans­for­mée, comme le feu trans­forme l’ar­gile en porcelaine.

— Je ne reste pas, dit-elle. Je suis venue pour te voir.

— Assieds-toi.

Elle s’as­sit. Pas sur un tabou­ret du comp­toir — sur une chaise, près de la fenêtre, la fenêtre de papier hui­lé par laquelle la lumière du réver­bère entrait, faible et jaune, comme une bou­gie loin­taine. Giang fer­ma la porte du bar. Tira le ver­rou. Allu­ma la petite lampe à huile.

— Tu veux un café ?

— Le café à l’œuf ?

— Oui.

— Alors oui.

Il pré­pa­ra le cà phê trứng. Pour elle. Pour la der­nière fois — il le sen­tait, il le savait, avec cette pres­cience qui n’é­tait pas du savoir mais de l’ins­tinct, la même pres­cience qui lui disait quand un cock­tail était prêt ou quand un client allait par­tir. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, long­temps, en tour­nant la baguette de bam­bou dans le bol, et la crème mon­ta, dorée, mous­seuse, trem­blante. Il pré­pa­ra le café — le robus­ta, le phin, la patience. Dépo­sa la crème sur le noir. Por­ta la tasse à Liên.

Elle la prit. La tint entre ses deux mains — les doigts enrou­lés autour de la tasse, comme pour absor­ber la cha­leur. Elle but une gor­gée. Fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, ils brillaient.

— J’a­vais oublié le goût, dit-elle. On oublie les goûts quand on vit dans la forêt. On oublie la dou­ceur. On oublie que quelque chose peut être bon sans être nécessaire.

— Le café à l’œuf est nécessaire.

— Non. Le riz est néces­saire. L’eau est néces­saire. Le café à l’œuf est beau. C’est différent.

Ils res­tèrent un moment en silence. La lampe à huile pro­je­tait leurs ombres sur les murs du bar — deux sil­houettes allon­gées, défor­mées, qui se tou­chaient presque au pla­fond. Dehors, la ville était muette. Pas un klaxon, pas un chien, pas un sol­dat. Le silence de Hanoï en décembre 1946 était un silence de res­pi­ra­tion rete­nue — le silence d’a­vant l’ex­plo­sion, le silence qui pré­cède le tonnerre.

— Je suis venue te dire quelque chose, dit Liên.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas. Tu crois savoir. Tu crois que je suis venue te dire que je pars, que je rejoins le maquis pour de bon, que c’est la guerre. Tout cela est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je suis venue.

Elle posa la tasse. Se leva. Fit deux pas vers le comp­toir. S’ar­rê­ta devant Giang, de l’autre côté de l’a­ca­jou, si près qu’il sen­tait son souffle — un souffle léger, rapide, comme celui d’un oiseau.

— Je suis venue te dire que tu as compté.

Le mot tom­ba dans le silence du bar comme une pierre dans un puits — sans bruit visible mais avec des ondes qui se pro­pa­gèrent dans toutes les direc­tions, qui tou­chèrent les murs, les verres, le pla­fond, la pho­to­gra­phie de 1901, le rou­leau de cal­li­gra­phie, et qui revinrent vers Giang avec la force d’un écho amplifié.

— Tu as comp­té, répé­ta-t-elle. Dans ma vie. Tu n’é­tais pas un col­lègue. Tu n’é­tais pas un patron. Tu n’é­tais pas un cama­rade. Tu étais autre chose. Quelque chose que je n’ai pas de mot pour nom­mer, parce que les mots que j’ai ne sont pas assez larges. Tu étais le bar. Le comp­toir. La constance. Le café chaud à n’im­porte quelle heure. La cer­ti­tude que quel­qu’un voit sans juger.

Giang ne bou­gea pas. Ses mains étaient posées à plat sur le comp­toir, de son côté, à trente cen­ti­mètres des mains de Liên. Trente cen­ti­mètres de bois poli, d’a­ca­jou ciré, de dis­tance infranchissable.

— J’au­rais vou­lu que les choses soient autre­ment, dit-elle. J’au­rais vou­lu que le pays ne soit pas en guerre. J’au­rais vou­lu qu’il y ait du temps — du temps pour les cafés, pour les pro­me­nades au bord du lac, pour les bêtises qu’on fait quand on est jeune et qu’on ne se bat pour rien. Mais il n’y a pas de temps. Il n’y en aura pas. Et je ne peux pas te deman­der d’at­tendre quelque chose qui n’ar­ri­ve­ra peut-être jamais.

— Tu ne me demandes rien.

— Non. Je ne te demande rien. Je te donne quelque chose. Ces mots. Garde-les. Fais-en ce que tu veux. Mais sache qu’ils existent.

Le silence revint. La flamme de la lampe à huile vacilla — un cou­rant d’air, une res­pi­ra­tion du bâti­ment, un fan­tôme qui passait.

Giang ouvrit le tiroir de gauche — le tiroir où il gar­dait son car­net de recettes, son sty­lo, la pho­to­gra­phie de sa mère et le bri­quet de Zhao. Il en sor­tit le bri­quet. Le posa sur le comp­toir. Le pous­sa vers Liên.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un bri­quet. Il ne fonc­tionne plus. Il m’a été don­né par un ami.

— Pour­quoi me le donner ?

— Parce qu’il a été fait pour les gens qui partent. Et parce que les gens qui partent ont besoin de quelque chose qui vient de quel­qu’un qui reste.

Liên prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Vit le dra­gon gra­vé. Pas­sa son doigt sur les carac­tères chi­nois. Et ses yeux — durs, secs, lucides depuis le début de la conver­sa­tion — se brouillèrent. Un ins­tant. Pas plus. Puis la clar­té revint, comme un ciel après une averse, et elle glis­sa le bri­quet dans la poche de son áo dài.

— Il est temps, dit-elle.

— Je sais.

Elle fit le tour du comp­toir. Se tint devant lui. Leva la main et la posa sur la joue de Giang — un geste bref, presque bru­tal dans sa ten­dresse, comme le geste d’un sol­dat qui touche un arbre avant de par­tir au combat.

Puis elle se détourna.

Prit sa tasse. But la der­nière gor­gée de café à l’œuf. La der­nière gor­gée — la crème dorée mêlée au café noir, le doux mêlé à l’a­mer, le beau mêlé au néces­saire. Elle but debout, dans la cui­sine, les yeux ouverts cette fois, en regar­dant par la fenêtre la ruelle obs­cure où sa vie allait la mener.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, je vien­drai boire un café dans ton café à toi. Le petit café. Celui de la ruelle. Avec des tabou­rets bas et des murs jaunes.

— Com­ment sais-tu qu’il y aura des murs jaunes ?

— Je le sais.

Elle posa la tasse dans l’é­vier. Ne la lava pas — ce fut Giang qui la lava, plus tard, bien plus tard, avec la len­teur d’un homme qui lave un calice. Puis elle ouvrit la porte de ser­vice, se tour­na une der­nière fois, et sou­rit. Un sou­rire qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie — ni triste, ni gai, ni cou­ra­geux, ni rési­gné. Un sou­rire de Liên. Le sou­rire de quel­qu’un qui sait exac­te­ment ce qu’elle fait et qui le fait quand même.

Elle dis­pa­rut dans la nuit.

Giang enten­dit ses pas — légers, rapides, déci­dés, les pas qu’il connais­sait par cœur, les pas qu’il enten­drait dans sa mémoire long­temps après que les pavés auraient oublié leur empreinte. Puis le silence. Puis la nuit. Puis rien.

Il refer­ma la porte. Revint au bar. S’as­sit sur le tabou­ret de Dor­vil. Regar­da le comp­toir vide, la tasse lavée, la place où le bri­quet avait été, le tiroir ouvert.

Il ne pleu­ra pas. Giang ne pleu­rait pas — pas par dure­té, pas par fier­té, mais par consti­tu­tion, par nature, par ce mys­tère bio­lo­gique qui fait que cer­tains hommes trans­forment le cha­grin en gestes plu­tôt qu’en larmes. Il prit un verre. Le polit. Le repo­sa. En prit un autre. Le polit. Le repo­sa. Et ain­si de suite, verre après verre, toute la nuit, jus­qu’à ce que chaque verre du bar fût poli deux fois, trois fois, jus­qu’à ce que le cris­tal brillât dans la pénombre comme des étoiles ali­gnées sur une éta­gère, et que le matin, enfin, posât sa lumière mauve sur les fenêtres de papier huilé.

CHA­PITRE 18 — Le 19 décembre

L’élec­tri­ci­té mou­rut à vingt heures.

Pas une cou­pure — le Metro­pole connais­sait les cou­pures, elles fai­saient par­tie du quo­ti­dien, comme la pluie ou les rats. C’é­tait autre chose. L’élec­tri­ci­té mou­rut d’un seul coup, par­tout en même temps, dans tout Hanoï, comme si quel­qu’un avait arra­ché la prise de la ville entière. Les ven­ti­la­teurs s’ar­rê­tèrent. Les lampes s’é­tei­gnirent. Le réfri­gé­ra­teur ces­sa son ron­ron­ne­ment fami­lier. Et le silence qui sui­vit — un silence de deux secondes, pas plus, avant que les cris com­mencent — eut la qua­li­té d’un gouffre, un vide sonore dans lequel le monde bascula.

Puis les coups de feu.

Pas des coups de feu iso­lés — pas les déto­na­tions sèches et espa­cées que Hanoï connais­sait depuis des semaines. Une fusillade. Mas­sive, conti­nue, assour­dis­sante. Des rafales d’armes auto­ma­tiques mêlées aux déto­na­tions plus sourdes de gre­nades, au cré­pi­te­ment des mitrailleuses, aux explo­sions loin­taines qui fai­saient trem­bler les murs du Metro­pole et tin­ter les verres sur les éta­gères du bar.

Le Viet Minh attaquait.

Giang était au bar quand cela com­men­ça. Il était seul — les clients étaient mon­tés dîner dans leurs chambres, Mori­zot était en patrouille, Dor­vil tous­sait dans la 207. Le bar était fer­mé mais Giang était encore là, comme il était tou­jours là, parce que le bar était sa mai­son et qu’un homme ne quitte pas sa mai­son quand le monde s’effondre.

Le noir total dura dix secondes. Puis ses mains trou­vèrent — par ins­tinct, par mémoire mus­cu­laire, par cette connais­sance intime de l’es­pace qui était la sienne après dix ans pas­sés der­rière le même comp­toir — la lampe à huile et les allu­mettes. La flamme jaillit. Le bar réap­pa­rut — les bou­teilles, les verres, le comp­toir d’a­ca­jou, le rou­leau de cal­li­gra­phie — dans cette lumière dorée et trem­blante qui était deve­nue, au fil des mois, la lumière natu­relle du Metropole.

Des pas dans le cou­loir. Lourds, rapides.

Madame Lê entra. Elle por­tait son áo dài noir et une lampe-tem­pête dans chaque main, ce qui lui don­nait l’ap­pa­rence d’un ange de la nuit — un ange sans ailes, sans sou­rire, avec un chi­gnon de fer et une voix de commandement.

— En bas, dit-elle. Tout le monde en bas. Cave et rez-de-chaus­sée. Les étages ne sont pas sûrs.

— Les clients ?

— Je m’en occupe. Toi, le bar. Pro­tège le bar.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Giang enten­dit sa voix mon­ter dans l’es­ca­lier — calme, ferme, sans la moindre trace de panique — don­nant des ins­truc­tions en fran­çais aux clients et en viet­na­mien au per­son­nel, avec cette auto­ri­té bicé­phale qui était sa marque et qui, en cet ins­tant, tenait lieu de gou­ver­ne­ment, d’ar­mée et de croix-rouge.

Pro­tège le bar.

Giang obéit. Pas parce que Madame Lê l’a­vait ordon­né — parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Pro­té­ger le bar signi­fiait pro­té­ger les verres. Les verres signi­fiaient l’ordre. L’ordre signi­fiait la sur­vie. C’é­tait une logique absurde, une logique de bar­man, mais c’é­tait la seule qu’il avait.

Il prit les verres. Un par un. Les reti­ra de l’é­ta­gère — les flûtes de Bac­ca­rat, les verres à cock­tail, les tasses de céla­don, les petits verres à liqueur en cris­tal taillé dont il ne res­tait plus que quatre sur les douze d’o­ri­gine. Il les enve­lop­pa dans des chif­fons — des chif­fons de coton blanc, les mêmes qu’il uti­li­sait pour les polir — et les dis­po­sa dans une caisse en bois qu’il avait gar­dée à cet effet, une caisse de cham­pagne vide dont les com­par­ti­ments étaient exac­te­ment de la taille des verres, comme si elle avait été conçue pour cet usage.

Dehors, les com­bats s’intensifiaient.

Les fenêtres du bar trem­blaient à chaque explo­sion. La lumière de la lampe à huile oscil­lait. Des bruits de course dans la rue — des cris en viet­na­mien, des ordres en fran­çais, le cla­que­ment métal­lique des char­geurs qu’on enfonce dans les armes. Un bruit de verre bri­sé, quelque part dans l’hô­tel — pas un de ses verres, pas un verre du bar, un verre de fenêtre, une vitre qui explo­sait sous l’im­pact d’une balle ou d’un éclat.

Giang prit les bou­teilles. L’ar­ma­gnac — le fond, les der­nières gouttes. Le cognac. Le gin. Le rhum de canne, sa propre fabri­ca­tion. La petite bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par Giu Sinh Hoi. Il les des­cen­dit dans le double fond, der­rière l’é­ta­gère du fond, l’un après l’autre, avec le soin d’un archéo­logue ran­geant des fossiles.

Puis il décro­cha le rou­leau de calligraphie.

Nhẫn. Il le rou­la, le glis­sa dans un tube de bam­bou, et le mit dans la caisse avec les verres. La pho­to­gra­phie de 1901 — l’i­nau­gu­ra­tion, les mes­sieurs en lin, les dames en robes longues — il la décro­cha aus­si, la posa dans la caisse. Et le car­net. Son car­net de recettes, avec l’é­cri­ture ser­rée, les pro­por­tions, les noms inven­tés des cock­tails, et la page du sixième essai où il avait écrit cà phê trứng. Le car­net alla dans la caisse.

La caisse fut fer­mée, clouée, des­cen­due dans la cave.

Quand il remon­ta, le bar était nu. Un comp­toir vide, des éta­gères vides, des murs vides. Le Metro­pole désha­billé. Le Metro­pole réduit à ses os — le bois, la pierre, le plâtre. Et dans cette nudi­té, Giang vit quelque chose qu’il n’a­vait jamais vu — la beau­té du bâti­ment lui-même, dépouillé de tout ce qui le déco­rait, de tout ce qui le meu­blait, de tout ce qui le ren­dait utile. Les pro­por­tions de la pièce. La courbe de l’ar­cade. La hau­teur des fenêtres. L’hô­tel, sans ses verres et ses bou­teilles, était encore un lieu magni­fique. Un lieu qui avait été pen­sé, des­si­né, construit par des hommes qui croyaient à la beau­té et qui l’a­vaient ins­crite dans la pierre.

Pro­tège le bar, avait dit Madame Lê. Giang avait pro­té­gé le bar. Le bar était dans la caisse, dans la cave, à l’a­bri. Et le Metro­pole, au-des­sus, pre­nait les coups.

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de sa vie.

Il des­cen­dit dans le hall, où Madame Lê avait orga­ni­sé un cam­pe­ment de for­tune. Les clients — une quin­zaine de per­sonnes, offi­ciers fran­çais pour la plu­part, plus le jour­na­liste aus­tra­lien qui sem­blait trou­ver la situa­tion fas­ci­nante et qui pre­nait des notes dans son car­net avec la séré­ni­té d’un homme qui a cou­vert des guerres sur trois conti­nents — étaient assis ou allon­gés le long des murs, éclai­rés par des bou­gies et des lampes-tem­pête. Le cui­si­nier Bảo avait ins­tal­lé un réchaud de for­tune et fai­sait bouillir de l’eau pour le thé. Le veilleur de nuit, un vieux mon­sieur du nom de Phúc, qui avait dor­mi pen­dant les trois pre­mières minutes de l’at­taque et qui s’é­tait réveillé convain­cu que c’é­tait un orage, mon­tait la garde à la porte d’en­trée avec un balai pour toute arme.

Dor­vil des­cen­dit à minuit, en pyja­ma et en robe de chambre, avec un livre sous le bras.

— Si je dois mou­rir, dit-il en s’as­seyant à côté de Giang, autant mou­rir avec Chateaubriand.

Il ouvrit les Mémoires d’outre-tombe et se mit à lire à la lumière d’une bou­gie, avec ce calme sou­ve­rain des gens qui ont déci­dé que la panique est vulgaire.

L’at­taque dura toute la nuit.

Par moments, les com­bats se rap­pro­chaient — le cré­pi­te­ment des armes, si proche qu’on enten­dait les balles sif­fler, les cris des com­bat­tants, un bruit sourd d’ex­plo­sion qui fit trem­bler le lustre du hall. Par moments, un calme trom­peur s’ins­tal­lait — cinq minutes, dix minutes de silence pen­dant les­quelles on n’en­ten­dait que le souffle des gens, le gré­sille­ment des bou­gies et, quelque part dans l’hô­tel, un robi­net qui gout­tait avec l’obs­ti­na­tion d’un métronome.

À trois heures du matin, un sol­dat fran­çais entra.

Hagard, cou­vert de pous­sière de plâtre, un pan­se­ment de for­tune autour du bras gauche. Il cher­chait de l’al­cool — pas pour boire, pour dés­in­fec­ter. Giang remon­ta au bar, prit dans le double fond une bou­teille de rhum — le rhum pou­vait attendre, les plaies ne pou­vaient pas — et la don­na au sol­dat, qui repar­tit dans la nuit sans dire mer­ci, ce qui était par­fai­te­ment compréhensible.

— Sain­te­ny est bles­sé, dit le sol­dat en partant.

Giang reçut la nou­velle comme un coup. Pas un coup violent — un coup sourd, pro­fond, qui n’at­tei­gnait pas la sur­face mais qui réson­nait à l’in­té­rieur, comme une cloche fêlée.

— Où ?

— Rue de la Cita­delle. Éclats de gre­nade. Il est vivant.

Vivant. Le mot tom­ba dans le hall du Metro­pole et fut absor­bé par le silence. Vivant. Le négo­cia­teur, le diplo­mate, l’homme du cock­tail sans nom — vivant. Bles­sé, mais vivant. Les accords du 6 mars, le cham­pagne enter­ré, les mains qui ne trem­blaient plus — tout cela réuni dans un corps qui gisait quelque part dans une rue de Hanoï, cri­blé d’é­clats, vivant.

L’aube arri­va.

Elle arri­va comme toutes les aubes arrivent — sans deman­der la per­mis­sion, sans se sou­cier de ce qui s’é­tait pas­sé pen­dant la nuit. La lumière mauve entra par les fenêtres du hall — cer­taines intactes, d’autres bri­sées — et révé­la un spec­tacle qui n’a­vait rien de l’hor­reur atten­due. Le Metro­pole était debout. Endom­ma­gé — des vitres bri­sées, des impacts de balles dans la façade, un mor­ceau de cor­niche tom­bé dans la cour inté­rieure — mais debout. Solide. Intact dans ses fondations.

Giang sor­tit sur le perron.

La rue était mécon­nais­sable. Des bar­ri­cades effon­drées, des débris, des douilles de car­touches qui brillaient sur le trot­toir comme des bijoux sinistres. Une fumée grise mon­tait des bâti­ments voi­sins. Des sol­dats fran­çais, hagards, patrouillaient en silence. Et au-des­sus de tout cela, le ciel de Hanoï — le même ciel qu’­hier, le même ciel que tou­jours, d’un bleu pâle qui virait au rose à l’est, indif­fé­rent, immuable, magnifique.

Giang ren­tra. Des­cen­dit à la cave. Ouvrit la caisse. Sor­tit les verres. Les débal­la un par un, avec le même soin qu’il avait mis à les embal­ler. Les remon­ta. Les repo­sa sur l’é­ta­gère. Rac­cro­cha le rou­leau de cal­li­gra­phie. Rac­cro­cha la pho­to­gra­phie de 1901. Ouvrit son car­net à la page du cà phê trứng.

Puis il allu­ma le réchaud, mit de l’eau à chauf­fer, et pré­pa­ra du café.

CHA­PITRE 19 — Ce qui reste

Le Metro­pole rou­vrit trois jours après l’at­taque, et Giang rou­vrit le bar avec lui.

Pas parce qu’il y avait des clients — il n’y en avait presque pas. Pas parce que quel­qu’un le lui avait deman­dé — per­sonne ne le lui avait deman­dé. Il rou­vrit le bar parce que le bar devait être ouvert, comme les pou­mons doivent res­pi­rer, comme le cœur doit battre, comme les mar­chandes de phở devaient ins­tal­ler leurs mar­mites au coin des rues, ce qu’elles firent dès le pre­mier matin après les com­bats, accrou­pies sur leurs tabou­rets, le dos tour­né aux douilles de car­touches, le visage pen­ché sur le bouillon dont la vapeur s’é­le­vait dans l’air froid de décembre avec l’obs­ti­na­tion d’une prière.

Hanoï était bles­sée mais vivante.

Les com­bats avaient duré trois jours dans le centre-ville — trois jours de tirs, d’ex­plo­sions, de bar­ri­cades, de mai­sons en flammes. Le Viet Minh avait atta­qué les posi­tions fran­çaises avec une féro­ci­té que per­sonne n’at­ten­dait — des mili­ciens armés de machettes et de fusils de récu­pé­ra­tion contre des troupes régu­lières équi­pées de blin­dés et de mitrailleuses. Le rap­port de forces était écra­sant, mais la vio­lence avait été réelle, les morts avaient été réels, et la ville por­tait les stig­mates de ces soixante-douze heures comme un visage porte les marques d’une bagarre.

Ho Chi Minh avait fui dans les mon­tagnes. Son gou­ver­ne­ment s’é­tait éva­po­ré dans la nuit du 19 décembre, quit­tant Hanoï pour les forêts du Viet Bac, dans le nord, d’où il diri­ge­rait la résis­tance pen­dant huit ans. L’homme aux san­dales de caou­tchouc qui avait bu du thé au comp­toir de Giang, qui avait dit « le pays a soif » en tapo­tant l’a­ca­jou du bout des doigts, était main­te­nant un gué­rille­ro, un chef de guerre, un fugi­tif. Et Hanoï, la ville aux mille ans, était rede­ve­nue fran­çaise. Offi­ciel­le­ment. Mili­tai­re­ment. Par la force.

Giang polis­sait les verres.

Il les avait remon­tés de la cave intacts — pas une fêlure, pas un éclat. La caisse avait fait son tra­vail. Les flûtes de Bac­ca­rat brillaient sur l’é­ta­gère comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le rou­leau de cal­li­gra­phie était à sa place — nhẫn, la patience, la lame sous le cœur. La pho­to­gra­phie de 1901 veillait sur le comp­toir. Et le car­net de recettes était ouvert à la page du cà phê trứng, comme un mis­sel ouvert à la bonne prière.

Mais le bar n’é­tait plus le même.

Pas à cause des dégâts — les dégâts étaient mineurs, une fenêtre bri­sée, un mor­ceau de plâtre tom­bé du pla­fond, quelques éclats de verre sur le sol que Giang avait balayés avant de rou­vrir. Le bar n’é­tait plus le même parce que les gens n’é­taient plus les mêmes. Les offi­ciers qui reve­naient boire le soir avaient un autre visage — un visage de guerre, dur­ci, méfiant, avec des yeux qui balayaient la pièce avant de s’as­seoir et des mains qui ne se posaient pas loin de l’arme. Le gra­mo­phone ne jouait plus le same­di. Per­sonne ne dan­sait. La pis­cine était fer­mée — une balle per­due avait cre­vé la cana­li­sa­tion et per­sonne n’a­vait les moyens de la réparer.

Et il y avait les absences.

Liên n’é­tait plus là. Le ser­gent Zhao n’é­tait plus là. Giu Sinh Hoi avait dis­pa­ru — par­ti dans la nuit du 19, disait-on, avec une valise et un chauf­feur, vers Hai­phong ou vers Sai­gon ou vers la Chine, per­sonne ne savait. Sain­te­ny était à l’hô­pi­tal mili­taire, bles­sé, éva­cué vers Sai­gon puis vers la France. Leclerc était par­ti. Les cadres du Viet Minh qui avaient signé les accords dans le salon de lec­ture étaient dans les montagnes.

Le Metro­pole s’é­tait vidé de ses personnages.

Il res­tait Giang, Madame Lê, Dor­vil, Oncle Quốc, et le cui­si­nier Bảo. Le noyau. L’ir­ré­duc­tible. Ceux qui n’a­vaient nulle part où aller — ou plu­tôt ceux pour qui le Metro­pole était le seul endroit où aller, le seul endroit qui fai­sait sens, le seul endroit où le mot « res­ter » n’é­tait pas une défaite mais un acte.

Dor­vil des­cen­dit le pre­mier soir.

Il avait rasé sa barbe de trois jours. Il por­tait une che­mise propre — la pre­mière depuis sa grippe. Il s’as­sit sur son tabou­ret, le deuxième en par­tant de la gauche, et dit :

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, Étienne.

Il avait dit Étienne. Pas mon­sieur Dor­vil. Pour la pre­mière fois en dix ans. Dor­vil le remar­qua. Ne dit rien. Sou­rit — un sou­rire minus­cule, un sou­rire de sur­vi­vant, un sou­rire qui disait : nous sommes encore là, c’est déjà quelque chose.

Giang lui pré­pa­ra un cock­tail. Le même cock­tail que d’ha­bi­tude — rhum, kum­quat, gin­gembre, le trait de la bou­teille sans éti­quette. Les gestes étaient les mêmes. Le goût serait le même. Mais tout était dif­fé­rent, parce que le monde dans lequel ce cock­tail était bu n’é­tait plus le même monde, et qu’un verre de rhum après une guerre n’a pas le même goût qu’un verre de rhum avant.

— On est tou­jours là, dit Dorvil.

— On est tou­jours là.

— C’est quelque chose.

— C’est tout.

Ils burent en silence. Le silence avait chan­gé lui aus­si — ce n’é­tait plus le silence des soi­rées tran­quilles, le silence confor­table de deux hommes qui n’ont pas besoin de par­ler. C’é­tait un silence plus dense, plus grave, un silence qui conte­nait les bruits de la nuit du 19 — les tirs, les explo­sions, les cris — et qui ne les lâchait pas, qui les gar­dait en sus­pen­sion, comme la fumée d’en­cens reste dans l’air long­temps après que le bâton s’est consumé.

Oncle Quốc revint le len­de­main matin.

Il entra à huit heures, comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Le même áo dài brun. Le même éven­tail de papier de riz. La même démarche glis­sante. Il s’as­sit à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche — et dit :

— Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

Giang appor­ta la théière. Le vieil homme but. Regar­da par la fenêtre — la fenêtre répa­rée, le papier hui­lé rem­pla­cé, la lumière ambrée res­tau­rée. Dehors, le bou­le­vard por­tait ses cica­trices — un trou dans le trot­toir, un arbre cou­pé en deux par un obus, un mur cri­blé d’im­pacts. Mais les mar­chandes de fleurs étaient de retour. Les chry­san­thèmes jaunes brillaient dans les paniers. La vie, cette chose indes­truc­tible, reprenait.

— Les tor­tues du lac, dit Oncle Quốc, n’ont pas bougé.

— Elles sont sous l’eau.

— Exac­te­ment. Elles sont sous l’eau. Elles attendent. Elles atten­dront encore. C’est leur métier. Attendre.

Il tapo­ta son éven­tail. Une fois. Deux fois. Regar­da Giang.

— Et c’est le tien aus­si, main­te­nant. Attendre. Pas attendre que les choses reviennent comme avant — elles ne revien­dront pas. Attendre que les choses deviennent ce qu’elles doivent deve­nir. C’est dif­fé­rent. C’est plus long. Mais c’est la seule attente qui vaille la peine.

Giang ser­vit un deuxième thé au vieil homme. Puis il pré­pa­ra un cà phê trứng — pour lui-même, cette fois. Il bat­tit le jaune d’œuf avec le sucre, dépo­sa la crème dorée sur le café noir, et but debout, der­rière son comp­toir, en regar­dant la lumière du matin entrer dans le bar.

La crème était par­faite. Le café était fort. Et le goût — ce goût de Hanoï que Liên avait nom­mé, ce goût amer et doux, fort et tendre, ce goût qui venait de la boue et mon­tait vers le ciel — le goût était intact.

Madame Lê pas­sa. S’ar­rê­ta. Regar­da le bar.

— Il manque quatre verres à liqueur, dit-elle. Ils ont dû tom­ber pen­dant les combats.

Elle ouvrit son car­net. Nota : « 22 déc. — 4 verres à liqueur, cris­tal taillé — per­dus pen­dant l’at­taque du 19 déc. » Refer­ma le car­net. Regar­da Giang.

— On en rachè­te­ra, dit-elle.

Et elle repar­tit faire son ins­pec­tion, ses pas réson­nant dans le cou­loir vide avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome qui refuse de s’arrêter.

CHA­PITRE 20 — Le Café Giảng

Il par­tit un matin de printemps.

Pas en secret, pas en fuyant, pas comme Liên avait dis­pa­ru dans la nuit — mais au grand jour, par la porte prin­ci­pale, avec une valise dans une main et son car­net de recettes dans l’autre. Il por­tait une che­mise blanche. Il avait ciré ses chaus­sures. Et il avait poli, la veille au soir, cha­cun des verres du bar une der­nière fois, avec ce soin exces­sif, cette len­teur maniaque, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du chif­fon dans le verre qui avait été, pen­dant onze ans, la prière silen­cieuse de sa vie.

Madame Lê l’at­ten­dait dans le hall.

Elle ne pleu­ra pas — Madame Lê ne pleu­rait pas, c’é­tait un prin­cipe aus­si abso­lu que le chi­gnon et l’áo dài noir. Mais son visage avait quelque chose de dif­fé­rent ce matin-là, une qua­li­té de por­ce­laine, de fra­gi­li­té maî­tri­sée, qui tra­his­sait l’ef­fort qu’il lui en coû­tait de res­ter droite.

— Tu as tout lais­sé en ordre ? demanda-t-elle.

— Tout est en ordre.

— Le double fond ?

— Fer­mé.

— Les verres ?

— Polis.

— Le comptoir ?

— Ciré.

Elle hocha la tête. Ouvrit son car­net. Et écri­vit, de son écri­ture nette, sans rature : « Mars 1947 — Nguyễn Văn Giang, bar­man — départ volon­taire après 11 ans de service. »

Puis elle refer­ma le car­net, le ser­ra contre sa poi­trine, et dit, d’une voix qui ne trem­blait pas mais qui avait, dans ses har­mo­niques, une vibra­tion infime que seul Giang pou­vait entendre :

— Le pro­chain ne sera pas aus­si bon.

— Le pro­chain sera différent.

— Ce n’est pas la même chose.

— Non. Ce n’est pas la même chose.

Ils se regar­dèrent. Onze ans de matins par­ta­gés, d’in­ven­taires, de ser­viettes volées, de chan­de­lier retrou­vé, de régimes tra­ver­sés, de fan­tômes côtoyés — tout cela pas­sa entre eux en un ins­tant, sans un mot, dans le silence du hall, sous le lustre de cris­tal qui pen­dait tou­jours du pla­fond et dont trois ampoules sur douze fonc­tion­naient encore.

Madame Lê ten­dit la main. Giang la ser­ra. C’é­tait une main sèche, ferme, une main qui avait fait dix mille lits et comp­té cent mille ser­viettes et qui ne lâchait jamais ce qu’elle tenait — sauf main­te­nant, sauf ce matin, où elle lâchait le bar­man du Metropole.

— Va, dit-elle. Et fais du bon café.

Dor­vil des­cen­dit en pyjama.

— Tu n’al­lais quand même pas par­tir sans me dire au revoir.

— Je t’ai dit au revoir hier soir.

— Hier soir ne compte pas. J’é­tais ivre.

— Tu es tou­jours ivre.

— Rai­son de plus.

Dor­vil le prit par les épaules. Le regar­da. Avec ce regard qu’il avait — ce regard de Fran­çais d’In­do­chine, ce regard de nau­fra­gé élé­gant, ce regard qui voyait tout et qui ne pou­vait rien — et dit :

— Tu vas me man­quer, Giang. Non — ton café va me man­quer. Non — toi, tu vas me man­quer. Les deux.

— Il y aura un autre barman.

— Il n’y aura pas un autre toi.

Il y avait quelque chose de théâ­tral dans cette phrase — Dor­vil ne pou­vait pas s’en empê­cher, il vivait dans la lit­té­ra­ture comme d’autres vivent dans une mai­son, et ses phrases avaient tou­jours un pied dans le roman. Mais le théâtre, cette fois, était sin­cère. Ses yeux le disaient. Ses mains, posées sur les épaules de Giang, le disaient. Et Giang, qui ne savait pas répondre aux mots, répon­dit comme il savait — il mit la main dans la poche de sa veste et en sor­tit un petit papier plié.

— Qu’est-ce que c’est ?

— La recette du cock­tail sans nom. Celui que j’ai fait pour Sain­te­ny. Rhum, miel de lon­gan, kum­quat, menthe. Et une goutte de nuoc mam.

Dor­vil déplia le papier. Lut. Rele­va les yeux.

— Nuoc mam ? Tu met­tais du nuoc mam dans les cocktails ?

— Une goutte. Une seule.

— Mon Dieu. Depuis com­bien de temps ?

— Depuis toujours.

Dor­vil écla­ta de rire. Un vrai rire — le rire des bons jours, le rire que Giang cher­chait comme un mineur cherche une veine d’or, le rire arra­ché aux pro­fon­deurs d’un homme qui avait déci­dé d’être triste.

— Nuoc mam, répé­ta-t-il en riant. J’ai bu du nuoc mam pen­dant dix ans sans le savoir. C’est la chose la plus indo­chi­noise que j’aie jamais entendue.

Ils se ser­rèrent la main. Puis Dor­vil, dans un élan qui ne lui res­sem­blait pas — ou qui lui res­sem­blait trop, jus­te­ment — ser­ra Giang contre lui. Briè­ve­ment. Mal­adroi­te­ment. Deux hommes qui ne savent pas se prendre dans les bras l’un de l’autre et qui le font quand même, parce que les mots ne suf­fisent pas et que le corps, par­fois, est le seul tra­duc­teur fiable.

Puis Dor­vil remon­ta dans sa chambre. Giang enten­dit ses pas dans l’es­ca­lier — lents, lourds, le pas d’un homme qui regagne sa soli­tude. La porte de la 207 se refer­ma. Et le Metro­pole absor­ba le bruit, comme il absor­bait tout.

Oncle Quốc n’é­tait pas là.

Giang ne s’en éton­na pas. Le vieil homme n’a­vait jamais dit au revoir — ce n’é­tait pas dans sa nature. Oncle Quốc appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait selon des lois qui n’ap­par­te­naient qu’à lui, et son absence ce matin avait la même signi­fi­ca­tion que sa pré­sence d’ha­bi­tude — elle disait : je suis là, même quand je ne suis pas là, et l’é­ven­tail que tu ne vois pas tapote quand même.

Giang sor­tit du Metro­pole par la porte principale.

Le soleil était levé. Le bou­le­vard brillait. Les tama­ri­niers étaient en fleurs — des grappes jaunes, pen­dantes, qui par­fu­maient l’air avec une dou­ceur presque indé­cente au milieu des ruines. La ville se recons­trui­sait — len­te­ment, obs­ti­né­ment, comme elle se recons­trui­sait après chaque catas­trophe, avec du bam­bou et de la tôle et de la bonne volon­té et cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait des Hanoïens le peuple le plus infa­ti­gable que Giang eût jamais connu.

Il ne se retour­na pas.

Il ne se retour­na pas parce qu’il savait que s’il se retour­nait, il ver­rait la façade blanche, les colonnes, les volets noirs, et qu’il ne pour­rait plus par­tir. Le Metro­pole était un aimant. Le Metro­pole était un piège. Le Metro­pole était un foyer, et on ne quitte pas un foyer sans effort — sans cet effort de la volon­té qui consiste à mettre un pied devant l’autre et à ne pas regar­der en arrière.

Il mar­cha vers le vieux quartier.

Il tra­ver­sa les trente-six rues — la rue de la Soie, la rue de l’Argent, la rue du Papier votif, la rue des Nattes, la rue des Voiles. Il pas­sa devant le mar­ché Đồng Xuân, devant la cathé­drale Saint-Joseph, devant le petit temple chi­nois de la rue Hàng Buồm — la porte rouge, les spi­rales d’en­cens, les oranges. Il sui­vit la rue Hàng Bông, tour­na dans la rue Hàng Gai, et s’en­fon­ça dans une ruelle si étroite que sa valise tou­chait les murs des deux côtés.

Au fond de la ruelle, une porte.

Une petite porte de bois, peinte en bleu, qui don­nait sur un esca­lier de trois marches, qui don­nait sur une cour de deux mètres car­rés, qui don­nait sur une pièce.

La pièce était petite. Dix mètres car­rés, peut-être douze. Des murs de brique appa­rente. Un sol de car­re­lage ancien, dont les motifs géo­mé­triques — des losanges bleus et blancs — étaient à moi­tié effa­cés par les années. Un pla­fond bas, taché d’hu­mi­di­té, d’où pen­dait une ampoule nue. Pas de fenêtre sur la rue — seule­ment une ouver­ture sur la cour inté­rieure, qui lais­sait entrer un rec­tangle de lumière dans lequel des pous­sières dansaient.

Giang posa sa valise. Regar­da la pièce.

Puis il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire de satis­fac­tion — la pièce n’a­vait rien de satis­fai­sant, elle était petite, sombre, humide, et le loyer que le pro­prié­taire avait deman­dé était inver­se­ment pro­por­tion­nel à la sur­face, comme tout à Hanoï. C’é­tait un sou­rire de com­men­ce­ment. Le sou­rire de l’homme qui regarde un ter­rain vague et qui voit un palais. Le sou­rire d’An­dré Ducamp en 1901, peut-être, quand il avait regar­dé le coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qu’il avait vu le Metropole.

Il sor­tit de la valise son car­net de recettes. Le posa sur le comp­toir — car il y avait un comp­toir, un petit comp­toir de bois brut qu’il avait fait fabri­quer par un menui­sier du vieux quar­tier, un comp­toir sans aca­jou, sans cuivre, sans pré­ten­tion, mais un comp­toir, une sur­face hori­zon­tale der­rière laquelle un homme pou­vait se tenir debout et servir.

Il sor­tit les tasses — pas les tasses de céla­don, celles-là étaient res­tées au Metro­pole, elles appar­te­naient au Metro­pole. Des tasses ordi­naires, en por­ce­laine blanche, ache­tées au mar­ché, sans dis­tinc­tion, sans his­toire. Des tasses vierges. Des tasses qui atten­daient de deve­nir quelque chose.

Il sor­tit le phin — son phin en alu­mi­nium, celui qu’il uti­li­sait depuis dix ans, cabos­sé, noir­ci, mais fidèle. Il sor­tit le café — le robus­ta du Thái Nguyên, les grains tor­ré­fiés par ses soins. Il sor­tit les œufs — six œufs, dans leur panier tapis­sé de feuilles de bana­nier. Et il sor­tit le sucre de canne.

Il n’a­vait besoin de rien d’autre.

Il pré­pa­ra le pre­mier café. Le pre­mier cà phê trứng du Café Giảng. Le pre­mier café d’une his­toire qui dure­rait qua­rante ans — qua­rante ans de jaunes d’œufs bat­tus, de crème dorée dépo­sée sur le noir, de clients accrou­pis sur des tabou­rets bas, de murs jaunes — oui, les murs seraient jaunes, Liên avait eu rai­son, il les pein­drait en jaune, ce jaune de Hanoï, ce jaune des mai­sons colo­niales qui n’est pas tout à fait jaune mais pas tout à fait ocre, un jaune qui a la cha­leur du soleil et la patience du sable.

Il dépo­sa la crème sur le café. Le geste était le même qu’au Metro­pole — la déli­ca­tesse du chi­rur­gien, la pré­ci­sion de l’hor­lo­ger, la ten­dresse de l’a­mant. Mais la tasse était dif­fé­rente. Le comp­toir était dif­fé­rent. La lumière était dif­fé­rente. Et l’homme, der­rière le comp­toir, était dif­fé­rent — non pas chan­gé, mais accom­pli, comme un carac­tère de cal­li­gra­phie est accom­pli quand le pin­ceau a fini sa course et que l’encre, posée sur le papier, dit enfin ce qu’elle avait à dire.

Il prit la tasse. La por­ta à ses lèvres. But.

Le goût était le même. Exac­te­ment le même. Amer et doux. Fort et tendre. Noir et or. Le goût de Hanoï.

Dehors, dans la ruelle, un bruit de pas. Un client ? Pas encore — la porte n’é­tait même pas ouverte, il n’y avait pas d’en­seigne, pas de chaise, pas de tabou­ret. Juste un homme der­rière un comp­toir, avec un café à la main et un car­net de recettes ouvert à la bonne page.

Giang posa la tasse. S’es­suya les mains sur son tablier — un tablier neuf, blanc, sans tache, le tablier du pre­mier jour. Puis il ouvrit la porte bleue, sor­tit dans la ruelle, et accro­cha au mur, à côté de la porte, un petit pan­neau de bois qu’il avait peint lui-même, en lettres noires sur fond blanc, avec cette écri­ture ser­rée et pen­chée qui était la sienne :

CÀ PHÊ GIẢNG

Et il attendit.

Il atten­dit debout, der­rière son comp­toir, dans son café minus­cule aux murs pas encore jaunes, avec ses tasses de por­ce­laine blanche et son phin cabos­sé et ses œufs dans leur panier de feuilles de bana­nier. Il atten­dit comme les tor­tues du lac atten­daient — avec patience, avec constance, avec la cer­ti­tude tran­quille que ce qui doit venir viendra.

Quelque part au-des­sus de la ruelle, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les pavés. Et le par­fum — ce par­fum de Hanoï, ce par­fum de fleurs et de café et de soupe et d’en­cens et de pluie et de vie — entrait par la porte ouverte et se posait sur le comp­toir de bois brut comme une bénédiction.

Hanoï conti­nuait.

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