Sorting by

×

Brigh­ton Beach,
nuit d’hi­ver

Brigh­ton Beach, nuit d’hiver

Deuxième par­tie

VI

Odes­sa, mai-juin 1919

Les bol­che­viks entrèrent dans Odes­sa le 6 avril 1919, trois jours après le départ des Fran­çais, et ils entrèrent comme on entre dans une mai­son dont le pro­prié­taire est par­ti en lais­sant la porte ouverte — avec un mélange de méfiance et de convoi­tise, en véri­fiant chaque pièce avant de s’ins­tal­ler, en tou­chant les meubles pour s’as­su­rer qu’ils étaient réels.

Motl les vit arri­ver depuis le bal­con du pre­mier étage du Bris­tol, où il n’a­vait rien à faire mais où il s’é­tait fau­fi­lé par l’es­ca­lier de ser­vice, parce qu’il vou­lait voir, et parce que le Bris­tol offrait sur la Pou­ch­kins­kaïa une vue que la Mol­da­van­ka ne pou­vait pas offrir. Ils remon­taient la rue en colonnes — des sol­dats en capotes grises, fati­gués, pous­sié­reux, beau­coup plus jeunes qu’on ne s’y atten­dait, avec cette expres­sion que Motl avait appris à recon­naître chez tous les sol­dats de toutes les armées : l’ex­pres­sion de gens qui avancent parce qu’on leur a dit d’a­van­cer et qui ne savent pas exac­te­ment ce qu’ils trou­ve­ront au bout de la route. Cer­tains por­taient des fusils. D’autres por­taient des dra­peaux rouges. Un camion pas­sa, char­gé de sol­dats qui chan­taient — une chan­son révo­lu­tion­naire dont Motl ne connais­sait pas les paroles mais dont la mélo­die avait cette qua­li­té mar­tiale et triste qui est la marque de toutes les chan­sons de guerre, quel que soit le camp.

Le por­tier du Bris­tol — l’a­mi­ral aux bou­tons de cuivre — regar­dait depuis le seuil de l’hô­tel. Il ne bou­geait pas. Il avait sur le visage l’ex­pres­sion d’un homme qui a vu pas­ser assez d’ar­mées pour savoir que la meilleure chose à faire quand une armée passe est de ne pas bouger.

Pen­dant les pre­mières semaines, il ne se pas­sa rien. Ou plu­tôt, il se pas­sa énor­mé­ment de choses, mais pas au Bris­tol. Dans les fau­bourgs, des com­mis­saires s’ins­tal­laient, des comi­tés se for­maient, des réqui­si­tions com­men­çaient. Des gens dis­pa­rais­saient — pas beau­coup, pas encore, mais assez pour que la peur s’ins­talle, cette peur sourde, dif­fuse, qui ne res­sem­blait pas à la peur des com­bats mais à la peur de l’ar­bi­traire, la peur de ne pas savoir quelles règles s’ap­pli­quaient, la peur du coup frap­pé à la porte à cinq heures du matin. Dans la Mol­da­van­ka, Dvo­ra, la mère de Motl, avait caché le samo­var en argent de la famille — le seul objet de valeur des Zeit­lin — sous une latte du plan­cher, et elle inter­di­sait à qui­conque de pro­non­cer le mot « argent » à voix haute, comme si les murs avaient des oreilles, ce qui, dans la Mol­da­van­ka, était moins une méta­phore qu’une des­crip­tion architecturale.

Le Bris­tol, lui, attendait.

L’hô­tel avait cette capa­ci­té des grands hôtels à absor­ber les chan­ge­ments de régime comme un orga­nisme absorbe un choc — en se contrac­tant légè­re­ment, en ajus­tant sa pos­ture, en modi­fiant ses appa­rences sans modi­fier sa nature. Kagan avait reti­ré le por­trait du tsar qui trô­nait dans le hall depuis des décen­nies — il l’a­vait reti­ré dis­crè­te­ment, de nuit, sans le détruire, en le ran­geant dans un pla­card dont il avait la seule clé, parce que Kagan était un homme pru­dent qui savait que les régimes pas­saient et que les por­traits pou­vaient res­ser­vir. À la place du tsar, il n’a­vait rien mis. Le mur nu, avec le rec­tangle plus clair lais­sé par le cadre, disait assez clai­re­ment la situa­tion : quelque chose avait été enle­vé, mais rien ne l’a­vait encore remplacé.

Les clients avaient chan­gé. Les offi­ciers blancs avaient dis­pa­ru — la plu­part avaient fui vers la Cri­mée, vers Constan­ti­nople, vers nulle part. Les diplo­mates fran­çais étaient par­tis avec leurs navires. Les femmes en robes démo­dées ne venaient plus dîner. La clien­tèle du Bris­tol, en mai 1919, était com­po­sée d’un mélange nou­veau : des com­mis­saires bol­che­viks qui décou­vraient le confort bour­geois avec un mélange de fas­ci­na­tion et de culpa­bi­li­té idéo­lo­gique, des fonc­tion­naires du nou­veau régime qui avaient besoin d’un endroit où dor­mir, des mar­chands qui fai­saient le dos rond en atten­dant de com­prendre dans quel sens souf­flait le vent, et tou­jours les Grecs — les Grecs du port, immuables, éter­nels, assis à leur table du fond avec la tran­quilli­té de gens qui savent que le com­merce sur­vi­vra à tout, y com­pris à la Révolution.

Sta­vros Papa­di­mi­triou n’a­vait pas bougé.

Le contre­ban­dier grec conti­nuait à dîner au Bris­tol chaque soir, à la même table, à la même heure, avec la même len­teur métho­dique. Il avait sim­ple­ment ajus­té ses inter­lo­cu­teurs — au lieu de trai­ter avec des offi­ciers blancs et des mar­chands tsa­ristes, il trai­tait avec des com­mis­saires bol­che­viks et des fonc­tion­naires du Soviet, et la nature des tran­sac­tions res­tait exac­te­ment la même, seul l’u­ni­forme des ache­teurs avait chan­gé. Sta­vros avait com­pris une chose que les idéo­logues ne com­pren­draient jamais : les gens avaient besoin de choses, et quel­qu’un devait les leur four­nir, et ce quel­qu’un n’a­vait pas d’o­pi­nion poli­tique, il avait un bateau.

— Zeit­lin, dit Sta­vros un soir, en fai­sant signe à Motl de s’ap­pro­cher pen­dant une pause. Assieds-toi.

Motl s’as­sit. On ne refu­sait pas une invi­ta­tion de Sta­vros Papa­di­mi­triou. Ce n’é­tait pas une ques­tion de peur — Sta­vros n’ef­frayait per­sonne, sa force était ailleurs — c’é­tait une ques­tion de curio­si­té. Sta­vros était un homme qui savait des choses, et les choses qu’il savait avaient une valeur qui dépas­sait l’argent.

— Tu joues bien, dit Stavros.

— On me l’a déjà dit.

— On te l’a dit parce que c’est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je te parle. Je te parle parce que tu écoutes. J’ai remar­qué. Tu joues et tu écoutes. C’est rare. La plu­part des musi­ciens s’é­coutent eux-mêmes. Toi, tu écoutes les autres.

Motl ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou un avertissement.

— Les choses vont chan­ger, conti­nua Sta­vros. Les bol­che­viks ne res­te­ront pas long­temps. Pas cette fois. Déni­kine va reve­nir. Les Blancs vont reve­nir. Et puis les bol­che­viks revien­dront encore. Cette ville va chan­ger de mains comme une pièce de mon­naie qu’on lance en l’air. Tu sais ce que fait un homme intel­li­gent quand la pièce est en l’air ?

— Non.

— Il ne parie pas. Il attend qu’elle retombe. Et en atten­dant, il mange.

Sta­vros pous­sa vers Motl une assiette de fro­mage et de pain. Du vrai fro­mage — un fro­mage blanc, cré­meux, qui sen­tait la chèvre et le sel, un fro­mage grec que Sta­vros fai­sait venir de Dieu sait où par Dieu sait quel bateau. Motl man­gea. Le fro­mage avait un goût de miracle.

— Mange, dit Sta­vros. Et conti­nue à écou­ter. Un musi­cien qui écoute est utile à tout le monde.

Motl com­prit. Il com­prit que Sta­vros ne lui offrait pas du fro­mage par géné­ro­si­té — Sta­vros ne fai­sait rien par géné­ro­si­té — mais par cal­cul. Un musi­cien qui jouait au Bris­tol et qui écou­tait les conver­sa­tions était un ins­tru­ment d’une autre sorte, un cap­teur, une oreille pla­cée exac­te­ment là où les gens par­laient sans se méfier, parce que le musi­cien fai­sait par­tie du décor, parce qu’on ne se méfiait pas du décor.

Il ne dit ni oui ni non. Il man­gea le fro­mage. Il retour­na jouer.

La faim, pen­dant ce temps, s’installait.

Elle ne s’ins­tal­lait pas d’un coup — pas comme un enva­his­seur qui fran­chit une fron­tière, mais comme une marée qui monte, len­te­ment, si len­te­ment qu’on ne remarque pas que l’eau est arri­vée aux che­villes, puis aux genoux, puis à la taille. En mai, les mar­chés étaient encore appro­vi­sion­nés, mais les prix avaient tri­plé. En juin, cer­tains éta­lages de Pri­voz étaient vides — pas tous, mais assez pour que les trous dans l’a­li­gne­ment des caisses et des paniers soient visibles, comme des dents man­quantes dans un sou­rire. Le pain deve­nait rare. La viande avait presque dis­pa­ru. Le hareng — le hareng éter­nel, le hareng qui avait tou­jours été la nour­ri­ture du pauvre, le socle indes­truc­tible de l’a­li­men­ta­tion odes­site — le hareng lui-même deve­nait un luxe.

Au Bris­tol, les cui­sines s’a­dap­taient. Le chef Bog­dan — l’U­krai­nien colé­rique — accom­plis­sait des pro­diges avec de moins en moins de matière pre­mière. Il fai­sait du bortch sans viande, des piroj­ki avec une farce de pommes de terre et d’oi­gnons au lieu de viande, des soupes où l’on cher­chait les mor­ceaux de nour­ri­ture comme on cherche des étoiles dans un ciel cou­vert. Et pour­tant, les assiettes qui sor­taient de ses cui­sines gar­daient une appa­rence de digni­té — elles étaient pré­sen­tées avec soin, avec art même, comme si la beau­té de la pré­sen­ta­tion pou­vait com­pen­ser la mai­greur du conte­nu. C’é­tait un men­songe, bien sûr, mais c’é­tait un men­songe néces­saire, le même men­songe que celui des nappes blanches et du lustre et des bou­tons de cuivre du por­tier — le men­songe qui main­te­nait le Bris­tol debout.

Motl man­geait ses deux repas à l’hô­tel avec une gra­ti­tude qui ne dimi­nuait pas. Chaque repas était un sur­sis. Chaque mor­ceau de pain était une négo­cia­tion gagnée contre la faim. Et quand il ren­trait à la Mol­da­van­ka le soir, il rap­por­tait dans ses poches ce qu’il avait réus­si à dis­si­mu­ler — un qui­gnon de pain, un mor­ceau de fro­mage, par­fois un os de pou­let que Dvo­ra fai­sait bouillir pen­dant des heures pour en extraire un bouillon qui n’a­vait presque plus de goût mais qui était chaud, et la cha­leur, en temps de famine, est elle-même une forme de nourriture.

— Tu voles, dit Dvora.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un constat, pro­non­cé avec la prag­ma­tisme des mères de la Mol­da­van­ka, qui savaient que la sur­vie et la morale n’ha­bi­taient pas tou­jours la même maison.

— Je ne vole pas, dit Motl. Je redistribue.

Dvo­ra eut un sou­rire — ce sou­rire las, usé, patient des femmes qui ont éle­vé des enfants dans un monde qui ne vou­lait pas d’eux.

— Ton père disait la même chose, dit-elle. Et ton grand-père aus­si. Et le rab­bin aus­si, quand il pre­nait une troi­sième part de gâteau au kid­douch. Tout le monde redis­tri­bue. Per­sonne ne vole. C’est un miracle que les éta­gères ne soient pas vides.

Les éta­gères étaient vides. Pas celles du Bris­tol — pas encore — mais celles de la Mol­da­van­ka, celles des cui­sines des cours inté­rieures, celles des pla­cards des familles qui n’a­vaient pas de fils jouant de la cla­ri­nette dans un grand hôtel. La faim fai­sait son tra­vail silen­cieux. On la voyait dans les visages — les joues qui se creu­saient, les yeux qui gran­dis­saient, les enfants qui ces­saient de cou­rir dans les cours parce que cou­rir consom­mait de l’éner­gie et que l’éner­gie était deve­nue une mon­naie plus pré­cieuse que le rouble.

Un soir de juin, Motl joua au Bris­tol pour une salle presque vide. Trois com­mis­saires bol­che­viks dînaient dans un coin — des hommes jeunes, sérieux, en che­mises mili­taires sans galons, qui man­geaient avec la concen­tra­tion de gens pour qui le repas est une fonc­tion et non un plai­sir. Sta­vros était à sa table, seul, man­geant son fro­mage grec avec sa len­teur rituelle. Et dans un autre coin, un homme que Motl n’a­vait jamais vu — un homme maigre, ner­veux, qui ne man­geait pas mais fumait ciga­rette sur ciga­rette, et dont les doigts tachés de nico­tine trem­blaient légè­re­ment, non pas de peur mais d’im­pa­tience, de cette impa­tience des gens qui attendent quelque chose qui ne vient pas.

Motl joua une valse. La valse réson­na dans la salle presque vide avec une ampleur étrange — trop de musique pour trop peu d’o­reilles, comme un dis­cours pro­non­cé dans une salle déserte. Les notes mon­tèrent vers le pla­fond, rebon­dirent sur les murs, revinrent vers Motl légè­re­ment alté­rées, légè­re­ment défor­mées par l’é­cho, comme si le Bris­tol lui-même ren­voyait la musique avec un léger déca­lage, un léger doute, une hésitation.

Après la valse, le silence. Puis le bruit loin­tain d’un coup de feu, quelque part dans les fau­bourgs. Puis le silence encore.

Kagan appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte des cui­sines. Il avait un tablier par-des­sus son cos­tume, ce qui lui don­nait l’air d’un homme pris entre deux mondes — le monde de la salle et le monde des cui­sines, le monde des appa­rences et le monde de la survie.

— Demain, dit-il à Motl, on ne ser­vi­ra que le soir. On n’a plus assez pour le midi et le soir.

— Et nous ?

— Vous man­ge­rez le soir. Un repas au lieu de deux.

Un repas au lieu de deux. Motl hocha la tête. Il pen­sa au fro­mage de Sta­vros et se deman­da si le Grec en avait d’autre. Puis il pen­sa à Dvo­ra, à Lev, aux voi­sins de la cour du numé­ro 12, et il se deman­da com­bien de temps le Bris­tol tien­drait, com­bien de temps les nappes res­te­raient blanches, com­bien de temps le por­tier cire­rait ses bou­tons, avant que la faim ne soit plus forte que l’obstination.

Il démon­ta sa cla­ri­nette. Il la ran­gea dans son étui. Il sor­tit du Bris­tol par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière l’hô­tel, et dans la ruelle il croi­sa un chat — un chat gris, maigre, aux yeux jaunes, qui le regar­da avec cette indif­fé­rence sou­ve­raine des chats, comme si la guerre civile, la famine et le sort de l’Em­pire russe étaient des affaires stric­te­ment humaines qui ne le concer­naient en rien.

— Toi aus­si tu as faim, dit Motl au chat.

Le chat ne répon­dit pas. Il dis­pa­rut dans l’ombre avec cette grâce liquide des créa­tures qui n’ont besoin de personne.

Motl ren­tra à la Mol­da­van­ka. Dans sa poche, un qui­gnon de pain. Dans l’autre poche, la montre du capi­taine Ver­khou­nine, qui ne fai­sait plus tic-tac depuis long­temps mais qui pesait son poids d’or, comme une pro­messe dont per­sonne ne se souvenait.

VII

Odes­sa, été 1919

La ren­contre eut lieu un soir de juillet, dans une arrière-salle du café Fanconi.

Le Fan­co­ni était un éta­blis­se­ment de la Deri­bas­sovs­kaya qui avait connu des jours meilleurs — des jours où les tables de marbre étaient occu­pées par des poètes, des jour­na­listes, des arma­teurs, des femmes qui buvaient du café turc en fumant des ciga­rettes dans de longs fume-ciga­rettes d’i­voire, et où la conver­sa­tion était un art majeur, pra­ti­qué avec la vir­tuo­si­té et la cruau­té qui fai­saient la répu­ta­tion d’O­des­sa. En juillet 1919, le Fan­co­ni était à moi­tié vide, les tables de marbre étaient fêlées, le café était un ersatz d’orge grillée qui ne trom­pait per­sonne mais que tout le monde buvait faute de mieux, et la conver­sa­tion, quoique tou­jours vir­tuose, avait pris un tour plus pru­dent — on ne savait jamais qui écou­tait, et les murs n’a­vaient plus seule­ment des oreilles, ils avaient des yeux, des mains et des man­dats d’arrêt.

Motl y était venu avec Pesach. Pesach avait un ami qui connais­sait quel­qu’un qui orga­ni­sait, dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni, des soi­rées de lec­ture — pas des soi­rées offi­cielles, pas des soi­rées auto­ri­sées, mais des ras­sem­ble­ments dis­crets où des écri­vains, des poètes, des gens qui avaient encore quelque chose à dire venaient le dire à voix basse devant une poi­gnée d’au­di­teurs qui avaient encore envie d’é­cou­ter. C’é­tait ris­qué. Les bol­che­viks n’a­vaient pas encore mis en place l’ap­pa­reil de cen­sure qui vien­drait plus tard, mais il y avait dans l’air cette ner­vo­si­té, cette incer­ti­tude sur ce qui était per­mis et ce qui ne l’é­tait pas, qui est le propre des pre­miers mois de tout nou­veau régime — le moment où les lignes ne sont pas encore tra­cées et où l’on peut être puni pour les avoir fran­chies avant même de savoir où elles se trouvaient.

L’ar­rière-salle était petite, basse de pla­fond, enfu­mée. Une dou­zaine de per­sonnes assises sur des chaises dépa­reillées, autour d’une table où traî­naient des verres et une bou­teille de vod­ka qui cir­cu­lait avec la par­ci­mo­nie des temps de disette — une gor­gée cha­cun, pas plus, la bou­teille devait durer la soi­rée. Il y avait là des visages que Motl ne connais­sait pas — des visages d’in­tel­lec­tuels, maigres, ner­veux, avec cette pâleur par­ti­cu­lière des gens qui vivent davan­tage dans les livres que dans le monde. Et il y avait un homme assis au bout de la table, un peu en retrait, qui ne par­lait pas.

Il était petit. C’é­tait la pre­mière chose qu’on remar­quait — sa peti­tesse, une peti­tesse com­pacte, ramas­sée, qui n’a­vait rien de fra­gile. Il por­tait des lunettes rondes à mon­ture métal­lique, et der­rière ces lunettes, des yeux. Des yeux d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — Motl, qui avait appris à obser­ver les gens au Bris­tol, qui avait pas­sé des semaines à lire les visages depuis son coin de musi­cien, n’a­vait jamais vu des yeux comme ceux-là. Ils ne regar­daient pas — ils pre­naient. Ils ne se posaient pas sur les choses — ils s’en empa­raient. Chaque détail de la pièce — la fêlure dans le mur, la tache de vin sur la nappe, la façon dont un homme tenait sa ciga­rette, l’angle d’un men­ton — tout était sai­si, empor­té, ran­gé quelque part der­rière les lunettes rondes, dans un endroit d’où ça ne res­sor­ti­rait que trans­for­mé, trans­mué, deve­nu littérature.

Il avait vingt-cinq ans. Il s’ap­pe­lait Isaac Babel.

Motl ne le savait pas encore. Il ne savait pas qu’il était en pré­sence de l’homme qui écri­rait les Récits d’O­des­sa, qui ferait de Benia Krik un per­son­nage immor­tel, qui trans­for­me­rait la Mol­da­van­ka en mythe. Il voyait un petit homme à lunettes qui ne par­lait pas et qui regar­dait tout.

Quel­qu’un lut un poème. Quel­qu’un d’autre lut un frag­ment de nou­velle. La vod­ka cir­cu­la. Motl écou­tait sans com­prendre grand-chose — il n’é­tait pas un homme de lettres, il était un musi­cien, et la lit­té­ra­ture, pour lui, était un ter­ri­toire étran­ger dont il recon­nais­sait la beau­té sans en pos­sé­der la carte. Mais il aimait le son des mots russes lus à voix haute, leur musi­ca­li­té, leur poids, et il aimait cette atmo­sphère de clan­des­ti­ni­té douce qui don­nait à chaque phrase lue la valeur d’un secret partagé.

Pen­dant une pause, le petit homme à lunettes se tour­na vers Motl.

— Vous êtes musi­cien, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il avait vu l’é­tui à cla­ri­nette posé contre le mur.

— Oui, dit Motl.

— Klez­mer ?

— Klez­mer, oui. Et d’autres choses. Je joue au Bristol.

— Au Bristol.

L’homme répé­ta le mot comme s’il le goû­tait, comme s’il en tes­tait la saveur sur sa langue.

— Racon­tez-moi, dit-il.

— Quoi ?

— Le Bris­tol. Les gens. Ce que vous voyez.

Il y avait dans cette demande une auto­ri­té tran­quille qui ne lais­sait pas de place au refus. Pas une auto­ri­té de pou­voir — Babel n’a­vait aucun pou­voir — mais une auto­ri­té de curio­si­té, cette forme de com­man­de­ment que les grands curieux exercent sur le monde : l’exi­gence de savoir, l’ap­pé­tit de détail, la faim de réel. Motl la recon­nut parce qu’il la pra­ti­quait lui-même, à sa manière — cette façon d’être au monde en obser­va­teur, en col­lec­teur, en voleur d’impressions.

Il racon­ta.

Il racon­ta le hall du Bris­tol, le lustre, les nappes blanches. Il racon­ta le por­tier qui cirait ses bou­tons chaque matin. Il racon­ta les offi­ciers blancs qui buvaient du cham­pagne la veille du rem­bar­que­ment. Il racon­ta Kagan, le gérant qui avait caché le por­trait du tsar dans un pla­card. Il racon­ta le chef Bog­dan et ses jurons poé­tiques. Il racon­ta Sta­vros Papa­di­mi­triou, le Grec qui ne bou­geait pas, qui man­geait son fro­mage avec la len­teur d’un homme qui lit un contrat. Et il racon­ta la noce chez les Brod­sky — la mariée qui lou­chait, le bou­cher qui lou­chait, les piroj­ki, la hora, la cla­ri­nette dans la cour, les bougies.

Babel écou­tait. Il écou­tait comme per­sonne n’a­vait jamais écou­té Motl — avec une inten­si­té totale, phy­sique, qui se mani­fes­tait par une immo­bi­li­té du corps et un mou­ve­ment imper­cep­tible des lèvres, comme s’il répé­tait silen­cieu­se­ment les mots de Motl, comme s’il les mâchait, les digé­rait, les refor­mu­lait déjà dans une langue qui n’é­tait plus celle de Motl mais la sienne.

— La Mol­da­van­ka, dit Babel. Par­lez-moi de la Moldavanka.

Motl par­la de la Mol­da­van­ka. Il par­la de la cour du numé­ro 12, de Berl le cor­don­nier, de Fan­ny Rou­bin­stein et de ses épices, de Dvo­ra et de ses cris par la fenêtre, de Zel­man le Borgne qui était mort en jouant de la hora, de Pesach qui jouait les yeux fer­més, de Gri­sha-la-Mous­tache. Il par­la des noces et des enter­re­ments, des voyous et des rab­bins, des mar­chands et des voleurs, de cette fron­tière poreuse entre le légal et l’illé­gal, le sacré et le pro­fane, qui fai­sait de la Mol­da­van­ka un endroit où la morale n’é­tait pas absente mais négo­ciée — négo­ciée en per­ma­nence, rené­go­ciée chaque jour, avec Dieu, avec les voi­sins, avec sa propre conscience.

— Les ban­dits, dit Babel. Par­lez-moi des bandits.

— Quels bandits ?

— Tous. N’im­porte les­quels. Les vrais. Pas ceux des jour­naux — les vrais.

Motl hési­ta. Les ban­dits de la Mol­da­van­ka n’é­taient pas un sujet dont on par­lait à des incon­nus. On en par­lait entre soi, dans les cours inté­rieures, à voix basse, avec un mélange de peur et de fier­té — peur parce qu’ils étaient dan­ge­reux, fier­té parce qu’ils étaient à nous, ils étaient de la Mol­da­van­ka, ils étaient la preuve que les Juifs n’é­taient pas seule­ment des vio­lo­nistes et des tailleurs mais aus­si des hommes capables de vio­lence, de cou­rage, de cette forme de gran­deur sau­vage que les goyim croyaient se réserver.

— Il y a un homme, dit Motl len­te­ment. On l’ap­pelle Misha le Japo­nais. Pas parce qu’il est japo­nais — per­sonne ne sait pour­quoi on l’ap­pelle comme ça, peut-être parce qu’il a les yeux bri­dés, ou peut-être parce qu’il a tué quel­qu’un au Japon, ou peut-être parce que les sur­noms, dans la Mol­da­van­ka, n’ont pas besoin d’ex­pli­ca­tion. Il contrôle le mar­ché noir du port. Tout ce qui entre et sort sans pas­ser par les douanes passe par lui. Il porte tou­jours un gilet blanc. Tou­jours. Même en hiver. Comme s’il allait à un mariage per­ma­nent. Et il a un code : il ne vole pas les pauvres. Jamais. Il vole les riches, les mar­chands, les arma­teurs, et une par­tie de ce qu’il vole revient dans la Mol­da­van­ka, pas par cha­ri­té — il n’y a pas de cha­ri­té dans ce métier — mais par cal­cul, parce qu’un ban­dit qui nour­rit son quar­tier est un ban­dit que per­sonne ne dénonce.

Babel ne pre­nait pas de notes. Pas à cet ins­tant — Motl ne vit pas de car­net, pas de crayon. Mais il enre­gis­trait. On voyait les infor­ma­tions entrer par ses yeux, pas­ser der­rière les lunettes rondes, et se dépo­ser quelque part dans cette mémoire qui n’ou­bliait rien, qui trans­for­mait tout.

— Le gilet blanc, mur­mu­ra Babel. C’est très bien, le gilet blanc.

Et Motl com­prit, à cet ins­tant pré­cis, que Misha le Japo­nais venait de ces­ser d’exis­ter en tant que per­sonne réelle pour deve­nir un per­son­nage. Babel l’a­vait pris. Le gilet blanc, le code d’hon­neur, le mar­ché noir du port — tout cela appar­te­nait main­te­nant à un autre monde, le monde de l’é­cri­ture, et dans ce monde les choses et les gens étaient les mêmes et n’é­taient plus les mêmes, comme une mélo­die jouée dans une autre tonalité.

— Vous faites ça avec tout, dit Motl.

— Quoi ?

— Vous pre­nez. Je raconte, et vous pre­nez. Je vois vos yeux. Ils prennent.

Babel eut un sou­rire. Un sou­rire bref, presque invo­lon­taire, qui creu­sa deux plis ver­ti­caux de chaque côté de sa bouche et qui don­na à son visage, pen­dant un ins­tant, une expres­sion de gaie­té pure, enfan­tine, inat­ten­due sur ce visage si concentré.

— Tout le monde prend, dit Babel. Le ban­dit prend l’argent. Le sol­dat prend la ville. Le musi­cien prend la mélo­die. Moi, je prends les his­toires. C’est le même geste. La même main qui se referme.

— Mais l’argent, on le rend. Les his­toires, non.

— Les his­toires non, confir­ma Babel. Les his­toires, une fois prises, ne reviennent jamais. Mais elles reviennent autre­ment. Elles reviennent trans­for­mées. Votre Misha le Japo­nais — un jour, si j’é­cris bien, si Dieu ou le diable me prête assez de talent, votre Misha devien­dra un per­son­nage, et ce per­son­nage sera plus réel que le Misha réel, plus vivant, plus vrai. C’est la ven­geance de la lit­té­ra­ture sur la vie : elle rend les gens plus vrais qu’ils ne sont.

— Ou plus faux, dit Motl.

— C’est la même chose, dit Babel.

Ils res­tèrent assis face à face dans la fumée et le bruit bas des conver­sa­tions. La vod­ka pas­sa. Babel but une gor­gée — une petite gor­gée, méti­cu­leuse, comme tout ce qu’il fai­sait. Motl but une gor­gée. La vod­ka brû­la. Dehors, on enten­dit un coup de feu, loin­tain, étouf­fé par les murs — un seul coup de feu, sui­vi de rien, et ce rien était pire que le bruit, parce que le bruit au moins disait quelque chose, tan­dis que le silence qui sui­vait un coup de feu ne disait que l’incertitude.

— Jouez, dit Babel.

— Ici ?

— Ici. Jouez quelque chose. Pour moi.

Motl sor­tit sa cla­ri­nette de son étui. Il assem­bla l’ins­tru­ment — le bec, le barillet, le corps, l’anche humec­tée. Dans cette arrière-salle basse et enfu­mée, la cla­ri­nette sem­blait dépla­cée, ou au contraire par­fai­te­ment à sa place, comme un objet sacré dans une taverne.

Il joua.

Pas une valse — au Fan­co­ni, les valses n’a­vaient pas leur place. Il joua un air klez­mer, un doi­na — cette lamen­ta­tion lente, impro­vi­sée, qui est la forme la plus nue de la musique klez­mer, un chant sans paroles qui dit la perte, l’exil, la prière, sans rien nom­mer, sans rien expli­quer, juste le souffle et le bois et les doigts et le son qui monte et qui des­cend comme une voix humaine qui aurait oublié les mots et ne gar­de­rait que l’émotion.

La salle se tut. Les conver­sa­tions ces­sèrent. Les verres res­tèrent sus­pen­dus à mi-che­min des lèvres. La doi­na emplis­sait l’ar­rière-salle du Fan­co­ni comme de l’eau emplit un bas­sin — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, tou­chant chaque mur, chaque angle, chaque visage. Motl jouait les yeux fer­més — comme Pesach, pour une fois, les yeux fer­més — et der­rière ses pau­pières il voyait la Mol­da­van­ka, les cours inté­rieures, les noces, les visages de sa mère et de son frère et de Zel­man le Borgne mort en jouant, et tout cela pas­sait dans le souffle, dans le bois, dans le son, et sor­tait de la cla­ri­nette trans­for­mé en quelque chose qui n’a­vait plus de nom.

Quand il rou­vrit les yeux, Babel le regardait.

Les lunettes rondes, les yeux der­rière. Et dans ces yeux, quelque chose que Motl n’a­vait pas vu avant — non pas de l’é­mo­tion, non pas des larmes, mais une recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un arti­san pour un autre arti­san. Le musi­cien et l’é­cri­vain, cha­cun dans son métier, fai­saient le même tra­vail : prendre le réel et le rendre plus vrai que lui-même.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da Babel.

— Zeit­lin. Motl Zeitlin.

— Zeit­lin, répé­ta Babel, comme il avait répé­té « Bris­tol » — en goû­tant les syl­labes. Zeit­lin. C’est un bon nom. Un nom de musicien.

Il se leva. Il mit son cha­peau — un cha­peau mou, trop grand, qui lui tom­bait presque sur les yeux et qui ajou­tait à sa peti­tesse une touche de comique invo­lon­taire. Il ten­dit la main.

— Mer­ci pour les his­toires, Zeit­lin. Et pour la musique. Je n’ou­blie­rai ni l’un ni l’autre.

— Vous écri­rez sur la Mol­da­van­ka ? deman­da Motl.

— J’é­cri­rai sur tout, dit Babel. Je suis un ogre. Je mange tout ce que je vois.

Puis il sor­tit. La porte de l’ar­rière-salle se refer­ma der­rière lui, et le bruit de ses pas se per­dit dans le cou­loir du café, puis dans la rue, puis dans la nuit d’O­des­sa, et Motl res­ta assis avec sa cla­ri­nette sur les genoux et le goût de la vod­ka dans la bouche, et il pen­sa qu’il venait de se faire voler quelque chose — ses his­toires, sa musique, son nom — et que ce vol était le plus beau cadeau qu’on lui eût jamais fait.

Il ne revit Babel qu’une seule fois, de loin, dans la rue, quelques semaines plus tard. Le petit homme à lunettes mar­chait vite, le cha­peau enfon­cé sur la tête, un car­net à la main, et il ne vit pas Motl, ou peut-être qu’il le vit et ne le recon­nut pas, ou peut-être qu’il l’a­vait déjà oublié pour le rem­pla­cer par un personnage.

Vingt et un ans plus tard, en 1940, Isaac Babel fut arrê­té à sa dat­cha par le NKVD. On ne sait pas exac­te­ment quand il mou­rut — le 27 jan­vier 1940, peut-être, dans la pri­son de Bou­tyr­ka, ou plus tard, dans un camp. Son corps ne fut jamais retrou­vé. Ses manus­crits confis­qués lors de l’ar­res­ta­tion ne furent jamais ren­dus. Pen­dant seize ans, son nom fut effa­cé de la lit­té­ra­ture sovié­tique, comme s’il n’a­vait jamais existé.

Mais dans une arrière-salle du Fan­co­ni, un soir d’é­té 1919, un cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka avait joué une doi­na pour lui, et Babel avait écou­té, et la musique, elle, n’a­vait été confis­quée par personne.

VIII

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Le res­tau­rant s’ap­pe­lait le Pri­mors­ki, et il fal­lait des­cendre pour y entrer.

C’é­tait un éta­blis­se­ment en sous-sol, sous le niveau de la rue, acces­sible par un esca­lier étroit cou­vert d’un auvent en plas­tique rouge qui por­tait le nom du res­tau­rant en lettres cyril­liques dorées, et quand on des­cen­dait les marches — sept marches, Motl les avait comp­tées, il comp­tait tou­jours les marches, les marches et les pul­sa­tions et les notes, c’é­tait sa façon d’or­ga­ni­ser le monde — on pas­sait du froid de Brigh­ton Beach Ave­nue à une cha­leur dense, humide, char­gée de vapeurs de cui­sine et de par­fum et de voix qui par­laient russe à plein volume, comme si le sous-sol auto­ri­sait un déci­bel que la rue interdisait.

Semion l’a­vait invi­té. C’é­tait un évé­ne­ment — Semion n’in­vi­tait jamais per­sonne, Semion ne quit­tait sa librai­rie que pour dor­mir et pour ache­ter du thé, et il consi­dé­rait la plu­part des acti­vi­tés humaines exté­rieures aux livres comme des dis­trac­tions regret­tables. Mais quel­qu’un lui avait offert une bou­teille de vod­ka en échange d’une édi­tion rare de Boul­ga­kov, et Semion ne buvait pas seul — « Boire seul, disait-il, c’est par­ler seul, c’est de la folie avec un verre » — et Motl était le seul être humain dont la com­pa­gnie ne l’é­pui­sait pas.

Ils des­cen­dirent les sept marches.

L’in­té­rieur du Pri­mors­ki était un monde. Un monde recons­ti­tué, un monde en minia­ture, un monde qui essayait de toutes ses forces d’être un autre monde — celui qu’on avait quit­té. Les murs étaient cou­verts de papier peint imi­tant des boi­se­ries. Des rideaux de velours bor­deaux enca­draient les fenêtres — des fenêtres qui don­naient sur le mur de béton du sous-sol et qu’on avait déco­rées de rideaux comme si elles don­naient sur un pay­sage, sur un bou­le­vard, sur une mer. Des lampes à abat-jour rose jetaient une lumière tami­sée qui don­nait à tous les visages un teint de san­té qu’ils n’a­vaient pas dans la lumière blanche du jour. Au fond de la salle, une petite estrade où un musi­cien ins­tal­lait un syn­thé­ti­seur — pas un orchestre, pas même un duo, un homme seul avec une machine, et Motl éprou­va, en voyant le syn­thé­ti­seur, le même sen­ti­ment qu’un cava­lier éprouve en voyant une auto­mo­bile : le pro­grès comme humiliation.

Ils s’as­sirent à une table près du mur. La nappe était en papier. Motl posa la main des­sus et pen­sa aux nappes du Bris­tol — les nappes blanches, les vraies, les nappes dont le tis­su avait un grain, un poids, une digni­té — et il eut un sou­rire inté­rieur, le sou­rire de celui qui a vécu assez long­temps pour mesu­rer la dis­tance entre ce qu’il a connu et ce qu’il connaît.

La ser­veuse s’ap­pe­lait Liou­ba. Elle était grande, blonde, avec des épaules larges et un accent de Khar­kov qui trans­for­mait chaque phrase en une suc­ces­sion de sons légè­re­ment apla­tis, comme du linge pas­sé au rou­leau. Elle appor­ta le menu — un menu plas­ti­fié, en russe, avec des pho­to­gra­phies des plats qui avaient cette qua­li­té irréelle des pho­to­gra­phies de nour­ri­ture sovié­tique, où tout sem­blait à la fois appé­tis­sant et inaccessible.

— Qu’est-ce que vous pre­nez ? deman­da Liouba.

— Le zakous­ki, dit Semion. Et la vodka.

Les zakous­ki arri­vèrent. C’est-à-dire qu’un pla­teau arri­va, et sur ce pla­teau, le monde.

Il y avait le hareng sous man­teau de four­rure — cette construc­tion étrange et magni­fique de couches super­po­sées : hareng, pomme de terre, carotte, bet­te­rave, mayon­naise, chaque couche d’une cou­leur dif­fé­rente, le tout for­mant un gâteau salé dont la coupe trans­ver­sale res­sem­blait à une coupe géo­lo­gique, les strates d’un sol ancien. Il y avait les piroj­ki — four­rés au chou, à la viande, à la pomme de terre — dorés, lui­sants, avec cette croûte qui cédait sous le doigt avant de céder sous la dent. Il y avait les concombres à l’a­neth, les tomates en conserve, le salo — ce lard blanc, pur, ferme, cou­pé en tranches fines que les Ukrai­niens man­geaient comme un sacre­ment et que les Juifs n’é­taient pas cen­sés man­ger mais man­geaient quand même, à Odes­sa, parce qu’à Odes­sa la reli­gion était une sug­ges­tion et non une loi. Il y avait du pain noir — du pain de seigle, dense, acide, avec cette croûte sombre qui sen­tait le levain et la terre.

Et il y avait le goût.

Motl man­gea un piroj­ki. La pâte chaude, la farce de viande assai­son­née d’oi­gnon et de poivre, le jus qui cou­lait quand on mor­dait — c’é­tait exac­te­ment le goût. Exac­te­ment le même goût que les piroj­ki de la Mol­da­van­ka, que les piroj­ki que Dvo­ra fai­sait le ven­dre­di soir, que les piroj­ki des noces chez les Brod­sky. Le même goût, à cin­quante ans de dis­tance, à dix mille kilo­mètres de dis­tance, dans un sous-sol de Brooklyn.

Et c’é­tait jus­te­ment le problème.

Le goût était le même, mais tout le reste était dif­fé­rent. Le goût était le même, mais il n’y avait pas la cour inté­rieure du numé­ro 12, il n’y avait pas le linge qui séchait aux bal­cons, il n’y avait pas Dvo­ra criant par la fenêtre, il n’y avait pas le bruit des enfants ni l’o­deur des épices de Fan­ny Rou­bin­stein. Le goût était un men­songe — un men­songe déli­cieux, un men­songe néces­saire, un men­songe qui fai­sait vivre, mais un men­songe quand même. Il disait : c’est pareil. Et rien n’é­tait pareil. La nour­ri­ture de l’exil était une contre­fa­çon par­faite, une repro­duc­tion si fidèle qu’elle fai­sait mal, pré­ci­sé­ment parce qu’elle était fidèle — si elle avait été dif­fé­rente, on aurait pu oublier, mais parce qu’elle était la même, on se sou­ve­nait, et le sou­ve­nir était une plaie que la nour­ri­ture rou­vrait à chaque bouchée.

— C’est bon ? deman­da Semion.

— C’est bon, dit Motl.

— Mais ?

— Mais c’est trop.

Semion com­prit. Il com­pre­nait tou­jours. C’é­tait un homme qui vivait dans les livres, mais les livres, contrai­re­ment à ce que croyaient les gens qui ne lisaient pas, ne ren­daient pas sourd au monde — ils ren­daient atten­tif, ils aigui­saient l’o­reille, ils appre­naient à entendre ce que les mots ne disaient pas.

— Trop parce que c’est abon­dant, dit Semion. À Odes­sa, ce même piroj­ki valait de l’or. Ici, il vaut un dol­lar. L’a­bon­dance tue le sacré.

— Quelque chose comme ça.

— C’est le pro­blème de l’A­mé­rique, dit Semion en ver­sant la vod­ka dans deux petits verres. L’A­mé­rique te donne tout. Tout ce que tu vou­lais. Tout ce dont tu rêvais. Et quand tu l’as, tu découvres que ce n’est pas ça que tu vou­lais. Tu vou­lais le goût, oui, mais tu vou­lais aus­si la faim qui pré­cé­dait le goût. Tu vou­lais le piroj­ki, oui, mais tu vou­lais aus­si l’at­tente, le manque, le ven­dre­di soir où ta mère fai­sait la pâte et où toute la cour sen­tait l’oi­gnon, et cette attente, ce manque, l’A­mé­rique ne peut pas te les don­ner. L’A­mé­rique ne com­prend pas le manque. L’A­mé­rique est un pays qui a été fon­dé contre le manque.

Ils burent. La vod­ka était froide, propre, trans­pa­rente. Elle brû­la. C’é­tait une bonne vod­ka — pas la vod­ka de contre­bande qu’on buvait à Odes­sa en 1919, pas la vod­ka amère et trouble qui avait le goût du dan­ger, mais une vod­ka amé­ri­caine, ou polo­naise, ou sué­doise, une vod­ka du com­merce, régu­lière, pré­vi­sible, sans sur­prise. Une vod­ka sans histoire.

Le musi­cien sur l’es­trade com­men­ça à jouer. Le syn­thé­ti­seur pro­dui­sit un son qui imi­tait un orchestre — des vio­lons, des accor­déons, des per­cus­sions, tout cela com­pri­mé dans une seule machine, et le résul­tat avait la qua­li­té d’un rêve racon­té par quel­qu’un qui ne sait pas rêver : tous les élé­ments étaient là, mais l’âme man­quait. L’homme chan­tait une chan­son de Ver­tins­ki — Doro­goï dlin­noïou, la longue route — et sa voix n’é­tait pas mau­vaise, mais la chan­son, pas­sée au filtre du syn­thé­ti­seur, avait cette brillance arti­fi­cielle des choses qui imitent trop bien leur modèle.

Les clients ne sem­blaient pas s’en plaindre. La salle se rem­plis­sait. Des couples arri­vaient — des hommes en cos­tume sombre, des femmes en robe brillante, avec des coif­fures archi­tec­tu­rales et des bijoux qui étin­ce­laient sous les lampes roses. On aurait dit un bal, un bal per­ma­nent, un bal qui ne célé­brait rien de par­ti­cu­lier sinon le fait d’être là, d’a­voir sur­vé­cu, d’a­voir tra­ver­sé l’o­céan, d’a­voir un cos­tume et une femme et de l’argent pour payer le zakous­ki et la vod­ka. C’é­tait une fête de sur­vi­vants, et comme toutes les fêtes de sur­vi­vants, elle avait quelque chose de féroce et de fra­gile — la féro­ci­té de gens qui savent que la joie doit être sai­sie main­te­nant, tout de suite, parce qu’elle peut dis­pa­raître, et la fra­gi­li­té de gens qui savent que la joie qu’ils sai­sissent n’est pas tout à fait la vraie joie, qu’elle est une recons­truc­tion, un effort, un acte de volonté.

Motl regar­dait.

À la table voi­sine, un homme d’une soixan­taine d’an­nées man­geait du hareng avec une concen­tra­tion totale, les yeux mi-clos, et sur son visage pas­sait une expres­sion de béa­ti­tude si intense qu’elle res­sem­blait à de la dou­leur. Il man­geait le hareng comme on prie — avec fer­veur, avec aban­don, avec la cer­ti­tude que ce geste le reliait à quelque chose de plus grand que lui. Sa femme, en face, le regar­dait man­ger sans rien dire, et il y avait entre eux ce silence des vieux couples — un silence qui n’est pas une absence de mots mais un excès de mots, tel­le­ment de mots accu­mu­lés au fil des décen­nies qu’il n’est plus néces­saire de les prononcer.

À une autre table, des jeunes gens par­laient anglais. Des enfants d’é­mi­grés, nés ici ou arri­vés enfants, qui par­laient russe avec leurs parents et anglais entre eux, et dont les rires avaient cette qua­li­té amé­ri­caine — cette ouver­ture, cette confiance, cette absence de peur — que Motl ne com­pre­nait pas tout à fait, ou plu­tôt qu’il com­pre­nait trop bien, parce qu’il com­pre­nait qu’elle venait de ne pas avoir connu ce que lui avait connu, et que cette igno­rance était à la fois une béné­dic­tion et une perte.

— Tu devrais jouer, dit Semion.

— Quoi ?

— Jouer. Ta cla­ri­nette. Ici. Main­te­nant. Rem­place cette machine.

— Je n’ai pas ma clarinette.

— Dom­mage. Cette machine assas­sine Vertinski.

Motl sou­rit. Semion avait rai­son — la machine assas­si­nait Ver­tins­ki, et elle assas­si­nait aus­si toutes les chan­sons qui sui­virent, les chan­sons de marin, les romances, les mélo­dies tzi­ganes, tout pas­sait dans le filtre du syn­thé­ti­seur et en res­sor­tait apla­ti, lis­sé, pri­vé de ses aspé­ri­tés, de ses fêlures, de tout ce qui fai­sait que la musique était vivante. Et pour­tant les gens écou­taient, et cer­tains chan­taient, et cer­tains pleu­raient, parce que la mémoire est plus forte que la machine, et que ce qu’ils enten­daient n’é­tait pas le syn­thé­ti­seur mais leur propre sou­ve­nir, leur propre voix inté­rieure, qui dou­blait la musique en silence et la complétait.

Un homme s’ap­pro­cha de leur table. Petit, tra­pu, la cin­quan­taine, avec un visage large et ouvert et des mains de tra­vailleur — des mains qui avaient por­té, sou­le­vé, construit.

— Vous êtes nou­veaux ? deman­da-t-il en russe.

— Nous ne sommes pas nou­veaux, dit Semion. Nous sommes anciens.

L’homme ne com­prit pas l’i­ro­nie. Il s’as­sit sans y être invi­té — à Brigh­ton Beach, les chaises étaient com­munes, les tables étaient poreuses, la fron­tière entre votre repas et celui des autres était aus­si théo­rique que la fron­tière entre l’U­kraine et la Russie.

— Boris, dit-il. Boris Kirien­ko. Arri­vé en 1971. De Kiev. Et vous ?

— Semion. Librai­rie de la mer Noire. Et voi­ci Motl.

— D’où êtes-vous, Motl ?

La ques­tion. La ques­tion éter­nelle. D’où êtes-vous. Elle reve­nait chaque fois, dans chaque res­tau­rant, dans chaque com­merce, dans chaque conver­sa­tion de Brigh­ton Beach — d’où êtes-vous, quand êtes-vous arri­vé, par quel che­min, par quelle ville de tran­sit, Vienne ou Rome, et pour­quoi êtes-vous par­ti, et qu’a­vez-vous lais­sé là-bas. C’é­tait le rituel, le caté­chisme de l’exil, la façon de se situer les uns par rap­port aux autres dans cette com­mu­nau­té de déracinés.

— D’un endroit qui n’existe plus, dit Motl.

Boris atten­dit la suite. La suite ne vint pas.

— Odes­sa, tra­dui­sit Semion. Il est d’O­des­sa. Mais d’une Odes­sa que vous n’a­vez pas connue, Boris Kirien­ko, parce que l’O­des­sa de Motl est une Odes­sa d’a­vant vous, d’a­vant moi, d’a­vant le Soviet et d’a­vant Sta­line. C’est une Odes­sa qui a disparu.

Boris hocha la tête, pas vrai­ment convain­cu, pas vrai­ment inté­res­sé — pour Boris, Odes­sa était Odes­sa, une ville où l’on allait en vacances, où l’on man­geait du pois­son, et il ne voyait pas pour­quoi l’O­des­sa de Motl serait plus dis­pa­rue que la sienne. Mais il ne dis­cu­ta pas. Il com­man­da de la vod­ka, il insis­ta pour payer, et la soi­rée conti­nua, comme toutes les soi­rées au Pri­mors­ki, dans un mélange de vod­ka, de zakous­ki, de musique syn­thé­tique et de conver­sa­tions qui tour­naient en boucle autour du même axe — là-bas et ici, avant et main­te­nant, ce qu’on avait per­du et ce qu’on avait trouvé.

Vers onze heures, Motl sor­tit prendre l’air. Il mon­ta les sept marches et se retrou­va dans le froid de Brigh­ton Beach Ave­nue. La struc­ture du métro aérien se décou­pait contre le ciel noc­turne, noire, mas­sive, géo­mé­trique. Les néons des com­merces jetaient des cou­leurs sur les trot­toirs mouillés. Quelque part au-des­sus, un train pas­sa — le gron­de­ment, le trem­ble­ment, le fra­cas métal­lique — et pen­dant les secondes que dura son pas­sage, le monde entier fut bruit, vibra­tion, fer, et puis le silence revint, et dans ce silence Motl enten­dit, mon­tant du sous-sol par la cage d’es­ca­lier du Pri­mors­ki, la voix du chan­teur au syn­thé­ti­seur qui chan­tait main­te­nant une chan­son d’O­des­sa — une chan­son du port, une chan­son de marin, une chan­son que Motl connais­sait depuis tou­jours — et les deux bruits, le train au-des­sus et la chan­son en des­sous, se mêlèrent un ins­tant dans l’air froid de jan­vier, et ce mélange était le son exact de l’exil, le son d’un homme debout entre deux mondes qui ne se touchent pas.

Il redes­cen­dit. Il man­gea un der­nier piroj­ki. Il but un der­nier verre.

Puis il ren­tra chez lui, dans son appar­te­ment du 4B, et il s’as­sit dans le fau­teuil cou­leur de fatigue, et il ne joua pas de cla­ri­nette, et il ne pen­sa pas à Odes­sa, et il s’en­dor­mit, ce qui est peut-être la seule forme de paix que l’exil autorise.

IX

Odes­sa, automne 1919

Les Blancs revinrent en août, et Odes­sa chan­gea de mains comme un gant qu’on retourne — le même gant, la même ville, mais l’envers.

L’Ar­mée des Volon­taires de Déni­kine entra par le nord, et avec elle revinrent les uni­formes, les dra­peaux tri­co­lores, les dis­cours sur la Rus­sie éter­nelle et l’ordre, et aus­si, dans les four­gons, quelque chose de plus sombre que les bol­che­viks n’a­vaient pas appor­té, ou pas encore, ou pas de la même manière — une haine qui avait un nom, une direc­tion, une cible. Les Blancs cher­chaient des cou­pables. Ils avaient per­du la Rus­sie, ils avaient per­du l’Em­pire, ils avaient per­du leurs domaines, leurs pri­vi­lèges, leur monde, et il leur fal­lait un cou­pable, et le cou­pable, comme tou­jours, comme depuis des siècles, comme depuis que la Rus­sie avait appris à haïr avant d’ap­prendre à gou­ver­ner, le cou­pable était le Juif.

Motl le sen­tit avant de le com­prendre. Il le sen­tit dans la rue, dans le chan­ge­ment d’at­mo­sphère — ce rai­dis­se­ment des corps, cette façon qu’a­vaient les pas­sants de bais­ser les yeux, cette accé­lé­ra­tion du pas quand on croi­sait un sol­dat. Il le sen­tit au mar­ché de Pri­voz, où les babou­ch­ki qui ven­daient du tour­ne­sol regar­daient ailleurs quand des uni­formes blancs pas­saient, et où les mar­chands juifs ran­geaient leur éta­lage plus tôt, comme des ani­maux qui sentent l’o­rage. Il le sen­tit dans la Mol­da­van­ka, où les cours inté­rieures, d’ha­bi­tude si bruyantes, deve­naient silen­cieuses à cer­taines heures — des silences peu­plés, des silences d’at­tente, des silences de gens qui écoutent les bruits de la rue en essayant d’en devi­ner la signification.

Au Bris­tol, le capi­taine Ver­khou­nine réapparut.

Il entra dans le hall un matin de sep­tembre avec l’al­lure d’un homme qui revient chez lui après un voyage et qui trouve la mai­son un peu chan­gée mais encore recon­nais­sable. Il avait mai­gri. Son uni­forme, celui du régi­ment Droz­dovs­ki, était plus éli­mé qu’en avril, et la rai­deur de son men­ton — cette rai­deur qui refu­sait de trem­bler — avait quelque chose de plus mar­qué, de plus volon­taire, comme si tenir le men­ton droit deman­dait désor­mais un effort conscient.

Il vit Motl dans le cou­loir de service.

— Zeit­lin, dit-il. Vous êtes encore là.

— Je suis encore là.

— Ma montre ?

Motl sor­tit la montre de sa poche. La montre en or, le boî­tier cise­lé de feuilles d’a­ca­cia, l’ins­crip­tion de la mère — À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. Il la ten­dit à Ver­khou­nine. L’of­fi­cier la prit, la retour­na dans sa main, l’ou­vrit, regar­da le cadran immo­bile — les aiguilles étaient arrê­tées depuis long­temps, figées sur une heure qui ne signi­fiait plus rien — et il la referma.

— Elle ne marche plus, dit-il.

— Non. Depuis avril.

— Comme beau­coup de choses.

Ver­khou­nine ten­dit la montre à Motl.

— Gar­dez-la.

— Vous ne la repre­nez pas ?

— Non. Le dépôt conti­nue. Les bol­che­viks revien­dront, Zeit­lin. Peut-être pas demain, peut-être pas le mois pro­chain, mais ils revien­dront. Et quand ils revien­dront, je ne serai plus là. Je ne serai plus nulle part. Cette montre est mieux dans votre poche que dans la mienne.

Il dit cela sans pathos, avec la clar­té des hommes qui ont regar­dé leur propre mort en face et qui en ont tiré non pas du cou­rage mais une forme de légè­re­té — cette légè­re­té para­doxale de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Motl reprit la montre. Il la glis­sa dans sa poche, là où elle avait déjà creu­sé, en cinq mois, une usure légère dans le tis­su du pan­ta­lon — une empreinte, un moule, comme si le vête­ment s’é­tait habi­tué à son poids.

— Mer­ci, dit Ver­khou­nine. Jouez bien ce soir. Les nou­veaux maîtres aiment les valses autant que les anciens.

Il s’é­loi­gna dans le cou­loir. Motl le regar­da par­tir — la sil­houette mince, le dos droit, les bottes cirées — et il pen­sa que Ver­khou­nine res­sem­blait à un acteur qui conti­nue à jouer son rôle après que le public est par­ti, après que les lumières se sont éteintes, parce qu’il ne connaît pas d’autre rôle et que ces­ser de jouer serait ces­ser d’exister.

Les semaines qui sui­virent furent les pires.

Les pogroms com­men­cèrent en octobre. Pas à Odes­sa même — pas tout de suite — mais dans les villes et les vil­lages autour, dans ces shtetls de la zone de rési­dence dont les noms ne figu­raient sur aucune carte mais qui, pour les Juifs, étaient le monde entier. Des nou­velles arri­vaient — par le mar­ché, par le port, par les réfu­giés qui affluaient vers Odes­sa comme vers un der­nier abri — et chaque nou­velle était pire que la pré­cé­dente. Des vil­lages brû­lés. Des familles mas­sa­crées. Des femmes. Des enfants. Les mots qu’on employait pour dire ces choses étaient insuf­fi­sants, comme tous les mots sont insuf­fi­sants pour dire l’hor­reur, mais les visages des réfu­giés disaient ce que les mots ne disaient pas — ces visages vides, ces yeux éteints, cette façon de mar­cher comme si le sol n’é­tait plus fiable.

À la Mol­da­van­ka, la peur chan­gea de nature. Ce n’é­tait plus la peur sourde et dif­fuse du temps des bol­che­viks — cette peur de l’ar­bi­traire bureau­cra­tique, de l’ar­res­ta­tion pour rai­son poli­tique, de la confis­ca­tion. C’é­tait une peur plus ancienne, plus pro­fonde, une peur qui était ins­crite dans la mémoire du corps autant que dans celle de l’es­prit — la peur du pogrom, la peur qui dor­mait dans les os des Juifs d’O­des­sa depuis 1905, depuis 1881, depuis tou­jours, et qui se réveillait main­te­nant avec la bru­ta­li­té d’une bête qu’on avait crue morte.

Dvo­ra fer­ma les volets. Elle fer­ma les volets et elle cacha le chan­de­lier du shab­bat sous la latte du plan­cher, à côté du samo­var en argent, et elle dit à Motl et à Lev de ne pas sor­tir la nuit, de ne pas por­ter la kip­pa dans la rue, de ne pas par­ler yid­dish en dehors de la cour, et toutes ces pré­cau­tions — ces petites lâche­tés néces­saires, ces renon­ce­ments minus­cules qui étaient le prix de la sur­vie — pesaient sur la mai­son comme un cou­vercle de plomb.

Motl conti­nuait à jouer au Bris­tol. L’hô­tel, sous le nou­veau-ancien régime, avait retrou­vé une par­tie de sa clien­tèle d’a­vant — des offi­ciers blancs, des femmes d’of­fi­ciers, des mar­chands qui émer­geaient de l’ombre où les bol­che­viks les avaient pous­sés. Mais l’at­mo­sphère avait chan­gé. Il y avait dans l’air quelque chose de violent, une élec­tri­ci­té, une ten­sion qui n’a­vait pas exis­té en avril. Les offi­ciers qui dînaient au Bris­tol n’é­taient plus les offi­ciers fati­gués et mélan­co­liques du prin­temps — c’é­taient des hommes qui avaient com­bat­tu, qui avaient tué, qui avaient vu des choses, et dont les visages por­taient les traces de ce qu’ils avaient vu, comme des cartes d’un pays dévasté.

Un soir de novembre, Motl jouait une mazur­ka quand trois offi­ciers entrèrent dans le res­tau­rant. Ils étaient ivres — pas l’i­vresse contrô­lée de Ver­khou­nine, mais une ivresse sale, bruyante, l’i­vresse des hommes qui boivent pour effa­cer quelque chose. Ils s’as­sirent, com­man­dèrent de la vod­ka, et l’un d’eux — un lieu­te­nant jeune, blond, avec un visage qui aurait été beau sans la dure­té des yeux — regar­da Motl et dit, assez fort pour que la salle entende :

— Un Juif. Ils font jouer un Juif.

Le silence qui sui­vit cette phrase eut la qua­li­té d’un objet solide — on pou­vait presque le tou­cher, le sou­le­ver, en mesu­rer le poids. Motl conti­nua à jouer. Ses doigts conti­nuèrent à se poser sur les clés, son souffle conti­nua à pas­ser dans l’anche, la mazur­ka conti­nua à sor­tir de l’ins­tru­ment, mais quelque chose avait chan­gé — la musique n’é­tait plus un orne­ment, elle était un bou­clier, un acte de résis­tance minus­cule, le refus de s’ar­rê­ter, le refus de bais­ser les yeux, le refus d’ac­cep­ter que ces mots — « un Juif » — aient le pou­voir de faire taire la clarinette.

Kagan appa­rut. Il appa­rut de nulle part, avec cette capa­ci­té des gérants d’hô­tel à se maté­ria­li­ser exac­te­ment là où un pro­blème menace, et il s’ap­pro­cha de la table des trois offi­ciers, et il leur par­la à voix basse, et Motl ne sut jamais ce qu’il leur dit, mais les offi­ciers ne dirent plus rien, et le lieu­te­nant blond détour­na les yeux, et la soi­rée conti­nua, et les nappes res­tèrent blanches, et le lustre conti­nua à briller, parce que le Bris­tol tenait debout, encore, tou­jours, par l’obs­ti­na­tion de Kagan et du por­tier et de Bog­dan et de tous ceux qui refu­saient que les murs tombent.

Mais Motl sut, ce soir-là, que le Bris­tol ne le pro­té­ge­rait pas indéfiniment.

La nuit du 15 novembre, il y eut des coups de feu dans la Moldavanka.

Motl était chez lui, dans l’ap­par­te­ment du numé­ro 12, avec Dvo­ra et Lev. Les coups de feu venaient de la rue Kolon­taïevs­kaïa — pas de la rue elle-même, mais de quelque part au bout de la rue, à deux ou trois blocs, et le son arri­vait étouf­fé par les murs des immeubles, défor­mé par les cours inté­rieures, de sorte qu’il était impos­sible de dire exac­te­ment d’où il venait, ni com­bien de coups il y avait, ni qui tirait, ni sur qui. Dvo­ra étei­gnit la lampe. Ils res­tèrent dans le noir, assis autour de la table de la cui­sine, sans par­ler, écoutant.

Les coups de feu ces­sèrent. Puis des cris. Puis des pas de course — des bottes sur les pavés, lourdes, rapides. Puis le silence.

Le len­de­main matin, on apprit que des sol­dats blancs avaient atta­qué des mai­sons juives dans la rue Bugaïevs­kaïa, à trois rues de chez les Zeit­lin. Deux familles avaient été pillées. Un vieillard avait été bat­tu. Une femme avait dis­pa­ru. Les sol­dats étaient par­tis avant l’aube, et per­sonne n’a­vait por­té plainte, parce que por­ter plainte sup­po­sait qu’il exis­tait une auto­ri­té capable de rece­voir la plainte et de la trai­ter, et cette auto­ri­té, en novembre 1919, n’exis­tait que pour certains.

Motl alla au Bris­tol. Il joua. Il joua comme tous les soirs, les valses, les mazur­kas, les airs de Car­men. Et dans l’in­ter­valle entre deux mor­ceaux, pen­dant une pause, le por­tier du Bris­tol — l’a­mi­ral aux bou­tons de cuivre — s’ap­pro­cha de lui.

Le por­tier s’ap­pe­lait Haïk Meli­kian. Il était armé­nien. C’é­tait un homme de soixante ans qui tra­vaillait au Bris­tol depuis vingt-cinq ans et qui avait vu pas­ser assez de régimes, de guerres et de catas­trophes pour avoir déve­lop­pé une phi­lo­so­phie de la sur­vie qui se résu­mait en deux prin­cipes : ne pas par­ler et être utile. Il ne par­lait presque jamais. Quand il par­lait, c’é­tait en phrases courtes, fac­tuelles, dépour­vues de toute émo­tion appa­rente, comme des télégrammes.

— Zeit­lin, dit Haïk Melikian.

— Oui.

— Il y aura une rafle. Cette nuit ou demain. Dans la Moldavanka.

— Com­ment le savez-vous ?

— Je sais.

Motl ne deman­da pas d’ex­pli­ca­tion. Haïk Meli­kian savait des choses — c’é­tait une évi­dence accep­tée par tout le per­son­nel du Bris­tol, comme on accepte que le chat sache qu’il va pleu­voir. Les por­tiers des grands hôtels étaient des créa­tures d’un ordre par­ti­cu­lier, des êtres dont la fonc­tion offi­cielle — ouvrir et fer­mer les portes — était une cou­ver­ture pour une fonc­tion réelle bien plus com­plexe : tout savoir, tout entendre, tout com­prendre, et ne rien dire, sauf quand il le fallait.

— Ne rentre pas chez toi cette nuit, dit Haïk.

— Où ?

— La cave.

La cave du Bris­tol était un monde sou­ter­rain que les clients igno­raient. Elle s’é­ten­dait sous tout le bâti­ment, un laby­rinthe de salles voû­tées, de cou­loirs bas, de recoins où l’on sto­ckait le vin, les pro­vi­sions, le linge, et tout ce que l’hô­tel ne mon­trait pas — ses réserves, ses secrets, sa méca­nique cachée. L’air y était frais, humide, avec une odeur de pierre et de ton­neaux qui rap­pe­lait les cata­combes — ces cata­combes qui cou­raient sous Odes­sa sur des cen­taines de kilo­mètres et dont la cave du Bris­tol n’é­tait, en un sens, qu’une antichambre.

Haïk condui­sit Motl à tra­vers les cou­loirs de ser­vice, puis par un esca­lier étroit qui des­cen­dait der­rière la chauf­fe­rie, puis par un pas­sage si bas qu’il fal­lait se cour­ber. Ils arri­vèrent dans une petite salle au fond de la cave — une salle qui avait dû ser­vir de cel­lier, avec des éta­gères en pierre le long des murs et, dans un coin, un mate­las posé à même le sol, une cou­ver­ture, une bougie.

— Il y a eu d’autres gens ici, dit Motl.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Le mate­las, la cou­ver­ture, la bou­gie — tout indi­quait que cette salle avait déjà ser­vi de cachette.

— Il y a tou­jours eu d’autres gens ici, dit Haïk. Le Bris­tol est un hôtel. On y loge les gens.

Et sur cette phrase — la phrase la plus longue que Motl eût jamais enten­due de la bouche de Haïk Meli­kian — le por­tier armé­nien remon­ta l’es­ca­lier, et Motl res­ta seul dans la cave, avec la bou­gie, le mate­las et le silence.

Il dor­mit. Il dor­mit d’un som­meil étrange, pro­fond et ner­veux à la fois, un som­meil de bête tra­quée qui sait qu’elle est en sécu­ri­té mais dont le corps refuse de le croire tout à fait. Au-des­sus de lui, le Bris­tol vivait sa vie noc­turne — les bruits étouf­fés des pas dans les cou­loirs, le grin­ce­ment loin­tain d’un cha­riot, le mur­mure de l’eau dans les cana­li­sa­tions. L’hô­tel, la nuit, avait ses propres sons, sa propre res­pi­ra­tion, et Motl, cou­ché dans ses entrailles, les écou­tait comme on écoute le cœur d’un orga­nisme vivant.

Au matin, Haïk vint le chercher.

— C’est fini, dit-il.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Haïk ne répon­dit pas. Mais quand Motl remon­ta dans le hall, il vit un groupe de femmes de chambre qui par­laient à voix basse, et il vit Kagan qui se tenait der­rière le comp­toir de la récep­tion avec un visage de cire, et il com­prit qu’il s’é­tait pas­sé quelque chose, que la rafle avait eu lieu, que des gens avaient été pris, et que lui — Motl Zeit­lin, cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka — avait été épar­gné parce qu’un por­tier armé­nien l’a­vait caché dans la cave d’un hôtel.

Il cou­rut à la Mol­da­van­ka. Il cou­rut dans les rues du matin, le froid cou­pant, les trot­toirs gelés, et quand il arri­va dans la cour du numé­ro 12, il vit Dvo­ra à la fenêtre, debout, le visage fer­mé, et il sut qu’elle était vivante, et Lev aus­si, et les voi­sins aus­si — la cour du numé­ro 12 avait été épar­gnée, cette fois, par hasard, par chance, par ce caprice de la géo­gra­phie de la ter­reur qui fait que les sol­dats tournent à gauche au lieu de tour­ner à droite et que la mort passe dans une rue plu­tôt que dans l’autre.

— Où étais-tu ? dit Dvora.

— Au Bristol.

— La cave ?

Motl la regar­da. Dvo­ra savait. Les mères de la Mol­da­van­ka savaient tout — elles savaient avant les enfants, avant les maris, avant les sol­dats, elles savaient avec cette intel­li­gence du dan­ger qui est peut-être la forme la plus ancienne de l’in­tel­li­gence humaine.

— La cave, confir­ma Motl.

Dvo­ra hocha la tête. Elle ne dit pas mer­ci, elle ne dit pas Dieu soit loué, elle ne dit rien de ce que les mères disent dans les romans quand leur fils revient du dan­ger. Elle dit :

— Il y a du thé.

Et Motl mon­ta, et il but du thé, et le thé avait le goût du thé, c’est-à-dire le goût de la sur­vie, le goût d’un matin de plus, et c’é­tait suffisant.

Dans sa poche, la montre de Ver­khou­nine pesait son poids d’or et de silence. Et quelque part dans la ville, les aca­cias nus atten­daient le prin­temps comme les gens de la Mol­da­van­ka atten­daient la fin — non pas avec espoir, mais avec cette patience miné­rale des êtres qui ont appris que l’hi­ver finit tou­jours, même quand il ne devrait pas.

X

Odes­sa, hiver 1919–1920

L’hi­ver arri­va comme un conqué­rant de plus.

Il vint de l’est, de la steppe, par-des­sus les champs de blé morts et les routes défon­cées, et il frap­pa Odes­sa avec une bru­ta­li­té qui n’a­vait rien à envier aux armées. Le ther­mo­mètre tom­ba. Moins dix, moins quinze, moins vingt. La mer Noire — cette mer qui n’a­vait de noire que le nom et qui était d’ha­bi­tude d’un bleu sombre, vivant, par­cou­ru de cou­rants et de reflets — la mer Noire gela. Pas entiè­re­ment, pas au large, mais le long de la côte, dans le port, autour des jetées, l’eau se figea en une croûte grise, sale, sur laquelle les mouettes se posaient avec la per­plexi­té d’oi­seaux dont le monde vient de chan­ger d’état.

Et avec le froid, la faim.

Pas la faim de juin — cette faim encore gérable, cette faim de res­tric­tion, de ration­ne­ment, où l’on man­geait moins mais où l’on man­geait encore. Non. La vraie faim. La faim qui change la chi­mie du corps, qui modi­fie la pen­sée, qui trans­forme le monde entier en un cal­cul per­ma­nent de calo­ries. La faim qui fait que le cer­veau ne pense plus qu’à une chose — man­ger — et que tout le reste, l’a­mour, la poli­tique, la musique, la peur, l’es­poir, tout passe au second plan, relé­gué par cette urgence ani­male, cette dic­ta­ture du ventre.

Pri­voz fer­ma. Pas offi­ciel­le­ment — per­sonne ne fer­ma Pri­voz, Pri­voz ne pou­vait pas être fer­mé, c’eût été comme fer­mer le cœur d’un corps — mais les éta­lages se vidèrent un par un, comme des dents qui tombent, et ce qui res­tait — quelques pommes de terre gelées, des bet­te­raves noir­cies, du pois­son séché si dur qu’il fal­lait un cou­teau pour l’en­ta­mer — se ven­dait à des prix qui n’a­vaient plus aucun rap­port avec la valeur des choses. Un mor­ceau de pain valait une for­tune. Un œuf valait un bijou. Le troc rem­pla­ça l’argent, et le troc avait sa propre logique, sa propre cruau­té : celui qui avait de la nour­ri­ture avait le pou­voir, et celui qui n’en avait pas n’a­vait rien, ni argent, ni digni­té, ni avenir.

Dans la Mol­da­van­ka, on mourut.

Pas dans la cour du numé­ro 12 — pas encore — mais autour, dans les rues voi­sines, dans les immeubles dont les cours inté­rieures étaient moins pro­té­gées, moins soli­daires, où les voi­sins n’a­vaient pas l’ha­bi­tude de par­ta­ger le peu qu’ils avaient. On mou­rait dis­crè­te­ment. On mou­rait der­rière des volets fer­més, dans des appar­te­ments gla­cés, sans bruit, sans drame, avec cette rési­gna­tion silen­cieuse des gens qui n’ont plus la force de pro­tes­ter. Les vieux d’a­bord. Les enfants ensuite. Des corps qu’on trou­vait le matin, raides, blancs, dans des lits qui étaient les seuls endroits encore un peu chauds, parce que les poêles ne brû­laient plus faute de bois, et le bois lui-même était deve­nu une monnaie.

Dvo­ra avait mai­gri. Elle avait tou­jours été une femme solide — pas grosse, solide, avec des bras de femme qui a por­té des enfants et des seaux d’eau et des paniers de linge, des bras faits pour le tra­vail et pour les gifles et pour les embras­sades, ces bras de mère qui sont à la fois des outils et des refuges. Ses bras avaient fon­du. Son visage s’é­tait creu­sé. Ses yeux — ces yeux qui avaient tou­jours eu la viva­ci­té d’une femme en colère contre le monde et déci­dée à le lui faire savoir — ses yeux s’é­taient agran­dis, non pas de peur mais de cette vigi­lance ani­male que la faim ins­talle dans le regard des êtres vivants.

Lev ne disait plus rien. Lev, le frère aîné, qui avait tou­jours été le silen­cieux de la famille — le fils qui tra­vaillait au port, qui ren­trait le soir avec les mains cre­vas­sées et qui man­geait sa soupe sans un mot — Lev était deve­nu trans­pa­rent. Il s’ef­fa­çait. Il rap­por­tait ce qu’il trou­vait — un bout de corde à vendre, un pois­son volé sur un quai, des rumeurs sur des navires qui pour­raient peut-être emme­ner des gens quelque part — et il le posait sur la table comme un chien rap­porte un os, sans attendre de remer­cie­ment, sans rien dire, avec cette humi­li­té des hommes qui savent que ce qu’ils offrent ne suf­fit pas.

Motl jouait au Bris­tol. Mais le Bris­tol mou­rait aussi.

La mort du Bris­tol était lente, pro­gres­sive, presque imper­cep­tible — non pas un effon­dre­ment mais un affais­se­ment, un relâ­che­ment des choses, comme un corps qui lâche prise muscle après muscle. Les signes étaient par­tout, pour qui savait lire. Les nappes blanches avaient viré au gris — pas un gris sale, pas encore, mais un gris de fatigue, le gris de tis­su lavé trop sou­vent avec trop peu de savon. Le lustre du hall ne brillait plus avec la même inten­si­té — des ampoules avaient grillé et n’a­vaient pas été rem­pla­cées, et les pen­de­loques de cris­tal, pri­vées de quelques-unes de leurs sources de lumière, pen­daient dans une semi-obs­cu­ri­té qui leur don­nait l’air de bijoux oubliés. Le por­tier Haïk Meli­kian cirait tou­jours ses bou­tons de cuivre, mais les bou­tons eux-mêmes sem­blaient résis­ter moins, comme si le métal, lui aus­si, était fatigué.

Les chambres se vidaient. Au troi­sième étage, une aile entière était fer­mée — portes closes, rideaux tirés, radia­teurs éteints. Au deuxième, des chambres qu’on avait net­toyées le matin res­taient vides le soir. Le Bris­tol rétré­cis­sait. Il se contrac­tait autour de son noyau — le hall, le res­tau­rant, les cui­sines — comme un ani­mal qui ramène ses membres vers le centre pour conser­ver sa chaleur.

Et les cui­sines souffraient.

Le chef Bog­dan n’a­vait plus de matière pre­mière. Les four­nis­seurs avaient dis­pa­ru ou exi­geaient des prix que Kagan ne pou­vait plus payer. Les réserves de la cave étaient épui­sées. Bog­dan fai­sait des miracles — mais des miracles de plus en plus modestes, des miracles qui res­sem­blaient de moins en moins à des miracles et de plus en plus à des tours de passe-passe, des illu­sions culi­naires où la pré­sen­ta­tion com­pen­sait l’ab­sence de sub­stance. Il fai­sait des soupes avec de l’eau, des os et de la volon­té. Il fai­sait du pain avec une farine si mêlée de son et de sciure qu’on ne savait plus très bien si on man­geait du pain ou du bois. Et il jurait — ses jurons poé­tiques, ses jurons d’ar­tiste offen­sé par la médio­cri­té du monde — mais ses jurons eux-mêmes avaient bais­sé d’un ton, comme si la faim avait rogné jus­qu’à sa colère.

Un soir de décembre, Kagan réunit le per­son­nel dans le cou­loir de service.

Il se tenait debout, en cos­tume — le même cos­tume qu’il por­tait depuis des mois, éli­mé aux coudes, lus­tré aux fesses, mais encore droit, encore bou­ton­né, parce que Kagan ne se serait pas pré­sen­té devant son per­son­nel sans son cos­tume, comme un capi­taine ne se serait pas pré­sen­té sur la pas­se­relle sans son uni­forme. Autour de lui, les femmes de chambre, les ser­veurs, le por­tier, le chef, les gar­çons d’é­tage — une dou­zaine de per­sonnes qui avaient l’air de ce qu’elles étaient : des gens fati­gués, amai­gris, qui tenaient debout par habi­tude plus que par conviction.

— À par­tir de demain, dit Kagan, on ne ser­vi­ra plus le soir. On ser­vi­ra un repas à midi, pour les clients qui res­tent. Le res­tau­rant fer­me­ra à qua­torze heures. Après qua­torze heures, l’hô­tel reste ouvert mais le res­tau­rant est fermé.

Per­sonne ne dit rien. C’é­tait la nou­velle logique — celle de la sous­trac­tion. On sous­trayait un repas, puis on sous­trai­rait un étage, puis un ser­vice, puis un autre, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien à soustraire.

— Et nous ? deman­da une femme de chambre — une petite brune dont Motl avait oublié le nom et dont le visage avait pris cette teinte cireuse des gens qui ne mangent pas assez.

— Vous man­ge­rez à midi, dit Kagan. Un repas. Ce que Bog­dan pour­ra faire.

— Et les musi­ciens ? dit Motl.

Kagan le regar­da. Il y eut dans ce regard une hési­ta­tion — la pre­mière hési­ta­tion que Motl voyait chez Kagan, cet homme qui avait tra­ver­sé le départ des Fran­çais, l’ar­ri­vée des bol­che­viks et le retour des Blancs sans jamais hésiter.

— Les musi­ciens aus­si, dit Kagan. Un repas à midi. Mais pas de musique le soir. On n’a plus besoin de musique le soir. On n’a plus per­sonne pour l’écouter.

Motl hocha la tête. Plus de musique le soir. Le Bris­tol renon­çait à sa musique, et c’é­tait un signe plus grave que les nappes grises ou le lustre à demi éteint, parce que la musique avait été le der­nier orne­ment, le der­nier luxe, la der­nière preuve que l’hô­tel était encore un hôtel et non un simple bâti­ment où des gens dormaient.

Pesach et Gri­sha prirent la nou­velle avec le fata­lisme des musi­ciens — ces êtres habi­tués à ce que le monde ne veuille pas d’eux, à ce que la musique soit la pre­mière chose qu’on sup­prime quand les temps sont durs, comme si la beau­té était un luxe et non une néces­si­té. Pesach ne dit rien. Gri­sha haus­sa les épaules avec sa moustache.

Les jours pas­sèrent. Décembre. Jan­vier. Le froid tenait Odes­sa dans un étau. La mer était gelée au port. Les rues étaient blanches, non pas de la blan­cheur joyeuse de la neige fraîche mais de cette blan­cheur sale, com­pacte, de la glace qui ne fond pas, qui s’ins­talle, qui prend pos­ses­sion du sol et refuse de le rendre. Les arbres de la Deri­bas­sovs­kaya étaient nus, noirs, leurs branches ten­dues vers le ciel comme des bras de sup­pliants. L’O­pé­ra était fer­mé. Les cafés étaient fer­més. La ville entière sem­blait fer­mée, contrac­tée, repliée sur elle-même comme un poing.

Et puis il y eut le soir du poisson.

C’é­tait un soir de jan­vier — le 17 ou le 18, Motl ne se sou­vint jamais de la date exacte, mais il se sou­vint de tout le reste avec une pré­ci­sion qui ne s’é­mous­sa jamais, même cin­quante ans plus tard, même assis sur un banc de la Board­walk à Brigh­ton Beach, même vieux et fati­gué et loin de tout.

Sta­vros Papa­di­mi­triou arri­va au Bris­tol à sept heures du soir. Le res­tau­rant était fer­mé — fer­mé le soir, comme Kagan l’a­vait dit — mais Sta­vros ne pas­sait pas par le res­tau­rant. Sta­vros pas­sait par la porte de ser­vice, celle de la ruelle, et il entra dans les cui­sines avec deux de ses hommes, et ses hommes por­taient des caisses.

Des caisses de poisson.

Du pois­son frais. Du rou­get, du bar, du maque­reau — du pois­son de la mer Noire, du vrai pois­son, pêché le matin même par des bateaux grecs qui avaient bra­vé la glace côtière pour aller cher­cher, au large, là où la mer n’a­vait pas gelé, ce que la terre ne pou­vait plus four­nir. Les caisses furent posées sur le sol de la cui­sine, et quand on les ouvrit, l’o­deur — cette odeur de mer, de sel, d’é­cailles, de vie — enva­hit les cui­sines du Bris­tol avec une force qui frap­pa Motl comme un coup de poing.

Bog­dan regar­da les caisses. Bog­dan, le chef colé­rique, l’homme aux jurons poé­tiques, l’homme qui fai­sait de la soupe avec de l’eau et des os depuis des semaines — Bog­dan regar­da les caisses de pois­son, et il ne dit rien, et son silence valait tous les jurons du monde.

Puis il se mit au travail.

Il allu­ma les four­neaux. Il prit un cou­teau — son grand cou­teau, celui qu’il aigui­sait chaque matin même quand il n’y avait rien à cou­per, par dis­ci­pline, par foi dans le retour des choses — et il com­men­ça à pré­pa­rer le pois­son. Il leva les filets avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien. Il fit chauf­fer de l’huile. Il trou­va de l’oi­gnon — un oignon, un seul, caché quelque part dans un recoin de la cui­sine comme un tré­sor — et il le cou­pa en ron­delles si fines qu’elles étaient trans­lu­cides. Il trou­va du sel. Il trou­va du poivre. Et avec ces élé­ments — le pois­son, l’oi­gnon, l’huile, le sel, le poivre, et ses mains — il cuisina.

Kagan fit des­cendre le per­son­nel. Tout le monde — les femmes de chambre, les ser­veurs, le por­tier, les gar­çons d’é­tage, Motl, Pesach, Gri­sha. On dres­sa une table dans la cui­sine, pas dans le res­tau­rant — dans la cui­sine, sur la grande table de tra­vail en bois qui ser­vait d’ha­bi­tude à pré­pa­rer les plats, et on s’as­sit autour, sur des caisses, sur des tabou­rets, debout pour ceux qui n’a­vaient pas de siège.

Sta­vros res­ta. Il s’as­sit au bout de la table, avec sa len­teur habi­tuelle, et il regar­da les plats arri­ver avec la satis­fac­tion tran­quille d’un homme qui a fait ce qu’il devait faire et qui n’at­tend pas de remer­cie­ment, parce que le remer­cie­ment est dans l’acte même, dans les visages de ceux qui mangent.

On man­gea.

Le pois­son était grillé, doré, crous­tillant à l’ex­té­rieur et fon­dant à l’in­té­rieur, avec cette saveur de la mer Noire — cette saveur légè­re­ment dif­fé­rente de celle de l’At­lan­tique ou de la Médi­ter­ra­née, plus sombre, plus pro­fonde, une saveur qui avait la cou­leur de son nom. L’oi­gnon avait cara­mé­li­sé dans l’huile et for­mait des rubans trans­lu­cides, sucrés, qui se mariaient au pois­son comme le miel se marie au pain. Et il y avait du pain — pas le pain de sciure des der­nières semaines, mais du pain que Bog­dan avait fait avec la farine que Sta­vros avait appor­tée dans un sac, de la vraie farine, blanche, et le pain était encore chaud, et l’o­deur du pain chaud dans la cui­sine du Bris­tol fut, pour Motl, le moment le plus violent de cette soi­rée — plus violent que le goût du pois­son, plus violent que la cha­leur de l’huile, parce que l’o­deur du pain chaud conte­nait tout, la mémoire et le pré­sent, la faim et sa fin, la perte et le retour.

On man­gea en silence. Pas le silence de la peur — le silence de la concen­tra­tion, le silence de gens qui savent que ce repas est un miracle et qui veulent que le miracle dure, qui veulent sen­tir chaque bou­chée, goû­ter chaque fibre de pois­son, chaque grain de sel, chaque note de ce fes­tin impro­bable dans une cui­sine de palace à demi mort, au milieu d’un hiver de guerre civile.

Puis le silence se bri­sa. Quel­qu’un rit — un ser­veur, un gar­çon maigre dont Motl ne connais­sait pas le nom — et le rire fit rire quel­qu’un d’autre, et quel­qu’un d’autre encore, et sou­dain la table entière riait, sans rai­son, ou pour la seule rai­son qu’on était vivant et qu’on man­geait du pois­son, et le rire était aus­si nour­ris­sant que le pois­son, parce que le rire était la preuve que quelque chose en eux n’a­vait pas été tué par la faim, que la part joyeuse, la part absurde, la part odes­site tenait encore debout.

Motl sor­tit sa clarinette.

Per­sonne ne le lui avait deman­dé. Kagan n’a­vait pas dit « jouez. » Pesach n’a­vait pas sor­ti son vio­lon. Mais Motl sor­tit sa cla­ri­nette, et il assem­bla l’ins­tru­ment — le bec, le barillet, le corps, l’anche humec­tée — et il joua, debout, dans la cui­sine du Bris­tol, entre les cas­se­roles de cuivre et les four­neaux, pour une dou­zaine de gens assis autour d’une table de tra­vail, avec des arêtes de pois­son dans leurs assiettes et du pain chaud dans leurs mains.

Il joua un frey­le­khs. Un air de noce. Un air rapide, joyeux, qui mon­tait et qui des­cen­dait et qui repar­tait, un air qui disait que la vie conti­nuait, que les noces auraient lieu, que les enfants naî­traient, que le pain revien­drait, même si tout indi­quait le contraire, même si le monde était gelé et affa­mé et cruel — le frey­le­khs disait non, le frey­le­khs disait encore, le frey­le­khs disait toujours.

Gri­sha tapa sur la table avec ses mains. Pas de per­cus­sion, pas de dar­bou­ka — ses mains sur le bois, et le rythme était là, le rythme de la Mol­da­van­ka, le rythme des cours inté­rieures, le rythme qui fai­sait dan­ser les mères et pleu­rer les pères et tour­ner les enfants. Pesach ne joua pas — il n’a­vait pas son vio­lon — mais il tapa du pied, et ses yeux étaient ouverts, pour une fois, grands ouverts, et il y avait dans ses yeux de vio­lo­niste grave quelque chose qui res­sem­blait, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois, à de la joie.

On dan­sa. Pas vrai­ment — pas une hora, pas une danse en cercle — mais des corps qui bou­gèrent, des épaules qui se balan­cèrent, des têtes qui oscil­lèrent, dans cette cui­sine qui sen­tait le pois­son grillé et le pain chaud, sous les cas­se­roles de cuivre sus­pen­dues au pla­fond, dans le ventre du Bristol.

Sta­vros Papa­di­mi­triou ne dan­sa pas. Il res­ta assis au bout de la table, les mains posées à plat devant lui, et il regar­dait, et sur son visage de contre­ban­dier grec impas­sible pas­sa quelque chose — un fré­mis­se­ment, un trem­ble­ment, une fis­sure dans le masque — qui dura une seconde et qui dis­pa­rut, et que Motl fut le seul à voir, parce que Motl voyait tout.

La soi­rée se ter­mi­na tard. On souf­fla les bou­gies. On ran­gea les assiettes. Bog­dan lava ses cou­teaux avec le soin d’un homme qui sait que demain les cou­teaux n’au­ront peut-être rien à cou­per, mais que les cou­teaux doivent être prêts, tou­jours prêts, parce que la pré­pa­ra­tion est une forme de foi.

Motl sor­tit par la ruelle. Le froid le frap­pa. Moins vingt, peut-être. Les étoiles étaient visibles — un ciel d’hi­ver, noir et pro­fond, avec des étoiles si nettes qu’on aurait pu les comp­ter, et Motl leva la tête et les regar­da, et il pen­sa que les étoiles n’a­vaient pas faim, que les étoiles ne chan­geaient pas de camp, que les étoiles étaient les seules choses au-des­sus d’O­des­sa qui n’ap­par­te­naient à personne.

Il ren­tra à la Mol­da­van­ka. Il rap­por­ta dans ses poches deux mor­ceaux de pois­son et un mor­ceau de pain, enve­lop­pés dans un chif­fon. Il les posa sur la table de la cui­sine. Dvo­ra les regar­da. Elle ne dit pas « tu voles » — plus main­te­nant, la morale des temps de paix ne tenait plus — elle prit le pois­son, elle prit le pain, elle réveilla Lev, et ils man­gèrent à trois, dans le noir, sans allu­mer la lampe, parce que la lumière aurait pu atti­rer l’at­ten­tion, et parce que la nour­ri­ture, dans le noir, avait un goût plus fort, plus concen­tré, comme si les yeux fer­més les autres sens com­pen­saient, et le pois­son de la mer Noire, man­gé dans le noir d’un appar­te­ment de la Mol­da­van­ka, en jan­vier 1920, avec les doigts, en silence, fut le meilleur pois­son que Motl Zeit­lin man­ge­rait jamais.

Et cin­quante-trois ans plus tard, assis au comp­toir d’Ar­ka­di sur Brigh­ton Beach Ave­nue, man­geant un bagel à la viande et aux pickles en regar­dant le métro pas­ser au-des­sus, il se sou­vien­drait encore du goût de ce pois­son — non pas le goût lui-même, qui avait fini par se diluer dans la mémoire, mais le sou­ve­nir du goût, qui est peut-être plus puis­sant que le goût lui-même, parce que le sou­ve­nir ne connaît pas la satiété.

XI

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Il y avait une photographie.

Motl l’a­vait trou­vée à la biblio­thèque publique de Brigh­ton Beach — un bâti­ment de brique rouge situé sur la Second Street, à quelques blocs de la mer, où une biblio­thé­caire nom­mée Mrs. Gold­farb régnait sur une col­lec­tion de livres en anglais et en russe avec l’au­to­ri­té silen­cieuse d’une femme qui consi­dère que le savoir est une forme de gou­ver­ne­ment et que les biblio­thé­caires sont les vrais sou­ve­rains du monde. Mrs. Gold­farb avait mon­tré à Motl la sec­tion d’his­toire locale — une éta­gère au fond de la salle, coin­cée entre la fic­tion pour enfants et les ency­clo­pé­dies — et dans un album relié à cou­ver­ture car­ton­née, entre des vues de Coney Island et des por­traits de poli­ti­ciens locaux oubliés, il avait trou­vé la photographie.

L’hô­tel Brigh­ton Beach. 1904.

Un bâti­ment immense, en bois, posé sur la plage comme un paque­bot échoué. Quatre étages. Des véran­das qui cou­raient sur toute la façade, avec des balus­trades blanches et des rocking-chairs — des dizaines de rocking-chairs, ali­gnés face à la mer, et on ima­gi­nait les gens assis là, dans la brise du soir, avec leurs tenues d’é­té, leurs cha­peaux, leurs ombrelles, regar­dant l’At­lan­tique avec la séré­ni­té de gens qui croient que le monde est stable, que les hôtels sont éter­nels, que les étés revien­dront tou­jours. Le bâti­ment avait une majes­té tran­quille, une assu­rance de chose construite pour durer — et il n’a­vait pas duré. Vingt ans après cette pho­to­gra­phie, il serait démo­li. Les véran­das, les rocking-chairs, les balus­trades blanches, tout serait rem­pla­cé par des planches — la Board­walk, cette pro­me­nade en bois qui cou­vrait main­te­nant l’emplacement exact de l’hô­tel, comme une dalle posée sur une tombe.

Motl avait fait pho­to­co­pier l’i­mage. Dix cents. La pho­to­co­pie était gra­nu­leuse, un peu floue, avec ce grain par­ti­cu­lier des repro­duc­tions bon mar­ché qui donne aux images du pas­sé un aspect de rêve — pas un rêve net, un rêve un peu défait, comme un sou­ve­nir qu’on a trop sou­vent convo­qué. Il l’a­vait rap­por­tée chez lui et l’a­vait punai­sée au mur du salon, au-des­sus du fau­teuil cou­leur de fatigue, entre une carte pos­tale d’O­des­sa ache­tée dans une bou­tique de sou­ve­nirs de Man­hat­tan et un calen­drier de l’an­née pré­cé­dente qu’il n’a­vait pas décroché.

Un matin de février — un matin d’un froid sec, cou­pant, avec un ciel bleu d’une net­te­té presque agres­sive — Motl prit la pho­to­co­pie et des­cen­dit à la librai­rie de la mer Noire.

Semion était der­rière son comp­toir, comme tou­jours, ense­ve­li dans les livres et le papier, lisant quelque chose à tra­vers ses lunettes d’a­qua­rium. Le métro pas­sa. La vitrine trem­bla. Les livres frémirent.

— Regarde, dit Motl en posant la pho­to­co­pie sur le comp­toir, par-des­sus la paperasse.

Semion bais­sa ses lunettes, regar­da l’i­mage, remon­ta ses lunettes.

— Un hôtel, dit-il.

— Le Brigh­ton Beach Hotel. Construit en 1878 par William Enge­man. Détruit en 1924. Il était exac­te­ment là où est la Board­walk aujourd’­hui. Là où je m’as­sieds chaque matin pour man­ger mon bagel.

— Et ?

— Et il pou­vait accueillir cinq mille per­sonnes. Il avait des res­tau­rants qui ser­vaient vingt mille repas par jour en été. On y jouait du Wag­ner. John Phi­lip Sou­sa y diri­geait son orchestre. Et en 1888, quand la mer a com­men­cé à le man­ger, ils l’ont dépla­cé. Tout entier. Six mille tonnes. Avec des loco­mo­tives. Cent douze wagons de che­min de fer posés sous le bâti­ment, et six loco­mo­tives qui ont tiré l’hô­tel vers l’in­té­rieur des terres, pen­dant neuf jours, cent soixante mètres.

Semion ôta ses lunettes. Les essuya. Les remit. Ce geste — le doute, l’in­té­rêt — Motl le connaissait.

— Pour­quoi tu me racontes ça ? deman­da Semion.

— Parce que c’est un hôtel fan­tôme. Il n’existe plus. Et je vis au-des­sus de l’en­droit où il était. Et chaque matin je marche sur ses fon­da­tions. Et per­sonne ne le sait. Per­sonne ne s’en sou­vient. Six mille tonnes, Semion. Cinq mille per­sonnes. Wag­ner. Sou­sa. Et main­te­nant il n’y a que des planches et des mouettes.

— C’est le sort de toutes les choses, dit Semion. Elles dis­pa­raissent et on marche dessus.

— Non. Ce n’est pas le sort de toutes les choses. Cer­taines choses dis­pa­raissent et on se sou­vient d’elles. D’autres dis­pa­raissent et on les oublie. La dif­fé­rence entre les deux, c’est quel­qu’un qui se souvient.

Semion le regar­da. Il y avait des jours où Semion regar­dait Motl comme on regarde un livre qu’on n’a pas encore ouvert — avec cette curio­si­té par­ti­cu­lière du lec­teur qui sait que quelque chose se cache entre les pages mais qui ne sait pas encore quoi.

— Tu ne parles pas de l’hô­tel, dit Semion.

— Non.

— Tu parles du Bristol.

Motl ne répon­dit pas. Mais le silence répon­dit pour lui.

Il y avait entre le Brigh­ton Beach Hotel et le Bris­tol d’O­des­sa un lien que Motl était peut-être le seul à per­ce­voir — non pas un lien his­to­rique, non pas un lien archi­tec­tu­ral, mais un lien de des­tin, un écho, une rime. Deux hôtels au bord de deux mers. L’un avait été englou­ti par le temps — démo­li, recou­vert, effa­cé. L’autre — le Bris­tol, là-bas, sur la Pou­ch­kins­kaïa — exis­tait peut-être encore, quelque part der­rière le rideau de fer, trans­for­mé en hôtel sovié­tique, en bâti­ment d’É­tat, avec des fonc­tion­naires à la place des arma­teurs et des por­traits de Lénine à la place du lustre. Motl ne savait pas. Il n’a­vait aucune nou­velle d’O­des­sa depuis des décen­nies. La ville était der­rière un mur — un mur de poli­tique, de géo­gra­phie, de temps — et ce mur était aus­si infran­chis­sable que la mer.

Mais il savait ceci : il était l’homme qui se sou­ve­nait des deux hôtels. Le Bris­tol et le Brigh­ton. L’hô­tel vivant et l’hô­tel mort. Et cette mémoire double — cette capa­ci­té à por­ter en soi deux hôtels, deux mers, deux mondes — était à la fois sa richesse et sa soli­tude, parce que per­sonne à Brigh­ton Beach ne connais­sait le Bris­tol, et per­sonne à Odes­sa ne connais­sait le Brigh­ton Beach Hotel, et Motl était le point de jonc­tion, le nœud, le pont entre deux néants.

Il reprit la pho­to­co­pie. Il sor­tit de la librai­rie. Il mar­cha vers la Boardwalk.

Le froid de février avait une qua­li­té dif­fé­rente de celui de jan­vier — plus sec, plus lumi­neux, avec un soleil bas qui rasait la sur­face de l’o­céan et qui jetait sur les planches de la Board­walk une lumière dorée, oblique, qui allon­geait les ombres et qui don­nait au monde cet aspect de pho­to­gra­phie sur­ex­po­sée qui est le propre des jour­nées d’hi­ver très claires. La mer était d’un bleu sombre — presque noir au large, plus clair près de la côte, avec des vagues courtes, ser­rées, qui frap­paient le sable avec une régu­la­ri­té de métronome.

Motl mar­cha jus­qu’à l’en­droit. Son endroit. Le banc entre les deux lam­pa­daires, face à la mer, exac­te­ment à l’a­plomb — il en était convain­cu, il avait fait le cal­cul, il avait comp­té les pas depuis Coney Island Ave­nue — exac­te­ment à l’a­plomb de l’an­cien hall du Brigh­ton Beach Hotel.

Il s’as­sit.

Sous ses pieds, sous les planches de la Board­walk, sous le sable, sous la terre — si la terre garde la mémoire des choses qu’elle a por­tées — se trou­vaient les fon­da­tions de l’hô­tel. Les fon­da­tions sur les­quelles cinq mille per­sonnes avaient mar­ché, dan­sé, man­gé, dor­mi, rêvé. Les fon­da­tions que six loco­mo­tives avaient tirées vers l’in­té­rieur des terres, un jour d’a­vril 1888, dans un effort si absurde et si magni­fique qu’il résu­mait peut-être à lui seul tout ce que les hommes étaient capables de faire pour refu­ser la disparition.

Et sous ses pieds aus­si, d’une cer­taine manière, par un pli du temps et de l’es­pace, se trou­vait le Bris­tol. Pas le Bris­tol réel — pas le bâti­ment de la Pou­ch­kins­kaïa, avec ses cinq étages et son lustre et son por­tier armé­nien — mais le Bris­tol tel qu’il exis­tait dans la mémoire de Motl, le Bris­tol fait de sou­ve­nirs, d’o­deurs, de sons, de lumières, un Bris­tol inté­rieur, por­table, indes­truc­tible, que Motl avait trans­por­té de port en port, de ville en ville, de conti­nent en conti­nent, et qu’il avait fini par poser ici, sur cette Board­walk, sur cet hôtel fan­tôme, comme on pose un objet sur un autre objet, comme on pose un livre sur un livre, comme on pose un rêve sur un rêve.

Il sor­tit la pho­to­co­pie de sa poche. Il la regar­da. Le Brigh­ton Beach Hotel de 1904. Les véran­das. Les rocking-chairs. La plage.

Puis il la retour­na. Au dos, avec un crayon, il avait écrit quelque chose — quelques mots en cyril­lique, d’une écri­ture trem­blante de vieillard :

Бристоль, Пушкинская 15, Одесса.

Bris­tol, Pou­ch­kins­kaïa 15, Odessa.

Il remit la pho­to­co­pie dans sa poche. Il posa la main sur l’é­tui à cla­ri­nette. Il ne joua pas.

Un jog­ger pas­sa — un jeune homme en short et en sweat­shirt, cou­rant avec cette aisance souple des corps qui n’ont pas connu la faim, qui n’ont pas connu le gel, qui n’ont pas connu la cave du Bris­tol ni les coups de feu dans la Mol­da­van­ka. Le jog­ger ne vit pas Motl. Ou s’il le vit, il ne vit qu’un vieil homme sur un banc avec un étui d’ins­tru­ment — un détail du pay­sage, un élé­ment du décor, comme un lam­pa­daire ou une pou­belle ou un frag­ment de ce mobi­lier urbain que les yeux enre­gistrent sans que le cer­veau les traite.

Motl le regar­da pas­ser. Il ne lui en vou­lait pas. On ne peut pas en vou­loir aux vivants de vivre, aux jeunes d’être jeunes, aux cou­reurs de cou­rir. On ne peut que les regar­der depuis un banc, avec un étui à cla­ri­nette et une pho­to­co­pie d’un hôtel mort dans la poche, et se dire que le monde conti­nue, qu’il a tou­jours conti­nué, qu’il conti­nue­ra après que les bancs seront vides et que les cla­ri­nettes se seront tues, et que cette conti­nua­tion est à la fois la plus cruelle et la plus conso­lante des vérités.

La mer frap­pa le sable. Le vent pas­sa. Les mouettes décri­virent leur cercle.

Motl res­ta.

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,