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Brigh­ton Beach,
nuit d’hi­ver

Brigh­ton Beach, nuit d’hiver

Pre­mière partie

I

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Le pre­mier bruit du matin n’é­tait pas le réveil, ni la mer, ni même le vent — c’é­tait le métro. Il pas­sait au-des­sus de Brigh­ton Beach Ave­nue à six heures qua­torze, et le trem­ble­ment des­cen­dait par les murs de brique, tra­ver­sait la cage d’es­ca­lier, se glis­sait sous la porte de l’ap­par­te­ment 4B et venait mou­rir dans les os de Motl Zeit­lin comme une fièvre fami­lière. Après cin­quante-trois ans d’exil, il avait fini par trou­ver un endroit où la terre elle-même trem­blait plu­sieurs fois par heure, et il y avait dans cette vibra­tion régu­lière quelque chose qui res­sem­blait presque à un bat­te­ment de cœur.

Il se leva. Il se levait tou­jours de la même façon — d’a­bord les pieds sur le lino­léum froid, puis les mains sur les genoux, puis une pause, comme si le corps devait négo­cier avec lui-même avant d’ac­cep­ter la ver­ti­ca­li­té. Soixante-treize ans. Il ne les comp­tait pas, ou plu­tôt il les comp­tait autre­ment : en villes tra­ver­sées, en langues apprises et oubliées, en ins­tru­ments joués pour des gens qui n’exis­taient plus. Sa cla­ri­nette était posée dans son étui au pied du lit, comme un ani­mal endormi.

L’ap­par­te­ment tenait en trois pièces — une cui­sine où l’on pou­vait man­ger debout en regar­dant le mur d’en face, une chambre où le lit occu­pait les trois quarts de l’es­pace, et un salon encom­bré de livres russes empi­lés sans logique, de disques de vinyle, d’un samo­var qui ne fonc­tion­nait plus et d’un fau­teuil dont le tis­su avait pris, au fil des décen­nies, la cou­leur exacte de la fatigue. Par la fenêtre du salon, entre deux immeubles, on aper­ce­vait un tri­angle d’o­céan — gris en hiver, gris en automne, gris au prin­temps, et bleu envi­ron qua­rante jours par an en été, quand Brigh­ton Beach se sou­ve­nait qu’elle avait été une sta­tion balnéaire.

Motl mit l’eau à chauf­fer. Le thé d’a­bord, tou­jours. Pas dans une tasse — dans un verre, un verre épais à paroi droite, sans l’ar­ma­ture d’argent qu’on uti­li­sait autre­fois dans les trains russes et les grands hôtels, mais un verre quand même, parce que le thé bu dans une tasse n’é­tait pas vrai­ment du thé. C’é­tait une de ces super­sti­tions qu’il ne dis­cu­tait plus avec per­sonne, faute d’in­ter­lo­cu­teurs capables de com­prendre la différence.

Il atten­dit que l’eau fré­misse, ver­sa, regar­da les feuilles tour­ner dans le cou­rant brun. Dehors, un deuxième métro pas­sa. Six heures vingt-huit. L’im­meuble trem­bla. Les livres sur l’é­ta­gère se dépla­cèrent d’un mil­li­mètre vers la gauche, comme ils le fai­saient depuis des années, et Motl se deman­da si un jour ils fini­raient par tom­ber, ou si l’é­ta­gère et les livres avaient conclu un pacte secret, un arran­ge­ment à l’a­miable entre objets fatigués.

Il but son thé debout, face au tri­angle d’océan.

C’é­tait un matin de jan­vier, et Brigh­ton Beach avait cette beau­té sévère des jours où per­sonne ne vient. La Board­walk serait déserte. Les res­tau­rants russes de l’a­ve­nue n’ou­vri­raient pas avant dix heures. Les mouettes seules régne­raient sur la plage, avec cette arro­gance de pro­prié­taires légi­times qui ne com­pre­naient pas pour­quoi on les déran­geait chaque été.

Motl enfi­la son man­teau — un par­des­sus gris trop grand pour lui, ache­té trois dol­lars dans une fri­pe­rie de Coney Island Ave­nue, et qui lui don­nait l’al­lure d’un homme en train de dis­pa­raître à l’in­té­rieur de ses propres vête­ments. Il mit son cha­peau. Il prit l’é­tui à cla­ri­nette, non pas parce qu’il avait l’in­ten­tion de jouer, mais parce qu’il ne sor­tait jamais sans, de la même façon qu’un ancien sol­dat ne sort jamais tout à fait sans son arme, par habi­tude, par super­sti­tion, par inca­pa­ci­té à conce­voir que le monde puisse être affron­té les mains vides.

Il des­cen­dit l’es­ca­lier. La cage d’es­ca­lier sen­tait le chou, la naph­ta­line et ce par­fum indé­fi­nis­sable des immeubles où vivent des gens venus d’ailleurs — un mélange de cui­sines incom­pa­tibles, de savons étran­gers et de mélancolie.

Dehors, le froid le sai­sit. Pas un froid sec et hon­nête comme celui d’O­des­sa, où le gel arri­vait de la steppe et vous cou­pait le visage avec une fran­chise presque res­pec­tueuse — non, un froid humide, atlan­tique, un froid qui s’in­si­nuait, qui cher­chait les cou­tures du man­teau, les inter­stices du col, les espaces entre les doigts. Brigh­ton Beach Ave­nue s’é­ti­rait sous la struc­ture métal­lique du métro aérien, et cette struc­ture — ces piliers d’a­cier, ces pou­trelles rive­tées, cette grille de métal au-des­sus de la tête qui décou­pait le ciel en rec­tangles — don­nait à l’a­ve­nue l’al­lure d’une cathé­drale indus­trielle, ou d’une cage. La lumière fil­trait entre les rails en bandes obliques, rayant les trot­toirs, les vitrines, les visages des rares pas­sants d’ombres géométriques.

Motl connais­sait chaque com­merce. L’é­pi­ce­rie de Mme Katz, qui ven­dait du kéfir et de la rya­jen­ka et par­lait un russe si mêlé de yid­dish et d’an­glais qu’il fal­lait l’é­cou­ter avec les trois oreilles à la fois. Le trai­teur géor­gien dont les khin­ka­li, cer­tains jours, attei­gnaient une per­fec­tion qui aurait jus­ti­fié à elle seule la tra­ver­sée de l’At­lan­tique. Le maga­sin de vête­ments dont la vitrine n’a­vait pas chan­gé depuis 1965 et expo­sait des robes que plus per­sonne ne por­te­rait, flot­tant sur leurs cintres comme des fan­tômes de femmes.

Et au bout de l’a­ve­nue, en tour­nant vers la mer — le trai­teur. Celui où Motl allait chaque matin ache­ter des bagels.

Le trai­teur s’ap­pe­lait Arka­di. Il était arri­vé d’O­des­sa deux ans plus tôt, en 1971, par Vienne puis Rome puis New York, et il avait ouvert ce comp­toir minus­cule entre un pres­sing et un salon de coif­fure, avec une vitrine où s’en­tas­saient les piroj­ki, les vatrou­ch­ki, les harengs sous leur man­teau de bet­te­rave et de mayon­naise, et sur­tout les bagels — pas les bagels amé­ri­cains, ronds et mous et inof­fen­sifs, mais des bagels d’O­des­sa, plus petits, plus denses, avec cette croûte qui résis­tait sous la dent avant de céder. Arka­di les gar­nis­sait de viande fumée et de pickles, et il y avait dans cette com­bi­nai­son — la dou­ceur grasse de la viande, l’a­ci­di­té cro­quante du cor­ni­chon, l’é­las­ti­ci­té du pain — quelque chose qui dépas­sait la nour­ri­ture. C’é­tait un sou­ve­nir qui avait pris forme solide.

— Le même ? dit Arkadi.

— Le même, dit Motl.

Il n’y avait rien d’autre à dire. Le même, tou­jours le même, chaque matin. Motl prit le bagel enve­lop­pé dans du papier sul­fu­ri­sé et sor­tit. Il mar­cha vers la Boardwalk.

La Board­walk en jan­vier. Les planches grises, gon­flées par le sel et l’hu­mi­di­té, grin­çaient sous les pas avec cette plainte sourde du bois qui a pas­sé trop d’an­nées face à l’o­céan. À gauche, vers l’ouest, la sil­houette des manèges de Coney Island se dres­sait contre le ciel comme un sque­lette de fête foraine — la grande roue immo­bile, les mon­tagnes russes figées dans leur élan, tout cela fer­mé, recou­vert de bâches, atten­dant l’é­té avec la patience des choses mortes qui savent qu’elles res­sus­ci­te­ront. À droite, vers l’est, la Board­walk se per­dait en direc­tion de Man­hat­tan Beach, et au-delà, il n’y avait plus rien que le sable, les dunes basses, les herbes sèches.

Motl s’as­sit sur un banc. Il posa l’é­tui à cla­ri­nette à côté de lui. Il man­gea son bagel en regar­dant la mer.

C’é­tait ici. Exac­te­ment ici, sous ces planches, sous cette Board­walk, que se dres­sait autre­fois le Brigh­ton Beach Hotel. Un bâti­ment de quatre cent soixante pieds de long, capable d’ac­cueillir cinq mille per­sonnes, avec des res­tau­rants, des salles de bal, un orchestre qui jouait du Wag­ner et du Sou­sa sous les étoiles. On l’a­vait dépla­cé de cent cin­quante mètres en 1888 parce que la mer le man­geait — six mille tonnes tirées par des loco­mo­tives sur des rails posés sous ses fon­da­tions, et l’hô­tel avait glis­sé vers l’in­té­rieur des terres comme un paque­bot qui refu­se­rait de cou­ler. Puis on l’a­vait démo­li en 1924, et à sa place on avait construit cette Board­walk sur laquelle Motl était assis, man­geant un bagel à la viande, soixante-treize ans, face à l’Atlantique.

Il y avait un autre hôtel, sur une autre mer, dans une autre vie. Un hôtel qui exis­tait peut-être encore, dont les murs tenaient peut-être encore debout, quelque part sur une ave­nue d’O­des­sa qu’il ne rever­rait jamais. Mais Motl ne pen­sait pas à ça. Pas encore. Pas à cette heure. Le matin, il ne pen­sait qu’au thé, au bagel, et à la cou­leur de l’eau.

L’At­lan­tique était gris. La mer Noire aus­si, en hiver. C’é­tait peut-être pour ça qu’il était venu ici — parce que la mer était la même couleur.

Un troi­sième métro gron­da au loin, quelque part der­rière les immeubles. Les mouettes s’en­vo­lèrent, décri­virent un arc au-des­sus de la plage, puis se posèrent exac­te­ment là où elles étaient, comme si le vol n’a­vait été qu’une formalité.

Motl finit son bagel. Il essuya ses doigts sur le papier sul­fu­ri­sé. Il posa la main sur l’é­tui à cla­ri­nette, pas pour l’ou­vrir, juste pour sen­tir le cuir sous ses doigts, cette sur­face usée, lisse comme une peau ancienne.

Il res­ta là long­temps, assis sur un fan­tôme d’hô­tel, face à la mau­vaise mer.

II

Odes­sa, mars 1919

On racon­tait, dans la Mol­da­van­ka, que Dieu avait créé Odes­sa un ven­dre­di soir, après avoir ter­mi­né le reste du monde, et qu’il l’a­vait créée à la hâte, un peu ivre, avec les restes — un bout de mer volé aux Grecs, un esca­lier piqué aux Ita­liens, des façades peintes avec la lumière qui res­tait au fond du pot, et des habi­tants assem­blés à par­tir de toutes les chutes de l’hu­ma­ni­té, Juifs, Grecs, Mol­daves, Armé­niens, Ita­liens, Turcs, Ukrai­niens, cha­cun appor­tant sa langue, sa cui­sine et ses rai­sons de se méfier des autres. Le résul­tat était une ville qui ne res­sem­blait à rien, qui ne s’ex­pli­quait pas, et qui ne s’ex­cu­sait jamais.

Motl Zeit­lin avait dix-neuf ans, et il croyait à cette histoire.

Il vivait dans la cour inté­rieure du numé­ro 12, rue Kolon­taïevs­kaïa, au cœur de la Mol­da­van­ka — ce quar­tier que les bour­geois du centre appe­laient « le bas » avec une gri­mace, et que ses habi­tants appe­laient « le monde » avec un haus­se­ment d’é­paules, parce que tout ce qui comp­tait se pas­sait là, entre les murs ocre et les bal­cons en fer for­gé des cours inté­rieures, où le linge séchait comme des dra­peaux de nations inconnues.

La cour du numé­ro 12 était un théâtre. Au rez-de-chaus­sée, Berl le cor­don­nier tapait sur ses semelles depuis l’aube avec une régu­la­ri­té qui ser­vait d’hor­loge au voi­si­nage. Au pre­mier étage, Fan­ny Rou­bin­stein, veuve depuis si long­temps que per­sonne ne se sou­ve­nait du défunt, tenait un com­merce d’é­pices dont les odeurs — cumin, coriandre, aneth, poivre noir — des­cen­daient dans la cour et se mêlaient à celles du cuir et de la colle du cor­don­nier, créant un par­fum unique, une signa­ture olfac­tive de la Mol­da­van­ka que Motl aurait recon­nu les yeux fer­més à cin­quante ans de dis­tance. Au deuxième étage vivaient les Zeit­lin — c’est-à-dire la mère de Motl, Dvo­ra, son frère aîné Lev qui tra­vaillait au port, et Motl lui-même, qui ne tra­vaillait nulle part et par­tout, ce que Dvo­ra résu­mait chaque matin par la même phrase, lan­cée depuis la fenêtre avec la puis­sance d’un canon de marine :

— Motl ! Tu comptes nour­rir ta cla­ri­nette ou c’est ta cla­ri­nette qui va te nourrir ?

La réponse, que Motl ne don­nait jamais à voix haute, était : les deux.

Il jouait depuis l’âge de onze ans. La cla­ri­nette lui était venue par Zel­man le Borgne, un musi­cien klez­mer qui jouait dans les noces et les enter­re­ments de la Mol­da­van­ka et qui, un soir d’é­té, avait ten­du l’ins­tru­ment au gamin en lui disant : « Souffle. » Motl avait souf­flé. Le son qui en était sor­ti était atroce — un coui­ne­ment de chat étran­glé qui avait fait fuir les pigeons de la cour. Mais Zel­man avait vu quelque chose. Il avait vu les doigts — ces doigts longs et pré­cis qui se posaient sur les clés avec une assu­rance qui n’a­vait rien à voir avec l’ex­pé­rience. « Les doigts savent, avait dit Zel­man. La bouche apprendra. »

La bouche avait appris. En trois ans, Motl jouait dans l’or­chestre de Zel­man — cla­ri­nette, avec un vio­lo­niste nom­mé Pesach et un per­cus­sion­niste nom­mé Gri­sha, dit Gri­sha-la-Mous­tache à cause d’un appen­dice pileux si spec­ta­cu­laire qu’on le voyait avant de voir l’homme. Ils jouaient dans les noces juives de la Mol­da­van­ka, dans les tavernes du port, par­fois dans les res­tau­rants du centre-ville quand un orchestre plus res­pec­table fai­sait défaut. Zel­man le Borgne était mort en 1917, fou­droyé par une crise car­diaque au milieu d’une hora, et ses musi­ciens l’a­vaient enter­ré avec son vio­lon, parce que Zel­man avait tou­jours dit qu’il vou­lait conti­nuer à jouer en enfer — « au para­dis, avait-il pré­ci­sé, ils n’ont pas besoin de musique, ils sont déjà heu­reux, les imbéciles. »

Depuis, Motl diri­geait l’or­chestre, si l’on peut appe­ler « diri­ger » le fait de choi­sir les mor­ceaux et de dis­tri­buer les parts de nour­ri­ture que les familles leur don­naient en guise de paie­ment, parce que l’argent ne valait plus rien. En mars 1919, à Odes­sa, on payait en harengs, en pommes de terre, en bou­teilles de vin mol­dave, et occa­sion­nel­le­ment en roubles-kérens­ki qui per­daient la moi­tié de leur valeur entre le moment où on les rece­vait et le moment où on essayait de les dépenser.

Ce matin-là — un matin de mars, avec ce vent de mer qui remon­tait les rues et fai­sait cla­quer les volets comme des applau­dis­se­ments iro­niques — Motl des­cen­dit dans la cour et trou­va Pesach assis sur une caisse, le vio­lon sur les genoux, l’air sombre.

— On joue ce soir chez les Brod­sky, dit Pesach. Le mariage de la fille.

— Laquelle ?

— L’aî­née. Celle qui louche.

— Elle a trou­vé quelqu’un ?

— Un bou­cher de Per­es­syp. Il louche aus­si. Ils seront très heu­reux, ils ne se ver­ront jamais clairement.

Motl rit. Pesach ne rit pas. Pesach ne riait jamais, ce qui fai­sait de lui un excellent vio­lo­niste et un com­pa­gnon épui­sant. Il avait dans le visage cette gra­vi­té des hommes qui prennent le monde au sérieux, et dans le jeu cette tris­tesse magni­fique qui fai­sait pleu­rer les mères aux noces — non pas de joie pour leur fille, mais de cha­grin pour elles-mêmes, pour le temps per­du, pour la beau­té qui s’en allait.

— Il y a un pro­blème, ajou­ta Pesach. Les Brod­sky veulent qu’on joue aus­si des chan­sons ukrai­niennes. Ils ont invi­té des voi­sins ukrai­niens. Ils veulent que tout le monde soit content.

— Depuis quand tout le monde est content à un mariage ?

— Depuis que les Ukrai­niens ont des fusils et pas nous.

C’é­tait une remarque qui n’a­vait pas besoin de com­men­taire. Mars 1919 : Odes­sa était offi­ciel­le­ment tenue par les Fran­çais, qui avaient débar­qué en décembre avec leurs uni­formes impec­cables et leur convic­tion tou­chante que la pré­sence de la France suf­fi­rait à réta­blir l’ordre dans le sud de la Rus­sie. Les Fran­çais occu­paient le port, le centre-ville, les hôtels réqui­si­tion­nés. Ils avaient ins­tal­lé leur état-major et leurs habi­tudes, et ils buvaient du vin dans des res­tau­rants où les ser­veurs par­laient fran­çais avec un accent odes­siste qui fai­sait fré­mir les offi­ciers. Mais au-delà du centre, dans les fau­bourgs, dans la Mol­da­van­ka, dans les quar­tiers nord, c’é­tait autre chose. Des bandes armées cir­cu­laient — des déser­teurs blancs, des sol­dats rouges en civil, des natio­na­listes ukrai­niens, des simples ban­dits qui pro­fi­taient du chaos avec l’ap­pé­tit des gens qui savent que le chaos ne dure jamais assez long­temps. On enten­dait des coups de feu la nuit. Cer­taines rues étaient sûres le matin et mor­telles le soir. La ville avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des lieux où l’on peut mou­rir à n’im­porte quel moment et où, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, on vit avec une inten­si­té féroce.

Motl alla retrou­ver Gri­sha-la-Mous­tache au mar­ché de Privoz.

Le mar­ché de Pri­voz était le ventre d’O­des­sa — un laby­rinthe de stands, de caisses, de bâches ten­dues, où l’on trou­vait tout ce que la ville avait à offrir et beau­coup de ce qu’elle n’a­vait pas le droit d’of­frir. En temps nor­mal, Pri­voz débor­dait de pois­sons de la mer Noire, de fruits du Cau­case, de fro­mages mol­daves, de viandes fumées, de légumes, d’é­pices, de fleurs cou­pées. En mars 1919, les éta­lages étaient plus maigres, les mar­chands plus ner­veux, et les prix chan­geaient d’heure en heure, comme la tem­pé­ra­ture d’un malade. Mais il y avait encore du pois­son — des sprats, du hareng, du rou­get — et il y avait encore les babou­ch­ki, les vieilles femmes assises der­rière leurs caisses de bois, immuables, indes­truc­tibles, ven­dant leurs tour­ne­sols, leur salo, leurs bocaux de tomates confites, comme si aucune révo­lu­tion ne pou­vait atteindre la zone sacrée du commerce.

Gri­sha était assis devant un étal de pois­son, man­geant un hareng fumé avec les doigts.

— Zeit­lin ! dit-il en levant son hareng comme un sceptre. Tu as enten­du ? Les Fran­çais vont partir.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde. Les Fran­çais vont par­tir, les Blancs vont par­tir, et les bol­che­viks vont arri­ver. Ou alors les Blancs vont res­ter, les Fran­çais vont par­tir, et Gri­go­riev va arri­ver. Ou alors per­sonne ne part, per­sonne n’ar­rive, et on conti­nue à man­ger du hareng jus­qu’à la fin du monde.

— Je pré­fère la troi­sième option, dit Motl.

— Moi aus­si. Mais le hareng ne sera pas d’accord.

Ils res­tèrent là un moment, dans le bruit et l’o­deur du mar­ché. Il y avait dans Pri­voz, même en temps de guerre, même en temps de famine, une vita­li­té qui résis­tait à tout — cette capa­ci­té odes­site à trans­for­mer n’im­porte quelle catas­trophe en occa­sion de com­merce, de conver­sa­tion et de hareng fumé. Les femmes négo­ciaient avec une féro­ci­té joyeuse. Les hommes dis­cu­taient poli­tique en gri­gno­tant des graines de tour­ne­sol. Un gamin cou­rait entre les éta­lages en criant quelque chose d’in­com­pré­hen­sible. Deux sol­dats fran­çais pas­sèrent, per­dus, cher­chant visi­ble­ment un endroit que per­sonne ne vou­lait leur indiquer.

Le soir, ils jouèrent chez les Brodsky.

La noce avait lieu dans la cour inté­rieure du numé­ro 8, rue Bog­da­na Khmel­nits­ko­go — une cour plus grande que celle des Zeit­lin, avec un bal­con qui cou­rait tout autour au pre­mier étage, d’où les voi­sins pou­vaient regar­der sans avoir été invi­tés, ce qui était la défi­ni­tion même d’un mariage dans la Mol­da­van­ka. On avait dres­sé des tables sur des tré­teaux, recou­vertes de nappes blanches emprun­tées à six familles dif­fé­rentes et qui ne s’ac­cor­daient pas. Il y avait de la nour­ri­ture — pas beau­coup, mais assez pour que ce soit une fête : des piroj­ki à la viande, des vare­ny­ki à la pomme de terre, du pou­let rôti décou­pé en mor­ceaux si petits qu’il fal­lait une cer­taine ima­gi­na­tion pour recons­ti­tuer l’a­ni­mal d’o­ri­gine, du hareng bien sûr, et des bou­teilles de vod­ka et de vin mol­dave en quan­ti­té qui sem­blait, elle, n’a­voir pas souf­fert de la guerre.

Motl, Pesach et Gri­sha s’ins­tal­lèrent dans un coin de la cour. Motl assem­bla sa cla­ri­nette — geste rituel, tou­jours le même, le bec d’a­bord, puis le barillet, puis le corps, l’anche humec­tée entre les lèvres, le tout accom­pli avec des mains qui n’a­vaient pas besoin de regar­der ce qu’elles fai­saient. Il joua quelques notes d’é­chauf­fe­ment, des gammes rapides qui mon­tèrent dans la cour et firent taire les conver­sa­tions pen­dant trois secondes — le temps que les invi­tés recon­naissent le son de la cla­ri­nette et se disent, avec ce mélange de sou­la­ge­ment et de rési­gna­tion qui accom­pagne les mariages : ça commence.

Ils jouèrent. D’a­bord les mor­ceaux tra­di­tion­nels — la hora, le frey­le­khs, les airs que tout le monde connais­sait et que les corps sui­vaient sans que les têtes aient besoin de com­man­der. Les vieux tapaient du pied. Les enfants tour­naient. La mariée qui lou­chait et le bou­cher qui lou­chait furent por­tés sur des chaises, et pen­dant un ins­tant, vus d’en bas, dans la lumière des bou­gies, avec le ciel noir au-des­sus de la cour, ils eurent l’air presque majes­tueux, presque beaux, comme tout le monde a l’air beau quand on le sou­lève au-des­sus de la terre.

Puis Motl joua les chan­sons ukrai­niennes, comme deman­dé. Il les connais­sait — à Odes­sa, on connais­sait tout, on jouait tout, on mélan­geait tout, c’é­tait la règle. Les voi­sins ukrai­niens applau­dirent. Les voi­sins juifs applau­dirent aus­si, parce qu’à Odes­sa on applau­dis­sait la musique quelle qu’elle soit, par prin­cipe, par poli­tesse, par inca­pa­ci­té phy­sique à res­ter immo­bile quand quel­qu’un jouait.

Quelque part vers minuit, entre deux verres de vod­ka, un homme que Motl n’a­vait jamais vu s’ap­pro­cha de l’or­chestre. Il était grand, mince, vêtu d’un man­teau trop élé­gant pour la Mol­da­van­ka, et il avait des yeux qui sem­blaient cal­cu­ler quelque chose en per­ma­nence — la dis­tance entre les murs, le nombre de sor­ties, le prix des bou­teilles sur la table.

— Vous jouez bien, dit l’homme. Com­ment vous appelez-vous ?

— Zeit­lin. Motl Zeitlin.

— Vous ne jouez que dans les cours, Zeitlin ?

— Je joue là où on me nourrit.

L’homme sou­rit. Il avait un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux.

— Je m’ap­pelle Kagan. Je suis le nou­veau gérant du res­tau­rant de l’hô­tel Bris­tol. J’ai besoin d’un orchestre.

Motl regar­da Pesach. Pesach regar­da Gri­sha. Gri­sha regar­da son verre de vod­ka vide. Le Bris­tol. Ils savaient tous ce que c’é­tait — le grand hôtel de la Pou­ch­kins­kaïa, le palace où des­cen­daient les gens qui avaient de l’argent, des uni­formes ou des secrets, et sou­vent les trois à la fois. La Mol­da­van­ka et le Bris­tol appar­te­naient à la même ville, mais pas au même monde.

— On ne joue pas du klez­mer au Bris­tol, dit Pesach.

— Vous joue­rez ce qu’on vous dira de jouer, dit Kagan. Et on vous nour­ri­ra. Trois repas par jour. De la vraie nourriture.

Trois repas par jour. En mars 1919, c’é­tait un argu­ment contre lequel aucune objec­tion esthé­tique ne pou­vait tenir. Motl accep­ta avant que Pesach ait eu le temps d’ou­vrir la bouche. Gri­sha leva son verre vide en guise de toast.

Dans la cour, la noce conti­nuait. Quel­qu’un chan­tait une chan­son triste. La mariée pleu­rait, non pas de tris­tesse mais parce que c’é­tait l’u­sage, et peut-être aus­si un peu de tris­tesse, parce qu’on ne quitte pas la mai­son de sa mère sans empor­ter avec soi un frag­ment de cha­grin. Les bou­gies brû­laient. Le vent de mer pas­sait au-des­sus des toits et empor­tait la musique vers le port, vers les bateaux à quai, vers la mer Noire qui rece­vait tout — les chan­sons, les prières, les cris, les secrets — et ne ren­dait rien.

Motl démon­ta sa cla­ri­nette, pièce par pièce, et la ran­gea dans son étui.

Le Bris­tol. Il irait au Bristol.

III

Odes­sa, avril 1919

L’hô­tel Bris­tol se trou­vait au numé­ro 15 de la rue Pou­ch­kins­kaïa, et pour y arri­ver depuis la Mol­da­van­ka il fal­lait tra­ver­ser une fron­tière invi­sible — celle qui sépa­rait le monde des cours inté­rieures, des harengs et des noces, du monde des façades, des cou­poles et du men­songe orga­ni­sé qu’on appelle le grand monde. Motl connais­sait cette fron­tière. Il l’a­vait fran­chie quel­que­fois, pour jouer dans des res­tau­rants du centre, et chaque fois il avait éprou­vé la même sen­sa­tion : celle de pas­ser d’un lieu où les gens disaient ce qu’ils pen­saient en hur­lant à un lieu où per­sonne ne disait ce qu’il pen­sait et où le silence lui-même était une forme de discours.

Il y alla un matin d’a­vril, avec Pesach et Gri­sha. Ils remon­tèrent la Deri­bas­sovs­kaya — la grande artère, les arbres encore nus, les ter­rasses des cafés fer­mées, des sol­dats fran­çais qui fumaient devant l’O­pé­ra avec l’air d’hommes qui auraient pré­fé­ré être n’im­porte où ailleurs. Puis la Pou­ch­kins­kaïa, plus calme, plus bour­geoise, avec ses immeubles à colonnes et ses bal­cons en fer for­gé plus soi­gnés que ceux de la Mol­da­van­ka — le même fer for­gé, mais des­si­né par des archi­tectes au lieu d’être tor­du par des serruriers.

Le Bris­tol apparut.

C’é­tait un bâti­ment de cinq étages, mas­sif et clair, avec une façade qui mêlait le néo­clas­sique et quelque chose de plus orien­tal, de plus odes­siste — des mou­lures géné­reuses, des fenêtres hautes, une entrée à mar­quise qui avan­çait sur le trot­toir comme une main ten­due. On sen­tait que l’ar­chi­tecte avait vou­lu impres­sion­ner, et qu’il avait réus­si, et qu’il le savait, et que le bâti­ment lui-même le savait aus­si. Le Bris­tol avait cette assu­rance par­ti­cu­lière des hôtels qui ont vu pas­ser assez de monde pour ne plus s’é­ton­ner de rien — pas des tsars, non, les tsars allaient ailleurs, mais des arma­teurs, des consuls, des négo­ciants en grain, des can­ta­trices en tour­née, des espions de toutes natio­na­li­tés, et main­te­nant des offi­ciers blancs en retraite, des diplo­mates fran­çais en poste, des contre­ban­diers en affaires.

Motl pous­sa la porte.

Le hall du Bris­tol était un men­songe magni­fique. En avril 1919, alors que la ville ration­nait le pain et que des coups de feu cla­quaient cer­taines nuits dans les fau­bourgs, le hall du Bris­tol offrait l’i­mage d’un monde intact — le marbre au sol, les colonnes, un lustre immense dont les pen­de­loques de cris­tal cap­taient la lumière et la redis­tri­buaient en éclats sur les murs, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages avec une courbe si gra­cieuse qu’on avait envie de le gra­vir rien que pour le plai­sir de la mon­tée. Il y avait des fau­teuils en cuir, un comp­toir de récep­tion en bois sombre, un por­tier en uni­forme qui res­sem­blait à un ami­ral en retraite, et cette odeur par­ti­cu­lière des grands hôtels — un mélange de cire d’a­beille, de tabac turc, de par­fum fran­çais et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur de l’argent.

Le por­tier les regar­da entrer. Son regard — un regard d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale — éva­lua en une seconde leurs man­teaux usés, leurs chaus­sures, leurs étuis d’ins­tru­ments, et il en tira une conclu­sion qui n’a­vait pas besoin d’être for­mu­lée à voix haute. Mais Kagan les attendait.

— Ah, les musi­ciens, dit Kagan en sur­gis­sant d’un cou­loir laté­ral. Venez.

Il les gui­da à tra­vers le hall, le long d’un cor­ri­dor tapis­sé de miroirs — et dans ces miroirs, Motl vit trois musi­ciens de la Mol­da­van­ka qui avaient l’air de per­son­nages éga­rés dans un décor qui ne leur appar­te­nait pas, ce qu’ils étaient exac­te­ment — puis jus­qu’au res­tau­rant de l’hôtel.

Le res­tau­rant du Bris­tol était une salle rec­tan­gu­laire, haute de pla­fond, avec des fenêtres qui don­naient sur une cour inté­rieure plan­tée de pla­tanes. Les tables étaient dres­sées avec des nappes blanches, de vraies nappes, pas les nappes emprun­tées aux voi­sins comme chez les Brod­sky, des nappes d’une blan­cheur qui sem­blait avoir été conçue pour faire honte à toutes les autres nappes du monde. Il y avait des cou­verts en argent, des verres en cris­tal, des assiettes à lise­ré doré, et au fond de la salle, dans un angle, un pia­no droit recou­vert d’un châle de velours bordeaux.

— Vous joue­rez là, dit Kagan en dési­gnant l’angle près du pia­no. Le midi et le soir. On ne joue pas de musique juive. On joue des valses, des mazur­kas, des airs d’o­pé­ra si vous en connais­sez, de la musique fran­çaise si vous en connais­sez, et pour l’a­mour de Dieu, rien de triste. Les clients veulent oublier qu’il y a une guerre. Vous êtes là pour les aider à oublier.

— Et si on ne connaît pas de musique fran­çaise ? deman­da Pesach.

— Appre­nez, dit Kagan.

Puis il les condui­sit aux cuisines.

Les cui­sines du Bris­tol étaient un monde sou­ter­rain, un laby­rinthe de vapeur, de bruit et de cha­leur qui n’a­vait rien à voir avec l’é­lé­gance gla­cée du res­tau­rant. Des cas­se­roles de cuivre pen­daient aux murs. Des hommes en tabliers blancs — plus ou moins blancs — s’a­gi­taient autour de four­neaux gigan­tesques avec une urgence qui res­sem­blait à celle des sol­dats, sauf que les armes étaient des cou­teaux et que l’en­ne­mi était le temps. Ça sen­tait le beurre fon­du, l’oi­gnon cara­mé­li­sé, le bouillon de poule, et par-des­sus tout le pain — du pain frais, du vrai pain, et cette odeur frap­pa Motl avec une vio­lence qu’il n’au­rait pas crue pos­sible. Il n’a­vait pas man­gé de pain frais depuis des semaines. À la Mol­da­van­ka, on man­geait du pain ras­sis quand on en trou­vait, et quand on n’en trou­vait pas, on man­geait des pommes de terre, et quand il n’y avait pas de pommes de terre, on man­geait du hareng, et quand il n’y avait pas de hareng, on ne man­geait pas.

— Un repas avant le ser­vice, un repas après, dit Kagan. Ce qu’on vous donne, vous le man­gez ici. Vous n’emportez rien.

Motl hocha la tête. Il aurait hoché la tête à n’im­porte quoi. Le pain.

Ils jouèrent pour la pre­mière fois ce soir-là.

La clien­tèle du Bris­tol, en avril 1919, était un échan­tillon fas­ci­nant de tout ce que le nau­frage de l’Em­pire russe avait lais­sé flot­ter à la sur­face. Il y avait des offi­ciers blancs — pas les offi­ciers héroïques des affiches de recru­te­ment, mais des hommes fati­gués, ner­veux, qui buvaient trop et par­laient trop fort, comme s’ils espé­raient que le volume de leur voix com­pen­se­rait la fra­gi­li­té de leur posi­tion. Il y avait des diplo­mates fran­çais, recon­nais­sables à leurs cos­tumes bien cou­pés et à leur façon de man­ger len­te­ment, avec méthode, comme si chaque bou­chée était un acte poli­tique. Il y avait des femmes élé­gantes dont l’é­lé­gance com­men­çait à s’ef­fi­lo­cher — les robes étaient belles mais por­tées trop sou­vent, les bijoux étaient vrais mais seraient bien­tôt ven­dus, les sou­rires étaient par­faits mais ne tenaient que par la volonté.

Et il y avait les Grecs.

Les Grecs du port d’O­des­sa étaient une espèce à part. Arma­teurs, négo­ciants, contre­ban­diers — sou­vent les trois à la fois — ils occu­paient une table au fond du res­tau­rant avec la tran­quilli­té sou­ve­raine des gens qui savent que, quels que soient les maîtres du moment, on aura tou­jours besoin de quel­qu’un pour faire tra­ver­ser des choses d’une rive à l’autre. Leur chef — si l’on peut appe­ler « chef » un homme dont l’au­to­ri­té repo­sait moins sur un titre que sur une capa­ci­té abso­lue à res­ter calme en toutes cir­cons­tances — s’ap­pe­lait Sta­vros Papa­di­mi­triou. Il avait une cin­quan­taine d’an­nées, une mous­tache grise soi­gnée, des mains larges comme des pelles, et il man­geait ses repas avec une len­teur méti­cu­leuse qui sug­gé­rait que chaque plat était un contrat qu’il étu­diait avant de signer.

Motl joua des valses. Il joua des mazur­kas. Il joua un air de Car­men qu’il avait appris par cœur en écou­tant à tra­vers les murs de l’O­pé­ra — parce que dans la Mol­da­van­ka, on n’al­lait pas à l’O­pé­ra, mais on l’é­cou­tait quand même, depuis les esca­liers de ser­vice, depuis les fenêtres des immeubles voi­sins, depuis la rue, et la musique qui sor­tait de ce bâti­ment insen­sé­ment beau arri­vait dans les oreilles de Motl déjà un peu défor­mée, un peu de biais, ce qui lui don­nait peut-être, quand il la rejouait sur sa cla­ri­nette, cette qua­li­té d’é­tran­ge­té, de fami­lia­ri­té déca­lée, qui fai­sait que les clients du Bris­tol levaient la tête un ins­tant de leur assiette, sur­pris, sans savoir exac­te­ment pourquoi.

Pesach jouait du vio­lon avec son sérieux mor­tuaire. Gri­sha frap­pait sa per­cus­sion avec la rete­nue d’un homme qu’on avait prié de ne pas faire trop de bruit — ce qui, pour Gri­sha, était une souf­france phy­sique, parce que Gri­sha ne conce­vait la musique que dans le vacarme et que la déli­ca­tesse était pour lui une langue étran­gère qu’il par­lait avec un accent terrible.

Après le ser­vice, on les nour­rit. Ils man­gèrent dans les cui­sines, assis sur des caisses, et on leur ser­vit de la soupe au pou­let, du pain blanc, du fro­mage et une com­pote de pommes. Motl man­gea len­te­ment, pas par élé­gance mais parce qu’il vou­lait que chaque bou­chée dure le plus long­temps pos­sible, que le goût du pain reste dans sa bouche, que la cha­leur de la soupe des­cende len­te­ment dans son corps et y reste comme une pro­vi­sion contre le froid qui l’at­ten­dait dehors.

Pesach man­geait avec la même len­teur, pour les mêmes raisons.

— C’est un drôle d’en­droit, dit Pesach entre deux bou­chées. Ils font semblant.

— De quoi ?

— De tout. Que la guerre n’existe pas. Que l’argent vaut encore quelque chose. Que les Fran­çais res­te­ront. Que le pain blanc est normal.

— Et nous, on ne fait pas semblant ?

Pesach réflé­chit.

— Si. Mais nous, on le sait.

C’é­tait peut-être la dif­fé­rence. Les gens du Bris­tol fai­saient sem­blant de croire que le monde tenait encore debout, et peut-être qu’ils y croyaient vrai­ment, et peut-être que cette croyance était ce qui per­met­tait aux murs de res­ter droits, aux nappes de res­ter blanches, au lustre de conti­nuer à briller. Motl, lui, savait que tout cela était pro­vi­soire — le Bris­tol, les valses, le pain blanc, tout — et cette conscience de la pré­ca­ri­té don­nait à chaque soi­rée pas­sée dans le res­tau­rant une inten­si­té que les clients eux-mêmes ne soup­çon­naient pas. Il jouait des valses pour des gens en sur­sis, et les valses n’en étaient que plus belles.

Ils revinrent le len­de­main, et le sur­len­de­main, et tous les jours qui sui­virent. Motl com­men­ça à connaître l’hô­tel — non pas comme un client le connaît, de face, mais comme un musi­cien le connaît, de biais. Il apprit les cou­loirs de ser­vice, les esca­liers déro­bés, les pla­cards où le per­son­nel ran­geait ses affaires. Il apprit les horaires des cui­sines, les humeurs du chef — un Ukrai­nien colé­rique nom­mé Bog­dan qui trai­tait ses cas­se­roles comme des enne­mis per­son­nels et dont les jurons, pour­tant pro­non­cés à voix basse par res­pect pour la clien­tèle, avaient une inven­ti­vi­té poé­tique qui for­çait l’ad­mi­ra­tion. Il apprit les noms des femmes de chambre, des por­tiers, des ser­veurs — tout ce peuple invi­sible qui fai­sait fonc­tion­ner le Bris­tol comme un orga­nisme vivant et qui, lui aus­si, obser­vait les clients avec une atten­tion de naturaliste.

Le Bris­tol, vu depuis les cou­lisses, n’é­tait pas le même hôtel que le Bris­tol vu depuis le hall. Vu du hall, c’é­tait un palace, un décor, une pro­messe de per­ma­nence. Vu des cui­sines, de la lin­ge­rie, des esca­liers de ser­vice, c’é­tait une machine — une machine fati­guée, dont cer­tains rouages grin­çaient, dont cer­taines pièces man­quaient, mais qui conti­nuait à tour­ner par la force de l’ha­bi­tude et par la volon­té obs­ti­née de ceux qui y tra­vaillaient, comme si tenir un hôtel debout au milieu d’une guerre civile était un acte de résis­tance, la preuve que la civi­li­sa­tion n’a­vait pas encore tout à fait perdu.

Et c’est peut-être ce qui tou­cha Motl le plus — non pas le luxe, non pas le pain blanc, mais cette obs­ti­na­tion. L’obs­ti­na­tion du por­tier qui cirait ses bou­tons chaque matin. L’obs­ti­na­tion du ser­veur qui pliait les ser­viettes en éven­tail. L’obs­ti­na­tion de Kagan qui véri­fiait les nappes et ren­voyait en cui­sine toute assiette dont la pré­sen­ta­tion ne le satis­fai­sait pas. Tout cela était absurde, bien sûr, les Fran­çais allaient par­tir, les bol­che­viks allaient arri­ver, les nappes blanches fini­raient par deve­nir grises — mais en atten­dant, on pliait les ser­viettes, on cirait les bou­tons, on jouait des valses, et le Bris­tol tenait debout comme un homme qui refuse de tom­ber par pur entêtement.

Motl jouait, et il observait.

C’est peut-être à ce moment-là, dans ce mois d’a­vril 1919, entre les valses et le pain blanc, entre les offi­ciers blancs et les Grecs du port, que Motl Zeit­lin devint ce qu’il serait pour le reste de sa vie : un homme qui regarde. Pas un témoin — le mot est trop noble, trop conscient de lui-même. Plu­tôt un homme qui, parce qu’il joue de la musique dans un coin de la salle, est à la fois pré­sent et invi­sible, inté­rieur et exté­rieur, dedans et dehors. La cla­ri­nette lui don­nait une place — il était là, il avait une fonc­tion, il appar­te­nait au décor — et en même temps cette place était une marge, un angle, un bord, d’où il pou­vait tout voir sans être vu, tout entendre sans être entendu.

Le Bris­tol, sans le savoir, était en train de faire de lui un per­son­nage de roman.

Et quelque part dans les rues d’O­des­sa, un jeune homme à lunettes rondes pre­nait des notes dans un car­net, et il vien­drait bientôt.

IV

Odes­sa, avril 1919

Les Fran­çais par­tirent comme ils étaient venus — avec un mélange de panache et de confu­sion qui résu­mait assez bien leur rap­port à l’His­toire. On sut qu’ils allaient par­tir avant qu’ils le sachent eux-mêmes : à Odes­sa, les nou­velles voya­geaient par le mar­ché de Pri­voz, par les tavernes du port, par les femmes de chambre et les por­tiers d’hô­tel, et il y avait dans ce réseau sou­ter­rain de rumeurs une effi­ca­ci­té que les ser­vices de ren­sei­gne­ment les plus sophis­ti­qués n’au­raient pas éga­lée. Les babou­ch­ki de Pri­voz connais­saient les mou­ve­ments de troupes avant les offi­ciers d’é­tat-major. Les ser­veurs du Bris­tol savaient quels diplo­mates avaient fait leurs valises avant que les diplo­mates eux-mêmes aient fini de les boucler.

— Demain, dit Kagan.

C’é­tait le 3 avril, un jeu­di. Kagan se tenait dans le cou­loir de ser­vice, entre la lin­ge­rie et l’of­fice, et il par­lait à voix basse, ce qui était inha­bi­tuel — Kagan par­lait nor­ma­le­ment à voix haute, avec l’au­to­ri­té d’un homme qui consi­dère que le silence est une forme de lâcheté.

— Demain quoi ? deman­da Motl.

— Les Fran­çais rem­barquent. Les navires sont prêts au port. Ils vont éva­cuer la gar­ni­son, les diplo­mates, les civils fran­çais, et tous ceux qui ont la chance d’a­voir un pas­se­port ou de connaître quel­qu’un qui en a un. Après-demain, il n’y aura plus un uni­forme bleu dans la ville.

Motl ne répon­dit pas. Il ne savait pas encore ce que le départ des Fran­çais signi­fiait — pas abs­trai­te­ment, ça il le savait, tout le monde le savait, ça signi­fiait que les bol­che­viks arri­ve­raient — mais concrè­te­ment, pour lui, pour le Bris­tol, pour le pain blanc.

— On joue ce soir ? demanda-t-il.

Kagan eut un rire bref, sec, qui res­sem­blait davan­tage à une toux qu’à une mani­fes­ta­tion de joie.

— On joue ce soir, Zeit­lin. On joue ce soir plus que jamais. La moi­tié de la clien­tèle part demain. Autant que leur der­nier sou­ve­nir d’O­des­sa soit une valse.

Ce soir-là, le res­tau­rant du Bris­tol fut plein comme il ne l’a­vait pas été depuis des semaines. Tout le monde était là — les offi­ciers blancs en grand uni­forme, les diplo­mates fran­çais avec leurs épouses, les femmes d’ar­ma­teurs grecs qui por­taient leurs plus beaux bijoux comme on porte un dra­peau, les contre­ban­diers qui fêtaient ou noyaient quelque chose, des gens que Motl n’a­vait jamais vus et qui sem­blaient être appa­rus par géné­ra­tion spon­ta­née, atti­rés par l’o­deur de la fin. Parce que c’é­tait une fin, et tout le monde le savait, et cette cer­ti­tude don­nait à la soi­rée une éner­gie fié­vreuse, presque gaie, l’éner­gie des gens qui dansent au bord d’un pré­ci­pice non pas parce qu’ils ne voient pas le vide mais parce qu’ils le voient très bien.

On avait sor­ti le cham­pagne. Pas le cham­pagne fran­çais — celui-là avait dis­pa­ru depuis long­temps — mais du cham­pagne de Cri­mée, des bou­teilles de Novos­vets­koïe qui avaient sur­vé­cu à toutes les réqui­si­tions et que Kagan avait cachées dans un recoin de la cave dont il avait juré, la main sur le cœur, qu’il ne connais­sait pas l’exis­tence. Le bou­chon de la pre­mière bou­teille sau­ta avec un bruit qui fit sur­sau­ter un offi­cier — il por­ta la main à sa cein­ture, par réflexe, avant de com­prendre et de rire, et ce rire avait quelque chose de douloureux.

Motl joua.

Il joua des valses, comme tou­jours, mais ce soir-là les valses avaient un autre goût. Elles étaient les mêmes — les mêmes notes, les mêmes tem­pos, les mêmes mélo­dies que Strauss avait com­po­sées dans une Vienne qui n’exis­tait plus non plus — mais elles son­naient autre­ment, parce que les oreilles qui les rece­vaient savaient que c’é­taient les der­nières. On ne danse pas la même valse quand on sait qu’on dan­se­ra demain et quand on sait qu’on ne dan­se­ra plus. La conscience de la fin fait de chaque note une note double : elle est ce qu’elle est, et elle est aus­si son propre sou­ve­nir en train de se former.

Pesach jouait avec les yeux fer­més. Pesach jouait tou­jours avec les yeux fer­més les soirs de grande émo­tion, non pas par affec­ta­tion mais parce qu’il ne vou­lait pas voir les visages — les visages le déran­geaient, disait-il, les visages ajou­taient du bruit à la musique. Gri­sha, lui, avait les yeux grands ouverts et il regar­dait les femmes avec une atten­tion sou­te­nue, parce que Gri­sha, dans n’im­porte quelle cir­cons­tance, même au bord du gouffre, même la veille de l’a­po­ca­lypse, regar­dait les femmes.

Vers onze heures, un homme s’ap­pro­cha du coin des musiciens.

C’é­tait un offi­cier blanc. Il por­tait l’u­ni­forme du régi­ment Droz­dovs­ki — la veste noire, les galons d’argent — mais l’u­ni­forme était frois­sé, taché au col, et l’homme qui le por­tait avait cette mai­greur des gens qui boivent plus qu’ils ne mangent. Il était grand, blond, avec des yeux bleus déla­vés par la fatigue et quelque chose dans le men­ton — une cer­taine rai­deur, un refus de trem­bler — qui disait qu’il avait été beau, ou du moins impres­sion­nant, dans une vie antérieure.

— Capi­taine Ver­khou­nine, dit-il en s’in­cli­nant légè­re­ment, comme s’il se pré­sen­tait dans un salon de Saint-Péters­bourg et non dans un res­tau­rant d’O­des­sa au bord de l’effondrement.

Motl hocha la tête. Il ne savait pas quoi faire d’un capi­taine qui se pré­sen­tait. Les capi­taines ne se pré­sen­taient pas aux musi­ciens. Les musi­ciens fai­saient par­tie du mobilier.

— Vous jouez bien, dit Ver­khou­nine. Très bien. Ce soir surtout.

— Mer­ci, dit Motl.

— Ce soir sur­tout, répé­ta Ver­khou­nine, parce que ce soir c’est la der­nière fois, et la der­nière fois de quoi que ce soit a tou­jours un goût plus fort. Vous avez remar­qué ? Le der­nier verre est tou­jours meilleur que le pre­mier. La der­nière danse est tou­jours plus belle. C’est une cruau­té de Dieu, ou de qui que ce soit qui orga­nise ce cirque — nous faire com­prendre la valeur des choses exac­te­ment au moment où nous les perdons.

Il était ivre, mais d’une ivresse contrô­lée, archi­tec­tu­rale, une ivresse qui ne détrui­sait pas le lan­gage mais au contraire le libé­rait, le ren­dait plus pré­cis, plus dangereux.

— Vous par­tez demain ? deman­da Motl.

— Je ne pars pas, dit Ver­khou­nine. Les Fran­çais partent. Les diplo­mates partent. Les malins partent. Moi, je reste. Je suis un offi­cier de l’ar­mée russe, et l’ar­mée russe ne quitte pas le sol russe. C’est une imbé­cil­li­té, bien sûr, et je le sais, mais c’est une imbé­cil­li­té qui a une cer­taine noblesse, et à défaut de vic­toire, la noblesse de l’im­bé­cil­li­té est tout ce qui me reste.

Motl le regar­da. Il y avait dans ce dis­cours quelque chose d’à la fois ridi­cule et magni­fique — un homme qui choi­sis­sait de cou­ler avec le navire, non par cou­rage mais par fidé­li­té à une idée de lui-même qui n’a­vait plus cours, comme une mon­naie d’un pays disparu.

Ver­khou­nine fouilla dans la poche inté­rieure de sa veste. Il en sor­tit une montre — une montre à gous­set, en or, avec un boî­tier cise­lé d’un motif de feuilles d’a­ca­cia. Il la ten­dit à Motl.

— Gar­dez-la.

— Je ne peux pas prendre ça.

— Ce n’est pas un cadeau, c’est un dépôt. Gar­dez-la pour moi. Si je reviens, vous me la ren­dez. Si je ne reviens pas — et il sou­rit, un sou­rire qui n’a­vait rien de joyeux — elle sera à vous, et vous pour­rez la vendre, ou la gar­der, ou la jeter dans la mer Noire, ça m’est égal.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que vous êtes le musi­cien. Le musi­cien est tou­jours là. Le musi­cien tra­verse tout. Les régimes changent, les armées passent, les empires tombent, et le musi­cien est tou­jours assis dans son coin avec son ins­tru­ment, et il joue pour les vain­queurs comme il jouait pour les vain­cus, sans pré­fé­rence, sans juge­ment, et quand tout le monde a dis­pa­ru, le musi­cien est encore là.

Motl prit la montre. Elle était lourde, tiède de la cha­leur du corps de Ver­khou­nine, et quand il l’ou­vrit, il vit le cadran — chiffres romains, aiguilles fines — et au dos du boî­tier, une ins­crip­tion gra­vée en carac­tères cyril­liques : À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. Maman. Sacha. Le capi­taine Ver­khou­nine s’ap­pe­lait Alexandre.

Il refer­ma la montre et la glis­sa dans la poche de son pantalon.

— Mer­ci, dit Ver­khou­nine. Jouez quelque chose. Quelque chose de russe.

Motl joua. Pas une valse — autre chose. Un air qu’il avait enten­du dans les rues d’O­des­sa, chan­té par des sol­dats, un air triste et simple qui par­lait de la steppe et de la neige et d’un homme qui marche seul sur un che­min sans fin. Ce n’é­tait pas du klez­mer, ce n’é­tait pas une mazur­ka, c’é­tait juste une mélo­die qui disait ce que les mots de Ver­khou­nine avaient dit — que quelque chose se ter­mi­nait, et que la fin était belle parce qu’elle était la fin.

Ver­khou­nine écou­ta. Il ne pleu­ra pas. Il avait cette digni­té des offi­ciers russes — cette capa­ci­té à rece­voir l’é­mo­tion comme on reçoit un coup, debout, sans flé­chir, en accu­sant le choc par le silence.

Puis il se leva, salua d’un mou­ve­ment de tête, et retour­na à sa table.

Motl ne le revit pas de la soi­rée. La fête conti­nua — les bou­chons, les rires, les danses — jus­qu’à une heure, deux heures, trois heures du matin. À un moment, quel­qu’un ouvrit les fenêtres du res­tau­rant, et l’air de la nuit entra — un air doux, un air d’a­vril, qui por­tait l’o­deur de la mer et des aca­cias, parce qu’O­des­sa com­men­çait à fleu­rir, parce que le prin­temps se fichait des guerres civiles et des rem­bar­que­ments, et les aca­cias d’O­des­sa, en avril, rem­plis­saient la ville d’un par­fum si puis­sant qu’on pou­vait le sen­tir depuis le port, depuis les bateaux, et il y avait des marins qui pré­ten­daient recon­naître Odes­sa les yeux fer­més, à l’o­deur seule, à ce mélange de sel et d’a­ca­cia qui n’exis­tait nulle part ailleurs.

Le len­de­main, le port était noir de monde.

Motl y alla. Non pas pour par­tir — il n’a­vait ni billet, ni pas­se­port, ni per­sonne à rejoindre de l’autre côté de la mer — mais pour voir, parce qu’on ne pou­vait pas ne pas voir. Le quai était enva­hi par une foule dense, bruyante, pani­quée — des civils qui vou­laient mon­ter sur les navires fran­çais, des offi­ciers qui essayaient de main­te­nir un sem­blant d’ordre, des femmes qui por­taient des valises trop lourdes pour elles, des enfants qui pleu­raient, des vieillards qui regar­daient la mer avec l’ex­pres­sion de gens qui ne com­prennent pas com­ment le monde a pu chan­ger si vite.

Les navires fran­çais étaient à quai — des navires de guerre gris, des trans­ports de troupes, des vapeurs réqui­si­tion­nés — et les sol­dats fran­çais mon­taient à bord avec cette effi­ca­ci­té mili­taire qui contras­tait cruel­le­ment avec le chaos civil. Les Fran­çais s’en allaient. Ils avaient pro­mis de res­ter, ils avaient pro­mis de pro­té­ger la ville, ils avaient pro­mis que la France ne lais­se­rait pas tom­ber ses alliés, et main­te­nant ils rem­bar­quaient, et les pro­messes res­taient sur le quai comme des bagages abandonnés.

Motl vit des scènes qu’il n’ou­blie­rait pas. Un homme en cos­tume gris qui cou­rait vers la pas­se­relle d’un navire avec une valise dans chaque main et qui glis­sa sur les pavés mouillés et tom­ba, et les valises s’ou­vrirent et leur conte­nu se répan­dit sur le quai — des vête­ments, des livres, un cadre avec une pho­to­gra­phie — et l’homme res­ta à genoux au milieu de ses affaires, et per­sonne ne l’ai­da. Une femme qui ten­dait son enfant à un marin fran­çais par-des­sus la ram­barde, en criant quelque chose que Motl ne com­prit pas, et le marin secoua la tête, et la femme conti­nua à tendre l’en­fant, et le marin secoua la tête encore, et la femme finit par ser­rer l’en­fant contre elle et recu­la dans la foule et dis­pa­rut. Un offi­cier blanc — pas Ver­khou­nine, un autre — qui se tenait très droit au bout du quai, immo­bile, regar­dant les navires s’é­loi­gner, et dont la rai­deur n’é­tait pas du cou­rage mais de la pétri­fi­ca­tion, l’in­ca­pa­ci­té pure et simple de bou­ger quand le monde s’en va sans vous.

Les navires par­tirent. Ils s’é­loi­gnèrent len­te­ment, avec cette len­teur des gros navires qui semble déli­bé­rée, presque insul­tante — comme s’ils avaient tout le temps du monde, comme si l’ur­gence des gens res­tés sur le quai ne les concer­nait pas. La mer les ava­la, un par un, et quand le der­nier eut dis­pa­ru der­rière la ligne d’ho­ri­zon, il y eut un silence sur le port — un silence bref, épais, le silence d’une ville qui com­prend qu’elle est seule.

Puis le bruit revint. Les mouettes, le vent, les voix. La ville se remit en marche, parce qu’O­des­sa ne s’ar­rê­tait jamais, parce que s’ar­rê­ter c’é­tait mou­rir, et Odes­sa pré­fé­rait le chaos à la mort, le désordre à l’immobilité.

Motl ren­tra au Bristol.

L’hô­tel avait chan­gé. Pas phy­si­que­ment — les murs étaient les mêmes, le lustre brillait tou­jours, le por­tier était à son poste — mais quelque chose dans l’at­mo­sphère s’é­tait modi­fié, comme quand la pres­sion atmo­sphé­rique baisse avant un orage et que les ani­maux le sentent avant les hommes. Les chambres des diplo­mates fran­çais étaient vides. Les suites des offi­ciers de liai­son étaient vides. La moi­tié du res­tau­rant était vide. Et dans les cou­loirs, les femmes de chambre tra­vaillaient avec une appli­ca­tion silen­cieuse qui res­sem­blait à de la peur.

Kagan était dans son bureau, der­rière le res­tau­rant. Un bureau minus­cule, encom­bré de registres et de bou­teilles vides, qui sen­tait le tabac et l’encre.

— On joue ce soir ? deman­da Motl.

Kagan leva la tête. Il avait vieilli de dix ans en une nuit.

— On joue ce soir, Zeit­lin. On joue­ra demain. On joue­ra tant qu’il y aura quel­qu’un pour écou­ter et quelque chose à man­ger dans les cui­sines. Après, on verra.

Motl sor­tit du bureau. Dans le cou­loir, il croi­sa le por­tier — celui qui res­sem­blait à un ami­ral — et le por­tier fai­sait ce qu’il fai­sait chaque jour : il cirait les bou­tons de cuivre de son uni­forme avec un chif­fon. Les bou­tons brillaient. Dehors, le monde chan­geait de maître. Les bou­tons brillaient.

Motl mon­ta au pre­mier étage par l’es­ca­lier de ser­vice. Il vou­lait voir le hall d’en haut, depuis la gale­rie — cette pers­pec­tive plon­geante qui trans­for­mait le hall en une scène de théâtre vue depuis les cintres. Le hall était presque vide. Quelques clients pas­saient, la tête basse. Un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot de bagages vers la sor­tie. Et au milieu du hall, assis dans un fau­teuil de cuir, le capi­taine Ver­khou­nine lisait un journal.

Il n’é­tait pas parti.

Il lisait un jour­nal qui avait pro­ba­ble­ment trois jours de retard, assis dans un fau­teuil du Bris­tol, en uni­forme, comme si rien ne s’é­tait pas­sé, comme si les Fran­çais étaient encore là, comme si le monde ancien tenait encore debout. Il tour­na une page. Motl le regar­da depuis la gale­rie, d’en haut, et il pen­sa à la montre dans sa poche — la montre en or avec l’ins­crip­tion de la mère — et il se deman­da si un homme qui confie sa montre est un homme qui se pré­pare à mou­rir ou un homme qui se pré­pare à vivre autrement.

Il ne trou­va pas la réponse. Il des­cen­dit. Il assem­bla sa clarinette.

Il joua.

V

Brigh­ton Beach, hiver 1973

La librai­rie de la mer Noire n’a­vait pas d’en­seigne. Elle avait eu une enseigne, autre­fois — on en voyait la trace au-des­sus de la porte, un rec­tangle plus clair dans la brique sombre où les lettres avaient lais­sé leur fan­tôme — mais l’en­seigne était tom­bée un jour de tem­pête, ou quel­qu’un l’a­vait décro­chée, ou elle s’é­tait sim­ple­ment las­sée d’exis­ter, et per­sonne ne l’a­vait rem­pla­cée, parce que les gens qui avaient besoin de la librai­rie savaient où elle était, et les gens qui ne savaient pas où elle était n’a­vaient pas besoin de la librairie.

Elle se trou­vait sous le métro aérien, au 312 Brigh­ton Beach Ave­nue, coin­cée entre un pres­sing tenu par un Coréen silen­cieux et un salon de coif­fure dont la vitrine expo­sait des pho­to­gra­phies de coupes de che­veux datant approxi­ma­ti­ve­ment de l’ère Bre­j­nev. L’ombre de la struc­ture métal­lique tom­bait sur la devan­ture et l’as­som­bris­sait encore, de sorte que même en plein jour, même en été, la librai­rie avait l’air d’un endroit où il fait nuit. Les piliers d’a­cier du métro enca­draient la porte comme les colonnes d’un temple indus­triel, et quand le train pas­sait au-des­sus — toutes les sept minutes en heure de pointe, toutes les douze minutes le reste du temps — la vitrine trem­blait, les livres sur les éta­gères fris­son­naient, et les lettres cyril­liques sur les cou­ver­tures sem­blaient bou­ger, comme si les mots eux-mêmes étaient secoués par le pas­sage de l’A­mé­rique au-des­sus de la Russie.

Motl pous­sa la porte.

La clo­chette tin­ta — un son grêle, fati­gué, qui ne s’a­dres­sait à per­sonne en par­ti­cu­lier. L’in­té­rieur de la librai­rie était un cube de papier. Des livres par­tout — sur les éta­gères qui cou­vraient les murs du sol au pla­fond, sur les tables, sur les chaises, par terre en piles instables qui sem­blaient défier les lois de la gra­vi­té, dans des car­tons ouverts dont le conte­nu débor­dait comme de la lave lit­té­raire. Des livres en russe, prin­ci­pa­le­ment, mais aus­si en ukrai­nien, en yid­dish, en polo­nais, en géor­gien — tout le spectre lin­guis­tique de l’ex-Empire, toutes les langues de l’exil. Il y avait des romans sovié­tiques à cou­ver­ture car­ton­née, avec ces typo­gra­phies aus­tères que le réa­lisme socia­liste affec­tion­nait. Il y avait des édi­tions d’a­vant la Révo­lu­tion, reliées en cuir, dorées sur tranche, qui avaient tra­ver­sé l’o­céan dans des valises et qui por­taient encore, entre leurs pages, l’o­deur fan­tôme d’ap­par­te­ments peters­bour­geois. Il y avait des samiz­dat — des tapus­crits sur papier pelure, reliés à la main, qui avaient été copiés clan­des­ti­ne­ment à Mos­cou ou Lenin­grad et qui étaient arri­vés à Brigh­ton Beach par des voies que per­sonne ne deman­dait à connaître.

Et il y avait Semion.

Semion Mar­ko­vitch Grin­berg était le pro­prié­taire, le gar­dien et, dans une cer­taine mesure, le pri­son­nier de la librai­rie de la mer Noire. Il avait entre soixante et cent ans — Motl n’a­vait jamais réus­si à déter­mi­ner son âge exact, et Semion lui-même sem­blait l’a­voir oublié, ou ne pas juger l’in­for­ma­tion per­ti­nente. C’é­tait un homme petit, voû­té, avec une barbe grise taillée sans convic­tion et des lunettes à mon­ture noire si épaisses qu’elles don­naient à ses yeux un aspect de créa­tures sous-marines obser­vant le monde depuis un aqua­rium. Il por­tait inva­ria­ble­ment un gilet en laine mar­ron bou­ton­né de tra­vers et une che­mise dont le col avait renon­cé à toute pré­ten­tion de symé­trie. Il par­lait un russe d’O­des­sa — ce russe chan­tant, légè­re­ment iro­nique, où chaque phrase sem­blait conte­nir une blague cachée que seul l’in­ter­lo­cu­teur devait trouver.

— Zeit­lin, dit Semion sans lever les yeux du livre qu’il lisait, assis der­rière son comp­toir — un comp­toir ense­ve­li sous une telle quan­ti­té de pape­rasse que le comp­toir lui-même était deve­nu une notion abs­traite, un sou­ve­nir de sur­face plane sous un conti­nent de papier.

— Semion, dit Motl.

— Tu viens pour Babel.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Motl venait sou­vent pour Babel. Il venait feuille­ter les Récits d’O­des­sa, relire les pages sur Benia Krik, sur les ban­dits de la Mol­da­van­ka, sur les noces juives, sur cette Odes­sa que Babel avait trans­for­mée en mythe et qui, lue à Brigh­ton Beach en 1973, pre­nait une qua­li­té d’ir­réa­li­té presque insup­por­table — comme si la ville dans le livre et la ville dans la mémoire de Motl étaient deux villes dif­fé­rentes qui por­taient le même nom, et qu’au­cune des deux n’exis­tait plus.

— Je viens pour Babel, confir­ma Motl.

Il s’ins­tal­la dans le fau­teuil que Semion gar­dait pour les clients — il n’y en avait qu’un, et le tis­su était si usé qu’il avait la trans­pa­rence d’une pro­messe — et il prit sur l’é­ta­gère le volume qu’il connais­sait par cœur. L’é­di­tion était sovié­tique, datée de 1957, la pre­mière réédi­tion après la mort de Sta­line, après les années où le nom même de Babel avait été effa­cé, inter­dit, comme s’il n’a­vait jamais exis­té. Le papier était jaune, friable, et sen­tait cette odeur par­ti­cu­lière des livres sovié­tiques — colle indus­trielle, encre bon mar­ché, et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être l’o­deur de la cen­sure, l’o­deur de ce qui a été long­temps enfermé.

Motl ouvrit le livre. Il lut :

Il lut sans lire vrai­ment — les mots pas­saient sous ses yeux comme de l’eau, fami­liers, usés par la répé­ti­tion, et ce qu’il voyait n’é­tait pas la page mais ce que la page évo­quait : la lumière d’O­des­sa, les cours inté­rieures, les rires énormes, la vio­lence, la ten­dresse, le mélange de cruau­té et de beau­té qui fai­sait de cette ville un endroit impos­sible et nécessaire.

— Tu l’as connu, dit Semion.

— Qui ?

— Babel. Tu dis que tu l’as connu. Chaque fois que tu viens, tu dis que tu l’as connu.

— Je l’ai connu.

Semion ôta ses lunettes, les essuya avec un pan de son gilet, les remit sur son nez. Ce geste — qu’il effec­tuait envi­ron qua­rante fois par jour — était sa façon d’ex­pri­mer le doute, l’in­té­rêt, l’en­nui, la sur­prise, et à peu près toutes les autres émo­tions que son visage refu­sait de manifester.

— Tout le monde à Odes­sa a connu Babel, dit Semion. Comme tout le monde à Mos­cou a connu Tol­stoï. Comme tout le monde à Paris a connu Napo­léon. C’est le propre des grands hommes : ils ont été vus par tout le monde et connus par personne.

— Je ne dis pas que je l’ai connu. Je dis que je l’ai ren­con­tré. Une fois. Une nuit. En 1919.

— Et ?

— Et quoi ?

— Et com­ment était-il ?

Motl fer­ma le livre. Il le fer­ma len­te­ment, en lis­sant la cou­ver­ture du plat de la main, comme on caresse un animal.

— Petit, dit-il. Plus petit qu’on ne s’y attend. Avec des lunettes rondes. Et des yeux der­rière les lunettes — des yeux qui regar­daient tout, qui pre­naient tout, qui ne lais­saient rien pas­ser. Des yeux de voleur. Il volait les his­toires des gens. Tu lui racon­tais quelque chose et tu sen­tais que c’é­tait par­ti, que ça ne t’ap­par­te­nait plus, que ça appar­te­nait main­te­nant à ses car­nets, à ses mots à lui, et qu’un jour ça res­sor­ti­rait trans­for­mé, mécon­nais­sable, plus vrai que la vérité.

Semion ne dit rien. Le métro pas­sa au-des­sus. La vitrine trem­bla. Les livres fré­mirent. Puis le silence revint — ce silence par­ti­cu­lier de Brigh­ton Beach Ave­nue entre deux trains, un silence qui n’é­tait jamais tout à fait du silence mais une pause, une rete­nue du bruit, comme une res­pi­ra­tion entre deux phrases.

— Il est mort en 1940, dit Semion. Fusillé. Sur ordre de Sta­line. Ou de Beria. Ou des deux. On n’a jamais su exac­te­ment. On ne retrou­ve­ra pro­ba­ble­ment jamais l’en­droit où il est enter­ré. S’il est enterré.

— Je sais, dit Motl.

— Tout le monde sait. Mais tu sais autre­ment, pas vrai ? Tu sais comme quel­qu’un qui a vu le visage.

Motl ne répon­dit pas. Il y avait des choses qu’il ne racon­tait pas, même à Semion, même dans le fau­teuil usé de la librai­rie de la mer Noire, même avec le bruit du métro qui cou­vrait les mots et les ren­dait presque confi­den­tiels. La ren­contre avec Babel était une de ces choses — une chose qu’il gar­dait en lui, qu’il sor­tait par­fois, qu’il mon­trait à demi, puis qu’il remet­tait dans sa poche, comme la montre du capi­taine Verkhounine.

Il res­ta dans la librai­rie une heure, peut-être deux. Le temps, chez Semion, avait une tex­ture dif­fé­rente — il pas­sait plus len­te­ment, ou pas du tout, comme si les livres empi­lés jus­qu’au pla­fond avaient créé une sorte de bar­rage contre l’é­cou­le­ment des heures. Des clients entraient par­fois — un vieil homme qui cher­chait un roman de Bou­nine, une femme qui vou­lait un livre de cui­sine en russe, un ado­les­cent à l’air per­du qui repar­tit sans rien ache­ter. Semion les ser­vait avec une com­pé­tence dis­traite, trou­vant les livres sans regar­der, comme si la librai­rie était une exten­sion de son corps et que chaque volume occu­pait une place qu’il connais­sait par le toucher.

Dehors, la nuit tom­bait. En jan­vier, à Brigh­ton Beach, la nuit tom­bait tôt, vers quatre heures et demie, et elle tom­bait d’un coup, comme un rideau, et sou­dain l’a­ve­nue chan­geait. Les néons des com­merces russes s’al­lu­maient — des néons rouges, bleus, verts, avec des lettres cyril­liques qui jetaient sur les trot­toirs mouillés des reflets de cou­leurs qui avaient quelque chose de fes­tif et de triste à la fois, comme des déco­ra­tions de Noël dans un hôpi­tal. La struc­ture du métro aérien deve­nait noire, mas­sive, décou­pée contre le ciel orange de la pol­lu­tion urbaine, et les piliers d’a­cier pro­je­taient des ombres longues qui rayaient l’a­ve­nue de barres sombres — des bar­reaux, pen­sa Motl, chaque fois, des barreaux.

Il sor­tit de la librai­rie. Le froid le reprit. Il remon­ta le col de son par­des­sus gris.

Sur le trot­toir d’en face, un res­tau­rant russe avait ouvert ses portes — le Pri­mors­ki, un éta­blis­se­ment du sous-sol dont la porte était en contre­bas de la rue et d’où mon­tait, par l’es­ca­lier, une bouf­fée d’air chaud qui sen­tait le bortch, la viande grillée et la vod­ka. On enten­dait de la musique — pas du klez­mer, de la varié­té russe, une chan­son sen­ti­men­tale dont les paroles par­laient de Mos­cou ou de la Vol­ga ou d’une femme qui atten­dait quel­qu’un qui ne revien­drait pas, les trois thèmes inter­chan­geables de la chan­son popu­laire sovié­tique. La voix du chan­teur était nasale, ampli­fiée par des haut-par­leurs médiocres, et elle se mêlait au gron­de­ment du métro qui pas­sait au-des­sus, et ce mélange — la chan­son, le train, le froid, les néons — était le son de Brigh­ton Beach, son timbre propre, sa signa­ture sonore, aus­si recon­nais­sable pour Motl que l’a­vait été autre­fois le mélange des mouettes et des cloches d’é­glise et des cris des mar­chands de Privoz.

Il mar­cha vers la Boardwalk.

La Board­walk de nuit. Les lam­pa­daires éclai­raient les planches d’une lumière jaune qui ne par­ve­nait pas à per­cer l’obs­cu­ri­té au-delà — à dix mètres de la ram­barde, la plage n’exis­tait plus, ava­lée par le noir, et l’o­céan était une rumeur, un bruit de res­pi­ra­tion énorme dans l’ombre. On ne voyait pas l’eau. On l’en­ten­dait. On la sen­tait — le sel, les algues, cette odeur miné­rale et vivante qui n’é­tait pas l’o­deur de la mer Noire mais qui lui res­sem­blait assez pour trom­per la mémoire, cer­tains soirs, quand Motl mar­chait seul sur les planches et que la fatigue, le froid et la soli­tude se liguaient pour brouiller les fron­tières entre ici et là-bas, entre main­te­nant et autrefois.

Il s’ar­rê­ta à l’en­droit habi­tuel. Le banc face à la mer, entre deux lam­pa­daires. Il posa l’é­tui à cla­ri­nette. Il ne joua pas.

Il pen­sa à Babel. Non pas à Babel tel qu’il l’a­vait connu — ça, c’é­tait pour le cha­pitre sui­vant de l’his­toire, le cha­pitre qu’il ne racon­tait pas encore — mais à Babel tel qu’il était deve­nu dans les livres, dans la mémoire, dans la légende. Babel, le petit homme à lunettes qui avait fait de la Mol­da­van­ka un lieu éter­nel, qui avait pris les ban­dits et les musi­ciens et les veuves et les voleurs et les avait trans­for­més en per­son­nages plus grands que nature, plus vrais que la vie. Et Motl se deman­dait — il se le deman­dait sou­vent, assis sur ce banc, face à l’At­lan­tique — si lui-même n’é­tait pas un per­son­nage de Babel qui avait sur­vé­cu à son auteur, un per­son­nage qui avait conti­nué à vivre après que le livre avait été refer­mé, après que l’é­cri­vain avait été fusillé, un per­son­nage en liber­té, sans livre, sans auteur, sans his­toire, jouant de la cla­ri­nette sur une Board­walk de Brook­lyn pour une mer qui n’é­tait pas la bonne.

Le métro gron­da au loin. Les planches vibrèrent sous ses pieds.

Il était assis sur un hôtel mort, et il pen­sait à un écri­vain mort, et la mer devant lui n’é­tait pas la bonne mer, et pour­tant il était là, et la cla­ri­nette était là, et le froid était réel, et les bagels d’Ar­ka­di étaient réels, et peut-être que c’é­tait ça, l’exil — non pas la perte d’un pays, mais l’ha­bi­tude prise de vivre dans la copie.

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