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Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères  — Deuxième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères — Deuxième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Deuxième par­tie

CHA­PITRE 4

Les ombres dans les couloirs

13 juin 1886

Il y a un moment, dans la vie d’un vin, qu’on appelle la fer­me­ture. C’est ce moment où un vin jeune, après avoir été ouvert et brillant en bouche, se referme sou­dain, se replie sur lui-même, cesse de don­ner ses arômes, et devient muet. Il n’est pas mort. Il n’est pas mau­vais. Il est sim­ple­ment fer­mé — comme une porte der­rière laquelle on entend des bruits mais qu’on ne peut pas ouvrir. Les connais­seurs savent qu’il faut attendre. Le vin se rou­vri­ra, plus tard, plus riche, plus pro­fond. Mais pen­dant la fer­me­ture, on est seul face au silence.

C’est ce qui m’ar­ri­va le qua­trième jour.

Je ne sau­rais pas dire à quel moment exac­te­ment le sen­ti­ment chan­gea — peut-être au petit déjeu­ner, quand je remar­quai que le gar­çon qui me ser­vait n’é­tait plus le même que la veille, un nou­veau, un jeune homme blond au visage trop lisse qui me sou­riait un peu trop et qui rem­plis­sait ma tasse sans que je le lui demande, avec une atten­tion si sou­te­nue qu’elle en deve­nait sus­pecte. Ou peut-être plus tôt, en ouvrant ma porte, quand je vis sur le tapis du cou­loir, à peine visible, l’empreinte humide d’une semelle — une seule, devant ma porte, comme si quel­qu’un s’é­tait arrê­té là, avait hési­té, puis était repar­ti. Ou peut-être était-ce une idée. Peut-être que Péters­bourg me ren­dait fou, comme cette lumière qui ne ces­sait pas ren­dait tout le monde un peu fou, et que je com­men­çais à voir des ombres là où il n’y avait que le per­son­nel d’un hôtel bien tenu.

Mais je ne crois pas. Mon métier m’a appris à faire confiance à mon nez, et mon nez me disait que quelque chose avait tourné.

*

Craw­ley était au bar. À onze heures du matin, il était déjà au bar — ou encore au bar, il était pos­sible qu’il n’en fût jamais par­ti — assis à la même place que le pre­mier soir, lisant le même jour­nal anglais, ou peut-être un autre, ils se res­semblent tous. Son tweed avait chan­gé : il por­tait main­te­nant un cos­tume de lin crème, plus adap­té à la sai­son, mais sa mous­tache était la même, blonde, mili­taire, impec­cable, et ses yeux gris avaient cette même expres­sion de non­cha­lance cal­cu­lée qui m’a­vait frap­pé dès le pre­mier soir.

— Fau­gères ! dit-il en me voyant, avec une cha­leur qui, pour un Anglais, équi­va­lait à une acco­lade. Asseyez-vous. Com­ment se porte le commerce ?

— Le com­merce se porte bien, dis-je en m’as­seyant. Ches­tia­kov m’a pris cin­quante caisses de pauillac.

— Splen­dide. Les Russes boivent trop, mais au moins ils boivent bien. C’est leur seule ver­tu modé­rée — non, je retire cela, ce n’est pas modé­ré du tout.

Il com­man­da du thé — du thé anglais, qu’il avait fait mon­ter Dieu sait com­ment dans cet empire du samo­var — et m’en ser­vit une tasse avec des gestes d’une pré­ci­sion rituelle, le lait d’a­bord, puis le thé, exac­te­ment deux minutes d’in­fu­sion, ni une de plus ni une de moins. Je bus par poli­tesse. C’é­tait infâme — une eau chaude vague­ment tein­tée qui n’a­vait ni le carac­tère du thé russe ni la fran­chise d’un mau­vais café — mais je ne dis rien, car il y a des choses qu’on ne dit pas à un Anglais sur son thé, comme il y a des choses qu’on ne dit pas à un Fran­çais sur son vin.

Puis Craw­ley posa sa tasse, croi­sa les jambes, et dit d’un ton qui n’a­vait pas chan­gé d’un demi-degré :

— Dites-moi, Fau­gères. Vous n’a­vez rien trou­vé d’in­ha­bi­tuel dans vos affaires, par hasard ?

Je le regar­dai. Il me regar­dait. Der­rière sa non­cha­lance, quelque chose venait de se rai­dir — un muscle, un nerf, une inten­tion — comme le corps d’un chat qui aper­çoit un oiseau et qui ne bouge pas encore mais qui a ces­sé de ne pas bouger.

— Mes affaires ? dis-je.

— Vos caisses. Vos bou­teilles. Le vin voyage dans des conte­nants, les conte­nants voyagent dans des trains, les trains sont des lieux où des choses se passent. Il arrive que des objets appa­raissent là où on ne les atten­dait pas.

Il avait dit cela avec la même légè­re­té que s’il avait par­lé de la météo ou du prix des icônes. Mais les mots — les mots étaient des pierres. Des objets appa­raissent là où on ne les atten­dait pas. C’é­tait exac­te­ment ce qui s’é­tait passé.

— Non, dis-je. Rien d’inhabituel.

Craw­ley me regar­da une demi-seconde de trop. C’est un temps très court, une demi-seconde, mais dans le com­merce des vins comme dans le com­merce des secrets — et je com­men­çais à soup­çon­ner que les deux se pra­ti­quaient dans les mêmes lieux et avec les mêmes méthodes — une demi-seconde de trop est un aveu. Craw­ley savait que je men­tais. Et je savais qu’il savait. Et il savait que je savais qu’il savait. C’é­tait un emboî­te­ment de savoirs qui aurait don­né le ver­tige à un phi­lo­sophe allemand.

— Très bien, dit-il. Si jamais il se pas­sait quelque chose d’in­ha­bi­tuel — n’im­porte quoi, une visite impré­vue, une pro­po­si­tion étrange, un papier trou­vé dans un endroit inat­ten­du — je vous recom­man­de­rais vive­ment de m’en par­ler. L’An­gle­terre est amie de la France. Nous avons en com­mun un goût pour le bon vin et une méfiance saine envers les empires trop grands.

— Quel empire ?

— Celui dans lequel vous êtes assis, mon cher.

Il sou­rit, reprit son jour­nal, et se remit à lire comme si la conver­sa­tion n’a­vait jamais eu lieu. Je res­tai là un moment, ma tasse de thé anglais à la main, à regar­der ce pro­fil impas­sible, cette mous­tache blonde, et à me deman­der si Arthur Craw­ley ache­tait véri­ta­ble­ment des icônes ou s’il ache­tait autre chose — des infor­ma­tions, des loyau­tés, des silences.

Je déci­dai qu’il ache­tait pro­ba­ble­ment les deux.

*

L’a­près-midi, je reçus une visite.

J’é­tais dans ma chambre, occu­pé à rédi­ger une lettre à mon asso­cié Dubreuil, res­té à Bor­deaux pour gérer les affaires cou­rantes — une lettre ennuyeuse, pleine de chiffres et de pré­vi­sions, le genre de prose qui fait dor­mir debout, et que j’é­cri­vais pré­ci­sé­ment pour me rac­cro­cher à quelque chose de nor­mal, de solide, de bor­de­lais, dans cette ville où plus rien ne l’é­tait — quand on frap­pa à la porte.

Trois coups. Espa­cés. Nets. Pas les coups de Karim — Karim ne frap­pait pas, Karim entrait, comme le vent entre, sans pré­ve­nir et sans s’ex­cu­ser. Pas les coups d’un groom non plus — les grooms frap­paient vite, deux coups pres­sés, presque timides. Ces coups-là étaient autre chose. Ils avaient une auto­ri­té tran­quille, une patience qui disait : je frap­pe­rai autant de fois qu’il le fau­dra, et vous fini­rez par ouvrir.

J’ou­vris.

L’homme qui se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte avait le visage le plus cour­tois que j’aie jamais vu. C’est le pre­mier mot qui me vint — cour­tois — et c’est le mot qui res­ta, bien après que tout le reste eut chan­gé. Un visage mince, rasé de près, avec des pom­mettes slaves et des yeux bleu très pâle, presque trans­pa­rents, qui vous regar­daient avec une atten­tion si abso­lue qu’on avait l’im­pres­sion d’être lu, non pas regar­dé mais lu, page après page, ligne après ligne, comme un livre qu’on ouvre et qu’on feuillette avec méthode.

Il por­tait un uni­forme — un uni­forme mili­taire, sobre, bien cou­pé, sans la pro­fu­sion d’ai­guillettes et de médailles que je voyais par­tout dans les rues. Une veste sombre, des bou­tons argen­tés, un col droit. Pas un uni­forme qui cher­chait à impres­sion­ner. Un uni­forme qui cher­chait à ne pas être remar­qué, ce qui était infi­ni­ment plus impressionnant.

— Mon­sieur Fau­gères ? dit-il en fran­çais, d’une voix douce, posée, sans accent per­cep­tible — un fran­çais si par­fait qu’il en était presque sus­pect, comme un vin qui serait trop équi­li­bré, trop irré­pro­chable, et dont on se deman­de­rait ce qu’il cache.

— C’est moi.

— Capi­taine Vol­kons­ki. Andreï Pav­lo­vitch Vol­kons­ki. Je suis au ser­vice de Sa Majes­té Impé­riale, dans une capa­ci­té que je ne vous ennuie­rai pas à détailler. Puis-je entrer ?

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ou plu­tôt c’é­tait une ques­tion dont la réponse avait été déci­dée avant qu’elle ne fût posée. Le capi­taine Vol­kons­ki entra dans ma chambre comme l’eau entre dans un verre — sans effort, sans bruit, en occu­pant exac­te­ment l’es­pace qu’il fal­lait occu­per et pas un cen­ti­mètre de plus.

Il regar­da autour de lui. Ses yeux — ces yeux pâles, trans­lu­cides, miné­raux — balayèrent la pièce avec une vitesse qui démen­tait leur appa­rente dou­ceur. Le lit. Le bureau. La lettre à Dubreuil. Les rideaux. La vue sur la Mikhaï­lovs­kaïa. Et les caisses. Oh, les caisses. Son regard s’y posa une frac­tion de seconde — une frac­tion de seconde seule­ment, pas plus longue que le bat­te­ment d’une pau­pière — mais je le vis, et il sut que je le vis, et un imper­cep­tible mou­ve­ment de sa lèvre supé­rieure — un fré­mis­se­ment, pas un sou­rire, quelque chose de plus sub­til qu’un sou­rire, l’ombre d’un sou­rire qui ne naî­trait jamais — me dit qu’il avait pris note de ma vigilance.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il en s’as­seyant sans y être invi­té — déci­dé­ment, à Péters­bourg, tout le monde s’as­seyait sans y être invi­té, c’é­tait une habi­tude natio­nale ou peut-être une stra­té­gie — je suis venu pour une rai­son très simple. J’ai appris que vous étiez négo­ciant en vins, et il se trouve que je m’in­té­resse au vin.

— Tout le monde s’in­té­resse au vin, à Péters­bourg, dis-je.

— Péters­bourg est une ville de goût, dit-il avec cette dou­ceur inva­riable. Nous aimons les belles choses — la musique, la pein­ture, le vin. Le tsar Alexandre Alexan­dro­vitch lui-même est un connais­seur. Il boit du bour­gogne, hélas — un choix que les par­ti­sans du bor­deaux comme vous et moi pou­vons regret­ter — mais il a le palais fin.

Il me sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une per­fec­tion méca­nique — les lèvres s’é­ti­raient, les dents appa­rais­saient, les plis se for­maient aux coins des yeux, tout était en place, et pour­tant quelque chose man­quait. Je cher­chai quoi. C’é­tait la cha­leur. Le sou­rire de Vol­kons­ki était un sou­rire sans tem­pé­ra­ture — ni chaud ni froid, un sou­rire neutre, un sou­rire suisse, si l’on veut, sauf que la Suisse n’a jamais pro­duit de capi­taines aus­si inquiétants.

— J’ai­me­rais goû­ter vos vins, dit-il. Si vous le permettez.

Com­ment refu­ser ? Je sor­tis une bou­teille — un pauillac 1880, que je n’a­vais pas encore ouverte — et je la débou­chai avec mes gestes habi­tuels, en pro­fes­sion­nel, le tire-bou­chon plan­té droit, la trac­tion lente, le bou­chon qui vient en sou­pi­rant. Je ver­sai deux verres. Vol­kons­ki prit le sien, le huma, goûta.

Et je dus recon­naître — à regret, car j’au­rais pré­fé­ré qu’il fût un bar­bare — qu’il goû­tait bien. Très bien même. Il avait la tech­nique d’un homme qui a été for­mé, qui a appris, peut-être dans les salons de l’a­ris­to­cra­tie péters­bour­geoise où le vin fran­çais cou­lait comme la Neva au prin­temps. Il goû­ta, gar­da le vin en bouche cinq secondes exac­te­ment, ava­la — il n’u­ti­li­sait pas de cra­choir, ce qui pou­vait signi­fier qu’il appré­ciait véri­ta­ble­ment le vin ou qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude des dégus­ta­tions pro­fes­sion­nelles, ou les deux — et hocha la tête.

— Remar­quable, dit-il. Le ter­roir est là. On sent les graves, la cha­leur du mil­lé­sime, cette ron­deur qui est la marque du 1880. Vous avez un très beau pro­duit, mon­sieur Faugères.

— Mer­ci.

— Et com­bien de caisses avez-vous appor­tées avec vous ?

— Six.

— Six caisses. Soixante-douze bou­teilles. C’est un beau char­ge­ment. Rien ne manque ?

— Pour­quoi man­que­rait-il quelque chose ?

— Oh, je ne sais pas. Les trains, le voyage, les douanes. Il arrive que des choses dis­pa­raissent. Ou que des choses apparaissent.

Il but une seconde gor­gée. Son regard, par-des­sus le verre, ne me quit­ta pas. Ces yeux pâles — j’y pen­sai plus tard, dans mon lit, en cher­chant le som­meil dans cette lumière mau­dite — ces yeux avaient la cou­leur exacte d’un vin blanc trop vieux, un blanc qui a per­du sa jeu­nesse et sa cou­leur et qui ne garde plus que la trans­pa­rence, une trans­pa­rence qui ne cache rien parce qu’elle n’a plus rien à cacher, ou qui cache tout parce qu’on ne peut rien voir à tra­vers elle.

— Tout est en ordre, dis-je. Soixante-douze bou­teilles. Rien de plus, rien de moins.

— Par­fait, dit Vol­kons­ki. Parfait.

Il repo­sa son verre. Il se leva. Il bou­ton­na sa veste — un seul bou­ton, le bou­ton du milieu, avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger — et me ten­dit la main. Sa poi­gnée de main était sèche, brève, cali­brée. Pas un gramme de pres­sion de trop. Pas un gramme de trop peu.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il sur le seuil. Péters­bourg est une ville mer­veilleuse, sur­tout pen­dant les Nuits Blanches. Tout y est pos­sible. Tout y est lumi­neux. Mais la lumière, voyez-vous, a un incon­vé­nient que les gens oublient sou­vent : elle ne laisse aucun endroit où se cacher.

Il sou­rit — ce sou­rire sans cha­leur, ce sou­rire de por­ce­laine — incli­na la tête, et dis­pa­rut dans le cou­loir. Ses pas ne firent aucun bruit. Comme Karim. Mais Karim était silen­cieux par nature. Vol­kons­ki était silen­cieux par métier.

*

Je res­tai seul dans ma chambre, le verre de pauillac à la main, le cœur bat­tant un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Je bus le vin. Il était bon. Il était même très bon — ce pauillac 1880 avait cette géné­ro­si­té des années solaires, cette ampleur, cette fran­chise — mais pour la pre­mière fois de ma vie, je ne goû­tai pas plei­ne­ment ce que je buvais. Il y avait un voile. Comme ce voile d’oxy­da­tion sur le saint-julien vio­lé — quelque chose qui s’in­ter­po­sait entre le vin et moi, entre le plai­sir et sa récep­tion, et ce quelque chose était la peur.

Non — pas la peur. Pas encore. Quelque chose de plus sub­til. Une inquié­tude. Un dépla­ce­ment. Comme quand on est dans une pièce et que tous les meubles ont été dépla­cés d’un cen­ti­mètre — rien de visible, rien de mesu­rable, mais on sent que quelque chose a bou­gé, que l’es­pace n’est plus exac­te­ment le même, que l’air a été res­pi­ré par quel­qu’un d’autre.

Je posai le verre. Je sor­tis le billet. Je le relus. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre.

Trois per­sonnes m’a­vaient main­te­nant posé la même ques­tion sous des formes dif­fé­rentes : Wirz le récep­tion­niste, Craw­ley l’An­glais, Vol­kons­ki le capi­taine. Avez-vous trou­vé quelque chose d’in­ha­bi­tuel ? Et une qua­trième — la com­tesse — m’a­vait mis en garde sans me dire contre quoi.

Je comp­tai sur mes doigts. J’é­tais à Péters­bourg depuis trois jours. J’a­vais ven­du cin­quante caisses de pauillac. J’a­vais bu du thé anglais, de la vod­ka russe, du cham­pagne médiocre et un saint-julien pro­fa­né. J’a­vais dîné avec une com­tesse, une bombe ita­lienne et l’ombre de Tchaï­kovs­ki. J’a­vais reçu la visite d’un offi­cier de la police secrète qui goû­tait le vin comme un ange et sou­riait comme un reptile.

Et j’a­vais dans ma poche un papier qui ne m’ap­par­te­nait pas, que je ne com­pre­nais pas, et que tout le monde sem­blait chercher.

La situa­tion, me dis-je en regar­dant mes caisses — mes fidèles caisses, mes sol­dats de bois cloué, ma seule cer­ti­tude dans cette ville de masques — la situa­tion res­sem­blait de plus en plus à un vin que je n’a­vais pas com­man­dé, qu’on m’a­vait ser­vi par erreur, et qu’il était trop tard pour ren­voyer en cuisine.

Je fis la seule chose rai­son­nable qui me res­tait : je des­cen­dis au bar.

Craw­ley n’y était plus. Beppe non plus. Il n’y avait qu’un bar­man tatar, impas­sible comme tous les Tatars de cet hôtel, et un vieux mon­sieur en redin­gote qui dor­mait dans un fau­teuil, le Times de Londres posé sur les genoux comme une couverture.

Je com­man­dai un verre de mon propre pauillac — je l’a­vais lais­sé au bar après la soi­rée avec Craw­ley, et le bar­man l’a­vait conser­vé, pro­pre­ment rebou­ché, der­rière le comp­toir. Je bus len­te­ment. Le vin me par­la, comme le vin parle tou­jours quand on lui laisse le temps — il me par­la de Pauillac, de l’es­tuaire, des vignes en rangs ser­rés qui des­cendent vers la Gironde, de cette odeur de mer et de graves chauf­fées par le soleil, de mon père qui m’a­vait appris à lire un bou­chon et un visage avec la même patience. Le vin me rame­na chez moi, le temps d’un verre.

Puis je le repo­sai, et j’é­tais de nou­veau à Péters­bourg. Seul, avec un papier dans la poche et des ombres dans les couloirs.

La lumière du soir entrait par les vitres du bar, blonde, inal­té­rable, et le vieux mon­sieur en redin­gote ron­flait dou­ce­ment dans son fau­teuil, et le bar­man tatar essuyait des verres avec des gestes d’une len­teur hyp­no­tique, et dehors, sur la Pers­pec­tive Nevs­ki, la ville tour­nait sans fin dans sa nuit de lumière, comme un manège dont per­sonne ne trou­vait le bou­ton d’arrêt.

CHA­PITRE 5

Pav­lovsk

14 juin 1886

La com­tesse vint me cher­cher à trois heures de l’a­près-midi. Elle por­tait une robe bleu pâle — la cou­leur du ciel de Péters­bourg quand il consent à être bleu, c’est-à-dire rare­ment — et un cha­peau de paille orné d’un ruban qui aurait été ridi­cule sur n’im­porte qui d’autre mais qui, sur elle, avait l’air d’une décla­ra­tion de guerre faite avec élé­gance. Elle me trou­va dans le hall, assis dans un des grands fau­teuils de cuir, en train de ne rien faire, ce qui est un art que j’a­vais per­fec­tion­né au cours de mes trois jours à Péters­bourg, faute d’en maî­tri­ser aucun autre.

— Fau­gères, dit-elle. Nous allons à Pavlovsk.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un enlè­ve­ment. Elle avait déjà com­man­dé le fiacre, réser­vé les places dans le train, et pré­vu — me dit-elle avec un sou­rire qui n’ad­met­tait aucune réplique — que nous dîne­rions là-bas, dans le parc, après le concert. Je n’a­vais qu’à me lever et la suivre, ce que je fis avec cette doci­li­té que les hommes prennent pour de la galan­te­rie et qui n’est en réa­li­té que de la stupéfaction.

Le fiacre nous condui­sit à la gare de Tsars­koïe Selo — un bâti­ment modeste pour Péters­bourg, c’est-à-dire qu’il n’a­vait que des colonnes doriques et non corin­thiennes, et que le hall ne conte­nait qu’un seul lustre au lieu de sept. Le train était déjà là, cra­chant sa vapeur avec l’im­pa­tience d’un che­val qui pié­tine. C’é­tait un train spé­cial, me dit la com­tesse — un train de concert, affré­té pour la sai­son par la Com­pa­gnie du che­min de fer de Tsars­koïe Selo, qui trans­por­tait chaque après-midi d’é­té la bonne socié­té péters­bour­geoise vers Pav­lovsk où des concerts en plein air se tenaient dans le parc depuis trente ans.

Trente ans. Johann Strauss lui-même avait inau­gu­ré ces concerts. Il avait joué là pen­dant onze sai­sons, de 1856 à 1869, puis il était reve­nu spo­ra­di­que­ment, et cette année — 1886 — on disait que c’é­tait la der­nière. Le roi de la valse vieillis­sait. Il avait soixante ans. Mais il diri­geait encore avec cette fougue vien­noise que rien ne sem­blait pou­voir éteindre, et tout Péters­bourg vou­lait le voir une der­nière fois, comme on veut goû­ter les der­nières bou­teilles d’un mil­lé­sime qui ne revien­dra pas.

*

Le tra­jet durait une demi-heure. Une demi-heure de cam­pagne russe.

Je n’a­vais pas vu la cam­pagne depuis mon arri­vée. Je n’a­vais vu que la ville — ses pierres, ses canaux, ses façades — et j’a­vais oublié qu’il exis­tait autre chose. Mais quand le train quit­ta les fau­bourgs et que la fenêtre ne fut plus qu’arbres, qu’­herbe, que ciel, quelque chose se dénoua en moi, comme se dénoue une corde qu’on tire depuis trop longtemps.

Des bou­leaux. Des bou­leaux par mil­liers, par mil­lions, ser­rés les uns contre les autres comme des spec­ta­teurs dans un théâtre, leurs troncs blancs et lisses mon­tant tout droit vers un ciel immense, et leur feuillage d’un vert tendre, presque jaune, trem­blant dans la lumière avec une ner­vo­si­té de jeunes filles. Entre les bou­leaux, des prai­ries d’un vert si vif qu’il en deve­nait inso­lent — un vert qu’au­cune vigne du Médoc n’au­rait tolé­ré, un vert d’herbe gor­gée d’eau et de soleil nor­dique, avec des fleurs sau­vages, des mar­gue­rites, des bou­tons-d’or, des taches mauves dont j’i­gno­rais le nom et qui constel­laient les prés comme des écla­bous­sures de pein­ture. Des dat­chas en bois peint — vertes, bleues, rouges, jaunes — appa­rais­saient entre les arbres, avec leurs véran­das ouvrées et leurs jar­dins minus­cules où des femmes en fichu éten­daient du linge et des enfants cou­raient pieds nus. Une rivière, par­fois, un ruis­seau plu­tôt, sinuait dans les champs avec la non­cha­lance d’un ani­mal qui n’a nulle part où aller.

— C’est beau, dis-je, et c’é­tait la chose la plus inutile et la plus vraie que je pus dire.

— C’est le mois de juin, dit la com­tesse. Le seul mois où la Rus­sie est tendre.

Elle regar­dait par la fenêtre, et son visage, dans la lumière qui tra­ver­sait la vitre, avait per­du sa mon­da­ni­té — elle res­sem­blait à ce qu’elle devait être quand per­sonne ne la regar­dait, c’est-à-dire à une femme que la beau­té des choses ren­dait vul­né­rable. Je détour­nai les yeux, par pudeur, et regar­dai les autres passagers.

Le wagon était un salon rou­lant. Des ban­quettes de velours gre­nat, des rideaux de den­telle, des appliques en cuivre. La clien­tèle était celle qu’on aurait trou­vée dans le hall du Grand Hotel Europe si on l’a­vait mise sur des rails : des dames en robes d’é­té, des offi­ciers en grand uni­forme, des vieillards dis­tin­gués avec des cannes à pom­meau d’argent, des jeunes gens à l’air artiste — che­veux longs, cra­vates laval­lière, gilets fan­tai­sie — qui par­laient trop fort en russe et riaient comme si le monde entier était une farce inven­tée pour leur amu­se­ment. Il y avait aus­si des familles avec des enfants, des gou­ver­nantes anglaises au visage sévère, des nour­rices en cos­tume tra­di­tion­nel — des sara­fanes bro­dés, des kokoch­niks sur la tête — et, dans un coin, un pope à barbe noire qui lisait son bré­viaire avec une concen­tra­tion qui fri­sait l’in­cons­cience, car il ne voyait mani­fes­te­ment rien du pay­sage qui défilait.

Et il y avait Beppe.

Je ne l’a­vais pas vu mon­ter. Il sur­git d’un autre wagon au moment où le train ralen­tis­sait à l’ap­proche de Pav­lovsk, débou­lant dans notre com­par­ti­ment comme un bou­let de canon revê­tu d’un habit de lin blanc et d’un pana­ma trop grand.

— Fau­gères ! Mon ami bor­de­lais ! Var­va­ra Niko­laïev­na ! Che gior­na­ta magni­fi­ca ! Nous allons entendre Strauss — le vieux Strauss, l’u­nique, l’ir­rem­pla­çable — et je vous pré­viens, je vais pleu­rer, je pleure tou­jours quand j’en­tends Strauss, c’est une fai­blesse, une fai­blesse misé­rable, mais les Ita­liens pleurent, c’est notre métier, les Fran­çais font le vin, les Russes font la révo­lu­tion, et les Ita­liens pleurent, c’est l’ordre natu­rel des choses !

La com­tesse et moi échan­geâmes un regard — un de ces regards qui n’ont besoin de rien d’autre, ni mots ni gestes, un regard qui disait sim­ple­ment : oui, il est comme ça, et oui, c’est irré­pa­rable — et le train s’arrêta.

*

Pav­lovsk.

Le parc de Pav­lovsk est, je crois, le plus bel endroit où j’aie jamais mis les pieds. Je le dis avec la par­tia­li­té d’un homme qui venait de pas­ser quatre jours enfer­mé dans une ville de pierre et qui décou­vrait sou­dain que le monde n’é­tait pas fait que de façades et de trot­toirs. Mais je le dis aus­si avec la sin­cé­ri­té d’un homme qui connaît les beaux pay­sages — j’ai gran­di entre la Garonne et la Dor­dogne, j’ai vu les vignes de Saint-Émi­lion au cou­cher du soleil et les prés de l’Entre-deux-Mers au prin­temps — et le parc de Pav­lovsk les sur­pas­sait tous.

C’é­tait un jar­din anglais — ou un jar­din russe qui imi­tait un jar­din anglais qui imi­tait la nature, avec cette mul­ti­pli­ca­tion de l’ar­ti­fice qui finit par pro­duire quelque chose de plus natu­rel que la nature elle-même. Des allées sinueuses ser­pen­taient entre des mas­sifs de lilas et de roses. Des pelouses immenses, vertes comme l’es­pé­rance, des­cen­daient en pente douce vers une rivière — la Sla­vian­ka — qui cou­lait pares­seu­se­ment entre des saules et des ponts de pierre. Des temples grecs, des colonnes, des sta­tues, des bancs de marbre étaient dis­po­sés dans le pay­sage avec cette fausse négli­gence des grands jar­di­niers, qui placent chaque objet à l’en­droit exact où le regard le cherche sans le savoir. Et par­tout, des tilleuls — des tilleuls cen­te­naires, immenses, dont les branches for­maient des voûtes au-des­sus des allées et dont les fleurs déga­geaient ce par­fum que j’a­vais déjà sen­ti sur la Fon­tan­ka mais qui ici, en pleine cam­pagne, dans la cha­leur de l’a­près-midi, attei­gnait une inten­si­té qua­si insou­te­nable, comme un vin qu’on aurait concen­tré dix fois, cent fois, un nec­tar de tilleul qui mon­tait au cer­veau et vous ren­dait ivre de douceur.

Le kiosque à musique se trou­vait au cœur du parc — un bâti­ment de bois peint en blanc, avec un toit en pagode et une ter­rasse ouverte, entou­ré de chaises et de bancs dis­po­sés en demi-cercle sur l’herbe. C’é­tait là que Strauss diri­geait. C’é­tait là que, depuis trente ans, la musique vien­noise se mêlait aux par­fums russes, que les valses tour­naient sous les bou­leaux, et que deux cultures que tout sépa­rait — la Gemüt­li­ch­keit autri­chienne et l’âme russe — se retrou­vaient dans le lan­gage uni­ver­sel des archets et des cuivres.

Il y avait déjà du monde. Beau­coup de monde. Des cen­taines de per­sonnes s’ins­tal­laient sur l’herbe, sur les chaises, sur les bancs, cer­tains ayant appor­té des plaids et des paniers de pique-nique, d’autres se conten­tant de s’as­seoir sur le sol avec cette désin­vol­ture aris­to­cra­tique des gens qui ne craignent pas les taches d’herbe parce qu’ils ont des domes­tiques pour les en débar­ras­ser. Des mar­chands ambu­lants ven­daient des glaces, de la limo­nade, des piroj­ki chauds. Des enfants jouaient à se pour­suivre entre les arbres. Un pho­to­graphe, sous son voile noir, immor­ta­li­sait une famille entière — père, mère, sept enfants, deux gou­ver­nantes et un chien — avec cette len­teur solen­nelle qui trans­forme le moindre por­trait en ins­tant d’éternité.

La com­tesse me prit par le bras — un geste natu­rel, presque dis­trait, comme si elle m’a­vait tou­jours pris par le bras — et me gui­da vers des chaises réser­vées au troi­sième rang, devant le kiosque. Beppe nous sui­vait, com­men­tant tout ce qu’il voyait avec une voix qui por­tait à cin­quante mètres.

— Regar­dez cette femme, Fau­gères, regar­dez-la — une beau­té, une beau­té tra­gique, elle a l’air de Des­dé­mone juste avant que cet imbé­cile d’O­tel­lo ne la fasse taire — et ce mon­sieur, là, avec les favo­ris, il res­semble à mon impre­sa­rio de Milan, en moins hon­nête si c’est pos­sible, ce qui est beau­coup dire — et ces arbres ! ces arbres magni­fiques ! en Ita­lie, nous avons des cyprès, qui sont beaux mais ver­ti­caux, tou­jours ver­ti­caux, comme des doigts levés vers le ciel pour accu­ser quel­qu’un, tan­dis que vos bou­leaux russes sont souples, pen­chés, indul­gents, des arbres qui par­donnent — oh, regar­dez, l’or­chestre s’installe !

L’or­chestre s’ins­tal­lait. Une qua­ran­taine de musi­ciens — vio­lons, altos, vio­lon­celles, contre­basses, flûtes, cla­ri­nettes, cors, trom­pettes, un tri­angle, un tam­bour, une harpe — pre­naient place sur l’es­trade avec cette agi­ta­tion ordon­née qui pré­cède tou­jours la musique, les archets qui se lèvent, les par­ti­tions qui s’ouvrent, les notes d’ac­cord qui montent dans l’air comme des oiseaux hési­tants. Puis le silence se fit.

Et Johann Strauss mon­ta sur le podium.

*

Je ne connais­sais pas Strauss. J’a­vais enten­du des valses, bien sûr — on entend des valses par­tout, dans les bals, dans les fêtes, dans les guin­guettes de la Garonne — mais je ne savais pas que les valses venaient de quelque part, qu’elles avaient un père, un créa­teur, un homme de chair et de sang qui les avait rêvées avant de les écrire. Et voi­ci que cet homme se tenait devant moi, à dix mètres, en plein soleil de Pavlovsk.

Il était grand, mince, voû­té — une sil­houette de héron. Les che­veux noirs, très noirs, cer­tai­ne­ment teints, bou­clés sur les tempes avec une coquet­te­rie qui aurait été ridi­cule chez un homme de soixante ans si elle n’a­vait été rache­tée par l’au­to­ri­té du regard — un regard sombre, vif, mobile, qui par­cou­rait l’or­chestre et le public avec la même vélo­ci­té. Il por­tait une redin­gote noire, un gilet blanc, et il tenait son archet de chef — car il diri­geait à l’ar­chet, à la vien­noise, en jouant du vio­lon en même temps qu’il condui­sait — avec cette fami­lia­ri­té amou­reuse des musi­ciens qui ne dis­tinguent plus leur ins­tru­ment de leur propre corps.

Il salua. Briè­ve­ment. Un mou­ve­ment de tête, pas plus. Puis il leva l’archet.

Et la musique commença.

C’é­tait Le Beau Danube bleu. Je ne le savais pas encore — je ne connais­sais pas le titre, je ne connais­sais pas la mélo­die, je ne connais­sais rien — mais dès les pre­mières mesures, quelque chose se pas­sa en moi que je ne peux décrire qu’a­vec le voca­bu­laire de mon métier.

Ima­gi­nez un vin. Un très grand vin. Un vin que vous n’a­vez jamais goû­té et dont vous ne connais­sez ni le nom ni le ter­roir. On vous le sert. Vous le por­tez à vos lèvres. Et dès la pre­mière gor­gée, avant même que le cer­veau ait eu le temps d’a­na­ly­ser, de clas­ser, de nom­mer — avant les mots — le corps sait. Le corps recon­naît la gran­deur. Les papilles se sou­lèvent. La gorge s’ouvre. Le cœur accé­lère. Et une joie inex­pli­cable, une joie qui vient de très loin, d’a­vant la nais­sance, d’a­vant le lan­gage, vous enva­hit comme une marée.

C’est ce qui m’ar­ri­va avec la valse de Strauss.

La mélo­die mon­ta des vio­lons avec une len­teur trom­peuse — quelques notes hési­tantes, mur­mu­rées, comme un par­fum qu’on croit avoir ima­gi­né — puis elle prit corps, s’é­lar­git, gagna les altos et les vio­lon­celles, et sou­dain la valse était là, pleine, entière, tour­noyante, et le parc de Pav­lovsk tout entier tour­nait avec elle, les tilleuls, les bou­leaux, les pro­me­neurs, les enfants, le ciel, et moi aus­si, moi aus­si je tour­nais, assis sur ma chaise, je tour­nais inté­rieu­re­ment, empor­té par cette musique qui avait la sim­pli­ci­té des choses par­faites et l’é­vi­dence des choses nécessaires.

Strauss jouait et diri­geait en même temps. Son corps oscil­lait, son archet des­si­nait dans l’air des cercles et des spi­rales, et la musique obéis­sait à cha­cun de ses gestes, comme le vin obéit à la terre qui le porte — non pas doci­le­ment, non pas ser­vi­le­ment, mais avec cette com­pli­ci­té pro­fonde qui est le signe des vieux couples, des vieilles ami­tiés, des vieilles amours. On sen­tait que Strauss et sa musique vivaient ensemble depuis si long­temps qu’ils ne fai­saient plus qu’un seul être, une seule res­pi­ra­tion, un seul mouvement.

La com­tesse avait fer­mé les yeux. Beppe pleu­rait — il avait dit qu’il pleu­re­rait et il pleu­rait, avec une hon­nê­te­té d’en­fant, les larmes cou­lant sur ses joues rondes sans qu’il fît le moindre geste pour les essuyer. Autour de nous, le public écou­tait avec cette immo­bi­li­té atten­tive, cette gra­vi­té que j’a­vais déjà vue chez Ches­tia­kov quand il goû­tait un vin, cette capa­ci­té russe à se sou­mettre entiè­re­ment à la beau­té, sans résis­tance, sans iro­nie, sans cette dis­tance que les Fran­çais mettent entre eux et leurs émo­tions comme un écran de politesse.

La valse finit. Les applau­dis­se­ments furent un ton­nerre. Strauss salua — tou­jours aus­si briè­ve­ment, le même mou­ve­ment de tête — et enchaî­na. Pol­ka. Marche. Une autre valse. Encore une pol­ka. La musique ne s’ar­rê­tait pas, elle cou­lait, elle cou­lait comme un vin qu’on verse et qui ne finit jamais, et le soleil des­cen­dait — mais non, il ne des­cen­dait pas, il glis­sait, il se dépla­çait laté­ra­le­ment, pas­sant de l’ouest au nord-ouest avec cette tra­jec­toire oblique des soleils du nord qui ne plongent pas mais qui contournent l’ho­ri­zon, le frôlent, le caressent, et finissent par remon­ter sans avoir jamais disparu.

*

C’est pen­dant l’en­tracte que les choses changèrent.

La com­tesse m’en­traî­na vers un groupe de per­sonnes qui se tenaient sous un tilleul, un peu à l’é­cart du public. Il y avait là un homme en civil, grand, maigre, le front dégar­ni, avec des lunettes à mon­ture dorée et une bar­biche poivre et sel — un diplo­mate, me dit la com­tesse, sans pré­ci­ser de quelle ambas­sade. Un autre homme, plus jeune, en uni­forme de la marine, le teint hâlé, les mains fortes — un offi­cier de la flotte de la Bal­tique, dit-elle, comme si cela devait m’in­té­res­ser. Et une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petite, ronde, cou­verte de bijoux comme un arbre de Noël, qui par­lait fran­çais avec un accent ger­ma­nique et qui se révé­la être la baronne quelque chose — un nom en von que j’ou­bliai aus­si­tôt et qui n’a­vait d’im­por­tance que parce que la baronne, elle, ne m’ou­blia pas.

La com­tesse me pré­sen­ta. Fau­gères. Négo­ciant en vins. Bor­deaux. Les trois me regar­dèrent avec un inté­rêt que je ne méri­tais pas — un inté­rêt qui n’a­vait rien à voir avec le vin et tout à voir avec autre chose, cet autre chose que je por­tais dans ma poche inté­rieure et dont je com­men­çais à com­prendre qu’il était la véri­table rai­son pour laquelle je me trou­vais sous ce tilleul, dans ce parc, en com­pa­gnie de ces gens.

Le diplo­mate me ser­ra la main. Trop long­temps. L’of­fi­cier de marine me regar­da dans les yeux. Trop fixe­ment. La baronne sou­rit. Trop largement.

— Mon­sieur Fau­gères, dit le diplo­mate. On nous dit que vos vins sont remarquables.

— J’es­père qu’ils le sont.

— J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’y goû­ter. De goû­ter… à tout ce que vous avez apporté.

Il avait mis une pause avant « à tout ce que vous avez appor­té ». Une pause infime. Une bulle d’air dans une phrase lisse. La même tech­nique que Wirz, que Craw­ley, que Vol­kons­ki. Déci­dé­ment, Péters­bourg était une ville où les gens fai­saient des pauses dans les phrases comme on met des silences dans la musique — pour dire ce que les mots ne disent pas.

Je répon­dis quelque chose — je ne me sou­viens plus quoi, une bana­li­té de négo­ciant, quelque chose sur les mil­lé­simes ou les ter­roirs — et la conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets. La baronne par­la de l’o­pé­ra. L’of­fi­cier par­la de la flotte. Le diplo­mate ne par­la pas — il écou­tait, avec cette atten­tion pro­fes­sion­nelle des gens dont le métier est de trans­for­mer les mots des autres en informations.

Pen­dant tout ce temps, la com­tesse me tenait le bras. Je sen­tais sa main à tra­vers l’é­toffe de ma veste — une pres­sion légère, constante, comme celle d’un guide qui vous tient le bras dans une forêt obs­cure pour que vous ne tré­bu­chiez pas. Elle me gui­dait. Elle m’a­vait ame­né ici, elle m’a­vait pré­sen­té à ces gens, et elle me gui­dait à tra­vers cette conver­sa­tion comme on guide un aveugle à tra­vers une pièce pleine de meubles.

Je com­men­çai à me deman­der si la com­tesse était de mon côté.

Je com­men­çai à me deman­der s’il y avait des côtés.

*

Le concert reprit. Strauss joua encore — des pol­kas, des marches, une valse que la com­tesse iden­ti­fia comme les Contes de la forêt vien­noise, et dont le titre seul me fit sou­rire, car j’é­tais dans une forêt, sous des arbres, et si ce n’é­tait pas Vienne mais Pav­lovsk, la musique ne sem­blait pas faire la dif­fé­rence. Elle tour­nait, vire­vol­tait, s’en­rou­lait autour des tilleuls comme du lierre sonore, et le parc entier dan­sait — non pas les gens, les gens étaient assis — mais les feuilles, la lumière, les ombres sur l’herbe, tout dan­sait, tout val­sait, et je com­pris pour­quoi les Russes avaient adop­té Strauss comme l’un des leurs : parce que la valse et l’âme russe avaient quelque chose en com­mun, cette capa­ci­té à tour­ner, à tour­ner sans fin, sans rai­son, sans but, sim­ple­ment pour la beau­té du mou­ve­ment, sim­ple­ment parce que tour­ner est plus beau que s’arrêter.

À la fin du concert, le soleil était tou­jours là. Il était sept heures du soir. Huit heures. Neuf heures. Le soleil ne s’en allait pas. Il avait pris la cou­leur d’un vieil or — un sau­ternes de vingt ans, me dis-je, un sau­ternes qui aurait mûri jus­qu’à deve­nir ambré, pro­fond, avec cette lumière inté­rieure que seuls les très grands liquo­reux pos­sèdent. Le parc bai­gnait dans cet ambre. Les visages étaient dorés. Les tilleuls étaient dorés. Les fleurs étaient dorées. Même les bruits — les rires, les conver­sa­tions, le tin­te­ment des verres de limo­nade — avaient quelque chose de doré, comme si la lumière impré­gnait non seule­ment la vue mais aus­si l’ouïe, le tou­cher, le goût.

Nous dînâmes sur l’herbe. Beppe avait fait appor­ter par Dieu sait quel miracle un panier conte­nant du caviar, du pain noir, du beurre, des cor­ni­chons, du pou­let froid et trois bou­teilles de cham­pagne fran­çais — du vrai cette fois, pas du russe. La com­tesse éten­dit un plaid écos­sais — d’où venait ce plaid ? avait-elle tout pré­vu ? — et nous nous ins­tal­lâmes sous un tilleul, les pieds dans l’herbe, le cham­pagne à la main, et pen­dant un moment, pen­dant un long moment, je fus heureux.

Je fus heu­reux comme on est heu­reux dans les rêves — d’un bon­heur qui ne s’ex­plique pas, qui ne se jus­ti­fie pas, qui est sim­ple­ment là, comme la lumière était là, comme le par­fum des tilleuls était là, et dont on sait, même au moment où on le vit, qu’il ne dure­ra pas, qu’il est en train de pas­ser, que chaque seconde qui s’é­coule l’é­loigne un peu plus, et que c’est pré­ci­sé­ment cette fra­gi­li­té qui le rend si intense.

Beppe chan­tait — dou­ce­ment, pour une fois, un air napo­li­tain qui avait la dou­ceur d’une ber­ceuse. La com­tesse écou­tait, les yeux mi-clos, un sou­rire au coin des lèvres. Le cham­pagne pétillait dans les verres. Et la lumière, la lumière de Pav­lovsk, la lumière de dix heures du soir en juin, enve­lop­pait tout cela dans une gaze d’or pâle qui ren­dait le monde trans­pa­rent, irréel, suspendu.

C’est alors que je vis Volkonski.

Il se tenait à une cin­quan­taine de mètres, debout sous un bou­leau, les mains dans le dos. Il ne me regar­dait pas. Il regar­dait la rivière, ou les arbres, ou le ciel, ou rien. Il por­tait un cos­tume civil — pas d’u­ni­forme — et il avait l’air d’un pro­me­neur ordi­naire, d’un homme qui pro­fite du soir dans un parc. Mais il était là. Il était là, et je le savais, et il savait que je le savais, et cette connais­sance réci­proque était comme un fil ten­du entre nous, invi­sible et vibrant, un fil que la dis­tance ne cou­pait pas.

La com­tesse sui­vit mon regard.

— Ne le regar­dez pas, dit-elle à voix basse, sans ces­ser de sourire.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde le connaît. Per­sonne ne le connaît.

Elle but une gor­gée de cham­pagne. Beppe conti­nuait de chan­ter, incons­cient de tout, per­du dans sa Naples inté­rieure. Le soleil refu­sait de se coucher.

*

Le train du retour par­tait à onze heures. Onze heures du soir, et la lumière était celle de six heures de l’a­près-midi dans n’im­porte quel pays nor­mal — mais la Rus­sie n’é­tait pas un pays nor­mal, et juin à Péters­bourg n’é­tait pas un mois nor­mal, et je n’é­tais plus un homme normal.

Nous mon­tâmes dans le wagon. La com­tesse s’ins­tal­la près de la fenêtre. Beppe, épui­sé par ses propres émo­tions, s’en­dor­mit avant même que le train ne démarre — assis, la tête pen­chée en arrière, la bouche ouverte, ron­flant avec cette puis­sance de ténor qui trans­for­mait le moindre souffle en spec­tacle. Le wagon se rem­plit — dames, offi­ciers, artistes, gou­ver­nantes, le même monde qu’à l’al­ler, mais fati­gué main­te­nant, alan­gui, amol­li par la musique et le cham­pagne et la lumière, comme un vin qu’on a lais­sé trop long­temps dans le verre et qui com­mence à s’ou­vrir, à se livrer, à perdre ses défenses.

Le train démar­ra. Les bou­leaux recom­men­cèrent à défi­ler. La com­tesse fer­ma les yeux. Je regar­dai le pay­sage — mais il n’y avait plus de pay­sage, il n’y avait plus que de la lumière, cette lumière hori­zon­tale qui rasait les champs et les forêts et qui don­nait à chaque bou­leau, à chaque brin d’herbe, à chaque dat­cha per­due dans les arbres, une ombre inter­mi­nable, une ombre qui s’é­ti­rait vers l’est comme si chaque objet du monde poin­tait du doigt la direc­tion d’où le soleil aurait dû dis­pa­raître et n’a­vait pas disparu.

C’est dans les der­nières minutes du tra­jet, alors que les pre­miers immeubles de Péters­bourg appa­rais­saient à la fenêtre, que la chose se produisit.

Un bruit. Un frois­se­ment. Quelque chose qu’on glisse. Je bais­sai les yeux.

Sous la porte du com­par­ti­ment — il y avait une porte, avec un espace de deux cen­ti­mètres entre le bas de la porte et le plan­cher — quel­qu’un avait glis­sé un mor­ceau de papier. Un petit papier plié en deux, sans enve­loppe. Je le ramas­sai. La com­tesse dor­mait — ou fai­sait sem­blant de dor­mir, com­ment savoir ? Beppe ron­flait. Per­sonne ne m’a­vait vu.

J’ou­vris le papier. C’é­tait un mot, écrit en fran­çais, d’une écri­ture rapide, incli­née, ner­veuse — une écri­ture qui n’é­tait pas celle du billet diplo­ma­tique, une écri­ture dif­fé­rente, plus humaine, plus pressée :

Ne mon­trez le docu­ment à per­sonne. Votre vie peut en dépendre. Lais­sez-le dans votre chambre, sous le mate­las, demain matin avant dix heures. On vien­dra le chercher.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Rien.

Je relus trois fois. Puis je pliai le papier, le glis­sai dans ma poche — dans la même poche que le billet, si bien que les deux papiers se tou­chaient main­te­nant, le docu­ment offi­ciel et la mise en garde ano­nyme, comme deux incon­nus qui se retrouvent assis côte à côte dans un train et qui ne se parlent pas mais qui savent qu’ils vont au même endroit.

Le train entra en gare. La com­tesse ouvrit les yeux — ins­tan­ta­né­ment, sans tran­si­tion, comme si elle n’a­vait jamais dor­mi. Beppe se réveilla en sur­saut, pous­sa un cri qui fit sur­sau­ter la gou­ver­nante anglaise du com­par­ti­ment voi­sin, et décla­ra qu’il avait rêvé de Verdi.

Nous des­cen­dîmes sur le quai. La ville était là, dorée, immuable, infa­ti­gable. Des fiacres atten­daient. Des gens mar­chaient. Le soleil n’a­vait pas bou­gé, ou si peu.

— Bonne nuit, mon­sieur Fau­gères, dit la com­tesse en mon­tant dans son fiacre.

— Bonne nuit, dis-je.

Mais il n’y avait pas de nuit. Il n’y avait jamais de nuit. Et dans ma poche, deux papiers se tou­chaient dans l’obs­cu­ri­té de la dou­blure, seule obs­cu­ri­té qui exis­tât encore dans cette ville de lumière perpétuelle.

CHA­PITRE 6

La dégus­ta­tion

15 juin 1886

Je ne mis pas le billet sous le matelas.

Je veux qu’on com­prenne bien cela, parce que c’est le moment pré­cis où j’ai ces­sé d’être un négo­ciant en vin qui se trou­vait par hasard mêlé à une affaire qui ne le regar­dait pas, et où je suis deve­nu — com­ment dire ? — un homme qui avait choi­si de ne pas obéir. Ce n’é­tait pas du cou­rage. Le cou­rage sup­pose qu’on mesure le dan­ger et qu’on décide de l’af­fron­ter. C’é­tait autre chose. C’é­tait de l’en­tê­te­ment. L’en­tê­te­ment d’un Bor­de­lais à qui un incon­nu donne des ordres et qui se dit : non. Non, je ne met­trai pas ce papier sous le mate­las. Non, je ne le don­ne­rai pas à quel­qu’un que je ne connais pas. Non, je ne ferai pas ce qu’on me dit de faire dans un pays où je ne com­prends rien, dans une langue que je ne parle pas, pour des rai­sons qu’on ne m’ex­plique pas. Je suis Fau­gères. Je suis négo­ciant en vin. Et un négo­ciant en vin ne laisse jamais un incon­nu mettre la main sur sa mar­chan­dise — fût-elle un bout de papier plu­tôt qu’une bouteille.

Voi­là. C’é­tait aus­si simple que ça. Aus­si bor­de­lais que ça.

Je gar­dai le billet dans ma poche, et je me consa­crai à ce que je savais faire : orga­ni­ser une dégustation.

*

L’i­dée m’é­tait venue pen­dant la nuit — cette nuit qui n’en était pas une, cette clar­té inter­mi­nable où les pen­sées tournent dans le crâne comme des chauves-sou­ris dans un gre­nier éclai­ré. J’a­vais six caisses de vin. J’a­vais un contrat avec Ches­tia­kov, mais Ches­tia­kov n’é­tait qu’un début. Si je vou­lais vrai­ment ouvrir le mar­ché russe à la Mai­son Fau­gères, il fal­lait frap­per un grand coup — il fal­lait que le tout-Péters­bourg goûte mes vins, en parle, s’en sou­vienne. Et quoi de mieux qu’une dégus­ta­tion au Grand Hotel Europe ? Le décor était là. La clien­tèle était là. Il ne man­quait que le vin — et le vin, c’é­tait moi.

Wirz, le récep­tion­niste suisse, m’ai­da à orga­ni­ser l’é­vé­ne­ment avec cette effi­ca­ci­té hel­vé­tique qui trans­forme le moindre pro­jet en méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. On me prê­ta un des salons pri­vés du pre­mier étage — le salon Gor­ki, comme on l’ap­pel­le­rait plus tard, une pièce lam­bris­sée de bois clair avec de grandes fenêtres don­nant sur la Mikhaï­lovs­kaïa, un par­quet ciré, un lustre modeste mais élé­gant, et une table de chêne longue comme un jour sans nuit, par­faite pour y ali­gner des bou­teilles. Wirz fit impri­mer des car­tons d’in­vi­ta­tion — en fran­çais et en russe — et les fit dis­tri­buer aux prin­ci­paux clients de l’hô­tel, aux impor­ta­teurs de la ville, et à quelques per­son­na­li­tés dont il avait la liste et que je soup­çon­nai d’a­voir été sélec­tion­nées avec un cri­tère qui n’é­tait pas uni­que­ment œnologique.

La dégus­ta­tion était pré­vue à cinq heures de l’a­près-midi — l’heure idéale, après la pro­me­nade et avant le dîner, quand le palais est éveillé mais pas encore fati­gué, quand l’ap­pé­tit com­mence à se mani­fes­ter sans être encore pres­sant, et quand la lumière de Péters­bourg — cette éter­nelle lumière — entre par les fenêtres avec l’angle par­fait pour illu­mi­ner un verre de vin sans l’éblouir.

J’a­vais sélec­tion­né mes bou­teilles avec le soin d’un géné­ral qui choi­sit ses troupes. En pre­mière ligne, les pauillac — le 1878 et le 1880, mes deux che­vaux de bataille, robustes, fiables, capables de séduire les palais les plus exi­geants. En deuxième ligne, les saint-émi­lion et les saint-julien — plus souples, plus immé­diats, pour ceux que la puis­sance du pauillac inti­mi­de­rait. Et en réserve, prête à inter­ve­nir au moment déci­sif, la bou­teille que je n’a­vais pas encore ouverte, celle que je gar­dais pour la fin comme un argu­ment ultime : le sau­ternes de 1878.

À quatre heures et demie, tout était prêt. Les bou­teilles étaient débou­chées — celles qui devaient l’être, les rouges, pour lais­ser le vin res­pi­rer. Les verres étaient ali­gnés — de beaux verres, que Wirz avait fait mon­ter de la réserve, des verres en cris­tal à pied fin, pas les verres tra­pus du res­tau­rant. Des cra­choirs en cuivre étaient dis­po­sés à inter­valles régu­liers. Du pain blanc, cou­pé en petits mor­ceaux, était posé sur des assiettes pour net­toyer le palais entre les vins. Et j’a­vais fait pré­pa­rer, sur un car­ton posé devant chaque bou­teille, une fiche de dégus­ta­tion — en fran­çais — avec le nom du cru, le mil­lé­sime, le ter­roir, et quelques mots de ma main sur le carac­tère de chaque vin.

J’é­tais prêt. Pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée à Péters­bourg, j’é­tais sur mon ter­rain. Les espions, les com­tesses, les billets diplo­ma­tiques et les capi­taines de la police secrète n’exis­taient plus. Il n’y avait que moi, mes bou­teilles, et le public.

Le public arriva.

*

Il arri­va comme arrive le public à Péters­bourg — c’est-à-dire en retard, en masse, et en par­lant fort.

Ches­tia­kov fut le pre­mier. Il entra dans le salon avec la majes­té d’un navire de guerre entrant dans un port, salua d’un signe de tête, et prit posi­tion devant les bou­teilles de pauillac avec la mine concen­trée d’un homme qui s’ap­prête à faire un tra­vail sérieux. Il était accom­pa­gné d’un autre impor­ta­teur, un cer­tain Likhat­chev, petit, ner­veux, le nez rouge — le nez d’un homme qui goûte trop et ne recrache pas assez — qui se jeta sur le saint-émi­lion avant même que j’aie eu le temps de le présenter.

Puis vinrent deux couples de l’hô­tel — des Alle­mands, rigides et métho­diques, qui goû­tèrent chaque vin dans l’ordre en pre­nant des notes dans un car­net, et des Amé­ri­cains, bruyants et enthou­siastes, qui trou­vèrent tout « abso­lu­te­ly won­der­ful » et com­man­dèrent immé­dia­te­ment six bou­teilles de tout, ce qui n’é­tait pas le but de la dégus­ta­tion mais qui ne se refuse pas.

Puis un groupe d’of­fi­ciers — trois ou quatre, en uni­forme blanc, les mous­taches cirées, qui goû­tèrent le vin debout, le verre dans une main et le sabre dans l’autre, comme si dégus­ter et com­battre exi­geaient la même pos­ture. L’un d’eux — un colo­nel, à en juger par ses épau­lettes — me décla­ra que le pauillac 1878 était « un vin qui avait du sang » et que c’é­tait un com­pli­ment, me pré­ci­sa-t-il avec un sérieux qui excluait toute plaisanterie.

Puis la baronne — la baronne de Pav­lovsk, celle aux bijoux, celle au nom en von que j’a­vais oublié et que je n’a­vais tou­jours pas rete­nu. Elle entra accom­pa­gnée d’un mon­sieur silen­cieux dont elle ne pré­ci­sa pas le sta­tut et qui ne goû­ta rien mais obser­va tout, comme une camé­ra humaine.

Puis Craw­ley.

Craw­ley entra avec la non­cha­lance d’un homme qui entre chez lui — ou qui entre par­tout comme s’il était chez lui, ce qui est la défi­ni­tion même de l’An­glais à l’é­tran­ger. Il por­tait un cos­tume de lin bleu marine, une cra­vate bor­deaux — coïn­ci­dence ou décla­ra­tion ? — et il se diri­gea vers les bou­teilles avec l’ai­sance d’un habi­tué, les exa­mi­na une par une, lut mes fiches de dégus­ta­tion, et hocha la tête avec une appro­ba­tion silen­cieuse qui, venant d’un Anglais, équi­va­lait à une ovation.

— Très beau tra­vail, Fau­gères, me dit-il. Vous avez le sens de la mise en scène.

— Ce n’est pas de la mise en scène. C’est du vin.

— Mon cher, en Rus­sie, tout est mise en scène. Même le vin.

Il prit un verre de pauillac et alla s’ins­tal­ler dans un fau­teuil près de la fenêtre, d’où il pou­vait obser­ver l’en­semble de la salle sans avoir l’air d’ob­ser­ver quoi que ce soit. Sa posi­tion. Sa spécialité.

Puis Beppe.

L’en­trée de Beppe dans un salon de dégus­ta­tion est un évé­ne­ment que je décon­seille à qui­conque souffre du cœur, des nerfs ou des oreilles. Il arri­va — non, il défer­la — par la porte du salon avec un cri de joie qui fit sur­sau­ter les Alle­mands, ren­ver­sa presque le gué­ri­don où étaient posées les fiches de dégus­ta­tion, embras­sa Ches­tia­kov sur les deux joues — Ches­tia­kov, qui fai­sait deux fois sa taille et qui fut embras­sé comme un enfant par un oura­gan — et se plan­ta devant les bou­teilles de saint-émi­lion avec la convoi­tise d’un homme qui aper­çoit un objet d’amour.

— Du saint-émi­lion ! s’ex­cla­ma-t-il. Du saint-émi­lion 1882 ! Fau­gères, vous êtes un saint, un bien­fai­teur de l’hu­ma­ni­té, un Chris­tophe Colomb du palais — car de même que Colomb a décou­vert l’A­mé­rique, vous m’a­vez fait décou­vrir le saint-émi­lion, et je vous en serai éter­nel­le­ment recon­nais­sant, même si l’é­ter­ni­té, comme disait mon pro­fes­seur de chant à Naples, un homme magni­fique mais alcoo­lique, même si l’é­ter­ni­té est un concept dif­fi­cile à main­te­nir après la troi­sième bouteille !

Il goû­ta le saint-émi­lion. Il fer­ma les yeux. Il por­ta la main à son cœur. Il décla­ra que c’é­tait le vin de Dieu — non, le vin de l’a­mour — non, le vin de l’a­mour de Dieu — et il en rede­man­da immédiatement.

*

À cinq heures et demie, le salon était plein. Vingt-cinq per­sonnes, peut-être trente — je per­dis le compte. Le bruit des conver­sa­tions mon­tait avec la régu­la­ri­té d’une marée. Le vin cou­lait. Les verres se rem­plis­saient, se vidaient, se rem­plis­saient encore. Le pain dis­pa­rais­sait. Les cra­choirs res­taient déses­pé­ré­ment vides — per­sonne, à Péters­bourg, ne recra­chait le vin, c’eût été consi­dé­ré comme un affront per­son­nel au vigne­ron, au tsar et pro­ba­ble­ment à Dieu lui-même.

Et moi, au milieu de tout cela, j’é­tais heu­reux. J’é­tais dans mon élé­ment. Je par­lais de mes vins avec cette pas­sion que Dubreuil, mon asso­cié, qua­li­fiait de « mala­dive » mais qui n’é­tait rien d’autre que de l’a­mour — l’a­mour d’un homme pour ce qu’il fait, pour ce qu’il connaît, pour ce qu’il porte en lui depuis l’en­fance. Je décri­vais les ter­roirs — les graves de Pauillac, les argiles de Saint-Émi­lion, les croupes cal­caires de Sau­ternes — avec des mots qui venaient de loin, des mots que mon père uti­li­sait, et son père avant lui, des mots qui n’ap­par­te­naient à aucun dic­tion­naire mais à une tra­di­tion orale aus­si ancienne que la vigne elle-même. Les Russes écou­taient. Ils écou­taient avec cette atten­tion totale, cette capa­ci­té d’a­ban­don que j’a­vais déjà remar­quée au concert de Pav­lovsk — ils ne goû­taient pas seule­ment le vin, ils goû­taient les mots, l’his­toire, le récit, et le vin n’en était que meilleur parce qu’il avait une histoire.

Je vis Ches­tia­kov, dans un coin, qui goû­tait le sau­ternes 1878 les yeux fer­més, et quand il les rou­vrit, il y avait dans son regard cette expres­sion que seuls les grands ama­teurs connaissent — non pas la sur­prise, mais la confir­ma­tion, la cer­ti­tude d’être en pré­sence de quelque chose de vrai.

Je vis Craw­ley, dans son fau­teuil, qui obser­vait la salle par-des­sus son verre de pauillac, et dont le regard, comme un phare, balayait len­te­ment les visages, s’ar­rê­tait, repar­tait, s’ar­rê­tait de nou­veau, enregistrant.

Je vis la baronne, qui ne goû­tait rien mais qui par­lait à tout le monde, pas­sant d’un groupe à l’autre comme un papillon de bijoux, et dont le com­pa­gnon silen­cieux res­tait immo­bile près de la porte, les bras croi­sés, comme un gardien.

Je vis les offi­ciers, qui avaient aban­don­né toute rete­nue pro­fes­sion­nelle et qui riaient main­te­nant à gorge déployée, les joues rouges, les mous­taches humides, le colo­nel ayant décla­ré que le saint-julien 1882 était « un vin de cava­le­rie » et ses subor­don­nés approu­vant avec la dis­ci­pline de rigueur.

Et je vis — trop tard — que Beppe, qui en était à son cin­quième verre de saint-émi­lion, avait atteint ce point cri­tique de l’i­vresse où un ténor ita­lien cesse d’être un convive et devient un phé­no­mène météorologique.

*

La chose com­men­ça par un fre­don­ne­ment. Un simple fre­don­ne­ment, à peine audible, que Beppe émet­tait en regar­dant son verre avec la ten­dresse d’un père regar­dant son nou­veau-né. Puis le fre­don­ne­ment se fit plus pré­cis. Des notes appa­rurent. Une mélo­die se for­ma — le début de La don­na è mobile, encore elle, sa chan­son fétiche, son cri de guerre.

— Beppe, dit la com­tesse, qui était arri­vée à un moment que je n’a­vais pas remar­qué et qui se tenait main­te­nant près de moi, un verre de graves blanc à la main. Beppe, non.

Mais c’é­tait comme dire « non » à la Neva au moment de la débâcle. Beppe ne pou­vait pas plus s’empêcher de chan­ter qu’un fleuve ne peut s’empêcher de cou­ler. La mélo­die mon­ta. Le fre­don­ne­ment devint mur­mure. Le mur­mure devint voix. La voix devint ins­tru­ment. Et sou­dain, sans tran­si­tion, sans aver­tis­se­ment, sans la moindre consi­dé­ra­tion pour les nerfs des Alle­mands ou la digni­té des offi­ciers, Beppe chanta.

Il chan­ta à pleine voix, debout au milieu du salon, le verre de saint-émi­lion dans une main et l’autre main sur le cœur, les yeux fer­més, la tête reje­tée en arrière, et sa voix — mon Dieu, cette voix — emplit la pièce, emplit les cou­loirs, emplit pro­ba­ble­ment l’hô­tel entier, avec la puis­sance d’un orgue de cathé­drale et la ten­dresse d’une décla­ra­tion d’amour.

Ce fut la débandade.

La baronne ren­ver­sa son verre — un verre qui ne conte­nait que de l’eau, mais qu’elle ren­ver­sa néan­moins avec un cri de sur­prise qui se per­dit dans le tor­rent vocal de Beppe. Le colo­nel faillit ava­ler son cra­choir. Les Alle­mands se rai­dirent comme si on venait de décla­rer la guerre. Les Amé­ri­cains applau­dirent — les Amé­ri­cains applau­dissent tout, c’est leur charme et leur malé­dic­tion. Et Ches­tia­kov — Ches­tia­kov le colosse, Ches­tia­kov l’im­per­tur­bable — Ches­tia­kov se mit à rire.

Un rire énorme, caver­neux, tec­to­nique, qui mon­tait de ses pro­fon­deurs comme un gron­de­ment de vol­can et qui écla­ta dans la pièce avec une joie si pure, si mas­sive, si irré­sis­tible que tout le monde rit avec lui — les offi­ciers, les impor­ta­teurs, les Amé­ri­cains, même les Alle­mands, même la baronne, même le com­pa­gnon silen­cieux de la baronne qui, pour la pre­mière et der­nière fois de la soi­rée, lais­sa échap­per un sourire.

Beppe ter­mi­na son air, salua — tou­jours cette même révé­rence pro­fonde qui mena­çait de le faire bas­cu­ler en avant — et récla­ma un sixième verre de saint-émilion.

C’est à ce moment-là que je mis la main dans ma poche.

Et que le billet n’y était plus.

*

Le froid. Un froid de cave — non, un froid de tombe. Un froid qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture de la pièce, qui était tiède, presque chaude, encom­brée de corps et de voix et de vapeurs d’al­cool. Un froid inté­rieur, un froid d’es­to­mac, un froid de ver­tige, le genre de froid qu’on res­sent quand on ouvre une bou­teille qu’on croyait pré­cieuse et qu’on découvre qu’elle est bou­chon­née — ce moment atroce où tout bas­cule, où la pro­messe se ren­verse en catastrophe.

Je fouillai ma poche. La poche inté­rieure gauche de mon ves­ton. La poche où je gar­dais le billet depuis cinq jours. La poche que je tapo­tais vingt fois par jour pour m’as­su­rer qu’il était là, comme on tapote la poche d’un por­te­feuille ou le bras d’un enfant qu’on tient par la main. La poche était vide.

Non — pas tout à fait vide. Le deuxième papier — le mot ano­nyme du train, celui qui disait Ne mon­trez le docu­ment à per­sonne — était encore là. Mais le billet, l’é­tui de cuir, le docu­ment chif­fré, l’Al­liance navale, Constan­ti­nople — disparu.

Je res­pi­rai. Je regar­dai autour de moi. Le salon était une ruche. Trente per­sonnes par­laient, riaient, buvaient, se congra­tu­laient. N’im­porte laquelle de ces trente per­sonnes aurait pu, au cours de la der­nière heure, me frô­ler, me bous­cu­ler, me tou­cher le bras — Dieu sait qu’on m’a­vait tou­ché le bras, ser­ré la main, tapé l’é­paule, les Russes sont un peuple tac­tile, ils vous touchent quand ils parlent, quand ils rient, quand ils boivent, quand ils res­pirent — et n’im­porte laquelle de ces trente per­sonnes aurait pu, dans cette inti­mi­té de foule, glis­ser une main dans ma poche inté­rieure et en extraire un petit étui de cuir sans que je m’en aperçoive.

Mais qui ?

Craw­ley, qui m’a­vait ser­ré la main en arri­vant et qui n’a­vait pas quit­té son fau­teuil depuis — mais qui avait pu ne pas être dans son fau­teuil pen­dant les trois minutes où Beppe avait chan­té, car pen­dant ces trois minutes tout le monde avait regar­dé Beppe et per­sonne n’a­vait regar­dé per­sonne d’autre ?

La baronne, qui m’a­vait tou­ché le bras en pas­sant devant moi pour aller vers le saint-julien — un geste bref, natu­rel, mon­dain, le genre de geste der­rière lequel on peut cacher n’im­porte quoi ?

Le com­pa­gnon silen­cieux de la baronne, qui s’é­tait tenu près de la porte pen­dant toute la séance mais qui, à un moment, avait tra­ver­sé la salle pour se ser­vir un verre d’eau, et qui en tra­ver­sant la salle avait pu me frôler ?

L’un des offi­ciers, dans la bous­cu­lade joyeuse qui avait sui­vi le chant de Beppe ?

La com­tesse elle-même, qui m’a­vait tou­ché le bras — tou­jours le bras, mais pas le même côté, pas le côté de la poche, quoique — quoique j’eusse pu me trom­per de côté, dans la confusion ?

Ou bien — et cette pen­sée était la plus ver­ti­gi­neuse de toutes — quel­qu’un que je n’a­vais pas vu, quel­qu’un qui n’a­vait pas été invi­té, quel­qu’un qui s’é­tait glis­sé dans le salon pen­dant le tumulte de Beppe et qui en était res­sor­ti avec mon billet, invi­sible, silen­cieux, comme Karim, comme Vol­kons­ki, comme toutes ces ombres de Péters­bourg qui ne fai­saient pas de bruit.

Je posai mon verre. Mes mains ne trem­blaient pas — le corps des Fau­gères ne tremble pas, c’est une carac­té­ris­tique fami­liale, nous pou­vons débou­cher une bou­teille au milieu d’un trem­ble­ment de terre — mais à l’in­té­rieur, tout trem­blait. Tout vibrait. Le sol avait bou­gé sous mes pieds, et je ne savais pas encore s’il s’é­tait ouvert.

*

La dégus­ta­tion prit fin vers huit heures. Le salon se vida len­te­ment, comme un verre qu’on vide gor­gée par gor­gée. Les Alle­mands par­tirent les pre­miers, avec la ponc­tua­li­té d’un peuple qui a des horaires à res­pec­ter même en vacances. Les Amé­ri­cains par­tirent les der­niers, après avoir com­man­dé douze bou­teilles sup­plé­men­taires et m’a­voir invi­té à dîner à New York, invi­ta­tion que j’ac­cep­tai sans y croire. Les offi­ciers par­tirent en groupe, le colo­nel ayant décla­ré que le vin de Fau­gères serait ser­vi à la table du régi­ment, ce qui repré­sen­tait une com­mande poten­tielle de deux cents bou­teilles et aurait dû me rem­plir de joie.

Mais je n’é­tais pas joyeux. Je n’é­tais pas triste non plus. J’é­tais vide. Vide comme la poche qui ne conte­nait plus le billet. Vide comme le saint-julien ouvert et rebou­ché dont tout cela avait commencé.

Ches­tia­kov me ser­ra la main en par­tant — une poi­gnée de main d’ours, cha­leu­reuse, qui faillit me broyer les phalanges.

— Vous avez fait un beau tra­vail, Fau­gères, dit-il. Vos vins par­le­ront pour vous dans toute la ville. On en reparlera.

Il ne savait pas à quel point il avait rai­son. On en reparlerait.

Craw­ley pas­sa devant moi en sor­tant, et me glis­sa à l’o­reille, avec cette désin­vol­ture qui était sa forme de gravité :

— Vous avez l’air contra­rié, Fau­gères. Per­du quelque chose ?

Il ne me lais­sa pas le temps de répondre. Il était déjà dans le cou­loir, sa sil­houette de lin bleu marine dis­pa­rais­sant au tour­nant comme un fan­tôme bien habillé.

La com­tesse res­ta. Beppe aus­si, mais Beppe s’é­tait endor­mi — une fois de plus — dans un fau­teuil du salon, un verre de saint-émi­lion intact posé sur l’ac­cou­doir, ron­flant avec cette régu­la­ri­té de métro­nome qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à la musique européenne.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? deman­da la comtesse.

Je la regar­dai. Elle me regar­dait. Ses yeux gris-vert — la Neva sous le soleil — me scru­taient avec une atten­tion qui n’a­vait rien de mon­dain. Elle avait sen­ti. Elle avait sen­ti que quelque chose avait chan­gé, comme un musi­cien sent qu’une note a été jouée faux dans un orchestre de cin­quante instruments.

— Rien, dis-je. La fatigue.

— Vous men­tez mal, Fau­gères. C’est ce qui vous rend attachant.

Elle sou­rit. Puis elle fit un geste que je n’at­ten­dais pas : elle posa sa main sur ma main. Pas sur mon bras — sur ma main. Un geste plus intime, plus direct, plus vrai. Sa main était fraîche — tou­jours un peu fraîche, comme une cave bien tenue — et ses doigts se refer­mèrent sur les miens avec une pres­sion légère qui disait : je sais. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Mais je sais.

— Faites-moi confiance, dit-elle.

— Pour­quoi le ferais-je ?

— Parce que vous n’a­vez per­sonne d’autre.

Elle avait rai­son. Dans cette ville de masques, de lumière et de doubles fonds, je n’a­vais per­sonne d’autre. J’a­vais mes bou­teilles, j’a­vais mon bon sens de Bor­de­lais, et j’a­vais cette femme dont je ne savais pas si elle me pro­té­geait ou si elle m’at­ti­rait dans un piège, et dont je ne savais même pas si la ques­tion avait un sens dans un pays où la pro­tec­tion et le piège étaient pro­ba­ble­ment la même chose, vue de deux angles différents.

— Le billet a dis­pa­ru, dis-je.

Je n’a­vais pas pré­vu de le dire. Les mots sor­tirent tout seuls, comme le vin sort d’une bou­teille mal bou­chée — par pres­sion interne, parce qu’il y a trop de ten­sion à l’in­té­rieur et que le conte­nant ne suf­fit plus. La com­tesse ne cil­la pas. Pas un mou­ve­ment de sur­prise, pas un éclair dans le regard, rien. Comme si elle savait déjà.

— Je sais, dit-elle.

— Vous savez ?

— Je sais qu’il a dis­pa­ru. Je ne sais pas qui l’a pris. Pas encore.

Elle reti­ra sa main. Elle se leva. Elle lis­sa sa robe — un geste machi­nal, fémi­nin, qui n’a­vait rien à voir avec les plis de la soie et tout à voir avec le besoin de reprendre contenance.

— Dor­mez, Fau­gères. Demain sera un long jour.

Elle sor­tit. Beppe ron­flait. Les bou­teilles vides s’a­li­gnaient sur la table comme des sol­dats après la bataille — debout, mais épui­sés, vidés de leur sub­stance, ne gar­dant plus que la forme. Le salon sen­tait le vin, le tabac, le par­fum des dames et cette odeur de cire d’a­beille qui mon­tait du par­quet chauf­fé par les pas.

Je ran­geai mes bou­teilles. Je rebou­chai celles qui n’a­vaient pas été finies — deux pauillac, un saint-julien — avec les gestes lents et méca­niques d’un homme qui fait les choses par habi­tude quand l’es­prit est ailleurs. Je por­tai les caisses dans ma chambre, avec l’aide d’un groom qui ne dit pas un mot et que je soup­çon­nai d’être, comme tout le monde dans cet hôtel, plus qu’un groom.

Puis je m’as­sis sur mon lit. Ma poche était vide. Ma tête était pleine. Et la lumière, éter­nelle, incom­pré­hen­sible, entrait par les rideaux comme un espion qui n’a même plus la décence de se cacher.

Dehors, Péters­bourg ne dor­mait pas. Péters­bourg ne dor­mait jamais. Et quelque part dans cette ville de palais et de men­songes, quel­qu’un tenait un petit étui de cuir conte­nant un papier qui par­lait d’al­liance navale et de Constan­ti­nople, et ce quel­qu’un savait main­te­nant ce que Fau­gères, le négo­ciant en vin de Bor­deaux, n’au­rait jamais dû savoir.

La ques­tion n’é­tait plus de savoir qui avait le billet.

La ques­tion était de savoir ce qu’on allait faire de Faugères.

CHA­PITRE 7

La Neva

16–17 juin 1886

Les deux jours qui sui­virent se fon­dirent l’un dans l’autre comme deux vins qu’on mélange par acci­dent — un assem­blage invo­lon­taire, brouillé, dont on ne peut plus sépa­rer les com­po­sants et dont on ne sait plus, au goût, ce qui appar­tient à l’un et ce qui appar­tient à l’autre. Je ne sais plus si c’est le 16 que je mar­chai pen­dant sept heures dans Péters­bourg ou le 17. Je ne sais plus si c’est le matin ou le soir que j’en­trai chez Faber­gé. Je ne sais plus si la com­tesse me dit ces mots — vous êtes en dan­ger — sur les quais de la Neva à deux heures du matin le pre­mier jour ou le second. Il n’y avait plus de jours. Il n’y avait plus de nuits. Il n’y avait plus qu’une cou­lée de lumière inin­ter­rom­pue dans laquelle le temps avait ces­sé de se décou­per en tranches et s’é­ta­lait comme une nappe de vin ren­ver­sée sur une table blanche — sans bords, sans limites, sans forme.

Je ne dor­mais plus. Ou je dor­mais par frag­ments — vingt minutes ici, une heure là, des som­meils de sur­face dont je remon­tais comme on remonte d’une plon­gée trop brève, le cœur bat­tant, les yeux grands ouverts sur cette lumière qui ne ces­sait pas, qui ne fai­blis­sait même pas, qui était tou­jours là, blonde, impi­toyable, souriante.

Le billet avait dis­pa­ru. Je n’a­vais plus rien. Plus de docu­ment, plus de preuve, plus de rai­son d’être au centre de cette affaire. J’au­rais dû en être sou­la­gé — un homme qu’on a déles­té d’un far­deau devrait mar­cher plus léger. Mais c’est le contraire qui se pro­dui­sit. Le billet, tant que je l’a­vais eu, m’a­vait don­né une fonc­tion. J’é­tais le por­teur. Celui qui déte­nait quelque chose. Main­te­nant que je n’a­vais plus rien, j’é­tais deve­nu autre chose — un témoin. Un homme qui avait lu un docu­ment qu’il n’au­rait pas dû lire, qui avait vu des mots qu’il n’au­rait pas dû voir, et dont la mémoire, désor­mais, était le seul exem­plaire res­tant de ce qu’il avait lu.

C’é­tait pire. Infi­ni­ment pire. On peut voler un papier. On ne peut pas voler une mémoire.

Sauf à sup­pri­mer l’homme qui la porte.

*

Je sor­tis de l’hôtel.

Ce fut un acte de déses­poir autant que de curio­si­té — le déses­poir de celui qui tourne en rond dans sa chambre et la curio­si­té de celui qui n’a encore rien vu de la ville où il se trouve, car depuis six jours je n’a­vais vu de Péters­bourg que le Grand Hotel Europe, la Pers­pec­tive Nevs­ki, le res­tau­rant Ches­tia­kov et le parc de Pav­lovsk. Il était temps de mar­cher. De mar­cher sans but, sans plan, sans direc­tion — comme un vin qu’on décante et qu’on laisse cou­ler où il veut, sans cher­cher à le gui­der, sans lui impo­ser de forme.

Péters­bourg m’avala.

Il n’y a pas d’autre mot. La ville m’a­va­la comme un fleuve avale un bou­chon — elle m’emporta, me fit tour­ner, me pous­sa dans des direc­tions que je n’a­vais pas choi­sies, me dépo­sa dans des endroits que je n’a­vais pas pré­vus, et quand je rele­vai la tête, des heures plus tard, je ne savais plus où j’é­tais, ni depuis com­bien de temps je mar­chais, ni com­ment rentrer.

Je me sou­viens de frag­ments. Des mor­ceaux de ville, comme des mor­ceaux de verre cas­sé — brillants, aigus, impos­sibles à rassembler.

La cathé­drale Saint-Isaac. J’y entrai par la grande porte, et la noir­ceur — la pre­mière vraie noir­ceur depuis mon arri­vée — me tom­ba des­sus comme une cou­ver­ture. Après six jours de lumière per­pé­tuelle, l’obs­cu­ri­té de la cathé­drale était un choc phy­sique, une gifle de ténèbres. Mes yeux mirent un temps fou à s’a­dap­ter. Puis, len­te­ment, les choses appa­rurent. Les colonnes de mala­chite — vertes, vei­nées, immenses, comme des troncs d’arbres pétri­fiés arra­chés à quelque forêt pré­his­to­rique. Les colonnes de lapis-lazu­li — bleues, pro­fondes, du bleu d’un vin qu’on regar­de­rait à tra­vers un vitrail. Les icônes en mosaïque, les dorures, les fresques au pla­fond — des saints, des anges, des nuées — et cette odeur d’en­cens, de cire fon­due et de pierre froide qui est l’o­deur de toutes les églises du monde mais qui ici, dans cette église qui n’é­tait pas une église mais un monu­ment à la déme­sure russe, pre­nait une pro­fon­deur que je n’a­vais jamais sen­tie, comme si l’en­cens avait eu le temps de vieillir pen­dant des siècles dans cette obs­cu­ri­té et de déve­lop­per des arômes que la lumière du jour aurait détruits.

Je res­tai là un moment. Long­temps, peut-être. Debout dans la nef, la tête levée, à regar­der les saints me regar­der depuis leurs mosaïques dorées avec des yeux qui ne cil­laient pas plus que ceux de Vol­kons­ki. Puis je res­sor­tis, et la lumière me reprit.

Les canaux. Je mar­chai le long des canaux — le canal Gri­boïe­dov, je crois, ou peut-être la Moï­ka, je ne savais plus — et les canaux de Péters­bourg ne res­sem­blaient à rien de ce que j’a­vais vu, ni aux canaux de Venise qui sont des ruelles d’eau, ni aux canaux de Bruges qui sont des miroirs, ni au canal du Midi que j’a­vais lon­gé une fois à che­val entre Tou­louse et Car­cas­sonne. Les canaux de Péters­bourg étaient des cou­loirs de pierre, rec­ti­lignes, bor­dés de quais de gra­nit, avec des façades de palais qui tom­baient dans l’eau comme des falaises peintes — jaune, vert, rose, bleu — et des ponts en arc qui enjam­baient le cou­rant avec l’é­lé­gance de dan­seurs figés en plein saut. L’eau était sombre, hui­leuse, lente. Elle char­riait des reflets de façades et de ciel, et par­fois une barque pas­sait, silen­cieuse, avec un bate­lier debout à l’ar­rière qui ramait avec une perche, et le sillage de la barque bri­sait les reflets en mille mor­ceaux qui se refor­maient der­rière elle, comme si la réa­li­té avait la capa­ci­té de se recons­ti­tuer après avoir été détruite.

Le quar­tier des arti­sans. Je m’y per­dis — ou je m’y trou­vai, c’est selon. Des rues étroites, des cours inté­rieures avec du linge qui séchait entre les fenêtres, des ate­liers de menui­sier, de cor­don­nier, de for­ge­ron, d’où mon­taient des bruits de mar­teau, de scie, d’en­clume, et des odeurs de colle, de cuir, de métal chaud qui me rap­pe­lèrent Bor­deaux — non pas le Bor­deaux des quais de Char­trons où je tra­vaillais, mais le Bor­deaux des arrière-cours de Saint-Michel, ce quar­tier popu­laire où mon père m’emmenait le dimanche matin et où les arti­sans tra­vaillaient à ciel ouvert, les mains noires, les tabliers de cuir, avec cette digni­té du tra­vail bien fait qui est la même par­tout, à Bor­deaux, à Péters­bourg, au bout du monde.

Et Faber­gé.

*

J’y arri­vai par hasard. Ou par des­tin. Ou par cette logique secrète des villes qui vous mène tou­jours là où vous deviez aller sans le savoir. La bou­tique — si l’on peut appe­ler bou­tique un lieu qui res­sem­blait davan­tage à un écrin géant — se trou­vait sur la Pers­pec­tive Nevs­ki, presque en face de l’hô­tel, et je pas­sais devant elle depuis six jours sans la voir, ce qui en dit long sur l’é­tat dans lequel j’étais.

FABER­GÉ. Le nom était ins­crit en lettres dorées au-des­sus de la porte — des lettres d’une modes­tie sus­pecte, car tout le monde à Péters­bourg savait ce que ce nom signi­fiait, et ceux qui ne le savaient pas n’a­vaient pas besoin de le savoir, puis­qu’ils ne pou­vaient de toute façon rien s’of­frir de ce qui se trou­vait der­rière cette porte.

J’en­trai. Non pas pour ache­ter — mes moyens de négo­ciant ne me per­met­taient pas d’a­che­ter un cen­ti­mètre car­ré de ce que ven­dait Faber­gé — mais pour regar­der, comme on entre dans un musée, comme on entre dans une cave de grands crus clas­sés qu’on ne pour­ra jamais boire : pour le plai­sir des yeux, pour l’é­du­ca­tion du regard, pour cette joie par­ti­cu­lière qu’il y a à être en pré­sence de la per­fec­tion même quand on ne peut pas la posséder.

L’in­té­rieur était feu­tré, dis­cret, presque aus­tère — rien de la sur­charge dorée que j’a­vais vue par­tout dans Péters­bourg. Des vitrines de verre et d’a­ca­jou, éclai­rées par des lampes à gaz dont la flamme avait été réglée pour don­ner une lumière douce, ni trop vive ni trop faible, exac­te­ment la lumière qu’il fal­lait pour que les pierres pré­cieuses brillent sans aveu­gler. Et dans ces vitrines — mon Dieu, ce qu’il y avait dans ces vitrines.

Des œufs. C’est ce que je vis d’a­bord — des œufs de la taille d’un poing, en or émaillé, en argent guillo­ché, incrus­tés de dia­mants, de rubis, de saphirs, avec des méca­nismes internes qui fai­saient s’ou­vrir l’œuf comme une fleur et révé­laient, à l’in­té­rieur, un oiseau méca­nique, une cou­ronne minia­ture, un por­trait sur ivoire, une sur­prise — tou­jours une sur­prise, car chaque œuf conte­nait un secret, et le secret était plus pré­cieux que l’écrin.

Mais il y avait aus­si des ani­maux — des ani­maux sculp­tés dans des pierres dures, des élé­phants en jade, des gre­nouilles en néphrite, des ours en obsi­dienne, des pois­sons en agate, chaque ani­mal d’un réa­lisme si sai­sis­sant que je m’at­ten­dais presque à les voir bou­ger. Et des fleurs — des bou­quets de fleurs en pierres pré­cieuses, des mar­gue­rites en dia­mant et émail, des muguets en perles et or vert, des pis­sen­lits en fils d’or si fins qu’ils trem­blaient dans l’air et sem­blaient sur le point de s’en­vo­ler au pre­mier souffle.

Je regar­dai long­temps. Un ven­deur — dis­cret, gris, aus­si poli que Vol­kons­ki mais avec quelque chose de plus humain dans le sou­rire — me lais­sa regar­der sans m’im­por­tu­ner, avec cette intel­li­gence des grands com­mer­çants qui savent que le regard pré­pare l’a­chat, même quand l’a­chat n’au­ra jamais lieu.

Et je pen­sai — c’é­tait une pen­sée de négo­ciant, une pen­sée de pro­fes­sion­nel — que Faber­gé fai­sait avec les pierres ce que je fai­sais avec le vin. Il pre­nait une matière brute — de l’or, de l’é­mail, des gemmes — et il la trans­for­mait en émo­tion. Il créait de la beau­té à par­tir de la terre. Il met­tait du rêve dans un objet. Et cet objet, comme un grand vin, ne ser­vait à rien d’u­tile — on ne pou­vait pas man­ger un œuf Faber­gé, ni boire un bou­quet de dia­mants — mais il ser­vait à l’es­sen­tiel : il rap­pe­lait aux hommes que la beau­té existe, qu’elle a un prix, et que ce prix vaut la peine d’être payé.

Je sor­tis sans rien ache­ter. Mais j’a­vais vu quelque chose qui m’a­vait don­né du cou­rage — ou du moins quelque chose qui res­sem­blait à du cou­rage et qui était peut-être sim­ple­ment de l’é­mer­veille­ment, ce qui revient au même quand on est seul dans une ville étran­gère avec des ombres à ses trousses.

*

La deuxième nuit — mais quelle nuit, quelle nuit sans nuit, quel jour sans fin, quelle cou­lée de lumière inces­sante — je me retrou­vai sur les quais de la Neva.

Je ne sais pas com­ment j’y arri­vai. Je me sou­viens d’a­voir dîné seul, dans ma chambre, d’un pla­teau appor­té par Karim — du pois­son, du pain noir, un verre de mon propre pauillac, le der­nier verre de la bou­teille ouverte pour Vol­kons­ki, et je le bus en pen­sant aux yeux pâles du capi­taine, à sa cour­toi­sie méca­nique, à sa phrase sur la lumière qui ne laisse aucun endroit où se cacher. Puis je me sou­viens d’être sor­ti, d’a­voir tra­ver­sé le hall — Wirz n’é­tait pas à la récep­tion, un autre employé, un jeune homme à lunettes que je ne connais­sais pas — et d’a­voir mar­ché vers le fleuve.

Il devait être une heure du matin. Peut-être deux. L’hor­loge du temps n’a­vait plus de sens. La lumière avait chan­gé — non pas dimi­nué, jamais dimi­nué, mais chan­gé de tex­ture, comme un vin qui passe du rubis au gre­nat avec l’âge. Elle était deve­nue plus dense, plus épaisse, avec des reflets roses et mauves à l’ho­ri­zon, comme si le ciel hési­tait entre le cré­pus­cule et l’aube et ne par­ve­nait pas à choi­sir. Les ombres avaient allon­gé — des ombres immenses, infi­nies, qui s’é­ti­raient sur les quais de gra­nit comme des créa­tures sans corps — mais elles n’a­vaient pas noir­ci. Elles étaient bleu fon­cé, presque vio­lettes. Des ombres de vin.

La Neva était large. Immen­sé­ment large. Plus large que la Garonne, plus large que la Loire, plus large que n’im­porte quel fleuve que j’a­vais vu — un fleuve qui res­sem­blait davan­tage à un bras de mer, à un lac en mou­ve­ment, à une plaine liquide. Son eau était grise, lisse, et elle cou­lait sans bruit, sans remous, avec cette len­teur majes­tueuse des très grands fleuves qui n’ont rien à prou­ver. De l’autre côté — loin, très loin, comme un mirage — la for­te­resse Pierre-et-Paul dres­sait sa flèche dorée dans le ciel rose, et la lumière du soleil invi­sible frap­pait cette flèche et la fai­sait briller comme une aiguille d’or plan­tée dans un cous­sin de soie.

Les quais étaient presque déserts. Presque. Car à Péters­bourg, en juin, les quais ne sont jamais tout à fait déserts. Il y avait des couples — des couples de pro­me­neurs, main dans la main, qui mar­chaient len­te­ment le long de l’eau avec cette ten­dresse que la lumière per­pé­tuelle don­nait à tout, même aux gestes les plus banals. Il y avait des étu­diants — des jeunes gens en cas­quette, assis sur les marches de gra­nit, qui fumaient et dis­cu­taient avec cette fièvre intel­lec­tuelle qui est le pri­vi­lège de la jeu­nesse et le tour­ment de ceux qui l’ont per­due. Il y avait un pêcheur, seul, immo­bile, sa ligne ten­due vers l’eau, qui sem­blait avoir été posé là par Dieu ou par le hasard et qui ne bou­ge­rait plus jamais.

Et il y avait la comtesse.

*

Elle m’at­ten­dait. Je ne sais pas com­ment elle savait que je vien­drais — je ne le savais pas moi-même — mais elle m’at­ten­dait, debout sur le quai, face au fleuve, les mains posées sur la balus­trade de gra­nit, sa sil­houette décou­pée contre le ciel rose comme une figure de proue. Elle por­tait un man­teau léger — il fai­sait frais, la fraî­cheur des nuits blanches, cette fraî­cheur qui n’est pas du froid mais l’ab­sence de cha­leur, une tem­pé­ra­ture neutre, sus­pen­due, comme si l’air lui-même ne savait plus s’il fai­sait jour ou nuit — et ses che­veux étaient défaits, lâchés sur ses épaules, ce que je ne lui avais jamais vu, et qui chan­geait tout, abso­lu­ment tout, car la com­tesse aux che­veux libres n’é­tait plus la com­tesse du res­tau­rant, ni la com­tesse de Pav­lovsk, ni la com­tesse de la dégus­ta­tion. C’é­tait une femme. Sim­ple­ment une femme, debout au bord d’un fleuve, à deux heures du matin, dans une ville qui ne dor­mait pas.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dis-je.

— Per­sonne ne dort en juin à Péters­bourg, dit-elle. C’est le mois des insom­niaques. Le mois de ceux qui cherchent quelque chose et ne le trouvent pas.

— Qu’est-ce que vous cherchez ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait le fleuve. Son visage, dans cette lumière d’entre-deux — ni jour ni nuit, ni aube ni cré­pus­cule — avait une pâleur que je ne lui connais­sais pas, une pâleur de nacre, de cire, de marbre, et ses yeux gris-vert sem­blaient avoir absor­bé la cou­leur de la Neva et être deve­nus eux-mêmes de l’eau, de l’eau en mou­ve­ment, de l’eau qui coule et qu’on ne peut pas retenir.

— Fau­gères, dit-elle. Il faut que je vous dise quelque chose.

— Dites.

— Le billet que vous aviez dans votre poche — celui que vous avez trou­vé dans la bou­teille de saint-julien — ce billet n’a pas été mis là par hasard. Il a été mis là pour vous. Pas pour vous per­son­nel­le­ment — vous êtes un acci­dent, un hasard, un homme qui se trou­vait au mau­vais endroit au mau­vais moment avec les bonnes bou­teilles — mais pour vos caisses. Quel­qu’un, à Paris ou à Bor­deaux, a glis­sé ce docu­ment dans une de vos bou­teilles parce que les caisses de vin d’un négo­ciant bor­de­lais sont le der­nier endroit où la police secrète russe irait cher­cher un docu­ment diplo­ma­tique. Vous étiez un cour­rier. Un cour­rier qui s’ignorait.

— Qui ? deman­dai-je. Qui a fait cela ?

— Je ne sais pas. Pas encore. Ce que je sais, c’est que le docu­ment devait arri­ver à quel­qu’un à Péters­bourg — quel­qu’un de l’am­bas­sade de France, pro­ba­ble­ment — et que ce quel­qu’un ne l’a pas reçu, parce que vous l’a­vez trou­vé le pre­mier, et parce que vous l’a­vez gar­dé, et parce que vous êtes un Bor­de­lais têtu qui ne fait pas ce qu’on lui dit.

— Et main­te­nant que le billet a disparu ?

— Main­te­nant, dit-elle, et sa voix chan­gea — elle des­cen­dit d’un demi-ton, comme un vio­lon­celle qui passe du majeur au mineur — main­te­nant, plu­sieurs per­sonnes savent que vous l’a­vez eu. Craw­ley le sait. Vol­kons­ki le sait. D’autres le savent que vous ne connais­sez pas. Et le pro­blème, Fau­gères, le pro­blème n’est pas le billet. Le billet est un bout de papier. Il peut être copié, réécrit, retrans­mis. Le pro­blème, c’est vous.

— Moi ?

— Vous l’a­vez lu. Vous connais­sez le conte­nu. Vous êtes le seul civil, le seul homme sans affi­lia­tion, sans pro­tec­tion diplo­ma­tique, sans réseau, qui a lu un docu­ment clas­si­fié concer­nant un accord naval entre la France et la Rus­sie. Et dans le monde où ces choses-là se négo­cient — le monde de Craw­ley, le monde de Vol­kons­ki, le monde de la baronne — un homme qui sait quelque chose et qui n’ap­par­tient à per­sonne est un danger.

Le mot tom­ba entre nous comme une pierre dans l’eau de la Neva — sans bruit, mais avec des cercles qui s’é­lar­girent lentement.

— Vous êtes en dan­ger, Faugères.

Je regar­dai le fleuve. L’eau cou­lait, lente, imper­tur­bable. Sur l’autre rive, la flèche de la for­te­resse Pierre-et-Paul brillait tou­jours, dorée, exacte, indif­fé­rente. Un bateau pas­sa — un cha­land à fond plat, char­gé de bois, qui glis­sait vers l’a­val avec la rési­gna­tion d’un ani­mal de trait. Le bate­lier, debout à l’ar­rière, fumait une pipe et ne nous regar­dait pas.

— Qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.

— Rien. C’est exac­te­ment ce que vous devez faire. Ne faites rien. Ne par­lez à per­sonne. Ne cher­chez pas le billet. N’ac­cep­tez aucune pro­po­si­tion — ni de Craw­ley, ni de Vol­kons­ki, ni de la baronne, ni de qui­conque. Ven­dez votre vin. Occu­pez-vous de vos affaires. Soyez Faugères.

— C’est un plan ?

— C’est le seul plan qui vous gar­de­ra en vie.

Elle dit cela avec une dou­ceur qui gla­çait. Pas la dou­ceur de la com­tesse mon­daine qui par­lait de sau­ternes et de Tour­gue­niev — une dou­ceur plus ancienne, plus grave, la dou­ceur d’une femme qui avait vu des choses que les femmes ne devraient pas voir et qui avait appris à par­ler de la mort avec la même poli­tesse qu’elle par­lait du temps qu’il fait.

— Et vous ? dis-je. De quel côté êtes-vous ?

Elle me regar­da. Dans la lumière rose des nuits blanches, ses yeux n’é­taient plus gris-vert mais gris-mauve, gris-lilas, une cou­leur qui n’exis­tait que dans cette lumière et qui n’exis­te­rait plus jamais.

— Du vôtre, dit-elle. Pour l’instant.

Pour l’ins­tant. Deux mots qui conte­naient un monde. Deux mots qui disaient tout ce que la com­tesse ne disait pas — que les alliances à Péters­bourg étaient pro­vi­soires, que les loyau­tés avaient une date de péremp­tion, que même la sin­cé­ri­té était un emprunt qu’il fau­drait rem­bour­ser un jour.

— Mer­ci, dis-je, parce que je ne trou­vai rien d’autre à dire.

Elle eut un geste — un geste étrange, inat­ten­du, presque enfan­tin — elle leva la main et tou­cha ma joue. Pas une caresse. Un constat. Comme si elle véri­fiait que j’é­tais réel, que j’é­tais bien là, que je n’é­tais pas un mirage de plus dans cette ville qui en était pleine.

— Ren­trez dor­mir, dit-elle. Si vous pouvez.

— Vous ne ren­trez pas ?

— Non. Je vais mar­cher. La Neva est belle à cette heure-ci. Et j’ai des choses à réfléchir.

Elle s’é­loi­gna le long du quai. Sa sil­houette dimi­nua len­te­ment — le man­teau léger, les che­veux défaits, cette démarche qui n’é­tait ni rapide ni lente mais exacte, comme tout chez elle, d’une exac­ti­tude qui vous lais­sait croire que chaque pas avait été cal­cu­lé, mesu­ré, et qu’elle savait pré­ci­sé­ment où elle allait, même quand elle mar­chait dans la direc­tion opposée.

Je res­tai seul sur le quai. Le fleuve cou­lait. La lumière tenait. Le pêcheur n’a­vait pas bou­gé. Les étu­diants étaient par­tis. Les couples aus­si. Il ne res­tait que moi, le fleuve, et la flèche dorée de la for­te­resse qui poin­tait vers un ciel qui refu­sait de deve­nir noir.

Je pen­sai à Bor­deaux. À la Garonne, qui est un fleuve modeste, un fleuve de vigne­rons, un fleuve qui s’é­lar­git à l’es­tuaire et se perd dans l’At­lan­tique avec la dis­cré­tion d’un homme qui quitte une fête sans dire au revoir. Je pen­sai à mon bureau des Char­trons, à la vue sur les quais, aux mâts des bateaux qui dépas­saient des toits comme des doigts levés. Je pen­sai à mes vignes — je n’a­vais pas de vignes, je n’é­tais que négo­ciant, mais je les consi­dé­rais comme miennes, ces vignes du Médoc et de Saint-Émi­lion dont je ven­dais les fruits, ces rangs ser­rés qui des­cen­daient vers la rivière, ces ceps tor­dus qui avaient l’air mort en hiver et qui renais­saient au prin­temps avec cette obs­ti­na­tion qui est la seule forme de cou­rage que je comprenne.

Je pen­sai que j’au­rais vou­lu être là-bas. Mais j’é­tais ici. Et ici, la lumière ne ces­sait pas, et le fleuve ne ces­sait pas, et le dan­ger ne ces­sait pas, et la com­tesse s’é­loi­gnait le long du quai avec mes secrets et les siens, et Péters­bourg tour­nait autour de moi comme une valse de Strauss dont je ne connais­sais pas les pas et dont il était trop tard pour sortir.

Je ren­trai à l’hô­tel. Le hall était désert. Le jeune homme à lunettes dor­mait der­rière le comp­toir, la tête posée sur le registre. L’as­cen­seur atten­dait, porte ouverte, comme une bouche qui bâille.

Je mon­tai dans ma chambre. Je ne véri­fiai pas mes caisses. Pour la pre­mière fois, je ne véri­fiai pas mes caisses. Elles étaient là, fidèles, immo­biles, et je les regar­dai comme on regarde de vieux amis qu’on ne peut plus pro­té­ger et qui ne peuvent plus nous protéger.

Je m’al­lon­geai sur le lit. La lumière entra par les rideaux. Je fer­mai les yeux.

Et pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée à Péters­bourg, je rêvai. Je rêvai de la Garonne. De vignes en fleur. D’un vin que je n’a­vais jamais goû­té et dont le nom, dans le rêve, son­nait comme un nom russe — un vin qui avait la cou­leur des yeux de la com­tesse et le goût de quelque chose que je n’au­rais jamais dû connaître.

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Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Pre­mière partie

Grand Hotel Europe, Saint-Pétersbourg

Juin 1886

CHA­PITRE PREMIER

L’ar­ri­vée

10 juin 1886

Je tiens à le dire d’emblée, pour que les choses soient claires et qu’on ne vienne pas ensuite m’ac­cu­ser d’a­voir cher­ché quoi que ce soit : je n’é­tais venu en Rus­sie que pour vendre du vin.

Six caisses. Douze bou­teilles par caisse. Soixante-douze bou­teilles de bor­deaux — des pauillac, des saint-julien, des saint-émi­lion et, dans la der­nière caisse, enve­lop­pé dans de la paille comme un nour­ris­son royal, un sau­ternes de 1878 dont la seule men­tion du mil­lé­sime m’embuait les yeux. Voi­là ce que j’emportais avec moi dans ce train qui n’en finis­sait pas de tra­ver­ser l’Eu­rope, et voi­là tout ce que je deman­dais à la Rus­sie : qu’elle les goûte, qu’elle les aime, et qu’elle les achète. Le reste — les espions, les com­tesses, le capi­taine Vol­kons­ki et cette lumière de fou qui refu­sait de quit­ter le ciel — le reste, je n’a­vais rien demandé.

Mais je m’avance.

Le train est arri­vé à la gare de Var­so­vie un mar­di soir, à dix heures, et c’est la pre­mière chose qui m’a frap­pé à la gorge : il fai­sait jour. Non pas ce reste de lueur oran­gée qu’on voit par­fois en été du côté de Pauillac quand le soleil traîne au-des­sus de l’es­tuaire avant de consen­tir à se cou­cher — non. Il fai­sait jour comme il fait jour à quatre heures de l’a­près-midi un jour de juin à Bor­deaux. Un jour plein, large, impu­dent. Les gens sur le quai ne sem­blaient pas s’en éton­ner. Ils por­taient des man­teaux légers, des cha­peaux clairs, et mar­chaient avec cette len­teur par­ti­cu­lière des gens qui savent que la nuit ne vien­dra pas.

J’ai pen­sé : ces gens sont fous.

J’ai pen­sé aus­si : je suis très fatigué.

Trois jours de train. Ber­lin, Var­so­vie, Vil­na, puis ces plaines infi­nies où les bou­leaux défi­laient avec une régu­la­ri­té de métro­nome et où je m’é­tais deman­dé si la Rus­sie n’é­tait pas tout sim­ple­ment un immense rideau de bou­leaux der­rière lequel il n’y avait rien. J’a­vais dor­mi en poin­tillé, man­gé du hareng fumé dans des gares dont je ne savais pas pro­non­cer les noms, et bu un thé ser­vi dans un verre enchâs­sé dans un sup­port en métal argen­té — le pod­sta­kan­nik, comme on me l’ap­prit plus tard — qui avait la cou­leur d’un vin rosé trop pâle et le goût d’un sous-bois après la pluie. Pas mau­vais, en somme. Mais pas du vin.

Sur le quai de la gare de Var­so­vie — j’ap­pris ensuite que c’é­tait le nom de la gare, ce qui me parut une plai­san­te­rie ou une pro­vo­ca­tion, les Russes n’ayant pas pré­ci­sé­ment des rap­ports sereins avec la Pologne — un por­teur s’empara de mes malles avec une vigueur qui m’ef­fraya et un cocher m’at­ten­dait, envoyé par l’hô­tel. Il por­tait une cas­quette à galon et une barbe qui des­cen­dait jus­qu’au ster­num. Il ne par­lait pas fran­çais. Il ne par­lait peut-être aucune langue connue. Il char­gea mes bagages, fit cla­quer ses rênes, et le fiacre s’ébranla.

Et Péters­bourg m’apparut.

Je ne suis pas un homme de mots, on le com­pren­dra. Je suis un homme de nez, de palais, de papilles. Mon voca­bu­laire est celui des chais et des vignes : je sais dire robe, tanin, lon­gueur en bouche, finale, attaque, char­pente, cuisse. Je sais dire qu’un vin est soyeux, qu’il est rond, qu’il a du grain, qu’il tient en bouche comme une pro­messe. Mais pour décrire ce que j’ai vu ce soir-là depuis mon fiacre — ou plu­tôt cette nuit-là, puis­qu’il était dix heures et demie du soir et que le ciel avait la cou­leur d’un sau­ternes jeune, doré, lumi­neux, refu­sant de fon­cer — je n’ai pas les mots justes. Je n’ai que les miens.

La Pers­pec­tive Nevs­ki était un fleuve.

Non — la Pers­pec­tive Nevs­ki était un vin. Un grand vin ser­vi dans un verre déme­su­ré. La robe : cette lumière blonde qui bai­gnait les façades ocre, jaune paille, crème, abri­cot, comme si toute la ville avait été trem­pée dans un fût de chêne neuf. L’at­taque : cette lar­geur, cette ampleur — l’a­ve­nue devait faire qua­rante mètres de large, bor­dée de palais, d’é­glises, de vitrines illu­mi­nées, et elle filait tout droit vers un hori­zon qu’on ne voyait pas, ava­lée par sa propre immen­si­té. Le corps : la foule, les calèches, les mili­taires en uni­formes cha­mar­rés, les dames en robes claires, les mar­chands, les mou­jiks, les étu­diants, les men­diants, les chiens, les tram­ways à che­vaux — tout cela mêlé, bras­sé, et pour­tant har­mo­nieux, comme les arômes d’un vin com­plexe qui ne se contre­disent pas mais se répondent. Et la finale : ce par­fum de tilleul qui entrait par la fenêtre du fiacre et qui se mêlait à une odeur de fleuve, de pierre chaude, de pous­sière et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable — quelque chose de vague­ment sucré, vague­ment métal­lique, que je n’i­den­ti­fiai que bien plus tard comme l’o­deur de Péters­bourg elle-même.

J’ai pen­sé : cette ville est un pre­mier cru.

Le fiacre tour­na dans une rue plus étroite — la Mikhaï­lovs­kaïa, appris-je ensuite — et s’ar­rê­ta devant une façade jaune et blanc de quatre étages, ornée de colonnes et de cor­niches, qui avait l’as­su­rance tran­quille des bâti­ments qui savent qu’ils sont beaux. Au-des­sus de l’en­trée, en lettres dorées : ГРАНД ОТЕЛЬ ЕВРОПА. Je ne lisais pas le russe, mais le por­tier qui se pré­ci­pi­ta vers le fiacre m’en don­na la tra­duc­tion d’un seul geste — il ouvrit la porte avec la majes­té d’un cham­bel­lan ouvrant les portes de Ver­sailles, et je com­pris que j’é­tais arri­vé au Grand Hotel Europe.

Le hall. Com­ment décrire ce hall ? Ima­gi­nez qu’on ait pris un châ­teau du Médoc — disons Lafite, disons Mar­gaux — qu’on l’ait agran­di dix fois, qu’on ait rem­pla­cé les ton­neaux par des colonnes de marbre et les bar­riques par des lustres en cris­tal, et qu’on ait invi­té le monde entier à s’y ins­tal­ler pour la soi­rée. Des marbres blancs et verts cou­vraient le sol. Un esca­lier monu­men­tal mon­tait vers les étages avec une courbe pares­seuse. Il y avait un ascen­seur — un ascen­seur ! — dont la cage en fer for­gé res­sem­blait à une volière pour oiseaux de luxe. Des pal­miers en pot. Des fau­teuils de cuir pro­fonds comme des confes­sion­naux. Et par­tout, par­tout, cette lumière — non pas la lumière des lustres, qui brû­laient timi­de­ment comme s’ils se savaient inutiles, mais la lumière du dehors, cette lumière de dix heures du soir qui entrait par les grandes fenêtres et refu­sait de partir.

Le per­son­nel était extra­or­di­naire. Je le sus immé­dia­te­ment, par ins­tinct pro­fes­sion­nel — je sais recon­naître le ser­vice, ayant moi-même ser­vi des mil­liers de clients dans mes chais des Char­trons. Le récep­tion­niste par­lait fran­çais avec un accent qui n’é­tait pas russe mais suisse — j’ap­pris que la direc­tion était suisse, ce qui expli­quait cette effi­ca­ci­té mâti­née de neu­tra­li­té. Les grooms por­taient des ves­tons à bou­tons dorés. Et les ser­veurs — ah, les ser­veurs ! — étaient des Tatars, me dit-on. Des Tatars de Cri­mée ou de Kazan, grands, maigres, le visage impas­sible, vêtus de livrées rouges et de pan­ta­lons larges ren­trés dans des bottes souples. Ils se dépla­çaient sans bruit, comme des chats, et vous appor­taient un verre de thé ou un cous­sin pour le dos avant même que vous n’ayez for­mu­lé le sou­hait d’en avoir un. On me dit que dans toute l’his­toire de l’hô­tel, seules quelques cuillères avaient dis­pa­ru. Je n’eus aucune peine à le croire.

Ma chambre était au troi­sième étage. Fenêtres sur la Mikhaï­lovs­kaïa. Un lit immense — les Russes dorment dans des lits qui pour­raient conte­nir une famille entière, peut-être est-ce à cause des hivers. Une armoire en aca­jou. Un bureau. Un lava­bo en por­ce­laine avec de l’eau cou­rante — chaude et froide, ce que je trou­vai pro­di­gieux. Et sur­tout, ô miracle de la tech­nique moderne, un éclai­rage élec­trique : des ampoules, véri­tables ampoules, qui dif­fu­saient une lumière jaune et trem­blo­tante, moins belle que celle du dehors mais infi­ni­ment plus docile. J’ap­puyai sur l’in­ter­rup­teur plu­sieurs fois, comme un enfant, allu­mé-éteint, allu­mé-éteint, fas­ci­né par cette obéis­sance ins­tan­ta­née de la lumière à mon doigt.

Puis je m’oc­cu­pai de mes caisses.

On me les avait mon­tées avec un soin qui me ras­su­ra. Six caisses de bois cloué, mar­quées au pochoir : MAI­SON FAU­GÈRES — NÉGO­CIANT EN VINS — BOR­DEAUX. Je les ins­pec­tai une à une, sou­le­vant les cou­vercles, véri­fiant les pailles, comp­tant les bou­teilles. Tout était en ordre. Les saint-julien dor­maient sage­ment. Les pauillac n’a­vaient pas bou­gé. Le sau­ternes de 1878, dans sa caisse capi­ton­née, trô­nait avec la digni­té d’un infant d’Es­pagne. Je respirai.

J’au­rais dû me cou­cher. Mon corps récla­mait le som­meil avec l’in­sis­tance d’un créan­cier. Mais com­ment dor­mir ? La lumière entrait par les rideaux — des rideaux épais, de bonne qua­li­té, bor­deaux jus­te­ment, quelle iro­nie — et les tra­ver­sait comme s’ils n’exis­taient pas. Je tirai les doubles rideaux. La lumière entra quand même, nar­quoise, insis­tante, cette lumière de minuit qui avait la nuance exacte d’un rosé de Pro­vence — pâle, blonde, à peine ambrée, avec des reflets de pêche du côté de l’ouest, là où le soleil fai­sait sem­blant de se cou­cher sans y consen­tir véritablement.

Je m’ha­billai et des­cen­dis au bar.

Le bar du Grand Hotel Europe, à minuit, un soir de juin 1886. Je revois la scène avec une net­te­té qui ne doit rien à l’al­cool — je n’a­vais encore rien bu — et tout à cette lumière extra­or­di­naire qui ren­dait chaque détail plus pré­cis, plus décou­pé, comme si le monde refu­sait de deve­nir flou. Le bar était une pièce lam­bris­sée de bois sombre — chêne, me sem­bla-t-il, un bon chêne bien sec — avec un comp­toir en aca­jou, des tabou­rets de cuir, des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient les reflets des bou­teilles ali­gnées sur les éta­gères. Il y avait du monde. Il y avait du monde à minuit. Des hommes en habit, des femmes en robe du soir, des offi­ciers en uni­forme blanc, un groupe de ce qui sem­blait être des Japo­nais — des Japo­nais à Péters­bourg ! — et, seul à une table du fond, un homme en tweed qui lisait un jour­nal anglais avec cette concen­tra­tion appuyée des gens qui veulent abso­lu­ment qu’on remarque qu’ils ne regardent personne.

C’est lui qui m’a­dres­sa la parole. Je m’é­tais ins­tal­lé au comp­toir et j’a­vais com­man­dé — réflexe imbé­cile — un verre de bor­deaux. Le bar­man m’a­vait ser­vi un liquide sombre dans lequel je recon­nus, avec un pin­ce­ment au cœur, un vin qui avait peut-être été un médoc dans une vie anté­rieure mais qui avait depuis connu des épreuves que je pré­fé­rais ne pas ima­gi­ner. Je le repo­sai après une gor­gée avec la déli­ca­tesse d’un méde­cin repo­sant un patient sur son lit de mort, et c’est à ce moment que la voix me par­vint, en fran­çais, avec un accent anglais qui écor­chait les voyelles comme un séca­teur mal affûté :

— Vous êtes Français.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. L’homme en tweed s’é­tait maté­ria­li­sé sur le tabou­ret voi­sin sans que je l’aie vu bou­ger. Il avait un visage long, des yeux gris, une mous­tache blonde taillée avec une pré­ci­sion mili­taire, et ce teint rosé des Anglais qui ont pas­sé trop de temps dans des clubs et pas assez au soleil. Il regar­dait mon verre avec une expres­sion qui hési­tait entre la com­pas­sion et l’amusement.

— Fau­gères, dis-je en lui ten­dant la main. Édouard Fau­gères. Négo­ciant en vins, Bordeaux.

— Craw­ley, répon­dit-il en me ser­rant la main avec une fer­me­té cali­brée. Arthur Craw­ley. Je suis ici pour les icônes.

— Les icônes ?

— Les icônes russes. J’en fais col­lec­tion. Des mer­veilles, vous savez — des fonds d’or, des visages de saints qui vous regardent comme s’ils savaient quelque chose que vous igno­rez. Fas­ci­nant. Un peu comme votre vin, j’i­ma­gine — il faut le nez.

Je déci­dai immé­dia­te­ment que j’ai­mais bien cet Anglais. Il avait cette manière très bri­tan­nique de par­ler de tout avec la même non­cha­lance polie, comme si rien au monde ne méri­tait véri­ta­ble­ment qu’on s’y excite mais que tout méri­tait qu’on s’y inté­resse. Je lui pro­po­sai de goû­ter autre chose que le breu­vage que le bar ser­vait sous le nom de bor­deaux, et je fis mon­ter de ma chambre — par un groom qui prit l’es­ca­lier au galop comme si sa vie en dépen­dait — une bou­teille de mon pauillac 1878.

Ce qui sui­vit fut peut-être le seul moment de mon séjour à Péters­bourg où je fus par­fai­te­ment, com­plè­te­ment, incon­tes­ta­ble­ment heureux.

Le bou­chon céda avec ce sou­pir dis­cret qui est la marque des grands vins — pas de bruit, pas de résis­tance, juste une exha­la­tion, comme si le vin consen­tait enfin à res­pi­rer après huit ans de patience. Je ver­sai. La robe dans la lumière de minuit — cette lumière ! — était d’un rubis pro­fond tirant sur le gre­nat, avec des reflets auburn sur les bords, comme les che­veux d’une femme qu’on ver­ra plus tard dans cette his­toire mais que je ne connais­sais pas encore. Le nez mon­tait len­te­ment, en couches suc­ces­sives : d’a­bord le cas­sis, puis le cèdre, puis quelque chose de fumé et de doux qui était la signa­ture même de Pauillac, ce mélange de gra­viers chauds et de brise marine que seul l’es­tuaire de la Gironde sait produire.

Craw­ley goû­ta. Il fer­ma les yeux — ce qui est tou­jours bon signe, j’ai remar­qué que les gens qui gardent les yeux ouverts en goû­tant un vin ne le goûtent pas vrai­ment, ils le regardent, ce qui n’est pas la même chose — et quand il les rou­vrit, il y avait dans son regard cette expres­sion de gra­vi­té tendre que je ne voyais d’or­di­naire que chez les vrais amateurs.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il, je crois que vous et moi allons deve­nir amis.

— C’est le vin qui fait ça, dis-je.

— Non. C’est l’homme qui apporte le vin.

Nous bûmes len­te­ment, en par­lant de choses qui n’a­vaient aucune impor­tance — le tra­jet en train, les hôtels, les habi­tudes russes, cette lumière invrai­sem­blable. Craw­ley connais­sait Péters­bourg, il y venait chaque année pour la sai­son, et il me racon­ta la ville avec des mots d’a­ma­teur d’art — les palais comme des tableaux, les canaux comme des cadres, les gens comme des per­son­nages. Je lui par­lai de Bor­deaux, des Char­trons, de l’es­tuaire, des vignes qui des­cendent vers la Garonne, et il m’é­cou­ta avec cette poli­tesse atten­tive qui est la forme anglaise de la curiosité.

À deux heures du matin, nous en étions au troi­sième verre, le bar s’é­tait vidé de moi­tié — mais pas com­plè­te­ment, il y avait encore du monde à deux heures du matin, c’est un pays impos­sible — et Craw­ley me dit cette chose que je ne com­pris que beau­coup plus tard :

— Péters­bourg est une ville où tout le monde sur­veille tout le monde, et où per­sonne ne voit rien. C’est ce qui la rend si charmante.

Il sou­rit. Je sou­ris. Nous trin­quâmes. La lumière dehors avait à peine chan­gé — un ton plus bas peut-être, un sau­ternes qui serait pas­sé au tokay, du doré à l’am­bré — et quelque part dans la ville, une hor­loge son­na deux coups que per­sonne n’écouta.

Je remon­tai dans ma chambre à trois heures. Je tirai les rideaux. La lumière, imper­tur­bable, entra quand même. Je me cou­chai tout habillé sur ce lit immense, les yeux ouverts dans cette clar­té qui refu­sait de mou­rir, et je pen­sai à mes caisses, à mon vin, à ce pays étrange où le soleil ne savait pas se cou­cher et où les Anglais vous par­laient d’i­cônes en buvant du pauillac.

Je ne savais pas encore que dans l’une de mes caisses, entre un saint-julien et un saint-émi­lion, quel­qu’un avait glis­sé un papier qui allait trans­for­mer mon voyage d’af­faires en quelque chose dont je n’a­vais pas le mot — pas en fran­çais, pas en russe, pas dans aucune langue que je connusse.

Je m’en­dor­mis — si on peut appe­ler dor­mir cette som­no­lence fié­vreuse et lumi­neuse où le corps s’a­ban­donne mais où l’es­prit conti­nue de déri­ver, comme un bou­chon sur la Neva — et je rêvai de vignes qui pous­saient le long de la Pers­pec­tive Nevs­ki, avec des grappes de rai­sin doré que per­sonne ne ven­dan­geait parce que le soleil, là-bas aus­si, refu­sait de se coucher.

Demain, je ven­drais du vin.

C’é­tait la der­nière pen­sée rai­son­nable que j’eus à Pétersbourg.

CHA­PITRE 2

La bou­teille ouverte

11 juin 1886

Je fus réveillé par un bruit que je ne recon­nus pas immé­dia­te­ment. Ce n’é­tait ni le chant du coq — il n’y a pas de coqs à Péters­bourg, ou s’il y en a, ils ont renon­cé à com­prendre quand com­mence le matin — ni la cloche de l’é­glise Saint-Michel qui, à Bor­deaux, me tirait du lit à sept heures avec une ponc­tua­li­té de curé. C’é­tait un bruit de samo­var. Un chuin­te­ment régu­lier, métal­lique et doux, accom­pa­gné d’un léger tin­te­ment de por­ce­laine, et quand j’ou­vris les yeux, Karim était là.

Je ne l’a­vais pas enten­du entrer. Je ne l’en­ten­drais jamais entrer. Karim — j’ap­pris son nom un peu plus tard, quand le récep­tion­niste suisse me dit « Karim s’oc­cu­pe­ra de vous » avec le ton de quel­qu’un qui vous annonce que la Pro­vi­dence a été assi­gnée à votre étage — Karim se tenait près de la table, par­fai­te­ment immo­bile, le samo­var déjà en place, une tasse, une sou­coupe, un sucre, une ser­viette pliée en tri­angle. Il por­tait la livrée rouge des ser­veurs tatars, un pan­ta­lon large ren­tré dans des bottes de cuir souple, et son visage avait cette impas­si­bi­li­té abso­lue des gens qui ont déci­dé une fois pour toutes que l’u­ni­vers ne méri­tait ni sur­prise ni com­men­taire. Ses yeux — noirs, un peu bri­dés, d’une fixi­té miné­rale — ne me regar­daient pas exac­te­ment. Ils me consi­dé­raient. Comme un maître d’hô­tel consi­dère un cou­vert : est-il bien mis ? manque-t-il quelque chose ? faut-il intervenir ?

— Bon­jour, dis-je stupidement.

Karim incli­na la tête d’un demi-cen­ti­mètre. Pas un mil­li­mètre de plus. C’é­tait, je le com­pris avec le temps, le maxi­mum de cha­leur émo­tion­nelle dont il était capable à l’in­ten­tion d’un être humain. Il ver­sa le thé. Le liquide tom­ba de haut, en arc brun, dans la tasse, avec une pré­ci­sion d’or­fèvre. Puis il se reti­ra — non, il ne se reti­ra pas, il ces­sa d’être là, ce qui n’est pas la même chose. La porte ne fit aucun bruit. L’air ne bou­gea pas. Sim­ple­ment, là où il y avait eu un Tatar en livrée rouge, il y avait main­te­nant un espace vide qui gar­dait vague­ment la forme de sa pré­sence, comme le creux que laisse un corps dans un matelas.

Je bus le thé. Il était brû­lant, amer, et d’une fran­chise qui me plut — un thé qui ne cher­chait pas à plaire, qui ne se dégui­sait pas en autre chose que ce qu’il était, du thé noir ser­vi fort dans un verre ser­ti d’argent. Je le bus en regar­dant par la fenêtre. La Mikhaï­lovs­kaïa bai­gnait dans une lumière de miel. En face, un parc — le square des Arts, appris-je plus tard — avec des arbres immenses dont les feuilles fai­saient un bruit de frois­se­ments. Au fond du square, un bâti­ment jaune et blanc qui res­sem­blait à un palais ita­lien éga­ré sous les lati­tudes boréales. Tout avait cette net­te­té exces­sive des matins sans nuit, cette pré­ci­sion un peu cruelle des choses qui n’ont pas été adou­cies par l’obscurité.

Quelle heure était-il ? Huit heures, me dit ma montre. Huit heures du matin, et le soleil était déjà haut, ou encore haut, ou tou­jours haut — je ne savais plus. Le temps, à Péters­bourg en juin, avait ces­sé d’être une ligne droite. Il était deve­nu une boucle, un ruban de Möbius, un fleuve qui ne savait plus dans quel sens couler.

Je déci­dai de m’oc­cu­per de choses concrètes.

Mes caisses étaient ali­gnées le long du mur, là où les grooms les avaient dépo­sées la veille. Six caisses. Le rituel du matin — mon rituel, celui que je pra­ti­quais dans mes chais des Char­trons avant chaque expé­di­tion, avant chaque livrai­son, avec la minu­tie d’un phar­ma­cien véri­fiant ses fioles : ouvrir, ins­pec­ter, comp­ter, refer­mer. Je com­men­çai par la caisse numé­ro un. Pauillac 1878. Douze bou­teilles, cou­chées sur la paille, le col vers la gauche — tou­jours vers la gauche, c’est une manie, je n’en démords pas. Douze bou­teilles. Tout en ordre.

Caisse numé­ro deux. Saint-émi­lion 1880. Un mil­lé­sime hon­nête, pas le plus grand, mais qui avait une ron­deur, une géné­ro­si­té char­nue qui plai­sait aux Russes — les Russes aiment les vins ronds, j’a­vais fait mes recherches, ils aiment ce qui est plein, ce qui emplit la bouche, ce qui ne lésine pas. Douze bou­teilles. Col vers la gauche. Paille en bon état. Je pas­sai ma main sous chaque bou­teille, par habi­tude, pour véri­fier que rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait bougé.

Caisse numé­ro trois. Caisse numé­ro quatre. Saint-julien 1882, un vin que j’ai­mais par­ti­cu­liè­re­ment — ner­veux, élé­gant, avec une finale de réglisse et de vio­lette qui durait une éter­ni­té. Tout en ordre. Le monde était en ordre.

Caisse numé­ro cinq.

Je le vis tout de suite.

La troi­sième bou­teille en par­tant de la droite avait été dépla­cée. Ce n’é­tait presque rien — un cen­ti­mètre, peut-être moins — mais je connais mes caisses comme un ber­ger connaît ses bêtes, et cette bou­teille n’é­tait plus exac­te­ment là où je l’a­vais pla­cée. Le col avait pivo­té d’un quart de tour. La paille autour d’elle était légè­re­ment tas­sée, comme si quel­qu’un avait sou­le­vé la bou­teille puis l’a­vait repo­sée avec soin — avec un soin qui tra­his­sait pré­ci­sé­ment l’in­ten­tion de ne rien déranger.

Je la sor­tis de la caisse. C’é­tait un saint-julien 1882, même mil­lé­sime que la caisse pré­cé­dente mais d’un autre châ­teau — je ne don­ne­rai pas le nom, par dis­cré­tion com­mer­ciale et parce que cette his­toire a déjà fait assez de tort à ma répu­ta­tion de négo­ciant sérieux. Je la tins devant la lumière de la fenêtre. La robe était intacte, le niveau cor­rect. Mais le bouchon.

Le bou­chon.

On avait tiré le bou­chon et on l’a­vait remis en place.

Pour un pro­fane, c’eût été invi­sible. Pour moi, c’é­tait un cri. Le bou­chon dépas­sait d’un demi-mil­li­mètre de trop, et sa sur­face, habi­tuel­le­ment lisse là où elle ren­contre le verre, por­tait des micro-grif­fures — les grif­fures d’un tire-bou­chon qu’on a enfon­cé et reti­ré. On avait ouvert ma bou­teille. On avait ouvert ma bou­teille et on l’a­vait rebou­chée. Quel­qu’un, dans ce train ou dans cet hôtel, entre Bor­deaux et Péters­bourg, entre la France et la Rus­sie, avait eu l’in­dé­cence, l’im­pu­dence, l’im­par­don­nable audace d’ou­vrir une de mes bouteilles.

Je res­sen­tis cette colère par­ti­cu­lière, froide et ver­ti­cale, que seule une atteinte au vin peut pro­vo­quer chez un négo­ciant bor­de­lais. Ce n’é­tait pas une colère d’homme d’af­faires — le vin ne valait que quelques francs. C’é­tait une colère de prin­cipe. On ne touche pas aux bou­teilles d’au­trui. C’est une loi qui devrait être ins­crite dans toutes les consti­tu­tions de tous les pays du monde, y com­pris la Rus­sie, qui, à ma connais­sance, n’a­vait pas de consti­tu­tion mais aurait dû en avoir une rien que pour y ins­crire cet article fondamental.

Je tirai le bou­chon. Il vint faci­le­ment — trop faci­le­ment, confir­mant qu’il avait été tiré récem­ment. Je por­tai le gou­lot à mon nez. Le vin sen­tait le saint-julien. Il n’a­vait pas tour­né. On ne l’a­vait pas bu, ou à peine — le niveau était presque nor­mal. On ne l’a­vait donc pas ouvert pour le boire. On l’a­vait ouvert pour y mettre quelque chose, ou pour en reti­rer quelque chose, ou pour…

Je retour­nai la bou­teille au-des­sus du lava­bo en por­ce­laine. Le vin cou­la, gre­nat sombre, et avec le vin, quelque chose glis­sa — quelque chose de rigide et de léger, enve­lop­pé dans un étui de cuir fin, de la taille d’un doigt, qui tom­ba dans la vasque avec un petit bruit mat.

Je fer­mai le robi­net. J’es­suyai l’é­tui avec ma ser­viette de toi­lette. C’é­tait un cylindre de cuir brun, cou­su très fin, fer­mé par un cor­don. Je défis le cor­don. À l’in­té­rieur, rou­lé ser­ré, un feuillet de papier — un papier mince, presque trans­lu­cide, du vélin de très bonne qua­li­té, le genre de papier sur lequel on écrit des choses qu’on ne veut pas voir se dégrader.

Je le déroulai.

L’é­cri­ture était petite, ser­rée, régu­lière — une écri­ture de fonc­tion­naire ou de mili­taire, habi­tuée à dire beau­coup dans peu d’es­pace. Le texte était en par­tie en fran­çais — un fran­çais admi­nis­tra­tif, raide, plein de for­mules — et en par­tie dans un sys­tème de chiffres et de lettres que je ne com­pris pas. Ce que je com­pris, en revanche, c’é­taient les quelques mots qui appa­rais­saient en clair, comme des îlots de sens dans un océan d’opacité :

Alliance.

Flotte.

Constan­ti­nople.

Pro­to­cole secret.

Rati­fi­ca­tion avant le prin­temps 1887.

Et plus bas, d’une autre écri­ture, plus rapide, au crayon :

Pour les yeux de S*** uniquement.

Je res­tai un moment debout devant le lava­bo, le papier dans une main, l’é­tui de cuir dans l’autre, la bou­teille de saint-julien sacri­fiée égout­tant ses der­nières larmes gre­nat dans la vasque. Le soleil de Péters­bourg entrait par la fenêtre et éclai­rait la scène avec cette impu­deur que j’al­lais apprendre à connaître — rien ne se cache, à Péters­bourg en juin, tout est éclai­ré, exhi­bé, offert, et c’est jus­te­ment pour cela que per­sonne ne voit rien.

Je ne com­pre­nais rien à ce docu­ment. Je ne savais pas ce que Constan­ti­nople venait faire dans un saint-julien 1882. Je ne savais pas qui était S***. Je ne savais pas ce que signi­fiait un pro­to­cole secret ni pour­quoi il devait être rati­fié avant le prin­temps 1887. J’é­tais négo­ciant en vin. Mon pro­to­cole à moi, c’é­tait : goû­ter, vendre, expé­dier, encais­ser. Mes alliances, c’é­taient celles que je nouais avec les res­tau­ra­teurs et les impor­ta­teurs. Ma flotte, c’é­taient les navires qui empor­taient mes bar­riques par le port de la Lune vers les quatre coins du monde.

Je relus le docu­ment. Les chiffres res­tèrent des chiffres. Les mots en clair res­tèrent en clair, et ils ne me disaient rien de bon. Alliance. Flotte. Constan­ti­nople. Ces mots-là appar­te­naient à un voca­bu­laire que je ne pra­ti­quais pas — le voca­bu­laire des chan­cel­le­ries, des ambas­sades, des cabi­nets noirs, des gens qui décident du sort du monde dans des bureaux feu­trés en buvant du mau­vais thé. Pas le mien.

Je pliai le papier, le glis­sai dans l’é­tui de cuir, et mis l’é­tui dans la poche inté­rieure de mon ves­ton. Je ne sau­rais pas dire exac­te­ment pour­quoi je ne le jetai pas. Peut-être un ins­tinct de négo­ciant — on ne jette pas ce qu’on ne com­prend pas, on le met de côté en atten­dant de com­prendre. Peut-être aus­si cette intui­tion obs­cure que ce petit rou­leau de vélin, glis­sé dans ma bou­teille par des mains incon­nues, avait une valeur — une valeur que je ne pou­vais pas chif­frer, ce qui, pour un homme de com­merce, est la défi­ni­tion exacte du danger.

J’a­vais un ren­dez-vous à onze heures. Un cer­tain Ches­tia­kov, impor­ta­teur, dont le comp­toir de la Pers­pec­tive Ligovs­ki four­nis­sait les meilleures tables de Péters­bourg. Mon cor­res­pon­dant bor­de­lais, Duval-Leroy, m’a­vait écrit une lettre d’in­tro­duc­tion que je gar­dais dans ma ser­viette en cuir avec mes tarifs, mes fiches de dégus­ta­tion et une carte de la ville que je n’ar­ri­vais pas à lire parce que tous les noms de rues étaient en carac­tères cyril­liques, c’est-à-dire dans un alpha­bet qui res­sem­blait au nôtre comme un vin de table res­semble à un pre­mier cru — il y a des lettres, oui, mais elles ne disent pas la même chose.

Je sor­tis de l’hô­tel à dix heures. Le por­tier m’ap­pe­la un fiacre avec ce même geste sou­ve­rain que la veille, et je mon­tai en me disant que j’a­vais une heure devant moi et que je pou­vais bien la consa­crer à regar­der cette ville qui, à dix heures du matin, en ce mois de juin, sous ce ciel d’un bleu si pâle qu’il sem­blait avoir été lavé à grande eau, offrait au regard quelque chose que je n’a­vais vu nulle part ailleurs.

Je deman­dai au cocher de pas­ser par la Pers­pec­tive Nevski.

La Pers­pec­tive Nevs­ki le matin — mais je ne dirai plus « le matin » ni « le soir », ces mots n’ont pas de sens ici, je dirai « à dix heures » ou « à trois heures » et cha­cun com­pren­dra que la lumière, dehors, était tou­jours la même lumière triom­phante et légè­re­ment dérai­son­nable — la Pers­pec­tive Nevs­ki, donc, à dix heures, était un spec­tacle qui méri­tait qu’on y consa­crât cette heure.

Tout y était en mou­ve­ment. Les calèches, les char­rettes, les tram­ways à che­vaux — on m’a­vait dit que la ville aurait bien­tôt des tram­ways élec­triques, comme le reste, les Russes élec­tri­fiaient tout avec une fer­veur de conver­tis — les ven­deurs de kvas qui tenaient à bout de bras des cruches en terre ver­nis­sée, les mar­chands de piroj­ki dont l’o­deur de pâte chaude et de viande se mêlait à celle des tilleuls, les gamins qui criaient les jour­naux, les sol­dats en uni­forme blanc qui mar­chaient par groupes de trois avec cette rai­deur magni­fique de la dis­ci­pline impé­riale. Il y avait des maga­sins dont les vitrines riva­li­saient avec celles de Paris — un joaillier, un cha­pe­lier, un maga­sin de four­rures qui expo­sait un man­teau d’her­mine d’une blan­cheur si pure que je m’ar­rê­tai pour le regar­der, oubliant que j’é­tais en juin et qu’il fai­sait vingt-deux degrés. Il y avait des églises — non, des cathé­drales — qui sur­gis­saient entre les immeubles comme des hal­lu­ci­na­tions : l’une d’elles, à colon­nade, res­sem­blait à Saint-Pierre de Rome en plus petit ; une autre, que j’a­per­çus au détour d’un canal, était coif­fée de bulbes mul­ti­co­lores, rouges, bleus, verts, dorés, striés, tor­sa­dés, comme si un pâtis­sier génial avait déco­ré un gâteau pour un tsar dément. Je sus plus tard que c’é­tait l’é­glise du Sau­veur-sur-le-Sang-Ver­sé, construite à l’en­droit même où l’empereur Alexandre II avait été assas­si­né cinq ans plus tôt par une bombe. Une église bâtie sur du sang. La Rus­sie ne fait rien comme les autres.

Le fiacre tour­na dans une rue plus calme — des tilleuls, des façades pas­tel, un canal dont l’eau verte reflé­tait les bâti­ments avec une fidé­li­té de miroir. Puis la Pers­pec­tive Ligovs­ki, plus com­mer­çante, plus bruyante, avec des enseignes en cyril­lique et en fran­çais — le fran­çais était par­tout, à Péters­bourg, comme un par­fum rési­duel de ce siècle où toute l’Eu­rope avait par­lé notre langue, et je res­sen­tis une bouf­fée de fier­té que je tem­pé­rai aus­si­tôt en me rap­pe­lant que je n’é­tais pas là pour la gloire de la France mais pour celle du bor­deaux, ce qui, à mes yeux, reve­nait au même.

Ches­tia­kov m’at­ten­dait dans un bureau qui sen­tait le tabac turc et le bois ciré. C’é­tait un homme consi­dé­rable — et j’emploie cet adjec­tif dans son sens le plus phy­sique. Il devait peser cent vingt kilos, peut-être davan­tage, et cette masse n’a­vait rien de flasque : c’é­tait une masse com­pacte, solide, joviale, comme un fût de chêne rem­pli à ras bord. Sa barbe, noire et four­nie, com­men­çait sous les yeux et des­cen­dait en cas­cades jus­qu’au milieu de la poi­trine. Ses mains étaient immenses. Sa voix, quand il me salua en fran­çais — un fran­çais rocailleux, gut­tu­ral, qui trans­for­mait les « r » en rou­le­ments de ton­nerre — fit vibrer les vitres.

— Fau­gères ! Mon ami bor­de­lais ! Entrez, entrez, asseyez-vous ! Du thé ? Non — du vin ! Nous allons goûter !

Il avait déjà pré­pa­ré des verres. Je sor­tis de ma ser­viette trois bou­teilles que j’a­vais empor­tées — un pauillac, un saint-émi­lion, un graves — et je les ali­gnai sur son bureau avec le soin d’un géné­ral dis­po­sant ses troupes. Ches­tia­kov les regar­da avec un res­pect qui me tou­cha. Il y avait dans ses yeux cette même gra­vi­té que j’a­vais vue chez Craw­ley la veille — la gra­vi­té des gens qui savent que le vin n’est pas un com­merce mais un sacerdoce.

Nous goû­tâmes.

Ches­tia­kov goû­tait comme per­sonne. Il ne se conten­tait pas de por­ter le verre à ses lèvres — il englou­tis­sait le vin, le fai­sait rou­ler dans sa bouche immense, fer­mait les yeux, les rou­vrait, fron­çait les sour­cils, hochait la tête, puis émet­tait un juge­ment qui avait la conci­sion d’un ver­dict de cour d’assises :

— Celui-là, oui.

— Celui-là, peut-être.

— Celui-là, non. Trop maigre. Les Russes n’aiment pas les vins maigres. Les Russes aiment la chair sur les os.

Le graves fut décla­ré trop maigre. Le pauillac fut décla­ré magni­fique. Le saint-émi­lion fut décla­ré « inté­res­sant, comme une femme qu’on ne connaît pas encore ». Je notai men­ta­le­ment qu’il fau­drait reve­nir avec des vins plus char­nus, plus ronds, plus russes.

Ches­tia­kov com­man­da du thé — du vrai thé, cette fois, accom­pa­gné de piroj­ki, de hareng mari­né, de concombres salés et d’un bloc de beurre jaune comme un lin­got d’or. Nous man­geâmes en par­lant affaires. Les chiffres qu’il me don­na étaient impres­sion­nants : Péters­bourg consom­mait des quan­ti­tés pha­rao­niques de vin fran­çais, les grands res­tau­rants n’ac­cep­taient que du bor­deaux et du bour­gogne, la cour impé­riale elle-même pas­sait des com­mandes qui auraient suf­fi à vider les chais de la moi­tié du Médoc. Je cal­cu­lai men­ta­le­ment, je mul­ti­pliai, j’ad­di­tion­nai, et le résul­tat me don­na le ver­tige — un ver­tige agréable, un ver­tige de vigne­ron devant une récolte exceptionnelle.

— Vous res­te­rez com­bien de temps ? deman­da Chestiakov.

— Dix jours, dis-je. Jus­qu’au vingt.

— Dix jours ! s’ex­cla­ma-t-il en abat­tant sa paume sur le bureau, ce qui fit trem­bler les bou­teilles et sau­ter un piroj­ki hors de son assiette. Dix jours pen­dant les Nuits Blanches ! Vous allez deve­nir fou, mon ami. Tout le monde devient fou. C’est la lumière. La lumière mange le som­meil. Le som­meil mange la rai­son. Et quand il n’y a plus de rai­son — il tapo­ta sa tempe d’un doigt épais — il ne reste que la Russie.

Il rit. C’é­tait un rire énorme, caver­neux, qui mon­tait du ventre et rem­plis­sait la pièce comme un vin puis­sant rem­plit un verre. Je ris aus­si, sans savoir exac­te­ment de quoi, mais gagné par cette bonne humeur conta­gieuse qui est, je crois, la marque des Russes quand ils ne sont pas en train d’être tragiques.

Je quit­tai Ches­tia­kov à une heure de l’a­près-midi avec la cer­ti­tude d’a­voir trou­vé un asso­cié — ou du moins un allié. Il m’a­vait pro­mis d’or­ga­ni­ser une dégus­ta­tion pour ses meilleurs clients, il m’a­vait don­né les noms de trois res­tau­ra­teurs à voir, et il m’a­vait ser­ré la main avec une force qui me lais­sa les doigts engour­dis pen­dant un quart d’heure.

Je ren­trai à l’hô­tel à pied — c’é­tait une erreur, ou un bon­heur, je ne sais plus. La ville m’at­tra­pa. Je n’a­vais pas pré­vu de me perdre mais Péters­bourg est une ville qui ne vous laisse pas aller en ligne droite, qui vous détourne par un pont, par un reflet dans un canal, par une façade qui vous arrête, par un pas­sage sous une arche qui débouche sur une cour inté­rieure où des enfants jouent sous des draps blancs éten­dus entre les fenêtres. Je mar­chai. Je mar­chai long­temps. Je tra­ver­sai des ponts — il y en avait par­tout, des ponts de pierre, de fer, de bois, qui enjam­baient des canaux aux eaux sombres et lentes. Je lon­geai la Fon­tan­ka, la Moï­ka, d’autres rivières dont je ne retins pas les noms. Je pas­sai devant un palais rose — rose ! un palais rose ! — devant un théâtre à colonnes, devant un mar­ché cou­vert d’où sor­taient des odeurs de pois­son, de cham­pi­gnons secs et de pain noir.

Et la lumière, tou­jours la lumière. Cette lumière de début d’a­près-midi qui, à Bor­deaux, aurait été ver­ti­cale, écra­sante, et qui ici res­tait oblique, douce, rasante, comme si le soleil n’ar­ri­vait jamais au zénith mais tour­nait autour de la ville en la cares­sant de côté, pei­gnant des ombres longues sur les trot­toirs et fai­sant briller les cou­poles dorées avec l’é­clat d’un vin blanc jeune dans un verre de cristal.

Je pen­sai au billet dans ma poche.

Non — je n’y pen­sai pas. C’est le billet qui pen­sa à moi. Il pesait dans ma poche inté­rieure avec une insis­tance de chose vivante, comme si le petit cylindre de cuir avait une volon­té propre, un désir de se rap­pe­ler à mon atten­tion. Je mar­chai, et il pesait. Je m’ar­rê­tai devant une vitrine, et il pesait. Je m’as­sis sur un banc du jar­din d’É­té — un parc magni­fique, plan­té de tilleuls cen­te­naires, par­se­mé de sta­tues de marbre blanc qui repré­sen­taient des dieux grecs ayant l’air vague­ment sur­pris de se retrou­ver si loin de la Médi­ter­ra­née — et il pesait encore.

Alliance. Flotte. Constan­ti­nople. Pro­to­cole secret.

Je n’é­tais pas un imbé­cile. J’é­tais un négo­ciant bor­de­lais, ce qui sup­pose une cer­taine connais­sance du monde — on ne vend pas du vin en Rus­sie, en Angle­terre, en Alle­magne, au Bré­sil et aux Indes sans avoir une idée de la carte du monde et des forces qui la des­sinent. Je savais — vague­ment, comme on sait ces choses quand on lit Le Figa­ro au café le matin entre deux ren­dez-vous — que la France et la Rus­sie se rap­pro­chaient, que l’An­gle­terre sur­veillait ce rap­pro­che­ment avec la ner­vo­si­té d’un pro­prié­taire qui voit son voi­sin agran­dir sa mai­son, et que Constan­ti­nople — le Bos­phore, les Détroits, l’ac­cès à la Médi­ter­ra­née — était le point de fric­tion, le nœud, l’en­droit du monde où les ambi­tions des uns heur­taient les ambi­tions des autres avec une régu­la­ri­té de marée.

Un pro­to­cole secret entre la France et la Rus­sie, donc. Si c’é­tait bien de cela qu’il s’a­gis­sait. Si ce papier n’é­tait pas un faux, une plai­san­te­rie, le brouillon d’un roman d’a­ven­tures écrit par un voya­geur oisif. Mais l’é­cri­ture ne res­sem­blait pas à celle d’un plai­san­tin. Elle avait cette séche­resse admi­nis­tra­tive, cette absence totale d’or­ne­ment, qui est la signa­ture des docu­ments offi­ciels dans tous les pays du monde.

Et on l’a­vait glis­sé dans ma bouteille.

Ma bou­teille. C’é­tait cela qui me ren­dait furieux — non pas le docu­ment, non pas ses impli­ca­tions géo­po­li­tiques que je ne mesu­rais qu’à peine, mais l’of­fense faite au vin. On avait choi­si une de mes bou­teilles. On avait per­cé mon bou­chon, enfon­cé ce cylindre de cuir dans le col, rebou­ché la bou­teille, et on s’é­tait dit : voi­là, per­sonne ne vien­dra cher­cher un secret d’É­tat dans une caisse de bor­deaux. C’é­tait insul­tant pour le vin et flat­teur pour le plan — car il fal­lait admettre que l’i­dée était brillante. Qui soup­çon­ne­rait un négo­ciant bor­de­lais ? Qui fouille les caisses de vin ?

Quel­qu’un, visi­ble­ment. Car quel­qu’un avait mis ce billet dans ma bou­teille — ce qui signi­fiait que quel­qu’un savait qu’il y était.

Je me levai du banc du jar­din d’É­té. Une sta­tue de Minerve me regar­da par­tir avec une indif­fé­rence de marbre. Les enfants jouaient autour de la fon­taine. Un offi­cier à che­val pas­sa au trot sur l’al­lée de gra­vier, la mous­tache au vent, le sabre cli­que­tant contre la selle. Quelque part, un orchestre de plein air jouait une valse — Strauss ? un autre ? — et les notes arri­vaient par bouf­fées, por­tées par le vent de la Neva, mêlées au bruit des feuilles et au rire des promeneurs.

Je remon­tai la Pers­pec­tive Nevs­ki vers l’hô­tel. Mes pas étaient plus rapides qu’à l’al­ler. Je ne regar­dais plus les vitrines. Le billet pesait dans ma poche comme un caillou dans une chaus­sure — on peut mar­cher avec, oui, mais on ne pense à rien d’autre.

Au Grand Hotel Europe, le por­tier m’ou­vrit avec la même majes­té que d’ha­bi­tude. Le hall était frais, mar­bré, ponc­tué de pal­miers. Quelques clients lisaient des jour­naux dans les fau­teuils pro­fonds. Le récep­tion­niste suisse me remit ma clé et un mes­sage : « Mr. Craw­ley vous attend au bar à six heures. » Six heures. J’a­vais le temps. Je mon­tai dans ma chambre.

Mes caisses étaient là. Mais quelque chose — encore cette intui­tion de négo­ciant, cette sen­si­bi­li­té aux détails, cette mémoire de l’a­gen­ce­ment des choses — quelque chose avait chan­gé. La caisse numé­ro trois, celle des saint-émi­lion, avait été légè­re­ment dépla­cée. D’un cen­ti­mètre. Peut-être deux. Quel­qu’un y avait touché.

Pas Karim. Karim ne tou­chait pas aux caisses — il les contour­nait avec cette défé­rence dis­tante qu’il accor­dait à tout ce qui appar­te­nait au client. Pas le groom — il n’a­vait aucune rai­son de mon­ter. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui était entré dans ma chambre pen­dant que je par­cou­rais la ville, qui avait exa­mi­né mes caisses, qui cher­chait peut-être le billet que j’a­vais dans ma poche.

Je m’as­sis sur le lit. Le lit immense, le lit russe, le lit qui conte­nait la Rus­sie entière. Je sor­tis le billet de ma poche. Je le relus. Les mêmes mots : alliance, flotte, Constan­ti­nople. Le même chiffre impé­né­trable. Le même « Pour les yeux de S*** uniquement. »

Qui était S*** ?

Et qui était venu fouiller mes caisses ?

Je remis le billet dans ma poche, ôtai mes chaus­sures, et m’al­lon­geai. Le pla­fond de la chambre était orné d’une mou­lure en plâtre repré­sen­tant des guir­landes de fruits — des rai­sins, notai-je avec amu­se­ment, des grappes de rai­sins en stuc, dorées à la feuille, qui pen­daient au-des­sus de mon lit comme un clin d’œil du destin.

À six heures, je des­cen­drais retrou­ver Craw­ley. Peut-être lui par­le­rais-je du billet. Peut-être pas. Je ne savais pas encore. Ce que je savais, c’est que mes bou­teilles n’é­taient plus seule­ment des bou­teilles, que ma chambre n’é­tait plus seule­ment une chambre, et que mon voyage d’af­faires venait de bas­cu­ler dans quelque chose dont je ne connais­sais pas le nom — quelque chose qui sen­tait la diplo­ma­tie, l’in­trigue, et le cuir fin d’un étui qu’on avait cou­su très ser­ré pour pro­té­ger un secret que per­sonne, appa­rem­ment, n’a­vait réus­si à garder.

Dehors, le soleil de Péters­bourg pour­sui­vait sa ronde. Il était six heures moins le quart. Il fai­sait aus­si clair qu’à midi.

Je des­cen­dis au bar.

CHA­PITRE 3

La com­tesse

12 juin 1886

Le res­tau­rant du Grand Hotel Europe était, à huit heures du soir, un théâtre.

Je ne dis pas cela par méta­phore — quoique la méta­phore soit exacte. Je le dis au sens propre : il y avait une scène, des décors, des acteurs, des spec­ta­teurs, et un livret que tout le monde sem­blait connaître sauf moi. La scène, c’é­tait la salle elle-même — immense, haute de pla­fond, avec des colonnes corin­thiennes, des mou­lures dorées, des lustres en cris­tal qui pen­daient comme des grappes de dia­mant, et des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni, de sorte qu’on avait l’im­pres­sion de dîner non pas dans une salle de res­tau­rant mais à l’in­té­rieur d’un bijou. Les décors, c’é­taient les nappes blanches, l’ar­gen­te­rie étin­ce­lante, les verres en cris­tal de Bohême — de beaux verres, je le notai avec l’œil du pro­fes­sion­nel, des verres à pied long et à calice éva­sé qui lais­se­raient le vin res­pi­rer — et, sur chaque table, un petit bou­quet de roses blanches dont le par­fum se mêlait à celui des plats. Les acteurs, c’é­tait la clien­tèle. Et quelle clientèle.

J’a­vais pas­sé la jour­née enfer­mé dans ma chambre, à relire le billet — tou­jours aus­si incom­pré­hen­sible — et à sur­veiller mes caisses avec la vigi­lance d’un ber­ger qui a flai­ré le loup. Per­sonne n’é­tait venu. Karim avait appor­té le déjeu­ner — un potage, du pois­son, un des­sert — avec son silence habi­tuel, et je l’a­vais regar­dé comme on regarde tout le monde désor­mais à Péters­bourg, c’est-à-dire avec un soup­çon dont je n’é­tais pas fier mais que je ne pou­vais pas empê­cher. Karim avait posé le pla­teau, incli­né la tête de son demi-cen­ti­mètre régle­men­taire, et ces­sé d’exis­ter. Rien dans son atti­tude ne tra­his­sait quoi que ce soit. Mais rien, dans cette ville, ne tra­his­sait quoi que ce soit. C’é­tait jus­te­ment le problème.

À huit heures, n’en pou­vant plus de soli­tude et de para­noïa, j’é­tais des­cen­du au restaurant.

On m’ins­tal­la à une table pour un cou­vert, près d’une fenêtre qui don­nait sur la place des Arts. Dehors, la sta­tue de Pou­ch­kine — le poète natio­nal, m’a­vait expli­qué Craw­ley, une sorte de Vic­tor Hugo en plus beau et en plus mort — se dres­sait dans la lumière du soir, qui était exac­te­ment la même que la lumière du matin et la lumière de l’a­près-midi, c’est-à-dire dorée, inter­mi­nable et légè­re­ment démente. Des pro­me­neurs tour­naient autour de la sta­tue comme des pla­nètes autour d’un soleil de bronze.

Je com­man­dai. Le menu était en fran­çais — Dieu mer­ci — et pro­po­sait des mer­veilles que je ne connais­sais pas : ster­let à la mos­co­vite, kou­li­biac de sau­mon, bortsch gla­cé, bli­nis au caviar. Je pris le ster­let, parce que je ne savais pas ce qu’é­tait un ster­let et que j’ai tou­jours pen­sé qu’on apprend davan­tage en man­geant ce qu’on ne connaît pas. On m’ap­por­ta un pois­son déli­cat, fin, presque trans­lu­cide, ser­vi dans une sauce au cham­pagne qui avait la cou­leur de l’ambre et le goût d’une conver­sa­tion réus­sie — riche sans être lourde, élé­gante sans être fade, avec une pointe finale d’a­ci­di­té qui relan­çait l’in­té­rêt. Je com­man­dai un verre de cha­blis — pas un bor­deaux, car je ne pou­vais pas décem­ment boire le vin des concur­rents, et je ne vou­lais pas tou­cher à mes propres bou­teilles dans un lieu public. Le cha­blis était hon­nête. Frais, miné­ral, un peu ser­ré. Un vin de gar­çon de café, pas un vin de négociant.

C’est au milieu du ster­let que je la vis.

Elle était assise à la table voi­sine — seule, comme moi, ce qui était déjà remar­quable, car une femme seule dans le res­tau­rant du Grand Hotel Europe à huit heures du soir était soit une étran­gère qui ne connais­sait pas les usages, soit une Russe qui les connais­sait si bien qu’elle pou­vait se per­mettre de les igno­rer. Elle appar­te­nait de toute évi­dence à la seconde caté­go­rie. Tout en elle disait : je suis exac­te­ment là où j’ai déci­dé d’être, et si cela vous dérange, c’est votre problème.

Je la regar­dai — avec la dis­cré­tion d’un homme qui sait regar­der les choses belles sans les bru­ta­li­ser, comme on regarde un vin dans un verre en le fai­sant tour­ner dou­ce­ment — et voi­ci ce que je vis.

Un visage. Un visage qui n’é­tait pas beau selon les cri­tères de Bor­deaux — les traits étaient trop mar­qués, les pom­mettes trop hautes, la mâchoire trop volon­taire — mais qui était beau selon des cri­tères que je ne connais­sais pas encore et que j’ap­pren­drais ici, dans cette ville, dans cette lumière : des cri­tères russes, qui veulent qu’un visage soit non pas joli mais frap­pant, non pas har­mo­nieux mais mémo­rable. Des yeux gris-vert — la cou­leur exacte de la Neva sous le soleil, cette nuance entre l’a­cier et l’é­me­raude que les peintres n’ar­rivent pas à fixer — des yeux qui regar­daient le monde avec un mélange d’a­mu­se­ment et de défi. Des che­veux châ­tain fon­cé, rele­vés en un chi­gnon dont quelques mèches s’é­chap­paient avec une négli­gence trop par­faite pour être invo­lon­taire. Une robe de soie gris perle, sans bijoux, sauf un camée au cou — un pro­fil de femme sculp­té dans un fond d’o­nyx, minus­cule et pré­cieux, comme une confi­dence murmurée.

Et des mains. De longues mains fines qui tenaient un verre de vin blanc avec une assu­rance qui me plut immé­dia­te­ment — pas par le pied, comme le font les novices qui ont peur de cas­ser le verre, ni par le calice, comme le font les bar­bares qui réchauffent le vin avec leurs paumes, mais par la base du calice, exac­te­ment à la jonc­tion du pied et de la coupe, là où les doigts ne touchent rien et contrôlent tout. Cette femme savait tenir un verre. C’é­tait, pour un négo­ciant, le début de quelque chose.

Elle dut sen­tir mon regard, car elle tour­na la tête vers moi et dit, en fran­çais, d’une voix qui avait la tex­ture d’un velours un peu usé — chaude, un peu rauque, avec cette très légère vibra­tion que les chan­teuses appellent le grain :

— Vous êtes français.

Déci­dé­ment, c’est ain­si qu’on m’a­bor­dait dans cette ville. Je por­tais donc la France sur le visage, comme une enseigne de taverne.

— Fau­gères, dis-je. Édouard Fau­gères. Bordeaux.

— Bor­deaux, répé­ta-t-elle, et le mot dans sa bouche prit une sono­ri­té nou­velle, comme si en le pro­non­çant avec son accent russe elle l’a­vait trem­pé dans quelque chose de plus sombre et de plus sucré. Vous êtes dans le vin.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait dû voir la façon dont je tenais mon propre verre — les négo­ciants se recon­naissent entre eux comme les musi­ciens se recon­naissent, par de petits gestes que les autres ne voient pas.

— Et vous ? demandai-je.

— Moi, dit-elle avec un sou­rire qui décou­vrit des dents très blanches et très légè­re­ment de tra­vers — cette imper­fec­tion qui rend un visage vivant — je suis dans tout le reste.

Elle se pré­sen­ta : com­tesse Var­va­ra Niko­laïev­na Doro­kho­va. Le titre glis­sa entre ses lèvres avec une désin­vol­ture qui sug­gé­rait soit qu’il ne valait rien, soit qu’il valait tel­le­ment que le men­tion­ner était une for­ma­li­té. Elle m’in­vi­ta à m’as­seoir à sa table, ce que je fis après une hési­ta­tion d’une demi-seconde — le temps de me deman­der si c’é­tait conve­nable, et de me répondre que je n’é­tais pas à Bordeaux.

Ce qui sui­vit fut une conver­sa­tion comme je n’en avais pas eu depuis des années — peut-être jamais. La com­tesse par­lait du vin comme une ama­trice éclai­rée — elle connais­sait les crus, les mil­lé­simes, les ter­roirs, elle avait bu du lafite chez le prince Yous­sou­pov et du mar­gaux chez l’am­bas­sa­deur de France, et elle avait des opi­nions tran­chées sur le sau­ternes (trop sucré selon elle) que je m’employai à contes­ter avec une fer­veur qui l’a­mu­sa. Mais elle par­lait aus­si de musique — elle connais­sait per­son­nel­le­ment Tchaï­kovs­ki, disait-elle, un homme char­mant et mal­heu­reux — et de pein­ture, et de poli­tique, et de la France qu’elle avait visi­tée trois fois, et de Tour­gue­niev qu’elle avait croi­sé ici même, dans ce res­tau­rant, quelques années plus tôt, un vieillard magni­fique qui dînait seul et qui écri­vait des mots sur sa serviette.

Elle par­lait en me regar­dant droit dans les yeux, ce qui à Bor­deaux aurait été consi­dé­ré comme de l’ef­fron­te­rie et qui ici, à Péters­bourg, sem­blait être la manière nor­male de conver­ser — comme si bais­ser les yeux eût été une insulte à l’in­ter­lo­cu­teur. Et elle posait des ques­tions. Beau­coup de ques­tions. Sur mon voyage, mes affaires, mon hôtel, ma chambre — ma chambre, c’é­tait étrange, pour­quoi s’in­té­res­sait-elle à ma chambre ? — mes habi­tudes, mes pro­jets. Je répon­dais avec la fran­chise d’un homme qui n’a rien à cacher — car je n’a­vais rien à cacher, n’est-ce pas ? j’é­tais négo­ciant en vin, mes caisses étaient dans ma chambre, mes échan­tillons chez Ches­tia­kov, et le petit étui de cuir dans ma poche inté­rieure n’a­vait rien à voir avec moi.

Ce n’est que plus tard, en remon­tant dans ma chambre, que je me ren­dis compte qu’elle m’a­vait posé trois fois la même ques­tion sous des formes dif­fé­rentes : est-ce que j’a­vais trou­vé tout en ordre dans mes bagages en arrivant ?

Mais je m’a­vance encore. Car avant la fin du dîner, il y eut Beppe.

*

L’en­trée de Beppe au res­tau­rant du Grand Hotel Europe res­te­ra gra­vée dans ma mémoire comme un évé­ne­ment sis­mique — un évé­ne­ment d’une bru­ta­li­té joyeuse, d’une extra­va­gance totale, qui trans­for­ma en une seconde la salle entière de théâtre en cirque.

La porte du res­tau­rant s’ou­vrit — non, la porte du res­tau­rant fut pous­sée, repous­sée, cla­quée contre le mur avec une vio­lence qui fit tin­ter les lustres — et un homme appa­rut. Petit, rond, les che­veux noirs bou­clés en désordre, le visage rouge, les yeux exor­bi­tés, vêtu d’un habit de soi­rée trop ser­ré qui sem­blait sur le point d’ex­plo­ser à chaque res­pi­ra­tion, il se tenait sur le seuil avec la pos­ture d’un géné­ral vain­queur entrant dans une ville conquise, les bras écar­tés, la poi­trine gon­flée, le men­ton levé vers un public imaginaire.

— BUO­NA­SE­RA ! ton­na-t-il d’une voix qui fit vibrer les vitres.

Le res­tau­rant se figea. Four­chettes sus­pen­dues. Verres immo­bi­li­sés à mi-course. Cent paires d’yeux conver­gèrent vers le seuil. Un ser­veur tatar — pas Karim, un autre, plus jeune, moins pré­pa­ré aux cata­clysmes — lais­sa tom­ber une cuillère à soupe.

L’homme s’a­van­ça dans la salle avec une démarche de paque­bot — rou­lant légè­re­ment des hanches, balayant tout sur son pas­sage par la seule force de sa pré­sence. Il par­lait sans inter­rup­tion, dans un mélange d’i­ta­lien, de fran­çais et de russe approxi­ma­tif, s’a­dres­sant tan­tôt à un ser­veur, tan­tôt à une table, tan­tôt au pla­fond lui-même, comme si les mou­lures dorées étaient un public qu’il fal­lait aus­si séduire.

— Beppe Dona­tel­lo, chu­cho­ta la com­tesse en se pen­chant vers moi. Ténor. Il chante au Mariins­ki cette sai­son. Ros­si­ni, je crois. Peut-être Ver­di. C’est un phénomène.

C’é­tait un phé­no­mène. Beppe — car c’est ain­si que tout le monde l’ap­pe­lait, du por­tier au direc­teur, comme si son nom de famille était super­flu — Beppe tra­ver­sa la salle en dis­tri­buant des salu­ta­tions comme un pape dis­tri­bue des béné­dic­tions, ser­ra la main d’un colo­nel qui ne lui avait rien deman­dé, com­pli­men­ta une dame sur son cha­peau en des termes si hyper­bo­liques qu’elle rou­git jus­qu’aux oreilles, et finit par avi­ser notre table — ou plu­tôt par avi­ser la com­tesse, qu’il recon­nut avec un cri de joie qui aurait pu cou­vrir un orchestre de cin­quante musiciens.

— Var­va­ra Niko­laïev­na ! Bel­lis­si­ma ! La plus belle femme de Péters­bourg — non ! de Rus­sie ! — non ! d’Eu­rope ! — non, ne me contre­di­sez pas, c’est la véri­té, Dieu m’est témoin, et Dieu ne ment jamais, sauf quand il pleut à Naples, mais nous ne sommes pas à Naples, nous sommes dans cette ville magni­fique où le soleil ne se couche jamais, comme mon amour pour vous, cara, il ne se couche jamais non plus !

La com­tesse accueillit cette ava­lanche avec un calme qui m’im­pres­sion­na — elle sou­rit, lui ten­dit la main, et le présenta.

— Mon­sieur Fau­gères, de Bor­deaux. Il est dans le vin.

Beppe se tour­na vers moi avec la sou­dai­ne­té d’un pro­jec­teur de théâtre, et je me retrou­vai sous le feu de deux yeux noirs, brillants, humides, qui me scru­tèrent avec une inten­si­té déraisonnable.

— Le vin ! s’ex­cla­ma-t-il. Le vin de Bor­deaux ! Mais c’est le sang du Christ, mon­sieur, le sang du Christ amé­lio­ré par les Fran­çais — et quand je dis amé­lio­ré, je veux dire que le Christ lui-même, s’il avait goû­té un saint-émi­lion, aurait renon­cé à la cru­ci­fixion et se serait ins­tal­lé dans le Médoc pour le res­tant de l’éternité !

Je ne sus pas quoi répondre. Je crois que c’est la phrase la plus extra­or­di­naire qu’on ait jamais pro­non­cée en ma pré­sence, et j’en ai enten­du beaucoup.

Beppe s’as­sit — sans y être invi­té, cela va sans dire — com­man­da du cham­pagne — russe, qu’il trou­va exé­crable et but néan­moins en quan­ti­té — et entre­prit de racon­ter sa vie, ses amours, ses triomphes et ses mal­heurs avec une élo­quence tor­ren­tielle qui ne lais­sait place à aucune inter­rup­tion. Il avait chan­té à Milan, à Vienne, à Londres, à Ber­lin. Il avait été aimé par des duchesses et détes­té par des cri­tiques. Il avait été rap­pe­lé sept fois à la Sca­la — sept fois ! — et sif­flé une fois à Venise, ce qu’il consi­dé­rait comme un hon­neur plus grand que tous les rap­pels du monde, car on ne siffle que les grands artistes, les médiocres étant sim­ple­ment ignorés.

— Et vous, Fau­gères, dit-il sou­dain en poin­tant vers moi un doigt accu­sa­teur, vous qui êtes dans le vin — car le vin, com­pre­nez-le bien, est le frère jumeau de la musique : ils naissent tous les deux de la terre, ils ont besoin de temps pour mûrir, ils rendent les hommes heu­reux et les femmes sen­ti­men­tales, et ils ne sup­portent pas la médio­cri­té — vous, donc, vous connais­sez Tchaïkovski ?

— Je ne connais pas Tchaï­kovs­ki, dis-je.

— Eh bien, regar­dez der­rière vous.

Je me retour­nai. Dans un coin du res­tau­rant, à une table à demi dis­si­mu­lée par un pal­mier en pot — comme s’il avait vou­lu dis­pa­raître der­rière la végé­ta­tion — un homme dînait seul. Il était mince, presque frêle, avec une barbe gri­son­nante taillée court, des yeux sombres et inquiets, et les mains les plus extra­or­di­naires que j’aie jamais vues : longues, fines, ner­veuses, elles ne ces­saient de bou­ger, jouant avec la four­chette, tapo­tant la nappe, redes­si­nant dans l’air des formes invi­sibles, comme si elles enten­daient une musique que le reste du corps n’en­ten­dait pas encore. Il man­geait peu. Il buvait de l’eau. Et il regar­dait autour de lui avec cette expres­sion que j’a­vais vue chez cer­tains ani­maux — les chiens de chasse, les rapaces — cette atten­tion vive, presque dou­lou­reuse, qui capte tout, enre­gistre tout, et ne laisse rien s’échapper.

— Pio­tr Ilitch, dit Beppe avec une ten­dresse inat­ten­due, comme si pro­non­cer ce nom l’a­vait sou­dain ren­du doux. Le plus grand. Plus grand que Ver­di — et ne dites à per­sonne que j’ai dit cela, on me reti­re­rait ma natio­na­li­té. Il vient ici sou­vent. Il mange seul. Il écoute.

— Il écoute quoi ?

— Tout. Il écoute les conver­sa­tions, les rires, le bruit des assiettes, les pas des ser­veurs, le tin­te­ment des verres. Il écoute le res­tau­rant comme vous, Fau­gères, vous humez un vin. Il cherche quelque chose — une note, un rythme, un souffle. Et quand il l’a trou­vé, il rentre chez lui et il écrit. Tout ce que vous enten­dez dans sa musique — cette joie qui est tou­jours un peu triste, cette tris­tesse qui est tou­jours un peu belle — tout cela vient de là. Des res­tau­rants. Des gares. Des jar­dins publics. Des bruits du monde.

Je regar­dai Tchaï­kovs­ki. Il ne nous avait pas vus — ou s’il nous avait vus, il ne l’a­vait pas mon­tré, ce qui dans cette ville reve­nait au même. Il man­geait son potage avec des gestes lents, pré­cis, et de temps en temps il levait la tête et son regard balayait la salle, rapide, enre­gis­trant, comme un appa­reil pho­to­gra­phique qui pren­drait des images à une vitesse invisible.

Je pen­sai : cet homme écoute le monde comme je goûte un vin. Nous fai­sons le même métier. Sauf que son résul­tat à lui est immor­tel, et le mien se boit.

*

Le dîner conti­nua. Beppe com­man­da une deuxième bou­teille de cham­pagne, puis une troi­sième, et vers la fin de la troi­sième il se leva pour chan­ter. Non pas qu’on le lui eût deman­dé — per­sonne ne deman­dait rien à Beppe, les choses lui venaient natu­rel­le­ment, comme l’o­rage vient au ciel. Il se leva, posa sa ser­viette avec une solen­ni­té de prêtre, fer­ma les yeux, et chanta.

C’é­tait un air de Ver­di. La don­na è mobile, si je me sou­viens bien — cette mélo­die qui com­mence comme une plai­san­te­rie et finit comme un aveu. La voix de Beppe — cette voix ! — emplit le res­tau­rant comme un liquide emplit un verre : elle mon­ta d’a­bord dou­ce­ment, occu­pa les pre­miers cen­ti­mètres de la salle, s’é­ten­dit, gagna les murs, attei­gnit le pla­fond, et finit par occu­per tout l’es­pace dis­po­nible, ne lais­sant plus de place pour rien d’autre — ni pour le bruit des assiettes, ni pour les conver­sa­tions, ni pour le chuin­te­ment du samo­var. Il n’y avait plus que cette voix, chaude, dorée, puis­sante, exces­sive, magni­fique, qui trem­blait un peu sur les notes hautes — non par fai­blesse mais par émo­tion, par trop-plein, comme un verre rem­pli à ras bord qui tremble avant de déborder.

Le res­tau­rant écou­ta dans un silence stu­pé­fait. Les ser­veurs tatars eux-mêmes — ces hommes qui avaient fait de l’im­pas­si­bi­li­té un sacer­doce — s’im­mo­bi­li­sèrent, pla­teaux en l’air, comme des sta­tues en livrée rouge.

Quand il eut fini, le silence dura trois secondes. Puis les applau­dis­se­ments écla­tèrent — vigou­reux, sin­cères, russes, c’est-à-dire déme­su­rés — et Beppe salua en s’in­cli­nant si bas que son front faillit tou­cher la nappe.

Je cher­chai Tchaï­kovs­ki du regard. Il avait dis­pa­ru. Sa table était vide, sa ser­viette pliée, son potage inache­vé. Seul res­tait un verre d’eau à moi­tié plein dans lequel la lumière du soir met­tait un reflet d’or.

— Il est par­ti, dit la com­tesse en sui­vant mon regard.

— Pour­quoi ?

Elle eut un sou­rire étrange — un sou­rire qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais plu­tôt l’ombre d’une pen­sée qui pas­sait sur son visage comme un nuage sur un lac.

— Parce que la musique des autres le rend triste. Pas triste de jalou­sie — triste parce que ça lui rap­pelle que la beau­té existe et qu’on ne peut pas la retenir.

Je regar­dai la com­tesse. Elle avait dit cela d’une voix chan­gée — plus grave, plus nue, débar­ras­sée de cette légè­re­té mon­daine qui habillait ses phrases habi­tuelles. Pen­dant un ins­tant, je vis une autre femme sous la com­tesse — quel­qu’un de plus pro­fond, de plus sombre, de plus vrai.

Puis l’ins­tant pas­sa. Elle reprit son verre, sou­rit, et dit :

— Encore un peu de cha­blis, mon­sieur Faugères ?

*

À minuit — mais quel minuit, quel mot absurde pour dési­gner cette heure qui res­sem­blait à toutes les autres, bai­gnée de la même lumière blonde, peu­plée des mêmes pro­me­neurs sur la place des Arts — la com­tesse me sou­hai­ta bonne nuit. Beppe était endor­mi dans un fau­teuil du hall, ron­flant avec la puis­sance d’un orgue de cathé­drale, et deux grooms le contem­plaient avec un mélange de fas­ci­na­tion et de ter­reur, ne sachant pas s’il fal­lait le réveiller ou appe­ler les pompiers.

Je rac­com­pa­gnai la com­tesse jus­qu’au pied de l’es­ca­lier. Elle logeait au deuxième étage — un étage au-des­sous de moi — et en pre­nant congé elle me tou­cha le bras, un geste bref, léger, qui n’a­vait l’air de rien et qui avait l’air de tout.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-elle. Si quel­qu’un vous pro­pose de faire quelque chose d’in­ha­bi­tuel — un voyage, une tran­sac­tion, un échange de quoi que ce soit — ne le faites pas tout de suite. Venez d’a­bord m’en parler.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous êtes fran­çais. Et les Fran­çais à Péters­bourg ont besoin qu’on leur explique cer­taines choses.

Elle mon­ta l’es­ca­lier sans se retour­ner. Le bruit de ses pas sur le marbre — un bruit clair, régu­lier, décrois­sant — fut la seule musique de cette fausse nuit.

Je remon­tai dans ma chambre. Je véri­fiai mes caisses — intactes, cette fois. Je sor­tis le billet de ma poche et le relus. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Les mots n’a­vaient pas chan­gé, mais leur poids avait aug­men­té. Ils pesaient main­te­nant le poids de la main de la com­tesse sur mon bras, le poids de la ques­tion de Wirz, le poids des caisses dépla­cées, le poids de cette ville entière qui sem­blait savoir quelque chose que je ne savais pas.

Je ran­geai le billet. Je me désha­billai. Je me cou­chai. La lumière, fidèle, infa­ti­gable, entra par les rideaux comme une com­pagne qu’on n’a pas invi­tée mais qui s’ins­talle quand même.

Et dans le fau­teuil du hall, cinq étages plus bas, Beppe ron­flait tou­jours, cou­vrant de sa voix de ténor endor­mi tous les bruits de la nuit qui n’exis­tait pas.

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Deuxième par­tie

III — LE GRAND DÉLIRE

Il pleu­vait.

Non — il ne pleu­vait pas. C’é­tait jan­vier, la sai­son sèche, il ne pou­vait pas pleu­voir. Mais Mau­gham enten­dait la pluie — un tam­bou­ri­ne­ment sourd sur le toit de l’O­rien­tal, un cré­pi­te­ment qui emplis­sait la chambre, qui emplis­sait le monde. Et il sen­tait l’eau. L’eau par­tout. L’eau dans les murs, l’eau sous le plan­cher, l’eau dans l’air qu’il res­pi­rait. Bang­kok était une ville d’eau. Elle avait été bâtie sur l’eau, dans l’eau, par l’eau. Avant les routes, avant les tram­ways, avant Cha­roen Krung Road, il n’y avait que les klongs — ces canaux qui qua­drillaient la ville comme les veines d’un corps vivant, et sur ces klongs les gens vivaient, man­geaient, dor­maient, ven­daient, ache­taient, nais­saient et mou­raient sans jamais mettre le pied sur la terre ferme. La Venise de l’O­rient, disaient les voya­geurs. Mais Venise était froide et cal­cu­lée et occi­den­tale. Bang­kok était autre chose. Bang­kok était une méduse — un orga­nisme trans­lu­cide et fluide qui chan­geait de forme à chaque marée.

Mau­gham flot­tait. Son lit était deve­nu une barque et la chambre un canal et les murs des berges le long des­quelles défi­laient des mai­sons de teck sur pilo­tis, des temples, des mar­chés flot­tants où des femmes en cha­peau de paille ven­daient des mangues et du pois­son grillé depuis des pirogues sur­char­gées. Il flot­tait sur le Chao Phraya, non pas celui de 1923 mais un Chao Phraya plus ancien, plus large, plus sau­vage, celui d’a­vant les digues et les quais de béton, le fleuve ori­gi­nel, le fleuve des ori­gines, la Mère des Eaux.

Et sur ce fleuve, il vit les bateaux.

* * *

Ils arri­vaient du golfe. D’a­bord les voi­liers — les trois-mâts anglais avec leurs coques noires et leurs voiles cla­quant dans le vent de mous­son, puis les jonques chi­noises avec leurs yeux peints sur la proue pour voir les démons, puis les vapeurs à roues à aubes qui cra­chaient une fumée grasse et sif­flaient à l’en­trée du port comme des bêtes en rut. Les bateaux remon­taient le fleuve en file indienne, pas­sant sous le regard indif­fé­rent des pêcheurs et des bonzes, lon­geant les man­groves inquié­tantes à l’embouchure — ces forêts de racines qui plon­geaient dans la vase comme des doigts arthri­tiques — puis les rizières d’un vert de vitrail, puis les pre­miers temples, les pre­mières mai­sons, et enfin Bang­kok, sur­gis­sant au der­nier méandre, avec ses toits de tuile et ses flèches dorées et son vacarme de cité marchande.

Et par­mi ces bateaux, un jour de 1888, l’Otago.

Mau­gham le recon­nut. Pas le bateau lui-même — il n’a­vait jamais vu l’O­ta­go — mais l’homme qui se tenait sur le pont. Un homme jeune encore, trente ans, le visage creu­sé par la mer, des yeux noirs et pro­fonds sous des sour­cils épais, une barbe taillée court, et cette façon de se tenir — raide, le dos droit, les mains der­rière le dos — qui tra­his­sait l’of­fi­cier de marine plus que l’é­cri­vain. Car cet homme n’é­tait pas encore écri­vain. Cet homme était le capi­taine Kor­ze­niows­ki, Józef Teo­dor Kon­rad Kor­ze­niows­ki, un Polo­nais né en Ukraine qui avait fui la Rus­sie pour la mer et la mer pour l’An­gle­terre et l’An­gle­terre pour les tro­piques, et qui un jour chan­ge­rait de nom et s’ap­pel­le­rait Joseph Conrad et écri­rait Lord Jim et Au cœur des ténèbres et L’Agent secret, mais pour l’ins­tant il n’é­tait rien de tout cela. Il était un capi­taine de trente ans qui pre­nait son pre­mier com­man­de­ment et qui trou­vait Bang­kok insalubre.

Un endroit mal­sain, avait-il écrit. Mau­gham s’en sou­ve­nait. Ou croyait s’en sou­ve­nir. Ou inven­tait ce sou­ve­nir dans la fièvre, ce qui reve­nait peut-être au même.

Conrad des­cen­dit à terre. Il mar­cha le long du fleuve jus­qu’à l’O­rien­tal. Il entra dans le bar. Il com­man­da — quoi ? De la vod­ka, pro­ba­ble­ment. Un Polo­nais en exil boit de la vod­ka comme on dit une prière, par habi­tude et par néces­si­té. Il but debout au comp­toir, parce que ses gages de capi­taine — qua­torze livres par mois, nour­ri­ture four­nie par le bord — ne lui per­met­taient pas une chambre. Qua­torze livres. Le prix d’une nuit dans la suite que Mau­gham occu­pait trente-cinq ans plus tard.

Mau­gham regar­dait Conrad boire. Il le regar­dait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis l’a­ve­nir, et il éprou­vait pour cet homme une ten­dresse étrange — la ten­dresse qu’on éprouve pour quel­qu’un qui ne sait pas encore qui il est. Conrad au bar de l’O­rien­tal en 1888, c’é­tait un marin qui avait des his­toires plein la tête mais qui ne savait pas encore qu’il pou­vait les écrire. Il avait vu les mers de Malai­sie, les ports de Bor­néo, les tem­pêtes du détroit de la Sonde. Il avait vu des hommes mou­rir de fièvre — la même fièvre que Mau­gham, le même Plas­mo­dium, les mêmes sueurs et les mêmes hal­lu­ci­na­tions — sur des bateaux ancrés dans des rades tro­pi­cales. Il avait vu ce que les Euro­péens fai­saient aux peuples qu’ils pré­ten­daient civi­li­ser. Il por­tait tout cela en lui, comme un manus­crit qu’on n’a pas encore ouvert, et il buvait sa vod­ka au bar de l’O­rien­tal, et il ne savait pas.

Mau­gham vou­lut lui par­ler. Il ouvrit la bouche. Mais aucun son ne sor­tit — la fièvre avait pris sa voix — et Conrad, de toute façon, ne pou­vait pas l’en­tendre. Il était en 1888. Mau­gham était en 1923. Et pour­tant ils étaient dans la même pièce, au même bar, et le fleuve dehors était le même fleuve, et l’hô­tel était le même hôtel, et c’é­tait cela, exac­te­ment cela, que la fièvre per­met­tait de voir : la simul­ta­néi­té du temps. Tous les temps en même temps. Tous les hommes dans le même homme. Tous les verres levés au même comp­toir, depuis 1865 jus­qu’à l’éternité.

Conrad finit sa vod­ka. Posa quelques pièces sur le comp­toir. Sor­tit. La nuit tro­pi­cale l’avala.

* * *

L’hô­tel respirait.

Mau­gham le sen­tait main­te­nant avec cer­ti­tude. Ce n’é­tait plus une impres­sion, c’é­tait une évi­dence phy­sique, comme la cha­leur ou la dou­leur. L’hô­tel res­pi­rait. Ses murs se dila­taient et se contrac­taient avec une régu­la­ri­té lente, majes­tueuse, comme les flancs d’un ani­mal endor­mi. Le teck des plan­chers cra­quait sous l’ef­fet de cette res­pi­ra­tion — des cra­que­ments secs, irré­gu­liers, qui res­sem­blaient à des paroles chu­cho­tées dans une langue morte. Et le ven­ti­la­teur au pla­fond bat­tait comme un cœur.

L’O­rien­tal était vivant. Il avait tou­jours été vivant. Il était né d’un incen­die et d’une recons­truc­tion, comme un phé­nix, et depuis il avait gran­di, mué, chan­gé de peau — pen­sion de marins, hôtel de for­tune, palace colo­nial, club d’of­fi­ciers japo­nais pen­dant la guerre à venir, et de nou­veau palace, et encore palace, tou­jours palace, mais un palace qui se sou­ve­nait de ses ori­gines modestes, un palace qui gar­dait dans ses fon­da­tions la mémoire de la boue et du feu.

Mau­gham com­pre­nait main­te­nant pour­quoi il était tom­bé malade ici et pas ailleurs. Ce n’é­tait pas le mous­tique. Ou plu­tôt ce n’é­tait pas seule­ment le mous­tique. C’é­tait l’hô­tel lui-même qui l’a­vait atti­ré dans la fièvre, comme on attire un invi­té dans un salon pour lui mon­trer les albums de famille. L’hô­tel avait besoin d’un témoin. L’hô­tel avait besoin de quel­qu’un qui sache écrire, qui sache voir, qui sache trans­for­mer les images en mots. Et Mau­gham était cet homme. Le mous­tique n’a­vait été que l’instrument.

C’é­tait une pen­sée déli­rante, bien sûr. Mau­gham le savait. Le méde­cin en lui, le diag­nos­ti­cien, l’homme de science, savait que la fièvre pro­dui­sait des hal­lu­ci­na­tions et que les hal­lu­ci­na­tions pro­dui­saient des inter­pré­ta­tions et que les inter­pré­ta­tions n’a­vaient aucune valeur objec­tive. Mais le méde­cin en lui était très loin main­te­nant — relé­gué dans un coin de sa conscience, petit bon­homme en blouse blanche qui agi­tait les bras et criait des choses rai­son­nables que per­sonne n’é­cou­tait. L’é­cri­vain, lui, savait autre chose. L’é­cri­vain savait que les meilleures his­toires viennent de la fièvre. Que les meilleurs per­son­nages naissent dans le délire. Que la rai­son est néces­saire pour vivre mais insuf­fi­sante pour écrire.

* * *

Le fleuve montait.

Pas vrai­ment — c’é­tait la sai­son sèche, le Chao Phraya était à son niveau le plus bas. Mais dans la fièvre de Mau­gham le fleuve mon­tait, débor­dait, enva­his­sait les berges, léchait les fon­da­tions de l’O­rien­tal, et l’hô­tel deve­nait une île, un vais­seau ancré dans les eaux brunes, et sur ce vais­seau les pas­sa­gers de toutes les époques se croi­saient, se saluaient, s’i­gno­raient, comme dans un bal mas­qué où per­sonne ne recon­naît personne.

Il vit les canonnières.

C’é­tait 1893. Le fleuve n’é­tait plus brun mais gris — gris acier, gris canon, gris de guerre. Trois navires fran­çais remon­taient le Chao Phraya en for­ma­tion ser­rée, leurs canons poin­tés vers la ville, vers le Palais Royal qui brillait de l’autre côté de l’eau comme un jouet d’or. L’in­ci­dent de Pak­nam. Les Fran­çais avaient for­cé le pas­sage des for­ti­fi­ca­tions à l’embouchure du fleuve, échan­gé des coups de feu avec les bat­te­ries sia­moises, et main­te­nant ils étaient là, devant l’hô­tel, leurs coques noires oscil­lant dans le cou­rant, leurs équi­pages ali­gnés sur les ponts, leurs offi­ciers en uni­forme blanc scru­tant la rive à la jumelle.

Mau­gham voyait les marins fran­çais — leurs bérets, leurs mous­taches, leurs visages rou­gis par le soleil et la poudre. Il voyait le dra­peau tri­co­lore qui cla­quait à la poupe. Il sen­tait l’o­deur de la cor­dite. Et il voyait, sur la véran­dah de l’O­rien­tal, les clients de l’hô­tel — les diplo­mates, les mar­chands, les aven­tu­riers — qui regar­daient le spec­tacle comme on regarde un opé­ra depuis une loge, un verre à la main, com­men­tant les manœuvres avec le déta­che­ment de gens qui savent que les canons ne sont pas poin­tés vers eux.

Ander­sen était par­mi eux. Le Danois regar­dait les canon­nières fran­çaises avec un sou­rire qui n’en était pas tout à fait un — un sou­rire de cal­cu­la­teur, un sou­rire d’homme d’af­faires qui éva­lue les risques. Le Siam allait-il tom­ber ? Allait-il deve­nir une colo­nie fran­çaise comme le Cam­bodge, comme le Laos, comme l’In­do­chine ? Si oui, l’hô­tel per­drait ses clients anglais. Si non, les Fran­çais feraient des conces­sions com­mer­ciales et l’hô­tel en pro­fi­te­rait. Dans les deux cas, il fal­lait vendre. Vendre main­te­nant, vendre vite, prendre l’argent et ren­trer au Dane­mark, et fon­der autre chose, quelque chose de plus grand, de plus solide qu’un hôtel. L’East Asia­tic Com­pa­ny. Le plus grand conglo­mé­rat du royaume de Danemark.

Ander­sen ven­dit l’O­rien­tal pour vingt-deux mille dol­lars. Lock, stock and bar­rel, comme disent les Anglais. Ser­rures, inven­taire et barils de bière. Il ren­tra à Copen­hague. Les canon­nières fran­çaises repar­tirent. Le Siam res­ta indé­pen­dant — le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé, exploit qui tenait du miracle et de la diplo­ma­tie, et qui était dû en grande par­tie à l’in­tel­li­gence de Chu­la­long­korn, ce roi que Mau­gham avait vu en vision quelques heures plus tôt — ou quelques années, il ne savait plus.

Les canon­nières dis­pa­rurent. Le fleuve rede­vint brun. Les barges de riz reprirent leur course lente vers la mer.

* * *

L’hô­tel chan­gea de mains. Mau­gham vit cela aus­si — cette suc­ces­sion de pro­prié­taires qui était la chro­nique même de l’O­rien­tal, son roman intime, sa saga fami­liale. Ander­sen avait ven­du à l’A­mé­ri­cain Frank­lin Hurst, qui avait abo­li le sys­tème du chit — cette ardoise de cré­dit que les clients signaient et ne payaient jamais, cette élé­gance du non-paie­ment qui rui­nait l’hô­tel avec une dis­tinc­tion toute colo­niale. Puis Hurst avait ven­du à son tour, et l’hô­tel avait connu d’autres mains, d’autres ambi­tions, d’autres déclins, jus­qu’à l’ar­ri­vée de cette femme.

Maria Maire. Madame Maire. La patronne.

Mau­gham la vit — non pas la femme du cou­loir, non pas la voix sèche qui disait ne tar­dez pas trop, mais une femme plus jeune, trente-cinq ans peut-être, debout dans le hall de l’O­rien­tal vers 1910, les bras croi­sés, le regard cir­cu­laire d’un géné­ral ins­pec­tant un champ de bataille. Elle avait pris les rênes de l’hô­tel sans que per­sonne com­prenne exac­te­ment com­ment — par mariage, par rachat, par la seule force de sa volon­té, les sources se contre­di­saient et l’hô­tel lui-même sem­blait avoir oublié les détails. Ce qu’il n’a­vait pas oublié, c’é­tait la femme. Gol­feuse. Joueuse. Femme d’af­faires dans un monde d’hommes, dans un pays d’hommes, dans un siècle d’hommes. Elle por­tait des robes blanches et des cha­peaux à larges bords et elle diri­geait l’O­rien­tal comme on dirige un navire — avec auto­ri­té, avec caprice, avec cette cer­ti­tude abso­lue que la barre est entre les bonnes mains.

Sous Madame Maire, l’hô­tel devint le lieu de toutes les récep­tions — les fêtes natio­nales des consu­lats, les anni­ver­saires des princes, les ban­quets d’a­dieu pour les gou­ver­neurs en par­tance. Le concert hall fut trans­for­mé en théâtre. On y jouait des pièces en anglais et en fran­çais. On y don­nait des bals. Les dames por­taient des robes com­man­dées à Paris — avec trois mois de retard sur la mode, le temps que les paque­bots fassent le tra­jet — et les mes­sieurs por­taient des smo­kings blancs qui jau­nis­saient sous les ais­selles à la pre­mière valse. Et Madame Maire veillait sur tout cela, infa­ti­gable, omni­sciente, avec cet ins­tinct d’hô­te­lière qui n’est pas une com­pé­tence mais un don, une capa­ci­té innée à devi­ner ce que le client veut avant qu’il ne le sache lui-même.

C’é­tait cette femme qui ne vou­lait pas que Mau­gham meure chez elle. Et Mau­gham, dans son délire, com­prit que ce n’é­tait pas de la cruau­té. C’é­tait de l’a­mour. L’a­mour d’une femme pour son hôtel — un amour féroce, exclu­sif, jaloux, qui ne tolé­rait aucune atteinte à la répu­ta­tion du bien-aimé. Un mort dans une chambre, c’est une tache sur le nom. Et Madame Maire ne tolé­rait pas les taches.

* * *

Le fleuve appor­ta un bateau.

Un bateau comme Mau­gham n’en avait jamais vu. Pas un voi­lier, pas un vapeur à roues à aubes, pas une jonque ni un sam­pan — mais un navire de fer, mas­sif, moderne, sans che­mi­née fumante, sans la traî­née de fumée noire qui signa­lait tous les navires à vapeur depuis un demi-siècle. Le Selan­dia. Le pre­mier navire à moteur die­sel du monde. Danois, bien sûr — construit à Copen­hague par Bur­meis­ter & Wain, com­man­dé par la East Asia­tic Com­pa­ny de H.N. Ander­sen, ce même Ander­sen qui avait bâti l’O­rien­tal et qui avait main­te­nant un empire mari­time. Le Selan­dia était venu à Bang­kok pour son voyage inau­gu­ral, en 1912, et le fleuve entier s’é­tait arrê­té pour le regar­der pas­ser — ce vais­seau silen­cieux, ce vais­seau sans fumée, ce vais­seau du futur qui glis­sait sur les eaux brunes comme un fan­tôme mécanique.

Mau­gham vit le Selan­dia remon­ter le Chao Phraya. Il vit les bate­liers ouvrir de grands yeux. Il vit les enfants sur les mai­sons flot­tantes poin­ter le doigt. Il vit les bonzes eux-mêmes, sur la rive, inter­rompre leur marche pour regar­der. Un bateau sans fumée. Un bateau qui ne cra­chait pas de char­bon. Un bateau propre. C’é­tait un miracle ou une menace, selon le point de vue — le miracle du pro­grès ou la menace de l’ob­so­les­cence, la pro­messe d’un monde nou­veau ou l’an­nonce de la fin du monde ancien. Le Selan­dia pas­sa devant l’O­rien­tal et dis­pa­rut en amont du fleuve, vers les entre­pôts de teck, vers les docks, vers cet ave­nir méca­nique et silen­cieux qui fini­rait par tout ava­ler — les voi­liers, les vapeurs, les rick­shaws, les klongs, les mai­sons flot­tantes, tout le vieux Siam, toute la vieille Asie, tout le vieux monde.

* * *

Et puis Nijinsky.

Cela vint sans pré­ve­nir, comme viennent les choses dans la fièvre — une image sou­daine, par­fai­te­ment nette, sur­gis­sant du néant avec la vio­lence d’un flash de magné­sium. Un homme dansait.

Il dan­sait dans la salle de concert de l’O­rien­tal. C’é­tait 1916. La Grande Guerre fai­sait rage en Europe — les tran­chées, le gaz, la boue de la Somme — mais ici, à Bang­kok, à l’autre bout de la Terre, un homme dan­sait. Il por­tait un maillot blanc, des chaus­sons de soie, et il se mou­vait avec une grâce qui n’a­vait rien d’hu­main. Ses sauts défiaient la pesan­teur. Ses bras décri­vaient des arcs qui sem­blaient ralen­tir le temps. Son visage — un visage slave, pom­mettes hautes, yeux en amande, bouche char­nue — était à la fois exta­tique et absent, comme le visage d’un saint en lévitation.

Vaslav Nijins­ky. Le dieu de la danse. Le faune de l’A­près-midi. L’oi­seau de feu. Le spectre de la rose. Il avait vingt-sept ans et il était déjà peut-être fou. La folie ne vien­drait offi­ciel­le­ment que plus tard — le diag­nos­tic, l’in­ter­ne­ment, les trente années d’a­sile — mais quelque chose était déjà fis­su­ré, là, dans cette salle de concert tro­pi­cale, devant un public de diplo­mates et de mar­chands qui ne com­pre­naient pas ce qu’ils voyaient. Quelque chose dans la pré­ci­sion même de ses gestes, dans cette per­fec­tion sur­hu­maine qui ne lais­sait aucune place à l’er­reur ni à la vie, quelque chose de méca­nique sous la grâce, comme une hor­loge dont le res­sort est trop ten­du et qui va bien­tôt se briser.

Nijins­ky dan­sait et Mau­gham le regar­dait dan­ser, et il pen­sa — si tant est qu’on puisse appe­ler cela pen­ser — il pen­sa à la cage. Nijins­ky était un oiseau en cage. Sa cage était son corps — ce corps pro­di­gieux, ce corps qui pou­vait tout faire sauf vieillir en paix, ce corps que Dia­ghi­lev avait mode­lé et pos­sé­dé et exhi­bé comme on exhibe un ani­mal savant. Et quand Nijins­ky avait épou­sé une femme — Romo­la, la Hon­groise — Dia­ghi­lev l’a­vait chas­sé des Bal­lets russes, et Nijins­ky s’é­tait retrou­vé sans cage, libre et per­du, errant de pays en pays avec sa famille, réfu­gié de la guerre, dan­sant dans des salles de concert de for­tune à l’autre bout du monde, et la liber­té l’a­vait détruit plus sûre­ment que la cage.

La cage. L’i­mage s’im­pri­ma dans la fièvre de Mau­gham avec une inten­si­té qui le fit gémir. La cage dorée. Il y avait une cage dorée quelque part dans cette his­toire, une cage qui atten­dait, une cage qui se for­mait dans les pro­fon­deurs de son délire comme un cris­tal se forme dans une solu­tion satu­rée. Mais pas main­te­nant. Pas encore. La cage vien­drait plus tard, quand la fièvre aurait tout mélan­gé — Nijins­ky et les per­ro­quets, Bang­kok et le Siam d’au­tre­fois, la danse et l’enfermement.

Nijins­ky s’ar­rê­ta de dan­ser. Salua. Le public applau­dit — des applau­dis­se­ments polis, décon­cer­tés, insuf­fi­sants. Nijins­ky quit­ta la scène. Il tra­ver­sa le jar­din de l’O­rien­tal dans la nuit chaude, en sueur, ses chaus­sons de soie trem­pés d’hu­mi­di­té tro­pi­cale, et il dis­pa­rut, comme Conrad avant lui, ava­lé par Bang­kok, cette ville qui ava­lait tout le monde.

* * *

La fièvre ne redes­cen­dait plus.

Elle s’é­tait ins­tal­lée sur un pla­teau — cent quatre, cent cinq — et elle y res­tait, immuable, têtue, comme un occu­pant qui a plan­té son dra­peau sur un ter­ri­toire conquis. Les accès de froid avaient ces­sé. Il n’y avait plus que la cha­leur — une cha­leur sèche, miné­rale, qui sem­blait venir de l’in­té­rieur des os. Mau­gham avait l’im­pres­sion que son sque­lette était en feu et que sa peau n’é­tait qu’une enve­loppe mince et insuf­fi­sante, un papier d’emballage sur un brasier.

Le boy chi­nois venait toutes les heures. Il chan­geait les draps. Il posait un linge frais sur le front de Mau­gham. Il appor­tait de l’eau que Mau­gham buvait et vomis­sait et rebu­vait. Il appor­tait la qui­nine que Mau­gham ava­lait et qui ne ser­vait à rien, à rien, à rien. Le gar­çon avait un visage rond et lisse et sans âge, et Mau­gham se deman­da s’il avait un nom, et s’il avait une famille, et s’il ren­trait chez lui le soir dans une de ces mai­sons flot­tantes sur le fleuve, et s’il racon­tait à ses enfants qu’un Anglais célèbre était en train de mou­rir dans la chambre sept de l’Oriental.

Mou­rir. Le mot s’im­po­sa. Mau­gham ne l’a­vait pas encore pen­sé — pas direc­te­ment, pas en face. Il avait pen­sé “fièvre”, il avait pen­sé “palu­disme”, il avait pen­sé “qui­nine”, il avait pen­sé “Madame Maire” et “hôpi­tal” et “l’autre rive”. Mais il n’a­vait pas pen­sé “mou­rir”. Et main­te­nant le mot était là, au milieu de la chambre, au milieu de la fièvre, au milieu de sa vie, posé comme un objet qu’on ne peut plus igno­rer — un revol­ver sur une table, un télé­gramme sous la porte, un ther­mo­mètre à cent cinq.

Mou­rir ici. Dans cette chambre sombre. Au bord de ce fleuve. Dans cet hôtel dont per­sonne ne connais­sait l’âge. Mou­rir à qua­rante-huit ans, en pleine car­rière, en pleine gloire — car il était glo­rieux, Mau­gham, il était riche et célèbre et joué dans le West End et tra­duit en vingt langues, et tout cela ne ser­vait à rien devant un mous­tique. Un mous­tique minus­cule, femelle, ano­nyme, qui l’a­vait piqué dans son som­meil dans une chambre sans mous­ti­quaire, et voi­là. Toute la civi­li­sa­tion occi­den­tale, toute la méde­cine, toute la lit­té­ra­ture, tout l’Em­pire bri­tan­nique ne pou­vaient rien contre un insecte de trois millimètres.

Il y avait une iro­nie là-dedans. Une iro­nie à sa mesure — lui qui avait bâti sa car­rière lit­té­raire sur l’i­ro­nie, sur cette dis­tance amu­sée entre ce que les gens disent et ce qu’ils pensent, entre ce qu’ils montrent et ce qu’ils cachent. L’i­ro­nie ultime : l’i­ro­niste iro­ni­sé par la nature. Le maître du sous-enten­du réduit au silence par un parasite.

Mau­gham sou­rit dans sa fièvre. Ou gri­ma­ça — la dif­fé­rence, à ce stade, était deve­nue imperceptible.

* * *

L’hô­tel lui mon­tra autre chose.

Une femme. Une femme petite, solide, avec des che­veux courts et un regard de com­man­dante — un regard qui ne deman­dait pas la per­mis­sion, qui ne cher­chait pas l’ap­pro­ba­tion, qui pre­nait ce qu’il vou­lait et conti­nuait. Elle se tenait dans le hall de l’O­rien­tal, les mains sur les hanches, et elle don­nait des ordres.

Mais ce n’é­tait pas Madame Maire. Ce n’é­tait pas 1923. C’é­tait — quand ? Mau­gham ne pou­vait pas le savoir avec cer­ti­tude, puisque cette femme appar­te­nait à un temps qui n’é­tait pas encore adve­nu. Et pour­tant il la voyait. La fièvre, par­fois, tra­verse le temps dans les deux sens.

La femme par­lait fran­çais avec un accent alle­mand. Elle por­tait des vête­ments pra­tiques, mas­cu­lins presque, et autour de son cou pen­dait un appa­reil pho­to­gra­phique — une boîte noire, com­pacte, qu’elle mani­pu­lait avec l’ai­sance de quel­qu’un qui consi­dère l’ob­jet comme une exten­sion de son corps. Elle pho­to­gra­phiait tout : le hall, les colonnes, le fleuve par les fenêtres, les boys chi­nois, les fleurs dans les vases, la lumière sur les murs. Elle pho­to­gra­phiait l’hô­tel comme si elle vou­lait le fixer, le rete­nir, l’empêcher de disparaître.

Ger­maine. Le nom flot­ta dans la fièvre de Mau­gham comme un pétale sur l’eau. Ger­maine Krull. Pho­to­graphe. Révo­lu­tion­naire. Cor­res­pon­dante de guerre. Future patronne de l’O­rien­tal. Mais pour l’ins­tant — pour l’ins­tant dans quelle année ? — elle n’é­tait qu’une femme avec un appa­reil pho­to et un regard de fer, et elle recons­trui­sait un hôtel en ruine.

Car l’hô­tel était en ruine. Mau­gham le voyait main­te­nant — les murs éven­trés, les fenêtres sans vitres, les meubles bri­sés, les plan­chers défon­cés. Les Japo­nais étaient pas­sés par là. L’oc­cu­pa­tion, la guerre, les offi­ciers impé­riaux qui avaient conver­ti le palace en club mili­taire, dépouillé les chambres, réqui­si­tion­né les draps et les cou­verts et les bou­teilles de vin. L’O­rien­tal avait été désha­billé, humi­lié, vidé de sa sub­stance. Et main­te­nant cette femme — cette Alle­mande-fran­çaise-hol­lan­daise-apa­tride, cette pho­to­graphe d’a­vant-garde qui avait fré­quen­té Man Ray et Coc­teau et Mal­raux, cette résis­tante qui avait tra­ver­sé l’A­frique avec les Forces fran­çaises libres — cette femme sans aucune expé­rience hôte­lière remet­tait l’hô­tel debout.

Il y avait un Amé­ri­cain avec elle. Grand, élan­cé, élé­gant — trop élé­gant pour un homme d’af­faires, pas assez pour un diplo­mate. Jim Thomp­son. Ancien de l’OSS, les ser­vices secrets amé­ri­cains, res­té en Thaï­lande après la guerre pour des rai­sons que per­sonne ne com­pre­nait tout à fait. Il avait un œil pour la soie, pour les cou­leurs, pour la beau­té — cet œil d’es­thète que les espions déve­loppent par­fois, comme si le double jeu aigui­sait les sens au lieu de les émous­ser. Thomp­son déco­rait les suites en soie thaï­lan­daise. Krull créait le Bam­boo Bar — pre­mier bar de jazz de Bang­kok, où l’on dis­tri­buait des cra­vates à l’en­trée aux hommes qui n’en por­taient pas, parce que le raf­fi­ne­ment ne se négo­cie pas, même sous les tropiques.

Mau­gham voyait tout cela comme on voit un film pro­je­té à l’en­vers — l’a­ve­nir avant le pré­sent, la renais­sance avant la des­truc­tion. Et cela n’a­vait pas de sens, et en même temps cela avait tout le sens du monde, parce que l’hô­tel n’o­béis­sait pas à la chro­no­lo­gie. L’hô­tel était un lieu où le temps s’empilait, couche après couche, comme les strates géo­lo­giques d’une falaise, et la fièvre per­met­tait de lire ces strates, de pas­ser de l’une à l’autre, de voir 1865 et 1888 et 1893 et 1916 et 1923 et 1947 dans le même souffle, dans le même bat­te­ment de ventilateur.

Souf­fle­ment. Souf­fle­ment. Soufflement.

* * *

Il per­dit le compte des jours.

C’é­tait le sixième, le sep­tième, le hui­tième — il ne savait plus. La lumière entre les volets chan­geait, ce qui signi­fiait que le soleil se levait et se cou­chait, ce qui signi­fiait que le temps pas­sait, mais le temps ne pas­sait plus vrai­ment. Le temps s’é­tait trans­for­mé en une sub­stance molle, élas­tique, qui s’é­ti­rait et se contrac­tait au gré de la fièvre, et Mau­gham flot­tait dedans comme un fœtus dans le liquide amniotique.

Le méde­cin venait. Le méde­cin par­tait. Le boy venait. Le boy par­tait. La qui­nine arri­vait. La qui­nine ne ser­vait à rien. Les draps étaient chan­gés. Les draps étaient trem­pés de nou­veau. Le fleuve cou­lait. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Et l’hô­tel conti­nuait de parler.

Il lui mon­tra le Roi. Pas Chu­la­long­korn cette fois — un autre roi, un roi plus récent, celui qui régnait en 1923, Vaji­ra­vudh, Rama VI, le roi qui avait étu­dié à Oxford et qui écri­vait des pièces de théâtre et qui avait créé les scouts sia­mois et le parc Lum­phi­ni et l’u­ni­ver­si­té Chu­la­long­korn. Un roi let­tré, un roi anglo­phile, un roi qui aimait le théâtre autant que Mau­gham lui-même. Et Mau­gham pen­sa — dans l’un de ces éclairs de luci­di­té qui tra­ver­saient par­fois la fièvre comme un rayon de soleil tra­verse un orage — il pen­sa que le Siam était un pays étrange, un pays impos­sible, un pays qui avait des rois qui lisaient Sha­kes­peare et des bonzes qui men­diaient pieds nus dans la pous­sière, un pays qui avait inven­té la grâce et la cruau­té dans le même geste, un pays qui sou­riait tou­jours et ne disait jamais la véri­té, et que ce pays était le miroir de lui-même — lui, Mau­gham, l’homme aux masques, l’homme aux sou­rires, l’homme qui ne disait jamais la vérité.

Le Siam ne disait pas la véri­té parce que la véri­té était une notion occi­den­tale, bru­tale, inutile. Le Siam avait le kreng jai — cette notion intra­dui­sible qui signi­fiait à peu près : consi­dé­ra­tion pour les sen­ti­ments d’au­trui pous­sée jus­qu’au men­songe, poli­tesse éle­vée au rang de phi­lo­so­phie, refus de dire non, refus de confron­ter, refus de bles­ser, même au prix de l’exac­ti­tude. Et Mau­gham, qui avait pas­sé sa vie à dis­si­mu­ler ce qu’il était vrai­ment — son désir, sa soli­tude, sa peur — recon­nais­sait dans le kreng jai sia­mois quelque chose de pro­fon­dé­ment familier.

* * *

La nuit. Une nuit sans fond. Les gre­nouilles hur­laient. Le fleuve cla­po­tait. Et dans cette nuit, une musique.

Elle venait du bar. Du Bam­boo Bar — mais le Bam­boo Bar n’exis­tait pas encore en 1923, il ne serait créé qu’en 1947 par Ger­maine Krull, et pour­tant Mau­gham l’en­ten­dait, cette musique de jazz, ce pia­no et cette contre­basse et cette cla­ri­nette qui jouaient quelque chose de lent et de mélan­co­lique et d’in­fi­ni­ment amé­ri­cain, quelque chose qui par­lait de fumée et de bour­bon et de nuits de La Nou­velle-Orléans, trans­plan­tées ici, au bord du Menam, dans l’air chaud et épais de Bangkok.

La fièvre ne res­pec­tait pas la chro­no­lo­gie. La fièvre pre­nait ce dont elle avait besoin, n’im­porte où, n’im­porte quand, et elle le jetait dans le délire de Mau­gham comme un peintre jette des cou­leurs sur une toile — sans plan, sans méthode, avec la seule cer­ti­tude que le résul­tat aura un sens, même si ce sens n’est pas immé­dia­te­ment visible.

Mau­gham écou­tait le jazz. Il écou­tait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis son siècle. Et il com­pre­nait quelque chose qu’il n’au­rait pas pu com­prendre dans la luci­di­té : que l’hô­tel était un ins­tru­ment de musique. Un ins­tru­ment dont les cordes étaient les cou­loirs, dont la caisse de réso­nance était le hall, dont les clés étaient les chambres, et qui vibrait depuis soixante ans, depuis cent ans peut-être, au pas­sage de tous ceux qui l’a­vaient tra­ver­sé. Chaque pas lais­sait une note. Chaque voix ajou­tait une har­mo­nique. Chaque vie vécue entre ces murs enri­chis­sait la par­ti­tion d’une mesure sup­plé­men­taire. Et le jazz du Bam­boo Bar — pas­sé ou futur, peu impor­tait — n’é­tait que l’ex­pres­sion la plus récente de cette musique ancienne, de cette vibra­tion conti­nue qui était la vie même de l’hôtel.

* * *

Le hui­tième jour — ou le neu­vième, ou le dixième — quelque chose changea.

Mau­gham le sen­tit avant de le com­prendre. Un chan­ge­ment dans la qua­li­té de la lumière. Un chan­ge­ment dans le bruit du fleuve. Un chan­ge­ment dans l’o­deur de la chambre — le fran­gi­pane était tou­jours là, mais mêlé à autre chose, quelque chose de plus frais, de plus vert, comme l’o­deur de la terre après la pluie. Et le ven­ti­la­teur — le ven­ti­la­teur qui avait tour­né sans arrêt depuis le début de la fièvre, gar­dien mono­tone de son délire — le ven­ti­la­teur sem­blait tour­ner un tout petit peu moins vite, comme si lui aus­si sen­tait que quelque chose était en train de se dénouer.

La fièvre ne lâchait pas. Pas encore. Elle était tou­jours là, mas­sive, écra­sante, cent quatre, peut-être cent trois. Mais elle avait chan­gé de nature. Elle ne mon­tait plus. Elle ne cas­ca­dait plus. Elle se tenait là, immo­bile, comme un fleuve qui a fini de mon­ter et qui hésite avant de redes­cendre, et dans cette hési­ta­tion, dans ce sus­pens entre la crue et la décrue, Mau­gham trou­va un espace — un espace étroit, fra­gile, pro­vi­soire, mais un espace quand même — où la pen­sée pou­vait à nou­veau se former.

Et dans cet espace, une image se forma.

Un oiseau.

Un petit oiseau brun, insi­gni­fiant, un pas­se­reau de rien du tout, qui était entré dans la chambre par la véran­dah et qui s’é­tait posé sur le rebord de la fenêtre et qui s’é­tait mis à chanter.

Mau­gham l’en­ten­dit. Il enten­dit le chant — un chant clair, liquide, d’une pure­té insen­sée, un chant qui n’a­vait rien à faire dans une chambre de malade, dans un hôtel colo­nial, dans une ville étouf­fante au bord d’un fleuve brun. Un chant qui par­lait de jar­dins et de saules pleu­reurs et de pois­sons rouges dans un bas­sin royal. Un chant qui était le contraire exact de la fièvre — frais là où la fièvre brû­lait, libre là où la fièvre empri­son­nait, joyeux là où la fièvre désespérait.

L’oi­seau chan­tait. Et Mau­gham, pour la pre­mière fois depuis des jours, pleura.

Les larmes cou­lèrent sur ses joues creu­sées, sur sa barbe nais­sante, sur l’o­reiller trem­pé de sueur. Des larmes silen­cieuses, invo­lon­taires, qui n’ex­pri­maient ni tris­tesse ni joie mais quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment si pro­fond qu’il en était dou­lou­reux, comme le retour de la cir­cu­la­tion dans un membre engourdi.

L’oi­seau chan­tait. Et dans le chant de l’oi­seau, dans les larmes de Mau­gham, dans la fièvre qui hési­tait entre mon­ter et des­cendre, le conte commença.

IV — LE CONTE

Il était une fois un roi qui avait neuf filles.

Cela com­men­ça ain­si, dans la tête de Mau­gham, avec cette sim­pli­ci­té désar­mante des contes de fées — cette façon d’ou­vrir une porte sur l’im­pos­sible en la fai­sant grin­cer sur des gonds fami­liers. Il était une fois. Quatre mots qui abo­lissent le temps, qui sus­pendent les lois de la phy­sique, qui auto­risent tout. Il était une fois, et le roi du Siam avait neuf filles, nom­mées Jan­vier, Février, Mars, Avril, Mai, Juin, Juillet, Août et Septembre.

Sep­tembre. La plus jeune. La neu­vième. Celle qui arrive après toutes les autres, quand tout a déjà été dit, quand toutes les places sont prises, quand il ne reste plus qu’à inven­ter la sienne.

Mau­gham com­po­sa le conte dans un état inter­mé­diaire — ni tout à fait réveillé, ni tout à fait endor­mi, ni tout à fait fié­vreux, ni tout à fait lucide. Un état de grâce, peut-être. Ou de fatigue si extrême qu’elle res­semble à la grâce. Le corps épui­sé renon­çait à lut­ter et l’es­prit, libé­ré de cette lutte, pou­vait enfin vaga­bon­der. Il vaga­bon­dait dans le Siam. Dans le palais du roi. Dans les jar­dins royaux, où des pois­sons rouges nageaient dans des bas­sins de pierre, où des saules pleu­reurs lais­saient traî­ner leurs branches dans l’eau comme des che­ve­lures de noyées.

Le roi avait un usage curieux : il fai­sait des cadeaux le jour de son propre anni­ver­saire. Mau­gham sou­rit en inven­tant ce détail — c’é­tait tel­le­ment sia­mois, tel­le­ment à l’en­vers de tout ce qu’un Anglais pou­vait conce­voir, cette géné­ro­si­té qui pre­nait la forme d’un para­doxe. Et le cadeau, cette année-là, pour cha­cune de ses neuf filles : un per­ro­quet dans une cage dorée. Neuf per­ro­quets. Neuf cages d’or. Les per­ro­quets savaient dire God save the King et, pour les plus doués, Pret­ty Pol­ly dans sept langues orien­tales différentes.

La cage dorée. L’i­mage était là depuis le début de la fièvre — depuis Nijins­ky dan­sant dans la salle de concert, depuis l’hô­tel lui-même avec ses murs qui res­pi­raient et ses portes qui ne s’ou­vraient que sur le pas­sé. La cage dorée, c’é­tait la beau­té qui empri­sonne. C’é­tait le luxe qui étouffe. C’é­tait la forme qui tue le conte­nu. C’é­tait le mariage de Mau­gham avec Syrie — cette cage de res­pec­ta­bi­li­té qu’il avait accep­tée pour dis­si­mu­ler ce qu’il était, et dans laquelle il étouf­fait, jour après jour, nuit après nuit, sou­rire après sourire.

Neuf prin­cesses, neuf per­ro­quets, neuf cages d’or. Et les per­ro­quets répé­taient ce qu’on leur appre­nait. Ils ne chan­taient pas. Ils réci­taient. God save the King. Pret­ty Pol­ly. Des mots appris, des mots méca­niques, des mots sans vie. Exac­te­ment comme Mau­gham dans les dîners lon­do­niens, débi­tant ses bons mots, ses répliques cise­lées, ses obser­va­tions acides sur la nature humaine — un per­ro­quet brillant dans une cage dorée, et tout le monde applau­dis­sait, et per­sonne ne voyait la cage.

* * *

Puis le per­ro­quet de Sep­tembre mourut.

Il mou­rut sans rai­son appa­rente — un matin, la prin­cesse le trou­va cou­ché sur le dos dans sa cage, les pattes en l’air, les plumes ébou­rif­fées, les yeux vitreux. Mort. Comme meurent les per­ro­quets en cap­ti­vi­té — non pas de mala­die, non pas de faim, mais d’en­nui. D’en­nui méta­phy­sique. De la fatigue de répé­ter les mêmes mots dans le même ordre dans la même cage dorée, jour après jour, sans jamais rien inven­ter, sans jamais rien choi­sir, sans jamais ouvrir les ailes.

Sep­tembre pleu­ra. Mau­gham la voyait pleu­rer — une enfant, dix ans peut-être, avec des che­veux noirs qui tom­baient jus­qu’à la taille et des yeux en amande pleins de larmes, assise sur le sol de sa chambre dans le palais royal, le per­ro­quet mort dans les mains. Et les sœurs venaient, Jan­vier, Février, Mars et les autres, avec leurs per­ro­quets vivants sur l’é­paule, et elles disaient des choses conso­lantes qui n’en étaient pas — Ne pleure pas, tu en auras un autre, ce n’est qu’un per­ro­quet — et ces paroles rai­son­nables étaient pires que le silence, parce qu’elles rédui­saient la mort à un inci­dent de par­cours, une contra­rié­té mineure, un pro­blème que l’argent pou­vait résoudre.

Mau­gham connais­sait ces paroles. Il les avait enten­dues toute sa vie. Ne pleure pas. Sois rai­son­nable. Un homme ne pleure pas. Un Anglais ne pleure pas. Un écri­vain célèbre ne pleure pas. Il range ses larmes dans un tiroir et il écrit une pièce de théâtre, et le public rit, et les cri­tiques applau­dissent, et per­sonne ne sait que le tiroir est plein à craquer.

Sep­tembre pleu­ra toute la nuit. Et au matin — ce matin de conte de fées, ce matin de Siam, ce matin de fièvre — un oiseau entra par la fenêtre.

* * *

C’é­tait le même oiseau. Celui que Mau­gham avait enten­du chan­ter dans sa chambre à l’O­rien­tal — ou un autre, ou le même sous une autre forme, car dans les contes les oiseaux sont tou­jours le même oiseau, le mes­sa­ger, l’in­ter­ces­seur, celui qui relie la terre au ciel et le réel au mer­veilleux. Il se posa sur le rebord de la fenêtre de Sep­tembre et il chanta.

Il chan­ta le jar­din du roi — les bou­gain­vil­lées, les orchi­dées, les lotus dans le bas­sin. Il chan­ta les pois­sons rouges qui tour­naient sous les nénu­phars. Il chan­ta le saule pleu­reur dont les branches frô­laient la sur­face de l’eau. Il chan­ta le vent dans les feuilles de bana­nier. Il chan­ta la lune sur le fleuve. Il chan­ta tout ce que les per­ro­quets ne savaient pas chan­ter, tout ce qui ne s’ap­prend pas, tout ce qui ne se répète pas, tout ce qui ne peut être dit qu’une fois et d’une seule manière et qui, si on essaie de le figer dans une cage ou dans une for­mule ou dans un mariage de conve­nance, meurt aus­si sûre­ment que le per­ro­quet de Septembre.

Mau­gham écou­tait son propre conte. Il l’é­cou­tait se dérou­ler dans sa tête avec un mélange de sur­prise et d’é­vi­dence — comme si l’his­toire avait tou­jours exis­té et qu’il ne fai­sait que la décou­vrir, la déga­ger de la gangue de la fièvre comme un sculp­teur dégage une sta­tue du marbre. Chaque détail venait de quelque part. Les neuf prin­cesses venaient du palais royal qu’il avait entra­per­çu depuis le rick­shaw en arri­vant. Les per­ro­quets venaient des oiseaux en cage qu’il avait vus dans les mar­chés de Chiang Mai. Le jar­din venait du jar­din de l’O­rien­tal, qu’il n’a­vait fait que tra­ver­ser avant de tom­ber malade, mais dont les par­fums — fran­gi­pane, jas­min, bou­gain­vil­lée — avaient impré­gné sa fièvre comme une tein­ture imprègne un tis­su. Et la cage dorée — la cage dorée venait de lui.

* * *

Les sœurs furent jalouses, bien sûr. Jan­vier, Février, Mars et les autres — jalouses de l’oi­seau libre qui chan­tait mieux que leurs per­ro­quets enca­gés, jalouses de cette beau­té qu’on ne pou­vait ni ache­ter ni pos­sé­der ni enfer­mer. Et elles dirent à Sep­tembre : Tu devrais le mettre en cage. Car s’il est libre, il peut par­tir. Et s’il part, tu n’au­ras plus rien. Ni per­ro­quet ni oiseau. Rien.

Mau­gham recon­nais­sait la voix de la rai­son. La voix de la pru­dence. La voix de tous ceux qui lui avaient dit, au fil des années : Marie-toi. Aie des enfants. Sois nor­mal. Cache ce que tu es. Enferme-le dans une cage. Car si tu le laisses libre, il peut te détruire. Le scan­dale. L’op­probre. La pri­son — car à cette époque, en Angle­terre, on allait en pri­son pour ce que Mau­gham était. Oscar Wilde y était allé. Oscar Wilde en était sor­ti bri­sé, et il était mort à Paris, dans une chambre d’hô­tel minable, rui­né, malade, détruit. Et Mau­gham avait vu cette des­truc­tion de loin — il était trop jeune pour avoir connu Wilde, mais il avait gran­di dans l’ombre de cette catas­trophe, et l’ombre l’a­vait for­mé, l’a­vait sculp­té, lui avait appris la cage.

Sep­tembre écou­ta ses sœurs. Elle mit l’oi­seau en cage.

* * *

Et l’oi­seau ces­sa de chanter.

C’é­tait inévi­table. C’é­tait aus­si inévi­table que la mort du per­ro­quet, mais en sens inverse — le per­ro­quet était mort de cap­ti­vi­té et l’oi­seau mou­rait de cap­ti­vi­té, mais le per­ro­quet était mort en silence tan­dis que l’oi­seau mou­rait par le silence, ce qui était pire. Car un oiseau qui ne chante pas est plus mort qu’un oiseau mort. Un oiseau mort a au moins le sou­ve­nir de son chant. Un oiseau vivant qui ne chante plus n’a rien — ni le chant ni le sou­ve­nir ni l’espoir.

L’oi­seau se tenait au fond de la cage, les plumes ébou­rif­fées, la tête ren­trée dans les épaules, les yeux mi-clos. Il ne bou­geait pas. Il ne man­geait pas. Il ne chan­tait pas. Il atten­dait. Il atten­dait la mort ou la liber­té, et pour lui les deux étaient peut-être la même chose.

Mau­gham sen­tit mon­ter en lui une émo­tion qu’il ne s’au­to­ri­sait jamais dans la vie éveillée — dans la vie lucide, ration­nelle, anglaise, bien habillée. Une émo­tion brute, non fil­trée, qui lui ser­ra la gorge et lui brû­la les yeux. Il pleu­rait de nou­veau. Il pleu­rait sur un oiseau ima­gi­naire dans un conte de fées qu’il était en train d’in­ven­ter dans une chambre d’hô­tel à Bang­kok, et ces larmes étaient les plus vraies qu’il eût ver­sées depuis des années. Depuis la mort de sa mère, peut-être. Depuis ce jour de 1882 où il avait huit ans et où le monde avait ces­sé d’a­voir un centre.

Car l’oi­seau en cage, c’é­tait lui. L’oi­seau qui avait chan­té libre­ment et qu’on avait enfer­mé par peur de le perdre — par amour, disait-on, par pru­dence, par rai­son — c’é­tait lui. L’oi­seau dont le chant s’é­tait tari dans la cage dorée du mariage, de la res­pec­ta­bi­li­té, du men­songe social, c’é­tait lui. Et la prin­cesse Sep­tembre qui avait écou­té ses sœurs et qui avait mis l’oi­seau en cage — c’é­tait aus­si lui, car nous sommes tou­jours à la fois le pri­son­nier et le geô­lier, la vic­time et le bour­reau, celui qui souffre et celui qui fait souffrir.

* * *

Mais dans les contes de fées, il y a tou­jours un retournement.

Sep­tembre com­prit. Elle com­prit en voyant l’oi­seau mou­rir à petit feu dans sa cage dorée. Elle com­prit que l’a­mour qui empri­sonne n’est pas l’a­mour. Que la pos­ses­sion n’est pas la ten­dresse. Que la cage, aus­si belle soit-elle — même en or, même ser­tie de rubis et de saphirs sia­mois — n’est rien d’autre qu’une cage. Et elle ouvrit la porte.

L’oi­seau ne bou­gea pas tout de suite. Il res­ta au fond de la cage, méfiant, incré­dule, comme s’il ne pou­vait pas croire que la porte était vrai­ment ouverte. Puis, len­te­ment, il se redres­sa. Il déploya une aile. Puis l’autre. Il fit quelques pas hési­tants sur le per­choir. Et sou­dain il s’en­vo­la — un bond, un bat­te­ment d’ailes, et il était dehors, dans le jar­din, dans l’air, dans le vent, dans la lumière.

Et il chanta.

Il chan­ta comme il n’a­vait jamais chan­té. Il chan­ta le jar­din et les pois­sons rouges et le saule pleu­reur, mais il chan­ta aus­si autre chose — la joie ter­rible de la liber­té retrou­vée, cette joie qui res­semble à la dou­leur, qui est faite de dou­leur, parce que la liber­té n’est pas l’ab­sence de souf­france mais la capa­ci­té de souf­frir en plein air, à décou­vert, sans les murs de la cage pour amor­tir les coups.

Mau­gham écou­tait. Il écou­tait depuis sa chambre, depuis sa fièvre, depuis son lit trem­pé de sueur, et le chant de l’oi­seau inven­té se mêlait au chant des oiseaux réels qui peu­plaient le jar­din de l’O­rien­tal — les bul­buls, les mar­tins-pêcheurs, les mai­nates qui imi­taient toutes les voix, même celles des morts — et il ne savait plus où finis­sait le conte et où com­men­çait la réa­li­té, et cette confu­sion était la chose la plus douce qu’il eût éprou­vée depuis le début de sa maladie.

* * *

Le conte finis­sait bien. Les contes de fées finissent tou­jours bien, c’est leur fonc­tion, c’est leur contrat avec le lec­teur — un contrat que la lit­té­ra­ture sérieuse a rom­pu depuis long­temps, mais que le conte main­tient avec une obs­ti­na­tion tou­chante, comme un vieil hôtel main­tient ses tra­di­tions même quand le monde autour de lui a changé.

L’oi­seau revint. Chaque jour il reve­nait chan­ter pour Sep­tembre. Il était libre et il reve­nait. C’est cela que Sep­tembre avait appris — la leçon la plus dif­fi­cile, la seule qui vaille : que la liber­té accor­dée est le seul lien qui tienne. Que l’a­mour sans cage est le seul amour qui chante.

Les huit sœurs, avec leurs per­ro­quets en cage, devinrent des femmes aigres et sèches. Sep­tembre, elle, gran­dit, devint belle, et épou­sa le roi du Cam­bodge, empor­tée sur un élé­phant blanc — l’é­lé­phant blanc, encore, cet ani­mal sacré du Siam, cet ani­mal qui reve­nait dans toutes les his­toires comme un leit­mo­tiv, comme un fan­tôme bienveillant.

Mau­gham savait que ce dénoue­ment était trop simple, trop joli, trop conso­lant. Il savait que dans la vraie vie, les oiseaux libé­rés ne reviennent pas tou­jours. Que l’a­mour sans cage ne chante pas tou­jours. Que la liber­té, par­fois, est un autre mot pour la soli­tude. Mais il était en train d’é­crire un conte de fées, pas un roman. Et les contes de fées ont le droit d’être injustes — injustes envers la réa­li­té, injustes envers la com­plexi­té, injustes envers la dou­leur — parce qu’ils disent une véri­té plus pro­fonde que les faits, une véri­té qui n’a pas besoin d’être pro­bable pour être vraie.

L’oi­seau chan­tait. L’oi­seau était libre. La cage était vide, mais la cage était ouverte, et c’est la porte ouverte qui comp­tait, pas la cage.

* * *

Mau­gham s’endormit.

Pour la pre­mière fois depuis des jours — depuis com­bien de jours ? cinq, huit, dix ? — il s’en­dor­mit d’un vrai som­meil, un som­meil sans hal­lu­ci­na­tions, sans visions, sans visites du pas­sé. Un som­meil de plomb et de paix, comme celui des enfants après les larmes, comme celui des conva­les­cents après la crise.

L’hô­tel, autour de lui, se tut. Les murs ces­sèrent de res­pi­rer. Le plan­cher ces­sa de cra­quer. Le ven­ti­la­teur conti­nua de tour­ner, mais son souf­fle­ment était deve­nu celui d’une ber­ceuse, régu­lier et ras­su­rant, et non plus celui d’un oiseau de proie.

Le boy chi­nois entra. Il vit que l’An­glais dor­mait — d’un vrai som­meil, pas de ce demi-coma agi­té qu’il avait eu les jours pré­cé­dents — et il ne le réveilla pas. Il posa les com­pri­més de qui­nine sur la table de nuit. Il chan­gea le linge humide sur le front. Il ramas­sa les draps tom­bés au sol. Et il sor­tit, silen­cieux comme tou­jours, fan­tôme bien­veillant dans une mai­son de fantômes.

Le fleuve cou­lait. Le soleil se cou­chait. Les gre­nouilles com­men­çaient leur concert. Et Mau­gham dor­mait, et dans son som­meil il n’y avait plus de cage, plus de per­ro­quet, plus de prin­cesse — rien que le chant d’un oiseau, quelque part, très loin, très haut, qui s’é­loi­gnait dans le ciel de Bang­kok comme une note tenue qui finit par se fondre dans le silence.

V — LA RÉMISSION

Il se réveilla un matin et la fièvre avait disparu.

Pas dimi­nué, pas recu­lé, pas bat­tu en retraite — dis­pa­ru. Comme si quel­qu’un avait ouvert une porte et que la fièvre était sor­tie par cette porte, sans bruit, pen­dant la nuit, comme les boys chi­nois sor­taient des chambres. Mau­gham ouvrit les yeux et vit le pla­fond — le pla­fond blanc, avec ses mou­lures de stuc, et le ven­ti­la­teur qui tour­nait, et les pales de bois qui décou­paient la lumière en tranches régu­lières. Il vit tout cela avec une net­te­té presque dou­lou­reuse, une net­te­té de conva­les­cent, cette acui­té visuelle que la mala­die donne en par­tant, comme un cadeau d’a­dieu ou une der­nière raillerie.

Il prit sa tem­pé­ra­ture. Quatre-vingt-dix-neuf. Il la reprit. Quatre-vingt-dix-neuf. La fièvre était tom­bée de six degrés pen­dant la nuit. Le Plas­mo­dium avait capi­tu­lé. La qui­nine, après des jours d’im­puis­sance, avait fini par faire son tra­vail — à moins que ce ne fût le conte. À moins que l’oi­seau, en s’en­vo­lant de la cage, eût empor­té la fièvre avec lui.

Mau­gham sou­rit. Un vrai sou­rire, cette fois. Pas la gri­mace cra­que­lée des jours pré­cé­dents, mais un vrai sou­rire d’homme vivant, un sou­rire qui tirait sur les muscles du visage et qui fai­sait presque mal tant ces muscles avaient été long­temps immobiles.

Il était vivant.

* * *

Il res­ta au lit encore deux jours. Le méde­cin vint, consta­ta la rémis­sion, pres­cri­vit du repos et de la qui­nine à dose d’en­tre­tien, et repar­tit avec cet air sou­la­gé des méde­cins qui ont craint le pire et qui n’au­ront pas à l’annoncer.

Madame Maire ne vint pas. Elle n’a­vait aucune rai­son de venir main­te­nant que le risque d’un mort célèbre dans ses chambres était écar­té. Mau­gham ne lui en vou­lait pas. Il admi­rait même, rétros­pec­ti­ve­ment, cette fran­chise bru­tale qu’il avait enten­due — ou cru entendre — dans le cou­loir. Je ne peux pas le lais­ser mou­rir ici. C’é­tait une phrase d’hô­te­lière, une phrase de femme pra­tique, une phrase qui tran­chait dans le sen­ti­men­ta­lisme comme un cou­teau dans le beurre. Mau­gham la note­rait. Il la gar­de­rait. Il la res­sor­ti­rait un jour, dans un livre, dans un dis­cours, dans une inter­view, et elle ferait rire — cette phrase qui aurait pu être sa nécrologie.

Pen­dant ces deux jours de repos, il regar­da le pla­fond. Il écou­ta les bruits de l’hô­tel — les pas dans le cou­loir, les voix étouf­fées, le tin­te­ment de la vais­selle dans la salle à man­ger, le rire d’une femme quelque part, le frois­se­ment des jour­naux dans le salon de lec­ture. Des bruits nor­maux. Des bruits de vivants. Après le silence sur­na­tu­rel de la fièvre, après les hal­lu­ci­na­tions et les voix du pas­sé, ces bruits banals avaient une beau­té extra­or­di­naire. La beau­té du réel. La beau­té de l’or­di­naire. La beau­té de ce qui est là, sim­ple­ment, sans mys­tère et sans fièvre, solide et tiède et présent.

L’hô­tel ne par­lait plus. Il était rede­ve­nu un hôtel — un bâti­ment de brique et de teck et de stuc, avec des chambres et des cou­loirs et un bar et un fleuve. Ses murs ne res­pi­raient plus. Son plan­cher ne se sou­ve­nait plus. Ses fenêtres ne s’ou­vraient plus sur d’autres époques. La fièvre avait été la clé, et la clé avait été rendue.

Mau­gham le regret­ta-t-il ? Il ne sut pas. Il y avait du sou­la­ge­ment, évi­dem­ment — le sou­la­ge­ment immense de ne pas être mort, de res­pi­rer sans brû­ler, de voir le monde avec des yeux clairs. Mais il y avait aus­si autre chose, quelque chose qu’il n’o­se­rait pas appe­ler de la nos­tal­gie — car peut-on être nos­tal­gique d’un délire ? — mais qui y res­sem­blait. Dans la fièvre, il avait vu des choses. Il avait vu Conrad boire sa vod­ka et Nijins­ky dan­ser et Nico­las prendre le thé et les canon­nières fran­çaises remon­ter le fleuve. Il avait vu l’hô­tel naître et brû­ler et renaître. Il avait vu le feu et la recons­truc­tion et l’oc­cu­pa­tion et la renais­sance. Il avait vu tout cela avec une inten­si­té que la luci­di­té ne pour­rait jamais éga­ler — parce que la luci­di­té est un filtre, un tamis, un ins­tru­ment de sélec­tion, et que la fièvre abo­lit tous les filtres et laisse pas­ser tout, le beau et le laid, le vrai et le faux, le pas­sé et l’a­ve­nir, dans un seul flot conti­nu et éblouissant.

Il avait vu l’hô­tel vivant. Et main­te­nant l’hô­tel était rede­ve­nu un hôtel.

* * *

Le troi­sième jour après la rémis­sion, Mau­gham se leva.

Ce fut un évé­ne­ment. Ses jambes ne le por­taient plus — ou plu­tôt elles le por­taient, mais avec une hési­ta­tion, une incer­ti­tude qui res­sem­blait à de la poli­tesse, comme si elles deman­daient la per­mis­sion à chaque pas. Il s’ap­puya au mur. Fit quelques pas jus­qu’à la fenêtre. Ouvrit le volet.

La lumière le frap­pa. Non pas la lumière blanche et puni­tive de son arri­vée — celle qui l’a­vait écra­sé à la des­cente du train, celle qui fai­sait mal aux yeux et aux tempes — mais une lumière dif­fé­rente, plus douce, fil­trée par le feuillage du jar­din, avec des taches d’ombre qui dan­saient sur le sol de la véran­dah. C’é­tait le matin. Le fleuve était là, brun et calme, avec ses barges et ses sam­pans et ses mai­sons flot­tantes, et sur la rive oppo­sée les toits de tôle brillaient au soleil, et un bonze en robe safran mar­chait le long de la berge avec la len­teur majes­tueuse d’un homme qui n’a nulle part où aller et tout le temps pour y arriver.

Mau­gham res­pi­ra. L’air avait cette den­si­té tro­pi­cale qu’il avait trou­vée suf­fo­cante à son arri­vée, mais qui main­te­nant — après la fièvre, après les draps trem­pés et la chambre fer­mée et la qui­nine amère — lui sem­blait riche, géné­reuse, pleine de vie. Il sen­tait le fran­gi­pane du jar­din. Il sen­tait la vase du fleuve. Il sen­tait le char­bon des bateaux à vapeur et l’en­cens d’un temple voi­sin et la fri­ture d’un étal de nouilles sur Cha­roen Krung Road. Chaque odeur était dis­tincte, iden­ti­fiable, pré­cieuse, comme si la mala­die avait net­toyé ses sens, les avait déca­pés jus­qu’à l’os, et que tout lui arri­vait main­te­nant avec une fraî­cheur neuve, une fraî­cheur de pre­mier matin du monde.

Il regar­da le jar­din. Des fran­gi­pa­niers. Des bou­gain­vil­lées dont les grappes mauves retom­baient le long d’un mur blan­chi à la chaux. Un bas­sin de pierre — mais sans pois­sons rouges. Sans saule pleu­reur. Sans prin­cesse Sep­tem­ber. Le jar­din réel était plus modeste que le jar­din du conte, plus désor­don­né, plus vivant, avec ses lézards qui filaient sur les pierres chaudes et ses geckos col­lés aux murs et ses four­mis rouges qui tra­çaient des auto­routes le long des branches.

Un oiseau chan­ta. Un bul­bul, pro­ba­ble­ment, avec son chant en cas­cade de notes des­cen­dantes. Mau­gham l’é­cou­ta. Ce n’é­tait pas l’oi­seau du conte — pas l’oi­seau mira­cu­leux qui chan­tait le jar­din du roi et les pois­sons rouges et le saule pleu­reur. C’é­tait un oiseau réel, avec un chant réel, un chant qui ne signi­fiait rien d’autre que lui-même — ter­ri­toire, séduc­tion, sur­vie. Mais Mau­gham l’é­cou­ta comme on écoute une musique qu’on a déjà enten­due dans un rêve et qu’on recon­naît sans pou­voir la nommer.

* * *

Il des­cen­dit à la vérandah.

Len­te­ment, en s’ap­puyant à la rampe de l’es­ca­lier, avec la digni­té fra­gile des conva­les­cents qui refusent qu’on les porte. Il por­tait un cos­tume de lin blanc, frois­sé, trop large main­te­nant — il avait per­du des kilos, la fièvre l’a­vait évi­dé comme une rivière creuse son lit — et un cha­peau pana­ma qu’il enfon­ça sur ses yeux contre la lumière. Il s’as­sit à une table près de la balus­trade. Le fleuve était à ses pieds.

Un boy — pas le même, ou peut-être le même, il ne pou­vait pas être sûr — appa­rut à ses côtés avec cette ins­tan­ta­néi­té magique des domes­tiques de l’O­rien­tal, comme s’il avait sur­gi du plan­cher ou conden­sé à par­tir de l’air ambiant.

Mau­gham com­man­da un martini.

Il était dix heures du matin. C’é­tait beau­coup trop tôt pour un mar­ti­ni, et Mau­gham le savait, et le boy le savait, et pro­ba­ble­ment Madame Maire dans son bureau le savait aus­si. Mais Mau­gham venait de pas­ser dix jours entre la vie et la mort, et un homme qui revient de si loin a le droit de boire un mar­ti­ni à dix heures du matin sans que per­sonne ne le juge.

Le boy revint. Le verre était long, à pied, très froid. Le Noilly Prat. Le Tan­que­ray. Et la dou­blure — le petit secret, le soup­çon de Béné­dic­tine que le bar­man avait appli­qué en fai­sant tour­ner le verre, ce par­fum de miel et d’herbes qui modi­fiait tout. Mau­gham por­ta le verre à ses lèvres. Le gin gla­cé des­cen­dit dans sa gorge comme une pro­messe tenue, comme un ser­ment renou­ve­lé entre lui et le monde, entre lui et les plai­sirs du monde, entre lui et cette chose fra­gile et têtue qu’on appelle être vivant.

Il but len­te­ment. Il regar­da le fleuve. Une barge de riz pas­sa, si lour­de­ment char­gée que sa ligne de flot­tai­son affleu­rait la sur­face brune de l’eau. Un bate­lier à la poupe manœu­vrait une longue perche avec une non­cha­lance de funam­bule. Des enfants jouaient sur le pont d’une mai­son flot­tante — des rires aigus, des écla­bous­sures, des cris de joie qui por­taient sur l’eau comme des galets rico­chant. Un long-tail boat — ces pirogues moto­ri­sées dont le moteur est mon­té sur une longue tige arti­cu­lée — tra­ver­sa le fleuve en dia­go­nale, lais­sant der­rière lui un sillage en V qui vint mou­rir contre les pilo­tis de l’embarcadère de l’hôtel.

Mau­gham regar­dait tout cela. Il regar­dait avec l’at­ten­tion minu­tieuse, presque maniaque, du conva­les­cent qui redé­couvre le monde. Chaque détail comp­tait. Chaque cou­leur avait un poids. Chaque son avait une tex­ture. C’é­tait comme si la fièvre, en le plon­geant pen­dant dix jours dans les pro­fon­deurs de l’hal­lu­ci­na­tion, l’a­vait remon­té à la sur­face avec des yeux neufs — les yeux d’un homme qui a failli mou­rir et qui regarde le monde avec la gra­ti­tude ter­ri­fiée de celui qui sait que tout cela peut lui être reti­ré à tout moment, par un mous­tique, par un para­site, par une phrase mur­mu­rée dans un cou­loir — ne tar­dez pas trop.

* * *

Il res­ta dix jours encore à l’Oriental.

Dix jours de conva­les­cence lente, pen­dant les­quels il reprit du poids, des forces, des cou­leurs. Il se levait le matin, des­cen­dait à la véran­dah, com­man­dait son mar­ti­ni — à une heure plus rai­son­nable désor­mais, midi, puis onze heures, un com­pro­mis tacite entre le désir et la décence. Il regar­dait le fleuve. Il pre­nait le thé de l’a­près-midi dans le salon de lec­ture, feuille­tant des édi­tions vieilles de trois semaines du Times et du Figa­ro, car les jour­naux met­taient trois semaines pour arri­ver de Londres et de Paris par bateau, et les nou­velles qu’ils conte­naient avaient cette saveur étrange des évé­ne­ments déjà révo­lus qu’on découvre comme s’ils étaient frais.

Il mar­chait dans le jar­din. Il s’as­seyait à l’ombre du fran­gi­pane le plus grand — un arbre cen­te­naire dont les branches for­maient une voûte par­fu­mée, une cathé­drale végé­tale — et il écri­vait. Pas le conte — le conte était déjà écrit, ins­crit dans sa mémoire avec la pré­ci­sion des choses vues dans la fièvre, et il le cou­che­rait sur le papier plus tard, à Londres, dans son bureau, avec sa plume et son encrier et sa dis­ci­pline de pro­fes­sion­nel. Non, ce qu’il écri­vait main­te­nant, assis dans le jar­din de l’O­rien­tal, c’é­taient des notes. Des frag­ments. Des impressions.

Un après-midi, il prit le bateau de l’hô­tel pour tra­ver­ser le fleuve. Le bate­lier — un vieil homme au visage tan­né comme du cuir, avec un sou­rire qui révé­lait trois dents d’or — le dépo­sa sur la rive ouest, dans le quar­tier de Thon­bu­ri, l’an­cienne capi­tale, le vieux Bang­kok que le nou­veau Bang­kok avait oublié. Et Mau­gham marcha.

Il mar­cha le long des klongs. Les klongs de la rive ouest étaient encore intacts — pas encore com­blés, pas encore pavés, pas encore trans­for­més en bou­le­vards bruyants. C’é­tait la Venise de l’O­rient que les voya­geurs décri­vaient dans leurs récits de voyage, et pour une fois les voya­geurs n’a­vaient pas men­ti. Les mai­sons de teck se dres­saient sur pilo­tis au-des­sus de l’eau verte, reliées entre elles par des pas­se­relles de bois, et les gens vivaient là, au ras du cou­rant, avec leurs pota­gers flot­tants et leurs cages à pois­sons et leurs autels domes­tiques où brû­lait l’en­cens. Des enfants plon­geaient depuis les pas­se­relles en pous­sant des cris. Des femmes lavaient du linge. Un moine en robe safran pagayait len­te­ment dans une pirogue, son bol d’au­mônes posé devant lui comme un trésor.

Mau­gham ache­ta des mangues à une mar­chande dont la pirogue était un étal flot­tant — mangues, papayes, ram­bou­tans, lon­ganes, fruits du dra­gon, tout un jar­din tro­pi­cal empi­lé dans une coque de bois qui tan­guait dou­ce­ment. La mar­chande sou­rit. Le sou­rire thaï — ce sou­rire qui ne signi­fie pas tou­jours la joie, qui peut signi­fier la gêne, l’embarras, la poli­tesse, le refus, la bien­ve­nue, tout et son contraire, et dont l’am­bi­guï­té ravis­sait Mau­gham, qui était lui-même un homme d’am­bi­guï­tés. Il mor­dit dans la mangue. Le jus cou­la sur son men­ton, sucré et frais, et pen­dant un ins­tant il fut par­fai­te­ment heu­reux — non pas d’un bon­heur phi­lo­so­phique ou lit­té­raire, mais d’un bon­heur ani­mal, le bon­heur d’un corps qui a failli mou­rir et qui mange une mangue au bord d’un klong à Bangkok.

Il pous­sa jus­qu’au Wat Pho. Le temple du Boud­dha cou­ché. Il reti­ra ses chaus­sures à l’en­trée, comme tout le monde, et il entra dans le viharn, et le Boud­dha était là — qua­rante-six mètres de long, quinze mètres de haut, cou­ché sur le flanc droit, la tête appuyée sur la main, les yeux mi-clos, les pieds ornés de nacre avec les cent huit signes aus­pi­cieux gra­vés sur les plantes. Le Boud­dha sou­riait. Pas le sou­rire thaï, pas le sou­rire social, pas le sou­rire de poli­tesse — un sou­rire d’une autre nature, un sou­rire qui ne disait ni oui ni non, un sou­rire qui était au-delà du lan­gage, au-delà de la pen­sée, au-delà de tout ce que Mau­gham avait jamais vu sur un visage humain ou divin.

Il res­ta long­temps devant le Boud­dha cou­ché. Il res­ta si long­temps qu’un moine s’ap­pro­cha et lui offrit un bra­ce­let de coton blanc, noué autour du poi­gnet avec une prière mur­mu­rée en pali, et Mau­gham accep­ta — lui, l’ag­nos­tique, le scep­tique, l’homme qui avait bâti sa vie sur le doute et l’i­ro­nie, il accep­ta le bra­ce­let et la béné­dic­tion, et il ne sut pas pour­quoi, et il ne cher­cha pas à savoir.

Ce soir-là, sur la véran­dah, il croi­sa un autre client de l’hô­tel — un Ita­lien, jeune, trente ans peut-être, avec des mous­taches noires et un car­ton à des­sins sous le bras. L’homme venait d’ar­ri­ver à Bang­kok. Il venait de Flo­rence. Il était sculp­teur, dit-il, et le gou­ver­ne­ment sia­mois l’a­vait invi­té pour ensei­gner l’art occi­den­tal à l’u­ni­ver­si­té. Il s’ap­pe­lait Cor­ra­do Fero­ci. Mau­gham et Fero­ci burent un verre ensemble — Fero­ci buvait du vin rouge, incon­grui­té magni­fique dans la cha­leur de Bang­kok — et ils par­lèrent d’art, et de l’I­ta­lie, et de cette étrange des­ti­née qui pous­sait des Euro­péens à s’exi­ler sous les tro­piques pour des rai­sons qu’ils ne com­pre­naient pas tou­jours eux-mêmes.

Fero­ci res­te­rait. Il res­te­rait toute sa vie. Il pren­drait un nom thaï — Sil­pa Bhi­ras­ri — et il sculp­te­rait les monu­ments de la nation, le Monu­ment de la Démo­cra­tie, le Monu­ment de la Vic­toire, les sta­tues des rois. Il devien­drait plus thaï que les Thaïs, et il serait enter­ré à Bang­kok, et les étu­diants des Beaux-Arts vien­draient fleu­rir sa tombe chaque année. Mais cela, Mau­gham ne le savait pas. Et Fero­ci ne le savait pas non plus. Ils étaient deux Euro­péens sur une véran­dah tro­pi­cale, buvant un verre au bord d’un fleuve qui n’é­tait pas le leur, dans un pays qui n’é­tait pas le leur, et cette étran­ge­té par­ta­gée créait entre eux une inti­mi­té fra­gile, éphé­mère, une de ces inti­mi­tés de voyage qui ne sur­vivent pas au voyage mais qui, sur le moment, ont la den­si­té d’une ami­tié de vingt ans.

Fero­ci par­la de Dona­tel­lo. Mau­gham par­la de Mau­pas­sant. Le fleuve cou­lait. La nuit tom­bait. Les geckos com­men­çaient leur cri — tokay, tokay, tokay — ce cri méca­nique et insis­tant qui ponc­tuait les nuits de Bang­kok comme un métro­nome vivant.

Il notait la cha­leur. Il notait la lumière. Il notait l’o­deur du fleuve à dif­fé­rentes heures du jour — vase le matin, pois­son à midi, jas­min le soir. Il notait les bruits — le klaxon des auto­mo­biles sur Cha­roen Krung Road, le sif­flet des bateaux à vapeur, le chant du muez­zin d’une mos­quée voi­sine, car il y avait des mos­quées aus­si à Bang­kok, et des églises, et des syna­gogues, et des temples chi­nois, et cette pro­fu­sion de dieux et de foi lui sem­blait magni­fi­que­ment désor­don­née, humaine, vivante.

Il notait les gens. Les clients de l’hô­tel — un couple de Hol­lan­dais qui fai­saient le tour du monde, un ingé­nieur fran­çais qui construi­sait un pont quelque part dans le nord, une Amé­ri­caine d’un cer­tain âge qui por­tait trop de bijoux et pas assez de vête­ments. Les domes­tiques — les boys chi­nois, tou­jours silen­cieux, tou­jours pré­sents, avec cette capa­ci­té sur­na­tu­relle d’an­ti­ci­per les besoins avant qu’ils ne soient expri­més. Le bar­man, dont il n’ap­prit jamais le nom mais dont il n’ou­blie­rait jamais les mains — ces mains de pres­ti­di­gi­ta­teur qui tapis­saient le verre de Béné­dic­tine avec la pré­ci­sion d’un joaillier ser­tis­sant une pierre.

Il nota, un après-midi, une pro­ces­sion de bonzes qui pas­sait sur la rive oppo­sée du fleuve. Ils mar­chaient en file indienne, pieds nus, leur robe safran flot­tant dans le vent tiède, et cha­cun por­tait un bol d’au­mônes dans lequel les pas­sants dépo­saient du riz, des fruits, des fleurs. Il y avait quelque chose de poi­gnant dans cette scène — la pau­vre­té volon­taire, la digni­té du renon­ce­ment, le silence de ces hommes qui avaient choi­si de ne rien pos­sé­der dans un monde obsé­dé par la pos­ses­sion. Mau­gham pen­sa aux per­ro­quets dans leurs cages d’or. Il pen­sa à l’oi­seau libre.

* * *

Le der­nier soir, il des­cen­dit au bar.

C’é­tait le bar de l’O­rien­tal en 1923 — pas encore le Bam­boo Bar, pas encore le jazz et les cra­vates à l’en­trée, pas encore Ger­maine Krull et Jim Thomp­son et la renais­sance d’a­près-guerre. C’é­tait un bar plus ancien, plus simple, avec un comp­toir de bois sombre et des tabou­rets hauts et des éta­gères de bou­teilles éclai­rées par des lampes à pétrole, et cette odeur de gin et de tabac et de bois ciré qui est l’o­deur uni­ver­selle des bars d’hô­tels colo­niaux, de Sin­ga­pour à Cal­cut­ta, de Ran­goun à Saigon.

Mau­gham s’as­sit au comp­toir. Il com­man­da un der­nier mar­ti­ni. Le bar­man exé­cu­ta le rituel — la Béné­dic­tine, le Noilly Prat, le Tan­que­ray, le verre gla­cé — et Mau­gham but, len­te­ment, en regar­dant les bou­teilles sur les éta­gères, les reflets de la lampe dans le miroir der­rière le bar, les ombres des autres clients qui buvaient et fumaient et par­laient à voix basse.

Il pen­sa à Conrad. Conrad qui avait bu ici, à ce même comp­toir, trente-cinq ans plus tôt, sa vod­ka de marin polo­nais. Conrad qui n’a­vait pas les moyens de se payer une chambre. Conrad qui ne savait pas encore qu’il était Joseph Conrad. Mau­gham leva son verre en silence — un toast muet à l’homme absent, au capi­taine deve­nu écri­vain, au Polo­nais deve­nu Anglais, à celui qui avait trans­for­mé la mer en phrases et Bang­kok en littérature.

Puis il pen­sa à Nijins­ky. Au dieu qui dan­sait dans la salle de concert voi­sine, sept ans plus tôt, réfu­gié, magni­fique, déjà fêlé. À la cage de son corps. À la folie qui l’at­ten­dait. Et il leva son verre de nou­veau, en silence, pour Nijinsky.

Et puis il pen­sa à Nico­las. Au tsa­ré­vitch de vingt-deux ans qui avait pris le thé sur la véran­dah, trente-deux ans plus tôt, avec ses yeux bleus et sa barbe nais­sante et ses mains trop fines, et qui ne savait pas qu’il mour­rait fusillé dans une cave de l’Ou­ral. Et il leva son verre une troi­sième fois, pour Nico­las, pour tous les Nico­las du monde qui ne savaient pas ce que l’a­ve­nir leur réser­vait, qui buvaient leur thé et regar­daient le fleuve et croyaient que la vie dure­rait toujours.

Il leva son verre une der­nière fois. Pour l’hô­tel. Pour le vieil Orien­tal, le très vieil Orien­tal, le bâti­ment de brique et de teck qui avait brû­lé et renaît, qui avait vu pas­ser des rois et des marins et des écri­vains et des dan­seurs et des espions, et qui les avait tous accueillis avec la même indif­fé­rence majes­tueuse, la même patience de pierre et de bois, la même cer­ti­tude tran­quille d’être là quand ils seraient par­tis, d’être là quand tout le monde serait par­ti, d’être là au bord du fleuve, tou­jours, comme une sen­ti­nelle qui ne dort jamais.

* * *

Le len­de­main matin, Mau­gham fit ses bagages. Le boy l’ai­da — pliant les che­mises avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, ran­geant les livres et les car­nets, enve­lop­pant le ther­mo­mètre dans un mou­choir de soie. Mau­gham regar­da une der­nière fois la chambre. La chambre sombre, l’en­fi­lade, les véran­das, les lames de lumière entre les volets. Le lit où il avait failli mou­rir. Le ven­ti­la­teur qui conti­nuait de tour­ner, imper­tur­bable, indif­fé­rent à son départ comme il avait été indif­fé­rent à sa maladie.

Il des­cen­dit. Tra­ver­sa le hall. Madame Maire était là, der­rière le comp­toir de la récep­tion, avec son chi­gnon strict et son sou­rire pro­fes­sion­nel. Elle lui ten­dit la note. Mau­gham paya sans regar­der le mon­tant. Il vou­lut dire quelque chose — quelque chose sur la chambre, sur la fièvre, sur la phrase qu’il avait enten­due dans le cou­loir — mais il ne dit rien. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être dites. Cer­taines choses sont mieux gar­dées dans le silence, comme la Béné­dic­tine dans le mar­ti­ni — un secret par­ta­gé qui perd tout son charme s’il est nommé.

Il sor­tit. Le rick­shaw l’at­ten­dait. Un autre coo­lie, un autre Chi­nois maigre aux mol­lets lui­sants. La valise fut char­gée. Mau­gham mon­ta. Le rick­shaw s’ébranla.

Il ne se retour­na pas.

Ou plu­tôt si — il se retour­na une fois, briè­ve­ment, juste assez pour voir la façade de l’O­rien­tal s’é­loi­gner entre les pal­miers et les bou­gain­vil­lées, avec ses volets blancs et sa véran­dah et cet air de fatigue dis­tin­guée qui était sa signa­ture. Et il vit — il crut voir — un oiseau, un petit oiseau brun, posé sur la balus­trade de la véran­dah du pre­mier étage, exac­te­ment là où se trou­vait sa chambre. L’oi­seau ne chan­tait pas. Il se tenait là, immo­bile, la tête légè­re­ment pen­chée, comme s’il regar­dait le rick­shaw s’éloigner.

Puis le rick­shaw tour­na dans Cha­roen Krung Road et l’hô­tel disparut.

* * *

Mau­gham revien­drait. Il revien­drait en 1925, pour deux semaines, et il retrou­ve­rait la véran­dah, le fleuve, le mar­ti­ni. Il revien­drait en 1960, pour son quatre-vingt-cin­quième anni­ver­saire, vieillard sec et iro­nique au regard de lézard, et il dirait cette phrase que tout le monde cite­rait ensuite : J’ai failli être expul­sé de l’O­rien­tal parce que la patronne ne vou­lait pas que je ruine son com­merce en mou­rant dans une de ses chambres.

Mais cela, Mau­gham ne le savait pas encore. En jan­vier 1923, assis dans un rick­shaw qui le condui­sait à la gare de Hua Lam­phong, il savait seule­ment qu’il était vivant. Qu’il avait un conte de fées dans la tête. Qu’il avait vu des choses dans la fièvre qu’il ne ver­rait plus jamais dans la luci­di­té. Et que l’O­rien­tal — le vieil Orien­tal, le très vieil Orien­tal — gar­de­rait quelque chose de lui, comme il gar­dait quelque chose de Conrad et de Nijins­ky et de Nico­las et de tous ceux qui avaient dor­mi et bu et rêvé et failli mou­rir entre ses murs.

L’hô­tel gar­dait tout. C’é­tait sa nature. C’é­tait sa fonc­tion. Il gar­dait les sueurs et les larmes et les rires et les secrets et les mar­ti­nis et les fièvres et les contes de fées et les pas dans les cou­loirs et les mots mur­mu­rés der­rière les portes et les silences des boys chi­nois et le bruit du fleuve contre les pilo­tis et le chant des oiseaux dans le jardin.

Il gar­dait tout, et il ne disait rien. Comme Mau­gham. Comme le Siam.

Le fleuve cou­lait. Le soleil mon­tait. La ville s’é­veillait. Et quelque part, dans une chambre sombre au pre­mier étage de l’O­rien­tal Hotel, un ven­ti­la­teur conti­nuait de tour­ner, souf­fle­ment, souf­fle­ment, souf­fle­ment, bat­tant des ailes au-des­sus d’un lit vide, comme un oiseau qui ne sait pas que la cage est ouverte.

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La dou­blure de Béné­dic­tine — Deuxième partie

La dou­blure de Béné­dic­tine — Pre­mière partie

La dou­blure de
Béné­dic­tine

La dou­blure de Bénédictine

Pre­mière partie

I — L’ARRIVÉE

Le train cra­cha Mau­gham sur le quai de Hua Lam­phong comme on recrache un noyau. Il res­ta debout un moment, hébé­té, sa valise à la main, dans la lumière blanche de jan­vier qui tom­bait des ver­rières de la gare comme une puni­tion. Autour de lui l’a­gi­ta­tion des por­teurs, le thaï qui cré­pi­tait de toutes parts, les odeurs de graisse chaude et de jas­min, et cette cha­leur — mon Dieu, cette cha­leur. Il venait de pas­ser des jours dans le nord, Chiang Mai, les mon­tagnes, les forêts de teck, les nuits presque fraîches où l’on pou­vait dor­mir sans sen­tir ses draps deve­nir une seconde peau. Ici c’é­tait autre chose. Ici l’air avait une épais­seur de tis­su mouillé. Bang­kok le pre­nait à la gorge comme un homme ivre vous sai­sit par le revers.

Il mon­ta dans un rick­shaw. Le coo­lie, un Chi­nois maigre dont les mol­lets lui­saient, se mit à trot­ter le long de Cha­roen Krung Road, la pre­mière route pavée du royaume, et Mau­gham fut empor­té dans le cou­rant de la ville.

Il y avait les tram­ways, bien sûr. Les tram­ways élec­triques qui grin­çaient sur leurs rails, et les char­rettes à bras, et les auto­mo­biles déjà — quelques-unes, noires, anglaises, incon­ce­vables dans cette four­naise — et les chiens errants, et les moines en robe safran qui mar­chaient pieds nus dans la pous­sière comme s’ils fou­laient de l’herbe tendre. Il y avait les Chi­nois sur­tout, des mil­liers de Chi­nois, dans les échoppes, der­rière les étals, pen­chés sur des balances, accrou­pis devant des mar­mites fumantes, et Mau­gham pen­sa que Bang­kok était une ville chi­noise qui se rêvait sia­moise, ou peut-être l’in­verse, il n’au­rait su dire.

Les wats défi­laient. Ces temples d’or et de mosaïque, ces toits super­po­sés comme des mains jointes, ces flèches qui mon­taient vers le ciel blanc — tout cela aurait dû l’é­mer­veiller. Il le savait. Il était venu pour cela, en par­tie. Pour voir. Pour noter. Pour trans­for­mer en phrases ce qui se don­nait aux yeux. Mais les wats lui fai­saient mal. Leur magni­fi­cence criarde, leurs dorures exces­sives, tout cet or éta­lé sous un soleil qui ne par­don­nait rien — cela lui vrillait les tempes. Il fer­ma les yeux un ins­tant. Le rick­shaw caho­ta sur une ornière et il les rouvrit.

Le Chao Phraya apparut.

Le fleuve. Le fleuve des Rois. Large et brun et lent, char­riant ses barges de riz, ses sam­pans char­gés de pas­tèques et de papayes, ses mai­sons flot­tantes qui tan­guaient dou­ce­ment comme des bêtes endor­mies. Sur la rive oppo­sée, des toits de tôle, des pal­miers, la sil­houette dorée d’un wat qui trem­blait dans la vapeur de cha­leur. Le fleuve sen­tait la vase et le pois­son et quelque chose d’autre, de plus ancien, que Mau­gham ne sut pas nom­mer — le temps peut-être, ou la mous­son pas­sée, ou les morts qui avaient navi­gué des­sus avant lui, depuis des siècles, depuis toujours.

L’O­rien­tal Hotel se dres­sait sur la berge est, entre la rivière et Cha­roen Krung Road. Mau­gham des­cen­dit du rick­shaw, paya le coo­lie, et res­ta un moment devant la façade. C’é­tait un bâti­ment colo­nial à deux étages — chose extra­or­di­naire dans un pays de bun­ga­lows sur pilo­tis — avec des volets blancs, une véran­dah, et cette allure un peu fati­guée des demeures qui ont vu pas­ser trop de monde. Il y avait quelque chose de tou­chant dans cette fatigue. L’hô­tel ne cher­chait pas à impres­sion­ner. Il se conten­tait d’être là, au bord du fleuve, depuis — depuis quand au juste ? Per­sonne ne savait exac­te­ment. Il y avait eu un incen­die en 1865, un pre­mier hôtel détruit, des capi­taines danois, un cer­tain Ander­sen qui avait tout recons­truit, des archi­tectes ita­liens. Les dates se brouillaient. L’O­rien­tal por­tait son âge comme ces femmes qui ne disent jamais le leur.

On le condui­sit à sa chambre.

Elle était sombre. C’est la pre­mière chose qu’il nota, et qu’il note­rait plus tard dans son car­net, et qu’il écri­rait encore plus tard dans un livre — cette obs­cu­ri­té. La chambre fai­sait par­tie d’une longue enfi­lade, avec une véran­dah de chaque côté, et la brise pas­sait au tra­vers, mais c’é­tait une brise étouf­fante, une brise qui ne rafraî­chis­sait rien, qui se conten­tait de dépla­cer la cha­leur d’un endroit à un autre, comme on déplace un meuble sans rai­son. Les volets étaient fer­més contre le soleil. La lumière entrait par les inter­stices en lames fines et brillantes qui décou­paient l’obs­cu­ri­té sans l’entamer.

Il y avait un lit. Un ven­ti­la­teur de pla­fond qui tour­nait avec une len­teur insul­tante, ses pales de bois fai­sant un bruit de res­pi­ra­tion régu­lière — souf­fle­ment, souf­fle­ment, souf­fle­ment — comme si la chambre elle-même res­pi­rait. Il y avait une table, une chaise, un broc d’eau. Il y avait une odeur de bois et de cire et de quelque chose de flo­ral, du fran­gi­pane peut-être, qui venait du jar­din par les persiennes.

Mau­gham posa sa valise. Ôta sa veste. S’as­sit sur le lit. Le mate­las céda sous lui avec un soupir.

Il était arrivé.

* * *

La salle à man­ger était grande et sombre, les fenêtres fer­mées par des volets pour la fraî­cheur — mais il n’y avait pas de fraî­cheur, il n’y avait qu’une pénombre moite où les plats appa­rais­saient por­tés par des boys chi­nois qui ne fai­saient aucun bruit. C’é­tait décon­cer­tant, ce silence des boys. Ils glis­saient entre les tables comme des appa­ri­tions, posaient les assiettes, rem­plis­saient les verres, dis­pa­rais­saient. On ne les enten­dait pas venir, on ne les enten­dait pas par­tir. Mau­gham pen­sa à des fan­tômes. Il pen­sa à des pois­sons. Il pen­sa que dans ce pays la domes­ti­ci­té avait atteint un degré de per­fec­tion qui confi­nait à l’invisibilité.

Il man­gea. Ou plu­tôt il essaya. La nour­ri­ture orien­tale l’é­cœu­rait — il le recon­nais­sait sans fier­té, comme on recon­naît une fai­blesse phy­sique. Ces saveurs mêlées, ces épices qu’il ne savait pas iden­ti­fier, cette dou­ceur sucrée qui se glis­sait par­tout, dans le riz, dans les sauces, dans les fruits. Il repous­sa son assiette. Com­man­da du thé. Le thé au moins avait un goût fami­lier, quoique ser­vi dans des tasses sans anse qui lui brû­laient les doigts.

Après le dîner il sor­tit sur la véran­dah. Le fleuve était deve­nu noir, mais on le devi­nait à son mou­ve­ment — le cla­po­tis contre les pilo­tis de l’embarcadère, le pas­sage lent d’une barge dont la lan­terne tra­çait un sillon d’or sur l’eau sombre. De l’autre côté, des lumières éparses. Le bruit d’une musique — un khim peut-être, cet ins­tru­ment à cordes frap­pées dont le son grêle et métal­lique tra­ver­sait la nuit comme un insecte lumi­neux. Et les gre­nouilles. Un chœur de gre­nouilles si vaste, si una­nime, si obs­ti­né qu’on finis­sait par ne plus l’en­tendre, comme on n’en­tend plus son propre cœur.

Mau­gham s’ac­cou­da à la balus­trade. Il avait qua­rante-huit ans. Il avait der­rière lui une car­rière de méde­cin qu’il avait aban­don­née, une car­rière d’es­pion qu’il ne pou­vait pas men­tion­ner, une car­rière d’é­cri­vain qui lui avait don­né la célé­bri­té et l’argent mais pas ce qu’il cher­chait — et il n’au­rait su dire ce qu’il cher­chait. Il avait un mariage qui n’en était pas un. Il avait un secret que tout le monde connais­sait et que per­sonne ne nom­mait. Il avait des amants qu’il appe­lait des secré­taires. Il avait cette façon de croi­ser les jambes, petit, impec­cable, le regard de lézard, le bon mot tou­jours prêt comme un revol­ver chargé.

Il trans­pi­ra.

Ce n’é­tait pas la trans­pi­ra­tion ordi­naire, celle des tro­piques, à laquelle on s’ha­bi­tue en quelques jours. C’é­tait autre chose. Une sueur froide qui lui gla­çait la nuque tan­dis que tout le reste de son corps brû­lait. Il fris­son­na. Ren­tra dans sa chambre. S’as­sit sur le lit.

Quelque chose n’al­lait pas.

* * *

Le len­de­main matin, Mau­gham ne des­cen­dit pas prendre le petit déjeu­ner. Un boy chi­nois frap­pa à sa porte, n’ob­tint pas de réponse, frap­pa de nou­veau, entrou­vrit. L’An­glais était au lit, les draps col­lés au corps, les yeux ouverts mais fixant un point du pla­fond avec une inten­si­té qui n’a­vait rien de natu­rel. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus de lui comme un oiseau de proie décri­vant des cercles patients.

Le boy appor­ta du thé. Mau­gham ne le tou­cha pas.

Vers midi il se redres­sa, cher­cha son ther­mo­mètre dans sa trousse de toi­lette — il voya­geait tou­jours avec un ther­mo­mètre, ves­tige de sa for­ma­tion médi­cale, cette habi­tude du diag­nos­tic qu’on ne perd jamais, comme les prêtres défro­qués qui conti­nuent de bénir les repas en silence. Il le glis­sa sous sa langue. Atten­dit. Le retira.

Cent cinq.

Il ne le crut pas. Le secoua. Le remit. Atten­dit à nou­veau, plus long­temps cette fois, les yeux fer­més, comp­tant les rota­tions du ven­ti­la­teur par le son — souf­fle­ment, souf­fle­ment, soufflement.

Cent cinq.

Alors il sut. L’a­no­phèle avait fait son tra­vail. Quelque part entre Man­da­lay et Bang­kok, dans la tra­ver­sée des États Shan, dans cette chambre sans mous­ti­quaire que l’of­fi­cier sia­mois lui avait offerte avec tant d’in­sis­tance — son meilleur lit, sa plus belle chambre, com­ment refu­ser sans offen­ser ? — le mous­tique l’a­vait piqué. Un mous­tique minus­cule, femelle, affa­mé, por­teur dans ses glandes sali­vaires du Plas­mo­dium, ce para­site patient qui avait atten­du dans le sang de Mau­gham le temps néces­saire avant de se mul­ti­plier, d’en­va­hir les glo­bules rouges, de déclen­cher la guerre. Mau­gham le méde­cin savait tout cela. Mau­gham le patient ne pou­vait rien y faire.

Il se recou­cha. Appe­la le boy. Deman­da de la qui­nine. Le boy revint avec des com­pri­més blancs et un verre d’eau. Mau­gham ava­la. La qui­nine avait un goût d’a­mer­tume abso­lue, un goût de fin du monde, un goût qui enva­his­sait la bouche entière et ne par­tait plus — et ce goût, mêlé à la fièvre, à la cha­leur, au bruit du ven­ti­la­teur et au cla­po­tis du fleuve, com­po­sa la pre­mière couche de ce qui allait deve­nir, au cours des jours sui­vants, un ver­tige sans nom.

* * *

Le bar de l’O­rien­tal se trou­vait au rez-de-chaus­sée. Mau­gham n’y des­cen­drait pas pen­dant plu­sieurs jours, mais il y était allé la veille au soir, avant que la fièvre ne se déclare, et ce sou­ve­nir allait reve­nir le han­ter dans le délire avec une pré­ci­sion cruelle — la pré­ci­sion des choses perdues.

Il avait com­man­dé un martini.

C’é­tait un rituel. Mau­gham avait des rituels comme d’autres ont des vices — avec constance, avec méthode, avec cette pointe de plai­sir cou­pable qui en fait tout le prix. Le mar­ti­ni de Mau­gham obéis­sait à des règles strictes qu’il avait un jour dic­tées à un bar­man et que les bar­mans se trans­met­taient ensuite comme un secret de confré­rie. Le verre devait être long, à pied, très froid. Le ver­mouth devait être du Noilly Prat. Le gin devait être du Tan­que­ray. Et il y avait le secret — car il y avait tou­jours un secret chez Mau­gham, une dou­blure, un com­par­ti­ment caché. Avant de ver­ser quoi que ce soit, le bar­man devait prendre un peu de Béné­dic­tine, juste un soup­çon, et en tapis­ser l’in­té­rieur du verre en le fai­sant tour­ner. Cela ajou­tait un par­fum, une dou­ceur presque imper­cep­tible, un arrière-goût de miel et d’herbes qui modi­fiait tout sans qu’on puisse dire exac­te­ment quoi.

Le bar­man de l’O­rien­tal — un Chi­nois, encore un Chi­nois, avec des mains de pres­ti­di­gi­ta­teur — avait exé­cu­té la manœuvre sans qu’on la lui demande deux fois. Mau­gham avait bu. Le gin gla­cé avait des­cen­du dans sa gorge comme une lame de lumière froide. Dehors le fleuve char­riait ses barges dans la nuit. Quel­qu’un jouait du pia­no dans un salon voi­sin — du Debus­sy, très mal, avec des hési­ta­tions qui don­naient à la musique une mélan­co­lie sup­plé­men­taire, invo­lon­taire, comme les fautes d’or­tho­graphe dans les lettres d’amour.

Ce mar­ti­ni. Ce serait le der­nier avant la fièvre. Le der­nier verre de l’homme debout.

* * *

Le deuxième jour, le méde­cin vint. Un Anglais, ins­tal­lé à Bang­kok depuis des années, avec cette peau tan­née et ces yeux déla­vés que donnent les tro­piques aux Euro­péens qui y res­tent trop long­temps. Il prit le pouls de Mau­gham, sa tem­pé­ra­ture, exa­mi­na ses yeux, pal­pa son foie.

— Palu­disme, dit-il, comme on dit bonjour.

— Je sais, dit Maugham.

— La qui­nine devrait faire effet. Deux jours. Trois peut-être.

— Et si elle ne fait pas effet ?

Le méde­cin ne répon­dit pas tout de suite. Il ran­gea son sté­tho­scope dans sa sacoche avec des gestes lents, métho­diques, qui tra­his­saient une longue habi­tude des mau­vaises nouvelles.

— Elle fera effet, dit-il enfin.

Mau­gham fer­ma les yeux. Il enten­dit le méde­cin sor­tir. Il enten­dit le boy entrer, poser quelque chose sur la table de nuit — de l’eau, des com­pri­més, un linge humide. Il enten­dit le fleuve, dehors, qui ne s’ar­rê­tait jamais de cou­ler, qui n’a­vait jamais ces­sé de cou­ler depuis que des hommes s’é­taient ins­tal­lés sur ses rives et avaient bâti des temples et des palais et des hôtels et des comp­toirs de com­merce, et qui cou­le­rait encore quand tout cela aurait dis­pa­ru, quand l’O­rien­tal lui-même ne serait plus qu’un sou­ve­nir dans un livre que per­sonne ne lirait.

Il enten­dit le ven­ti­la­teur. Souf­fle­ment, souf­fle­ment, soufflement.

Il enten­dit — mais avait-il enten­du, ou l’a­vait-il rêvé ? — une voix de femme, dans le cou­loir, une voix fran­çaise avec un accent qu’il ne put iden­ti­fier, et cette voix disait au méde­cin, dans un mur­mure qui n’é­tait pas assez bas pour qu’on ne l’en­tende pas :

— Je ne peux pas le lais­ser mou­rir ici, vous com­pre­nez. Vous devez l’emmener à l’hôpital.

Et la voix du médecin :

— D’ac­cord. Mais atten­dons un jour ou deux encore.

Et la voix de la femme, plus sèche :

— Ne tar­dez pas trop.

C’é­tait Madame Maire. Maria Maire, la patronne de l’O­rien­tal, gol­feuse, femme d’af­faires, maî­tresse abso­lue de ces lieux. Elle ne vou­lait pas d’un mort dans ses chambres. Un mort, c’est mau­vais pour la répu­ta­tion. Un mort célèbre, c’est pire encore — on en parle, on raconte, les clients annulent. Mau­gham com­pre­nait. Il aurait fait la même chose. Il y avait quelque chose d’ad­mi­rable dans cette fran­chise, quelque chose de chi­rur­gi­cal. Ne tar­dez pas trop. On aurait dit une réplique d’une de ses propres pièces de théâtre — ce mélange de cruau­té et de bon sens qui fai­sait rire les salles à Londres.

Sauf que cette fois, c’é­tait lui qui était sur la scène. C’é­tait lui le per­son­nage dont on par­lait à la troi­sième per­sonne, dans un cou­loir, à voix pas assez basse. C’é­tait son corps qui brû­lait à cent cinq degrés dans une chambre sombre au bord d’un fleuve à l’autre bout du monde. C’é­tait sa mort que l’on crai­gnait — non par com­pas­sion, mais par calcul.

Il sou­rit. Ou crut sou­rire. Ses lèvres étaient sèches et cra­que­lées et le sou­rire fit mal.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le fleuve cou­lait. La fièvre montait.

Et l’hô­tel — le vieil hôtel, le très vieil hôtel dont per­sonne ne connais­sait l’âge exact, le bâti­ment de brique et de teck et de stuc que des Ita­liens avaient des­si­né pour un Danois sur la rive d’un fleuve sia­mois — l’hô­tel com­men­çait à bou­ger. Non pas phy­si­que­ment, non pas comme un trem­ble­ment de terre ou un glis­se­ment de ter­rain, mais autre­ment, de l’in­té­rieur, comme si ses murs se met­taient à res­pi­rer un peu plus fort que d’ha­bi­tude, comme si ses plan­chers se sou­ve­naient de pas anciens, comme si ses fenêtres s’ou­vraient sur des époques révolues.

Mau­gham le sen­tit. Dans la fièvre, on sent ces choses-là.

L’hô­tel se sou­ve­nait. Et Mau­gham, qu’il le veuille ou non, allait se sou­ve­nir avec lui.

II — LA MONTÉE

La qui­nine ne fit pas effet.

Le troi­sième jour, la fièvre était tou­jours là, ins­tal­lée dans le corps de Mau­gham comme un loca­taire qui refuse de par­tir. Elle avait ses horaires, ses habi­tudes, ses caprices. Le matin, elle se fai­sait presque oublier — la tem­pé­ra­ture des­cen­dait à cent un, cent deux, et Mau­gham pou­vait ouvrir les yeux, regar­der la chambre, recon­naître les meubles, le broc, la chaise, les lames de lumière entre les volets. Il pou­vait même pen­ser. Des pen­sées claires, nettes, presque froides — il pen­sait à Gerald, res­té en Angle­terre, il pen­sait à Syrie qu’il avait épou­sée sans amour et qui le lui ren­dait bien, il pen­sait à la pièce qu’il devait écrire et qui ne venait pas, et cette clar­té mati­nale avait quelque chose de cruel, comme les inter­valles de beau temps au milieu d’une tem­pête, qui ne servent qu’à vous rap­pe­ler ce que vous êtes en train de perdre.

Puis l’a­près-midi venait, et avec l’a­près-midi la cha­leur de Bang­kok attei­gnait son point d’in­can­des­cence, et la fièvre remon­tait d’un coup, bru­ta­le­ment, comme une marée, et Mau­gham sombrait.

Ce n’é­tait pas le som­meil. Le som­meil est un pays où l’on va et d’où l’on revient. Ceci était autre chose. Un état inter­mé­diaire, un entre-deux, une zone grise où la conscience flot­tait sans ancrage, où les sen­sa­tions se mélan­geaient — le bruit du ven­ti­la­teur deve­nait le bat­te­ment d’ailes d’un oiseau gigan­tesque, le cla­po­tis du fleuve deve­nait une voix qui par­lait une langue incon­nue, la cha­leur deve­nait une main posée sur sa poi­trine, une main lourde et chaude qui appuyait, appuyait, et sous laquelle il ne pou­vait plus respirer.

Les boys chi­nois entraient et sor­taient. Ils chan­geaient les draps trem­pés. Ils posaient des linges humides sur son front. Ils appor­taient de la qui­nine, de l’eau, du bouillon qu’il ne tou­chait pas. Mau­gham les voyait s’af­fai­rer autour de lui avec la même effi­ca­ci­té silen­cieuse que dans la salle à man­ger, et il se deman­dait — dans les rares moments où il pou­vait encore se deman­der quelque chose — s’ils avaient l’ha­bi­tude. Si d’autres hommes avant lui avaient brû­lé dans ces draps. Si l’hô­tel avait une mémoire des fièvres.

* * *

Le qua­trième jour, les murs com­men­cèrent à parler.

Non pas avec des mots. Avec des images. Des images qui se for­maient dans le stuc, dans les mou­lures, dans les des­sins du papier peint — ce papier peint pari­sien que le Danois Ander­sen avait fait venir de France qua­rante ans plus tôt, et dont les motifs flo­raux, sous l’ef­fet de la fièvre et de la lumière rasante, se met­taient à bou­ger, à se tordre, à se recom­po­ser en formes nou­velles. Mau­gham voyait des visages dans les fleurs. Des visages d’hommes qu’il ne connais­sait pas, des visages bar­bus, des visages du dix-neu­vième siècle, avec des favo­ris et des cols empe­sés et des regards de gens qui ont tra­ver­sé des océans.

Il fer­ma les yeux. Les visages res­tèrent. Ils étaient main­te­nant à l’in­té­rieur de ses pau­pières, pro­je­tés là comme sur un écran de ciné­ma, et ils se suc­cé­daient avec une rapi­di­té qui l’é­tour­dis­sait — des marins, des mar­chands, des diplo­mates, des aven­tu­riers, tous ces hommes qui avaient remon­té le Chao Phraya depuis le golfe du Siam pour atteindre la Cité des Anges, tous ces hommes qui avaient dor­mi ici, dans ces chambres, dans ces lits, sous ce même ven­ti­la­teur qui tour­nait, tour­nait, tournait.

L’hô­tel se sou­ve­nait. Et la fièvre de Mau­gham était la clé qui ouvrait les portes.

* * *

Il vit le feu.

C’est-à-dire qu’il ne le vit pas — il le sen­tit. Une cha­leur sou­daine, dif­fé­rente de celle de la fièvre, plus sèche, plus vio­lente, avec une odeur de bois brû­lé et de paille et de pein­ture fon­due. Les flammes de 1865. Le onze juin 1865, très exac­te­ment — la date flot­ta dans le délire avec une pré­ci­sion absurde, comme si la fièvre tenait un calen­drier. Soixante-neuf bâti­ments le long du fleuve, empor­tés en une nuit, et par­mi eux le pre­mier Orien­tal — cette pen­sion pour marins tenue par deux Amé­ri­cains, Dyer et West, ce bâti­ment de bois et de chaume qui n’a­vait jamais été un vrai hôtel, juste un toit et un bar et quelques lits pour les équi­pages en escale, les capi­taines de pas­sage, les mar­chands de teck et d’é­pices qui remon­taient le Chao Phraya depuis le golfe en quête de for­tune ou de fuite. Tout cela avait brûlé.

Mau­gham vit les flammes lécher les pilo­tis de bois, grim­per le long des murs de bam­bou tres­sé, dévo­rer les auvents de palme séchée avec un appé­tit métho­dique, patient, comme si le feu avait tout son temps. Il vit les gens cou­rir — les bate­liers arra­chant leurs sam­pans à la rive, les mar­chands traî­nant des bal­lots de soie et de por­ce­laine, les femmes por­tant des enfants sur la hanche, les chiens hur­lant dans la fumée. Il vit le fleuve rou­gir sous le reflet des flammes — un fleuve de sang, un fleuve de lave — et les mai­sons flot­tantes amar­rées à la berge tirer sur leurs cordes comme des che­vaux affo­lés, et cer­taines cordes céder, et les mai­sons par­tir à la dérive, empor­tées par le cou­rant, brû­lant encore, torches flot­tantes que le Chao Phraya char­riait vers la mer dans une pro­ces­sion funèbre d’une beau­té insoutenable.

Le feu détrui­sait tout. Le feu ne fai­sait pas de dis­tinc­tion entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le sacré et le pro­fane. Le feu trai­tait l’O­rien­tal et les tau­dis voi­sins avec la même indif­fé­rence démo­cra­tique. Et quand il eut fini — quand il n’y eut plus rien à brû­ler, quand les der­nières braises eurent ces­sé de rou­geoyer dans l’aube grise — il ne res­ta rien. Rien qu’un ter­rain vague au bord du fleuve, noir­ci, fumant, jon­ché de débris cal­ci­nés. Un ter­rain nu. Une page blanche.

Mau­gham sen­tit la cha­leur du feu se mêler à celle de sa fièvre. Il enten­dit les cris — mais étaient-ce les cris de 1865 ou les cris des bate­liers sur le fleuve en 1923 ? La fron­tière n’exis­tait plus. Le temps s’é­tait plié sur lui-même comme une lettre qu’on referme, et les deux époques se tou­chaient, se super­po­saient, se confon­daient. Et Mau­gham com­prit — dans cette com­pré­hen­sion par­ti­cu­lière que donne le délire, qui n’est pas la logique ni l’in­tui­tion mais quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus ani­mal — il com­prit que tout hôtel naît d’une des­truc­tion. Qu’il faut un incen­die pour qu’il y ait une recons­truc­tion. Qu’il faut des cendres pour qu’il y ait un phoe­nix. L’O­rien­tal n’a­vait pas sur­vé­cu au feu de 1865 — il en était né. Le feu était son acte de naissance.

Il y eut un silence. Un silence de cendres. Dix ans de silence — dix ans pen­dant les­quels le ter­rain res­ta vague, le fleuve cou­la sans hôtel sur sa rive, et les marins en escale durent se conten­ter d’autres pen­sions, d’autres bars, d’autres lits. Puis les capi­taines danois vinrent — Jarck et Salje, deux hommes du Nord éga­rés sous les tro­piques, avec leurs visages rouges et leurs barbes blondes et cette façon qu’ont les Scan­di­naves de regar­der le monde comme si c’é­tait un pro­blème à résoudre. Ils rele­vèrent l’hô­tel. Modes­te­ment. Douze chambres. Un bar amé­ri­cain. Une salle de billard. Le petit déjeu­ner à neuf heures trente, le tif­fin à une heure, le dîner à sept heures. On pou­vait louer des bateaux. La bière était fraîche. Ce n’é­tait pas un palace. C’é­tait un début.

Puis le feu s’é­tei­gnit dans la mémoire de l’hô­tel, et dans les cendres, len­te­ment, un autre bâti­ment se dres­sa. Des briques cette fois. Du stuc. Des colonnes. Un étage — deux étages ! — chose insen­sée dans un pays de cases sur pilo­tis. C’é­taient les Ita­liens, Car­du et Ros­si, qui construi­saient sur les ordres du Danois. Mau­gham les voyait tra­vailler dans la lumière de sa fièvre, ces archi­tectes trans­al­pins éga­rés sous les tro­piques, des­si­nant des arcs et des cor­niches et des balus­trades comme s’ils étaient à Flo­rence ou à Milan, et non pas au bord du Menam, dans la boue, sous les mous­tiques, à qua­rante degrés.

Il vit les lustres arri­ver par bateau. Il vit le papier peint — ce même papier peint — être dérou­lé sur les murs neufs par des mains chi­noises. Il vit les tapis, les meubles de rotin, la salle de billard, le bar capable d’ac­cueillir cin­quante hommes. Il vit le soir du 19 mai 1887 — l’i­nau­gu­ra­tion, les bou­gies, les smo­kings blancs, les uni­formes consu­laires, les femmes en robes longues qui ruis­se­laient de sueur sous la soie et le sou­rire. Jamais on n’a­vait vu tel luxe à Bang­kok en dehors du Palais. Jamais.

Et il vit le Danois.

* * *

Hans Niels Ander­sen se tenait au centre du hall comme un capi­taine sur sa pas­se­relle. Il avait vingt-neuf ans quand il avait rache­té la vieille pen­sion aux capi­taines Jarck et Salje, mais ce n’é­tait plus un jeune homme — pas vrai­ment. Les tro­piques l’a­vaient mûri. Le Siam l’a­vait chan­gé. Il était arri­vé à Bang­kok en 1873, mate­lot danois de Naks­kov, un vil­lage de pêcheurs au bord de la Bal­tique, et il avait gra­vi les éche­lons avec cette téna­ci­té scan­di­nave qui res­semble à de la patience mais qui est en réa­li­té de l’am­bi­tion gelée. Capi­taine du yacht royal, le Thoon Kra­mom, pour le compte de Sa Majes­té Chu­la­long­korn. Puis mar­chand. Puis impor­ta­teur de teck. Puis pro­prié­taire d’hô­tel. Bien­tôt fon­da­teur de l’East Asia­tic Com­pa­ny, le plus grand conglo­mé­rat danois du monde, avec des bureaux à Copen­hague, à Shan­ghai, à Londres, à San Fran­cis­co. Mais pour l’ins­tant il était là, dans le hall de son hôtel, et il souriait.

Mau­gham le regar­dait depuis son lit, depuis sa fièvre, depuis 1923, à tra­vers trente-six ans d’é­pais­seur tem­po­relle, et il voyait ce sou­rire — le sou­rire d’un homme qui a com­pris quelque chose d’es­sen­tiel sur les hôtels et sur les empires. Un hôtel, c’est un pays. Un petit pays avec ses lois, ses rituels, ses hié­rar­chies, sa poli­tique étran­gère. Ander­sen avait fait venir un chef et un maître d’hô­tel du Consu­lat de France — il les avait débau­chés, lit­té­ra­le­ment arra­chés à la diplo­ma­tie pour les mettre au ser­vice de l’hos­pi­ta­li­té. Parce qu’un hôtel qui veut être un palace doit voler ses talents à la puis­sance colo­niale la plus raffinée.

Le pre­mier grand ban­quet : le 24 mai 1888, pour le Jubi­lé d’or de la reine Vic­to­ria. Toute la com­mu­nau­té expa­triée de Bang­kok était là — les Anglais, les Fran­çais, les Danois, les Alle­mands, les Hol­lan­dais, les Por­tu­gais qui fai­saient du com­merce sur le fleuve depuis le XVIe siècle. Et la haute socié­té sia­moise aus­si, les princes et les prin­cesses en soie bro­chée d’or, les géné­raux cou­verts de déco­ra­tions, les diplo­mates, les cour­ti­sans. Ce soir-là, l’O­rien­tal était deve­nu ce qu’An­der­sen vou­lait qu’il soit : le centre du monde. Un centre éphé­mère, bien sûr, comme tous les centres — mais quel centre.

Mau­gham voyait tout cela. La fièvre lui don­nait des yeux de peintre. Il voyait les cou­leurs — l’or des chan­de­liers, le blanc des nappes, le rouge du cla­ret, le brun du cigare, et cette lumière vacillante des bou­gies qui adou­cis­sait tous les visages, qui les ren­dait beaux, même les plus laids, même les plus fati­gués. Il enten­dait le brou­ha­ha des conver­sa­tions en cinq langues, le tin­te­ment des verres, la musique d’un petit orchestre qui jouait des valses vien­noises dans une salle tro­pi­cale, et cette incon­grui­té — les valses de Strauss à treize degrés au nord de l’É­qua­teur — lui sem­blait résu­mer quelque chose d’es­sen­tiel sur l’a­ven­ture colo­niale, sur cette folie magni­fique et ridi­cule qui pous­sait des Euro­péens à recréer Vienne et Paris et Londres dans la boue et la mousson.

Puis Ander­sen s’ef­fa­ça. La vision se trou­bla. Mau­gham sen­tit la fièvre remon­ter d’un cran — le ther­mo­mètre, s’il avait eu la force de le prendre, aurait sans doute mar­qué cent six — et les images se pré­ci­pi­tèrent, se bous­cu­lèrent, comme des pas­sa­gers sur un quai de gare quand le train va partir.

* * *

Il vit le Roi.

Chu­la­long­korn. Rama V. Le roi qui avait abo­li l’es­cla­vage au Siam, le roi qui avait envoyé ses fils étu­dier en Europe, le roi qui avait résis­té aux Fran­çais et aux Anglais sans jamais perdre l’in­dé­pen­dance du royaume — le seul pays d’A­sie du Sud-Est à n’a­voir jamais été colo­ni­sé, et cela grâce à cet homme, à cette intel­li­gence poli­tique qui tenait du génie. Chu­la­long­korn était venu ins­pec­ter l’O­rien­tal en décembre 1890. Mau­gham le voyait des­cendre de son palan­quin — ou était-ce déjà une auto­mo­bile ? non, pas encore, pas en 1890 — et entrer dans le hall avec son entou­rage, ses conseillers, ses gardes. Le roi avait regar­dé les chambres, les salles de bain — ces salles de bain qui étaient si modernes, si per­fec­tion­nées que le Palais Royal enver­rait ensuite des archi­tectes les étu­dier — et il avait hoché la tête. Oui. Cet hôtel était digne de rece­voir des invi­tés royaux.

Et l’in­vi­té vint. Quatre mois plus tard, avril 1891 : le tsa­ré­vitch Nico­las Alexan­dro­vitch, héri­tier de toutes les Rus­sies, en tour­née mon­diale à bord du croi­seur Pamiat Azo­va. Vingt-deux ans, des yeux bleus, une barbe nais­sante, un air de jeune homme bien éle­vé qui ne sait pas encore ce que la vie lui réserve. Nico­las au Siam. Nico­las à l’O­rien­tal. Nico­las pre­nant le thé sur la véran­dah, regar­dant le fleuve, saluant d’un geste dis­trait les barges qui passaient.

Mau­gham le voyait avec une net­te­té hal­lu­ci­na­toire. Il voyait les bou­tons de la tunique mili­taire, les étoiles de dia­mant sur la poi­trine, l’é­pingle de cra­vate en saphir. Il voyait les mains — des mains fines, presque fémi­nines, qui tenaient la tasse de thé avec une déli­ca­tesse exces­sive, comme si tout objet était fra­gile et pré­cieux et voué à se bri­ser. Et il savait — lui, Mau­gham, depuis 1923, depuis l’a­ve­nir — il savait ce que Nico­las ne savait pas encore. Que dans trois ans il devien­drait tsar. Que dans vingt-sept ans il abdi­que­rait dans un wagon de che­min de fer. Que dans vingt-sept ans et quelques mois, dans une cave d’Ie­ka­te­rin­bourg, on le fusille­rait avec sa femme, ses quatre filles et son fils hémo­phile, et que les corps seraient brû­lés à l’a­cide et jetés dans un puits de mine.

La fièvre don­nait à Mau­gham le don ter­rible de la pro­phé­tie rétros­pec­tive. Il voyait Nico­las à vingt-deux ans et il voyait Nico­las à cin­quante ans en même temps, le jeune homme et le condam­né super­po­sés, trans­pa­rents l’un à l’autre comme deux pho­to­gra­phies pla­cées sur la même plaque de verre. Et cette vision — cette double vision — était si insou­te­nable qu’il gémit, et le boy chi­nois accou­rut, et posa un linge frais sur son front, et Mau­gham s’ac­cro­cha à cette fraî­cheur comme un noyé s’ac­croche à une planche.

* * *

La nuit tom­bait vite à Bang­kok. Il n’y avait pas de cré­pus­cule. Le soleil plon­geait der­rière les toits de tôle et les pal­miers et c’é­tait fini, la nuit était là, épaisse, chaude, pleine de bruits. Les gre­nouilles repre­naient leur chœur. Les chiens errants aboyaient dans les ruelles der­rière Cha­roen Krung Road. Sur le fleuve, les lan­ternes des barges tra­çaient des constel­la­tions mou­vantes, et par­fois le moteur d’un bateau à vapeur fai­sait trem­bler les vitres de la chambre.

Mau­gham gre­lot­tait. C’é­tait la phase froide du palu­disme — cette alter­nance absurde de brû­lure et de glace, ce yo-yo ther­mique qui épui­sait le corps plus sûre­ment que la fièvre elle-même. Il deman­da des cou­ver­tures. Le boy en appor­ta deux, trois, puis une qua­trième, et Mau­gham s’y enfouit comme dans un ter­rier, trem­blant de tous ses membres, les dents cla­quant si fort qu’il avait peur de se cas­ser une molaire, et sous les cou­ver­tures, dans cette obs­cu­ri­té de tis­su et de sueur, il sen­tit l’hô­tel s’ap­pro­cher de lui.

C’est une sen­sa­tion dif­fi­cile à décrire. Ce n’é­tait pas un bruit. Ce n’é­tait pas un mou­ve­ment. C’é­tait une pré­sence. Comme si les murs de la chambre s’é­taient rap­pro­chés — pas phy­si­que­ment, non, pas comme dans ces his­toires d’hor­reur où les parois se referment sur le héros — mais autre­ment, d’une manière plus sub­tile, plus intime. Les murs étaient plus atten­tifs. Le pla­fond écou­tait. Le plan­cher se rap­pe­lait. Et Mau­gham, dans sa fièvre, était deve­nu poreux — les fron­tières de son corps, de son esprit, de son iden­ti­té s’é­taient dis­soutes dans la sueur et la qui­nine, et il n’é­tait plus tout à fait lui-même, il n’é­tait plus tout à fait sépa­ré de ce qui l’en­tou­rait. Il était l’hô­tel. L’hô­tel était lui. Et l’hô­tel avait des his­toires à raconter.

Il sen­tit les pas. Des mil­liers de pas. Des pas d’hommes et de femmes et d’en­fants, des pas de bottes mili­taires et de san­dales de moine et de chaus­sons de soie et de pieds nus — tous les pas qui avaient fou­lé ces plan­chers depuis 1876, depuis 1887, depuis la nuit des temps peut-être, car le ter­rain sur lequel l’hô­tel se dres­sait avait été un ter­rain royal, un ter­rain qui appar­te­nait à la Cas­sette du Roi, et avant le roi il y avait eu d’autres rois, et avant les rois d’autres hommes, et avant les hommes le fleuve, rien que le fleuve, et les oiseaux, et la boue tiède des berges.

Les pas for­maient un rythme. Un rythme sourd, régu­lier, comme le pouls d’un cœur très ancien. Mau­gham posa sa main sur le plan­cher — il avait glis­sé du lit sans s’en rendre compte, il était main­te­nant à genoux sur le sol, en che­mise de nuit, un homme de qua­rante-huit ans à genoux dans une chambre d’hô­tel à Bang­kok, la main à plat sur le teck chaud. Et il sen­tit le pouls. Le pouls de l’hô­tel. Le pouls de toutes les vies qui avaient tra­ver­sé ce lieu. C’é­tait un bat­te­ment lent, pro­fond, tel­lu­rique, qui mon­tait du sol et se pro­pa­geait dans sa main, dans son bras, dans sa poi­trine, et qui se super­po­sait à son propre bat­te­ment de cœur, et les deux bat­te­ments se syn­chro­ni­saient, comme deux hor­loges qui finissent par mar­quer la même heure, et Mau­gham sut alors qu’il était per­du — per­du dans l’hô­tel, per­du dans le temps, per­du dans la fièvre — et que cette perte était une grâce.

Le boy le trou­va par terre. Il le remit au lit sans un mot, sans un geste brusque, avec la dou­ceur effi­cace de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude des fié­vreux. Il recou­vrit Mau­gham des cou­ver­tures. Il posa un linge frais sur son front. Et il res­ta un moment, debout au pied du lit, les bras le long du corps, immo­bile et silen­cieux comme une sen­ti­nelle, veillant sur cet Anglais qui déli­rait dans une chambre sombre au bord du Chao Phraya.

* * *

Le cin­quième jour, le méde­cin revint.

Il exa­mi­na Mau­gham avec cette même len­teur méti­cu­leuse, prit sa tem­pé­ra­ture — cent quatre —, écou­ta son cœur, regar­da sa langue. Puis il res­ta assis au bord du lit un moment, sans rien dire, et ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel diagnostic.

— La qui­nine, dit Mau­gham d’une voix qu’il ne recon­nut pas — une voix de papier frois­sé, de feuilles mortes.

— Il faut aug­men­ter la dose.

— Et si ça ne suf­fit pas ?

Le méde­cin se leva. Il alla à la fenêtre, entrou­vrit un volet, regar­da le fleuve. La lumière entra dans la chambre comme une gifle et Mau­gham fer­ma les yeux.

— Mon­sieur Mau­gham, dit le méde­cin sans se retour­ner, vous êtes un homme solide. Vous avez sur­vé­cu à Flandre. Vous sur­vi­vrez à un mous­tique siamois.

C’é­tait vrai. Mau­gham avait ser­vi comme ambu­lan­cier en Flandre pen­dant la guerre — l’autre guerre, la grande, celle d’a­vant — et il avait vu des corps déchi­que­tés par les obus, des pou­mons brû­lés par le gaz mou­tarde, des hommes de vingt ans qui mou­raient en appe­lant leur mère. Il avait sur­vé­cu à cela. Il pou­vait sur­vivre au Plasmodium.

Mais la Flandre ne l’a­vait pas pré­pa­ré à ceci : cette dis­so­lu­tion lente de la réa­li­té, cette poro­si­té entre le monde et le rêve, cette perte pro­gres­sive des repères qui fai­sait que le boy chi­nois qui entrait dans la chambre pou­vait être un boy de 1923 ou un domes­tique de 1887 ou un fan­tôme de 1865, et que Mau­gham ne savait plus lequel, et que cela n’a­vait peut-être plus d’importance.

Le méde­cin par­tit. Dans le cou­loir, Mau­gham enten­dit à nou­veau la voix de Madame Maire :

— Alors ?

— Demain, dit le méde­cin. Si demain il n’y a pas d’a­mé­lio­ra­tion, on le transfère.

— Il n’y a pas d’hô­pi­tal digne de ce nom dans cette ville.

— Il y a le Siri­raj. Sur l’autre rive.

— L’autre rive, répé­ta Madame Maire, et dans sa bouche ces mots son­nèrent comme une condamnation.

L’autre rive. Le fleuve à tra­ver­ser. Mau­gham, dans sa fièvre, enten­dit cela et pen­sa au Styx. Il pen­sa au pas­seur. Il pen­sa qu’il était en train de flot­ter sur un fleuve entre deux mondes et qu’il ne savait pas vers lequel il dérivait.

Puis il ces­sa de pen­ser. La fièvre le reprit, le sou­le­va, l’emporta.

Et le grand délire commença.

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Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — L’APRÈS

Cha­pitre 11 — Le verre

Jackie Ken­ne­dy quit­ta le Cam­bodge le huit novembre, par le même C‑54 gris de l’US Air Force qui l’a­vait amenée.

Saren ne pho­to­gra­phia pas le départ. On ne lui avait pas deman­dé — Sirik vou­lait des images d’ar­ri­vée, pas de départ, parce que les départs ne sont jamais impec­cables, lumi­neux, joyeux. Les départs sont des choses tristes, même quand on sou­rit, même quand on agite la main, même quand les dra­peaux flottent et que les enfants chantent. Il y a dans tout départ une petite mort, une porte qui se ferme, et les pho­to­gra­phies de portes qui se ferment ne font pas de bonnes cou­ver­tures de magazine.

Mais Saren était à Pochen­tong quand même, avec son Nikon en ban­dou­lière, parce qu’il ne pou­vait pas ne pas être là. Il se tenait der­rière la bar­rière de sécu­ri­té, par­mi la foule clair­se­mée — quelques diplo­mates, des jour­na­listes, des curieux. Il vit Jackie mon­ter la pas­se­relle, se retour­ner une der­nière fois, lever la main. Le soleil était der­rière elle et son visage était une sil­houette noire bor­dée de lumière — un contre­jour par­fait, ciné­ma­to­gra­phique, que Saren aurait pu pho­to­gra­phier les yeux fer­més mais qu’il choi­sit de ne pas pho­to­gra­phier, parce que cer­taines images sont plus belles quand on les garde dans l’œil plu­tôt que dans la boîte.

L’a­vion décol­la. La pous­sière laté­rite mon­ta en nuage ocre. Le bruit des moteurs s’é­loi­gna, s’a­me­nui­sa, dis­pa­rut. Et le silence qui sui­vit — ce silence par­ti­cu­lier qui tombe après le pas­sage d’un avion, un silence qui semble plus pro­fond que le silence ordi­naire, comme si le bruit avait creu­sé un trou dans l’air — ce silence-là tom­ba sur Pochen­tong et sur Phnom Penh et sur le Cam­bodge tout entier comme un voile de gaze.

La fête était finie.

* * *

Au Royal, la vie reprit son cours.

Les dra­peaux furent reti­rés. Les guir­landes de fleurs, fanées, furent jetées. Les volets repeints retrou­vèrent la pous­sière quo­ti­dienne. Le per­son­nel, ten­du pen­dant une semaine comme une corde de vio­lon, se relâ­cha d’un coup — les femmes de chambre recom­men­cèrent à bavar­der dans les cou­loirs, les cui­si­niers à fumer entre les ser­vices, les por­tiers à s’as­seoir sur leurs tabou­rets quand per­sonne ne regar­dait. L’hô­tel ces­sa d’être un théâtre et rede­vint ce qu’il était : un lieu où les gens dorment, mangent, boivent, se parlent ou ne se parlent pas, et où les jours se res­semblent avec cette mono­to­nie bien­veillante qui est le propre des bons hôtels.

Khem retrou­va son bar.

Les pre­miers jours après le départ, les clients com­man­dèrent encore des Femme Fatale. Le cock­tail avait sa répu­ta­tion, désor­mais — on en par­lait dans les guides, dans les conver­sa­tions de ter­rasse, dans les lettres que les voya­geurs envoyaient à leurs amis en Europe ou en Amé­rique. « Il faut abso­lu­ment goû­ter le Femme Fatale au Raffles de Phnom Penh, un cock­tail inven­té pour Jackie Ken­ne­dy, divin. » Khem les pré­pa­rait avec le même soin qu’au pre­mier jour — les sept mil­li­litres de crème de fraise, le filet de cognac, le cham­pagne ver­sé le long de la paroi, la fleur de fran­gi­pa­nier. Le geste était deve­nu auto­ma­tique, comme tous les gestes de Khem, mais il n’é­tait pas deve­nu machi­nal — c’est-à-dire que la main fai­sait sans que la tête com­mande, mais que le cœur, lui, res­tait pré­sent, vigi­lant, atten­tif à chaque coupe comme si c’é­tait la première.

Puis les semaines pas­sèrent, et les com­mandes de Femme Fatale se raré­fièrent. Les tou­ristes qui venaient pour le cock­tail lais­sèrent place aux habi­tués qui venaient pour le pas­tis, le gin tonic, le whis­ky soda. L’E­le­phant Bar retrou­va son rythme — les cinq heures de l’a­près-midi et leur lumière ocre, les diplo­mates du soir et leurs confi­dences alcoo­li­sées, les jour­na­listes soli­taires et leurs car­nets. La vie reprit, comme elle reprend tou­jours, avec cette obs­ti­na­tion douce qui est la marque des choses vivantes.

Mais le verre était tou­jours là.

Dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir, la coupe de cris­tal atten­dait, avec sa trace de rouge à lèvres et son fond de cock­tail éva­po­ré qui avait lais­sé sur le verre une pel­li­cule rosée, trans­lu­cide, comme un ver­nis. La fleur de fran­gi­pa­nier avait séché — ses pétales, jadis char­nus et blancs, étaient deve­nus bruns et fins comme du papier de soie, mais ils n’a­vaient pas per­du leur forme, et la fleur, posée au fond de la coupe, res­sem­blait main­te­nant à un spé­ci­men de bota­niste, un objet de musée, une relique.

Khem ouvrait le pla­card chaque soir, après la fer­me­ture. Il sor­tait la coupe, la posait sur le comp­toir, la regar­dait. Ce n’é­tait pas un rituel — les rituels sont codi­fiés, et celui-ci n’o­béis­sait à aucune règle. C’é­tait plu­tôt une habi­tude, une pul­sion qu’il ne cher­chait pas à com­prendre, un geste aus­si natu­rel que celui de véri­fier que la porte est bien fer­mée ou que le gaz est éteint. Il regar­dait la trace de rouge à lèvres — elle s’es­tom­pait légè­re­ment, semaine après semaine, le gre­nat virant au rosé, le rosé au beige, comme si le temps effa­çait la bouche de Jackie Ken­ne­dy par couches suc­ces­sives, comme un palimp­seste. Et chaque soir, Khem repo­sait la coupe dans le pla­card, refer­mait la porte, tour­nait la clef.

Il ne se deman­dait pas pour­quoi il gar­dait ce verre. La ques­tion ne se posait pas en ces termes. Le verre était là, comme le comp­toir était là, comme le Pleyel de Des­forges était là, comme le Ton­lé Sap cou­lait au bout de la rue. Cer­taines choses existent et n’ont pas besoin de raison.

Un soir de décembre, Chen­da — l’a­mie de Botum, la femme de chambre — pas­sa au bar pour récu­pé­rer des ser­viettes. Elle vit Khem debout devant le pla­card ouvert, la coupe à la main, immobile.

— Lok Khem ? Tout va bien ?

Il refer­ma le pla­card d’un geste vif, presque coupable.

— Tout va bien, Néang Chenda.

Elle le regar­da avec cette pers­pi­ca­ci­té tran­quille des femmes de chambre, qui voient tout et ne disent rien — les lits défaits et les lits intacts, les bou­teilles vides et les lettres déchi­rées, les visages du matin et les visages du soir. Elle vit que Khem cachait quelque chose, et elle ne posa pas de ques­tions, parce que dans un hôtel, les secrets des autres sont sacrés.

Mais elle en par­la à Botum, le len­de­main, en pas­sant. « Le vieux Khem a un tré­sor dans son pla­card. Il le regarde chaque soir après la fer­me­ture. Je ne sais pas ce que c’est. Un verre, je crois. Un verre avec quelque chose dessus. »

Botum sou­rit. Elle ne savait pas ce que c’é­tait non plus. Mais elle connais­sait les tré­sors — elle en avait un elle-même, caché dans la dou­blure de sa taie d’o­reiller : un média­tor de gui­tare en écaille, que Dara lui avait don­né après leur pre­mière nuit ensemble, et qu’elle tou­chait chaque matin en se réveillant, du bout des doigts, comme une prière sans dieu.

* * *

Les jours rac­cour­cirent. Non pas en lumière — sous les tro­piques, les jours ne rac­cour­cissent pas — mais en inten­si­té. Novembre avait été un mois de feu, de cou­leur, de mou­ve­ment. Décembre fut un mois d’eau. La mous­son tar­dive envoya quelques pluies — des averses brèves, vio­lentes, qui trans­for­maient les rues en rivières de boue rouge et les jar­dins en maré­cages fumants, puis qui ces­saient aus­si sou­dai­ne­ment qu’elles avaient com­men­cé, lais­sant dans l’air une fraî­cheur pro­vi­soire et une odeur de terre mouillée qui était peut-être le par­fum le plus beau du monde.

Khem ser­vait ses clients. Des­forges accor­dait ses pia­nos. Saren pre­nait ses pho­tos. Botum dan­sait. La ville vivait. Les motos péta­ra­daient. Les ven­deurs criaient. Les bonzes mar­chaient pieds nus à l’aube. Les enfants allaient à l’é­cole. Les fruits mûris­saient sur les étals — les mangues de décembre, plus vertes et plus acides que celles de novembre, et les pome­los géants, et les bananes naines qu’on fai­sait frire dans la pâte de riz et qu’on man­geait brû­lantes, debout sur le trot­toir, en se brû­lant les doigts.

Phnom Penh était la même. Phnom Penh était tou­jours la même. Et pourtant.

Pour­tant, quelque chose avait chan­gé. Pas dans les rues — les rues étaient les mêmes. Pas dans les bâti­ments — les bâti­ments de Vann Moly­vann scin­tillaient tou­jours comme des temples futu­ristes. Pas dans la musique — Sisa­mouth chan­tait tou­jours à la radio, et Ros Serey Sothea, et les Bak­sey Cham Krong. Pas dans la nour­ri­ture — le pra­hok fumait tou­jours dans les woks et la papaye verte se pilait tou­jours au mor­tier avec le même bruit sourd et régu­lier. Non. Le chan­ge­ment n’é­tait nulle part et il était par­tout. Il était dans l’air, dans la lumière, dans l’angle des ombres, dans la façon dont les gens se regar­daient — ou ne se regar­daient pas — dans les silences qui tom­baient au milieu des conver­sa­tions, dans les jour­naux qu’on lisait trop vite et qu’on pliait trop soi­gneu­se­ment. C’é­tait un chan­ge­ment sans nom, sans forme, sans date — un chan­ge­ment comme un la bémol qui dérive, imper­cep­ti­ble­ment, sans que per­sonne ne l’en­tende sauf celui dont le métier est d’écouter.

Cha­pitre 12 — La nuit de Botum

C’est en décembre que Botum ces­sa de choisir.

Ou plu­tôt — c’est en décembre qu’elle com­prit qu’il n’y avait rien à choi­sir. Que les deux musiques n’é­taient pas deux musiques mais une seule, jouée dans des registres dif­fé­rents, comme un pia­no dont les graves et les aigus sont le même ins­tru­ment et qu’on ne peut pas cou­per en deux sans le détruire. Que ses doigts d’Ap­sa­ra et ses pieds de dan­seuse de rock appar­te­naient au même corps, et que ce corps n’a­vait pas à se divi­ser pour exister.

Elle com­prit cela un ven­dre­di soir, chez Vantha.

Le club était bon­dé. La cha­leur y était ani­male — une cha­leur de corps ser­rés, de souffles mêlés, de sueur et de fumée de ciga­rettes et de bière ren­ver­sée sur la sciure du sol. Les néons bleus et roses don­naient aux visages une cou­leur irréelle, lunaire, et dans cette lumière les gens ne res­sem­blaient plus tout à fait à des gens mais à des créa­tures d’un autre monde — un monde où les traits se dis­sol­vaient, où les iden­ti­tés se mêlaient, où il n’y avait plus de jeunes fonc­tion­naires ni d’é­tu­diants ni de filles de bonne famille mais seule­ment des corps en mou­ve­ment, des corps qui dan­saient, qui suaient, qui vivaient avec cette urgence joyeuse des êtres qui ne savent pas encore que la joie est un bien périssable.

Dara jouait. Il jouait un mor­ceau qu’il avait com­po­sé la semaine pré­cé­dente — un mor­ceau sans titre, un riff de gui­tare répé­ti­tif, hyp­no­tique, qui mon­tait en spi­rale, s’en­rou­lait sur lui-même, accé­lé­rait, puis retom­bait dans un silence sus­pen­du avant de repar­tir, plus fort, plus haut, comme un oiseau qui prend son élan. L’or­ga­niste sui­vait avec des nappes de son graves qui vibraient dans la poi­trine. Le bat­teur frap­pait un rythme syn­co­pé, déca­lé, qui boi­tait comme une danse ban­cale et qui était, peut-être, la chose la plus élé­gante que Botum eût jamais enten­due — une élé­gance de l’im­per­fec­tion, une grâce du déséquilibre.

Elle dan­sa.

Elle dan­sa d’a­bord comme elle dan­sait tou­jours chez Van­tha — libre­ment, les bras en l’air, les pieds dans la sciure, le corps offert au son. Mais ce soir-là, quelque chose de dif­fé­rent se pro­dui­sit. Au lieu de se défaire de la dan­seuse clas­sique pour deve­nir la fille qui danse le rock, elle sen­tit les deux se super­po­ser — les gestes codi­fiés des Apsa­ras se cou­ler dans les mou­ve­ments libres du rock, les angu­la­tions du bal­let royal épou­ser les ondu­la­tions de la danse moderne, le sacré et le pro­fane se mêler si inti­me­ment qu’on ne pou­vait plus les distinguer.

Ses doigts se ren­ver­sèrent — le geste du lotus, celui qu’elle avait fait devant Jackie Ken­ne­dy, celui qu’elle avait fait chez Van­tha l’autre soir. Mais cette fois, le geste ne citait rien, n’i­mi­tait rien, ne se sou­ve­nait de rien. Il était neuf. Il nais­sait là, main­te­nant, de la ren­contre entre ses mains et la musique de Dara, et il signi­fiait quelque chose que le bal­let clas­sique n’a­vait pas pré­vu et que le rock n’a­vait pas ima­gi­né — quelque chose qui n’a­vait de nom dans aucune langue, qui n’a­vait de code dans aucune tra­di­tion, et qui était peut-être la danse que le Cam­bodge dan­sait sans le savoir, la danse de l’entre-deux, la danse de celui qui n’a pas encore choi­si parce qu’il n’a pas besoin de choisir.

Dara la regar­dait en jouant. Ses doigts cou­raient sur le manche de la gui­tare avec cette agi­li­té ner­veuse qui était sa marque, et ses yeux ne quit­taient pas Botum, et la musique qu’il jouait et la danse qu’elle dan­sait étaient deve­nues la même chose — un dia­logue sans mots, une conver­sa­tion de corps, un accord.

Le mor­ceau dura douze minutes. Quand il s’ar­rê­ta, la salle était silen­cieuse. Pas un silence de gêne — un silence de stu­pé­fac­tion. Les dan­seurs s’é­taient arrê­tés. Les buveurs avaient repo­sé leurs verres. Même Van­tha, der­rière son bar de planches, avait ces­sé de comp­ter sa caisse. Tout le monde regar­dait Botum, qui se tenait au milieu de la piste, immo­bile, les bras bais­sés, les che­veux col­lés au visage par la sueur, le souffle court, et sur ses lèvres ce sou­rire — non pas le sou­rire des Apsa­ras, non pas le sou­rire social, mais un sou­rire de joie nue, un sou­rire d’a­ni­mal heu­reux, de corps qui a trou­vé ce qu’il cherchait.

Puis la salle explo­sa. Les cris, les applau­dis­se­ments, les sif­fle­ments. Un étu­diant lan­ça son verre en l’air — un geste stu­pide, dan­ge­reux, magni­fique. Dara pla­qua un accord triom­phal. L’or­ga­niste fit rugir ses basses. Et la fête reprit, plus forte, plus bruyante, plus vivante qu’avant.

Plus tard, dans la ruelle der­rière le club, ados­sés au mur de béton encore chaud de la cha­leur du jour, Botum et Dara fumèrent une ciga­rette en silence. La nuit était épaisse, sans étoiles. Les bruits du club leur par­ve­naient étouf­fés, loin­tains, comme une musique enten­due sous l’eau. L’air sen­tait le béton chauf­fé, la ciga­rette, et le jas­min sau­vage qui pous­sait dans les fis­sures du trot­toir avec cette obs­ti­na­tion joyeuse de la végé­ta­tion tropicale.

— Tu as fait quelque chose ce soir, dit Dara.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Quelque chose de nou­veau. Avec tes mains.

Botum regar­da ses mains. Ces mains que Lok Kru Vong avait façon­nées pen­dant quinze ans, ces mains qui savaient se ren­ver­ser jus­qu’à tou­cher le dos de la paume, ces mains qui avaient offert un lotus invi­sible à Jac­que­line Ken­ne­dy dans une salle aux trois cents bou­gies. Ces mains qui, ce soir, avaient inven­té un geste qui n’ap­par­te­nait à aucune tradition.

— C’est les deux, dit-elle. Le Palais et ici. Lok Kru Vong et toi. C’est les deux ensemble.

Dara tira sur sa ciga­rette. Le bout incan­des­cent fit un point orange dans le noir.

— Les vieux diront que tu pro­fanes la danse sacrée.

— Peut-être. Et toi, qu’est-ce que tu dis ?

Il se tour­na vers elle. Dans l’obs­cu­ri­té, elle ne voyait pas ses traits, seule­ment la lueur de la ciga­rette qui éclai­rait par inter­mit­tence ses lèvres, son men­ton, le bas de ses yeux.

— Je dis que c’est la plus belle chose que j’aie jamais vue.

Botum posa sa tête contre son épaule. Elle sen­tait la cha­leur de son corps à tra­vers la che­mise, le bat­te­ment de son cœur, l’o­deur de sa peau mêlée à celle du tabac et de la corde de gui­tare. Elle fer­ma les yeux.

Et der­rière ses pau­pières closes, elle eut une vision. Non pas une vision mys­tique, non pas une hal­lu­ci­na­tion — plu­tôt une image, une image d’une net­te­té insou­te­nable, comme si quel­qu’un avait pho­to­gra­phié l’in­té­rieur de sa tête avec l’ap­pa­reil de Saren. Elle vit Phnom Penh. Pas la Phnom Penh de cette nuit-là — une autre Phnom Penh, la même mais dif­fé­rente, une Phnom Penh vue d’en haut, vue de très loin, vue de si loin que les rues et les bâti­ments et les arbres et le fleuve se fon­daient en une seule tache de lumière, comme une galaxie, comme un feu d’ar­ti­fice figé, et cette tache de lumière pul­sait, vivait, res­pi­rait, et c’é­tait la plus belle chose qu’elle eût jamais vue et c’é­tait la plus effrayante, parce que la lumière pul­sait comme un cœur, et les cœurs s’arrêtent.

Elle ouvrit les yeux.

— Dara.

— Oui.

— Pro­mets-moi quelque chose.

— Quoi ?

Elle ne savait pas quoi. La pro­messe n’a­vait pas de conte­nu. C’é­tait une pro­messe vide, une pro­messe de forme pure — la forme d’un enga­ge­ment, la forme d’un lien, quelque chose pour rete­nir le monde en place, pour empê­cher la lumière de s’éteindre.

— Pro­mets-moi, c’est tout.

— Je te promets.

Ils res­tèrent là, dans la ruelle, dans la nuit, avec la musique qui pul­sait der­rière le mur et le jas­min qui pous­sait dans les fis­sures et les gre­nouilles qui chan­taient quelque part dans un jar­din invi­sible. Botum ser­ra la main de Dara dans la sienne et sen­tit le média­tor en écaille — celui qu’elle gar­dait dans sa taie d’o­reiller — pres­ser contre sa paume, dans la poche de son jean. Deux talis­mans : le média­tor et la pro­messe. Deux choses inutiles et indis­pen­sables, comme les fleurs de fran­gi­pa­nier dans un cock­tail, comme un la bémol dans un pia­no, comme une trace de rouge à lèvres sur un verre.

La nuit de Phnom Penh les enve­lop­pa. Tiède, épaisse, par­fu­mée. Une nuit comme il n’en exis­te­rait plus.

Cha­pitre 13 — Les harmoniques

Le la bémol ne déri­va plus.

Des­forges véri­fia chaque semaine, pen­dant tout le mois de décembre, avec la rigueur super­sti­tieuse d’un homme qui ne croit pas aux miracles mais qui en a vu un. Chaque lun­di matin, à huit heures, il sou­le­vait la housse du Pleyel, ouvrait le cou­vercle, sor­tait sa clef d’ac­cord et son dia­pa­son, et frap­pait la note. La bémol. La note rebelle, la note qui avait refu­sé pen­dant des jours de tenir sa place dans le spectre, qui avait déri­vé et oscil­lé et trem­blé comme un cœur malade. Et chaque lun­di, la note son­nait juste. Claire, pleine, stable. Un la bémol digne de ce nom, qui fai­sait son tra­vail de la bémol sans se plaindre ni se dérober.

Des­forges aurait dû en être sou­la­gé. Et il l’é­tait — pro­fes­sion­nel­le­ment. Un pia­no bien accor­dé est un pia­no heu­reux, et un pia­no heu­reux fait un accor­deur heu­reux, c’é­tait l’axiome fon­da­men­tal de son métier. Mais il y avait autre chose, sous le sou­la­ge­ment, une émo­tion plus com­plexe, plus nuan­cée, qu’il met­tait du temps à iden­ti­fier parce qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de nom­mer ses émo­tions — les accor­deurs de pia­no sont des gens de l’o­reille, pas du vocabulaire.

C’é­tait de la nos­tal­gie. La nos­tal­gie d’un défaut.

Le la bémol rebelle lui avait tenu com­pa­gnie. Pen­dant les jours de la visite Ken­ne­dy, quand l’hô­tel vibrait d’une éner­gie qu’il n’a­vait jamais eue, quand les cou­loirs bruis­saient de langues étran­gères et de frois­se­ments de soie, quand l’E­le­phant Bar sen­tait le cham­pagne et le fran­gi­pa­nier, le la bémol avait été le fil rouge de Des­forges, son inter­lo­cu­teur secret, sa conver­sa­tion pri­vée avec l’ins­tru­ment. Et main­te­nant que la conver­sa­tion était ter­mi­née, Des­forges se retrou­vait seul avec un pia­no docile, et la soli­tude d’un pia­no docile est peut-être la forme la plus sub­tile de la solitude.

Il en par­la à Mon­sieur Lo.

L’a­te­lier de luthe­rie, en décembre, sen­tait la colle chaude et le bois de rose. Mon­sieur Lo était pen­ché sur un cha­pei dong veng — un luth à deux cordes dont le manche, long de plus d’un mètre, était sculp­té dans du bois de jac­quier — et ses doigts noués tra­vaillaient les che­villes avec la déli­ca­tesse d’un orfèvre. Le thé fumait dans les bols. La lumière entrait par les inter­stices du mur de bam­bou et striait l’a­te­lier de barres d’or.

— Le la bémol tient, dit Desforges.

Mon­sieur Lo ne leva pas les yeux du chapei.

— Bien.

— Mais je ne com­prends pas pour­quoi il a ces­sé de déri­ver. Je n’ai rien fait de dif­fé­rent. La corde est la même. La che­ville est la même. L’hu­mi­di­té n’a pas changé.

— Peut-être que ce n’é­tait pas la corde.

— Quoi, alors ?

Mon­sieur Lo posa le cha­pei sur l’é­ta­bli et prit son bol de thé. Il but une gor­gée, len­te­ment, avec cette patience orien­tale que Des­forges admi­rait sans jamais pou­voir l’i­mi­ter — lui, le Lyon­nais ner­veux, l’homme du dia­pa­son et du quart de mil­li­mètre, l’homme qui vou­lait tou­jours com­prendre et qui com­pre­nait tou­jours trop vite.

— Vous connais­sez les har­mo­niques sym­pa­thiques ? dit Mon­sieur Lo.

— Bien sûr.

— Quand une corde vibre, les cordes voi­sines vibrent aus­si. Pas parce qu’on les frappe. Parce qu’elles résonnent. Parce que la vibra­tion se trans­met par l’air, par le bois, par tout ce qui relie les cordes entre elles. Un pia­no n’est pas une col­lec­tion de notes sépa­rées. C’est un sys­tème. Tout est relié à tout.

— Je sais cela, Mon­sieur Lo.

— Alors peut-être que votre la bémol ne vibrait pas à cause de lui-même. Peut-être qu’il vibrait à cause de quelque chose d’autre — quelque chose dans l’air, dans l’hô­tel, dans la ville. Une fré­quence. Une per­tur­ba­tion. Quelque chose qui fai­sait réson­ner cette corde-là et pas les autres.

Des­forges ne répon­dit pas. Il tenait son bol de thé entre ses grandes mains et regar­dait la vapeur mon­ter en spi­rales — des spi­rales qui res­sem­blaient, pen­sa-t-il, aux volutes de fumée dans l’E­le­phant Bar, aux vrilles des fran­gi­pa­niers, aux boucles du Mékong vu d’avion.

— Et quand cette chose a ces­sé, conti­nua Mon­sieur Lo, la corde a ces­sé aus­si. C’est tout.

— Vous êtes en train de me dire que mon la bémol déri­vait à cause de la visite de Jac­que­line Kennedy ?

Mon­sieur Lo sou­rit — un sou­rire fin, mali­cieux, qui creu­sait des rides autour de ses yeux presque aveugles.

— Je suis en train de vous dire que les pia­nos écoutent. Comme les gens. Et que quand il se passe quelque chose d’ex­tra­or­di­naire autour d’eux, ils réagissent. Pas tou­jours de la façon qu’on attend. Pas tou­jours de la façon qu’on comprend.

C’é­tait absurde. Des­forges le savait. Un pia­no est un objet — du bois, du métal, du feutre, des cordes. Il n’é­coute pas. Il ne réagit pas aux évé­ne­ments. Il obéit aux lois de la phy­sique, à la ten­sion des cordes, à l’hy­gro­mé­trie de l’air, au tem­pé­ra­ment du méca­nisme. La poé­sie de Mon­sieur Lo était char­mante, mais elle ne résis­tait pas à l’exa­men rationnel.

Et pour­tant.

Pour­tant, Des­forges avait pas­sé qua­torze ans à accor­der des pia­nos dans un pays où les esprits neak ta habi­taient les arbres et les car­re­fours, où les bonzes bénis­saient les voi­tures neuves et les mai­sons en construc­tion, où l’on consul­tait les astro­logues avant de fixer la date d’un mariage ou d’un démé­na­ge­ment, et où le monde visible et le monde invi­sible coexis­taient sans conflit, comme les graves et les aigus d’un même cla­vier. Qua­torze ans à vivre dans un pays où la ratio­na­li­té fran­çaise qu’il avait apprise au conser­va­toire de Lyon n’é­tait pas niée mais com­plé­tée — enri­chie, élar­gie, assou­plie — par une vision du monde qui accep­tait le mys­tère comme une com­po­sante natu­relle du réel.

Peut-être que Mon­sieur Lo avait rai­son. Peut-être que les pia­nos écoutent. Peut-être que le Pleyel du Royal, vieux de trente ans, impré­gné des voix et des musiques et des silences de trois décen­nies d’hô­tel­le­rie, avait sen­ti quelque chose — l’ar­ri­vée d’une femme extra­or­di­naire, l’a­gi­ta­tion d’une ville en fête, le fré­mis­se­ment d’un monde à son apo­gée — et avait répon­du de la seule façon dont un pia­no peut répondre : par une note qui dérive, par un la bémol qui refuse de tenir, par une dis­so­nance minus­cule qui dit, à qui sait l’en­tendre : atten­tion, quelque chose se passe.

Et quand la chose avait ces­sé — quand l’a­vion avait décol­lé, quand les dra­peaux avaient été reti­rés, quand la vie avait repris son cours — le la bémol avait ces­sé aus­si. Comme un sis­mo­graphe qui retrouve sa ligne droite après le trem­ble­ment de terre.

Des­forges ter­mi­na son thé, remer­cia Mon­sieur Lo, et sor­tit dans la ruelle. Le ven­deur de fruits était là, comme tou­jours, avec sa car­riole de man­gous­tans et de lon­ganes. Des­forges lui ache­ta un man­gous­tan, l’ou­vrit avec ses doigts — la peau vio­lette se fen­dit avec un cra­que­ment sec, révé­lant la chair blanche, nacrée, juteuse — et le man­gea debout sur le trot­toir, le jus cou­lant sur son men­ton, en regar­dant pas­ser les cyclo­pousses et les motos et les éco­liers en uni­forme blanc.

Le monde était là, entier, à por­tée de main. Le monde avec ses fruits et ses rues et ses bruits et sa lumière. Le monde avec ses pia­nos et ses cordes et ses har­mo­niques. Et quelque part dans ce monde, dans un cou­loir de palais, une femme lui avait dit : il y a des lieux qui résonnent. Et Des­forges, debout sur un trot­toir de Phnom Penh, un man­gous­tan à la main, sut qu’elle avait rai­son — que les lieux résonnent, que les pia­nos écoutent, que les villes ont des fré­quences, et que le Cam­bodge, en cet hiver 1967, réson­nait d’une note si belle et si fra­gile qu’on pou­vait à peine l’en­tendre, mais qu’elle était là, dans l’air, dans la lumière, dans le goût du man­gous­tan et le par­fum du jas­min et le bruit des geckos sur les murs, et qu’il suf­fi­sait d’écouter.

Il enfour­cha son Solex et repar­tit à tra­vers la ville, sa sacoche tin­tant à chaque cahot, et les enfants cou­raient der­rière lui en riant, comme ils fai­saient tou­jours, et Phnom Penh était dorée et bruyante et vivante autour de lui comme un orchestre qui joue sans par­ti­tion, et Des­forges, pour la pre­mière fois depuis long­temps, se sur­prit à chantonner.

Cha­pitre 14 — Le der­nier négatif

En jan­vier 1968, le diplo­mate amé­ri­cain Ches­ter Bowles arri­va à Phnom Penh.

Saren le sut parce que Sirik le convo­qua de nou­veau — même bureau, mêmes maquettes, même por­trait de Siha­nouk au mur — et lui confia la cou­ver­ture de la visite. « Pas de pho­tos cette fois, Saren. Bowles ne veut pas de presse. C’est offi­cieux. Mais le Prince veut que vous soyez là, au cas où. Au cas où quoi, Mon­sieur Sirik ? Au cas où. »

Au cas où. C’é­tait deve­nu la for­mule de l’é­poque. On vivait au cas où. On ran­geait ses affaires au cas où. On appre­nait le fran­çais au cas où. On enter­rait ses éco­no­mies dans le jar­din au cas où. Le Cam­bodge, en ce début d’an­née 1968, vivait dans un condi­tion­nel per­ma­nent, un futur hypo­thé­tique que per­sonne ne nom­mait mais que tout le monde sen­tait — comme le la bémol de Des­forges, comme les sil­houettes dans les marges de Saren, comme le « c’est dom­mage » du client incon­nu de Khem.

Saren ne pho­to­gra­phia pas Bowles. Il n’en eut pas l’oc­ca­sion — la visite fut courte, secrète, confi­née dans les salons du Cham­kar­mon. Mais il en pro­fi­ta pour retour­ner au Royal, avec son Nikon, pour un tra­vail qu’il avait repous­sé depuis des semaines et qui l’at­ten­dait avec la patience des choses inachevées.

Les néga­tifs.

Il avait accu­mu­lé, pen­dant la semaine de la visite Ken­ne­dy, vingt-trois rou­leaux de pel­li­cule — soit envi­ron huit cents images. Il en avait déve­lop­pé et tiré la plu­part dans les jours qui avaient sui­vi, pour Kam­bu­ja, pour les archives du Sang­kum, pour Dou­mer qui en vou­lait des copies enca­drées pour le hall du Royal. Mais cer­tains rou­leaux — les der­niers, ceux de la fin de la visite — étaient res­tés dans leur boîte en alu­mi­nium, au fond de son sac, non déve­lop­pés, comme des lettres qu’on n’ose pas ouvrir.

Ce soir-là, il les développa.

La chambre noire du sous-sol du Royal — le pla­card que Dou­mer lui avait cédé — était un espace minus­cule, à peine assez grand pour un homme debout, avec ses bacs de chi­mie posés sur une planche, son agran­dis­seur Durst vis­sé au mur, et son fil à linge en nylon ten­du d’un coin à l’autre, où les néga­tifs séchaient en se balan­çant dou­ce­ment dans le cou­rant d’air qui pas­sait sous la porte. L’o­deur était celle de tou­jours — le révé­la­teur acide, le fixa­teur âcre, le papier pho­to­gra­phique — et cette odeur, pour Saren, était celle de la véri­té, parce que la chambre noire est le seul lieu au monde où la lumière se trans­forme en matière, où ce qu’on a vu devient ce qu’on peut toucher.

Il déve­lop­pa les trois der­niers rou­leaux. Huit minutes dans le D‑76, trente secondes dans le bain d’ar­rêt, cinq minutes dans le fixa­teur, puis le rin­çage, long, méti­cu­leux, l’eau fraîche qui empor­tait les der­nières traces de chi­mie et lais­sait le néga­tif propre, trans­lu­cide, prêt à être lu.

Il sus­pen­dit les bandes de néga­tifs sur le fil et les exa­mi­na une par une, les yeux plis­sés, le film tenu devant la lampe inac­ti­nique rouge. Des images inver­sées défi­lèrent — les blancs noirs, les noirs blancs, les visages fan­to­ma­tiques, les pay­sages spec­traux. Les der­niers jours de la visite. Jackie à Siha­nouk­ville. Le bou­le­vard Ken­ne­dy. Les pal­miers à sucre. Les rizières. Le cor­tège de retour. L’aé­ro­port. Le C‑54 sur le tarmac.

Et puis, sur le tout der­nier rou­leau — le rou­leau qu’il avait char­gé le matin du départ, presque par habi­tude, comme on prend un para­pluie quand le ciel est incer­tain —, il trou­va les images qu’il ne se sou­ve­nait pas avoir prises.

Il y en avait trois.

La pre­mière mon­trait le jar­din du Royal à l’aube. La lumière était rasante, dorée, et les fran­gi­pa­niers pro­je­taient des ombres longues sur la pelouse humide de rosée. Au centre de l’i­mage, légè­re­ment déca­lé vers la droite, un fau­teuil en rotin — l’un des fau­teuils de la ter­rasse — était res­té dehors toute la nuit, et sur ce fau­teuil, posé comme si quel­qu’un l’a­vait oublié, un châle de soie claire, plié en deux, qui cap­tait la lumière du matin et la ren­voyait avec un éclat presque sur­na­tu­rel. Le châle de Jackie ? D’une autre femme ? Impos­sible à savoir. Mais l’i­mage avait une qua­li­té de rêve, une immo­bi­li­té vibrante, comme si le temps s’é­tait arrê­té au moment exact où le jour se lève et où la nuit consent à partir.

La deuxième mon­trait le hall du Royal, vu depuis l’es­ca­lier. La ver­rière Art déco pro­je­tait ses taches de cou­leur sur le sol de marbre — des bleus, des verts, des ors — et dans ces taches de cou­leur, une femme de chambre pas­sait la ser­pillière. Elle était cour­bée, le visage invi­sible, le corps réduit à une sil­houette en mou­ve­ment, et la ser­pillière tra­çait der­rière elle des arcs humides sur le marbre, des arcs qui reflé­taient les cou­leurs de la ver­rière et qui, l’es­pace d’un ins­tant, avant de sécher, trans­for­maient le sol en un tableau de lumière liquide. C’é­tait une image d’une beau­té acci­den­telle, invo­lon­taire — la beau­té de ceux qui tra­vaillent sans pen­ser à la beau­té, qui net­toient, qui servent, qui font fonc­tion­ner le monde visible pen­dant que le monde visible regarde ailleurs.

Et la troisième.

La troi­sième image était celle qu’il avait prise le pre­mier jour — la sil­houette dans le jar­din du Royal, sous le fran­gi­pa­nier, celle qu’il avait remar­quée sur ses pre­miers néga­tifs et qu’il avait oubliée. Mais ce n’é­tait pas le même néga­tif. C’é­tait un autre cli­ché, pris d’un autre angle, à un autre moment — et pour­tant la sil­houette était la même. Le même homme en che­mise sombre, les mains dans les poches, légè­re­ment pen­ché en avant. Mais cette fois, la mise au point était meilleure. Le visage était presque net. Presque. Les traits res­taient légè­re­ment flous — un nez, une mâchoire, l’ombre d’une bouche — mais l’ex­pres­sion était lisible. C’é­tait une expres­sion de concen­tra­tion intense, d’at­ten­tion abso­lue, le regard de quel­qu’un qui enre­gistre chaque détail d’un lieu, chaque angle, chaque dis­tance — le même regard d’in­ven­taire que Khem avait vu chez le client incon­nu au café, celui qui avait dit c’est dom­mage.

Était-ce le même homme ? Saren ne pou­vait pas l’af­fir­mer. Le néga­tif ne don­nait pas assez de détails. Et pour­tant, la pos­ture était la même — cette façon de se tenir, légè­re­ment pen­chée, les épaules basses, les mains dans les poches. Un homme qui regarde un lieu comme on regarde quelque chose qu’on va détruire — ou qu’on va perdre, ce qui revient au même.

Saren tira les trois épreuves. Il les posa côte à côte sur la tablette de l’a­gran­dis­seur et les regar­da lon­gue­ment, dans la lumière rouge de la chambre noire.

Le châle sur le fau­teuil vide. La femme de chambre et ses arcs de lumière. L’homme sans visage dans le jardin.

Trois images que Kam­bu­ja ne publie­rait jamais. Trois images qui n’é­taient ni impec­cables, ni lumi­neuses, ni joyeuses. Trois images qui ne mon­traient pas le Cam­bodge de Siha­nouk — le Cam­bodge des dis­cours et des maga­zines et des dra­peaux — mais un autre Cam­bodge, un Cam­bodge de silences et d’ombres et de pré­sences indéchiffrables.

Saren prit les trois épreuves, les glis­sa dans une enve­loppe kraft, et écri­vit des­sus, au crayon, d’une écri­ture rapide : Royal, novembre 1967. Ne pas publier.

Il ran­gea l’en­ve­loppe dans la boîte en car­ton où il conser­vait ses tirages per­son­nels — ceux qu’il ne mon­trait à per­sonne, ceux qui n’exis­taient que pour lui, ceux qui étaient la vraie mémoire de son regard, non cen­su­rée, non cadrée, non impec­cable. Il y avait dans cette boîte des cen­taines d’i­mages — des visages, des rues, des lumières, des gestes — tout un Phnom Penh secret, intime, fra­gile, qui n’exis­tait que sur du papier pho­to­gra­phique et dans les yeux d’un homme de vingt-huit ans qui aimait sa ville avec la fer­veur dou­lou­reuse de ceux qui pres­sentent qu’elle ne dure­ra pas.

Il refer­ma la boîte, étei­gnit la lampe rouge, et sor­tit du sous-sol.

Le hall du Royal l’ac­cueillit avec sa lumière du soir — la ver­rière pro­je­tait ses der­niers éclats de cou­leur sur le marbre, les mêmes bleus, les mêmes verts, les mêmes ors que sur sa pho­to­gra­phie, mais en mou­ve­ment cette fois, en vie, trem­blants et éphé­mères. Un baga­giste tra­ver­sait le hall avec une valise. Un couple de tou­ristes fran­çais signait le registre à la récep­tion. Le ven­ti­la­teur tour­nait. La fon­taine de la cour inté­rieure murmurait.

Saren tra­ver­sa le hall et s’ar­rê­ta devant l’E­le­phant Bar. Par la porte ouverte, il vit Khem der­rière son comp­toir, en train d’es­suyer un verre — tou­jours le même geste, le poi­gnet, le tor­chon, le cris­tal qui tour­nait. Il vit le bar vide, les bou­teilles ali­gnées, les pho­to­gra­phies au mur, la lumière d’ambre des lampes en lai­ton. Il vit tout cela et il sut — avec cette cer­ti­tude des pho­to­graphes, cette cer­ti­tude qui ne passe pas par la rai­son mais par l’œil — qu’il regar­dait quelque chose de précieux.

Pas pré­cieux comme l’or ou les bijoux. Pré­cieux comme le temps qui passe. Pré­cieux comme un après-midi de novembre dans un hôtel blanc sous les fran­gi­pa­niers, quand un bar­man essuie un verre et qu’une dan­seuse tra­verse un cou­loir et qu’un accor­deur de pia­no cherche une note rebelle et qu’un pho­to­graphe appuie sur le déclen­cheur — et que tout cela, tout cela ensemble, consti­tue un ins­tant de vie si ordi­naire et si mira­cu­leux qu’il méri­te­rait d’être conser­vé dans de l’ambre, figé pour tou­jours, offert aux siècles à venir comme la preuve qu’un jour, dans une ville au bord d’un fleuve, sous un ciel si bleu qu’il en deve­nait presque insou­te­nable, les gens vivaient et tra­vaillaient et s’ai­maient et dan­saient et jouaient de la musique et buvaient des cock­tails et pre­naient des pho­tos, et que c’é­tait beau, et que c’é­tait fra­gile, et que ça n’a­vait pas duré, et que rien ne dure, et que c’est pour cela, pré­ci­sé­ment, que les choses sont belles.

Saren sou­le­va son Nikon.

Il ne prit pas la photo.

Cer­taines choses sont au-delà de la pho­to­gra­phie. Cer­taines lumières refusent d’être cap­tu­rées. Cer­tains ins­tants ne peuvent exis­ter qu’une fois, dans l’œil de celui qui les voit, et dis­pa­raître avec lui.

Il lais­sa retom­ber l’ap­pa­reil sur sa poi­trine, sor­tit du Royal, et mar­cha vers le quai Siso­wath. Le fleuve cou­lait, brun et lent, vers le sud. Les pirogues ren­traient. Les lampes à huile s’al­lu­maient sur les étals. Un enfant lan­çait un cerf-volant rouge dans le ciel du cré­pus­cule. Et la radio d’un café jouait Sisa­mouth — tou­jours Sisa­mouth, sa voix de velours, sa voix de miel, sa voix qui chan­tait que les filles khmères étaient belles et que le Cam­bodge était le plus doux des pays et que la vie était un cadeau qu’il fal­lait prendre à deux mains, comme un fruit mûr, et cro­quer, et lais­ser le jus cou­ler sur les doigts, et sou­rire, et ne pas avoir peur.

Saren mar­cha le long du fleuve jus­qu’à la nuit.

Épi­logue — Lumières

Le Royal au crépuscule.

Vu de l’ex­té­rieur, depuis le trot­toir d’en face, de l’autre côté de l’al­lée de pal­miers royaux dont les troncs gris se décou­paient sur le ciel mauve comme les colonnes d’un temple sans toit. L’hô­tel était blanc — d’un blanc de lait, d’un blanc de lotus, d’un blanc qui n’exis­tait peut-être que dans la lumière de cette heure-là, entre jour et nuit, quand le soleil a dis­pa­ru der­rière le Palais mais que son sou­ve­nir traîne encore dans l’air et donne aux murs une phos­pho­res­cence douce, comme si le bâti­ment lui-même était une lampe qu’on venait d’allumer.

Les fenêtres s’é­clai­raient une à une.

Au rez-de-chaus­sée, la lumière d’ambre de l’E­le­phant Bar — et der­rière la vitre, si l’on regar­dait bien, si l’on avait les yeux d’un pho­to­graphe ou la patience d’un accor­deur de pia­no, on pou­vait dis­tin­guer la sil­houette de Khem der­rière son comp­toir, un verre à la main, le poi­gnet souple, le geste éter­nel. Au pre­mier étage, les fenêtres des suites — les rideaux de mous­se­line blanche qui gon­flaient dans la brise du soir, et der­rière les rideaux, des chambres vides, des lits faits, des fleurs fraîches dans des vases, tout un monde prêt à accueillir des gens qui n’é­taient pas encore arri­vés ou qui étaient déjà par­tis. Au deuxième étage, une fenêtre ouverte d’où mon­tait le son d’un pia­no — quel­qu’un jouait, pas très bien, un air hési­tant, mal­adroit, qui pou­vait être du jazz ou une ber­ceuse, et les notes tom­baient dans le jar­din comme les fleurs de fran­gi­pa­nier tom­baient des arbres, len­te­ment, une à une, sans bruit.

Dans le jar­din, les fran­gi­pa­niers étaient en fleurs.

Ils étaient tou­jours en fleurs — c’é­tait leur nature, leur voca­tion, leur seule rai­son d’être. Leurs fleurs blanches et jaunes, char­nues, par­fu­mées, jon­chaient la pelouse et bor­daient la pis­cine et flot­taient à la sur­face de l’eau tur­quoise comme des offrandes que per­sonne n’a­vait dépo­sées, des prières que per­sonne n’a­vait pro­non­cées, des mots que per­sonne n’a­vait écrits. Leur par­fum mon­tait dans l’air du soir et se mêlait à l’o­deur de la terre arro­sée, du jas­min, de la cui­sine — quel­qu’un, dans les cui­sines de l’hô­tel, pré­pa­rait un amok, et l’o­deur du galan­ga et de la citron­nelle et du lait de coco pas­sait par-des­sus les murs et venait se fondre dans le par­fum des fleurs et dans l’air tiède de la nuit.

Les gre­nouilles chantaient.

C’é­tait un chant ancien, plus ancien que l’hô­tel, plus ancien que la ville, plus ancien que les temples d’Ang­kor et que les royaumes khmers et que tout ce que les hommes avaient construit et détruit et recons­truit sur cette terre entre deux fleuves. Un chant de gre­nouilles, stu­pide et sublime, obs­ti­né et joyeux, un chant qui ne deman­dait rien et ne pro­met­tait rien et qui disait seule­ment : nous sommes là, la nuit est tiède, l’eau est proche, et nous chantons.

Un gecko tra­ver­sa le mur de la façade, rapide, trans­pa­rent, avec cette hâte absurde des petits ani­maux qui semblent tou­jours fuir quelque chose ou cou­rir vers quelque chose et qui ne font ni l’un ni l’autre mais qui bougent, sim­ple­ment, parce que bou­ger c’est vivre.

Le ciel pas­sa du mauve au vio­let. La pre­mière étoile appa­rut — pas une étoile, en véri­té, mais Vénus, l’é­toile du ber­ger, qui brillait au-des­sus du Ton­lé Sap avec une fixi­té de dia­mant. Les lumières de la ville s’al­lu­maient, elles aus­si, une à une, reflé­tées dans le fleuve — des guir­landes trem­blantes d’or et de rouge qui des­si­naient sur l’eau noire la carte d’une ville vivante, d’une ville qui res­pi­rait, qui man­geait, qui riait, qui écou­tait la radio, qui dan­sait, qui dor­mait, qui rêvait.

Phnom Penh. Novembre 1967, ou décembre, ou jan­vier 1968, qu’im­porte. Un soir par­mi les soirs. Un hôtel par­mi les hôtels. Un monde par­mi les mondes pos­sibles — celui-ci, le nôtre, le seul, celui où un bar­man garde un verre non lavé dans un pla­card, où une dan­seuse porte un média­tor de gui­tare dans sa taie d’o­reiller, où un accor­deur de pia­no chan­tonne sur un Solex, où un pho­to­graphe range ses images dans une boîte en car­ton sous son lit, et où tout cela — ces gestes minus­cules, ces objets déri­soires, ces secrets que per­sonne ne demande — est tout ce qui reste quand le reste a disparu.

Le Royal brillait dans la nuit comme un navire blanc.

Les fleurs tombaient.

Les gre­nouilles chantaient.

Et quelque part dans l’hô­tel, dans le petit pla­card fer­mé à clef sous le comp­toir de l’E­le­phant Bar, un verre de cris­tal atten­dait — avec sa fleur séchée et sa trace de rouge à lèvres qui s’ef­fa­çait len­te­ment, très len­te­ment, année après année, comme s’ef­facent les choses que le temps emporte et que la mémoire retient, comme s’ef­facent les voix et les visages et les musiques et les par­fums, comme s’ef­face tout ce qui fut vivant et qui ne l’est plus, sauf dans le cœur de ceux qui l’ont aimé, sauf dans le cœur de ceux qui se sou­viennent, sauf dans le cœur de ceux qui, un soir, dans un hôtel au bout du monde, ont posé un verre sur un comp­toir de teck sans faire de bruit, et ont su que ce geste-là, ce geste de rien, était la chose la plus impor­tante du monde.

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