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Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Deuxième par­tie

CHA­PITRE 4

Les ombres dans les couloirs

13 juin 1886

Il y a un moment, dans la vie d’un vin, qu’on appelle la fer­me­ture. C’est ce moment où un vin jeune, après avoir été ouvert et brillant en bouche, se referme sou­dain, se replie sur lui-même, cesse de don­ner ses arômes, et devient muet. Il n’est pas mort. Il n’est pas mau­vais. Il est sim­ple­ment fer­mé — comme une porte der­rière laquelle on entend des bruits mais qu’on ne peut pas ouvrir. Les connais­seurs savent qu’il faut attendre. Le vin se rou­vri­ra, plus tard, plus riche, plus pro­fond. Mais pen­dant la fer­me­ture, on est seul face au silence.

C’est ce qui m’ar­ri­va le qua­trième jour.

Je ne sau­rais pas dire à quel moment exac­te­ment le sen­ti­ment chan­gea — peut-être au petit déjeu­ner, quand je remar­quai que le gar­çon qui me ser­vait n’é­tait plus le même que la veille, un nou­veau, un jeune homme blond au visage trop lisse qui me sou­riait un peu trop et qui rem­plis­sait ma tasse sans que je le lui demande, avec une atten­tion si sou­te­nue qu’elle en deve­nait sus­pecte. Ou peut-être plus tôt, en ouvrant ma porte, quand je vis sur le tapis du cou­loir, à peine visible, l’empreinte humide d’une semelle — une seule, devant ma porte, comme si quel­qu’un s’é­tait arrê­té là, avait hési­té, puis était repar­ti. Ou peut-être était-ce une idée. Peut-être que Péters­bourg me ren­dait fou, comme cette lumière qui ne ces­sait pas ren­dait tout le monde un peu fou, et que je com­men­çais à voir des ombres là où il n’y avait que le per­son­nel d’un hôtel bien tenu.

Mais je ne crois pas. Mon métier m’a appris à faire confiance à mon nez, et mon nez me disait que quelque chose avait tourné.

*

Craw­ley était au bar. À onze heures du matin, il était déjà au bar — ou encore au bar, il était pos­sible qu’il n’en fût jamais par­ti — assis à la même place que le pre­mier soir, lisant le même jour­nal anglais, ou peut-être un autre, ils se res­semblent tous. Son tweed avait chan­gé : il por­tait main­te­nant un cos­tume de lin crème, plus adap­té à la sai­son, mais sa mous­tache était la même, blonde, mili­taire, impec­cable, et ses yeux gris avaient cette même expres­sion de non­cha­lance cal­cu­lée qui m’a­vait frap­pé dès le pre­mier soir.

— Fau­gères ! dit-il en me voyant, avec une cha­leur qui, pour un Anglais, équi­va­lait à une acco­lade. Asseyez-vous. Com­ment se porte le commerce ?

— Le com­merce se porte bien, dis-je en m’as­seyant. Ches­tia­kov m’a pris cin­quante caisses de pauillac.

— Splen­dide. Les Russes boivent trop, mais au moins ils boivent bien. C’est leur seule ver­tu modé­rée — non, je retire cela, ce n’est pas modé­ré du tout.

Il com­man­da du thé — du thé anglais, qu’il avait fait mon­ter Dieu sait com­ment dans cet empire du samo­var — et m’en ser­vit une tasse avec des gestes d’une pré­ci­sion rituelle, le lait d’a­bord, puis le thé, exac­te­ment deux minutes d’in­fu­sion, ni une de plus ni une de moins. Je bus par poli­tesse. C’é­tait infâme — une eau chaude vague­ment tein­tée qui n’a­vait ni le carac­tère du thé russe ni la fran­chise d’un mau­vais café — mais je ne dis rien, car il y a des choses qu’on ne dit pas à un Anglais sur son thé, comme il y a des choses qu’on ne dit pas à un Fran­çais sur son vin.

Puis Craw­ley posa sa tasse, croi­sa les jambes, et dit d’un ton qui n’a­vait pas chan­gé d’un demi-degré :

— Dites-moi, Fau­gères. Vous n’a­vez rien trou­vé d’in­ha­bi­tuel dans vos affaires, par hasard ?

Je le regar­dai. Il me regar­dait. Der­rière sa non­cha­lance, quelque chose venait de se rai­dir — un muscle, un nerf, une inten­tion — comme le corps d’un chat qui aper­çoit un oiseau et qui ne bouge pas encore mais qui a ces­sé de ne pas bouger.

— Mes affaires ? dis-je.

— Vos caisses. Vos bou­teilles. Le vin voyage dans des conte­nants, les conte­nants voyagent dans des trains, les trains sont des lieux où des choses se passent. Il arrive que des objets appa­raissent là où on ne les atten­dait pas.

Il avait dit cela avec la même légè­re­té que s’il avait par­lé de la météo ou du prix des icônes. Mais les mots — les mots étaient des pierres. Des objets appa­raissent là où on ne les atten­dait pas. C’é­tait exac­te­ment ce qui s’é­tait passé.

— Non, dis-je. Rien d’inhabituel.

Craw­ley me regar­da une demi-seconde de trop. C’est un temps très court, une demi-seconde, mais dans le com­merce des vins comme dans le com­merce des secrets — et je com­men­çais à soup­çon­ner que les deux se pra­ti­quaient dans les mêmes lieux et avec les mêmes méthodes — une demi-seconde de trop est un aveu. Craw­ley savait que je men­tais. Et je savais qu’il savait. Et il savait que je savais qu’il savait. C’é­tait un emboî­te­ment de savoirs qui aurait don­né le ver­tige à un phi­lo­sophe allemand.

— Très bien, dit-il. Si jamais il se pas­sait quelque chose d’in­ha­bi­tuel — n’im­porte quoi, une visite impré­vue, une pro­po­si­tion étrange, un papier trou­vé dans un endroit inat­ten­du — je vous recom­man­de­rais vive­ment de m’en par­ler. L’An­gle­terre est amie de la France. Nous avons en com­mun un goût pour le bon vin et une méfiance saine envers les empires trop grands.

— Quel empire ?

— Celui dans lequel vous êtes assis, mon cher.

Il sou­rit, reprit son jour­nal, et se remit à lire comme si la conver­sa­tion n’a­vait jamais eu lieu. Je res­tai là un moment, ma tasse de thé anglais à la main, à regar­der ce pro­fil impas­sible, cette mous­tache blonde, et à me deman­der si Arthur Craw­ley ache­tait véri­ta­ble­ment des icônes ou s’il ache­tait autre chose — des infor­ma­tions, des loyau­tés, des silences.

Je déci­dai qu’il ache­tait pro­ba­ble­ment les deux.

*

L’a­près-midi, je reçus une visite.

J’é­tais dans ma chambre, occu­pé à rédi­ger une lettre à mon asso­cié Dubreuil, res­té à Bor­deaux pour gérer les affaires cou­rantes — une lettre ennuyeuse, pleine de chiffres et de pré­vi­sions, le genre de prose qui fait dor­mir debout, et que j’é­cri­vais pré­ci­sé­ment pour me rac­cro­cher à quelque chose de nor­mal, de solide, de bor­de­lais, dans cette ville où plus rien ne l’é­tait — quand on frap­pa à la porte.

Trois coups. Espa­cés. Nets. Pas les coups de Karim — Karim ne frap­pait pas, Karim entrait, comme le vent entre, sans pré­ve­nir et sans s’ex­cu­ser. Pas les coups d’un groom non plus — les grooms frap­paient vite, deux coups pres­sés, presque timides. Ces coups-là étaient autre chose. Ils avaient une auto­ri­té tran­quille, une patience qui disait : je frap­pe­rai autant de fois qu’il le fau­dra, et vous fini­rez par ouvrir.

J’ou­vris.

L’homme qui se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte avait le visage le plus cour­tois que j’aie jamais vu. C’est le pre­mier mot qui me vint — cour­tois — et c’est le mot qui res­ta, bien après que tout le reste eut chan­gé. Un visage mince, rasé de près, avec des pom­mettes slaves et des yeux bleu très pâle, presque trans­pa­rents, qui vous regar­daient avec une atten­tion si abso­lue qu’on avait l’im­pres­sion d’être lu, non pas regar­dé mais lu, page après page, ligne après ligne, comme un livre qu’on ouvre et qu’on feuillette avec méthode.

Il por­tait un uni­forme — un uni­forme mili­taire, sobre, bien cou­pé, sans la pro­fu­sion d’ai­guillettes et de médailles que je voyais par­tout dans les rues. Une veste sombre, des bou­tons argen­tés, un col droit. Pas un uni­forme qui cher­chait à impres­sion­ner. Un uni­forme qui cher­chait à ne pas être remar­qué, ce qui était infi­ni­ment plus impressionnant.

— Mon­sieur Fau­gères ? dit-il en fran­çais, d’une voix douce, posée, sans accent per­cep­tible — un fran­çais si par­fait qu’il en était presque sus­pect, comme un vin qui serait trop équi­li­bré, trop irré­pro­chable, et dont on se deman­de­rait ce qu’il cache.

— C’est moi.

— Capi­taine Vol­kons­ki. Andreï Pav­lo­vitch Vol­kons­ki. Je suis au ser­vice de Sa Majes­té Impé­riale, dans une capa­ci­té que je ne vous ennuie­rai pas à détailler. Puis-je entrer ?

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ou plu­tôt c’é­tait une ques­tion dont la réponse avait été déci­dée avant qu’elle ne fût posée. Le capi­taine Vol­kons­ki entra dans ma chambre comme l’eau entre dans un verre — sans effort, sans bruit, en occu­pant exac­te­ment l’es­pace qu’il fal­lait occu­per et pas un cen­ti­mètre de plus.

Il regar­da autour de lui. Ses yeux — ces yeux pâles, trans­lu­cides, miné­raux — balayèrent la pièce avec une vitesse qui démen­tait leur appa­rente dou­ceur. Le lit. Le bureau. La lettre à Dubreuil. Les rideaux. La vue sur la Mikhaï­lovs­kaïa. Et les caisses. Oh, les caisses. Son regard s’y posa une frac­tion de seconde — une frac­tion de seconde seule­ment, pas plus longue que le bat­te­ment d’une pau­pière — mais je le vis, et il sut que je le vis, et un imper­cep­tible mou­ve­ment de sa lèvre supé­rieure — un fré­mis­se­ment, pas un sou­rire, quelque chose de plus sub­til qu’un sou­rire, l’ombre d’un sou­rire qui ne naî­trait jamais — me dit qu’il avait pris note de ma vigilance.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il en s’as­seyant sans y être invi­té — déci­dé­ment, à Péters­bourg, tout le monde s’as­seyait sans y être invi­té, c’é­tait une habi­tude natio­nale ou peut-être une stra­té­gie — je suis venu pour une rai­son très simple. J’ai appris que vous étiez négo­ciant en vins, et il se trouve que je m’in­té­resse au vin.

— Tout le monde s’in­té­resse au vin, à Péters­bourg, dis-je.

— Péters­bourg est une ville de goût, dit-il avec cette dou­ceur inva­riable. Nous aimons les belles choses — la musique, la pein­ture, le vin. Le tsar Alexandre Alexan­dro­vitch lui-même est un connais­seur. Il boit du bour­gogne, hélas — un choix que les par­ti­sans du bor­deaux comme vous et moi pou­vons regret­ter — mais il a le palais fin.

Il me sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une per­fec­tion méca­nique — les lèvres s’é­ti­raient, les dents appa­rais­saient, les plis se for­maient aux coins des yeux, tout était en place, et pour­tant quelque chose man­quait. Je cher­chai quoi. C’é­tait la cha­leur. Le sou­rire de Vol­kons­ki était un sou­rire sans tem­pé­ra­ture — ni chaud ni froid, un sou­rire neutre, un sou­rire suisse, si l’on veut, sauf que la Suisse n’a jamais pro­duit de capi­taines aus­si inquiétants.

— J’ai­me­rais goû­ter vos vins, dit-il. Si vous le permettez.

Com­ment refu­ser ? Je sor­tis une bou­teille — un pauillac 1880, que je n’a­vais pas encore ouverte — et je la débou­chai avec mes gestes habi­tuels, en pro­fes­sion­nel, le tire-bou­chon plan­té droit, la trac­tion lente, le bou­chon qui vient en sou­pi­rant. Je ver­sai deux verres. Vol­kons­ki prit le sien, le huma, goûta.

Et je dus recon­naître — à regret, car j’au­rais pré­fé­ré qu’il fût un bar­bare — qu’il goû­tait bien. Très bien même. Il avait la tech­nique d’un homme qui a été for­mé, qui a appris, peut-être dans les salons de l’a­ris­to­cra­tie péters­bour­geoise où le vin fran­çais cou­lait comme la Neva au prin­temps. Il goû­ta, gar­da le vin en bouche cinq secondes exac­te­ment, ava­la — il n’u­ti­li­sait pas de cra­choir, ce qui pou­vait signi­fier qu’il appré­ciait véri­ta­ble­ment le vin ou qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude des dégus­ta­tions pro­fes­sion­nelles, ou les deux — et hocha la tête.

— Remar­quable, dit-il. Le ter­roir est là. On sent les graves, la cha­leur du mil­lé­sime, cette ron­deur qui est la marque du 1880. Vous avez un très beau pro­duit, mon­sieur Faugères.

— Mer­ci.

— Et com­bien de caisses avez-vous appor­tées avec vous ?

— Six.

— Six caisses. Soixante-douze bou­teilles. C’est un beau char­ge­ment. Rien ne manque ?

— Pour­quoi man­que­rait-il quelque chose ?

— Oh, je ne sais pas. Les trains, le voyage, les douanes. Il arrive que des choses dis­pa­raissent. Ou que des choses apparaissent.

Il but une seconde gor­gée. Son regard, par-des­sus le verre, ne me quit­ta pas. Ces yeux pâles — j’y pen­sai plus tard, dans mon lit, en cher­chant le som­meil dans cette lumière mau­dite — ces yeux avaient la cou­leur exacte d’un vin blanc trop vieux, un blanc qui a per­du sa jeu­nesse et sa cou­leur et qui ne garde plus que la trans­pa­rence, une trans­pa­rence qui ne cache rien parce qu’elle n’a plus rien à cacher, ou qui cache tout parce qu’on ne peut rien voir à tra­vers elle.

— Tout est en ordre, dis-je. Soixante-douze bou­teilles. Rien de plus, rien de moins.

— Par­fait, dit Vol­kons­ki. Parfait.

Il repo­sa son verre. Il se leva. Il bou­ton­na sa veste — un seul bou­ton, le bou­ton du milieu, avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger — et me ten­dit la main. Sa poi­gnée de main était sèche, brève, cali­brée. Pas un gramme de pres­sion de trop. Pas un gramme de trop peu.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il sur le seuil. Péters­bourg est une ville mer­veilleuse, sur­tout pen­dant les Nuits Blanches. Tout y est pos­sible. Tout y est lumi­neux. Mais la lumière, voyez-vous, a un incon­vé­nient que les gens oublient sou­vent : elle ne laisse aucun endroit où se cacher.

Il sou­rit — ce sou­rire sans cha­leur, ce sou­rire de por­ce­laine — incli­na la tête, et dis­pa­rut dans le cou­loir. Ses pas ne firent aucun bruit. Comme Karim. Mais Karim était silen­cieux par nature. Vol­kons­ki était silen­cieux par métier.

*

Je res­tai seul dans ma chambre, le verre de pauillac à la main, le cœur bat­tant un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Je bus le vin. Il était bon. Il était même très bon — ce pauillac 1880 avait cette géné­ro­si­té des années solaires, cette ampleur, cette fran­chise — mais pour la pre­mière fois de ma vie, je ne goû­tai pas plei­ne­ment ce que je buvais. Il y avait un voile. Comme ce voile d’oxy­da­tion sur le saint-julien vio­lé — quelque chose qui s’in­ter­po­sait entre le vin et moi, entre le plai­sir et sa récep­tion, et ce quelque chose était la peur.

Non — pas la peur. Pas encore. Quelque chose de plus sub­til. Une inquié­tude. Un dépla­ce­ment. Comme quand on est dans une pièce et que tous les meubles ont été dépla­cés d’un cen­ti­mètre — rien de visible, rien de mesu­rable, mais on sent que quelque chose a bou­gé, que l’es­pace n’est plus exac­te­ment le même, que l’air a été res­pi­ré par quel­qu’un d’autre.

Je posai le verre. Je sor­tis le billet. Je le relus. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre.

Trois per­sonnes m’a­vaient main­te­nant posé la même ques­tion sous des formes dif­fé­rentes : Wirz le récep­tion­niste, Craw­ley l’An­glais, Vol­kons­ki le capi­taine. Avez-vous trou­vé quelque chose d’in­ha­bi­tuel ? Et une qua­trième — la com­tesse — m’a­vait mis en garde sans me dire contre quoi.

Je comp­tai sur mes doigts. J’é­tais à Péters­bourg depuis trois jours. J’a­vais ven­du cin­quante caisses de pauillac. J’a­vais bu du thé anglais, de la vod­ka russe, du cham­pagne médiocre et un saint-julien pro­fa­né. J’a­vais dîné avec une com­tesse, une bombe ita­lienne et l’ombre de Tchaï­kovs­ki. J’a­vais reçu la visite d’un offi­cier de la police secrète qui goû­tait le vin comme un ange et sou­riait comme un reptile.

Et j’a­vais dans ma poche un papier qui ne m’ap­par­te­nait pas, que je ne com­pre­nais pas, et que tout le monde sem­blait chercher.

La situa­tion, me dis-je en regar­dant mes caisses — mes fidèles caisses, mes sol­dats de bois cloué, ma seule cer­ti­tude dans cette ville de masques — la situa­tion res­sem­blait de plus en plus à un vin que je n’a­vais pas com­man­dé, qu’on m’a­vait ser­vi par erreur, et qu’il était trop tard pour ren­voyer en cuisine.

Je fis la seule chose rai­son­nable qui me res­tait : je des­cen­dis au bar.

Craw­ley n’y était plus. Beppe non plus. Il n’y avait qu’un bar­man tatar, impas­sible comme tous les Tatars de cet hôtel, et un vieux mon­sieur en redin­gote qui dor­mait dans un fau­teuil, le Times de Londres posé sur les genoux comme une couverture.

Je com­man­dai un verre de mon propre pauillac — je l’a­vais lais­sé au bar après la soi­rée avec Craw­ley, et le bar­man l’a­vait conser­vé, pro­pre­ment rebou­ché, der­rière le comp­toir. Je bus len­te­ment. Le vin me par­la, comme le vin parle tou­jours quand on lui laisse le temps — il me par­la de Pauillac, de l’es­tuaire, des vignes en rangs ser­rés qui des­cendent vers la Gironde, de cette odeur de mer et de graves chauf­fées par le soleil, de mon père qui m’a­vait appris à lire un bou­chon et un visage avec la même patience. Le vin me rame­na chez moi, le temps d’un verre.

Puis je le repo­sai, et j’é­tais de nou­veau à Péters­bourg. Seul, avec un papier dans la poche et des ombres dans les couloirs.

La lumière du soir entrait par les vitres du bar, blonde, inal­té­rable, et le vieux mon­sieur en redin­gote ron­flait dou­ce­ment dans son fau­teuil, et le bar­man tatar essuyait des verres avec des gestes d’une len­teur hyp­no­tique, et dehors, sur la Pers­pec­tive Nevs­ki, la ville tour­nait sans fin dans sa nuit de lumière, comme un manège dont per­sonne ne trou­vait le bou­ton d’arrêt.

CHA­PITRE 5

Pav­lovsk

14 juin 1886

La com­tesse vint me cher­cher à trois heures de l’a­près-midi. Elle por­tait une robe bleu pâle — la cou­leur du ciel de Péters­bourg quand il consent à être bleu, c’est-à-dire rare­ment — et un cha­peau de paille orné d’un ruban qui aurait été ridi­cule sur n’im­porte qui d’autre mais qui, sur elle, avait l’air d’une décla­ra­tion de guerre faite avec élé­gance. Elle me trou­va dans le hall, assis dans un des grands fau­teuils de cuir, en train de ne rien faire, ce qui est un art que j’a­vais per­fec­tion­né au cours de mes trois jours à Péters­bourg, faute d’en maî­tri­ser aucun autre.

— Fau­gères, dit-elle. Nous allons à Pavlovsk.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un enlè­ve­ment. Elle avait déjà com­man­dé le fiacre, réser­vé les places dans le train, et pré­vu — me dit-elle avec un sou­rire qui n’ad­met­tait aucune réplique — que nous dîne­rions là-bas, dans le parc, après le concert. Je n’a­vais qu’à me lever et la suivre, ce que je fis avec cette doci­li­té que les hommes prennent pour de la galan­te­rie et qui n’est en réa­li­té que de la stupéfaction.

Le fiacre nous condui­sit à la gare de Tsars­koïe Selo — un bâti­ment modeste pour Péters­bourg, c’est-à-dire qu’il n’a­vait que des colonnes doriques et non corin­thiennes, et que le hall ne conte­nait qu’un seul lustre au lieu de sept. Le train était déjà là, cra­chant sa vapeur avec l’im­pa­tience d’un che­val qui pié­tine. C’é­tait un train spé­cial, me dit la com­tesse — un train de concert, affré­té pour la sai­son par la Com­pa­gnie du che­min de fer de Tsars­koïe Selo, qui trans­por­tait chaque après-midi d’é­té la bonne socié­té péters­bour­geoise vers Pav­lovsk où des concerts en plein air se tenaient dans le parc depuis trente ans.

Trente ans. Johann Strauss lui-même avait inau­gu­ré ces concerts. Il avait joué là pen­dant onze sai­sons, de 1856 à 1869, puis il était reve­nu spo­ra­di­que­ment, et cette année — 1886 — on disait que c’é­tait la der­nière. Le roi de la valse vieillis­sait. Il avait soixante ans. Mais il diri­geait encore avec cette fougue vien­noise que rien ne sem­blait pou­voir éteindre, et tout Péters­bourg vou­lait le voir une der­nière fois, comme on veut goû­ter les der­nières bou­teilles d’un mil­lé­sime qui ne revien­dra pas.

*

Le tra­jet durait une demi-heure. Une demi-heure de cam­pagne russe.

Je n’a­vais pas vu la cam­pagne depuis mon arri­vée. Je n’a­vais vu que la ville — ses pierres, ses canaux, ses façades — et j’a­vais oublié qu’il exis­tait autre chose. Mais quand le train quit­ta les fau­bourgs et que la fenêtre ne fut plus qu’arbres, qu’­herbe, que ciel, quelque chose se dénoua en moi, comme se dénoue une corde qu’on tire depuis trop longtemps.

Des bou­leaux. Des bou­leaux par mil­liers, par mil­lions, ser­rés les uns contre les autres comme des spec­ta­teurs dans un théâtre, leurs troncs blancs et lisses mon­tant tout droit vers un ciel immense, et leur feuillage d’un vert tendre, presque jaune, trem­blant dans la lumière avec une ner­vo­si­té de jeunes filles. Entre les bou­leaux, des prai­ries d’un vert si vif qu’il en deve­nait inso­lent — un vert qu’au­cune vigne du Médoc n’au­rait tolé­ré, un vert d’herbe gor­gée d’eau et de soleil nor­dique, avec des fleurs sau­vages, des mar­gue­rites, des bou­tons-d’or, des taches mauves dont j’i­gno­rais le nom et qui constel­laient les prés comme des écla­bous­sures de pein­ture. Des dat­chas en bois peint — vertes, bleues, rouges, jaunes — appa­rais­saient entre les arbres, avec leurs véran­das ouvrées et leurs jar­dins minus­cules où des femmes en fichu éten­daient du linge et des enfants cou­raient pieds nus. Une rivière, par­fois, un ruis­seau plu­tôt, sinuait dans les champs avec la non­cha­lance d’un ani­mal qui n’a nulle part où aller.

— C’est beau, dis-je, et c’é­tait la chose la plus inutile et la plus vraie que je pus dire.

— C’est le mois de juin, dit la com­tesse. Le seul mois où la Rus­sie est tendre.

Elle regar­dait par la fenêtre, et son visage, dans la lumière qui tra­ver­sait la vitre, avait per­du sa mon­da­ni­té — elle res­sem­blait à ce qu’elle devait être quand per­sonne ne la regar­dait, c’est-à-dire à une femme que la beau­té des choses ren­dait vul­né­rable. Je détour­nai les yeux, par pudeur, et regar­dai les autres passagers.

Le wagon était un salon rou­lant. Des ban­quettes de velours gre­nat, des rideaux de den­telle, des appliques en cuivre. La clien­tèle était celle qu’on aurait trou­vée dans le hall du Grand Hotel Europe si on l’a­vait mise sur des rails : des dames en robes d’é­té, des offi­ciers en grand uni­forme, des vieillards dis­tin­gués avec des cannes à pom­meau d’argent, des jeunes gens à l’air artiste — che­veux longs, cra­vates laval­lière, gilets fan­tai­sie — qui par­laient trop fort en russe et riaient comme si le monde entier était une farce inven­tée pour leur amu­se­ment. Il y avait aus­si des familles avec des enfants, des gou­ver­nantes anglaises au visage sévère, des nour­rices en cos­tume tra­di­tion­nel — des sara­fanes bro­dés, des kokoch­niks sur la tête — et, dans un coin, un pope à barbe noire qui lisait son bré­viaire avec une concen­tra­tion qui fri­sait l’in­cons­cience, car il ne voyait mani­fes­te­ment rien du pay­sage qui défilait.

Et il y avait Beppe.

Je ne l’a­vais pas vu mon­ter. Il sur­git d’un autre wagon au moment où le train ralen­tis­sait à l’ap­proche de Pav­lovsk, débou­lant dans notre com­par­ti­ment comme un bou­let de canon revê­tu d’un habit de lin blanc et d’un pana­ma trop grand.

— Fau­gères ! Mon ami bor­de­lais ! Var­va­ra Niko­laïev­na ! Che gior­na­ta magni­fi­ca ! Nous allons entendre Strauss — le vieux Strauss, l’u­nique, l’ir­rem­pla­çable — et je vous pré­viens, je vais pleu­rer, je pleure tou­jours quand j’en­tends Strauss, c’est une fai­blesse, une fai­blesse misé­rable, mais les Ita­liens pleurent, c’est notre métier, les Fran­çais font le vin, les Russes font la révo­lu­tion, et les Ita­liens pleurent, c’est l’ordre natu­rel des choses !

La com­tesse et moi échan­geâmes un regard — un de ces regards qui n’ont besoin de rien d’autre, ni mots ni gestes, un regard qui disait sim­ple­ment : oui, il est comme ça, et oui, c’est irré­pa­rable — et le train s’arrêta.

*

Pav­lovsk.

Le parc de Pav­lovsk est, je crois, le plus bel endroit où j’aie jamais mis les pieds. Je le dis avec la par­tia­li­té d’un homme qui venait de pas­ser quatre jours enfer­mé dans une ville de pierre et qui décou­vrait sou­dain que le monde n’é­tait pas fait que de façades et de trot­toirs. Mais je le dis aus­si avec la sin­cé­ri­té d’un homme qui connaît les beaux pay­sages — j’ai gran­di entre la Garonne et la Dor­dogne, j’ai vu les vignes de Saint-Émi­lion au cou­cher du soleil et les prés de l’Entre-deux-Mers au prin­temps — et le parc de Pav­lovsk les sur­pas­sait tous.

C’é­tait un jar­din anglais — ou un jar­din russe qui imi­tait un jar­din anglais qui imi­tait la nature, avec cette mul­ti­pli­ca­tion de l’ar­ti­fice qui finit par pro­duire quelque chose de plus natu­rel que la nature elle-même. Des allées sinueuses ser­pen­taient entre des mas­sifs de lilas et de roses. Des pelouses immenses, vertes comme l’es­pé­rance, des­cen­daient en pente douce vers une rivière — la Sla­vian­ka — qui cou­lait pares­seu­se­ment entre des saules et des ponts de pierre. Des temples grecs, des colonnes, des sta­tues, des bancs de marbre étaient dis­po­sés dans le pay­sage avec cette fausse négli­gence des grands jar­di­niers, qui placent chaque objet à l’en­droit exact où le regard le cherche sans le savoir. Et par­tout, des tilleuls — des tilleuls cen­te­naires, immenses, dont les branches for­maient des voûtes au-des­sus des allées et dont les fleurs déga­geaient ce par­fum que j’a­vais déjà sen­ti sur la Fon­tan­ka mais qui ici, en pleine cam­pagne, dans la cha­leur de l’a­près-midi, attei­gnait une inten­si­té qua­si insou­te­nable, comme un vin qu’on aurait concen­tré dix fois, cent fois, un nec­tar de tilleul qui mon­tait au cer­veau et vous ren­dait ivre de douceur.

Le kiosque à musique se trou­vait au cœur du parc — un bâti­ment de bois peint en blanc, avec un toit en pagode et une ter­rasse ouverte, entou­ré de chaises et de bancs dis­po­sés en demi-cercle sur l’herbe. C’é­tait là que Strauss diri­geait. C’é­tait là que, depuis trente ans, la musique vien­noise se mêlait aux par­fums russes, que les valses tour­naient sous les bou­leaux, et que deux cultures que tout sépa­rait — la Gemüt­li­ch­keit autri­chienne et l’âme russe — se retrou­vaient dans le lan­gage uni­ver­sel des archets et des cuivres.

Il y avait déjà du monde. Beau­coup de monde. Des cen­taines de per­sonnes s’ins­tal­laient sur l’herbe, sur les chaises, sur les bancs, cer­tains ayant appor­té des plaids et des paniers de pique-nique, d’autres se conten­tant de s’as­seoir sur le sol avec cette désin­vol­ture aris­to­cra­tique des gens qui ne craignent pas les taches d’herbe parce qu’ils ont des domes­tiques pour les en débar­ras­ser. Des mar­chands ambu­lants ven­daient des glaces, de la limo­nade, des piroj­ki chauds. Des enfants jouaient à se pour­suivre entre les arbres. Un pho­to­graphe, sous son voile noir, immor­ta­li­sait une famille entière — père, mère, sept enfants, deux gou­ver­nantes et un chien — avec cette len­teur solen­nelle qui trans­forme le moindre por­trait en ins­tant d’éternité.

La com­tesse me prit par le bras — un geste natu­rel, presque dis­trait, comme si elle m’a­vait tou­jours pris par le bras — et me gui­da vers des chaises réser­vées au troi­sième rang, devant le kiosque. Beppe nous sui­vait, com­men­tant tout ce qu’il voyait avec une voix qui por­tait à cin­quante mètres.

— Regar­dez cette femme, Fau­gères, regar­dez-la — une beau­té, une beau­té tra­gique, elle a l’air de Des­dé­mone juste avant que cet imbé­cile d’O­tel­lo ne la fasse taire — et ce mon­sieur, là, avec les favo­ris, il res­semble à mon impre­sa­rio de Milan, en moins hon­nête si c’est pos­sible, ce qui est beau­coup dire — et ces arbres ! ces arbres magni­fiques ! en Ita­lie, nous avons des cyprès, qui sont beaux mais ver­ti­caux, tou­jours ver­ti­caux, comme des doigts levés vers le ciel pour accu­ser quel­qu’un, tan­dis que vos bou­leaux russes sont souples, pen­chés, indul­gents, des arbres qui par­donnent — oh, regar­dez, l’or­chestre s’installe !

L’or­chestre s’ins­tal­lait. Une qua­ran­taine de musi­ciens — vio­lons, altos, vio­lon­celles, contre­basses, flûtes, cla­ri­nettes, cors, trom­pettes, un tri­angle, un tam­bour, une harpe — pre­naient place sur l’es­trade avec cette agi­ta­tion ordon­née qui pré­cède tou­jours la musique, les archets qui se lèvent, les par­ti­tions qui s’ouvrent, les notes d’ac­cord qui montent dans l’air comme des oiseaux hési­tants. Puis le silence se fit.

Et Johann Strauss mon­ta sur le podium.

*

Je ne connais­sais pas Strauss. J’a­vais enten­du des valses, bien sûr — on entend des valses par­tout, dans les bals, dans les fêtes, dans les guin­guettes de la Garonne — mais je ne savais pas que les valses venaient de quelque part, qu’elles avaient un père, un créa­teur, un homme de chair et de sang qui les avait rêvées avant de les écrire. Et voi­ci que cet homme se tenait devant moi, à dix mètres, en plein soleil de Pavlovsk.

Il était grand, mince, voû­té — une sil­houette de héron. Les che­veux noirs, très noirs, cer­tai­ne­ment teints, bou­clés sur les tempes avec une coquet­te­rie qui aurait été ridi­cule chez un homme de soixante ans si elle n’a­vait été rache­tée par l’au­to­ri­té du regard — un regard sombre, vif, mobile, qui par­cou­rait l’or­chestre et le public avec la même vélo­ci­té. Il por­tait une redin­gote noire, un gilet blanc, et il tenait son archet de chef — car il diri­geait à l’ar­chet, à la vien­noise, en jouant du vio­lon en même temps qu’il condui­sait — avec cette fami­lia­ri­té amou­reuse des musi­ciens qui ne dis­tinguent plus leur ins­tru­ment de leur propre corps.

Il salua. Briè­ve­ment. Un mou­ve­ment de tête, pas plus. Puis il leva l’archet.

Et la musique commença.

C’é­tait Le Beau Danube bleu. Je ne le savais pas encore — je ne connais­sais pas le titre, je ne connais­sais pas la mélo­die, je ne connais­sais rien — mais dès les pre­mières mesures, quelque chose se pas­sa en moi que je ne peux décrire qu’a­vec le voca­bu­laire de mon métier.

Ima­gi­nez un vin. Un très grand vin. Un vin que vous n’a­vez jamais goû­té et dont vous ne connais­sez ni le nom ni le ter­roir. On vous le sert. Vous le por­tez à vos lèvres. Et dès la pre­mière gor­gée, avant même que le cer­veau ait eu le temps d’a­na­ly­ser, de clas­ser, de nom­mer — avant les mots — le corps sait. Le corps recon­naît la gran­deur. Les papilles se sou­lèvent. La gorge s’ouvre. Le cœur accé­lère. Et une joie inex­pli­cable, une joie qui vient de très loin, d’a­vant la nais­sance, d’a­vant le lan­gage, vous enva­hit comme une marée.

C’est ce qui m’ar­ri­va avec la valse de Strauss.

La mélo­die mon­ta des vio­lons avec une len­teur trom­peuse — quelques notes hési­tantes, mur­mu­rées, comme un par­fum qu’on croit avoir ima­gi­né — puis elle prit corps, s’é­lar­git, gagna les altos et les vio­lon­celles, et sou­dain la valse était là, pleine, entière, tour­noyante, et le parc de Pav­lovsk tout entier tour­nait avec elle, les tilleuls, les bou­leaux, les pro­me­neurs, les enfants, le ciel, et moi aus­si, moi aus­si je tour­nais, assis sur ma chaise, je tour­nais inté­rieu­re­ment, empor­té par cette musique qui avait la sim­pli­ci­té des choses par­faites et l’é­vi­dence des choses nécessaires.

Strauss jouait et diri­geait en même temps. Son corps oscil­lait, son archet des­si­nait dans l’air des cercles et des spi­rales, et la musique obéis­sait à cha­cun de ses gestes, comme le vin obéit à la terre qui le porte — non pas doci­le­ment, non pas ser­vi­le­ment, mais avec cette com­pli­ci­té pro­fonde qui est le signe des vieux couples, des vieilles ami­tiés, des vieilles amours. On sen­tait que Strauss et sa musique vivaient ensemble depuis si long­temps qu’ils ne fai­saient plus qu’un seul être, une seule res­pi­ra­tion, un seul mouvement.

La com­tesse avait fer­mé les yeux. Beppe pleu­rait — il avait dit qu’il pleu­re­rait et il pleu­rait, avec une hon­nê­te­té d’en­fant, les larmes cou­lant sur ses joues rondes sans qu’il fît le moindre geste pour les essuyer. Autour de nous, le public écou­tait avec cette immo­bi­li­té atten­tive, cette gra­vi­té que j’a­vais déjà vue chez Ches­tia­kov quand il goû­tait un vin, cette capa­ci­té russe à se sou­mettre entiè­re­ment à la beau­té, sans résis­tance, sans iro­nie, sans cette dis­tance que les Fran­çais mettent entre eux et leurs émo­tions comme un écran de politesse.

La valse finit. Les applau­dis­se­ments furent un ton­nerre. Strauss salua — tou­jours aus­si briè­ve­ment, le même mou­ve­ment de tête — et enchaî­na. Pol­ka. Marche. Une autre valse. Encore une pol­ka. La musique ne s’ar­rê­tait pas, elle cou­lait, elle cou­lait comme un vin qu’on verse et qui ne finit jamais, et le soleil des­cen­dait — mais non, il ne des­cen­dait pas, il glis­sait, il se dépla­çait laté­ra­le­ment, pas­sant de l’ouest au nord-ouest avec cette tra­jec­toire oblique des soleils du nord qui ne plongent pas mais qui contournent l’ho­ri­zon, le frôlent, le caressent, et finissent par remon­ter sans avoir jamais disparu.

*

C’est pen­dant l’en­tracte que les choses changèrent.

La com­tesse m’en­traî­na vers un groupe de per­sonnes qui se tenaient sous un tilleul, un peu à l’é­cart du public. Il y avait là un homme en civil, grand, maigre, le front dégar­ni, avec des lunettes à mon­ture dorée et une bar­biche poivre et sel — un diplo­mate, me dit la com­tesse, sans pré­ci­ser de quelle ambas­sade. Un autre homme, plus jeune, en uni­forme de la marine, le teint hâlé, les mains fortes — un offi­cier de la flotte de la Bal­tique, dit-elle, comme si cela devait m’in­té­res­ser. Et une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petite, ronde, cou­verte de bijoux comme un arbre de Noël, qui par­lait fran­çais avec un accent ger­ma­nique et qui se révé­la être la baronne quelque chose — un nom en von que j’ou­bliai aus­si­tôt et qui n’a­vait d’im­por­tance que parce que la baronne, elle, ne m’ou­blia pas.

La com­tesse me pré­sen­ta. Fau­gères. Négo­ciant en vins. Bor­deaux. Les trois me regar­dèrent avec un inté­rêt que je ne méri­tais pas — un inté­rêt qui n’a­vait rien à voir avec le vin et tout à voir avec autre chose, cet autre chose que je por­tais dans ma poche inté­rieure et dont je com­men­çais à com­prendre qu’il était la véri­table rai­son pour laquelle je me trou­vais sous ce tilleul, dans ce parc, en com­pa­gnie de ces gens.

Le diplo­mate me ser­ra la main. Trop long­temps. L’of­fi­cier de marine me regar­da dans les yeux. Trop fixe­ment. La baronne sou­rit. Trop largement.

— Mon­sieur Fau­gères, dit le diplo­mate. On nous dit que vos vins sont remarquables.

— J’es­père qu’ils le sont.

— J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’y goû­ter. De goû­ter… à tout ce que vous avez apporté.

Il avait mis une pause avant « à tout ce que vous avez appor­té ». Une pause infime. Une bulle d’air dans une phrase lisse. La même tech­nique que Wirz, que Craw­ley, que Vol­kons­ki. Déci­dé­ment, Péters­bourg était une ville où les gens fai­saient des pauses dans les phrases comme on met des silences dans la musique — pour dire ce que les mots ne disent pas.

Je répon­dis quelque chose — je ne me sou­viens plus quoi, une bana­li­té de négo­ciant, quelque chose sur les mil­lé­simes ou les ter­roirs — et la conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets. La baronne par­la de l’o­pé­ra. L’of­fi­cier par­la de la flotte. Le diplo­mate ne par­la pas — il écou­tait, avec cette atten­tion pro­fes­sion­nelle des gens dont le métier est de trans­for­mer les mots des autres en informations.

Pen­dant tout ce temps, la com­tesse me tenait le bras. Je sen­tais sa main à tra­vers l’é­toffe de ma veste — une pres­sion légère, constante, comme celle d’un guide qui vous tient le bras dans une forêt obs­cure pour que vous ne tré­bu­chiez pas. Elle me gui­dait. Elle m’a­vait ame­né ici, elle m’a­vait pré­sen­té à ces gens, et elle me gui­dait à tra­vers cette conver­sa­tion comme on guide un aveugle à tra­vers une pièce pleine de meubles.

Je com­men­çai à me deman­der si la com­tesse était de mon côté.

Je com­men­çai à me deman­der s’il y avait des côtés.

*

Le concert reprit. Strauss joua encore — des pol­kas, des marches, une valse que la com­tesse iden­ti­fia comme les Contes de la forêt vien­noise, et dont le titre seul me fit sou­rire, car j’é­tais dans une forêt, sous des arbres, et si ce n’é­tait pas Vienne mais Pav­lovsk, la musique ne sem­blait pas faire la dif­fé­rence. Elle tour­nait, vire­vol­tait, s’en­rou­lait autour des tilleuls comme du lierre sonore, et le parc entier dan­sait — non pas les gens, les gens étaient assis — mais les feuilles, la lumière, les ombres sur l’herbe, tout dan­sait, tout val­sait, et je com­pris pour­quoi les Russes avaient adop­té Strauss comme l’un des leurs : parce que la valse et l’âme russe avaient quelque chose en com­mun, cette capa­ci­té à tour­ner, à tour­ner sans fin, sans rai­son, sans but, sim­ple­ment pour la beau­té du mou­ve­ment, sim­ple­ment parce que tour­ner est plus beau que s’arrêter.

À la fin du concert, le soleil était tou­jours là. Il était sept heures du soir. Huit heures. Neuf heures. Le soleil ne s’en allait pas. Il avait pris la cou­leur d’un vieil or — un sau­ternes de vingt ans, me dis-je, un sau­ternes qui aurait mûri jus­qu’à deve­nir ambré, pro­fond, avec cette lumière inté­rieure que seuls les très grands liquo­reux pos­sèdent. Le parc bai­gnait dans cet ambre. Les visages étaient dorés. Les tilleuls étaient dorés. Les fleurs étaient dorées. Même les bruits — les rires, les conver­sa­tions, le tin­te­ment des verres de limo­nade — avaient quelque chose de doré, comme si la lumière impré­gnait non seule­ment la vue mais aus­si l’ouïe, le tou­cher, le goût.

Nous dînâmes sur l’herbe. Beppe avait fait appor­ter par Dieu sait quel miracle un panier conte­nant du caviar, du pain noir, du beurre, des cor­ni­chons, du pou­let froid et trois bou­teilles de cham­pagne fran­çais — du vrai cette fois, pas du russe. La com­tesse éten­dit un plaid écos­sais — d’où venait ce plaid ? avait-elle tout pré­vu ? — et nous nous ins­tal­lâmes sous un tilleul, les pieds dans l’herbe, le cham­pagne à la main, et pen­dant un moment, pen­dant un long moment, je fus heureux.

Je fus heu­reux comme on est heu­reux dans les rêves — d’un bon­heur qui ne s’ex­plique pas, qui ne se jus­ti­fie pas, qui est sim­ple­ment là, comme la lumière était là, comme le par­fum des tilleuls était là, et dont on sait, même au moment où on le vit, qu’il ne dure­ra pas, qu’il est en train de pas­ser, que chaque seconde qui s’é­coule l’é­loigne un peu plus, et que c’est pré­ci­sé­ment cette fra­gi­li­té qui le rend si intense.

Beppe chan­tait — dou­ce­ment, pour une fois, un air napo­li­tain qui avait la dou­ceur d’une ber­ceuse. La com­tesse écou­tait, les yeux mi-clos, un sou­rire au coin des lèvres. Le cham­pagne pétillait dans les verres. Et la lumière, la lumière de Pav­lovsk, la lumière de dix heures du soir en juin, enve­lop­pait tout cela dans une gaze d’or pâle qui ren­dait le monde trans­pa­rent, irréel, suspendu.

C’est alors que je vis Volkonski.

Il se tenait à une cin­quan­taine de mètres, debout sous un bou­leau, les mains dans le dos. Il ne me regar­dait pas. Il regar­dait la rivière, ou les arbres, ou le ciel, ou rien. Il por­tait un cos­tume civil — pas d’u­ni­forme — et il avait l’air d’un pro­me­neur ordi­naire, d’un homme qui pro­fite du soir dans un parc. Mais il était là. Il était là, et je le savais, et il savait que je le savais, et cette connais­sance réci­proque était comme un fil ten­du entre nous, invi­sible et vibrant, un fil que la dis­tance ne cou­pait pas.

La com­tesse sui­vit mon regard.

— Ne le regar­dez pas, dit-elle à voix basse, sans ces­ser de sourire.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde le connaît. Per­sonne ne le connaît.

Elle but une gor­gée de cham­pagne. Beppe conti­nuait de chan­ter, incons­cient de tout, per­du dans sa Naples inté­rieure. Le soleil refu­sait de se coucher.

*

Le train du retour par­tait à onze heures. Onze heures du soir, et la lumière était celle de six heures de l’a­près-midi dans n’im­porte quel pays nor­mal — mais la Rus­sie n’é­tait pas un pays nor­mal, et juin à Péters­bourg n’é­tait pas un mois nor­mal, et je n’é­tais plus un homme normal.

Nous mon­tâmes dans le wagon. La com­tesse s’ins­tal­la près de la fenêtre. Beppe, épui­sé par ses propres émo­tions, s’en­dor­mit avant même que le train ne démarre — assis, la tête pen­chée en arrière, la bouche ouverte, ron­flant avec cette puis­sance de ténor qui trans­for­mait le moindre souffle en spec­tacle. Le wagon se rem­plit — dames, offi­ciers, artistes, gou­ver­nantes, le même monde qu’à l’al­ler, mais fati­gué main­te­nant, alan­gui, amol­li par la musique et le cham­pagne et la lumière, comme un vin qu’on a lais­sé trop long­temps dans le verre et qui com­mence à s’ou­vrir, à se livrer, à perdre ses défenses.

Le train démar­ra. Les bou­leaux recom­men­cèrent à défi­ler. La com­tesse fer­ma les yeux. Je regar­dai le pay­sage — mais il n’y avait plus de pay­sage, il n’y avait plus que de la lumière, cette lumière hori­zon­tale qui rasait les champs et les forêts et qui don­nait à chaque bou­leau, à chaque brin d’herbe, à chaque dat­cha per­due dans les arbres, une ombre inter­mi­nable, une ombre qui s’é­ti­rait vers l’est comme si chaque objet du monde poin­tait du doigt la direc­tion d’où le soleil aurait dû dis­pa­raître et n’a­vait pas disparu.

C’est dans les der­nières minutes du tra­jet, alors que les pre­miers immeubles de Péters­bourg appa­rais­saient à la fenêtre, que la chose se produisit.

Un bruit. Un frois­se­ment. Quelque chose qu’on glisse. Je bais­sai les yeux.

Sous la porte du com­par­ti­ment — il y avait une porte, avec un espace de deux cen­ti­mètres entre le bas de la porte et le plan­cher — quel­qu’un avait glis­sé un mor­ceau de papier. Un petit papier plié en deux, sans enve­loppe. Je le ramas­sai. La com­tesse dor­mait — ou fai­sait sem­blant de dor­mir, com­ment savoir ? Beppe ron­flait. Per­sonne ne m’a­vait vu.

J’ou­vris le papier. C’é­tait un mot, écrit en fran­çais, d’une écri­ture rapide, incli­née, ner­veuse — une écri­ture qui n’é­tait pas celle du billet diplo­ma­tique, une écri­ture dif­fé­rente, plus humaine, plus pressée :

Ne mon­trez le docu­ment à per­sonne. Votre vie peut en dépendre. Lais­sez-le dans votre chambre, sous le mate­las, demain matin avant dix heures. On vien­dra le chercher.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Rien.

Je relus trois fois. Puis je pliai le papier, le glis­sai dans ma poche — dans la même poche que le billet, si bien que les deux papiers se tou­chaient main­te­nant, le docu­ment offi­ciel et la mise en garde ano­nyme, comme deux incon­nus qui se retrouvent assis côte à côte dans un train et qui ne se parlent pas mais qui savent qu’ils vont au même endroit.

Le train entra en gare. La com­tesse ouvrit les yeux — ins­tan­ta­né­ment, sans tran­si­tion, comme si elle n’a­vait jamais dor­mi. Beppe se réveilla en sur­saut, pous­sa un cri qui fit sur­sau­ter la gou­ver­nante anglaise du com­par­ti­ment voi­sin, et décla­ra qu’il avait rêvé de Verdi.

Nous des­cen­dîmes sur le quai. La ville était là, dorée, immuable, infa­ti­gable. Des fiacres atten­daient. Des gens mar­chaient. Le soleil n’a­vait pas bou­gé, ou si peu.

— Bonne nuit, mon­sieur Fau­gères, dit la com­tesse en mon­tant dans son fiacre.

— Bonne nuit, dis-je.

Mais il n’y avait pas de nuit. Il n’y avait jamais de nuit. Et dans ma poche, deux papiers se tou­chaient dans l’obs­cu­ri­té de la dou­blure, seule obs­cu­ri­té qui exis­tât encore dans cette ville de lumière perpétuelle.

CHA­PITRE 6

La dégus­ta­tion

15 juin 1886

Je ne mis pas le billet sous le matelas.

Je veux qu’on com­prenne bien cela, parce que c’est le moment pré­cis où j’ai ces­sé d’être un négo­ciant en vin qui se trou­vait par hasard mêlé à une affaire qui ne le regar­dait pas, et où je suis deve­nu — com­ment dire ? — un homme qui avait choi­si de ne pas obéir. Ce n’é­tait pas du cou­rage. Le cou­rage sup­pose qu’on mesure le dan­ger et qu’on décide de l’af­fron­ter. C’é­tait autre chose. C’é­tait de l’en­tê­te­ment. L’en­tê­te­ment d’un Bor­de­lais à qui un incon­nu donne des ordres et qui se dit : non. Non, je ne met­trai pas ce papier sous le mate­las. Non, je ne le don­ne­rai pas à quel­qu’un que je ne connais pas. Non, je ne ferai pas ce qu’on me dit de faire dans un pays où je ne com­prends rien, dans une langue que je ne parle pas, pour des rai­sons qu’on ne m’ex­plique pas. Je suis Fau­gères. Je suis négo­ciant en vin. Et un négo­ciant en vin ne laisse jamais un incon­nu mettre la main sur sa mar­chan­dise — fût-elle un bout de papier plu­tôt qu’une bouteille.

Voi­là. C’é­tait aus­si simple que ça. Aus­si bor­de­lais que ça.

Je gar­dai le billet dans ma poche, et je me consa­crai à ce que je savais faire : orga­ni­ser une dégustation.

*

L’i­dée m’é­tait venue pen­dant la nuit — cette nuit qui n’en était pas une, cette clar­té inter­mi­nable où les pen­sées tournent dans le crâne comme des chauves-sou­ris dans un gre­nier éclai­ré. J’a­vais six caisses de vin. J’a­vais un contrat avec Ches­tia­kov, mais Ches­tia­kov n’é­tait qu’un début. Si je vou­lais vrai­ment ouvrir le mar­ché russe à la Mai­son Fau­gères, il fal­lait frap­per un grand coup — il fal­lait que le tout-Péters­bourg goûte mes vins, en parle, s’en sou­vienne. Et quoi de mieux qu’une dégus­ta­tion au Grand Hotel Europe ? Le décor était là. La clien­tèle était là. Il ne man­quait que le vin — et le vin, c’é­tait moi.

Wirz, le récep­tion­niste suisse, m’ai­da à orga­ni­ser l’é­vé­ne­ment avec cette effi­ca­ci­té hel­vé­tique qui trans­forme le moindre pro­jet en méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. On me prê­ta un des salons pri­vés du pre­mier étage — le salon Gor­ki, comme on l’ap­pel­le­rait plus tard, une pièce lam­bris­sée de bois clair avec de grandes fenêtres don­nant sur la Mikhaï­lovs­kaïa, un par­quet ciré, un lustre modeste mais élé­gant, et une table de chêne longue comme un jour sans nuit, par­faite pour y ali­gner des bou­teilles. Wirz fit impri­mer des car­tons d’in­vi­ta­tion — en fran­çais et en russe — et les fit dis­tri­buer aux prin­ci­paux clients de l’hô­tel, aux impor­ta­teurs de la ville, et à quelques per­son­na­li­tés dont il avait la liste et que je soup­çon­nai d’a­voir été sélec­tion­nées avec un cri­tère qui n’é­tait pas uni­que­ment œnologique.

La dégus­ta­tion était pré­vue à cinq heures de l’a­près-midi — l’heure idéale, après la pro­me­nade et avant le dîner, quand le palais est éveillé mais pas encore fati­gué, quand l’ap­pé­tit com­mence à se mani­fes­ter sans être encore pres­sant, et quand la lumière de Péters­bourg — cette éter­nelle lumière — entre par les fenêtres avec l’angle par­fait pour illu­mi­ner un verre de vin sans l’éblouir.

J’a­vais sélec­tion­né mes bou­teilles avec le soin d’un géné­ral qui choi­sit ses troupes. En pre­mière ligne, les pauillac — le 1878 et le 1880, mes deux che­vaux de bataille, robustes, fiables, capables de séduire les palais les plus exi­geants. En deuxième ligne, les saint-émi­lion et les saint-julien — plus souples, plus immé­diats, pour ceux que la puis­sance du pauillac inti­mi­de­rait. Et en réserve, prête à inter­ve­nir au moment déci­sif, la bou­teille que je n’a­vais pas encore ouverte, celle que je gar­dais pour la fin comme un argu­ment ultime : le sau­ternes de 1878.

À quatre heures et demie, tout était prêt. Les bou­teilles étaient débou­chées — celles qui devaient l’être, les rouges, pour lais­ser le vin res­pi­rer. Les verres étaient ali­gnés — de beaux verres, que Wirz avait fait mon­ter de la réserve, des verres en cris­tal à pied fin, pas les verres tra­pus du res­tau­rant. Des cra­choirs en cuivre étaient dis­po­sés à inter­valles régu­liers. Du pain blanc, cou­pé en petits mor­ceaux, était posé sur des assiettes pour net­toyer le palais entre les vins. Et j’a­vais fait pré­pa­rer, sur un car­ton posé devant chaque bou­teille, une fiche de dégus­ta­tion — en fran­çais — avec le nom du cru, le mil­lé­sime, le ter­roir, et quelques mots de ma main sur le carac­tère de chaque vin.

J’é­tais prêt. Pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée à Péters­bourg, j’é­tais sur mon ter­rain. Les espions, les com­tesses, les billets diplo­ma­tiques et les capi­taines de la police secrète n’exis­taient plus. Il n’y avait que moi, mes bou­teilles, et le public.

Le public arriva.

*

Il arri­va comme arrive le public à Péters­bourg — c’est-à-dire en retard, en masse, et en par­lant fort.

Ches­tia­kov fut le pre­mier. Il entra dans le salon avec la majes­té d’un navire de guerre entrant dans un port, salua d’un signe de tête, et prit posi­tion devant les bou­teilles de pauillac avec la mine concen­trée d’un homme qui s’ap­prête à faire un tra­vail sérieux. Il était accom­pa­gné d’un autre impor­ta­teur, un cer­tain Likhat­chev, petit, ner­veux, le nez rouge — le nez d’un homme qui goûte trop et ne recrache pas assez — qui se jeta sur le saint-émi­lion avant même que j’aie eu le temps de le présenter.

Puis vinrent deux couples de l’hô­tel — des Alle­mands, rigides et métho­diques, qui goû­tèrent chaque vin dans l’ordre en pre­nant des notes dans un car­net, et des Amé­ri­cains, bruyants et enthou­siastes, qui trou­vèrent tout « abso­lu­te­ly won­der­ful » et com­man­dèrent immé­dia­te­ment six bou­teilles de tout, ce qui n’é­tait pas le but de la dégus­ta­tion mais qui ne se refuse pas.

Puis un groupe d’of­fi­ciers — trois ou quatre, en uni­forme blanc, les mous­taches cirées, qui goû­tèrent le vin debout, le verre dans une main et le sabre dans l’autre, comme si dégus­ter et com­battre exi­geaient la même pos­ture. L’un d’eux — un colo­nel, à en juger par ses épau­lettes — me décla­ra que le pauillac 1878 était « un vin qui avait du sang » et que c’é­tait un com­pli­ment, me pré­ci­sa-t-il avec un sérieux qui excluait toute plaisanterie.

Puis la baronne — la baronne de Pav­lovsk, celle aux bijoux, celle au nom en von que j’a­vais oublié et que je n’a­vais tou­jours pas rete­nu. Elle entra accom­pa­gnée d’un mon­sieur silen­cieux dont elle ne pré­ci­sa pas le sta­tut et qui ne goû­ta rien mais obser­va tout, comme une camé­ra humaine.

Puis Craw­ley.

Craw­ley entra avec la non­cha­lance d’un homme qui entre chez lui — ou qui entre par­tout comme s’il était chez lui, ce qui est la défi­ni­tion même de l’An­glais à l’é­tran­ger. Il por­tait un cos­tume de lin bleu marine, une cra­vate bor­deaux — coïn­ci­dence ou décla­ra­tion ? — et il se diri­gea vers les bou­teilles avec l’ai­sance d’un habi­tué, les exa­mi­na une par une, lut mes fiches de dégus­ta­tion, et hocha la tête avec une appro­ba­tion silen­cieuse qui, venant d’un Anglais, équi­va­lait à une ovation.

— Très beau tra­vail, Fau­gères, me dit-il. Vous avez le sens de la mise en scène.

— Ce n’est pas de la mise en scène. C’est du vin.

— Mon cher, en Rus­sie, tout est mise en scène. Même le vin.

Il prit un verre de pauillac et alla s’ins­tal­ler dans un fau­teuil près de la fenêtre, d’où il pou­vait obser­ver l’en­semble de la salle sans avoir l’air d’ob­ser­ver quoi que ce soit. Sa posi­tion. Sa spécialité.

Puis Beppe.

L’en­trée de Beppe dans un salon de dégus­ta­tion est un évé­ne­ment que je décon­seille à qui­conque souffre du cœur, des nerfs ou des oreilles. Il arri­va — non, il défer­la — par la porte du salon avec un cri de joie qui fit sur­sau­ter les Alle­mands, ren­ver­sa presque le gué­ri­don où étaient posées les fiches de dégus­ta­tion, embras­sa Ches­tia­kov sur les deux joues — Ches­tia­kov, qui fai­sait deux fois sa taille et qui fut embras­sé comme un enfant par un oura­gan — et se plan­ta devant les bou­teilles de saint-émi­lion avec la convoi­tise d’un homme qui aper­çoit un objet d’amour.

— Du saint-émi­lion ! s’ex­cla­ma-t-il. Du saint-émi­lion 1882 ! Fau­gères, vous êtes un saint, un bien­fai­teur de l’hu­ma­ni­té, un Chris­tophe Colomb du palais — car de même que Colomb a décou­vert l’A­mé­rique, vous m’a­vez fait décou­vrir le saint-émi­lion, et je vous en serai éter­nel­le­ment recon­nais­sant, même si l’é­ter­ni­té, comme disait mon pro­fes­seur de chant à Naples, un homme magni­fique mais alcoo­lique, même si l’é­ter­ni­té est un concept dif­fi­cile à main­te­nir après la troi­sième bouteille !

Il goû­ta le saint-émi­lion. Il fer­ma les yeux. Il por­ta la main à son cœur. Il décla­ra que c’é­tait le vin de Dieu — non, le vin de l’a­mour — non, le vin de l’a­mour de Dieu — et il en rede­man­da immédiatement.

*

À cinq heures et demie, le salon était plein. Vingt-cinq per­sonnes, peut-être trente — je per­dis le compte. Le bruit des conver­sa­tions mon­tait avec la régu­la­ri­té d’une marée. Le vin cou­lait. Les verres se rem­plis­saient, se vidaient, se rem­plis­saient encore. Le pain dis­pa­rais­sait. Les cra­choirs res­taient déses­pé­ré­ment vides — per­sonne, à Péters­bourg, ne recra­chait le vin, c’eût été consi­dé­ré comme un affront per­son­nel au vigne­ron, au tsar et pro­ba­ble­ment à Dieu lui-même.

Et moi, au milieu de tout cela, j’é­tais heu­reux. J’é­tais dans mon élé­ment. Je par­lais de mes vins avec cette pas­sion que Dubreuil, mon asso­cié, qua­li­fiait de « mala­dive » mais qui n’é­tait rien d’autre que de l’a­mour — l’a­mour d’un homme pour ce qu’il fait, pour ce qu’il connaît, pour ce qu’il porte en lui depuis l’en­fance. Je décri­vais les ter­roirs — les graves de Pauillac, les argiles de Saint-Émi­lion, les croupes cal­caires de Sau­ternes — avec des mots qui venaient de loin, des mots que mon père uti­li­sait, et son père avant lui, des mots qui n’ap­par­te­naient à aucun dic­tion­naire mais à une tra­di­tion orale aus­si ancienne que la vigne elle-même. Les Russes écou­taient. Ils écou­taient avec cette atten­tion totale, cette capa­ci­té d’a­ban­don que j’a­vais déjà remar­quée au concert de Pav­lovsk — ils ne goû­taient pas seule­ment le vin, ils goû­taient les mots, l’his­toire, le récit, et le vin n’en était que meilleur parce qu’il avait une histoire.

Je vis Ches­tia­kov, dans un coin, qui goû­tait le sau­ternes 1878 les yeux fer­més, et quand il les rou­vrit, il y avait dans son regard cette expres­sion que seuls les grands ama­teurs connaissent — non pas la sur­prise, mais la confir­ma­tion, la cer­ti­tude d’être en pré­sence de quelque chose de vrai.

Je vis Craw­ley, dans son fau­teuil, qui obser­vait la salle par-des­sus son verre de pauillac, et dont le regard, comme un phare, balayait len­te­ment les visages, s’ar­rê­tait, repar­tait, s’ar­rê­tait de nou­veau, enregistrant.

Je vis la baronne, qui ne goû­tait rien mais qui par­lait à tout le monde, pas­sant d’un groupe à l’autre comme un papillon de bijoux, et dont le com­pa­gnon silen­cieux res­tait immo­bile près de la porte, les bras croi­sés, comme un gardien.

Je vis les offi­ciers, qui avaient aban­don­né toute rete­nue pro­fes­sion­nelle et qui riaient main­te­nant à gorge déployée, les joues rouges, les mous­taches humides, le colo­nel ayant décla­ré que le saint-julien 1882 était « un vin de cava­le­rie » et ses subor­don­nés approu­vant avec la dis­ci­pline de rigueur.

Et je vis — trop tard — que Beppe, qui en était à son cin­quième verre de saint-émi­lion, avait atteint ce point cri­tique de l’i­vresse où un ténor ita­lien cesse d’être un convive et devient un phé­no­mène météorologique.

*

La chose com­men­ça par un fre­don­ne­ment. Un simple fre­don­ne­ment, à peine audible, que Beppe émet­tait en regar­dant son verre avec la ten­dresse d’un père regar­dant son nou­veau-né. Puis le fre­don­ne­ment se fit plus pré­cis. Des notes appa­rurent. Une mélo­die se for­ma — le début de La don­na è mobile, encore elle, sa chan­son fétiche, son cri de guerre.

— Beppe, dit la com­tesse, qui était arri­vée à un moment que je n’a­vais pas remar­qué et qui se tenait main­te­nant près de moi, un verre de graves blanc à la main. Beppe, non.

Mais c’é­tait comme dire « non » à la Neva au moment de la débâcle. Beppe ne pou­vait pas plus s’empêcher de chan­ter qu’un fleuve ne peut s’empêcher de cou­ler. La mélo­die mon­ta. Le fre­don­ne­ment devint mur­mure. Le mur­mure devint voix. La voix devint ins­tru­ment. Et sou­dain, sans tran­si­tion, sans aver­tis­se­ment, sans la moindre consi­dé­ra­tion pour les nerfs des Alle­mands ou la digni­té des offi­ciers, Beppe chanta.

Il chan­ta à pleine voix, debout au milieu du salon, le verre de saint-émi­lion dans une main et l’autre main sur le cœur, les yeux fer­més, la tête reje­tée en arrière, et sa voix — mon Dieu, cette voix — emplit la pièce, emplit les cou­loirs, emplit pro­ba­ble­ment l’hô­tel entier, avec la puis­sance d’un orgue de cathé­drale et la ten­dresse d’une décla­ra­tion d’amour.

Ce fut la débandade.

La baronne ren­ver­sa son verre — un verre qui ne conte­nait que de l’eau, mais qu’elle ren­ver­sa néan­moins avec un cri de sur­prise qui se per­dit dans le tor­rent vocal de Beppe. Le colo­nel faillit ava­ler son cra­choir. Les Alle­mands se rai­dirent comme si on venait de décla­rer la guerre. Les Amé­ri­cains applau­dirent — les Amé­ri­cains applau­dissent tout, c’est leur charme et leur malé­dic­tion. Et Ches­tia­kov — Ches­tia­kov le colosse, Ches­tia­kov l’im­per­tur­bable — Ches­tia­kov se mit à rire.

Un rire énorme, caver­neux, tec­to­nique, qui mon­tait de ses pro­fon­deurs comme un gron­de­ment de vol­can et qui écla­ta dans la pièce avec une joie si pure, si mas­sive, si irré­sis­tible que tout le monde rit avec lui — les offi­ciers, les impor­ta­teurs, les Amé­ri­cains, même les Alle­mands, même la baronne, même le com­pa­gnon silen­cieux de la baronne qui, pour la pre­mière et der­nière fois de la soi­rée, lais­sa échap­per un sourire.

Beppe ter­mi­na son air, salua — tou­jours cette même révé­rence pro­fonde qui mena­çait de le faire bas­cu­ler en avant — et récla­ma un sixième verre de saint-émilion.

C’est à ce moment-là que je mis la main dans ma poche.

Et que le billet n’y était plus.

*

Le froid. Un froid de cave — non, un froid de tombe. Un froid qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture de la pièce, qui était tiède, presque chaude, encom­brée de corps et de voix et de vapeurs d’al­cool. Un froid inté­rieur, un froid d’es­to­mac, un froid de ver­tige, le genre de froid qu’on res­sent quand on ouvre une bou­teille qu’on croyait pré­cieuse et qu’on découvre qu’elle est bou­chon­née — ce moment atroce où tout bas­cule, où la pro­messe se ren­verse en catastrophe.

Je fouillai ma poche. La poche inté­rieure gauche de mon ves­ton. La poche où je gar­dais le billet depuis cinq jours. La poche que je tapo­tais vingt fois par jour pour m’as­su­rer qu’il était là, comme on tapote la poche d’un por­te­feuille ou le bras d’un enfant qu’on tient par la main. La poche était vide.

Non — pas tout à fait vide. Le deuxième papier — le mot ano­nyme du train, celui qui disait Ne mon­trez le docu­ment à per­sonne — était encore là. Mais le billet, l’é­tui de cuir, le docu­ment chif­fré, l’Al­liance navale, Constan­ti­nople — disparu.

Je res­pi­rai. Je regar­dai autour de moi. Le salon était une ruche. Trente per­sonnes par­laient, riaient, buvaient, se congra­tu­laient. N’im­porte laquelle de ces trente per­sonnes aurait pu, au cours de la der­nière heure, me frô­ler, me bous­cu­ler, me tou­cher le bras — Dieu sait qu’on m’a­vait tou­ché le bras, ser­ré la main, tapé l’é­paule, les Russes sont un peuple tac­tile, ils vous touchent quand ils parlent, quand ils rient, quand ils boivent, quand ils res­pirent — et n’im­porte laquelle de ces trente per­sonnes aurait pu, dans cette inti­mi­té de foule, glis­ser une main dans ma poche inté­rieure et en extraire un petit étui de cuir sans que je m’en aperçoive.

Mais qui ?

Craw­ley, qui m’a­vait ser­ré la main en arri­vant et qui n’a­vait pas quit­té son fau­teuil depuis — mais qui avait pu ne pas être dans son fau­teuil pen­dant les trois minutes où Beppe avait chan­té, car pen­dant ces trois minutes tout le monde avait regar­dé Beppe et per­sonne n’a­vait regar­dé per­sonne d’autre ?

La baronne, qui m’a­vait tou­ché le bras en pas­sant devant moi pour aller vers le saint-julien — un geste bref, natu­rel, mon­dain, le genre de geste der­rière lequel on peut cacher n’im­porte quoi ?

Le com­pa­gnon silen­cieux de la baronne, qui s’é­tait tenu près de la porte pen­dant toute la séance mais qui, à un moment, avait tra­ver­sé la salle pour se ser­vir un verre d’eau, et qui en tra­ver­sant la salle avait pu me frôler ?

L’un des offi­ciers, dans la bous­cu­lade joyeuse qui avait sui­vi le chant de Beppe ?

La com­tesse elle-même, qui m’a­vait tou­ché le bras — tou­jours le bras, mais pas le même côté, pas le côté de la poche, quoique — quoique j’eusse pu me trom­per de côté, dans la confusion ?

Ou bien — et cette pen­sée était la plus ver­ti­gi­neuse de toutes — quel­qu’un que je n’a­vais pas vu, quel­qu’un qui n’a­vait pas été invi­té, quel­qu’un qui s’é­tait glis­sé dans le salon pen­dant le tumulte de Beppe et qui en était res­sor­ti avec mon billet, invi­sible, silen­cieux, comme Karim, comme Vol­kons­ki, comme toutes ces ombres de Péters­bourg qui ne fai­saient pas de bruit.

Je posai mon verre. Mes mains ne trem­blaient pas — le corps des Fau­gères ne tremble pas, c’est une carac­té­ris­tique fami­liale, nous pou­vons débou­cher une bou­teille au milieu d’un trem­ble­ment de terre — mais à l’in­té­rieur, tout trem­blait. Tout vibrait. Le sol avait bou­gé sous mes pieds, et je ne savais pas encore s’il s’é­tait ouvert.

*

La dégus­ta­tion prit fin vers huit heures. Le salon se vida len­te­ment, comme un verre qu’on vide gor­gée par gor­gée. Les Alle­mands par­tirent les pre­miers, avec la ponc­tua­li­té d’un peuple qui a des horaires à res­pec­ter même en vacances. Les Amé­ri­cains par­tirent les der­niers, après avoir com­man­dé douze bou­teilles sup­plé­men­taires et m’a­voir invi­té à dîner à New York, invi­ta­tion que j’ac­cep­tai sans y croire. Les offi­ciers par­tirent en groupe, le colo­nel ayant décla­ré que le vin de Fau­gères serait ser­vi à la table du régi­ment, ce qui repré­sen­tait une com­mande poten­tielle de deux cents bou­teilles et aurait dû me rem­plir de joie.

Mais je n’é­tais pas joyeux. Je n’é­tais pas triste non plus. J’é­tais vide. Vide comme la poche qui ne conte­nait plus le billet. Vide comme le saint-julien ouvert et rebou­ché dont tout cela avait commencé.

Ches­tia­kov me ser­ra la main en par­tant — une poi­gnée de main d’ours, cha­leu­reuse, qui faillit me broyer les phalanges.

— Vous avez fait un beau tra­vail, Fau­gères, dit-il. Vos vins par­le­ront pour vous dans toute la ville. On en reparlera.

Il ne savait pas à quel point il avait rai­son. On en reparlerait.

Craw­ley pas­sa devant moi en sor­tant, et me glis­sa à l’o­reille, avec cette désin­vol­ture qui était sa forme de gravité :

— Vous avez l’air contra­rié, Fau­gères. Per­du quelque chose ?

Il ne me lais­sa pas le temps de répondre. Il était déjà dans le cou­loir, sa sil­houette de lin bleu marine dis­pa­rais­sant au tour­nant comme un fan­tôme bien habillé.

La com­tesse res­ta. Beppe aus­si, mais Beppe s’é­tait endor­mi — une fois de plus — dans un fau­teuil du salon, un verre de saint-émi­lion intact posé sur l’ac­cou­doir, ron­flant avec cette régu­la­ri­té de métro­nome qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à la musique européenne.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? deman­da la comtesse.

Je la regar­dai. Elle me regar­dait. Ses yeux gris-vert — la Neva sous le soleil — me scru­taient avec une atten­tion qui n’a­vait rien de mon­dain. Elle avait sen­ti. Elle avait sen­ti que quelque chose avait chan­gé, comme un musi­cien sent qu’une note a été jouée faux dans un orchestre de cin­quante instruments.

— Rien, dis-je. La fatigue.

— Vous men­tez mal, Fau­gères. C’est ce qui vous rend attachant.

Elle sou­rit. Puis elle fit un geste que je n’at­ten­dais pas : elle posa sa main sur ma main. Pas sur mon bras — sur ma main. Un geste plus intime, plus direct, plus vrai. Sa main était fraîche — tou­jours un peu fraîche, comme une cave bien tenue — et ses doigts se refer­mèrent sur les miens avec une pres­sion légère qui disait : je sais. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Mais je sais.

— Faites-moi confiance, dit-elle.

— Pour­quoi le ferais-je ?

— Parce que vous n’a­vez per­sonne d’autre.

Elle avait rai­son. Dans cette ville de masques, de lumière et de doubles fonds, je n’a­vais per­sonne d’autre. J’a­vais mes bou­teilles, j’a­vais mon bon sens de Bor­de­lais, et j’a­vais cette femme dont je ne savais pas si elle me pro­té­geait ou si elle m’at­ti­rait dans un piège, et dont je ne savais même pas si la ques­tion avait un sens dans un pays où la pro­tec­tion et le piège étaient pro­ba­ble­ment la même chose, vue de deux angles différents.

— Le billet a dis­pa­ru, dis-je.

Je n’a­vais pas pré­vu de le dire. Les mots sor­tirent tout seuls, comme le vin sort d’une bou­teille mal bou­chée — par pres­sion interne, parce qu’il y a trop de ten­sion à l’in­té­rieur et que le conte­nant ne suf­fit plus. La com­tesse ne cil­la pas. Pas un mou­ve­ment de sur­prise, pas un éclair dans le regard, rien. Comme si elle savait déjà.

— Je sais, dit-elle.

— Vous savez ?

— Je sais qu’il a dis­pa­ru. Je ne sais pas qui l’a pris. Pas encore.

Elle reti­ra sa main. Elle se leva. Elle lis­sa sa robe — un geste machi­nal, fémi­nin, qui n’a­vait rien à voir avec les plis de la soie et tout à voir avec le besoin de reprendre contenance.

— Dor­mez, Fau­gères. Demain sera un long jour.

Elle sor­tit. Beppe ron­flait. Les bou­teilles vides s’a­li­gnaient sur la table comme des sol­dats après la bataille — debout, mais épui­sés, vidés de leur sub­stance, ne gar­dant plus que la forme. Le salon sen­tait le vin, le tabac, le par­fum des dames et cette odeur de cire d’a­beille qui mon­tait du par­quet chauf­fé par les pas.

Je ran­geai mes bou­teilles. Je rebou­chai celles qui n’a­vaient pas été finies — deux pauillac, un saint-julien — avec les gestes lents et méca­niques d’un homme qui fait les choses par habi­tude quand l’es­prit est ailleurs. Je por­tai les caisses dans ma chambre, avec l’aide d’un groom qui ne dit pas un mot et que je soup­çon­nai d’être, comme tout le monde dans cet hôtel, plus qu’un groom.

Puis je m’as­sis sur mon lit. Ma poche était vide. Ma tête était pleine. Et la lumière, éter­nelle, incom­pré­hen­sible, entrait par les rideaux comme un espion qui n’a même plus la décence de se cacher.

Dehors, Péters­bourg ne dor­mait pas. Péters­bourg ne dor­mait jamais. Et quelque part dans cette ville de palais et de men­songes, quel­qu’un tenait un petit étui de cuir conte­nant un papier qui par­lait d’al­liance navale et de Constan­ti­nople, et ce quel­qu’un savait main­te­nant ce que Fau­gères, le négo­ciant en vin de Bor­deaux, n’au­rait jamais dû savoir.

La ques­tion n’é­tait plus de savoir qui avait le billet.

La ques­tion était de savoir ce qu’on allait faire de Faugères.

CHA­PITRE 7

La Neva

16–17 juin 1886

Les deux jours qui sui­virent se fon­dirent l’un dans l’autre comme deux vins qu’on mélange par acci­dent — un assem­blage invo­lon­taire, brouillé, dont on ne peut plus sépa­rer les com­po­sants et dont on ne sait plus, au goût, ce qui appar­tient à l’un et ce qui appar­tient à l’autre. Je ne sais plus si c’est le 16 que je mar­chai pen­dant sept heures dans Péters­bourg ou le 17. Je ne sais plus si c’est le matin ou le soir que j’en­trai chez Faber­gé. Je ne sais plus si la com­tesse me dit ces mots — vous êtes en dan­ger — sur les quais de la Neva à deux heures du matin le pre­mier jour ou le second. Il n’y avait plus de jours. Il n’y avait plus de nuits. Il n’y avait plus qu’une cou­lée de lumière inin­ter­rom­pue dans laquelle le temps avait ces­sé de se décou­per en tranches et s’é­ta­lait comme une nappe de vin ren­ver­sée sur une table blanche — sans bords, sans limites, sans forme.

Je ne dor­mais plus. Ou je dor­mais par frag­ments — vingt minutes ici, une heure là, des som­meils de sur­face dont je remon­tais comme on remonte d’une plon­gée trop brève, le cœur bat­tant, les yeux grands ouverts sur cette lumière qui ne ces­sait pas, qui ne fai­blis­sait même pas, qui était tou­jours là, blonde, impi­toyable, souriante.

Le billet avait dis­pa­ru. Je n’a­vais plus rien. Plus de docu­ment, plus de preuve, plus de rai­son d’être au centre de cette affaire. J’au­rais dû en être sou­la­gé — un homme qu’on a déles­té d’un far­deau devrait mar­cher plus léger. Mais c’est le contraire qui se pro­dui­sit. Le billet, tant que je l’a­vais eu, m’a­vait don­né une fonc­tion. J’é­tais le por­teur. Celui qui déte­nait quelque chose. Main­te­nant que je n’a­vais plus rien, j’é­tais deve­nu autre chose — un témoin. Un homme qui avait lu un docu­ment qu’il n’au­rait pas dû lire, qui avait vu des mots qu’il n’au­rait pas dû voir, et dont la mémoire, désor­mais, était le seul exem­plaire res­tant de ce qu’il avait lu.

C’é­tait pire. Infi­ni­ment pire. On peut voler un papier. On ne peut pas voler une mémoire.

Sauf à sup­pri­mer l’homme qui la porte.

*

Je sor­tis de l’hôtel.

Ce fut un acte de déses­poir autant que de curio­si­té — le déses­poir de celui qui tourne en rond dans sa chambre et la curio­si­té de celui qui n’a encore rien vu de la ville où il se trouve, car depuis six jours je n’a­vais vu de Péters­bourg que le Grand Hotel Europe, la Pers­pec­tive Nevs­ki, le res­tau­rant Ches­tia­kov et le parc de Pav­lovsk. Il était temps de mar­cher. De mar­cher sans but, sans plan, sans direc­tion — comme un vin qu’on décante et qu’on laisse cou­ler où il veut, sans cher­cher à le gui­der, sans lui impo­ser de forme.

Péters­bourg m’avala.

Il n’y a pas d’autre mot. La ville m’a­va­la comme un fleuve avale un bou­chon — elle m’emporta, me fit tour­ner, me pous­sa dans des direc­tions que je n’a­vais pas choi­sies, me dépo­sa dans des endroits que je n’a­vais pas pré­vus, et quand je rele­vai la tête, des heures plus tard, je ne savais plus où j’é­tais, ni depuis com­bien de temps je mar­chais, ni com­ment rentrer.

Je me sou­viens de frag­ments. Des mor­ceaux de ville, comme des mor­ceaux de verre cas­sé — brillants, aigus, impos­sibles à rassembler.

La cathé­drale Saint-Isaac. J’y entrai par la grande porte, et la noir­ceur — la pre­mière vraie noir­ceur depuis mon arri­vée — me tom­ba des­sus comme une cou­ver­ture. Après six jours de lumière per­pé­tuelle, l’obs­cu­ri­té de la cathé­drale était un choc phy­sique, une gifle de ténèbres. Mes yeux mirent un temps fou à s’a­dap­ter. Puis, len­te­ment, les choses appa­rurent. Les colonnes de mala­chite — vertes, vei­nées, immenses, comme des troncs d’arbres pétri­fiés arra­chés à quelque forêt pré­his­to­rique. Les colonnes de lapis-lazu­li — bleues, pro­fondes, du bleu d’un vin qu’on regar­de­rait à tra­vers un vitrail. Les icônes en mosaïque, les dorures, les fresques au pla­fond — des saints, des anges, des nuées — et cette odeur d’en­cens, de cire fon­due et de pierre froide qui est l’o­deur de toutes les églises du monde mais qui ici, dans cette église qui n’é­tait pas une église mais un monu­ment à la déme­sure russe, pre­nait une pro­fon­deur que je n’a­vais jamais sen­tie, comme si l’en­cens avait eu le temps de vieillir pen­dant des siècles dans cette obs­cu­ri­té et de déve­lop­per des arômes que la lumière du jour aurait détruits.

Je res­tai là un moment. Long­temps, peut-être. Debout dans la nef, la tête levée, à regar­der les saints me regar­der depuis leurs mosaïques dorées avec des yeux qui ne cil­laient pas plus que ceux de Vol­kons­ki. Puis je res­sor­tis, et la lumière me reprit.

Les canaux. Je mar­chai le long des canaux — le canal Gri­boïe­dov, je crois, ou peut-être la Moï­ka, je ne savais plus — et les canaux de Péters­bourg ne res­sem­blaient à rien de ce que j’a­vais vu, ni aux canaux de Venise qui sont des ruelles d’eau, ni aux canaux de Bruges qui sont des miroirs, ni au canal du Midi que j’a­vais lon­gé une fois à che­val entre Tou­louse et Car­cas­sonne. Les canaux de Péters­bourg étaient des cou­loirs de pierre, rec­ti­lignes, bor­dés de quais de gra­nit, avec des façades de palais qui tom­baient dans l’eau comme des falaises peintes — jaune, vert, rose, bleu — et des ponts en arc qui enjam­baient le cou­rant avec l’é­lé­gance de dan­seurs figés en plein saut. L’eau était sombre, hui­leuse, lente. Elle char­riait des reflets de façades et de ciel, et par­fois une barque pas­sait, silen­cieuse, avec un bate­lier debout à l’ar­rière qui ramait avec une perche, et le sillage de la barque bri­sait les reflets en mille mor­ceaux qui se refor­maient der­rière elle, comme si la réa­li­té avait la capa­ci­té de se recons­ti­tuer après avoir été détruite.

Le quar­tier des arti­sans. Je m’y per­dis — ou je m’y trou­vai, c’est selon. Des rues étroites, des cours inté­rieures avec du linge qui séchait entre les fenêtres, des ate­liers de menui­sier, de cor­don­nier, de for­ge­ron, d’où mon­taient des bruits de mar­teau, de scie, d’en­clume, et des odeurs de colle, de cuir, de métal chaud qui me rap­pe­lèrent Bor­deaux — non pas le Bor­deaux des quais de Char­trons où je tra­vaillais, mais le Bor­deaux des arrière-cours de Saint-Michel, ce quar­tier popu­laire où mon père m’emmenait le dimanche matin et où les arti­sans tra­vaillaient à ciel ouvert, les mains noires, les tabliers de cuir, avec cette digni­té du tra­vail bien fait qui est la même par­tout, à Bor­deaux, à Péters­bourg, au bout du monde.

Et Faber­gé.

*

J’y arri­vai par hasard. Ou par des­tin. Ou par cette logique secrète des villes qui vous mène tou­jours là où vous deviez aller sans le savoir. La bou­tique — si l’on peut appe­ler bou­tique un lieu qui res­sem­blait davan­tage à un écrin géant — se trou­vait sur la Pers­pec­tive Nevs­ki, presque en face de l’hô­tel, et je pas­sais devant elle depuis six jours sans la voir, ce qui en dit long sur l’é­tat dans lequel j’étais.

FABER­GÉ. Le nom était ins­crit en lettres dorées au-des­sus de la porte — des lettres d’une modes­tie sus­pecte, car tout le monde à Péters­bourg savait ce que ce nom signi­fiait, et ceux qui ne le savaient pas n’a­vaient pas besoin de le savoir, puis­qu’ils ne pou­vaient de toute façon rien s’of­frir de ce qui se trou­vait der­rière cette porte.

J’en­trai. Non pas pour ache­ter — mes moyens de négo­ciant ne me per­met­taient pas d’a­che­ter un cen­ti­mètre car­ré de ce que ven­dait Faber­gé — mais pour regar­der, comme on entre dans un musée, comme on entre dans une cave de grands crus clas­sés qu’on ne pour­ra jamais boire : pour le plai­sir des yeux, pour l’é­du­ca­tion du regard, pour cette joie par­ti­cu­lière qu’il y a à être en pré­sence de la per­fec­tion même quand on ne peut pas la posséder.

L’in­té­rieur était feu­tré, dis­cret, presque aus­tère — rien de la sur­charge dorée que j’a­vais vue par­tout dans Péters­bourg. Des vitrines de verre et d’a­ca­jou, éclai­rées par des lampes à gaz dont la flamme avait été réglée pour don­ner une lumière douce, ni trop vive ni trop faible, exac­te­ment la lumière qu’il fal­lait pour que les pierres pré­cieuses brillent sans aveu­gler. Et dans ces vitrines — mon Dieu, ce qu’il y avait dans ces vitrines.

Des œufs. C’est ce que je vis d’a­bord — des œufs de la taille d’un poing, en or émaillé, en argent guillo­ché, incrus­tés de dia­mants, de rubis, de saphirs, avec des méca­nismes internes qui fai­saient s’ou­vrir l’œuf comme une fleur et révé­laient, à l’in­té­rieur, un oiseau méca­nique, une cou­ronne minia­ture, un por­trait sur ivoire, une sur­prise — tou­jours une sur­prise, car chaque œuf conte­nait un secret, et le secret était plus pré­cieux que l’écrin.

Mais il y avait aus­si des ani­maux — des ani­maux sculp­tés dans des pierres dures, des élé­phants en jade, des gre­nouilles en néphrite, des ours en obsi­dienne, des pois­sons en agate, chaque ani­mal d’un réa­lisme si sai­sis­sant que je m’at­ten­dais presque à les voir bou­ger. Et des fleurs — des bou­quets de fleurs en pierres pré­cieuses, des mar­gue­rites en dia­mant et émail, des muguets en perles et or vert, des pis­sen­lits en fils d’or si fins qu’ils trem­blaient dans l’air et sem­blaient sur le point de s’en­vo­ler au pre­mier souffle.

Je regar­dai long­temps. Un ven­deur — dis­cret, gris, aus­si poli que Vol­kons­ki mais avec quelque chose de plus humain dans le sou­rire — me lais­sa regar­der sans m’im­por­tu­ner, avec cette intel­li­gence des grands com­mer­çants qui savent que le regard pré­pare l’a­chat, même quand l’a­chat n’au­ra jamais lieu.

Et je pen­sai — c’é­tait une pen­sée de négo­ciant, une pen­sée de pro­fes­sion­nel — que Faber­gé fai­sait avec les pierres ce que je fai­sais avec le vin. Il pre­nait une matière brute — de l’or, de l’é­mail, des gemmes — et il la trans­for­mait en émo­tion. Il créait de la beau­té à par­tir de la terre. Il met­tait du rêve dans un objet. Et cet objet, comme un grand vin, ne ser­vait à rien d’u­tile — on ne pou­vait pas man­ger un œuf Faber­gé, ni boire un bou­quet de dia­mants — mais il ser­vait à l’es­sen­tiel : il rap­pe­lait aux hommes que la beau­té existe, qu’elle a un prix, et que ce prix vaut la peine d’être payé.

Je sor­tis sans rien ache­ter. Mais j’a­vais vu quelque chose qui m’a­vait don­né du cou­rage — ou du moins quelque chose qui res­sem­blait à du cou­rage et qui était peut-être sim­ple­ment de l’é­mer­veille­ment, ce qui revient au même quand on est seul dans une ville étran­gère avec des ombres à ses trousses.

*

La deuxième nuit — mais quelle nuit, quelle nuit sans nuit, quel jour sans fin, quelle cou­lée de lumière inces­sante — je me retrou­vai sur les quais de la Neva.

Je ne sais pas com­ment j’y arri­vai. Je me sou­viens d’a­voir dîné seul, dans ma chambre, d’un pla­teau appor­té par Karim — du pois­son, du pain noir, un verre de mon propre pauillac, le der­nier verre de la bou­teille ouverte pour Vol­kons­ki, et je le bus en pen­sant aux yeux pâles du capi­taine, à sa cour­toi­sie méca­nique, à sa phrase sur la lumière qui ne laisse aucun endroit où se cacher. Puis je me sou­viens d’être sor­ti, d’a­voir tra­ver­sé le hall — Wirz n’é­tait pas à la récep­tion, un autre employé, un jeune homme à lunettes que je ne connais­sais pas — et d’a­voir mar­ché vers le fleuve.

Il devait être une heure du matin. Peut-être deux. L’hor­loge du temps n’a­vait plus de sens. La lumière avait chan­gé — non pas dimi­nué, jamais dimi­nué, mais chan­gé de tex­ture, comme un vin qui passe du rubis au gre­nat avec l’âge. Elle était deve­nue plus dense, plus épaisse, avec des reflets roses et mauves à l’ho­ri­zon, comme si le ciel hési­tait entre le cré­pus­cule et l’aube et ne par­ve­nait pas à choi­sir. Les ombres avaient allon­gé — des ombres immenses, infi­nies, qui s’é­ti­raient sur les quais de gra­nit comme des créa­tures sans corps — mais elles n’a­vaient pas noir­ci. Elles étaient bleu fon­cé, presque vio­lettes. Des ombres de vin.

La Neva était large. Immen­sé­ment large. Plus large que la Garonne, plus large que la Loire, plus large que n’im­porte quel fleuve que j’a­vais vu — un fleuve qui res­sem­blait davan­tage à un bras de mer, à un lac en mou­ve­ment, à une plaine liquide. Son eau était grise, lisse, et elle cou­lait sans bruit, sans remous, avec cette len­teur majes­tueuse des très grands fleuves qui n’ont rien à prou­ver. De l’autre côté — loin, très loin, comme un mirage — la for­te­resse Pierre-et-Paul dres­sait sa flèche dorée dans le ciel rose, et la lumière du soleil invi­sible frap­pait cette flèche et la fai­sait briller comme une aiguille d’or plan­tée dans un cous­sin de soie.

Les quais étaient presque déserts. Presque. Car à Péters­bourg, en juin, les quais ne sont jamais tout à fait déserts. Il y avait des couples — des couples de pro­me­neurs, main dans la main, qui mar­chaient len­te­ment le long de l’eau avec cette ten­dresse que la lumière per­pé­tuelle don­nait à tout, même aux gestes les plus banals. Il y avait des étu­diants — des jeunes gens en cas­quette, assis sur les marches de gra­nit, qui fumaient et dis­cu­taient avec cette fièvre intel­lec­tuelle qui est le pri­vi­lège de la jeu­nesse et le tour­ment de ceux qui l’ont per­due. Il y avait un pêcheur, seul, immo­bile, sa ligne ten­due vers l’eau, qui sem­blait avoir été posé là par Dieu ou par le hasard et qui ne bou­ge­rait plus jamais.

Et il y avait la comtesse.

*

Elle m’at­ten­dait. Je ne sais pas com­ment elle savait que je vien­drais — je ne le savais pas moi-même — mais elle m’at­ten­dait, debout sur le quai, face au fleuve, les mains posées sur la balus­trade de gra­nit, sa sil­houette décou­pée contre le ciel rose comme une figure de proue. Elle por­tait un man­teau léger — il fai­sait frais, la fraî­cheur des nuits blanches, cette fraî­cheur qui n’est pas du froid mais l’ab­sence de cha­leur, une tem­pé­ra­ture neutre, sus­pen­due, comme si l’air lui-même ne savait plus s’il fai­sait jour ou nuit — et ses che­veux étaient défaits, lâchés sur ses épaules, ce que je ne lui avais jamais vu, et qui chan­geait tout, abso­lu­ment tout, car la com­tesse aux che­veux libres n’é­tait plus la com­tesse du res­tau­rant, ni la com­tesse de Pav­lovsk, ni la com­tesse de la dégus­ta­tion. C’é­tait une femme. Sim­ple­ment une femme, debout au bord d’un fleuve, à deux heures du matin, dans une ville qui ne dor­mait pas.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dis-je.

— Per­sonne ne dort en juin à Péters­bourg, dit-elle. C’est le mois des insom­niaques. Le mois de ceux qui cherchent quelque chose et ne le trouvent pas.

— Qu’est-ce que vous cherchez ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait le fleuve. Son visage, dans cette lumière d’entre-deux — ni jour ni nuit, ni aube ni cré­pus­cule — avait une pâleur que je ne lui connais­sais pas, une pâleur de nacre, de cire, de marbre, et ses yeux gris-vert sem­blaient avoir absor­bé la cou­leur de la Neva et être deve­nus eux-mêmes de l’eau, de l’eau en mou­ve­ment, de l’eau qui coule et qu’on ne peut pas retenir.

— Fau­gères, dit-elle. Il faut que je vous dise quelque chose.

— Dites.

— Le billet que vous aviez dans votre poche — celui que vous avez trou­vé dans la bou­teille de saint-julien — ce billet n’a pas été mis là par hasard. Il a été mis là pour vous. Pas pour vous per­son­nel­le­ment — vous êtes un acci­dent, un hasard, un homme qui se trou­vait au mau­vais endroit au mau­vais moment avec les bonnes bou­teilles — mais pour vos caisses. Quel­qu’un, à Paris ou à Bor­deaux, a glis­sé ce docu­ment dans une de vos bou­teilles parce que les caisses de vin d’un négo­ciant bor­de­lais sont le der­nier endroit où la police secrète russe irait cher­cher un docu­ment diplo­ma­tique. Vous étiez un cour­rier. Un cour­rier qui s’ignorait.

— Qui ? deman­dai-je. Qui a fait cela ?

— Je ne sais pas. Pas encore. Ce que je sais, c’est que le docu­ment devait arri­ver à quel­qu’un à Péters­bourg — quel­qu’un de l’am­bas­sade de France, pro­ba­ble­ment — et que ce quel­qu’un ne l’a pas reçu, parce que vous l’a­vez trou­vé le pre­mier, et parce que vous l’a­vez gar­dé, et parce que vous êtes un Bor­de­lais têtu qui ne fait pas ce qu’on lui dit.

— Et main­te­nant que le billet a disparu ?

— Main­te­nant, dit-elle, et sa voix chan­gea — elle des­cen­dit d’un demi-ton, comme un vio­lon­celle qui passe du majeur au mineur — main­te­nant, plu­sieurs per­sonnes savent que vous l’a­vez eu. Craw­ley le sait. Vol­kons­ki le sait. D’autres le savent que vous ne connais­sez pas. Et le pro­blème, Fau­gères, le pro­blème n’est pas le billet. Le billet est un bout de papier. Il peut être copié, réécrit, retrans­mis. Le pro­blème, c’est vous.

— Moi ?

— Vous l’a­vez lu. Vous connais­sez le conte­nu. Vous êtes le seul civil, le seul homme sans affi­lia­tion, sans pro­tec­tion diplo­ma­tique, sans réseau, qui a lu un docu­ment clas­si­fié concer­nant un accord naval entre la France et la Rus­sie. Et dans le monde où ces choses-là se négo­cient — le monde de Craw­ley, le monde de Vol­kons­ki, le monde de la baronne — un homme qui sait quelque chose et qui n’ap­par­tient à per­sonne est un danger.

Le mot tom­ba entre nous comme une pierre dans l’eau de la Neva — sans bruit, mais avec des cercles qui s’é­lar­girent lentement.

— Vous êtes en dan­ger, Faugères.

Je regar­dai le fleuve. L’eau cou­lait, lente, imper­tur­bable. Sur l’autre rive, la flèche de la for­te­resse Pierre-et-Paul brillait tou­jours, dorée, exacte, indif­fé­rente. Un bateau pas­sa — un cha­land à fond plat, char­gé de bois, qui glis­sait vers l’a­val avec la rési­gna­tion d’un ani­mal de trait. Le bate­lier, debout à l’ar­rière, fumait une pipe et ne nous regar­dait pas.

— Qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.

— Rien. C’est exac­te­ment ce que vous devez faire. Ne faites rien. Ne par­lez à per­sonne. Ne cher­chez pas le billet. N’ac­cep­tez aucune pro­po­si­tion — ni de Craw­ley, ni de Vol­kons­ki, ni de la baronne, ni de qui­conque. Ven­dez votre vin. Occu­pez-vous de vos affaires. Soyez Faugères.

— C’est un plan ?

— C’est le seul plan qui vous gar­de­ra en vie.

Elle dit cela avec une dou­ceur qui gla­çait. Pas la dou­ceur de la com­tesse mon­daine qui par­lait de sau­ternes et de Tour­gue­niev — une dou­ceur plus ancienne, plus grave, la dou­ceur d’une femme qui avait vu des choses que les femmes ne devraient pas voir et qui avait appris à par­ler de la mort avec la même poli­tesse qu’elle par­lait du temps qu’il fait.

— Et vous ? dis-je. De quel côté êtes-vous ?

Elle me regar­da. Dans la lumière rose des nuits blanches, ses yeux n’é­taient plus gris-vert mais gris-mauve, gris-lilas, une cou­leur qui n’exis­tait que dans cette lumière et qui n’exis­te­rait plus jamais.

— Du vôtre, dit-elle. Pour l’instant.

Pour l’ins­tant. Deux mots qui conte­naient un monde. Deux mots qui disaient tout ce que la com­tesse ne disait pas — que les alliances à Péters­bourg étaient pro­vi­soires, que les loyau­tés avaient une date de péremp­tion, que même la sin­cé­ri­té était un emprunt qu’il fau­drait rem­bour­ser un jour.

— Mer­ci, dis-je, parce que je ne trou­vai rien d’autre à dire.

Elle eut un geste — un geste étrange, inat­ten­du, presque enfan­tin — elle leva la main et tou­cha ma joue. Pas une caresse. Un constat. Comme si elle véri­fiait que j’é­tais réel, que j’é­tais bien là, que je n’é­tais pas un mirage de plus dans cette ville qui en était pleine.

— Ren­trez dor­mir, dit-elle. Si vous pouvez.

— Vous ne ren­trez pas ?

— Non. Je vais mar­cher. La Neva est belle à cette heure-ci. Et j’ai des choses à réfléchir.

Elle s’é­loi­gna le long du quai. Sa sil­houette dimi­nua len­te­ment — le man­teau léger, les che­veux défaits, cette démarche qui n’é­tait ni rapide ni lente mais exacte, comme tout chez elle, d’une exac­ti­tude qui vous lais­sait croire que chaque pas avait été cal­cu­lé, mesu­ré, et qu’elle savait pré­ci­sé­ment où elle allait, même quand elle mar­chait dans la direc­tion opposée.

Je res­tai seul sur le quai. Le fleuve cou­lait. La lumière tenait. Le pêcheur n’a­vait pas bou­gé. Les étu­diants étaient par­tis. Les couples aus­si. Il ne res­tait que moi, le fleuve, et la flèche dorée de la for­te­resse qui poin­tait vers un ciel qui refu­sait de deve­nir noir.

Je pen­sai à Bor­deaux. À la Garonne, qui est un fleuve modeste, un fleuve de vigne­rons, un fleuve qui s’é­lar­git à l’es­tuaire et se perd dans l’At­lan­tique avec la dis­cré­tion d’un homme qui quitte une fête sans dire au revoir. Je pen­sai à mon bureau des Char­trons, à la vue sur les quais, aux mâts des bateaux qui dépas­saient des toits comme des doigts levés. Je pen­sai à mes vignes — je n’a­vais pas de vignes, je n’é­tais que négo­ciant, mais je les consi­dé­rais comme miennes, ces vignes du Médoc et de Saint-Émi­lion dont je ven­dais les fruits, ces rangs ser­rés qui des­cen­daient vers la rivière, ces ceps tor­dus qui avaient l’air mort en hiver et qui renais­saient au prin­temps avec cette obs­ti­na­tion qui est la seule forme de cou­rage que je comprenne.

Je pen­sai que j’au­rais vou­lu être là-bas. Mais j’é­tais ici. Et ici, la lumière ne ces­sait pas, et le fleuve ne ces­sait pas, et le dan­ger ne ces­sait pas, et la com­tesse s’é­loi­gnait le long du quai avec mes secrets et les siens, et Péters­bourg tour­nait autour de moi comme une valse de Strauss dont je ne connais­sais pas les pas et dont il était trop tard pour sortir.

Je ren­trai à l’hô­tel. Le hall était désert. Le jeune homme à lunettes dor­mait der­rière le comp­toir, la tête posée sur le registre. L’as­cen­seur atten­dait, porte ouverte, comme une bouche qui bâille.

Je mon­tai dans ma chambre. Je ne véri­fiai pas mes caisses. Pour la pre­mière fois, je ne véri­fiai pas mes caisses. Elles étaient là, fidèles, immo­biles, et je les regar­dai comme on regarde de vieux amis qu’on ne peut plus pro­té­ger et qui ne peuvent plus nous protéger.

Je m’al­lon­geai sur le lit. La lumière entra par les rideaux. Je fer­mai les yeux.

Et pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée à Péters­bourg, je rêvai. Je rêvai de la Garonne. De vignes en fleur. D’un vin que je n’a­vais jamais goû­té et dont le nom, dans le rêve, son­nait comme un nom russe — un vin qui avait la cou­leur des yeux de la com­tesse et le goût de quelque chose que je n’au­rais jamais dû connaître.

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