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Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Troi­sième partie

CHA­PITRE 8

Le piège

18 juin 1886

Il y a, dans le métier de négo­ciant, une situa­tion que tout le monde redoute et que tout le monde connaît : l’a­che­teur qui vous convoque pour une récla­ma­tion. Vous avez ven­du un vin. Le vin est arri­vé. L’a­che­teur l’a goû­té. Et quelque chose ne va pas. Le vin a tour­né, le bou­chon a cou­lé, la bou­teille s’est cas­sée, le mil­lé­sime n’est pas celui qui était pro­mis. L’a­che­teur vous convoque, et vous y allez le ventre noué, parce que vous ne savez pas encore si c’est un mal­en­ten­du — un vin qui a besoin d’être cara­fé, un palais qui n’a pas com­pris ce qu’il goû­tait — ou si c’est une catas­trophe — un vin véri­ta­ble­ment défec­tueux, une erreur de votre faute, une faute impardonnable.

C’est avec ce sen­ti­ment que je me ren­dis, le matin du 18 juin, au minis­tère de l’Intérieur.

*

La convo­ca­tion était arri­vée à huit heures du matin. Un groom — pas le même que d’ha­bi­tude, un groom que je n’a­vais jamais vu, large d’é­paules, le cou épais, avec des mains qui n’a­vaient pas été faites pour por­ter des pla­teaux — avait frap­pé à ma porte et m’a­vait ten­du une enve­loppe. Une enve­loppe blanche, épaisse, avec un cachet de cire rouge et les armoi­ries de l’Em­pire russe — l’aigle bicé­phale, les deux têtes regar­dant dans des direc­tions oppo­sées, ce qui me sem­bla par­fai­te­ment appro­prié pour un pays où tout le monde regar­dait par­tout sauf là où il fallait.

J’ou­vris l’en­ve­loppe. Le mes­sage était en fran­çais — un fran­çais impec­cable, cal­li­gra­phié à la plume, avec cette cour­toi­sie admi­nis­tra­tive qui est la spé­cia­li­té des bureau­cra­ties anciennes :

Mon­sieur Faugères,

Le capi­taine A. P. Vol­kons­ki serait hono­ré de vous rece­voir ce jour à onze heures, au bureau 14, troi­sième étage, bâti­ment prin­ci­pal du minis­tère de l’In­té­rieur, 16 rue Fontanka.

Votre pré­sence sera gran­de­ment appréciée.

Votre pré­sence sera gran­de­ment appré­ciée. Pas « votre pré­sence est requise ». Pas « vous êtes prié de vous pré­sen­ter ». Non — votre pré­sence sera gran­de­ment appré­ciée. Comme s’il s’a­gis­sait d’une invi­ta­tion à prendre le thé. Comme si j’a­vais le choix. Comme si, dans l’Em­pire russe, sous Alexandre III, un étran­ger convo­qué par la police secrète pou­vait répondre : non mer­ci, j’ai d’autres projets.

Je m’ha­billai avec soin. Mon meilleur cos­tume — le gris anthra­cite, celui que je por­tais pour les ren­dez-vous impor­tants à Bor­deaux, celui dans lequel j’a­vais signé le contrat Ches­tia­kov. Ma meilleure cra­vate — bor­deaux, évi­dem­ment, tou­jours bor­deaux. Mes chaus­sures cirées. Je me regar­dai dans le miroir de la salle de bains et je vis un négo­ciant en vin qui avait l’air d’un négo­ciant en vin, ce qui était exac­te­ment ce que je vou­lais avoir l’air, parce que c’é­tait exac­te­ment ce que j’é­tais, et que dans cette ville où tout le monde jouait un rôle, le seul rôle que je savais jouer était le mien.

Je des­cen­dis au hall. Wirz était à la récep­tion. Il me vit pas­ser et ses yeux — des yeux de récep­tion­niste, c’est-à-dire des yeux qui voient tout et ne montrent rien — ses yeux se posèrent sur l’en­ve­loppe que je tenais à la main et quelque chose pas­sa sur son visage, un fré­mis­se­ment, une ombre, quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion et qui dis­pa­rut aus­si­tôt, rem­pla­cé par le sou­rire professionnel.

— Mon­sieur Fau­gères. Puis-je vous appe­ler un fiacre ?

— S’il vous plaît.

— Fon­tan­ka 16 ?

Il savait. Bien sûr qu’il savait. Tout le monde savait. Le Grand Hotel Europe était un endroit où les murs avaient des oreilles, les tapis avaient des yeux, et les récep­tion­nistes suisses avaient une pres­cience qui dépas­sait lar­ge­ment leurs attributions.

Le fiacre m’emmena.

*

Mais avant le minis­tère, il y eut Crawley.

Je le trou­vai dans le fiacre.

Non — ce n’est pas exact. Je ne le trou­vai pas dans le fiacre. Il y était déjà. Quand le por­tier ouvrit la por­tière et que je mon­tai, Craw­ley était assis sur la ban­quette oppo­sée, les jambes croi­sées, un jour­nal sur les genoux, comme s’il avait pris ce fiacre bien avant moi et que ma des­ti­na­tion coïn­ci­dait for­tui­te­ment avec la sienne.

— Bon­jour, Fau­gères, dit-il avec la désin­vol­ture d’un homme qui retrouve un voi­sin dans un omni­bus. Belle jour­née, n’est-ce pas ? Quoique à Péters­bourg en juin la ques­tion soit rhé­to­rique — toutes les jour­nées sont belles, puis­qu’elles ne finissent jamais.

— Qu’est-ce que vous faites dans mon fiacre, Crawley ?

— Votre fiacre ? Mon cher, les fiacres de Péters­bourg n’ap­par­tiennent à per­sonne. Ils sont comme les secrets : ils circulent.

Il replia son jour­nal. Il me regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis que je le connais­sais — depuis cette pre­mière soi­rée au bar, le pauillac 1878, la conver­sa­tion sur les icônes — pour la pre­mière fois, le masque tomba.

Non — le masque ne tom­ba pas. Le masque chan­gea. C’é­tait plus sub­til et plus effrayant. Le Craw­ley non­cha­lant, ama­teur d’i­cônes, col­lec­tion­neur dilet­tante, gent­le­man anglais en vil­lé­gia­ture — ce Craw­ley-là ne dis­pa­rut pas. Il se dépla­ça. Il se mit de côté, comme un acteur qui s’é­carte pour lais­ser la place au per­son­nage sui­vant, et le per­son­nage sui­vant avait les mêmes traits, la même mous­tache, les mêmes yeux gris, mais une den­si­té dif­fé­rente. Un poids dif­fé­rent. Comme un vin qu’on goûte à l’a­veugle et qu’on prend d’a­bord pour un graves léger et qui se révèle, en bouche, être un pauillac de pre­mière caté­go­rie — les mêmes cépages, le même ter­roir, mais une concen­tra­tion, une pro­fon­deur, une auto­ri­té qui changent tout.

— Fau­gères, dit-il. Je vais vous dire quelque chose que je n’au­rais pas dû vous dire et que je ne vous dirais pas si les cir­cons­tances ne l’exi­geaient pas. Je ne suis pas col­lec­tion­neur d’i­cônes. Ou plu­tôt je suis col­lec­tion­neur d’i­cônes, car il faut bien une cou­ver­ture et autant en choi­sir une qui cor­res­ponde à un goût véri­table, mais ce n’est pas la rai­son de ma pré­sence à Péters­bourg. Je suis au ser­vice de Sa Majes­té bri­tan­nique. Au Forei­gn Office. Dans une sec­tion dont je ne vous don­ne­rai pas le nom et dont l’exis­tence n’est offi­ciel­le­ment recon­nue par per­sonne, ce qui est com­mode car cela nous per­met de ne rendre de comptes à per­sonne non plus.

Je ne dis rien. Je n’é­tais pas sur­pris. Ou plu­tôt j’é­tais sur­pris de ne pas être sur­pris, ce qui est peut-être la forme la plus abou­tie de la sur­prise — quand la révé­la­tion ne révèle rien qu’on ne savait déjà, mais qu’on n’a­vait pas encore formulé.

— Et pour­quoi me dites-vous cela maintenant ?

— Parce que vous allez voir Vol­kons­ki. Parce que Vol­kons­ki va vous poser des ques­tions. Et parce que si vous ne savez pas exac­te­ment ce que vous pou­vez dire et ce que vous ne pou­vez pas dire, vous ris­quez de com­mettre une erreur qui pour­rait avoir des consé­quences très désa­gréables — non pas pour moi, car je suis pro­té­gé par le sta­tut diplo­ma­tique de Sa Majes­té, mais pour vous, qui n’êtes pro­té­gé par rien d’autre que votre bonne foi et votre accent bordelais.

Le fiacre rou­lait. Les façades de Péters­bourg défi­laient — jaune, vert, rose, bleu — avec cette mono­to­nie somp­tueuse qui était le style archi­tec­tu­ral de la ville. Des pas­sants mar­chaient sur les trot­toirs. Des voi­tures croi­saient la nôtre. Le monde conti­nuait, indif­fé­rent à ce qui se disait dans ce fiacre entre un Anglais qui n’é­tait pas ce qu’il pré­ten­dait et un Bor­de­lais qui ne com­pre­nait tou­jours pas ce qu’il fai­sait là.

— Que vou­lez-vous que je dise à Volkonski ?

— La véri­té, dit Crawley.

— La vérité ?

— La véri­té. Toute la véri­té. Que vous avez trou­vé un billet dans une bou­teille. Que vous l’a­vez lu. Que vous n’a­vez rien com­pris. Que vous l’a­vez gar­dé par curio­si­té. Et qu’on vous l’a volé. Dites tout. Ne cachez rien. N’in­ven­tez rien.

— Et le reste ?

— Quel reste ?

— Vous. La com­tesse. Le mot dans le train. Tout ce qu’on m’a dit, tout ce qu’on m’a pro­po­sé, tous ces gens qui m’ont appro­ché depuis mon arrivée.

Craw­ley eut un sou­rire. Un vrai sou­rire, cette fois — pas le sou­rire mon­dain du gent­le­man, pas le sou­rire cal­cu­lé de l’agent, mais un sou­rire humain, presque tendre, le sou­rire d’un homme qui appré­cie un autre homme parce que cet autre homme pose exac­te­ment les bonnes questions.

— Dites tout, répé­ta-t-il. Ne me pro­té­gez pas. Je n’ai pas besoin d’être pro­té­gé. Et la com­tesse non plus. Les seuls qui ont besoin d’être pro­té­gés dans cette affaire, Fau­gères, c’est vous. Et votre meilleure pro­tec­tion, croyez-moi, c’est votre sincérité.

— Ma sincérité ?

— Votre sin­cé­ri­té. Vol­kons­ki est un homme intel­li­gent. Il a vu des dizaines de men­teurs, des cen­taines de dis­si­mu­la­teurs, des mil­liers d’hommes qui avaient quelque chose à cacher. Il sait recon­naître un men­songe comme vous savez recon­naître un vin bou­chon­né — à l’o­deur, au pre­mier contact, avant même d’a­voir ana­ly­sé. Et la seule chose qui puisse le désta­bi­li­ser — la seule chose qu’il ne s’at­tend pas à trou­ver — c’est un homme qui dit la véri­té. Un homme qui n’a rien à cacher parce qu’il n’a rien fait. Un homme qui est exac­te­ment ce qu’il pré­tend être. Soyez cet homme, Fau­gères. Soyez le négo­ciant en vin. C’est votre arme.

Le fiacre s’ar­rê­ta. Nous étions rue Fon­tan­ka. Craw­ley des­cen­dit le pre­mier, me tint la por­tière — un geste d’une galan­te­rie absurde dans les cir­cons­tances — et me ser­ra la main.

— Bonne chance, dit-il. Et si les choses tournent mal — mais elles ne tour­ne­ront pas mal, pas avec un homme comme vous — si les choses tournent mal, deman­dez à voir l’am­bas­sa­deur de France. Insis­tez. Ne cédez pas. Les Fran­çais ont encore quelques droits dans cette ville, et les Russes, mal­gré tout, res­pectent les formes.

Il remon­ta dans le fiacre, qui repar­tit. Je res­tai seul devant le minis­tère de l’Intérieur.

*

Le bâti­ment était jaune. Jaune ocre, comme la moi­tié des bâti­ments de Péters­bourg, avec des colonnes blanches, des fenêtres régu­lières et un por­tail de fer for­gé qui s’ou­vrit sans bruit quand je m’ap­pro­chai, comme s’il m’at­ten­dait. Comme si tout le monde, dans cette ville, m’attendait.

Un hall. Un esca­lier de marbre. Un offi­cier en uni­forme qui véri­fia la convo­ca­tion, hocha la tête, et me gui­da à tra­vers un laby­rinthe de cou­loirs — des cou­loirs inter­mi­nables, iden­tiques, tapis­sés de vert, éclai­rés par des fenêtres hautes, avec des portes numé­ro­tées en chiffres dorés et le bruit de mes propres pas sur le par­quet qui réson­nait comme un tam­bour dans le silence.

Bureau 14. Troi­sième étage. La porte était fer­mée. L’of­fi­cier frap­pa — deux coups, secs — et une voix dit : entrez.

J’en­trai.

Le bureau de Vol­kons­ki était d’une sobrié­té qui me sur­prit. Je m’at­ten­dais — je ne sais pas pour­quoi — à quelque chose de plus mena­çant, de plus spec­ta­cu­laire, des murs cou­verts de por­traits du tsar, des cartes d’é­tat-major, des dos­siers empi­lés, des ins­tru­ments de tor­ture peut-être — mon ima­gi­na­tion, nour­rie de romans, avait ten­dance à dra­ma­ti­ser. Mais non. C’é­tait un bureau modeste, avec une table de bois sombre, deux chaises, une fenêtre don­nant sur la Fon­tan­ka, un samo­var sur un gué­ri­don, et, sur le mur, un seul tableau — un pay­sage de cam­pagne russe, des bou­leaux, un champ, un ciel bleu, quelque chose de si pai­sible, de si ordi­naire, de si inno­cent que sa pré­sence dans ce bureau était en elle-même une forme de menace, comme un sou­rire sur le visage d’un homme qui s’ap­prête à vous frapper.

Vol­kons­ki se leva. Il por­tait le même uni­forme que lors de sa visite — sobre, sombre, un seul bou­ton. Ses yeux pâles se posèrent sur moi avec cette atten­tion miné­rale qui était sa manière de voir.

— Mon­sieur Fau­gères. Asseyez-vous. Du thé ?

C’é­tait un ordre dégui­sé en ques­tion. Je m’as­sis. Il ver­sa le thé — du thé russe, cette fois, noir, fort, dans un verre à anse d’argent, avec un mor­ceau de sucre posé à côté sur une sou­coupe. Le thé était brû­lant. Le sucre était blanc. La Fon­tan­ka cou­lait der­rière la fenêtre avec une indif­fé­rence qui me parut personnelle.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Vol­kons­ki. Je vais vous poser des ques­tions. Vous êtes libre d’y répondre ou non. Vous n’êtes pas en état d’ar­res­ta­tion. Vous n’êtes accu­sé de rien. Vous êtes un citoyen fran­çais en visite à Péters­bourg, et l’Em­pire russe res­pecte la sou­ve­rai­ne­té des nations amies. Cepen­dant — et il posa sa tasse avec une len­teur cal­cu­lée — cepen­dant, je vous recom­man­de­rais de répondre. Non pas parce que vous y êtes obli­gé, mais parce que le silence, dans cer­taines cir­cons­tances, est plus com­pro­met­tant que la parole.

— Posez vos ques­tions, dis-je.

— Avez-vous trou­vé un docu­ment dans vos bagages à votre arri­vée à Pétersbourg ?

— Oui.

Le mot sor­tit de ma bouche comme un bou­chon sort d’une bou­teille — avec un petit bruit, un petit pop, un petit sou­la­ge­ment. Oui. C’é­tait fait. C’é­tait dit. Craw­ley avait rai­son : la véri­té était une arme, et je venais de la dégainer.

Vol­kons­ki ne cil­la pas. Pas un mou­ve­ment de sur­prise, pas un fré­mis­se­ment. Il avait l’im­mo­bi­li­té d’un verre de vin qu’on vient de poser sur une table — par­fai­te­ment stable, par­fai­te­ment immo­bile, la sur­face sans un frisson.

— Où l’a­vez-vous trouvé ?

— Dans une bou­teille. Un saint-julien 1882. La bou­teille avait été ouverte et rebou­chée. Le docu­ment était rou­lé dans le gou­lot, dans un petit étui de cuir.

— Qu’a­vez-vous fait de ce document ?

— Je l’ai lu. Je n’ai rien com­pris. Je l’ai gar­dé. Puis on me l’a volé.

— Quand ?

— Pen­dant la dégus­ta­tion du 15 juin. Au Grand Hotel Europe. Il y avait trente per­sonnes dans le salon. N’im­porte laquelle aurait pu me le prendre.

— Et le conte­nu ? Que disait ce document ?

— Il par­lait d’une alliance navale. De Constan­ti­nople. Des Détroits. Et il y avait une men­tion : « Ne trans­mettre qu’en main propre. » Le reste était par­tiel­le­ment chif­fré. Je n’ai pas compris.

Vol­kons­ki me regar­da. Il me regar­da long­temps — dix secondes, peut-être quinze, un temps inter­mi­nable dans un bureau silen­cieux avec le bruit de la Fon­tan­ka der­rière la fenêtre et le sif­fle­ment du samo­var sur le gué­ri­don. Il me regar­da comme on regarde un vin qu’on ne com­prend pas — un vin dont on ne recon­naît ni le cépage ni le ter­roir, un vin qui déroute le palais parce qu’il ne res­semble à rien de connu.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il enfin. Dans mon métier, je ren­contre deux sortes de gens. Les men­teurs et les sin­cères. Les men­teurs sont faciles. Ils ont un récit, un plan, une construc­tion. On peut démon­ter leur his­toire comme on démonte un méca­nisme — pièce par pièce, rouage par rouage, jus­qu’à ce que tout s’ef­fondre. Les sin­cères sont plus dif­fi­ciles. Parce que la sin­cé­ri­té n’a pas de struc­ture. Elle n’a pas de plan. Elle est là, brute, désor­don­née, inco­hé­rente, comme la vie elle-même. Et le pro­blème avec la sin­cé­ri­té, mon­sieur Fau­gères — il se pen­cha vers moi, et ses yeux pâles se rap­pro­chèrent des miens, et je sen­tis dans son haleine l’o­deur du thé noir et de quelque chose d’autre, quelque chose de métal­lique, de miné­ral, l’o­deur de l’au­to­ri­té — le pro­blème avec la sin­cé­ri­té, c’est que dans mon pays, elle est plus sus­pecte que le men­songe. Un homme qui ment, je le com­prends. Il a quelque chose à pro­té­ger. Un homme qui dit la véri­té, je ne le com­prends pas. Qu’est-ce qu’il pro­tège ? Lui-même ? Quel­qu’un d’autre ? Ou est-ce que sa sin­cé­ri­té est elle-même un men­songe — le men­songe le plus raf­fi­né de tous, celui qui se déguise en vérité ?

Il se recu­la. Il but une gor­gée de thé. Il reprit :

— Vous me dites que vous êtes négo­ciant en vin. Que vous avez trou­vé un docu­ment par hasard. Que vous l’a­vez lu sans le com­prendre. Que vous l’a­vez gar­dé par curio­si­té. Et qu’on vous l’a volé. C’est un récit d’une sim­pli­ci­té abso­lue. D’une sim­pli­ci­té qui, dans ce bureau, à Péters­bourg, en 1886, est presque invrai­sem­blable. Parce que rien n’est simple ici. Rien n’est inno­cent. Rien n’est ce qu’il semble être. Et un négo­ciant en vin qui se trouve au centre d’une affaire d’es­pion­nage sans le savoir — c’est exac­te­ment le genre de per­son­nage qu’un ser­vice de ren­sei­gne­ment inven­te­rait pour faire pas­ser un docu­ment sans se faire remarquer.

— Sauf que je ne suis pas inven­té, dis-je.

— Prou­vez-le.

— Com­ment prouve-t-on qu’on existe ?

Vol­kons­ki eut un geste que je ne lui avais pas vu — un geste presque humain, presque spon­ta­né. Il se pas­sa la main sur le visage, du front au men­ton, comme un homme fati­gué, comme un homme qui a pas­sé trop de nuits à inter­ro­ger des men­teurs et qui ne sait plus quoi faire d’un homme qui dit la véri­té. Puis sa main retom­ba, et la façade se recons­ti­tua — le visage lisse, les yeux pâles, la cour­toi­sie mécanique.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il. Je vais vous dire ce que je crois. Je crois que vous êtes sin­cère. Je crois que vous êtes un négo­ciant en vin. Je crois que vous avez trou­vé ce docu­ment par hasard et que vous l’a­vez gar­dé par bêtise — par­don­nez-moi, mais il n’y a pas d’autre mot. Et je crois que quel­qu’un vous l’a volé, ce qui est regret­table, car nous aurions aimé le récupérer.

— Nous ?

— L’Em­pire russe. Le docu­ment que vous avez trou­vé — si sa des­crip­tion est exacte — est un pro­to­cole d’ac­cord concer­nant une alliance entre la France et la Rus­sie. Ce docu­ment devait être trans­mis de Paris à Péters­bourg par une voie dis­crète. Quel­qu’un — nous ne savons pas qui — a choi­si vos caisses de vin comme véhi­cule. C’é­tait ingé­nieux. C’é­tait éga­le­ment impru­dent. Et le fait que ce docu­ment se soit retrou­vé entre les mains d’un civil, lu par un homme qui n’a­vait aucune habi­li­ta­tion, et main­te­nant per­du — ce fait, mon­sieur Fau­gères, est un problème.

— Un pro­blème pour qui ?

— Pour tout le monde.

Il se leva. Il mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Il regar­da la Fon­tan­ka. Son dos était droit, ses épaules étaient droites, son cou était droit — un homme sans cour­bure, sans sou­plesse, un homme fait de lignes et d’angles, un homme qui ne pliait pas.

— Vous pou­vez par­tir, mon­sieur Fau­gères, dit-il sans se retour­ner. Vous êtes libre de res­ter à Péters­bourg aus­si long­temps que vos affaires l’exigent. Ven­dez votre vin. Pro­fi­tez des Nuits Blanches. Mais je vous deman­de­rai une chose — une seule chose, et ce n’est pas un ordre, c’est un conseil, le conseil d’un homme qui connaît cette ville et qui sait ce qui arrive aux gens qui en savent trop sans appar­te­nir à personne.

— Quel conseil ?

Il se retour­na. Ses yeux pâles me cher­chèrent et me trouvèrent.

— Si quel­qu’un vous approche pour vous par­ler du docu­ment — n’im­porte qui, un Anglais, une Russe, un Ita­lien, un Fran­çais — ne dites rien. Pas un mot. Parce que vous n’a­vez plus le docu­ment, mon­sieur Fau­gères, mais vous avez encore votre mémoire. Et dans le monde où je vis, une mémoire est aus­si dan­ge­reuse qu’un docu­ment. Plus dan­ge­reuse, même, parce qu’un docu­ment peut être détruit. Une mémoire, c’est plus difficile.

Il me lais­sa un temps — le temps d’en­tendre ce qu’il ne disait pas, de com­prendre ce que ses mots conte­naient sans le for­mu­ler. Puis il sou­rit — ce sou­rire de por­ce­laine, ce sou­rire sans tem­pé­ra­ture — et dit :

— Votre pauillac était excellent, au fait. Le 1880. Vrai­ment remarquable.

*

Je sor­tis du minis­tère comme on sort d’une cave — ébloui. Non pas par la lumière, qui n’a­vait pas chan­gé, mais par ce que je venais d’en­tendre, par ce que je venais de com­prendre, par la clar­té bru­tale de ma situation.

J’é­tais libre. Libre de me pro­me­ner, libre de vendre mon vin, libre de dîner au res­tau­rant du Grand Hotel Europe et de boire du pauillac sous les lustres en cris­tal. Mais j’é­tais libre comme est libre un homme à qui on a dit : vous pou­vez aller où vous vou­lez, mais nous sau­rons tou­jours où vous êtes. Libre comme un pois­son dans un bocal — le bocal est grand, l’eau est claire, mais les parois sont là, invi­sibles, et le pois­son ne les voit que quand il s’y cogne.

Je mar­chai le long de la Fon­tan­ka. L’eau du canal était verte, opaque, avec des reflets de feuillage — les tilleuls étaient en fleur le long du quai, et leurs pétales tom­baient sur l’eau comme une neige tiède. Je pen­sai à Craw­ley. Je pen­sai à Vol­kons­ki. Je pen­sai à la com­tesse. Trois per­sonnes. Trois pays. Trois inté­rêts. Et au milieu, Fau­gères — le négo­ciant, le bou­chon, l’homme qui flot­tait sans savoir dans quel sens le cou­rant l’emportait.

Craw­ley m’a­vait dit : soyez sin­cère. Vol­kons­ki m’a­vait dit : la sin­cé­ri­té est sus­pecte. La com­tesse m’a­vait dit : vous êtes en dan­ger. Et tous les trois avaient rai­son, ce qui était le propre de Péters­bourg — une ville où les véri­tés contra­dic­toires coexis­taient avec la même tran­quilli­té que les palais et les tau­dis, les icônes et les espions, la lumière et l’insomnie.

Je ren­trai à l’hô­tel. Je mon­tai dans ma chambre. Je m’as­sis devant mes caisses — ces caisses qui m’a­vaient tra­hi, ces caisses qui avaient ser­vi de véhi­cule à un docu­ment que je n’a­vais pas deman­dé, ces caisses qui étaient la cause de tout et qui ne le savaient même pas, avec leur inno­cence de bois cloué et de paille sèche.

Et je fis ce que font les négo­ciants en vin quand ils ne savent plus quoi faire : j’ou­vris une bouteille.

Le der­nier sau­ternes. Le 1878. Celui que j’a­vais gar­dé pour la fin, celui que je n’a­vais pas ouvert à la dégus­ta­tion — non, c’est faux, je l’a­vais ouvert à la dégus­ta­tion, mais il en res­tait un fond, un fond pré­cieux, doré, siru­peux, que j’a­vais rebou­ché et gar­dé dans ma chambre comme on garde un trésor.

Je ver­sai ce qui res­tait dans un verre. Je le por­tai à mon nez. Et le sau­ternes — ce sau­ternes de 1878, ce vin de soleil et de brume, ce vin qui avait mis huit ans à deve­nir ce qu’il était et qui en met­trait encore vingt à deve­nir ce qu’il serait — le sau­ternes me parla.

Il me par­la de choses que les mots ne savent pas dire. D’a­bri­cot confit et de miel d’a­ca­cia. De fleur d’o­ran­ger et de cire d’a­beille. De cette pour­ri­ture noble — le botry­tis — qui est le miracle de Sau­ternes, cette moi­sis­sure qui détruit le rai­sin et qui le trans­fi­gure, qui le concentre, qui le réduit à son essence la plus pure, la plus sucrée, la plus dorée. Un vin né de la des­truc­tion. Un vin qui n’exis­tait que parce que quelque chose avait pour­ri, avait été atta­qué, avait été abî­mé — et qui, de cet abîme, avait tiré une beau­té que le rai­sin intact n’au­rait jamais connue.

Je bus. Len­te­ment. Gor­gée après gor­gée. Et je pen­sai que ma situa­tion res­sem­blait à du sau­ternes — quelque chose avait pour­ri, quelque chose avait été atta­qué, quelque chose avait été abî­mé. Mais peut-être — peut-être — de cet abîme naî­trait quelque chose que je ne pou­vais pas encore voir. Quelque chose de doré. Quelque chose de vrai.

Ou peut-être pas. Peut-être que tout fini­rait mal. Peut-être que Fau­gères le négo­ciant, Fau­gères le Bor­de­lais, Fau­gères le sin­cère, fini­rait dans une cel­lule de la for­te­resse Pierre-et-Paul ou dans un train pour la Sibé­rie ou sim­ple­ment oublié, effa­cé, comme ces gouttes de vin qu’on ren­verse sur une nappe et que le tis­su absorbe et qui dis­pa­raissent sans lais­ser de trace — ou presque.

Mais ce soir-là, dans cette chambre du Grand Hotel Europe, avec le der­nier verre de sau­ternes 1878 entre les mains et la lumière inter­mi­nable de Péters­bourg qui entrait par les rideaux comme une pro­messe ou comme une menace, je choi­sis de croire au sauternes.

Je choi­sis de croire que la beau­té naît de la destruction.

Et je choi­sis de rester.

CHA­PITRE 9

Le concert

19 juin 1886

C’est Beppe qui m’emmena au Mariinski.

Il débar­qua dans ma chambre à cinq heures de l’a­près-midi — sans frap­per, natu­rel­le­ment, Beppe ne frap­pait pas aux portes, il les ouvrait, avec cette cer­ti­tude des gens pour qui les portes n’existent pas — et me trou­va assis devant ma fenêtre, en bras de che­mise, un verre vide à la main et l’air d’un homme qui a ces­sé de com­prendre sa propre vie.

— Fau­gères ! cria-t-il. Pour­quoi cette tête d’en­ter­re­ment ? Vous avez l’air d’un ténor qui a per­du sa voix — non, pire — vous avez l’air d’un bary­ton qui n’en a jamais eu ! Debout ! Ce soir, on va à l’o­pé­ra ! Eugène Oné­guine ! Tchaï­kovs­ki ! Le Mariins­ki ! Et je ne veux pas d’ex­cuses, pas de « je suis fati­gué », pas de « j’ai mal à la tête », pas de « je suis mêlé à une affaire d’es­pion­nage inter­na­tio­nal qui me dépasse » — ah non, ça, vous ne l’a­vez pas dit, mais ça se voit, ça se voit sur votre visage, Fau­gères, vous avez le visage d’un homme qui porte un secret, et croyez-moi, le meilleur remède contre les secrets, c’est la musique !

Je pro­tes­tai. Fai­ble­ment. Comme on pro­teste contre un fleuve en crue — par prin­cipe, en sachant que c’est inutile. Beppe ne m’é­cou­ta pas. Il fouilla dans mon armoire — avec un sans-gêne qui aurait été insup­por­table chez n’im­porte qui d’autre mais qui, chez lui, était une forme de ten­dresse — et en sor­tit mon habit de soi­rée, que j’a­vais empor­té par pré­cau­tion et que je n’a­vais pas encore porté.

— Met­tez ça. Cra­vate blanche. Et cirez vos chaus­sures — on ne va pas au Mariins­ki avec des chaus­sures ternes, ce serait insul­ter Tchaï­kovs­ki, et Dieu sait que le pauvre homme a déjà été assez insul­té par la vie sans qu’un Bor­de­lais en rajoute.

Je m’ha­billai. Par épui­se­ment. Par curio­si­té. Par cette force d’i­ner­tie qui, quand on ne sait plus quoi faire, vous pousse à faire ce que les autres décident pour vous. Et parce que, au fond de moi — dans cette cave inté­rieure où un négo­ciant garde ses meilleures intui­tions — je sen­tais que cette soi­rée serait dif­fé­rente. Que quelque chose allait se pas­ser. Que le vin, après huit jours de fer­me­ture, allait se rouvrir.

*

Le théâtre Mariins­ki était, à sept heures du soir, un vaisseau.

Je ne dis pas cela par faci­li­té — je dis cela parce que c’est la pre­mière image qui me vint en le voyant, cette masse verte et blanche qui se dres­sait au bout de la place du Théâtre comme un navire à quai, avec ses colonnes pour mâts et ses lustres pour lan­ternes et son public pour équi­page, un équi­page en habit noir et en robes de soie qui mon­tait à bord par les grandes portes avec la solen­ni­té joyeuse des pas­sa­gers d’un paque­bot en par­tance pour un voyage dont ils ne connais­saient pas la des­ti­na­tion mais dont ils savaient — ils savaient d’a­vance — qu’il serait beau.

Beppe avait des places au pre­mier bal­con. Des places magni­fiques — au centre, juste au-des­sus de la fosse d’or­chestre, d’où l’on voyait la scène en entier et la salle en entier, ce qui dans un opé­ra russe est aus­si impor­tant que la scène, car la salle est elle-même un spec­tacle. Et quel spectacle.

Le Mariins­ki était bleu. Bleu et or. Un bleu pro­fond, velou­té, le bleu d’un saint-julien très mûr vu par trans­pa­rence — pas un bleu froid, pas un bleu de glace, mais un bleu chaud, un bleu de nuit d’é­té, un bleu qui enve­lop­pait comme un man­teau de soie. Et l’or — l’or des mou­lures, des bal­cons, des caria­tides, des guir­landes sculp­tées, des can­dé­labres — l’or était par­tout, dis­cret et omni­pré­sent, comme le sucre rési­duel dans un grand vin sec, invi­sible mais fon­da­men­tal, don­nant à l’en­semble cette richesse, cette ron­deur, cette plé­ni­tude qui dis­tinguent un grand théâtre d’une simple salle de spectacle.

Le lustre cen­tral — immense, un soleil de cris­tal sus­pen­du au pla­fond peint — brillait de ses mille bou­gies avec une lumière vivante, trem­blante, qui n’a­vait rien à voir avec la lumière élec­trique que j’a­vais vue dans cer­tains théâtres de Paris et qui me sem­blait, par com­pa­rai­son, froide et morte. Ici, la lumière dan­sait. Elle dan­sait sur les visages des femmes, sur les dia­mants, sur les uni­formes, sur les pro­grammes en papier crème que les spec­ta­teurs feuille­taient avec des mains gan­tées de blanc.

La com­tesse était là.

Je la vis avant qu’elle ne me vît — ou avant qu’elle ne mon­trât qu’elle m’a­vait vu, ce qui à Péters­bourg reve­nait au même. Elle était dans une loge, au deuxième bal­con, à gauche de la scène. Elle por­tait une robe noire — la pre­mière fois que je la voyais en noir, elle qui por­tait tou­jours des teintes claires, des gris perle, des bleus pâles — et ce noir chan­geait tout. Il la ren­dait plus grave, plus tran­chante, plus pré­sente. Le camée brillait à son cou comme un œil de nacre. Et à côté d’elle, dans la loge, il y avait un homme que je ne connais­sais pas — un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, le visage large, la barbe courte, l’air d’un fonc­tion­naire impor­tant, qui se pen­chait vers elle et lui par­lait à l’o­reille avec une fami­lia­ri­té qui me déplut sans que je pusse dire pourquoi.

— Qui est-ce ? deman­dai-je à Beppe en dési­gnant la loge d’un mou­ve­ment de tête.

Beppe plis­sa les yeux — il était myope, ce qu’il refu­sait d’ad­mettre, consi­dé­rant les lunettes comme un affront à la viri­li­té italienne.

— L’homme à côté de Var­va­ra Niko­laïev­na ? C’est le baron Osten-Sacken. Diplo­mate. Minis­tère des Affaires étran­gères. Un homme puis­sant, un homme ennuyeux, un homme qui ne com­prend rien à la musique et qui va à l’o­pé­ra parce que tout le monde y va, comme les pois­sons remontent le cou­rant — par ins­tinct, pas par goût.

Le baron Osten-Sacken. Diplo­mate. Minis­tère des Affaires étran­gères. Je notai le nom dans un coin de ma tête, à côté de tous les autres noms — Craw­ley, Vol­kons­ki, la baronne von quelque chose, Ches­tia­kov, Wirz — cette col­lec­tion de noms qui for­mait la carte de mon séjour à Péters­bourg, une carte dont je ne connais­sais pas encore la légende.

Puis les lumières bais­sèrent. Le lustre s’é­le­va len­te­ment vers le pla­fond — un mou­ve­ment majes­tueux, silen­cieux, comme une lune qui monte — et la salle se trou­va plon­gée dans une pénombre bleue, dorée, vibrante. Le chef d’or­chestre entra. Les applau­dis­se­ments cré­pi­tèrent. La baguette se leva.

Et la musique de Tchaï­kovs­ki commença.

*

Je ne connais­sais pas Eugène Oné­guine. Je ne connais­sais pas l’his­toire — un jeune homme bla­sé, une jeune femme amou­reuse, une lettre, un refus, un duel, des années per­dues, des retrou­vailles trop tar­dives. Je ne connais­sais pas la musique. Je ne connais­sais rien. J’é­tais vierge, comme on dit d’un verre qui n’a jamais conte­nu de vin — un verre propre, sans mémoire, prêt à rece­voir tout ce qu’on y verserait.

Et ce qu’on y ver­sa fut un miracle.

La musique de Tchaï­kovs­ki n’é­tait pas comme celle de Strauss. Strauss tour­nait, vire­vol­tait, vous pre­nait par la main et vous entraî­nait dans un mou­ve­ment per­pé­tuel dont on ne vou­lait pas sor­tir. Tchaï­kovs­ki ne tour­nait pas. Il creu­sait. Il des­cen­dait en vous comme une vrille, comme une racine, il trou­vait des endroits que vous ne connais­siez pas et que vous n’a­viez jamais visi­tés — des caves inté­rieures, des pro­fon­deurs que la vie quo­ti­dienne tient fer­mées — et il les ouvrait, et ce qui en sor­tait vous submergeait.

La scène de la lettre — quand Tatia­na écrit à Oné­guine, la nuit, seule, trem­blante d’a­mour et de honte — cette scène me fit l’ef­fet d’un vin qu’on n’a pas vu venir. La voix de la sopra­no — je ne savais pas son nom, une jeune femme brune, pas belle selon les cri­tères habi­tuels mais magni­fique par la voix, une voix qui avait la cou­leur d’un vieux bour­gogne, chaude, ambrée, avec des reflets sombres et une finale qui n’en finis­sait pas — cette voix chan­ta la lettre, et je compris.

Je com­pris que Tatia­na fai­sait exac­te­ment ce que j’a­vais fait. Elle avait mis par écrit quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû écrire. Elle avait confié à un papier un secret qui était trop grand pour elle. Et ce papier — cette lettre — allait cir­cu­ler, être lu par le mau­vais des­ti­na­taire, pro­vo­quer des consé­quences qu’elle ne pou­vait pas pré­voir. Tatia­na et moi étions frère et sœur. Nous avions tous les deux été tra­his par un document.

Sauf que Tatia­na avait écrit le sien. Moi, je l’a­vais sim­ple­ment trou­vé dans une bou­teille de saint-julien.

Le pre­mier acte se ter­mi­na. Le rideau tom­ba. Les applau­dis­se­ments écla­tèrent. Les lumières remon­tèrent — le lustre redes­cen­dit len­te­ment du pla­fond comme un soleil qui se couche — et la salle reprit vie, les conver­sa­tions, les éven­tails, le frois­se­ment des robes, le bruit des jumelles d’o­pé­ra qu’on pose sur le velours des balustrades.

*

C’est pen­dant l’en­tracte que Craw­ley me trouva.

Il appa­rut dans le cou­loir du pre­mier bal­con — un cou­loir de velours rouge et de miroirs dorés où le public se pro­me­nait avec la len­teur céré­mo­nielle des pois­sons dans un aqua­rium — et me prit par le bras avec un geste qui res­sem­blait à celui de la com­tesse, cette même pres­sion légère, cette même direc­tion impli­cite, comme si tout le monde à Péters­bourg avait appris la même tech­nique pour gui­der les étran­gers égarés.

— Venez, dit-il. Il y a quel­qu’un que vous devez voir.

Il m’en­traî­na à tra­vers le foyer — une salle immense, tapis­sée de vert, avec des bustes de com­po­si­teurs dans des niches et un buf­fet où l’on ser­vait du cham­pagne dans des coupes en cris­tal — et me gui­da vers un coin dis­cret, der­rière un pilastre, où un homme attendait.

L’homme était petit, tra­pu, avec une barbe poivre et sel taillée en pointe et des yeux vifs der­rière des lunettes cer­clées d’or. Il por­tait un habit de soi­rée impec­cable, une rosette de la Légion d’hon­neur au revers, et il avait cette assu­rance tran­quille des hommes qui repré­sentent quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Craw­ley. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter mon­sieur Labou­laye. Pre­mier secré­taire de l’am­bas­sade de France.

Labou­laye me ser­ra la main. Sa poi­gnée de main était ferme, sèche, fran­çaise — la pre­mière poi­gnée de main fran­çaise que je ser­rais depuis mon départ de Bor­deaux, et cette fami­lia­ri­té me fit un bien que je n’au­rais pas cru possible.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Labou­laye d’une voix basse mais nette, une voix de diplo­mate habi­tué à dire des choses impor­tantes dans des lieux bruyants. Je serai bref. Nous savons ce qui vous est arri­vé. Nous savons pour le docu­ment. Et nous savons que vous l’a­vez per­du — ce qui est regret­table, mais ce qui est fait est fait.

— Com­ment savez-vous tout cela ?

— Mon­sieur Craw­ley a eu l’a­ma­bi­li­té de nous tenir infor­més. L’An­gle­terre et la France ont des inté­rêts diver­gents dans cette affaire, mais elles ont un inté­rêt com­mun : qu’un citoyen fran­çais inno­cent ne soit pas broyé par les ser­vices russes.

Il jeta un regard autour de lui — le regard rapide, cir­cu­laire, des hommes qui véri­fient qu’on ne les écoute pas, même quand ils savent qu’on les écoute toujours.

— Le docu­ment que vous avez trou­vé était un pro­to­cole pré­li­mi­naire. Un brouillon. Il devait être trans­mis à notre ambas­sade par un canal dis­cret — vos caisses de vin, en l’oc­cur­rence, une idée d’un de nos agents à Paris qui a autant d’i­ma­gi­na­tion que de goût pour le bor­deaux. Le docu­ment n’est plus en votre pos­ses­sion, mais il n’est pas per­du pour tout le monde. Nous avons des rai­sons de croire qu’il est retour­né dans les bonnes mains.

— Quelles bonnes mains ?

— Les mains russes, mon­sieur Fau­gères. Ce docu­ment concer­nait une alliance entre la France et la Rus­sie. Il devait être trans­mis dis­crè­te­ment aux Russes, pas offi­ciel­le­ment — pas encore — mais par une voie laté­rale, pour tes­ter les eaux, pour voir com­ment Péters­bourg réagi­rait. Et les Russes l’ont main­te­nant. Ce qui est, en fin de compte, exac­te­ment ce que nous vou­lions. Le che­min a été plus tor­tueux que pré­vu, mais le résul­tat est le bon.

Je le regar­dai. Je regar­dai Craw­ley. Je regar­dai le foyer du Mariins­ki, les bustes de com­po­si­teurs, les coupes de cham­pagne, les femmes en robes de soie, les offi­ciers en uni­forme blanc, tout ce théâtre — car c’é­tait un théâtre dans un théâtre, un spec­tacle dans un spec­tacle — et je compris.

Je com­pris que j’a­vais été, depuis le début, un rouage. Un rouage qui s’i­gno­rait. Un rouage qui n’a­vait ser­vi à rien — ou plu­tôt qui avait ser­vi à tout, parce que c’est pré­ci­sé­ment parce que je ne savais rien, parce que je ne com­pre­nais rien, parce que j’é­tais sin­cè­re­ment, authen­ti­que­ment, déses­pé­ré­ment un négo­ciant en vin et rien d’autre, que le docu­ment avait fini par arri­ver à des­ti­na­tion. Ma sin­cé­ri­té avait été mon uti­li­té. Mon igno­rance avait été ma fonc­tion. Et ma naï­ve­té — cette naï­ve­té bor­de­laise que Craw­ley trou­vait char­mante et que Vol­kons­ki trou­vait sus­pecte — cette naï­ve­té avait été, para­doxa­le­ment, la meilleure cou­ver­ture qu’un ser­vice de ren­sei­gne­ment pût inven­ter, parce qu’elle n’é­tait pas une cou­ver­ture. Elle était la vérité.

— Et moi ? dis-je. Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

Labou­laye eut un sou­rire — un sou­rire fran­çais, c’est-à-dire un sou­rire qui conte­nait de l’i­ro­nie, de l’af­fec­tion et une pointe de condes­cen­dance, le sou­rire d’un homme de Paris qui regarde un homme de pro­vince avec la cer­ti­tude tran­quille que Paris com­pren­dra tou­jours ce que la pro­vince ne com­prend pas.

— Vous finis­sez de vendre votre vin, mon­sieur Fau­gères. Vous pro­fi­tez du der­nier jour des Nuits Blanches. Et vous ren­trez à Bor­deaux avec un beau contrat et une belle his­toire que vous ne racon­te­rez jamais à personne.

— Jamais ?

— Jamais. Ce qui s’est pas­sé ici n’a pas eu lieu. Le docu­ment n’a pas exis­té. Et vous, mon­sieur Fau­gères, vous n’êtes jamais venu à Péters­bourg pour autre chose que pour vendre du vin. C’est clair ?

— C’est clair.

— Bien.

Il me ser­ra la main une deuxième fois. Puis il s’é­loi­gna dans la foule du foyer, sa rosette de la Légion d’hon­neur dis­pa­rais­sant entre les uni­formes et les robes comme un petit point rouge dans un verre de vin blanc — visible un ins­tant, puis englouti.

Craw­ley me regar­dait avec un sou­rire que je ne lui avais pas vu — un sou­rire qui n’é­tait ni non­cha­lant ni cal­cu­lé mais presque affec­tueux, le sou­rire d’un homme qui vient de voir un ami échap­per à un dan­ger que cet ami n’a pas tout à fait mesuré.

— Vous vous en êtes bien tiré, Fau­gères, dit-il.

— Je ne me suis tiré de rien. Je n’ai rien fait.

— Pré­ci­sé­ment. Vous n’a­vez rien fait. C’est exac­te­ment ce qu’il fal­lait faire. Et c’est beau­coup plus dif­fi­cile que vous ne le croyez.

La son­ne­rie reten­tit. L’en­tracte était fini. Le public reflua vers la salle. Craw­ley me ten­dit une coupe de cham­pagne — d’où venait cette coupe ? quand l’a­vait-il prise ? cet homme fai­sait appa­raître les choses comme un pres­ti­di­gi­ta­teur — et trin­qua avec moi.

— Au bor­deaux, dit-il. Et à la sincérité.

Nous bûmes. Le cham­pagne était fran­çais. Il était bon. Et pour la pre­mière fois depuis huit jours, je sen­tis quelque chose se des­ser­rer dans ma poi­trine — un nœud, une corde, une ten­sion — comme un bou­chon qu’on tire et qui cède enfin, avec ce petit bruit de libé­ra­tion qui est le plus beau son du monde pour un négo­ciant en vin.

*

Le deuxième acte fut le duel. Oné­guine tuant Lens­ki — le poète, l’a­mi, l’in­no­cent. La musique de Tchaï­kovs­ki fit ce qu’elle fait tou­jours avec la mort — elle la ren­dit belle, insup­por­ta­ble­ment belle, comme ces vignes qu’on arrache à l’au­tomne et dont les feuilles rouges et or sont plus belles mortes que vives. Beppe pleu­rait. Tout le bal­con pleu­rait. Même Craw­ley, à côté de moi, avait les yeux brillants — mais c’é­tait peut-être le champagne.

Le troi­sième acte fut les retrou­vailles. Oné­guine revoyant Tatia­na, des années plus tard, et com­pre­nant trop tard qu’il l’a­vait aimée, et l’ai­mant main­te­nant qu’il ne pou­vait plus l’a­voir, et écri­vant à son tour une lettre — la même lettre, retour­née, inver­sée, comme un miroir. Et Tatia­na refu­sant. Tatia­na disant non. Tatia­na choi­sis­sant le devoir et renon­çant à l’a­mour, et la musique accom­pa­gnant ce renon­ce­ment avec une gran­deur qui vous bri­sait le cœur non pas parce qu’elle était triste mais parce qu’elle était vraie — vraie comme un grand vin est vrai, sans arti­fice, sans maquillage, sans ce ver­nis que les mau­vais com­po­si­teurs mettent sur les émo­tions pour les rendre supportables.

Je regar­dai la com­tesse dans sa loge. Elle ne pleu­rait pas. Elle regar­dait la scène avec une inten­si­té immo­bile, les mains posées sur la balus­trade, le visage de marbre, et dans la lumière bleue du théâtre, elle res­sem­blait à Tatia­na elle-même — une femme qui savait quelque chose sur le renon­ce­ment et qui ne le par­ta­ge­rait avec personne.

Le rideau tom­ba. Le silence dura cinq secondes — cinq secondes de vide, de sus­pen­sion, de ce moment où la beau­té vous a frap­pé si fort que le corps ne sait plus réagir. Puis les applau­dis­se­ments explo­sèrent. Le théâtre entier se leva. Les bra­vos fusèrent — en russe, en fran­çais, en alle­mand, en ita­lien, Beppe cou­vrant tous les autres de sa voix de ténor qui criait « Bra­vo ! Magni­fi­co ! Sublime ! » avec une fer­veur qui mena­çait de faire trem­bler les fondations.

Tchaï­kovs­ki n’é­tait pas dans la salle. Ou s’il était dans la salle, il ne se mon­tra pas. Il était comme son per­son­nage — absent au moment du triomphe, invi­sible au moment où tout le monde le cher­chait. Peut-être était-il chez lui, seul, à écou­ter le silence qui suit la musique. Peut-être était-il au res­tau­rant du Grand Hotel Europe, der­rière son pal­mier, à man­ger son potage en écou­tant le bruit des assiettes. Peut-être était-il sur les quais de la Neva, à regar­der le fleuve cou­ler dans la lumière per­pé­tuelle, à cher­cher cette note, ce rythme, ce souffle que Beppe avait décrit — la matière pre­mière de la beau­té, qui se trouve par­tout et que seuls les génies savent entendre.

*

À la sor­tie du théâtre, la lumière était là.

Évi­dem­ment. Tou­jours. Encore. La lumière de onze heures du soir qui était la lumière de sept heures du matin qui était la lumière de tou­jours — cette lumière blonde, inépui­sable, qui trans­for­mait Péters­bourg en un rêve éveillé dont on ne pou­vait pas se réveiller parce qu’on n’a­vait jamais dormi.

Le public se dis­per­sait. Les fiacres atten­daient en file le long de la place. Les dames mon­taient dans les voi­tures avec des frou­frous de soie et des éclats de rire. Les offi­ciers allu­maient des ciga­rettes. Beppe, au milieu du trot­toir, racon­tait le duel d’O­né­guine à un cocher qui ne com­pre­nait pas un mot de fran­çais mais qui écou­tait avec la patience rési­gnée des cochers russes, habi­tués à tout entendre.

La com­tesse appa­rut sur les marches du théâtre. Seule. Le baron Osten-Sacken n’é­tait plus avec elle. Elle des­cen­dit les marches avec cette démarche exacte qui était sa signa­ture — ni rapide ni lente, chaque pas à sa place — et vint vers moi.

Elle ne dit rien. Elle me regar­da. Ses yeux gris-vert dans la lumière du soir avaient la cou­leur d’un graves blanc jeune — clairs, vifs, avec une aci­di­té qui tenait en éveil. Puis elle ouvrit son réti­cule — un petit sac de soie noire, dis­cret, fémi­nin — et en sor­tit quelque chose.

Un étui de cuir. Petit. Usé. Que je recon­nus immé­dia­te­ment, comme on recon­naît un vin au pre­mier nez — avant les mots, avant l’a­na­lyse, par le corps, par l’ins­tinct, par cette mémoire qui n’est pas dans la tête mais dans les mains.

— Tenez, dit-elle.

Je pris l’é­tui. Je l’ou­vris. Le billet était là. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Les mêmes mots. Le même papier. Le même chiffre par­tiel. Tout était là.

— Com­ment ? dis-je.

— Ne posez pas de ques­tions aux­quelles vous ne vou­lez pas connaître la réponse.

— Je veux connaître la réponse.

Elle eut un sou­rire — pas le sou­rire mon­dain, pas le sou­rire mys­té­rieux, un sou­rire neuf, un sou­rire que je ne lui avais jamais vu, un sou­rire qui res­sem­blait à du soulagement.

— Je l’ai pris, dit-elle. Pen­dant la dégus­ta­tion. Quand Beppe a chan­té. Tout le monde regar­dait Beppe. Per­sonne ne regar­dait votre poche.

— Vous ?

— Moi.

— Pour­quoi ?

— Parce que si je ne l’a­vais pas pris, quel­qu’un d’autre l’au­rait fait. Craw­ley. La baronne. Le com­pa­gnon de la baronne, qui n’est pas un com­pa­gnon mais un agent autri­chien. N’im­porte lequel d’entre eux. Et je ne savais pas — je ne savais pas encore — entre quelles mains il devait finir. Alors je l’ai mis en sécu­ri­té. Le seul endroit sûr à Péters­bourg : sur moi.

Je la regar­dai. Je regar­dai l’é­tui de cuir dans ma main. Je regar­dai la place du Théâtre, les fiacres, les lumières, Beppe qui ges­ti­cu­lait, le ciel qui refu­sait de noircir.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, c’est fini. Le docu­ment a été copié. Les bonnes per­sonnes l’ont lu. Labou­laye vous a par­lé, n’est-ce pas ? — elle n’at­ten­dit pas ma réponse — ce qui devait arri­ver est arri­vé. L’o­ri­gi­nal n’a plus d’im­por­tance. Vous pou­vez le gar­der, le brû­ler, le mettre dans une bou­teille de pauillac et le ren­voyer à Bor­deaux. Il n’a plus de valeur.

— Il n’a plus de valeur, répétai-je.

— Plus aucune. C’est un bout de papier. Comme une éti­quette de vin dont on a bu la bou­teille — un sou­ve­nir, rien de plus.

Elle avait rai­son. Le billet que je tenais dans ma main — ce billet qui m’a­vait valu neuf jours d’an­goisse, d’es­pion­nage, de nuits blanches dans tous les sens du terme — ce billet n’é­tait plus qu’un mor­ceau de papier usé. Son conte­nu avait été absor­bé par les chan­cel­le­ries, digé­ré par les ser­vices secrets, trans­mis aux bonnes per­sonnes par les mau­vaises voies. Le conte­nant était vide. Comme une bou­teille bue.

Je remis l’é­tui dans ma poche. La même poche. La poche inté­rieure gauche de mon ves­ton. Et je sen­tis le poids — ce poids fami­lier, ce petit poids de cuir et de papier qui m’a­vait accom­pa­gné pen­dant neuf jours et qui, main­te­nant qu’il ne valait plus rien, pesait étran­ge­ment plus lourd que quand il valait tout.

— Mer­ci, dis-je.

— Ne me remer­ciez pas, Fau­gères. Je ne l’ai pas fait pour vous.

— Pour qui, alors ?

Elle ne répon­dit pas. Un fiacre s’ar­rê­ta devant elle. Elle mon­ta. Le cocher fouet­ta le che­val. La voi­ture s’é­loi­gna sur les pavés de la place, et la com­tesse ne se retour­na pas — elle ne se retour­nait jamais — et sa sil­houette noire dans la fenêtre du fiacre rape­tis­sa, rape­tis­sa, et finit par se fondre dans cette lumière inter­mi­nable qui ava­lait tout — les voi­tures, les gens, les secrets, les regrets — avec la même indif­fé­rence dorée.

Beppe arri­va der­rière moi, essouf­flé, le nœud papillon de tra­vers, les joues rouges.

— Fau­gères ! Quelle soi­rée ! Quel opé­ra ! Quelle musique ! — il posa sa main sur mon épaule, une main lourde, chaude, vivante — Et main­te­nant, mon ami, main­te­nant on va boire. Parce que après Tchaï­kovs­ki, il n’y a qu’une chose à faire : boire du vin et par­ler de la vie. Vous avez du pauillac ?

— J’ai du pauillac.

— Alors allons‑y. La nuit est jeune. — Il regar­da le ciel. — En fait, la nuit n’existe pas. Mais le pauillac, lui, existe. Et c’est tout ce qui compte.

Nous ren­trâmes à l’hô­tel à pied. Beppe chan­tait — dou­ce­ment, pour une fois, un air que je ne recon­nus pas, un air lent, mélan­co­lique, peut-être napo­li­tain, peut-être inven­té, un air qui avait la dou­ceur d’un sau­ternes tar­dif et la tris­tesse d’un adieu qu’on ne sait pas encore qu’on est en train de faire.

Et au-des­sus de nous, le ciel de Péters­bourg res­tait clair, par­fai­te­ment clair, avec cette teinte de nacre et d’or pâle qui n’ap­par­te­nait à aucune heure et qui appar­te­nait à toutes, et la ville glis­sait autour de nous comme un rêve dont on com­mence à sen­tir qu’il va finir, mais pas encore, pas tout de suite, pas avant le der­nier verre.

CHA­PITRE 10

Le départ

20 juin 1886

Le der­nier jour com­men­ça comme tous les autres — par la lumière.

Mais cette fois, je la regar­dai dif­fé­rem­ment. Je la regar­dai comme on regarde un vin qu’on goûte pour la der­nière fois — avec cette atten­tion aiguë, presque dou­lou­reuse, que donne la cer­ti­tude de ne plus jamais retrou­ver le même goût. La lumière entrait par les rideaux de ma chambre du Grand Hotel Europe avec sa dou­ceur habi­tuelle, blonde, insis­tante, et je res­tai allon­gé un long moment à la regar­der des­si­ner des rec­tangles dorés sur le par­quet, à écou­ter les bruits de l’hô­tel qui se réveillait — le cli­que­tis de l’as­cen­seur, le mur­mure des cou­loirs, le tin­te­ment loin­tain de la vais­selle du petit déjeu­ner — et je pen­sai : demain matin, ces bruits ne seront plus les miens.

Mon train par­tait à quatre heures de l’a­près-midi. Le train de Péters­bourg à Var­so­vie, puis Var­so­vie-Ber­lin, Ber­lin-Paris, Paris-Bor­deaux. Quatre jours de voyage. Quatre jours pour reve­nir de ce rêve.

Karim appor­ta le samo­var. Il le posa sur la table avec ses gestes habi­tuels — lents, pré­cis, défi­ni­tifs — et quand il se retour­na pour par­tir, je dis :

— Karim.

Il s’ar­rê­ta. Il ne se retour­na pas tout de suite. Puis il se retour­na, et pour la pre­mière fois — la pre­mière fois en dix jours — il me regar­da. Non pas avec ce regard pro­fes­sion­nel, ce regard de ser­veur qui voit les besoins sans voir l’homme. Il me regar­da avec autre chose. Ses yeux sombres — des yeux de Tatar, des yeux de steppe, des yeux qui avaient vu des choses que les yeux euro­péens ne voyaient pas — ses yeux me regar­dèrent avec ce que je ne peux appe­ler autre­ment que de la recon­nais­sance. Pas de la gra­ti­tude — je ne lui avais rien don­né. De la recon­nais­sance — il me recon­nais­sait. Après dix jours, il me recon­nais­sait enfin comme un être humain et non comme un numé­ro de chambre.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait mon nom. Sa voix — que je n’a­vais presque jamais enten­due — était grave, calme, avec une dou­ceur inat­ten­due, comme ces vins du Rous­sillon qu’on croit rus­tiques et qui vous sur­prennent par leur finesse.

— Bon voyage, dit-il.

Et il incli­na la tête — pas le demi-cen­ti­mètre régle­men­taire, non, une vraie incli­nai­son, un vrai salut, le salut d’un homme à un homme — puis il sor­tit, et la porte se refer­ma der­rière lui avec un clic doux qui res­sem­blait au bruit d’un bou­chon qu’on repose déli­ca­te­ment sur le gou­lot d’une bou­teille qu’on a fini de servir.

*

Je pas­sai la mati­née à faire mes malles.

C’est un exer­cice que j’ai tou­jours aimé — ran­ger, plier, embal­ler, caser chaque objet dans l’es­pace qui lui est des­ti­né, comme on range des bou­teilles dans une caisse. Il y a quelque chose de ras­su­rant dans l’ordre des bagages. Quelque chose qui dit : le monde peut être mis en boîte. Le monde peut être trans­por­té. Le monde peut voya­ger d’un endroit à un autre sans se briser.

Mes caisses. Mes fidèles caisses. Il en res­tait quatre — les deux autres avaient été vidées pen­dant la dégus­ta­tion et ren­voyées à Ches­tia­kov avec les bou­teilles vides comme preuve de la quan­ti­té consom­mée. Les quatre res­tantes conte­naient encore une ving­taine de bou­teilles — des échan­tillons que je rap­por­tais, des bou­teilles qui avaient voya­gé jus­qu’à Péters­bourg et qui repar­ti­raient sans avoir été ouvertes, ayant fait le tra­jet pour rien, comme ces figu­rants d’o­pé­ra qui tra­versent la scène sans chanter.

Et puis il y avait la bou­teille. Le saint-julien 1882. La bou­teille pro­fa­née, celle qui avait tout déclen­ché, celle dont le bou­chon avait été tiré par une main incon­nue pour y glis­ser un docu­ment qui avait failli me coû­ter — quoi ? ma liber­té ? ma vie ? je n’en savais rien, et je pré­fé­rais ne pas le savoir. La bou­teille était vide — je l’a­vais bue, ou plu­tôt elle s’é­tait vidée d’elle-même, par oxy­da­tion, par cette lente dégra­da­tion que subissent les vins mal rebou­chés. Il ne res­tait que le fla­con, le verre vert sombre avec son éti­quette à moi­tié décol­lée, et cette odeur de vin tour­né qui mon­tait du gou­lot comme un sou­ve­nir qu’on pré­fé­re­rait oublier.

Je gar­dai la bou­teille. Je ne sais pas pour­quoi. Par sen­ti­men­ta­li­té peut-être. Ou par cette habi­tude de négo­ciant qui ne jette jamais une bou­teille, même vide, parce qu’une bou­teille vide reste un conte­nant, et qu’un conte­nant peut tou­jours servir.

*

À midi, je des­cen­dis régler ma note.

Wirz était à la récep­tion. Il me regar­da appro­cher avec cette expres­sion que j’a­vais appris à connaître — l’ex­pres­sion du récep­tion­niste suisse qui sait tout, qui voit tout, et qui ne dit rien, ou plu­tôt qui dit exac­te­ment ce qu’il faut dire au moment où il faut le dire, ni plus ni moins, avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger de Genève.

— Mon­sieur Fau­gères. Vous nous quittez.

— Je vous quitte.

— Ce fut un plai­sir de vous avoir par­mi nous.

Il pré­pa­ra la note. La note était rai­son­nable — l’hô­tel n’é­tait pas don­né, mais il n’é­tait pas aus­si cher que je l’a­vais craint, et le contrat Ches­tia­kov cou­vrait lar­ge­ment les frais. Je payai. Wirz tam­pon­né le reçu. Puis il leva les yeux — et là encore, comme Karim, quelque chose chan­gea dans son regard. Le récep­tion­niste s’ef­fa­ça. L’homme apparut.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il à voix basse. Le Grand Hotel Europe accueille beau­coup de voya­geurs. Beau­coup de voya­geurs très divers. Cer­tains viennent pour les affaires. Cer­tains viennent pour le plai­sir. Cer­tains viennent pour des rai­sons que nous ne connais­sons pas et que nous ne cher­chons pas à connaître. Mais vous — et il hési­ta, un quart de seconde, une hési­ta­tion de Suisse, c’est-à-dire une hési­ta­tion presque invi­sible — vous êtes le pre­mier qui soit venu uni­que­ment pour le vin. Et je crois que le vin vous a bien servi.

Il me ten­dit la main. Je la ser­rai. Et je com­pris — trop tard, comme tou­jours — que Wirz n’a­vait jamais été mon enne­mi, que ses ques­tions n’a­vaient pas été des inter­ro­ga­toires mais des aver­tis­se­ments, que le récep­tion­niste suisse, dans sa neu­tra­li­té de façade, avait été le seul habi­tant de cet hôtel à ne vou­loir rien de moi, abso­lu­ment rien, sinon que je reparte entier.

*

À une heure, je cher­chai la comtesse.

Elle n’é­tait pas au res­tau­rant. Elle n’é­tait pas au bar. Elle n’é­tait pas dans le hall. Je deman­dai à la récep­tion — un autre employé, pas Wirz, Wirz avait dis­pa­ru avec la dis­cré­tion de tous les gens de cet hôtel qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme les per­son­nages d’un rêve — et on me dit que la com­tesse Doro­kho­va avait quit­té l’hô­tel le matin même. Sans lais­ser d’adresse.

Sans lais­ser d’adresse.

Je remon­tai dans ma chambre. Et là, sur le tapis, devant la porte, je trou­vai une enveloppe.

Une enve­loppe blanche, sans cachet, sans armoi­ries. Mon nom — Fau­gères — écrit à la main, d’une écri­ture que je recon­nus immé­dia­te­ment : pen­chée, rapide, élé­gante, l’é­cri­ture d’une femme qui a l’ha­bi­tude d’é­crire des choses impor­tantes en peu de mots.

J’ou­vris l’en­ve­loppe. Un car­ton. Quelques lignes :

Cher Fau­gères,

Je pars ce matin pour Mos­cou. Ne cher­chez pas à me retrou­ver — vous n’y arri­ve­riez pas, et de toute façon ce n’est pas ain­si que fonc­tionnent les choses entre nous. Il n’y a pas de « entre nous ». Il y a eu dix jours, une lumière qui ne s’é­tei­gnait pas, du vin, de la musique, un docu­ment qui n’au­rait pas dû exis­ter, et un Bor­de­lais qui n’au­rait pas dû être là. C’est tout. C’est beaucoup.

Vous m’a­vez deman­dé un jour de quel côté j’é­tais. La réponse est : du côté du vin. Ce n’est pas une méta­phore. Le vin est la seule chose, dans cette affaire, qui ait été authen­tique du début à la fin. Tout le reste — moi com­prise — était un jeu. Le vin, non. Le vin était vrai.

Retour­nez à Bor­deaux. Ven­dez votre pauillac. Pen­sez à moi quand vous boi­rez du sau­ternes — pas sou­vent, juste de temps en temps, quand la lumière sera dorée et que la soi­rée sera longue et que vous vous deman­de­rez si tout cela a vrai­ment eu lieu.

Tout cela a vrai­ment eu lieu.

V.

Je relus trois fois. Puis je pliai le car­ton et le glis­sai dans la poche inté­rieure gauche de mon ves­ton — la même poche — à côté de l’é­tui de cuir qui ne valait plus rien et qui pesait main­te­nant le poids de toute cette histoire.

*

À deux heures, je déjeu­nai avec Beppe.

C’é­tait notre der­nier repas. Beppe le savait, et il fit ce que font les Ita­liens quand ils sont tristes — il man­gea beau­coup et par­la encore plus. Il com­man­da du caviar, du sau­mon, de l’es­tur­geon, un kou­li­biac, trois sortes de fro­mage, un des­sert aux fruits rouges, et il arro­sa le tout avec le der­nier pauillac 1878 que j’a­vais gar­dé, pré­ci­sé­ment pour cette occa­sion — pour un der­nier repas avec quel­qu’un qui méri­tait un grand vin.

— Fau­gères, dit-il entre deux bou­chées de kou­li­biac, les yeux brillants, le men­ton lui­sant de beurre. Vous par­tez. C’est triste. Mais c’est la vie — les gens partent, les trains partent, les bateaux partent, tout part, tout s’en va, tout dis­pa­raît. Sauf la musique et le vin. La musique et le vin ne partent jamais. Vous les empor­tez avec vous, dans votre tête, dans votre cœur, dans votre ventre, et ils res­tent là, comme des amis fidèles, comme des sou­ve­nirs qu’on n’a pas besoin de cher­cher parce qu’ils viennent vous trou­ver tout seuls, la nuit, quand vous êtes seul et que le monde est silencieux.

Il leva son verre de pauillac. Je levai le mien. Nous trinquâmes.

— À Péters­bourg, dis-je.

— À Péters­bourg, dit-il. Et à Bor­deaux. Et à Naples. Et à toutes les villes du monde où il y a un opé­ra, un bar et un ami.

Nous bûmes. Le pauillac 1878 était magni­fique — son der­nier verre, sa der­nière appa­ri­tion, sa finale, et il la fit en beau­té, avec cette ampleur, cette géné­ro­si­té, cette cha­leur des grands vins qui donnent tout ce qu’ils ont jus­qu’à la der­nière goutte et qui, même quand le verre est vide, laissent dans l’air un par­fum qui refuse de disparaître.

Beppe se leva. Il me prit dans ses bras — une étreinte d’ours, de cyclone, de force natu­relle — et me ser­ra contre lui avec une vio­lence qui me cou­pa le souffle et qui était, je le com­pris, sa manière de dire adieu, la seule manière qu’il connais­sait, car Beppe ne savait pas faire les choses à moi­tié, ni les embras­sades, ni les chants, ni les deuils.

— Si vous venez un jour à Naples, dit-il, les yeux humides, venez avec du saint-émi­lion. Et je vous ferai entendre la plus belle musique du monde — pas Tchaï­kovs­ki, pas Ver­di, non — la musique de Naples le soir, quand les bateaux rentrent et que les femmes chantent depuis les bal­cons et que la mer est si calme qu’on dirait un verre de vin posé sur une table et que per­sonne ne boit parce qu’il est trop beau.

Il par­tit. Je res­tai seul dans le res­tau­rant. Le verre de pauillac était vide. Le res­tau­rant se vidait. Et le soleil — éter­nel, têtu, magni­fique — entrait par les fenêtres avec la même lumière qu’il y a dix jours, quand j’é­tais arri­vé dans cette ville et que je ne savais pas encore ce qui m’attendait.

*

À trois heures, je des­cen­dis mes bagages. Un por­teur — silen­cieux, effi­cace, tatar — les char­gea sur un cha­riot et les emme­na vers le fiacre qui atten­dait devant l’hô­tel. Je tra­ver­sai le hall une der­nière fois. Je regar­dai les colonnes de marbre, les pal­miers en pot, le grand esca­lier, les fau­teuils de cuir où Beppe avait ron­flé tant de fois, le bar où Craw­ley et moi avions par­ta­gé un pauillac 1878 le pre­mier soir, l’as­cen­seur dans lequel j’é­tais mon­té et des­cen­du cent fois en dix jours. Je regar­dai tout cela avec l’at­ten­tion d’un homme qui sait qu’il regarde pour la der­nière fois — cette atten­tion qui grave les images dans la mémoire avec la pré­ci­sion d’un burin, qui fixe les cou­leurs, les sons, les odeurs, et qui les conserve pour tou­jours, comme un grand vin conserve dans sa bou­teille le soleil et la pluie d’une année révolue.

Le Grand Hotel Europe. Mon hôtel. Mon théâtre. Mon piège et ma pro­tec­tion. L’en­droit où j’a­vais été un négo­ciant en vin, un cour­rier mal­gré lui, un sus­pect, un inno­cent, un amou­reux peut-être — quoique ce der­nier mot fût trop fort, ou pas assez, ou pas le bon, car ce que j’a­vais res­sen­ti pour la com­tesse n’é­tait pas de l’a­mour au sens bor­de­lais du terme, cette chose ordon­née, rai­son­nable, qui mène au mariage et aux enfants, mais quelque chose de plus russe, de plus flot­tant, de plus étrange — un sen­ti­ment sans nom, comme ces vins de cépages oubliés qu’on retrouve par­fois dans de vieilles vignes et qu’au­cun ampé­lo­graphe ne sait identifier.

Je sor­tis.

*

À la gare de Var­so­vie, Vol­kons­ki m’attendait.

Il se tenait sur le quai, en cos­tume civil — pas d’u­ni­forme aujourd’­hui, un cos­tume gris, bien cou­pé, avec un cha­peau de feutre qu’il sou­le­va en me voyant, un geste d’une cour­toi­sie si par­faite qu’il en deve­nait iro­nique, ou sin­cère, ou les deux à la fois, car avec Vol­kons­ki on ne savait jamais, et c’é­tait pro­ba­ble­ment le but.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il. Je suis venu vous dire au revoir.

— C’est aimable.

— C’est mon métier. Je dis au revoir aux gens qui partent. Comme je dis bon­jour aux gens qui arrivent. C’est une ques­tion de symétrie.

Il mar­chait à côté de moi le long du quai. Le train était là — le même train qu’à l’ar­ri­vée, ou un train iden­tique, avec les mêmes wagons verts, les mêmes rideaux aux fenêtres, la même vapeur qui mon­tait de la loco­mo­tive comme une haleine de dra­gon. Des por­teurs char­geaient mes caisses dans le four­gon à bagages. D’autres voya­geurs mon­taient — des familles, des mili­taires, des mar­chands, des femmes avec des enfants, tout ce monde qui cir­cule entre les villes et les pays comme le vin cir­cule entre les ton­neaux et les bouteilles.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Vol­kons­ki. Je vais vous dire quelque chose que je ne dis pas sou­vent, parce que je n’ai pas sou­vent l’oc­ca­sion de le dire, et parce que les gens à qui je le dis ne me croient géné­ra­le­ment pas. Mais je vais le dire quand même, parce que vous êtes un homme qui appré­cie la sin­cé­ri­té, et parce que — et il eut un geste, ce geste presque humain que je lui avais déjà vu, cette main pas­sée sur le visage du front au men­ton — parce que vous le méritez.

Il s’ar­rê­ta. Il me regar­da. Ses yeux pâles — ces yeux de vin blanc trop vieux, ces yeux trans­pa­rents qui ne cachaient rien ou qui cachaient tout — ses yeux me regar­dèrent avec quelque chose que je n’y avais jamais vu et que je n’y rever­rais jamais.

— J’ai appré­cié votre vin, dit-il. Et j’ai appré­cié votre com­pa­gnie. Vous êtes un homme hon­nête, mon­sieur Fau­gères. C’est une qua­li­té rare. Dans mon pays, c’est une qua­li­té presque incon­nue. Et dans mon métier, c’est une qua­li­té dan­ge­reuse. Mais c’est une qua­li­té que je res­pecte, parce qu’elle est vraie, et que dans un monde de faus­saires, la véri­té a une valeur que les faus­saires eux-mêmes recon­naissent — à contre­cœur, mais ils la reconnaissent.

Il ten­dit la main. Je la ser­rai. Sa poi­gnée de main était la même qu’au pre­mier jour — sèche, brève, cali­brée. Mais il la retint une demi-seconde de plus. Une demi-seconde. Le temps d’un aveu.

— Si vous reve­nez à Péters­bourg, dit-il, appor­tez du pauillac. Le 1880. Celui que vous m’a­vez fait goû­ter. C’est un vin qui me manquera.

Il lâcha ma main. Il recu­la d’un pas. Il remit son cha­peau sur sa tête — un geste d’une pré­ci­sion mili­taire, le bord du cha­peau exac­te­ment paral­lèle à la ligne des sour­cils — et incli­na la tête.

— Bon voyage, mon­sieur Fau­gères. Et oubliez-nous. Si vous le pouvez.

Il se retour­na et s’é­loi­gna le long du quai. Sa sil­houette grise se fon­dit dans la foule des voya­geurs, des por­teurs, des sol­dats, et dis­pa­rut, comme dis­pa­raissent toutes les choses de Péters­bourg — sans bruit, sans drame, par dis­so­lu­tion dans la lumière.

*

Le train s’é­bran­la à quatre heures précises.

Je m’é­tais ins­tal­lé dans un com­par­ti­ment de pre­mière classe — un luxe que je ne me serais pas offert en temps nor­mal, mais le contrat Ches­tia­kov le per­met­tait, et j’a­vais besoin de calme, de silence et d’es­pace pour digé­rer ces dix jours. Le com­par­ti­ment était petit, propre, avec une ban­quette de velours vert, une tablette rabat­table, un rideau de den­telle à la fenêtre et un miroir ovale dans lequel je vis, en m’as­seyant, le visage d’un homme que je recon­nus à peine.

Pas que j’eusse chan­gé phy­si­que­ment. J’a­vais le même visage qu’en arri­vant — les mêmes yeux, le même nez, la même barbe de trois jours que je n’a­vais pas pris la peine de raser. Mais quelque chose avait chan­gé dans l’ex­pres­sion — quelque chose d’im­per­cep­tible, comme ce voile d’oxy­da­tion sur le saint-julien, cette patine que le temps et l’é­preuve déposent sur les visages comme sur les vins, et qui n’est pas de la fatigue ni de la vieillesse mais de la profondeur.

Le train prit de la vitesse. Péters­bourg défi­la à la fenêtre — les fau­bourgs, les usines, les jar­dins, les dat­chas — puis la ville dis­pa­rut, et la cam­pagne russe revint, les bou­leaux, les prai­ries, les fleurs sau­vages, cette immen­si­té verte et blonde qui s’é­ten­dait jus­qu’à l’ho­ri­zon avec la patience d’un pays qui a tout le temps du monde.

Je sor­tis l’é­tui de cuir de ma poche. Je l’ou­vris. Je regar­dai le billet une der­nière fois. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Des mots qui avaient failli chan­ger ma vie — ou qui l’a­vaient chan­gée, mais pas de la manière pré­vue, pas dans le sens diplo­ma­tique, pas dans le sens poli­tique. Dans un sens plus intime, plus per­son­nel, plus impos­sible à formuler.

Je refer­mai l’é­tui. Je le glis­sai dans une de mes caisses — dans la caisse numé­ro trois, entre deux bou­teilles de saint-émi­lion, là où per­sonne ne le cher­che­rait jamais, là où il dor­mi­rait pen­dant des années, peut-être pour tou­jours, dans l’obs­cu­ri­té et le silence d’une caisse de vin, entou­ré de bou­teilles qui ne savaient pas ce qu’elles gardaient.

*

Puis je sor­tis le mot de la com­tesse. Je le relus. Pen­sez à moi quand vous boi­rez du sau­ternes. Pas sou­vent, juste de temps en temps, quand la lumière sera dorée et que la soi­rée sera longue.

Je pliai le mot. Je le ran­geai dans ma poche — la poche inté­rieure gauche, tou­jours la même, déci­dé­ment cette poche avait un des­tin. Et je regar­dai par la fenêtre.

La Rus­sie s’é­loi­gnait. Les bou­leaux défi­laient, de plus en plus vite, blancs et verts, droits et souples, innom­brables. Le soleil était haut — tou­jours haut, tou­jours là, tou­jours cette lumière inter­mi­nable qui avait été ma com­pagne, mon enne­mie, mon insom­nie et ma révé­la­tion pen­dant dix jours. Mais le train allait vers l’ouest. Vers le cou­chant. Vers des pays où le soleil se cou­chait le soir et se levait le matin, où les nuits étaient noires et les jours avaient des bords, où le temps se décou­pait en tranches nettes — aube, midi, cré­pus­cule, nuit — au lieu de cou­ler en une seule nappe de lumière ininterrompue.

J’al­lais retrou­ver la nuit. J’al­lais retrou­ver le noir, les étoiles, le som­meil. J’al­lais retrou­ver Bor­deaux, les quais de Char­trons, le bureau, Dubreuil, les clients, les com­mandes, les caisses, les bou­teilles — tout ce qui fai­sait ma vie avant Péters­bourg et qui refe­rait ma vie après Péters­bourg, comme un vin qu’on a décan­té dans un autre réci­pient et qu’on remet dans sa bou­teille d’o­ri­gine : le même vin, le même conte­nant, mais entre les deux, il y a eu l’air, la lumière, le contact avec le monde.

Je pen­sai à Craw­ley. Il était pro­ba­ble­ment au bar du Grand Hotel Europe, un jour­nal sur les genoux, un verre de quelque chose à la main, à obser­ver le pro­chain voya­geur qui aurait quelque chose d’in­ha­bi­tuel dans ses bagages. Je pen­sai à Beppe. Il était pro­ba­ble­ment en train de chan­ter quelque part — au Mariins­ki, dans un res­tau­rant, dans la rue, peu impor­tait, Beppe chan­tait comme les oiseaux volent, par nature, par néces­si­té, parce que ne pas chan­ter était pour lui une forme de mort. Je pen­sai à Vol­kons­ki. Il était pro­ba­ble­ment dans son bureau du minis­tère, la Fon­tan­ka der­rière la fenêtre, le samo­var sur le gué­ri­don, les yeux pâles posés sur un nou­veau dos­sier, un nou­veau sus­pect, un nou­veau mys­tère. Je pen­sai à Karim. Il était pro­ba­ble­ment dans un cou­loir de l’hô­tel, silen­cieux, invi­sible, omni­scient, por­tant un pla­teau avec une théière et deux verres, frap­pant à une porte sans frap­per, entrant sans entrer, exis­tant sans exister.

Et je pen­sai à la com­tesse. Var­va­ra Niko­laïev­na. Dans un train pour Mos­cou, peut-être. Ou pas à Mos­cou du tout — peut-être était-ce un men­songe, comme presque tout ce qu’elle avait dit, ou comme presque rien de ce qu’elle avait dit, car avec elle, le men­songe et la véri­té étaient si inti­me­ment mêlés qu’on ne pou­vait pas sépa­rer l’un de l’autre sans détruire les deux, comme on ne peut pas sépa­rer l’al­cool de l’eau dans un vin sans détruire le vin.

Pen­sez à moi quand vous boi­rez du sauternes.

J’y pen­se­rais. Pas sou­vent. Juste de temps en temps. Quand la lumière serait dorée et que la soi­rée serait longue et que le sau­ternes aurait la cou­leur de ses yeux dans la lumière des nuits blanches — ce gris-vert qui deve­nait gris-mauve au bord de la Neva, ce gris-or qui deve­nait gris-ambre à l’o­pé­ra, toutes ces cou­leurs qui n’exis­taient que dans cette ville et qui n’exis­te­raient plus jamais.

Le train rou­lait. La Rus­sie recu­lait. Le soleil, enfin, com­men­çait à des­cendre — non pas à se cou­cher encore, pas si tôt, pas si vite, mais à des­cendre, à s’in­cli­ner, à amor­cer ce mou­ve­ment que je n’a­vais pas vu depuis dix jours et qui me parut aus­si bou­le­ver­sant qu’un miracle : le soleil des­cen­dait. La lumière chan­geait. L’ombre s’al­lon­geait. Le soir approchait.

Et dans ma poche, le mot de la com­tesse pesait le poids exact d’un sou­ve­nir — léger, presque rien, un bout de car­ton avec quelques mots, et pour­tant plus lourd que tout le reste, plus lourd que les caisses, plus lourd que les contrats, plus lourd que le billet diplo­ma­tique dans son étui de cuir, parce que les sou­ve­nirs ne pèsent pas leur poids de papier mais leur poids de vie, et que la vie, comme le vin, ne se mesure pas en volume mais en intensité.

Le train rou­lait vers l’ouest. Vers Bor­deaux. Vers les vignes. Vers ma vie d’a­vant, qui serait désor­mais ma vie d’a­près, avec, entre les deux, un espace de dix jours — dix jours de lumière, de vin, de musique et d’ombres dans les cou­loirs — que per­sonne ne connaî­trait jamais, que per­sonne ne croi­rait jamais, et qui res­te­rait en moi, enfoui, secret, vivant, comme reste vivant dans une cave obs­cure un très vieux sau­ternes dont le pro­prié­taire a oublié l’exis­tence mais dont le vin, lui, n’a rien oublié.

Péters­bourg est un pre­mier cru, avais-je pen­sé le pre­mier soir.

Je ne m’é­tais pas trompé.

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