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La Ring­strasse Torte — Cha­pitres 7 et 8

La Ring­strasse Torte — Cha­pitres 7 et 8

La Ring­strasse
Torte

La Ring­strasse Torte

Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7 — L’EFFONDREMENT

Deux choses se pro­dui­sirent le len­de­main matin.

La pre­mière : Schön­berg trou­va le des­sin sur son bureau, ano­nyme, plié en quatre, posé entre le cour­rier du jour et un cen­drier propre. Il le déplia, le regar­da lon­gue­ment, le retour­na, cher­cha une signa­ture, n’en trou­va pas, le regar­da encore. Puis il le posa à plat, s’as­sit, reti­ra ses lunettes, les essuya, les remit, et le regar­da une troi­sième fois.

La seconde : Wink­ler, dans son labo­ra­toire, jeta à la pou­belle son qua­trième essai consé­cu­tif — une ten­ta­tive de Torte au sésame et au miel qui avait le goût approxi­ma­tif d’un meuble ciré — et frap­pa du poing sur le plan de tra­vail en marbre, ce qui est dou­lou­reux pour le poing et sans effet sur le marbre, et qui fit sur­sau­ter Franz, Aloi­sia, les deux appren­tis et un livreur de farine qui pas­sait par là et qui racon­te­rait la scène, le soir même, dans trois bras­se­ries différentes.

Ces deux évé­ne­ments conver­gèrent vers un troi­sième, qui eut lieu à onze heures, quand Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines — pour la troi­sième fois en trois mois, un record abso­lu qui ne serait pas bat­tu avant l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire — et convo­qua Wink­ler et Mil­lard dans son bureau.

Mil­lard mon­ta l’es­ca­lier avec le cœur bat­tant. Wink­ler mon­ta l’es­ca­lier avec le visage fer­mé. Ils entrèrent ensemble dans le bureau, et Schön­berg, assis der­rière sa table, le des­sin déplié devant lui, les regar­da tour à tour.

— Ce des­sin, dit-il. Qui l’a fait ?

Silence.

Wink­ler regar­da le des­sin. Mil­lard regar­da le des­sin. Les deux le recon­nurent au même ins­tant — Wink­ler parce qu’il savait que ce n’é­tait pas le sien, et Mil­lard parce qu’il savait que c’é­tait le sien, et que le sien n’au­rait pas dû se trou­ver sur ce bureau, du moins pas de cette façon, pas sans signa­ture, pas comme un mes­sage dans une bou­teille lan­cé par un mitron de qua­torze ans.

— Ce n’est pas de moi, dit Winkler.

Schön­berg se tour­na vers Mil­lard. Mil­lard ouvrit la bouche. Puis la refer­ma. Puis l’ou­vrit à nou­veau, parce qu’il fal­lait bien dire quelque chose, et que men­tir à un direc­teur d’hô­tel qui tient votre ave­nir entre ses mains est plus dif­fi­cile que men­tir à un pâtis­sier qui tient un cou­teau à gla­cer, bien que les deux soient dangereux.

— C’est moi, dit-il.

Wink­ler le regar­da. Pas avec colère — ce qui aurait été sup­por­table — mais avec quelque chose de pire : de la stu­pé­fac­tion. Comme si un chien qu’il croyait dres­ser s’é­tait sou­dain mis à par­ler latin.

Schön­berg posa le des­sin entre eux.

— Expli­quez.

Mil­lard expli­qua. Il expli­qua mal, parce qu’il expli­quait tou­jours mal — son fran­çais deve­nait confus dès que l’é­mo­tion mon­tait, comme si l’al­le­mand approxi­ma­tif avait conta­mi­né le fran­çais, et que les deux langues, désor­mais, se sabo­taient mutuel­le­ment dans sa bouche. Mais l’es­sen­tiel pas­sa : un gâteau qui mêle­rait la tech­nique fran­çaise du feuille­tage à la ron­deur vien­noise du mas­se­pain, le tout par­fu­mé à la fleur d’o­ran­ger et à la pis­tache, parce que les Otto­mans connais­saient ces saveurs, parce que la fleur d’o­ran­ger était le pont entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, parce que —

— Parce que c’est ce que nous avons de mieux à offrir, dit Mil­lard. Pas un gâteau autri­chien. Pas un gâteau fran­çais. Un gâteau de Vienne — et Vienne est l’en­droit où l’O­rient et l’Oc­ci­dent se sont tou­jours ren­con­trés, même quand ils se fai­saient la guerre, même quand les Turcs assié­geaient les murs, même quand —

Il s’ar­rê­ta, parce qu’il venait de se rendre compte qu’il par­lait du siège de Vienne par les Otto­mans en 1683 à un direc­teur d’hô­tel qui devait orga­ni­ser un dîner pour les des­cen­dants de ces mêmes Otto­mans, ce qui était diplo­ma­ti­que­ment maladroit.

Schön­berg essuya ses lunettes.

Wink­ler ne dit rien. Son silence était un silence de cal­cul — Mil­lard le connais­sait main­te­nant assez pour en dis­tin­guer les nuances. Ce silence-là pesait le pour et le contre. Le pour : le des­sin était bon, peut-être même très bon, et Wink­ler, qui était un excellent pâtis­sier avant d’être un homme ran­cu­nier, le voyait. Le contre : accep­ter le des­sin de Mil­lard reve­nait à admettre son propre échec, ce qui dans la hié­rar­chie des humi­lia­tions vien­noises se situait quelque part entre la faillite et la mort.

— C’est réa­li­sable ? deman­da Schön­berg à Winkler.

Wink­ler prit le des­sin. Il l’exa­mi­na avec l’œil pro­fes­sion­nel, l’œil qui ne ment pas, l’œil qui met de côté l’or­gueil et l’hos­ti­li­té et ne voit que la matière, les pro­por­tions, la faisabilité.

— C’est réa­li­sable, dit-il. C’est même — il cher­cha un autre mot, ne le trou­va pas — intéressant.

Mil­lard faillit rire. Inté­res­sant. Le mot le pour­sui­vrait jus­qu’à la tombe.

— Bien, dit Schön­berg. Vous tra­vaille­rez ensemble.

C’é­tait une phrase de six mots, et cha­cun d’eux était une catas­trophe en puis­sance. Vous — les deux, l’en­ne­mi et le rival. Tra­vaille­rez — non pas « col­la­bo­re­rez », non pas « coopé­re­rez », mais tra­vaille­rez, le mot le plus neutre et le plus impi­toyable. Ensemble — le mot impos­sible, le mot que toute l’his­toire de Mil­lard à Vienne avait ren­du impensable.

Wink­ler sor­tit sans un mot. Mil­lard le sui­vit. Dans l’es­ca­lier, entre le pre­mier étage et le sous-sol, dans cette zone inter­mé­diaire qui n’ap­par­te­nait ni au monde d’en haut ni au monde d’en bas, Wink­ler s’ar­rê­ta et se retourna.

— Herr Mil­lard, dit-il. Je vais tra­vailler avec vous parce que Herr Schön­berg me l’or­donne. Je vais exé­cu­ter votre des­sin parce que votre des­sin est bon — et je ne suis pas assez stu­pide pour sacri­fier l’hon­neur de ma cui­sine à ma fier­té. Mais ne vous y trom­pez pas. Ceci n’est pas une vic­toire. Ceci est un sursis.

Puis il des­cen­dit les marches, et Mil­lard res­ta seul dans l’es­ca­lier, entre le marbre d’en haut et la vapeur d’en bas, et se deman­da si Wink­ler venait de lui décla­rer la paix ou la guerre, et conclut que c’é­tait pro­ba­ble­ment les deux, ce qui à Vienne n’a­vait rien de contradictoire.

*     *     *

Les deux semaines qui sui­virent furent les plus étranges de la vie de Gus­tave Mil­lard — et sa vie, depuis la chute de la pièce mon­tée, n’a­vait pas man­qué d’étrangeté.

Wink­ler et Mil­lard tra­vaillaient côte à côte. Pas ensemble — côte à côte, ce qui n’est pas la même chose. Ensemble sup­pose un accord, une direc­tion com­mune, un regard par­ta­gé. Côte à côte ne sup­pose rien — deux hommes devant le même plan de tra­vail, les mains dans la même farine, mais les têtes dans des mondes différents.

Ils ne se par­laient qu’en termes tech­niques. « La tem­pé­ra­ture du cara­mel. » « Le temps de repos de la pâte. » « Le dosage de la fleur d’o­ran­ger. » Pas un mot de plus. Pas un regard de tra­vers. Une poli­tesse de chi­rur­giens au-des­sus d’un patient ouvert — on ne se dis­pute pas quand quel­qu’un saigne sur la table, et le gâteau de l’empereur sai­gnait abon­dam­ment, au sens méta­pho­rique, car chaque essai révé­lait un pro­blème nou­veau et chaque pro­blème exi­geait une solu­tion que ni l’un ni l’autre ne pos­sé­dait seul.

Car c’é­tait là le piège, le piège magni­fique que le des­sin de Mil­lard avait posé sans le vou­loir : le gâteau ne pou­vait être réa­li­sé par un seul homme. Il fal­lait la tech­nique fran­çaise de Mil­lard pour le feuille­tage — ce feuille­tage léger, aérien, presque impu­dent de finesse. Et il fal­lait la tech­nique vien­noise de Wink­ler pour le mas­se­pain — ce mas­se­pain dense, souple, qui tenait la forme sans la rigi­di­té. Seuls, ils échouaient. Ensemble, ils avaient une chance.

Ils le com­prirent le troi­sième jour, quand le pre­mier essai com­plet sor­tit du four.

C’é­tait un désastre. Le feuille­tage de Mil­lard avait écra­sé le mas­se­pain de Wink­ler, ou le mas­se­pain de Wink­ler avait étouf­fé le feuille­tage de Mil­lard — les deux ver­sions furent défen­dues avec une mau­vaise foi égale. Le résul­tat était un objet pâteux, informe, qui res­sem­blait moins à un gâteau qu’à un inci­dent géologique.

Ils se regar­dèrent au-des­sus de l’in­ci­dent géo­lo­gique. Pour la pre­mière fois depuis le pre­mier jour, pour la pre­mière fois depuis les Kip­ferl et le sou­rire-cou­teau, ils étaient à éga­li­té. Deux pâtis­siers devant un échec par­ta­gé, et l’é­chec par­ta­gé est le seul vrai fon­de­ment de la cama­ra­de­rie humaine, comme le savait Freud et comme le savent les soldats.

— Il faut inver­ser l’ordre, dit Winkler.

— Le mas­se­pain d’abord ?

— Le mas­se­pain d’a­bord. Et le feuille­tage par-des­sus, en couche fine. Très fine. Plus fine que tout ce que j’ai jamais vu.

— Je peux faire fin, dit Millard.

— Je sais, dit Wink­ler. J’ai vu vos Kipferl.

C’é­tait la pre­mière fois que Wink­ler men­tion­nait les Kip­ferl sans mépris. Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — les com­pli­ments n’exis­taient pas dans le voca­bu­laire de Wink­ler — mais c’é­tait une recon­nais­sance, une recon­nais­sance du bout des lèvres, et dans le monde de Wink­ler les bouts de lèvres valaient davan­tage que les grands discours.

Le deuxième essai fut meilleur. Le troi­sième fut presque bon. Le qua­trième fut bon. Le cin­quième — ils y pas­sèrent une nuit entière, Mil­lard au feuille­tage, Wink­ler au mas­se­pain, Franz au gla­çage, Aloi­sia aux décors de sucre, et Pepi par­tout, cou­rant entre les postes avec du café, des tor­chons propres et cette éner­gie inépui­sable des ado­les­cents qui ne dorment pas — le cin­quième fut quelque chose.

Pas encore un chef-d’œuvre. Pas encore le monu­ment que Mil­lard avait des­si­né dans son car­net noir. Mais quelque chose d’i­né­dit, de trou­blant, de pas encore nom­mé — un gâteau qui sen­tait la fleur d’o­ran­ger et le beurre noi­sette, qui avait la légè­re­té de Paris et la gra­vi­té de Vienne, et qui, quand on le goû­tait, pro­dui­sait un effet que per­sonne dans la cui­sine ne sut décrire, mais que Pepi, avec son génie invo­lon­taire, résu­ma en un mot :

— C’est comme entendre deux langues en même temps et com­prendre les deux.

*     *     *

Le 28 février, trois jours avant le dîner impé­rial, la catas­trophe arriva.

Elle arri­va, comme toutes les catas­trophes dans la vie de Mil­lard, par la voie linguistique.

Le four­nis­seur de pis­taches — un Levan­tin du nom de Harou­ni, ins­tal­lé à Vienne depuis vingt ans et qui four­nis­sait les meilleures pis­taches d’A­lep à toute la Ring­strasse — devait livrer cinq kilos de pis­taches mon­dées le 27 au soir. Mil­lard, char­gé de confir­mer la com­mande par télé­phone — le télé­phone étant une inven­tion récente que l’Im­pe­rial avait adop­tée avec la méfiance que les hôtels de luxe réservent à toute moder­ni­té — Mil­lard, donc, devait dire à Harouni :

— Fünf Kilo ges­chälte Pis­ta­zien, bitte. Lie­fe­rung mor­gen Abend.

Cinq kilos de pis­taches mon­dées, s’il vous plaît. Livrai­son demain soir.

Ce qu’il dit fut :

— Fünf Kilo ges­chälte Pis­ta­zien, bitte. Lie­fe­rung nächste Woche.

Livrai­son la semaine prochaine.

Mor­gen — demain. Nächste Woche — la semaine pro­chaine. La dif­fé­rence est consi­dé­rable. Harou­ni, qui était un com­mer­çant scru­pu­leux, nota « la semaine pro­chaine » et ran­gea la com­mande dans la pile des livrai­sons futures. Mil­lard rac­cro­cha le télé­phone avec la satis­fac­tion de l’homme qui croit avoir accom­pli sa mis­sion, et retour­na aux cuisines.

Le 27 au soir, pas de pistaches.

Le 28 au matin, pas de pistaches.

Le 28 à midi, Wink­ler deman­da les pis­taches, et l’on décou­vrit qu’il n’y avait pas de pis­taches, et l’on décou­vrit pour­quoi il n’y avait pas de pis­taches, et l’on décou­vrit que Mil­lard avait dit « la semaine pro­chaine » au lieu de « demain », et le silence qui tom­ba sur les cui­sines de l’Im­pe­rial fut le plus ter­rible de tous les silences que Mil­lard avait enten­dus depuis son arri­vée à Vienne — un silence qui conte­nait non pas de la colère mais du déses­poir, car sans pis­taches le gâteau de l’empereur était impos­sible, et sans le gâteau de l’empereur l’Im­pe­rial était désho­no­ré, et tout cela à cause d’un mot, un seul mot, pro­non­cé par un Fran­çais qui n’ap­pren­drait jamais l’allemand.

Wink­ler posa ses mains à plat sur le plan de tra­vail. Ses mains ne trem­blaient plus. Elles étaient immo­biles, et cette immo­bi­li­té était plus effrayante que n’im­porte quel tremblement.

— Nächste Woche, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, un diag­nos­tic, un épitaphe.

— Je… je croyais avoir dit mor­gen, mur­mu­ra Millard.

— Vous croyez tou­jours avoir dit ce que vous n’a­vez pas dit. C’est votre talent le plus remar­quable, Herr Mil­lard. Le seul, peut-être, qui soit véri­ta­ble­ment inépuisable.

Schön­berg fut aler­té. Schön­berg des­cen­dit. Schön­berg essuya ses lunettes si fré­né­ti­que­ment que le verre gauche se fêla, ce qui ajou­ta à son désar­roi une note de céci­té par­tielle qui ren­dait la scène encore plus navrante.

— Trou­vez des pis­taches, dit-il. Je me moque de com­ment. Le dîner est après-demain.

Mais c’é­tait un same­di soir. Les four­nis­seurs étaient fer­més. Les mar­chés étaient fer­més. Les pis­taches d’A­lep ne poussent pas dans les parcs de Vienne, et même si elles y pous­saient, elles ne seraient pas mon­dées, et mon­der cinq kilos de pis­taches en deux jours, en plus de pré­pa­rer le reste du gâteau, était humai­ne­ment impossible.

Mil­lard se retrou­va seul dans les cui­sines. Wink­ler était par­ti — pas chez lui, pas au café, mais quelque part dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel, dans un de ces recoins dont per­sonne ne connais­sait l’u­sage, pour digé­rer sa fureur en silence. Franz avait dis­pa­ru. Aloi­sia était res­tée, impas­sible à son poste de sucre, mais son impas­si­bi­li­té était celle du témoin qui a com­pris que l’ac­cu­sé est condam­né et qui ne peut rien faire.

Pepi appa­rut. Pepi appa­rais­sait tou­jours quand tout s’ef­fon­drait — c’é­tait son don, sa grâce, cette capa­ci­té des très jeunes à sur­gir dans les ruines comme l’herbe pousse entre les pavés.

— Les pis­taches, dit Pepi.

— Il n’y a pas de pistaches.

— Non. Mais il y a Harouni.

— Harou­ni est fermé.

— Le maga­sin de Harou­ni est fer­mé. Mais Harou­ni habite au-des­sus de son maga­sin. Et Harou­ni a un fils qui a qua­torze ans et qui joue au foot­ball avec moi le dimanche dans le Prater.

Mil­lard regar­da Pepi. Pepi sou­rit son sou­rire de Cheshire.

Une heure plus tard, Pepi était de retour avec cinq kilos de pis­taches d’A­lep dans un sac de toile — non mon­dées, certes, mais pré­sentes, tan­gibles, vertes et odo­rantes. Harou­ni fils les avait prises dans l’en­tre­pôt de son père pen­dant que son père dor­mait, avec la pro­messe que Pepi le lais­se­rait mar­quer trois buts dimanche pro­chain, pro­messe que Pepi n’a­vait aucune inten­tion de tenir mais qu’il avait for­mu­lée avec une sin­cé­ri­té si convain­cante que Harou­ni fils n’a­vait pas hésité.

Res­tait le mon­dage. Cinq kilos de pis­taches à mon­der à la main, dans la nuit de same­di à dimanche, pen­dant que le reste de la bri­gade dormait.

Mil­lard mon­da des pis­taches jus­qu’à trois heures du matin. Pepi mon­da des pis­taches à côté de lui, ses petites mains rapides et pré­cises — plus rapides que celles de Mil­lard, à vrai dire, car les doigts de qua­torze ans sont plus agiles que les doigts de trente-deux, ce que les pâtis­siers savent et que les adultes oublient.

À trois heures, une ombre des­cen­dit l’es­ca­lier de service.

Aloi­sia. Mas­sive, silen­cieuse, enve­lop­pée d’un châle de laine par-des­sus sa che­mise de nuit. Elle ne dit rien. Elle s’as­sit, prit une poi­gnée de pis­taches, et com­men­ça à monder.

À quatre heures, une deuxième ombre. Franz le roux, les che­veux en bataille, les yeux gon­flés de som­meil. Il ne dit rien non plus. Il s’as­sit et monda.

À cinq heures, les cinq kilos étaient mon­dés. Les quatre — Mil­lard, Pepi, Aloi­sia, Franz — se regar­dèrent au-des­sus de la mon­tagne de pis­taches vertes, et dans ce regard il y avait quelque chose que Mil­lard n’a­vait jamais vu dans les cui­sines de l’Im­pe­rial, quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mi­tié — c’é­tait trop tôt pour l’a­mi­tié — mais qui lui res­sem­blait de loin, comme un Kip­ferl res­semble de loin à un croissant.

Et c’est à ce moment — cinq heures du matin, le 1er mars 1890, le jour du dîner impé­rial — que Wink­ler entra dans les cuisines.

Il vit les pis­taches. Il vit Mil­lard. Il vit Pepi, Aloi­sia, Franz, les coques vides, les mains vertes, les visages fati­gués. Il vit tout, et tout ce qu’il vit lui déplut et l’é­mut en pro­por­tions égales, car Wink­ler était un homme chez qui le déplai­sir et l’é­mo­tion coexis­taient comme le sucre et le sel dans un cara­mel au beurre salé — en se ren­for­çant mutuellement.

Il ne dit rien. Il noua son tablier, se lava les mains, et com­men­ça à travailler.

*     *     *

La jour­née du 1er mars fut un cau­che­mar orga­ni­sé. Qua­rante-deux per­sonnes dans les cui­sines, cha­cune à son poste, cha­cune ten­due comme une corde de vio­lon, et au centre de cette ten­sion le gâteau — le gâteau de l’empereur, le gâteau impos­sible, qui pre­nait forme heure après heure sous les mains com­bi­nées de Wink­ler et de Millard.

Mil­lard pré­pa­rait le feuille­tage. Il le fai­sait avec une concen­tra­tion qu’il n’a­vait jamais atteinte, une concen­tra­tion qui excluait tout — la com­tesse, Klimt, Freud, Paris, le ministre, les favo­ris — tout sauf la pâte, le beurre, le rou­leau, le pli. Pli après pli, couche après couche, le feuille­tage deve­nait ce qu’il devait être — une archi­tec­ture de rien, un immeuble de vide, une cathé­drale d’air empri­son­née entre des feuilles de beurre si fines qu’on voyait le jour au travers.

Wink­ler pré­pa­rait le mas­se­pain. Le mas­se­pain de Wink­ler était une chose sérieuse — pas le mas­se­pain mou et sucré des confi­se­ries, mais un mas­se­pain dense, ferme, qui tenait la forme comme le marbre tient la forme de la sta­tue, et qui fon­dait pour­tant sur la langue avec une dou­ceur inat­ten­due, comme si la sévé­ri­té n’é­tait qu’une appa­rence et que le vrai visage du mas­se­pain était la tendresse.

Aloi­sia tra­vaillait sur les décors — des feuilles de sucre doré qui rap­pe­laient les motifs otto­mans, des ara­besques de cara­mel ins­pi­rées des faïences d’Iz­nik, et au som­met du gâteau, comme un cou­ron­ne­ment, une fleur de sucre filé qui n’é­tait ni une rose occi­den­tale ni une tulipe orien­tale mais quelque chose entre les deux, une fleur inven­tée, une fleur de nulle part.

Franz gla­çait. Pepi cou­rait. Les appren­tis trem­blaient. Et le gâteau montait.

À quatre heures de l’a­près-midi, il était prêt.

Il mesu­rait soixante cen­ti­mètres de haut — moins que la pièce mon­tée du ministre, mais infi­ni­ment plus com­plexe. Ses quatre étages super­po­saient le feuille­tage de Mil­lard et le mas­se­pain de Wink­ler en couches alter­nées, sépa­rées par une crème à la pis­tache dont le vert pâle lui­sait dans la lumière des lampes à gaz. Le gla­çage était d’un brun pro­fond, presque noir, un miroir de cho­co­lat dans lequel se reflé­taient les dorures du pla­fond. Et les décors d’A­loi­sia — les feuilles d’or, les ara­besques, la fleur impos­sible — trans­for­maient l’en­semble en un objet qui n’ap­par­te­nait plus tout à fait à la pâtis­se­rie mais à cet espace flou et ver­ti­gi­neux qui se trouve entre l’ar­ti­sa­nat et l’art, entre le comes­tible et le sacré.

La bri­gade regar­da le gâteau. Wink­ler regar­da le gâteau. Mil­lard regar­da le gâteau. Et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment, mais un ins­tant qui dura assez long­temps pour que tout le monde le sente — il n’y eut plus de Fran­çais et d’Au­tri­chien, plus de Mil­lard et de Wink­ler, plus de guerre et de ran­cune. Il n’y eut que le gâteau, et le gâteau était beau.

Puis l’ins­tant pas­sa, parce que les ins­tants passent, et Wink­ler rede­vint Wink­ler, et le trans­port commença.

Le trans­port. Le mot seul suf­fit à expli­quer la suite.

Trans­por­ter un gâteau de soixante cen­ti­mètres de haut et de quinze kilos depuis les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial jus­qu’à la Hof­burg — un tra­jet de huit cents mètres le long de la Ring­strasse — est un exer­cice qui relève moins de la logis­tique que de la prière. On avait pré­vu une voi­ture atte­lée, un pla­teau spé­cial fixé par des sangles, un iti­né­raire soi­gneu­se­ment étu­dié pour évi­ter les pavés les plus dis­joints. Mil­lard devait accom­pa­gner le gâteau. Wink­ler aus­si. Les deux, ensemble, dans la voi­ture, avec le gâteau entre eux — une situa­tion qui, dans d’autres cir­cons­tances, aurait pu être comique, mais qui ce soir-là était solen­nelle comme un enter­re­ment ou un bap­tême, ce qui revient sou­vent au même.

La voi­ture s’é­bran­la. La Ring­strasse, en cette fin d’a­près-midi de mars, était encom­brée de fiacres, de tram­ways hip­po­mo­biles, de pié­tons et d’une fan­fare mili­taire qui répé­tait on ne savait quoi pour on ne savait quelle occa­sion. Le cocher avan­çait au pas. Mil­lard tenait le pla­teau d’un côté. Wink­ler tenait le pla­teau de l’autre. Le gâteau, entre eux, oscil­lait dou­ce­ment — à peine, presque rien, un fré­mis­se­ment — mais ce fré­mis­se­ment suf­fi­sait à faire mon­ter la sueur au front de Mil­lard, parce que Mil­lard connais­sait les fré­mis­se­ments, il les avait étu­diés mal­gré lui le soir de la pièce mon­tée, et il savait que le fré­mis­se­ment est le pre­mier signe, l’a­ver­tis­se­ment, le mur­mure du désastre avant le cri.

Ils arri­vèrent à la Hof­burg sans inci­dent. Le gâteau fut por­té à tra­vers la cour inté­rieure, le long d’un cou­loir flan­qué de gardes impé­riaux qui regar­daient pas­ser cette pro­ces­sion sucrée avec l’im­pas­si­bi­li­té de gens dont le métier est de ne s’é­ton­ner de rien, même quand un pâtis­sier fran­çais et un pâtis­sier autri­chien tra­versent le palais de l’empereur en por­tant un monu­ment de cho­co­lat et de pis­tache comme s’ils por­taient le Saint-Sacrement.

Le gâteau fut posé dans les cui­sines de la Hof­burg, sur une table pré­vue à cet effet, dans une pièce fraîche où il atten­drait le ser­vice. Mil­lard et Wink­ler se reti­rèrent. Ils n’é­taient pas invi­tés au dîner — les pâtis­siers ne dînent pas avec les empe­reurs, pas plus que les bâtis­seurs de cathé­drales ne prient avec les évêques — mais ils res­te­raient dans les cui­sines, dis­po­nibles, au cas où.

Le dîner com­men­ça à huit heures. Mil­lard l’en­ten­dit à tra­vers les murs — le brou­ha­ha des conver­sa­tions, le tin­te­ment des verres, l’or­chestre qui jouait des valses puis, par cour­toi­sie pour les Otto­mans, une mélo­die qui ten­tait de res­sem­bler à quelque chose de turc et qui res­sem­blait sur­tout à une valse jouée avec un accent.

À dix heures, le des­sert fut annoncé.

Mil­lard ne vit pas la scène. Il ne la ver­rait jamais — elle lui serait racon­tée par Pepi, qui la tenait d’un gar­çon de cui­sine de la Hof­burg, qui la tenait d’un ser­veur, qui la tenait du maître d’hô­tel, et chaque inter­mé­diaire avait ajou­té sa couche de détails comme on ajoute une couche de feuille­tage, si bien que la ver­sion finale res­sem­blait peut-être autant à la véri­té qu’un crois­sant res­semble au blé dont il est fait, c’est-à-dire pro­fon­dé­ment mais pas visiblement.

Le gâteau fut appor­té. L’empereur le regar­da. L’am­bas­sa­deur otto­man le regar­da. Quatre-vingts convives le regar­dèrent. Et il se pas­sa quelque chose que per­sonne n’a­vait prévu.

L’un des décors d’A­loi­sia — une feuille de sucre doré fixée au som­met — se déta­cha. Len­te­ment, gra­cieu­se­ment, avec cette élé­gance que seul le sucre pos­sède quand il tombe, parce que le sucre, contrai­re­ment aux hommes, ne s’af­fole jamais. La feuille glis­sa le long du gâteau, effleu­ra le gla­çage miroir, et atter­rit sur la nappe blanche devant l’empereur François-Joseph.

L’empereur la regar­da. C’é­tait un vieil homme de soixante ans, fati­gué par trente ans de règne, usé par les tra­gé­dies — la mort de son fils Rodolphe à Mayer­ling, un an plus tôt exac­te­ment, pesait encore sur ses épaules comme un man­teau de plomb. Il regar­da cette feuille d’or tom­bée sur la nappe, ce frag­ment de beau­té déta­ché de l’en­semble, et quelque chose se pro­dui­sit sur son visage — non pas un sou­rire, l’empereur ne sou­riait plus beau­coup depuis Mayer­ling, mais un relâ­che­ment, un adou­cis­se­ment, comme si la chute de cette feuille de sucre lui rap­pe­lait que les belles choses tombent, et que les belles choses qui tombent sont peut-être les plus belles.

Il prit la feuille entre ses doigts. Il la por­ta à ses lèvres. Il la goûta.

Puis il goû­ta le gâteau.

Et l’empereur Fran­çois-Joseph, devant quatre-vingts convives et une délé­ga­tion du sul­tan otto­man, devant les lustres et les dorures et les uni­formes et les smo­kings, devant l’or­chestre qui s’é­tait tu et les ser­veurs qui s’é­taient figés, l’empereur Fran­çois-Joseph fer­ma les yeux.

CHA­PITRE 8 — LE NOM

Le len­de­main du dîner impé­rial, Gus­tave Mil­lard dor­mit qua­torze heures d’af­fi­lée — un record per­son­nel qu’il n’a­vait pas appro­ché depuis l’en­fance et qu’il n’ap­pro­che­rait plus jamais, car le som­meil du triomphe est un som­meil unique, un som­meil qui ne se repro­duit pas, comme le pre­mier bai­ser ou la pre­mière neige, et quand il se réveilla dans sa chambre de la Schwind­gasse le chat gris fai­sait sa ronde dans la cour et le soleil — chose raris­sime à Vienne en mars — tom­bait droit sur le lit.

Il ne savait pas encore ce qui s’é­tait passé.

Il savait que le gâteau avait été ser­vi. Il savait que la feuille de sucre était tom­bée — Pepi le lui avait racon­té à minuit, dans les cui­sines de la Hof­burg, avec des yeux si grands qu’on aurait pu y loger deux Sacher­torte. Il savait que l’empereur avait goû­té. Mais il ne savait pas la suite, parce que la suite appar­te­nait au monde d’en haut, au monde des salons et des cou­loirs de palais, et que les pâtis­siers, une fois le gâteau posé sur la table, perdent tout pou­voir sur leur créa­tion, de même que les poètes, une fois le livre publié, perdent tout pou­voir sur les mots.

La suite, il l’ap­prit en des­cen­dant à la pen­sion pour le petit-déjeuner.

La patronne de la pen­sion — une veuve nom­mée Frau Gerst­ner, petite, sèche, per­pé­tuel­le­ment enve­lop­pée dans un tablier qui avait été bleu et qui était main­te­nant d’une cou­leur indé­fi­nis­sable, comme tout ce qui a été lavé trop sou­vent — Frau Gerst­ner l’at­ten­dait au bas de l’es­ca­lier avec un jour­nal à la main et un visage qui expri­mait, pour la pre­mière fois depuis que Mil­lard la connais­sait, quelque chose qui res­sem­blait à de l’intérêt.

— Herr Mil­lard, dit-elle. Sie ste­hen in der Zeitung.

Vous êtes dans le journal.

Elle ten­dit le Wie­ner Tag­blatt. En page trois, sous le compte ren­du du dîner impé­rial — un compte ren­du qui occu­pait une colonne entière et qui détaillait les dis­cours, les toasts, les menus, les uni­formes et la liste des invi­tés avec la méti­cu­lo­si­té d’un gref­fier —, un para­graphe était consa­cré au dessert.

Mil­lard ne put pas le lire — son alle­mand, mal­gré trois mois de pro­grès, n’é­tait pas encore à la hau­teur du style fleu­ri du Wie­ner Tag­blatt. Frau Gerst­ner le lui tra­dui­sit, avec un plai­sir non dis­si­mu­lé, car tra­duire le jour­nal pour un loca­taire célèbre valait toutes les aug­men­ta­tions de loyer.

L’ar­ticle disait, en sub­stance, que le des­sert avait été l’é­vé­ne­ment du dîner. Que l’empereur avait deman­dé le nom du gâteau et qu’on n’a­vait pas su le lui don­ner, car le gâteau n’a­vait pas de nom. Que l’am­bas­sa­deur otto­man avait deman­dé la recette, ce qui consti­tuait un triomphe diplo­ma­tique au moins aus­si consi­dé­rable que n’im­porte quel trai­té com­mer­cial. Et que le gâteau — « une créa­tion à nulle autre pareille, qui mêle avec une audace inédite les saveurs de l’O­rient et les tech­niques de l’Oc­ci­dent » — avait été l’œuvre conjointe de Herr Karl Wink­ler, chef pâtis­sier de l’Im­pe­rial, et de Herr Gus­tave Mil­lard, pâtis­sier français.

Gus­tave Mil­lard. Son nom, impri­mé dans le Wie­ner Tag­blatt, en carac­tères gothiques, sur la même page que celui de l’empereur.

Mil­lard regar­da le jour­nal. Le jour­nal le regar­da. Et quelque chose se pro­dui­sit en lui qui n’a­vait pas de nom non plus — pas de la joie, pas du sou­la­ge­ment, pas de la fier­té, mais un mélange des trois, agi­té de quelque chose de plus obs­cur et de plus pro­fond, quelque chose que Freud aurait pro­ba­ble­ment su nom­mer mais que Mil­lard, parce qu’il n’é­tait pas Freud, gar­da en lui sans l’a­na­ly­ser, comme on garde une pâte au repos — en sachant qu’elle lève­ra, sans savoir exac­te­ment quand ni de combien.

*     *     *

À l’Im­pe­rial, tout avait chan­gé. Ou plu­tôt rien n’a­vait chan­gé et tout avait chan­gé, ce qui est la manière vien­noise — les murs étaient les mêmes, les lustres étaient les mêmes, les esca­liers de marbre mon­taient vers les mêmes étages et des­cen­daient vers les mêmes cui­sines, mais l’air était dif­fé­rent, la lumière était dif­fé­rente, et les regards étaient différents.

Schön­berg l’ac­cueillit avec un sou­rire — un vrai sou­rire, pas le sou­rire ner­veux et méfiant des mois pré­cé­dents, mais un sou­rire de direc­teur satis­fait, ce qui est le sou­rire le plus rare et le plus bref de la zoo­lo­gie hôtelière.

— Le bureau du cham­bel­lan de la cour a télé­pho­né ce matin, dit-il. Sa Majes­té sou­haite que le gâteau porte un nom. Et Sa Majes­té sou­haite que le gâteau soit ins­crit au réper­toire de l’Ho­tel Impe­rial, de façon permanente.

De façon per­ma­nente. Les mots flot­tèrent dans l’air du bureau comme des bulles de cham­pagne — légers, dorés, éphé­mères en appa­rence mais char­gés d’un poids considérable.

— Quel nom ? deman­da Millard.

— C’est à vous et à Herr Wink­ler d’en décider.

Mil­lard des­cen­dit aux cui­sines. Wink­ler était à son poste — le même poste, le même tablier, la même Lin­zer Torte en cours de gla­çage. Mais quand Mil­lard s’ap­pro­cha, Wink­ler fit une chose qu’il n’a­vait jamais faite : il s’ar­rê­ta de tra­vailler. Il posa son cou­teau à gla­cer, s’es­suya les mains, et attendit.

— Il faut trou­ver un nom, dit Millard.

— J’ai entendu.

Silence. Mais un silence nou­veau — pas le silence-cou­teau, pas le silence-gla­cier, pas le silence-juge­ment. Un silence de tra­vail. Le silence de deux hommes devant un pro­blème com­mun, et qui attendent que la solu­tion vienne, comme on attend qu’une pâte lève — en ne fai­sant rien, ce qui est la chose la plus dif­fi­cile au monde pour un homme qui a l’ha­bi­tude de faire.

— On ne peut pas l’ap­pe­ler Impe­rial Torte, dit Wink­ler. Le nom est pris.

— On ne peut pas l’ap­pe­ler Mil­lard Torte, dit Mil­lard. Per­sonne ne sau­rait le prononcer.

C’é­tait la pre­mière plai­san­te­rie que Mil­lard fai­sait devant Wink­ler. Et c’é­tait la pre­mière fois que Wink­ler y répon­dait par autre chose qu’un silence :

— On ne peut pas non plus l’ap­pe­ler Wink­ler Torte. Ce serait injuste.

Ce « injuste » conte­nait un monde. Wink­ler admet­tait, dans ce mot unique, que le gâteau n’é­tait pas le sien seul. Que Mil­lard y avait sa part. Que la part de Mil­lard était peut-être — peut-être — égale à la sienne. C’é­tait un pro­grès consi­dé­rable, un pro­grès de plu­sieurs mois concen­tré dans un seul adjec­tif, et Mil­lard, qui avait appris de Freud à écou­ter les mots que les gens ne choi­sissent pas, l’entendit.

— C’est un gâteau de l’entre-deux, dit Mil­lard. Ni fran­çais ni viennois.

— Ni orien­tal ni occi­den­tal, ajou­ta Winkler.

— Un gâteau qui n’a pas de pays.

— Un gâteau qui a tous les pays.

Ils se regar­dèrent. Et dans ce regard — le pre­mier vrai regard échan­gé entre eux, le pre­mier regard qui n’é­tait ni un défi ni une éva­lua­tion ni une menace mais une recon­nais­sance — dans ce regard, le nom apparut.

Il appa­rut comme appa­raissent les évi­dences — non pas dans un éclair mais dans un glis­se­ment, un dépla­ce­ment imper­cep­tible qui fait que sou­dain ce qui était invi­sible devient visible, et qu’on se demande com­ment on a pu ne pas le voir.

— Ring­strasse, dit Millard.

Wink­ler le regarda.

— Ring­strasse Torte, répé­ta Mil­lard. Le bou­le­vard cir­cu­laire. L’en­droit où tout se ren­contre — l’O­pé­ra et le Par­le­ment, l’u­ni­ver­si­té et l’é­glise, l’an­cien et le nou­veau. Le bou­le­vard qui fait le tour de la ville sans jamais s’arrêter.

Wink­ler ne répon­dit pas tout de suite. Il prit son cou­teau à gla­cer, le repo­sa. Il regar­da la Lin­zer Torte inache­vée, puis Mil­lard, puis un point dans l’es­pace que Mil­lard ne pou­vait pas voir.

— Ring­strasse Torte, dit-il enfin. Oui.

Ce « oui » fut tout. Pas de poi­gnée de main, pas d’embrassade, pas de dis­cours. Un « oui » de pâtis­sier, sec et défi­ni­tif comme un gla­çage qui prend.

*     *     *

L’a­près-midi, Mil­lard mon­ta à la chambre 214. La com­tesse était assise dans son fau­teuil, près de la fenêtre. Elle ne lisait pas. Elle regar­dait dehors, vers la Ring­strasse, et sur ses genoux il y avait un car­ton à des­sin que Mil­lard recon­nut — un car­ton du Seces­sion, avec les ini­tiales GK impri­mées dans le coin.

— Le por­trait est fini ? deman­da Millard.

— Le por­trait est fini, dit la comtesse.

Elle ouvrit le car­ton. Le des­sin — car ce n’é­tait pas encore une pein­ture, c’é­tait une étude, un cro­quis pré­pa­ra­toire — mon­trait une femme aux yeux verts dans un fau­teuil, enve­lop­pée d’or et de motifs géo­mé­triques, et cette femme res­sem­blait à la com­tesse et ne lui res­sem­blait pas, de la même façon que les Kip­ferl de Mil­lard res­sem­blaient aux Kip­ferl vien­nois et ne leur res­sem­blaient pas — une tra­duc­tion, une inter­pré­ta­tion, un pas­sage d’un monde à un autre.

— C’est beau, dit Millard.

— C’est moi vue par un autre, dit la com­tesse. Ce qui est tou­jours plus beau et tou­jours faux.

Mil­lard posa l’as­siette du jour — un Kip­ferl, un seul, mais le meilleur qu’il eût jamais fait, un Kip­ferl qui n’a­vait plus rien du crois­sant raté des pre­miers jours ni du Kip­ferl humble des semaines de péni­tence, un Kip­ferl qui était deve­nu quelque chose d’u­nique, de per­son­nel, d’irréductible.

— Vous par­tez ? deman­da-t-il, parce qu’il y avait dans la voix de la com­tesse, dans son regard par la fenêtre, dans la façon dont elle tenait le car­ton de Klimt, quelque chose qui res­sem­blait à une fin.

— Je pars demain. Je rentre à Budapest.

— Pour­quoi ?

La com­tesse sou­rit. Le même sou­rire que le pre­mier jour, quand le Kip­ferl était tom­bé sur le marbre du hall — un sou­rire qui conte­nait à la fois de l’a­mu­se­ment et de la tris­tesse, et qui ren­dait l’un indis­so­ciable de l’autre.

— Parce que j’ai ces­sé d’at­tendre, dit-elle.

Mil­lard ne deman­da pas qui elle avait ces­sé d’at­tendre. Il ne deman­da pas pour­quoi. Il posa l’as­siette, et la com­tesse prit le Kip­ferl, et le cro­qua, et cette fois elle ne fer­ma pas les yeux — elle les gar­da ouverts, fixés sur Mil­lard, et ce regard ouvert était plus intime que tous les yeux fer­més du monde, parce que les yeux fer­més sont un plai­sir qu’on garde pour soi et que les yeux ouverts sont un plai­sir qu’on offre.

— Herr Mil­lard, dit-elle. Vous avez fait ce que vous disiez sans le dire. Vous m’a­vez man­qué avant même de partir.

Gefällt. Fehlt. Plaire. Man­quer. Les deux mots qui s’é­taient emmê­lés dans sa bouche, un après-midi de jan­vier, et qui s’é­taient révé­lés plus vrais que n’im­porte quelle phrase correcte.

Mil­lard ne trou­va rien à répondre. Mais il ne cher­cha pas à répondre, parce qu’il avait enfin com­pris — par Freud, par Vienne, par trois mois de lap­sus et de catas­trophes — que les meilleures réponses sont celles qu’on ne for­mule pas, et que le silence, quand il est plein, est la seule langue qui ne ment jamais.

*     *     *

Le dimanche sui­vant, au Café Landt­mann, Freud com­man­da un Schwar­zer, Mil­lard com­man­da un Melange, et le ser­veur ne deman­da rien parce qu’il n’a­vait jamais rien eu besoin de demander.

— Alors, dit Freud. Le gâteau de l’empereur.

— Le gâteau de l’empereur.

— Et la com­tesse est partie.

Mil­lard ne deman­da pas com­ment Freud le savait. Freud savait tou­jours. C’é­tait son métier de savoir, ou plu­tôt son métier de déduire, ce qui revient au même mais en plus irritant.

— Vous avez créé un gâteau qui n’exis­tait pas, dit Freud. Un gâteau qui est le pro­duit de vos erreurs — vos erreurs d’al­le­mand, vos erreurs de diplo­ma­tie, vos erreurs de cœur. Sans la pièce mon­tée tom­bée, vous ne seriez pas venu à Vienne. Sans le Sacher, vous n’au­riez pas été relé­gué. Sans la relé­ga­tion, vous n’au­riez pas obser­vé Wink­ler. Sans Wink­ler, vous n’au­riez pas trou­vé la tech­nique. Sans vos lap­sus, vous ne m’au­riez pas inté­res­sé. Sans moi, vous n’au­riez pas ren­con­tré Klimt. Sans Klimt, la com­tesse… — Freud s’in­ter­rom­pit, par pudeur ou par cal­cul, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez lui. Bref. Votre gâteau est un lap­sus réus­si. Une erreur deve­nue véri­té. C’est, si vous me per­met­tez, une assez bonne défi­ni­tion de l’art.

Mil­lard but son Melange. Dehors, la Ring­strasse tour­nait — elle tourne tou­jours, c’est son prin­cipe, un bou­le­vard qui ne va nulle part et qui revient tou­jours, un cercle de pierre et de tram­ways et de lustres et de pâtis­se­ries, un cercle où l’O­rient ren­contre l’Oc­ci­dent et où un pâtis­sier fran­çais peut, à force de se trom­per, finir par trouver.

— Doc­teur Freud, dit Mil­lard. J’ai une question.

— Allez‑y.

— Est-ce que mes lap­sus vont dis­pa­raître main­te­nant que j’ai trou­vé ce que je cherchais ?

Freud sou­rit. Ce sou­rire d’in­té­rêt, de curio­si­té presque gour­mande, le sou­rire du pre­mier jour au Landt­mann, quand Mil­lard avait dit « unge­bo­ren » au lieu de « ungeschickt ».

— Herr Mil­lard, dit-il, vos lap­sus ne dis­pa­raî­tront jamais. Per­sonne ne gué­rit de ses erreurs. On apprend à les habi­ter, c’est tout. Et par­fois — rare­ment, mais par­fois — on les trans­forme en Ring­strasse Torte.

Mil­lard rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’il riait à Vienne — un vrai rire, un rire de tout le corps, un rire qui fit se retour­ner trois ser­veurs et un baron silé­sien et que Freud nota dans son car­net, non pas parce que le rire était cli­ni­que­ment inté­res­sant, mais parce que le rire, quand il vient après trois mois de soli­tude, de Kip­ferl et de catas­trophes, est peut-être le son le plus humain qui soit, et qu’un méde­cin, même quand il est en train de deve­nir le méde­cin le plus célèbre du monde, a le droit de s’en réjouir.

Dehors, le Danube cou­lait. Les fiacres pas­saient. Les valses tour­naient. Et dans les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial, Karl Wink­ler gla­çait une Ring­strasse Torte — la pre­mière d’une longue série — avec des gestes lents et pré­cis, et si quel­qu’un avait eu l’au­dace de le regar­der de très près, ce que per­sonne n’a­vait, on aurait pu voir sur ses lèvres quelque chose qui res­sem­blait, de très loin, dans la lumière vacillante du gaz, à un sourire.

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La Ring­strasse Torte — Cha­pitres 7 et 8

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La Ring­strasse
Torte

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Cha­pitres 4 à 6

CHA­PITRE 4 — LE DOCTEUR

Le Café Landt­mann se trouve à deux pas du Burg­thea­ter, sur la Ring­strasse, et c’est le genre d’en­droit où un homme peut s’as­seoir seul à une table de marbre pen­dant trois heures devant un seul Melange sans que per­sonne ne lui demande de par­tir, parce que les cafés vien­nois ont com­pris, depuis long­temps, que la soli­tude d’un homme devant un café n’est pas un pro­blème à résoudre mais un spec­tacle à respecter.

Mil­lard y avait pris ses habi­tudes. Pas au Sacher — plus jamais au Sacher — mais au Landt­mann, où per­sonne ne le connais­sait et où son alle­mand défec­tueux pas­sait inaper­çu dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions, le frois­se­ment des jour­naux et le bruit des cuillères contre la porcelaine.

C’é­tait un dimanche de la mi-décembre, un de ces dimanches vien­nois où la ville semble se recueillir sous un ciel bas et gris, comme si elle priait — non pas un dieu par­ti­cu­lier, mais l’i­dée géné­rale que les choses vont conti­nuer, ce qui à Vienne n’al­lait jamais de soi. Mil­lard lisait le Wie­ner Tag­blatt — ou plu­tôt il regar­dait le Wie­ner Tag­blatt, car lire sup­po­sait une maî­trise de l’al­le­mand qu’il était loin de pos­sé­der — quand un homme s’as­sit à la table voisine.

L’homme avait une cin­quan­taine d’an­nées, une barbe grise taillée avec soin, des yeux sombres et vifs der­rière des lunettes rondes, et un cos­tume trois-pièces d’une cor­rec­tion irré­pro­chable mais légè­re­ment usé aux coudes, ce qui sug­gé­rait un homme qui pen­sait beau­coup et gagnait peu, ou qui gagnait suf­fi­sam­ment mais oubliait de s’a­che­ter des vête­ments, ce qui est le propre des savants et des dis­traits. Il com­man­da un Schwar­zer — un café noir, sans lait, ce que les Vien­nois consi­dèrent comme un choix aus­tère et les méde­cins comme un choix ner­veux — et ouvrit un car­net dans lequel il se mit à écrire avec une rapi­di­té qui contras­tait avec la len­teur de tout le reste du café.

Mil­lard n’y prê­ta pas atten­tion. Il était occu­pé à déchif­frer un article sur les cours du beurre, acti­vi­té qui requé­rait toute sa concen­tra­tion et un dic­tion­naire de poche qu’il consul­tait toutes les trois lignes.

Le pro­blème vint du dictionnaire.

Mil­lard, en le posant sur la table, le posa mal. Le dic­tion­naire glis­sa, heur­ta la tasse de Melange, qui se ren­ver­sa sur la sou­coupe, qui bas­cu­la contre le sucrier, qui tom­ba sur le sol avec un bruit de por­ce­laine bri­sée qui fit se retour­ner trois ser­veurs et un baron silésien.

— Ent­schul­di­gung ! dit Mil­lard en se levant d’un bond. Ich bin so… so… ungeboren !

Il vou­lait dire « unges­chickt » — mal­adroit. Ce qu’il dit, « unge­bo­ren », signi­fie « pas encore né ». Ce qui don­nait : « Excu­sez-moi, je suis tel­le­ment pas encore né ! »

L’homme à la barbe grise leva les yeux de son car­net. Il regar­da Mil­lard. Il regar­da le sucrier bri­sé. Il regar­da Mil­lard à nouveau.

Et il sourit.

Pas le sou­rire de Wink­ler — ce sou­rire-lame, ce sou­rire-scal­pel. Un autre sou­rire. Un sou­rire d’in­té­rêt, de curio­si­té presque gour­mande, le sou­rire du natu­ra­liste qui vient de décou­vrir un insecte qu’il n’a­vait pas encore catalogué.

— Unge­bo­ren, répé­ta l’homme. Nicht ungeschickt ?

— Ja, ja, unges­chickt, se cor­ri­gea Mil­lard, rouge jus­qu’aux oreilles. Ent­schul­di­gung, mein Deutsch ist sehr…

Il cher­cha le mot pour « mau­vais ». Il trou­va « böse », qui signi­fie « méchant ».

— Mon alle­mand est très méchant, dit-il en substance.

L’homme à la barbe nota quelque chose dans son car­net. Mil­lard ne put voir quoi, mais la vitesse à laquelle la plume cou­rut sur le papier sug­gé­rait que le quelque chose l’in­té­res­sait considérablement.

— Vous êtes fran­çais, dit l’homme en fran­çais — un fran­çais excellent, à peine tein­té d’un accent qui arron­dis­sait les voyelles et adou­cis­sait les consonnes.

— Oui.

— Et votre alle­mand est — il cher­cha le mot juste, avec le soin d’un homme pour qui les mots justes sont une affaire sérieuse — en formation.

C’é­tait la façon la plus polie qu’on ait jamais trou­vée pour dire « désas­treux ». Mil­lard en fut presque reconnaissant.

— Je m’ap­pelle Mil­lard, dit-il. Gus­tave Mil­lard. Je suis pâtis­sier à l’Ho­tel Imperial.

— Doc­teur Sig­mund Freud, dit l’homme. Je suis médecin.

Mil­lard ser­ra la main qu’on lui ten­dait. Le nom ne lui dit rien, ce qui était nor­mal en décembre 1889, car Freud n’a­vait pas encore publié les tra­vaux qui le ren­draient célèbre, pas encore inven­té la psy­cha­na­lyse telle qu’on la connaî­trait, pas encore fait scan­dale — il n’é­tait encore qu’un neu­ro­logue de qua­rante-trois ans qui rece­vait des patients dans son cabi­net de la Berg­gasse et que ses confrères regar­daient avec un mélange de res­pect et de perplexité.

— Pâtis­sier, dit Freud. C’est un beau métier. Un métier du désir.

— Du désir ?

— Per­sonne n’a besoin de pâtis­se­rie. On a besoin de pain, de viande, de légumes. Mais la pâtis­se­rie, c’est le super­flu — et le super­flu, c’est le désir à l’é­tat pur. Vous fabri­quez du désir, Herr Millard.

Mil­lard n’a­vait jamais envi­sa­gé les choses sous cet angle. Il fabri­quait des gâteaux. Il les fabri­quait bien, ou du moins il le croyait, et depuis deux semaines à Vienne il n’en était plus si sûr. Mais du désir ?

— Je fabrique sur­tout des Kip­ferl, dit-il, et il y avait dans sa voix une amer­tume qu’il n’a­vait pas prévue.

Freud nota quelque chose dans son carnet.

— Vous n’ai­mez pas les Kipferl ?

— Ce n’est pas que je ne les aime pas. C’est que je suis capable de beau­coup mieux.

— Mais on ne vous laisse pas faire mieux.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Freud énon­çait un fait, avec la même assu­rance tran­quille qu’un mathé­ma­ti­cien énon­çant un théo­rème. Mil­lard le regar­da avec surprise.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous avez de la farine sous les ongles — un pâtis­sier qui fait des tra­vaux déli­cats se lave les mains après chaque étape, un pâtis­sier qui fait des Kip­ferl toute la jour­née ne prend plus cette peine. Et vous avez dit « je suis capable de beau­coup mieux » avec une colère qui n’est pas diri­gée contre les Kip­ferl — qui sont un gâteau par­fai­te­ment inno­cent — mais contre quel­qu’un qui vous a relé­gué aux Kipferl.

Mil­lard res­ta silen­cieux. Il avait l’im­pres­sion désa­gréable qu’on venait de lui ouvrir le crâne et de regar­der à l’in­té­rieur, et que ce qu’on y voyait n’é­tait pas très glorieux.

— Par­don­nez-moi, dit Freud avec un sou­rire qui n’a­vait rien de moqueur. C’est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Je passe mes jour­nées à écou­ter ce que les gens ne disent pas. Les pâtis­siers sont des sujets par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants — ils créent des choses belles et éphé­mères, ce qui sup­pose une rela­tion com­plexe avec la per­ma­nence et la perte.

— Je n’ai pas une rela­tion com­plexe avec la per­ma­nence et la perte, dit Mil­lard. J’ai une rela­tion com­plexe avec un Autri­chien qui me déteste et un direc­teur qui me surveille.

— C’est sou­vent la même chose, dit Freud.

Mil­lard ne com­prit pas ce que cela signi­fiait. Il ne com­pren­drait que beau­coup plus tard — des mois plus tard, dans des cir­cons­tances très dif­fé­rentes — que Freud avait, en une phrase, résu­mé l’es­sen­tiel de son pro­blème vien­nois, à savoir que l’hos­ti­li­té de Wink­ler et la sur­veillance de Schön­berg n’é­taient pas deux pro­blèmes mais un seul, et que ce pro­blème n’é­tait pas vien­nois mais humain.

Ils prirent un deuxième café. Puis un troi­sième. Mil­lard, qui n’a­vait par­lé à per­sonne — réel­le­ment par­lé, en fran­çais, avec des phrases com­plètes et des pen­sées for­mu­lées — depuis son arri­vée à Vienne, se sur­prit à racon­ter. Il racon­ta Paris, la Mai­son Dorin, la pièce mon­tée, les favo­ris du ministre. Il racon­ta le train, l’ar­ri­vée, Wink­ler, les Kip­ferl. Il racon­ta le Sacher, la Sacher­torte, les yeux fer­més, Dop­pler, le bureau de Schön­berg. Il racon­ta tout, et en racon­tant il enten­dit sa propre his­toire pour la pre­mière fois, et elle lui parut à la fois tra­gique et ridi­cule, ce qu’elle était.

Freud écou­tait. De temps en temps il notait quelque chose dans son car­net — un mot, une flèche, un point d’in­ter­ro­ga­tion. De temps en temps il posait une ques­tion, tou­jours brève, tou­jours inattendue :

— Quelle forme avait la pièce montée ?

— Cinq conti­nents, en étages.

— Cinq conti­nents. Et c’est l’Eu­rope qui est tom­bée en pre­mier, avez-vous dit. Intéressant.

Ou :

— Quand vous avez goû­té la Sacher­torte, vous avez fer­mé les yeux. Fer­mez-vous les yeux quand vous goû­tez vos propres gâteaux ?

— Non. Jamais.

— Jamais. Notez cela, Herr Mil­lard. Un homme qui ferme les yeux devant la créa­tion d’un autre et qui les garde ouverts devant la sienne — il y a là quelque chose.

Mil­lard ne nota rien du tout, parce qu’il n’a­vait pas de car­net et parce que la remarque lui parut obs­cure. Mais elle s’in­si­nua en lui, comme le sucre s’in­si­nue dans une pâte — len­te­ment, invi­si­ble­ment, en chan­geant tout.

À cinq heures, la lumière bais­sa. Les becs de gaz s’al­lu­mèrent dans la Ring­strasse. Le Landt­mann se rem­plis­sait du public du dimanche soir — des familles, des étu­diants, des offi­ciers en per­mis­sion. Freud ras­sem­bla ses affaires.

— Herr Mil­lard, dit-il, je vais vous dire deux choses. La pre­mière : vous ne faites pas des lap­sus en alle­mand parce que vous par­lez mal alle­mand. Vous faites des lap­sus en alle­mand parce que vous avez des choses à dire que vous ne pou­vez pas dire autrement.

— Et la seconde ?

— La seconde : vous devriez faire goû­ter vos Kip­ferl à quel­qu’un qui n’est pas vien­nois. Un Vien­nois goû­te­ra tou­jours un Kip­ferl en le com­pa­rant à tous les Kip­ferl qu’il a man­gés depuis l’en­fance, et vous per­drez tou­jours cette com­pa­rai­son. Trou­vez quel­qu’un qui n’a pas de com­pa­rai­son. Trou­vez un palais vierge.

Freud paya son café — il insis­ta pour payer celui de Mil­lard aus­si, avec la géné­ro­si­té dis­traite d’un homme qui oublie­ra cette dépense dans l’heure mais n’ou­blie­ra pas la conver­sa­tion dans l’an­née — et sor­tit dans la nuit vien­noise, son car­net sous le bras, sa barbe grise dans le froid.

Mil­lard res­ta seul au Landt­mann. Le ser­veur vint débar­ras­ser. Le sucrier bri­sé avait été rem­pla­cé depuis longtemps.

Trou­vez un palais vierge.

Mil­lard ne savait pas encore ce que cette phrase signi­fiait. Mais elle tour­nait en lui, comme un motif dans une pâte feuille­tée — couche après couche, repli après repli, et chaque fois qu’on déplie on retrouve le même des­sin, légè­re­ment transformé.

*     *     *

Les ren­contres au Landt­mann devinrent régu­lières. Pas quo­ti­diennes — Freud avait ses patients, Mil­lard avait ses Kip­ferl — mais heb­do­ma­daires, le dimanche après-midi, à la même table, avec la même com­mande : un Schwar­zer pour Freud, un Melange pour Mil­lard. Le ser­veur finit par ne plus demander.

Freud posait des ques­tions. Mil­lard répon­dait. Et chaque réponse conte­nait un lap­sus, une erreur, un mot de tra­vers, que Freud recueillait avec la délec­ta­tion d’un ento­mo­lo­giste devant un papillon rare.

Un dimanche, Mil­lard vou­lut dire qu’il se sen­tait « fremd » — étran­ger — dans les cui­sines de l’Im­pe­rial. Ce qu’il dit fut « Freund » — ami. « Je me sens très ami dans les cui­sines. » Freud posa sa tasse.

— Vous dites ami quand vous pen­sez étran­ger. C’est peut-être que les deux sont liés. On ne peut deve­nir ami qu’en ayant d’a­bord été étran­ger. C’est une condi­tion, pas un obstacle.

Un autre dimanche, Mil­lard ten­ta de décrire la sen­sa­tion qu’il éprou­vait devant un gâteau réus­si — ce moment où la pâte, le sucre, le beurre et le temps se com­binent en quelque chose qui dépasse la somme de ses par­ties. Il cher­cha le mot alle­mand pour « accom­plis­se­ment ». Il trou­va « Unter­gang » — qui signi­fie « nau­frage », ou « déclin ».

— Mon gâteau est un nau­frage, dit-il en substance.

Freud ne rit pas. Il hocha la tête.

— Il y a peut-être une véri­té là-dedans aus­si, dit-il. Tout accom­plis­se­ment contient sa propre des­truc­tion. Le gâteau par­fait sera man­gé. La pièce mon­tée la plus belle s’ef­fon­dre­ra — vous le savez mieux que per­sonne. Créer, pour un pâtis­sier, c’est accep­ter le naufrage.

Mil­lard le regar­da avec cet air de stu­pé­fac­tion légè­re­ment offen­sée qu’il arbo­rait chaque fois que Freud trans­for­mait ses erreurs en révélations.

— Doc­teur Freud, dit-il, j’ai sim­ple­ment confon­du deux mots.

— Per­sonne ne confond sim­ple­ment deux mots, Herr Mil­lard. Le lan­gage n’est pas un outil. C’est un pay­sage. Et quand on se perd dans un pay­sage, on ne se perd pas au hasard — on se perd vers les endroits où l’on vou­lait aller sans le savoir.

Mil­lard but son Melange et ne répon­dit pas, parce qu’il n’y avait rien à répondre, et parce que Freud, quand il par­lait ain­si, avait cette façon de vous regar­der par-des­sus ses lunettes qui ren­dait toute contra­dic­tion inutile — non pas parce qu’il avait rai­son, mais parce qu’il avait l’air tel­le­ment convain­cu d’a­voir rai­son que le contre­dire aurait été comme essayer de convaincre un mur qu’il n’est pas un mur.

Et pour­tant. Et pour­tant quelque chose se construi­sait dans ces dimanches du Landt­mann — quelque chose que ni Freud ni Mil­lard n’au­raient su nom­mer, et qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié au sens habi­tuel, ni de la thé­ra­pie au sens cli­nique, mais une espèce de conver­sa­tion conti­nue entre un homme qui ne com­pre­nait pas les mots et un homme qui ne com­pre­nait que les mots, et qui, à eux deux, finis­saient par com­prendre quelque chose qu’au­cun des deux n’au­rait com­pris seul.

Le car­net de Freud se rem­plis­sait. Le car­net noir de Mil­lard aus­si. Et dans les cui­sines de l’Im­pe­rial, sans que per­sonne s’en aper­çoive, quelque chose com­men­çait à chan­ger — non pas dans l’at­ti­tude de Wink­ler ou de la bri­gade, qui res­tait aus­si gla­ciale qu’un sor­bet au citron, mais dans les gâteaux eux-mêmes. Les Kip­ferl de Mil­lard, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, deve­naient moins fran­çais. Pas encore vien­nois — ils ne le seraient peut-être jamais — mais autre chose. Quelque chose d’in­ter­mé­diaire, d’i­né­dit, de pas encore nommé.

Pepi, qui les goû­tait en cachette chaque matin, fut le pre­mier à s’en rendre compte.

— Ils sont dif­fé­rents, dit-il un jour.

— Dif­fé­rents comment ?

— Dif­fé­rents… bien. Comme si c’é­tait les mêmes mais pas les mêmes. Comme un mot qu’on tra­duit et qui change de sens mais reste vrai.

Pepi avait qua­torze ans et ne connais­sait rien à la pâtis­se­rie ni à la phi­lo­so­phie du lan­gage. Mais il venait, sans le savoir, de for­mu­ler exac­te­ment ce que Mil­lard était en train de faire — tra­duire, non pas d’une langue à l’autre, mais d’une pâtis­se­rie à l’autre, et dans cette tra­duc­tion quelque chose se créait qui n’ap­par­te­nait ni à la France ni à l’Au­triche, mais à l’es­pace trem­blant qui les sépare.

Freud aurait ado­ré cette for­mu­la­tion. Mais Freud n’é­tait pas là, et Pepi ne lui en par­la jamais, et Mil­lard se conten­ta de sou­rire — un sou­rire qui n’é­tait plus celui du vain­cu ni celui du conqué­rant, mais celui, plus rare et plus pré­cieux, de l’homme qui com­mence à ne pas com­prendre exac­te­ment ce qu’il est en train de devenir.

CHA­PITRE 5 — LA COMTESSE

Elle s’ap­pe­lait Ilo­na Szápáry.

Il faut pro­non­cer ce nom len­te­ment — Sah-pah-ri — et avec un res­pect qui n’est pas de la défé­rence mais de la pru­dence, car la com­tesse Szápá­ry appar­te­nait à cette caté­go­rie de femmes dont la beau­té est une forme de dan­ger, non pas pour elles — elles savent très bien ce qu’elles font — mais pour les hommes qui com­mettent l’im­pru­dence de la remarquer.

Elle des­cen­dait d’une famille hon­groise dont le nom ornait les registres de la noblesse depuis le quin­zième siècle, ce qui à Vienne comp­tait beau­coup, et dont la for­tune avait fon­du depuis le sei­zième, ce qui à Vienne comp­tait davan­tage, mais qu’on fei­gnait d’i­gno­rer par cette poli­tesse autri­chienne qui consiste à ne jamais men­tion­ner la ruine d’un aris­to­crate devant lui, de même qu’on ne men­tionne pas la corde dans la mai­son du pen­du, bien que la com­pa­rai­son soit exces­sive car les Szápá­ry n’en étaient pas tout à fait là.

La com­tesse avait trente ans, des yeux verts, des che­veux noirs rele­vés selon une archi­tec­ture com­plexe qui défiait la gra­vi­té et pro­ba­ble­ment les lois de la phy­sique, et une voix grave qui déton­nait avec sa sil­houette mince, comme si la voix appar­te­nait à une autre femme — une femme plus grande, plus lourde, plus ter­restre — et s’é­tait trom­pée de corps.

Elle séjour­nait à l’Im­pe­rial depuis le début de l’hi­ver, seule, ce qui était inha­bi­tuel pour une femme de son rang et ali­men­tait les spé­cu­la­tions du per­son­nel. Les chas­seurs disaient qu’elle fuyait un mari — théo­rie plau­sible mais non confir­mée. Le concierge pen­sait qu’elle fuyait des créan­ciers — théo­rie plus plau­sible mais moins roma­nesque. Pepi, qui mon­tait son petit-déjeu­ner chaque matin à la chambre 214, affir­mait qu’elle ne fuyait rien du tout mais qu’elle atten­dait quel­qu’un, et que ce quel­qu’un ne venait pas, ce qui la ren­dait à la fois magni­fique et triste, ce qui pour Pepi, à qua­torze ans, reve­nait au même.

Mil­lard la vit pour la pre­mière fois un mar­di de jan­vier 1890, dans le hall de l’Im­pe­rial, à l’heure du thé.

Il mon­tait de la cui­sine avec un pla­teau de Kip­ferl — ses Kip­ferl, ceux de la nou­velle manière, mi-fran­çais mi-vien­nois — parce que Franz le roux s’é­tait brû­lé la main sur un four et que quel­qu’un devait mon­ter le pla­teau, et que ce quel­qu’un, par un de ces hasards qui ne sont jamais des hasards, fut Millard.

Il tra­ver­sait le hall, son pla­teau en équi­libre, quand il la vit. Elle était assise dans le salon du thé, près de la fenêtre, dans un fau­teuil de velours vert qui sem­blait avoir été pla­cé là exprès pour elle, et elle lisait un livre — non pas de cette façon déco­ra­tive dont cer­taines femmes lisent dans les halls d’hô­tel, le livre tenu comme un acces­soire, les yeux errant par-des­sus les pages — mais réel­le­ment, avec cette absorp­tion totale qui rend le lec­teur invi­sible au monde et le monde invi­sible au lecteur.

Mil­lard s’ar­rê­ta. Le pla­teau trem­bla. Un Kip­ferl glis­sa vers le bord — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, avec cette fata­li­té tran­quille des objets qui tombent quand on vou­drait qu’ils res­tent, et qui res­tent quand on vou­drait qu’ils tombent.

Le Kip­ferl tomba.

Il tom­ba sur le sol en marbre du hall de l’Im­pe­rial avec un bruit sec, minus­cule, négli­geable — un bruit que per­sonne n’au­rait enten­du si le hall n’a­vait pas été, à cet ins­tant pré­cis, tra­ver­sé par un de ces silences inex­pli­cables qui sai­sissent par­fois les lieux publics, comme si tout le monde s’é­tait tu en même temps par un accord mystérieux.

La com­tesse leva les yeux de son livre.

Elle regar­da le Kip­ferl. Elle regar­da Mil­lard. Elle sourit.

— C’est un crois­sant ? deman­da-t-elle en fran­çais — un fran­çais par­fait, sans accent, ce qui fit à Mil­lard l’ef­fet d’une porte ouverte dans un mur qu’il croyait fermé.

— C’est un Kip­ferl, dit Mil­lard. C’est… c’est comme un crois­sant mais ce n’est pas un croissant.

— C’est une réponse phi­lo­so­phique pour un gâteau tom­bé par terre.

Mil­lard ramas­sa le Kip­ferl. Ses oreilles brû­laient. Il vou­lait dire quelque chose d’in­tel­li­gent, de char­mant, de digne de ce fran­çais par­fait et de ces yeux verts, mais son cer­veau, qui fonc­tion­nait admi­ra­ble­ment quand il s’a­gis­sait de cali­brer la tem­pé­ra­ture d’un cara­mel ou de cal­cu­ler le temps de repos d’une pâte bri­sée, deve­nait une masse inerte et inutile dès qu’il s’a­gis­sait de par­ler à une femme belle.

— Je suis le pâtis­sier, dit-il, ce qui était vrai mais insuffisant.

— Je sais, dit la com­tesse. Vous êtes le Français.

Tout le monde, à l’Im­pe­rial, le connais­sait comme « le Fran­çais ». Ce mot le sui­vait dans les cou­loirs comme une éti­quette cou­sue dans le dos — der Fran­zose — et il avait fini par l’ac­cep­ter comme on accepte un sur­nom qu’on n’a pas choi­si, avec rési­gna­tion et un soup­çon d’a­mer­tume. Mais dans la bouche de la com­tesse, pro­non­cé en fran­çais, le mot chan­geait de nature. Il n’é­tait plus une marque de dis­tance. Il était une iden­ti­fi­ca­tion, presque une com­pli­ci­té — vous êtes le Fran­çais, et je vous parle en fran­çais, et nous sommes tous les deux étran­gers dans cette ville qui ne nous com­prend pas.

— On me dit que vos gâteaux sont inté­res­sants, dit-elle.

Inté­res­sant. Le mot de Wink­ler. Mais dans sa bouche à elle, il ne signi­fiait pas la même chose. Ou peut-être que si. Mil­lard ne savait plus.

— Je ferai mieux demain, dit-il, parce qu’il ne trou­vait rien d’autre, et parce que c’é­tait ce qu’il se disait chaque soir en ren­trant à la pen­sion de la Schwindgasse.

— Je serai là demain, dit la comtesse.

Et elle retour­na à son livre.

*     *     *

Mil­lard, cette nuit-là, ne dor­mit pas. Pas à cause de la com­tesse — ou plu­tôt pas uni­que­ment à cause de la com­tesse, car il y avait aus­si la ques­tion du Kip­ferl tom­bé, qui le tour­men­tait pro­fes­sion­nel­le­ment, et celle de son alle­mand, qu’il devait abso­lu­ment amé­lio­rer avant le pro­chain dimanche au Landt­mann car Freud lui avait pro­mis de lui pré­sen­ter quel­qu’un, sans pré­ci­ser qui, ce qui ren­dait la chose à la fois exci­tante et terrifiante.

Le len­de­main, il pré­pa­ra ses Kip­ferl avec un soin maniaque. Il pesa chaque ingré­dient au gramme près, sur­veilla la cuis­son minute par minute, et quand ils sor­tirent du four — dorés, friables, exha­lant ce par­fum de vanille et de beurre noi­sette qui est la signa­ture du Kip­ferl réus­si — il en mit trois de côté, sur une assiette à part, et les mon­ta lui-même au salon du thé.

La com­tesse était là. Même fau­teuil, même livre — ou un autre livre, Mil­lard ne put le voir car il était trop occu­pé à ne pas faire tom­ber l’assiette.

— Voi­là, dit-il en posant l’as­siette sur la table. C’est mieux qu’hier.

La com­tesse prit un Kip­ferl. Elle le regar­da, le tour­na entre ses doigts — des doigts longs et blancs qui n’a­vaient visi­ble­ment jamais pétri quoi que ce soit — et le croqua.

Elle fer­ma les yeux.

Mil­lard sen­tit son cœur s’ar­rê­ter. Quand un pâtis­sier ferme les yeux en goû­tant votre gâteau, c’est la recon­nais­sance suprême. Quand une com­tesse hon­groise aux yeux verts ferme les yeux en goû­tant votre gâteau, c’est autre chose — quelque chose pour quoi il n’existe pas de mot en fran­çais, ni en alle­mand, ni pro­ba­ble­ment dans aucune langue, mais que les pâtis­siers connaissent depuis que les pâtis­siers existent, et qu’ils gardent pour eux, jalou­se­ment, comme le secret d’une recette.

— C’est étrange, dit-elle en rou­vrant les yeux. Ça ne res­semble à rien de ce que j’ai goû­té ici. Ce n’est pas viennois.

— Non.

— Ce n’est pas fran­çais non plus.

— Non.

— C’est quoi ?

Mil­lard hési­ta. La réponse hon­nête était : je ne sais pas. La réponse orgueilleuse était : c’est moi. La réponse qu’il don­na, parce qu’il était fati­gué et sin­cère et qu’il avait ces­sé de cher­cher à impres­sion­ner qui­conque, fut :

— C’est un accident.

La com­tesse rit. Un rire bref, grave, sur­pris — le rire de quel­qu’un qui ne s’at­ten­dait pas à rire et qui en est le pre­mier étonné.

— J’aime les acci­dents, dit-elle. Appor­tez-m’en demain.

*     *     *

Les jours sui­vants prirent un rythme nou­veau. Chaque après-midi, à l’heure du thé, Mil­lard mon­tait une assiette à la chambre 214 — car la com­tesse avait ces­sé de des­cendre au salon, pré­fé­rant prendre le thé dans sa chambre, ce qui ren­dait les visites de Mil­lard à la fois plus intimes et plus dan­ge­reuses, car un pâtis­sier qui monte des gâteaux dans la chambre d’une cliente seule, dans un hôtel vien­nois de 1890, est un homme qui marche sur un fil, et le fil est en sucre.

Il ne lui appor­tait pas tou­jours des Kip­ferl. Il com­men­ça à impro­vi­ser — un Mille-feuille à la vien­noise, un Stru­del aux pommes avec un feuille­tage fran­çais, une Tarte au cho­co­lat qui n’é­tait ni un gâteau pari­sien ni un gâteau autri­chien mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, d’hy­bride, de bâtard magni­fique. Il tra­vaillait sur ces créa­tions le soir, après le ser­vice, quand les cui­sines se vidaient et que seul Pepi res­tait, assis sur un tabou­ret, à le regar­der travailler.

— C’est pour la dame du 214 ? deman­dait Pepi.

— C’est pour per­sonne. C’est un essai.

Pepi sou­riait de ce sou­rire qui signi­fiait qu’il n’é­tait pas dupe mais qu’il ne dirait rien, parce qu’à qua­torze ans on sait déjà que les adultes mentent sur les sujets qui comptent et disent la véri­té sur les sujets qui ne comptent pas, et que les gâteaux pré­pa­rés le soir en cachette pour une femme seule dans une chambre d’hô­tel comptent énormément.

La com­tesse goû­tait tout. Elle com­men­tait peu — un mot, un geste, un hoche­ment de tête — mais ses silences étaient aus­si lisibles que les dis­cours de Freud, et Mil­lard apprit à les déchif­frer. Un silence court signi­fiait l’ap­pro­ba­tion. Un silence long signi­fiait la décep­tion. Un silence sui­vi d’un regard par la fenêtre signi­fiait qu’elle pen­sait à autre chose — à ce qu’elle avait lais­sé der­rière elle, à ce quel­qu’un que Pepi disait qu’elle atten­dait, à cette vie dont Mil­lard ne savait rien et dont il n’o­sait rien demander.

Un après-midi, en posant l’as­siette — un Mil­le­fo­glie au mas­se­pain et à la fleur d’o­ran­ger, sa créa­tion la plus auda­cieuse —, Mil­lard vou­lut dire quelque chose en alle­mand. Il vou­lait dire « J’es­père que vous l’ai­me­rez » — Ich hoffe, dass es Ihnen gefällt. Mais sa langue, cette langue incon­trô­lable qui fai­sait les délices de Freud et le déses­poir de Schön­berg, pro­dui­sit autre chose :

— Ich hoffe, dass es Ihnen fehlt.

Ce qui signi­fiait : « J’es­père que cela vous manquera. »

Gefällt — plaire. Fehlt — man­quer. Un seul son de dif­fé­rence. Un monde entier de distance.

La com­tesse le regar­da. Quelque chose pas­sa dans ses yeux verts — pas de l’a­mu­se­ment, pas de la moque­rie, mais une recon­nais­sance, comme si Mil­lard, par son erreur, avait dit exac­te­ment ce qu’elle avait besoin d’en­tendre, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne l’a­vait pas fait exprès.

— C’est la plus belle chose qu’on m’ait dite depuis long­temps, dit-elle. Même si vous ne l’a­vez pas dite.

— Sur­tout parce que je ne l’ai pas dite, mur­mu­ra Mil­lard, qui com­men­çait peut-être, à force de fré­quen­ter Freud, à com­prendre que les mots qu’on ne choi­sit pas sont plus vrais que ceux qu’on choisit.

*     *     *

Un dimanche de fin jan­vier, Freud dit :

— Venez avec moi.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion mais un ordre, for­mu­lé avec la dou­ceur d’un homme habi­tué à être obéi par des patients allon­gés sur un divan. Mil­lard le sui­vit, parce qu’on sui­vait Freud comme on suit un cou­rant — non pas parce qu’on le veut mais parce qu’il est plus fati­gant de résis­ter que de se lais­ser porter.

Ils mar­chèrent le long de la Ring­strasse, tour­nèrent dans une rue adja­cente, et s’ar­rê­tèrent devant un bâti­ment que Mil­lard n’a­vait jamais vu — un bâti­ment blanc et doré, neuf, presque agres­si­ve­ment moderne au milieu des façades néo­clas­siques, avec au-des­sus de la porte une ins­crip­tion en lettres d’or : « DER ZEIT IHRE KUNST. DER KUNST IHRE FREI­HEIT. » — À chaque époque son art. À l’art sa liberté.

— Le Seces­sion, dit Freud. C’est ouvert depuis un an. Ça rend furieux la moi­tié de Vienne, ce qui est bon signe.

Ils entrèrent. L’in­té­rieur était blanc, lumi­neux, dépouillé — l’exact contraire de l’Im­pe­rial, comme si l’ar­chi­tecte avait vou­lu prou­ver qu’on pou­vait être vien­nois sans crou­ler sous les dorures et les stucs.

Au centre de la salle prin­ci­pale, un homme peignait.

L’homme avait une tren­taine d’an­nées, un corps vigou­reux, une barbe brune en bataille et une blouse cou­verte de taches d’or qui res­sem­blaient, de loin, à des écailles de pois­son ou à des frag­ments de mosaïque. Il tra­vaillait sur une toile immense, et ce qu’il pei­gnait était — Mil­lard cher­cha le mot et ne le trou­va pas — quelque chose entre la femme et l’or­ne­ment, entre la chair et l’or, entre le désir et la géométrie.

— Gus­tav Klimt, dit Freud à voix basse. Un génie, un pro­vo­ca­teur, un obsé­dé — mais je me répète.

Klimt ne se retour­na pas. Il pei­gnait avec cette concen­tra­tion abso­lue que Mil­lard connais­sait bien — la concen­tra­tion de l’ar­ti­san qui a oublié le monde, qui n’est plus que ses mains et sa matière. C’é­tait la même concen­tra­tion que celle de Wink­ler devant l’Im­pe­rial Torte, la même que celle de Mil­lard devant une pâte feuille­tée, et en la recon­nais­sant Mil­lard res­sen­tit quelque chose d’i­nat­ten­du — non pas de l’ad­mi­ra­tion, mais de la fraternité.

Freud tous­sa. Klimt se retourna.

— Sig­mund, dit-il. Avec un ami ?

— Un sujet, dit Freud.

— Il veut dire un ami, cor­ri­gea Mil­lard, qui avait appris de Freud lui-même que les mots choi­sis ne sont pas tou­jours les plus sincères.

Klimt rit — un rire large, géné­reux, ter­restre, le rire d’un homme qui aime les choses concrètes et qui se méfie des abstractions.

— Un Fran­çais ? dit-il. On m’a par­lé de vous. Le pâtis­sier de l’Im­pe­rial qui pré­fère la Sachertorte.

Mil­lard sou­pi­ra. La rumeur le pré­cé­dait par­tout. Il serait enter­ré sous cette Sacher­torte. On la gra­ve­rait sur sa tombe — Ci-gît Gus­tave Mil­lard, qui pré­fé­rait la Sachertorte.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, commença-t-il.

— Bien sûr que non. Per­sonne à Vienne ne dit ce qu’il dit. C’est le charme de cette ville — tout le monde ment, mais avec tel­le­ment d’é­lé­gance qu’on appelle ça de la culture.

Klimt posa son pin­ceau, s’es­suya les mains sur sa blouse — geste qui ache­va de recou­vrir le tis­su d’or — et s’ap­pro­cha de Mil­lard. Il le regar­da. Pas comme Freud regar­dait — de l’in­té­rieur vers l’in­té­rieur. Klimt regar­dait de l’ex­té­rieur vers l’ex­té­rieur. Il regar­dait les mains, les épaules, la ligne du cou, la façon dont la lumière tom­bait sur le visage.

— Vous avez des mains inté­res­santes, dit-il.

Encore ce mot. Mil­lard com­men­çait à le détester.

— Pas vos mains à vous, pré­ci­sa Klimt. Les mains de quel­qu’un qui est avec vous. Une femme. Il y a de la farine sur votre manche droite et du par­fum sur votre manche gauche — un par­fum de vio­lette, qui n’est pas cou­rant chez les pâtissiers.

La com­tesse por­tait un par­fum de vio­lette. Mil­lard n’y avait jamais prê­té atten­tion consciem­ment, mais son bras gauche — le bras qui posait l’as­siette, le bras qui frô­lait par­fois la table, par­fois le fau­teuil, par­fois la main de la com­tesse dans un acci­dent de proxi­mi­té — son bras gauche, appa­rem­ment, s’en souvenait.

Klimt sou­rit.

— Ame­nez-la-moi, dit-il.

— Qui ?

— La femme à la vio­lette. J’ai­me­rais la peindre.

— Je ne sais pas si…

— Dites-lui que Gus­tav Klimt aime­rait la peindre. Si elle est vien­noise — ou hon­groise, ou n’im­porte quoi d’a­ris­to­cra­tique — elle sau­ra ce que ça signi­fie. Et si elle ne le sait pas, tant mieux — les femmes qui ne savent pas ce que ça signi­fie sont les meilleures modèles.

Freud obser­vait l’é­change avec un inté­rêt cli­nique, le car­net ouvert, la plume en l’air.

— Remar­quez, mur­mu­ra-t-il à Mil­lard en sor­tant, qu’il a iden­ti­fié une femme dans votre vie avant que vous ne m’en ayez jamais par­lé. Un peintre voit par les sur­faces. Un méde­cin voit par les pro­fon­deurs. Les deux arrivent au même endroit, mais par des che­mins opposés.

— Je n’ai pas de femme dans ma vie, dit Millard.

— Vous avez de la vio­lette sur votre manche, dit Freud. La vio­lette n’est jamais innocente.

Mil­lard ne répon­dit pas. Dehors, la Ring­strasse brillait sous un froid soleil d’hi­ver, et la cou­pole dorée du Seces­sion lui­sait comme un gâteau qu’on vient de glacer.

*     *     *

Il trans­mit le mes­sage, évi­dem­ment. Pas le len­de­main — il atten­dit trois jours, par une pudeur qui n’é­tait pas de la pru­dence mais de la peur — et quand il le fit, posant l’as­siette du jour sur la table de la chambre 214, il le fit mal, parce que Mil­lard fai­sait tout mal quand il s’a­gis­sait de par­ler et tout bien quand il s’a­gis­sait de pétrir.

— J’ai ren­con­tré un peintre, dit-il. Il s’ap­pelle Klimt.

La com­tesse leva les yeux de son livre. Ce jour-là elle lisait Schnitz­ler — Mil­lard avait aper­çu le nom sur la cou­ver­ture — et l’ombre d’un sou­rire flot­tait sur ses lèvres, un sou­rire emprun­té au livre et pas encore rendu.

— Gus­tav Klimt, dit-elle. Tout le monde parle de lui.

— Il vou­drait vous peindre.

Le sou­rire dis­pa­rut. Quelque chose d’autre prit sa place — pas de la sur­prise, pas de la vani­té, mais un cal­cul rapide, un pesage invi­sible des consé­quences, et Mil­lard com­prit que la com­tesse Szápá­ry était une femme qui mesu­rait le poids de chaque déci­sion avant de la prendre, même quand elle don­nait l’im­pres­sion de ne rien mesu­rer du tout.

— Com­ment sait-il que j’existe ? demanda-t-elle.

Mil­lard rougit.

— Il a vu… il a devi­né… il y a un par­fum sur ma manche.

La com­tesse regar­da la manche de Mil­lard. Elle regar­da Mil­lard. Et pour la pre­mière fois, son regard chan­gea — pas dans sa cou­leur, qui res­ta verte, ni dans son inten­si­té, qui res­ta la même, mais dans sa direc­tion. Jus­qu’i­ci elle avait regar­dé Mil­lard comme on regarde un pay­sage agréable — avec plai­sir mais sans urgence. Ce jour-là, elle le regar­da comme on regarde un homme.

— Dites à Herr Klimt que je réflé­chi­rai, dit-elle.

Mil­lard com­prit, avec la clair­voyance sou­daine et inutile des hommes qui com­prennent trop tard, qu’il venait de com­mettre une erreur — non pas lin­guis­tique cette fois, mais stra­té­gique. Il avait ame­né un rival dans un jeu qu’il ne savait même pas qu’il jouait. Klimt pein­drait la com­tesse. Klimt, avec son rire large et ses mains cou­vertes d’or, sédui­rait pro­ba­ble­ment la com­tesse — car Klimt sédui­sait tout le monde, c’é­tait une loi vien­noise aus­si incon­tes­table que la supé­rio­ri­té de l’O­pé­ra sur le Burg­thea­ter. Et Mil­lard res­te­rait dans sa cui­sine avec ses Kip­ferl et son bras gauche qui sen­tait la violette.

Mais il ne dit rien, parce qu’il n’y avait rien à dire, et parce que les gâteaux refroidissaient.

CHA­PITRE 6 — LA COMMANDE

Février arri­va sur Vienne comme un huis­sier — froid, gris, inexo­rable, por­teur de mau­vaises nou­velles. Le Danube char­riait des blocs de glace qui cognaient contre les piles des ponts avec un bruit sourd que les habi­tants de la ville n’en­ten­daient plus, à force, mais qui tenait les étran­gers éveillés la nuit, et Mil­lard, dans sa chambre de la Schwind­gasse, les entendait.

Il ne dor­mait plus bien. La com­tesse avait dit oui à Klimt — Pepi le lui avait rap­por­té avec une mine de conspi­ra­teur ravi, car Pepi savait tout ce qui se pas­sait à l’Im­pe­rial et trou­vait la vie des adultes aus­si pas­sion­nante qu’un feuille­ton du Wie­ner Tag­blatt. Elle posait le matin, au Seces­sion, et ren­trait à l’hô­tel pour le thé, et quand Mil­lard mon­tait l’as­siette, elle ne par­lait plus de la même façon — elle par­lait de Klimt. De sa façon de tra­vailler, de cette concen­tra­tion ani­male, de l’or qu’il posait sur la toile avec les doigts, sans pin­ceau, comme un bou­lan­ger pétrit sa pâte.

— Il peint comme vous faites de la pâtis­se­rie, dit-elle un jour.

Mil­lard encais­sa le coup en silence. Être com­pa­ré à Klimt aurait dû le flat­ter. Mais la com­pa­rai­son, faite par cette femme, dans cette chambre, avec cette voix, était un rap­pel — vous êtes le même genre d’homme, sauf qu’il est célèbre et que vous ne l’êtes pas, il peint des toiles qui dure­ront et vous faites des gâteaux qui seront man­gés avant la fin de la journée.

Il redes­cen­dit aux cui­sines avec cette amer­tume fami­lière, cette amer­tume qu’il por­tait depuis Paris comme une valise trop lourde et dont il ne par­ve­nait pas à se défaire. Wink­ler le regar­da entrer avec son regard bleu de tou­jours, et Mil­lard, pour la pre­mière fois, ne bais­sa pas les yeux. Quelque chose avait chan­gé — non pas entre eux, car entre eux rien ne chan­ge­rait jamais tout à fait, mais en Mil­lard. L’a­mer­tume, étran­ge­ment, le ren­dait plus fort. Comme si la dou­leur, au lieu de le dimi­nuer, lui don­nait de la matière.

Ce soir-là, il tra­vailla tard. Seul dans les cui­sines — même Pepi était par­ti — il ouvrit son car­net noir et com­men­ça à des­si­ner. Pas un gâteau. Un monu­ment. Une archi­tec­ture de sucre, de crème, de cho­co­lat et de mas­se­pain qui com­bi­nait tout ce qu’il avait appris — les tech­niques fran­çaises, les secrets vien­nois qu’il avait volés du regard, et quelque chose d’autre, quelque chose qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et qui n’a­vait pas encore de forme.

Il des­si­na jus­qu’à minuit. Puis il déchi­ra la page, parce qu’elle n’é­tait pas assez bien. Puis il la ramas­sa, parce qu’elle était presque assez bien, et que « presque » est le mot le plus impor­tant du voca­bu­laire d’un pâtissier.

*     *     *

Le lun­di 10 février 1890, à neuf heures du matin, le direc­teur Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines pour la deuxième fois de l’his­toire récente de l’Im­pe­rial. Cette fois, il ne venait pas gron­der. Il venait transpirer.

— Mes­sieurs, dit-il — et il avait cette pâleur spé­ci­fique des direc­teurs d’hô­tel qui viennent de rece­voir une nou­velle à la fois extra­or­di­naire et ter­ri­fiante —, nous avons reçu une com­mande de la Hofburg.

La Hof­burg. Le palais impé­rial. L’empereur.

Le silence qui tom­ba sur les cui­sines n’a­vait rien à voir avec les silences pré­cé­dents. C’é­tait un silence sacré, un silence de cathé­drale. Herr Gru­ber, le Küchen­chef, posa son cou­teau. Wink­ler posa sa poche à douille. Franz le roux ces­sa de res­pi­rer, ce qui pour un homme qui rou­lait des crois­sants toute la jour­née repré­sen­tait un exploit phy­sio­lo­gique considérable.

— Sa Majes­té l’empereur Fran­çois-Joseph, pour­sui­vit Schön­berg en essuyant ses lunettes avec une fré­né­sie qui mena­çait de pul­vé­ri­ser les verres, don­ne­ra un dîner le 1er mars en l’hon­neur d’une délé­ga­tion du sul­tan otto­man. Le dîner aura lieu à la Hof­burg, mais les des­serts — Schön­berg s’in­ter­rom­pit pour ava­ler sa salive — les des­serts ont été com­man­dés à l’Imperial.

Pas au Sacher. À l’Imperial.

L’in­for­ma­tion mit quelques secondes à atteindre toutes les par­ties du cer­veau de chaque cui­si­nier pré­sent, puis elle explo­sa, silen­cieu­se­ment, comme un feu d’ar­ti­fice sous l’eau. L’empereur com­man­dait ses des­serts à l’Im­pe­rial. L’empereur pré­fé­rait l’Im­pe­rial au Sacher. L’empereur avait choi­si son camp dans la guerre des gâteaux, et ce camp était le leur.

Wink­ler fut le pre­mier à parler.

— Com­bien de couverts ?

— Quatre-vingts.

— Quelles contraintes ?

— Il y aura des musul­mans dans la délé­ga­tion. Pas d’al­cool dans les des­serts. Et l’empereur a spé­ci­fi­que­ment deman­dé — Schön­berg consul­ta un papier, comme s’il n’o­sait pas faire confiance à sa propre mémoire — « quelque chose qui montre le meilleur de notre pâtis­se­rie, quelque chose qui sur­prenne nos amis otto­mans et qui honore notre maison ».

Quelque chose qui sur­prenne. Le mot flot­ta dans l’air des cui­sines comme un papillon dans une serre — déli­cat, impré­vi­sible, et sus­cep­tible de mou­rir à tout instant.

Wink­ler hocha la tête. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni joie, ni peur, ni orgueil. Mais ses mains, Mil­lard le vit, trem­blaient légè­re­ment. Les mains de Wink­ler trem­blaient, et cela seul suf­fi­sait à mesu­rer l’im­men­si­té de l’enjeu.

— Je m’en occupe, dit Winkler.

Schön­berg remon­ta à son bureau. La vie reprit dans les cui­sines — les cou­teaux, les cas­se­roles, le bruit, la vapeur — mais quelque chose avait chan­gé dans l’at­mo­sphère, une ten­sion nou­velle, élec­trique, comme l’air avant l’orage.

Mil­lard retour­na à ses Kip­ferl. Il n’a­vait rien dit. On ne lui avait rien deman­dé. Il était le Fran­çais, l’ac­ci­dent de par­cours, le pro­blème Sacher­torte — on ne confie pas les des­serts de l’empereur à un homme qui a publi­que­ment fait l’é­loge du camp ennemi.

Mais dans la poche de son tablier, il y avait la page frois­sée de la nuit — le des­sin, le monu­ment, l’ar­chi­tec­ture de sucre. Et dans sa tête, la voix de Freud : « Trou­vez un palais vierge. »

Les Otto­mans. Des hommes qui ne connais­saient ni la Sacher­torte ni l’Im­pe­rial Torte. Des hommes dont le palais n’a­vait pas de com­pa­rai­son vien­noise. Des palais vierges.

Mil­lard rou­la ses Kip­ferl et ne dit rien.

*     *     *

Les jours sui­vants, Wink­ler tra­vailla comme un pos­sé­dé. Le labo­ra­toire, d’or­di­naire silen­cieux et ordon­né, devint un champ de bataille — des essais de gâteaux par­tout, des bocaux ouverts, des notes grif­fon­nées, des appren­tis ter­ro­ri­sés cou­rant dans les cou­loirs avec des pla­teaux de tests que Wink­ler goû­tait, recra­chait, jugeait insuf­fi­sants et jetait avec une vio­lence conte­nue qui fai­sait trem­bler les éta­gères de cuivre.

Le pro­blème était le sui­vant : Wink­ler savait faire des gâteaux magni­fiques. Wink­ler savait faire des gâteaux vien­nois, autri­chiens, mit­te­leu­ro­péens, des gâteaux qui par­laient le lan­gage de la Ring­strasse et du Pra­ter et des cafés de la Kärnt­ner Strasse. Mais l’empereur avait deman­dé quelque chose qui sur­prenne des Otto­mans. Et Wink­ler ne connais­sait rien aux Otto­mans. Il ne connais­sait rien à la pâtis­se­rie orien­tale, aux bak­la­vas, aux lou­koums, à la fleur d’o­ran­ger, à l’eau de rose, à la pis­tache d’A­lep. Son monde sucré s’ar­rê­tait aux fron­tières de l’Em­pire, et au-delà de ces fron­tières il y avait le néant — un néant par­fu­mé de car­da­mome et de mas­tic dont il ne pos­sé­dait pas la carte.

Mil­lard obser­vait. Du fond de son coin mal éclai­ré, der­rière sa mon­tagne de Kip­ferl, il obser­vait Wink­ler se débattre, et il res­sen­tait quelque chose de com­plexe — un mélange de satis­fac­tion mes­quine (Wink­ler souf­frait, et Mil­lard n’é­tait pas assez bon pour ne pas en tirer un peu de plai­sir) et d’empathie pro­fes­sion­nelle (un pâtis­sier qui ne trouve pas sa recette est un ani­mal bles­sé, et même son enne­mi peut le plaindre).

Au Landt­mann, Mil­lard racon­ta la situa­tion à Freud.

— La com­mande de l’empereur, dit Freud. La scène pri­mi­tive de tout arti­san — le moment où le père vous juge.

— L’empereur n’est pas mon père.

— Non, mais il repré­sente ce que repré­sente le père — l’au­to­ri­té, la recon­nais­sance, le ver­dict. Votre pièce mon­tée est tom­bée devant le ministre. Si le gâteau de l’empereur échoue, c’est votre pièce mon­tée qui tombe une deuxième fois.

— Ce n’est pas mon gâteau. C’est celui de Winkler.

Freud reti­ra ses lunettes, les essuya — il avait pris ce geste à Schön­berg, ou Schön­berg l’a­vait pris à lui, ou les deux l’a­vaient pris à la même source, cette anxié­té vien­noise qui s’ex­prime par le polis­sage des verres.

— Herr Mil­lard, dit-il, je vais vous poser une ques­tion et je veux une réponse hon­nête. Si l’on vous don­nait carte blanche — si l’on vous disait : « Faites ce que vous vou­lez pour l’empereur » — que feriez-vous ?

Mil­lard ne répon­dit pas tout de suite. Il pen­sa au des­sin frois­sé dans sa poche. Il pen­sa aux nuits dans les cui­sines, au car­net noir, aux tech­niques volées du regard, au Stru­del revi­si­té, au Mille-feuille à la vien­noise, à tout ce tra­vail clan­des­tin qu’il menait depuis des semaines sans savoir à quoi il servait.

— Je ferais quelque chose qui n’existe pas encore, dit-il.

— Bien, dit Freud. C’est la seule réponse qui vaille. Le pro­blème, main­te­nant, c’est de faire en sorte qu’on vous la pose.

*     *     *

Pepi fut le mes­sa­ger. Pepi, qui voyait tout, qui enten­dait tout, qui cir­cu­lait entre les étages et les sous-sols avec l’in­vi­si­bi­li­té des mitrons et l’in­tel­li­gence des espions, Pepi vint trou­ver Mil­lard un soir dans les cui­sines désertées.

— Wink­ler est en panique, dit-il.

— Je sais.

— Non, vous ne savez pas. Il a détruit trois essais aujourd’­hui. Il a crié sur Franz — Wink­ler ne crie jamais. Et Schön­berg est des­cen­du deux fois deman­der où en étaient les choses. Il reste quinze jours.

Mil­lard regar­da Pepi. Pepi le regar­da. Et dans ce regard échan­gé entre un homme de trente-deux ans et un gar­çon de qua­torze, dans cette cui­sine vide qui sen­tait le beurre et le regret, quelque chose se déci­da — non pas un plan, pas encore, mais la pos­si­bi­li­té d’un plan, cette lueur fra­gile qui pré­cède les idées et qu’il ne faut sur­tout pas tou­cher de peur de l’éteindre.

— Pepi, dit Mil­lard. Tu connais le bureau de Schönberg ?

— Mieux que Schön­berg lui-même.

— Est-ce que tu pour­rais, demain matin, poser quelque chose sur son bureau avant qu’il n’arrive ?

Pepi sou­rit. Ce sou­rire de chat, ce sou­rire de Che­shire, ce sou­rire qui disait : je suis un mitron de qua­torze ans et le monde des adultes est un jeu dont je connais les règles mieux que les joueurs.

— Quoi ? dit-il.

Mil­lard sor­tit de sa poche la page frois­sée. Le des­sin. Le monu­ment. L’ar­chi­tec­ture de sucre, de crème, de cho­co­lat et de mas­se­pain. Un gâteau qui n’exis­tait pas encore — un gâteau qui ne serait ni fran­çais ni vien­nois mais les deux, et ni les deux non plus, un gâteau qui par­le­rait aux Otto­mans parce qu’il leur par­le­rait dans une langue que per­sonne ne connais­sait encore, la langue de l’entre-deux, du pas­sage, du mélange, cette langue que Mil­lard par­lait sans le savoir depuis qu’il mas­sa­crait l’al­le­mand et que ses erreurs, trans­for­mées par Freud en révé­la­tions et par la com­tesse en poé­sie invo­lon­taire, avaient fini par deve­nir un idiome.

— Pose ça sur son bureau, dit Mil­lard. Sans signer.

— Sans signer ?

— Sans signer.

Pepi prit la feuille. Il la regar­da — le des­sin, les anno­ta­tions, les flèches, les cro­quis de détail. Il ne com­pre­nait pas tout. Mais il com­pre­nait l’es­sen­tiel, parce que Pepi com­pre­nait tou­jours l’es­sen­tiel, et l’es­sen­tiel était ceci : Mil­lard jouait son va-tout.

— D’ac­cord, dit Pepi.

Et il dis­pa­rut dans les esca­liers de ser­vice, la feuille pliée dans la poche de son tablier, avec la légè­re­té d’un gamin qui porte, sans le savoir, le des­tin d’un pâtis­sier fran­çais, l’hon­neur d’un hôtel vien­nois, et le des­sert d’un empereur.

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Torte

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CHA­PITRE 1 — LA PIÈCE MONTÉE

Il y a des catas­trophes qui font du bruit, et d’autres qui n’en font pas. Celle de Gus­tave Mil­lard fit les deux à la fois — un fra­cas de sucre et de crème, sui­vi d’un silence si pro­fond qu’on aurait pu entendre une meringue tom­ber sur un tapis per­san, ce qui d’ailleurs venait exac­te­ment de se produire.

C’é­tait un mar­di de novembre 1889, à Paris, dans les salons de la Mai­son Dorin, bou­le­vard des Capu­cines. La Mai­son Dorin n’existe plus aujourd’­hui, et ceux qui l’ont connue se gardent bien d’en par­ler, par cette pudeur qui sai­sit les Pari­siens devant les désastres dont ils ont été témoins et qu’ils n’ont rien fait pour empê­cher. On y don­nait un dîner en l’hon­neur du ministre des Colo­nies, un homme sec et impa­tient qui por­tait des favo­ris roux et consi­dé­rait la pâtis­se­rie comme un art mineur, ce qui était déjà une faute de goût, et le des­sert comme une for­ma­li­té, ce qui allait s’a­vé­rer une erreur de juge­ment considérable.

Gus­tave Mil­lard avait tra­vaillé trois jours sur cette pièce mon­tée. Trois jours et trois nuits, à vrai dire, car Mil­lard appar­te­nait à cette caté­go­rie d’ar­ti­sans pour qui le som­meil est un obs­tacle et la nuit un ate­lier sup­plé­men­taire. C’é­tait un homme de trente-deux ans, brun, maigre, le nez un peu long, les mains extra­or­di­nai­re­ment pré­cises et le carac­tère extra­or­di­nai­re­ment inflam­mable. Il avait le génie des choux et l’or­gueil des incom­pris. Ses éclairs au café étaient célèbres dans trois arron­dis­se­ments. Son Paris-Brest avait fait pleu­rer un cri­tique du Figa­ro — de bon­heur, pré­ci­sons-le, car la suite de cette his­toire pour­rait lais­ser croire que Mil­lard ne pro­vo­quait chez autrui que des larmes de désespoir.

La pièce mon­tée s’é­le­vait sur cinq étages, cha­cun repré­sen­tant un conti­nent — l’Eu­rope en fon­dant, l’A­frique en nou­ga­tine, l’A­sie en pâte d’a­mande, les Amé­riques en cara­mel filé et l’O­céa­nie en un petit archi­pel de pro­fi­te­roles dont Mil­lard était par­ti­cu­liè­re­ment fier. L’en­semble culmi­nait à soixante-dix cen­ti­mètres, ce qui est consi­dé­rable pour une pièce mon­tée et impru­dent pour un mar­di de novembre où l’hu­mi­di­té rôdait dans les cui­sines comme un chat dans une poissonnerie.

Mil­lard avait véri­fié la struc­ture. Il avait véri­fié le socle, les tiges, l’é­qui­libre des pla­teaux. Il avait véri­fié trois fois, puis une qua­trième par super­sti­tion, puis une cin­quième parce que la qua­trième l’a­vait ren­du ner­veux. Ce qu’il n’a­vait pas véri­fié, c’é­tait la table.

La table, il faut le dire, n’é­tait pas de sa res­pon­sa­bi­li­té. La table appar­te­nait au domaine du maître d’hô­tel, un cer­tain Bour­sier, avec qui Mil­lard entre­te­nait des rela­tions polies mais ten­dues, comme c’est sou­vent le cas entre un homme qui construit des monu­ments de sucre et un homme qui les trans­porte. Le pied avant gauche de cette table avait un défaut, une imper­cep­tible inéga­li­té que Bour­sier connais­sait et com­pen­sait d’or­di­naire par une cale en car­ton. Ce soir-là, la cale avait dis­pa­ru. On ne sut jamais pour­quoi. Les enquêtes les plus minu­tieuses, menées dans les jours qui sui­virent avec une rigueur digne de la Sûre­té, ne per­mirent pas d’é­ta­blir si la cale avait été reti­rée par mal­veillance, par négli­gence, ou par l’in­ter­ven­tion d’un cou­rant d’air, hypo­thèse que Bour­sier défen­dit avec une convic­tion tou­chante et que per­sonne ne crut.

Le ministre des Colo­nies était en train de racon­ter une anec­dote sur le Ton­kin — une anec­dote qui impli­quait un élé­phant, un fonc­tion­naire et une caisse de cham­pagne, et qui n’a­vait aucun rap­port avec la pâtis­se­rie mais beau­coup avec l’i­dée que le ministre se fai­sait de l’art de la conver­sa­tion — lorsque la pièce mon­tée entra dans la salle.

Entra est un mot trop stable pour décrire ce qui se pas­sa. La pièce mon­tée fut por­tée, puis elle oscil­la, puis elle prit une déci­sion que per­sonne n’a­vait prise à sa place : elle bascula.

L’Eu­rope s’ef­fon­dra sur l’A­frique, qui glis­sa vers l’A­sie, qui entraî­na les Amé­riques dans sa chute, et l’O­céa­nie — les pro­fi­te­roles dont Mil­lard était si fier — atter­rit avec une pré­ci­sion dia­bo­lique sur les favo­ris roux du ministre des Colonies.

Le silence dura sept secondes. Mil­lard les comp­ta. Il les comp­te­rait encore des années plus tard, dans ses nuits d’in­som­nie vien­noises, sept secondes pen­dant les­quelles il vit défi­ler non pas sa vie entière mais sa car­rière, ce qui pour lui reve­nait au même.

Puis le ministre dit un seul mot, un mot que la décence inter­dit de repro­duire ici et que Mil­lard n’ou­blie­rait jamais.

*     *     *

Trois semaines plus tard, Gus­tave Mil­lard se trou­vait dans un train qui tra­ver­sait la Bavière sous la pluie. Il avait dans sa poche une lettre de recom­man­da­tion à demi effa­cée, dans sa valise trois moules à kou­glof et un exem­plaire du Guide Bae­de­ker de l’Em­pire aus­tro-hon­grois, et dans le cœur cette espèce de réso­lu­tion farouche qui sai­sit les hommes quand ils n’ont plus rien à perdre, ce qui est tou­jours faux mais par­fois utile.

La lettre venait d’un cer­tain Gré­goire Pon­sard, ancien second de cui­sine à la Mai­son Dorin, par­ti pour Vienne cinq ans plus tôt et dont on avait per­du la trace, ce qui aurait dû aler­ter Mil­lard mais ne l’a­ler­ta pas, parce que Mil­lard croyait encore que Vienne était une ville civi­li­sée où l’on par­lait un peu fran­çais et beau­coup de musique, et que la pâtis­se­rie y était un art aimable, infé­rieur à la fran­çaise mais plein de bonne volon­té. Il allait décou­vrir à quel point il se trom­pait, mais pas tout de suite, car la Bavière était longue, la pluie obs­ti­née, et le com­par­ti­ment chauf­fé par un poêle en fonte qui déga­geait une cha­leur ani­male et une odeur de fer brûlé.

Il n’a­vait dit au revoir à per­sonne. Sa logeuse de la rue Lepic lui devait deux semaines de linge propre, et il lui devait trois mois de loyer, ce qui ren­dait les adieux à la fois super­flus et impru­dents. Paris l’a­vait recra­ché comme un noyau de cerise, et il n’a­vait trou­vé per­sonne pour le rete­nir — ni col­lègue, ni ami, ni femme, car Mil­lard n’a­vait pas de femme, les femmes exi­geant en géné­ral un mini­mum de sta­bi­li­té finan­cière et d’ap­ti­tude à la conver­sa­tion, deux domaines dans les­quels il accu­sait un retard considérable.

Le train attei­gnit Vienne le len­de­main matin, à une heure que les horaires indi­quaient comme étant sept heures qua­rante-cinq mais qui res­sem­blait, vue du quai de la West­bahn­hof, à quelque chose de beau­coup plus tôt et de beau­coup plus froid.

Gus­tave Mil­lard posa le pied sur le sol autri­chien et dit, dans un alle­mand qu’il avait appris tout seul dans le train à l’aide du Bae­de­ker et d’une volon­té de fer :

— Ich bin ein Kon­di­tor. Wo ist das Hotel Kaiserlich ?

Ce qui aurait pu pas­ser pour une entrée en matière hono­rable si Mil­lard n’a­vait pas pro­non­cé « Kon­di­tor » d’une façon qui, pour une oreille vien­noise, res­sem­blait davan­tage à « Kon­dor » — le condor. Le por­teur qui l’en­ten­dit lui jeta un regard per­plexe, hocha la tête avec cette poli­tesse autri­chienne qui ne signi­fie jamais ce que l’é­tran­ger croit qu’elle signi­fie, et le diri­gea vers la sortie.

Dehors, Vienne l’at­ten­dait. La Ring­strasse s’é­ten­dait dans la lumière grise de novembre comme une pro­messe qu’on n’est pas sûr de vou­loir tenir. Les fiacres pas­saient dans un bruit de sabots et de roues mouillées. Les façades de la nou­velle ville — car la Ring­strasse était neuve, tra­cée sur les ruines des anciens rem­parts — s’a­li­gnaient avec une majes­té un peu exces­sive, comme des figu­rants qui en font trop pour impres­sion­ner un spec­ta­teur qui n’a pas encore pris place.

Et au milieu de cette ave­nue déme­su­rée, entre l’O­pé­ra et le Musik­ve­rein, se dres­sait l’Ho­tel Imperial.

Il faut dire un mot de cet hôtel, car il n’é­tait pas un décor mais un per­son­nage — le plus silen­cieux et le plus redou­table de cette his­toire. L’Ho­tel Impe­rial avait été, quinze ans plus tôt, le Palais du duc de Würt­tem­berg, une rési­dence prin­cière que son pro­prié­taire avait eu l’im­pru­dence de construire trop somp­tueu­se­ment et le mal­heur de ne pas pou­voir entre­te­nir. Rache­té, recon­ver­ti, il avait ouvert ses portes en 1873 pour l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Vienne, et depuis lors il régnait sur la Ring­strasse avec la tran­quille assu­rance d’un bâti­ment qui sait qu’il a été palais et qui n’a pas l’in­ten­tion de l’oublier.

Ses esca­liers étaient en marbre. Ses lustres pesaient plus lourd que des hommes. Ses pla­fonds étaient si hauts qu’on pou­vait y loger un étage sup­plé­men­taire, et si ornés qu’on levait la tête en entrant et qu’on ne la bais­sait plus jamais tout à fait, ce qui don­nait aux clients de l’Im­pe­rial cette allure légè­re­ment ren­ver­sée, ce port de tête entre l’ar­ro­gance et le tor­ti­co­lis, qui les dis­tin­guait immé­dia­te­ment des clients du Sacher, les­quels mar­chaient le nez en avant, atti­rés par l’o­deur du chocolat.

Mil­lard entra. Il tra­ver­sa le hall avec sa valise cabos­sée et ses trois moules à kou­glof qui s’en­tre­cho­quaient à chaque pas, pro­dui­sant un tin­te­ment de cas­se­roles qui fit se retour­ner le concierge, trois chas­seurs et un baron hon­grois qui pre­nait son café dans le salon du rez-de-chaus­sée et qui crut à l’ar­ri­vée d’un colporteur.

— Je suis le nou­veau pâtis­sier, dit Mil­lard en fran­çais, parce qu’il avait déjà épui­sé son alle­mand sur le quai de la gare.

Le concierge le regar­da comme on regarde une tache sur une nappe.

— Herr Direk­tor Schön­berg erwar­tet Sie nicht, dit le concierge, ce qui signi­fiait que le direc­teur ne l’at­ten­dait pas, et qui conte­nait dans ses quatre mots toute l’hos­ti­li­té polie dont l’Au­triche est capable.

Mil­lard bran­dit sa lettre de recom­man­da­tion. Le concierge la prit entre deux doigts, comme on sai­sit un mou­choir usa­gé, et dis­pa­rut dans les pro­fon­deurs de l’hôtel.

Gus­tave Mil­lard res­ta debout dans le hall de l’Ho­tel Impe­rial, entre un pal­mier en pot et un buste de l’empereur Fran­çois-Joseph, et atten­dit. Il atten­drait long­temps. Pas ce jour-là — ce jour-là le direc­teur finit par le rece­voir, avec une cor­dia­li­té méfiante et un fran­çais approxi­ma­tif qui annon­çait déjà tous les mal­en­ten­dus à venir — mais dans un sens plus large, plus pro­fond. Mil­lard atten­drait long­temps avant de com­prendre Vienne, et plus long­temps encore avant que Vienne ne consente à le com­prendre. Mais cela, il ne le savait pas encore, et c’est heu­reux, car s’il l’a­vait su il serait pro­ba­ble­ment remon­té dans le pre­mier train pour Paris, quitte à affron­ter de nou­veau les favo­ris du ministre et les trois mois de loyer de la rue Lepic, ce qui, tout bien pesé, aurait été moins dou­lou­reux que ce qui l’at­ten­dait dans les cui­sines de l’Imperial.

Mais Mil­lard ne le savait pas, et le buste de Fran­çois-Joseph ne le lui dit pas, parce que les bustes d’empereur ne disent jamais ce genre de choses, même quand ils le savent.

CHA­PITRE 2 — LES SOUS-SOLS

Les cui­sines de l’Ho­tel Impe­rial occu­paient le sous-sol tout entier du bâti­ment, un laby­rinthe de salles voû­tées, de cou­loirs en angle, de monte-charges grin­çants et de recoins dont per­sonne ne connais­sait l’u­sage exact mais que per­sonne n’o­sait condam­ner, par ce res­pect autri­chien pour les espaces inutiles qui est peut-être la forme la plus raf­fi­née de la civilisation.

On y des­cen­dait par un esca­lier de ser­vice situé der­rière la récep­tion, un esca­lier étroit et raide que les ser­veurs emprun­taient vingt fois par jour avec des pla­teaux char­gés et une grâce acro­ba­tique qui tenait du miracle quo­ti­dien. En haut : le marbre, les lustres, le mur­mure feu­tré des conver­sa­tions en cinq langues. En bas : le vacarme, la cha­leur, la vapeur, les cris, et cette odeur puis­sante et com­po­site qui est celle de toutes les cui­sines de grand hôtel — un mélange de beurre fon­du, de viande rôtie, de sucre brû­lé et de sueur humaine, dans des pro­por­tions variables selon l’heure et la saison.

Mil­lard des­cen­dit cet esca­lier le len­de­main de son arri­vée, à six heures du matin, parce que le direc­teur Schön­berg lui avait dit « à la pre­mière heure » et que Mil­lard, ne sachant pas ce que la pre­mière heure signi­fiait à Vienne, avait choi­si la plus sûre. Il por­tait sa veste blanche, son tablier, et ses trois moules à kou­glof dans un sac de toile, parce qu’il ne fai­sait confiance à aucun moule qui n’é­tait pas le sien, ce qui est le signe d’un bon pâtis­sier ou d’un para­noïaque, et sou­vent les deux.

Au pied de l’es­ca­lier, il trou­va un monde.

La bri­gade de cui­sine de l’Im­pe­rial comp­tait qua­rante-deux per­sonnes, répar­ties selon une hié­rar­chie aus­si rigide et aus­si byzan­tine que celle de la cour impé­riale elle-même, et d’ailleurs cal­quée sur elle, car en Autriche tout finit par res­sem­bler à la cour, y com­pris les endroits qui n’ont aucune rai­son de lui res­sem­bler. Au som­met trô­nait le Küchen­chef, un cer­tain Herr Gru­ber, un homme de soixante ans, immense, silen­cieux, dont le visage expri­mait en per­ma­nence un pro­fond scep­ti­cisme à l’é­gard du genre humain et de ses pré­ten­tions culi­naires. Herr Gru­ber avait sur­vé­cu à quatre direc­teurs, deux incen­dies et une visite de l’im­pé­ra­trice Sis­si qui avait refu­sé de man­ger quoi que ce soit, ce qui l’a­vait confor­té dans l’i­dée que le monde ne méri­tait pas ses efforts mais qu’il les four­ni­rait quand même, par habitude.

Sous Gru­ber régnaient les chefs de par­tie, cha­cun maître abso­lu de son domaine — les viandes, les pois­sons, les sauces, les légumes, les garde-man­ger — et par­mi eux, à une place qui n’é­tait ni la plus haute ni la plus basse mais la plus sen­sible, la plus expo­sée, la plus dan­ge­reuse : le chef pâtissier.

Le chef pâtis­sier de l’Ho­tel Impe­rial s’ap­pe­lait Karl Winkler.

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur Karl Wink­ler, car sans lui cette his­toire n’au­rait été qu’une suc­ces­sion de gâteaux ratés, ce qui est ennuyeux, alors qu’a­vec lui elle devint une guerre, ce qui est infi­ni­ment plus intéressant.

Wink­ler avait qua­rante-cinq ans, un corps rond et com­pact comme un Kugel­hupf bien levé, des yeux bleus d’une clar­té inquié­tante et des mains courtes aux doigts éton­nam­ment agiles, capables de sculp­ter une fleur de sucre avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien et d’é­tran­gler un appren­ti avec la même faci­li­té, bien qu’il ne l’eût jamais fait, du moins pas à la connais­sance de la direc­tion. Il était né à Graz, avait appris son métier à Vienne, l’a­vait per­fec­tion­né à Buda­pest et était reve­nu à l’Im­pe­rial huit ans plus tôt avec la cer­ti­tude inébran­lable que la pâtis­se­rie autri­chienne repré­sen­tait le som­met de l’art sucré et que tout ce qui venait de France était de la confi­se­rie pour enfants. Cette opi­nion, il ne l’ex­pri­mait jamais direc­te­ment — ce n’é­tait pas la manière vien­noise — mais elle suin­tait de cha­cun de ses gestes, de cha­cun de ses regards, de cette façon qu’il avait de sou­rire quand on men­tion­nait Paris, un sou­rire mince et poli comme une lame de couteau.

Wink­ler n’a­vait pas été consul­té sur l’ar­ri­vée de Mil­lard. Le direc­teur Schön­berg avait pris cette déci­sion seul, dans un élan de moder­ni­té qu’il regret­te­rait bien­tôt, pous­sé par l’i­dée qu’un pâtis­sier fran­çais appor­te­rait du pres­tige à l’Im­pe­rial et per­met­trait de riva­li­ser avec le Sacher sur un ter­rain nou­veau. Wink­ler avait appris la nou­velle par un gar­çon d’é­tage, ce qui consti­tuait une humi­lia­tion sup­plé­men­taire, et l’a­vait accueillie avec un silence qui, pour qui connais­sait Wink­ler, valait une décla­ra­tion de guerre.

Mil­lard ne connais­sait pas Wink­ler. Il ne savait rien de tout cela. Il des­cen­dit l’es­ca­lier avec ses moules à kou­glof et sa bonne volon­té, et ce qu’il vit en arri­vant dans le labo­ra­toire de pâtis­se­rie lui cou­pa le souffle.

Car le labo­ra­toire de Wink­ler était un chef-d’œuvre. Pas de la pâtis­se­rie — quoique la pâtis­se­rie qu’on y pro­dui­sait fût remar­quable — mais de l’or­ga­ni­sa­tion. Chaque outil était à sa place, chaque sur­face brillait, chaque bocal était éti­que­té d’une écri­ture gothique par­fai­te­ment régu­lière. Les moules étaient ran­gés par taille et par forme sur des éta­gères de cuivre. Les balances étaient cali­brées au dixième de gramme. L’air lui-même sem­blait plus propre que dans le reste des cui­sines, comme si Wink­ler avait trou­vé le moyen de puri­fier l’at­mo­sphère par la seule force de sa volonté.

Au centre de ce temple se tenait Wink­ler, debout devant un plan de tra­vail en marbre blanc, en train de gla­cer une Lin­zer Torte avec des gestes d’une len­teur déli­bé­rée. Il ne leva pas les yeux quand Mil­lard entra. Il ne leva pas les yeux pen­dant les trente secondes qui sui­virent, trente secondes pen­dant les­quelles Mil­lard res­ta debout sur le seuil, son sac de moules à la main, com­pre­nant obs­cu­ré­ment qu’il venait de péné­trer sur un ter­ri­toire et que le ter­ri­toire ne vou­lait pas de lui.

Enfin, Wink­ler leva les yeux. Il regar­da Mil­lard. Il regar­da le sac de moules. Il sourit.

— Sie sind der Fran­zose, dit-il.

Vous êtes le Fran­çais. Pas « bien­ve­nue ». Pas « enchan­té ». Pas même « bon­jour ». Vous êtes le Fran­çais, comme on dirait « vous êtes la tache » ou « vous êtes le problème ».

— Ja, répon­dit Mil­lard, ich bin der Kon­di­tor aus Paris.

Il avait répé­té cette phrase dans le train, dans sa chambre d’hô­tel, devant le miroir de la salle de bains. Il la pro­non­ça avec une assu­rance qui ne dura que le temps néces­saire à Wink­ler pour répondre :

— Kon­dor ?

Le même mal­en­ten­du que la veille à la gare. Mil­lard com­prit qu’il devait revoir sa pro­non­cia­tion, mais ne sut pas com­ment, et recu­la d’un demi-pas, ce qui est tou­jours une erreur face à un pâtis­sier autri­chien, car les pâtis­siers autri­chiens, comme les chiens, sentent la peur.

Wink­ler posa son cou­teau à gla­cer. Il s’es­suya les mains sur son tablier — un tablier d’une blan­cheur imma­cu­lée qui fai­sait paraître celui de Mil­lard vague­ment gri­sâtre — et fit le tour du plan de travail.

— Herr Schön­berg m’a infor­mé, dit-il dans un fran­çais lent, méti­cu­leux, chaque mot posé comme une pièce sur un échi­quier, que vous vien­driez appor­ter votre — il cher­cha le mot, ou fit sem­blant de le cher­cher — contri­bu­tion à notre labo­ra­toire. Je suis enchanté.

Il n’é­tait visi­ble­ment pas enchan­té. La tem­pé­ra­ture du labo­ra­toire, qui était agréable un ins­tant plus tôt, parut bais­ser de plu­sieurs degrés.

— Je suis ravi, dit Mil­lard, qui ne l’é­tait pas davan­tage. Vous avez un très beau laboratoire.

— Mer­ci. Il a fal­lu huit ans pour l’organiser.

Ce « huit ans » conte­nait tout — huit ans de tra­vail, huit ans de com­pé­tence, huit ans de légi­ti­mi­té que Mil­lard n’a­vait pas et n’au­rait jamais, quand bien même il res­te­rait à Vienne jus­qu’à la fin du siècle.

Wink­ler lui fit visi­ter les lieux. C’est-à-dire qu’il mar­cha devant lui en nom­mant chaque poste, chaque outil, chaque appren­ti, avec la pré­ci­sion d’un conser­va­teur de musée mon­trant sa col­lec­tion à un tou­riste dont il doute qu’il com­prenne quoi que ce soit. Il y avait Franz, le pre­mier com­mis, un gar­çon roux et ner­veux qui rou­lait des crois­sants avec une vitesse hal­lu­ci­nante. Il y avait Aloi­sia, la seule femme de la bri­gade, char­gée des décors en sucre, une fille mas­sive et silen­cieuse qui ne regar­dait per­sonne et que per­sonne ne regar­dait, ce qui lui conve­nait par­fai­te­ment. Il y avait deux appren­tis dont Mil­lard oublia immé­dia­te­ment les noms, et un mitron de qua­torze ans char­gé de la plonge et des courses, qui s’ap­pe­lait Pepi et qui serait, sans que per­sonne ne le soup­çonne encore, le per­son­nage le plus impor­tant de cette his­toire après Mil­lard lui-même.

— Votre poste sera ici, dit Wink­ler en dési­gnant un coin du laboratoire.

Le coin en ques­tion était le plus éloi­gné de la fenêtre, le plus proche des monte-charges — dont le bruit, à chaque pas­sage, fai­sait trem­bler les éta­gères — et le plus mal éclai­ré. Mil­lard com­prit le mes­sage. Il hocha la tête.

— Par­fait, dit-il.

— Vous com­men­ce­rez par les Kip­ferl, dit Winkler.

Les Kip­ferl. De petits crois­sants à la vanille, la pâtis­se­rie la plus simple du réper­toire vien­nois. Ce qu’on donne à faire aux appren­tis de pre­mière année. L’é­qui­valent, pour un pâtis­sier pari­sien qui avait fait pleu­rer un cri­tique du Figa­ro, de deman­der à un pia­niste de concert de jouer « Au clair de la lune ».

Mil­lard ouvrit la bouche pour pro­tes­ter. Puis il regar­da Wink­ler, et dans les yeux bleus de Wink­ler il lut quelque chose qui n’é­tait ni de la méchan­ce­té ni du mépris, mais quelque chose de plus redou­table : de la patience. Wink­ler atten­dait sa pro­tes­ta­tion. Wink­ler la dési­rait. La pro­tes­ta­tion serait la preuve que le Fran­çais était arro­gant, indis­ci­pli­né, inca­pable de se plier aux usages de la mai­son — et cette preuve, soi­gneu­se­ment rap­por­tée au direc­teur Schön­berg, met­trait fin à l’ex­pé­rience avant qu’elle n’ait commencé.

Mil­lard refer­ma la bouche.

— Avec plai­sir, dit-il.

Et c’est ain­si que Gus­tave Mil­lard, ancien pre­mier pâtis­sier de la Mai­son Dorin, bou­le­vard des Capu­cines, auteur d’é­clairs au café célé­brés dans trois arron­dis­se­ments, se retrou­va à six heures et quart du matin dans un sous-sol vien­nois, en train de rou­ler des Kip­ferl sous le regard bleu et patient de Karl Winkler.

Les Kip­ferl, il faut le recon­naître, ne se pas­sèrent pas très bien.

Non que Mil­lard fût inca­pable de rou­ler un crois­sant — il en avait rou­lé des mil­liers — mais le Kip­ferl vien­nois obéit à des lois qui ne sont pas celles du crois­sant fran­çais. Le crois­sant fran­çais est beur­ré, feuille­té, aérien ; le Kip­ferl est sablé, com­pact, et doit se bri­ser d’une cer­taine façon quand on le croque — une façon que Mil­lard ne connais­sait pas et que per­sonne ne son­gea à lui expli­quer, parce que tout le monde ici la connais­sait depuis l’en­fance, comme on connaît le bruit de sa propre langue ou l’o­deur de sa propre maison.

Les Kip­ferl de Mil­lard étaient bons. Ils étaient même, selon les cri­tères fran­çais, excel­lents. Mais ils n’é­taient pas vien­nois. Ils avaient quelque chose d’é­tran­ger dans la tex­ture, une sou­plesse là où il aurait fal­lu de la fria­bi­li­té, une élé­gance là où il aurait fal­lu de la ron­deur. Franz le roux les regar­da avec per­plexi­té. Aloi­sia ne les regar­da pas du tout. Pepi, le mitron, en goû­ta un en cachette et le trou­va déli­cieux, mais Pepi avait qua­torze ans et n’a­vait pas encore appris à détes­ter ce qui venait d’ailleurs.

Wink­ler prit un Kip­ferl entre ses doigts, le tour­na, le retour­na, le bri­sa en deux. Il exa­mi­na la cassure.

— Inté­res­sant, dit-il.

Puis il jeta les deux moi­tiés à la pou­belle et retour­na à sa Lin­zer Torte.

La mati­née conti­nua. Mil­lard rou­la des Kip­ferl, Franz rou­la des crois­sants — de vrais crois­sants vien­nois, le crois­sant ayant été inven­té à Vienne, ce que les Fran­çais refusent d’ad­mettre et que les Autri­chiens ne se lassent pas de rap­pe­ler — et la bri­gade de pâtis­se­rie tra­vailla autour de Mil­lard comme un orga­nisme autour d’un corps étran­ger, avec cette même com­bi­nai­son de tolé­rance et de rejet que le corps humain oppose à une greffe dont il n’est pas sûr qu’elle prendra.

À dix heures, on ser­vit le café. Pas dans les cui­sines — les cui­sines n’é­taient pas un endroit pour boire du café — mais dans un petit réduit atte­nant, meu­blé d’une table et de trois chaises, où les pâtis­siers pre­naient leur pause par rou­le­ment. Mil­lard s’y retrou­va seul avec Pepi, les autres ayant choi­si, par hasard ou par cal­cul, de prendre leur pause à un autre moment.

Pepi le regar­dait avec des yeux ronds. C’é­tait un gar­çon maigre et vif, avec une tignasse noire qui par­tait dans tous les sens et un sou­rire qui appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait sans rai­son appa­rente, comme un chat du Che­shire en culotte courte.

— Sie kom­men wirk­lich aus Paris ? deman­da-t-il. Vous venez vrai­ment de Paris ?

— Oui, dit Millard.

— Und warum sind Sie hier ?

Pour­quoi êtes-vous ici ? La ques­tion était simple. La réponse ne l’é­tait pas. Mil­lard cher­cha une for­mu­la­tion digne en alle­mand, ne la trou­va pas, et dit :

— Ich habe einen großen Feh­ler gemacht.

J’ai fait une grande erreur. C’é­tait la pre­mière phrase hon­nête qu’il pro­non­çait depuis son arri­vée à Vienne, et la pro­non­cia­tion, pour une fois, était presque correcte.

Pepi hocha la tête gra­ve­ment, comme si les grandes erreurs étaient une chose qu’il com­pre­nait, et lui offrit un mor­ceau de Gugel­hupf qu’il avait chi­pé dans la réserve. Le Gugel­hupf — le kou­glof autri­chien — était extra­or­di­naire. Mil­lard le man­gea en silence, et ce silence était le début de quelque chose, une alliance minus­cule et impro­bable entre un pâtis­sier fran­çais en dis­grâce et un mitron vien­nois de qua­torze ans, alliance qui allait, dans les semaines sui­vantes, s’a­vé­rer le seul point fixe dans un monde de plus en plus instable.

L’a­près-midi fut consa­cré à la pro­duc­tion des gâteaux du ser­vice du thé — l’un des moments les plus impor­tants de la jour­née à l’Im­pe­rial, car c’est au thé que les dames de la socié­té vien­noise venaient s’as­seoir dans le salon du pre­mier étage, et c’est par les dames de la socié­té vien­noise que se fai­saient et se défai­saient les répu­ta­tions. Mil­lard ne fut pas auto­ri­sé à par­ti­ci­per. Il obser­va, depuis son coin mal éclai­ré, la confec­tion d’une Dobos Torte, d’un Apfel­stru­del et de cette créa­tion propre à l’Im­pe­rial qu’on appe­lait sim­ple­ment l’Im­pe­rial Torte — un paral­lé­lé­pi­pède de cho­co­lat et de mas­se­pain qui était la réponse de l’hô­tel à la Sacher­torte et dont la recette était gar­dée avec un secret digne d’un docu­ment d’État.

Et c’est là, en regar­dant Wink­ler tra­vailler sur l’Im­pe­rial Torte, que Mil­lard com­mit sa pre­mière véri­table erreur viennoise.

— C’est un peu comme un Opé­ra, non ? dit-il en fran­çais, pen­sant à haute voix.

L’O­pé­ra, ce gâteau pari­sien fait de couches de bis­cuit, de crème au beurre et de gla­çage au cho­co­lat, qui est aux pâtis­siers fran­çais ce que la Neu­vième de Bee­tho­ven est aux chefs d’or­chestre alle­mands — un som­met indiscutable.

Wink­ler com­pre­nait le fran­çais. Il com­prit « Opé­ra ». Et dans le monde de Wink­ler, com­pa­rer l’Im­pe­rial Torte à un gâteau fran­çais — fût-il l’O­pé­ra — reve­nait à com­pa­rer la cathé­drale Saint-Étienne à une cha­pelle de campagne.

Le sou­rire de Wink­ler ne chan­gea pas. Rien, exté­rieu­re­ment, ne chan­gea. Mais quelque chose se fer­ma, défi­ni­ti­ve­ment, comme une porte qu’on ne rou­vri­rait plus. Et Mil­lard, qui n’a­vait pas encore appris à lire les silences vien­nois — ces silences qui disent plus que les cris et blessent plus que les insultes — ne s’en aper­çut pas.

La jour­née se ter­mi­na à huit heures du soir. Mil­lard remon­ta l’es­ca­lier de ser­vice avec les jambes lourdes, les mains qui sen­taient la vanille et le beurre, et cette fatigue par­ti­cu­lière de l’homme qui a tra­vaillé dur sans être sûr d’a­voir accom­pli quoi que ce soit. Dans le hall, l’Im­pe­rial avait chan­gé de visage — les lampes à gaz étaient allu­mées, les lustres jetaient des éclats dorés sur le marbre, les clients du soir tra­ver­saient le hall en habits de soi­rée, et un par­fum de tabac turc et d’eau de Cologne se mêlait à un air de Strauss qui venait du salon de musique.

Mil­lard tra­ver­sa ce monde comme un fan­tôme tra­verse un bal. Per­sonne ne le vit. Per­sonne ne le regar­da. Il sor­tit par la porte de ser­vice, retrou­va la Ring­strasse dans le froid de novembre, et mar­cha jus­qu’à la pen­sion de la Schwind­gasse où le direc­teur Schön­berg lui avait trou­vé une chambre — une chambre petite et propre, avec un lit de fer, une armoire, un lava­bo et une fenêtre qui don­nait sur une cour inté­rieure où un chat gris se pro­me­nait la nuit avec une régu­la­ri­té de fonctionnaire.

Il s’as­sit sur le lit. Il pen­sa à Paris, au bou­le­vard des Capu­cines, aux favo­ris du ministre. Il pen­sa à Wink­ler, à ses yeux bleus, à son sou­rire de cou­teau. Il pen­sa à l’Im­pe­rial Torte et se deman­da s’il serait jamais capable de créer quelque chose d’aus­si par­fait et d’aus­si viennois.

Puis il pen­sa aux Kip­ferl, et il eut envie de pleu­rer, mais ne pleu­ra pas, parce que les pâtis­siers ne pleurent pas — ou plu­tôt si, ils pleurent, mais seule­ment quand ils épluchent des oignons, ce qui n’est pas leur département.

Au-dehors, Vienne conti­nuait sans lui. Les fiacres pas­saient. Les valses tour­naient. Et quelque part, dans un appar­te­ment de la Berg­gasse qui n’é­tait pas encore célèbre, un méde­cin bar­bu écri­vait tard dans la nuit sur le méca­nisme des rêves, sans se dou­ter qu’il ren­con­tre­rait bien­tôt un pâtis­sier fran­çais dont les lap­sus en alle­mand lui ouvri­raient des hori­zons insoupçonnés.

Mais cela, c’est le cha­pitre suivant.

CHA­PITRE 3 — LA GUERRE DES GÂTEAUX

Pour com­prendre ce qui arri­va à Gus­tave Mil­lard le jeu­di 5 décembre 1889 — une date que les archives de l’Ho­tel Impe­rial ne men­tionnent pas, mais que Mil­lard ins­cri­vit dans sa mémoire avec la net­te­té d’une brû­lure —, il faut d’a­bord com­prendre la guerre.

Pas la guerre au sens où l’en­tendent les diplo­mates et les géné­raux — celle-là vien­drait plus tard, et empor­te­rait bien davan­tage que des gâteaux — mais la guerre telle que la pra­ti­quaient les pâtis­siers de Vienne, c’est-à-dire avec une féro­ci­té d’au­tant plus ter­rible qu’elle s’exer­çait à voix basse, avec des sou­rires, et dans un voca­bu­laire entiè­re­ment sucré.

La guerre oppo­sait le Sacher à l’Imperial.

Le Sacher, c’é­tait la Sacher­torte. Un gâteau au cho­co­lat dont la recette avait été inven­tée, selon la légende, par Franz Sacher en 1832, alors qu’il n’a­vait que seize ans et qu’il rem­pla­çait le chef malade du prince de Met­ter­nich. Ce gâteau, d’une sim­pli­ci­té trom­peuse — du cho­co­lat, de la confi­ture d’a­bri­cot, un gla­çage miroir —, était deve­nu au fil des décen­nies quelque chose de bien plus qu’un des­sert. Il était un totem, un sym­bole, l’é­qui­valent pour Vienne de ce que la Tour Eif­fel était pour Paris, à la dif­fé­rence près que la Tour Eif­fel ne se mange pas, ce qui aux yeux des Vien­nois la ren­dait net­te­ment inférieure.

L’Im­pe­rial avait sa propre arme : l’Im­pe­rial Torte. Moins célèbre, plus raf­fi­née, plus secrète. Le mas­se­pain contre la confi­ture d’a­bri­cot. La dis­cré­tion contre l’os­ten­ta­tion. Le palais contre l’hô­tel. Car c’est ain­si que les par­ti­sans de l’Im­pe­rial Torte voyaient les choses — le Sacher n’é­tait qu’un hôtel, l’Im­pe­rial avait été un palais, et un palais a tou­jours rai­son contre un hôtel, même quand l’hô­tel a un meilleur gâteau, ce que les par­ti­sans de l’Im­pe­rial n’ad­met­taient bien enten­du jamais.

Cette guerre se menait sur plu­sieurs fronts. Il y avait le front mon­dain — les dames qui choi­sis­saient de prendre le thé au Sacher ou à l’Im­pe­rial, et dont le choix consti­tuait une décla­ra­tion poli­tique aus­si lisible qu’un dis­cours au Par­le­ment. Il y avait le front cri­tique — les feuille­to­nistes de la Neue Freie Presse et du Wie­ner Tag­blatt qui consa­craient des colonnes entières à la supé­rio­ri­té de l’un ou de l’autre, avec un sérieux que les cor­res­pon­dants étran­gers trou­vaient dérou­tant et que les Vien­nois trou­vaient tout à fait nor­mal. Et il y avait le front secret — les cui­sines elles-mêmes, où chaque camp espion­nait l’autre, débau­chait ses appren­tis, ana­ly­sait ses four­ni­tures et ten­tait de per­cer les mys­tères de la recette adverse, avec une ingé­nio­si­té et une per­fi­die qui auraient ren­du jaloux les meilleurs agents de l’Empire.

Mil­lard ne savait rien de tout cela.

Il faut insis­ter sur ce point, car c’est la clef de ce qui sui­vit. Mil­lard, dans sa chambre de la Schwind­gasse, n’a­vait pas la moindre idée de l’exis­tence de cette guerre. Il savait que le Sacher exis­tait — il avait vu le bâti­ment en arri­vant, à deux cents mètres de l’Im­pe­rial, de l’autre côté de la Kärnt­ner Strasse — et il savait vague­ment que la Sacher­torte était célèbre, de la même façon qu’un Anglais sait vague­ment que le cham­pagne est fran­çais, c’est-à-dire sans y atta­cher d’im­por­tance particulière.

Ce jeu­di 5 décembre, Mil­lard avait pas­sé deux semaines à l’Im­pe­rial. Deux semaines de Kip­ferl, de regards obliques et de silences élo­quents. Wink­ler lui avait pro­gres­si­ve­ment confié d’autres tâches — des Vanille­kip­ferl, puis des Top­fens­tru­del, puis des Palat­schin­ken — chaque nou­velle mis­sion étant à la fois une marque de confiance infime et un test sup­plé­men­taire. Mil­lard s’en tirait hono­ra­ble­ment, c’est-à-dire qu’il ne com­met­tait plus de fautes gros­sières mais ne pro­dui­sait rien non plus qui arra­chât à Wink­ler autre chose que son « inté­res­sant » habi­tuel, ce mot ter­rible qui pou­vait signi­fier « remar­quable » aus­si bien que « médiocre » et qui, dans la bouche de Wink­ler, signi­fiait inva­ria­ble­ment le second.

Ce jeu­di-là, Mil­lard eut une heure de libre en début d’a­près-midi — une rare­té — et déci­da de sor­tir. Il mar­cha le long de la Ring­strasse, tour­na dans la Kärnt­ner Strasse, et se retrou­va, presque par hasard, devant le Sacher.

Il entra.

C’é­tait un acte d’une inno­cence abso­lue. Mil­lard vou­lait un café et un gâteau, ce qui est la chose la plus natu­relle du monde quand on se trouve à Vienne un après-midi de décembre et que le froid vous mord les doigts. Il ne vou­lait ni espion­ner, ni tra­hir, ni pro­vo­quer. Il vou­lait un café.

Il s’as­sit dans le salon du Sacher — un salon plus petit que celui de l’Im­pe­rial, plus sombre, plus intime, tapis­sé de rouge — et com­man­da un Melange et une part de Sachertorte.

La Sacher­torte arri­va. Mil­lard la regar­da. Il la cou­pa. Il la goûta.

Et il com­mit l’er­reur fatale.

Il fer­ma les yeux.

Quand un pâtis­sier ferme les yeux en goû­tant un gâteau, cela signi­fie quelque chose. Cela signi­fie que le gâteau l’a sur­pris, l’a ému, l’a trans­por­té dans un endroit où les mots sont inutiles et où seules comptent les papilles et cette espèce de mémoire invo­lon­taire que le sucre éveille mieux que la made­leine de Proust, laquelle, soyons hon­nêtes, était pro­ba­ble­ment moins bonne que la Sacher­torte, mais avait un meilleur biographe.

Mil­lard rou­vrit les yeux. À la table voi­sine se trou­vait un homme qu’il ne connais­sait pas mais qui le connais­sait — un four­nis­seur de beurre de l’Im­pe­rial, un cer­tain Dop­pler, qui four­nis­sait les deux hôtels et qui, à ce titre, jouis­sait d’un sta­tut de neu­tra­li­té com­pa­rable à celui de la Croix-Rouge, neu­tra­li­té dont il abu­sait régu­liè­re­ment en rap­por­tant les faits et gestes de chaque camp à l’autre, avec les embel­lis­se­ments que sa nature com­mère ren­dait inévitables.

Dop­pler vit Mil­lard. Il vit les yeux fer­més. Il vit la Sacher­torte. Et il sou­rit du sou­rire de l’homme qui vient de trou­ver de l’or dans le ruisseau.

— Herr Mil­lard ! dit-il en s’ap­pro­chant. Wie schmeckt Ihnen die Sachertorte ?

Com­ment trou­vez-vous la Sacher­torte ? La ques­tion était un piège, évi­dem­ment. Mais Mil­lard ne le savait pas. Mil­lard, les papilles encore éblouies, le cer­veau ralen­ti par le cho­co­lat et le sucre, répon­dit dans son alle­mand approximatif :

— Sie ist… wun­der­bar. Bes­ser als alles, was ich in Wien geges­sen habe.

Elle est mer­veilleuse. Meilleure que tout ce que j’ai man­gé à Vienne.

Mil­lard croyait dire une chose simple et vraie. Il ne se ren­dait pas compte que « tout ce que j’ai man­gé à Vienne » incluait l’Im­pe­rial Torte — et que cette phrase, rap­por­tée par Dop­pler, devien­drait une bombe.

Mais Mil­lard ne s’ar­rê­ta pas là. L’al­le­mand, chez lui, était une langue incon­trô­lable, une auto­mo­bile sans freins lan­cée dans une des­cente — et la des­cente continuait.

— Das Rezept ist so… so ein­fach und so per­fekt, pour­sui­vit-il, cher­chant ses mots avec l’en­thou­siasme mal­adroit du néo­phyte. Es ist wie… wie eine nackte Frau.

Il vou­lait dire : c’est comme une femme nue — au sens esthé­tique, au sens de la pure­té des lignes, de la beau­té dépouillée. C’é­tait une méta­phore de pâtis­sier, pas une obs­cé­ni­té. Mais il pro­non­ça « nackte » d’une façon qui, com­bi­née à son accent fran­çais et au brou­ha­ha du salon, son­na aux oreilles de Dop­pler comme quelque chose de consi­dé­ra­ble­ment plus scan­da­leux. Dop­pler écar­quilla les yeux. Deux dames à la table d’en face posèrent leur four­chette. Un ser­veur se figea avec un pla­teau à mi-che­min entre l’é­paule et la table.

Mil­lard, incons­cient de l’ef­fet pro­duit, conti­nua de man­ger sa Sachertorte.

*     *     *

Vingt-quatre heures suf­fisent pour qu’une rumeur tra­verse Vienne. Il en faut moins pour qu’elle tra­verse les deux cents mètres qui séparent le Sacher de l’Imperial.

Le ven­dre­di matin, quand Mil­lard des­cen­dit aux cui­sines, le silence qui l’ac­cueillit n’é­tait pas le silence habi­tuel — ce silence pro­fes­sion­nel, cette indif­fé­rence polie qu’il avait fini par accep­ter comme le fond sonore de sa vie vien­noise. C’é­tait un autre silence. Un silence plein. Un silence qui avait des dents.

Franz le roux ne le regar­da pas. Aloi­sia, qui ne le regar­dait déjà jamais, ne le regar­da avec une inten­si­té nou­velle. Les deux appren­tis s’é­car­tèrent sur son pas­sage. Pepi, seul, lui adres­sa un regard — mais un regard inquiet, un regard de mise en garde que Mil­lard ne sut pas lire.

Wink­ler était à son poste, devant le plan de tra­vail en marbre. Il gla­çait une Impe­rial Torte. Il ne leva pas les yeux quand Mil­lard entra — exac­te­ment comme le pre­mier jour, sauf que cette fois le silence ne signi­fiait pas « je vous jauge » mais « je vous ai jugé ».

Mil­lard enfi­la son tablier. Il com­men­ça à pré­pa­rer la pâte des Kip­ferl — car on l’a­vait remis aux Kip­ferl, ce qui aurait dû l’a­ler­ter, un retour aux Kip­ferl étant l’é­qui­valent culi­naire d’une rétro­gra­da­tion militaire.

À neuf heures, le direc­teur Schön­berg des­cen­dit aux cui­sines. Schön­berg ne des­cen­dait jamais aux cui­sines. Sa pré­sence dans le sous-sol était un évé­ne­ment aus­si rare et aus­si alar­mant qu’une comète, et les cui­si­niers réagirent de la même façon — ils levèrent la tête, se redres­sèrent et atten­dirent la catastrophe.

Schön­berg était un homme petit et rond, le crâne dégar­ni, des lunettes cer­clées d’or sur un nez qui avait été cas­sé dans sa jeu­nesse par des cir­cons­tances qu’il ne pré­ci­sait jamais et qui ali­men­taient les spé­cu­la­tions les plus variées. Il diri­geait l’Im­pe­rial depuis six ans avec un mélange de com­pé­tence et de ner­vo­si­té qui lui valait le res­pect de son per­son­nel et l’a­mi­tié de personne.

— Herr Mil­lard, dit-il. Dans mon bureau, s’il vous plaît.

La phrase était en fran­çais. Le « s’il vous plaît » était super­flu. Mil­lard posa sa pâte, s’es­suya les mains et sui­vit Schön­berg dans l’es­ca­lier, sous le regard de la bri­gade entière, un regard col­lec­tif qui conte­nait de la curio­si­té, du sou­la­ge­ment et, chez Wink­ler, quelque chose qui res­sem­blait presque à de la com­pas­sion — mais qui n’en était pro­ba­ble­ment pas, car Wink­ler ne fai­sait pas dans la compassion.

Le bureau de Schön­berg se trou­vait au pre­mier étage, der­rière la récep­tion. C’é­tait une pièce étroite, encom­brée de dos­siers, de fac­tures et de cette odeur de papier et de tabac froid qui carac­té­rise les bureaux des direc­teurs d’hô­tel depuis que les hôtels existent. Sur le mur, un por­trait de l’empereur. Sur le bureau, un exem­plaire du Wie­ner Tag­blatt, ouvert à la page des faits divers.

— Asseyez-vous, dit Schönberg.

Mil­lard s’assit.

— On me rap­porte, dit Schön­berg en choi­sis­sant ses mots comme on choi­sit des œufs dans un panier — avec pré­cau­tion et en s’at­ten­dant à ce que cer­tains soient pour­ris —, on me rap­porte que vous avez été vu hier au Sacher. Que vous avez com­man­dé une Sacher­torte. Que vous l’a­vez dégus­tée avec — il consul­ta un papier sur son bureau, et Mil­lard com­prit avec hor­reur que quel­qu’un avait rédi­gé un rap­port — avec « une expres­sion de ravis­se­ment ». Et que vous avez décla­ré, devant témoins, qu’elle était « meilleure que tout ce que vous aviez man­gé à Vienne ».

Mil­lard ouvrit la bouche.

— Je n’ai pas ter­mi­né, dit Schön­berg. On me rap­porte éga­le­ment que vous avez com­pa­ré la Sacher­torte à — nou­veau coup d’œil au papier — « une femme sans vête­ments ». Est-ce exact ?

— Ce n’est pas ce que j’ai vou­lu dire, com­men­ça Millard.

— Je n’en doute pas. Mal­heu­reu­se­ment, Herr Mil­lard, Vienne n’est pas une ville où ce qu’on a vou­lu dire compte. C’est une ville où ce qu’on a dit compte. Et ce que vous avez dit est en train de faire le tour de la Ringstrasse.

Schön­berg reti­ra ses lunettes, les essuya avec un mou­choir, les remit. C’é­tait un geste qu’il accom­plis­sait chaque fois qu’il devait dire quelque chose de désa­gréable, et il l’ac­com­plis­sait si sou­vent que les verres de ses lunettes étaient les plus propres de Vienne.

— Herr Mil­lard, vous êtes ici depuis deux semaines. En deux semaines, vous avez réus­si à vous mettre à dos le chef pâtis­sier, à offen­ser la fier­té de l’Im­pe­rial Torte, et à four­nir au Sacher une arme de pro­pa­gande qu’ils ne man­que­ront pas d’u­ti­li­ser. « Le pâtis­sier fran­çais de l’Im­pe­rial pré­fère notre Sacher­torte » — je vois déjà le titre dans la Neue Freie Presse.

Mil­lard vou­lut pro­tes­ter, expli­quer, racon­ter — mais les mots, en fran­çais comme en alle­mand, sem­blaient s’être ligués contre lui. Com­ment expli­quer qu’il avait juste vou­lu un café ? Que la Sacher­torte l’a­vait sur­pris ? Que la méta­phore de la femme nue était un com­pli­ment et non une gros­siè­re­té ? Com­ment expli­quer quoi que ce soit dans une ville où chaque mot était un piège et chaque silence une accusation ?

— Je ne vous ren­voie pas, dit Schön­berg. Pas encore. Le billet de train de Paris et la lettre de recom­man­da­tion repré­sentent un inves­tis­se­ment que je ne suis pas prêt à perdre si vite. Mais sachez que vous êtes sur­veillé. Par moi, par Herr Wink­ler, et appa­rem­ment par la moi­tié de Vienne. Ne remet­tez plus les pieds au Sacher. Ne par­lez plus de la Sacher­torte. Et pour l’a­mour du ciel, Herr Mil­lard, appre­nez l’allemand.

Mil­lard redes­cen­dit aux cui­sines. Le silence l’at­ten­dait — le même silence, plein et den­tu. Il reprit sa place devant les Kip­ferl. Franz ne le regar­da pas. Aloi­sia ne le regar­da pas. Les appren­tis s’écartèrent.

Seul Pepi, en pas­sant der­rière lui avec un seau de vais­selle sale, murmura :

— Dop­pler. C’est Dop­pler qui a tout raconté.

Et Mil­lard com­prit qu’il venait de se faire un enne­mi sans le vou­loir, un allié sans le savoir, et qu’il avait tiré la pre­mière balle d’une guerre dont il igno­rait jus­qu’à l’existence.

*     *     *

Les jours sui­vants furent une tra­ver­sée du désert — un désert de crème fouet­tée et de regards gla­cials. Wink­ler ne lui adres­sa plus la parole qu’en termes stric­te­ment pro­fes­sion­nels. Franz le roux déve­lop­pa un talent remar­quable pour occu­per tout l’es­pace du plan de tra­vail dès que Mil­lard appro­chait. Aloi­sia, depuis son poste de décors en sucre, obser­vait la situa­tion avec la pla­ci­di­té d’une sta­tue de cathédrale.

Mil­lard fut can­ton­né aux Kip­ferl, aux Vanille­kip­ferl, et à une nou­velle humi­lia­tion : le net­toyage des moules. Net­toyer les moules, dans la hié­rar­chie d’une cui­sine de pâtis­se­rie, est à peu près l’é­qui­valent de cirer les bottes du régi­ment dans l’ar­mée — on ne le fait que quand on a tout perdu.

Mais quelque chose se pas­sait, len­te­ment, dans les inter­stices de cette humi­lia­tion. Mil­lard, contraint au silence et à l’ob­ser­va­tion, com­men­çait à voir. Il voyait la façon dont Wink­ler tem­pé­rait le cho­co­lat — un mou­ve­ment du poi­gnet qu’il n’a­vait jamais vu en France, une tech­nique qui tenait le cho­co­lat entre deux tem­pé­ra­tures avec une pré­ci­sion de funam­bule. Il voyait la manière dont Aloi­sia tirait ses fils de sucre, non pas en les éti­rant comme on fai­sait à Paris, mais en les tor­dant, ce qui leur don­nait une trans­lu­ci­di­té dif­fé­rente, une lumière inté­rieure. Il voyait les gestes de Franz sur les crois­sants, cette façon de rou­ler la pâte non pas du centre vers les bords mais des bords vers le centre, à l’en­vers de tout ce qu’on lui avait appris.

Mil­lard ne disait rien. Il regar­dait. Et le soir, dans sa chambre de la Schwind­gasse, il pre­nait des notes dans un car­net à cou­ver­ture noire — des notes en fran­çais, avec des cro­quis, des flèches, des points d’in­ter­ro­ga­tion. Ce car­net devien­drait, des mois plus tard, le seul objet qu’il refu­se­rait de mon­trer à qui­conque, y com­pris à Pepi, parce qu’il conte­nait le secret de ce qui allait suivre — ce mélange impro­bable de pâtis­se­rie fran­çaise et de pâtis­se­rie vien­noise qui n’exis­tait pas encore et qui n’a­vait pas de nom.

Mais nous n’en sommes pas là.

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Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

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Le voyeur
de Chel­sea

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Par­tie 3

PAR­TIE III

LE VER­TIGE

I

Wal­ter pas­sa les trois jours sui­vants enfer­mé dans sa chambre.

Il ne des­cen­dait plus au Quixote. Il ne regar­dait plus par la fenêtre. Il res­tait assis devant sa Reming­ton, à fixer la feuille blanche.

Il avait ramas­sé les pages déchi­rées, les avait éta­lées sur le lit. Des cen­taines de frag­ments. Des phrases arra­chées. Des para­graphes mutilés.

Il essayait de les recol­ler men­ta­le­ment. Mais ça ne fonc­tion­nait pas. L’his­toire s’é­tait défaite. Claire n’exis­tait plus. Vivian non plus. Il ne res­tait que Mar­ga­ret et une assis­tante den­taire dont il ne connais­sait même pas le vrai prénom.

Le qua­trième jour, Harold débar­qua sans prévenir.

Wal­ter ne l’en­ten­dit pas frap­per. Harold uti­li­sa la clé que la récep­tion lui avait don­née — « urgence », avait-il dit. Il ouvrit la porte et res­ta figé sur le seuil.

La chambre était un champ de bataille. Des pages déchi­rées par­tout. Des bou­teilles vides. Des cen­driers qui débor­daient. Wal­ter était assis par terre, ados­sé au lit, les yeux dans le vague.

« Bon sang, Walter. »

Harold entra, refer­ma la porte. Il écar­ta des papiers, s’as­sit sur la chaise.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Wal­ter leva les yeux vers lui.

« Tout s’est effondré. »

« Quoi ? Le roman ? »

« Tout. »

Harold regar­da autour de lui. Les pages déchi­rées. Les car­nets éventrés.

« Tu as détruit ton travail. »

« C’é­tait que du mensonge. »

« Et alors ? » Harold se pen­cha. « Wal­ter, écoute-moi. Tous les romans sont des men­songes. C’est le prin­cipe. Tu inventes des gens qui existent pas. Des situa­tions qui se sont jamais pas­sées. C’est ça, la fiction. »

Wal­ter secoua la tête.

« C’est pas pareil. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que… » Il cher­chait ses mots. « Parce que j’ai volé leurs vies. Je les ai obser­vés comme des insectes et j’ai construit des his­toires qui avaient rien à voir avec eux. »

Harold sou­pi­ra.

« Et tu crois que Fitz­ge­rald connais­sait vrai­ment Gats­by ? Que Heming­way avait vrai­ment été tore­ro ? » Il allu­ma une ciga­rette. « Tu prends des mor­ceaux de réa­li­té et tu construis quelque chose. C’est ça, écrire. »

« Mais eux, ils étaient d’ac­cord. Mes per­son­nages, eux, ils savaient même pas. »

« Per­sonne est jamais d’ac­cord. » Harold se leva, alla à la fenêtre. « Tu crois que les gens sur qui tu écris dans un roman, même si tu changes les noms, ils sont contents ? Ils se recon­naissent. Ils se sentent tra­his. Uti­li­sés. » Il se retour­na. « Mais c’est pas ton pro­blème. Ton pro­blème, c’est de faire un bon livre. »

Wal­ter se leva péniblement.

« Je peux pas. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que j’ai ren­con­tré la vraie Mar­ga­ret. Et la vraie… » Il s’ar­rê­ta. « La vraie his­toire était mille fois mieux que ce que j’a­vais écrit. »

Harold réflé­chit.

« Alors écris la vraie histoire. »

« Je peux pas. C’est sa vie. Pas la mienne. »

« Alors mélange. Prends ce qu’elle t’a dit. Ajoute ce que t’a­vais ima­gi­né. Fais-en quelque chose de nouveau. »

Wal­ter s’as­sit sur le lit.

« T’as vrai­ment besoin de ce manus­crit, hein ? »

Harold eut un sou­rire triste.

« Ouais. Vrai­ment. » Il s’ap­pro­cha. « Mais c’est pas pour ça que je suis là. Enfin, pas seule­ment. Je m’in­quiète pour toi, Wal­ter. Tu vas pas bien. »

« Je sais. »

« Tu bois trop. Tu manges plus. Tu restes enfer­mé ici à te détruire. » Il posa sa main sur l’é­paule de Wal­ter. « Faut que tu sortes de là. D’une manière ou d’une autre. Finis ce putain de roman ou brûle-le. Mais fais quelque chose. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

Harold ramas­sa quelques pages déchi­rées. Il lut.

« C’est bien écrit, tu sais. Même déchi­ré. Ça a quelque chose. »

« Mer­ci. »

Harold posa les pages.

« Je reviens dans dix jours. Le 5 sep­tembre. Si t’as rien à me mon­trer, on se dit au revoir et on oublie tout ça. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta assis sur le lit, entou­ré des débris de son travail.

Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Mar­ga­ret était à son bal­con. Elle arro­sait sa fou­gère. Les gestes étaient doux, patients. La plante sem­blait aller mieux.

Wal­ter la regar­da. Puis il retour­na à sa Remington.

Il glis­sa une feuille dans le rouleau.

Il tapa : TROIS DRAMES.

Puis il continua.

II

Wal­ter écri­vit pen­dant six jours d’affilée.

Il ne dor­mait presque plus. Il écri­vait la nuit, le jour, dans un état second. Le café, les ciga­rettes, par­fois un verre de whis­ky pour tenir le coup.

Il ne par­tait plus de rien. Il avait com­pris quelque chose : il fal­lait tout gar­der. Les men­songes et la véri­té. Claire et Mar­ga­ret. Vivian et l’as­sis­tante den­taire. La fic­tion et la réa­li­té, mélan­gées, entrelacées.

Il écri­vit l’his­toire d’un écri­vain raté qui obser­vait trois voi­sins et inven­tait leurs vies. Puis qui décou­vrait qu’il s’é­tait trom­pé sur tout. Mais qui conti­nuait quand même à écrire, parce que l’in­ven­tion était peut-être plus vraie que la vérité.

Il ne savait pas si c’é­tait bon. Il savait juste que c’é­tait nécessaire.

Le troi­sième jour, Mar­ga­ret frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit, hagard. Il ne s’é­tait pas rasé. Il por­tait le même t‑shirt depuis trois jours.

« Vous allez bien ? demanda-t-elle.

— Pour­quoi ? »

« Parce que j’vous ai pas vu à votre fenêtre depuis une semaine. J’me suis inquiétée. »

Wal­ter eut un sou­rire faible.

« Vous vous inquié­tez pour moi ? »

« Ouais. C’est con, hein ? » Elle regar­da par-des­sus son épaule. « Vous écrivez ? »

« Oui. »

« Sur moi ? »

« Entre autres. »

Mar­ga­ret hésita.

« Je peux lire ? »

Wal­ter la regar­da. Puis il s’écarta.

« Entrez. »

Elle entra, regar­da autour d’elle. La chambre était dans un état catas­tro­phique. Mais au moins les pages étaient main­te­nant empi­lées, organisées.

Mar­ga­ret prit la pile la plus haute, s’as­sit sur le lit. Elle com­men­ça à lire.

Wal­ter retour­na à sa Reming­ton. Il conti­nua d’é­crire. Le cli­que­tis des touches. Le silence de Mar­ga­ret qui lisait.

Au bout d’une heure, elle posa les pages.

« C’est triste, dit-elle.

— Je sais.

— Mais c’est beau aus­si. » Elle le regar­da. « C’est moi ? La femme dans le roman ? »

« Oui et non. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Wal­ter se retourna.

« Ça veut dire que j’ai pris des mor­ceaux de vous. De ce que vous m’a­vez dit. De ce que j’ai ima­gi­né. Et j’en ai fait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui existe pas. »

Mar­ga­ret hocha la tête.

« Elle me res­semble. Mais elle est pas moi. »

« Exac­te­ment. »

« Et vous êtes l’é­cri­vain. Celui qui observe. »

« Oui. »

Mar­ga­ret se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

« Il se passe quoi, à la fin ? »

« Je sais pas encore. »

« Il faut qu’elle parte, dit Mar­ga­ret. La femme. Il faut qu’elle s’en aille pour de bon. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la seule chose qu’elle peut faire. Res­ter, c’est mou­rir. Par­tir, c’est peut-être vivre. »

Wal­ter la regarda.

« C’est ce que vous allez faire ? Partir ? »

Mar­ga­ret ne répon­dit pas tout de suite. Puis :

« Je sais pas. Peut-être. Un jour. » Elle se retour­na. « Mais vous, dans votre roman, vous pou­vez le décider. »

« Vous vou­lez que je la fasse partir ? »

« Je veux que vous lui don­niez une chance. »

Wal­ter hocha la tête.

« D’ac­cord. »

Mar­ga­ret sou­rit — un vrai sou­rire cette fois.

« Vous devriez dor­mir. Vous avez une sale gueule. »

« Vous aussi. »

« Ouais. On fait la paire. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à sa machine. Il écri­vit jus­qu’à l’aube. Et cette fois, il savait com­ment ça allait finir.

III

Le cin­quième jour, Miles mon­ta le voir.

Wal­ter était endor­mi sur son lit, tout habillé. Miles le secoua.

« Réveille-toi. »

Wal­ter ouvrit les yeux, hagard.

« Quelle heure ? »

« Quinze heures. T’as une tête de mort. »

Wal­ter se redres­sa. Sa tête tournait.

« Qu’est-ce tu veux ? »

Miles s’as­sit sur la chaise.

« Mar­ga­ret m’a dit que t’é­cri­vais. Que c’é­tait bien. Je vou­lais voir. »

Wal­ter mon­tra la pile de pages.

« C’est là. »

Miles prit les pages, com­men­ça à lire. Wal­ter le regar­da faire. Il voyait ses yeux qui bou­geaient, son visage qui ne tra­his­sait rien.

Au bout de vingt minutes, Miles posa les pages.

« C’est vrai­ment moi, le saxophoniste ? »

« Oui. »

« Tu m’as bien cer­né, enfoiré. »

« Déso­lé. »

« Sois pas déso­lé. » Miles allu­ma une ciga­rette. « C’est bon. Vrai­ment bon. T’as réus­si quelque chose. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poitrine.

« Tu le penses ? »

« Ouais. » Miles se leva, alla à la fenêtre. « Mais la fin me plaît pas. »

« Y’a pas encore de fin. »

« Jus­te­ment. Faut que tu trouves. »

« Des suggestions ? »

Miles réflé­chit.

« Le saxo­pho­niste. Faut qu’il joue un der­nier mor­ceau. Quelque chose de beau. Même s’il sait que per­sonne écoute. Même s’il sait que ça chan­ge­ra rien. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est tout ce qu’il peut faire. » Miles se retour­na. « Et l’é­cri­vain, il faut qu’il écrive. Même si c’est nul. Même si per­sonne lit. Parce que c’est la seule chose qui le garde en vie. »

Wal­ter hocha la tête.

« Et la femme ? Mar­ga­ret m’a dit qu’elle devait partir. »

« Mar­ga­ret a rai­son. Elle doit par­tir. Mais on sait pas où elle va. On la voit juste s’en aller. Le reste, c’est mystère. »

Wal­ter prit des notes.

« Et l’homme au cha­peau ? Le frère ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Il reste. C’est un con, mais il reste. Parce qu’il sait pas faire autrement. »

Wal­ter sourit.

« T’es bon dra­ma­turge, tu sais. »

« Ouais. Dom­mage que ça paye pas. »

Miles s’en alla. Wal­ter retour­na à sa machine.

Il écri­vit la fin. Trois scènes. Trois réso­lu­tions. Ou plu­tôt trois absences de résolution.

Mar­ga­ret qui par­tait avec sa valise. On ne savait pas où.

Miles qui jouait un der­nier mor­ceau. Body and Soul. Lent et magni­fique. Dans la nuit vide.

Et l’é­cri­vain qui tapait les der­niers mots de son roman. Seul dans sa chambre. Sans savoir si c’é­tait bon ou mau­vais. Juste sachant que c’é­tait fini.

Wal­ter écri­vit jus­qu’au matin. Quand il tapa les der­niers mots, le soleil se levait.

Il s’al­lon­gea sur le lit et s’en­dor­mit d’un coup.

IV

Wal­ter se réveilla en fin d’a­près-midi. Quel­qu’un frap­pait à la porte.

Il ouvrit. C’é­tait Vivian. Elle por­tait un tailleur gris. Che­veux atta­chés. Maquillage discret.

« Salut, dit-elle.

— Salut. »

Ils se regar­dèrent. Puis Vivian eut un petit rire.

« C’est bizarre, hein ? On se parle pour la pre­mière fois. »

« Ouais. »

« Mar­ga­ret et Miles m’ont dit que vous écri­viez. Que c’é­tait bien. » Elle hési­ta. « Je suis dedans ? »

Wal­ter hocha la tête.

« Un peu. »

« Je peux lire ? »

Wal­ter lui ten­dit les pages. Vivian s’as­sit, com­men­ça à lire. Wal­ter atten­dit, debout près de la fenêtre.

Après quelques minutes, Vivian leva les yeux.

« C’est moi ? Cette femme qui rentre tous les soirs avec des hommes différents ? »

« Plus ou moins. »

« Vous la décri­vez comme quel­qu’un de mys­té­rieux. De fascinant. »

« C’est ce que je croyais. »

Vivian eut un sou­rire triste.

« Je suis pas mys­té­rieuse. Je suis juste seule. »

« Je sais. Main­te­nant je sais. »

Vivian conti­nua de lire. Puis elle refer­ma les pages.

« Vous savez ce qui est bizarre ? Dans votre ver­sion, je suis plus intéressante. »

Wal­ter la regarda.

« Non. Dans la vraie vie, vous êtes exac­te­ment aus­si inté­res­sante. Juste différente. »

« Peut-être. » Elle se leva. « Mais j’pré­fère votre ver­sion quand même. Au moins elle a l’air d’al­ler quelque part. Moi je tourne en rond. »

« On tourne tous en rond. »

« Ouais. » Elle alla vers la porte, s’ar­rê­ta. « Vous allez le publier ? »

« Je sais pas. Peut-être. Si mon édi­teur veut bien. »

« Et si quel­qu’un me reconnaît ? »

« Per­sonne vous recon­naî­tra. Vous êtes pas vous. C’est un personnage. »

Vivian hocha la tête.

« Tant mieux. » Elle ouvrit la porte. « Bonne chance avec votre livre. »

« Mer­ci. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à la fenêtre. En face, chez Mar­ga­ret, les rideaux étaient ouverts. Mais la pièce sem­blait vide. Pas de lumière. Pas de mouvement.

Wal­ter des­cen­dit, tra­ver­sa la rue, mon­ta au troi­sième étage.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il essaya la poi­gnée. La porte était ouverte.

Il entra.

L’ap­par­te­ment était vide. Pas de meubles. Pas de vête­ments. Juste la fou­gère sur le rebord de la fenêtre. Encore vivante. Arro­sée récemment.

Sur la table, une enve­loppe. Avec son nom dessus.

Wal­ter l’ouvrit.

Wal­ter,

Je suis par­tie. Pour de bon cette fois. Je sais pas où je vais. Peut-être Bos­ton. Peut-être plus loin. Peu importe.

Mer­ci de m’a­voir vue. Même si vous vous êtes trom­pé au début. Au final, vous m’a­vez vrai­ment vue.

Pre­nez soin de la fou­gère si vous vou­lez. Ou lais­sez-la cre­ver. C’est à vous de décider.

Mar­ga­ret

Wal­ter plia la lettre. Il regar­da autour de lui. L’ap­par­te­ment vide. La lumière qui entrait par la fenêtre. La fougère.

Il prit la fou­gère et ren­tra chez lui.

V

Le 5 sep­tembre, Harold revint.

Wal­ter l’at­ten­dait. Il avait dor­mi pour la pre­mière fois depuis une semaine. Il s’é­tait rasé. Il avait mis une che­mise propre.

Sur le bureau, une pile bien nette. Cent pages exactement.

Harold entra, vit les pages, et sourit.

« Tu l’as fait. »

« Ouais. »

« Je peux lire ? »

« C’est pour ça que t’es là. »

Harold s’as­sit et com­men­ça à lire. Wal­ter sor­tit sur le bal­con, fuma en regar­dant la cour.

En face, l’ap­par­te­ment de Mar­ga­ret était tou­jours vide. Au cin­quième, Vivian était là, qui se pré­pa­rait pour sor­tir. Au qua­trième, Miles était assis sur son rebord de fenêtre, saxo­phone à la main.

Leurs regards se croi­sèrent. Miles leva son saxo­phone en signe de salut. Wal­ter leva sa ciga­rette en réponse.

Puis Miles se mit à jouer. Someone to Watch Over Me. Lent et doux.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout.

Quand il ren­tra, Harold avait fini de lire. Il tenait les pages ser­rées contre lui.

« Wal­ter… c’est magnifique. »

Wal­ter s’assit.

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. » Harold le regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion. « C’est pas ce que j’at­ten­dais. C’est pas un polar. C’est pas com­mer­cial. Mais c’est… » Il cher­chait ses mots. « C’est vrai. C’est vivant. Ça pulse. »

« Mais tu peux le vendre ? »

Harold hési­ta.

« Je sais pas. Hon­nê­te­ment, je sais pas. Ça va être dur. Les gens veulent du sus­pense, de l’ac­tion. Là, t’as écrit quelque chose de contem­pla­tif. D’ambigu. »

« Donc c’est non. »

« Non. » Harold posa les pages. « C’est : je vais essayer. Je vais le faire lire à des gens. Je vais me battre pour. » Il se leva. « Mais même si ça marche pas, Wal­ter, tu devais écrire ce livre. Pour toi. »

Wal­ter hocha la tête.

« Je sais. »

Harold prit les pages, les glis­sa dans son attaché-case.

« Je te donne des nou­velles dans quinze jours. »

« D’ac­cord. »

À la porte, Harold se retourna.

« T’as l’air d’al­ler mieux. »

« Peut-être un peu. »

« Conti­nue comme ça. » Harold lui ser­ra la main. « Et écris autre chose. Tout de suite. Tant que t’es dans le flow. »

« Je verrai. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta seul dans sa chambre. Il regar­da la Reming­ton. La fou­gère de Mar­ga­ret sur le rebord de la fenêtre. Les car­nets vides qui attendaient.

Puis il glis­sa une nou­velle feuille dans le rouleau.

Il écri­vit : Cha­pitre un.

Et conti­nua.

VI

Trois semaines passèrent.

Wal­ter écri­vait tous les jours. Pas un nou­veau roman. Juste des frag­ments. Des scènes. Des per­son­nages qui appa­rais­saient et disparaissaient.

Il ne buvait presque plus. Il dor­mait mieux. Il avait recom­men­cé à des­cendre au Quixote, à par­ler avec les autres loca­taires du Chelsea.

Mar­ga­ret ne revint jamais. Son appar­te­ment res­ta vide pen­dant deux semaines, puis de nou­veaux loca­taires emmé­na­gèrent. Un couple de jeunes peintres. Wal­ter ne les obser­vait pas.

Vivian était tou­jours là. Elle sor­tait tou­jours le soir, ren­trait tou­jours tard. Mais main­te­nant, quand elle croi­sait Wal­ter dans le hall, elle lui sou­riait. Ils avaient pris un café ensemble une fois. Ils avaient par­lé de choses banales. C’é­tait agréable.

Miles jouait tou­jours. Tous les soirs. Wal­ter l’é­cou­tait en écri­vant. Ils s’é­taient vus plu­sieurs fois. Ils par­laient peu. Mais il y avait quelque chose entre eux main­te­nant. Une recon­nais­sance. Une fraternité.

Un matin, Harold appela.

« Wal­ter ? C’est moi.

— Salut.

— J’ai des nouvelles. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’accélérer.

« Bonnes ou mauvaises ? »

« Les deux. » Harold tous­sa. « J’ai fait lire ton manus­crit. Tout le monde dit que c’est brillant. Mais per­sonne veut le publier. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poitrine.

« Je vois.

— Attends. J’ai pas fini. » Harold mar­qua une pause. « Y’a un petit édi­teur. Très petit. Très lit­té­raire. Ils font des tirages de mille exem­plaires. Ils paient presque rien. Mais ils veulent le publier. »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Tu… tu leur as dit oui ? »

« Pas encore. Je vou­lais ton accord. Parce que, Wal­ter, faut que tu com­prennes. Ça va rien chan­ger finan­ciè­re­ment. T’au­ras peut-être cinq cents dol­lars. Et le livre se ven­dra pro­ba­ble­ment pas. »

« Mais il sera publié. »

« Oui. Il sera publié. »

Wal­ter réflé­chit. Cinq cents dol­lars. Ça payait deux mois de loyer. Peut-être trois s’il était raisonnable.

Et après ? Il fau­drait trou­ver autre chose. Un tra­vail. Ou écrire un polar comme Harold le vou­lait depuis le début.

Mais au moins, le livre existerait.

« Dis-leur oui, dit Walter.

— T’es sûr ?

— Oui. »

Il enten­dit Harold sou­pi­rer de soulagement.

« D’ac­cord. Je m’en occupe. » Une pause. « Et Walter ?

— Oui ?

— Je suis fier de toi. »

Wal­ter raccrocha.

Il res­ta assis sur son lit, immo­bile. Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Vivian se pré­pa­rait pour sor­tir. Elle por­tait une robe verte. Celle qu’il avait vue la pre­mière fois.

Au qua­trième, Miles était à sa fenêtre. Il fumait en regar­dant le ciel.

Wal­ter les regar­da. Ses per­son­nages. Ses fan­tômes. Ses com­plices involontaires.

Il pen­sa : Mer­ci.

Puis il retour­na à sa machine et se remit à écrire.

VII

Le livre sor­tit en mars 1955.

Wal­ter reçut dix exem­plaires d’au­teur. Il en gar­da un, don­na les autres.

Un à Harold. Un à Miles. Un à Vivian. Un qu’il envoya à Mar­ga­ret, à Bos­ton, à l’a­dresse qu’elle lui avait lais­sée. Les autres, il les dis­tri­bua au hasard — à la ser­veuse du Quixote, au type du kiosque à jour­naux, à la récep­tion du Chelsea.

Les cri­tiques furent rares. Le Vil­lage Voice en par­la — « un roman contem­pla­tif et étrange sur la soli­tude urbaine ». Le Times l’i­gno­ra complètement.

Le livre se ven­dit à quatre cents exem­plaires. Puis disparut.

Wal­ter s’en foutait.

Il avait com­men­cé un nou­veau roman. Un polar, cette fois. Pour Harold. Pour payer le loyer. C’é­tait ali­men­taire, mais c’é­tait honnête.

Et la nuit, quand il avait fini sa quo­ta, il écri­vait autre chose. Des frag­ments. Des scènes. Des choses qu’il ne mon­tre­rait à personne.

Un soir de mai, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit. C’é­tait Margaret.

Elle por­tait un man­teau léger, les che­veux courts main­te­nant. Elle souriait.

« Salut.

— Mar­ga­ret. » Wal­ter res­ta bouche bée. « Qu’est-ce que… »

« Je suis de pas­sage à New York. J’ai pen­sé venir vous voir. » Elle entra. « J’ai reçu votre livre. »

« Tu l’as lu ? »

« Deux fois. » Elle s’as­sit sur le lit. « C’est beau. Vraiment. »

« Mer­ci. »

« La femme. Celle qui part. C’est moi ? »

« Oui et non. »

Mar­ga­ret sourit.

« C’est bien. J’aime ça. Être moi et pas moi en même temps. »

Ils par­lèrent long­temps. Mar­ga­ret lui racon­ta sa nou­velle vie à Bos­ton. Un tra­vail de ser­veuse. Un petit appar­te­ment. Des amis. Rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais quelque chose de stable. De vivable.

« Et toi ? demanda-t-elle.

— Je sur­vis. J’écris. »

« C’est bien. »

« Ouais. »

Mar­ga­ret se leva.

« Faut que j’y aille. Mon train est dans deux heures. »

« Tu reviens à New York des fois ? »

« Peut-être. Un jour. » Elle l’embrassa sur la joue. « Conti­nue d’é­crire, Wal­ter. Même si c’est dur. Même si per­sonne lit. »

« Toi conti­nue de par­tir. Même si tu sais pas où tu vas. »

Mar­ga­ret sou­rit et s’en alla.

Wal­ter la regar­da par­tir depuis sa fenêtre. Il la vit tra­ver­ser la 23e Rue, héler un taxi, disparaître.

Il retour­na à sa machine.

Et écri­vit jus­qu’à l’aube.

VIII

L’é­té arri­va. La cha­leur revint. New York cui­sait de nouveau.

Wal­ter était tou­jours au Chel­sea. Tou­jours dans la chambre 412. Tou­jours à sa fenêtre.

Mais quelque chose avait changé.

Il n’ob­ser­vait plus. Ou plu­tôt, il obser­vait dif­fé­rem­ment. Pas pour voler. Pas pour inven­ter. Juste pour voir.

Les nou­veaux voi­sins d’en face — le jeune couple de peintres — vivaient leur vie. Ils s’ai­maient, se dis­pu­taient, riaient. Wal­ter les regar­dait par­fois. Mais il n’é­cri­vait rien sur eux.

Vivian était par­tie en juillet. Un soir, elle était mon­tée le voir pour lui dire au revoir. Elle avait trou­vé un tra­vail à Chi­ca­go. Un vrai tra­vail, mieux payé. Elle par­tait recommencer.

« Vous allez me man­quer, avait-elle dit.

— Vous aussi. »

Elle lui avait lais­sé son adresse. Il lui écri­vait par­fois. Des lettres courtes. Elle répon­dait rarement.

Miles était tou­jours là. Il jouait tou­jours. Mais moins sou­vent main­te­nant. Il avait trou­vé un bou­lot de nuit dans un entre­pôt. Ça payait mal mais régu­liè­re­ment. Il avait dit à Wal­ter : « Au moins je crè­ve­rai pas de faim. »

Ils se voyaient sou­vent. Ils buvaient un café. Ils fumaient. Ils par­laient de tout et de rien. De jazz. De lit­té­ra­ture. De vie.

Un soir d’août, Miles mon­ta le voir.

« J’ai quelque chose pour toi. »

Il ten­dit un disque à Wal­ter. Un 33 tours. Sur la pochette, juste le nom : Miles Par­ker Quar­tet — Live at the Blue Note, 1952.

Wal­ter le regar­da, incrédule.

« C’est ton disque ? Celui dont tu m’a­vais parlé ? »

« Ouais. J’en avais gar­dé un exem­plaire. Je veux que tu l’aies. »

« Je peux pas accepter. »

« Si tu peux. » Miles sou­rit. « T’as écrit sur moi. C’est juste. Main­te­nant tu peux m’é­cou­ter pour de vrai. »

Wal­ter prit le disque.

« Mer­ci. »

« De rien. »

Miles s’en alla. Wal­ter mit le disque sur son tourne-disque. Il s’as­sit près de la fenêtre et écouta.

C’é­tait magni­fique. Miles jeune, Miles plein d’es­poir, Miles qui jouait comme s’il allait vivre éternellement.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout. Puis il écrivit.

Pas un roman. Juste une lettre. À Miles. Pour lui dire mer­ci. Pour lui dire qu’il avait eu tort, que son disque était extra­or­di­naire, que le monde avait eu tort de ne pas l’écouter.

Il ne l’en­voya jamais. Il la gar­da dans un tiroir.

IX

Sep­tembre arri­va. Un an exac­te­ment depuis qu’­Ha­rold lui avait don­né son ultimatum.

Wal­ter avait fini son polar ali­men­taire. Harold l’a­vait ven­du à un édi­teur moyen. Sor­tie pré­vue au prin­temps 1956. Avance cor­recte. De quoi tenir six mois.

Wal­ter savait que c’é­tait pas un grand livre. Mais c’é­tait hon­nête. C’é­tait bien écrit. Et ça lui per­met­tait de continuer.

Le soir du 15 sep­tembre, il s’as­sit à sa fenêtre avec un verre de whisky.

Il regar­da la cour. Les fenêtres d’en face. Les vies qui continuaient.

Il pen­sa à Mar­ga­ret, quelque part à Boston.

Il pen­sa à Vivian, quelque part à Chicago.

Il pen­sa à Miles, en bas, qui jouait peut-être, ou dor­mait, ou rêvait.

Il pen­sa à Claire, à la vraie Vivian, aux per­son­nages qu’il avait inven­tés et qui n’exis­taient plus.

Et il pen­sa à lui. Wal­ter Finch. Trente-sept ans. Écri­vain raté qui avait écrit un livre que per­sonne n’a­vait lu.

Mais qui avait quand même écrit.

Il vida son verre. Puis il prit son car­net et nota :

Trois drames. Trois vies. Trois histoires.

Celle de Mar­ga­ret, qui est par­tie sans savoir où elle allait.

Celle de Vivian, qui a conti­nué de cher­cher quelque chose qu’elle ne trou­vait pas.

Celle de Miles, qui a joué jus­qu’au bout, même pour personne.

Et la mienne. Celle d’un homme qui a obser­vé, inven­té, men­ti, écrit.

Qui a volé leurs vies et en a fait quelque chose d’autre.

Qui a essayé de don­ner un sens à tout ça.

Qui a peut-être échoué.

Mais qui a essayé.

Il refer­ma le carnet.

En face, une lumière s’al­lu­ma. Les jeunes peintres ren­traient. Ils riaient. Ils por­taient des courses. Ils allaient pré­pa­rer le dîner, peut-être faire l’a­mour, peut-être se disputer.

Wal­ter les regar­da un moment. Puis il se leva, fer­ma la fenêtre, et alla se coucher.

Demain, il écri­rait autre chose.

Mais ce soir, il avait fini.

X

Dix ans plus tard, Wal­ter Finch reçut une lettre.

C’é­tait l’au­tomne 1965. Il vivait tou­jours à New York, mais plus au Chel­sea. Un petit appar­te­ment à Brook­lyn. Deux pièces. Lumineux.

Il avait publié quatre autres livres. Trois polars ali­men­taires. Un roman lit­té­raire qui avait eu un petit suc­cès d’es­time. Il gagnait décem­ment sa vie. Pas riche, mais stable.

Il ne s’é­tait jamais marié. Quelques liai­sons, rien de durable. Il pré­fé­rait être seul. Ou du moins, il s’y était habitué.

La lettre venait de Bos­ton. Pas d’expéditeur.

Il l’ou­vrit.

Cher Wal­ter,

Je ne sais pas si cette adresse est encore la bonne. J’ai deman­dé à votre édi­teur. Ils ont accep­té de transmettre.

Je vou­lais vous dire que j’ai relu votre livre. Dix ans après. Je l’a­vais pas tou­ché depuis.

C’est bizarre. La pre­mière fois, je m’é­tais recon­nue. J’a­vais vu mes erreurs, mes fai­blesses. Ça m’a­vait fait mal.

Cette fois, j’ai vu autre chose. J’ai vu une his­toire sur la soli­tude. Sur le fait d’être vu. Ou pas vu. Sur le fait d’in­ven­ter des vies parce que la vraie vie est trop dure.

Je crois que j’ai com­pris ce que vous essayiez de faire.

Mer­ci.

Mar­ga­ret

P.S. : Je me suis mariée l’an­née der­nière. Il s’ap­pelle David. Il est gen­til. On a un chien. Je suis heu­reuse. Ou du moins, j’essaie.

Wal­ter plia la lettre. Il la glis­sa dans un tiroir où il gar­dait d’autres lettres. Celle de Vivian, qui lui avait écrit une fois de Chi­ca­go pour dire qu’elle avait ren­con­tré quel­qu’un. Celle d’Ha­rold, qui lui avait écrit quand Trois drames avait été réim­pri­mé dans une petite col­lec­tion de lit­té­ra­ture contemporaine.

Il n’a­vait jamais eu de lettre de Miles.

Miles était mort en 1959. Over­dose. Wal­ter l’a­vait appris par hasard, en lisant le Vil­lage Voice. Un entre­fi­let. « Miles Par­ker, saxo­pho­niste de jazz, est décé­dé dans sa chambre du Chel­sea Hotel. Il avait 36 ans. »

Wal­ter était allé à l’en­ter­re­ment. Il y avait dix per­sonnes. Des musi­ciens qu’il ne connais­sait pas. Pas de famille.

Après la céré­mo­nie, un des musi­ciens était venu le voir.

« Vous êtes Wal­ter Finch ? L’écrivain ?

— Oui.

— Miles par­lait de vous. Il disait que vous aviez écrit sur lui. Que c’é­tait bien. »

Wal­ter n’a­vait pas su quoi répondre.

« Il a lais­sé quelque chose pour vous », avait dit le musicien.

Il lui avait ten­du une enveloppe.

Dedans, une pho­to. Miles jeune, sur scène, saxo­phone à la bouche. Souriant.

Et au dos, grif­fon­né : Conti­nue d’é­crire. M.

Wal­ter avait gar­dé la pho­to. Elle était enca­drée main­te­nant, sur son bureau.

Il la regar­da. Puis il s’as­sit et écri­vit une lettre à Margaret.

Il lui racon­ta sa vie. Ses livres. Ses doutes. Il lui dit qu’il pen­sait sou­vent à elle, à Vivian, à Miles. Qu’ils avaient chan­gé quelque chose en lui. Qu’ils lui avaient appris à voir.

Il ter­mi­na :

Mer­ci d’a­voir été réelle. Mer­ci d’a­voir été géné­reuse. Mer­ci de m’a­voir lais­sé voler un peu de votre vie.

Je sais main­te­nant que c’é­tait pas du vol. C’é­tait un échange.

Vous m’a­vez don­né quelque chose. J’es­père vous avoir don­né quelque chose aussi.

Wal­ter

Il pos­ta la lettre le lendemain.

Il ne reçut jamais de réponse.

Mais ça lui allait.

ÉPI­LOGUE

Été 1954. Chambre 412. Chel­sea Hotel.

Un homme assis près d’une fenêtre ouverte. Cha­leur écra­sante. Ciga­rette qui se consume.

En face, trois fenêtres. Trois vies. Trois drames qui se déroulent en silence.

L’homme observe. Note. Invente.

Il ne sait pas encore ce qu’il écrit. Il ne sait pas encore si c’est bien ou mau­vais. Vrai ou faux.

Il sait juste qu’il écrit.

Et qu’au bout des doigts qui tapent sur les touches, quelque chose naît.

Quelque chose d’im­par­fait. D’am­bi­gu. De vivant.

Quelque chose qui res­semble à de la vie.

Ou peut-être juste à un men­songe qui vou­drait être vrai.

Il conti­nue d’écrire.

Dehors, le saxo­phone com­mence à jouer.

Round Mid­night.

L’homme écoute. Et écrit. Et écoute. Et écrit.

Jus­qu’à ce que la nuit tombe.

Jus­qu’à ce que les fenêtres s’é­teignent une à une.

Jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que lui, la machine à écrire, et le son du saxo­phone qui monte dans la nuit comme une prière.

Ou comme un adieu.

FIN

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Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 2

PAR­TIE II

LES TROIS FENÊTRES

I

Les jours sui­vants, Wal­ter éta­blit une routine.

Il se levait vers neuf heures, des­cen­dait cher­cher un café au Quixote, remon­tait. À dix heures, il était à son poste près de la fenêtre. Il attendait.

La jeune mariée appa­rais­sait géné­ra­le­ment entre dix et onze heures. Tou­jours le même rituel — ouvrir la fenêtre, res­pi­rer l’air chaud, fumer une ciga­rette, refer­mer. Par­fois elle arro­sait sa fou­gère. Par­fois elle res­tait sim­ple­ment là, les mains sur le rebord, à regar­der le ciel qu’on ne voyait pas.

Wal­ter avait com­men­cé à l’ap­pe­ler Claire dans ses notes. Il ne savait pas pour­quoi ce nom-là. Peut-être parce qu’elle avait quelque chose de clair, de trans­pa­rent. Ou peut-être parce qu’il avait besoin qu’elle ait un nom.

L’homme au cha­peau venait irré­gu­liè­re­ment. Deux fois par semaine, par­fois trois. Tou­jours le soir, jamais long­temps. Wal­ter avait essayé de dis­cer­ner un pat­tern — les mar­dis et ven­dre­dis, peut-être — mais ça ne tenait pas. Cer­taines semaines il venait trois soirs de suite, puis dis­pa­rais­sait pen­dant cinq jours.

Ce qui était constant, c’é­tait l’ef­fet de ses visites. Chaque fois qu’il repar­tait, la fenêtre res­tait close le len­de­main. Comme si Claire avait besoin d’un jour pour récu­pé­rer. Pour rede­ve­nir présentable.

Wal­ter notait tout. Les horaires, les gestes, les varia­tions infimes dans la rou­tine. Il se disait que c’é­tait du maté­riel. Que ça ser­vi­rait pour le roman. Mais il savait qu’il men­tait. Il notait parce qu’il ne pou­vait pas faire autrement.

Un matin — c’é­tait un mer­cre­di, il s’en sou­vint plus tard — Claire fit quelque chose de dif­fé­rent. Elle ouvrit la fenêtre comme d’ha­bi­tude, mais cette fois elle sor­tit sur le petit bal­con en fer for­gé. Elle por­tait une robe bleue que Wal­ter ne lui avait jamais vue. Elle avait les che­veux atta­chés. Elle souriait.

Wal­ter en fut trou­blé. Ce sou­rire ne cor­res­pon­dait à rien de ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait construit toute une his­toire autour de sa tris­tesse, de sa cap­ti­vi­té. Et voi­là qu’elle souriait.

Elle res­ta là dix minutes, à pro­fi­ter du soleil. Puis elle ren­tra et referma.

Wal­ter écri­vit : Mer­cre­di 11 août. Claire sou­rit. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ? Ai-je tout inventé ?

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, Wal­ter le vit mieux — il pas­sait juste sous sa fenêtre pour aller vers l’en­trée de l’im­meuble d’en face. Grand, mince, la qua­ran­taine peut-être. Cos­tume sombre bien cou­pé. Démarche assurée.

Rien dans son allure ne sug­gé­rait la vio­lence. Il aurait pu être ban­quier, avo­cat, méde­cin. Un homme respectable.

Wal­ter le vit entrer chez Claire. Les rideaux étaient tirés. Impos­sible de voir quoi que ce soit.

Il atten­dit. Une heure. Deux heures.

À vingt-trois heures, l’homme res­sor­tit. Démarche tou­jours aus­si assu­rée. Il mon­ta dans sa Buick et partit.

La lumière s’é­tei­gnit chez Claire.

Wal­ter se dit : Peut-être qu’il est gen­til. Peut-être que je me trompe complètement.

Mais il ne le croyait pas.

II

Vivian était plus dif­fi­cile à cerner.

Elle ne sui­vait aucune rou­tine iden­ti­fiable. Cer­tains soirs elle sor­tait à vingt heures, d’autres à minuit. Par­fois elle ren­trait à l’aube, par­fois pas du tout. Wal­ter avait renon­cé à noter ses allées et venues de manière sys­té­ma­tique — c’é­tait trop aléa­toire, trop imprévisible.

Ce qu’il notait, c’é­taient les détails. Les robes — verte, rouge, noire, argen­tée. Les chaus­sures — tou­jours des talons, jamais les mêmes. Les hommes — tou­jours dif­fé­rents, tou­jours bien habillés, tou­jours par­tis avant l’aube.

Un soir, Wal­ter la vit ren­trer seule vers deux heures du matin. Elle titu­bait légè­re­ment. Ivre, peut-être. Ou épui­sée. Elle s’as­sit sur son lit sans reti­rer ses chaus­sures, allu­ma une ciga­rette, et res­ta là, immobile.

Puis elle se mit à pleurer.

Wal­ter voyait ses épaules qui trem­blaient. Elle pleu­rait sans bruit, sans gestes démons­tra­tifs. Juste les larmes qui coulaient.

Il se sen­tit sale de regar­der ça. Mais il ne pou­vait pas détour­ner les yeux.

Au bout de vingt minutes, elle se leva, se désha­billa métho­di­que­ment, et se cou­cha. La lumière s’éteignit.

Wal­ter écri­vit : Jeu­di 12 août, 2h30. Vivian pleure. Pre­mière fois que je la vois pleu­rer. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ce soir ?

Le len­de­main, il la croi­sa de nou­veau dans le hall. Elle por­tait un tailleur gris, talons bas, lunettes de soleil. Elle avait l’air d’une secré­taire, d’une employée de bureau. Rien à voir avec la femme en robe rouge qu’il obser­vait la nuit.

Elle pas­sa devant lui sans le voir. Ou en fai­sant sem­blant de ne pas le voir.

Wal­ter la sui­vit des yeux. Il se deman­da où elle allait. Si elle avait vrai­ment un tra­vail, ou si c’é­tait juste une autre mise en scène.

Il mon­ta dans sa chambre et écri­vit une scène :

Vivian des­cen­dait les marches du Chel­sea, talons qui cla­quaient sur le marbre. Dehors, la cha­leur la frap­pa comme une gifle. Elle mar­cha jus­qu’à la 7e Ave­nue, héla un taxi.

« Où on va ? deman­da le chauffeur.

— Mid­town. Le Carou­sel Club.

— Vous tra­vaillez là-bas ?

— Quelque chose comme ça. »

Le taxi démar­ra. Vivian regar­dait défi­ler les rues. Elle pen­sa à la nuit pré­cé­dente. À l’homme qui l’a­vait trai­tée comme une pute. À l’argent qu’il avait lais­sé sur la table de nuit sans la regar­der. Cin­quante dol­lars. Elle avait comp­té deux fois pour être sûre.

Cin­quante dol­lars, c’é­tait bien. C’é­tait le loyer de deux semaines. C’é­tait le droit de res­ter au Chel­sea un peu plus long­temps. Le droit de ne pas encore retour­ner à Pitts­burgh, à la mai­son de sa mère, à l’u­sine où tra­vaillait son père.

Mais ça ne chan­geait rien au fait qu’elle s’é­tait sen­tie morte en accep­tant les billets.

Wal­ter s’ar­rê­ta. Il relut. C’é­tait peut-être com­plè­te­ment faux. Peut-être que Vivian ne fai­sait pas ça pour l’argent. Peut-être qu’elle aimait ces hommes, ou du moins cer­tains d’entre eux. Peut-être qu’elle était libre et heureuse.

Ou peut-être pas.

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais. Et c’é­tait ça le pire — cette incer­ti­tude, ce sen­ti­ment de pro­je­ter ses propres fan­tasmes sur une étrangère.

Il refer­ma son carnet.

III

Miles jouait de nou­veau régulièrement.

Tous les soirs, entre vingt-trois heures et deux heures du matin. Tou­jours à la fenêtre, torse nu, ciga­rette qui se consu­mait sur le rebord. Le son mon­tait dans la cour comme une prière, ou une plainte.

Wal­ter avait com­men­cé à recon­naître les mor­ceaux. Round Mid­night. In a Sen­ti­men­tal Mood. Lush Life. Des stan­dards qu’il mas­sa­crait avec une ten­dresse désespérée.

Cer­tains soirs, Miles impro­vi­sait. Des mélo­dies lentes, sinueuses, qui ne menaient nulle part. Comme s’il cher­chait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à trouver.

Wal­ter l’a­vait recroi­sé deux fois depuis leur pre­mière ren­contre. Une fois dans le cou­loir — Miles lui avait fait un signe de tête sans s’ar­rê­ter. Une fois au Quixote — ils avaient bu un café ensemble, en silence, puis Miles était reparti.

Ils ne par­laient pas vrai­ment. C’é­tait mieux comme ça. Wal­ter sen­tait que Miles savait qu’il l’ob­ser­vait, qu’il écri­vait sur lui. Et Miles s’en fou­tait. Ou peut-être qu’il aimait ça. Peut-être qu’il jouait pour lui, maintenant.

Un soir, Wal­ter osa une question.

Ils étaient au Quixote, assis au comp­toir. Miles buvait un whis­ky. Wal­ter un café.

« Vous jouez où, d’habitude ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Nulle part. Plus maintenant. »

« Mais avant ? »

« Har­lem. Des clubs. Le Min­ton’s, le Small’s Para­dise. » Il vida son verre. « Y’a longtemps. »

« Pour­quoi vous avez arrêté ? »

Miles le regar­da. Ses yeux étaient vides, ou peut-être juste fatigués.

« Parce que per­sonne ne vou­lait plus m’écouter. »

Il se leva et sortit.

Wal­ter res­ta au comp­toir. Il repen­sa à cette phrase. Per­sonne ne vou­lait plus m’é­cou­ter. Il se deman­da si Miles par­lait vrai­ment des clubs, ou de quelque chose de plus large. De la vie en géné­ral. Du monde qui se détournait.

Il écri­vit cette nuit-là :

Miles Par­ker avait trente-deux ans et il savait qu’il ne joue­rait plus jamais sur une scène. Pas une vraie scène. Pas devant un vrai public.

Il le savait depuis le soir où il avait audi­tion­né pour le quar­tette de Diz­zy Gil­les­pie et où Diz­zy lui avait dit, avec une gen­tillesse qui fai­sait encore plus mal : « T’es bon, gamin. Mais t’es pas assez bon. »

C’é­tait trois ans plus tôt. Depuis, Miles sur­vi­vait. Petits bou­lots. Emprunts. Dettes. Il avait ven­du ses cos­tumes, ses chaus­sures en cuir, sa montre. Il ne lui res­tait que le saxo­phone. Et même ça, il avait pen­sé le vendre.

Mais il ne pou­vait pas. Parce que sans le saxo­phone, il n’é­tait plus rien. Même pas un raté. Juste un type de trente-deux ans qui traî­nait dans un hôtel pour­ri en atten­dant que quelque chose se passe.

Alors il jouait. Tous les soirs. Pour lui-même. Et peut-être pour le type d’en face qui le regar­dait depuis sa fenêtre et qui, au moins, sem­blait écouter.

Wal­ter relut. Il pen­sa : C’est moi. C’est exac­te­ment moi.

Il se ser­vit un verre de whis­ky et but jus­qu’à ce que les mots se brouillent.

IV

Le quinze août, quelque chose changea.

Wal­ter était à sa fenêtre, comme d’ha­bi­tude, quand il vit Claire sor­tir sur son bal­con. Elle por­tait une valise.

Une petite valise en cuir mar­ron. Pas très grande. Juste assez pour quelques jours.

Elle la posa sur le bal­con, ren­tra, res­sor­tit avec un sac à main. Elle regar­da autour d’elle — vers le ciel, vers la rue, vers les fenêtres d’en face.

Wal­ter retint son souffle.

Elle allait partir.

Claire ren­tra, refer­ma la fenêtre. Wal­ter atten­dit. Dix minutes. Quinze.

Puis elle res­sor­tit de l’im­meuble, valise à la main. Elle por­tait la même robe bleue que le jour où elle avait sou­ri. Elle mar­chait vite, tête baissée.

Elle héla un taxi sur la 23e Rue. Le taxi démar­ra. Elle disparut.

Wal­ter res­ta figé. Il se sen­tait étran­ge­ment pani­qué. Comme si quelque chose d’im­por­tant venait de lui échapper.

Il nota : Lun­di 15 août, 11h20. Claire part. Valise. Taxi. Où va-t-elle ? Pour com­bien de temps ?

Le soir, l’homme au cha­peau arri­va à l’heure habi­tuelle. Wal­ter le vit mon­ter chez Claire. Il res­ta là, devant la porte, à frap­per. Per­sonne ne répondit.

Il frap­pa encore. Atten­dit. Puis il sor­tit une clé de sa poche et ouvrit.

Il res­ta à l’in­té­rieur cinq minutes. Puis il res­sor­tit, refer­ma la porte avec vio­lence, et partit.

Wal­ter écri­vit : L’homme au cha­peau a une clé. Donc : mari. Ou pro­prié­taire. Elle est par­tie sans le prévenir.

Il se sen­tit obs­cu­ré­ment sou­la­gé. Elle était par­tie. Elle s’é­tait enfuie. Peut-être qu’elle ne revien­drait jamais.

Mais deux jours plus tard, elle était de retour.

Wal­ter la vit ren­trer un mer­cre­di après-midi, même valise à la main. Elle mon­ta dans sa chambre. La fenêtre res­ta fer­mée tout l’après-midi.

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, il res­ta long­temps. Très long­temps. Jus­qu’à minuit passé.

Quand il par­tit, Wal­ter vit de la lumière chez Claire. Il crut dis­tin­guer une sil­houette près de la fenêtre. Mais les rideaux res­tèrent tirés.

Il écri­vit : Elle est reve­nue. Pour­quoi ? Où était-elle allée ? Et main­te­nant, qu’est-ce qu’il va se passer ?

V

Les jours pas­saient et Wal­ter écrivait.

Pas le roman qu’­Ha­rold atten­dait. Juste des frag­ments. Des scènes. Des tentatives.

Il écri­vait sur Claire qui s’en­fuyait et reve­nait. Sur Vivian qui se regar­dait dans le miroir et ne se recon­nais­sait plus. Sur Miles qui jouait pour un fantôme.

Il mélan­gait tout — ce qu’il voyait, ce qu’il ima­gi­nait, ce qu’il res­sen­tait. La fron­tière n’exis­tait plus.

Cer­tains soirs, il buvait. Du whis­ky cheap ache­té au Quixote. Il buvait jus­qu’à ce que les fenêtres d’en face se dédoublent, jus­qu’à ce que les sil­houettes deviennent floues.

Il se réveillait en plein après-midi, la bouche pâteuse, avec des pages écrites qu’il ne se rap­pe­lait pas avoir écrites. Par­fois elles étaient bonnes. Par­fois illisibles.

Harold n’a­vait pas rap­pe­lé. Wal­ter s’en fou­tait. Ou plu­tôt, il essayait de s’en foutre.

Un soir, il croi­sa Miles dans l’escalier.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi.

— Tu bois trop.

— Toi aussi.

— Ouais. » Miles sou­rit fai­ble­ment. « On est dans une belle merde, tous les deux. »

Ils s’as­sirent sur les marches, là, dans l’es­ca­lier. Ils fumèrent en silence.

« T’é­cris tou­jours ton truc ? deman­da Miles.

— Ouais.

— C’est bien ?

— Je sais pas. Peut-être. Peut-être pas. »

Miles hocha la tête.

« Moi je joue tou­jours. Tous les soirs. Pour per­sonne. Ça sert à rien mais je peux pas arrêter.

— Je sais.

— Tu sais vraiment ?

— Oui. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Des fois je me dis qu’on devrait faire quelque chose ensemble. Toi t’é­cris, moi je joue. On pour­rait mon­ter un spec­tacle. Un truc bizarre. Lit­té­ra­ture et jazz. Ça mar­che­rait jamais mais au moins on aurait essayé.

— Peut-être.

— Ou peut-être qu’on est juste deux connards qui se racontent des histoires. »

Wal­ter sourit.

« Pro­ba­ble­ment. »

Ils res­tèrent assis encore un moment. Puis Miles se leva.

« Faut que j’aille jouer. Si je joue pas, je dors pas.

— Je sais. Moi c’est pareil avec l’écriture. »

Miles mon­ta les esca­liers. Wal­ter l’en­ten­dit entrer dans sa chambre. Puis, quelques minutes plus tard, le saxo­phone commença.

Someone to Watch Over Me.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, assis dans l’es­ca­lier. Puis il remon­ta écrire.

VI

Le vingt août, Wal­ter reçut une lettre d’Harold.

Il faillit ne pas l’ou­vrir. Mais il le fit quand même.

Wal­ter,

Je n’ai pas de nou­velles depuis trois semaines. J’i­ma­gine que tu n’as rien écrit, ou du moins rien que tu veuilles me montrer.

Écoute, je vais être direct. Je ne peux plus te cou­vrir. L’é­di­teur veut récu­pé­rer l’a­vance. J’ai réus­si à négo­cier un délai jus­qu’au 15 sep­tembre. Après, soit tu rends un manus­crit, soit tu rembourses.

Je sais que tu n’as pas l’argent. Alors écris. N’im­porte quoi. Mais écris.

Ton ami,

Harold

Wal­ter plia la lettre et la glis­sa dans un tiroir.

15 sep­tembre. Ça lui lais­sait trois semaines.

Il regar­da sa Reming­ton. Les car­nets épar­pillés. Les pages volantes grif­fon­nées à trois heures du matin.

Il avait peut-être quatre-vingts pages. Mais rien de cohé­rent. Rien qui res­semble à un roman.

Il se dit : Demain. Demain je com­mence à assem­bler tout ça.

Mais le len­de­main, il était de nou­veau à la fenêtre, à observer.

Claire n’é­tait pas sor­tie depuis trois jours. Sa fenêtre res­tait fer­mée. L’homme au cha­peau n’é­tait pas reve­nu non plus.

Wal­ter s’in­quié­tait. C’é­tait ridi­cule, mais il s’inquiétait.

Le qua­trième jour, n’y tenant plus, il descendit.

Il tra­ver­sa la rue, entra dans l’im­meuble d’en face. L’as­cen­seur était en panne. Il mon­ta les esca­liers jus­qu’au troi­sième étage.

Chambre 312. Il frappa.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

Une voix faible :

« Qui est-ce ? »

« Je… j’ha­bite en face. Au Chel­sea. Je vou­lais savoir si tout allait bien. Je vous ai pas vue depuis plu­sieurs jours. »

Silence. Puis la porte s’en­trou­vrit. Une chaîne de sécu­ri­té. Un œil dans l’entrebâillement.

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Wal­ter ne savait plus. Il se sen­tit sou­dain com­plè­te­ment idiot.

« Rien. Je… déso­lé. Je vou­lais juste m’as­su­rer que… »

« Que quoi ? »

Il ne pou­vait pas dire : Que votre mari ne vous a pas tuée. Il ne pou­vait pas dire : J’é­cris sur vous depuis des semaines.

« Rien. Excusez-moi. »

Il fit demi-tour. Der­rière lui, la voix de Claire :

« Atten­dez. »

Il se retour­na. La porte s’é­tait ouverte un peu plus. Il voyait son visage main­te­nant. Plus jeune qu’il ne l’i­ma­gi­nait. Vingt-cinq ans peut-être. Des che­veux bruns en désordre. Des yeux cer­nés. Une ecchy­mose sur la pom­mette gauche.

« Vous êtes l’é­cri­vain, dit-elle. Celui qui regarde tout le temps. »

Wal­ter sen­tit ses joues brûler.

« Je… je regarde pas… »

« Si. Vous regar­dez. » Elle eut un sou­rire triste. « C’est pas grave. Au moins quel­qu’un me voit. »

Ils res­tèrent silencieux.

« Je m’ap­pelle Wal­ter, dit-il finalement.

— Moi c’est Margaret.

— Pas Claire ?

— Non. Pour­quoi Claire ?

— Je… c’est rien. »

Mar­ga­ret — il devrait s’ha­bi­tuer à ce nom main­te­nant — le regar­da longuement.

« Vous vou­lez entrer ? »

Wal­ter hési­ta. Puis il entra.

VII

L’ap­par­te­ment était petit. Une pièce prin­ci­pale avec un coin cui­sine, une porte fer­mée qui devait don­ner sur la chambre. Pas grand-chose comme meubles — un cana­pé fati­gué, une table basse, une biblio­thèque presque vide.

Sur le rebord de la fenêtre, la fou­gère que Wal­ter avait vue si sou­vent. Elle était en train de mourir.

Mar­ga­ret fer­ma la porte der­rière lui. Elle por­tait un pei­gnoir bleu pâle. Ses pieds étaient nus.

« Café ? demanda-t-elle.

— Si c’est pas trop… »

« C’est rien. »

Elle dis­pa­rut dans le coin cui­sine. Wal­ter res­ta debout, mal à l’aise. Il regar­da autour de lui. Sur la table basse, un cen­drier plein. Un verre vide. Un livre — The Great Gats­by. Écor­né, annoté.

Mar­ga­ret revint avec deux tasses. Elle s’as­sit sur le cana­pé, lui fit signe de s’asseoir.

« Alors, dit-elle. Qu’est-ce que vous écri­vez sur moi ? »

Wal­ter but une gor­gée de café pour gagner du temps.

« Je… c’est pas vrai­ment sur vous. C’est… »

« Men­tez pas. » Elle sou­riait, mais ses yeux étaient durs. « Vous me regar­dez depuis des semaines. Vous pre­nez des notes. C’est quoi ? Un roman ? Un article ? »

« Un roman. Peut-être. Je sais pas encore. »

« Et j’suis qui, dans votre roman ? La femme bat­tue ? La prisonnière ? »

Wal­ter ne répon­dit pas. Mar­ga­ret rit — un rire sans joie.

« C’est bien ce que je pensais. »

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Vous vous trom­pez sur toute la ligne, vous savez. Tho­mas — l’homme au cha­peau, comme vous devez l’ap­pe­ler — c’est pas mon mari. C’est mon frère. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se défaire en lui.

« Votre frère ? »

« Ouais. Mon grand frère. Il essaie de m’ai­der. À sa manière. » Elle tou­cha son œil au beurre noir. « Des fois il s’é­nerve. Mais c’est parce qu’il s’inquiète. »

« Il vous frappe. »

« Une fois. Deux fois. » Elle haus­sa les épaules. « J’le méri­tais probablement. »

« Per­sonne mérite ça. »

Mar­ga­ret le regar­da comme s’il était un enfant naïf.

« Vous connais­sez rien à ma vie. Vous savez même pas pour­quoi j’suis ici. Pour­quoi Tho­mas vient me voir. Ce que j’ai fait. »

« Alors dites-moi. »

Elle fuma en silence. Puis :

« J’ai tué quelqu’un. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’arrêter.

« Quoi ? »

« Pas vrai­ment tué. Mais presque. » Elle écra­sa sa ciga­rette. « Y’a un an, je vivais avec un type. Bob­by. On était ensemble depuis trois ans. Il me frap­pait. Tout le temps. Pour rien. Parce qu’il avait bu. Parce qu’il avait per­du au poker. Parce que j’a­vais pas fait le ménage. »

Elle se leva, alla à la fenêtre.

« Un soir, il est ren­tré com­plè­te­ment saoul. Il a com­men­cé à me frap­per. Pire que d’ha­bi­tude. J’ai cru qu’il allait me tuer. Alors j’ai pris un cou­teau et je l’ai plan­té. Dans le ventre. »

Wal­ter ne bou­geait pas.

« Il a sur­vé­cu. De jus­tesse. Moi j’ai été arrê­tée. Ten­ta­tive de meurtre. Tho­mas a payé un avo­cat. On a plai­dé la légi­time défense. Ça a mar­ché. J’ai eu six mois avec sursis. »

Elle se retourna.

« Depuis, Tho­mas me sur­veille. Il paie mon loyer. Il vient véri­fier que je fais pas de conne­ries. Que je vois per­sonne. Que je reste tran­quille. » Son sou­rire était amer. « C’est pour mon bien, qu’il dit. »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Et le cou­teau… vous l’a­vez fait exprès ? »

Mar­ga­ret le regar­da droit dans les yeux.

« Oui. J’vou­lais le tuer. J’ai raté. »

Silence.

« Alors voi­là, reprit-elle. C’est ça, mon his­toire. Pas très roman­tique, hein ? Pas comme dans vos romans, j’imagine. »

Wal­ter secoua la tête.

« Je savais rien. J’ai tout inventé. »

« Évi­dem­ment. » Elle ral­lu­ma une ciga­rette. « C’est ce que font les écri­vains, non ? Ils inventent. Ils prennent des vraies per­sonnes et ils en font des per­son­nages. Des sym­boles. Des trucs qu’ont rien à voir avec la réalité. »

« C’est pas ça. »

« Si. C’est exac­te­ment ça. » Elle s’as­sit. « Mais c’est pas grave. Conti­nuez. Écri­vez sur moi. Faites de moi ce que vous vou­lez. De toute façon, per­sonne s’in­té­resse à la vraie moi. »

Wal­ter posa sa tasse.

« Je vais y aller. »

« Ouais. Bonne idée. »

À la porte, il se retourna.

« Pour­quoi vous m’a­vez racon­té tout ça ? »

Mar­ga­ret haus­sa les épaules.

« Parce que j’en avais marre de vos conne­ries. Et parce que… » Elle hési­ta. « Parce que ça fait trois mois que per­sonne m’a posé une seule ques­tion sur moi. Même pour se trom­per complètement. »

Wal­ter hocha la tête et sortit.

Dans l’es­ca­lier, il s’ap­puya contre le mur. Ses mains tremblaient.

Il venait de com­prendre quelque chose d’hor­rible : il avait pré­fé­ré son inven­tion à la réalité.

Mar­ga­ret — pas Claire — était plus inté­res­sante, plus com­plexe, plus vraie que tout ce qu’il avait imaginé.

Et ça le terrifiait.

VIII

Wal­ter ne retour­na pas chez lui tout de suite.

Il mar­cha dans les rues, sans but. La cha­leur était tou­jours là, écra­sante. New York puait la pou­belle et l’es­sence. Les gens mar­chaient vite, visages fermés.

Il entra dans un bar sur la 8e Ave­nue. Un trou sombre qui ser­vait de la bière tiède. Il com­man­da un whis­ky et s’as­sit au comptoir.

Il repen­sait à Mar­ga­ret. À son visage. À l’ec­chy­mose. À cette phrase : Au moins quel­qu’un me voit.

Il avait pas­sé des semaines à l’ob­ser­ver. Mais il ne l’a­vait jamais vrai­ment vue. Il avait vu une pro­jec­tion. Une fic­tion. Quelque chose qui n’exis­tait que dans sa tête.

Le bar­man le regar­dait bizarrement.

« Ça va, mon vieux ? »

Wal­ter hocha la tête sans répondre.

Il com­man­da un autre whis­ky. Puis un autre.

Vers dix-neuf heures, il sor­tit du bar, com­plè­te­ment saoul. Il titu­ba jus­qu’au Chelsea.

Dans le hall, il croi­sa Vivian. Elle por­tait une robe rouge, che­veux défaits. Elle allait sor­tir. Elle le regar­da avec un mélange de curio­si­té et de dégoût.

« Vous êtes Wal­ter, dit-elle. L’é­cri­vain qui mate. »

Wal­ter essaya de ras­sem­bler ses esprits.

« Com­ment vous… »

« Mar­ga­ret m’a racon­té. On s’est par­lé cet après-midi. Elle m’a dit qu’un type louche venait de la voir et qu’il écri­vait sur nous. » Vivian sou­rit. « C’est vrai ? Vous écri­vez sur moi aussi ? »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Je… »

« C’est quoi, dans votre tête ? Pros­ti­tuée ? Dan­seuse de caba­ret ? » Elle s’ap­pro­cha. « Vous vou­lez savoir la vérité ? »

« Je… »

« Je suis assis­tante chez un den­tiste. J’tra­vaille de neuf heures à dix-sept heures dans un cabi­net à Mid­town. Le soir, je sors parce que je veux pas res­ter seule dans ma chambre. Les hommes que vous voyez, c’est des ren­dez-vous. Des types que je ren­contre dans des bars. Des fois ça marche, des fois non. » Elle le regar­da dans les yeux. « Pas­sion­nant, hein ? »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Je savais pas. »

« Évi­dem­ment. Vous savez rien. Mais ça vous empêche pas d’in­ven­ter. » Elle rajus­ta son sac à main. « Vous êtes comme tous les hommes. Vous voyez une femme seule et vous ima­gi­nez qu’elle est triste. Ou dan­ge­reuse. Ou mys­té­rieuse. Vous pou­vez pas juste accep­ter qu’elle existe, c’est tout. »

Elle pas­sa devant lui et sortit.

Wal­ter res­ta plan­té dans le hall. Puis il mon­ta dans sa chambre.

Il s’as­sit sur son lit, tête dans les mains.

Tout s’ef­fon­drait. Mar­ga­ret n’é­tait pas Claire. Vivian n’é­tait pas Vivian. Ses per­son­nages n’exis­taient pas.

Il regar­da les car­nets épar­pillés sur le bureau. Les dizaines de pages écrites. Tout ça était faux. Tout ça n’é­tait que pro­jec­tion, fan­tasme, mensonge.

Il prit un car­net et l’ou­vrit. Il lut :

Elle s’ap­pe­lait Claire. Claire Mor­ri­son. Elle avait vingt-quatre ans…

Il déchi­ra la page. Puis la sui­vante. Et la suivante.

Il déchi­ra tout. Des semaines de tra­vail. Des dizaines de pages. Il déchi­ra jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il s’al­lon­gea sur le lit et fer­ma les yeux.

Par la fenêtre, il enten­dit le saxo­phone qui commençait.

Round Mid­night.

Il écou­ta sans bouger.

Au moins Miles était réel. Au moins la musique était vraie.

Il s’en­dor­mit comme ça, tout habillé, avec le son du saxo­phone qui mon­tait dans la nuit.

IX

Le len­de­main, Wal­ter se réveilla avec une gueule de bois monu­men­tale et une cer­ti­tude : il devait par­ler à Miles.

Miles était le seul qu’il n’a­vait pas détruit. Le seul dont il connais­sait vrai­ment le nom, le visage, la voix. Le seul avec qui il avait parlé.

Il des­cen­dit au qua­trième étage et frap­pa à la porte.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

« Miles ? C’est Walter. »

La porte s’ou­vrit. Miles était là, en cale­çon, les yeux gon­flés de sommeil.

« Il est quelle heure ?

— Dix heures.

— Bon Dieu. » Miles se frot­ta les yeux. « Qu’est-ce tu veux ? »

« Je peux entrer ? »

Miles hési­ta, puis s’écarta.

La chambre était dans le même état que la der­nière fois. Peut-être pire. Des bou­teilles vides s’é­taient ajou­tées au désordre. Le saxo­phone était posé sur le lit, entre des par­ti­tions froissées.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi. »

Miles eut un sou­rire faible.

« Café ? »

Il pré­pa­ra deux tasses sur une plaque élec­trique. Le café était infect, mais Wal­ter le but sans broncher.

Ils s’as­sirent — Miles sur le lit, Wal­ter sur l’u­nique chaise.

« J’ai besoin de te deman­der quelque chose, dit Walter.

— Vas‑y.

— Tout ce que j’ai écrit sur toi. Les pages que j’ai noir­cies. » Il hési­ta. « C’est juste ? Ou j’ai tout inventé ? »

Miles le regar­da longuement.

« J’ai pas lu ce que t’as écrit.

— Je sais. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Quand j’ai écrit que t’a­vais failli deve­nir quel­qu’un. Que t’a­vais raté ta chance. Que tu joues main­te­nant pour per­sonne. C’est vrai ? »

Miles allu­ma une ciga­rette. Il fuma en silence. Puis :

« Ouais. C’est vrai. »

Wal­ter sen­tit un poids se soulever.

« Alors au moins ça… au moins toi… »

« Au moins moi quoi ? »

« T’es pas une inven­tion. T’es réel. »

Miles le regar­da bizarrement.

« T’as bu hier soir.

— Beau­coup.

— Ça se voit. » Miles se leva, ouvrit la fenêtre. L’air chaud entra d’un coup. « Mais ouais. Tout ce que t’as écrit sur moi, c’est pro­ba­ble­ment vrai. J’ai raté. Je joue pour per­sonne. Je vais finir par cre­ver ici. » Il se retour­na. « Content ? »

« Non. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Au moins c’est vrai. Au moins je me suis pas trompé. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Pour­quoi c’est si important ? »

« Parce que j’ai pas­sé des semaines à inven­ter des vies à des gens que je connais­sais pas. Et tout était faux. Tout. » Wal­ter se leva. « Mar­ga­ret — la fille du troi­sième que j’ap­pe­lais Claire — elle m’a racon­té sa vraie vie. Et c’é­tait mille fois mieux que ce que j’a­vais ima­gi­né. Mais moi, je pré­fé­rais mon invention. »

« Et alors ? »

« Et alors c’est dégueu­lasse. C’est… » Il cher­chait le mot. « C’est vampirique. »

Miles haus­sa les épaules.

« C’est ton bou­lot, non ? Inven­ter des histoires. »

« Mais pas comme ça. Pas en volant la vie des gens. »

« Pour­quoi pas ? » Miles s’as­sit. « Écoute, moi aus­si je vole. Quand je joue Round Mid­night, c’est pas ma musique. C’est celle de The­lo­nious Monk. Mais je la joue quand même. Je la prends et j’en fais quelque chose. C’est peut-être moins bien que l’o­ri­gi­nal. C’est peut-être com­plè­te­ment raté. Mais c’est tout ce que j’ai. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

« Ce que t’as écrit sur Mar­ga­ret, conti­nua Miles, peut-être que c’é­tait faux. Mais peut-être que c’é­tait quand même vrai. Pas vrai pour elle. Vrai pour quel­qu’un d’autre. Ou juste vrai en soi. »

« Je com­prends pas. »

« Toi non plus t’es pas un vrai détec­tive, non ? T’as jamais bos­sé comme flic ? »

« Non. »

« Et pour­tant t’as écrit un roman sur un flic. Et les gens ont aimé. Parce que c’é­tait vrai. Pas fac­tuel­le­ment vrai. Émo­tion­nel­le­ment vrai. »

Wal­ter res­ta silencieux.

« Ce que j’es­saie de dire, reprit Miles, c’est que peut-être ton pro­blème c’est pas que t’as inven­té. C’est que t’as cru que t’in­ven­tais pas. »

Wal­ter le regarda.

« Je sais pas si t’as raison.

— Moi non plus. » Miles sou­rit. « Mais on est deux ratés qui parlent d’art dans une chambre de merde à dix heures du matin. Alors bon. »

Ils fumèrent en silence. Dehors, la cha­leur mon­tait. New York com­men­çait sa journée.

« Tu vas conti­nuer à écrire ? deman­da Miles.

— Je sais pas.

— Fais-le. Même si c’est faux. Même si c’est nul. Fais-le. »

Wal­ter hocha la tête.

« Toi tu vas conti­nuer à jouer ?

— J’ai pas le choix. Si j’ar­rête, je meurs. »

Wal­ter se leva.

« Mer­ci.

— De quoi ?

— D’être réel. »

Miles eut un rire.

« De rien, mon vieux. De rien. »

FIN DE LA PAR­TIE II

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