Mar 26 2010

Textes sacrés, contes traditionnels et littératures orales

Lorsque j’étais gamin et que j’étais en vacances  en Bretagne, au 216 rue de la gare à Plouaret, je me suis longtemps demandé pourquoi cette étrange maison avait son rez-de-chaussée rue François-Marie Luzel (Fañch an Uhel) alors que quand on montait au premier étage, on était encore au rez-de-chaussée, mais rue de la gare. Par contre, je ne me suis demandé que très très tard qui était François-Marie Luzel. Dans ma famille, du côté de mon père, tradition bigote et bretonne oblige, tout le monde porte au moins quelque part le prénom de la Vierge Marie, hommes, femmes ou animaux, alors que celui-ci s’appelle François-Marie ne m’a jamais choqué. Luzel, on retrouve son buste sur la place de l’église de Plouaret, mais cela ne dit en rien sa qualité et son histoire. Luzel était un personnage notable, né en 1821 au Vieux-Marché, commune voisine de Plouaret, au manoir de Keramborgne-Bras que l’on peut encore voir aujourd’hui (en cherchant bien, il faut vraiment connaître le coin). Ami d’Ernest Renan, celui-ci lui fournira l’appui nécessaire pour mener à bien son travail de collecte des littératures orales en Basse-Bretagne. A cette époque, les traditions orales sont réputées faire partie du quotidien, les soirs d’hiver sont dédiées aux veillées, ces moments d’intimité familiale où les langues se délient, où l’imagination court comme un korrigan(1) sur la lande et surtout, où l’on perpétue la mémoire des anciens et les récits dans lesquels sont encapsulés la morale, la tradition, des structures structurantes qui sont à la fois de l’ordre du politique, du culturel, de l’histoire, du social, du religieux et du psychologique.
C’est dans ce contexte, en faisant connaissance avec la fierté locale plouaretaise que plus globalement tout naturellement je me suis intéressé aux traditions orales.
Tout ceci tient du paradoxe: les littératures dites orales n’en sont en fait pas tant qu’elles ne sont pas écrites, auquel cas elles ne sont plus orales. Elles constituent un patrimoine énorme mais en rapide voie d’extinction, qui heureusement a été en partie sauvé et continue de l’être jour après jour grâce aux collecteurs qui battent la campagne aux quatre coins du monde.

Voici deux sources qui permettront de découvrir une multitude de textes, le premier site pour les textes sacrés mais qui reprend également des textes de William Jenkyn Thomas par exemple et nombre de recueils de légendes de tous les pays et de toutes les civilisations, le second est un site que je connais depuis longtemps, tenu par le Dr Ashliman est un index de bon nombre de textes mythologiques fondateurs et de contes traditionnels, classés selon les types du système Aarne-Thompson-Uther (à ma connaissance, c’est le seul site qui soit aussi complet au regard de cette classification) . Une mine d’or (uniquement en anglais).

  1. Sacred texts
  2. Folklore and Mythology Electronic Texts

Notes:
(1) Je viens d’apprendre le mot hypocoristique

J’ai également retrouvé un lien qui recense diverses histoires du Hodja cité dans un billet précédent.


Mar 23 2010

La voix du vieil homme au visage de sable, Wilfred Thesiger le nomade #5

Pour en finir avec Wilfred Thesiger, l’homme aura passé sa vie en dehors des sentiers battus, à la recherche de l’aventure, et toujours partant pour des aventures d’un soir qui durent toute une vie. Parti chasser le canard, il restera avec les Ma’dans quelques années. Parti sur les traces du gnou, il succombera au charme des plaines du Kenya et de la Tanzanie, et s’introduira dans des zones interdites. De l’ancienne Abyssinie aux montagnes du Nourestân ou Kafiristan (Rudyard Kipling en fera le décor de sa nouvelle L’homme qui voulut être roi), du cœur du roi des désert (Rub al-Khali) à Bornéo, en passant par l’Inde et les déserts arides du Ladakh, il aura été le témoin d’un monde qu’il se représentait avec une certaine virginité. Au fur et à mesure de ses expéditions, partout où il passera il vivra les derniers instants de civilisations qui aujourd’hui ne vivent plus de la même manière. Les Kikuyus eux, ne vivent plus à la manière traditionnelle. Les Ma’dans on l’a vu vivent désormais dans une région de marais, autrefois humide, aujourd’hui asséchée par Saddam Hussein. Les Bédouins du désert, les Rashid, ne vivent plus dans ce milieu incroyablement inhospitalier qu’est la Zone Vide et se sont sédentarisés à la lisière des étendues de sable. L’Afghanistan des hauts plateaux est aujourd’hui infesté de cruels Talibans.  Ce monde que connaissait Thesiger avec un don incroyable du mimétisme n’est plus. Il l’a foulé de ses pas, pris en photo et dit avec amertume d’une voix qu’on imagine rauque et rocailleuse que plus rien à présent ne subsiste des usages observés de par le passé. Un constat d’échec après une vie de voyages…

Billets sur Wilfred Thesiger:

Rendile et Turkana, Wilfred Thesiger le nomade #1
Églises monolithiques de Lalibela, Wilfred Thesiger le nomade #2
Sana’a et Shibam, au pays des mangeurs de qât, Wilfred Thesiger le nomade #3
Mudhif Ma’dan et Yazidi, Wilfred Thesiger le nomade #4


Mar 16 2010

Mudhif Ma’dan et Yazidi, Wilfred Thesiger le nomade #4

Entre 1950 et 1958, Wilfred Thesiger se rend en Irak. A cette époque-là, Saddam Hussein n’a pas encore mené son coup d’état dans ce pays jeune dont l’indépendance est proclamée en 1932. Avant 1968, l’Irak est un pays rongé par les communautarisme et un fort sentiment antisémite qui conduira les 125000 juifs irakiens à affluer en Israël, ainsi que par des tensions entre la république instaurée et soutenue par le Troisième Reich et la monarchie promue par le Royaume-Uni. Loin de ces conflits d’intérêt, Thesiger passera quelques temps parmi les Yazidi (يزيدي), dans le nord du pays (région de Mossoul et de Ninive) puis au sud, dans la région des marais située dans le bassin du Tigre et de l’Euphrate (entre les tristement célèbres villes de Bassorah, Nasiriyah et le barrage de Kut), parmi les Arabes des Marais (عرب الأهوار), les Maadans ou Ma’dans (معدان).

Les Yazidi font partie de ces peuples trop souvent persécutés parce que minoritaires, confinés dans les arrière pays et parlant kurde. Les musulmans les appellent improprement « les adorateurs du Diable ». Le Yézidisme est un syncrétisme religieux dans lequel on adore aussi bien l’ange-paon Taous-i Malek, oiseau qui représente Satan, que le cheikh Adi ibn Mustafa, fondateur de leur religion et observent également les fondements du zoroastrisme. Les Yazidi, malgré une volonté farouche de ne pas prendre part dans le conflit qui secoue l’Irak depuis 2003, ont payé un lourd tribut puisque leur communauté a été victime de l’attentat suicide le plus meurtrier depuis le 11 septembre 2001, dans la province de Ninive avec plus de 570 morts (cet attentat est en relation directe avec la lapidation de la jeune Yazidi Doaa Khalil Assouad).

Photo extraite de son livre Visions d’un nomade, chez Plon, 1987, coll. Terre humaine.

Dans le sud du pays, Thesigher arrive pour une période de quinze jours, histoire de passer un peu de temps à chasser le canard dans cette région foncièrement giboyeuse parmi les Ma’dans. Il y restera finalement sept ans. C’est dans cette région qu’est censée s’être trouvé le Jardin d’Éden et c’est également une région infestée de moustiques où l’on ne se déplace qu’à l’aide d’embarcations longues d’une dizaine de mètres sur un au plus de large. Lors des inondations qui ont eu lieu en 1954, le niveau de l’eau a monté de plus de deux mètres, réduisant considérablement les aires de vie des autochtones, mais ils se sont adaptés et ont bâti des îlots artificiels. Lorsque le Sheikh propose à Thesigher d’habiter une hutte confortable, une maison d’hôte appelé mudhif, une construction faite de roseaux géants en tunnel pouvant atteindre 26 mètres de longueur, il refuse, prétextant qu’après avoir vécu dans le désert avec les Rashid, il est habitué à l’inconfort et souhaite être logé à la même enseigne que n’importe quel Ma’dan.
Les Ma’dan ont subi les foudres de Saddam Hussein lorsqu’au lendemain de la guerre Iran-Irak, celui-ci se rendit compte qu’ils avaient aidé les déserteurs irakiens et qu’ils avaient également participé à l’insurrection de 91 ; il leur en tint une rancune mortelle. Il fit assécher les marais et la population des Ma’dans passa de 250.000 à quelques dizaines de milliers, ravageant à la fois un écosystème de terre humide unique au monde et décimant une population au mode de vie millénaire.

Photo © Wilfred Thesiger

Billet suivant: La voix du vieil homme au visage de sable, Wilfred Thesiger le nomade #5


Mar 1 2010

Rendile et Turkana, Wilfred Thesiger le nomade #1

Wilfred Thesiger, sage parmi les sages, homme aux semelles de vent parmi les hommes a parcouru pendant des années le sable brûlant du Kenya et de l’Éthiopie et ses lieux interdits, à la rencontre de ceux qui vivaient il y a encore quelques années sans avoir connu d’autres hommes que ceux de leur tribu — et ceux contre qui ils combattaient. Samburu, Kalenjin, Kikuyu, Rendile et Turkana, des noms qui chantent les grands hommes de la vallée du Rift et du Maasai Mara ou du Tanganyka, le lac le plus poissonneux du monde, des hommes longilignes, agressifs, belliqueux et fins, beaux et rebelles comme des femmes dont les traditions veulent qu’ils s’habillent avec les attributs féminins jusqu’à l’âge sacré de leur circoncision et portent dans les cheveux les plumes des petits oiseaux qu’ils ont tué avec leurs traits et un arc tout ce qu’il y a de plus artisanal. Tous les quatorze ans, un nouveau cycle de la vie commence et se fête dignement dans le berceau de l’humanité, qui est une des régions les plus giboyeuses d’Afrique.

Photos extraites de son livre Visions d’un nomade, chez Plon, 1987, coll. Terre humaine.

Billet suivant : Églises monolithiques de Lalibela, Wilfred Thesiger le nomade #2


Feb 17 2010

Le vide et le plein, ou les désillusions de Nicolas Bouvier

Pendant des années, Nicolas Bouvier a vécu au Japon, se déracinant complètement avec sa femme et leur deux enfants et vivant dans un pays avec lequel s’instaurera un dialogue qu’on connaît déjà au travers de ses chroniques japonaises. Toutefois, si y on décelait une certaine sérénité et une joie de vivre, ses carnets du Japon prennent une toute autre teinte, celle du voile de la réalité, même si au fond, rien de tout ceci ne l’empêche de vivre des moments de pure félicité.

Le ciel n’est pas un usurier mais je sais qu’il me demandera des comptes pour chacune des journées passées dans cette paix, dans ces grands arbres, dans cet espace, luxe suprême du Japon.

Audio clip: Adobe Flash Player (version 9 or above) is required to play this audio clip. Download the latest version here. You also need to have JavaScript enabled in your browser.

On y retrouve également des moments d’interrogation, des textes très personnels, pas toujours très gais, des moments de flottements au pays de l’Ukiyo-e. Si Bouvier est un grand poète, un voyageur hors pair, c’est avant tout un homme qui ne cesse d’écrire sur ce qui le motive ou l’agace.

La vie est courte aussi et ce n’est pas la peine d’en consacrer la moitié à des irritations superflues. Ensuite, comme dit Michaux : « Tout ce qui ne contribue pas à mon édification : zéro. » En troisième lieu, parce qu’il y a moins de variété et d’invention dans les défauts que dans les qualités (je me rends bien compte qu’il s’agit là d’un postulat, mais j’y crois absolument).

On y retrouve ce goût de la flânerie et toujours ces adresses à l’attention du lecteur. On y exhorte le voyageur potentiel à se préparer au monde, à faire usage du monde… Comme si son but n’était que de nous rendre familier du monde dans lequel on vit.

Tous les voyages sont ethnographiques. Votre propre ville même, si vous l’étudiez avec la patience, la curiosité et la méthode que les meilleurs esprits mettent à l’étude d’une tribu sauvage, attendez-vous à des surprises. Le quotidien n’existe pas. L’ordinaire n’existe pas. Vous croyiez connaître la chambre ? Vous vous apercevrez que vous ne savez pas même d’où viennent les meubles, ni qui paie le loyer.

Ce qui est épatant dans ces lignes, c’est que contrairement à ses chroniques japonaises dans lesquelles il nous initie au sens de la vie japonaise, à tous ses mystères et ses enchantements, ses carnets sont plutôt de nature à montrer les coutures mal finies, l’envers d’un décor trop poli pour être honnête. Par-dessus tout, il déteste ce principe selon lequel l’unité vaut moins que un, en vigueur depuis toujours dans ce pays d’insulaires exaltés par leur propre culture et si réfractaire à l’extérieur et cela, depuis les premiers shogunats. Ici, le vernis craque, la carapace se fend et on voit dans cette société bassesses et mesquineries de petites gens sans envergure. Bouvier nous rappelle qu’il a beau être à l’autre bout de la Terre, que tout ici sonne exotique, rien n’empêche l’humain d’être aussi mesquin ici qu’ailleurs. Et puis sans rire, cette société stricte, rigoureuse, efficace parfois, cache de vilains vices qu’il est bon de dénoncer, on ne vous trompe pas sur la marchandise.

Le dégoût de l’efficacité : Faites à loisir quelque chose de modérément agréable mais surtout de parfaitement inutile. Une nostalgie. Mais la nostalgie est un sentiment subalterne, d’où jamais rien de bon n’est sorti. C’est, si vous voulez, la bonne du désir, le désir du pauvre d’esprit.

On y retrouve également parfois des échos de son Meisterstück, L’usage du monde, des mots qui nous rappellent quelque chose. On dirait du Bouvier… (étonnant qu’on l’aime)

Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne vous lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer. Le reste, c’est du patinage ou du tourisme.

Plus étonnant, pour une fois, on y voit l’auteur parler de l’écriture, de son hésitation, de ses doutes. Lui qui contre toute apparence éprouve un langage fluide et poétique semble se heurter à des murs et rejette ses mots. On savait qu’il mettait des années à écrire ses livres de voyages, on a peut-être ici un embryon d’explication.

Une phrase comme : « Ils écrivent avec leurs sabres une page sanglante de l’histoire japonaise » devrait vous envoyer directement un homme en prison. C’est un faux billet ou un billet qui n’a pas cours. Même au fond des campagnes vous n’obtiendrez rien en échange. Autre expression, encore plus riche : « Un peintre témoin de son temps. » Comment diable pourrait-il faire autrement ? Être témoin du temps des autres ? D’un temps dans lequel il n’a pas vécu ? Cela aussi relève de la correctionnelle. Hélas quatre-vingt-dix-neuf pour cent du langage est aujourd’hui dans cet état.
Voilà pourquoi écrire m’est tellement ardu. Presque tout ce qui me vient, je le rejette : faux billets, chèques sans provision.

Toutes les photos © Okinawa Soba

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein
Carnets du Japon 1964-1970 (Poche)
Folio Gallimard