Le sūtra du diamant de Dunhuang

Le sūtra du diamant de Dunhuang

Au cœur de la mahāprajñāpāramitā (प्रज्ञापारमिता), le corpus des œuvres littéraires du grand véhicule, mahāyāna (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du bouddhisme, à l’origine des grandes idées du courant chan et zen.

Après avoir entendu le Sūtra du Diamant, Huìnéng (惠能) se rend au monastère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assigné dans la cuisine, où il demeure six mois.

Un jour, Shénxiù (神秀), moine érudit et assistant du patriarche, écrit un poème sur un mur :

身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’esprit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque instant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.

Illettré, Huineng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quelqu’un d’écrire à côté du précédent :

菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fondamentalement rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la poussière pourrait-elle se déposer ?

(source Wikipedia)

L’importance du Vajracchedikāprajñāpāramitāsūtra réside dans la symbolique du diamant, la pierre la plus dure mais aussi la plus tranchante qui soit, capable de couper toutes les autres pierres, qui, lorsqu’elle est pure peut avoir la transparence de l’eau, et fait référence à la doctrine de la vacuité qui elle, transperce toutes les autres doctrines substantielles, représente l’absence de caractère fixe et inchangeant de toute chose. Bouddha y converse avec son disciple Subhuti de la vacuité, de la préciosité du diamant qui malgré sa pureté empêche le sage d’atteindre l’éveil.

Respectueusement imprimé par Wang Jie pour être distribué gratuitement à tous, au bénéfice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xiantong. Cliquez sur l’image pour la voir en grand.

L’exégèse du sūtra demeure compliquée du fait que les traductions du sanskrit se sont diffusées dans le monde bouddhiste, jusqu’au Gandhara et au Khotan, et notamment en chinois simplifié. C’est une de ces versions que Sir Aurel Stein a découvert nichée au cœur des magnifiques grottes de Dunhuang. Si le manuscrit trouvé n’avait été qu’un simple manuscrit, il n’aurait pas été si célèbre. C’est aujourd’hui le seul manuscrit rapporté par Aurel Stein qui soit exposé au public dans les salles de la British Library, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le premier document retrouvé imprimé de l’humanité, six cents ans avant les premières impressions de Gutenberg, ce qui ne renseigne absolument en rien sur les procédés utilisés à l’époque, mais peu importe, la réalité est là, il a bien été imprimé et porte aujourd’hui la cote Or. 8210/p.

Le plus célèbre manuscrit issu de la masse encombrant la pièce est sans aucun doute le Soûtra du Diamant. Sa renommée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’innombrables exemplaires (il y en avait plus de cinq cents, complets ou non, qui faisaient partie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre imprimé que l’on connaisse, fabriqué il y a plus de mille ans à partir de blocs d’impression en bois. Dans un ouvrage chinois contemporain ayant pour thème l’histoire de l’imprimerie et publié en 1961 par la Bibliothèque Nationale de Pékin, ce texte est ainsi décrit : « Le Soûtra du Diamant, imprimé en l’année 868 […], est le plus ancien livre imprimé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, comprenant sur la première page une gravure d’un grand talent. » L’auteur ajoute : « Ce célèbre rouleau fut volé il y a plus de cinquante ans par l’Anglais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grincer les dents des Chinois, qui lui vouent une haine acharnée. » Ce livre est maintenant exposé au British Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occidental : la Bible de Gutenberg. Le rouleau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit centimètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ainsi que le nom de l’homme qui le commanda et le diffusa. Cela fait de lui non pas le plus ancien imprimeur connu, ainsi qu’on le prétend parfois, mais le plus ancien éditeur.

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

L’histoire détaillé du manuscrit sur le site du International Dunhuang Project.

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Moka au bar aux portes du Taklamakan, dans l’oasis dévastée de Tourfan

Moka au bar aux portes du Taklamakan, dans l’oasis dévastée de Tourfan

Sale habitude chez ces cartographes que de dessiner les plans de pays qui n’existent que dans leurs rêves… On aurait pu les croire sur parole, leur attribuer le mérite de l’invention de nouvelles terres, on aurait même pu les suivre les yeux fermés en se disant que de nouveaux mondes étaient à portée de vue… mais voilà qu’ils nous servent des cartes dessinant le contour des déserts, à la lisière d’étendues de sables dont l’échelle nous laisse supposer qu’il n’y a que la mort au bout de la route. Le sable, la poussière, les vestiges des âmes perdues sur les routes commerçantes, les oasis dévastées, les maisons de torchis protégeant encore à demi-mots les derniers ustensiles de la vie quotidienne.

Tourfan fait partie de ces vestiges du passé, dont il ne reste plus rien aujourd’hui. L’âme de Tourfan, en tout cas, a disparu. Tourfan, un nom qui sonne bien peu chinois (Turpan, تۇرپان en ouïghour), et qui pourtant est une des principales préfectures de l’immense région autonome du Xinjiang, coincée entre la Mongolie et le Kazakhstan. En réalité, Tourfan n’a jamais eu un grand  intérêt en soi. En revanche, les alentours sont truffés de vestiges encore visibles aujourd’hui, comme la grotte des mille bouddhas de Bezeklik, ou les vestiges de la culture gushi à Gaochang (قاراغوجا, Qara-Hoja), à deux pas des Monts Flamboyants, ces immenses falaises de grès rouges qui réfléchissent une chaleur incroyable. Voilà. Nous sommes au cœur de la Chine que l’on nommait autrefois Turkestan Chinois, où les températures dans ces plaines et ces montagnes désertiques peuvent facilement monter à plus de 40°C.

Albert von Le Coq, archéologue un peu replet et portant fièrement son nom français qui trahit des origines huguenotes, parcourt les anciennes routes commerciales. Avec son adjoint Bartus, ils prélèveront des fresques à la scie directement dans les grottes de Bezeklik, remplissant ainsi près de 300 caisses de bois remplies de bourre de coton et de feutre d’antiquités et de fresques fragiles, qui rentreront en Allemagne et qui seront allègrement détruites pendant les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale… Tragique histoire que ce pillage systématique justifié par une soi-disant instabilité politique de la région à cette période. C’est lui qui ramènera notamment cette superbe fresque représentant Bouddha ainsi qu’un moine aux cheveux roux et aux yeux bleus, certainement un tokharien, le tout peint dans un style aux drapés qui ne sont pas sans rappeler les influences de la statuaire grecque, et les couleurs de l’art byzantin. Curieux syncrétisme témoin d’une époque où l’art voyageait plus vite que les hommes…

Fresque de la grotte des mille bouddhas de Bezeklik représentant un moine tokharien

La ville de Tourfan se trouve à deux cent quarante kilomètres au nord du point ultra-secret, situé près de Lou-lan, où la Chine a testé ses premières armes nucléaires. Cette verte et fertile oasis consiste en une très vaste dépression naturelle d’environ sept cent soixante dix mille kilomètres carrés, que les géographes considèrent comme l’une des plus profondes à la surface du globe. Autour de la ville s’élèvent des collines portant des traces de tremblements de terre, et dépourvues de toute vie, ainsi que d’autres déserts tout aussi stériles. Au nord se dresse la cime enneigée du Bogdo-Ola (la « montagne de Dieu »), plus hautes que tous les sommets d’Europe, et qui forme l’éperon oriental du grand T’ien Shan. Le paysage grandiose et austère de cette région rappelait au voyageur britannique Sir Eric Teichman, qui traversa cette partie du Turkestan au cours de l’hiver 1935, le Grand Canyon du Colorado. Il faisait si froid que les membres de son groupe devaient chaque matin allumer des feux sous les moteurs pour les faire démarrer, « procédé très dangereux », souligna-t-il, mais considéré comme très courant dans cette partie du monde. Au contraire, en été, la chaleur était si intense que le mercure montait en flèche jusqu’à cinquante-cinq degrés, contraignant même les habitants de la région à se réfugier dans des caves spécialement creusées à cet effet. Cependant, quelques uns des villages-oasis les plus fertiles du Turkestan chinois y vivent, disséminés à travers ce paysage aride et desséché. Au moment de l’apogée de la Route de la Soie, les vins, les melons et les raisins frais de ces oasis approvisionnaient la cour impériale de C’hang-an. Le secret de cette étonnante luxuriance réside dans un ingénieux système d’irrigation originairement emprunté à la Perse, et qui, grâce à de profonds canaux souterrains, apporte l’eau des neiges, provenant des montagnes du Nord, à ces communautés, qui, sans cela, n’aurait pu survivre.

Les deux Allemands poursuivirent leur voyage vers Tourfan, située à deux cents soixante kilomètres à l’intérieur du Turkestan chinois, où ils firent très vite connaissance avec la vie répugnante des insectes. Outre les moustiques, les mouches, les simulies, les scorpions et les poux, il existait deux types d’araignées particulièrement déplaisantes. La première appartenait à une espèce capable de sauter ; son corps avait la taille d’un œuf de pigeon, ses mâchoires émettaient une sorte de crissement de dents, et elle avait la réputation d’être venimeuse. La seconde était plus petite, noire et poilue, et vivait dans les trous creusés dans le sol. Sa piqûre était particulièrement redoutée, car si elle n’était pas mortelle elle pouvait être très dangereuse. C’était cependant les cafards de Tourfan qui dégoûtaient le plus les Allemands. A. von Le Coq, écrivait « Un homme qui se réveillait le matin avec une telle créature assise sur son nez, ses grands yeux en train de le fixer et ses antennes qui tentaient d’attaquer les yeux de sa victime, tombait irrémédiablement malade. On avait l’habitude de saisir l’insecte, non sans éprouver un horrible dégoût, et de l’écraser ; il se dégageait alors une odeur extrêmement désagréable. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie
Picquier poche

Paul Pelliot à Dunhuang (Touen Hang)

Carte disponible sur Gallica.

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Kara-buran, ouragan noir, terreur des caravanes de Taklamakan

Kara-buran, ouragan noir, terreur des caravanes de Taklamakan

La plupart de ceux qui y ont mis les pieds n’en sont jamais ressortis pour en parler. On les avait pourtant prévenus ; Taklamakan (ەكلىماكان قۇملۇقى en ouïghour) aurait plusieurs sens : lieu de ruines, endroit abandonné, on dit même que le mot lui-même signifie « entre, mais ne sort jamais »… Ce désert dont la majeure partie se trouve aujourd’hui dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang (Chine) est un des déserts les plus redoutables du monde. Certains de ceux qui s’y sont aventurés sont à ce jour en train de voir blanchir leur os sous la caresse d’un soleil redoutable, si toutefois ils n’ont pas déjà été absorbés par les sables.

Dans ce désert de mort souffle des vents catabatiques, c’est-à-dire gravitationnels, produits par la descente brusque d’une masse d’air froid le long d’une pente ; en l’occurrence, le désert est bordé au nord par la chaîne du Tian Shan, à l’ouest par le Pamir et au sud par la cordillère du Kun Lun, des chaînes de montagnes dont l’altitude culmine pour chacune à plus de 7500 mètres. On pourrait se dire que la seule porte à peu près praticable reste l’est, mais on n’y trouve que le désert de Lop et le Gobi… Autant dire que les environs ne sont pas les régions les plus hospitalières du monde…

Chez les Ouïghours qui sont les résidents historiques de cette région, rôde une légende selon laquelle les lieux seraient infestés d’esprits malins, mais selon les témoignages littéraires qu’on retrouve, il faudrait plutôt aller chercher du côté du Kara-Buran, cet ouragan noir maléfique que certains ont si bien décrits.

Sven Hedin, l’explorateur suédois, écrit ces quelques lignes lors de sa première expédition dans le désert (textes rassemblés dans l’ouvrage Dans les sables du Taklamakan aux éditions Nicolas Chaudun, 2011) :

Brusquement le soleil se voila et disparut dans une obscurité profonde.
… Une sensation de cataclysme imminent nous enveloppe. Au loin on entend un crépitement ; de minute en minute il se rapproche… Un coup de vent, puis une rafale terrible. Les arbres tordus par l’ouragan se brisent avec des craquements épouvantables. Pendant quelques instants c’est un fracas terrible. En même temps, des tourbillons de poussière nous aveuglent nous étouffent. Fouetté par le souffle irrésistible de la tourmente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impression d’engloutissement.
La tempête ne dure que quelques heures ; le lendemain le ciel était cependant encore tellement chargé de poussière, que tout vue était masquée dans un faible rayon.

J’ai également retrouvé la trace de cette orgueilleuse bourrasque dans le magnifique livre de Peter Hopkirk, Foreign devils on the silk road (le titre français étant plus connoté autour de la question des vols d’antiquité, l’auteur ne l’a jamais validé). On reconnaît dans le mot kara-buran, la racine turque kara qui signifie “noir”. Le mot Buran (Бура́н), lui, désigne en russe la tempête de neige.

Dans son livre intitulé Trésors ensevelis du Turkestan chinois (Buried Treasures of Chinese Turkestan), Albert von Le Coq décrit le kara-buran, l’ouragan noir, terreur des caravanes : « Tout à coup, le ciel noircit… Peu après, la tempête éclate avec une effroyable violence et s’abat sur la caravane. D’énormes masses de sable mêlées de cailloux sont happées avec une force extraordinaire, tourbillonnent et se ruent sur l’homme et l’animal, l’obscurité s’accroît, et d’étranges bruits d’objets qui s’entrechoquent se confondent avec le mugissement et le hurlement de la tempête… Tout cela ressemble à une vision d’enfer… Tout voyageur pris dans une telle tempête doit, malgré la chaleur, s’envelopper entièrement de feutre pour éviter d’être blessé par les pierres qui s’abattent avec une force folle tout autour de lui. Les hommes et les cheveux doivent se coucher par terre et subir la violence de l’ouragan qui fait rage pendant plusieurs heures d’affilée. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980

L’interprétation que le voyageur Xuanzang (玄奘) en fait dans ses récits de voyage est beaucoup moins factuelle et s’en tient à l’existence, avérée ou non et relayée par les voyageurs ouïghours, d’esprits maléfiques.

Hsuan-tsang, le grand voyageur chinois qui, au VIIè siècle, traversa le Taklamakan pour se rendre en Inde, décrit ces démons : « Lorsque ces vents se lèvent, hommes et bêtes perdent l’esprit et restent plantés là, totalement impuissants. On entend alors par moments des notes tristes et plaintives, des cris pitoyables, de telle sorte qu’entre les visions et les bruits du désert les hommes se sentent perdus et ne savent plus où aller. D’où le fait que tant de gens périssent au cours du voyage. Mais tout cela est l’œuvre des démons et des mauvais esprits. »

Peter Hopkirk, Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie, 1980

Photo d’en-tête © Mike Locke

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Moka au bar dans le port de Hong Kong, au printemps, en attendant que le brume du matin se dissipe (semaine #2)

Moka au bar dans le port de Hong Kong, au printemps, en attendant que le brume du matin se dissipe (semaine #2)

Des livres partout, dans des cartons qui ne sont pas encore déballés, depuis toutes ces années, des livres que tu ne liras pas parce que tu n’en as plus rien à faire. Les livres t’accompagnent mais tu deviens de plus en plus difficile, avec l’âge, avec le temps qui passe et la vie qui prend des formes auxquelles tu ne t’attendais pas, alors tu regardes tout ce matériel d’un air un peu hautain en te disant que tu vas bien finir par faire le tri et bazarder tout ce qui est superflu. Des livres que tu ne liras plus jamais et qui ne serviront pas à la postérité. Ton fils voudra peut-être piocher dedans et naviguer comme toi, en d’autres temps, tu cherchais dans la bibliothèque de tes grands-parents de quoi te nourrir, même si en fin de compte, la lecture, pour toi, ça ne signifiait pas grand-chose. Faut-il lui laisser le choix ? Lui permettre cette porte ouverte au risque de t’encombrer pour rien ? Il fera ses propres choix, lira ce qu’il veut, s’il lit, piochera dans les meilleurs que tu auras gardés comme dans un sanctuaire. Les autres, tu vas les jeter, les donner, ça n’a plus d’importance pour toi. Seuls quelques uns valent vraiment la peine que tu te préoccupes d’eux. En regardant la liste de tout ce que tu as lu ces dernières années, tu te rends compte que tu ne te souviens même pas de certains. Ils se sont comme effacés de ta mémoire, disparus, tombé dans l’abîme (ou dans l’abyme si on a vécu avant 1990), ils ne sont plus rien pour toi et ne te rappelles même plus une époque, ou des odeurs, ou des lumières. Ils sont tombés du côté de l’obscurité.

Immanquablement, tu finissais par feuilleter les albums de photos qui remontaient à la nuit des temps, à ta nuit des temps, à une histoire antédiluvienne au regard de la tienne et qui semble aujourd’hui encore plus lointaine, comme la vie d’un autre, un illustre inconnu dont tu connais parfaitement la biographie à force d’avoir épluché les documents archivés dans les bibliothèques du savoir universel. Tu deviens Shakespeare à tes propres yeux, tu ne sais même pas s’il a existé et tu finis par fantasmer sa vie parce que tu ne sais pas lire les sources tellement divergentes qu’elles finissent par embrumer ton jugement, comme ta vue d’ailleurs. Ton regard se trouble. Des larmes te montent dans les yeux et tu ne sais plus. Ton histoire se perd.

Tu retrouves parmi les pages des albums cette photo qui a été prise en Guyane en 1983, comme cette même photo dont tu ne sais pas quoi dire. C’est ton grand-père à l’âge de 57 ans, avec ses belles chemises toujours bien repassées (c’est ta grand-mère qui les lui repassaient). Il porte un paresseux, un aï, et tu es bien en peine de trouver une réponse à cette question ; que fait-il avec un paresseux dans les bras ? Tu n’en sais rien du tout et cela te plonge dans l’abîme encore une fois. Ta grand-mère n’y était pas, elle est bien en peine elle aussi de te répondre. Et ton grand-père a disparu en 2010, il n’est plus là pour te répondre, car au fond, il était bien le seul à savoir. Le drame dans cette histoire, c’est que tu avais déjà posé la question à ton grand-père, plusieurs fois peut-être, mais tu as oublié, tu en as perdu le sens. Encore une fois.
Tu le sens bien embêté de porter l’animal dont on sait que les griffes sont tranchantes comme des rasoirs. Tu le sens à la fois embêté et pas très rassuré, mais regarde comme son regard est vif ! C’est le regard que tu lui verras jusqu’à ses derniers jours, tandis qu’il luttait de toutes ses forces contre la maladie, à bout de souffle.

Pépé…

Paresseux - Guyane

Il est temps de remettre un peu d’ordre dans tes affaires, de ranger ton bureau, de trier tout ce que tu as ramené de Thaïlande, des Fisherman’s friend qu’on ne trouve que là-bas, goût cerise, citron, mandarine, mais aussi des sachets entiers d’épices pour préparer le Laab Namtok, cette salade de porc épicée aux herbes fraîches, des centaines de bâtons d’encens, de cette même sorte que les bouddhistes utilisent à outrance dans les temples pour s’attirer les bonnes grâces du sort, et un kilo de lessive dont je ne connais ni l’emballage, ni le nom, cette lessive dont le parfum embaume les arrière-cours des rues de Phangan. Le reste, ce ne sont que des photos et des vidéos, quelques notes et des cheroots pour les soirées chaudes à venir.

Tu reprends doucement tes marques, et ces jours de mars ressemblent aux jours des printemps que tu aimes tant, quand le soleil est encore bas dans le ciel à midi et que tu comptes les heures en tournant les pages d’un livre d’Olivier Germain-Thomas ou de Nicolas Bouvier.

Le soir arrive dans cette belle journée un peu mouvementée. Tu regardes quelques jours en arrière et tu pourrais te dire que les jours de la semaine dernière avaient une bien meilleure saveur que ces jours-ci, mais non, tu as le mérite de reconnaître qu’on n’a pas vraiment le droit à la mélancolie qui vient après le retour. En plus, tu as la chance d’avoir de belles journées avec toi, le renouveau du printemps, de nouvelles odeurs que tu avais presque oubliées. Arrivé au soir, tu te prépares un Bloody Mary bien épicé au tabasco et poivré, tout en commençant à lire le récit d’un fou parti en Chine en train ; tu te demandes simplement quand est-ce que toi, tu sauteras le pas pour ce genre d’aventures.

Fan Ho, celui qui, jeune garçon photographiait Hong Kong comme d’autres photographient Paris dans les grandes largeurs, a également pris de nombreux clichés de sa ville en couleur.

Fan Ho - Marché de Hong Kong

Fan Ho – Marché de Hong Kong

Istanbul te manque, mais cette privation, et tu le sais bien, est la seule chose qui peut te désaccoutumer de ce que tu y as vécu. Créer en toi le phénomène de manque est le seul moyen pour que tu puisses y retourner sereinement. La dernière fois déjà, tu ne ressentais plus le même attrait, tu n’en as parlé à personne. Le temps n’était pas idéal, il a souvent plu et tu as découvert Istanbul envahie par les hordes de touristes français, ad nauseam… Vit encore en toi le chant du muezzin, expérience ultime qui t’a définitivement soudé à la ville. Les gens que tu y as rencontré te manquent aussi… Emin, Mehmet, Sumru, Sıtkı… Combien de jours, de semaines encore, avant que tu n’y retournes…

Nous marchons en silence. Soudain, s’élève un appel venant de toutes les maisons et des rues de la vieille ville, un seul cri qui se répète comme un tir de mitraillette : Allah Akhbar ! Allah Akhbar ! Allah Akhbar !  Les lampadaires s’éteignent ; on voit à peine les visages ; l’ivresse des mots se propage comme un feu poussé par le mistral tandis que des groupes se forment et convergent vers la place. Des femmes habillées en noir comme des nonnes rejoignent le courant montant : Allah Akhbar ! Puis le chant du muezzin se mêle aux cris ; il saute par-dessus les toits et nous enveloppe. L’islam est une religion de l’ivresse. Une lourde exaltation s’empare de la foule comme si elle était saoule. Elle l’est : de mots et de passion pour Dieu. Contre cette pulsion absolue, aucun rationalisme ne peut jamais avoir de prise, aucun canon ne pourra arrêter ces flots en furie qui se réveillent à la tombée du jour. Nous ne sommes plus des individus faits d’hésitation et d’équilibre, nous sommes un mouvement unanime en marche vers les sources.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Turquie - jour 1 - Istanbul - 33 - Eminönü, Yeni Camii

Eminönü, Yeni Camii (Mosquée nouvelle) – 27 juillet 2012 à Istanbul

Tu te rappelles ces derniers jours du mois de juillet 2012, lorsque tu es parti un jour avant tes collègues, persuadés que la semaine se terminait plus tôt… Le soir même tu étais déjà à nouveau dans les rues d’Istanbul à écouter l’ezan retentir au-dessus des flots outremer du Bosphore. Il faisait une chaleur incroyable, sèche, et tu buvais du thé sur la place d’Eminönü en reniflant les effluves âcres des maquereaux que le serveur t’apportait entre deux tranches de pain, le fameux balık ekmek qui te laisse d’aussi bons souvenirs, mais moins encore que le Turşu suyu. Tout te revient, là, ce matin, tandis que devant ton écran d’ordinateur tu tentes de retrouver ces sensations et que tu te perds en te tartinant une tranche de pain au maïs d’une époisse coulante… Ne t’interdis rien, tu as bien raison. Il te suffit simplement de t’ajuster entre les souvenirs vivants et la sensation un peu piquante qu’il te manque quelque chose. Encore une fois, le vide créé le désir, et ce que tu essaies de maintenir vivant.

La nuit s’éteint et les bruits de la ville reviennent à la réalité, inexorablement. La nuit s’éteint et avec elle, ses rêves qui s’effacent à la moindre paupière qui s’ouvre. Il va falloir retrouver la vie du dehors, regarder bouger les ombres qui s’agitent autour de toi, parfois sans but.

Près d’un confluent, dans un remous un peu agité, on m’indique le lieu où la première femme de Chulalongkorn, sœur des reines actuelles, a péri malheureusement. C’était la plus jolie et la plus aimée de ses jeunes sœurs, qu’il a toutes épousées, selon l’usage. Or, un jour qu’elle se rendait à Bang Pan In, traînée par un remorqueur, c’était au temps où les Siamois n’avaient pas encore l’expérience de la vapeur et du remorquage, son bateau-salon a été renversé. Elle était entourée de sa cour et de ses serviteurs, de tout un peuple qui nage comme le poisson ; mais personne n’avait le droit de toucher à la reine. Scrupuleux observateurs de la loi, ils l’ont laissée se noyer sous leurs yeux plutôt que de mettre la main sur elle. Peut-être son sauveur eût-il payé de la vie sa hardiesse ? Le roi cependant, tout en respectant la coutume et la déplorant sans doute, a dégradé le mandarin qui commandait.

Isabelle Massieu, Thaïlande
Magellan & Cie, collection Heureux qui comme… , numéro 87 , (mars 2014)

Tu te rends compte en rentrant chez toi, aux abords de la vaste plaine de Montesson, que ce qui te plaît dans ces allers et retours, c’est de passer de l’ordre au désordre. Non pas au chaos, mais au désordre. Tu retrouves les saveurs des rues échevelées dans tes souvenirs, te souviens des fils électriques emmêlés dans un inextricable foutoir, des trottoirs qui n’en sont pas et sur lesquels personne ne marche car même pour faire quelques dizaines de mètres, il y a toujours un deux-roues dans la partie, raison pour laquelle on t’interpelle sans cesse pour te proposer taxi, tuk-tuk, skylab ou même moto-drop… toi qui vas à pied, jalan-jalan comme disent les Indonésiens en bahasa… Ces mondes sont des mondes du désordre, tout tient de guingois, tout branle et chavire, et c’est ce qui te plaît, mais ce qui te plaît aussi, c’est retrouver l’austère rectitude de tes rues et de tes villes, les trottoirs propres, les avenues droites et majestueuses, en comparaison, tu trouves ta ville “flamande” tellement elle est éloignée de ce que tu as connu là-bas, et tu te rends compte à quel point cela te convient, de passer de l’un à l’autre, chacun nourrissant en creux les défauts de l’autre. C’est ce qu’on appelle l’équilibre, quelque chose de l’ordre de l’harmonie, tu l’as trouvé dans l’espace entre ces deux espaces.

Ici le sexe de cette jolie danseuse de Mathura est patiné à cause de l’hommage rendu par tant de visiteurs. Le poète grec qui disait que le marbre ne jouit pas n’était jamais allé de ce côté-ci des montagnes. Je sens la danseuse frémir au doux attouchement. Le gardien ne dit rien, il est du pays.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Voilà, cette fois-ci tu peux fêter la fin de tes affaires, tout est réglé, les papiers, les actes, les transactions bancaires. Tout est terminé. Tu bois un fond de Champagne qu’il restait au frigo en imaginant une nouvelle vie, faite de beaucoup moins de contraintes, une vie légère et détachée. Tu en profites pour fêter autre chose ; tu as repris des billets d’avion pour cet été. Et là, ton esprit vagabonde déjà vers de nouveaux horizons…

Cocon doux. Tu te drapes de tes désirs, le petit matin t’enveloppes aussi dans ses voiles délicats ; la fièvre s’en est allée depuis quelques temps déjà et tu sens en toi une grande santé t’envahir ; la peur de retomber te titille de temps en temps, mais tu essaies de laisser ces pensées dans des Égyptes de l’esprit… Voilà. A la fin de cette semaine, tu vas laisser un peu les choses couler. Tu voulais reprendre pied dans l’écriture, mais tu as d’autres choses à faire ; toujours autre chose à faire et le temps, cette histoire de temps. La prochaine fois tu ne t’endormiras pas et tu profiteras bien mieux. Plus que jamais tu rejettes les râleurs, les inconstants, les geignards qui te hérissent le poil ; laisse-les dans leur marasme, qu’il s’apitoient sur eux-mêmes s’ils ne savent faire autre chose. Ta route est devant toi, elle s’ouvre lorsque le ciel change de couleur au petit matin, entre la nuit et le jour, il n’y a qu’un écart de couleurs.

Une vieille femme m’accueille. Nous ne pouvons nous comprendre mais mon état se comprend aisément. Elle me donne du lait chaud et me couche sur la terre de l’unique pièce. Je m’abandonne ; je sens la fièvre monter.
Elle tire mon sac jusqu’à sa maison puis me rassure avec son sourire édenté. Elle me pose sa main noire et fripée sur le visage. Je me sens bien. Je n’ai plus peur ; elle est là avec ses seins vides qui pendent sous son sari déchiré, ses bracelets sur ses bras ridés, sa main aux veines gonflées, ses doigts calleux qui touchent mon front brûlant. Je lui dis merci et merci dans ma langue. Elle me répond dans la sienne avec des sortes de gloussements car ma manière de parler la fait rire.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Wat Chai Watthanaram - วัดไชยวัฒนาราม

Bouddha décapité (mars 2016) – Thaïlande – Phra Nakhon Si Ayutthaya, Wat Chai Watthanaram – วัดไชยวัฒนาราม

Voilà. La semaine ne s’éternise pas. Elle se boucle comme on attache sa ceinture sur un siège d’avion. Elle se replie doucement comme une serviette à la fin du repas. Tout se calme, tout s’apaise, retombe dans le silence. Tu laisses derrière toi cette semaine pendant laquelle tu auras repris la plume et noirci des pages sur le carnet que tu as ramené de Bangkok. Recouvert d’un tissu de style “Sukhothaï”, doré et ponctué de taches violettes, de petites fleurs blanches qu’on pourrait croire immortelles, il contient toutes tes notes de voyage, modestement rassemblées au même endroit. Tu regardes par la fenêtre et tu comprends vite que ce matin, tu ne verras pas le soleil se lever. L’horizon est bouché par les brumes d’une nuit épaisse, éparse. Il te reste les odeurs de la Chao Phraya, le souvenir des nuits chaudes au bord de la rivière où le silence est de temps en temps brisé par le ronron d’un remorqueur tuberculeux, mais vit en toi également le souvenir des autres pays, des autres rencontres. Tu refermes tout cela comme une boulette de riz dans une feuille de pandan cuite à la vapeur. Un sourire te revient en mémoire, celui d’un jeune moine vietnamien perdu dans la jungle de Bangkok, un sourire à la fois tendre et innocent, une simple ride sur le visage qui contient à elle seule toute l’énigme du monde possible.

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Moka au bar dans les petites rues sombres de Hong-Kong, sous le regard tendre d’un homme triste. Une femme de Thong Sala perd son regard dans la foule (semaine #1)

Moka au bar dans les petites rues sombres de Hong-Kong, sous le regard tendre d’un homme triste. Une femme de Thong Sala perd son regard dans la foule (semaine #1)

Regarde le matin se lever… On dirait un matin d’Asie sous ses voiles de brumes, sous un ciel trempé. Tu retrouves tes marques dans ces matins savants où tu passes ton temps à dévorer les pages des écrivains voyageurs, où ton remplis ton carnet rouge de notes de lecture et de travail qui sont écrites de la même encre, avec le même visage et les mêmes mains que tes carnets de voyage, où tu prends des notes frénétiques à chaque coin de rue pour tenter de figer, dans les courbes et les rondeurs de ton écriture sauvage, les impressions brutes et sans fioritures de ces instants d’émotions inattendues, inespérées. Ce ne sont que des mots, mais tes mots à toi, plaqués là, tu auras tout le temps plus tard de faire cet exercice de mémoire, de retravailler la forme et les détails, sans mensonge, sans travestissement, avec la plus grande sincérité vis-à-vis de tes sentiments. Tu retrouves dans tes notes des noms qui semblent presque incongrus, Dalrymple, Corbin, Massignon… Tu recolleras les morceaux ensemble un peu plus tard dans la soirée, lorsque le sommeil t’emportera déjà, et tu remettras ça au lendemain, lorsqu’il sera temps de partir. Il sera déjà en fait trop tard, mais le “plus tard” n’a pas vraiment d’importance. L’instant seul compte. Tu te souviens des heures abruties au milieu de la nuit, l’estomac rongé par la faim et les intestins trop sollicités, des nuits où tu te réveilles trempé de sueur et défait par des rêves de femmes déjà emportées par la mort ou l’indélicatesse de la mémoire qui s’estompe comme sous un buvard, ou sous une couette légère…

Fan Ho - Hong Kong Memoir

Lorsque Fan Ho, le petit adolescent chinois de Hong-Kong, prend ces photos, ce n’est qu’un gamin qui arpente les rues de sa ville et qui, à l’aide de son Rolleiflex, arrive à capturer l’essence d’une ville mythique qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. Atmosphère dramatique, poussée dans ses retranchements, on y découvre l’Asie rêvée, fantasmée, telle qu’on nous la vendait sur les belles affiches des agences de voyage, des compagnies aériennes ou dans les livres d’aventure pour jeunes enfants. Nous sommes en 1950. Les photos de l’homme aujourd’hui âgé de 83 ans ont le charme suranné d’une ville perdue et qui déjà subit les prémices de son changement et la technique naïve d’un Depardon qui se serait perdu au-delà des limites de la ferme du Garet. Quelques unes de ces photos sur le site du South China Morning Post, de Bored Panda, et de Design you trust.

La semaine a filé comme un bus qu’on a raté. Tous les matins, tu regardes ton visage bronzé par les cieux couverts de l’Asie tropicale, par les franges lumineuses qui ont enchanté des réveils parfois violents, harassé par une chaleur que tu accueillais avec bienveillance en coupant délibérément la climatisation avant de t’endormir. Les draps trempés, tu te levais tôt pour écouter le bruit des vagues depuis ton balcon où tu t’allongeais sur le hamac, vieux fantasme colonial de maison à galerie ouvragée. Tu as retrouvé ton visage serein, les traits doux qui font dire aux autres que tu ne fais pas ton âge. Tout le monde s’inquiète de savoir comment s’est passé ton voyage. Bien, bien. Tout va bien. Un petit sourire figé sur ton visage, ce n’est pas de la moquerie. Simplement, tu es heureux. Il n’y a pas de retours difficiles, il n’y a que des départs qu’on souhaite à nouveau.

Vieille femme sur Thanon Talad Kao à Thong Sala

Depuis hier, ta grand-mère a 90 ans. Elle est belle comme une vieille femme que j’ai rencontrée dans le quartier chinois de Thong Sala sur Thanon Talad Kao, le visage lisse et les yeux plissés par l’âge, belle d’avoir trop aimé les siens et de s’en être inquiété.

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