Le premier géographe

15/10/2011

Quand j’étais gamin, se trouvait dans la bibliothèque de ma mère un livre à la couverture noire, un épais livre à l’aspect mystérieux, qui portait ce nom étrange : le procès des étoiles. J’ai commencé à le lire et à découvrir ce qu’était un essai. Le livre raconte l’expédition de quatre scientifiques en Amérique centrale pour mesurer la terre, un arc de méridien plus précisément. Ils s’appelaient Jussieu, Bourger, Godin et La Condamine. Ce livre de Florence Trystram est un best-seller parmi les livres didactiques. Il y a trois semaines de cela, je suis tombé sur un autre livre d’elle : Terre ! Terre ! De l’Olympe à la NASA, une histoire des géographes et de la géographie. Un titre qui dit bien son programme et invite au voyage, en commençant par les premiers hommes qui ont parcouru la terre, en forme d’allégorie.

[…] Cet homme qui est revenu et a osé franchir le cercle de feu étonne ceux de son ex-tribu. Doit-elle l’accueillir comme l’un des siens, ou le considérer comme un dangereux étranger, porteur des merveilles et des horreurs d’un monde de légendes ? Mais l’homme, aussitôt qu’il a senti le soulagement des siens quand ils l’ont reconnu, a eu recours à la meilleure des armes : la parole. Il a dit « C’est bien moi, je reviens d’ailleurs, je reviens sain et sauf, et porteur de grandes nouvelles. » La curiosité l’a emporté sur la terreur, et la tribu s’est resserrée autour du feu pour écouter son récit.
L’homme a dit sa longue marche, en comptant les distances et les temps : trois jours pour traverser le marécage (« Le marécage ? Qu’est-ce que c’est ? »), une lune entière pour franchir la forêt; dix jours et puis encore dix jours pour escalader la montagne et en redescendre (« La montagne ? Qu’est ce que c’est ? »), deux jours pour trouver un tronc capable de me porter et de me faire traverser le fleuve (« Le fleuve ? Qu’est-ce que c’est ? »).
L’homme a dû expliquer, nommer, inventer des mots nouveaux fabriqués à partir des anciens. « Les montagnes, ce sont des superfalaises, comme celles que vous gravissez en un demi-jour, mais là il faut dix jours pour la gravir. Le fleuve, c’est centruisseaux, l’eau y est plus haute que la tête, il faut marcher dessus avec un tronc d’arbre, et non dedans en posant les pieds sur des pierres. Le petit courant qui chante en entraînant une branche dans le ruisseau rugit en transportant des arbres entiers dans le centruisseaux. »
Pour se faire mieux comprendre, il a dessiné dans la terre. De l’index, il a tracé le sillon en disant : ça, c’est le ruisseau ; puis en utilisant tout la largeur de sa main, il a dessiné le fleuve, en disant : ça, c’est centruisseaux. Il a représenté une colline en tassant de la poussière dans le creux de sa paume, puis la montagne, à l’aide d’un tas de pierres et de terre, en expliquant : voilà la supercolline. Il a accompli ces gestes de représentation symbolique parce que sa tribu était déjà très évoluée : elle était capable de voir dans un tas de cailloux une montagne, dans une rigole un fleuve.
L’homme a continué son récit : « Au-delà des marécages et de la forêt, au-delà des supercollinnes et du centruisseaux, j’ai trouvé une réserve de silex, une colline entière de silex, de la meilleure qualité, il n’y a qu’à se baisser pour en ramasser. — Tais-toi, l’a alors interrompu le sorcier. Il est temps pour nous tous de dormir. »
Cet homme fut le premier géographe. Parce qu’il est revenu, quelles qu’aient été les raisons de son départ, parce qu’il a transmis son expérience et son savoir, il a accompli une œuvre de géographe : il a exploré, il a observé, il a mesuré, il a nommé, il a donné une représentation symbolique, il a décrit, il a assigné un but, en l’occurrence le silex. L’ensemble de la tribu a été émerveillée et l’a interrogé sans relâche : quels animaux, quels arbres, quelles fleurs ? Le soleil se lève-t-il tous les matins ? Est-ce que les étoiles tournent ailleurs comme ici ? As-tu reconnu d’autres hommes ? Savent-ils conserver le feu ? Raconte encore : tu as rencontré les esprits, tu as croisé les morts, tu as vu le feu du ciel… ?
Le sorcier a surtout retenu la réserve de silex.Quel trésor ! Si l’histoire du voyageur est vraie, voilà qui a transformer le sort de la tribu : elle va pouvoir fabriquer des armes, les améliorer, les utiliser, sans souci des pertes, pour la chasse, pour se défendre, voire pour les échanger avec des tribus voisines, contre des peaux et du gibier… Mais en même temps que cette richesse inespérée, le chef entrevoit les obstacles : à combien de jours de marche as-tu dit que se trouvait la mine ? N’y a-t-il pas déjà des hommes dangereux ou agressifs qui la connaissent ? Comment rapporter des pierres brutes qui pèseront lourd aux épaules ? Pourra-t-on retrouver le chemin s’il n’est pas balisé ?
[…] En récitant cette litanie par cœur et en l’enseignant à quelques initiés, nos explorateurs préhistoriques ont invité les périples, qui serviront de base à toute connaissance géographique jusqu’à ce que les cartes détrônent les portulans, quelques milliers d’années plus tard.

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