La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 6 : Sokollu Mehmed Paşa Külliyesi (Kadırga)

Épisode précédent : La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 5 : Divan Yolu Caddesi et Çemberlitaş

Istanbul - avril 2012 - jour 4 - 003 - Sokollu Sehit Mehmet Pasha Camii

Dans le quartier de Kadırga, à deux pas de l’hôtel, je passe le soir venu devant un bâtiment avec une grande porte verte flanquée d’un palmier défraichi et encore ouverte alors qu’il est presque 21 heures. En venant du bas de la rue, rien n’indique qu’on est en face d’une des plus belles mosquées d’Istanbul. Construite sur le flanc d’une des collines de la ville, son complexe s’étend sur tout un pâté de maison qu’on peut à peu près apprécier lorsqu’on descend Katip Sinan Camii Sokak, seule rue qui donne une belle perspective sur l’ensemble, même si on voit plus les cheminées de la medrese que la cour de la mosquée elle-même. Son plan est tout à fait particulier puisque, comme dans une autre mosquée que je visiterai plus tard du côté d’Eminönü, il faut monter une grande volée de marches pour se retrouver dans la cour, face au şardivan. Face aux murs latéraux de l’entrée, sur le parvis, sont agenouillés de jeunes garçons qui se balancent en ânonnant des textes dont je n’arrive pas à reconnaître la langue. Tantôt debout, tantôt assis, ils expriment par ce balancement leur ferveur. Troublé par leurs gestes, je finis par me demander s’ils ne sont pas juifs, alors j’émets des hypothèses hasardeuses, me disant qu’ils viennent peut-être ici par qu’il y a peu de synagogues en ville, mais je me raisonne vite : nous sommes dans une medrese, une école coranique, et ils ne sont là que pour apprendre les versets du Coran et les réciter. D’ailleurs, l’homme que j’avais vu la veille leur parler a un aspect sévère et le charisme d’un homme d’église. Veste verte posée sur les épaules, chachia noire, barbe blanche taillée en pointe sur un visage anguleux, il n’a rien de sympathique. C’est pourtant lui qui surveille les allées et venues des quelques personnes qui y entrent. Continue reading

La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 5 : Divan Yolu Caddesi et Çemberlitaş

Épisode précédent : La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 4 : Kadırga Meydanı et Emir Sinan Mahallesi

Istanbul - avril 2012 - jour 7 - 002 - Gazi Atik Ali Paşa Cami

Où que l’on soit à Istanbul, d’où qu’on vienne et où qu’on aille, il est difficile de ne pas passer par Divan Yolu Caddesi. Cette artère qui traverse la ville d’est en ouest et qui sur une bonne partie est interdite à la circulation (sauf au tramway et à quelques taxis) est en réalité l’antique Mésè, une route commençant au Milion, autrefois matérialisé par un arc et qui marquait le point de référence à partir duquel toutes les distances étaient calculées (dont il ne reste aujourd’hui plus qu’un fragment discret non loin de la citerne basilique) et qui rejoignait aux limites de la muraille de Théodose la porte dorée donnant accès à la route vers Rome. Cette route traversait alors le forum de Constantin, dont il ne reste plus aujourd’hui qu’une colonne au sommet de laquelle l’Empereur était représenté sous la forme d’Apollon-Hélios, colonne qu’on appelle aujourd’hui en turc Çemberlitaş ou colonne cerclée. Continue reading

La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 4 : Kadırga Meydanı et Emir Sinan Mahallesi

Épisode précédent : La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 3 : le bas Sultanahmet et Küçük Ayasofya Camıı (église des saints Serge et Bacchus, ou petite Sainte-Sophie)

Nous sommes entrés dans Istanbul sous une pluie battante, et la première image qui nous est apparue au travers des vitres sales et embuées du taxi orange dont les essuie-glaces semblent ne fonctionner que sur le mode intermittent, c’est la longue avenue qui borde la mer de Marmara, avec ses restaurants de poisson, les marchés aux étalages généreux où reposent, la gueule ouverte, des bêtes impressionnantes ; raies, turbots, flétans. Nous traversons la muraille de Théodose, puis la gare maritime de Yenikapı dont les vedettes rapides filent vers l’Asie, Bursa ou les îles des Princes, et toujours en continuant Kennedy Caddesi vers le cœur de la ville, le chauffeur qui semble bloqué du cou essaie par des mouvements brusques de se décoincer, mais sans succès. C’est un homme d’une trentaine d’années, engoncé dans un pardessus en laine trop petit pour lui, mal rasé et dont le regard par dessous en raison de son cou bloqué peut sembler menaçant. Il ne décroche pas un mot de tout le voyage, me laissant une impression un peu froide pour un premier contact. Nous nous enfonçons dans la vieille ville en passant sous la voie de chemin de fer : c’est un autre univers ici, petites rues pavées dégoulinantes de pluie et de boue, maisons de bois s’avançant sur la rue, des quidams traversent dans tous les sens devant le taxi qui ne s’embarrasse pas de la présence des autres. Le taxi s’arrête pour demander son chemin à un jeune homme portant chemise blanche et gilet blasonné ; je le retrouverai plus loin puisque c’est lui qui portera les valises jusque dans la chambre. Juste avant d’arriver là, nous arrivons sur une grande place verdoyante, aux massifs plantés de tulipes qui ont souffert de la pluie et du vent. Je me dis que c’est le quartier que je vais avoir pour hôte pendant quelques jours, tout va graviter autour ce petit quartier populaire animé, ce café des sports où les hommes sont entre eux à boire du thé ou à regarder les matches de foot endiablés la nuit tombée, ces petites rues qui ne paient pas de mine partant en étoile depuis la place et où pourtant siège la vraie vie stambouliote, loin du tumulte du centre de la ville.

Istanbul - avril 2012 - jour 1 - 054 - Kadırga Meydanı Parki
Kadırga Meydanı

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La tolérance de Constantin

En ces temps troublés, il est bon de retourner aux fondamentaux, comme cet édit qui amorça la naissance de l’Empire Romain d’Orient. Un texte clair, simple, un édit de tolérance.

A partir de ce jour, que celui qui veut suivre la foi chrétienne la suive librement et sincèrement, sans être inquiété ou molesté d’aucune manière. Nous avons tenu à faire connaître cela à Ton Excellence [le préfet de Nicomédie] pour que tu n’ignores point que nous avons accordé aux chrétiens la liberté la plus complète, la plus absolue de pratiquer leur culte. Et puisque nous l’avons accordée aux chrétiens, il doit être clair à Ton Excellence qu’en même temps est accordée aussi aux adeptes des autres religions le droit plein et entier de suivre leur coutume et leur foi et d’user de leur liberté de vénérer les dieux de leur choix, cela pour la paix et tranquillité de notre temps.

Édit de Milan signé par Constantin Ier et Licinius,
empereurs romains en 313,
cité dans LACTANCE, De mortibus persecutorum, 48, 4-8.

La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 3 : le bas Sultanahmet et Küçük Ayasofya Camıı (église des saints Serge et Bacchus, ou petite Sainte-Sophie)

Épisode d’avant : La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 2 : l’Hippodrome (At Meydanı)

Tant qu’on n’en a pas fait l’expérience, on ne sait pas. C’est un peu ce qui guide mes pas quand je suis dans un endroit que je ne connais pas et ça me pose d’autant plus question lorsque certains lieux ne sont pas mentionnés sur les cartes, alors que géographiquement, on pourrait penser qu’il doit forcément y avoir quelque chose à y voir.

Pour revenir dans l’histoire, on pourra toujours retrouver trace de l’hippodrome, comme une évocation, dans un quadrige de chevaux en bronze qui ornait autrefois le Carceres, dans un lieu devant lequel on passe en se demandant ce qu’ils font là. Effectivement, si vous êtes allés à Venise, vous les avez peut-être remarqués au-dessus de la porte principale de la Basilique Saint-Marc. Ce sont des copies, car la pollution les aurait détériorées, les originaux se trouvant au musée de Saint-Marc. Si vous vous demandez pourquoi ils sont là, c’est simplement que les Croisés (menés par le Doge Enrico Dandolo qui est enterré quelque part dans Sainte-Sophie) les ont volés en 1204. Si vous vous demandez ce que font des chevaux sur le fronton d’une basilique, je n’ai pas la réponse.

Le quartier que j’ai visité se trouve au sud de la Mosquée Bleue, derrière le Sphendonè dont je parlais précédemment. Évidemment, il faut à un moment donné se donner les moyens de sortir des chemins tracés par les guides touristiques. C’est ce que j’ai fait une fois que je suis sorti de la Mosquée Bleue, du côté du grand portail à l’opposé de la grande place : on se retrouve projeté dans un autre monde, le bazar Arasta. Ce bazar est en réalité une rue bordée de commerçants luxueux organisés en guildes vendant à peu près les mêmes produits qu’au grand bazar, mais avec l’œil attentionné du pigeonnier. Les prix (non affichés) y sont deux à trois fois supérieurs et si l’on en croit la réputation faite sur les forums, mieux vaut ne pas y acheter de tapis. Difficile de s’y promener en pleine journée sans se faire tirer par la manche pour entrer dans les échoppes proprettes, où l’arnaque se fait sentir à des kilomètres sous couvert d’un sourire bienveillant. Autant être honnête, on s’y sent quand même bien et le lieu ne manque pas de charme. Il faut savoir tout de même que lorsque vous vous promenez dans ce quartier, vous êtes exactement à l’endroit où se trouvait le Grand Palais des Empereurs de Constantinople et que vous foulez, à quelques mètres au-dessus, les lieux que traversaient Constantin, Théodose ou Justinien…

Photo © Luca Moglia

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Empereurs infortunés de Byzance (1) : La couronne maudite du Khazar

Monnaie byzantine représentant l’Empereur Léon IV le Khazar
et son père Constantin V Copronyme

Parmi les personnages hautement sympathiques qui régnèrent sur Constantinople, on en trouve quelques uns d’une même lignée qui furent directement impliqués dans la querelle iconoclaste. Petit fils de Léon III l’Isaurien, fils de Constantin V Copronyme, Léon IV le Khazar fut investi co-empereur par son père à l’âge de 1 an, et gouverna réellement en 775 à la mort de son père alors qu’il venait d’atteindre l’âge de 25 ans. Corrompu, sans réel charisme, Léon IV a une telle bonne image et une telle présence qu’on le surnomme le Khazar en raison des origines… de sa mère. Personnage sans grand intérêt, il tenta de continuer mollement la politique de persécution des adorateurs de saintes images qu’avait initié son grand-père, sans grande conviction. En revanche, il apparaît comme particulièrement amateur de richesse et de grandeur, au point d’en devenir complètement malade. Il meurt à l’âge de 30 ans d’avoir trop aimé l’or. En témoigne cet extrait de L’iconoclaste d’Alain Nadaud : Continue reading

La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul 2 : l’Hippodrome (At Meydanı)

Épisode d’avant: La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul

Les guides touristiques sont très forts en général. Ils tendent à jouer sur l’histoire pour vous faire passer un lieu censé être incontournable pour le cœur de la ville, le centre de tout. En l’occurrence, j’ai vu noté partout que l’Hippodrome était un lieu fabuleux, depuis lequel on pouvait sentir le poids de l’histoire byzantine peser sur nos maigres épaules. Ce que peu vous disent, c’est que d’hippodrome, il n’y a guère. On a beau chercher, rien ne rappelle la présence d’un éventuel hippodrome sur cette place gigantesque, pas même la trace d’un sabot de cheval dans la pierre. Ce n’est qu’une place immense, joliment pavée, propre, ornée de drapeaux turcs. Mais pas un gradin, pas une colonne renversée, pas la moindre pierre usée. La seule chose qui peut rappeler la présence ici d’un hippodrome et la forme qu’il prenait autrefois est une ligne jaune tracée tout du long et formant un U dont le virage se situe au niveau du Rectorat de l’Université de Marmara (Marmara Üniversitesi Rektörlüğü).

Carte postale colorisée de l’hippodrome datant des années 50

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La rose et la tulipe, carnet de voyage à Istanbul

Circulation au pied de Yeni Camii (Mosquée Neuve), dans le quartier d’Eminönü

Se rendre à Istanbul, se dire qu’on va y rester une semaine, histoire de prendre le temps, de s’imprégner de l’odeur des lieux, de se laisser raconter des histoires par les gens qui y vivent même avec la barrière de la langue, aller y Istanbul — déjà tout un programme — est une chose, en revenir est une autre, beaucoup plus compliquée. On a beau se dire qu’on va dans un pays lointain (la Turquie, même si la question de son entrée dans l’Europe communautaire est encore loin d’être d’actualité, se trouve à 2000 km de Paris, 3h30 d’avion mais c’est déjà le bout du monde) et qu’on va tout faire pour ne pas se comporter comme un touriste (rien n’était prévu, juste un vol, une chambre d’hôtel), on est toujours un étranger qui erre et que rien ne distingue d’un autre touriste. Je préfère le terme de voyageur, quelqu’un qui voyage est à mon sens plus honorable que celui qui vient juste “faire un tour” et n’entre pas dans une démarche consommatrice. Continue reading

Seyahat günlüğü (İstanbul Kartpostal)

Comment raconter une semaine d’errance dans une ville inconnue, lointaine, assise entre deux continents et répartie sur trois rives reliées entre elles par de rares ponts et d’innombrables coques de noix branlantes, parsemée de plus de deux mille huit cent mosquées, foisonnante, bruyante, odorante, charmeuse et tonitruante, sans en revenir un peu marqué et surtout en étant presque certain de ne pouvoir en rendre l’esprit au travers des mots et des photos ? Quelque chose s’est joué pendant cette semaine, un terrible sentiment de tristesse et d’abandon au moment de partir, et l’impression d’avoir été tatoué dans la chair comme dans la mémoire. Comment le raconter sans en trahir l’âme ? Comment rassembler, comme laisser infuser, comment dire les mots ? Itinéraire d’une rencontre, à l’abri des touristes et en marge des chemins à emprunter et des lieux à voir, en face à face avec des Stambouliotes enjôleurs, chaleureux sans être exubérants, débonnaires et tellement vivants, tout simplement, en plusieurs épisodes, il y a tellement de choses à en dire…
Et puis aussi, il va falloir songer à la suite, à la prochaine étape, au retour sur les lieux, à l’exploration, au temps à passer avec ces gens qui savent parler à l’apprenti voyageur que je suis.
Cartes postales d’Istanbul, encore à écrire…