Ca trù, la pureté vietnamienne

Ca trù, la pureté vietnamienne

Ca Trù

La pureté en musique

Un chant venu du Vietnam

De ces deux syllabes qu’on prononce avec des sons longs, on n’entend pas grand-chose, pas plus qu’on en connaît. Pourtant, le Ca trù est inscrit sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’UNESCO. Apparu au XIè siècle sous la dynastie Lý, l’acculturation liée à la colonisation française et aux guerres ont quasiment fait disparaître cet art millénaire de la poésie chantée.

Généralement, une chanteuse joue du Phách, une tige de bambou frappée par un morceau de bois, et le groupe est composé d’un joueur de luth, le Đàn đáy et d’un joueur de tambour d’éloges, le Trống chầu.

Il n’y a finalement pas beaucoup à en dire, mais entendre une chanteuse de Ca trù (Ka tchou) avec ses envolées plaintives et ses trilles enchantées, a quelque chose d’un peu magique, rythmée par le son sec du bambou frappé. Le mieux est encore d’écouter cet art sensuel venu du nord du Vietnam.

A voir, pour aller plus loin, les très belles photos de Tewfic el-Sawy avec sa série sur les chanteuses de Ca trù.

Fantasmes de Kai Tak, l’ancien aéroport de Hong Kong

Fantasmes de Kai Tak, l’ancien aéroport de Hong Kong

Fantasmes de Kai Tak

L’aéroport de Hong Kong

Un aéroport hors du commun

Kai Tak (HKG), ce n’est pas un nom qui évoque grand-chose, mais lorsqu’on pense à Hong Kong, la première image qui nous vient, ce sont ces avions qui survolent à très basse altitude les immeubles des quartiers surpeuplés de l’ancienne colonie britannique.

Alors déjà, Hong Kong a été rétrocédée à la Chine, pour lever toute ambiguïté et cela depuis 1996, mais en plus cet aéroport qui faisait passer les avions au-dessus de la ville n’existe plus, lui, depuis 1998. Je sais ; deux mythes s’effondrent…

L’image d’Épinal a la peau dure et il faut se résigner à se dire qu’aucun avion n’atterrit plus en passant au-dessus des immeubles de Kowloon, et qu’on ne verra plus ces immenses navires volants frôler de leurs ailes la cime des bâtiments.

Kai Tak, malgré son apparente dangerosité, n’a connu que très peu d’accident, certainement en raison du fait que seuls les plus expérimentés des pilotes de ligne étaient autorisés à faire la manoeuvre. La piste appelée 13/31, car orientée 135°/315°, était construite sur un terre-plein posé sur la mer, dans la baie de Kowloon, presque à flanc de montagnes, distantes d’à peine 500 mètres au nord-ouest de la piste, ce qui impliquait de devoir tenir un sacré virage juste avant de descendre brutalement.

Lorsque l’avion atteignait la colline sur laquelle était placé un damier rouge et blanc, servant de balise d’orientation lors de l’approche finale, les pilotes devaient effectuer un virage à vue de 47° pour l’alignement final avec la piste. L’avion n’est alors qu’à deux milles marins de l’atterrissage, à une altitude de moins de 330 m lors de ce virage: généralement, l’avion entamait le virage final à une altitude d’environ 200 m et en sortait à une hauteur d’environ 40 m. L’approche était déjà délicate pour l’atterrissage sur la 13 avec les vents latéraux normaux, car même si la direction du vent reste constante, elle change relativement à l’avion lors du virage de 47°. L’atterrissage devenait un défi plus grand encore quand les vents latéraux du nord-est étaient forts et de haute variabilité, notamment pendant les typhons, fréquents dans cette région. La chaîne de montagnes au nord-est de l’aéroport fait également changer considérablement la vitesse et la direction du vent, changeant par là-même la dérive de l’avion. (Wikipedia)

Ce qui mit fin à l’extraordinaire aventure de cet aéroport qui fit la renommé mondiale de Hong Kong, au moins dans l’imaginaire, ce ne fut précisément pas le fait que la piste était dangereuse, mais bien plutôt que l’aéroport n’était plus dimensionné pour faire face au flux grossissant des passagers arrivant de plus en plus nombreux dans cet appendice biscornu de la Mer de Chine. Le nouvel aéroport, Chep Lap Kok, construit à l’ouest de la ville, est un immense terre-plein posé sur la mer, réunissant deux îles et relié au continent par une simple route.

La machine à billes de Wintergatan

La machine à billes de Wintergatan

La Machine à billes

De Wintergatan

Une incroyable machine infernale

Et pourtant, c’est avant tout quelque chose qui peut faire penser aux orgues de Barbarie, avec son mécanisme tout aussi intrigant et sa manivelle qui actionne un tapis sur lequel des billes montent jusqu’en haut pour pouvoir frapper un métallophone, les cordes d’une basse et autres cymbales. 2000 billes et 3000 pièces constituent cet ensemble relevant vraiment du génie.

Martin Molin, l’artiste qui a construit cette machine, ne s’est pas seulement amusé, mais il a développé un véritable chef-d’œuvre d’ingénierie, dont il ne suffit pas simplement de savoir actionner le mécanisme ; il faut réellement être musicien pour pouvoir créer quelque chose.

Laissons l’artiste à l’œuvre pour nous montrer ce qu’il sait faire… Sur cette vidéo, vous pourrez voir toutes les phases de construction de cet engin démoniaque.

L’invention du selfie par le facétieux Byron

L’invention du selfie par le facétieux Byron

L’invention du selfie

Par le facétieux Byron

DE L’art de ne pas trop se prendre au sérieux

J’imagine que se prendre en photo a quelque chose d’un peu mégalomaniaque, que l’image de soi, le reflet de soi que l’on admire à la surface de l’eau, tel Narcisse admirant sa propre image, dit quelque chose de la perception que l’on a de son propre ego. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il se cache autre chose dans ces portraits mal fichus que l’on fait de soi, comme une manière de ne pas trop se prendre au sérieux.

J’ai appris il y a quelques temps, en lisant ce très bon article de Thierry Do Espirito, que le vrai précurseur du selfie était un photographe basé à New York, Josef Byron, dit Uncle Joe. Comme le dit l’auteur, on imagine à quel point le temps de pause long a dû leur être un peu pénible. Mais je serais tenté de dire “peu importe“, au vu de la mine réjouie de ces messieurs comme il faut, parfaitement affublés de leur gabardine et de leur melon. Le facétieux Byron et ces photographes de métier se sont amusés à se prendre en photo eux-mêmes, et voilà le résultat…

Mais le plus drôle dans cette histoire, c’est qu’ils ont fait plusieurs épreuves, et lors de l’une d’elle, ils se sont fait prendre en photo, en train de se prendre en photo…

Quant au vieux Josef Byron, il n’en était pas à son coup d’essai… Et en plus, ça a l’air de le faire marrer…

Et que dire de quelques uns des selfies les plus célèbres… celui de l’astronaute Aki Hoshide, de Buzz Aldrin et de Tony Ray Jones. De vraies œuvres d’art témoignant d’une époque, d’une ambiance, ou plus simplement… d’une facétie…

Lettres de voyage

Lettres de voyage

Alors que ma main tremble légèrement à cause d’une tendinite qui a cru bon de s’installer et ne pas vouloir reprendre son envol depuis deux mois, alors que mon bras est endolori et réclame le repos qui lui est dû, je continue d’écrire sur mon carnet avec une certaine emphase, vidant la cartouche d’encre qui se répand sur le papier épais, et contre toute attente, il me semble écrire si vite que l’encre peine à descendre de son fût au bon rythme, la plume racle alors le papier dans un désagréable crissement lisse qui m’agace autant par son bruit malvenu que par cette incapacité de l’outil à suivre mon désir. Je ne pensais pas pouvoir réécrire un jour autant, si vite, avec autant d’aisance, moi qui suis devenu l’esclave au quotidien d’un clavier habitué désormais à ne plus taper que des compte-rendus de réunions, dresser des tableaux de calculs imbitables et remplir des cases dans des dossiers de demandes de subventions. Le flux ne m’a visiblement jamais quitté. Ce n’était apparemment qu’une question de paresse.

Ce n’est une bonne nouvelle que pour moi, qui n’a pas vraiment d’incidence sur l’ordre des choses, ni sur le cours de l’existence. Mon journal troué a repris vie là où je m’étais arrêté, agacé certainement par des tranches de vie où je ne supportais plus d’avoir sur le dos des emmerdes dans lesquelles je m’étais fourré seul, et non content de les avoir exorcisées, j’ai fini par croire que la fatalité n’est pas une orientation qu’il faut suivre aveuglément. Rien n’arrive pas hasard, mais rien non plus n’est définitif, et les revers de fortune ne sont que des pierres blanches que le temps finit par recouvrir de mousse. Oui, il faut avoir l’esprit disponible et pour cela, on doit parfois évacuer les gens qui vous polluent, parce que malveillants, sots, ou calculateurs. Hop. Fini. Derrière. J’ai pris soin de relire ce que j’avais écrit là où j’avais laissé les choses se faire ; j’ai alors mesuré à quel point j’ai été idiot.

Aujourd’hui, je reprends l’écriture, mais pas que. J’écris des lettres de mes voyages, illustrées. Le livre que j’ai écrit est figé dans le temps, il correspond à une époque et sera sans suite. Je passe à autre chose, qui me prendra du temps mais qui correspond plus désormais à ma façon de voyager.

Ce que j’y recherche n’est pas tant le goût du dépaysement que le souhait de me confronter à l’inconnu. Il y a mille façon de se faire chahuter au quotidien, mais rien ne chahute autant que l’indescriptible monde facétieux qui s’ouvre aux frontières de chez nous ; et quand je dis aux frontières, c’est à la porte, là, dehors, une fois le seuil passé du portail.

Alors voilà, je n’ai plus de limites, je m’entraîne là où j’ai le désir d’aller, dans des pérégrinations réelles ou imaginées, au fil de pages qui seront l’expression sincère de mes envies et de mes désirs, avec de temps en temps des extraits de L’usage du monde, de Nicolas Bouvier, comme celui-ci où il est question des mouches asiatiques, dont seul lui sait parler avec autant de réalisme et de poésie mêlés.

Lettres de voyages – Carnet. Page 1

J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux aux couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudroyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ “conchient son papier” “.

Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une escadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillages de saint Georges.