Velours noir
Velours noir
Chapitres 6 à 10
Chapitre 6
C’était en 1929. Livia avait trente-trois ans.
Elle se souvenait de tout — les couleurs, les odeurs, la texture de l’air ce printemps-là. Venise sortait d’un hiver rigoureux et les jardins explosaient de fleurs, les terrasses se remplissaient, les touristes revenaient avec leurs appareils photographiques et leur émerveillement facile. Livia régnait sur les salons de la ville avec cette assurance tranquille des femmes qui n’ont jamais connu le doute.
Ingo Fischer était arrivé par le train de Munich, avec une lettre de recommandation d’un galeriste allemand et une réputation qui le précédait. On disait qu’il était génial. On disait qu’il était dangereux. On disait beaucoup de choses, et Livia, qui n’écoutait jamais les ragots, avait décidé de se faire sa propre opinion.
Ils s’étaient rencontrés chez les Mocenigo, lors d’une soirée où l’on présentait de jeunes artistes. Il était grand, blond, avec des yeux d’un bleu impossible qui semblaient vous déshabiller avant même qu’il ait ouvert la bouche. Il parlait un italien approximatif, mâtiné d’accent bavarois, et cette maladresse linguistique ajoutait à son charme — elle le rendait vulnérable, accessible, presque touchant.
Livia l’avait trouvé beau. C’était aussi simple que cela. Après des années de prétendants convenables qu’elle avait éconduits l’un après l’autre, elle avait enfin ressenti quelque chose — ce pincement au cœur, cette chaleur dans le ventre, cette stupidité délicieuse qu’on appelle le désir.
Lui l’avait regardée comme on regarde une œuvre d’art. Avec intensité, avec faim, avec cette concentration totale qu’ont les vrais artistes devant leur sujet. Elle s’était sentie vue pour la première fois de sa vie — non pas comme une Girandello, non pas comme un nom ou une fortune, mais comme une femme, un mystère à déchiffrer.
Ils avaient commencé à se voir. D’abord en public, dans les cafés et les réceptions. Puis en privé, dans l’atelier qu’il avait loué du côté de San Polo, un grenier encombré de toiles et de pots de peinture où la lumière entrait par une verrière poussiéreuse. C’est là qu’il l’avait peinte pour la première fois.
Elle se souvenait de ces séances. La chaleur de l’atelier, l’odeur de la térébenthine, le bruit du pinceau sur la toile. Il lui demandait de poser des heures, immobile, pendant qu’il travaillait avec une fureur silencieuse. Parfois il s’interrompait, s’approchait d’elle, lui touchait le visage pour corriger un angle ou une expression. Ces contacts la brûlaient.
Le premier tableau avait été un portrait, presque classique. Livia assise près d’une fenêtre, le regard perdu au loin, vêtue d’une robe sombre qui faisait ressortir la pâleur de sa peau. Elle l’avait trouvé magnifique. Il avait capturé quelque chose d’elle qu’elle ne savait pas montrer — une mélancolie, une profondeur.
Puis les choses avaient changé.
Il lui avait demandé de poser nue. Elle avait hésité, rougi, refusé d’abord. Mais il avait insisté avec cette douceur qui était sa plus grande arme, lui expliquant que le corps était le seul langage qui ne mentait pas, qu’il voulait la peindre entière, sans masque, sans armure. Et elle avait cédé.
Elle se souvenait de la première fois où elle avait laissé tomber sa robe dans l’atelier. La vulnérabilité, la honte, puis — à mesure que le travail avançait — une forme étrange de libération. Sous le regard d’Ingo, elle cessait d’être Livia Girandello. Elle devenait autre chose, quelque chose de plus primitif, de plus vrai. Elle devenait matière.
Ils étaient devenus amants, bien sûr. C’était inévitable. Les séances de pose se terminaient sur le lit défait qu’il gardait dans un coin de l’atelier, et Livia découvrait avec lui des choses qu’elle n’avait jamais imaginées. Il était inventif, exigeant, parfois brutal. Elle aimait cela. Elle aimait tout de lui.
Les tableaux s’accumulaient. Cinq, six, peut-être davantage. Des nus violents, expressionnistes, où son corps était déformé, tordu, éclaté en couleurs agressives. Elle ne les voyait pas tous — il ne lui montrait que ceux qu’il jugeait achevés, et encore, pas toujours. Elle lui faisait confiance. Elle croyait que ce qui se passait entre eux appartenait à eux seuls.
L’été était venu. Ingo avait parlé de repartir pour l’Allemagne, d’exposer ses nouvelles œuvres à Berlin. Elle avait voulu l’accompagner. Il avait dit non — pas encore, pas maintenant, il y avait des complications, une ancienne liaison pas tout à fait résolue. Elle avait accepté d’attendre.
Il était parti en août. Les lettres avaient été rares au début, puis de plus en plus espacées, puis inexistantes. Livia avait attendu, d’abord avec patience, puis avec inquiétude, puis avec une angoisse qui lui rongeait le sommeil. En octobre, n’y tenant plus, elle avait pris le train pour Berlin.
Elle n’avait pas trouvé Ingo. Mais elle avait trouvé autre chose.
Une galerie sur Unter den Linden exposait la « série vénitienne » du peintre allemand Ingo Fischer. Livia y était entrée par hasard, attirée par une affiche. Et elle s’était retrouvée face à elle-même — nue, offerte, éclatée sur des toiles immenses que des dizaines de personnes contemplaient en murmurant.
Il y avait des catalogues. Son nom n’y figurait pas, mais tout le reste y était — des descriptions détaillées de leur liaison, à peine voilées, où l’on parlait de « la Vénitienne » avec des sous-entendus graveleux. On racontait comment elle s’était donnée, comment elle avait posé, comment le grand artiste l’avait « capturée » dans sa vérité la plus intime.
Les critiques étaient dithyrambiques. On saluait le génie de Fischer, sa capacité à révéler l’âme à travers le corps, sa cruauté magnifique. Personne ne parlait de trahison. Personne ne parlait de consentement. Ce n’était qu’une femme, après tout. Une Vénitienne anonyme. De la matière première.
Livia était restée longtemps devant les tableaux. Elle avait reconnu chaque pose, chaque moment. Elle s’était souvenue de ce qu’elle avait ressenti en les prenant — l’amour, la confiance, l’abandon. Et elle avait compris que tout cela n’avait été qu’un jeu, une manipulation, un pillage.
Elle était rentrée à Venise sans chercher à le revoir.
Les mois suivants avaient été les pires de sa vie. Les tableaux avaient voyagé — Munich, Paris, Londres. Partout, des gens qui la connaissaient les voyaient. Les murmures avaient commencé. On la regardait différemment dans les salons. Des femmes qui avaient été ses amies détournaient les yeux. Des hommes qui l’avaient courtoisée souriaient d’un air entendu.
On ne lui disait rien en face, bien sûr. On était trop bien élevé pour cela. Mais elle savait. Elle sentait les regards, les silences, les portes qui ne s’ouvraient plus aussi facilement. Le scandale ne l’avait pas détruite — son nom était trop ancien, sa fortune trop solide — mais il l’avait fêlée. Quelque chose s’était brisé en elle qui ne se réparerait jamais.
Elle avait cessé de voir du monde pendant un an. Elle s’était cloîtrée dans le palazzo Girandello, refusant les visites, sortant à peine. Sa mère était morte cette année-là, peut-être de chagrin — qui pouvait le dire ? Son père avait cessé de lui parler. Elle était restée seule avec sa honte, sa rage, et ce vide immense que l’amour trahi laisse derrière lui.
Puis, lentement, elle s’était reconstruite.
Elle avait appris à porter le masque. À sourire comme si rien ne s’était passé. À traverser les salons avec cette assurance froide qui décourageait les questions. Elle avait transformé sa blessure en armure, sa douleur en patience. Elle était redevenue Livia Girandello — plus dure, plus silencieuse, plus dangereuse qu’avant.
Et elle avait attendu.
Les années avaient passé. Ingo Fischer avait continué sa carrière, connu d’autres succès, d’autres scandales. Le régime nazi l’avait banni, et il s’était refait une virginité en exil, jouant les martyrs de l’art. Livia avait suivi son parcours de loin, sans jamais intervenir, sans jamais se manifester. Elle avait le temps. Elle avait toujours eu le temps.
Et maintenant, neuf ans plus tard, il était revenu à Venise.
C’était comme si la ville elle-même lui offrait enfin sa vengeance. Comme si les eaux noires de la lagune, les pierres rongées des palazzi, les ombres des églises abandonnées conspiraient avec elle pour refermer le piège.
Livia se leva de son fauteuil, alla regarder par la fenêtre de sa suite.
Le Grand Canal scintillait dans la lumière du soir. Quelque part dans cet hôtel, à quelques étages de là, Ingo Fischer préparait probablement sa prochaine conquête. Il ne savait pas qu’elle était là. Il ne savait pas qu’elle savait.
Il ne savait pas qu’il allait mourir.
Elle pensa à Luna — cette jeune femme qu’elle façonnait avec tant de soin, ce visage de Vénitienne qui ressemblait à ce qu’elle avait été autrefois. Elle pensa à ce qu’elle allait lui faire, à elle aussi. À l’innocente qu’elle sacrifiait sur l’autel de sa vengeance.
Ressentait-elle de la culpabilité ? Peut-être. Un reste d’humanité qui battait encore quelque part, sous les couches de glace.
Mais pas assez pour s’arrêter.
Livia ferma les yeux, respira profondément, et laissa le souvenir s’éloigner.
Le passé était le passé. Ce qui comptait maintenant, c’était l’avenir — et l’avenir d’Ingo Fischer se comptait désormais en jours.
Chapitre 7
La pluie tombait sur le Lido, une pluie fine et froide qui brouillait l’horizon et transformait la plage en une étendue grise où plus rien ne se distinguait. Les cabines de bain étaient fermées pour la saison, leurs portes claquant parfois sous les rafales de vent. L’Adriatique roulait des vagues courtes, ragueuses, qui venaient mourir sur le sable avec un bruit de papier froissé.
Livia marchait le long du rivage, le col de son manteau relevé, un parapluie noir à la main. Elle aimait ce temps. Il vidait l’île de ses derniers promeneurs, ne laissait que les mouettes et les chiens errants, rendait le monde à une solitude qui lui convenait.
Elle avait pris le premier vaporetto du matin, celui de six heures qui ne transportait que des ouvriers et des pêcheurs. Personne ne l’avait reconnue. Personne ne la reconnaissait jamais, sur cette ligne-là, à cette heure-là. Elle était une silhouette parmi d’autres, une femme sans nom qui traversait la lagune pour des raisons que nul ne cherchait à connaître.
La chambre du Grand Hôtel des Bains l’attendait, inchangée. Le lit fait, les rideaux tirés, le carnet dans le tiroir de la commode. Elle y avait passé une heure, relisant ses notes, vérifiant chaque détail du plan. Puis elle était sortie, malgré la pluie, parce qu’elle avait besoin de marcher, de respirer, de mettre de l’ordre dans ses pensées.
Le soir même, elle devait voir l’homme de San Michele — celui que Beppe lui avait trouvé, celui qui savait travailler la pierre. Il viendrait à l’hôtel après la tombée de la nuit, par l’entrée de service. Ils parleraient peu. Elle lui donnerait les dernières instructions, l’argent, et il disparaîtrait pour faire ce qu’il avait à faire.
Ensuite, il ne resterait qu’à attendre.
Livia s’arrêta au bout de la plage, là où les digues de pierre s’avançaient dans la mer. L’eau écumait contre les rochers, projetant des embruns qui lui mouillaient le visage. Elle resta là un long moment, immobile, regardant l’horizon vide.
Elle pensa à ce qu’elle était en train de faire.
Tuer un homme. Les mots étaient simples, presque abstraits. Mais la réalité était autre chose — un corps qui tombe, un cri peut-être, le bruit de l’eau qui se referme. Un silence ensuite. Un vide définitif.
Elle n’avait jamais tué personne. Elle n’avait jamais pensé qu’elle en serait capable. Mais quelque chose s’était éteint en elle, au fil des années, qui rendait la chose possible. Non pas le sens moral — elle savait que ce qu’elle faisait était mal, elle le savait parfaitement. Mais la capacité à s’en soucier. À laisser cette conscience l’arrêter.
Ingo Fischer méritait-il de mourir ? La question était absurde. Personne ne mérite vraiment de mourir. Mais il avait détruit quelque chose en elle qui ne pouvait pas être réparé autrement. Il avait pris sa confiance, son amour, son corps, et il en avait fait un spectacle. Il l’avait transformée en matière première pour son art, puis il était parti sans se retourner.
Et il n’avait jamais payé. C’était cela, finalement, qui la rendait folle. Non pas la trahison elle-même — les hommes trahissaient, c’était dans leur nature — mais l’impunité. Le fait qu’il ait pu continuer sa vie, connaître d’autres succès, d’autres femmes, d’autres admirateurs, pendant qu’elle rampait dans les décombres de la sienne.
L’injustice était intolérable. Et si le monde refusait de la réparer, elle le ferait elle-même.
Livia reprit sa marche, longeant la digue jusqu’au bout. Le vent soufflait plus fort ici, chargé de sel et de pluie. Elle ferma les yeux, laissa les éléments la battre un moment. Puis elle fit demi-tour et rentra vers l’hôtel.
Dans le hall du Grand Hôtel des Bains, quelques clients prenaient le thé près des grandes fenêtres. Des femmes élégantes qui parlaient à voix basse, des hommes en costume qui lisaient des journaux. On jouait du piano quelque part, une musique douce et triste qui convenait au temps. Livia traversa sans s’arrêter, monta dans sa chambre.
Elle passa l’après-midi à se préparer.
Elle relut les notes sur le palazzo Zorzi — les entrées, les sorties, les couloirs qui menaient à la loggia del Moro. Elle mémorisa les noms des invités qu’Alvise lui avait communiqués, cherchant ceux qui pourraient être des obstacles ou des témoins. Elle visualisa le déroulement de la soirée, minute par minute, anticipant les imprévus.
Luna serait là, bien sûr. Luna dans sa robe de velours noir, Luna qui ne savait rien, Luna qui attirerait le regard d’Ingo Fischer comme un papillon attire une flamme. Il la remarquerait dès son entrée. Il s’approcherait, lui parlerait, la séduirait avec cette facilité qui était sa marque de fabrique. Et Luna, éblouie, flattée, innocente, le suivrait.
Livia lui avait parlé de la loggia. Elle lui avait décrit la vue magnifique sur le canal, les reflets des torches sur l’eau noire, ce coin secret du palazzo que seuls les intimes connaissaient. Elle avait planté cette image dans l’esprit de Luna, sachant qu’au moment venu, la jeune femme s’en souviendrait et y conduirait l’homme qui la désirait.
C’était cruel. C’était calculé. Et c’était nécessaire.
Livia ne se faisait pas d’illusions sur ce qu’elle était en train de devenir. Elle savait qu’elle sacrifiait une innocente pour atteindre un coupable. Elle savait que Luna porterait les cicatrices de cette nuit pour le reste de sa vie — la terreur, la culpabilité, les cauchemars. Elle savait tout cela, et elle continuait quand même.
Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen. Parce qu’Ingo Fischer ne serait jamais seul, jamais vulnérable, jamais accessible — sauf dans les bras d’une femme. Et Livia ne pouvait pas être cette femme. Pas après ce qui s’était passé. Il la reconnaîtrait, se méfierait, fuirait.
Il fallait quelqu’un d’autre. Quelqu’un de neuf, de pur, de crédible.
Il fallait Luna.
Le soir tomba. La pluie cessa, laissant place à un brouillard épais qui montait de la lagune et enveloppait l’île d’un voile cotonneux. Les réverbères de la promenade n’étaient plus que des halos jaunes dans la grisaille.
À neuf heures, on frappa à la porte de Livia. Trois coups brefs, espacés.
Elle ouvrit. L’homme qui se tenait là ne ressemblait à rien — ni grand ni petit, ni beau ni laid, un visage qu’on oubliait dès qu’on l’avait vu. C’était précisément ce qui le rendait utile.
— Signora, dit-il d’une voix sans timbre.
— Entrez.
Il s’appelait Nino, ou du moins c’était le nom que Beppe lui avait donné. Il travaillait au cimetière de San Michele, dans les vieilles chapelles où l’on ne faisait plus de visites. Il savait restaurer la pierre — et il savait aussi la fragiliser.
Livia lui montra le plan du palazzo Zorzi, lui indiqua la loggia.
— La balustrade doit tenir jusqu’au 18, dit-elle. Pas plus longtemps.
— Elle tiendra, signora. Mais si quelqu’un s’y appuie vraiment…
— C’est ce que je veux.
Nino hocha la tête. Il ne posa pas de questions. Il n’était pas payé pour cela.
— Il faudra que je puisse entrer dans le palazzo, dit-il. Avant la fête.
— Le comte Zorzi organise des visites pour les restaurateurs. Je m’arrangerai pour que vous en fassiez partie.
Elle lui tendit une enveloppe. Il la prit, la glissa dans sa veste sans la compter.
— Le 17, dit-elle. Vous aurez accès au palazzo le 17 dans l’après-midi. Les domestiques seront occupés par les préparatifs de la fête. Personne ne vous remarquera.
— Et après ?
— Après, vous oubliez tout. Vous ne me connaissez pas. Vous n’êtes jamais venu ici.
Nino la regarda un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait rien — ni curiosité, ni jugement, ni peur. C’était un homme qui avait vu trop de morts pour s’émouvoir d’une de plus.
— Ce sera fait, signora.
Il sortit aussi silencieusement qu’il était venu. Livia resta seule dans la chambre, face au plan du palazzo étalé sur la table.
Tout était en place.
Dans deux jours, Nino travaillerait la pierre de la loggia del Moro. Le lendemain, Alvise Zorzi donnerait sa fête. Et dans le chaos des masques et des bougies, sous le regard de Venise endormie, Ingo Fischer basculerait dans le vide.
Livia plia le plan, le rangea dans sa valise. Elle descendit au bar de l’hôtel, commanda un verre de vin blanc, le but lentement en regardant le brouillard par la fenêtre.
Demain, elle retournerait à Venise. Elle reverrait Luna, l’aiderait à se préparer pour la fête, la rassurerait sur sa beauté, son élégance, sa place dans le monde. Elle jouerait son rôle de bienfaitrice jusqu’au bout.
Et Luna ne saurait jamais — pas avant qu’il soit trop tard — qu’elle était le dernier pion d’un jeu commencé neuf ans plus tôt, dans un atelier de San Polo où une femme avait fait l’erreur de tomber amoureuse.
Livia termina son vin, remonta dans sa chambre.
Cette nuit-là, elle dormit sans rêves.
Chapitre 8
Le palazzo Barbaro ouvrait ses portes pour un cocktail en l’honneur des artistes de la Biennale. Livia y avait été invitée, comme toutes les grandes familles vénitiennes. Elle y avait emmené Luna.
C’était le soir du 16 octobre, deux jours avant la fête chez Zorzi. La soirée n’était qu’un prélude, une façon de faire circuler les visages, de nouer les fils qui se resserreraient plus tard. Mais pour Luna, c’était le premier pas dans un monde qu’elle croyait avoir perdu à jamais.
Elle portait une robe de soie verte que Livia lui avait offerte la veille — moins somptueuse que celle de velours noir réservée au palazzo Zorzi, mais assez élégante pour ne pas détonner. Ses cheveux étaient relevés, quelques mèches savamment échappées encadrant son visage. Elle marchait avec cette raideur des gens qui ont peur de trébucher.
— Respirez, murmura Livia en lui prenant le bras. Vous êtes chez vous.
Elles montèrent le grand escalier du palazzo, passèrent sous les lustres de Murano qui projetaient des éclats de lumière sur les fresques de Tiepolo. Des serveurs circulaient avec des coupes de prosecco. Des groupes se formaient et se défaisaient, parlant en italien, en français, en anglais. On entendait des rires, des exclamations, le bruissement des robes et le tintement des verres.
Luna regardait tout avec des yeux immenses. Elle reconnaissait certains visages — des noms qu’elle avait lus dans les journaux, des familles dont sa grand-mère lui avait raconté l’histoire. Ils étaient là, vivants, à quelques mètres d’elle. Et elle était parmi eux, non plus comme domestique invisible, mais comme invitée.
— Comtesse Morosini, dit Livia en s’approchant d’une femme âgée couverte de perles. Permettez-moi de vous présenter Luna Contarini. Sa famille et la vôtre ont des liens anciens, je crois.
La comtesse leva son lorgnon, examina Luna avec cette curiosité sans gêne des aristocrates.
— Contarini del Bovolo, dit-elle. Je me souviens de votre grand-mère. Une femme remarquable. Elle jouait du clavecin, n’est-ce pas ?
— Oui, madame, répondit Luna d’une voix qu’elle espérait ferme.
— On ne voit plus votre famille nulle part. Que sont-ils devenus ?
Un silence. Luna sentit le rouge lui monter aux joues. Mais avant qu’elle puisse répondre, Livia intervint :
— Les Contarini ont toujours préféré la discrétion à l’ostentation. C’est une qualité rare, de nos jours.
La comtesse hocha la tête, satisfaite de cette réponse qui ne répondait à rien. Elle s’éloigna vers d’autres connaissances, et Luna respira de nouveau.
— Merci, murmura-t-elle.
— Ne me remerciez pas. Apprenez. La prochaine fois, vous saurez quoi dire.
Elles circulèrent dans les salons pendant une heure. Livia présentait Luna à des dizaines de personnes — des comtes, des ambassadeurs, des collectionneurs, des artistes. Chaque fois, elle trouvait une façon de mentionner le nom des Contarini, de rappeler leur grandeur passée, de suggérer que Luna était une héritière en attente de renaissance plutôt qu’une domestique déguisée.
Et les gens le croyaient. Ils voyaient ce qu’ils voulaient voir — une jeune femme bien née, un peu timide peut-être, mais avec cette grâce naturelle qui ne s’apprenait pas. Personne ne la reconnaissait. Personne ne faisait le lien avec la femme de chambre du Bauer.
Luna commençait à se détendre quand elle le vit.
Il était de l’autre côté du salon, entouré d’un groupe d’admirateurs. Grand, les cheveux grisonnants, vêtu d’un costume sombre qui ne ressemblait à rien de ce que portaient les Italiens. Il parlait avec de grands gestes, riait fort, occupait l’espace comme si le monde lui appartenait.
— C’est lui, murmura Livia à son oreille. Ingo Fischer.
Luna le regarda. Elle avait vu sa photographie dans les journaux, mais la réalité était différente. Il y avait quelque chose de magnétique en lui, une énergie qui attirait les regards. Même à cette distance, même sans entendre ce qu’il disait, on comprenait pourquoi les gens l’écoutaient.
— Il est célèbre ? demanda-t-elle.
— Très. Et très dangereux. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.
Luna hocha la tête. Mais elle ne pouvait pas détacher ses yeux de lui. Et à ce moment précis, comme s’il avait senti son regard, Ingo Fischer tourna la tête.
Leurs yeux se croisèrent.
Ce ne fut qu’un instant — deux, trois secondes peut-être. Mais Luna sentit quelque chose passer entre eux, un courant invisible, une reconnaissance. Il la regardait comme personne ne l’avait jamais regardée — avec une intensité qui la mettait à nu, qui lui disait qu’il voyait au-delà de la robe et du maquillage, au-delà du nom et des conventions.
Puis il sourit. Un sourire qui n’était adressé qu’à elle.
Luna détourna les yeux, le cœur battant. À côté d’elle, Livia observait la scène avec une expression indéchiffrable.
— Il vous a remarquée, dit-elle simplement.
— Je n’ai rien fait.
— Vous n’avez pas besoin de faire quoi que ce soit. Vous êtes exactement ce qu’il cherche.
Luna ne comprenait pas. Elle ne savait pas ce que cela signifiait, être ce qu’un homme comme lui cherchait. Mais quelque chose en elle, quelque chose qu’elle n’aurait pas su nommer, frémissait à cette idée.
Elles prirent congé peu après. Livia prétexta la fatigue, guida Luna vers la sortie, la fit monter dans une gondole qui les attendait au pied du palazzo. L’air froid de la nuit vénitienne leur fouetta le visage.
— Vous l’avez vu, dit Livia dans l’obscurité de la gondole. Maintenant, vous devez l’oublier.
— L’oublier ?
— Jusqu’à la fête de Zorzi. Il ne faut pas qu’il vous revoie avant. L’attente le rendra plus impatient, plus imprudent.
Luna ne dit rien. Elle regardait les façades des palazzi défiler dans la nuit, les lumières tremblantes des fenêtres, les ombres qui dansaient sur l’eau. Elle pensait au regard d’Ingo Fischer, à ce sourire qui lui avait été destiné.
— Que va-t-il se passer, à la fête ? demanda-t-elle enfin.
Livia ne répondit pas tout de suite. La gondole glissait en silence, le gondolier ramait avec une régularité hypnotique.
— Il viendra vous parler, dit-elle enfin. Il vous séduira. C’est ce qu’il fait. Ce qu’il a toujours fait.
— Et moi, que dois-je faire ?
— Rien. Être vous-même. Accepter son attention. Le laisser croire qu’il vous plaît.
— Et s’il me plaît vraiment ?
Le silence qui suivit fut long, lourd d’un sens que Luna ne pouvait pas déchiffrer.
— Alors vous serez en danger, dit Livia d’une voix très basse. Comme je l’ai été autrefois.
Luna se tourna vers elle, surprise.
— Vous le connaissiez ? Avant ?
Mais Livia ne répondit pas. La gondole s’engageait dans un canal étroit, les murs des maisons se rapprochaient de chaque côté. Les étoiles avaient disparu derrière un voile de brume.
— Rentrez chez vous, dit Livia quand la gondole s’arrêta près d’un petit pont de Cannaregio. Reposez-vous. Je viendrai vous chercher le 18 à six heures. La robe de velours sera prête.
Luna descendit, resta sur le quai à regarder la gondole s’éloigner. La silhouette de Livia disparut dans l’obscurité, absorbée par la nuit vénitienne.
Elle rentra chez elle, monta les escaliers qui sentaient le chou bouilli, entra dans l’appartement où sa mère l’attendait en brodant.
— Comment c’était ? demanda la vieille femme sans lever les yeux de son ouvrage.
— C’était… étrange, dit Luna.
Elle ne savait pas comment décrire ce qu’elle avait vécu. Le palazzo, les invités, le regard d’Ingo Fischer. C’était comme si elle avait traversé un miroir et découvert un monde parallèle où elle était quelqu’un d’autre.
— Fais attention, dit sa mère. Les Girandello n’ont jamais rien fait pour rien.
Luna ne répondit pas. Elle alla dans sa chambre, s’allongea sur son lit étroit, fixa le plafond craquelé.
Le visage d’Ingo Fischer lui revenait, ses yeux bleus, son sourire. Elle savait qu’elle aurait dû avoir peur. Livia l’avait prévenue. Mais ce qu’elle ressentait n’était pas de la peur.
C’était autre chose. Quelque chose qui ressemblait à de l’excitation, à de l’impatience. L’envie d’être vue encore, d’être regardée comme il l’avait regardée.
Elle ferma les yeux, essaya de dormir.
Dans deux jours, elle le reverrait.
Et elle ne savait pas encore que ce serait la dernière fois qu’elle le verrait vivant.
Chapitre 9
Le palazzo Zorzi se préparait à la fête comme un vieux comédien se prépare à monter sur scène — avec fébrilité, avec mémoire, avec cette excitation des corps qui n’ont plus l’habitude mais n’ont rien oublié.
Alvise Zorzi supervisait les opérations depuis le piano nobile, vêtu d’une robe de chambre en soie pourpre, une cigarette perpétuellement fichée entre ses doigts jaunis. Il avait soixante ans, peut-être plus, mais refusait de les compter. Sa vie était une succession de fêtes, d’amants, de dettes et de réconciliations, et il n’avait pas l’intention de changer maintenant.
— Plus de bougies dans l’escalier, ordonna-t-il à un domestique. Je veux qu’on se croie au XVIIe siècle. Et débouchez le vin maintenant, il doit respirer.
Le palazzo était un labyrinthe de salons en enfilade, de corridors obscurs, d’escaliers qui ne menaient nulle part. Construit au XVe siècle par un ancêtre qui avait fait fortune dans le commerce avec l’Orient, il avait été agrandi, modifié, défiguré par les générations successives, jusqu’à devenir ce dédale incohérent où les styles se heurtaient et les époques se confondaient.
Alvise aimait ce désordre. Il correspondait à sa vision du monde — un chaos magnifique où seuls les gens d’esprit savaient naviguer.
Livia arriva en milieu d’après-midi, seule. Elle portait une robe simple, des gants de daim, un chapeau qu’elle ôta dès l’entrée. Alvise l’accueillit avec des baisemains et des exclamations.
— Ma chère Livia ! Tu viens inspecter le champ de bataille ?
— Je viens m’assurer que tu n’as rien oublié.
— Oublier ? Moi ? J’ai fait venir des musiciens de Padoue, un chef de Vérone, et assez de champagne pour noyer le Grand Conseil. Ce sera la fête du siècle.
Livia sourit. Elle connaissait Alvise depuis l’enfance — ils avaient dansé ensemble à leur premier bal, s’étaient confié des secrets d’adolescents, s’étaient perdus de vue puis retrouvés comme savent le faire les Vénitiens, par les liens invisibles qui unissent les vieilles familles.
— Et ton peintre allemand ? demanda-t-elle d’un ton léger. Il viendra ?
— Fischer ? Bien sûr qu’il viendra. Il a accepté avec enthousiasme. Il paraît que la Biennale l’ennuie à mourir — trop de discours, pas assez de chairs fraîches. Il cherche l’inspiration, dit-il.
— L’inspiration.
— Tu sais ce qu’il veut dire. Mais qu’importe ! Il fera sensation. Tous les journalistes de Venise seront là.
Livia hocha la tête. Elle fit quelques pas dans le salon principal, admirant les fresques au plafond — des dieux de l’Olympe dans des poses lascives, peints par un artiste oublié du XVIIIe siècle. La lumière de l’après-midi entrait par les grandes fenêtres, projetant des rectangles dorés sur le parquet usé.
— J’aimerais visiter le palazzo, dit-elle. Cela fait si longtemps que je ne suis pas venue.
— Fais comme chez toi. Tu connais le chemin.
Alvise retourna à ses préparatifs, criant des ordres à des domestiques qui couraient dans tous les sens. Livia monta l’escalier principal, croisant des femmes de ménage qui portaient des brassées de fleurs, des hommes qui installaient des candélabres.
Elle prit à gauche au premier étage, suivit un couloir étroit dont les murs étaient couverts de portraits noircis. Les ancêtres Zorzi la regardaient passer avec leurs yeux morts, leurs fraises empesées, leurs expressions de juges. Elle les ignora.
Au bout du couloir, un petit escalier montait vers le deuxième étage. Livia s’y engagea, comptant les marches comme elle l’avait fait sur le plan de Beppe. Quatorze marches, un palier, sept autres marches. Puis une porte basse, à peine visible dans la pénombre.
Elle l’ouvrit.
La loggia del Moro s’étendait devant elle, baignée de la lumière grise de l’après-midi. C’était un espace étroit, une terrasse couverte qui surplombait le rio San Giovanni. La vue était belle — les toits de tuiles, les cheminées, le clocher d’une église au loin. On entendait le clapotis de l’eau contre les murs du palazzo.
Livia s’approcha de la balustrade.
Elle était en pierre d’Istrie, sculptée de motifs floraux que les siècles avaient érodés. À première vue, elle semblait solide — massive, ancienne, immuable comme tout ce qui existait à Venise depuis des siècles.
Mais Livia savait regarder.
Elle passa la main sur la pierre, sentit les fissures sous ses doigts. Les intempéries avaient creusé des sillons, l’eau salée avait rongé la matière de l’intérieur. Certaines parties sonnaient creux quand on les tapotait. Le temps avait fait son œuvre, lentement, patiemment.
Nino ferait le reste.
Elle se pencha légèrement, regarda en bas. Le canal était étroit, profond, presque noir même en plein jour. Trois étages plus bas, l’eau clapotait contre les pierres moussues du fondement. Une chute de cette hauteur…
Livia recula, respira profondément.
C’était réel. Cela allait vraiment se passer.
Elle resta un long moment sur la loggia, mémorisant chaque détail — la distance jusqu’à la porte, l’angle de la balustrade, les zones d’ombre et de lumière. Le soir de la fête, il y aurait des torches quelque part en bas, leurs reflets danseraient sur l’eau. Ce serait beau. Romantique, même.
Parfait pour un rendez-vous galant.
Elle redescendit par où elle était venue, croisa Alvise dans l’escalier principal.
— Alors ? demanda-t-il. Le palazzo te plaît toujours ?
— Il est magnifique. Comme toujours.
— Tu as vu la loggia del Moro ? On dit qu’elle est hantée, tu sais. L’esprit du serviteur tué revient les nuits de pleine lune.
— Des superstitions.
— Bien sûr. Mais elles font partie du charme. Je compte allumer des bougies là-haut, demain soir. Ça créera une atmosphère.
Livia sentit son cœur s’accélérer, mais son visage resta impassible.
— Excellente idée, dit-elle. Les invités pourront s’y réfugier s’ils veulent un peu d’intimité.
Alvise rit.
— C’est pour ça que je t’adore, Livia. Tu comprends tout.
Elle prit congé peu après, prétextant des préparatifs de son côté. Alvise la raccompagna jusqu’à l’embarcadère privé du palazzo, où une gondole l’attendait.
— À demain, ma chère. Et amène ta protégée — cette jeune Contarini dont tu m’as parlé. J’ai hâte de voir si elle est aussi belle que tu le dis.
— Elle l’est, dit Livia. Plus encore.
La gondole s’éloigna. Livia regarda le palazzo Zorzi rapetisser dans la distance, sa façade gothique rongée par les siècles, ses fenêtres aux volets de bois écaillé. Demain soir, il serait illuminé de mille bougies, plein de musique et de rires. Et quelque part dans ce labyrinthe, dans une loggia oubliée, quelque chose de terrible se produirait.
Elle ferma les yeux, laissa le balancement de la gondole la bercer.
Tout était en place. Nino viendrait ce soir, par l’entrée de service, pendant qu’Alvise dormirait. Il travaillerait la pierre, fragiliserait ce qui devait l’être. Et demain, quand Ingo Fischer s’appuierait sur la balustrade pour regarder la vue avec Luna…
Livia rouvrit les yeux.
Le soleil se couchait sur Venise, projetant des reflets orange et roses sur les eaux de la lagune. Les coupoles et les clochers se découpaient contre le ciel embrasé, silhouettes noires dans un océan de feu.
C’était beau. Terriblement beau.
Elle pensa à Luna, qui ne savait rien, qui attendait la fête avec l’excitation d’une enfant. Elle pensa à Ingo Fischer, qui n’avait aucune idée de ce qui l’attendait. Elle pensa à elle-même, neuf ans plus tôt, jeune et amoureuse et tellement stupide.
Le monde tournait. Les victimes devenaient bourreaux. Les innocents payaient pour les coupables.
C’était injuste, peut-être. Mais c’était ainsi.
La gondole accosta devant le Bauer. Livia monta dans sa suite, s’assit près de la fenêtre, et attendit la nuit.
Demain, tout serait terminé.
Chapitre 10
Le matin du 18 octobre, Livia prit le premier vaporetto pour le Lido.
La lagune était calme, d’un gris nacré qui annonçait une journée sans nuages. Quelques mouettes suivaient le bateau, criant dans le silence de l’aube. Les passagers étaient rares — un prêtre qui lisait son bréviaire, deux ouvriers qui somnolaient, une femme qui serrait un panier de légumes contre sa poitrine.
Livia s’installa à l’arrière, comme toujours, et regarda Venise s’éloigner.
C’était la dernière fois qu’elle faisait ce trajet. Après ce soir, elle n’aurait plus besoin de la chambre du Grand Hôtel des Bains, plus besoin du nom de signora Marin, plus besoin de cette double vie qu’elle menait depuis des mois. Tout serait fini. Le compte serait soldé.
Elle essaya d’imaginer ce qu’elle ressentirait demain matin, quand elle se réveillerait dans un monde où Ingo Fischer n’existerait plus. Du soulagement ? De la joie ? De la paix, enfin ?
Elle n’était sûre de rien. Peut-être ne ressentirait-elle rien du tout. Peut-être que la vengeance, une fois accomplie, laisserait le même vide qu’avant — un trou dans sa poitrine que rien ne pourrait combler.
Mais il était trop tard pour reculer. Les pièces étaient en place, le mécanisme enclenché. Ce soir, Luna conduirait Ingo Fischer vers la loggia del Moro. Et la balustrade, fragilisée par Nino dans la nuit, céderait sous son poids.
Un accident. Tragique, mais pas surprenant dans un vieux palazzo mal entretenu. Les journaux en parleraient quelques jours, puis on oublierait. Ingo Fischer rejoindrait la longue liste des étrangers que Venise avait engloutis au fil des siècles.
Le vaporetto accosta au Lido. Livia descendit, marcha vers le Grand Hôtel des Bains dans la lumière pâle du matin. L’île était silencieuse, presque déserte. La saison était finie depuis longtemps ; seuls restaient quelques résidents permanents et les fantômes des étés passés.
Elle monta dans sa chambre, celle de la signora Marin. Tout était exactement comme elle l’avait laissé — le lit fait, les rideaux tirés, le carnet dans le tiroir de la commode. Elle s’assit près de la fenêtre, regarda la mer.
L’Adriatique était d’un bleu sombre, presque violet, striée de vagues longues qui venaient mourir sur la plage vide. Au loin, un bateau de pêche traçait une ligne blanche sur l’horizon.
Livia pensa à sa vie d’avant — avant Ingo Fischer, avant la trahison, avant tout cela. Elle avait été une femme heureuse, autrefois. Pas joyeuse peut-être, pas exubérante, mais satisfaite de ce qu’elle avait. Elle aimait Venise, ses rituels, ses beautés, ses cruautés. Elle aimait sa solitude choisie, ses amitiés anciennes, ses plaisirs tranquilles.
Et puis il était arrivé, avec ses pinceaux et ses promesses, et il avait tout détruit.
Non — elle devait être honnête avec elle-même. Il n’avait pas tout détruit. Elle avait participé. Elle s’était offerte, s’était laissée peindre, avait cru à l’amour qu’il prétendait lui porter. Elle avait été naïve, aveugle, stupide.
C’était peut-être cela, finalement, qu’elle ne pouvait pas pardonner. Non pas ce qu’il lui avait fait, mais ce qu’elle avait permis. Sa propre faiblesse, sa propre crédulité. L’image de cette femme qu’elle avait été et qu’elle ne pouvait plus regarder sans dégoût.
En le tuant, elle tuait aussi cette partie d’elle-même. Le passé serait enterré, noyé dans les eaux noires d’un canal vénitien. Elle pourrait recommencer.
Ou pas. Peut-être que le passé ne se laissait jamais enterrer vraiment. Peut-être qu’il remontait toujours, comme les corps que la lagune rejetait parfois sur ses plages.
Livia secoua la tête, chassa ces pensées.
Elle passa la journée au Lido, marchant sur la plage, lisant dans le salon de l’hôtel, déjeunant seule dans la salle à manger presque vide. Elle observait les heures passer comme on observe une marée monter — avec cette conscience aiguë que quelque chose d’irréversible approchait.
À quatre heures, elle monta faire sa valise. Elle ne laisserait rien dans cette chambre — ni vêtements, ni objets, ni traces. La signora Marin disparaîtrait aussi complètement qu’elle était apparue, et personne ne ferait jamais le lien avec Livia Girandello.
Elle prit le carnet, le feuilleta une dernière fois. Toutes les notes qu’elle avait prises au fil des mois — les plans, les noms, les horaires. Tout ce travail patient, méticuleux, qui aboutissait ce soir.
Elle déchira les pages une à une, les brûla dans le cendrier de la chambre. Les flammes dévorèrent le papier, ne laissant que des cendres grises qu’elle dispersa par la fenêtre. Le vent les emporta vers la mer.
À cinq heures, elle descendit régler sa note. Le réceptionniste, un homme âgé qui l’avait vue arriver et repartir des dizaines de fois, lui souhaita un bon voyage sans poser de questions. C’était l’avantage des bons hôtels — on y respectait le silence des clients.
Le vaporetto de cinq heures trente l’emmena vers Venise. La traversée fut différente cette fois — plus lente, plus solennelle, comme si le bateau lui-même savait que quelque chose prenait fin. Le soleil descendait vers l’horizon, embrasant le ciel de couleurs impossibles — orange, rose, pourpre, or.
Venise apparut comme une vision, ses dômes et ses clochers découpés contre l’incendie du couchant. Livia la regarda approcher avec un sentiment étrange — de l’amour peut-être, ou quelque chose qui y ressemblait. Cette ville l’avait faite, défaite, refaite. Elle lui devait tout, y compris la capacité de haïr.
Le bateau accosta à San Zaccaria. Livia descendit, marcha vers le Bauer dans la lumière déclinante. Les rues s’animaient — les Vénitiens sortaient de chez eux, les restaurants allumaient leurs enseignes, les gondoliers appelaient les derniers touristes. La ville se préparait à la nuit comme elle le faisait depuis mille ans.
Dans sa suite, Livia trouva la robe qu’elle porterait ce soir — une création de soie noire, sobre, élégante, le genre de vêtement qu’on remarquait sans pouvoir dire pourquoi. Elle se baigna, se coiffa, se maquilla avec soin. Chaque geste était un rituel, une préparation.
À six heures, elle envoya un message à Luna par l’intermédiaire d’un groom. La gondole serait là à sept heures. Tout était prêt.
Elle s’assit devant son miroir, regarda son propre reflet.
Une femme de quarante-deux ans, toujours belle, toujours élégante, avec quelque chose de dur dans le regard que le maquillage ne pouvait pas masquer. Une femme qui s’apprêtait à tuer.
— Ce soir, murmura-t-elle à son reflet. Ce soir, tout sera fini.
Le reflet ne répondit pas. Il se contenta de la regarder avec ces yeux qui avaient trop vu, trop attendu, trop souffert.
Livia se leva, enfila sa robe, mit ses boucles d’oreilles — des perles noires, anciennes, qui avaient appartenu à sa mère. Puis elle descendit dans le hall du Bauer, sortit dans la nuit vénitienne, et marcha vers l’embarcadère où la gondole l’attendait.
La fête chez Zorzi pouvait commencer.