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Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6

C’é­tait en 1929. Livia avait trente-trois ans.

Elle se sou­ve­nait de tout — les cou­leurs, les odeurs, la tex­ture de l’air ce prin­temps-là. Venise sor­tait d’un hiver rigou­reux et les jar­dins explo­saient de fleurs, les ter­rasses se rem­plis­saient, les tou­ristes reve­naient avec leurs appa­reils pho­to­gra­phiques et leur émer­veille­ment facile. Livia régnait sur les salons de la ville avec cette assu­rance tran­quille des femmes qui n’ont jamais connu le doute.

Ingo Fischer était arri­vé par le train de Munich, avec une lettre de recom­man­da­tion d’un gale­riste alle­mand et une répu­ta­tion qui le pré­cé­dait. On disait qu’il était génial. On disait qu’il était dan­ge­reux. On disait beau­coup de choses, et Livia, qui n’é­cou­tait jamais les ragots, avait déci­dé de se faire sa propre opinion.

Ils s’é­taient ren­con­trés chez les Moce­ni­go, lors d’une soi­rée où l’on pré­sen­tait de jeunes artistes. Il était grand, blond, avec des yeux d’un bleu impos­sible qui sem­blaient vous désha­biller avant même qu’il ait ouvert la bouche. Il par­lait un ita­lien approxi­ma­tif, mâti­né d’ac­cent bava­rois, et cette mal­adresse lin­guis­tique ajou­tait à son charme — elle le ren­dait vul­né­rable, acces­sible, presque touchant.

Livia l’a­vait trou­vé beau. C’é­tait aus­si simple que cela. Après des années de pré­ten­dants conve­nables qu’elle avait écon­duits l’un après l’autre, elle avait enfin res­sen­ti quelque chose — ce pin­ce­ment au cœur, cette cha­leur dans le ventre, cette stu­pi­di­té déli­cieuse qu’on appelle le désir.

Lui l’a­vait regar­dée comme on regarde une œuvre d’art. Avec inten­si­té, avec faim, avec cette concen­tra­tion totale qu’ont les vrais artistes devant leur sujet. Elle s’é­tait sen­tie vue pour la pre­mière fois de sa vie — non pas comme une Giran­del­lo, non pas comme un nom ou une for­tune, mais comme une femme, un mys­tère à déchiffrer.

Ils avaient com­men­cé à se voir. D’a­bord en public, dans les cafés et les récep­tions. Puis en pri­vé, dans l’a­te­lier qu’il avait loué du côté de San Polo, un gre­nier encom­bré de toiles et de pots de pein­ture où la lumière entrait par une ver­rière pous­sié­reuse. C’est là qu’il l’a­vait peinte pour la pre­mière fois.

Elle se sou­ve­nait de ces séances. La cha­leur de l’a­te­lier, l’o­deur de la téré­ben­thine, le bruit du pin­ceau sur la toile. Il lui deman­dait de poser des heures, immo­bile, pen­dant qu’il tra­vaillait avec une fureur silen­cieuse. Par­fois il s’in­ter­rom­pait, s’ap­pro­chait d’elle, lui tou­chait le visage pour cor­ri­ger un angle ou une expres­sion. Ces contacts la brûlaient.

Le pre­mier tableau avait été un por­trait, presque clas­sique. Livia assise près d’une fenêtre, le regard per­du au loin, vêtue d’une robe sombre qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau. Elle l’a­vait trou­vé magni­fique. Il avait cap­tu­ré quelque chose d’elle qu’elle ne savait pas mon­trer — une mélan­co­lie, une profondeur.

Puis les choses avaient changé.

Il lui avait deman­dé de poser nue. Elle avait hési­té, rou­gi, refu­sé d’a­bord. Mais il avait insis­té avec cette dou­ceur qui était sa plus grande arme, lui expli­quant que le corps était le seul lan­gage qui ne men­tait pas, qu’il vou­lait la peindre entière, sans masque, sans armure. Et elle avait cédé.

Elle se sou­ve­nait de la pre­mière fois où elle avait lais­sé tom­ber sa robe dans l’a­te­lier. La vul­né­ra­bi­li­té, la honte, puis — à mesure que le tra­vail avan­çait — une forme étrange de libé­ra­tion. Sous le regard d’In­go, elle ces­sait d’être Livia Giran­del­lo. Elle deve­nait autre chose, quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vrai. Elle deve­nait matière.

Ils étaient deve­nus amants, bien sûr. C’é­tait inévi­table. Les séances de pose se ter­mi­naient sur le lit défait qu’il gar­dait dans un coin de l’a­te­lier, et Livia décou­vrait avec lui des choses qu’elle n’a­vait jamais ima­gi­nées. Il était inven­tif, exi­geant, par­fois bru­tal. Elle aimait cela. Elle aimait tout de lui.

Les tableaux s’ac­cu­mu­laient. Cinq, six, peut-être davan­tage. Des nus vio­lents, expres­sion­nistes, où son corps était défor­mé, tor­du, écla­té en cou­leurs agres­sives. Elle ne les voyait pas tous — il ne lui mon­trait que ceux qu’il jugeait ache­vés, et encore, pas tou­jours. Elle lui fai­sait confiance. Elle croyait que ce qui se pas­sait entre eux appar­te­nait à eux seuls.

L’é­té était venu. Ingo avait par­lé de repar­tir pour l’Al­le­magne, d’ex­po­ser ses nou­velles œuvres à Ber­lin. Elle avait vou­lu l’ac­com­pa­gner. Il avait dit non — pas encore, pas main­te­nant, il y avait des com­pli­ca­tions, une ancienne liai­son pas tout à fait réso­lue. Elle avait accep­té d’attendre.

Il était par­ti en août. Les lettres avaient été rares au début, puis de plus en plus espa­cées, puis inexis­tantes. Livia avait atten­du, d’a­bord avec patience, puis avec inquié­tude, puis avec une angoisse qui lui ron­geait le som­meil. En octobre, n’y tenant plus, elle avait pris le train pour Berlin.

Elle n’a­vait pas trou­vé Ingo. Mais elle avait trou­vé autre chose.

Une gale­rie sur Unter den Lin­den expo­sait la « série véni­tienne » du peintre alle­mand Ingo Fischer. Livia y était entrée par hasard, atti­rée par une affiche. Et elle s’é­tait retrou­vée face à elle-même — nue, offerte, écla­tée sur des toiles immenses que des dizaines de per­sonnes contem­plaient en murmurant.

Il y avait des cata­logues. Son nom n’y figu­rait pas, mais tout le reste y était — des des­crip­tions détaillées de leur liai­son, à peine voi­lées, où l’on par­lait de « la Véni­tienne » avec des sous-enten­dus gra­ve­leux. On racon­tait com­ment elle s’é­tait don­née, com­ment elle avait posé, com­ment le grand artiste l’a­vait « cap­tu­rée » dans sa véri­té la plus intime.

Les cri­tiques étaient dithy­ram­biques. On saluait le génie de Fischer, sa capa­ci­té à révé­ler l’âme à tra­vers le corps, sa cruau­té magni­fique. Per­sonne ne par­lait de tra­hi­son. Per­sonne ne par­lait de consen­te­ment. Ce n’é­tait qu’une femme, après tout. Une Véni­tienne ano­nyme. De la matière première.

Livia était res­tée long­temps devant les tableaux. Elle avait recon­nu chaque pose, chaque moment. Elle s’é­tait sou­ve­nue de ce qu’elle avait res­sen­ti en les pre­nant — l’a­mour, la confiance, l’a­ban­don. Et elle avait com­pris que tout cela n’a­vait été qu’un jeu, une mani­pu­la­tion, un pillage.

Elle était ren­trée à Venise sans cher­cher à le revoir.

Les mois sui­vants avaient été les pires de sa vie. Les tableaux avaient voya­gé — Munich, Paris, Londres. Par­tout, des gens qui la connais­saient les voyaient. Les mur­mures avaient com­men­cé. On la regar­dait dif­fé­rem­ment dans les salons. Des femmes qui avaient été ses amies détour­naient les yeux. Des hommes qui l’a­vaient cour­toi­sée sou­riaient d’un air entendu.

On ne lui disait rien en face, bien sûr. On était trop bien éle­vé pour cela. Mais elle savait. Elle sen­tait les regards, les silences, les portes qui ne s’ou­vraient plus aus­si faci­le­ment. Le scan­dale ne l’a­vait pas détruite — son nom était trop ancien, sa for­tune trop solide — mais il l’a­vait fêlée. Quelque chose s’é­tait bri­sé en elle qui ne se répa­re­rait jamais.

Elle avait ces­sé de voir du monde pen­dant un an. Elle s’é­tait cloî­trée dans le palaz­zo Giran­del­lo, refu­sant les visites, sor­tant à peine. Sa mère était morte cette année-là, peut-être de cha­grin — qui pou­vait le dire ? Son père avait ces­sé de lui par­ler. Elle était res­tée seule avec sa honte, sa rage, et ce vide immense que l’a­mour tra­hi laisse der­rière lui.

Puis, len­te­ment, elle s’é­tait reconstruite.

Elle avait appris à por­ter le masque. À sou­rire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. À tra­ver­ser les salons avec cette assu­rance froide qui décou­ra­geait les ques­tions. Elle avait trans­for­mé sa bles­sure en armure, sa dou­leur en patience. Elle était rede­ve­nue Livia Giran­del­lo — plus dure, plus silen­cieuse, plus dan­ge­reuse qu’avant.

Et elle avait attendu.

Les années avaient pas­sé. Ingo Fischer avait conti­nué sa car­rière, connu d’autres suc­cès, d’autres scan­dales. Le régime nazi l’a­vait ban­ni, et il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té en exil, jouant les mar­tyrs de l’art. Livia avait sui­vi son par­cours de loin, sans jamais inter­ve­nir, sans jamais se mani­fes­ter. Elle avait le temps. Elle avait tou­jours eu le temps.

Et main­te­nant, neuf ans plus tard, il était reve­nu à Venise.

C’é­tait comme si la ville elle-même lui offrait enfin sa ven­geance. Comme si les eaux noires de la lagune, les pierres ron­gées des palaz­zi, les ombres des églises aban­don­nées conspi­raient avec elle pour refer­mer le piège.

Livia se leva de son fau­teuil, alla regar­der par la fenêtre de sa suite.

Le Grand Canal scin­tillait dans la lumière du soir. Quelque part dans cet hôtel, à quelques étages de là, Ingo Fischer pré­pa­rait pro­ba­ble­ment sa pro­chaine conquête. Il ne savait pas qu’elle était là. Il ne savait pas qu’elle savait.

Il ne savait pas qu’il allait mourir.

Elle pen­sa à Luna — cette jeune femme qu’elle façon­nait avec tant de soin, ce visage de Véni­tienne qui res­sem­blait à ce qu’elle avait été autre­fois. Elle pen­sa à ce qu’elle allait lui faire, à elle aus­si. À l’in­no­cente qu’elle sacri­fiait sur l’au­tel de sa vengeance.

Res­sen­tait-elle de la culpa­bi­li­té ? Peut-être. Un reste d’hu­ma­ni­té qui bat­tait encore quelque part, sous les couches de glace.

Mais pas assez pour s’arrêter.

Livia fer­ma les yeux, res­pi­ra pro­fon­dé­ment, et lais­sa le sou­ve­nir s’éloigner.

Le pas­sé était le pas­sé. Ce qui comp­tait main­te­nant, c’é­tait l’a­ve­nir — et l’a­ve­nir d’In­go Fischer se comp­tait désor­mais en jours.

Cha­pitre 7

La pluie tom­bait sur le Lido, une pluie fine et froide qui brouillait l’ho­ri­zon et trans­for­mait la plage en une éten­due grise où plus rien ne se dis­tin­guait. Les cabines de bain étaient fer­mées pour la sai­son, leurs portes cla­quant par­fois sous les rafales de vent. L’A­dria­tique rou­lait des vagues courtes, ragueuses, qui venaient mou­rir sur le sable avec un bruit de papier froissé.

Livia mar­chait le long du rivage, le col de son man­teau rele­vé, un para­pluie noir à la main. Elle aimait ce temps. Il vidait l’île de ses der­niers pro­me­neurs, ne lais­sait que les mouettes et les chiens errants, ren­dait le monde à une soli­tude qui lui convenait.

Elle avait pris le pre­mier vapo­ret­to du matin, celui de six heures qui ne trans­por­tait que des ouvriers et des pêcheurs. Per­sonne ne l’a­vait recon­nue. Per­sonne ne la recon­nais­sait jamais, sur cette ligne-là, à cette heure-là. Elle était une sil­houette par­mi d’autres, une femme sans nom qui tra­ver­sait la lagune pour des rai­sons que nul ne cher­chait à connaître.

La chambre du Grand Hôtel des Bains l’at­ten­dait, inchan­gée. Le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle y avait pas­sé une heure, reli­sant ses notes, véri­fiant chaque détail du plan. Puis elle était sor­tie, mal­gré la pluie, parce qu’elle avait besoin de mar­cher, de res­pi­rer, de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le soir même, elle devait voir l’homme de San Michele — celui que Beppe lui avait trou­vé, celui qui savait tra­vailler la pierre. Il vien­drait à l’hô­tel après la tom­bée de la nuit, par l’en­trée de ser­vice. Ils par­le­raient peu. Elle lui don­ne­rait les der­nières ins­truc­tions, l’argent, et il dis­pa­raî­trait pour faire ce qu’il avait à faire.

Ensuite, il ne res­te­rait qu’à attendre.

Livia s’ar­rê­ta au bout de la plage, là où les digues de pierre s’a­van­çaient dans la mer. L’eau écu­mait contre les rochers, pro­je­tant des embruns qui lui mouillaient le visage. Elle res­ta là un long moment, immo­bile, regar­dant l’ho­ri­zon vide.

Elle pen­sa à ce qu’elle était en train de faire.

Tuer un homme. Les mots étaient simples, presque abs­traits. Mais la réa­li­té était autre chose — un corps qui tombe, un cri peut-être, le bruit de l’eau qui se referme. Un silence ensuite. Un vide définitif.

Elle n’a­vait jamais tué per­sonne. Elle n’a­vait jamais pen­sé qu’elle en serait capable. Mais quelque chose s’é­tait éteint en elle, au fil des années, qui ren­dait la chose pos­sible. Non pas le sens moral — elle savait que ce qu’elle fai­sait était mal, elle le savait par­fai­te­ment. Mais la capa­ci­té à s’en sou­cier. À lais­ser cette conscience l’arrêter.

Ingo Fischer méri­tait-il de mou­rir ? La ques­tion était absurde. Per­sonne ne mérite vrai­ment de mou­rir. Mais il avait détruit quelque chose en elle qui ne pou­vait pas être répa­ré autre­ment. Il avait pris sa confiance, son amour, son corps, et il en avait fait un spec­tacle. Il l’a­vait trans­for­mée en matière pre­mière pour son art, puis il était par­ti sans se retourner.

Et il n’a­vait jamais payé. C’é­tait cela, fina­le­ment, qui la ren­dait folle. Non pas la tra­hi­son elle-même — les hommes tra­his­saient, c’é­tait dans leur nature — mais l’im­pu­ni­té. Le fait qu’il ait pu conti­nuer sa vie, connaître d’autres suc­cès, d’autres femmes, d’autres admi­ra­teurs, pen­dant qu’elle ram­pait dans les décombres de la sienne.

L’in­jus­tice était into­lé­rable. Et si le monde refu­sait de la répa­rer, elle le ferait elle-même.

Livia reprit sa marche, lon­geant la digue jus­qu’au bout. Le vent souf­flait plus fort ici, char­gé de sel et de pluie. Elle fer­ma les yeux, lais­sa les élé­ments la battre un moment. Puis elle fit demi-tour et ren­tra vers l’hôtel.

Dans le hall du Grand Hôtel des Bains, quelques clients pre­naient le thé près des grandes fenêtres. Des femmes élé­gantes qui par­laient à voix basse, des hommes en cos­tume qui lisaient des jour­naux. On jouait du pia­no quelque part, une musique douce et triste qui conve­nait au temps. Livia tra­ver­sa sans s’ar­rê­ter, mon­ta dans sa chambre.

Elle pas­sa l’a­près-midi à se préparer.

Elle relut les notes sur le palaz­zo Zor­zi — les entrées, les sor­ties, les cou­loirs qui menaient à la log­gia del Moro. Elle mémo­ri­sa les noms des invi­tés qu’Al­vise lui avait com­mu­ni­qués, cher­chant ceux qui pour­raient être des obs­tacles ou des témoins. Elle visua­li­sa le dérou­le­ment de la soi­rée, minute par minute, anti­ci­pant les imprévus.

Luna serait là, bien sûr. Luna dans sa robe de velours noir, Luna qui ne savait rien, Luna qui atti­re­rait le regard d’In­go Fischer comme un papillon attire une flamme. Il la remar­que­rait dès son entrée. Il s’ap­pro­che­rait, lui par­le­rait, la sédui­rait avec cette faci­li­té qui était sa marque de fabrique. Et Luna, éblouie, flat­tée, inno­cente, le suivrait.

Livia lui avait par­lé de la log­gia. Elle lui avait décrit la vue magni­fique sur le canal, les reflets des torches sur l’eau noire, ce coin secret du palaz­zo que seuls les intimes connais­saient. Elle avait plan­té cette image dans l’es­prit de Luna, sachant qu’au moment venu, la jeune femme s’en sou­vien­drait et y condui­rait l’homme qui la désirait.

C’é­tait cruel. C’é­tait cal­cu­lé. Et c’é­tait nécessaire.

Livia ne se fai­sait pas d’illu­sions sur ce qu’elle était en train de deve­nir. Elle savait qu’elle sacri­fiait une inno­cente pour atteindre un cou­pable. Elle savait que Luna por­te­rait les cica­trices de cette nuit pour le reste de sa vie — la ter­reur, la culpa­bi­li­té, les cau­che­mars. Elle savait tout cela, et elle conti­nuait quand même.

Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen. Parce qu’In­go Fischer ne serait jamais seul, jamais vul­né­rable, jamais acces­sible — sauf dans les bras d’une femme. Et Livia ne pou­vait pas être cette femme. Pas après ce qui s’é­tait pas­sé. Il la recon­naî­trait, se méfie­rait, fuirait.

Il fal­lait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de neuf, de pur, de crédible.

Il fal­lait Luna.

Le soir tom­ba. La pluie ces­sa, lais­sant place à un brouillard épais qui mon­tait de la lagune et enve­lop­pait l’île d’un voile coton­neux. Les réver­bères de la pro­me­nade n’é­taient plus que des halos jaunes dans la grisaille.

À neuf heures, on frap­pa à la porte de Livia. Trois coups brefs, espacés.

Elle ouvrit. L’homme qui se tenait là ne res­sem­blait à rien — ni grand ni petit, ni beau ni laid, un visage qu’on oubliait dès qu’on l’a­vait vu. C’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui le ren­dait utile.

— Signo­ra, dit-il d’une voix sans timbre.

— Entrez.

Il s’ap­pe­lait Nino, ou du moins c’é­tait le nom que Beppe lui avait don­né. Il tra­vaillait au cime­tière de San Michele, dans les vieilles cha­pelles où l’on ne fai­sait plus de visites. Il savait res­tau­rer la pierre — et il savait aus­si la fragiliser.

Livia lui mon­tra le plan du palaz­zo Zor­zi, lui indi­qua la loggia.

— La balus­trade doit tenir jus­qu’au 18, dit-elle. Pas plus longtemps.

— Elle tien­dra, signo­ra. Mais si quel­qu’un s’y appuie vraiment…

— C’est ce que je veux.

Nino hocha la tête. Il ne posa pas de ques­tions. Il n’é­tait pas payé pour cela.

— Il fau­dra que je puisse entrer dans le palaz­zo, dit-il. Avant la fête.

— Le comte Zor­zi orga­nise des visites pour les res­tau­ra­teurs. Je m’ar­ran­ge­rai pour que vous en fas­siez partie.

Elle lui ten­dit une enve­loppe. Il la prit, la glis­sa dans sa veste sans la compter.

— Le 17, dit-elle. Vous aurez accès au palaz­zo le 17 dans l’a­près-midi. Les domes­tiques seront occu­pés par les pré­pa­ra­tifs de la fête. Per­sonne ne vous remarquera.

— Et après ?

— Après, vous oubliez tout. Vous ne me connais­sez pas. Vous n’êtes jamais venu ici.

Nino la regar­da un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait rien — ni curio­si­té, ni juge­ment, ni peur. C’é­tait un homme qui avait vu trop de morts pour s’é­mou­voir d’une de plus.

— Ce sera fait, signora.

Il sor­tit aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était venu. Livia res­ta seule dans la chambre, face au plan du palaz­zo éta­lé sur la table.

Tout était en place.

Dans deux jours, Nino tra­vaille­rait la pierre de la log­gia del Moro. Le len­de­main, Alvise Zor­zi don­ne­rait sa fête. Et dans le chaos des masques et des bou­gies, sous le regard de Venise endor­mie, Ingo Fischer bas­cu­le­rait dans le vide.

Livia plia le plan, le ran­gea dans sa valise. Elle des­cen­dit au bar de l’hô­tel, com­man­da un verre de vin blanc, le but len­te­ment en regar­dant le brouillard par la fenêtre.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna, l’ai­de­rait à se pré­pa­rer pour la fête, la ras­su­re­rait sur sa beau­té, son élé­gance, sa place dans le monde. Elle joue­rait son rôle de bien­fai­trice jus­qu’au bout.

Et Luna ne sau­rait jamais — pas avant qu’il soit trop tard — qu’elle était le der­nier pion d’un jeu com­men­cé neuf ans plus tôt, dans un ate­lier de San Polo où une femme avait fait l’er­reur de tom­ber amoureuse.

Livia ter­mi­na son vin, remon­ta dans sa chambre.

Cette nuit-là, elle dor­mit sans rêves.

Cha­pitre 8

Le palaz­zo Bar­ba­ro ouvrait ses portes pour un cock­tail en l’hon­neur des artistes de la Bien­nale. Livia y avait été invi­tée, comme toutes les grandes familles véni­tiennes. Elle y avait emme­né Luna.

C’é­tait le soir du 16 octobre, deux jours avant la fête chez Zor­zi. La soi­rée n’é­tait qu’un pré­lude, une façon de faire cir­cu­ler les visages, de nouer les fils qui se res­ser­re­raient plus tard. Mais pour Luna, c’é­tait le pre­mier pas dans un monde qu’elle croyait avoir per­du à jamais.

Elle por­tait une robe de soie verte que Livia lui avait offerte la veille — moins somp­tueuse que celle de velours noir réser­vée au palaz­zo Zor­zi, mais assez élé­gante pour ne pas déton­ner. Ses che­veux étaient rele­vés, quelques mèches savam­ment échap­pées enca­drant son visage. Elle mar­chait avec cette rai­deur des gens qui ont peur de trébucher.

— Res­pi­rez, mur­mu­ra Livia en lui pre­nant le bras. Vous êtes chez vous.

Elles mon­tèrent le grand esca­lier du palaz­zo, pas­sèrent sous les lustres de Mura­no qui pro­je­taient des éclats de lumière sur les fresques de Tie­po­lo. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des coupes de pro­sec­co. Des groupes se for­maient et se défai­saient, par­lant en ita­lien, en fran­çais, en anglais. On enten­dait des rires, des excla­ma­tions, le bruis­se­ment des robes et le tin­te­ment des verres.

Luna regar­dait tout avec des yeux immenses. Elle recon­nais­sait cer­tains visages — des noms qu’elle avait lus dans les jour­naux, des familles dont sa grand-mère lui avait racon­té l’his­toire. Ils étaient là, vivants, à quelques mètres d’elle. Et elle était par­mi eux, non plus comme domes­tique invi­sible, mais comme invitée.

— Com­tesse Moro­si­ni, dit Livia en s’ap­pro­chant d’une femme âgée cou­verte de perles. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Luna Conta­ri­ni. Sa famille et la vôtre ont des liens anciens, je crois.

La com­tesse leva son lor­gnon, exa­mi­na Luna avec cette curio­si­té sans gêne des aristocrates.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, dit-elle. Je me sou­viens de votre grand-mère. Une femme remar­quable. Elle jouait du cla­ve­cin, n’est-ce pas ?

— Oui, madame, répon­dit Luna d’une voix qu’elle espé­rait ferme.

— On ne voit plus votre famille nulle part. Que sont-ils devenus ?

Un silence. Luna sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Mais avant qu’elle puisse répondre, Livia intervint :

— Les Conta­ri­ni ont tou­jours pré­fé­ré la dis­cré­tion à l’os­ten­ta­tion. C’est une qua­li­té rare, de nos jours.

La com­tesse hocha la tête, satis­faite de cette réponse qui ne répon­dait à rien. Elle s’é­loi­gna vers d’autres connais­sances, et Luna res­pi­ra de nouveau.

— Mer­ci, murmura-t-elle.

— Ne me remer­ciez pas. Appre­nez. La pro­chaine fois, vous sau­rez quoi dire.

Elles cir­cu­lèrent dans les salons pen­dant une heure. Livia pré­sen­tait Luna à des dizaines de per­sonnes — des comtes, des ambas­sa­deurs, des col­lec­tion­neurs, des artistes. Chaque fois, elle trou­vait une façon de men­tion­ner le nom des Conta­ri­ni, de rap­pe­ler leur gran­deur pas­sée, de sug­gé­rer que Luna était une héri­tière en attente de renais­sance plu­tôt qu’une domes­tique déguisée.

Et les gens le croyaient. Ils voyaient ce qu’ils vou­laient voir — une jeune femme bien née, un peu timide peut-être, mais avec cette grâce natu­relle qui ne s’ap­pre­nait pas. Per­sonne ne la recon­nais­sait. Per­sonne ne fai­sait le lien avec la femme de chambre du Bauer.

Luna com­men­çait à se détendre quand elle le vit.

Il était de l’autre côté du salon, entou­ré d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs. Grand, les che­veux gri­son­nants, vêtu d’un cos­tume sombre qui ne res­sem­blait à rien de ce que por­taient les Ita­liens. Il par­lait avec de grands gestes, riait fort, occu­pait l’es­pace comme si le monde lui appartenait.

— C’est lui, mur­mu­ra Livia à son oreille. Ingo Fischer.

Luna le regar­da. Elle avait vu sa pho­to­gra­phie dans les jour­naux, mais la réa­li­té était dif­fé­rente. Il y avait quelque chose de magné­tique en lui, une éner­gie qui atti­rait les regards. Même à cette dis­tance, même sans entendre ce qu’il disait, on com­pre­nait pour­quoi les gens l’écoutaient.

— Il est célèbre ? demanda-t-elle.

— Très. Et très dan­ge­reux. Sou­ve­nez-vous de ce que je vous ai dit.

Luna hocha la tête. Mais elle ne pou­vait pas déta­cher ses yeux de lui. Et à ce moment pré­cis, comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo Fischer tour­na la tête.

Leurs yeux se croisèrent.

Ce ne fut qu’un ins­tant — deux, trois secondes peut-être. Mais Luna sen­tit quelque chose pas­ser entre eux, un cou­rant invi­sible, une recon­nais­sance. Il la regar­dait comme per­sonne ne l’a­vait jamais regar­dée — avec une inten­si­té qui la met­tait à nu, qui lui disait qu’il voyait au-delà de la robe et du maquillage, au-delà du nom et des conventions.

Puis il sou­rit. Un sou­rire qui n’é­tait adres­sé qu’à elle.

Luna détour­na les yeux, le cœur bat­tant. À côté d’elle, Livia obser­vait la scène avec une expres­sion indéchiffrable.

— Il vous a remar­quée, dit-elle simplement.

— Je n’ai rien fait.

— Vous n’a­vez pas besoin de faire quoi que ce soit. Vous êtes exac­te­ment ce qu’il cherche.

Luna ne com­pre­nait pas. Elle ne savait pas ce que cela signi­fiait, être ce qu’un homme comme lui cher­chait. Mais quelque chose en elle, quelque chose qu’elle n’au­rait pas su nom­mer, fré­mis­sait à cette idée.

Elles prirent congé peu après. Livia pré­tex­ta la fatigue, gui­da Luna vers la sor­tie, la fit mon­ter dans une gon­dole qui les atten­dait au pied du palaz­zo. L’air froid de la nuit véni­tienne leur fouet­ta le visage.

— Vous l’a­vez vu, dit Livia dans l’obs­cu­ri­té de la gon­dole. Main­te­nant, vous devez l’oublier.

— L’ou­blier ?

— Jus­qu’à la fête de Zor­zi. Il ne faut pas qu’il vous revoie avant. L’at­tente le ren­dra plus impa­tient, plus imprudent.

Luna ne dit rien. Elle regar­dait les façades des palaz­zi défi­ler dans la nuit, les lumières trem­blantes des fenêtres, les ombres qui dan­saient sur l’eau. Elle pen­sait au regard d’In­go Fischer, à ce sou­rire qui lui avait été destiné.

— Que va-t-il se pas­ser, à la fête ? deman­da-t-elle enfin.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. La gon­dole glis­sait en silence, le gon­do­lier ramait avec une régu­la­ri­té hypnotique.

— Il vien­dra vous par­ler, dit-elle enfin. Il vous sédui­ra. C’est ce qu’il fait. Ce qu’il a tou­jours fait.

— Et moi, que dois-je faire ?

— Rien. Être vous-même. Accep­ter son atten­tion. Le lais­ser croire qu’il vous plaît.

— Et s’il me plaît vraiment ?

Le silence qui sui­vit fut long, lourd d’un sens que Luna ne pou­vait pas déchiffrer.

— Alors vous serez en dan­ger, dit Livia d’une voix très basse. Comme je l’ai été autrefois.

Luna se tour­na vers elle, surprise.

— Vous le connais­siez ? Avant ?

Mais Livia ne répon­dit pas. La gon­dole s’en­ga­geait dans un canal étroit, les murs des mai­sons se rap­pro­chaient de chaque côté. Les étoiles avaient dis­pa­ru der­rière un voile de brume.

— Ren­trez chez vous, dit Livia quand la gon­dole s’ar­rê­ta près d’un petit pont de Can­na­re­gio. Repo­sez-vous. Je vien­drai vous cher­cher le 18 à six heures. La robe de velours sera prête.

Luna des­cen­dit, res­ta sur le quai à regar­der la gon­dole s’é­loi­gner. La sil­houette de Livia dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té, absor­bée par la nuit vénitienne.

Elle ren­tra chez elle, mon­ta les esca­liers qui sen­taient le chou bouilli, entra dans l’ap­par­te­ment où sa mère l’at­ten­dait en brodant.

— Com­ment c’é­tait ? deman­da la vieille femme sans lever les yeux de son ouvrage.

— C’é­tait… étrange, dit Luna.

Elle ne savait pas com­ment décrire ce qu’elle avait vécu. Le palaz­zo, les invi­tés, le regard d’In­go Fischer. C’é­tait comme si elle avait tra­ver­sé un miroir et décou­vert un monde paral­lèle où elle était quel­qu’un d’autre.

— Fais atten­tion, dit sa mère. Les Giran­del­lo n’ont jamais rien fait pour rien.

Luna ne répon­dit pas. Elle alla dans sa chambre, s’al­lon­gea sur son lit étroit, fixa le pla­fond craquelé.

Le visage d’In­go Fischer lui reve­nait, ses yeux bleus, son sou­rire. Elle savait qu’elle aurait dû avoir peur. Livia l’a­vait pré­ve­nue. Mais ce qu’elle res­sen­tait n’é­tait pas de la peur.

C’é­tait autre chose. Quelque chose qui res­sem­blait à de l’ex­ci­ta­tion, à de l’im­pa­tience. L’en­vie d’être vue encore, d’être regar­dée comme il l’a­vait regardée.

Elle fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans deux jours, elle le reverrait.

Et elle ne savait pas encore que ce serait la der­nière fois qu’elle le ver­rait vivant.

Cha­pitre 9

Le palaz­zo Zor­zi se pré­pa­rait à la fête comme un vieux comé­dien se pré­pare à mon­ter sur scène — avec fébri­li­té, avec mémoire, avec cette exci­ta­tion des corps qui n’ont plus l’ha­bi­tude mais n’ont rien oublié.

Alvise Zor­zi super­vi­sait les opé­ra­tions depuis le pia­no nobile, vêtu d’une robe de chambre en soie pourpre, une ciga­rette per­pé­tuel­le­ment fichée entre ses doigts jau­nis. Il avait soixante ans, peut-être plus, mais refu­sait de les comp­ter. Sa vie était une suc­ces­sion de fêtes, d’a­mants, de dettes et de récon­ci­lia­tions, et il n’a­vait pas l’in­ten­tion de chan­ger maintenant.

— Plus de bou­gies dans l’es­ca­lier, ordon­na-t-il à un domes­tique. Je veux qu’on se croie au XVIIe siècle. Et débou­chez le vin main­te­nant, il doit respirer.

Le palaz­zo était un laby­rinthe de salons en enfi­lade, de cor­ri­dors obs­curs, d’es­ca­liers qui ne menaient nulle part. Construit au XVe siècle par un ancêtre qui avait fait for­tune dans le com­merce avec l’O­rient, il avait été agran­di, modi­fié, défi­gu­ré par les géné­ra­tions suc­ces­sives, jus­qu’à deve­nir ce dédale inco­hé­rent où les styles se heur­taient et les époques se confondaient.

Alvise aimait ce désordre. Il cor­res­pon­dait à sa vision du monde — un chaos magni­fique où seuls les gens d’es­prit savaient naviguer.

Livia arri­va en milieu d’a­près-midi, seule. Elle por­tait une robe simple, des gants de daim, un cha­peau qu’elle ôta dès l’en­trée. Alvise l’ac­cueillit avec des baise­mains et des exclamations.

— Ma chère Livia ! Tu viens ins­pec­ter le champ de bataille ?

— Je viens m’as­su­rer que tu n’as rien oublié.

— Oublier ? Moi ? J’ai fait venir des musi­ciens de Padoue, un chef de Vérone, et assez de cham­pagne pour noyer le Grand Conseil. Ce sera la fête du siècle.

Livia sou­rit. Elle connais­sait Alvise depuis l’en­fance — ils avaient dan­sé ensemble à leur pre­mier bal, s’é­taient confié des secrets d’a­do­les­cents, s’é­taient per­dus de vue puis retrou­vés comme savent le faire les Véni­tiens, par les liens invi­sibles qui unissent les vieilles familles.

— Et ton peintre alle­mand ? deman­da-t-elle d’un ton léger. Il viendra ?

— Fischer ? Bien sûr qu’il vien­dra. Il a accep­té avec enthou­siasme. Il paraît que la Bien­nale l’en­nuie à mou­rir — trop de dis­cours, pas assez de chairs fraîches. Il cherche l’ins­pi­ra­tion, dit-il.

— L’ins­pi­ra­tion.

— Tu sais ce qu’il veut dire. Mais qu’im­porte ! Il fera sen­sa­tion. Tous les jour­na­listes de Venise seront là.

Livia hocha la tête. Elle fit quelques pas dans le salon prin­ci­pal, admi­rant les fresques au pla­fond — des dieux de l’O­lympe dans des poses las­cives, peints par un artiste oublié du XVIIIe siècle. La lumière de l’a­près-midi entrait par les grandes fenêtres, pro­je­tant des rec­tangles dorés sur le par­quet usé.

— J’ai­me­rais visi­ter le palaz­zo, dit-elle. Cela fait si long­temps que je ne suis pas venue.

— Fais comme chez toi. Tu connais le chemin.

Alvise retour­na à ses pré­pa­ra­tifs, criant des ordres à des domes­tiques qui cou­raient dans tous les sens. Livia mon­ta l’es­ca­lier prin­ci­pal, croi­sant des femmes de ménage qui por­taient des bras­sées de fleurs, des hommes qui ins­tal­laient des candélabres.

Elle prit à gauche au pre­mier étage, sui­vit un cou­loir étroit dont les murs étaient cou­verts de por­traits noir­cis. Les ancêtres Zor­zi la regar­daient pas­ser avec leurs yeux morts, leurs fraises empe­sées, leurs expres­sions de juges. Elle les ignora.

Au bout du cou­loir, un petit esca­lier mon­tait vers le deuxième étage. Livia s’y enga­gea, comp­tant les marches comme elle l’a­vait fait sur le plan de Beppe. Qua­torze marches, un palier, sept autres marches. Puis une porte basse, à peine visible dans la pénombre.

Elle l’ou­vrit.

La log­gia del Moro s’é­ten­dait devant elle, bai­gnée de la lumière grise de l’a­près-midi. C’é­tait un espace étroit, une ter­rasse cou­verte qui sur­plom­bait le rio San Gio­van­ni. La vue était belle — les toits de tuiles, les che­mi­nées, le clo­cher d’une église au loin. On enten­dait le cla­po­tis de l’eau contre les murs du palazzo.

Livia s’ap­pro­cha de la balustrade.

Elle était en pierre d’Is­trie, sculp­tée de motifs flo­raux que les siècles avaient éro­dés. À pre­mière vue, elle sem­blait solide — mas­sive, ancienne, immuable comme tout ce qui exis­tait à Venise depuis des siècles.

Mais Livia savait regarder.

Elle pas­sa la main sur la pierre, sen­tit les fis­sures sous ses doigts. Les intem­pé­ries avaient creu­sé des sillons, l’eau salée avait ron­gé la matière de l’in­té­rieur. Cer­taines par­ties son­naient creux quand on les tapo­tait. Le temps avait fait son œuvre, len­te­ment, patiemment.

Nino ferait le reste.

Elle se pen­cha légè­re­ment, regar­da en bas. Le canal était étroit, pro­fond, presque noir même en plein jour. Trois étages plus bas, l’eau cla­po­tait contre les pierres mous­sues du fon­de­ment. Une chute de cette hauteur…

Livia recu­la, res­pi­ra profondément.

C’é­tait réel. Cela allait vrai­ment se passer.

Elle res­ta un long moment sur la log­gia, mémo­ri­sant chaque détail — la dis­tance jus­qu’à la porte, l’angle de la balus­trade, les zones d’ombre et de lumière. Le soir de la fête, il y aurait des torches quelque part en bas, leurs reflets dan­se­raient sur l’eau. Ce serait beau. Roman­tique, même.

Par­fait pour un ren­dez-vous galant.

Elle redes­cen­dit par où elle était venue, croi­sa Alvise dans l’es­ca­lier principal.

— Alors ? deman­da-t-il. Le palaz­zo te plaît toujours ?

— Il est magni­fique. Comme toujours.

— Tu as vu la log­gia del Moro ? On dit qu’elle est han­tée, tu sais. L’es­prit du ser­vi­teur tué revient les nuits de pleine lune.

— Des superstitions.

— Bien sûr. Mais elles font par­tie du charme. Je compte allu­mer des bou­gies là-haut, demain soir. Ça crée­ra une atmosphère.

Livia sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais son visage res­ta impassible.

— Excel­lente idée, dit-elle. Les invi­tés pour­ront s’y réfu­gier s’ils veulent un peu d’intimité.

Alvise rit.

— C’est pour ça que je t’a­dore, Livia. Tu com­prends tout.

Elle prit congé peu après, pré­tex­tant des pré­pa­ra­tifs de son côté. Alvise la rac­com­pa­gna jus­qu’à l’embarcadère pri­vé du palaz­zo, où une gon­dole l’attendait.

— À demain, ma chère. Et amène ta pro­té­gée — cette jeune Conta­ri­ni dont tu m’as par­lé. J’ai hâte de voir si elle est aus­si belle que tu le dis.

— Elle l’est, dit Livia. Plus encore.

La gon­dole s’é­loi­gna. Livia regar­da le palaz­zo Zor­zi rape­tis­ser dans la dis­tance, sa façade gothique ron­gée par les siècles, ses fenêtres aux volets de bois écaillé. Demain soir, il serait illu­mi­né de mille bou­gies, plein de musique et de rires. Et quelque part dans ce laby­rinthe, dans une log­gia oubliée, quelque chose de ter­rible se produirait.

Elle fer­ma les yeux, lais­sa le balan­ce­ment de la gon­dole la bercer.

Tout était en place. Nino vien­drait ce soir, par l’en­trée de ser­vice, pen­dant qu’Al­vise dor­mi­rait. Il tra­vaille­rait la pierre, fra­gi­li­se­rait ce qui devait l’être. Et demain, quand Ingo Fischer s’ap­puie­rait sur la balus­trade pour regar­der la vue avec Luna…

Livia rou­vrit les yeux.

Le soleil se cou­chait sur Venise, pro­je­tant des reflets orange et roses sur les eaux de la lagune. Les cou­poles et les clo­chers se décou­paient contre le ciel embra­sé, sil­houettes noires dans un océan de feu.

C’é­tait beau. Ter­ri­ble­ment beau.

Elle pen­sa à Luna, qui ne savait rien, qui atten­dait la fête avec l’ex­ci­ta­tion d’une enfant. Elle pen­sa à Ingo Fischer, qui n’a­vait aucune idée de ce qui l’at­ten­dait. Elle pen­sa à elle-même, neuf ans plus tôt, jeune et amou­reuse et tel­le­ment stupide.

Le monde tour­nait. Les vic­times deve­naient bour­reaux. Les inno­cents payaient pour les coupables.

C’é­tait injuste, peut-être. Mais c’é­tait ainsi.

La gon­dole accos­ta devant le Bauer. Livia mon­ta dans sa suite, s’as­sit près de la fenêtre, et atten­dit la nuit.

Demain, tout serait terminé.

Cha­pitre 10

Le matin du 18 octobre, Livia prit le pre­mier vapo­ret­to pour le Lido.

La lagune était calme, d’un gris nacré qui annon­çait une jour­née sans nuages. Quelques mouettes sui­vaient le bateau, criant dans le silence de l’aube. Les pas­sa­gers étaient rares — un prêtre qui lisait son bré­viaire, deux ouvriers qui som­no­laient, une femme qui ser­rait un panier de légumes contre sa poitrine.

Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, comme tou­jours, et regar­da Venise s’éloigner.

C’é­tait la der­nière fois qu’elle fai­sait ce tra­jet. Après ce soir, elle n’au­rait plus besoin de la chambre du Grand Hôtel des Bains, plus besoin du nom de signo­ra Marin, plus besoin de cette double vie qu’elle menait depuis des mois. Tout serait fini. Le compte serait soldé.

Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce qu’elle res­sen­ti­rait demain matin, quand elle se réveille­rait dans un monde où Ingo Fischer n’exis­te­rait plus. Du sou­la­ge­ment ? De la joie ? De la paix, enfin ?

Elle n’é­tait sûre de rien. Peut-être ne res­sen­ti­rait-elle rien du tout. Peut-être que la ven­geance, une fois accom­plie, lais­se­rait le même vide qu’a­vant — un trou dans sa poi­trine que rien ne pour­rait combler.

Mais il était trop tard pour recu­ler. Les pièces étaient en place, le méca­nisme enclen­ché. Ce soir, Luna condui­rait Ingo Fischer vers la log­gia del Moro. Et la balus­trade, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, céde­rait sous son poids.

Un acci­dent. Tra­gique, mais pas sur­pre­nant dans un vieux palaz­zo mal entre­te­nu. Les jour­naux en par­le­raient quelques jours, puis on oublie­rait. Ingo Fischer rejoin­drait la longue liste des étran­gers que Venise avait englou­tis au fil des siècles.

Le vapo­ret­to accos­ta au Lido. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Grand Hôtel des Bains dans la lumière pâle du matin. L’île était silen­cieuse, presque déserte. La sai­son était finie depuis long­temps ; seuls res­taient quelques rési­dents per­ma­nents et les fan­tômes des étés passés.

Elle mon­ta dans sa chambre, celle de la signo­ra Marin. Tout était exac­te­ment comme elle l’a­vait lais­sé — le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle s’as­sit près de la fenêtre, regar­da la mer.

L’A­dria­tique était d’un bleu sombre, presque vio­let, striée de vagues longues qui venaient mou­rir sur la plage vide. Au loin, un bateau de pêche tra­çait une ligne blanche sur l’horizon.

Livia pen­sa à sa vie d’a­vant — avant Ingo Fischer, avant la tra­hi­son, avant tout cela. Elle avait été une femme heu­reuse, autre­fois. Pas joyeuse peut-être, pas exu­bé­rante, mais satis­faite de ce qu’elle avait. Elle aimait Venise, ses rituels, ses beau­tés, ses cruau­tés. Elle aimait sa soli­tude choi­sie, ses ami­tiés anciennes, ses plai­sirs tranquilles.

Et puis il était arri­vé, avec ses pin­ceaux et ses pro­messes, et il avait tout détruit.

Non — elle devait être hon­nête avec elle-même. Il n’a­vait pas tout détruit. Elle avait par­ti­ci­pé. Elle s’é­tait offerte, s’é­tait lais­sée peindre, avait cru à l’a­mour qu’il pré­ten­dait lui por­ter. Elle avait été naïve, aveugle, stupide.

C’é­tait peut-être cela, fina­le­ment, qu’elle ne pou­vait pas par­don­ner. Non pas ce qu’il lui avait fait, mais ce qu’elle avait per­mis. Sa propre fai­blesse, sa propre cré­du­li­té. L’i­mage de cette femme qu’elle avait été et qu’elle ne pou­vait plus regar­der sans dégoût.

En le tuant, elle tuait aus­si cette par­tie d’elle-même. Le pas­sé serait enter­ré, noyé dans les eaux noires d’un canal véni­tien. Elle pour­rait recommencer.

Ou pas. Peut-être que le pas­sé ne se lais­sait jamais enter­rer vrai­ment. Peut-être qu’il remon­tait tou­jours, comme les corps que la lagune reje­tait par­fois sur ses plages.

Livia secoua la tête, chas­sa ces pensées.

Elle pas­sa la jour­née au Lido, mar­chant sur la plage, lisant dans le salon de l’hô­tel, déjeu­nant seule dans la salle à man­ger presque vide. Elle obser­vait les heures pas­ser comme on observe une marée mon­ter — avec cette conscience aiguë que quelque chose d’ir­ré­ver­sible approchait.

À quatre heures, elle mon­ta faire sa valise. Elle ne lais­se­rait rien dans cette chambre — ni vête­ments, ni objets, ni traces. La signo­ra Marin dis­pa­raî­trait aus­si com­plè­te­ment qu’elle était appa­rue, et per­sonne ne ferait jamais le lien avec Livia Girandello.

Elle prit le car­net, le feuille­ta une der­nière fois. Toutes les notes qu’elle avait prises au fil des mois — les plans, les noms, les horaires. Tout ce tra­vail patient, méti­cu­leux, qui abou­tis­sait ce soir.

Elle déchi­ra les pages une à une, les brû­la dans le cen­drier de la chambre. Les flammes dévo­rèrent le papier, ne lais­sant que des cendres grises qu’elle dis­per­sa par la fenêtre. Le vent les empor­ta vers la mer.

À cinq heures, elle des­cen­dit régler sa note. Le récep­tion­niste, un homme âgé qui l’a­vait vue arri­ver et repar­tir des dizaines de fois, lui sou­hai­ta un bon voyage sans poser de ques­tions. C’é­tait l’a­van­tage des bons hôtels — on y res­pec­tait le silence des clients.

Le vapo­ret­to de cinq heures trente l’emmena vers Venise. La tra­ver­sée fut dif­fé­rente cette fois — plus lente, plus solen­nelle, comme si le bateau lui-même savait que quelque chose pre­nait fin. Le soleil des­cen­dait vers l’ho­ri­zon, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles — orange, rose, pourpre, or.

Venise appa­rut comme une vision, ses dômes et ses clo­chers décou­pés contre l’in­cen­die du cou­chant. Livia la regar­da appro­cher avec un sen­ti­ment étrange — de l’a­mour peut-être, ou quelque chose qui y res­sem­blait. Cette ville l’a­vait faite, défaite, refaite. Elle lui devait tout, y com­pris la capa­ci­té de haïr.

Le bateau accos­ta à San Zac­ca­ria. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Bauer dans la lumière décli­nante. Les rues s’a­ni­maient — les Véni­tiens sor­taient de chez eux, les res­tau­rants allu­maient leurs enseignes, les gon­do­liers appe­laient les der­niers tou­ristes. La ville se pré­pa­rait à la nuit comme elle le fai­sait depuis mille ans.

Dans sa suite, Livia trou­va la robe qu’elle por­te­rait ce soir — une créa­tion de soie noire, sobre, élé­gante, le genre de vête­ment qu’on remar­quait sans pou­voir dire pour­quoi. Elle se bai­gna, se coif­fa, se maquilla avec soin. Chaque geste était un rituel, une préparation.

À six heures, elle envoya un mes­sage à Luna par l’in­ter­mé­diaire d’un groom. La gon­dole serait là à sept heures. Tout était prêt.

Elle s’as­sit devant son miroir, regar­da son propre reflet.

Une femme de qua­rante-deux ans, tou­jours belle, tou­jours élé­gante, avec quelque chose de dur dans le regard que le maquillage ne pou­vait pas mas­quer. Une femme qui s’ap­prê­tait à tuer.

— Ce soir, mur­mu­ra-t-elle à son reflet. Ce soir, tout sera fini.

Le reflet ne répon­dit pas. Il se conten­ta de la regar­der avec ces yeux qui avaient trop vu, trop atten­du, trop souffert.

Livia se leva, enfi­la sa robe, mit ses boucles d’o­reilles — des perles noires, anciennes, qui avaient appar­te­nu à sa mère. Puis elle des­cen­dit dans le hall du Bauer, sor­tit dans la nuit véni­tienne, et mar­cha vers l’embarcadère où la gon­dole l’attendait.

La fête chez Zor­zi pou­vait commencer.

Lire la suite…

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