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Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 11 à 15

Cha­pitre 11

Le palaz­zo Zor­zi brû­lait de mille feux.

Des torches flam­baient aux angles de la façade, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les vieilles pierres. Des lan­ternes de papier étaient sus­pen­dues aux fenêtres, des guir­landes de bou­gies ser­pen­taient le long des bal­cons. On aurait dit qu’un incen­die avait pris le bâti­ment, mais un incen­die joyeux, maî­tri­sé, qui ne détrui­sait rien et illu­mi­nait tout.

Les gon­doles arri­vaient par le rio San Gio­van­ni, déver­sant leurs car­gai­sons d’in­vi­tés sur l’embarcadère pri­vé. Des femmes en robes de soi­rée, des hommes en smo­king, des masques par­fois — Alvise avait sug­gé­ré le dégui­se­ment sans l’im­po­ser, et cer­tains avaient joué le jeu. On enten­dait la musique depuis le canal, un orchestre qui jouait des valses et des tan­gos dans le pia­no nobile.

Luna et Livia arri­vèrent ensemble, dans une gon­dole ten­due de velours rouge.

Luna por­tait la robe de velours noir aux reflets pourpres. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon com­plexe, quelques mèches enca­drant son visage. Elle avait aux oreilles des pen­dants d’a­mé­thyste que Livia lui avait prê­tés, et autour du cou un col­lier de perles fines qui avait appar­te­nu à la mère de Livia. Elle était belle — non pas d’une beau­té conve­nue, mais d’une beau­té grave, véni­tienne, qui sem­blait sor­tir d’un tableau ancien.

— Vous êtes par­faite, lui dit Livia comme elles des­cen­daient de la gondole.

Luna ne répon­dit pas. Elle regar­dait le palaz­zo, les torches, les invi­tés qui mon­taient le grand esca­lier. Ses mains trem­blaient légèrement.

— N’ayez pas peur, dit Livia. Vous êtes chez vous.

Elles entrèrent.

Le hall du palaz­zo était un tumulte de cou­leurs et de sons. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des pla­teaux de cham­pagne, des groupes se for­maient et se défai­saient, les rires mon­taient vers les fresques du pla­fond où des nymphes dan­saient avec des satyres. Alvise Zor­zi accueillait ses invi­tés au pied de l’es­ca­lier, vêtu d’un cos­tume de doge véni­tien — la corne, le man­teau d’her­mine, les bro­carts dorés — qu’il por­tait avec un mélange d’i­ro­nie et de solennité.

— Mes chères ! s’ex­cla­ma-t-il en les voyant. Livia, tu es divine comme tou­jours. Et cette jeune per­sonne doit être la Conta­ri­ni dont tu m’as tant parlé.

Il prit la main de Luna, la por­ta à ses lèvres avec une galan­te­rie surannée.

— Bien­ve­nue dans ma modeste demeure, dit-il. Les fan­tômes de mes ancêtres sont ravis de vous accueillir.

Luna sou­rit, trou­blée par l’ex­tra­va­gance de tout cela. Livia la gui­da vers l’es­ca­lier, l’en­traî­na dans les salons du pre­mier étage.

La fête bat­tait son plein. Des dizaines de per­sonnes — peut-être cent, peut-être plus — cir­cu­laient dans les pièces en enfi­lade, admi­rant les tableaux, com­men­tant les fresques, échan­geant des nou­velles et des médi­sances. On par­lait de la Bien­nale, de la poli­tique, des der­niers scan­dales. Un pia­niste jouait du Cho­pin dans un coin, igno­ré par presque tout le monde.

Livia pré­sen­tait Luna à des gens, comme elle l’a­vait fait au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, Luna était plus assu­rée. Elle répon­dait aux ques­tions, sou­riait aux com­pli­ments, tenait sa place. La trans­for­ma­tion que Livia avait orches­trée por­tait ses fruits.

Et puis elle le vit.

Ingo Fischer était au centre d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs, près de la grande che­mi­née du salon prin­ci­pal. Il por­tait un smo­king sombre, une pochette de soie blanche, et ce sou­rire car­nas­sier qui était sa signa­ture. Il racon­tait une anec­dote — quelque chose sur Ber­lin, sur l’art, sur les fous qui gou­ver­naient son pays — et les gens autour de lui riaient, captivés.

Luna s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait plus vite.

Comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent de nou­veau, comme au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, il ne se conten­ta pas de sou­rire. Il s’ex­cu­sa auprès de son groupe et mar­cha vers elle.

Livia vit la scène se dérou­ler comme au ralen­ti. Ingo qui appro­chait, Luna qui rou­gis­sait, les regards des autres invi­tés qui se tour­naient vers eux.

— Nous nous sommes déjà vus, dit Ingo en s’ar­rê­tant devant Luna. Au palaz­zo Bar­ba­ro, n’est-ce pas ?

— Oui, mur­mu­ra Luna. Je… je me souviens.

— Vous ne m’a­vez pas dit votre nom.

— Luna. Luna Contarini.

Il répé­ta le nom, le savou­rant comme on savoure un vin rare.

— Conta­ri­ni. Un beau nom. Un nom vénitien.

Livia s’é­tait légè­re­ment écar­tée, lais­sant les deux se faire face. Elle obser­vait la scène avec une atten­tion féroce, notant chaque geste, chaque inflexion.

— Vous êtes peintre, dit Luna. J’ai vu des articles sur vous.

— Des articles. On dit tant de choses. La moi­tié est vraie, l’autre moi­tié est inven­tée. Par­fois je ne sais plus moi-même laquelle est laquelle.

Il par­lait avec cet accent alle­mand qui adou­cis­sait ses consonnes, don­nait à son ita­lien une étran­ge­té musi­cale. Luna l’é­cou­tait, fas­ci­née mal­gré elle.

— Me per­met­triez-vous de vous appor­ter une coupe de cham­pagne ? demanda-t-il.

— Je… oui. Merci.

Il s’é­loi­gna vers un ser­veur. Luna se tour­na vers Livia, les joues en feu.

— Je ne sais pas quoi lui dire.

— Vous n’a­vez rien à dire. Lais­sez-le par­ler. Les hommes comme lui aiment s’écouter.

Ingo revint avec deux coupes. Il en ten­dit une à Luna, leva la sienne dans un toast silen­cieux. Ils burent. Livia s’ex­cu­sa, pré­tex­tant avoir vu une connais­sance, et s’éloigna.

Elle ne s’é­loi­gna pas vrai­ment. Elle se pos­ta dans l’embrasure d’une porte, d’où elle pou­vait obser­ver sans être vue. Elle regar­dait Ingo par­ler, Luna écou­ter. Elle voyait le charme opé­rer, les défenses tom­ber, l’in­no­cence se lais­ser séduire.

C’é­tait exac­te­ment comme elle l’a­vait prévu.

L’heure pas­sa. Ingo ne quit­tait pas Luna. Il l’a­vait entraî­née vers un cana­pé près de la fenêtre, où ils par­laient à voix basse, iso­lés de la foule. Par­fois il lui tou­chait le bras, se pen­chait vers elle, riait de ses réponses. Luna buvait ses paroles, ses coupes de cham­pagne, son atten­tion. Elle brillait.

Livia cir­cu­lait dans les salons, par­lant à des gens, jouant son rôle de mon­daine véni­tienne. Mais son regard reve­nait tou­jours vers eux — le peintre et sa proie, l’a­rai­gnée et la mouche.

Vers onze heures, elle vit Ingo se lever, tendre la main à Luna. Ils se diri­gèrent vers la sor­tie du salon principal.

Livia les sui­vit à distance.

Ils tra­ver­sèrent une enfi­lade de pièces moins éclai­rées, s’é­loi­gnant du bruit et de la foule. Luna riait de quelque chose qu’In­go avait dit. Elle sem­blait heu­reuse, insou­ciante, libé­rée du poids de sa vie ordinaire.

Livia savait où ils allaient. Elle le savait avant qu’ils y arrivent.

Elle les vit prendre le petit esca­lier qui menait au deuxième étage. Elle les vit dis­pa­raître dans l’obs­cu­ri­té du cou­loir aux portraits.

Puis elle attendit.

Son cœur bat­tait fort — plus fort qu’elle ne l’au­rait vou­lu. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle prit une coupe de cham­pagne sur le pla­teau d’un ser­veur qui pas­sait, la vida d’un trait.

Quelque part au-des­sus d’elle, dans la log­gia del Moro, Luna mon­trait à Ingo Fischer la vue magni­fique sur le canal. Les reflets des torches dan­saient sur l’eau noire. La balus­trade de pierre, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, atten­dait le poids d’un corps.

Livia fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à tout ce qui l’a­vait menée là — la tra­hi­son, la honte, les années de patience, les mois de pré­pa­ra­tion. Elle pen­sa à Luna, inno­cente sacri­fiée sur l’au­tel de sa ven­geance. Elle pen­sa à Ingo, qui ne savait pas encore qu’il vivait ses der­nières minutes.

Puis elle enten­dit le cri.

Un cri de femme — aigu, déchi­rant, qui tra­ver­sa le brou­ha­ha de la fête comme une lame. Un cri qui disait l’hor­reur, l’in­com­pré­hen­sion, la ter­reur pure.

Le cri de Luna.

Livia rou­vrit les yeux.

Autour d’elle, les invi­tés se figeaient. La musique s’ar­rê­ta. Des voix s’é­le­vèrent, confuses, inquiètes. Quel­qu’un deman­da ce qui se pas­sait. Quel­qu’un d’autre cou­rut vers l’escalier.

Livia ne bou­gea pas.

Elle res­ta par­fai­te­ment immo­bile, sa coupe de cham­pagne vide à la main, pen­dant que le chaos se répan­dait autour d’elle. Elle regar­da les gens cou­rir, crier, se bous­cu­ler. Elle enten­dit d’autres cris, des excla­ma­tions, puis le mot qui cir­cu­la de bouche en bouche :

« Il est tom­bé. Le peintre alle­mand. Il est tom­bé dans le canal. »

Livia posa sa coupe sur une console, lis­sa le tis­su de sa robe.

C’é­tait fait.

Elle se diri­gea vers l’es­ca­lier, len­te­ment, avec la foule des curieux. Elle mon­ta les marches une à une, le visage com­po­sé en une expres­sion de curio­si­té inquiète.

Mais dans sa poi­trine, quelque chose bat­tait — quelque chose qui n’é­tait pas du sou­la­ge­ment, pas de la joie, pas de la paix.

Quelque chose qui res­sem­blait ter­ri­ble­ment au vide.

Cha­pitre 12

Ce qui s’é­tait pas­sé, Luna ne le com­pren­drait jamais vraiment.

Un ins­tant, ils étaient là, tous les deux, sur cette ter­rasse mira­cu­leuse que Livia lui avait décrite. L’air était frais, char­gé de l’o­deur des canaux. En bas, les reflets des torches dan­saient sur l’eau comme des âmes en peine. Le bruit de la fête leur par­ve­nait, assour­di, comme venu d’un autre monde.

Ingo s’é­tait appro­ché de la balus­trade. Il regar­dait la vue avec ces yeux de peintre qui voyaient ce que les autres ne voyaient pas — les cou­leurs, les ombres, les lignes invisibles.

— C’est magni­fique, avait-il dit. Com­ment connais­sez-vous cet endroit ?

— Une amie me l’a mon­tré, avait répon­du Luna.

Elle se tenait en retrait, près de la porte. Elle ne savait pas trop ce qu’elle fai­sait là, pour­quoi elle l’a­vait sui­vi, ce qu’il atten­dait d’elle. Le cham­pagne lui brouillait un peu l’es­prit, tout sem­blait irréel, comme un rêve dont elle n’é­tait pas sûre de vou­loir se réveiller.

Ingo s’é­tait retour­né vers elle, avait souri.

— Venez voir. On dirait un tableau de Canaletto.

Luna avait hési­té, puis s’é­tait appro­chée. Elle s’é­tait arrê­tée à côté de lui, sans tou­cher la balus­trade. Elle regar­dait le canal, les toits noirs contre le ciel d’encre, la lune qui se levait der­rière les cheminées.

— Vous êtes dif­fé­rente des autres femmes, avait dit Ingo. Vous avez quelque chose… quelque chose de vrai. De non fabriqué.

Luna n’a­vait pas su quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais par­lé ainsi.

— Je vou­drais vous peindre, avait-il conti­nué. Un jour. Si vous acceptez.

Son cœur s’é­tait mis à battre plus fort. Elle, sur une toile, comme les modèles des grands maîtres. Elle, vue par cet homme célèbre, immor­ta­li­sée par son regard.

— Je… je ne sais pas, avait-elle murmuré.

Ingo s’é­tait pen­ché vers elle. Pas pour l’embrasser — pas encore — mais pour être plus proche, pour par­ler plus bas.

— On ne sait jamais, au début. C’est ce qui rend la chose excitante.

Et puis il s’é­tait appuyé sur la balustrade.

Luna se sou­ve­nait du bruit — un cra­que­ment sec, comme une branche qui casse. Elle se sou­ve­nait du regard d’In­go, cet ins­tant de sur­prise pure, de totale incom­pré­hen­sion. Elle se sou­ve­nait de la pierre qui cédait, du vide qui s’ou­vrait, du corps qui basculait.

Elle avait ten­du la main pour le rete­nir. Ses doigts avaient effleu­ré le tis­su de sa veste, n’a­vaient rien saisi.

Et puis il était tombé.

Le cri était sor­ti de sa gorge avant qu’elle ait conscience de le pous­ser. Un cri ani­mal, pri­mal, qui n’a­vait rien d’hu­main. Elle s’é­tait jetée en avant, avait regar­dé par-des­sus ce qui res­tait de la balustrade.

En bas, trois étages plus bas, l’eau noire du canal avait englou­ti le corps d’In­go Fischer. Des bulles remon­taient à la sur­face, argen­tées dans la lumière des torches. Puis plus rien. Le silence. L’eau qui se refer­mait comme si rien ne s’é­tait passé.

Luna avait conti­nué à crier.

Elle ne savait pas com­bien de temps s’é­tait écou­lé avant que quel­qu’un arrive. Des secondes ? Des minutes ? Le temps avait per­du toute signi­fi­ca­tion. Elle était age­nouillée sur les dalles de la log­gia, le visage bai­gné de larmes, les mains agrip­pées aux restes de la balus­trade, inca­pable de bouger.

Des gens l’a­vaient entou­rée. Des voix confuses. Des mains qui essayaient de la rele­ver. Elle ne com­pre­nait pas ce qu’ils disaient. Elle ne voyait que l’eau noire, les reflets des torches, le vide.

— Il est tom­bé, répé­tait-elle. La pierre a cédé. Il est tombé.

Quel­qu’un l’a­vait prise dans ses bras. Une étreinte fami­lière, un par­fum qu’elle connais­sait. Livia.

— Je suis là, mur­mu­rait Livia. Je suis là. Tout va bien.

Mais rien n’al­lait bien. Rien n’i­rait plus jamais bien.

On l’a­vait emme­née loin de la log­gia, des­cen­due par un autre esca­lier, ins­tal­lée dans un fau­teuil d’un salon à l’é­cart. Quel­qu’un lui avait don­né de l’eau, un verre d’al­cool fort qu’elle avait bu sans le sen­tir. Les gens allaient et venaient autour d’elle, par­laient à voix basse. Livia res­tait à ses côtés, lui tenant la main.

— Ce n’é­tait pas votre faute, disait-elle. La balus­trade était vieille. Un acci­dent. Ce n’é­tait pas votre faute.

Luna l’en­ten­dait à peine. Elle revoyait le visage d’In­go au moment où il avait com­pris — cette frac­tion de seconde où il avait su qu’il allait mou­rir, où la ter­reur avait rem­pla­cé le charme, où l’homme s’é­tait défait der­rière le masque.

Elle l’a­vait vu mou­rir. Elle avait vu la mort entrer dans ses yeux.

Et elle ne pour­rait jamais oublier.

Des hommes étaient des­cen­dus au bord du canal. On avait repê­ché le corps — Luna l’a­vait appris plus tard, par frag­ments, par les mur­mures qui cir­cu­laient. Ingo Fischer était mort sur le coup, pro­ba­ble­ment. La chute, l’im­pact sur l’eau, les pierres du fon­de­ment. Il n’a­vait pas souf­fert, disaient les méde­cins. Une conso­la­tion dérisoire.

La police était venue. Un com­mis­saire aux yeux fati­gués avait posé des ques­tions à Luna — où étiez-vous, que s’est-il pas­sé, l’a­vez-vous tou­ché, l’a­vez-vous pous­sé ? Elle avait répon­du comme elle pou­vait, entre deux san­glots, avec Livia à ses côtés qui cor­ro­bo­rait, qui ras­su­rait, qui protégeait.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni est sous le choc, avait dit Livia. Elle a assis­té à un drame hor­rible. Vous ne pou­vez pas la trai­ter comme une suspecte.

Le com­mis­saire avait hoché la tête. L’ex­pli­ca­tion était simple — la balus­trade, vieille de plu­sieurs siècles, mal entre­te­nue, s’é­tait effon­drée sous le poids de l’homme. Des dizaines de témoins avaient vu Luna et Ingo mon­ter ensemble vers la log­gia. Aucun signe de lutte. Aucun motif. Un acci­dent tra­gique, comme Venise en connais­sait parfois.

Alvise Zor­zi était effon­dré. Son palaz­zo, sa fête, sa répu­ta­tion — tout s’é­crou­lait en même temps que la balus­trade. On le voyait errer dans les salons, le cos­tume de doge défait, répé­tant qu’il ne savait pas, qu’il ne pou­vait pas savoir, que cette log­gia était fer­mée depuis des années.

Mais Luna savait. Luna savait que Livia lui avait par­lé de cette log­gia, lui avait dit qu’elle était magni­fique, qu’on y voyait les reflets des torches sur l’eau. Livia savait que cet endroit exis­tait, que cette vue exis­tait, que cette balus­trade existait.

Et pour­tant, quand Luna la regar­dait, elle ne voyait rien. Pas de culpa­bi­li­té, pas de triomphe, pas de satis­fac­tion. Juste ce masque de sol­li­ci­tude, ces gestes de récon­fort, cette voix douce qui répé­tait que ce n’é­tait pas sa faute.

Luna était trop cho­quée pour réflé­chir. Trop bri­sée pour soupçonner.

Vers trois heures du matin, Livia la rame­na chez elle en gon­dole. L’aube com­men­çait à blan­chir l’ho­ri­zon quand elles arri­vèrent devant le petit pont de Can­na­re­gio. La mère de Luna les atten­dait à la fenêtre, pré­ve­nue par on ne savait qui.

— Je revien­drai demain, dit Livia en aidant Luna à des­cendre. Repo­sez-vous. Essayez de dormir.

Luna la regar­da — cette femme qui l’a­vait sau­vée de l’obs­cu­ri­té, qui lui avait offert des robes et des rêves, qui l’a­vait conduite vers le désastre. Elle vou­lait dire quelque chose, poser une ques­tion, mais les mots ne venaient pas.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle fina­le­ment. Pour tout.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, indéchiffrable.

— Il n’y a pas de quoi, dit-elle.

La gon­dole s’é­loi­gna. Luna mon­ta chez elle, se lais­sa désha­biller par sa mère, s’ef­fon­dra sur son lit étroit.

Elle ne dor­mit pas. Elle res­ta les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té, revoyant sans cesse la même scène — le cra­que­ment, le regard, la chute, l’eau noire qui se refermait.

Et quelque part, au fond de son esprit, une ques­tion com­men­çait à se for­mer. Une ques­tion qu’elle n’o­sait pas encore for­mu­ler, dont elle avait peur de connaître la réponse.

Pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette loggia ?

Pour­quoi pré­ci­sé­ment celle-là ?

Cha­pitre 13

Le corps d’In­go Fischer fut repê­ché au petit matin.

Des gon­do­liers l’a­vaient remon­té avec des gaffes, tiré hors de l’eau comme un bal­lot de mar­chan­dises ava­riées. Il flot­tait face contre l’onde, les bras écar­tés, le smo­king détrem­pé épou­sant les formes d’un corps qui ne res­pi­rait plus. On l’a­vait dépo­sé sur la fon­da­men­ta, cou­vert d’un drap blanc que l’hu­mi­di­té ren­dait translucide.

Le com­mis­saire Marin — un homme las, proche de la retraite, qui avait vu trop de noyés pour s’en émou­voir — super­vi­sa les opé­ra­tions. Il fit prendre des pho­to­gra­phies, inter­ro­gea les témoins, exa­mi­na la log­gia d’où le peintre était tombé.

La balus­trade s’é­tait effon­drée sur un mètre envi­ron. La pierre était ancienne, ron­gée par les siècles et le sel. Des experts furent appe­lés, des maçons, des ingé­nieurs. Tous conclurent la même chose : acci­dent. La struc­ture était com­pro­mise depuis long­temps, un miracle qu’elle ait tenu aus­si long­temps, n’im­porte qui aurait pu tom­ber à la place de l’Allemand.

Le comte Zor­zi fut inter­ro­gé lon­gue­ment. Il pleu­ra, se lamen­ta, affir­ma qu’il ne savait rien de l’é­tat de la log­gia, qu’elle était fer­mée depuis des années, que per­sonne n’y allait jamais. La police le crut. Alvise Zor­zi était excen­trique, pas cri­mi­nel. Son palaz­zo tom­bait en ruine, comme la moi­tié des palais de Venise. Ces choses arrivaient.

La presse s’empara de l’af­faire. Les jour­naux ita­liens en firent leur une — « Un peintre alle­mand meurt tra­gi­que­ment à Venise » — avec des détails sur la fête, la Bien­nale, l’art dégé­né­ré, l’exil. Les jour­naux étran­gers reprirent l’his­toire, l’am­pli­fiant au pas­sage. Ingo Fischer, qui n’a­vait jamais été très célèbre de son vivant, devint sou­dain l’i­cône d’une époque trou­blée — le mar­tyr de l’art, vic­time d’un des­tin cruel après avoir échap­pé à la bar­ba­rie nazie.

Livia sui­vait tout cela de sa suite au Bauer.

Elle lisait les jour­naux le matin, décou­pait les articles, les ran­geait dans un dos­sier qu’elle conser­ve­rait peut-être, ou qu’elle brû­le­rait plus tard. Elle rece­vait des visites — des connais­sances venues aux nou­velles, des curieux qui vou­laient savoir ce qui s’é­tait vrai­ment pas­sé. Elle jouait son rôle de témoin cho­quée, par­lait de la tra­gé­die avec les mots qu’il fal­lait, ver­sait par­fois une larme bien placée.

Per­sonne ne la soup­çon­nait. Pour­quoi l’au­rait-on fait ? Elle était Livia Giran­del­lo, une femme res­pec­table, une grande dame de Venise. Elle connais­sait à peine le peintre alle­mand — de vue, de répu­ta­tion, comme tout le monde. Sa pro­té­gée, la jeune Conta­ri­ni, avait eu le mal­heur de se trou­ver là au mau­vais moment. Rien de plus.

Le com­mis­saire Marin vint l’in­ter­ro­ger le len­de­main de l’ac­ci­dent. Elle le reçut dans le salon de sa suite, lui offrit du café, répon­dit à ses ques­tions avec une patience courtoise.

— Vous connais­siez la signo­ri­na Conta­ri­ni depuis com­bien de temps ?

— Quelques semaines. Je l’a­vais remar­quée au Bauer, où elle tra­vaillait. Une jeune femme de bonne famille tom­bée dans la dif­fi­cul­té. J’ai vou­lu l’aider.

— Et le signor Fischer ?

— Je ne le connais­sais pas. De répu­ta­tion, bien sûr. Qui ne connaît pas Ingo Fischer ? Mais je ne lui avais jamais par­lé avant la fête.

Le com­mis­saire pre­nait des notes dans un car­net usé. Ses yeux fati­gués cher­chaient quelque chose — une faille, une contra­dic­tion, un men­songe. Mais Livia était impec­cable. Elle avait eu des années pour pré­pa­rer ce moment.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni dit que vous lui aviez par­lé de cette log­gia, dit le com­mis­saire. Avant la fête.

Un ins­tant de silence. Livia sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine, mais son visage res­ta impassible.

— C’est pos­sible, dit-elle. Je connais le palaz­zo Zor­zi depuis l’en­fance. J’ai dû men­tion­ner qu’il y avait de beaux endroits à voir. Mais je n’ai pas par­lé spé­ci­fi­que­ment de cette loggia.

— La signo­ri­na semble pen­ser le contraire.

— La signo­ri­na est en état de choc. Elle a vécu quelque chose de ter­rible. Il est natu­rel que ses sou­ve­nirs soient confus.

Le com­mis­saire hocha la tête, refer­ma son car­net. Il n’a­vait rien — pas de mobile, pas de preuve, pas de témoin qui aurait vu Livia faire quoi que ce soit de sus­pect. L’af­faire était clas­sée avant même d’a­voir commencé.

— Mer­ci pour votre coopé­ra­tion, signo­ra Girandello.

— C’est la moindre des choses, commissaire.

Il par­tit. Livia res­ta seule dans sa suite, regar­dant par la fenêtre le Grand Canal qui scin­tillait dans la lumière de midi. Les bateaux pas­saient, les tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies, la vie conti­nuait. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si Ingo Fischer n’a­vait jamais existé.

C’é­tait ce qu’elle avait vou­lu. C’é­tait exac­te­ment ce qu’elle avait prévu.

Alors pour­quoi ne res­sen­tait-elle rien ?

Elle s’é­tait atten­due à quelque chose — du sou­la­ge­ment, de la satis­fac­tion, la paix enfin. Mais il n’y avait que ce vide, ce silence inté­rieur, cette absence de sen­ti­ment qui res­sem­blait à la mort.

Elle pen­sa aux années qu’elle avait pas­sées à attendre, à pla­ni­fier, à haïr. Toute cette éner­gie, toute cette patience, toute cette vie dépen­sée pour un seul but — et main­te­nant que le but était atteint, il ne res­tait rien. La haine avait été son car­bu­rant, sa rai­son de se lever le matin, le fil qui la reliait au monde. Sans elle, que lui restait-il ?

Livia s’as­sit dans un fau­teuil, fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à Luna. La jeune femme qu’elle avait sacri­fiée, uti­li­sée, bri­sée. Luna qui avait vu un homme mou­rir sous ses yeux, qui por­te­rait ce sou­ve­nir pour le reste de sa vie. Luna qui, peut-être, com­men­çait à comprendre.

Elle aurait dû res­sen­tir de la culpa­bi­li­té. Elle le savait. Mais même cela lui était refu­sé. Elle ne res­sen­tait rien — ni remords ni jus­ti­fi­ca­tion, ni regret ni fier­té. Juste ce vide immense qui la dévo­rait de l’intérieur.

Le télé­phone son­na. C’é­tait Alvise, hys­té­rique, qui vou­lait lui par­ler de la catas­trophe, des jour­na­listes, de sa répu­ta­tion rui­née. Livia l’é­cou­ta patiem­ment, fit les bruits qu’il fal­lait, pro­mit de venir le voir bien­tôt. Puis elle rac­cro­cha et retour­na à sa fenêtre.

L’eau du Grand Canal était verte et opaque, comme tou­jours. Des siècles de secrets dor­maient sous cette sur­face — des corps, des bijoux, des lettres d’a­mour, des armes du crime. Venise gar­dait tout, digé­rait tout, oubliait tout. Un noyé de plus ou de moins ne chan­geait rien à son éternité.

Livia pen­sa à l’eau noire du rio San Gio­van­ni, celle qui avait englou­ti Ingo Fischer. Elle pen­sa au bruit de son corps tom­bant, au cri de Luna, aux bulles qui remon­taient à la sur­face. Elle avait ima­gi­né cette scène des cen­taines de fois pen­dant des mois. Et main­te­nant qu’elle s’é­tait pro­duite, elle lui sem­blait irréelle, comme un rêve dont on se sou­vient au réveil mais qui s’ef­face peu à peu.

Le soleil des­cen­dait sur Venise. Les ombres s’al­lon­geaient sur les palais, les reflets sur l’eau viraient à l’or et au cuivre. Quelque part, dans un dépôt funé­raire, le corps d’In­go Fischer atten­dait d’être rapa­trié en Alle­magne. Sa famille avait été pré­ve­nue. Ses admi­ra­teurs pleu­raient. Le monde continuait.

Et Livia Giran­del­lo res­tait assise dans sa suite du Bauer, aus­si vide que les canaux à marée basse, aus­si silen­cieuse que les églises abandonnées.

Elle avait gagné.

Alors pour­quoi avait-elle l’im­pres­sion d’a­voir tout perdu ?

Cha­pitre 14

Les jours qui sui­virent eurent la tex­ture des rêves — flous, lents, pri­vés de substance.

L’en­quête fut close en moins d’une semaine. Acci­dent. La balus­trade était vétuste, le palaz­zo mal entre­te­nu, la res­pon­sa­bi­li­té incom­be­rait à la suc­ces­sion Zor­zi si la famille Fischer déci­dait de pour­suivre. Per­sonne ne pour­sui­vit. En Alle­magne, on avait d’autres sou­cis que de ven­ger un artiste dégé­né­ré mort à l’étranger.

Le corps fut rapa­trié par train, dans un cer­cueil de zinc, accom­pa­gné d’un fonc­tion­naire du consu­lat et d’une gerbe de fleurs envoyée par la Bien­nale. Les jour­naux publièrent de brèves nécro­lo­gies, puis pas­sèrent à autre chose. Le monde avait la mémoire courte, sur­tout en 1938, sur­tout quand l’Eu­rope entière sen­tait venir la catastrophe.

Livia reprit sa vie.

Elle quit­ta le Bauer au bout de quelques jours, retour­na dans son palaz­zo du Grand Canal. Elle y retrou­va ses domes­tiques, ses habi­tudes, ses rituels immuables. Le café le matin, la cor­res­pon­dance l’a­près-midi, les récep­tions le soir. Venise conti­nuait à tour­ner autour d’elle comme un manège dont elle connais­sait tous les chevaux.

Mais quelque chose avait changé.

Elle dor­mait mal. Des rêves la réveillaient en sur­saut — des rêves où elle tom­bait, où elle se noyait, où des mains l’a­grip­paient depuis des eaux noires. Elle se levait avant l’aube, mar­chait dans les pièces vides du palaz­zo, regar­dait le canal par les fenêtres jus­qu’à ce que le jour se lève.

Le vide qu’elle avait res­sen­ti après la mort d’In­go ne se com­blait pas. Elle avait cru que la ven­geance lui appor­te­rait la paix, mais il n’y avait pas de paix — seule­ment ce silence, cette absence, ce manque qui n’a­vait plus d’objet.

Pen­dant neuf ans, elle avait vécu pour un but. Main­te­nant que le but était atteint, elle ne savait plus pour­quoi vivre.

Elle pen­sa à Luna souvent.

Elle avait essayé de la revoir, les pre­miers jours. Elle avait envoyé des mes­sages, des fleurs, des pro­po­si­tions de visite. Luna n’a­vait pas répon­du. Sa mère avait fait dire qu’elle était souf­frante, qu’elle ne rece­vait per­sonne, qu’elle avait besoin de temps.

Livia com­pre­nait. Luna savait quelque chose — pas tout, peut-être pas l’es­sen­tiel, mais assez pour sen­tir que quelque chose n’al­lait pas. La ques­tion qu’elle avait dû se poser dans la gon­dole du retour — pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette log­gia ? — cette ques­tion n’a­vait pas de réponse innocente.

Et pour­tant, Luna ne dirait rien. Livia en était cer­taine. Pas parce qu’elle n’o­sait pas, mais parce qu’elle ne vou­lait pas savoir. Il y a des véri­tés qu’on pré­fère igno­rer, des portes qu’on pré­fère ne pas ouvrir. Luna avait sur­vé­cu à l’ef­fon­dre­ment de sa famille, à la pau­vre­té, à l’hu­mi­lia­tion. Elle sur­vi­vrait à cela aus­si, en enfouis­sant le doute au fond d’elle-même, en le lais­sant pour­rir dans l’obscurité.

C’é­tait peut-être le pire crime de Livia — non pas d’a­voir tué Ingo Fischer, mais d’a­voir plan­té dans l’es­prit de Luna un poi­son qui ne la quit­te­rait jamais.

Les semaines pas­sèrent. L’au­tomne s’ins­tal­la sur Venise, appor­tant les pre­mières brumes, les pre­miers froids, l’ac­qua alta qui inon­dait les places basses. Les tou­ristes se fai­saient rares. La ville se repliait sur elle-même, retrou­vant ses secrets et ses silences.

Livia fit fer­mer la chambre du Grand Hôtel des Bains. La signo­ra Marin ces­sa d’exis­ter. Elle ne retour­na plus au Lido, ne prit plus le vapo­ret­to de l’aube, ne tra­ver­sa plus la lagune en direc­tion de cette île où elle avait tra­mé sa ven­geance. Ce cha­pitre de sa vie était clos.

Elle reprit ses acti­vi­tés mon­daines — les thés, les récep­tions, les œuvres de cha­ri­té. Elle sou­riait aux mêmes visages, pro­non­çait les mêmes phrases, jouait le même rôle qu’elle jouait depuis des décen­nies. Per­sonne ne remar­qua de chan­ge­ment. Livia Giran­del­lo était tou­jours Livia Giran­del­lo — élé­gante, dis­tante, impénétrable.

Mais la nuit, seule dans son palaz­zo, elle se regar­dait dans les miroirs et ne se recon­nais­sait plus.

Elle avait cru que la mort d’In­go la libé­re­rait du pas­sé. Elle avait cru que la ven­geance effa­ce­rait la tra­hi­son, que le sang lave­rait la honte. Mais rien n’é­tait effa­cé. Tout était tou­jours là — les tableaux, l’hu­mi­lia­tion, les regards qui l’a­vaient sui­vie dans les salons. La bles­sure était tou­jours ouverte. Elle ne sai­gnait plus, mais elle ne gué­ris­sait pas non plus.

Et main­te­nant, il y avait autre chose. Le visage de Luna dans la gon­dole, ce regard trou­blé, cette ques­tion infor­mu­lée. Le sou­ve­nir d’une jeune femme qu’elle avait sau­vée et sacri­fiée, éle­vée et bri­sée, tout cela en même temps.

Livia avait fait d’une inno­cente la com­plice invo­lon­taire d’un meurtre. Elle l’a­vait mar­quée à vie, aus­si sûre­ment qu’In­go l’a­vait mar­quée autre­fois avec ses tableaux. Elle avait repro­duit le crime dont elle avait été vic­time — trans­for­mer quel­qu’un en matière, en ins­tru­ment, en chose.

En décembre, elle reçut une lettre.

L’é­cri­ture lui était incon­nue — une main mal­ha­bile, peu habi­tuée à manier la plume. Elle l’ou­vrit sans attente particulière.

C’é­tait Luna.

« Signo­ra Girandello,

Je ne revien­drai pas au Bauer. J’ai trou­vé un tra­vail ailleurs, dans une bou­tique de Mura­no. Ma mère et moi avons quit­té Can­na­re­gio pour nous ins­tal­ler sur l’île. C’est mieux ainsi.

Je ne sais pas ce qui s’est pas­sé vrai­ment le soir de la fête Zor­zi. Je ne sais pas pour­quoi vous m’a­vez par­lé de cette log­gia, pour­quoi vous m’a­vez ame­née là-bas, pour­quoi tout cela est arri­vé. Peut-être que ce sont des coïn­ci­dences. Peut-être que non.

Je ne veux pas savoir.

Ce que je sais, c’est que je vous ai fait confiance et que quelque chose de ter­rible s’est pro­duit. Ce que je sais, c’est qu’un homme est mort sous mes yeux et que je le vois encore chaque nuit quand je ferme les yeux. Ce que je sais, c’est que je ne serai plus jamais la même.

Je ne vous accuse de rien. Je ne dirai rien à per­sonne. Mais je ne veux plus vous voir. Je ne veux plus de vos robes, de vos leçons, de votre bon­té qui n’en était peut-être pas.

Adieu.

Luna Conta­ri­ni »

Livia lut la lettre trois fois.

Puis elle la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans un tiroir de son bureau, et alla s’as­seoir près de la fenêtre qui don­nait sur le Grand Canal.

Dehors, la nuit tom­bait sur Venise. Les lumières s’al­lu­maient aux fenêtres des palais, les gon­doles glis­saient dans l’obs­cu­ri­té, les cloches son­naient l’an­gé­lus. Tout était comme tou­jours, comme depuis des siècles, comme pour des siècles encore.

Livia ne pleu­ra pas. Elle n’en avait plus la capacité.

Elle res­ta sim­ple­ment assise là, dans le cré­pus­cule, à regar­der la ville qui l’a­vait faite et qui l’a­vait brisée.

Et elle atten­dit que la nuit l’engloutisse.

Cha­pitre 15

Luna tra­vaillait main­te­nant dans une ver­re­rie de Murano.

C’é­tait un tra­vail simple — embal­ler les objets fra­giles, tenir la bou­tique quand le patron était occu­pé, répondre aux ques­tions des rares tou­ristes qui s’a­ven­tu­raient sur l’île en hiver. Elle gagnait peu, mais assez pour vivre. Sa mère bro­dait encore, dans leur petit appar­te­ment qui don­nait sur le canal des Vetrai. La nuit, on enten­dait le cré­pi­te­ment des fours qui ne s’é­tei­gnaient jamais.

C’é­tait une vie dif­fé­rente. Plus modeste, plus silen­cieuse, débar­ras­sée des rêves qui l’a­vaient briè­ve­ment habi­tée. Luna ne par­lait plus de doges ni de palais. Elle ne pen­sait plus aux robes de velours, aux récep­tions dans les grands salons, aux noms anciens qui ouvraient les portes. Tout cela appar­te­nait à un pas­sé révo­lu, aus­si loin­tain que les gloires de la Sérénissime.

Elle avait vingt-quatre ans main­te­nant. Quelques mois seule­ment s’é­taient écou­lés depuis la fête chez Zor­zi, mais elle se sen­tait vieillie de plu­sieurs décennies.

Les cau­che­mars persistaient.

Chaque nuit, ou presque, elle revoyait la même scène. Le cra­que­ment de la pierre. Le regard d’In­go Fischer. La chute. L’eau noire qui se refer­mait. Elle se réveillait en sueur, le cœur bat­tant, et res­tait des heures à fixer le pla­fond avant de retrou­ver le sommeil.

Le méde­cin qu’elle avait consul­té — un vieux pra­ti­cien de Mura­no qui soi­gnait les brû­lures des ver­riers — lui avait don­né des gouttes pour dor­mir. Elles aidaient par­fois. Pas toujours.

Elle n’a­vait par­lé à per­sonne de ses soup­çons concer­nant Livia.

Que pou­vait-elle dire ? Qu’une grande dame de Venise avait peut-être — peut-être — sabo­té une balus­trade pour tuer un peintre alle­mand ? Qu’elle-même avait été uti­li­sée comme appât, comme leurre, sans le savoir ? C’é­tait absurde. C’é­tait invé­ri­fiable. C’é­tait le genre d’his­toire qu’on raconte dans les romans, pas dans la vraie vie.

Et pour­tant.

Les ques­tions reve­naient, obsé­dantes, dès qu’elle bais­sait la garde. Pour­quoi Livia l’a­vait-elle choi­sie, elle pré­ci­sé­ment ? Pour­quoi lui avait-elle par­lé de cette log­gia, de cette vue magni­fique sur le canal ? Pour­quoi l’a­vait-elle pous­sée vers Ingo Fischer, l’a­vait-elle encou­ra­gée à accep­ter son atten­tion, lui avait-elle dit de « lais­ser faire » ?

Luna ne trou­vait pas de réponses. Ou plu­tôt, elle n’en trou­vait qu’une seule — et celle-là était trop ter­rible pour être envisagée.

Elle pré­fé­rait ne pas savoir.

Elle se l’é­tait juré le matin où elle avait écrit sa lettre à Livia. Elle enfoui­rait le doute au fond d’elle-même, comme on enterre un corps. Elle vivrait avec ce poids, cette ombre, cette ques­tion sans réponse. Elle appren­drait à mar­cher cour­bée, à ne jamais regar­der en arrière, à accep­ter l’in­cer­ti­tude comme prix de sa survie.

C’é­tait la seule façon de continuer.

Les mois pas­sèrent. L’hi­ver céda la place au prin­temps, puis à l’é­té. Les tou­ristes revinrent à Venise, moins nom­breux qu’a­vant — on par­lait de guerre, de ten­sions, de pays qui s’ar­maient. Mais Mura­no res­tait à l’é­cart des agi­ta­tions du monde, occu­pée par ses fours et son verre, par ses tra­di­tions immémoriales.

Luna se fit une vie. Elle apprit les noms des ouvriers de la ver­re­rie, les secrets des dif­fé­rentes cou­leurs, l’art de recon­naître un bon verre d’un mau­vais. Elle se lia d’a­mi­tié avec la fille du patron, une jeune femme de son âge qui rêvait de par­tir pour l’A­mé­rique. Elles par­laient par­fois le soir, assises sur les marches du fon­da­men­ta, regar­dant les étoiles au-des­sus de la lagune.

Elle ne par­la jamais de Livia. Jamais de la fête. Jamais de l’homme qui était mort sous ses yeux.

Cer­taines bles­sures ne se par­ta­geaient pas.

Un jour d’août, alors que la cha­leur écra­sait l’île et que même les mouettes sem­blaient trop lasses pour voler, un homme entra dans la boutique.

Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, un cha­peau de paille qu’il ôta en entrant. Il avait le visage tan­né des gens qui vivent au soleil, et un accent qu’elle ne recon­nut pas tout de suite — anglais, peut-être, ou américain.

— Bon­jour, dit-il dans un ita­lien hési­tant. Je cherche… des verres. Pour boire. Beaux.

Luna sou­rit mal­gré elle. Les tou­ristes qui ne par­laient pas la langue avaient tous cette façon de s’ex­pri­mer en mots iso­lés, comme des enfants qui apprennent.

— Venez, dit-elle. Je vais vous montrer.

Elle lui fit faire le tour de la bou­tique, lui expli­qua les dif­fé­rentes tech­niques, les cou­leurs, les formes. Il écou­tait avec atten­tion, posait des ques­tions, sem­blait sin­cè­re­ment inté­res­sé. Il finit par ache­ter un ensemble de six verres bleus, qu’elle embal­la avec soin.

— Vous êtes de Venise ? deman­da-t-il au moment de payer.

— De Mura­no main­te­nant. Mais oui, je suis vénitienne.

— C’est une belle ville. Triste, mais belle.

Luna hocha la tête. Elle ne savait pas quoi répondre à cela.

— Je revien­drai peut-être, dit l’homme en pre­nant son paquet. Pour ache­ter autre chose.

Il sou­rit — un sou­rire simple, sans arrière-pen­sée — et sortit.

Luna le regar­da s’é­loi­gner sur le fon­da­men­ta, sa sil­houette se décou­pant contre le soleil de l’a­près-midi. Elle ne savait pas pour­quoi, mais quelque chose dans cette ren­contre banale lui avait fait du bien. Un moment ordi­naire, sans pas­sé ni ave­nir, sans ombre ni secret.

Elle retour­na der­rière son comp­toir, reprit son travail.

La vie conti­nuait. Pas celle qu’elle avait rêvée, pas celle que Livia lui avait fait miroi­ter, mais une vie quand même. Une vie à elle, modeste, silen­cieuse, loin des palais et des grandes familles.

Le soir, en ren­trant chez elle, Luna s’ar­rê­ta sur le petit pont qui enjam­bait le canal. Elle regar­da l’eau — verte ici, pas noire comme celle des canaux véni­tiens. Des pois­sons nageaient près de la sur­face, des reflets de soleil dan­saient sur les vagues légères.

Elle pen­sa à Livia, quelque part dans son palaz­zo du Grand Canal, seule avec ses miroirs et ses secrets. Elle pen­sa à Ingo Fischer, dont le corps repo­sait main­te­nant dans un cime­tière alle­mand. Elle pen­sa à elle-même, à la jeune femme qu’elle avait été il y a quelques mois, pleine d’es­poir et de naïveté.

Cette femme-là était morte aus­si, d’une cer­taine façon. Morte le soir où la balus­trade avait cédé, où elle avait vu un homme tom­ber dans le vide. Ce qui res­tait était quel­qu’un d’autre — plus dur, plus pru­dent, plus silencieux.

Mais vivant.

Luna reprit sa marche vers l’ap­par­te­ment où sa mère l’attendait.

Der­rière elle, le soleil se cou­chait sur la lagune, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles. Venise n’é­tait qu’une sil­houette à l’ho­ri­zon, trem­blante dans la cha­leur de l’é­té, à la fois proche et infi­ni­ment lointaine.

Luna ne se retour­na pas pour la regarder.

*Fin*

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