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Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 1 à 5

Cha­pitre premier

Il y avait deux hôtels dans la vie de Livia Giran­del­lo, comme il y avait deux femmes en elle, et peut-être deux Venise — celle qu’on montre et celle qui engloutit.

Le Bauer occu­pait le cœur de la pre­mière. Elle aimait s’as­seoir à la ter­rasse du pia­no nobile, là où l’aile gothique rejoi­gnait l’ex­ten­sion moderne dans une cou­ture que seul un œil véni­tien pou­vait per­ce­voir. D’un côté, les fenêtres ogi­vales du palaz­zo d’o­ri­gine, leurs colon­nettes tor­sa­dées, leurs cha­pi­teaux où gri­ma­çaient des lions usés par le sel ; de l’autre, les lignes épu­rées des années qua­rante, le marbre clair, les baies vitrées qui ne s’ex­cu­saient pas de leur jeu­nesse. Livia trou­vait dans cette greffe archi­tec­tu­rale quelque chose qui lui res­sem­blait. Une élé­gance faite de ruptures.

Ce matin d’oc­tobre, elle regar­dait le Grand Canal sans le voir. L’eau avait cette cou­leur d’é­tain que pre­naient les lagunes à l’ap­proche de l’hi­ver, quand la lumière ces­sait de men­tir. Les vapo­ret­ti pas­saient avec leur char­ge­ment de tou­ristes déjà moins nom­breux, de Véni­tiens pres­sés, de malles et de secrets. Elle por­tait une robe de soie anthra­cite, simple, coû­teuse, le genre de vête­ment qui dit tout sans rien affir­mer. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon que sa femme de chambre avait mis une demi-heure à per­fec­tion­ner. Rien ne dépas­sait. Rien ne trahissait.

Un ser­veur s’ap­pro­cha, dépo­sa une tasse de café sur la table de marbre. Livia ne le remer­cia pas — non par mépris, mais parce qu’elle avait oublié qu’il exis­tait. Son esprit était ailleurs, dans un cal­cul que per­sonne autour d’elle n’au­rait pu deviner.

Elle avait qua­rante-deux ans. À cet âge, une femme de son rang était cen­sée pré­si­der des œuvres de cha­ri­té, marier des neveux, entre­te­nir un salon où les mêmes visages échan­geaient les mêmes phrases depuis des décen­nies. Livia fai­sait tout cela. Elle le fai­sait admi­ra­ble­ment. Les épouses des diplo­mates la consul­taient sur les usages véni­tiens. Les jeunes filles de bonne famille rêvaient de lui res­sem­bler. On la disait froide, ce qui était une façon polie de dire qu’on ne l’a­vait jamais vue faillir.

Ce que per­sonne ne savait — ce que per­sonne ne pou­vait savoir — c’est qu’il exis­tait une chambre au Grand Hôtel des Bains du Lido, réser­vée au nom d’une cer­taine signo­ra Marin, où Livia Giran­del­lo ces­sait par­fois d’exister.

Elle but son café, repo­sa la tasse, et son regard s’ar­rê­ta sur une gon­dole qui pas­sait en contre­bas. Le gon­do­lier chan­tait une vieille chan­son, quelque chose de triste et d’obs­cène à la fois, comme savait en pro­duire cette ville. Livia pen­sa que Venise était le seul endroit au monde où la beau­té et la pour­ri­ture avaient exac­te­ment la même odeur.

Un groom tra­ver­sa la ter­rasse, un pla­teau d’argent à la main. Il s’ar­rê­ta devant elle, s’in­cli­na légèrement.

— Un mes­sage pour la signo­ra Girandello.

L’en­ve­loppe était crème, sans armoi­ries, l’é­cri­ture ano­nyme. Livia la prit, congé­dia le groom d’un geste imper­cep­tible. Elle n’ou­vrit pas le pli tout de suite. Elle le sou­pe­sa, comme on sou­pèse une arme avant de s’en servir.

Autour d’elle, le Bauer bruis­sait de sa vie ordi­naire. Dans le hall, des Amé­ri­cains négo­ciaient une excur­sion à Mura­no. Au bar, un indus­triel mila­nais com­man­dait son troi­sième Negro­ni de la mati­née. Quelque part dans les étages, une femme de chambre refai­sait un lit en pen­sant à autre chose. L’hô­tel res­pi­rait, digé­rait, oubliait — cette grande machine à effa­cer les pré­sences qui fai­sait de chaque client un fan­tôme confortable.

Livia ouvrit l’enveloppe.

Le mes­sage tenait en deux lignes, tra­cées d’une main qu’elle ne recon­nais­sait pas : « Ingo Fischer arrive le 15. Il loge ici. Pavillon de l’Al­le­magne le 18. »

Elle relut ces mots trois fois, len­te­ment, comme on déchiffre une par­ti­tion oubliée dont on retrouve sou­dain les notes. Puis elle plia le papier, le glis­sa dans son sac, et son visage ne chan­gea pas. C’é­tait là son génie — cette capa­ci­té à absor­ber les séismes sans qu’une ride ne vienne trou­bler la surface.

Ingo Fischer.

Elle n’a­vait pas pro­non­cé ce nom depuis des années, même dans le silence de sa pen­sée. Elle l’a­vait muré quelque part, dans une cave inté­rieure dont elle avait jeté la clé. Et voi­là qu’il remon­tait, por­té par ces deux lignes d’encre noire, avec tout ce qu’il char­riait de cendres et de verre brisé.

Il serait là dans cinq jours. Dans cet hôtel même, peut-être à quelques chambres de celle qu’elle occu­pait par­fois. Il tra­ver­se­rait ce hall, s’as­sié­rait peut-être à cette ter­rasse, regar­de­rait ce même canal avec ses yeux de peintre qui voyaient tout et ne res­pec­taient rien.

Livia fit signe au ser­veur, deman­da l’ad­di­tion. Ses gestes étaient calmes, pré­cis, par­fai­te­ment maî­tri­sés. Mais quelque chose s’é­tait mis en mou­ve­ment der­rière le masque — un méca­nisme patient, une hor­lo­ge­rie froide dont elle seule connais­sait les rouages.

Elle quit­ta la ter­rasse, tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, et sor­tit dans la lumière pâle de Venise. Le cam­po San Moi­sè s’ou­vrait devant elle avec sa petite église baroque, sur­char­gée, presque gro­tesque dans son excès d’or­ne­ments. Elle aimait cette église. Elle res­sem­blait à un men­songe tel­le­ment énorme qu’il en deve­nait vrai.

Ses pas la menèrent vers l’embarcadère du vapo­ret­to. La ligne 1 des­ser­vait le Lido. La tra­ver­sée durait une qua­ran­taine de minutes — assez pour deve­nir quel­qu’un d’autre, pour lais­ser Livia Giran­del­lo sur le quai des Schia­vo­ni et la reprendre au retour, intacte, comme un man­teau qu’on aurait mis à sécher.

Elle mon­ta à bord, s’ins­tal­la à l’ar­rière, là où le regard porte sur la ville qui s’é­loigne. Les cou­poles, les clo­chers, les façades de marbre com­men­cèrent à rape­tis­ser, à se fondre en une ligne trem­blante entre l’eau et le ciel. Bien­tôt Venise ne fut plus qu’une sil­houette, un sou­ve­nir de ville, quelque chose qu’on pour­rait croire imaginé.

Livia sor­tit le mes­sage de son sac, le relut une der­nière fois.

Ingo Fischer.

L’homme qui l’a­vait peinte nue, offerte, démem­brée en cou­leurs vio­lentes sur des toiles que l’Eu­rope entière avait admi­rées. L’homme qui avait fait de leur amour un spec­tacle et de son corps une œuvre publique. L’homme qui avait conti­nué à sou­rire dans les ver­nis­sages pen­dant qu’elle appre­nait à sur­vivre à la honte.

Il avait quit­té l’Al­le­magne depuis, fuyant un régime qui n’ai­mait pas son art. On le disait exi­lé, cou­ra­geux, vic­time. On le plai­gnait dans les salons de Zurich et de Paris. Il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té poli­tique sur les décombres de sa réputation.

Mais Livia savait. Elle savait ce qu’il était vrai­ment — un homme qui pre­nait ce qu’il vou­lait et trans­for­mait le reste en matière. Un homme qui n’a­vait jamais payé pour rien.

Le vapo­ret­to contour­na la pointe de Sant’E­le­na, s’en­ga­gea dans la lagune ouverte. L’eau chan­gea de cou­leur, devint plus claire, presque verte. Au loin, la bande de sable du Lido appa­rut, avec ses grands hôtels endor­mis, ses plages désertes, sa mélan­co­lie de sta­tion bal­néaire hors saison.

Livia déchi­ra le mes­sage en petits mor­ceaux, les lais­sa tom­ber un à un dans le sillage du bateau. L’eau les ava­la sans bruit.

Cinq jours.

Dans cinq jours, Ingo Fischer serait à Venise. Et Livia Giran­del­lo serait prête.

Elle ne savait pas encore exac­te­ment ce qu’elle ferait. Elle savait seule­ment que quelque chose allait se ter­mi­ner — quelque chose qui aurait dû finir depuis long­temps, mais que Venise, dans sa patience de ville éter­nelle, avait gar­dé en sus­pens pour elle.

Le Grand Hôtel des Bains appa­rut sur la droite, avec sa façade Liber­ty, ses colonnes blanches, ses sou­ve­nirs de Vis­con­ti et de Mann. Livia des­cen­dit à l’embarcadère, mar­cha sur le sable froid en direc­tion de l’entrée.

À la récep­tion, on la salua comme la signo­ra Marin. Elle mon­ta dans sa chambre — une chambre simple, presque ano­nyme, si dif­fé­rente de la suite qu’elle occu­pait au Bauer. Ici, per­sonne ne la connais­sait. Ici, elle pou­vait penser.

Elle s’as­sit près de la fenêtre qui don­nait sur la mer Adria­tique. L’ho­ri­zon était vide, d’un gris uni­forme qui effa­çait la fron­tière entre l’eau et le ciel. Quelque part der­rière elle, invi­sible main­te­nant, Venise atten­dait avec ses palais, ses canaux, ses secrets.

Livia fer­ma les yeux.

L’i­mage d’In­go Fischer lui revint — non pas telle qu’elle l’a­vait connue, jeune, ardente, aveu­glée par ce qu’elle pre­nait pour de l’a­mour, mais telle qu’elle l’i­ma­gi­nait aujourd’­hui : un homme de cin­quante ans, le visage mar­qué par une vie qu’il avait tra­ver­sée en pré­da­teur, sûr de son charme, de son talent, de son impunité.

Elle rou­vrit les yeux.

Sur la table de nuit, il y avait un car­net qu’elle gar­dait là, sous le nom de Marin. Elle l’ou­vrit, par­cou­rut les notes qu’elle y avait consi­gnées au fil des mois. Des noms, des adresses, des horaires. Un plan du palaz­zo Zor­zi qu’Al­vise lui avait mon­tré un soir en riant, sans savoir qu’elle en mémo­ri­sait chaque détail. La liste des invi­tés de sa der­nière fête.

Tout était là, épars, atten­dant d’être assemblé.

Livia prit un sty­lo et, pour la pre­mière fois, écri­vit le nom d’In­go Fischer dans le carnet.

Puis elle ajou­ta, en des­sous, deux mots qui res­sem­blaient à une sentence :

« Le 18. »

Le jour du ver­nis­sage. Le jour où il serait célé­bré, admi­ré, absous par un monde qui ne savait rien.

Le jour, peut-être, où quelque chose com­men­ce­rait à changer.

Dehors, la mer conti­nuait son res­sac mono­tone. Le vent d’au­tomne fai­sait cla­quer les dra­peaux de l’hô­tel. Quelque part sur la plage, un chien aboyait après les mouettes.

Livia refer­ma le car­net et le ran­gea dans le tiroir.

Elle avait cinq jours pour trans­for­mer des frag­ments en plan, des rêves de ven­geance en réa­li­té. Cinq jours pour deve­nir ce qu’elle n’a­vait jamais été — non plus une vic­time qui sur­vit, mais une femme qui décide.

Elle se leva, arran­gea ses che­veux devant le miroir, et redescendit.

Il y avait quel­qu’un à voir au Lido. Quel­qu’un qui savait des choses sur les vieux palaz­zi véni­tiens — leurs fai­blesses, leurs secrets, ce qui pou­vait tenir et ce qui pou­vait céder.

La signo­ra Marin avait du travail.

Cha­pitre 2

Les cou­loirs de ser­vice du Bauer for­maient un monde paral­lèle, invi­sible aux clients, où cir­cu­laient les femmes de chambre avec leurs cha­riots de draps blancs, les gar­çons d’é­tage char­gés de pla­teaux, les gou­ver­nantes qui ne sou­riaient jamais. C’é­tait un laby­rinthe de pas­sages étroits, d’es­ca­liers déro­bés, de portes bat­tantes qui sépa­raient le luxe de ceux qui le pro­dui­saient. On y par­lait à voix basse, en véni­tien ou en dia­lectes du Sud, et l’air y sen­tait le savon, l’eau de Javel, la fatigue.

Luna Conta­ri­ni pous­sait son cha­riot dans ce dédale depuis trois ans. Elle connais­sait chaque rac­cour­ci, chaque pla­card à balais, chaque recoin où l’on pou­vait s’ar­rê­ter une minute pour reprendre son souffle sans être vue. Elle savait quels clients lais­saient des pour­boires et les­quels lais­saient des désordres qu’on ne racon­tait pas. Elle avait appris à frap­per aux portes d’une cer­taine façon, à entrer sans regar­der, à refaire les lits comme si per­sonne n’y avait jamais dormi.

Ce matin-là, elle était assi­gnée au troi­sième étage de l’aile gothique — les suites anciennes, celles qui don­naient sur le canal, avec leurs pla­fonds à cais­sons et leurs miroirs piqués de rouille. C’é­taient les chambres les plus belles et les plus dif­fi­ciles : les clients qui les occu­paient avaient des exi­gences, des habi­tudes, des humeurs qu’il fal­lait devi­ner sans jamais poser de questions.

Luna entra dans la suite 312 après avoir frap­pé trois coups brefs. La cliente était sor­tie — une Amé­ri­caine qui voya­geait seule et lais­sait des vête­ments sur tous les meubles, comme si elle avait explo­sé en entrant. Luna com­men­ça à ran­ger, plier, dis­po­ser. Ses gestes étaient pré­cis, éco­nomes, appris par néces­si­té. Elle ne pen­sait à rien. Elle avait décou­vert que ne pen­ser à rien était le seul moyen de sup­por­ter les journées.

Mais par­fois, mal­gré elle, son regard s’ar­rê­tait sur un détail — un fla­con de par­fum fran­çais, une paire de boucles d’o­reilles oubliée sur la coif­feuse, une lettre com­men­cée puis frois­sée — et quelque chose remuait en elle, un sou­ve­nir de ce qu’elle aurait dû être.

Luna avait vingt-trois ans. Elle était née dans un appar­te­ment du palaz­zo Conta­ri­ni del Bovo­lo, celui de l’es­ca­lier en coli­ma­çon que les tou­ristes venaient pho­to­gra­phier. Sa famille occu­pait le der­nier étage depuis deux siècles, dans des pièces de plus en plus petites à mesure que la for­tune s’a­me­nui­sait. Son père avait ven­du les der­niers tableaux l’an­née de sa nais­sance. Sa mère avait ven­du les bijoux quand Luna avait dix ans. À quinze ans, il ne res­tait plus que le nom et quelques meubles trop lourds pour être emportés.

Elle avait gran­di par­mi les fan­tômes de la gran­deur — des ancêtres en per­ruque qui la regar­daient depuis des por­traits noir­cis, des his­toires de doges et d’am­bas­sa­deurs que sa grand-mère racon­tait le soir comme des contes de fées, sauf que les fées étaient mortes depuis long­temps et que le châ­teau tom­bait en ruine. On l’a­vait éle­vée pour un monde qui n’exis­tait plus. On lui avait appris à tenir une conver­sa­tion en fran­çais, à recon­naître les peintres véni­tiens, à dan­ser la valse — des accom­plis­se­ments par­fai­te­ment inutiles pour une jeune fille sans dot, sans rela­tions, sans avenir.

À dix-huit ans, son père était mort. Les dettes avaient ache­vé de dévo­rer ce qui res­tait. Luna et sa mère avaient quit­té le palaz­zo pour un appar­te­ment minus­cule à Can­na­re­gio, près du ghet­to, dans un immeuble où les esca­liers sen­taient le chou et où l’on enten­dait les voi­sins à tra­vers les murs. Sa mère s’é­tait mise à bro­der pour les mai­sons de cou­ture, des tra­vaux minu­tieux qui lui abî­maient les yeux. Luna avait cher­ché du travail.

Le Bauer l’a­vait enga­gée parce qu’elle par­lait bien, parce qu’elle savait se tenir, parce qu’elle avait ce genre de visage que les clients riches trou­vaient ras­su­rant. On lui avait don­né un uni­forme noir, un tablier blanc, et on lui avait expli­qué qu’elle était invisible.

Trois ans plus tard, elle l’é­tait devenue.

Elle finis­sait de refaire le lit de la suite 312 quand elle enten­dit des voix dans le cou­loir — non pas des voix de ser­vice, basses et pres­sées, mais une voix de cliente, claire et posée, qui par­lait avec la gou­ver­nante en chef. Luna ne prê­ta pas atten­tion. Elle lis­sa le couvre-lit, arran­gea les oreillers, recu­la pour véri­fier la symétrie.

C’est alors que la porte s’ouvrit.

La femme qui entra n’é­tait pas l’A­mé­ri­caine. C’é­tait quel­qu’un d’autre — grande, mince, vêtue d’une robe grise dont la sim­pli­ci­té disait le prix. Elle avait le visage de ces Véni­tiennes qu’on voit dans les tableaux du Cin­que­cen­to, des traits nets, une pâleur presque trans­lu­cide, des yeux qui sem­blaient voir au-delà de ce qu’ils regardaient.

Luna se figea, le cœur bat­tant. Elle n’au­rait pas dû être là. La cliente n’au­rait pas dû entrer. Quelque chose n’al­lait pas.

— Par­don­nez-moi, signo­ra, dit-elle en bais­sant les yeux. Je ter­mine immédiatement.

Mais la femme ne bou­gea pas. Elle res­ta sur le seuil, la tête légè­re­ment incli­née, et son regard se posa sur Luna avec une inten­si­té étrange — non pas le regard qu’on pose sur une domes­tique qu’on veut congé­dier, mais celui qu’on pose sur un objet qu’on évalue.

— Vous êtes véni­tienne, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Luna hocha la tête, troublée.

— Votre nom ?

— Luna, signo­ra. Luna Contarini.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de la femme — une lueur, un inté­rêt sou­dain, peut-être même une ombre d’amusement.

— Conta­ri­ni, répé­ta-t-elle. De quels Contarini ?

Luna hési­ta. Per­sonne ne lui posait jamais cette ques­tion. Per­sonne ne s’in­té­res­sait à ce que son nom avait pu signi­fier. Elle faillit men­tir, dire n’im­porte quoi, mais quelque chose dans le regard de cette femme l’en empêcha.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, signora.

— L’es­ca­lier, mur­mu­ra la femme. Je vois.

Elle entra dans la chambre, len­te­ment, comme si elle pre­nait pos­ses­sion des lieux. Ses gestes avaient cette aisance par­ti­cu­lière des gens qui n’ont jamais dou­té de leur place dans le monde. Elle s’ar­rê­ta devant la fenêtre, regar­da le canal un ins­tant, puis se retour­na vers Luna qui n’a­vait tou­jours pas bougé.

— Cette chambre n’est pas la mienne, dit-elle. Je me suis trom­pée d’é­tage. Mais je ne regrette pas l’erreur.

Luna ne sut pas quoi répondre. Elle ser­ra le bord de son tablier entre ses doigts, atten­dant d’être congédiée.

— Vous tenez bien votre rang, obser­va la femme. Pour quel­qu’un qui fait les chambres.

— Je fais mon tra­vail, signora.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

La femme s’ap­pro­cha. De près, Luna pou­vait voir les détails de son visage — les rides très fines autour des yeux, le grain de la peau, le par­fum dis­cret qui éma­nait d’elle, quelque chose de fleu­ri et de sombre à la fois. Elle devait avoir le double de son âge, peut-être plus, mais il y avait en elle une vita­li­té qui ren­dait les années insignifiantes.

— Les Conta­ri­ni del Bovo­lo ont don­né des ambas­sa­deurs à la Répu­blique, dit la femme. Et une sainte, si je ne me trompe pas.

— Cate­ri­na, mur­mu­ra Luna mal­gré elle. Elle n’a jamais été cano­ni­sée. Seule­ment béatifiée.

— Vous connais­sez votre histoire.

— C’est tout ce qui nous reste, signora.

Les mots étaient sor­tis avant que Luna puisse les rete­nir. Elle rou­git, furieuse contre elle-même. On ne par­lait pas ain­si aux clientes. On ne disait pas « nous » comme si on appar­te­nait encore à quelque chose.

Mais la femme sou­rit — un sou­rire étrange, presque tendre, qui trans­for­ma son visage austère.

— Je m’ap­pelle Livia Giran­del­lo, dit-elle. J’oc­cupe la suite 408. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hé­si­tez pas à me le faire savoir.

Et elle sor­tit, lais­sant der­rière elle ce par­fum de fleurs sombres et une phrase qui n’a­vait aucun sens. Une cliente qui disait à une femme de chambre de venir la trou­ver si elle avait besoin de quelque chose — c’é­tait le monde à l’en­vers, un ren­ver­se­ment des règles que Luna ne com­pre­nait pas.

Elle res­ta immo­bile un long moment, le cœur bat­tant, essayant de reprendre pied dans la réa­li­té ordi­naire. Puis elle ter­mi­na son tra­vail, pous­sa son cha­riot vers la chambre sui­vante, et ten­ta d’oublier.

Mais elle n’ou­blia pas.

Les jours sui­vants, elle guet­ta mal­gré elle la sil­houette de Livia Giran­del­lo dans les cou­loirs du Bauer. Elle la vit tra­ver­ser le hall, prendre le thé à la ter­rasse, mon­ter dans un motos­ca­fo pri­vé avec cette grâce qui sem­blait lui coû­ter si peu. Et chaque fois, elle sen­tait le regard de la femme la cher­cher, la trou­ver, s’at­tar­der une seconde de trop — comme si un fil invi­sible les reliait désor­mais, ten­du à tra­vers les étages et les conventions.

Luna en par­la à sa mère, un soir, dans leur appar­te­ment de Can­na­re­gio. Elle lui racon­ta la ren­contre, les ques­tions sur leur nom, cette invi­ta­tion absurde.

Sa mère leva les yeux de sa bro­de­rie, les sour­cils froncés.

— Giran­del­lo, répé­ta-t-elle. C’est un vieux nom. Très riche. On dit qu’elle ne s’est jamais mariée.

— Qu’est-ce qu’elle peut me vouloir ?

— Rien de bon, probablement.

Mais sa mère retour­na à son ouvrage sans ajou­ter un mot, et Luna com­prit qu’elle n’en sau­rait pas plus. Les vieilles Véni­tiennes avaient cette façon de taire ce qu’elles savaient, comme si le silence était une forme de protection.

Une semaine pas­sa. Luna conti­nuait son tra­vail, ses chambres, ses draps blancs qui effa­çaient toutes les traces. Elle com­men­çait à croire qu’elle avait ima­gi­né l’im­por­tance de cette ren­contre quand, un après-midi, elle trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte de ser­vice du troi­sième étage.

Son nom était écrit des­sus, d’une écri­ture élé­gante qu’elle ne connais­sait pas.

Elle l’ou­vrit avec des doigts tremblants.

« Chère Luna,

Je donne un petit thé demain à quatre heures, dans ma suite. Rien de for­mel — quelques amies, une conver­sa­tion. J’ai­me­rais beau­coup que vous vous joi­gniez à nous.

Il me semble que vous méri­tez mieux que les cou­loirs de service.

Livia Giran­del­lo »

Luna relut le mes­sage trois fois. Puis elle le plia soi­gneu­se­ment, le glis­sa dans la poche de son tablier, et conti­nua à pous­ser son cha­riot comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais quelque chose s’é­tait pas­sé. Quelque chose qu’elle ne com­pre­nait pas encore, et qui res­sem­blait au pre­mier mou­ve­ment d’une vague — imper­cep­tible à la sur­face, mais capable de tout emporter.

Le len­de­main, à quatre heures moins dix, Luna Conta­ri­ni frap­pa à la porte de la suite 408.

Elle por­tait sa seule robe conve­nable — une robe bleue que sa mère avait retou­chée trois fois, si sou­vent lavée que le tis­su en était deve­nu presque trans­pa­rent aux coudes. Elle avait rele­vé ses che­veux du mieux qu’elle pou­vait, sans miroir, dans les toi­lettes du per­son­nel. Elle savait qu’elle n’a­vait pas l’air d’une invi­tée. Elle savait qu’on la pren­drait pour ce qu’elle était — une fille pauvre qui jouait à être autre chose.

Mais quand Livia Giran­del­lo ouvrit la porte, elle sou­rit comme si Luna était exac­te­ment ce qu’elle attendait.

— Vous êtes venue, dit-elle sim­ple­ment. Entrez.

La suite 408 était bai­gnée de lumière. De grandes fenêtres don­naient sur le Grand Canal, et l’eau pro­je­tait des reflets mou­vants sur le pla­fond à fresques. Des femmes étaient assises dans des fau­teuils de velours, des tasses de thé à la main, vêtues de robes que Luna n’au­rait pas pu s’of­frir en dix ans de tra­vail. Elles se turent à son entrée, la regar­dèrent avec cette curio­si­té polie qui res­sem­blait à du mépris.

Livia prit Luna par le bras et la gui­da vers un siège près de la fenêtre.

— Mes­dames, dit-elle d’une voix claire, je vous pré­sente Luna Conta­ri­ni. Sa famille a don­né huit doges à Venise. Elle me fait l’hon­neur de sa visite.

Il y eut un silence. Puis les conver­sa­tions reprirent, et Luna se retrou­va assise avec une tasse de thé entre les mains, le cœur bat­tant si fort qu’elle crai­gnait qu’on l’entende.

Elle ne com­pre­nait tou­jours pas ce que cette femme lui voulait.

Mais elle com­men­çait à com­prendre qu’elle était prête à le découvrir.

Cha­pitre 3

Le vapo­ret­to de la ligne 1 quit­tait San Zac­ca­ria toutes les vingt minutes. Livia connais­sait les horaires par cœur, comme elle connais­sait les visages des mari­nai qui ne la recon­nais­saient jamais — ou fai­saient sem­blant de ne pas la recon­naître, ce qui reve­nait au même.

Ce soir-là, elle mon­ta à bord juste avant le départ, quand la pas­se­relle trem­blait déjà sous les pieds des retar­da­taires. Elle por­tait un man­teau sombre, un fou­lard noué bas sur le front, des lunettes qu’elle n’ô­te­rait qu’une fois au large. Rien de théâ­tral — sim­ple­ment les pré­cau­tions d’une femme qui ne vou­lait pas être vue.

Le bateau s’é­bran­la avec cette secousse fami­lière, ce gron­de­ment de moteur qui fai­sait vibrer les bancs de bois. Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, sur le pont décou­vert, là où le vent d’oc­tobre mor­dait les joues et décou­ra­geait les bavards. Quelques tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies de la Riva degli Schia­vo­ni qui s’é­loi­gnait. Un vieux Véni­tien lisait son jour­nal en fumant. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à elle.

La tra­ver­sée jus­qu’au Lido durait qua­rante minutes — assez pour que Venise devienne un songe, une ligne de cou­poles et de cam­pa­niles trem­blant sur l’ho­ri­zon comme un mirage qu’on aurait pu inven­ter. Livia aimait ce moment où la ville ces­sait d’être réelle, où elle flot­tait entre deux mondes, n’ap­par­te­nant plus à l’un et pas encore à l’autre.

Elle regar­dait l’eau.

La lagune avait cette cou­leur d’ar­doise que pre­naient les soirs d’au­tomne, quand le soleil des­cen­dait der­rière les nuages sans jamais les per­cer. Des pieux de bois mar­quaient le che­nal, ali­gnés comme des sen­ti­nelles, et par­fois une mouette se posait sur l’un d’eux, indif­fé­rente au pas­sage des bateaux. L’air sen­tait le sel, le mazout, quelque chose de végé­tal qui venait des îles.

Livia sor­tit une ciga­rette de son sac, l’al­lu­ma à l’a­bri de sa main. Elle fumait rare­ment — une habi­tude qu’elle avait prise dans sa jeu­nesse et qu’elle avait presque aban­don­née. Mais sur le vapo­ret­to, entre Venise et le Lido, elle s’au­to­ri­sait ce petit vice. La signo­ra Marin pou­vait fumer. Livia Giran­del­lo ne le fai­sait jamais.

Le bateau contour­na l’île de Sant’E­le­na, lon­gea les Giar­di­ni où se tenait la Bien­nale. Livia aper­çut les pavillons natio­naux entre les arbres — des construc­tions dis­pa­rates, cer­taines élé­gantes, d’autres bru­tales, toutes char­gées de ce que les nations vou­laient mon­trer d’elles-mêmes. Dans quelques jours, Ingo Fischer serait là, dans le pavillon alle­mand, célé­bré comme un mar­tyr de l’art, applau­di par des gens qui ne savaient rien.

Elle tira sur sa ciga­rette, lais­sa la fumée s’en­vo­ler dans le vent.

Le Lido appa­rut bien­tôt — une langue de sable éti­rée entre la lagune et l’A­dria­tique, bor­dée de grands hôtels qui som­meillaient en atten­dant l’é­té. Hors sai­son, l’île avait quelque chose de fan­to­ma­tique. Les plages étaient désertes, les cabines fer­mées, les pro­me­nades vides. On croi­sait par­fois un chien soli­taire, une vieille dame qui mar­chait contre le vent, un pêcheur qui répa­rait ses filets. Le reste du temps, le Lido appar­te­nait au silence.

Livia des­cen­dit à l’embarcadère prin­ci­pal, celui qui fai­sait face au Grand Hôtel des Bains. La façade Liber­ty se dres­sait devant elle, blanche et mas­sive, avec ses colonnes, ses bal­cons, ses grandes fenêtres qui reflé­taient le ciel gris. C’é­tait un hôtel bâti pour les fastes de la Belle Époque, pour les curistes et les mon­dains qui venaient prendre les eaux, pour les familles aris­to­cra­tiques qui fuyaient la cha­leur de l’é­té véni­tien. Aujourd’­hui, il res­sem­blait à un paque­bot échoué sur le sable, trop grand pour la sai­son, trop vide pour être vrai­ment vivant.

Livia tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter à la récep­tion. On la connais­sait ici comme la signo­ra Marin, une cliente dis­crète qui payait à l’a­vance et ne deman­dait jamais rien. Elle avait une chambre au deuxième étage, avec vue sur la mer — pas une suite, rien d’os­ten­ta­toire, juste un lit, une armoire, une table près de la fenêtre. L’a­no­ny­mat avait un prix, et ce prix était la modestie.

Elle mon­ta par l’es­ca­lier de ser­vice, évi­tant l’as­cen­seur où l’on pou­vait croi­ser d’autres clients. Le cou­loir du deuxième étage était silen­cieux, éclai­ré par des appliques qui dif­fu­saient une lumière jau­nâtre. Ses pas ne fai­saient aucun bruit sur la moquette épaisse.

Elle entra dans sa chambre, ôta son man­teau, son fou­lard, ses lunettes. Dans le miroir de l’ar­moire, elle vit son propre visage — celui de Livia Giran­del­lo, pas celui de la signo­ra Marin. Les deux se res­sem­blaient, bien sûr, mais quelque chose chan­geait dans l’ex­pres­sion, dans la ten­sion des mâchoires, dans la façon dont les yeux regar­daient. La signo­ra Marin était plus libre. Elle n’a­vait pas d’his­toire, pas de nom à por­ter, pas de bles­sures à cacher.

Livia s’as­sit près de la fenêtre. La mer était grise, presque noire par endroits, striée de vagues courtes que le vent sou­le­vait. Au loin, on devi­nait la sil­houette d’un car­go qui pas­sait, char­gé de mar­chan­dises venues d’ailleurs. L’ho­ri­zon était une ligne floue où le ciel et l’eau se confondaient.

Elle atten­dait quelqu’un.

À sept heures pré­cises, on frap­pa à la porte — trois coups brefs, espa­cés, un code qu’ils avaient éta­bli dès le début. Livia se leva, alla ouvrir.

L’homme qui entra était petit, sec, avec un visage buri­né par le sel et le soleil. Il devait avoir soixante ans, peut-être plus. Ses mains étaient celles d’un arti­san — larges, cal­leuses, tachées de choses qu’on ne deman­dait pas. Il s’ap­pe­lait Beppe, ou du moins c’é­tait le nom qu’il don­nait. Il répa­rait les bateaux du côté de Mala­moc­co, là où per­sonne n’al­lait, et il savait des choses que les autres ignoraient.

— Signo­ra, dit-il en s’as­seyant sur la chaise qu’elle lui désignait.

— Beppe.

Elle lui ser­vit un verre de grap­pa — une bou­teille qu’elle gar­dait dans le tiroir de la com­mode, jamais ouverte sauf pour lui. Il but une gor­gée, s’es­suya la bouche du revers de la main.

— Vous avez les plans ? demanda-t-elle.

Il hocha la tête, sor­tit de sa veste un rou­leau de papier jau­ni qu’il déplia sur la table. C’é­tait un plan du palaz­zo Zor­zi — pas un plan offi­ciel, mais quelque chose de plus ancien, plus pré­cis, avec des anno­ta­tions manus­crites qui dataient d’un autre siècle. On y voyait chaque pièce, chaque esca­lier, chaque pas­sage dérobé.

— Le comte me l’a prê­té il y a des années, dit Beppe. Pour des tra­vaux sur la façade. Je ne l’ai jamais rendu.

Livia se pen­cha sur le docu­ment. Ses yeux cher­chaient quelque chose de pré­cis — et ils le trou­vèrent. Au deuxième étage, sur l’aile qui don­nait sur le rio, il y avait une log­gia. Un petit bal­con de pierre qui sur­plom­bait l’eau noire.

— Celle-là, dit-elle en posant le doigt dessus.

Beppe regar­da, fron­ça les sourcils.

— La log­gia del Moro. On l’ap­pelle comme ça parce qu’un ancêtre des Zor­zi y a tué un ser­vi­teur maure, il y a trois cents ans. Jeté par-des­sus la balustrade.

— La balus­trade, jus­te­ment. Dans quel état est-elle ?

Beppe la regar­da avec ces yeux qui avaient vu trop de choses pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

— Vieille, dit-il. Comme tout le reste du palaz­zo. La pierre est ron­gée. Le comte n’en­tre­tient plus rien depuis des années.

— Pour­rait-elle céder ?

Le silence qui sui­vit fut long. Beppe but une autre gor­gée de grap­pa, repo­sa son verre avec précaution.

— Tout peut céder, signo­ra. Avec le temps. Ou avec un peu d’aide.

Livia ne répon­dit pas. Elle conti­nuait à regar­der le plan, à mémo­ri­ser les dis­tances, les angles, les che­mins qu’on pou­vait emprun­ter pour arri­ver jus­qu’à cette log­gia sans être vu.

— J’au­rais besoin que quel­qu’un véri­fie l’é­tat de cette balus­trade, dit-elle enfin. Quel­qu’un qui s’y connaît en pierre. Qui sau­rait, par exemple, ce qu’il fau­drait faire pour qu’elle tienne encore un peu… ou pour qu’elle ne tienne plus du tout.

Beppe la fixa un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait ni juge­ment ni sur­prise — seule­ment cette las­si­tude des gens qui ont vu le monde tel qu’il est et qui ont ces­sé de croire aux apparences.

— Je connais quel­qu’un, dit-il.

— Quel­qu’un de discret.

— Quel­qu’un de muet, signo­ra. Il tra­vaille à San Michele, le cime­tière. Il sait ce que pèse le silence.

Livia hocha la tête. Elle sor­tit de son sac une enve­loppe épaisse, la posa sur la table entre eux.

— Pour lui. Et pour vous.

Beppe prit l’en­ve­loppe sans la comp­ter. Il savait qu’elle conte­nait ce qu’il fal­lait — elle n’é­tait pas du genre à marchander.

— Quand ? demanda-t-il.

— Le comte donne une fête le 18. Il fau­drait que tout soit prêt avant.

— C’est dans dix jours.

— Oui.

Beppe rou­la le plan, le glis­sa dans sa veste, se leva.

— Ce sera fait, signora.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil, la main sur la poi­gnée. Pen­dant un ins­tant, Livia crut qu’il allait dire quelque chose — un aver­tis­se­ment, une ques­tion, peut-être même un conseil. Mais il ne dit rien. Il ouvrit la porte, sor­tit, et ses pas s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir silencieux.

Livia res­ta seule.

Elle retour­na s’as­seoir près de la fenêtre. La nuit tom­bait sur le Lido, effa­çant la mer, effa­çant le ciel, ne lais­sant que le bruit des vagues et le vent qui fai­sait trem­bler les volets. Quelque part en bas, dans le res­tau­rant de l’hô­tel, des gens dînaient, par­laient, vivaient leur vie ordi­naire. Elle les enten­dait à peine.

Elle pen­sa à Ingo Fischer.

Elle essaya de se sou­ve­nir de ce qu’elle avait res­sen­ti pour lui, autre­fois — cet élan, cette fièvre, cette cer­ti­tude d’a­voir trou­vé quel­qu’un qui la voyait vrai­ment. Elle fouilla dans sa mémoire, cher­chant la cha­leur, la ten­dresse, tout ce qui fait qu’on aime. Mais elle ne trou­va rien. C’é­tait comme regar­der une pièce où l’on avait vécu et n’y voir que des murs nus, des meubles par­tis, des traces de tableaux sur le plâtre.

Il avait tout pris. Même les souvenirs.

Il ne res­tait que la bles­sure — froide main­te­nant, cris­tal­li­sée, dure comme la pierre des palaz­zi. Une bles­sure qui ne sai­gnait plus mais qui ne gué­ris­sait pas non plus. Une bles­sure qui attendait.

Livia allu­ma une autre ciga­rette, la fuma jus­qu’au filtre.

Dans dix jours, il serait mort.

Et elle, elle repren­drait le vapo­ret­to vers Venise, elle remon­te­rait dans sa suite du Bauer, elle com­man­de­rait un Bel­li­ni au bar, et per­sonne ne sau­rait jamais ce qui s’é­tait pas­sé dans la log­gia del Moro.

C’é­tait un plan simple. Les meilleurs le sont toujours.

Elle écra­sa sa ciga­rette, se désha­billa, se glis­sa entre les draps frais de l’hô­tel des Bains. La chambre était sombre, silen­cieuse, imper­son­nelle. Exac­te­ment ce qu’il lui fallait.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna Conta­ri­ni. Elle conti­nue­rait à tis­ser sa toile, fil après fil, avec une patience d’araignée.

Et quand tout serait prêt, quand chaque pièce serait à sa place, elle regar­de­rait Ingo Fischer tomber.

Cette pen­sée l’ac­com­pa­gna dans le som­meil — non pas comme un cau­che­mar, mais comme une berceuse.

Cha­pitre 4

Le motos­ca­fo pri­vé fen­dit les eaux du Grand Canal avec cette arro­gance des bateaux qui savent qu’on les regarde. À la proue, debout mal­gré le tan­gage, Ingo Fischer contem­plait Venise comme un conqué­rant reve­nu d’exil.

Il avait vieilli. Ses che­veux, autre­fois d’un blond véni­tien, avaient blan­chi aux tempes et se clair­se­maient sur le som­met du crâne. Son visage s’é­tait creu­sé, mar­qué par les années et par quelque chose d’autre — cette amer­tume des hommes qui croient méri­ter davan­tage que ce que la vie leur donne. Mais ses yeux étaient res­tés les mêmes : bleus, per­çants, avec cette inten­si­té de pré­da­teur qui avait fait sa répu­ta­tion et son charme.

Il por­tait un man­teau de cache­mire sombre, une écharpe de soie blanche, des gants de cuir fin. À cin­quante-deux ans, il culti­vait l’é­lé­gance de ceux qui ont appris à se com­po­ser un per­son­nage. L’ar­tiste mau­dit. L’exi­lé cou­ra­geux. Le génie incom­pris par son propre pays.

Le bateau pas­sa sous le pont de l’A­ca­dé­mie, lon­gea les façades ocre et roses des palaz­zi endor­mis. Ingo recon­nais­sait chaque pierre, chaque fenêtre, chaque reflet. Il était venu sou­vent à Venise, autre­fois — pour peindre, pour expo­ser, pour séduire. La ville l’a­vait tou­jours ins­pi­ré. Quelque chose dans cette lumière, dans cette eau omni­pré­sente, dans cette beau­té qui pour­ris­sait len­te­ment, cor­res­pon­dait à sa vision du monde.

— Nous arri­vons, signore, dit le pilote en ralentissant.

Le Bauer appa­rut sur la droite, avec son étrange archi­tec­ture double — le palaz­zo gothique gref­fé à l’aile moderne. Ingo sou­rit. Il aimait cette contra­dic­tion, ce refus de choi­sir entre le pas­sé et le pré­sent. C’é­tait un hôtel pour les gens comme lui, ceux qui n’ap­par­te­naient à aucune époque.

Le motos­ca­fo accos­ta à l’embarcadère pri­vé. Des por­teurs en livrée se pré­ci­pi­tèrent pour prendre les bagages — trois malles, deux valises, un étui de cuir qui conte­nait ses pin­ceaux et ses car­nets. Ingo des­cen­dit avec la len­teur cal­cu­lée des hommes qui savent qu’on les attend.

Dans le hall, le direc­teur l’ac­cueillit per­son­nel­le­ment. On lui avait réser­vé une suite au qua­trième étage, avec vue sur le canal et le cam­po San Moi­sè. Tout avait été pré­pa­ré selon ses exi­gences : des fleurs fraîches, du cham­pagne fran­çais, un che­va­let ins­tal­lé près de la fenêtre au cas où l’ins­pi­ra­tion viendrait.

— Le pavillon alle­mand vous attend demain à onze heures, signor Fischer, dit le direc­teur en l’ac­com­pa­gnant vers l’as­cen­seur. Le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion est impa­tient de vous rencontrer.

— Je suis sûr qu’il l’est, répon­dit Ingo avec un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux.

La Bien­nale de 1938 serait dif­fé­rente des pré­cé­dentes. L’Al­le­magne offi­cielle l’a­vait ban­ni, ses œuvres avaient été reti­rées des musées, cer­taines détruites dans les auto­da­fés de l’art dégé­né­ré. Mais ici, à Venise, on l’ex­po­sait comme un mar­tyr, un résis­tant, un sym­bole de tout ce que le régime vou­lait écra­ser. Les cri­tiques fran­çais et amé­ri­cains s’ap­prê­taient à le célé­brer. Les col­lec­tion­neurs fai­saient la queue pour acqué­rir ses toiles. Son exil était deve­nu sa meilleure publicité.

Il entra dans sa suite, congé­dia le por­teur d’un geste, res­ta seul.

La pièce était vaste, déco­rée dans ce style véni­tien char­gé qu’il avait tou­jours trou­vé légè­re­ment vul­gaire — trop de dorures, trop de velours, trop de miroirs qui reflé­taient des miroirs. Mais la lumière était belle. Elle entrait par les grandes fenêtres, se bri­sait sur l’eau du canal, pro­je­tait des reflets mou­vants sur le pla­fond à fresques. C’é­tait une lumière qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs, une lumière qui men­tait magnifiquement.

Ingo ôta son man­teau, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

En bas, Venise conti­nuait sa vie immé­mo­riale — les gon­doles qui glis­saient, les cris des mar­chands, les cloches qui son­naient l’an­gé­lus. Rien n’a­vait chan­gé depuis sa der­nière visite, huit ans plus tôt. La ville était immuable, indif­fé­rente aux drames qui se jouaient entre ses murs. Elle avait vu des empires naître et mou­rir, des amours éclore et se flé­trir, des hommes se croire impor­tants puis dis­pa­raître dans l’ou­bli. Un peintre de plus ou de moins ne fai­sait aucune différence.

Il pen­sa à Livia.

C’é­tait étrange — il n’a­vait pas pen­sé à elle depuis des années, et voi­là que son image lui reve­nait, convo­quée par les pierres de cette ville. Livia Giran­del­lo, la belle Véni­tienne aux yeux sombres, celle qui l’a­vait aimé avec une inten­si­té qui l’a­vait d’a­bord flat­té, puis étouf­fé. Il l’a­vait peinte cinq fois, peut-être six. Des toiles vio­lentes, fié­vreuses, où il avait mis tout ce qu’il voyait en elle — le désir, la pos­ses­si­vi­té, cette noir­ceur qui affleu­rait sous la sur­face parfaite.

Ces tableaux l’a­vaient ren­du célèbre. La série véni­tienne, comme on l’ap­pe­lait dans les cata­logues. Des cri­tiques avaient écrit des pages entières sur la femme sans nom qui han­tait ces toiles, sur la ten­sion éro­tique, sur la cruau­té du regard que le peintre posait sur son modèle. Per­sonne ne s’é­tait deman­dé ce que le modèle en pensait.

Ingo haus­sa les épaules. C’é­tait il y a long­temps. Livia avait dû refaire sa vie, se marier, oublier. Les femmes oubliaient tou­jours. Elles n’a­vaient pas le choix.

Il se détour­na de la fenêtre, ouvrit une des malles, en sor­tit une bou­teille de whis­ky qu’il avait appor­tée de Zurich. Il se ser­vit un verre, le but len­te­ment, savou­rant la brû­lure dans sa gorge.

Demain, il irait au pavillon alle­mand. Il ser­re­rait des mains, sou­ri­rait aux pho­to­graphes, dirait les mots qu’on atten­dait de lui sur la liber­té de l’art et la bar­ba­rie des régimes. Il joue­rait son rôle, comme il l’a­vait tou­jours fait. Et les gens croi­raient ce qu’ils vou­laient croire, parce que c’é­tait plus simple que de regar­der la véri­té en face.

La véri­té, c’é­tait qu’In­go Fischer n’a­vait jamais été un résis­tant. Il avait quit­té l’Al­le­magne non par convic­tion, mais par ins­tinct de sur­vie. Il avait vu le vent tour­ner, com­pris que son art ne plai­rait plus, cal­cu­lé qu’il valait mieux par­tir avant d’y être for­cé. À Zurich, puis à Paris, il s’é­tait inven­té un pas­sé de dis­si­dent, semé des allu­sions à des per­sé­cu­tions qui n’a­vaient jamais eu lieu, lais­sé entendre qu’il avait ris­qué sa vie pour ses convictions.

Et les gens l’a­vaient cru. Parce qu’il était beau, parce qu’il par­lait bien, parce que son art avait cette vio­lence qui res­sem­blait à du courage.

Ingo ter­mi­na son whis­ky, s’en ser­vit un autre.

Il pen­sa aux jours à venir. La Bien­nale, les récep­tions, les col­lec­tion­neurs. Et peut-être autre chose aus­si — une nou­velle muse, une nou­velle ins­pi­ra­tion. Venise regor­geait de belles femmes, sur­tout en cette sai­son où les tou­ristes se fai­saient rares et où les Véni­tiennes repre­naient pos­ses­sion de leur ville. Il suf­fi­sait de regar­der, de choi­sir, de tendre la main.

Quel­qu’un frap­pa à la porte. Un ser­veur, pro­ba­ble­ment, avec le cham­pagne com­man­dé. Ingo alla ouvrir.

Ce n’é­tait pas un ser­veur. C’é­tait une femme — jeune, brune, vêtue d’un uni­forme noir de femme de chambre. Elle tenait une pile de ser­viettes blanches et le regar­dait avec des yeux légè­re­ment effrayés.

— Par­don­nez-moi, signore, dit-elle. Je croyais la suite vide. Je revien­drai plus tard.

Mais Ingo ne la lais­sa pas par­tir. Il la regar­dait avec cette inten­si­té qui fai­sait son charme et son dan­ger — ce regard qui désha­billait, qui éva­luait, qui pre­nait possession.

— Vous êtes véni­tienne, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. La jeune femme hocha la tête, mal à l’aise.

— Com­ment vous appelez-vous ?

— Maria, signore.

Elle men­tait, il le voyait. Mais peu impor­tait. Ce qui l’in­té­res­sait, c’é­tait autre chose — la ligne de son cou, la façon dont la lumière tom­bait sur sa joue, cette grâce invo­lon­taire des filles qui ne savent pas qu’elles sont belles.

— Reve­nez dans une heure, Maria, dit-il avec un sou­rire. J’au­rai besoin de ser­viettes propres.

La jeune femme s’in­cli­na, s’en­fuit presque. Ingo refer­ma la porte, retour­na à son whisky.

Venise ne l’a­vait pas déçu. Elle lui offrait déjà ce qu’il était venu cher­cher — la lumière, l’ins­pi­ra­tion, et cette chair fraîche qui fai­sait tour­ner le monde.

Il leva son verre vers la fenêtre, vers les reflets dorés du cou­chant sur les eaux du Grand Canal.

— À toi, Venise, mur­mu­ra-t-il. Tu m’as manqué.

Quelque part dans les étages du Bauer, une femme de chambre nom­mée Luna Conta­ri­ni ran­geait son cha­riot sans savoir qu’elle venait de croi­ser l’homme qui chan­ge­rait sa vie. Et dans une suite du même hôtel, Livia Giran­del­lo buvait son thé en regar­dant la même lumière, le même canal, les mêmes reflets — et pen­sait exac­te­ment la même chose, mais avec des inten­tions très différentes.

La nuit tom­bait sur Venise. Dans les églises, on allu­mait les cierges. Dans les palaz­zi, on fer­mait les volets. Et quelque part sur la lagune, un vapo­ret­to tra­ver­sait l’obs­cu­ri­té vers le Lido, por­tant des pas­sa­gers qui ne se connais­saient pas encore et qui, peut-être, ne se connaî­traient jamais.

Mais cer­tains fils étaient déjà noués. Cer­taines tra­jec­toires déjà tracées.

Et le compte à rebours avait commencé.

Cha­pitre 5

Les jours qui sui­virent furent pour Luna comme un rêve dont elle crai­gnait de se réveiller.

Livia l’in­vi­tait régu­liè­re­ment dans sa suite — pour le thé, pour le déjeu­ner, pour des conver­sa­tions qui duraient des heures. Elles par­laient de Venise, de l’his­toire des grandes familles, des palaz­zi qui s’ef­fon­draient et de ceux qui tenaient encore. Livia sem­blait tout savoir — les alliances, les scan­dales, les for­tunes per­dues et les répu­ta­tions bri­sées. Elle racon­tait comme d’autres lisent, avec cette aisance des gens pour qui le pas­sé est aus­si vivant que le présent.

Luna buvait ses paroles. Pour la pre­mière fois depuis des années, quel­qu’un lui par­lait de ce monde qu’elle avait per­du — non pas comme d’une relique, mais comme d’une chose qui exis­tait encore, qui res­pi­rait, à laquelle on pou­vait appartenir.

— Vous avez été éle­vée pour cela, lui dit Livia un après-midi. Ce n’est pas parce que les cir­cons­tances vous ont fait des­cendre que vous n’êtes plus ce que vous êtes.

— Je fais les chambres, signora.

— Vous faites les chambres en atten­dant. Ce n’est pas la même chose.

Luna ne savait pas ce qu’elle atten­dait. Elle ne savait même pas si elle atten­dait quelque chose. Mais les mots de Livia s’in­si­nuaient en elle, réveillaient des espoirs qu’elle croyait morts.

Livia lui offrit d’a­bord des livres — des romans fran­çais, de la poé­sie, des essais sur l’art véni­tien. Luna les dévo­rait le soir, dans sa chambre de Can­na­re­gio, pen­dant que sa mère bro­dait en silence. Puis vinrent les vête­ments. Une robe d’a­bord, en soie bleue, que Livia pré­sen­ta comme un cadeau ano­din. Puis une autre, plus élé­gante. Des chaus­sures. Un châle de cache­mire. Des gants.

— Je ne peux pas accep­ter, disait Luna chaque fois.

— Vous pou­vez et vous devez, répon­dait Livia. Consi­dé­rez cela comme un investissement.

Un inves­tis­se­ment dans quoi, Luna ne le deman­dait pas. Elle avait peur de la réponse, ou peut-être peur qu’il n’y en ait pas.

Livia lui apprit à mar­cher autre­ment — non pas la démarche pres­sée des domes­tiques, mais le pas lent des femmes qui savent qu’on les regarde. Elle lui apprit à s’as­seoir, à tenir une tasse de thé, à sou­rire sans mon­trer les dents. Elle lui apprit les codes invi­sibles de ce monde qu’elle avait quit­té — com­ment saluer une com­tesse, com­ment décli­ner une invi­ta­tion, com­ment dire non en ayant l’air de dire oui.

— Vous appre­nez vite, obser­va Livia un soir. C’est parce que vous n’ap­pre­nez pas vrai­ment. Vous vous souvenez.

C’é­tait vrai. Luna sen­tait remon­ter en elle des gestes, des réflexes, des façons d’être qu’elle croyait avoir oubliés. Sa grand-mère les lui avait ensei­gnés dans l’ap­par­te­ment du palaz­zo Conta­ri­ni, quand elle était enfant, quand l’a­ve­nir sem­blait encore pos­sible. Tout était là, enfoui sous des années de ser­vi­tude, atten­dant d’être réveillé.

Par­fois, au milieu d’une leçon, Livia s’in­ter­rom­pait et la regar­dait avec une inten­si­té étrange — presque de la ten­dresse, mais pas tout à fait. Luna ne savait pas lire ce regard. Elle y voyait de la bien­veillance, cer­tai­ne­ment, et peut-être une forme de recon­nais­sance. Comme si Livia retrou­vait en elle quelque chose qu’elle avait perdu.

— Pour­quoi faites-vous tout cela ? deman­da Luna un jour.

Elles étaient assises près de la fenêtre de la suite 408, regar­dant le Grand Canal dans la lumière décli­nante de l’a­près-midi. Une théière vide entre elles, des miettes de gâteau sur les assiettes. L’in­ti­mi­té de ces heures par­ta­gées avait ren­du la ques­tion possible.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait l’eau, les reflets, les bateaux qui passaient.

— Quand j’a­vais votre âge, dit-elle enfin, quel­qu’un m’a aidée. Une femme plus âgée, plus sage. Elle m’a appris des choses que per­sonne d’autre ne pou­vait m’enseigner.

— Et vous vou­lez faire la même chose pour moi ?

— Quelque chose comme ça.

Luna sen­tit qu’il y avait autre chose, quelque chose que Livia ne disait pas. Mais elle n’in­sis­ta pas. On n’in­siste pas avec les gens qui vous sauvent.

Les semaines pas­sèrent. Luna conti­nuait son tra­vail au Bauer — les chambres, les draps, l’in­vi­si­bi­li­té — mais quelque chose avait chan­gé. Elle mar­chait dif­fé­rem­ment dans les cou­loirs de ser­vice. Elle regar­dait les clientes avec d’autres yeux, non plus avec l’en­vie sourde des exclus, mais avec la patience de ceux qui savent que leur tour viendra.

Les autres femmes de chambre remar­quèrent le chan­ge­ment. Elles chu­cho­taient sur son pas­sage, échan­geaient des regards enten­dus. Luna les igno­rait. Elle avait tou­jours été seule ; elle pou­vait le rester.

Un soir, Livia lui annon­ça qu’il y aurait une réception.

— Le comte Alvise Zor­zi donne une fête dans son palaz­zo, dit-elle. La plus belle fête de la sai­son, dit-on. J’ai­me­rais que vous m’accompagniez.

Luna la regar­da, incrédule.

— Moi ? Mais je ne peux pas… Je ne suis personne.

— Vous êtes Luna Conta­ri­ni. Votre famille a don­né huit doges à la Répu­blique. Vous êtes plus véni­tienne que la moi­tié des gens qui seront là.

— Ils me recon­naî­tront. Ils savent que je tra­vaille ici.

— Ils ver­ront une jeune femme élé­gante, au bras d’une Giran­del­lo. Ils ver­ront ce qu’ils vou­dront voir. Les gens voient tou­jours ce qu’ils veulent voir.

Luna hési­ta. L’i­dée était folle — retour­ner dans ce monde en impos­ture, ris­quer l’hu­mi­lia­tion, la décou­verte. Mais quelque chose en elle brû­lait de le faire. Quelque chose qui avait été éteint trop longtemps.

— J’au­rai besoin d’une robe, murmura-t-elle.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, qui res­sem­blait à de la satisfaction.

— La robe est déjà prête.

Elle se leva, alla ouvrir l’ar­moire de la chambre. Et Luna vit.

C’é­tait une robe de soi­rée, longue, en velours noir avec des reflets pourpres. Le décol­le­té était sobre mais pré­cis, les manches s’ar­rê­taient aux coudes, la coupe épou­sait le corps sans le contraindre. C’é­tait une robe faite pour être regar­dée — pour arrê­ter les conver­sa­tions quand on entrait dans une pièce.

— Je l’ai fait faire pour vous, dit Livia. Par la cou­tu­rière des Moce­ni­go. Elle n’a pas posé de questions.

Luna s’ap­pro­cha, tou­cha le tis­su du bout des doigts. C’é­tait la plus belle chose qu’elle avait jamais vue — et elle lui était destinée.

— Je ne sais pas com­ment vous remer­cier, dit-elle d’une voix étranglée.

— Ne me remer­ciez pas encore. La fête sera dans quatre jours. D’i­ci là, nous avons du travail.

Les jours sui­vants furent intenses. Livia fit venir une coif­feuse, une maquilleuse, quel­qu’un qui ensei­gna à Luna les der­nières danses à la mode. Elle lui apprit les noms des gens qui seraient pré­sents, leurs his­toires, leurs fai­blesses. Elle lui expli­qua com­ment navi­guer dans une conver­sa­tion mon­daine, com­ment s’é­clip­ser quand il le fal­lait, com­ment res­ter mystérieuse.

— Il y aura quel­qu’un d’im­por­tant à cette fête, dit Livia la veille au soir. Un peintre alle­mand, très célèbre. Ingo Fischer.

Luna hocha la tête. Elle avait enten­du ce nom — on en par­lait dans les jour­naux, à cause de la Biennale.

— C’est un homme dan­ge­reux, conti­nua Livia. Char­mant, brillant, mais dan­ge­reux. Il a l’ha­bi­tude de prendre ce qu’il veut.

— Pour­quoi me dites-vous cela ?

Livia la regar­da longuement.

— Parce qu’il vous remar­que­ra. Un homme comme lui remarque tou­jours les femmes comme vous. Et je veux que vous soyez prête.

Luna ne com­pre­nait pas très bien ce que cela signi­fiait. Prête à quoi ? À résis­ter ? À céder ? Livia ne pré­ci­sa pas.

— Soyez sim­ple­ment vous-même, dit-elle. C’est tout ce que je vous demande.

Cette nuit-là, Luna ren­tra chez elle à Can­na­re­gio et ne dor­mit pas. Elle res­ta allon­gée dans le noir, les yeux ouverts, pen­sant à tout ce qui s’é­tait pas­sé depuis que Livia Giran­del­lo avait pous­sé la porte de la suite 312 par erreur.

Elle ne croyait pas au hasard. Per­sonne à Venise ne croyait au hasard. La ville était trop vieille, trop rusée, pour lais­ser les choses arri­ver par acci­dent. Si Livia l’a­vait trou­vée, c’é­tait pour une rai­son. Si elle l’a­vait choi­sie, c’é­tait pour quelque chose.

Mais quoi ?

Luna fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans quatre jours, elle entre­rait au palaz­zo Zor­zi au bras de Livia Giran­del­lo, vêtue de velours noir, et le monde la ver­rait enfin.

Elle ne savait pas encore que ce monde la briserait.

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