Velours noir
Velours noir
Chapitres 1 à 5
Chapitre premier
Il y avait deux hôtels dans la vie de Livia Girandello, comme il y avait deux femmes en elle, et peut-être deux Venise — celle qu’on montre et celle qui engloutit.
Le Bauer occupait le cœur de la première. Elle aimait s’asseoir à la terrasse du piano nobile, là où l’aile gothique rejoignait l’extension moderne dans une couture que seul un œil vénitien pouvait percevoir. D’un côté, les fenêtres ogivales du palazzo d’origine, leurs colonnettes torsadées, leurs chapiteaux où grimaçaient des lions usés par le sel ; de l’autre, les lignes épurées des années quarante, le marbre clair, les baies vitrées qui ne s’excusaient pas de leur jeunesse. Livia trouvait dans cette greffe architecturale quelque chose qui lui ressemblait. Une élégance faite de ruptures.
Ce matin d’octobre, elle regardait le Grand Canal sans le voir. L’eau avait cette couleur d’étain que prenaient les lagunes à l’approche de l’hiver, quand la lumière cessait de mentir. Les vaporetti passaient avec leur chargement de touristes déjà moins nombreux, de Vénitiens pressés, de malles et de secrets. Elle portait une robe de soie anthracite, simple, coûteuse, le genre de vêtement qui dit tout sans rien affirmer. Ses cheveux étaient relevés en un chignon que sa femme de chambre avait mis une demi-heure à perfectionner. Rien ne dépassait. Rien ne trahissait.
Un serveur s’approcha, déposa une tasse de café sur la table de marbre. Livia ne le remercia pas — non par mépris, mais parce qu’elle avait oublié qu’il existait. Son esprit était ailleurs, dans un calcul que personne autour d’elle n’aurait pu deviner.
Elle avait quarante-deux ans. À cet âge, une femme de son rang était censée présider des œuvres de charité, marier des neveux, entretenir un salon où les mêmes visages échangeaient les mêmes phrases depuis des décennies. Livia faisait tout cela. Elle le faisait admirablement. Les épouses des diplomates la consultaient sur les usages vénitiens. Les jeunes filles de bonne famille rêvaient de lui ressembler. On la disait froide, ce qui était une façon polie de dire qu’on ne l’avait jamais vue faillir.
Ce que personne ne savait — ce que personne ne pouvait savoir — c’est qu’il existait une chambre au Grand Hôtel des Bains du Lido, réservée au nom d’une certaine signora Marin, où Livia Girandello cessait parfois d’exister.
Elle but son café, reposa la tasse, et son regard s’arrêta sur une gondole qui passait en contrebas. Le gondolier chantait une vieille chanson, quelque chose de triste et d’obscène à la fois, comme savait en produire cette ville. Livia pensa que Venise était le seul endroit au monde où la beauté et la pourriture avaient exactement la même odeur.
Un groom traversa la terrasse, un plateau d’argent à la main. Il s’arrêta devant elle, s’inclina légèrement.
— Un message pour la signora Girandello.
L’enveloppe était crème, sans armoiries, l’écriture anonyme. Livia la prit, congédia le groom d’un geste imperceptible. Elle n’ouvrit pas le pli tout de suite. Elle le soupesa, comme on soupèse une arme avant de s’en servir.
Autour d’elle, le Bauer bruissait de sa vie ordinaire. Dans le hall, des Américains négociaient une excursion à Murano. Au bar, un industriel milanais commandait son troisième Negroni de la matinée. Quelque part dans les étages, une femme de chambre refaisait un lit en pensant à autre chose. L’hôtel respirait, digérait, oubliait — cette grande machine à effacer les présences qui faisait de chaque client un fantôme confortable.
Livia ouvrit l’enveloppe.
Le message tenait en deux lignes, tracées d’une main qu’elle ne reconnaissait pas : « Ingo Fischer arrive le 15. Il loge ici. Pavillon de l’Allemagne le 18. »
Elle relut ces mots trois fois, lentement, comme on déchiffre une partition oubliée dont on retrouve soudain les notes. Puis elle plia le papier, le glissa dans son sac, et son visage ne changea pas. C’était là son génie — cette capacité à absorber les séismes sans qu’une ride ne vienne troubler la surface.
Ingo Fischer.
Elle n’avait pas prononcé ce nom depuis des années, même dans le silence de sa pensée. Elle l’avait muré quelque part, dans une cave intérieure dont elle avait jeté la clé. Et voilà qu’il remontait, porté par ces deux lignes d’encre noire, avec tout ce qu’il charriait de cendres et de verre brisé.
Il serait là dans cinq jours. Dans cet hôtel même, peut-être à quelques chambres de celle qu’elle occupait parfois. Il traverserait ce hall, s’assiérait peut-être à cette terrasse, regarderait ce même canal avec ses yeux de peintre qui voyaient tout et ne respectaient rien.
Livia fit signe au serveur, demanda l’addition. Ses gestes étaient calmes, précis, parfaitement maîtrisés. Mais quelque chose s’était mis en mouvement derrière le masque — un mécanisme patient, une horlogerie froide dont elle seule connaissait les rouages.
Elle quitta la terrasse, traversa le hall sans regarder personne, et sortit dans la lumière pâle de Venise. Le campo San Moisè s’ouvrait devant elle avec sa petite église baroque, surchargée, presque grotesque dans son excès d’ornements. Elle aimait cette église. Elle ressemblait à un mensonge tellement énorme qu’il en devenait vrai.
Ses pas la menèrent vers l’embarcadère du vaporetto. La ligne 1 desservait le Lido. La traversée durait une quarantaine de minutes — assez pour devenir quelqu’un d’autre, pour laisser Livia Girandello sur le quai des Schiavoni et la reprendre au retour, intacte, comme un manteau qu’on aurait mis à sécher.
Elle monta à bord, s’installa à l’arrière, là où le regard porte sur la ville qui s’éloigne. Les coupoles, les clochers, les façades de marbre commencèrent à rapetisser, à se fondre en une ligne tremblante entre l’eau et le ciel. Bientôt Venise ne fut plus qu’une silhouette, un souvenir de ville, quelque chose qu’on pourrait croire imaginé.
Livia sortit le message de son sac, le relut une dernière fois.
Ingo Fischer.
L’homme qui l’avait peinte nue, offerte, démembrée en couleurs violentes sur des toiles que l’Europe entière avait admirées. L’homme qui avait fait de leur amour un spectacle et de son corps une œuvre publique. L’homme qui avait continué à sourire dans les vernissages pendant qu’elle apprenait à survivre à la honte.
Il avait quitté l’Allemagne depuis, fuyant un régime qui n’aimait pas son art. On le disait exilé, courageux, victime. On le plaignait dans les salons de Zurich et de Paris. Il s’était refait une virginité politique sur les décombres de sa réputation.
Mais Livia savait. Elle savait ce qu’il était vraiment — un homme qui prenait ce qu’il voulait et transformait le reste en matière. Un homme qui n’avait jamais payé pour rien.
Le vaporetto contourna la pointe de Sant’Elena, s’engagea dans la lagune ouverte. L’eau changea de couleur, devint plus claire, presque verte. Au loin, la bande de sable du Lido apparut, avec ses grands hôtels endormis, ses plages désertes, sa mélancolie de station balnéaire hors saison.
Livia déchira le message en petits morceaux, les laissa tomber un à un dans le sillage du bateau. L’eau les avala sans bruit.
Cinq jours.
Dans cinq jours, Ingo Fischer serait à Venise. Et Livia Girandello serait prête.
Elle ne savait pas encore exactement ce qu’elle ferait. Elle savait seulement que quelque chose allait se terminer — quelque chose qui aurait dû finir depuis longtemps, mais que Venise, dans sa patience de ville éternelle, avait gardé en suspens pour elle.
Le Grand Hôtel des Bains apparut sur la droite, avec sa façade Liberty, ses colonnes blanches, ses souvenirs de Visconti et de Mann. Livia descendit à l’embarcadère, marcha sur le sable froid en direction de l’entrée.
À la réception, on la salua comme la signora Marin. Elle monta dans sa chambre — une chambre simple, presque anonyme, si différente de la suite qu’elle occupait au Bauer. Ici, personne ne la connaissait. Ici, elle pouvait penser.
Elle s’assit près de la fenêtre qui donnait sur la mer Adriatique. L’horizon était vide, d’un gris uniforme qui effaçait la frontière entre l’eau et le ciel. Quelque part derrière elle, invisible maintenant, Venise attendait avec ses palais, ses canaux, ses secrets.
Livia ferma les yeux.
L’image d’Ingo Fischer lui revint — non pas telle qu’elle l’avait connue, jeune, ardente, aveuglée par ce qu’elle prenait pour de l’amour, mais telle qu’elle l’imaginait aujourd’hui : un homme de cinquante ans, le visage marqué par une vie qu’il avait traversée en prédateur, sûr de son charme, de son talent, de son impunité.
Elle rouvrit les yeux.
Sur la table de nuit, il y avait un carnet qu’elle gardait là, sous le nom de Marin. Elle l’ouvrit, parcourut les notes qu’elle y avait consignées au fil des mois. Des noms, des adresses, des horaires. Un plan du palazzo Zorzi qu’Alvise lui avait montré un soir en riant, sans savoir qu’elle en mémorisait chaque détail. La liste des invités de sa dernière fête.
Tout était là, épars, attendant d’être assemblé.
Livia prit un stylo et, pour la première fois, écrivit le nom d’Ingo Fischer dans le carnet.
Puis elle ajouta, en dessous, deux mots qui ressemblaient à une sentence :
« Le 18. »
Le jour du vernissage. Le jour où il serait célébré, admiré, absous par un monde qui ne savait rien.
Le jour, peut-être, où quelque chose commencerait à changer.
Dehors, la mer continuait son ressac monotone. Le vent d’automne faisait claquer les drapeaux de l’hôtel. Quelque part sur la plage, un chien aboyait après les mouettes.
Livia referma le carnet et le rangea dans le tiroir.
Elle avait cinq jours pour transformer des fragments en plan, des rêves de vengeance en réalité. Cinq jours pour devenir ce qu’elle n’avait jamais été — non plus une victime qui survit, mais une femme qui décide.
Elle se leva, arrangea ses cheveux devant le miroir, et redescendit.
Il y avait quelqu’un à voir au Lido. Quelqu’un qui savait des choses sur les vieux palazzi vénitiens — leurs faiblesses, leurs secrets, ce qui pouvait tenir et ce qui pouvait céder.
La signora Marin avait du travail.
Chapitre 2
Les couloirs de service du Bauer formaient un monde parallèle, invisible aux clients, où circulaient les femmes de chambre avec leurs chariots de draps blancs, les garçons d’étage chargés de plateaux, les gouvernantes qui ne souriaient jamais. C’était un labyrinthe de passages étroits, d’escaliers dérobés, de portes battantes qui séparaient le luxe de ceux qui le produisaient. On y parlait à voix basse, en vénitien ou en dialectes du Sud, et l’air y sentait le savon, l’eau de Javel, la fatigue.
Luna Contarini poussait son chariot dans ce dédale depuis trois ans. Elle connaissait chaque raccourci, chaque placard à balais, chaque recoin où l’on pouvait s’arrêter une minute pour reprendre son souffle sans être vue. Elle savait quels clients laissaient des pourboires et lesquels laissaient des désordres qu’on ne racontait pas. Elle avait appris à frapper aux portes d’une certaine façon, à entrer sans regarder, à refaire les lits comme si personne n’y avait jamais dormi.
Ce matin-là, elle était assignée au troisième étage de l’aile gothique — les suites anciennes, celles qui donnaient sur le canal, avec leurs plafonds à caissons et leurs miroirs piqués de rouille. C’étaient les chambres les plus belles et les plus difficiles : les clients qui les occupaient avaient des exigences, des habitudes, des humeurs qu’il fallait deviner sans jamais poser de questions.
Luna entra dans la suite 312 après avoir frappé trois coups brefs. La cliente était sortie — une Américaine qui voyageait seule et laissait des vêtements sur tous les meubles, comme si elle avait explosé en entrant. Luna commença à ranger, plier, disposer. Ses gestes étaient précis, économes, appris par nécessité. Elle ne pensait à rien. Elle avait découvert que ne penser à rien était le seul moyen de supporter les journées.
Mais parfois, malgré elle, son regard s’arrêtait sur un détail — un flacon de parfum français, une paire de boucles d’oreilles oubliée sur la coiffeuse, une lettre commencée puis froissée — et quelque chose remuait en elle, un souvenir de ce qu’elle aurait dû être.
Luna avait vingt-trois ans. Elle était née dans un appartement du palazzo Contarini del Bovolo, celui de l’escalier en colimaçon que les touristes venaient photographier. Sa famille occupait le dernier étage depuis deux siècles, dans des pièces de plus en plus petites à mesure que la fortune s’amenuisait. Son père avait vendu les derniers tableaux l’année de sa naissance. Sa mère avait vendu les bijoux quand Luna avait dix ans. À quinze ans, il ne restait plus que le nom et quelques meubles trop lourds pour être emportés.
Elle avait grandi parmi les fantômes de la grandeur — des ancêtres en perruque qui la regardaient depuis des portraits noircis, des histoires de doges et d’ambassadeurs que sa grand-mère racontait le soir comme des contes de fées, sauf que les fées étaient mortes depuis longtemps et que le château tombait en ruine. On l’avait élevée pour un monde qui n’existait plus. On lui avait appris à tenir une conversation en français, à reconnaître les peintres vénitiens, à danser la valse — des accomplissements parfaitement inutiles pour une jeune fille sans dot, sans relations, sans avenir.
À dix-huit ans, son père était mort. Les dettes avaient achevé de dévorer ce qui restait. Luna et sa mère avaient quitté le palazzo pour un appartement minuscule à Cannaregio, près du ghetto, dans un immeuble où les escaliers sentaient le chou et où l’on entendait les voisins à travers les murs. Sa mère s’était mise à broder pour les maisons de couture, des travaux minutieux qui lui abîmaient les yeux. Luna avait cherché du travail.
Le Bauer l’avait engagée parce qu’elle parlait bien, parce qu’elle savait se tenir, parce qu’elle avait ce genre de visage que les clients riches trouvaient rassurant. On lui avait donné un uniforme noir, un tablier blanc, et on lui avait expliqué qu’elle était invisible.
Trois ans plus tard, elle l’était devenue.
Elle finissait de refaire le lit de la suite 312 quand elle entendit des voix dans le couloir — non pas des voix de service, basses et pressées, mais une voix de cliente, claire et posée, qui parlait avec la gouvernante en chef. Luna ne prêta pas attention. Elle lissa le couvre-lit, arrangea les oreillers, recula pour vérifier la symétrie.
C’est alors que la porte s’ouvrit.
La femme qui entra n’était pas l’Américaine. C’était quelqu’un d’autre — grande, mince, vêtue d’une robe grise dont la simplicité disait le prix. Elle avait le visage de ces Vénitiennes qu’on voit dans les tableaux du Cinquecento, des traits nets, une pâleur presque translucide, des yeux qui semblaient voir au-delà de ce qu’ils regardaient.
Luna se figea, le cœur battant. Elle n’aurait pas dû être là. La cliente n’aurait pas dû entrer. Quelque chose n’allait pas.
— Pardonnez-moi, signora, dit-elle en baissant les yeux. Je termine immédiatement.
Mais la femme ne bougea pas. Elle resta sur le seuil, la tête légèrement inclinée, et son regard se posa sur Luna avec une intensité étrange — non pas le regard qu’on pose sur une domestique qu’on veut congédier, mais celui qu’on pose sur un objet qu’on évalue.
— Vous êtes vénitienne, dit-elle. Ce n’était pas une question.
Luna hocha la tête, troublée.
— Votre nom ?
— Luna, signora. Luna Contarini.
Quelque chose passa dans les yeux de la femme — une lueur, un intérêt soudain, peut-être même une ombre d’amusement.
— Contarini, répéta-t-elle. De quels Contarini ?
Luna hésita. Personne ne lui posait jamais cette question. Personne ne s’intéressait à ce que son nom avait pu signifier. Elle faillit mentir, dire n’importe quoi, mais quelque chose dans le regard de cette femme l’en empêcha.
— Contarini del Bovolo, signora.
— L’escalier, murmura la femme. Je vois.
Elle entra dans la chambre, lentement, comme si elle prenait possession des lieux. Ses gestes avaient cette aisance particulière des gens qui n’ont jamais douté de leur place dans le monde. Elle s’arrêta devant la fenêtre, regarda le canal un instant, puis se retourna vers Luna qui n’avait toujours pas bougé.
— Cette chambre n’est pas la mienne, dit-elle. Je me suis trompée d’étage. Mais je ne regrette pas l’erreur.
Luna ne sut pas quoi répondre. Elle serra le bord de son tablier entre ses doigts, attendant d’être congédiée.
— Vous tenez bien votre rang, observa la femme. Pour quelqu’un qui fait les chambres.
— Je fais mon travail, signora.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
La femme s’approcha. De près, Luna pouvait voir les détails de son visage — les rides très fines autour des yeux, le grain de la peau, le parfum discret qui émanait d’elle, quelque chose de fleuri et de sombre à la fois. Elle devait avoir le double de son âge, peut-être plus, mais il y avait en elle une vitalité qui rendait les années insignifiantes.
— Les Contarini del Bovolo ont donné des ambassadeurs à la République, dit la femme. Et une sainte, si je ne me trompe pas.
— Caterina, murmura Luna malgré elle. Elle n’a jamais été canonisée. Seulement béatifiée.
— Vous connaissez votre histoire.
— C’est tout ce qui nous reste, signora.
Les mots étaient sortis avant que Luna puisse les retenir. Elle rougit, furieuse contre elle-même. On ne parlait pas ainsi aux clientes. On ne disait pas « nous » comme si on appartenait encore à quelque chose.
Mais la femme sourit — un sourire étrange, presque tendre, qui transforma son visage austère.
— Je m’appelle Livia Girandello, dit-elle. J’occupe la suite 408. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me le faire savoir.
Et elle sortit, laissant derrière elle ce parfum de fleurs sombres et une phrase qui n’avait aucun sens. Une cliente qui disait à une femme de chambre de venir la trouver si elle avait besoin de quelque chose — c’était le monde à l’envers, un renversement des règles que Luna ne comprenait pas.
Elle resta immobile un long moment, le cœur battant, essayant de reprendre pied dans la réalité ordinaire. Puis elle termina son travail, poussa son chariot vers la chambre suivante, et tenta d’oublier.
Mais elle n’oublia pas.
Les jours suivants, elle guetta malgré elle la silhouette de Livia Girandello dans les couloirs du Bauer. Elle la vit traverser le hall, prendre le thé à la terrasse, monter dans un motoscafo privé avec cette grâce qui semblait lui coûter si peu. Et chaque fois, elle sentait le regard de la femme la chercher, la trouver, s’attarder une seconde de trop — comme si un fil invisible les reliait désormais, tendu à travers les étages et les conventions.
Luna en parla à sa mère, un soir, dans leur appartement de Cannaregio. Elle lui raconta la rencontre, les questions sur leur nom, cette invitation absurde.
Sa mère leva les yeux de sa broderie, les sourcils froncés.
— Girandello, répéta-t-elle. C’est un vieux nom. Très riche. On dit qu’elle ne s’est jamais mariée.
— Qu’est-ce qu’elle peut me vouloir ?
— Rien de bon, probablement.
Mais sa mère retourna à son ouvrage sans ajouter un mot, et Luna comprit qu’elle n’en saurait pas plus. Les vieilles Vénitiennes avaient cette façon de taire ce qu’elles savaient, comme si le silence était une forme de protection.
Une semaine passa. Luna continuait son travail, ses chambres, ses draps blancs qui effaçaient toutes les traces. Elle commençait à croire qu’elle avait imaginé l’importance de cette rencontre quand, un après-midi, elle trouva une enveloppe glissée sous la porte de service du troisième étage.
Son nom était écrit dessus, d’une écriture élégante qu’elle ne connaissait pas.
Elle l’ouvrit avec des doigts tremblants.
« Chère Luna,
Je donne un petit thé demain à quatre heures, dans ma suite. Rien de formel — quelques amies, une conversation. J’aimerais beaucoup que vous vous joigniez à nous.
Il me semble que vous méritez mieux que les couloirs de service.
Livia Girandello »
Luna relut le message trois fois. Puis elle le plia soigneusement, le glissa dans la poche de son tablier, et continua à pousser son chariot comme si rien ne s’était passé.
Mais quelque chose s’était passé. Quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore, et qui ressemblait au premier mouvement d’une vague — imperceptible à la surface, mais capable de tout emporter.
Le lendemain, à quatre heures moins dix, Luna Contarini frappa à la porte de la suite 408.
Elle portait sa seule robe convenable — une robe bleue que sa mère avait retouchée trois fois, si souvent lavée que le tissu en était devenu presque transparent aux coudes. Elle avait relevé ses cheveux du mieux qu’elle pouvait, sans miroir, dans les toilettes du personnel. Elle savait qu’elle n’avait pas l’air d’une invitée. Elle savait qu’on la prendrait pour ce qu’elle était — une fille pauvre qui jouait à être autre chose.
Mais quand Livia Girandello ouvrit la porte, elle sourit comme si Luna était exactement ce qu’elle attendait.
— Vous êtes venue, dit-elle simplement. Entrez.
La suite 408 était baignée de lumière. De grandes fenêtres donnaient sur le Grand Canal, et l’eau projetait des reflets mouvants sur le plafond à fresques. Des femmes étaient assises dans des fauteuils de velours, des tasses de thé à la main, vêtues de robes que Luna n’aurait pas pu s’offrir en dix ans de travail. Elles se turent à son entrée, la regardèrent avec cette curiosité polie qui ressemblait à du mépris.
Livia prit Luna par le bras et la guida vers un siège près de la fenêtre.
— Mesdames, dit-elle d’une voix claire, je vous présente Luna Contarini. Sa famille a donné huit doges à Venise. Elle me fait l’honneur de sa visite.
Il y eut un silence. Puis les conversations reprirent, et Luna se retrouva assise avec une tasse de thé entre les mains, le cœur battant si fort qu’elle craignait qu’on l’entende.
Elle ne comprenait toujours pas ce que cette femme lui voulait.
Mais elle commençait à comprendre qu’elle était prête à le découvrir.
Chapitre 3
Le vaporetto de la ligne 1 quittait San Zaccaria toutes les vingt minutes. Livia connaissait les horaires par cœur, comme elle connaissait les visages des marinai qui ne la reconnaissaient jamais — ou faisaient semblant de ne pas la reconnaître, ce qui revenait au même.
Ce soir-là, elle monta à bord juste avant le départ, quand la passerelle tremblait déjà sous les pieds des retardataires. Elle portait un manteau sombre, un foulard noué bas sur le front, des lunettes qu’elle n’ôterait qu’une fois au large. Rien de théâtral — simplement les précautions d’une femme qui ne voulait pas être vue.
Le bateau s’ébranla avec cette secousse familière, ce grondement de moteur qui faisait vibrer les bancs de bois. Livia s’installa à l’arrière, sur le pont découvert, là où le vent d’octobre mordait les joues et décourageait les bavards. Quelques touristes prenaient des photographies de la Riva degli Schiavoni qui s’éloignait. Un vieux Vénitien lisait son journal en fumant. Personne ne faisait attention à elle.
La traversée jusqu’au Lido durait quarante minutes — assez pour que Venise devienne un songe, une ligne de coupoles et de campaniles tremblant sur l’horizon comme un mirage qu’on aurait pu inventer. Livia aimait ce moment où la ville cessait d’être réelle, où elle flottait entre deux mondes, n’appartenant plus à l’un et pas encore à l’autre.
Elle regardait l’eau.
La lagune avait cette couleur d’ardoise que prenaient les soirs d’automne, quand le soleil descendait derrière les nuages sans jamais les percer. Des pieux de bois marquaient le chenal, alignés comme des sentinelles, et parfois une mouette se posait sur l’un d’eux, indifférente au passage des bateaux. L’air sentait le sel, le mazout, quelque chose de végétal qui venait des îles.
Livia sortit une cigarette de son sac, l’alluma à l’abri de sa main. Elle fumait rarement — une habitude qu’elle avait prise dans sa jeunesse et qu’elle avait presque abandonnée. Mais sur le vaporetto, entre Venise et le Lido, elle s’autorisait ce petit vice. La signora Marin pouvait fumer. Livia Girandello ne le faisait jamais.
Le bateau contourna l’île de Sant’Elena, longea les Giardini où se tenait la Biennale. Livia aperçut les pavillons nationaux entre les arbres — des constructions disparates, certaines élégantes, d’autres brutales, toutes chargées de ce que les nations voulaient montrer d’elles-mêmes. Dans quelques jours, Ingo Fischer serait là, dans le pavillon allemand, célébré comme un martyr de l’art, applaudi par des gens qui ne savaient rien.
Elle tira sur sa cigarette, laissa la fumée s’envoler dans le vent.
Le Lido apparut bientôt — une langue de sable étirée entre la lagune et l’Adriatique, bordée de grands hôtels qui sommeillaient en attendant l’été. Hors saison, l’île avait quelque chose de fantomatique. Les plages étaient désertes, les cabines fermées, les promenades vides. On croisait parfois un chien solitaire, une vieille dame qui marchait contre le vent, un pêcheur qui réparait ses filets. Le reste du temps, le Lido appartenait au silence.
Livia descendit à l’embarcadère principal, celui qui faisait face au Grand Hôtel des Bains. La façade Liberty se dressait devant elle, blanche et massive, avec ses colonnes, ses balcons, ses grandes fenêtres qui reflétaient le ciel gris. C’était un hôtel bâti pour les fastes de la Belle Époque, pour les curistes et les mondains qui venaient prendre les eaux, pour les familles aristocratiques qui fuyaient la chaleur de l’été vénitien. Aujourd’hui, il ressemblait à un paquebot échoué sur le sable, trop grand pour la saison, trop vide pour être vraiment vivant.
Livia traversa le hall sans s’arrêter à la réception. On la connaissait ici comme la signora Marin, une cliente discrète qui payait à l’avance et ne demandait jamais rien. Elle avait une chambre au deuxième étage, avec vue sur la mer — pas une suite, rien d’ostentatoire, juste un lit, une armoire, une table près de la fenêtre. L’anonymat avait un prix, et ce prix était la modestie.
Elle monta par l’escalier de service, évitant l’ascenseur où l’on pouvait croiser d’autres clients. Le couloir du deuxième étage était silencieux, éclairé par des appliques qui diffusaient une lumière jaunâtre. Ses pas ne faisaient aucun bruit sur la moquette épaisse.
Elle entra dans sa chambre, ôta son manteau, son foulard, ses lunettes. Dans le miroir de l’armoire, elle vit son propre visage — celui de Livia Girandello, pas celui de la signora Marin. Les deux se ressemblaient, bien sûr, mais quelque chose changeait dans l’expression, dans la tension des mâchoires, dans la façon dont les yeux regardaient. La signora Marin était plus libre. Elle n’avait pas d’histoire, pas de nom à porter, pas de blessures à cacher.
Livia s’assit près de la fenêtre. La mer était grise, presque noire par endroits, striée de vagues courtes que le vent soulevait. Au loin, on devinait la silhouette d’un cargo qui passait, chargé de marchandises venues d’ailleurs. L’horizon était une ligne floue où le ciel et l’eau se confondaient.
Elle attendait quelqu’un.
À sept heures précises, on frappa à la porte — trois coups brefs, espacés, un code qu’ils avaient établi dès le début. Livia se leva, alla ouvrir.
L’homme qui entra était petit, sec, avec un visage buriné par le sel et le soleil. Il devait avoir soixante ans, peut-être plus. Ses mains étaient celles d’un artisan — larges, calleuses, tachées de choses qu’on ne demandait pas. Il s’appelait Beppe, ou du moins c’était le nom qu’il donnait. Il réparait les bateaux du côté de Malamocco, là où personne n’allait, et il savait des choses que les autres ignoraient.
— Signora, dit-il en s’asseyant sur la chaise qu’elle lui désignait.
— Beppe.
Elle lui servit un verre de grappa — une bouteille qu’elle gardait dans le tiroir de la commode, jamais ouverte sauf pour lui. Il but une gorgée, s’essuya la bouche du revers de la main.
— Vous avez les plans ? demanda-t-elle.
Il hocha la tête, sortit de sa veste un rouleau de papier jauni qu’il déplia sur la table. C’était un plan du palazzo Zorzi — pas un plan officiel, mais quelque chose de plus ancien, plus précis, avec des annotations manuscrites qui dataient d’un autre siècle. On y voyait chaque pièce, chaque escalier, chaque passage dérobé.
— Le comte me l’a prêté il y a des années, dit Beppe. Pour des travaux sur la façade. Je ne l’ai jamais rendu.
Livia se pencha sur le document. Ses yeux cherchaient quelque chose de précis — et ils le trouvèrent. Au deuxième étage, sur l’aile qui donnait sur le rio, il y avait une loggia. Un petit balcon de pierre qui surplombait l’eau noire.
— Celle-là, dit-elle en posant le doigt dessus.
Beppe regarda, fronça les sourcils.
— La loggia del Moro. On l’appelle comme ça parce qu’un ancêtre des Zorzi y a tué un serviteur maure, il y a trois cents ans. Jeté par-dessus la balustrade.
— La balustrade, justement. Dans quel état est-elle ?
Beppe la regarda avec ces yeux qui avaient vu trop de choses pour s’étonner de quoi que ce soit.
— Vieille, dit-il. Comme tout le reste du palazzo. La pierre est rongée. Le comte n’entretient plus rien depuis des années.
— Pourrait-elle céder ?
Le silence qui suivit fut long. Beppe but une autre gorgée de grappa, reposa son verre avec précaution.
— Tout peut céder, signora. Avec le temps. Ou avec un peu d’aide.
Livia ne répondit pas. Elle continuait à regarder le plan, à mémoriser les distances, les angles, les chemins qu’on pouvait emprunter pour arriver jusqu’à cette loggia sans être vu.
— J’aurais besoin que quelqu’un vérifie l’état de cette balustrade, dit-elle enfin. Quelqu’un qui s’y connaît en pierre. Qui saurait, par exemple, ce qu’il faudrait faire pour qu’elle tienne encore un peu… ou pour qu’elle ne tienne plus du tout.
Beppe la fixa un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait ni jugement ni surprise — seulement cette lassitude des gens qui ont vu le monde tel qu’il est et qui ont cessé de croire aux apparences.
— Je connais quelqu’un, dit-il.
— Quelqu’un de discret.
— Quelqu’un de muet, signora. Il travaille à San Michele, le cimetière. Il sait ce que pèse le silence.
Livia hocha la tête. Elle sortit de son sac une enveloppe épaisse, la posa sur la table entre eux.
— Pour lui. Et pour vous.
Beppe prit l’enveloppe sans la compter. Il savait qu’elle contenait ce qu’il fallait — elle n’était pas du genre à marchander.
— Quand ? demanda-t-il.
— Le comte donne une fête le 18. Il faudrait que tout soit prêt avant.
— C’est dans dix jours.
— Oui.
Beppe roula le plan, le glissa dans sa veste, se leva.
— Ce sera fait, signora.
Il s’arrêta sur le seuil, la main sur la poignée. Pendant un instant, Livia crut qu’il allait dire quelque chose — un avertissement, une question, peut-être même un conseil. Mais il ne dit rien. Il ouvrit la porte, sortit, et ses pas s’éloignèrent dans le couloir silencieux.
Livia resta seule.
Elle retourna s’asseoir près de la fenêtre. La nuit tombait sur le Lido, effaçant la mer, effaçant le ciel, ne laissant que le bruit des vagues et le vent qui faisait trembler les volets. Quelque part en bas, dans le restaurant de l’hôtel, des gens dînaient, parlaient, vivaient leur vie ordinaire. Elle les entendait à peine.
Elle pensa à Ingo Fischer.
Elle essaya de se souvenir de ce qu’elle avait ressenti pour lui, autrefois — cet élan, cette fièvre, cette certitude d’avoir trouvé quelqu’un qui la voyait vraiment. Elle fouilla dans sa mémoire, cherchant la chaleur, la tendresse, tout ce qui fait qu’on aime. Mais elle ne trouva rien. C’était comme regarder une pièce où l’on avait vécu et n’y voir que des murs nus, des meubles partis, des traces de tableaux sur le plâtre.
Il avait tout pris. Même les souvenirs.
Il ne restait que la blessure — froide maintenant, cristallisée, dure comme la pierre des palazzi. Une blessure qui ne saignait plus mais qui ne guérissait pas non plus. Une blessure qui attendait.
Livia alluma une autre cigarette, la fuma jusqu’au filtre.
Dans dix jours, il serait mort.
Et elle, elle reprendrait le vaporetto vers Venise, elle remonterait dans sa suite du Bauer, elle commanderait un Bellini au bar, et personne ne saurait jamais ce qui s’était passé dans la loggia del Moro.
C’était un plan simple. Les meilleurs le sont toujours.
Elle écrasa sa cigarette, se déshabilla, se glissa entre les draps frais de l’hôtel des Bains. La chambre était sombre, silencieuse, impersonnelle. Exactement ce qu’il lui fallait.
Demain, elle retournerait à Venise. Elle reverrait Luna Contarini. Elle continuerait à tisser sa toile, fil après fil, avec une patience d’araignée.
Et quand tout serait prêt, quand chaque pièce serait à sa place, elle regarderait Ingo Fischer tomber.
Cette pensée l’accompagna dans le sommeil — non pas comme un cauchemar, mais comme une berceuse.
Chapitre 4
Le motoscafo privé fendit les eaux du Grand Canal avec cette arrogance des bateaux qui savent qu’on les regarde. À la proue, debout malgré le tangage, Ingo Fischer contemplait Venise comme un conquérant revenu d’exil.
Il avait vieilli. Ses cheveux, autrefois d’un blond vénitien, avaient blanchi aux tempes et se clairsemaient sur le sommet du crâne. Son visage s’était creusé, marqué par les années et par quelque chose d’autre — cette amertume des hommes qui croient mériter davantage que ce que la vie leur donne. Mais ses yeux étaient restés les mêmes : bleus, perçants, avec cette intensité de prédateur qui avait fait sa réputation et son charme.
Il portait un manteau de cachemire sombre, une écharpe de soie blanche, des gants de cuir fin. À cinquante-deux ans, il cultivait l’élégance de ceux qui ont appris à se composer un personnage. L’artiste maudit. L’exilé courageux. Le génie incompris par son propre pays.
Le bateau passa sous le pont de l’Académie, longea les façades ocre et roses des palazzi endormis. Ingo reconnaissait chaque pierre, chaque fenêtre, chaque reflet. Il était venu souvent à Venise, autrefois — pour peindre, pour exposer, pour séduire. La ville l’avait toujours inspiré. Quelque chose dans cette lumière, dans cette eau omniprésente, dans cette beauté qui pourrissait lentement, correspondait à sa vision du monde.
— Nous arrivons, signore, dit le pilote en ralentissant.
Le Bauer apparut sur la droite, avec son étrange architecture double — le palazzo gothique greffé à l’aile moderne. Ingo sourit. Il aimait cette contradiction, ce refus de choisir entre le passé et le présent. C’était un hôtel pour les gens comme lui, ceux qui n’appartenaient à aucune époque.
Le motoscafo accosta à l’embarcadère privé. Des porteurs en livrée se précipitèrent pour prendre les bagages — trois malles, deux valises, un étui de cuir qui contenait ses pinceaux et ses carnets. Ingo descendit avec la lenteur calculée des hommes qui savent qu’on les attend.
Dans le hall, le directeur l’accueillit personnellement. On lui avait réservé une suite au quatrième étage, avec vue sur le canal et le campo San Moisè. Tout avait été préparé selon ses exigences : des fleurs fraîches, du champagne français, un chevalet installé près de la fenêtre au cas où l’inspiration viendrait.
— Le pavillon allemand vous attend demain à onze heures, signor Fischer, dit le directeur en l’accompagnant vers l’ascenseur. Le commissaire de l’exposition est impatient de vous rencontrer.
— Je suis sûr qu’il l’est, répondit Ingo avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
La Biennale de 1938 serait différente des précédentes. L’Allemagne officielle l’avait banni, ses œuvres avaient été retirées des musées, certaines détruites dans les autodafés de l’art dégénéré. Mais ici, à Venise, on l’exposait comme un martyr, un résistant, un symbole de tout ce que le régime voulait écraser. Les critiques français et américains s’apprêtaient à le célébrer. Les collectionneurs faisaient la queue pour acquérir ses toiles. Son exil était devenu sa meilleure publicité.
Il entra dans sa suite, congédia le porteur d’un geste, resta seul.
La pièce était vaste, décorée dans ce style vénitien chargé qu’il avait toujours trouvé légèrement vulgaire — trop de dorures, trop de velours, trop de miroirs qui reflétaient des miroirs. Mais la lumière était belle. Elle entrait par les grandes fenêtres, se brisait sur l’eau du canal, projetait des reflets mouvants sur le plafond à fresques. C’était une lumière qu’on ne trouvait nulle part ailleurs, une lumière qui mentait magnifiquement.
Ingo ôta son manteau, s’approcha de la fenêtre.
En bas, Venise continuait sa vie immémoriale — les gondoles qui glissaient, les cris des marchands, les cloches qui sonnaient l’angélus. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite, huit ans plus tôt. La ville était immuable, indifférente aux drames qui se jouaient entre ses murs. Elle avait vu des empires naître et mourir, des amours éclore et se flétrir, des hommes se croire importants puis disparaître dans l’oubli. Un peintre de plus ou de moins ne faisait aucune différence.
Il pensa à Livia.
C’était étrange — il n’avait pas pensé à elle depuis des années, et voilà que son image lui revenait, convoquée par les pierres de cette ville. Livia Girandello, la belle Vénitienne aux yeux sombres, celle qui l’avait aimé avec une intensité qui l’avait d’abord flatté, puis étouffé. Il l’avait peinte cinq fois, peut-être six. Des toiles violentes, fiévreuses, où il avait mis tout ce qu’il voyait en elle — le désir, la possessivité, cette noirceur qui affleurait sous la surface parfaite.
Ces tableaux l’avaient rendu célèbre. La série vénitienne, comme on l’appelait dans les catalogues. Des critiques avaient écrit des pages entières sur la femme sans nom qui hantait ces toiles, sur la tension érotique, sur la cruauté du regard que le peintre posait sur son modèle. Personne ne s’était demandé ce que le modèle en pensait.
Ingo haussa les épaules. C’était il y a longtemps. Livia avait dû refaire sa vie, se marier, oublier. Les femmes oubliaient toujours. Elles n’avaient pas le choix.
Il se détourna de la fenêtre, ouvrit une des malles, en sortit une bouteille de whisky qu’il avait apportée de Zurich. Il se servit un verre, le but lentement, savourant la brûlure dans sa gorge.
Demain, il irait au pavillon allemand. Il serrerait des mains, sourirait aux photographes, dirait les mots qu’on attendait de lui sur la liberté de l’art et la barbarie des régimes. Il jouerait son rôle, comme il l’avait toujours fait. Et les gens croiraient ce qu’ils voulaient croire, parce que c’était plus simple que de regarder la vérité en face.
La vérité, c’était qu’Ingo Fischer n’avait jamais été un résistant. Il avait quitté l’Allemagne non par conviction, mais par instinct de survie. Il avait vu le vent tourner, compris que son art ne plairait plus, calculé qu’il valait mieux partir avant d’y être forcé. À Zurich, puis à Paris, il s’était inventé un passé de dissident, semé des allusions à des persécutions qui n’avaient jamais eu lieu, laissé entendre qu’il avait risqué sa vie pour ses convictions.
Et les gens l’avaient cru. Parce qu’il était beau, parce qu’il parlait bien, parce que son art avait cette violence qui ressemblait à du courage.
Ingo termina son whisky, s’en servit un autre.
Il pensa aux jours à venir. La Biennale, les réceptions, les collectionneurs. Et peut-être autre chose aussi — une nouvelle muse, une nouvelle inspiration. Venise regorgeait de belles femmes, surtout en cette saison où les touristes se faisaient rares et où les Vénitiennes reprenaient possession de leur ville. Il suffisait de regarder, de choisir, de tendre la main.
Quelqu’un frappa à la porte. Un serveur, probablement, avec le champagne commandé. Ingo alla ouvrir.
Ce n’était pas un serveur. C’était une femme — jeune, brune, vêtue d’un uniforme noir de femme de chambre. Elle tenait une pile de serviettes blanches et le regardait avec des yeux légèrement effrayés.
— Pardonnez-moi, signore, dit-elle. Je croyais la suite vide. Je reviendrai plus tard.
Mais Ingo ne la laissa pas partir. Il la regardait avec cette intensité qui faisait son charme et son danger — ce regard qui déshabillait, qui évaluait, qui prenait possession.
— Vous êtes vénitienne, dit-il.
Ce n’était pas une question. La jeune femme hocha la tête, mal à l’aise.
— Comment vous appelez-vous ?
— Maria, signore.
Elle mentait, il le voyait. Mais peu importait. Ce qui l’intéressait, c’était autre chose — la ligne de son cou, la façon dont la lumière tombait sur sa joue, cette grâce involontaire des filles qui ne savent pas qu’elles sont belles.
— Revenez dans une heure, Maria, dit-il avec un sourire. J’aurai besoin de serviettes propres.
La jeune femme s’inclina, s’enfuit presque. Ingo referma la porte, retourna à son whisky.
Venise ne l’avait pas déçu. Elle lui offrait déjà ce qu’il était venu chercher — la lumière, l’inspiration, et cette chair fraîche qui faisait tourner le monde.
Il leva son verre vers la fenêtre, vers les reflets dorés du couchant sur les eaux du Grand Canal.
— À toi, Venise, murmura-t-il. Tu m’as manqué.
Quelque part dans les étages du Bauer, une femme de chambre nommée Luna Contarini rangeait son chariot sans savoir qu’elle venait de croiser l’homme qui changerait sa vie. Et dans une suite du même hôtel, Livia Girandello buvait son thé en regardant la même lumière, le même canal, les mêmes reflets — et pensait exactement la même chose, mais avec des intentions très différentes.
La nuit tombait sur Venise. Dans les églises, on allumait les cierges. Dans les palazzi, on fermait les volets. Et quelque part sur la lagune, un vaporetto traversait l’obscurité vers le Lido, portant des passagers qui ne se connaissaient pas encore et qui, peut-être, ne se connaîtraient jamais.
Mais certains fils étaient déjà noués. Certaines trajectoires déjà tracées.
Et le compte à rebours avait commencé.
Chapitre 5
Les jours qui suivirent furent pour Luna comme un rêve dont elle craignait de se réveiller.
Livia l’invitait régulièrement dans sa suite — pour le thé, pour le déjeuner, pour des conversations qui duraient des heures. Elles parlaient de Venise, de l’histoire des grandes familles, des palazzi qui s’effondraient et de ceux qui tenaient encore. Livia semblait tout savoir — les alliances, les scandales, les fortunes perdues et les réputations brisées. Elle racontait comme d’autres lisent, avec cette aisance des gens pour qui le passé est aussi vivant que le présent.
Luna buvait ses paroles. Pour la première fois depuis des années, quelqu’un lui parlait de ce monde qu’elle avait perdu — non pas comme d’une relique, mais comme d’une chose qui existait encore, qui respirait, à laquelle on pouvait appartenir.
— Vous avez été élevée pour cela, lui dit Livia un après-midi. Ce n’est pas parce que les circonstances vous ont fait descendre que vous n’êtes plus ce que vous êtes.
— Je fais les chambres, signora.
— Vous faites les chambres en attendant. Ce n’est pas la même chose.
Luna ne savait pas ce qu’elle attendait. Elle ne savait même pas si elle attendait quelque chose. Mais les mots de Livia s’insinuaient en elle, réveillaient des espoirs qu’elle croyait morts.
Livia lui offrit d’abord des livres — des romans français, de la poésie, des essais sur l’art vénitien. Luna les dévorait le soir, dans sa chambre de Cannaregio, pendant que sa mère brodait en silence. Puis vinrent les vêtements. Une robe d’abord, en soie bleue, que Livia présenta comme un cadeau anodin. Puis une autre, plus élégante. Des chaussures. Un châle de cachemire. Des gants.
— Je ne peux pas accepter, disait Luna chaque fois.
— Vous pouvez et vous devez, répondait Livia. Considérez cela comme un investissement.
Un investissement dans quoi, Luna ne le demandait pas. Elle avait peur de la réponse, ou peut-être peur qu’il n’y en ait pas.
Livia lui apprit à marcher autrement — non pas la démarche pressée des domestiques, mais le pas lent des femmes qui savent qu’on les regarde. Elle lui apprit à s’asseoir, à tenir une tasse de thé, à sourire sans montrer les dents. Elle lui apprit les codes invisibles de ce monde qu’elle avait quitté — comment saluer une comtesse, comment décliner une invitation, comment dire non en ayant l’air de dire oui.
— Vous apprenez vite, observa Livia un soir. C’est parce que vous n’apprenez pas vraiment. Vous vous souvenez.
C’était vrai. Luna sentait remonter en elle des gestes, des réflexes, des façons d’être qu’elle croyait avoir oubliés. Sa grand-mère les lui avait enseignés dans l’appartement du palazzo Contarini, quand elle était enfant, quand l’avenir semblait encore possible. Tout était là, enfoui sous des années de servitude, attendant d’être réveillé.
Parfois, au milieu d’une leçon, Livia s’interrompait et la regardait avec une intensité étrange — presque de la tendresse, mais pas tout à fait. Luna ne savait pas lire ce regard. Elle y voyait de la bienveillance, certainement, et peut-être une forme de reconnaissance. Comme si Livia retrouvait en elle quelque chose qu’elle avait perdu.
— Pourquoi faites-vous tout cela ? demanda Luna un jour.
Elles étaient assises près de la fenêtre de la suite 408, regardant le Grand Canal dans la lumière déclinante de l’après-midi. Une théière vide entre elles, des miettes de gâteau sur les assiettes. L’intimité de ces heures partagées avait rendu la question possible.
Livia ne répondit pas tout de suite. Elle regardait l’eau, les reflets, les bateaux qui passaient.
— Quand j’avais votre âge, dit-elle enfin, quelqu’un m’a aidée. Une femme plus âgée, plus sage. Elle m’a appris des choses que personne d’autre ne pouvait m’enseigner.
— Et vous voulez faire la même chose pour moi ?
— Quelque chose comme ça.
Luna sentit qu’il y avait autre chose, quelque chose que Livia ne disait pas. Mais elle n’insista pas. On n’insiste pas avec les gens qui vous sauvent.
Les semaines passèrent. Luna continuait son travail au Bauer — les chambres, les draps, l’invisibilité — mais quelque chose avait changé. Elle marchait différemment dans les couloirs de service. Elle regardait les clientes avec d’autres yeux, non plus avec l’envie sourde des exclus, mais avec la patience de ceux qui savent que leur tour viendra.
Les autres femmes de chambre remarquèrent le changement. Elles chuchotaient sur son passage, échangeaient des regards entendus. Luna les ignorait. Elle avait toujours été seule ; elle pouvait le rester.
Un soir, Livia lui annonça qu’il y aurait une réception.
— Le comte Alvise Zorzi donne une fête dans son palazzo, dit-elle. La plus belle fête de la saison, dit-on. J’aimerais que vous m’accompagniez.
Luna la regarda, incrédule.
— Moi ? Mais je ne peux pas… Je ne suis personne.
— Vous êtes Luna Contarini. Votre famille a donné huit doges à la République. Vous êtes plus vénitienne que la moitié des gens qui seront là.
— Ils me reconnaîtront. Ils savent que je travaille ici.
— Ils verront une jeune femme élégante, au bras d’une Girandello. Ils verront ce qu’ils voudront voir. Les gens voient toujours ce qu’ils veulent voir.
Luna hésita. L’idée était folle — retourner dans ce monde en imposture, risquer l’humiliation, la découverte. Mais quelque chose en elle brûlait de le faire. Quelque chose qui avait été éteint trop longtemps.
— J’aurai besoin d’une robe, murmura-t-elle.
Livia sourit — ce sourire étrange qu’elle avait parfois, qui ressemblait à de la satisfaction.
— La robe est déjà prête.
Elle se leva, alla ouvrir l’armoire de la chambre. Et Luna vit.
C’était une robe de soirée, longue, en velours noir avec des reflets pourpres. Le décolleté était sobre mais précis, les manches s’arrêtaient aux coudes, la coupe épousait le corps sans le contraindre. C’était une robe faite pour être regardée — pour arrêter les conversations quand on entrait dans une pièce.
— Je l’ai fait faire pour vous, dit Livia. Par la couturière des Mocenigo. Elle n’a pas posé de questions.
Luna s’approcha, toucha le tissu du bout des doigts. C’était la plus belle chose qu’elle avait jamais vue — et elle lui était destinée.
— Je ne sais pas comment vous remercier, dit-elle d’une voix étranglée.
— Ne me remerciez pas encore. La fête sera dans quatre jours. D’ici là, nous avons du travail.
Les jours suivants furent intenses. Livia fit venir une coiffeuse, une maquilleuse, quelqu’un qui enseigna à Luna les dernières danses à la mode. Elle lui apprit les noms des gens qui seraient présents, leurs histoires, leurs faiblesses. Elle lui expliqua comment naviguer dans une conversation mondaine, comment s’éclipser quand il le fallait, comment rester mystérieuse.
— Il y aura quelqu’un d’important à cette fête, dit Livia la veille au soir. Un peintre allemand, très célèbre. Ingo Fischer.
Luna hocha la tête. Elle avait entendu ce nom — on en parlait dans les journaux, à cause de la Biennale.
— C’est un homme dangereux, continua Livia. Charmant, brillant, mais dangereux. Il a l’habitude de prendre ce qu’il veut.
— Pourquoi me dites-vous cela ?
Livia la regarda longuement.
— Parce qu’il vous remarquera. Un homme comme lui remarque toujours les femmes comme vous. Et je veux que vous soyez prête.
Luna ne comprenait pas très bien ce que cela signifiait. Prête à quoi ? À résister ? À céder ? Livia ne précisa pas.
— Soyez simplement vous-même, dit-elle. C’est tout ce que je vous demande.
Cette nuit-là, Luna rentra chez elle à Cannaregio et ne dormit pas. Elle resta allongée dans le noir, les yeux ouverts, pensant à tout ce qui s’était passé depuis que Livia Girandello avait poussé la porte de la suite 312 par erreur.
Elle ne croyait pas au hasard. Personne à Venise ne croyait au hasard. La ville était trop vieille, trop rusée, pour laisser les choses arriver par accident. Si Livia l’avait trouvée, c’était pour une raison. Si elle l’avait choisie, c’était pour quelque chose.
Mais quoi ?
Luna ferma les yeux, essaya de dormir.
Dans quatre jours, elle entrerait au palazzo Zorzi au bras de Livia Girandello, vêtue de velours noir, et le monde la verrait enfin.
Elle ne savait pas encore que ce monde la briserait.