Chapitre 4 — L’appartement de la rue Joffre
Novembre 1948
L’appartement de Chen occupait le deuxième étage d’un immeuble de la rue Joffre, dans la Concession française. Deux pièces — un salon qui servait aussi de bureau, une chambre à coucher — séparées par un couloir étroit où s’alignaient des étagères de livres. La cuisine, minuscule, donnait sur une cour intérieure où séchait le linge des voisins. La salle de bain, partagée avec les autres locataires de l’étage, se trouvait au fond du couloir.
C’était un logement modeste, mais propre et bien tenu. Chen l’occupait depuis 1935, l’année où il avait quitté la pension de famille de Hongkou pour s’installer dans ce quartier plus respectable. Il payait son loyer en yuan — une somme qui lui avait paru raisonnable pendant des années, mais qui représentait maintenant, avec l’inflation galopante, presque rien. Le propriétaire, un Français qui vivait à Hanoi, n’avait pas encore révisé le bail.
Ce matin-là, Chen se leva tard. Il n’avait rien à faire, nulle part où aller. La lumière grise de novembre filtrait à travers les rideaux ; on entendait, dans la cour, les voix des femmes qui étendaient leur lessive. Chen resta un moment assis au bord de son lit, regardant sans le voir le mur d’en face.
Sur ce mur était accrochée une calligraphie encadrée — quatre caractères tracés d’une main sûre sur papier de riz : 正心誠意. Zhèng xīn chéng yì. Rectifier son cœur, rendre sincères ses intentions. Un précepte du Daxue, le Grand Apprentissage, l’un des classiques confucéens que Maître Zhou lui avait fait étudier pendant des années.
Maître Zhou. Chen pensa à son ancien professeur, mort en 1943, quelques mois avant la fin de l’occupation japonaise. Un petit homme sec au crâne rasé, qui portait toujours la même robe de lettré élimée et parlait d’une voix si basse qu’il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. Il enseignait le chinois classique à St. John’s University, dans un département que les étudiants désertaient au profit des cours d’anglais et de commerce international. Chen avait été l’un de ses rares élèves fidèles.
Rectifier son cœur. Chen se leva, s’approcha de la calligraphie. Maître Zhou la lui avait offerte le jour de son départ de l’université, en 1928. “Gardez ceci, Weiming. Quoi que vous fassiez dans la vie, n’oubliez jamais ce précepte.” Chen l’avait gardé. Il l’avait regardé chaque jour pendant vingt ans. Et chaque jour, il avait su qu’il ne le suivait pas.
Il passa dans le salon, alluma le petit réchaud à charbon pour faire chauffer l’eau du thé. La pièce était meublée sommairement : un bureau de bois sombre, deux fauteuils, une table basse. Des livres s’empilaient sur toutes les surfaces — ouvrages en anglais et en chinois, classiques confucéens, romans occidentaux, traités de commerce. La bibliothèque d’un homme qui avait voulu être lettré et était devenu secrétaire.
Pendant que l’eau chauffait, Chen ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit l’enveloppe que Sassoon lui avait remise trois semaines plus tôt. Il l’avait comptée une fois, le soir même de leur entretien : dix mille dollars américains. Une somme considérable — l’équivalent de plusieurs années de salaire. Mais avec l’inflation qui dévorait le yuan, que valait-elle vraiment ?
Il étala les billets sur le bureau et fit le calcul. Au taux de change actuel — qui changeait chaque jour, parfois chaque heure —, dix mille dollars représentaient environ trois millions de yuans. Assez pour vivre confortablement pendant trois mois, peut-être quatre. Ensuite, il faudrait trouver autre chose.
Chen rangea les billets dans l’enveloppe et la replaça dans le tiroir. Il avait pensé à partir — Hong Kong, comme Sassoon le lui avait suggéré, ou peut-être Singapour, où il connaissait quelques anciens collègues. Mais partir coûtait cher : le billet de bateau, les pots-de-vin aux douaniers, l’installation dans une nouvelle ville. Et puis, partir pour quoi ? Pour recommencer ailleurs une vie de secrétaire, de serviteur ? À cinquante ans, il était trop vieux pour repartir de zéro.
L’eau se mit à bouillir. Chen versa le thé dans une tasse ébréchée et s’assit près de la fenêtre. Dehors, la rue Joffre s’animait lentement — les boutiques ouvraient leurs volets, les marchands ambulants installaient leurs éventaires, les automobiles commençaient à circuler. Une scène ordinaire, presque paisible. On aurait pu croire que rien n’avait changé.
Mais Chen savait lire les signes. Le boulanger du coin de la rue, un Russe blanc qui tenait boutique depuis 1922, avait fermé la semaine précédente. La pharmacie française d’en face affichait des prix qui doublaient tous les quinze jours. Les gens marchaient plus vite, parlaient moins fort, regardaient autour d’eux avec une méfiance nouvelle. Shanghai se préparait à quelque chose — une catastrophe, une révolution, une fin du monde. Personne ne savait exactement quoi, mais tout le monde le sentait venir.
Chen but son thé à petites gorgées. Il pensa à l’argent de Sassoon, aux mois qu’il lui restait. Et puis il pensa à autre chose — quelque chose qu’il gardait dans un tiroir fermé à clé, au fond de son armoire.
Il se leva, traversa la chambre, ouvrit l’armoire. Sous une pile de chemises repassées, il y avait une petite boîte de laque noire. Chen la sortit, la posa sur le lit, tourna la clé.
À l’intérieur, enveloppée dans un carré de soie, reposait une pipe d’opium. Elle était en bambou, longue d’une trentaine de centimètres, avec un fourneau de terre cuite et une embouchure de jade. À côté de la pipe, dans un petit pot de porcelaine, il y avait une boulette d’opium brun — peut-être dix grammes, de quoi tenir une semaine ou deux.
Chen regarda la pipe sans la toucher. Il se souvenait de la première fois qu’il l’avait utilisée, dix ans plus tôt, dans la maison de Madame Qian. Un soir d’hiver, après la disparition de Meiling. Il était ivre, désespéré, incapable de dormir. Un associé de Sassoon — un Cantonais nommé Fung, qui s’occupait des affaires louches de la maison — l’avait emmené à Hongkou en lui disant que c’était bon pour les nerfs.
Chen avait fumé. Et il avait découvert ce que des millions de Chinois connaissaient depuis un siècle : la paix de l’opium. Cette sensation de flotter au-dessus de soi-même, de regarder le monde à travers un voile de soie. Les pensées qui s’effilochent, les angoisses qui se dissolvent, le temps qui ralentit jusqu’à s’arrêter. Pendant quelques heures, il avait cessé de penser à Meiling, à sa vie gâchée, à ses compromissions. Il avait juste existé, dans une bulle de chaleur et de lumière.
Depuis, il y revenait. Pas souvent — il n’était pas un opiomane, pas comme ces épaves qu’on voyait dans les fumeries des quartiers pauvres. Mais de temps en temps, quand le poids devenait trop lourd, quand les questions se faisaient trop pressantes. Une pipe, deux au maximum. Juste de quoi oublier.
Chen referma la boîte, la rangea sous les chemises. Pas maintenant. Il faisait jour, il avait du thé, il pouvait encore tenir. La pipe attendrait le soir. Ou le lendemain. Ou jamais, si par miracle il trouvait autre chose à quoi se raccrocher.
Il retourna dans le salon, s’assit à son bureau. Sur une feuille de papier, il commença à faire la liste de ce qu’il pourrait vendre : ses livres anglais, qui intéresseraient peut-être les antiquaires de Fuzhou Road ; sa montre de gousset, un cadeau de Sassoon pour ses dix ans de service ; quelques vêtements qu’il ne portait plus. Des miettes. De quoi gagner quelques semaines, pas davantage.
La journée passa, lente et vide. Chen lut un peu, sommeilla dans son fauteuil, regarda par la fenêtre les ombres qui s’allongeaient sur la rue Joffre. Quand le soir tomba, il n’avait toujours pas bougé de son appartement.
Il pensa à Margaret Hartley, seule dans sa suite du Cathay avec ses bouteilles de gin. Il pensa à Sassoon, quelque part au-dessus de l’océan, filant vers ses palmiers et ses impôts allégés. Il pensa à Maître Zhou, mort dans son lit de la concession française, sans avoir jamais su ce que son élève était devenu.
Et puis il pensa à la boîte de laque noire, dans l’armoire.
Pas ce soir, se dit-il encore.
Mais il savait que ce soir ou un autre, il ouvrirait l’armoire.
* * *
Chapitre 5 — La fumerie de Hongkou
Décembre 1948
Il céda deux semaines plus tard, par une nuit de décembre où le froid était devenu insupportable.
Son appartement n’avait pas de chauffage — seulement le petit réchaud à charbon qui suffisait à peine à tiédir la pièce principale. Chen avait passé la journée emmitouflé dans son manteau, les mains autour d’une tasse de thé qu’il réchauffait sans cesse. Dehors, une pluie glaciale tombait sur la rue Joffre, transformant les trottoirs en miroirs sombres.
Vers neuf heures du soir, il n’en put plus. Le froid, la solitude, les pensées qui tournaient en boucle — tout cela formait un poids qu’il ne pouvait plus porter. Il ouvrit l’armoire, sortit la boîte de laque noire, regarda la pipe. Puis il la rangea. Ce n’était pas de cela qu’il avait besoin. Il avait besoin de chaleur, de présence humaine, de quelqu’un qui préparerait la pipe pour lui et le regarderait sombrer dans l’oubli.
Il avait besoin de Madame Qian.
Chen enfila son manteau, noua une écharpe autour de son cou, sortit dans la nuit. La pluie s’était transformée en crachin ; l’air sentait la suie et le fleuve. Il marcha vers le nord, traversant la Concession française, puis le quartier chinois de Nanshi, pour atteindre enfin les ruelles de Hongkou.
Hongkou avait été, avant la guerre, le quartier japonais de Shanghai. Maintenant, c’était un labyrinthe de maisons délabrées, de commerces louches, de réfugiés entassés dans des logements insalubres. Les Japonais étaient partis, mais leur empreinte restait — des enseignes en caractères japonais qu’on n’avait pas pris la peine d’enlever, des temples shinto à l’abandon, des boutiques de nouilles soba reconverties en gargotes chinoises.
La maison de Madame Qian se trouvait au fond d’une impasse, derrière une façade de salon de thé. Chen poussa la porte, fit tinter la clochette. Une jeune femme qu’il ne connaissait pas apparut derrière le comptoir.
— Pour le thé ou pour autre chose ?
— Autre chose. Je suis un ami de Madame Qian.
La jeune femme le dévisagea, puis hocha la tête et disparut derrière un rideau de perles. Quelques instants plus tard, le rideau s’écarta et Madame Qian apparut.
Elle avait vieilli depuis la dernière visite de Chen — c’était il y a quoi, un an, deux ans ? Son visage s’était creusé, ses cheveux avaient blanchi, mais ses yeux gardaient cette acuité de vieille renarde qui ne laissait rien passer. Elle portait une robe de soie noire, austère, presque monacale.
— Monsieur Chen, dit-elle sans sourire. Cela faisait longtemps.
— Bonsoir, Madame Qian.
— Vous avez l’air fatigué.
— Je suis fatigué.
Elle l’examina un moment, comme si elle pesait quelque chose dans sa tête. Puis elle fit un geste vers le rideau.
— Venez.
Chen la suivit à travers un couloir étroit, puis un escalier qui descendait vers le sous-sol. L’odeur le saisit avant même qu’il atteigne la dernière marche — cette odeur douceâtre, entêtante, qu’il aurait reconnue entre mille. L’opium.
La fumerie occupait une cave voûtée, éclairée par des lampes à huile qui projetaient des ombres mouvantes sur les murs. Des nattes étaient disposées le long des parois, séparées par des paravents de bambou. Sur chaque natte, un fumeur était allongé, la tête posée sur un appuie-nuque de porcelaine, les yeux mi-clos. Certains dormaient ; d’autres fixaient le plafond avec une expression de béatitude lointaine. L’air était épais, presque palpable, chargé de fumée et de chaleur.
Chen sentit son corps se détendre avant même d’avoir fumé. La chaleur, après le froid de la rue. Le silence ouaté, après le bruit du monde. Il était chez lui.
Madame Qian le conduisit vers une natte libre, dans un coin reculé de la cave. À côté de la natte, sur un plateau de laque, étaient disposés les instruments : une lampe à opium dont la flamme vacillait doucement, une longue aiguille de métal, un pot contenant la pâte brune.
— Vous voulez que je prépare ? demanda Madame Qian.
— S’il vous plaît.
Chen s’allongea sur la natte, posa sa tête sur l’appuie-nuque. Le tissu était tiède sous son corps — quelqu’un avait dû l’occuper peu de temps avant. Il ferma les yeux, écouta les bruits de la fumerie : le crépitement des lampes, le souffle des fumeurs, le murmure lointain d’une conversation.
Madame Qian s’agenouilla près de lui et commença à préparer la pipe. Chen la regarda faire — les gestes précis, rituels, qu’il connaissait par cœur. Elle prit une boulette d’opium avec l’aiguille, la fit chauffer au-dessus de la flamme jusqu’à ce qu’elle ramollisse, puis la déposa dans le fourneau de la pipe. L’odeur s’intensifia — sucrée, végétale, avec une note de brûlé.
— Votre maître est parti, dit Madame Qian sans lever les yeux de son travail. Sassoon. Tout le monde en parle.
— Oui.
— Et vous êtes resté.
Ce n’était pas une question. Chen ne répondit pas.
— Beaucoup de mes clients partent aussi, continua Madame Qian. Les riches, les étrangers. Ils sentent le vent tourner. Bientôt, il ne restera plus que les pauvres et les fous.
Elle tendit la pipe à Chen.
— Et vous, Monsieur Chen ? Vous êtes pauvre ou fou ?
Chen prit la pipe, la porta à ses lèvres, aspira. La fumée emplit ses poumons — chaude, épaisse, avec ce goût caractéristique qu’aucun mot ne pouvait décrire. Il retint sa respiration quelques secondes, puis exhala lentement.
La première bouffée ne faisait jamais grand effet. C’était la deuxième, la troisième, qui vous emportaient. Chen aspira de nouveau, les yeux fixés sur la flamme de la lampe. Peu à peu, le monde commença à changer. Les contours s’adoucirent, les couleurs se fondirent les unes dans les autres, le temps ralentit.
— Les deux, murmura-t-il enfin. Pauvre et fou.
Madame Qian eut un rire bref — un son sec, sans joie.
— Au moins, vous êtes honnête.
Elle se leva, disparut derrière un paravent. Chen resta seul avec sa pipe, sa lampe, ses pensées qui s’effilochaient.
Il pensa à Meiling.
C’était toujours ainsi, quand il fumait. Les premiers instants étaient une fuite — le monde s’éloignait, les soucis se dissolvaient. Mais ensuite, quand la paix s’installait, les souvenirs revenaient. Des souvenirs qu’il avait enterrés, des visages qu’il avait oubliés. Et toujours, au centre de tout, Meiling.
Il l’avait rencontrée en 1935, dans une librairie de Fuzhou Road. Elle avait vingt-cinq ans, lui trente-cinq. Elle travaillait comme secrétaire dans une compagnie d’import-export — un travail médiocre, mal payé, mais qui lui permettait de vivre seule, ce qui était rare pour une femme à l’époque. Elle lisait de la poésie anglaise, parlait trois langues, rêvait de voyager en Europe.
Ils s’étaient aimés pendant trois ans. Des promenades sur le Bund, des dîners dans les petits restaurants de la Concession française, des nuits dans l’appartement de Chen. Il avait pensé à l’épouser. Il avait même commencé à économiser pour acheter une bague.
Et puis, en 1938, elle avait disparu.
Pas morte — du moins, il ne le pensait pas. Disparue, simplement. Un matin, elle n’était plus là. Son appartement était vide, ses collègues ne savaient rien, ses amis n’avaient pas de nouvelles. Chen avait cherché pendant des mois, interrogé tout le monde, dépensé une fortune en enquêteurs privés. Rien. Meiling s’était évaporée, comme si elle n’avait jamais existé.
Plus tard, il avait appris — par des rumeurs, des bribes de conversation — qu’elle avait peut-être rejoint les communistes. Qu’elle était peut-être partie pour Yan’an, la base de Mao dans le nord-ouest. Qu’elle s’était peut-être engagée dans la résistance contre les Japonais. Mais ce n’étaient que des rumeurs. Il n’avait jamais su la vérité.
Chen aspira une nouvelle bouffée de fumée. Dans les volutes qui montaient vers le plafond, il crut voir son visage — les yeux en amande, le sourire légèrement moqueur, la mèche de cheveux qu’elle repoussait toujours derrière son oreille. Une illusion, bien sûr. L’opium créait des fantômes.
Il ferma les yeux et la laissa venir.
Où es-tu, Meiling ? Es-tu vivante ? Te souviens-tu de moi ?
Les questions flottaient dans la fumée, sans réponse. Chen s’enfonça dans les coussins et laissa le temps s’arrêter.
Quand il rouvrit les yeux, plusieurs heures avaient passé. La lampe brûlait toujours, mais la plupart des autres fumeurs étaient partis. La cave était presque vide, silencieuse. Chen se redressa lentement, la tête lourde, la bouche pâteuse.
Madame Qian apparut comme par magie, un plateau de thé à la main.
— Buvez, dit-elle. Ça aide.
Chen prit la tasse, but à petites gorgées. Le thé était amer, brûlant — exactement ce dont il avait besoin.
— Combien je vous dois ?
Madame Qian fit un geste vague.
— Nous réglerons ça plus tard. Vous reviendrez.
Ce n’était pas une question. Chen hocha la tête.
Il se leva, remit son manteau, remonta l’escalier. Dehors, la pluie avait cessé. L’aube pointait à l’est, grise et froide. Chen se mit à marcher vers le sud, vers son appartement vide.
En sortant de la ruelle, il croisa un jeune homme qui distribuait des tracts. Leurs regards se croisèrent un instant. Le jeune homme avait des yeux fiévreux, idéalistes — le regard de quelqu’un qui croit en quelque chose. Chen détourna les yeux et accéléra le pas.
Il ne voulait pas savoir ce qu’il y avait écrit sur les tracts. Il ne voulait pas penser à l’avenir. Il voulait juste rentrer chez lui, dormir, et oublier — jusqu’à la prochaine fois.
* * *
Chapitre 6 — Conversation avec un fantôme
Décembre 1948
Le lendemain, Chen se réveilla avec la fièvre. Son corps était moite, sa tête douloureuse, ses pensées embrouillées. Les suites de l’opium, sans doute — ou peut-être le froid de la nuit passée à marcher dans les rues.
Il resta au lit toute la journée, incapable de se lever. La lumière grise filtrait à travers les rideaux ; les heures passaient sans qu’il les compte. De temps en temps, il entendait les bruits de l’immeuble — une porte qui claquait, des voix dans l’escalier, le cri d’un vendeur ambulant dans la rue. Mais tout cela lui parvenait assourdi, lointain, comme à travers une couche d’ouate.
Vers le soir, la fièvre monta. Chen se mit à trembler sous ses couvertures, claquant des dents malgré les trois épaisseurs de tissu. Il ferma les yeux et tenta de dormir, mais le sommeil ne venait pas. À la place, des images défilaient derrière ses paupières — des fragments de souvenirs, des visages du passé, des scènes qu’il croyait avoir oubliées.
Il se revit à St. John’s University, jeune homme de vingt ans, assis dans la classe de Maître Zhou. Le vieux lettré commentait un passage des Analectes de Confucius, de sa voix si basse qu’il fallait tendre l’oreille : “Le Maître a dit : L’homme de bien pense à la vertu ; l’homme de peu pense au profit.”
Chen avait noté la phrase dans son cahier. Il l’avait méditée pendant des jours. Et puis, deux ans plus tard, il avait accepté le poste chez Sassoon — le profit, les affaires, l’argent. Il avait choisi.
Qu’auriez-vous dit, Maître Zhou, si vous aviez su ?
La question flotta dans l’air de la chambre, sans réponse. Maître Zhou était mort en 1943, emporté par une pneumonie. Chen était allé à ses funérailles — une cérémonie modeste, dans un temple bouddhiste de la Concession française. Il y avait une dizaine de personnes, dont quelques anciens élèves. Le cercueil de bois simple contenait le corps d’un homme qui avait consacré sa vie aux classiques, à la vertu, à l’enseignement — et qui n’avait jamais possédé plus que sa robe de lettré et ses livres.
Chen se souvenait s’être tenu devant le cercueil, incapable de prier. Il avait pensé : Voilà ce que devrait être une vie. Voilà ce que j’aurais pu être.
Mais il avait fait d’autres choix.
La fièvre montait encore. Chen se tourna sur le côté, face au mur où était accrochée la calligraphie de Maître Zhou. Les quatre caractères dansaient dans la pénombre : 正心誠意. Rectifier son cœur, rendre sincères ses intentions.
— Je n’ai pas rectifié mon cœur, murmura Chen.
Sa voix résonna étrangement dans la chambre vide. Il eut l’impression que quelqu’un l’écoutait — une présence invisible, tapie dans l’ombre.
— J’ai servi des hommes qui ont empoisonné mon peuple. J’ai fermé les yeux pendant vingt ans. Et maintenant, je fume moi-même le poison. Est-ce que vous me pardonnez ?
Le silence lui répondit. Bien sûr. Les morts ne parlent pas.
Mais dans son délire fiévreux, Chen crut entendre une voix — la voix de Maître Zhou, douce et lointaine :
Le pardon n’est pas mon affaire, Weiming. C’est la vôtre. Vous seul pouvez rectifier votre cœur. Vous seul pouvez choisir ce que vous ferez du temps qui vous reste.
Chen ferma les yeux. Des larmes coulèrent sur ses joues — des larmes de fièvre, de fatigue, de honte. Il pleura longtemps, silencieusement, sans savoir si c’était pour Maître Zhou, pour Meiling, pour lui-même, ou pour tout ce qu’il avait perdu.
Quand il s’endormit enfin, l’aube pointait à travers les rideaux.
Il rêva de Meiling. Elle marchait sur le Bund, vêtue de la robe bleue qu’elle portait le jour de leur rencontre. Elle se retournait vers lui, souriait, lui faisait signe de la suivre. Chen courait pour la rattraper, mais elle s’éloignait toujours, disparaissant dans la foule, dans le brouillard, dans le néant.
Il se réveilla en sursaut. La fièvre était tombée. Dehors, il faisait nuit. On entendait, au loin, le bruit d’une fusillade — des coups de feu sporadiques, peut-être des déserteurs nationalistes que la police pourchassait.
Chen resta un moment immobile, les yeux ouverts dans l’obscurité. Puis il se leva, alluma le réchaud à charbon, et fit chauffer de l’eau pour le thé.
Il était vivant. C’était déjà quelque chose.
* * *
Chapitre 7 — Le liftier
Janvier 1949
L’année nouvelle commença sans célébrations. Pas de feux d’artifice sur le Bund, pas de bals au Cathay, pas de champagne dans les clubs. Shanghai attendait, retenant son souffle, comme un condamné qui guette le pas du bourreau.
Chen reprit ses visites au Cathay — non par plaisir, mais par habitude, par incapacité de faire autre chose. Le bar du Horse and Hound était de plus en plus vide ; Margaret Hartley avait disparu, expulsée de sa suite ou partie Dieu savait où. Fernandez, le barman portugais, servait les rares clients avec une morosité résignée.
Ce jour-là, Chen arriva plus tôt qu’à l’ordinaire — il était à peine trois heures de l’après-midi. Le lobby était désert ; seuls quelques employés vaquaient à leurs occupations, époussetant des meubles que personne ne regardait plus. Chen se dirigea vers l’ascenseur.
Xiaowu était là.
Le jeune liftier avait changé depuis la dernière fois que Chen l’avait vu. Il avait grandi — non en taille, mais en assurance. Ses gestes étaient plus sûrs, son regard plus direct. Il y avait quelque chose de nouveau dans sa manière de se tenir, une fierté contenue qui n’existait pas auparavant.
— Monsieur Chen, dit-il en faisant coulisser la grille. Quel étage ?
— Le bar. Rez-de-chaussée.
— Vous n’avez pas besoin de l’ascenseur pour le rez-de-chaussée.
— Non. Mais je voulais te voir.
Xiaowu le dévisagea, surpris. Depuis vingt ans que Chen fréquentait le Cathay, il n’avait jamais adressé plus de quelques mots au liftier — des salutations polies, des indications d’étage, rien de plus. Les domestiques restaient invisibles ; c’était la règle.
— Me voir ? Pourquoi ?
Chen entra dans la cabine. Xiaowu referma la grille, mais n’appuya sur aucun bouton. L’ascenseur resta immobile.
— Tu as changé, dit Chen. Quelque chose a changé en toi.
Xiaowu ne répondit pas tout de suite. Il regardait Chen avec une méfiance nouvelle — celle qu’on réserve aux étrangers, aux ennemis potentiels.
— Tout le monde change, finit-il par dire. Les temps changent.
— Les temps, oui. Mais toi aussi. Tu lis des choses, n’est-ce pas ? Des tracts, des journaux interdits.
Le visage de Xiaowu se ferma.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Je ne te dénonce pas. Je veux juste comprendre.
Un silence. L’ascenseur était suspendu entre deux mondes — le lobby du Cathay en bas, les étages désertés en haut. Xiaowu regardait Chen comme s’il le voyait pour la première fois.
— Vous travailliez pour Sassoon, dit-il enfin. Vous étiez son homme. Son serviteur.
— Oui.
— Et maintenant, il est parti. Il vous a abandonné, comme il a abandonné tout le monde. Comme ils abandonnent tous.
Chen hocha la tête.
— C’est vrai.
— Alors pourquoi vous restez ? Pourquoi vous revenez ici, dans cet hôtel qui va bientôt appartenir au peuple ?
Appartenir au peuple. Chen entendit la phrase comme un écho de quelque chose de plus grand — un slogan, une promesse, une révolution en marche.
— Je ne sais pas, dit-il honnêtement. Je n’ai nulle part où aller.
Xiaowu le regarda longuement. Puis, contre toute attente, son visage s’adoucit.
— Vous êtes différent des autres, dit-il. Vous êtes chinois. Vous avez servi les étrangers, mais vous êtes chinois. Quand le monde nouveau viendra, il y aura peut-être une place pour vous.
— Tu crois ?
— Je ne sais pas. Mais au moins, vous n’êtes pas un ennemi. Pas vraiment.
Chen pensa à toutes les raisons pour lesquelles il était un ennemi — le serviteur des capitalistes, le complice du commerce de l’opium, l’homme qui avait fermé les yeux pendant vingt ans. Dans le monde que Xiaowu espérait, il serait au mieux un paria.
— Merci, dit-il simplement.
Xiaowu appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. L’ascenseur se mit à descendre.
— Les étrangers partent tous, dit Xiaowu. C’est bientôt fini pour eux. Mais vous… vous pouvez peut-être choisir.
La cabine s’arrêta. Xiaowu fit coulisser la grille.
— Choisissez bien, Monsieur Chen.
Chen sortit de l’ascenseur. Il se retourna pour répondre, mais Xiaowu avait déjà refermé la grille. La cabine remontait vers les étages supérieurs, emportant le jeune homme vers un avenir que Chen ne pouvait pas imaginer.
Il resta un moment immobile dans le lobby, pensif. Puis il se dirigea vers le bar, commanda un whisky, et regarda par la fenêtre le Bund qui s’assombrissait sous les nuages d’hiver.
Choisissez bien.
Mais que restait-il à choisir ?
* * *
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