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Indian Goods — Sixième partie

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Sixième par­tie

Cha­pitre 18 — Les sol­dats endormis

26 mai 1949, matin

Le soleil se leva sur un monde transformé.

Chen sor­tit du Cathay à l’aube, cli­gnant des yeux dans la lumière grise. Le Bund qu’il connais­sait avait dis­pa­ru. À sa place, une scène irréelle : des cen­taines — non, des mil­liers — de sol­dats de l’Ar­mée popu­laire de libé­ra­tion, allon­gés sur les trot­toirs, endormis.

Ils dor­maient par­tout. Sur les bancs, contre les réver­bères, le long des bâti­ments. Leurs fusils étaient posés à côté d’eux, leurs sacs à dos ser­vaient d’o­reillers. Ils avaient mar­ché pen­dant des jours, s’é­taient bat­tus pen­dant des heures, et main­te­nant ils dor­maient, épui­sés, dans les rues de la ville qu’ils venaient de conquérir.

Chen mar­cha par­mi eux, fas­ci­né. C’é­taient des jeunes pour la plu­part — des pay­sans, à en juger par leurs visages hâlés et leurs mains cal­leuses. Ils avaient l’air si ordi­naires, si humains. Pas du tout les démons san­gui­naires que la pro­pa­gande natio­na­liste décrivait.

Il remar­qua quelque chose d’é­trange : aucun d’eux n’é­tait entré dans les mai­sons. Ils auraient pu piller, réqui­si­tion­ner, s’ins­tal­ler dans les hôtels et les appar­te­ments. Mais ils dor­maient dehors, par dis­ci­pline, par res­pect pour la popu­la­tion civile.

Chen n’a­vait jamais rien vu de tel.

Il conti­nua à mar­cher, remon­tant le Bund vers le nord. Des jeunes gens en bras­sards rouges ins­tal­laient des por­traits de Mao sur les façades des bâti­ments. Des haut-par­leurs, accro­chés aux réver­bères, com­men­çaient à dif­fu­ser des chants révo­lu­tion­naires — des mélo­dies mar­tiales et joyeuses qui réson­naient dans le silence du matin.

Le monde d’hier s’ef­fa­çait. Un autre pre­nait sa place.

Chen croi­sa un groupe de civils qui regar­daient les sol­dats endor­mis avec un mélange de crainte et de curio­si­té. Une vieille femme s’ap­pro­cha d’un jeune sol­dat, posa une cou­ver­ture sur ses épaules. Le sol­dat ne se réveilla pas.

Plus loin, un homme en cos­tume — un fonc­tion­naire, peut-être, ou un com­mer­çant — se tenait immo­bile devant sa bou­tique fer­mée, les bras bal­lants, le regard vide. Il ne sem­blait pas savoir s’il devait se réjouir ou pleurer.

Chen le com­pre­nait. Il res­sen­tait la même chose.

* * *

Cha­pitre 19 — Vers le fleuve

26 mai 1949

Chen mar­cha vers le Huangpu.

Il ne savait pas pour­quoi. Ses pieds le por­taient, c’est tout. Il tra­ver­sa le Bund, pas­sa devant les bâti­ments de la conces­sion inter­na­tio­nale — les banques, les mai­sons de com­merce, les consu­lats — qui sem­blaient si impo­sants hier et qui n’é­taient plus aujourd’­hui que des coquilles vides, des reliques d’un empire révolu.

Le fleuve appa­rut, large et gris, char­riant ses eaux boueuses vers la mer de Chine. Des jonques pas­saient encore, char­gées de mar­chan­dises ou de réfu­giés. Quelques bateaux de guerre natio­na­listes, au loin, fuyaient vers Taï­wan. Le port était silen­cieux, presque désert.

Chen s’ap­pro­cha du quai. L’o­deur du fleuve l’en­ve­lop­pa — une odeur de vase, de sel, de pois­son, qu’il connais­sait depuis tou­jours. Le Huang­pu. Le fleuve qui avait vu arri­ver les pre­miers navires de l’o­pium, un siècle plus tôt. Le fleuve sur lequel les Sas­soon avaient bâti leur for­tune. Le fleuve qui avait char­rié les corps des vic­times de toutes les guerres, de toutes les révolutions.

Chen pen­sa à Sir Vic­tor, quelque part aux Baha­mas, dans sa vil­la au bord de la mer. Avait-il appris la nou­velle ? Savait-il que le monde qu’il avait construit venait de s’effondrer ?

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, dis­pa­rue dans le chaos des der­nières semaines. Était-elle par­tie ? Était-elle morte ? Il ne le sau­rait jamais.

Il pen­sa à Xiao­wu, le jeune lif­tier aux yeux fié­vreux. Lui, au moins, avait trou­vé sa place dans le monde nou­veau. Il était du bon côté de l’his­toire — si tant est qu’il y eût un bon côté.

Il pen­sa à Maître Zhou, mort depuis six ans, qui n’a­vait jamais vu ce que son élève était deve­nu. Peut-être valait-il mieux ainsi.

Et il pen­sa à Mei­ling. Mei­ling qui avait peut-être rejoint les com­mu­nistes, il y avait des années de cela. Mei­ling qui mar­chait peut-être, en ce moment même, avec les sol­dats vic­to­rieux, quelque part dans cette ville qu’ils avaient conquise ensemble.

Où es-tu, Mei­ling ? Es-tu vivante ? Me cherches-tu ?

Les ques­tions flot­taient dans l’air du matin, sans réponse.

Chen res­ta long­temps immo­bile sur le quai, regar­dant le fleuve cou­ler. Il pen­sa à tout ce qu’il avait fait — les vingt ans de ser­vice pour Sas­soon, les docu­ments qu’il avait rédi­gés pour la Bande Verte, l’o­pium qu’il avait fumé pour oublier. Toute une vie de com­pro­mis, de lâche­tés, de silences.

Rec­ti­fier son cœur. Les mots de Maître Zhou lui revinrent, por­tés par la brise du fleuve. Rendre sin­cères ses intentions.

Était-il encore temps ?

Une jonque pas­sa len­te­ment devant lui, cap vers l’est, vers la mer. Le bate­lier, un vieil homme au visage tan­né, lui adres­sa un signe de la main. Chen ne répon­dit pas.

Il regar­da le fleuve. Le fleuve ne répon­dait pas.

Le soleil mon­tait dans le ciel, dis­si­pant les der­nières brumes de la nuit. Der­rière lui, Shan­ghai s’é­veillait à sa nou­velle vie — les haut-par­leurs dif­fu­saient leurs chants révo­lu­tion­naires, les sol­dats se levaient de leurs bivouacs impro­vi­sés, les pre­miers dra­peaux rouges appa­rais­saient aux fenêtres.

Chen Wei­ming res­ta sur le quai, seul, face au fleuve qui cou­lait vers la mer.

Et le récit s’ar­rête là.

* * *

FIN

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Indian Goods — Cin­quième partie

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Cin­quième partie

Cha­pitre 15 — L’encerclement

Mai 1949

Les com­mu­nistes encer­clèrent Shan­ghai dans les pre­miers jours de mai. On enten­dait le canon au loin — un gron­de­ment sourd qui rou­lait depuis les fau­bourgs comme un orage qui approche. Les réfu­giés affluaient des cam­pagnes, entas­sés sur des char­rettes, por­tant leurs maigres pos­ses­sions sur le dos. Les routes étaient cou­pées, les trains ne cir­cu­laient plus.

Chen res­ta ter­ré dans sa chambre de Zha­bei. L’hô­tel était un bouge infâme — murs tachés d’hu­mi­di­té, draps dou­teux, odeur de moi­sis­sure — mais c’é­tait le seul endroit où per­sonne ne posait de ques­tions. Il payait en liquide, ne sor­tait que la nuit, évi­tait les regards.

L’argent de Luo dimi­nuait rapi­de­ment. L’en­ve­loppe ne conte­nait que deux mille dol­lars — une frac­tion de ce qu’on lui avait pro­mis. Assez pour sur­vivre quelques semaines, pas assez pour fuir.

De sa fenêtre, Chen obser­vait la ville qui se pré­pa­rait au pire. Des sol­dats natio­na­listes pas­saient dans les rues, hagards, démo­ra­li­sés. Cer­tains déser­taient, jetant leurs uni­formes dans les cani­veaux. D’autres pillaient les bou­tiques fer­mées, empor­tant tout ce qu’ils pou­vaient avant l’ar­ri­vée de l’ennemi.

L’in­fla­tion avait atteint des som­mets absurdes. Un bol de nouilles coû­tait des mil­lions de yuans. Les com­mer­çants refu­saient les billets, exi­geaient de l’or ou des dol­lars. Les gens fai­saient la queue pen­dant des heures devant les banques, espé­rant reti­rer leurs éco­no­mies avant qu’il ne soit trop tard.

Chen sor­tait par­fois, la nuit, pour ache­ter de la nour­ri­ture ou sim­ple­ment res­pi­rer. Il mar­chait dans les rues désertes, croi­sant des sil­houettes fur­tives — déser­teurs, pillards, ou simples citoyens ter­ro­ri­sés comme lui. Shan­ghai res­sem­blait à une ville fan­tôme, atten­dant l’inévitable.

Un soir, il enten­dit des tirs tout proches — une fusillade qui dura plu­sieurs minutes, sui­vie de cris et de bruits de course. Il se pla­qua contre un mur, le cœur bat­tant, jus­qu’à ce que le silence revienne. Quand il osa bou­ger à nou­veau, il vit des corps dans la rue — des sol­dats natio­na­listes, abat­tus par leurs propres cama­rades dans une dis­pute sur le par­tage du butin.

La ville se dévo­rait elle-même.

* * *

Cha­pitre 16 — Retour au Cathay

23–24 mai 1949

Chen ne sut jamais pour­quoi il déci­da d’y retour­ner. Peut-être par nos­tal­gie, peut-être par besoin de bou­cler la boucle. Ou peut-être sim­ple­ment parce qu’il n’a­vait nulle part ailleurs où aller.

Le 23 mai, en fin d’a­près-midi, il quit­ta son hôtel de Zha­bei et mar­cha vers le sud, vers le Bund. Les rues étaient mécon­nais­sables — bar­ri­cades de sacs de sable, fils bar­be­lés, véhi­cules aban­don­nés. Des sol­dats natio­na­listes cou­raient dans tous les sens, cer­tains vers le front, d’autres vers le port, espé­rant trou­ver un bateau pour fuir.

Le Cathay était encore debout. Sa façade Art déco domi­nait le Bund comme elle l’a­vait tou­jours fait, son toit pyra­mi­dal vert-de-gris poin­tant vers un ciel gris de fumée. Mais l’hô­tel sem­blait aban­don­né — les portes de bronze étaient fer­mées, les fenêtres sombres.

Chen contour­na le bâti­ment, trou­va une porte de ser­vice entrou­verte. Il entra.

Le lob­by était désert. Les lustres de cris­tal ne brillaient plus — l’élec­tri­ci­té avait été cou­pée. Les mosaïques dorées lui­saient fai­ble­ment dans la lumière qui fil­trait par les fenêtres. Des meubles avaient été ren­ver­sés, des papiers jon­chaient le sol. L’hô­tel avait été éva­cué à la hâte.

Chen mon­ta l’es­ca­lier jus­qu’au pre­mier étage, puis jus­qu’au qua­trième — les suites natio­nales. La suite chi­noise était ouverte, vide. Les meubles de palis­sandre étaient tou­jours là, les para­vents de soie, les vases de por­ce­laine. Per­sonne n’a­vait pris le temps de les emporter.

Il s’as­sit dans l’un des fau­teuils, comme il l’a­vait fait des mois plus tôt. Le bois était froid sous ses mains. Par la fenêtre, il voyait le Bund en contre­bas — les bar­ri­cades, les sol­dats, la fumée qui mon­tait des faubourgs.

Il res­ta là long­temps, immo­bile, regar­dant le monde s’effondrer.

Quand la nuit tom­ba, il des­cen­dit au bar du Horse and Hound. Le comp­toir de cuivre était tou­jours là, mais les bou­teilles avaient dis­pa­ru — pillées ou empor­tées. Chen s’as­sit sur son tabou­ret habi­tuel, celui du bout, près de la fenêtre.

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, à ses gin tonics, à sa phrase : “Nous sommes des fan­tômes.” Il pen­sa à Fer­nan­dez, le bar­man por­tu­gais qui ser­vait les whis­kys sans poser de ques­tions. Il pen­sa à tous ceux qui avaient tra­ver­sé ce bar pen­dant des années — les tai­pans, les cour­tiers, les jour­na­listes, les espions — et qui avaient dis­pa­ru, les uns après les autres, empor­tés par la guerre, l’exil ou la mort.

Il était le der­nier. Le der­nier fan­tôme du Cathay.

* * *

Cha­pitre 17 — La nuit du 25 mai

25 mai 1949

La bataille com­men­ça au crépuscule.

Chen était tou­jours au Cathay, inca­pable de par­tir. Il avait pas­sé la nuit dans un fau­teuil du lob­by, som­meillant par inter­mit­tences, réveillé par les bruits de l’ex­té­rieur — tirs spo­ra­diques, explo­sions loin­taines, cris.

Vers dix heures du soir, les com­bats se rap­pro­chèrent. On enten­dait des rafales d’armes auto­ma­tiques, le fra­cas des obus, le gron­de­ment des blin­dés. Les vitres du Cathay trem­blaient à chaque explosion.

Chen mon­ta sur le toit-ter­rasse — celui où Sas­soon don­nait autre­fois ses fêtes légen­daires. De là, il voyait toute la ville. Au nord, des incen­dies illu­mi­naient le ciel ; des tra­çantes rouges et vertes zébraient l’obs­cu­ri­té. Au sud, le fleuve scin­tillait sous les lumières des der­niers bateaux qui fuyaient vers la mer.

Shan­ghai était en train de mou­rir. Et lui, Chen Wei­ming, regar­dait depuis le toit du Cathay, comme un spec­ta­teur impuis­sant de sa propre fin.

Vers trois heures du matin, un silence étrange s’ins­tal­la. Les tirs ces­sèrent, les explo­sions se turent. Chen ten­dit l’o­reille, le cœur bat­tant. Puis il enten­dit autre chose — un bruit de pas. Beau­coup de pas. Des mil­liers de pas, régu­liers, disciplinés.

Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée, s’ap­pro­cha des fenêtres du lob­by. Dehors, sur le Bund, des colonnes de sol­dats avan­çaient dans la pénombre. Ils por­taient des uni­formes vert mate­las­sé, des cas­quettes étoi­lées. Ils mar­chaient en silence, sans crier, sans tirer.

L’Ar­mée popu­laire de libé­ra­tion était là.

Les com­mu­nistes entraient dans Shanghai.

* * *

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Indian Goods — Qua­trième partie

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Qua­trième partie

Cha­pitre 11 — Les documents

Février 1949

L’ap­par­te­ment était situé au troi­sième étage d’un immeuble de la rue Mao­ming, dans un quar­tier tran­quille de la Conces­sion fran­çaise. Luo l’y atten­dait, assis der­rière une table cou­verte de papiers.

— Mon­sieur Chen. Ponc­tuel, comme tou­jours. Asseyez-vous.

Chen s’as­sit. L’ap­par­te­ment était sobre­ment meu­blé — un bureau, quelques chaises, un coffre-fort dans un coin. Rien de per­son­nel, rien qui pût iden­ti­fier ses occu­pants. Un lieu de pas­sage, fait pour les affaires qu’on pré­fère ne pas conduire en plein jour.

Luo pous­sa vers lui un dos­sier épais.

— Tout est là. Les noms, les adresses, les codes. Les contacts à Hong Kong que vous devez uti­li­ser. Les docu­ments que vous devez rédiger.

Chen ouvrit le dos­sier, par­cou­rut les pre­mières pages. Il recon­nut cer­tains noms — d’an­ciens par­te­naires de la mai­son Sas­soon, des tran­si­taires qu’il avait uti­li­sés des dizaines de fois pour des affaires par­fai­te­ment légi­times. Ils étaient tou­jours là, tou­jours en acti­vi­té. Seule la nature des mar­chan­dises avait changé.

— La car­gai­son, dit Luo, se trouve actuel­le­ment dans un entre­pôt du port de Yang­pu. Quatre cents kilo­grammes de chlor­hy­drate de mor­phine, de qua­li­té phar­ma­ceu­tique. Offi­ciel­le­ment, elle est des­ti­née à des hôpi­taux du Viet­nam fran­çais. En réalité…

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Chen n’a­vait pas besoin qu’on lui explique.

— Qu’est-ce que vous atten­dez de moi exac­te­ment ? demanda-t-il.

— Trois choses. D’a­bord, rédi­ger les docu­ments d’ex­por­ta­tion — lettres de cré­dit, mani­festes, cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine. Vous savez com­ment faire, et sur­tout vous savez com­ment les faire paraître authen­tiques. Ensuite, contac­ter vos anciens par­te­naires à Hong Kong pour orga­ni­ser le tran­sit. Enfin, super­vi­ser le char­ge­ment au port — pas phy­si­que­ment, mais admi­nis­tra­ti­ve­ment. Vous serez le garant de la transaction.

— Et en cas de problème ?

Luo eut un sou­rire mince.

— Il n’y aura pas de pro­blème. Pas si vous faites bien votre travail.

Chen feuille­ta le dos­sier. Il y avait là des mois de tra­vail conden­sés — des orga­ni­grammes de la Bande Verte, des listes de fonc­tion­naires cor­rom­pus, des codes de com­mu­ni­ca­tion. Quel­qu’un avait soi­gneu­se­ment pré­pa­ré cette opération.

— Pour­quoi moi ? deman­da-t-il. Vous devez avoir des gens plus expé­ri­men­tés, plus fiables.

— Plus expé­ri­men­tés, peut-être. Mais pas plus dis­crets. Et sur­tout, pas avec vos contacts. La mai­son Sas­soon avait une répu­ta­tion impec­cable — même après tout ce temps, même après le départ de Sir Vic­tor. Vos anciens par­te­naires vous feront confiance. C’est ça qui compte.

Chen com­prit. Il n’é­tait pas un cri­mi­nel qu’on recru­tait ; il était une façade, une cau­tion de res­pec­ta­bi­li­té. La même fonc­tion qu’il avait rem­plie pen­dant vingt ans pour Sassoon.

— Com­bien de temps ai-je ?

— Trois semaines. La car­gai­son doit par­tir avant la fin février. Après, les routes seront trop dan­ge­reuses — les com­mu­nistes approchent, les contrôles se multiplient.

Chen refer­ma le dossier.

— D’ac­cord. Je com­mence demain.

Luo se leva, lui ten­dit la main.

— Excellent. Je savais que nous pou­vions comp­ter sur vous, Mon­sieur Chen.

Chen ser­ra cette main — froide, sèche — et quit­ta l’ap­par­te­ment. Dans la rue, il res­pi­ra pro­fon­dé­ment l’air froid de février. Il venait de fran­chir une ligne. Il n’y aurait pas de retour en arrière.

Les jours sui­vants, Chen tra­vailla comme il n’a­vait pas tra­vaillé depuis des années. Il s’ins­tal­la dans son appar­te­ment, trans­for­ma son salon en bureau, et com­men­ça à rédi­ger les docu­ments. Lettres de cré­dit à l’en-tête de com­pa­gnies fic­tives, mani­festes détaillant des car­gai­sons ima­gi­naires, cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine tam­pon­nés de sceaux qu’il fabri­quait lui-même avec du liège et de l’encre rouge.

C’é­tait un tra­vail minu­tieux, exi­geant — et, d’une cer­taine façon, satis­fai­sant. Chen retrou­vait l’ef­fi­ca­ci­té qu’il avait eue au ser­vice de Sas­soon, la pré­ci­sion du secré­taire qui ne com­met jamais d’er­reur. Chaque docu­ment était par­fait, chaque détail véri­fié trois fois. Il tra­vaillait seize heures par jour, ne sor­tant que pour ache­ter de la nour­ri­ture ou pos­ter des lettres à ses contacts de Hong Kong.

Par­fois, la nuit, quand il s’ar­rê­tait enfin de tra­vailler, il regar­dait les piles de papiers sur son bureau et se deman­dait ce qu’il était en train de faire. Il pen­sait à Maître Zhou, à la rec­ti­tude du cœur. Il pen­sait à Mei­ling, qui avait peut-être rejoint les com­mu­nistes pour com­battre exac­te­ment ce qu’il était en train de faciliter.

Mais ces pen­sées ne duraient pas. Le tra­vail repre­nait le des­sus, l’en­gour­dis­sait, le pro­té­geait de lui-même.

À la fin de la deuxième semaine, tout était prêt.

* * *

Cha­pitre 12 — Le Cantonais

Mars 1949

La tran­sac­tion devait avoir lieu dans un entre­pôt du port de Yang­pu, à l’est de la ville. Chen s’y ren­dit une nuit sans lune, un sac conte­nant les docu­ments ser­rés contre sa poitrine.

Le port de Yang­pu était un laby­rinthe de quais, d’en­tre­pôts et de grues qui se décou­paient comme des sque­lettes sur le ciel noir. Chen sui­vit les ins­truc­tions de Luo — tour­ner à gauche après le bureau des douanes, lon­ger le quai numé­ro sept, frap­per trois coups à la porte de l’en­tre­pôt 34.

La porte s’ou­vrit sur un homme qu’il n’a­vait jamais vu.

Ce n’é­tait pas Luo. C’é­tait quel­qu’un d’autre — un Can­to­nais d’une qua­ran­taine d’an­nées, au visage grê­lé, aux doigts jau­nis par le tabac. Il avait des yeux froids, sans expres­sion, qui exa­mi­nèrent Chen de haut en bas avant de le lais­ser entrer.

L’en­tre­pôt était fai­ble­ment éclai­ré par quelques ampoules nues. Des caisses s’empilaient le long des murs — des caisses mar­quées de carac­tères qui signi­fiaient “équi­pe­ments médi­caux”. La mor­phine était là, quelque part, dis­si­mu­lée sous des couches de ban­dages et de seringues.

— Les docu­ments, dit le Cantonais.

Chen lui ten­dit le sac. L’homme l’ou­vrit, en sor­tit les papiers un par un. Il les exa­mi­na avec une minu­tie ter­ri­fiante — chaque signa­ture, chaque tam­pon, chaque numé­ro de série. Chen le regar­dait faire, les mains moites, le cœur battant.

Après ce qui sem­bla une éter­ni­té, le Can­to­nais hocha la tête.

— C’est bon.

Il ran­gea les docu­ments dans le sac, le ten­dit à un assis­tant qui atten­dait dans l’ombre.

— Mon­sieur Luo vous fera par­ve­nir le reste de votre paie­ment d’i­ci une semaine.

— C’est tout ?

Le Can­to­nais le regar­da avec une expres­sion qui aurait pu être du mépris.

— Qu’est-ce que vous atten­diez ? Des félicitations ?

Chen ne répon­dit pas. Le Can­to­nais fit un geste vers la porte.

— Vous pou­vez partir.

Chen se diri­gea vers la sor­tie. Il avait presque atteint la porte quand la voix du Can­to­nais l’arrêta.

— Mon­sieur Chen.

Il se retourna.

— Vous avez bien travaillé.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment. C’é­tait un constat froid, pro­fes­sion­nel. Chen com­prit sou­dain que cet homme — ce Can­to­nais silen­cieux aux yeux morts — était celui qui réglait les pro­blèmes. Celui qui fai­sait dis­pa­raître les gens quand les choses tour­naient mal.

— Mer­ci, dit Chen.

Et il sor­tit dans la nuit.

Il mar­cha jus­qu’à ce qu’il trouve une ruelle déserte. Là, il s’ap­puya contre un mur et vomit. Son esto­mac se vida, encore et encore, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il se redres­sa, essuya sa bouche, et reprit sa marche vers la ville.

C’é­tait fait. Il avait fran­chi le point de non-retour.

* * *

Cha­pitre 13 — L’attente

Mars-Avril 1949

Les semaines qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Chen. Il atten­dait — le paie­ment pro­mis par Luo, des nou­velles de Hong Kong, un signe que la car­gai­son était pas­sée. Mais rien ne venait.

Il retour­na au Cathay, plus par dés­œu­vre­ment que par envie. Le bar du Horse and Hound était main­te­nant presque tou­jours vide. Fer­nan­dez avait été rem­pla­cé par un jeune Chi­nois qui ne le recon­nais­sait pas. Mar­ga­ret Hart­ley avait dis­pa­ru — per­sonne ne savait où. L’hô­tel se vidait, se dépeu­plait, comme un corps dont la vie se retire lentement.

Chen pas­sait ses jour­nées à errer dans son appar­te­ment, à relire les jour­naux, à écou­ter la radio. Les nou­velles étaient de plus en plus sombres. Les com­mu­nistes avaient pris Pékin en jan­vier. L’ar­mée de Mao avan­çait vers le sud. Nan­kin était tom­bée fin avril. Shan­ghai serait la prochaine.

Et tou­jours pas de nou­velles de Luo.

Chen com­men­ça à s’in­quié­ter. Quelque chose avait-il mal tour­né ? La car­gai­son avait-elle été inter­cep­tée ? Ou bien — pen­sée plus ter­ri­fiante encore — était-il deve­nu un témoin gênant, un pro­blème à éliminer ?

Il pen­sa à fuir. Mais pour aller où ? Avec quel argent ? L’a­compte de Luo avait fon­du — le loyer, la nour­ri­ture, quelques visites à la fume­rie de Madame Qian. Il ne lui res­tait presque rien.

Un soir d’a­vril, alors qu’il ren­trait chez lui après une pro­me­nade sans but sur le Bund, il trou­va un jour­nal sous sa porte. Un jour­nal de Can­ton, vieux de plu­sieurs jours. Et, cer­clé au crayon rouge, un article en pre­mière page.

Sai­sie record de mor­phine au port de Can­ton. Plu­sieurs arrestations.

Chen lut l’ar­ticle trois fois. Les noms ne lui disaient rien — des inter­mé­diaires, des petits pois­sons. Mais les quan­ti­tés cor­res­pon­daient. La car­gai­son — sa car­gai­son — avait été interceptée.

Il res­ta un long moment assis dans l’obs­cu­ri­té, le jour­nal sur les genoux. Puis il se leva et com­men­ça à brû­ler tous les docu­ments qu’il avait gar­dés — les brouillons, les copies, les notes. Il les brû­la un par un dans l’é­vier de la cui­sine, regar­dant le papier se consu­mer, les preuves disparaître.

Quand il eut fini, il s’as­sit à nou­veau et atten­dit. Atten­dit que quel­qu’un vienne frap­per à sa porte — la police, la Bande Verte, ou quel­qu’un de pire.

Mais per­sonne ne vint.

Pas cette nuit-là. Pas les jours sui­vants. Le silence, l’at­tente, l’an­goisse — c’é­tait tout ce qui lui restait.

* * *

Cha­pitre 14 — La nouvelle

Avril 1949

La confir­ma­tion arri­va une semaine plus tard, par un che­min inat­ten­du. Chen était au Cathay, assis au bar désert, quand Xiao­wu vint le trouver.

— Mon­sieur Chen. Il y a quel­qu’un qui vous cherche.

Chen se raidit.

— Qui ?

— Un homme. Il attend dehors. Il a dit que c’é­tait urgent.

Chen hési­ta. Puis il posa son verre, tra­ver­sa le lob­by, sor­tit sur le Bund. Un homme l’at­ten­dait près d’un réver­bère — pas Luo, mais quel­qu’un qu’il avait déjà vu. L’as­sis­tant du Can­to­nais, celui qui avait récu­pé­ré les docu­ments dans l’entrepôt.

— Mon­sieur Chen. Vous devez disparaître.

— Quoi ?

— La car­gai­son a été sai­sie. Il y a eu des arres­ta­tions. Cer­tains ont par­lé. Votre nom a été mentionné.

Chen sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds.

— Qui a parlé ?

— Je ne sais pas. Mais vous êtes grillé. Les natio­na­listes vous cherchent — ou peut-être les com­mu­nistes, on ne sait plus qui contrôle quoi. Dans tous les cas, vous ne pou­vez pas res­ter ici.

— Et Mon­sieur Luo ?

L’as­sis­tant eut un rire bref, sans joie.

— Mon­sieur Luo est par­ti. Hong Kong, paraît-il. Ou les Baha­mas, comme votre ancien patron. Les rats quittent le navire, Mon­sieur Chen. Vous devriez faire pareil.

Il lui ten­dit une enveloppe.

— C’est tout ce qu’on peut faire pour vous. Le reste de votre paie­ment. Ça devrait suf­fire pour disparaître.

Chen prit l’en­ve­loppe. Elle était légère — beau­coup plus légère que ce qu’on lui avait promis.

— Et ensuite ?

— Ensuite, débrouillez-vous. C’est cha­cun pour soi maintenant.

L’as­sis­tant tour­na les talons et dis­pa­rut dans la nuit. Chen res­ta seul sur le Bund, l’en­ve­loppe à la main, le monde s’ef­fon­drant autour de lui.

Il ne ren­tra pas chez lui cette nuit-là. Il prit une chambre dans un hôtel miteux du quar­tier de Zha­bei, sous un faux nom, et atten­dit l’aube en regar­dant le plafond.

Il était recher­ché. Par qui exac­te­ment, il ne savait pas. Mais il ne pou­vait plus ren­trer dans son appar­te­ment, ne pou­vait plus fré­quen­ter ses lieux habi­tuels, ne pou­vait plus exis­ter sous son vrai nom.

Chen Wei­ming était mort. Il ne res­tait plus qu’un fantôme.

* * *

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Indian Goods — Sixième partie

Indian Goods — Troi­sième partie

Indian Goods

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Troi­sième partie

Cha­pitre 8 — Le salon de thé du Temple du Boud­dha de Jade

Jan­vier 1949

Le mes­sage arri­va un matin, glis­sé sous la porte de l’ap­par­te­ment. Une feuille de papier pliée en quatre, sans enve­loppe, sans signa­ture. Chen la ramas­sa avec méfiance, la déplia. Quelques carac­tères tra­cés au pin­ceau, d’une main élégante :

Mon­sieur Chen Wei­ming. Salon de thé Yon­ghe, près du Temple du Boud­dha de Jade. Demain, trois heures de l’a­près-midi. Un ami qui sou­haite vous aider.

Chen relut le mes­sage plu­sieurs fois. Un ami ? Il n’a­vait pas d’a­mis — pas vrai­ment. Des connais­sances, des col­lègues d’au­tre­fois, des visages croi­sés au Cathay. Mais per­sonne qui lui glis­se­rait un billet sous la porte.

Il pen­sa à ne pas y aller. C’é­tait peut-être un piège — la police natio­na­liste qui cher­chait des boucs émis­saires, la Bande Verte qui recru­tait des infor­ma­teurs, ou sim­ple­ment un escroc qui avait enten­du par­ler de la prime de Sas­soon. Shan­ghai grouillait de gens déses­pé­rés, prêts à tout pour survivre.

Mais la curio­si­té fut plus forte que la pru­dence. Et puis, Chen n’a­vait rien d’autre à faire.

Le len­de­main, à trois heures pré­cises, il pous­sa la porte du salon de thé Yon­ghe. C’é­tait un éta­blis­se­ment modeste, coin­cé entre une bou­tique d’en­cens et un ate­lier de cal­li­gra­phie, à quelques pas du Temple du Boud­dha de Jade. La salle était presque vide — quelques vieillards jouaient au mah-jong dans un coin, une femme seule buvait du thé près de la fenêtre.

Et, à une table du fond, un homme l’attendait.

La qua­ran­taine, peut-être un peu plus. Cos­tume sombre bien cou­pé, cra­vate de soie, che­veux lis­sés en arrière. Un visage lisse, presque ano­din, avec des yeux qui ne cil­laient pas. Il aurait pu être ban­quier, pro­fes­seur, ou haut fonc­tion­naire. Rien, dans son appa­rence, ne tra­his­sait ce qu’il était vraiment.

— Mon­sieur Chen, dit l’homme en se levant. Je suis heu­reux que vous ayez accep­té mon invi­ta­tion. Asseyez-vous, je vous prie.

Chen s’as­sit face à lui. Une ser­veuse appa­rut aus­si­tôt, dépo­sa une théière et deux tasses, puis s’éclipsa.

— Vous avez l’a­van­tage sur moi, dit Chen. Vous connais­sez mon nom, mais j’i­gnore le vôtre.

— Appe­lez-moi Mon­sieur Luo. C’est suffisant.

— Et que me veut Mon­sieur Luo ?

Luo ver­sa le thé avec des gestes pré­cis, mesu­rés. Il pous­sa une tasse vers Chen.

— Je repré­sente cer­tains… inté­rêts, dit-il. Des inté­rêts qui connaissent votre par­cours. Vingt ans au ser­vice de Sir Vic­tor Sas­soon. Une connais­sance intime des réseaux com­mer­ciaux de Shan­ghai et de Hong Kong. Une dis­cré­tion exemplaire.

Chen ne tou­cha pas à sa tasse.

— Qui sont ces intérêts ?

Luo eut un sou­rire — un sou­rire mince, sans chaleur.

— Des hommes d’af­faires. Des prag­ma­tiques. Des gens qui voient venir les chan­ge­ments et qui sou­haitent… s’adapter.

Chen com­prit. La Bande Verte. Ou ce qu’il en res­tait — car la Bande Verte, comme tout à Shan­ghai, se dés­in­té­grait sous la pres­sion des évé­ne­ments. Du Yue­sheng lui-même, le grand patron, avait envoyé sa famille à Hong Kong. Les rats quit­taient le navire.

— Je ne suis pas un homme d’af­faires, dit Chen. Je suis un secré­taire au chômage.

— Jus­te­ment. Un secré­taire au chô­mage qui connaît les anciens réseaux de la mai­son Sas­soon. Qui sait com­ment rédi­ger des lettres de cré­dit, des mani­festes d’ex­por­ta­tion, des cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine. Qui a des contacts à Hong Kong — des contacts qui pour­raient faci­li­ter cer­taines… transactions.

Chen sen­tit son esto­mac se nouer. Il savait où cette conver­sa­tion menait.

— Quel genre de transactions ?

Luo but une gor­gée de thé, prit son temps pour répondre.

— Une der­nière car­gai­son, Mon­sieur Chen. Avant que les com­mu­nistes n’ar­rivent et ne ferment toutes les portes. De la mor­phine phar­ma­ceu­tique — de la vraie, de qua­li­té, pas la cochon­ne­rie qu’on trouve dans les fume­ries de Hong­kou. Des­ti­née à des cir­cuits médi­caux en Asie du Sud-Est. Tout à fait légal, en apparence.

— En apparence.

— Les appa­rences sont ce qui compte, n’est-ce pas ? Vous le savez mieux que per­sonne. Vous avez pas­sé vingt ans à main­te­nir les appa­rences pour Sir Victor.

Chen encais­sa le coup sans bron­cher. Luo avait rai­son, bien sûr. Les appa­rences — les euphé­mismes, les papiers en règle, les façades res­pec­tables — c’é­tait son métier depuis toujours.

— Et qu’est-ce que j’y gagne ? demanda-t-il.

— Assez d’argent pour par­tir. Hong Kong, Sin­ga­pour, où vous vou­drez. Assez pour refaire votre vie loin d’i­ci, avant que le rideau ne tombe.

Luo sor­tit de sa poche inté­rieure une enve­loppe, la posa sur la table.

— Consi­dé­rez ceci comme un acompte. Une marque de bonne foi.

Chen regar­da l’en­ve­loppe sans la tou­cher. Il savait ce qu’il y avait dedans. Il savait aus­si ce que cela signi­fie­rait s’il l’acceptait.

— J’ai besoin de temps pour réfléchir.

— Bien sûr, dit Luo en se levant. Pre­nez tout le temps qu’il vous faut. Mais n’ou­bliez pas : le temps est pré­ci­sé­ment ce qui nous manque à tous.

Il lais­sa quelques billets sur la table pour le thé, puis se diri­gea vers la sor­tie. À la porte, il se retourna.

— Vous savez com­ment me joindre, Mon­sieur Chen. J’es­père avoir de vos nou­velles bientôt.

Et il dis­pa­rut dans la rue.

Chen res­ta seul avec l’en­ve­loppe. Il la fixa long­temps, sans la tou­cher. Puis, len­te­ment, il la glis­sa dans sa poche.

Il ne l’a­vait pas accep­tée. Pas encore. Mais il ne l’a­vait pas refu­sée non plus.

* * *

Cha­pitre 9 — Margaret

Jan­vier 1949

Chen retour­na au Cathay le soir même, cher­chant quelque chose — un conseil, une pré­sence, une rai­son de ne pas faire ce qu’il savait qu’il allait faire. Le bar du Horse and Hound était presque désert. Fer­nan­dez lui ser­vit son whis­ky habi­tuel avec un hoche­ment de tête silencieux.

Il était là depuis une heure, res­sas­sant la pro­po­si­tion de Luo, quand une voix fami­lière réson­na der­rière lui.

— Tiens, le fan­tôme est de retour.

Chen se retour­na. Mar­ga­ret Hart­ley se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte, vêtue d’une robe qui avait dû être élé­gante dix ans plus tôt. Elle avait encore mai­gri ; son visage était pâle, ses yeux cer­nés. Mais elle mar­chait droit, et sa voix avait gar­dé son mordant.

— Madame Hart­ley. Je vous croyais partie.

— Par­tie ? Pour aller où ? Non, mon cher, ils m’ont sim­ple­ment dépla­cée. Une chambre au sixième étage, sans vue. L’hô­tel a eu pitié de moi — ou peut-être qu’ils ont oublié que j’exis­tais. C’est pareil, au fond.

Elle s’as­sit à côté de lui, fit signe à Fernandez.

— Gin. Double.

Le bar­man hési­ta — Chen vit dans ses yeux la même expres­sion de pitié embar­ras­sée que la der­nière fois — puis obtempéra.

— Vous avez l’air pré­oc­cu­pé, dit Mar­ga­ret en allu­mant une ciga­rette. Plus que d’ha­bi­tude, je veux dire.

— C’est possible.

— Des ennuis ?

Chen hési­ta. Il ne savait pas pour­quoi il avait envie de par­ler — peut-être parce que Mar­ga­ret était la seule per­sonne à Shan­ghai qui ne lui deman­dait rien, qui n’at­ten­dait rien de lui.

— On m’a fait une pro­po­si­tion, dit-il. Une pro­po­si­tion… délicate.

— Quel genre ?

— Le genre qui pour­rait me per­mettre de par­tir. Mais qui implique de faire quelque chose que je ne devrais pas faire.

Mar­ga­ret aspi­ra une bouf­fée de ciga­rette, exha­la lentement.

— Quelque chose d’illégal ?

— Quelque chose d’im­mo­ral. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Elle eut un rire bref.

— L’im­mo­ra­li­té. Voi­là bien un sou­ci de Chi­nois. Nous autres Bri­tan­niques, nous ne nous pré­oc­cu­pons que de la léga­li­té. Si c’est légal, c’est moral. Simple, non ?

— Et si ce n’est ni l’un ni l’autre ?

Mar­ga­ret but une gor­gée de gin, réfléchit.

— Alors il faut se deman­der : est-ce que ça fait du mal à quel­qu’un ? Et si oui, est-ce que le mal qu’on fait est pire que le mal qu’on subi­rait en refusant ?

Chen pen­sa à la mor­phine. À la Bande Verte. Aux mil­lions de Chi­nois qui avaient été détruits par l’o­pium — et à lui-même, qui fumait encore.

— Ça fait du mal, dit-il. À beau­coup de gens.

— Alors ne le faites pas.

— Et si je n’ai pas le choix ?

Mar­ga­ret le regar­da avec une inten­si­té nouvelle.

— On a tou­jours le choix, Chen. Tou­jours. On peut choi­sir de sur­vivre à n’im­porte quel prix, ou on peut choi­sir de mou­rir debout. Les deux sont des choix.

Elle écra­sa sa ciga­rette, vida son verre.

— Moi, j’ai choi­si de sur­vivre. À n’im­porte quel prix. Regar­dez où ça m’a menée.

Elle fit un geste vers la salle vide, vers sa robe défraî­chie, vers son visage ravagé.

— Je ne suis pas sûre que ce soit un bon exemple à suivre.

Chen ne répon­dit pas. Il pen­sa à Maître Zhou, à la cal­li­gra­phie sur son mur, à la rec­ti­tude du cœur. Puis il pen­sa à l’en­ve­loppe dans sa poche, à l’argent qu’elle conte­nait, à la pos­si­bi­li­té de fuir.

— Mer­ci, dit-il en se levant.

— De quoi ?

— D’être honnête.

Mar­ga­ret eut un sou­rire triste.

— C’est la seule chose qui me reste. L’hon­nê­te­té des vaincus.

Chen posa quelques billets sur le comp­toir pour payer son whis­ky et celui de Mar­ga­ret. Puis il quit­ta le bar, tra­ver­sa le lob­by, sor­tit sur le Bund.

La nuit était froide, sans étoiles. Le fleuve cou­lait, noir et silen­cieux. Chen mar­cha long­temps, jus­qu’à ce que ses pieds lui fassent mal, jus­qu’à ce que le froid lui engour­dit les pensées.

Quand il ren­tra chez lui, il savait ce qu’il allait faire.

* * *

Cha­pitre 10 — La décision

Février 1949

Chen écri­vit le mes­sage le len­de­main matin, sur une feuille de papier qu’il plia en quatre. Trois mots : J’ac­cepte. Où ?

Il le fit por­ter à l’a­dresse que Luo lui avait indi­quée — un bureau de change de Fuz­hou Road, façade ano­dine der­rière laquelle se cachaient des affaires moins avouables. La réponse arri­va le soir même : un ren­dez-vous dans trois jours, dans un appar­te­ment de la Conces­sion française.

Pen­dant ces trois jours, Chen vécut dans une sorte de brouillard. Il man­gea, dor­mit, but du thé, accom­plit les gestes de la vie quo­ti­dienne sans vrai­ment les sen­tir. De temps en temps, il sor­tait l’en­ve­loppe de Luo et comp­tait les billets — cinq mille dol­lars amé­ri­cains, une for­tune. L’a­compte d’une trahison.

La veille du ren­dez-vous, il retour­na à la fume­rie de Madame Qian. Non pas pour fumer — pas cette fois — mais pour parler.

La vieille femme l’ac­cueillit sans sur­prise, comme si elle l’attendait.

— Vous avez des ennuis, dit-elle. Je le vois sur votre visage.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Asseyez-vous. Buvez du thé.

Chen s’as­sit dans l’ar­rière-bou­tique, une pièce encom­brée de meubles anciens et de bibe­lots pous­sié­reux. Madame Qian lui ser­vit du thé noir, épais et amer.

— Vous connais­sez les cir­cuits, dit Chen. Les réseaux. Les gens qui font pas­ser des marchandises.

— Je connais beau­coup de choses. C’est mon métier de connaître.

— Quel­qu’un m’a deman­dé de l’ai­der. Pour une der­nière car­gai­son. Avant que tout s’effondre.

Madame Qian le regar­da par-des­sus sa tasse.

— Et vous avez accepté.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour­quoi ?

Chen réflé­chit. Pour­quoi, en effet ? L’argent ? La sur­vie ? Ou quelque chose de plus sombre — le désir de deve­nir enfin ce qu’il avait tou­jours été, de ces­ser de faire semblant ?

— Parce que je n’ai plus rien à perdre, dit-il.

Madame Qian hocha len­te­ment la tête.

— C’est une mau­vaise rai­son. Les hommes qui n’ont plus rien à perdre sont les plus dan­ge­reux — mais aus­si les plus fra­giles. On les brise facilement.

— Vous pen­sez que je ne devrais pas ?

— Je pense que vous faites ce que vous avez à faire. Comme nous tous. Mais ne vous faites pas d’illu­sions, Mon­sieur Chen. Ces gens-là — ceux qui vous ont contac­té — ils ne sont pas vos amis. Quand ils n’au­ront plus besoin de vous, ils vous jet­te­ront. Ou pire.

Chen but son thé. Il savait que Madame Qian avait rai­son. Mais il était trop tard pour recu­ler. L’en­gre­nage était en marche.

— Mer­ci pour le conseil, dit-il.

— Ce n’est pas un conseil. C’est un avertissement.

Il se leva, paya son thé, se diri­gea vers la sortie.

— Mon­sieur Chen, appe­la Madame Qian.

Il se retourna.

— Si les choses tournent mal, ne reve­nez pas ici. Je ne pour­rai pas vous aider.

Chen hocha la tête. Il com­pre­nait. Dans le monde qui venait, cha­cun se bat­trait pour sa propre survie.

Il sor­tit dans la nuit. Demain, tout commencerait.

* * *

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Indian Goods — Sixième partie

Indian Goods — Deuxième partie

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Deuxième par­tie

Cha­pitre 4 — L’ap­par­te­ment de la rue Joffre

Novembre 1948

L’ap­par­te­ment de Chen occu­pait le deuxième étage d’un immeuble de la rue Joffre, dans la Conces­sion fran­çaise. Deux pièces — un salon qui ser­vait aus­si de bureau, une chambre à cou­cher — sépa­rées par un cou­loir étroit où s’a­li­gnaient des éta­gères de livres. La cui­sine, minus­cule, don­nait sur une cour inté­rieure où séchait le linge des voi­sins. La salle de bain, par­ta­gée avec les autres loca­taires de l’é­tage, se trou­vait au fond du couloir.

C’é­tait un loge­ment modeste, mais propre et bien tenu. Chen l’oc­cu­pait depuis 1935, l’an­née où il avait quit­té la pen­sion de famille de Hong­kou pour s’ins­tal­ler dans ce quar­tier plus res­pec­table. Il payait son loyer en yuan — une somme qui lui avait paru rai­son­nable pen­dant des années, mais qui repré­sen­tait main­te­nant, avec l’in­fla­tion galo­pante, presque rien. Le pro­prié­taire, un Fran­çais qui vivait à Hanoi, n’a­vait pas encore révi­sé le bail.

Ce matin-là, Chen se leva tard. Il n’a­vait rien à faire, nulle part où aller. La lumière grise de novembre fil­trait à tra­vers les rideaux ; on enten­dait, dans la cour, les voix des femmes qui éten­daient leur les­sive. Chen res­ta un moment assis au bord de son lit, regar­dant sans le voir le mur d’en face.

Sur ce mur était accro­chée une cal­li­gra­phie enca­drée — quatre carac­tères tra­cés d’une main sûre sur papier de riz : 正心誠意. Zhèng xīn chéng yì. Rec­ti­fier son cœur, rendre sin­cères ses inten­tions. Un pré­cepte du Daxue, le Grand Appren­tis­sage, l’un des clas­siques confu­céens que Maître Zhou lui avait fait étu­dier pen­dant des années.

Maître Zhou. Chen pen­sa à son ancien pro­fes­seur, mort en 1943, quelques mois avant la fin de l’oc­cu­pa­tion japo­naise. Un petit homme sec au crâne rasé, qui por­tait tou­jours la même robe de let­tré éli­mée et par­lait d’une voix si basse qu’il fal­lait tendre l’o­reille pour l’en­tendre. Il ensei­gnait le chi­nois clas­sique à St. John’s Uni­ver­si­ty, dans un dépar­te­ment que les étu­diants déser­taient au pro­fit des cours d’an­glais et de com­merce inter­na­tio­nal. Chen avait été l’un de ses rares élèves fidèles.

Rec­ti­fier son cœur. Chen se leva, s’ap­pro­cha de la cal­li­gra­phie. Maître Zhou la lui avait offerte le jour de son départ de l’u­ni­ver­si­té, en 1928. “Gar­dez ceci, Wei­ming. Quoi que vous fas­siez dans la vie, n’ou­bliez jamais ce pré­cepte.” Chen l’a­vait gar­dé. Il l’a­vait regar­dé chaque jour pen­dant vingt ans. Et chaque jour, il avait su qu’il ne le sui­vait pas.

Il pas­sa dans le salon, allu­ma le petit réchaud à char­bon pour faire chauf­fer l’eau du thé. La pièce était meu­blée som­mai­re­ment : un bureau de bois sombre, deux fau­teuils, une table basse. Des livres s’empilaient sur toutes les sur­faces — ouvrages en anglais et en chi­nois, clas­siques confu­céens, romans occi­den­taux, trai­tés de com­merce. La biblio­thèque d’un homme qui avait vou­lu être let­tré et était deve­nu secrétaire.

Pen­dant que l’eau chauf­fait, Chen ouvrit le tiroir de son bureau et en sor­tit l’en­ve­loppe que Sas­soon lui avait remise trois semaines plus tôt. Il l’a­vait comp­tée une fois, le soir même de leur entre­tien : dix mille dol­lars amé­ri­cains. Une somme consi­dé­rable — l’é­qui­valent de plu­sieurs années de salaire. Mais avec l’in­fla­tion qui dévo­rait le yuan, que valait-elle vraiment ?

Il éta­la les billets sur le bureau et fit le cal­cul. Au taux de change actuel — qui chan­geait chaque jour, par­fois chaque heure —, dix mille dol­lars repré­sen­taient envi­ron trois mil­lions de yuans. Assez pour vivre confor­ta­ble­ment pen­dant trois mois, peut-être quatre. Ensuite, il fau­drait trou­ver autre chose.

Chen ran­gea les billets dans l’en­ve­loppe et la repla­ça dans le tiroir. Il avait pen­sé à par­tir — Hong Kong, comme Sas­soon le lui avait sug­gé­ré, ou peut-être Sin­ga­pour, où il connais­sait quelques anciens col­lègues. Mais par­tir coû­tait cher : le billet de bateau, les pots-de-vin aux doua­niers, l’ins­tal­la­tion dans une nou­velle ville. Et puis, par­tir pour quoi ? Pour recom­men­cer ailleurs une vie de secré­taire, de ser­vi­teur ? À cin­quante ans, il était trop vieux pour repar­tir de zéro.

L’eau se mit à bouillir. Chen ver­sa le thé dans une tasse ébré­chée et s’as­sit près de la fenêtre. Dehors, la rue Joffre s’a­ni­mait len­te­ment — les bou­tiques ouvraient leurs volets, les mar­chands ambu­lants ins­tal­laient leurs éven­taires, les auto­mo­biles com­men­çaient à cir­cu­ler. Une scène ordi­naire, presque pai­sible. On aurait pu croire que rien n’a­vait changé.

Mais Chen savait lire les signes. Le bou­lan­ger du coin de la rue, un Russe blanc qui tenait bou­tique depuis 1922, avait fer­mé la semaine pré­cé­dente. La phar­ma­cie fran­çaise d’en face affi­chait des prix qui dou­blaient tous les quinze jours. Les gens mar­chaient plus vite, par­laient moins fort, regar­daient autour d’eux avec une méfiance nou­velle. Shan­ghai se pré­pa­rait à quelque chose — une catas­trophe, une révo­lu­tion, une fin du monde. Per­sonne ne savait exac­te­ment quoi, mais tout le monde le sen­tait venir.

Chen but son thé à petites gor­gées. Il pen­sa à l’argent de Sas­soon, aux mois qu’il lui res­tait. Et puis il pen­sa à autre chose — quelque chose qu’il gar­dait dans un tiroir fer­mé à clé, au fond de son armoire.

Il se leva, tra­ver­sa la chambre, ouvrit l’ar­moire. Sous une pile de che­mises repas­sées, il y avait une petite boîte de laque noire. Chen la sor­tit, la posa sur le lit, tour­na la clé.

À l’in­té­rieur, enve­lop­pée dans un car­ré de soie, repo­sait une pipe d’o­pium. Elle était en bam­bou, longue d’une tren­taine de cen­ti­mètres, avec un four­neau de terre cuite et une embou­chure de jade. À côté de la pipe, dans un petit pot de por­ce­laine, il y avait une bou­lette d’o­pium brun — peut-être dix grammes, de quoi tenir une semaine ou deux.

Chen regar­da la pipe sans la tou­cher. Il se sou­ve­nait de la pre­mière fois qu’il l’a­vait uti­li­sée, dix ans plus tôt, dans la mai­son de Madame Qian. Un soir d’hi­ver, après la dis­pa­ri­tion de Mei­ling. Il était ivre, déses­pé­ré, inca­pable de dor­mir. Un asso­cié de Sas­soon — un Can­to­nais nom­mé Fung, qui s’oc­cu­pait des affaires louches de la mai­son — l’a­vait emme­né à Hong­kou en lui disant que c’é­tait bon pour les nerfs.

Chen avait fumé. Et il avait décou­vert ce que des mil­lions de Chi­nois connais­saient depuis un siècle : la paix de l’o­pium. Cette sen­sa­tion de flot­ter au-des­sus de soi-même, de regar­der le monde à tra­vers un voile de soie. Les pen­sées qui s’ef­fi­lochent, les angoisses qui se dis­solvent, le temps qui ralen­tit jus­qu’à s’ar­rê­ter. Pen­dant quelques heures, il avait ces­sé de pen­ser à Mei­ling, à sa vie gâchée, à ses com­pro­mis­sions. Il avait juste exis­té, dans une bulle de cha­leur et de lumière.

Depuis, il y reve­nait. Pas sou­vent — il n’é­tait pas un opio­mane, pas comme ces épaves qu’on voyait dans les fume­ries des quar­tiers pauvres. Mais de temps en temps, quand le poids deve­nait trop lourd, quand les ques­tions se fai­saient trop pres­santes. Une pipe, deux au maxi­mum. Juste de quoi oublier.

Chen refer­ma la boîte, la ran­gea sous les che­mises. Pas main­te­nant. Il fai­sait jour, il avait du thé, il pou­vait encore tenir. La pipe atten­drait le soir. Ou le len­de­main. Ou jamais, si par miracle il trou­vait autre chose à quoi se raccrocher.

Il retour­na dans le salon, s’as­sit à son bureau. Sur une feuille de papier, il com­men­ça à faire la liste de ce qu’il pour­rait vendre : ses livres anglais, qui inté­res­se­raient peut-être les anti­quaires de Fuz­hou Road ; sa montre de gous­set, un cadeau de Sas­soon pour ses dix ans de ser­vice ; quelques vête­ments qu’il ne por­tait plus. Des miettes. De quoi gagner quelques semaines, pas davantage.

La jour­née pas­sa, lente et vide. Chen lut un peu, som­meilla dans son fau­teuil, regar­da par la fenêtre les ombres qui s’al­lon­geaient sur la rue Joffre. Quand le soir tom­ba, il n’a­vait tou­jours pas bou­gé de son appartement.

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, seule dans sa suite du Cathay avec ses bou­teilles de gin. Il pen­sa à Sas­soon, quelque part au-des­sus de l’o­céan, filant vers ses pal­miers et ses impôts allé­gés. Il pen­sa à Maître Zhou, mort dans son lit de la conces­sion fran­çaise, sans avoir jamais su ce que son élève était devenu.

Et puis il pen­sa à la boîte de laque noire, dans l’armoire.

Pas ce soir, se dit-il encore.

Mais il savait que ce soir ou un autre, il ouvri­rait l’armoire.

* * *

Cha­pitre 5 — La fume­rie de Hongkou

Décembre 1948

Il céda deux semaines plus tard, par une nuit de décembre où le froid était deve­nu insupportable.

Son appar­te­ment n’a­vait pas de chauf­fage — seule­ment le petit réchaud à char­bon qui suf­fi­sait à peine à tié­dir la pièce prin­ci­pale. Chen avait pas­sé la jour­née emmi­tou­flé dans son man­teau, les mains autour d’une tasse de thé qu’il réchauf­fait sans cesse. Dehors, une pluie gla­ciale tom­bait sur la rue Joffre, trans­for­mant les trot­toirs en miroirs sombres.

Vers neuf heures du soir, il n’en put plus. Le froid, la soli­tude, les pen­sées qui tour­naient en boucle — tout cela for­mait un poids qu’il ne pou­vait plus por­ter. Il ouvrit l’ar­moire, sor­tit la boîte de laque noire, regar­da la pipe. Puis il la ran­gea. Ce n’é­tait pas de cela qu’il avait besoin. Il avait besoin de cha­leur, de pré­sence humaine, de quel­qu’un qui pré­pa­re­rait la pipe pour lui et le regar­de­rait som­brer dans l’oubli.

Il avait besoin de Madame Qian.

Chen enfi­la son man­teau, noua une écharpe autour de son cou, sor­tit dans la nuit. La pluie s’é­tait trans­for­mée en cra­chin ; l’air sen­tait la suie et le fleuve. Il mar­cha vers le nord, tra­ver­sant la Conces­sion fran­çaise, puis le quar­tier chi­nois de Nan­shi, pour atteindre enfin les ruelles de Hongkou.

Hong­kou avait été, avant la guerre, le quar­tier japo­nais de Shan­ghai. Main­te­nant, c’é­tait un laby­rinthe de mai­sons déla­brées, de com­merces louches, de réfu­giés entas­sés dans des loge­ments insa­lubres. Les Japo­nais étaient par­tis, mais leur empreinte res­tait — des enseignes en carac­tères japo­nais qu’on n’a­vait pas pris la peine d’en­le­ver, des temples shin­to à l’a­ban­don, des bou­tiques de nouilles soba recon­ver­ties en gar­gotes chinoises.

La mai­son de Madame Qian se trou­vait au fond d’une impasse, der­rière une façade de salon de thé. Chen pous­sa la porte, fit tin­ter la clo­chette. Une jeune femme qu’il ne connais­sait pas appa­rut der­rière le comptoir.

— Pour le thé ou pour autre chose ?

— Autre chose. Je suis un ami de Madame Qian.

La jeune femme le dévi­sa­gea, puis hocha la tête et dis­pa­rut der­rière un rideau de perles. Quelques ins­tants plus tard, le rideau s’é­car­ta et Madame Qian apparut.

Elle avait vieilli depuis la der­nière visite de Chen — c’é­tait il y a quoi, un an, deux ans ? Son visage s’é­tait creu­sé, ses che­veux avaient blan­chi, mais ses yeux gar­daient cette acui­té de vieille renarde qui ne lais­sait rien pas­ser. Elle por­tait une robe de soie noire, aus­tère, presque monacale.

— Mon­sieur Chen, dit-elle sans sou­rire. Cela fai­sait longtemps.

— Bon­soir, Madame Qian.

— Vous avez l’air fatigué.

— Je suis fatigué.

Elle l’exa­mi­na un moment, comme si elle pesait quelque chose dans sa tête. Puis elle fit un geste vers le rideau.

— Venez.

Chen la sui­vit à tra­vers un cou­loir étroit, puis un esca­lier qui des­cen­dait vers le sous-sol. L’o­deur le sai­sit avant même qu’il atteigne la der­nière marche — cette odeur dou­ceâtre, entê­tante, qu’il aurait recon­nue entre mille. L’opium.

La fume­rie occu­pait une cave voû­tée, éclai­rée par des lampes à huile qui pro­je­taient des ombres mou­vantes sur les murs. Des nattes étaient dis­po­sées le long des parois, sépa­rées par des para­vents de bam­bou. Sur chaque natte, un fumeur était allon­gé, la tête posée sur un appuie-nuque de por­ce­laine, les yeux mi-clos. Cer­tains dor­maient ; d’autres fixaient le pla­fond avec une expres­sion de béa­ti­tude loin­taine. L’air était épais, presque pal­pable, char­gé de fumée et de chaleur.

Chen sen­tit son corps se détendre avant même d’a­voir fumé. La cha­leur, après le froid de la rue. Le silence oua­té, après le bruit du monde. Il était chez lui.

Madame Qian le condui­sit vers une natte libre, dans un coin recu­lé de la cave. À côté de la natte, sur un pla­teau de laque, étaient dis­po­sés les ins­tru­ments : une lampe à opium dont la flamme vacillait dou­ce­ment, une longue aiguille de métal, un pot conte­nant la pâte brune.

— Vous vou­lez que je pré­pare ? deman­da Madame Qian.

— S’il vous plaît.

Chen s’al­lon­gea sur la natte, posa sa tête sur l’ap­puie-nuque. Le tis­su était tiède sous son corps — quel­qu’un avait dû l’oc­cu­per peu de temps avant. Il fer­ma les yeux, écou­ta les bruits de la fume­rie : le cré­pi­te­ment des lampes, le souffle des fumeurs, le mur­mure loin­tain d’une conversation.

Madame Qian s’a­ge­nouilla près de lui et com­men­ça à pré­pa­rer la pipe. Chen la regar­da faire — les gestes pré­cis, rituels, qu’il connais­sait par cœur. Elle prit une bou­lette d’o­pium avec l’ai­guille, la fit chauf­fer au-des­sus de la flamme jus­qu’à ce qu’elle ramol­lisse, puis la dépo­sa dans le four­neau de la pipe. L’o­deur s’in­ten­si­fia — sucrée, végé­tale, avec une note de brûlé.

— Votre maître est par­ti, dit Madame Qian sans lever les yeux de son tra­vail. Sas­soon. Tout le monde en parle.

— Oui.

— Et vous êtes resté.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Chen ne répon­dit pas.

— Beau­coup de mes clients partent aus­si, conti­nua Madame Qian. Les riches, les étran­gers. Ils sentent le vent tour­ner. Bien­tôt, il ne res­te­ra plus que les pauvres et les fous.

Elle ten­dit la pipe à Chen.

— Et vous, Mon­sieur Chen ? Vous êtes pauvre ou fou ?

Chen prit la pipe, la por­ta à ses lèvres, aspi­ra. La fumée emplit ses pou­mons — chaude, épaisse, avec ce goût carac­té­ris­tique qu’au­cun mot ne pou­vait décrire. Il retint sa res­pi­ra­tion quelques secondes, puis exha­la lentement.

La pre­mière bouf­fée ne fai­sait jamais grand effet. C’é­tait la deuxième, la troi­sième, qui vous empor­taient. Chen aspi­ra de nou­veau, les yeux fixés sur la flamme de la lampe. Peu à peu, le monde com­men­ça à chan­ger. Les contours s’a­dou­cirent, les cou­leurs se fon­dirent les unes dans les autres, le temps ralentit.

— Les deux, mur­mu­ra-t-il enfin. Pauvre et fou.

Madame Qian eut un rire bref — un son sec, sans joie.

— Au moins, vous êtes honnête.

Elle se leva, dis­pa­rut der­rière un paravent. Chen res­ta seul avec sa pipe, sa lampe, ses pen­sées qui s’effilochaient.

Il pen­sa à Meiling.

C’é­tait tou­jours ain­si, quand il fumait. Les pre­miers ins­tants étaient une fuite — le monde s’é­loi­gnait, les sou­cis se dis­sol­vaient. Mais ensuite, quand la paix s’ins­tal­lait, les sou­ve­nirs reve­naient. Des sou­ve­nirs qu’il avait enter­rés, des visages qu’il avait oubliés. Et tou­jours, au centre de tout, Meiling.

Il l’a­vait ren­con­trée en 1935, dans une librai­rie de Fuz­hou Road. Elle avait vingt-cinq ans, lui trente-cinq. Elle tra­vaillait comme secré­taire dans une com­pa­gnie d’im­port-export — un tra­vail médiocre, mal payé, mais qui lui per­met­tait de vivre seule, ce qui était rare pour une femme à l’é­poque. Elle lisait de la poé­sie anglaise, par­lait trois langues, rêvait de voya­ger en Europe.

Ils s’é­taient aimés pen­dant trois ans. Des pro­me­nades sur le Bund, des dîners dans les petits res­tau­rants de la Conces­sion fran­çaise, des nuits dans l’ap­par­te­ment de Chen. Il avait pen­sé à l’é­pou­ser. Il avait même com­men­cé à éco­no­mi­ser pour ache­ter une bague.

Et puis, en 1938, elle avait disparu.

Pas morte — du moins, il ne le pen­sait pas. Dis­pa­rue, sim­ple­ment. Un matin, elle n’é­tait plus là. Son appar­te­ment était vide, ses col­lègues ne savaient rien, ses amis n’a­vaient pas de nou­velles. Chen avait cher­ché pen­dant des mois, inter­ro­gé tout le monde, dépen­sé une for­tune en enquê­teurs pri­vés. Rien. Mei­ling s’é­tait éva­po­rée, comme si elle n’a­vait jamais existé.

Plus tard, il avait appris — par des rumeurs, des bribes de conver­sa­tion — qu’elle avait peut-être rejoint les com­mu­nistes. Qu’elle était peut-être par­tie pour Yan’an, la base de Mao dans le nord-ouest. Qu’elle s’é­tait peut-être enga­gée dans la résis­tance contre les Japo­nais. Mais ce n’é­taient que des rumeurs. Il n’a­vait jamais su la vérité.

Chen aspi­ra une nou­velle bouf­fée de fumée. Dans les volutes qui mon­taient vers le pla­fond, il crut voir son visage — les yeux en amande, le sou­rire légè­re­ment moqueur, la mèche de che­veux qu’elle repous­sait tou­jours der­rière son oreille. Une illu­sion, bien sûr. L’o­pium créait des fantômes.

Il fer­ma les yeux et la lais­sa venir.

Où es-tu, Mei­ling ? Es-tu vivante ? Te sou­viens-tu de moi ?

Les ques­tions flot­taient dans la fumée, sans réponse. Chen s’en­fon­ça dans les cous­sins et lais­sa le temps s’arrêter.

Quand il rou­vrit les yeux, plu­sieurs heures avaient pas­sé. La lampe brû­lait tou­jours, mais la plu­part des autres fumeurs étaient par­tis. La cave était presque vide, silen­cieuse. Chen se redres­sa len­te­ment, la tête lourde, la bouche pâteuse.

Madame Qian appa­rut comme par magie, un pla­teau de thé à la main.

— Buvez, dit-elle. Ça aide.

Chen prit la tasse, but à petites gor­gées. Le thé était amer, brû­lant — exac­te­ment ce dont il avait besoin.

— Com­bien je vous dois ?

Madame Qian fit un geste vague.

— Nous régle­rons ça plus tard. Vous reviendrez.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Chen hocha la tête.

Il se leva, remit son man­teau, remon­ta l’es­ca­lier. Dehors, la pluie avait ces­sé. L’aube poin­tait à l’est, grise et froide. Chen se mit à mar­cher vers le sud, vers son appar­te­ment vide.

En sor­tant de la ruelle, il croi­sa un jeune homme qui dis­tri­buait des tracts. Leurs regards se croi­sèrent un ins­tant. Le jeune homme avait des yeux fié­vreux, idéa­listes — le regard de quel­qu’un qui croit en quelque chose. Chen détour­na les yeux et accé­lé­ra le pas.

Il ne vou­lait pas savoir ce qu’il y avait écrit sur les tracts. Il ne vou­lait pas pen­ser à l’a­ve­nir. Il vou­lait juste ren­trer chez lui, dor­mir, et oublier — jus­qu’à la pro­chaine fois.

* * *

Cha­pitre 6 — Conver­sa­tion avec un fantôme

Décembre 1948

Le len­de­main, Chen se réveilla avec la fièvre. Son corps était moite, sa tête dou­lou­reuse, ses pen­sées embrouillées. Les suites de l’o­pium, sans doute — ou peut-être le froid de la nuit pas­sée à mar­cher dans les rues.

Il res­ta au lit toute la jour­née, inca­pable de se lever. La lumière grise fil­trait à tra­vers les rideaux ; les heures pas­saient sans qu’il les compte. De temps en temps, il enten­dait les bruits de l’im­meuble — une porte qui cla­quait, des voix dans l’es­ca­lier, le cri d’un ven­deur ambu­lant dans la rue. Mais tout cela lui par­ve­nait assour­di, loin­tain, comme à tra­vers une couche d’ouate.

Vers le soir, la fièvre mon­ta. Chen se mit à trem­bler sous ses cou­ver­tures, cla­quant des dents mal­gré les trois épais­seurs de tis­su. Il fer­ma les yeux et ten­ta de dor­mir, mais le som­meil ne venait pas. À la place, des images défi­laient der­rière ses pau­pières — des frag­ments de sou­ve­nirs, des visages du pas­sé, des scènes qu’il croyait avoir oubliées.

Il se revit à St. John’s Uni­ver­si­ty, jeune homme de vingt ans, assis dans la classe de Maître Zhou. Le vieux let­tré com­men­tait un pas­sage des Ana­lectes de Confu­cius, de sa voix si basse qu’il fal­lait tendre l’o­reille : “Le Maître a dit : L’homme de bien pense à la ver­tu ; l’homme de peu pense au profit.”

Chen avait noté la phrase dans son cahier. Il l’a­vait médi­tée pen­dant des jours. Et puis, deux ans plus tard, il avait accep­té le poste chez Sas­soon — le pro­fit, les affaires, l’argent. Il avait choisi.

Qu’au­riez-vous dit, Maître Zhou, si vous aviez su ?

La ques­tion flot­ta dans l’air de la chambre, sans réponse. Maître Zhou était mort en 1943, empor­té par une pneu­mo­nie. Chen était allé à ses funé­railles — une céré­mo­nie modeste, dans un temple boud­dhiste de la Conces­sion fran­çaise. Il y avait une dizaine de per­sonnes, dont quelques anciens élèves. Le cer­cueil de bois simple conte­nait le corps d’un homme qui avait consa­cré sa vie aux clas­siques, à la ver­tu, à l’en­sei­gne­ment — et qui n’a­vait jamais pos­sé­dé plus que sa robe de let­tré et ses livres.

Chen se sou­ve­nait s’être tenu devant le cer­cueil, inca­pable de prier. Il avait pen­sé : Voi­là ce que devrait être une vie. Voi­là ce que j’au­rais pu être.

Mais il avait fait d’autres choix.

La fièvre mon­tait encore. Chen se tour­na sur le côté, face au mur où était accro­chée la cal­li­gra­phie de Maître Zhou. Les quatre carac­tères dan­saient dans la pénombre : 正心誠意. Rec­ti­fier son cœur, rendre sin­cères ses intentions.

— Je n’ai pas rec­ti­fié mon cœur, mur­mu­ra Chen.

Sa voix réson­na étran­ge­ment dans la chambre vide. Il eut l’im­pres­sion que quel­qu’un l’é­cou­tait — une pré­sence invi­sible, tapie dans l’ombre.

— J’ai ser­vi des hommes qui ont empoi­son­né mon peuple. J’ai fer­mé les yeux pen­dant vingt ans. Et main­te­nant, je fume moi-même le poi­son. Est-ce que vous me pardonnez ?

Le silence lui répon­dit. Bien sûr. Les morts ne parlent pas.

Mais dans son délire fié­vreux, Chen crut entendre une voix — la voix de Maître Zhou, douce et lointaine :

Le par­don n’est pas mon affaire, Wei­ming. C’est la vôtre. Vous seul pou­vez rec­ti­fier votre cœur. Vous seul pou­vez choi­sir ce que vous ferez du temps qui vous reste.

Chen fer­ma les yeux. Des larmes cou­lèrent sur ses joues — des larmes de fièvre, de fatigue, de honte. Il pleu­ra long­temps, silen­cieu­se­ment, sans savoir si c’é­tait pour Maître Zhou, pour Mei­ling, pour lui-même, ou pour tout ce qu’il avait perdu.

Quand il s’en­dor­mit enfin, l’aube poin­tait à tra­vers les rideaux.

Il rêva de Mei­ling. Elle mar­chait sur le Bund, vêtue de la robe bleue qu’elle por­tait le jour de leur ren­contre. Elle se retour­nait vers lui, sou­riait, lui fai­sait signe de la suivre. Chen cou­rait pour la rat­tra­per, mais elle s’é­loi­gnait tou­jours, dis­pa­rais­sant dans la foule, dans le brouillard, dans le néant.

Il se réveilla en sur­saut. La fièvre était tom­bée. Dehors, il fai­sait nuit. On enten­dait, au loin, le bruit d’une fusillade — des coups de feu spo­ra­diques, peut-être des déser­teurs natio­na­listes que la police pourchassait.

Chen res­ta un moment immo­bile, les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té. Puis il se leva, allu­ma le réchaud à char­bon, et fit chauf­fer de l’eau pour le thé.

Il était vivant. C’é­tait déjà quelque chose.

* * *

Cha­pitre 7 — Le liftier

Jan­vier 1949

L’an­née nou­velle com­men­ça sans célé­bra­tions. Pas de feux d’ar­ti­fice sur le Bund, pas de bals au Cathay, pas de cham­pagne dans les clubs. Shan­ghai atten­dait, rete­nant son souffle, comme un condam­né qui guette le pas du bourreau.

Chen reprit ses visites au Cathay — non par plai­sir, mais par habi­tude, par inca­pa­ci­té de faire autre chose. Le bar du Horse and Hound était de plus en plus vide ; Mar­ga­ret Hart­ley avait dis­pa­ru, expul­sée de sa suite ou par­tie Dieu savait où. Fer­nan­dez, le bar­man por­tu­gais, ser­vait les rares clients avec une moro­si­té résignée.

Ce jour-là, Chen arri­va plus tôt qu’à l’or­di­naire — il était à peine trois heures de l’a­près-midi. Le lob­by était désert ; seuls quelques employés vaquaient à leurs occu­pa­tions, épous­se­tant des meubles que per­sonne ne regar­dait plus. Chen se diri­gea vers l’ascenseur.

Xiao­wu était là.

Le jeune lif­tier avait chan­gé depuis la der­nière fois que Chen l’a­vait vu. Il avait gran­di — non en taille, mais en assu­rance. Ses gestes étaient plus sûrs, son regard plus direct. Il y avait quelque chose de nou­veau dans sa manière de se tenir, une fier­té conte­nue qui n’exis­tait pas auparavant.

— Mon­sieur Chen, dit-il en fai­sant cou­lis­ser la grille. Quel étage ?

— Le bar. Rez-de-chaussée.

— Vous n’a­vez pas besoin de l’as­cen­seur pour le rez-de-chaussée.

— Non. Mais je vou­lais te voir.

Xiao­wu le dévi­sa­gea, sur­pris. Depuis vingt ans que Chen fré­quen­tait le Cathay, il n’a­vait jamais adres­sé plus de quelques mots au lif­tier — des salu­ta­tions polies, des indi­ca­tions d’é­tage, rien de plus. Les domes­tiques res­taient invi­sibles ; c’é­tait la règle.

— Me voir ? Pourquoi ?

Chen entra dans la cabine. Xiao­wu refer­ma la grille, mais n’ap­puya sur aucun bou­ton. L’as­cen­seur res­ta immobile.

— Tu as chan­gé, dit Chen. Quelque chose a chan­gé en toi.

Xiao­wu ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait Chen avec une méfiance nou­velle — celle qu’on réserve aux étran­gers, aux enne­mis potentiels.

— Tout le monde change, finit-il par dire. Les temps changent.

— Les temps, oui. Mais toi aus­si. Tu lis des choses, n’est-ce pas ? Des tracts, des jour­naux interdits.

Le visage de Xiao­wu se ferma.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Je ne te dénonce pas. Je veux juste comprendre.

Un silence. L’as­cen­seur était sus­pen­du entre deux mondes — le lob­by du Cathay en bas, les étages déser­tés en haut. Xiao­wu regar­dait Chen comme s’il le voyait pour la pre­mière fois.

— Vous tra­vailliez pour Sas­soon, dit-il enfin. Vous étiez son homme. Son serviteur.

— Oui.

— Et main­te­nant, il est par­ti. Il vous a aban­don­né, comme il a aban­don­né tout le monde. Comme ils aban­donnent tous.

Chen hocha la tête.

— C’est vrai.

— Alors pour­quoi vous res­tez ? Pour­quoi vous reve­nez ici, dans cet hôtel qui va bien­tôt appar­te­nir au peuple ?

Appar­te­nir au peuple. Chen enten­dit la phrase comme un écho de quelque chose de plus grand — un slo­gan, une pro­messe, une révo­lu­tion en marche.

— Je ne sais pas, dit-il hon­nê­te­ment. Je n’ai nulle part où aller.

Xiao­wu le regar­da lon­gue­ment. Puis, contre toute attente, son visage s’adoucit.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, dit-il. Vous êtes chi­nois. Vous avez ser­vi les étran­gers, mais vous êtes chi­nois. Quand le monde nou­veau vien­dra, il y aura peut-être une place pour vous.

— Tu crois ?

— Je ne sais pas. Mais au moins, vous n’êtes pas un enne­mi. Pas vraiment.

Chen pen­sa à toutes les rai­sons pour les­quelles il était un enne­mi — le ser­vi­teur des capi­ta­listes, le com­plice du com­merce de l’o­pium, l’homme qui avait fer­mé les yeux pen­dant vingt ans. Dans le monde que Xiao­wu espé­rait, il serait au mieux un paria.

— Mer­ci, dit-il simplement.

Xiao­wu appuya sur le bou­ton du rez-de-chaus­sée. L’as­cen­seur se mit à descendre.

— Les étran­gers partent tous, dit Xiao­wu. C’est bien­tôt fini pour eux. Mais vous… vous pou­vez peut-être choisir.

La cabine s’ar­rê­ta. Xiao­wu fit cou­lis­ser la grille.

— Choi­sis­sez bien, Mon­sieur Chen.

Chen sor­tit de l’as­cen­seur. Il se retour­na pour répondre, mais Xiao­wu avait déjà refer­mé la grille. La cabine remon­tait vers les étages supé­rieurs, empor­tant le jeune homme vers un ave­nir que Chen ne pou­vait pas imaginer.

Il res­ta un moment immo­bile dans le lob­by, pen­sif. Puis il se diri­gea vers le bar, com­man­da un whis­ky, et regar­da par la fenêtre le Bund qui s’as­som­bris­sait sous les nuages d’hiver.

Choi­sis­sez bien.

Mais que res­tait-il à choisir ?

* * *

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