Les mines d’or de Nubie
Les mines d’or de Nubie
Wadi Allaqi, Barramiya, et trois mille ans d’épuisement
Les mines d’or de Nubie
Wadi Allaqi, Barramiya, et trois mille ans d’épuisement
Ce qui reste d’une mine d’or
Il faut se défaire tout de suite d’une idée : dans une mine d’or antique, il n’y a pas d’or. Ce qui reste, ce qui jonche le sol par tonnes et qu’on voit de loin, c’est la roche broyée. Des amoncellements de quartz pilé, blanc, presque lumineux quand le soleil est bas, étalés en cônes et en langues sur des centaines de mètres au fond des ouadis. À distance, on croirait des congères. De près, c’est un gravier anguleux qui crisse sous la semelle et qui, à la loupe, ne montre rien du tout : le métal en a été extrait, il ne s’agit que de gangue.
Autour, des meules. Des dalles creusées en berceau, usées jusqu’à la transparence par le va-et-vient d’une molette, souvent brisées en deux, parfois retournées, la face active vers le ciel. Des tables inclinées taillées dans le grès, avec une rigole et une cuvette au bas de la pente. Des murets de pierres sèches montés à hauteur d’homme, alignés le long du ouadi et formant des chambres de deux ou trois pièces. Des puits d’accès à demi comblés, un tas de scories, des tessons. On peut marcher là une heure sans rien comprendre, puis un détail change tout : le sable, sur cinquante mètres, est mêlé d’éclats de quartz de la taille du poing, tous de la même dimension, et l’on saisit qu’on est dans l’aire de concassage, que ce calibrage est le résultat d’un geste répété par des milliers d’hommes pendant des siècles.
Le Wadi Allaqi débouche sur le Nil à une centaine de kilomètres au sud d’Assouan, en face de l’ancien fort de Kouban, aujourd’hui sous les eaux du lac Nasser. De là, il file vers le sud-est en direction des monts de la mer Rouge, se ramifie, se perd, rejoint le Wadi Gabgaba et s’enfonce dans le désert nubien sur près de trois cents kilomètres. C’était le grand couloir de l’or de Ouaouat, la Basse-Nubie des textes égyptiens. Plus au nord, sur la piste qui relie aujourd’hui Edfou à Marsa Alam, Barramiya occupe le même rôle pour le désert Oriental égyptien : un district minier travaillé depuis la préhistoire, réactivé sous les pharaons, exploité par les Ptolémées, repris par les Arabes, sondé par les géologues du khédive, et où l’on travaille encore.
Entre ces deux noms tient une histoire de trois mille cinq cents ans dont l’or n’est, à vrai dire, que le prétexte. La vraie matière du récit, c’est l’eau, la logistique et le nombre d’hommes qu’un État peut se permettre d’entretenir dans un lieu qui ne produit rien de comestible.
Six cents millions d’années
Le socle est là avant tout le monde, et il faut lui accorder un instant, parce que c’est lui qui décide de tout le reste.
Ce que les géologues appellent le bouclier arabo-nubien est un assemblage de terrains néoprotérozoïques — arcs insulaires, fragments de croûte océanique, granitoïdes — soudés les uns aux autres lors de l’orogenèse panafricaine, entre 750 et 600 millions d’années avant nous, au moment où le Gondwana se refermait. La suture de l’Allaqi-Heiani, qui traverse le sud-est égyptien et le nord-est soudanais, est l’une des cicatrices de ce collage. Plus tard, entre 640 et 570 millions d’années, le système de failles du Najd a cisaillé toute cette masse en une série de couloirs orientés nord-ouest, et c’est dans ces couloirs que les fluides hydrothermaux ont circulé, chargés de silice et de métaux, déposant en refroidissant des filons de quartz où l’or s’est logé en grains microscopiques, souvent associé à la pyrite et à l’arsénopyrite. Les spécialistes rangent ces gisements dans la catégorie des ors orogéniques, ceux qui naissent de la déformation des chaînes de montagnes.
Retenons deux choses. La première est que l’or nubien est indissociable du quartz, c’est-à-dire de la roche la plus dure et la plus ingrate qu’on puisse imaginer travailler à main nue. La seconde est que ce quartz affleure là où le socle affleure : dans le désert, sur les deux rives du grand couloir du Nil, jamais dans la vallée elle-même, dont les alluvions récentes recouvrent tout et ne recèlent rien. Le pays de l’or est nécessairement le pays sans eau. Toute l’histoire qui suit découle de cette contrariété.
Ce socle est le même que celui qui, en travers du fleuve, produit les cataractes. Les seuils de granite entre Assouan et Khartoum et les filons aurifères des ouadis latéraux sont deux affleurements du même vieux plancher, et l’on peut lire toute la géographie politique de la Nubie comme la conséquence d’un unique accident : la remontée du socle précambrien à la surface, qui rompt la navigation d’un côté et sème le métal de l’autre. C’est le temps quasi immobile dont parlait Braudel, celui qui ne bouge pas à l’échelle des civilisations mais qui leur impose ses conditions. Les empires ont duré quelques siècles chacun. Le quartz est en place depuis six cents millions d’années, et il y sera encore quand la question ne se posera plus.
Le mot noub
On lit souvent que la Nubie tire son nom de nbw, l’or en égyptien ancien. L’étymologie est séduisante et largement répandue ; elle est aussi discutée, d’autres y voyant un ethnonyme sans rapport avec le métal. Prenons-la pour ce qu’elle est : moins une preuve qu’un symptôme. Que l’on ait voulu, très tôt et durablement, que le nom du pays soit le nom de sa richesse en dit long sur ce que le pays représentait vu du nord.
Encore faut-il s’entendre sur ce que l’or est pour l’Égypte pharaonique, car ce n’est pas ce que nous croyons. Ce n’est pas de la monnaie : l’Égypte ne frappe pas de pièces avant les Perses et surtout avant les Ptolémées, et les comptes du Nouvel Empire s’expriment en deben de cuivre ou d’argent, unités de poids servant d’étalon dans une économie où l’on échange encore du grain contre des sandales. L’or est autre chose. C’est une substance théologique. La chair des dieux est d’or, dit-on, leurs os d’argent, leurs cheveux de lapis. L’or ne ternit pas, ne s’oxyde pas, ne se corrompt pas : il est le matériau de l’imputrescible, donc du divin, donc du royal, donc du funéraire. Le masque de Toutankhamon n’est pas un objet de luxe, c’est un dispositif d’éternité.
De cette nature découle un usage particulier. L’or ne circule pas comme circule la monnaie ; il s’accumule, se thésaurise dans les temples, s’enfouit dans les tombes, et sort de l’économie. Il sert aussi, et c’est là qu’il devient politique, à payer ce qu’aucune autre denrée ne peut payer : la fidélité d’un vassal, l’amitié d’un roi étranger, l’épouse d’un souverain lointain. L’Égypte n’est pas riche en or parce qu’elle en fait commerce. Elle est riche en or parce qu’elle en dispose et que les autres n’en ont pas.
Les forteresses avant les mines
Le premier or fut ramassé, non extrait. Dans les ouadis, l’érosion a démantelé les filons et concentré au fond des lits des paillettes et des pépites qu’il suffisait de trier au tamis et de laver. Cet or alluvial est celui des Prédynastiques et de l’Ancien Empire, et il représente probablement, sur toute l’Antiquité, une part plus importante de la production totale que le minerai arraché à la roche. Il a aussi l’avantage de ne demander presque aucune infrastructure : quelques hommes, des outres, une saison sèche.
Le passage à l’échelle est un fait d’État, et il se lit dans l’architecture militaire avant de se lire dans les mines. Au Moyen Empire, les pharaons de la XIIᵉ dynastie, Sésostris III surtout, plantent entre la Première et la Deuxième Cataracte une chaîne de forteresses en brique crue d’une ampleur sans équivalent avant l’époque moderne : Bouhen, Mirgissa, Semna, Koumma, Askout, une douzaine d’ouvrages en enfilade, avec bastions, fossés, chemins de ronde et magasins à grain. On y a retrouvé des rapports de patrouille — les fameuses dépêches de Semna — où des officiers signalent avec un sérieux administratif intact le passage de quelques Medjay venus faire du troc et repartis dans le désert. Ces forts ne sont pas là pour repousser une invasion : la Nubie n’a pas d’armée capable de menacer l’Égypte. Ils sont là pour tenir un corridor, filtrer une circulation et sécuriser des convois.
Le plus parlant est Kouban, planté exactement à l’embouchure du Wadi Allaqi. Une forteresse à cet endroit n’a de sens que si l’on veut contrôler ce qui sort du ouadi et ce qui y entre. Le dispositif complet apparaît alors pour ce qu’il est : une machine à évacuer le métal vers le nord, dont les mines ne sont que l’extrémité amont. Dans toute cette affaire, on construit d’abord le fort, ensuite la piste, ensuite le puits ; la mine vient en dernier, et c’est le maillon le moins coûteux de la chaîne.
L’or de Ouaouat, l’or de Kouch
Vers 1550 avant notre ère, les souverains thébains qui viennent de chasser les Hyksos du Delta se retournent vers le sud et entreprennent la conquête méthodique de la Nubie. En un siècle, la frontière remonte jusqu’à la Quatrième Cataracte, au-delà de Napata. C’est la plus longue et la plus rentable des annexions égyptiennes, et elle est administrée par un personnage nouveau, le sa-nésou en Kouch, le Fils royal de Kouch, vice-roi de Nubie, qui n’appartient pas à la famille royale malgré son titre et qui répond directement au pharaon. Sa fonction principale, à lire les monuments, est de faire monter l’or.
Les listes égyptiennes distinguent soigneusement trois ors selon leur provenance : l’or de Coptos, celui du désert Oriental à hauteur de Thèbes ; l’or de Ouaouat, celui de la Basse-Nubie et du Wadi Allaqi ; l’or de Kouch, venu de plus haut, du côté de l’Atbai et des monts de la mer Rouge soudanais. Les scènes de tribut peintes dans les tombes thébaines — celle du vizir Rekhmiré est la plus connue — montrent des porteurs nubiens ployant sous des anneaux d’or empilés, des sacs de poudre d’or et des lingots en forme de tore, mêlés à l’ébène, à l’ivoire, aux peaux de panthère et aux girafes. Les quantités inscrites dans les annales sont considérables, quelques centaines de kilos par an dans les meilleures années, avec l’incertitude habituelle sur la valeur des chiffres officiels égyptiens, qui relèvent autant de la propagande que de la comptabilité.
La conséquence diplomatique est spectaculaire, et on la lit dans les archives d’Amarna, ces trois cents tablettes cunéiformes retrouvées dans les ruines de la capitale d’Akhenaton, correspondance des rois du Proche-Orient avec la cour égyptienne au XIVᵉ siècle. Le ton y est celui d’une famille royale internationale, chaleureux et âpre, où l’on s’appelle « mon frère » en réclamant du métal. Toushratta du Mitanni, beau-père du pharaon, écrit qu’en Égypte l’or est aussi abondant que la poussière et qu’il en veut donc en quantité illimitée ; dans une autre lettre, il accuse le pharaon de lui avoir envoyé, à la place des statues d’or massif promises, des statues de bois plaquées. Le roi d’Assyrie se plaint que l’envoi ne couvre même pas les frais des messagers. On sourit, puis on comprend le mécanisme : pendant deux siècles, l’Égypte a acheté la paix de son empire asiatique avec du métal nubien. La suprématie diplomatique du Nouvel Empire est une fonction du débit du Wadi Allaqi.
Le puits de Ramsès
Il existe un texte qui dit toute la vérité de cette économie, et il est gravé sur une stèle retrouvée à Kouban, à l’entrée du Wadi Allaqi, datée de l’an 3 de Ramsès II. La scène est de convention, mais les faits qu’elle transmet sont d’une précision comptable.
Le roi siège sur son trône et médite, dit le texte, sur les pays étrangers d’où vient l’or ; il songe à creuser des puits sur les routes qui manquent d’eau, ayant appris qu’il y a de l’or en abondance au pays d’Akouyati mais que la route qui y mène est sans eau, en sorte qu’aucun or n’en revient. On convoque le vice-roi de Kouch, qui expose la situation avec une franchise remarquable : tous les rois du passé ont voulu creuser là un puits, sans résultat ; feu le roi Menmaâtrê — c’est-à-dire Séthi Iᵉʳ, le propre père de Ramsès — y a fait creuser jusqu’à cent vingt coudées de profondeur, et le puits est resté abandonné au bord de la route, car il n’en est pas venu d’eau. Ramsès ordonne de recommencer. Cette fois, dit la stèle, l’eau vient à douze coudées, et le puits reçoit un nom : « Le Puits, Ramsès II vaillant en actes ».
Il y a dans ce document une chose que les inscriptions royales égyptiennes ne font presque jamais : l’aveu d’un échec paternel, retenu et daté, avec un chiffre. Cent vingt coudées, c’est plus de soixante mètres creusés dans le désert à la houe et au panier, pour rien. On imagine mal l’effort. On imagine encore plus mal l’état d’esprit de l’équipe au trentième mètre.
Le même Séthi avait fait mieux ailleurs. Sur la route de Barramiya, à El-Kanaïs, dans le Wadi Mia, il avait creusé un puits qui, lui, avait donné, et fait tailler dans la falaise un petit temple rupestre pour commémorer la chose, avec une inscription qui déclare en substance que la route était mauvaise quand elle manquait d’eau et qu’elle est bonne maintenant. Le sanctuaire est toujours là, et autour de lui, sur les parois, des générations de voyageurs ont laissé des graffiti — égyptiens, grecs, latins, arabes —, ce qui est la meilleure preuve que le puits a servi longtemps après que le roi qui l’avait creusé eut cessé d’être un dieu vivant.
Voilà le nœud. Le facteur limitant de l’or nubien n’a jamais été l’or. C’est l’eau, et par conséquent le nombre d’hommes qu’on peut maintenir sur place, et par conséquent la quantité de roche qu’on peut broyer. Un puits qui donne à douze coudées vaut mieux qu’un filon riche. Toute reprise de l’exploitation, à n’importe quelle époque, commence par la remise en état des points d’eau.
La carte de Turin
Vers 1150 avant notre ère, un scribe nommé Amennakhté, fils d’Ipouy, homme de Deir el-Médineh, le village des artisans qui creusaient les tombes de la Vallée des Rois, dessine sur un rouleau de papyrus de près de trois mètres une portion du Wadi Hammamat, dans le désert Oriental. Le document est aujourd’hui au Musée égyptien de Turin, en fragments, et il passe pour la plus ancienne carte géologique conservée au monde — la suivante ne viendra qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, vingt-neuf siècles plus tard.
Ce qui frappe n’est pas l’ancienneté, c’est l’exactitude. Les collines sont coloriées en noir et en rose ; les géologues qui sont allés vérifier sur le terrain ont constaté que ces couleurs correspondent aux teintes réelles des roches, les sédiments sombres du Hammamat d’un côté, le granite rose de Fawakhir de l’autre. Les graviers du ouadi sont rendus dans leur diversité lithologique. Les filons de quartz aurifère sont figurés par des bandes rayonnantes sur le flanc de la montagne, au-dessus du village des mineurs. Il y a la carrière de pierre bekhen, cette grauwacke gris-vert dont on faisait les statues ; il y a le puits, et c’est grâce au puits que les archéologues ont pu identifier avec certitude le secteur représenté. Les légendes hiératiques indiquent la montagne de l’or, celle de l’argent, la route de la mer, la route du village.
La carte a été dressée à l’occasion de l’expédition de l’an 3 de Ramsès IV au Wadi Hammamat, à laquelle une stèle attribue huit mille trois cent soixante-deux hommes — la plus grande expédition de carrière jamais enregistrée dans ce ouadi après celle du Moyen Empire. On discute encore de la fonction du papyrus : mémorial d’une expédition destiné au roi ou au grand prêtre d’Amon qui l’avait organisée, ou véritable instrument de terrain, l’usure du rouleau pouvant résulter de pliages et dépliages répétés dans le désert.
Ce qui compte pour notre affaire tient en un mot : la prospection était un savoir. Cumulatif, transmis, écrit, cartographié, conservé dans les archives d’un village de fonctionnaires à sept cents kilomètres de là. On n’a pas trouvé les mines nubiennes par hasard, et on ne les a pas retrouvées par hasard à chaque reprise. Il existait, sur ce désert, une mémoire technique d’État — et l’une des façons dont ces districts miniers meurent, précisément, c’est quand cette mémoire s’interrompt.
Comment on tirait l’or de la pierre
La séquence est simple à décrire et effroyable à imaginer.
On repère le filon à l’affleurement, à la couleur rouille que donne l’altération des sulfures. On l’ouvre en tranchée, puis on le suit en profondeur par des galeries étroites, parfois sur cinquante mètres, en s’éclairant à la lampe à huile. Pour attaquer le quartz, qui raye l’acier et se moque du cuivre, on utilise deux moyens : le feu, qu’on allume contre la paroi et qu’on éteint brusquement pour fissurer la roche par choc thermique — méthode qui consomme du bois, ressource rare et vite épuisée dans un désert à acacias —, et la percussion à sec, avec des masses de dolérite ou de basalte, roches tenaces qu’on allait chercher parfois très loin.
Le minerai remonte en blocs. On le casse au marteau, puis on le broie. Ici intervient la seule véritable rupture technique de toute l’histoire du district. Au Nouvel Empire, on broie sur des meules dormantes en andésite, ovales, à va-et-vient : deux mains, un mouvement d’avant en arrière, une productivité désespérante. À l’époque ptolémaïque apparaissent des moulins de forme concave, à molette munie de deux poignées, qui autorisent un mouvement de bascule et produisent une poudre plus fine, donc une meilleure libération des grains d’or, donc un meilleur rendement au lavage. La différence paraît dérisoire. Elle multiplie pourtant le débit et explique une bonne part de l’essor ptolémaïque et romain.
Le lavage se fait sur des tables inclinées, dalles de pierre couvertes d’un matériau organique — grille de bois ou toison, on n’a rien conservé — sur lesquelles on verse la poudre et un filet d’eau : les particules lourdes restent accrochées, le stérile part avec le courant. Et il faut de l’eau, encore, pour cela, ce qui oblige souvent à remonter le minerai concassé vers un point d’eau plutôt qu’à faire venir l’eau à la mine. La fonte et l’affinage, eux, se font en général ailleurs, dans des ateliers de la vallée du Nil.
Reste à mesurer le résultat, et le résultat est déconcertant. Dietrich et Rosemarie Klemm, qui ont consacré leur vie à cartographier ces sites, estiment l’ensemble du minerai extrait des travaux souterrains et des tranchées antiques du désert Oriental égyptien à quelque quatre à six cent mille tonnes de quartz ; en retenant une teneur récupérée de dix grammes par tonne, cela donne un maximum d’environ six tonnes d’or filonien pour toute l’Antiquité, auxquelles ils ajoutent une vingtaine de tonnes provenant des travaux alluviaux dans les ouadis. Vingt-quatre tonnes, disons, en trois millénaires, pour le désert égyptien.
À titre de comparaison, la mine de Sukari, à vingt-cinq kilomètres de Marsa Alam, a produit environ cinq cents mille onces d’or en 2025, soit quelque quinze tonnes et demie. En une année.
Quand l’Égypte se retire
Vers 1070 avant notre ère, l’édifice craque. Le dernier vice-roi de Kouch dont on suive la trace, Panehsy, se retourne contre le pouvoir thébain, marche vers le nord, puis se replie en Nubie, et l’administration égyptienne du sud disparaît des sources sans qu’aucun texte n’en raconte la fin. Les temples ramessides d’Amara, de Soleb, de Sedeinga cessent d’être entretenus. Les convois s’arrêtent. Pendant trois siècles, on ne sait à peu près rien de ce qui se passe entre les cataractes, et ce silence documentaire est lui-même un renseignement : l’écriture, dans cette région, était une importation coloniale, et elle s’en va avec le colonisateur.
Quand la Nubie réapparaît, au VIIIᵉ siècle, ce n’est plus comme province mais comme puissance. Les rois de Napata, au pied du Djebel Barkal, remontent le fleuve dans l’autre sens : Piânkhy conquiert l’Égypte vers 730, Taharqa règne sur les deux pays, et la XXVᵉ dynastie fait bâtir à Thèbes et à Karnak avec un or qui, cette fois, n’est plus arraché à un tributaire mais extrait par un État nubien pour son propre compte. Le renversement est complet, et il dure un demi-siècle avant que les Assyriens ne le brisent. Les rois se replient alors vers l’amont, à Méroé, entre le Nil et l’Atbara, et y font vivre pendant près de mille ans un royaume dont les pyramides de brique alignées dans les dunes de Begrawiya sont la signature la plus visible. Leur or vient du même Atbai, des mêmes filons.
C’est aussi durant ces siècles obscurs que se dessine la partition durable du désert. La vallée appartient à qui tient les cataractes ; les ouadis appartiennent à qui tient les puits, c’est-à-dire aux pasteurs chameliers, Medjay hier, Blemmyes puis Bedja demain. Aucune administration sédentaire ne travaillera plus jamais dans cette étendue sans négocier avec eux, les payer, les enrôler comme guides et comme escortes, ou les combattre. Barramiya, sur la piste d’Edfou à la mer, est de ces districts qui traversent tous les régimes sans jamais s’interrompre bien longtemps : creusé au Prédynastique, repris au Nouvel Empire, exploité par les Ptolémées puis par Rome, réoccupé par les mineurs arabes, cartographié par les géologues du khédive au XIXᵉ siècle, et concédé aujourd’hui à des sociétés d’exploration. Ce ne sont pas les mêmes hommes ni les mêmes États. C’est le même filon.
Les hommes enchaînés de Ghozza
Vers 130 avant notre ère, un fonctionnaire grec du nom d’Agatharchide de Cnide, qui avait travaillé à la cour d’Alexandrie et compilé tout ce qu’on savait de la mer Érythrée, a laissé sur ces mines une description que Diodore de Sicile a recopiée un siècle plus tard, et qui est le seul témoignage suivi que l’Antiquité nous ait légué sur le travail dans un district aurifère égyptien.
Le tableau est d’une noirceur sans consolation. La terre y est noire, écrit-il, veinée d’un quartz d’une blancheur extrême, et l’or s’y obtient au prix de grandes souffrances et de grands frais. Les travailleurs sont des prisonniers de guerre, des condamnés, parfois des innocents victimes d’une accusation, envoyés là avec leurs familles entières ; ils sont en foule, ils ont tous les pieds entravés, et ils travaillent sans relâche, de jour comme de nuit. Les gardes sont des soldats étrangers qui ne parlent pas leur langue, de sorte qu’aucune familiarité, aucune corruption n’est possible. Les enfants se glissent dans les galeries pour ramasser les éclats, les hommes creusent, les femmes et les vieillards tournent les meules. Aucun ne se lave, aucun ne se couvre, et la mort est la seule libération.
On a longtemps tenu ce texte pour un morceau de rhétorique, un lieu commun sur la misère servile destiné à faire frissonner un lecteur alexandrin. Les fouilles récentes du désert Oriental l’ont brutalement réhabilité. À Samut, puis à Ghozza, sites miniers ptolémaïques, on a mis au jour des entraves en fer — des chaînes de cheville, objets rarissimes dans l’archéologie égyptienne, dont on n’avait guère que la mention d’Agatharchide et un papyrus des archives de Zénon pour attester l’usage. Le témoignage cesse d’être littéraire. Quelqu’un a réellement forgé ces anneaux, les a réellement rivés sur des chevilles, dans ce ouadi, pour que des hommes cassent du quartz.
Il faut pourtant se garder d’étendre le tableau à tout l’espace et à toute la durée. Six siècles plus tard, à Bir Umm Fawakhir, on ne trouve aucun mur d’enceinte, aucun dispositif de contrainte, aucune trace de régimentation ; les silos de l’un des faubourgs évoquent davantage du grain versé en salaire que des rations distribuées à des captifs. Le désert a connu au moins deux régimes de travail : celui de la contrainte pénale, importé avec l’administration hellénistique et son vocabulaire de la condamnation aux mines, et celui du bourg minier salarié, avec ses maisons, ses tombes, ses ordures domestiques et ses perles. Pour le Nouvel Empire, entre les deux, nous ne savons à peu près rien : aucun texte égyptien ne décrit qui descendait dans les galeries de Ramsès, et l’on est réduit à supposer un mélange de conscrits, de prisonniers nubiens et de spécialistes rémunérés.
Ptolémées, Romains, et l’or qui devient monnaie
Avec les Ptolémées, quelque chose change dans la nature même de l’entreprise. L’Égypte entre dans un monde où l’or est frappé, où il circule, où il paie des mercenaires et solde des dettes. Le métal cesse d’être une substance religieuse à thésauriser pour devenir un instrument monétaire, avec tout ce que cela entraîne d’appétit renouvelé. Les Lagides rouvrent les districts, améliorent les moulins, réorganisent les pistes du désert, fortifient les points d’eau, fondent sur la mer Rouge les ports de Bérénice et de Myos Hormos, d’abord pour la chasse à l’éléphant de guerre, ensuite pour le commerce indien.
Rome hérite du système et l’industrialise. Le désert Oriental devient sous l’Empire une zone d’exploitation d’une densité étonnante : carrières impériales du Mons Claudianus et du Mons Porphyrites, mines d’émeraude du Mons Smaragdus, districts aurifères, tout cela relié par un réseau de routes jalonnées de hydreumata, ces petits forts à puits qui sont l’invention romaine décisive dans ces paysages. Les ostraca du Mons Claudianus, ces tessons couverts d’écriture qu’on utilisait comme papier de brouillon, ont livré la comptabilité quotidienne d’une de ces installations : listes de rations, courriers de service, réclamations, noms d’ouvriers. On y voit une main-d’œuvre composée pour l’essentiel d’artisans égyptiens libres et d’un personnel logistique, pas de bagnards.
Il y a, en plein Wadi Allaqi soudanais, un site immense que les nomades appellent Deraheib, « les bâtiments » : un kilomètre et demi de ruines de part et d’autre du lit, deux forts massifs, un tissu urbain organisé le long d’un axe. Les frères Castiglioni, qui l’ont relevé à partir de 1989 en s’aidant d’une carte arabe médiévale, y ont vu la Bérénice Panchrysos — « toute d’or » — mentionnée une seule fois par Pline l’Ancien. L’identification a fait le tour du monde ; elle est contestée, le texte de Pline situant plutôt cette Bérénice sur la côte de la mer Rouge, et l’épithète pouvant venir d’une confusion avec les descriptions de l’Arabie du Sud. Ce qui n’est pas contesté, en revanche, c’est ce que le site est : un centre minier et caravanier de très grande ampleur, occupé aux époques ptolémaïque et romaine, où l’on a ramassé un tétradrachme de Ptolémée Iᵉʳ et des céramiques romaines tardives, puis massivement réoccupé au Moyen Âge.
Une remarque sur le sens de tout cela. À mesure que l’or devient monnaie, il devient aussi fuyant. Pline se plaint déjà de la saignée de numéraire que représente le commerce avec l’Inde, où l’or romain part contre des poivres et des soieries et ne revient pas. Le IIIᵉ siècle voit l’effondrement de la monnaie d’argent ; Constantin refonde le système sur une pièce d’or, le solidus, et pour l’alimenter fait main basse sur les trésors accumulés dans les temples — c’est-à-dire, en partie, sur l’or nubien immobilisé depuis mille cinq cents ans dans les sanctuaires égyptiens. Une civilisation qui déthésaurise est une civilisation qui a cessé de produire.
La ville de Bir Umm Fawakhir
À mi-chemin exactement entre le Nil à Qift, l’antique Coptos, et la mer Rouge à Qousseir, l’antique Myos Hormos, à cinq kilomètres au nord-est du Wadi Hammamat, s’étire dans un ouadi étroit un ensemble de ruines qu’on a longtemps prises pour une station de caravanes romaine. Carol Meyer et son équipe y ont mené six campagnes entre 1992 et 2001 et ont établi tout autre chose : une ville minière byzantine et copte des Vᵉ et VIᵉ siècles, deux cent trente-sept bâtiments relevés dans l’agglomération principale, quatorze groupes de ruines périphériques, une population estimée à un peu plus de mille personnes — infiniment plus que tout ce qui vit dans ce secteur aujourd’hui.
Le fond de sable du ouadi sert de rue principale. Les maisons s’alignent de part et d’autre, deux ou trois pièces en général, parfois agglomérées jusqu’à former des ensembles de vingt-deux pièces, ce qui suggère des familles élargies ou des équipes logées ensemble. Il y a des postes de guet sur les crêtes, des aires de broyage, des puits, une chapelle. On y a trouvé des perles, une gemme d’agate, des émeraudes brutes, une amulette de Bès — un dieu égyptien encore présent dans une ville chrétienne —, un poids de bronze, la moitié d’un bracelet en alliage d’or et de cuivre, quelques piécettes.
C’est, à ce jour, le seul établissement minier de l’Égypte ancienne à avoir été étudié dans son entier, et il corrige une idée reçue tenace. On pensait l’administration byzantine trop faible pour tenir le désert et supposait qu’elle l’avait abandonné aux nomades ; Fawakhir, avec le fort d’Abou Sha’ar, le port de Bérénice et les carrières de porphyre, montre qu’il n’en était rien, et que Constantinople exploitait encore méthodiquement ses déserts au VIᵉ siècle.
Puis cela s’arrête. On ne sait pas exactement pourquoi ni exactement quand. Les candidats ne manquent pas — la peste justinienne des années 540, l’invasion perse de 619, la conquête arabe de 640 —, et il est probable qu’aucun d’eux ne suffit à lui seul. Ce qu’on constate, c’est qu’une ville de mille habitants installée à cent kilomètres de toute agriculture se vide dès que la chaîne administrative qui l’approvisionnait en blé se rompt. Les habitants n’ont pas été chassés par l’épuisement du filon. Ils ont été chassés par l’interruption d’un convoi.
La ruée du IXᵉ siècle
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Elle reprend, deux siècles plus tard, dans des conditions entièrement différentes, et c’est le chapitre le moins connu et le plus étonnant.
Après la conquête arabe de l’Égypte, la Nubie chrétienne reste indépendante et signe en 652 avec le gouverneur d’Égypte un traité singulier, le baqt, qui n’est ni une paix ni une soumission mais un accord d’échange annuel, tenu de part et d’autre pendant six siècles — l’un des plus longs traités de l’histoire. Entre les deux mondes, le désert Oriental reste aux Bedja, ces nomades chameliers dont les Grecs parlaient déjà sous le nom de Blemmyes, et qui contrôlent les pistes.
Au IXᵉ siècle, des groupes arabes, les Rabi’a principalement, s’infiltrent dans ce désert, s’allient aux Bedja par mariage et se mettent à l’or. Ce qui suit ressemble à toutes les ruées du monde. Al-Allaqi devient une ville. Les géographes arabes, al-Ya’qubi le premier, la décrivent comme une agglomération considérable, sur la route caravanière qui relie Assouan au port d’Aïdhab, d’où l’on embarque pour Djedda et La Mecque. Les fouilles russes menées à Deraheib depuis 2017 ont établi que la phase médiévale du site court du IXᵉ au XIIᵉ siècle, que la forteresse nord, bâtie au IXᵉ, fonctionnait moins comme un ouvrage militaire d’État que comme le château fortifié d’un seigneur local, et qu’un des bâtiments est une mosquée du vendredi fondée au début du Xᵉ siècle.
Le détail du château vaut qu’on s’y arrête. Sous les pharaons, sous les Ptolémées, sous Rome, la mine est une affaire d’État : le fort appartient au roi, la piste au roi, l’or au roi. Au IXᵉ siècle, l’État s’est retiré et le pouvoir sur le métal est passé à des potentats de terrain, chefs de tribu, entrepreneurs armés, aventuriers. Les chroniqueurs égyptiens, al-Maqrizi en tête, racontent l’histoire d’un certain al-‘Umari qui, venu d’Égypte avec une troupe, s’empara des mines de l’Allaqi, tint tête aux Bedja comme aux Nubiens et régna quelques années sur son désert comme un souverain, avant de finir comme finissent ces gens-là. Le récit est romanesque et probablement enjolivé ; il décrit exactement le type de pouvoir que produit un district aurifère quand aucune administration ne le tient.
Selon les relevés de Klemm, l’apogée de cette exploitation arabe se situe aux Xᵉ et XIᵉ siècles, et elle se prolonge dans le nord-est du Soudan jusque vers 1350, avant de s’éteindre à son tour.
Ce qui s’épuise exactement
Nous voici au cœur de l’affaire, et il faut y mettre de la précision, parce que le mot « épuisement » recouvre au moins quatre choses différentes qu’on a coutume de confondre.
Il y a d’abord un épuisement bien réel, mais partiel : celui de la zone d’oxydation. Dans un gisement de ce type, la partie supérieure du filon, altérée par l’air et l’eau sur quelques dizaines de mètres, est celle où l’or se trouve à l’état natif, libre, récupérable par simple broyage et lavage. En dessous commence le minerai sulfuré, où le métal est enfermé dans la pyrite et l’arsénopyrite, invisible, et dont aucune technique antique ne pouvait le tirer. Les anciens n’ont donc pas épuisé les gisements : ils ont épuisé leur chapeau. Ajoutons‑y la nappe phréatique, plancher absolu de toute mine sans pompe, et l’on tient la limite physique du système.
Il y a ensuite l’épuisement des ressources annexes, plus insidieux. Le bois, d’abord, brûlé par l’abattage au feu et par la cuisine des équipes, dans un désert où l’acacia repousse en trente ans. L’eau ensuite, dont les puits s’ensablent, s’effondrent, se salinisent. Un district minier antique consomme son environnement plus vite qu’il ne consomme son minerai.
Il y a en troisième lieu l’épuisement de la capacité d’État, et c’est le facteur décisif. Faire travailler mille hommes dans un ouadi sans eau à trois cents kilomètres du fleuve suppose une chaîne ininterrompue de convois de grain, de gardes, de scribes, de charpentiers, de puisatiers. Cette chaîne coûte cher et ne rapporte qu’au bout. Un État solide l’entretient ; un État en difficulté la coupe la première, parce qu’elle est lointaine, coûteuse et différée. C’est pourquoi les mines nubiennes s’arrêtent toujours en même temps que les grandes constructions royales et reprennent toujours avec elles. Elles sont un indicateur de puissance, non une cause.
Il y a enfin l’épuisement relatif, c’est-à-dire la concurrence. Et c’est ce qui achève véritablement l’affaire.
L’or part vers l’ouest
À partir du VIIIᵉ siècle, un autre or entre dans le monde méditerranéen, et il vient du Sahel. Les gisements du Bambouk, du Bouré et plus tard de l’Akan alimentent, par les pistes transsahariennes, les empires du Ghana puis du Mali, et débouchent à Sijilmassa, à Tahert, à Kairouan. Cet or-là est alluvial, extrait par des sociétés paysannes qui n’exigent aucune infrastructure impériale, transporté à dos de chameau sur des routes qui, elles, ont leurs puits. Les Fatimides frappent avec lui des dinars d’une pureté qui devient la référence de tout le bassin. Au XIVᵉ siècle, le pèlerinage de Mansa Moussa vers La Mecque, avec ses distributions d’or au Caire, déprime le cours du métal en Égypte pendant des années — anecdote souvent répétée, dont l’ampleur exacte est discutée, mais qui dit bien où se trouve désormais le centre de gravité.
Face à cette concurrence, le Wadi Allaqi ne perd pas son or. Il perd son intérêt. Une once tirée du quartz nubien exige de creuser, de broyer, de laver, d’approvisionner ; la même once ramassée dans les graviers du haut Niger n’exige qu’un tamis et une caravane. À partir du moment où le second circuit fonctionne, le premier n’est plus rentable, et il s’éteint sans que personne n’ait pris la décision de l’éteindre.
C’est là, si l’on veut, la leçon braudelienne de l’histoire : le temps court des événements — un puits qui donne, une révolte bedja, un convoi intercepté — se lit sur fond de conjonctures longues — l’ouverture d’une route saharienne, la monétarisation de l’or, la démographie du désert —, elles-mêmes posées sur une géologie qui ne bouge pas. L’or nubien n’est pas mort d’avoir été consommé. Il est mort d’un déplacement des routes.
Sukari
Il y a, à vingt-cinq kilomètres au sud-ouest de Marsa Alam, sur la mer Rouge, une colline que les Égyptiens appellent Sukari. Les prospecteurs qui l’ont réévaluée dans les années 1990 y ont trouvé, avant même de sonder, des meules de pierre et des tessons : le lieu avait été travaillé sous les pharaons, qui n’avaient pu qu’en gratter la surface. La mine moderne, ouverte en 2009, exploite à ciel ouvert et en souterrain un corps minéralisé de granodiorite à quartz sulfuré. Elle a produit environ cinq cent mille onces en 2025, dispose de quelque six millions d’onces de réserves prouvées, emploie près de cinq mille personnes, et appartient depuis le rachat de Centamin en 2024 au groupe AngloGold Ashanti. L’eau lui arrive de la mer Rouge par une conduite de vingt-cinq kilomètres.
Cette conduite est, à sa manière, la réponse tardive à la stèle de Kouban. Ce que Séthi Iᵉʳ n’a pas trouvé à soixante mètres sous le sable, on l’apporte aujourd’hui d’un rivage situé à une demi-heure de route, et le problème qui a limité trois mille ans d’exploitation cesse d’en être un. Ajoutez la cyanuration, qui va chercher l’or dans les sulfures que les anciens laissaient sur place, l’explosif, la pelle mécanique, et l’on comprend pourquoi une seule mine produit en dix-huit mois tout ce que l’Antiquité entière a tiré de ce désert. La roche n’a pas changé. La façon d’y accéder a changé, et avec elle la définition de ce qu’est un gisement.
Plus au sud, de l’autre côté de la frontière, l’histoire est moins nette. Le Soudan est aujourd’hui l’un des grands producteurs d’or d’Afrique, et une part considérable de cette production sort de puits artisanaux creusés à la main dans les mêmes ouadis, par des dizaines de milliers d’orpailleurs qui broient le quartz dans des concasseurs à moteur et amalgament le métal au mercure. Une partie de cet or finance la guerre en cours ; les chiffres de production, les circuits d’exportation et les responsabilités font l’objet de rapports contradictoires que je ne suis pas en mesure de trancher ici. On notera seulement que les sites où l’on travaille aujourd’hui sont, souvent, très exactement ceux où l’on travaillait sous les Ramsès, et que le mercure y remplace la table de lavage.
Il reste, dans les ouadis, ces amas de quartz pilé. On les trouve par centaines, du Wadi Hammamat au Gabgaba, blancs, anguleux, parfaitement stériles, et si visibles depuis le ciel que les prospecteurs modernes s’en servent comme guides. C’est ce qu’un empire laisse derrière lui quand on a emporté ce qui brillait : quelques dizaines de milliers de tonnes de roche cassée à la main, des meules brisées, un puits comblé, et le nom d’un roi gravé sur une stèle pour dire qu’il avait trouvé de l’eau à douze coudées là où son père avait creusé pour rien.
Pour aller plus loin
- Rosemarie et Dietrich Klemm, Gold and Gold Mining in Ancient Egypt and Nubia. Geoarchaeology of the Ancient Gold Mining Sites in the Egyptian and Sudanese Eastern Deserts, Springer, 2013 — l’ouvrage de référence, site par site.
- Carol Meyer, Bir Umm Fawakhir, Oriental Institute Publications, 3 vol., 1999–2014 — la seule ville minière antique fouillée intégralement.
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, livre III, 12–14, d’après Agatharchide de Cnide — le témoignage antique sur le travail dans les mines.
- William L. Moran (éd.), The Amarna Letters, Johns Hopkins University Press, 1992 — la diplomatie de l’or au XIVᵉ siècle avant notre ère.
- Alfredo et Angelo Castiglioni, Jean Vercoutter, L’Eldorado dei Faraoni, 1995 — la découverte de Deraheib, avec les réserves d’usage sur l’identification à Bérénice Panchrysos.
- James A. Harrell et V. Max Brown, « The Oldest Surviving Topographical Map from Ancient Egypt », JARCE 29, 1992 — sur le papyrus de Turin.
