Sorting by

×
Brigh­ton Beach, nuit d’hi­ver — Troi­sième partie

Brigh­ton Beach, nuit d’hi­ver — Troi­sième partie

Brigh­ton Beach,
nuit d’hi­ver

Brigh­ton Beach, nuit d’hiver

Troi­sième partie

XII

Odes­sa, février 1920

Les bol­che­viks revinrent le 7 février 1920, et cette fois ils revinrent pour rester.

On le sut à la qua­li­té du silence. Quand les bol­che­viks étaient venus la pre­mière fois, en avril 1919, la ville avait bruis­sé de rumeurs, de spé­cu­la­tions, d’es­poirs contra­dic­toires — peut-être qu’ils ne res­te­ront pas, peut-être que les Blancs revien­dront, peut-être que les Fran­çais, peut-être que les Anglais, peut-être que quel­qu’un, quelque part, fera quelque chose. En février 1920, il n’y eut pas de rumeurs. Il y eut le silence de la cer­ti­tude — le silence des villes qui com­prennent que cette fois-ci est la der­nière fois, que le manège des armées s’est arrê­té, que la pièce est retom­bée et qu’il fau­dra vivre avec le côté qu’elle montre.

Déni­kine s’ef­fon­drait. Son armée recu­lait vers le sud, vers la Cri­mée, vers la mer, et chaque jour des sol­dats blancs tra­ver­saient Odes­sa dans l’autre sens — non plus vers le nord, vers la vic­toire, mais vers le sud, vers les bateaux, vers l’exil. Ils avaient l’al­lure de tous les sol­dats en retraite — les uni­formes en lam­beaux, les visages vidés, cette façon de mar­cher qui n’est plus une marche mais un dépla­ce­ment, un mou­ve­ment méca­nique du corps vers nulle part. Cer­tains jetaient leurs armes. Cer­tains jetaient leurs insignes. Cer­tains ne jetaient rien et mar­chaient avec tout, le fusil, le képi, les bottes trouées, par fidé­li­té au rôle, par refus de l’é­vi­dence, par cette obs­ti­na­tion absurde qui est peut-être la forme la plus pure du cou­rage ou la forme la plus pure de la folie.

Le capi­taine Ver­khou­nine ne mar­chait pas vers le sud.

Motl le cher­cha. Pen­dant les jours confus qui pré­cé­dèrent l’en­trée défi­ni­tive des Rouges dans Odes­sa, quand la ville était dans cet entre-deux qui n’est plus la guerre et pas encore la paix — un espace sans nom, un inter­stice de l’His­toire où tout est pos­sible parce que plus rien ne tient — Motl cher­cha Ver­khou­nine au Bris­tol, dans les cou­loirs, dans le res­tau­rant fer­mé, dans le hall où le lustre brillait encore à demi. Il ne le trou­va pas.

Le por­tier Haïk Meli­kian, inter­ro­gé, haus­sa les épaules. Le haus­se­ment d’é­paules de Haïk était un lan­gage en soi — il pou­vait signi­fier « je ne sais pas » ou « je sais mais je ne dis pas » ou « la ques­tion est mal posée » ou sim­ple­ment « les hommes dis­pa­raissent, c’est dans leur nature. » Motl ne sut pas lequel de ces sens Haïk avait choisi.

Ver­khou­nine avait dis­pa­ru. Pas vers le sud, pas vers les bateaux — ou peut-être que si, ou peut-être qu’il était res­té dans Odes­sa, caché quelque part, dans une cave, dans un gre­nier, dans un de ces recoins que la ville offrait à ceux qui vou­laient échap­per au monde. Motl ne le sut jamais. Le capi­taine Ver­khou­nine était sor­ti de sa vie comme il y était entré — par une porte laté­rale, avec un dis­cours sur l’im­bé­cil­li­té noble, en lais­sant der­rière lui une montre en or qui ne mar­chait plus.

À Sacha, pour que le temps lui soit clément.

Le temps n’a­vait pas été clément.

Le Bris­tol fut confis­qué le 10 février. Trois com­mis­saires en man­teaux de cuir — des man­teaux noirs, longs, avec un col rele­vé qui leur don­nait une allure de prêtres d’un culte sévère — se pré­sen­tèrent à la récep­tion et infor­mèrent Kagan que l’hô­tel était désor­mais pro­prié­té de l’É­tat, que le per­son­nel res­te­rait en poste sous la super­vi­sion d’un direc­teur nom­mé par le Soviet, et que les chambres seraient attri­buées selon les besoins du nou­veau régime.

Kagan écou­ta. Il écou­ta debout, en cos­tume, les mains le long du corps, avec cette digni­té des hommes qui reçoivent une sen­tence sans cil­ler. Puis il dit :

— Les clés sont à la récep­tion. Les registres sont dans mon bureau. Le vin de la cave a été bu. La cui­sine est opé­ra­tion­nelle mais les réserves sont insuffisantes.

C’é­tait tout. Pas de pro­tes­ta­tion, pas de larmes, pas de dis­cours — juste l’in­ven­taire, la pas­sa­tion, le geste pro­fes­sion­nel d’un homme qui remet les clés de ce qui ne lui appar­tient plus. Les com­mis­saires prirent les clés. Kagan reti­ra son tablier — celui qu’il por­tait cer­tains soirs par-des­sus son cos­tume — et le plia, et le posa sur le comp­toir de la récep­tion, et ce geste — le pli du tablier, sa pose sur le comp­toir — eut la solen­ni­té d’un dra­peau qu’on amène.

— Je reste ? deman­da Kagan.

— Vous res­tez, dit le com­mis­saire. Pour la tran­si­tion. Après, on verra.

On ver­ra. C’é­tait la for­mule du nou­veau monde — on ver­ra, c’est-à-dire nous déci­de­rons, c’est-à-dire vous n’a­vez plus le pou­voir de déci­der, c’est-à-dire votre sort est entre nos mains et nos mains ne sont pas encore sûres de ce qu’elles feront de vous.

Les jours qui sui­virent furent étranges. Le Bris­tol conti­nuait à fonc­tion­ner — les chambres étaient occu­pées, le per­son­nel tra­vaillait, le por­tier ouvrait et fer­mait la porte — mais il fonc­tion­nait autre­ment, dans un registre dif­fé­rent, comme un ins­tru­ment désac­cor­dé qui joue les mêmes notes mais dont le son a chan­gé. Les nou­veaux occu­pants n’é­taient plus des clients — ils étaient des béné­fi­ciaires, des attri­bu­taires, des ayants droit. Ils ne deman­daient pas une chambre, ils rece­vaient un loge­ment. Ils ne com­man­daient pas un repas, ils pre­naient la ration. La dif­fé­rence entre les deux mondes — le monde de l’hô­tel et le monde de l’É­tat — tenait tout entière dans cette nuance : au Bris­tol d’a­vant, on dési­rait ; au Bris­tol d’a­près, on obtenait.

Le lustre fut éteint. Pas reti­ré — éteint. Quel­qu’un avait déci­dé que le lustre consom­mait trop d’élec­tri­ci­té, ou que le lustre était un sym­bole bour­geois, ou que le lustre n’a­vait pas sa place dans un bâti­ment du peuple. Les pen­de­loques de cris­tal pen­daient dans le noir, inertes, et le hall du Bris­tol, pri­vé de son lustre, avait l’air d’un théâtre dont on aurait cou­pé la rampe — le même espace, la même archi­tec­ture, mais sans la lumière qui lui don­nait son sens.

Motl ne jouait plus au Bris­tol. Les musi­ciens n’a­vaient pas été congé­diés — per­sonne n’a­vait pris la peine de les congé­dier — mais le res­tau­rant ne ser­vait plus de repas aux clients, il ser­vait des rations au per­son­nel et aux occu­pants, et les rations ne néces­si­taient pas de musique. Motl, Pesach et Gri­sha avaient été ren­dus à la rue, au froid, à la Mol­da­van­ka, avec pour seul salaire la mémoire des repas qu’ils avaient man­gés dans les cui­sines et la cer­ti­tude que ces repas ne revien­draient pas.

Pesach dis­pa­rut. Pas comme Ver­khou­nine — pas dans le mys­tère et l’in­cer­ti­tude — mais dans l’or­di­naire de l’exil. Pesach avait un cou­sin à Constan­ti­nople, un cou­sin qui était par­ti en 1919 avec les Blancs et qui avait envoyé, par des voies tor­tueuses, un mes­sage disant qu’il y avait du tra­vail pour un vio­lo­niste dans un res­tau­rant armé­nien du quar­tier de Péra. Pesach prit son vio­lon et par­tit. Il ne dit pas au revoir — Pesach ne disait jamais au revoir, Pesach ne disait jamais rien qui ne soit stric­te­ment néces­saire — il hocha la tête, une fois, et il s’en alla, et Motl ne le revit jamais.

Gri­sha-la-Mous­tache res­ta. Gri­sha res­tait tou­jours — Gri­sha était une force de la nature, un homme dont la capa­ci­té à sur­vivre tenait à une com­bi­nai­son de vita­li­té phy­sique, d’ab­sence totale de prin­cipes et de cette apti­tude à se rendre utile qui est le talent des gens sans talent par­ti­cu­lier. Gri­sha trou­va du tra­vail au port. Il por­tait des caisses. Sa mous­tache, qui avait été son iden­ti­té et sa fier­té, com­men­ça à grisonner.

Et Motl res­ta aus­si. Il res­ta parce qu’il n’a­vait nulle part où aller, parce que Dvo­ra était là, parce que Lev était là, parce que la Mol­da­van­ka, même affa­mée, même ter­ro­ri­sée, même vidée de sa sub­stance, était encore le seul endroit au monde qui sen­tait les épices de Fan­ny Rou­bin­stein et le cuir de Berl le cor­don­nier, et que ces odeurs, pour un homme de vingt ans qui n’a­vait rien d’autre, valaient toutes les Constan­ti­noples du monde.

Mais il retour­na au Bris­tol. Une der­nière fois.

C’é­tait un soir de février — le 25 ou le 26, il ne se sou­vint jamais exac­te­ment. Il y retour­na non pas par la porte de ser­vice, non pas par la ruelle — mais par la grande porte, la porte prin­ci­pale, celle que le por­tier Haïk Meli­kian ouvrait chaque jour aux clients depuis vingt-cinq ans.

Haïk était à son poste. Il por­tait son uni­forme — les bou­tons de cuivre, tou­jours cirés, brillants comme des soleils minus­cules dans la pénombre du hall. Il vit Motl. Il ne dit rien. Il ouvrit la porte.

Le hall était sombre. Le lustre éteint. Les fau­teuils de cuir étaient encore là, mais ils avaient l’air de choses aban­don­nées, de meubles dans une mai­son dont les habi­tants sont par­tis. L’es­ca­lier monu­men­tal mon­tait vers les étages dans sa courbe gra­cieuse, mais la grâce, sans la lumière, était deve­nue une ombre, un sou­ve­nir de grâce, comme la trace d’un sou­rire sur un visage éteint.

Motl tra­ver­sa le hall. Ses pas réson­nèrent sur le marbre — un son qu’il n’a­vait jamais enten­du, parce que d’ha­bi­tude le hall était plein de monde, de voix, de mou­ve­ments, et le marbre était cou­vert de pas qui se recou­vraient, et main­te­nant le hall était vide et chaque pas de Motl était le seul pas, et le marbre le ren­voyait avec une net­te­té presque cruelle, comme s’il disait : écoute, c’est toi, tu es seul, il n’y a plus personne.

Il entra dans le res­tau­rant. Les tables étaient nues — plus de nappes, ni blanches ni grises, plus de cou­verts, plus de verres, plus rien. Les tables nues avaient cette nudi­té obs­cène des choses qu’on a tou­jours vues habillées — comme un roi sans cou­ronne, comme un arbre sans feuilles, comme un musi­cien sans ins­tru­ment. Les fenêtres don­naient sur la cour inté­rieure, et dans la cour les pla­tanes étaient nus eux aus­si, et leurs branches des­si­naient contre le ciel cré­pus­cu­laire un réseau de lignes noires qui res­sem­blait à une par­ti­tion — une par­ti­tion illi­sible, une par­ti­tion de silence.

Motl s’as­sit dans son coin. Le coin du musi­cien. L’angle près du pia­no — le pia­no droit recou­vert du châle de velours bor­deaux, le pia­no sur lequel per­sonne ne jouait et qui ser­vait sur­tout de sup­port au châle, le châle étant lui-même un orne­ment, un mor­ceau de beau­té gra­tuite que Kagan avait posé là parce qu’il croyait que la beau­té gra­tuite était néces­saire, et peut-être avait-il raison.

Il sor­tit sa cla­ri­nette. Il assem­bla l’ins­tru­ment. Le bec, le barillet, le corps, l’anche humectée.

Et il joua.

Il joua dans le res­tau­rant vide du Bris­tol, pour per­sonne. Pour les tables nues et les chaises vides et les fenêtres sombres et les pla­tanes morts. Il joua une valse — la pre­mière valse qu’il avait jouée ici, dix mois plus tôt, quand Kagan l’a­vait embau­ché et que les offi­ciers blancs buvaient du cham­pagne et que les Grecs négo­ciaient dans leur coin et que les femmes en robes démo­dées sou­riaient. La même valse. Les mêmes notes. Mais le res­tau­rant était vide, et les notes mon­taient vers le pla­fond et n’a­vaient per­sonne à tou­cher, et elles retom­baient, et le silence les reprenait.

Puis il joua un air klez­mer. Un frey­le­khs, comme celui du soir du pois­son. Mais le frey­le­khs dans le res­tau­rant vide n’a­vait pas la même joie — il avait quelque chose de spec­tral, de fan­to­ma­tique, comme la musique d’un bal dont tous les dan­seurs sont par­tis et dont l’or­chestre conti­nue à jouer par erreur, ou par fidé­li­té, ou parce qu’il ne sait pas s’arrêter.

Puis il joua la doi­na — la lamen­ta­tion qu’il avait jouée pour Babel, dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni. La doi­na mon­ta dans le res­tau­rant vide, lente, nue, et c’é­tait comme si la cla­ri­nette pleu­rait, non pas sur Motl, non pas sur le Bris­tol, non pas sur Odes­sa, mais sur tout — sur le monde entier, sur toutes les villes qui avaient chan­gé de mains, sur tous les hôtels qui avaient été confis­qués, sur tous les lustres qu’on avait éteints, sur toutes les nappes qu’on avait reti­rées, sur toutes les musiques qu’on avait fait taire.

Il joua long­temps. Il ne sut pas com­bien de temps — dans le res­tau­rant vide, le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner, comme la montre de Ver­khou­nine, comme les hor­loges d’un monde qui ne comp­tait plus les heures.

Quand il s’ar­rê­ta, il enten­dit un bruit. Un bruit léger, presque imper­cep­tible. Un applaudissement.

Il se retourna.

Haïk Meli­kian était debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte du res­tau­rant. Le por­tier armé­nien, en uni­forme, les bou­tons de cuivre brillants, les mains devant lui — il avait frap­pé ses mains l’une contre l’autre, une seule fois, un seul applau­dis­se­ment, bref, sec, défi­ni­tif, comme un point à la fin d’une phrase.

Ils se regar­dèrent. Le musi­cien et le por­tier. Le joueur de cla­ri­nette et le cireur de bou­tons. Deux hommes du Bris­tol, deux hommes de l’ombre, deux hommes qui avaient tra­ver­sé la guerre civile depuis les cou­lisses et qui savaient, l’un comme l’autre, que les cou­lisses étaient le seul endroit d’où l’on voyait vrai­ment le spectacle.

Haïk ne dit rien. Haïk ne disait jamais rien. Mais son applau­dis­se­ment avait dit ce que les mots ne pou­vaient pas dire — que la musique avait été enten­due, que quel­qu’un était là, que le Bris­tol, même éteint, même confis­qué, même vidé de son lustre et de ses nappes et de ses clients, n’é­tait pas tout à fait mort tant que quel­qu’un y jouait et que quel­qu’un d’autre écoutait.

Motl ran­gea sa cla­ri­nette. Il tra­ver­sa le hall. Haïk lui ouvrit la porte. La grande porte, la porte prin­ci­pale, celle qu’on ouvrait aux clients. Motl sor­tit dans la nuit.

La Pou­ch­kins­kaïa était silen­cieuse. Les réver­bères à gaz jetaient des cercles de lumière jaune sur les trot­toirs, et entre les cercles il y avait des zones d’ombre où la nuit d’O­des­sa était abso­lue, noire comme la mer qui lui avait don­né son nom. Motl mar­cha. Il mar­cha dans la Pou­ch­kins­kaïa, puis dans la Deri­bas­sovs­kaya — déserte, les cafés fer­més, les ter­rasses vides — et il des­cen­dit vers le port. Il ne savait pas pour­quoi il allait au port. Les pieds savaient.

Le port était gelé. La glace cou­vrait l’eau entre les jetées, et les bateaux à quai étaient pris dans la glace, immo­biles, leurs coques noires cer­clées de blanc, comme des ani­maux pié­gés. La lune éclai­rait la scène d’une lumière froide, bleu­tée, et le port gelé avait cette beau­té ter­rible des choses mortes — la beau­té d’un pay­sage dont la vie s’est reti­rée mais dont la forme reste, intacte, comme un moulage.

Motl regar­da la mer gelée. Au-delà de la glace, au-delà du port, au-delà de l’ho­ri­zon, il y avait Constan­ti­nople, et au-delà de Constan­ti­nople il y avait l’Eu­rope, et au-delà de l’Eu­rope il y avait l’At­lan­tique, et au-delà de l’At­lan­tique il y avait l’A­mé­rique, et quelque part en Amé­rique il y avait une plage, et sur cette plage un hôtel qu’on avait dépla­cé avec des loco­mo­tives et qui fini­rait par être démo­li, mais ça, Motl ne le savait pas encore. Il ne savait pas que la tra­jec­toire de sa vie le mène­rait jusque-là, jus­qu’à un banc sur une Board­walk de Brook­lyn, avec un bagel à la viande et une cla­ri­nette. Il ne savait rien de Brigh­ton Beach. Il ne savait même pas que Brigh­ton Beach existait.

Il savait seule­ment que la mer était gelée, que le Bris­tol était mort, que Pesach était par­ti, que Ver­khou­nine avait dis­pa­ru, que Babel écri­vait quelque part dans la nuit d’O­des­sa, et que lui, Motl Zeit­lin, cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka, avait vingt ans et une montre en or qui ne mar­chait plus et un ins­tru­ment qui mar­chait encore, et que c’é­tait suf­fi­sant, et que c’é­tait tout.

Il ren­tra à la Mol­da­van­ka. Dvo­ra dor­mait. Lev dor­mait. Le samo­var en argent dor­mait sous sa latte de plan­cher. Les épices de Fan­ny Rou­bin­stein dor­maient dans leurs bocaux. La cour du numé­ro 12 dormait.

Motl ne dor­mit pas. Il s’as­sit à la table de la cui­sine, dans le noir, et il posa la cla­ri­nette devant lui, et il posa la montre de Ver­khou­nine à côté de la cla­ri­nette, et il regar­da ces deux objets — l’ins­tru­ment et la montre, le temps et la musique — et il atten­dit le matin, parce que le matin vien­drait, et qu’a­vec le matin vien­drait la suite, quelle qu’elle soit.

Et la suite vint.

XIII

Odes­sa / la fuite, prin­temps 1920

Le départ ne fut pas un départ. Ce fut une suc­ces­sion de hasards, de portes qui s’ouvrent parce qu’une autre s’est fer­mée, de déci­sions prises par d’autres que l’on suit parce qu’on n’a pas de meilleure idée — ce fut, en somme, un départ pica­resque, c’est-à-dire un départ sans héroïsme, sans plan, sans dis­cours, un départ à la manière d’O­des­sa, où les choses les plus graves se font en biais, par la bande, avec un haus­se­ment d’é­paules et un demi-sourire.

Tout com­men­ça par Grisha.

Gri­sha-la-Mous­tache, qui por­tait des caisses au port depuis la fer­me­ture du Bris­tol, avait conser­vé cette qua­li­té qui fai­sait de lui un sur­vi­vant-né : la capa­ci­té de par­ler à tout le monde. Gri­sha par­lait aux dockers, aux marins, aux contre­ban­diers, aux sol­dats, aux pros­ti­tuées du port, aux chiens errants — Gri­sha aurait par­lé aux mouettes si les mouettes avaient eu la patience de l’é­cou­ter. Et par­mi les gens à qui Gri­sha par­lait, il y avait un marin grec — un homme de l’é­qui­page de Sta­vros Papa­di­mi­triou — qui lui dit, un matin de mars, que Sta­vros pré­pa­rait un der­nier voyage.

— Un der­nier voyage vers où ? deman­da Motl quand Gri­sha lui rap­por­ta la nouvelle.

— Constan­ti­nople. Puis la Grèce. Puis on verra.

— On ver­ra quoi ?

— On ver­ra si on est encore vivants.

Le « on » était opti­miste. Le marin grec n’a­vait pas inclus Motl et Gri­sha dans le voyage — il avait par­lé de l’é­qui­page de Sta­vros, des mar­chan­dises, des affaires du Grec. Mais Gri­sha avait cette capa­ci­té de s’in­clure dans n’im­porte quelle entre­prise par la seule force de sa pré­sence — il suf­fi­sait qu’il soit là, qu’il se rende utile, qu’il porte une caisse ou tende une corde, et il deve­nait par­tie du pro­jet, comme un clou qu’on enfonce dans un mur et qu’on ne peut plus retirer.

Motl alla voir Stavros.

Le Grec était dans un entre­pôt du port — un bâti­ment de pierre, au toit de tôle, qui sen­tait le gou­dron et le sel. Il était assis der­rière une table cou­verte de cartes marines, et il man­geait du fro­mage — son fro­mage blanc, son fro­mage de chèvre, le même fro­mage qu’il man­geait au Bris­tol, avec la même len­teur, la même méthode, comme si le monde pou­vait s’ef­fon­drer autour de lui tant que le fro­mage res­tait le même.

— Zeit­lin, dit Sta­vros. Assieds-toi.

Motl s’as­sit.

— Tu veux par­tir, dit Stavros.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Sta­vros ne posait jamais de ques­tions dont il connais­sait déjà la réponse.

— Oui, dit Motl.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’il n’y a plus de musique.

Sta­vros le regar­da. C’é­tait un regard de Grec — un regard qui pesait les choses, qui les éva­luait, qui cher­chait der­rière les mots le vrai motif, le motif caché, parce que pour un Grec, un homme qui dit la véri­té est soit un fou soit un saint, et dans les deux cas il mérite qu’on l’écoute.

— Il n’y a plus de musique, répé­ta Sta­vros. C’est une bonne rai­son. C’est peut-être la seule bonne rai­son de quit­ter un endroit. Quand il n’y a plus de musique, il n’y a plus de rai­son de rester.

Il cou­pa un mor­ceau de fro­mage et le pous­sa vers Motl. Motl man­gea. Le fro­mage avait le même goût qu’a­vant — le sel, la chèvre, la Grèce — et ce goût, dans l’en­tre­pôt du port, avait quelque chose de défi­ni­tif, comme un der­nier accord.

— Le bateau part dans trois jours, dit Sta­vros. Un car­go. On trans­porte des mar­chan­dises — du grain, du tabac, des choses qui n’ont pas besoin de savoir qu’elles tra­versent une fron­tière. Il y a de la place pour des pas­sa­gers, mais pas des pas­sa­gers offi­ciels. Tu comprends.

Motl com­pre­nait. Des pas­sa­gers clan­des­tins. Des gens qui par­taient sans papiers, sans visa, sans auto­ri­sa­tion — des gens qui s’ef­fa­çaient d’un pays pour appa­raître dans un autre, comme des per­son­nages qui changent de livre.

— Il faut des papiers, dit Sta­vros. Pas des vrais papiers — des papiers qui res­semblent à des vrais papiers. J’ai quel­qu’un qui fait ça. Ça coûte de l’argent.

— Je n’ai pas d’argent.

— Tu as une montre en or.

Motl ne bou­gea pas. La montre de Ver­khou­nine. La montre du capi­taine, du dépôt, de la mère qui avait écrit À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. La montre qu’il por­tait dans sa poche depuis onze mois, dont le poids était deve­nu une par­tie de son corps, dont le silence — le silence de l’hor­loge arrê­tée — était deve­nu une par­tie de son silence.

— Non, dit Motl.

— Non ?

— La montre ne se vend pas. La montre est un dépôt.

Sta­vros le regar­da encore. Ce regard de Grec, cette éva­lua­tion. Puis quelque chose chan­gea dans son visage — un adou­cis­se­ment, un relâ­che­ment des muscles autour de la bouche, qui n’é­tait pas un sou­rire mais qui en avait la forme.

— Un homme qui refuse de vendre une montre pour sau­ver sa vie est un homme inté­res­sant, dit Sta­vros. Un homme inutile, mais intéressant.

Il se leva. Il alla vers un coffre dans le fond de l’en­tre­pôt, l’ou­vrit, en sor­tit une liasse de billets — des livres turques, pas des roubles — et il les posa sur la table.

— Je paie les papiers, dit-il. Et tu ne me dois rien.

— Pour­quoi ?

— Parce que tu as joué de la cla­ri­nette dans les cui­sines du Bris­tol un soir de jan­vier, et que ce soir-là, pour la pre­mière et la der­nière fois de ma vie, j’ai eu envie de dan­ser. Un Grec qui a envie de dan­ser dans un hôtel russe au milieu d’une famine — ça vaut bien une paire de faux papiers.

Motl prit les billets. Il ne dit pas mer­ci — à Odes­sa, entre les hommes qui se com­pre­naient, le mer­ci était super­flu, comme l’ap­plau­dis­se­ment de Haïk, comme le silence de Pesach, comme toutes les choses qui se disaient mieux en ne se disant pas.

Les trois jours qui sui­virent furent les plus longs de sa vie.

Il fal­lait dire à Dvo­ra. C’é­tait la chose la plus dif­fi­cile — plus dif­fi­cile que les faux papiers, plus dif­fi­cile que l’embarquement clan­des­tin, plus dif­fi­cile que tout ce qui vien­drait après. Dire à une mère juive de la Mol­da­van­ka que son fils par­tait, qu’il par­tait sur un bateau, qu’il par­tait sans savoir où il allait, qu’il par­tait peut-être pour toujours.

Il le lui dit le soir, dans la cui­sine, à la lueur de la bou­gie — il n’y avait plus d’élec­tri­ci­té dans le quar­tier depuis des jours. Dvo­ra écou­ta. Elle écou­ta sans l’in­ter­rompre, ce qui était si contraire à sa nature que le silence lui-même était un cri. Elle écou­ta, et quand Motl eut fini de par­ler, elle res­ta assise un moment, les mains posées à plat sur la table, et elle regar­da ses mains, comme si les réponses se trou­vaient dans les lignes de ses paumes.

Puis elle dit :

— Lev reste.

Ce n’é­tait pas une question.

— Lev reste, confir­ma Motl. Il ne veut pas par­tir. Il dit que le port a besoin de bras.

— Le port a tou­jours besoin de bras. Les bras n’ont pas tou­jours besoin du port.

Elle se leva. Elle alla vers le pla­card — le pla­card où il n’y avait presque plus rien, quelques assiettes, un verre ébré­ché, des reliques d’une vie qui avait pos­sé­dé des objets — et elle en sor­tit un paquet enve­lop­pé dans un tis­su. Elle posa le paquet sur la table et l’ouvrit.

C’é­tait de la nour­ri­ture. Du pain — pas le pain de sciure, du vrai pain, Dieu sait d’où elle l’a­vait eu. Du fro­mage sec. Des pommes, petites, ridées, mais des pommes. Et un mor­ceau de viande fumée, enve­lop­pé dans du papier jour­nal, qui sen­tait le poivre et le sel.

— Depuis quand tu caches ça ? deman­da Motl.

— Depuis que je sais, dit Dvora.

— Tu savais ?

— Une mère sait tou­jours quand son fils va par­tir. Avant que le fils le sache lui-même.

Elle enve­lop­pa la nour­ri­ture dans le tis­su et le lui ten­dit. Motl prit le paquet. Il pesait peu. Il pesait le poids du monde.

— Prends ta cla­ri­nette, dit Dvo­ra. Et ne joue pas de mor­ceaux tristes sur le bateau. Joue des mor­ceaux joyeux. Les marins n’aiment pas les mor­ceaux tristes.

Ce fut tout. Pas d’embrassade — les embras­sades de la Mol­da­van­ka étaient réser­vées aux noces et aux enter­re­ments, et un départ n’é­tait ni l’un ni l’autre, ou peut-être les deux. Dvo­ra retour­na à sa chaise. Motl prit le paquet, sa cla­ri­nette, et la montre du capi­taine Ver­khou­nine, et il sor­tit de l’ap­par­te­ment du numé­ro 12, rue Kolon­taïevs­kaïa, et il des­cen­dit l’es­ca­lier, et il tra­ver­sa la cour inté­rieure — la cour de Berl le cor­don­nier, de Fan­ny Rou­bin­stein et de ses épices, la cour où il avait gran­di, où il avait joué de la cla­ri­nette pour la pre­mière fois, où Zel­man le Borgne lui avait dit « souffle » — et il sor­tit dans la rue.

La nuit de mars. Le froid encore, mais un froid dif­fé­rent de celui de jan­vier — un froid qui com­men­çait à céder, un froid qui sen­tait le prin­temps sous la glace, les aca­cias qui bien­tôt fleu­ri­raient, la mer qui bien­tôt dégè­le­rait. Motl mar­cha vers le port. Il ne se retour­na pas. Non par cou­rage — par inca­pa­ci­té. Se retour­ner aurait signi­fié regar­der la Mol­da­van­ka une der­nière fois, et regar­der la Mol­da­van­ka une der­nière fois aurait signi­fié ne pas pou­voir par­tir, et ne pas pou­voir par­tir aurait signi­fié res­ter, et res­ter aurait signi­fié mou­rir, pas tout de suite, pas demain, mais len­te­ment, dans le froid, dans le silence, dans un monde sans musique.

Le bateau de Sta­vros était amar­ré au quai numé­ro sept. Un car­go de taille moyenne, à coque noire, dont le nom — Agios Niko­laos — était peint en lettres blanches sur la proue. Il y avait une acti­vi­té dis­crète sur le pont — des hommes qui char­geaient des caisses, des voix basses, des lumières faibles. Gri­sha était déjà là, assis sur un bol­lard, sa mous­tache gri­son­nante visible même dans l’obscurité.

— Zeit­lin, dit Gri­sha. Tu as de quoi manger ?

Motl mon­tra le paquet de Dvora.

— Bien. Moi, j’ai de la vod­ka. Entre ton pain et ma vod­ka, on tra­ver­se­ra la mer Noire.

Un marin grec les condui­sit dans la cale. La cale sen­tait le grain, la toile mouillée et cette odeur métal­lique des entrailles des bateaux — une odeur de fer et de rouille et de mer, l’o­deur de tout ce qui flotte et de tout ce qui risque de cou­ler. On leur mon­tra un espace entre les caisses — un espace juste assez grand pour deux hommes cou­chés, avec des cou­ver­tures de laine qui grat­taient et un seau en fer-blanc dont la fonc­tion était trop évi­dente pour être précisée.

L’Agios Niko­laos appa­reilla avant l’aube.

Motl enten­dit le moteur démar­rer — un gron­de­ment sourd, pro­fond, qui se trans­met­tait par la coque et fai­sait vibrer les caisses de grain. Il sen­tit le bateau bou­ger — d’a­bord un mou­ve­ment lent, une glis­sade, puis un balan­ce­ment quand la coque quit­ta la pro­tec­tion du port et ren­con­tra la houle. La mer Noire. Ils étaient sur la mer Noire.

Il mon­ta sur le pont. Per­sonne ne l’en empê­cha — Sta­vros avait dû don­ner des ordres. Il mon­ta par l’é­chelle de cale, tra­ver­sa le pont encom­bré de cor­dages et de caisses, et il alla à la poupe.

Odes­sa s’éloignait.

La ville était une ligne de lumières sur la côte — des lumières faibles, éparses, qui trem­blo­taient dans la brume du matin comme des bou­gies sur le point de s’é­teindre. On dis­tin­guait la sil­houette de l’O­pé­ra, la masse sombre du port, et au-des­sus, sur la falaise, l’es­ca­lier — l’es­ca­lier Potem­kine, cette cas­cade de pierre qui des­cen­dait de la ville vers la mer, et dont les marches, à cette dis­tance, dans cette lumière, n’é­taient plus des marches mais une cica­trice claire sur le visage de la falaise.

Le bou­le­vard Mari­time cou­rait le long de la côte, et quelque part le long de ce bou­le­vard — Motl ne pou­vait pas le voir, pas à cette dis­tance, pas dans cette brume — se trou­vait la Pou­ch­kins­kaïa, et au numé­ro 15 de la Pou­ch­kins­kaïa se trou­vait le Bris­tol, et dans le Bris­tol éteint, le por­tier Haïk Meli­kian cirait peut-être ses bou­tons de cuivre, ou peut-être pas, peut-être que Haïk aus­si était par­ti, peut-être que le Bris­tol était vide, peut-être que les bou­tons de cuivre ne brille­raient plus pour personne.

Et quelque part der­rière le bou­le­vard, der­rière le centre-ville, der­rière la Deri­bas­sovs­kaya et le café Fan­co­ni et l’O­pé­ra, se trou­vait la Mol­da­van­ka, et dans la Mol­da­van­ka se trou­vait la cour du numé­ro 12, et dans la cour se trou­vait Dvo­ra, qui à cette heure dor­mait peut-être, ou peut-être pas, peut-être qu’elle était debout à la fenêtre, regar­dant vers le port — mais non, on ne voyait pas le port depuis la fenêtre du numé­ro 12, on ne voyait que le mur d’en face et le linge des voi­sins, et pour­tant Motl sen­tait le regard de sa mère dans son dos, un regard qui tra­ver­sait les murs et les rues et le port et la mer, un regard de mère, c’est-à-dire un regard qui ne connais­sait pas les obstacles.

Odes­sa s’é­loi­gnait. Les lumières pâlis­saient. La ville se fon­dait dans la brume. Bien­tôt il n’y eut plus rien — rien que la mer, grise, plate, immense, et le ciel gris au-des­sus, et la ligne d’ho­ri­zon qui était la même dans toutes les direc­tions, comme si le monde entier n’é­tait qu’une sur­face d’eau sans bord, sans fin, sans mémoire.

Motl res­ta à la poupe jus­qu’à ce qu’O­des­sa eût com­plè­te­ment dis­pa­ru. Puis il res­ta encore, à regar­der l’en­droit où la ville avait été, comme on regarde l’en­droit où un visage s’est trou­vé après qu’il s’est détour­né. L’eau recou­vrit la trace d’O­des­sa. La mer Noire reprit sa place. Il n’y avait plus rien à voir.

Il des­cen­dit dans la cale. Il s’al­lon­gea entre les caisses de grain. Gri­sha dor­mait, la mous­tache agi­tée par le rou­lis. Motl posa la main sur l’é­tui à cla­ri­nette, l’autre main sur la montre de Ver­khou­nine, et il fer­ma les yeux.

Le bateau tan­guait. La mer le por­tait. La mer por­tait Motl Zeit­lin vers Constan­ti­nople, puis vers Athènes, puis vers Mar­seille, puis vers New York, puis vers un quar­tier de Brook­lyn dont il ne connais­sait pas encore le nom, et ce voyage — ce voyage de cin­quante ans, à tra­vers les ports et les villes et les langues et les guerres — com­men­çait ici, dans une cale de car­go, entre des sacs de grain et un ami mous­ta­chu, avec une cla­ri­nette et une montre et un paquet de nour­ri­ture pré­pa­ré par une mère qui savait.

Et la mer Noire, der­rière, se refer­mait comme un livre.

XIV

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Le jeune homme s’ap­pe­lait David Levin, et il avait vingt-trois ans, et il por­tait un magnétophone.

C’é­tait un de ces magné­to­phones à cas­settes que les Amé­ri­cains pro­me­naient par­tout en 1973 — un boî­tier en plas­tique gris, avec deux bobines sous un cou­vercle trans­pa­rent et un micro­phone incor­po­ré qui cap­tait tout, la voix, les bruits de fond, le vent, le gron­de­ment du métro aérien, les mouettes, les bruits de la rue, de sorte que les enre­gis­tre­ments de David Levin étaient moins des inter­views que des pay­sages sonores, des por­traits de lieux autant que de gens.

David Levin était étu­diant à Colum­bia. Il pré­pa­rait un mémoire — un tra­vail de mas­ter en anthro­po­lo­gie, ou en socio­lo­gie, ou dans une de ces dis­ci­plines que les uni­ver­si­tés amé­ri­caines avaient inven­tées pour don­ner un nom savant à la curio­si­té. Le sujet de son mémoire était : « Les com­mu­nau­tés d’é­mi­grés sovié­tiques à Brigh­ton Beach : mémoire, iden­ti­té et recons­truc­tion cultu­relle. » C’é­tait un beau titre. David Levin y croyait avec la fer­veur des jeunes gens qui n’ont pas encore appris que les beaux titres ne garan­tissent pas les bonnes réponses.

Il était venu à Brigh­ton Beach avec son magné­to­phone et un car­net de notes et une liste de ques­tions pré­pa­rées à l’a­vance — des ques­tions métho­diques, bien for­mu­lées, du type : « Quand êtes-vous arri­vé aux États-Unis ? » et « Quels élé­ments de votre culture d’o­ri­gine avez-vous pré­ser­vés ? » et « Com­ment décri­riez-vous votre sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à la com­mu­nau­té de Brigh­ton Beach ? » Des ques­tions de socio­logue. Des ques­tions qui atten­daient des réponses ran­gées, clas­si­fiables, uti­li­sables dans un cha­pitre de mémoire.

Il était tom­bé sur Motl par hasard. Ou plu­tôt, Mrs. Gold­farb, la biblio­thé­caire, l’a­vait envoyé vers Semion, et Semion l’a­vait envoyé vers Motl, en disant : « Si tu veux com­prendre quelque chose, parle à Zeit­lin. Si tu veux com­prendre tout, ne parle à personne. »

David Levin trou­va Motl sur la Board­walk, un matin de mars — le mois de mars à Brigh­ton Beach, quand l’hi­ver com­mence à des­ser­rer son étau mais que le froid tient encore, que le ciel hésite entre le gris et le bleu, et que la Board­walk est dans cet entre-deux qui n’est plus la déso­la­tion de jan­vier ni encore la foule de juillet.

— Mr. Zeitlin ?

Motl leva les yeux. Il vit un jeune homme grand, mince, avec des che­veux bruns bou­clés et des lunettes rondes — des lunettes rondes, et Motl pen­sa à Babel, évi­dem­ment, parce que les lunettes rondes seraient tou­jours celles de Babel, et le jeune homme à lunettes qui posait des ques­tions serait tou­jours un écho de l’autre jeune homme à lunettes qui avait posé des ques­tions dans une arrière-salle du Fan­co­ni, cin­quante-quatre ans plus tôt.

— Oui, dit Motl.

— Je m’ap­pelle David Levin. Je suis étu­diant à Colum­bia. Je fais des recherches sur la com­mu­nau­té russe de Brigh­ton Beach. Mrs. Gold­farb m’a don­né votre nom. Est-ce que je pour­rais vous poser quelques questions ?

— Asseyez-vous, dit Motl.

David s’as­sit sur le banc. Il posa le magné­to­phone entre eux, appuya sur le bou­ton d’en­re­gis­tre­ment — un clic méca­nique, sui­vi du ron­ron­ne­ment dis­cret des bobines — et il ouvrit son carnet.

— Quand êtes-vous arri­vé aux États-Unis ? deman­da David.

— En 1923, dit Motl. Par Mar­seille. Sur un bateau qui trans­por­tait du vin et des olives et des gens qui n’a­vaient plus de pays.

— Et avant Marseille ?

— Athènes. Et avant Athènes, Constan­ti­nople. Et avant Constan­ti­nople, la mer Noire.

— Et avant la mer Noire ?

— Odes­sa.

David écri­vit « Odes­sa » dans son car­net. Il l’é­cri­vit avec le sérieux d’un homme qui note un fait, un point de don­nées, un élé­ment de sa recherche. Mais le mot « Odes­sa », dans la bouche de Motl et sous le crayon de David, n’a­vait pas le même poids. Pour David, c’é­tait une ville sur une carte, un point d’o­ri­gine, une variable. Pour Motl, c’é­tait tout le reste.

— Par­lez-moi d’O­des­sa, dit David.

Et Motl parla.

Il par­la comme un pica­resque — c’est-à-dire qu’il racon­ta des his­toires, pas l’His­toire. Il ne racon­ta pas la guerre civile comme un his­to­rien l’au­rait racon­tée — avec des dates, des causes, des consé­quences, des ana­lyses. Il racon­ta des scènes. Il racon­ta la noce chez les Brod­sky — la mariée qui lou­chait et le bou­cher qui lou­chait — et David rit, et le rire fut enre­gis­tré par le magné­to­phone, et quelque part dans les archives de Colum­bia, si les archives existent encore, on peut entendre un jeune socio­logue rire en écou­tant un vieux cla­ri­net­tiste racon­ter un mariage dans la Moldavanka.

Il racon­ta le Bris­tol. Il racon­ta le hall, le lustre, les nappes blanches, Kagan le gérant, le por­tier Haïk Meli­kian et ses bou­tons de cuivre. Il racon­ta les offi­ciers blancs qui buvaient du cham­pagne la veille du rem­bar­que­ment, et le capi­taine Ver­khou­nine qui refu­sait de par­tir — « un imbé­cile noble, le meilleur type d’im­bé­cile, le type qui sait qu’il est imbé­cile et qui conti­nue quand même. » Il racon­ta Sta­vros Papa­di­mi­triou et son fro­mage grec et sa len­teur de contre­ban­dier phi­lo­sophe. Il racon­ta le chef Bog­dan et ses jurons. Il racon­ta le soir du pois­son — les caisses de rou­get dans les cui­sines, le fes­tin, le frey­le­khs entre les casseroles.

Et il racon­ta Babel.

— J’ai ren­con­tré Isaac Babel, dit Motl. Un soir, dans une arrière-salle du café Fan­co­ni. En 1919. Il avait vingt-cinq ans. Il por­tait des lunettes rondes, comme vous.

David arrê­ta d’é­crire. Il leva les yeux de son carnet.

— Vous avez ren­con­tré Isaac Babel ?

— Oui.

— L’au­teur des Récits d’O­des­sa ?

— Il ne les avait pas encore écrits. Mais il les por­tait déjà. On voyait les his­toires dans ses yeux, der­rière les lunettes. Il m’a écou­té jouer de la cla­ri­nette et il m’a dit : « Je suis un ogre. Je mange tout ce que je vois. »

David le regar­da avec cette expres­sion par­ti­cu­lière des jeunes gens confron­tés à un récit qu’ils ne savent pas clas­ser — est-ce vrai ? est-ce inven­té ? est-ce un sou­ve­nir ou une légende ? — et cette incer­ti­tude était exac­te­ment là où Motl vou­lait le pla­cer, parce que Motl avait appris, au fil de cin­quante ans de récit et de mémoire, que la véri­té n’est pas dans les faits mais dans la façon de les racon­ter, et qu’une his­toire bien racon­tée est plus vraie qu’un fait mal rapporté.

— Vous avez des preuves ? deman­da David. Des docu­ments, des lettres, quelque chose qui confirme la rencontre ?

— Des preuves, répé­ta Motl. J’ai ma mémoire. Ma mémoire est ma preuve. Vous vou­lez une preuve plus forte qu’une mémoire de cin­quante-quatre ans ?

— En termes aca­dé­miques, oui. On a besoin de sources vérifiables.

— En termes aca­dé­miques, dit Motl, per­sonne n’a jamais exis­té. Parce que les preuves de l’exis­tence sont tou­jours insuf­fi­santes. Vous avez une preuve que vous exis­tez, David Levin ?

David sou­rit. C’é­tait un bon sou­rire — le sou­rire d’un jeune homme qui com­prend qu’il est en train d’ap­prendre quelque chose que l’u­ni­ver­si­té ne lui a pas enseigné.

— Racon­tez-moi encore, dit David.

Motl racon­ta encore. Il racon­ta la fuite — le bateau de Sta­vros, les faux papiers, la cale entre les caisses de grain, Gri­sha-la-Mous­tache qui dor­mait pen­dant que la mer Noire se refer­mait der­rière eux. Il racon­ta Constan­ti­nople — les mina­rets, les bazars, la cha­leur, le café turc qui avait un goût de terre brû­lée, et la cla­ri­nette qu’il sor­tait le soir sur le pont du bateau pour jouer face au Bos­phore, et les marins grecs qui écou­taient en fumant. Il racon­ta Athènes — trois mois dans un quar­tier d’é­mi­grés russes, à jouer dans un res­tau­rant pour des Russes qui pleu­raient en man­geant des mézés grecs. Il racon­ta Mar­seille — le Vieux-Port, les Armé­niens et les Grecs et les Juifs de toute la Médi­ter­ra­née qui se croi­saient dans un chaos mul­ti­lingue, et un hôtel — encore un hôtel, tou­jours un hôtel — un hôtel minable sur la Cane­bière où il avait dor­mi six semaines en atten­dant un visa. Et il racon­ta le bateau pour l’A­mé­rique — un paque­bot de la Fabre Line, le Patria, et la tra­ver­sée de l’At­lan­tique, et le matin où il avait vu la sta­tue de la Liber­té émer­ger de la brume, et Ellis Island, et les ques­tions des fonc­tion­naires de l’im­mi­gra­tion — « Name ? Zeit­lin. First name ? Motl. Coun­try of ori­gin ? » — et cette ques­tion, la ques­tion du pays d’o­ri­gine, à laquelle il avait répon­du « Rus­sia » parce qu’on ne pou­vait pas répondre « la Mol­da­van­ka, la cour du numé­ro 12, l’o­deur des épices de Fan­ny Roubinstein. »

David enre­gis­trait tout. Les bobines tour­naient. Le magné­to­phone cap­tu­rait la voix de Motl, et avec elle les bruits de la Board­walk — le vent, les mouettes, le gron­de­ment loin­tain du métro — et Motl pen­sa que c’é­tait exac­te­ment ce que Babel avait fait dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni : écou­ter, prendre, empor­ter. David était un Babel avec un magné­to­phone, un Babel de l’u­ni­ver­si­té, un Babel sans le génie mais avec la même faim de récit, la même avi­di­té de réel.

— Et Brigh­ton Beach ? deman­da David. Pour­quoi Brigh­ton Beach ?

— Parce que la mer, dit Motl.

— La mer ?

— La mer est la même cou­leur. L’At­lan­tique en hiver a la même cou­leur que la mer Noire en hiver. Gris. Pas le même gris — un gris un peu plus froid, un peu plus métal­lique — mais assez proche pour trom­per la mémoire. Et quand la mémoire est trom­pée, elle est heu­reuse, pen­dant un ins­tant, avant de com­prendre, et cet ins­tant de bon­heur trom­pé est peut-être la seule chose que l’exil peut offrir.

David ne dit rien. Les bobines tour­naient. Le magné­to­phone enre­gis­trait le silence — ce silence de Brigh­ton Beach entre deux phrases, entre deux trains, entre deux vagues, qui n’est pas une absence de bruit mais une res­pi­ra­tion, une pause du monde.

— Et votre cla­ri­nette ? deman­da David. Vous jouez encore ?

— Je joue, dit Motl. Pas sou­vent. Pas pour des clients. Pas pour un orchestre. Je joue ici, par­fois, sur la Board­walk. Je joue pour la mer. La mer ne paie pas, mais elle ne cri­tique pas non plus. C’est un public parfait.

— Jouez-vous les mêmes mor­ceaux qu’à Odessa ?

— Il n’existe pas de mêmes mor­ceaux. Un mor­ceau joué à Odes­sa en 1919 et le même mor­ceau joué à Brigh­ton Beach en 1973 ne sont pas le même mor­ceau. La mélo­die est la même. Les notes sont les mêmes. Mais les oreilles ont chan­gé, et les doigts ont chan­gé, et la mer a chan­gé, et tout ce qui entoure le mor­ceau a chan­gé, de sorte que le mor­ceau lui-même a chan­gé, même s’il ne le sait pas.

David étei­gnit le magné­to­phone. Il refer­ma son car­net. Il res­ta assis sur le banc un moment, à côté de Motl, face à la mer, et ils ne dirent rien, et le silence entre eux n’é­tait pas gêné — c’é­tait le silence de deux hommes qui regardent la même eau et qui y voient des choses différentes.

— Mr. Zeit­lin, dit David.

— Oui.

— Est-ce que tout ce que vous m’a­vez racon­té est vrai ?

Motl réflé­chit. C’é­tait une bonne ques­tion — la meilleure ques­tion, peut-être, de toute l’in­ter­view, et elle venait à la fin, après que le magné­to­phone était éteint, ce qui était peut-être la rai­son pour laquelle elle était bonne.

— Tout est vrai, dit Motl. Et rien n’est vrai. Tout ce que je vous ai racon­té est arri­vé. Mais la façon dont je l’ai racon­té — les mots, l’ordre, les détails que j’ai choi­sis et ceux que j’ai lais­sés — ça, c’est inven­té. La mémoire invente tou­jours. Elle ne ment pas — elle invente. Elle prend ce qui s’est pas­sé et elle le recom­pose, elle le réar­range, elle lui donne une forme qu’il n’a­vait pas, une logique qu’il n’a­vait pas, une beau­té qu’il n’a­vait pas. Et cette forme, cette logique, cette beau­té, c’est peut-être plus vrai que ce qui s’est pas­sé, parce que c’est ce que la mémoire a déci­dé de garder.

David hocha la tête. Il ne com­prit peut-être pas — il avait vingt-trois ans, et à vingt-trois ans on ne com­prend pas que la mémoire invente, parce qu’on n’a pas encore assez de mémoire pour le savoir. Mais il eut l’in­tel­li­gence de ne pas discuter.

Il ten­dit la main. Motl la ser­ra. La main de David était chaude, ferme, jeune — une main qui n’a­vait pas connu le froid de l’hi­ver 1920, qui n’a­vait pas tenu de cla­ri­nette dans une cui­sine de palace pen­dant une famine, qui n’a­vait pas ser­ré un mor­ceau de pain volé dans la poche d’un pan­ta­lon — et cette main, par sa cha­leur même, par sa jeu­nesse même, était la preuve que le monde conti­nuait, que de nou­velles mains se ten­daient, que l’his­toire ne s’ar­rê­tait pas avec ceux qui l’a­vaient vécue.

David Levin s’en alla. Il remon­ta la Board­walk, le magné­to­phone sous le bras, le car­net dans la poche. Motl le regar­da par­tir — la sil­houette mince, le pas rapide, l’é­lan — et il pen­sa à Babel, une der­nière fois, et il pen­sa que les voleurs d’his­toires se res­sem­blaient tous, quelle que soit l’é­poque, quel que soit l’ins­tru­ment — un car­net, un magné­to­phone, une paire de lunettes rondes — et que lui, Motl Zeit­lin, était condam­né à être volé, encore et encore, parce qu’il était un homme à his­toires, un homme dont la vie était faite de matière racon­table, et que cette matière atti­re­rait tou­jours les ogres.

Les mouettes crièrent. La mer frap­pa le sable. Le métro gron­da au loin.

Motl ouvrit l’é­tui à cla­ri­nette. Il assem­bla l’ins­tru­ment. Et il joua — pas pour David, pas pour Semion, pas pour la mer — pour l’air, pour les planches, pour l’hô­tel mort sous ses pieds, pour le Bris­tol vivant dans sa mémoire, pour Dvo­ra et Lev et Pesach et Gri­sha et Ver­khou­nine et Haïk et Kagan et Bog­dan et Sta­vros et Babel, pour tous les dis­pa­rus et tous les sur­vi­vants, pour tout ce qui avait été et tout ce qui ne serait plus.

Il joua, et les mouettes ne s’en­vo­lèrent pas.

XV

Brigh­ton Beach, hiver 1973

La neige com­men­ça à tom­ber un ven­dre­di soir.

Elle tom­ba d’a­bord dou­ce­ment, en flo­cons larges, lents, qui des­cen­daient entre les pou­trelles du métro aérien comme des visi­teurs éga­rés dans une cathé­drale de fer. Puis elle s’é­pais­sit, se res­ser­ra, et Brigh­ton Beach Ave­nue dis­pa­rut sous un voile blanc qui effa­çait les contours, adou­cis­sait les arêtes, recou­vrait les lettres cyril­liques des enseignes et les pou­belles et les voi­tures garées et les bouches d’in­cen­die d’une même couche silen­cieuse et indif­fé­rente. La neige ne fai­sait pas de dis­tinc­tion. Elle tom­bait sur les com­merces russes et sur les immeubles amé­ri­cains, sur les syna­gogues et sur les sta­tions de métro, sur le pres­sing coréen et sur la librai­rie de la mer Noire, et elle don­nait à l’a­ve­nue, pour quelques heures, une beau­té qui n’ap­par­te­nait ni à Brook­lyn ni à Odes­sa mais à un endroit entre les deux, un endroit qui n’exis­tait que sous la neige.

Motl mar­chait dans la neige.

Il mar­chait sans but, ou avec un but qui n’a­vait pas de nom — ce besoin de sor­tir, de mar­cher, de sen­tir le froid sur le visage, qui le pre­nait cer­tains soirs, et qui était peut-être le sou­ve­nir d’une habi­tude odes­site, parce qu’à Odes­sa on mar­chait, on mar­chait tou­jours, on mar­chait dans la Deri­bas­sovs­kaya et sur le bou­le­vard Mari­time et dans les rues de la Mol­da­van­ka, la marche étant la forme natu­relle de la pen­sée pour un Odes­site, et un Odes­site qui ne mar­chait pas était un Odes­site qui ne pen­sait pas.

Ses pas ne fai­saient presque aucun bruit dans la neige fraîche. L’a­ve­nue était déserte. Les com­merces avaient fer­mé tôt. Le métro pas­sait au-des­sus avec un bruit étouf­fé par la neige — le gron­de­ment était le même, mais la neige l’en­ve­lop­pait, le capi­ton­nait, lui reti­rait ses arêtes métal­liques, et le résul­tat était un son plus doux, plus rond, presque musi­cal, comme si le train jouait une note basse dans un orchestre de silence.

Motl entra dans la librai­rie de la mer Noire.

La clo­chette tin­ta. Semion était là — Semion était tou­jours là, Semion était un élé­ment consti­tu­tif de la librai­rie au même titre que les éta­gères et les livres, et son absence eût été aus­si impen­sable que l’ab­sence du pla­fond. Il lisait, assis der­rière son comp­toir, dans un cercle de lumière jaune pro­je­té par une lampe de bureau dont l’a­bat-jour était vert et qui don­nait à son visage une teinte sous-marine.

— Il neige, dit Motl.

— Je sais. Je ne suis pas aveugle. Même à tra­vers une vitrine cou­verte de livres, je vois la neige.

— Ça res­semble à Odessa.

— Ça res­semble à de la neige, dit Semion. La neige res­semble tou­jours à de la neige. C’est le seul élé­ment hon­nête — elle ne pré­tend pas être autre chose que ce qu’elle est.

Motl s’as­sit dans le fau­teuil. Il sor­tit de sa poche la montre du capi­taine Verkhounine.

Semion leva les yeux de son livre. Il vit la montre — le boî­tier en or, les feuilles d’a­ca­cia cise­lées, la chaîne qui pen­dait entre les doigts de Motl comme un fil de métal pré­cieux. Il avait déjà vu la montre — Motl la lui avait mon­trée une ou deux fois — mais ce soir il la regar­dait dif­fé­rem­ment, avec une atten­tion plus sou­te­nue, comme s’il voyait non pas l’ob­jet mais ce que l’ob­jet contenait.

— La montre de l’of­fi­cier, dit Semion.

— La montre du capi­taine Alexandre Ver­khou­nine, du régi­ment Droz­dovs­ki de l’ar­mée des Volon­taires. Dis­pa­ru à Odes­sa en février 1920.

— Tou­jours arrêtée ?

— Tou­jours. Depuis avril 1919.

Motl ouvrit le boî­tier. Le cadran, les chiffres romains, les aiguilles figées — figées sur trois heures douze, une heure qui ne signi­fiait rien, ou qui signi­fiait tout, parce que trois heures douze était le moment exact où le temps avait ces­sé de cou­ler pour cette montre, et ce moment, quoi qu’il repré­sen­tât — un choc, un oubli, un aban­don — était deve­nu éter­nel par son arrêt même.

Il retour­na le boî­tier. L’inscription.

À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. Maman.

— Tu portes ça depuis cin­quante-quatre ans, dit Semion.

— Oui.

— Pour­quoi ?

C’é­tait la pre­mière fois que Semion posait cette ques­tion. Il avait accep­té la montre comme il accep­tait toutes les excen­tri­ci­tés de Motl — avec un haus­se­ment d’é­paules et un net­toyage de lunettes — mais ce soir, dans la neige, dans la lumière verte de la lampe, il deman­dait pourquoi.

— Parce que c’est un dépôt, dit Motl. Ver­khou­nine m’a dit : « Gar­dez-la pour moi. Si je reviens, vous me la ren­dez. » Il n’est pas reve­nu. Mais le dépôt continue.

— Un dépôt sans pro­prié­taire est un héritage.

— Non. Un héri­tage sup­pose que le pro­prié­taire est mort. Le dépôt sup­pose qu’il peut reve­nir. Tant que je ne sais pas que Ver­khou­nine est mort — tant que je ne l’ai pas vu de mes yeux, tant que per­sonne ne me l’a prou­vé — le dépôt conti­nue. La montre l’attend.

— Une montre arrê­tée qui attend un homme dis­pa­ru. C’est une belle défi­ni­tion de l’exil.

Motl refer­ma le boî­tier. Il remit la montre dans sa poche. Le poids fami­lier, l’empreinte dans le tissu.

— J’ai quelque chose à te mon­trer, dit Semion.

Il se leva — ce qui était un évé­ne­ment, Semion se levait rare­ment, Semion consi­dé­rait la posi­tion assise comme l’é­tat natu­rel du libraire et la posi­tion debout comme une conces­sion aux néces­si­tés bio­lo­giques. Il se diri­gea vers le fond de la bou­tique, vers un recoin que Motl ne fré­quen­tait pas — le recoin des arri­vages récents, les car­tons de livres qui arri­vaient par des voies obs­cures depuis l’U­nion sovié­tique, ache­tés à des marins, à des émi­grés, à des voya­geurs, à des diplo­mates, à qui­conque pou­vait faire sor­tir un livre de der­rière le rideau de fer.

Il revint avec un volume.

C’é­tait un petit livre, for­mat poche, cou­ver­ture car­ton­née bleu fon­cé, avec le titre en lettres dorées : Одесские рассказы. Les Récits d’O­des­sa. Édi­tion de 1931, impri­mée à Mos­cou, chez Gosiz­dat — l’é­di­teur d’É­tat, à l’é­poque où Babel était encore publié, encore lu, encore vivant.

— Ouvre-le, dit Semion.

Motl ouvrit le livre. La page de garde. Et sur la page de garde, à l’encre noire, d’une écri­ture petite, ser­rée, pen­chée vers la droite — une écri­ture de myope, une écri­ture d’homme qui regarde les mots de très près — une dédicace :

Для Н.Ф. — с дружбой и с одесской любовью. И. Бабель.

Pour N.F. — avec ami­tié et amour odes­site. I. Babel.

Motl ne bou­gea pas. Il regar­da la dédi­cace. Il regar­da les lettres — les lettres de Babel, l’é­cri­ture de Babel, la main de Babel — cette main qui avait pris ses his­toires dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni, cette main qui avait tenu un car­net et un crayon et qui avait trans­for­mé la Mol­da­van­ka en lit­té­ra­ture. Cette main qui avait été arrê­tée par le NKVD, cette main dont on ne savait pas ce qu’elle était deve­nue, dans quelle fosse, dans quel oubli.

L’é­cri­ture de Babel sur une page. L’é­cri­ture de la mère de Ver­khou­nine sur un boî­tier de montre. Deux ins­crip­tions, deux mains dis­pa­rues, deux mes­sages venus d’un monde englou­ti, et Motl les tenait, les deux, dans la même soi­rée, dans la même librai­rie, sous la même neige, comme si le hasard — mais le hasard n’exis­tait pas, Dvo­ra l’a­vait tou­jours dit, il n’y avait pas de hasard, il n’y avait que des ren­dez-vous que Dieu don­nait sans prévenir.

— Où as-tu trou­vé ça ? mur­mu­ra Motl.

— Dans un car­ton arri­vé la semaine der­nière. De Lenin­grad, par un marin de la Bal­tique. Il y avait vingt livres dans le car­ton. Celui-ci était au fond.

— N.F. Qui est N.F. ?

— Je ne sais pas. Natha­lie quelque chose. Nade­j­da quelque chose. Quel­qu’un à qui Babel a don­né un livre avec ami­tié et amour odes­site. Quel­qu’un qui l’a gar­dé, ou qui l’a per­du, ou qui l’a ven­du, ou qui est mort, et le livre a voya­gé sans elle, de main en main, d’é­ta­gère en éta­gère, de pays en pays, jus­qu’à un car­ton, jus­qu’à un marin, jus­qu’à Brigh­ton Beach, jus­qu’à cette librai­rie sous le métro aérien.

Motl tour­na les pages. Les mêmes mots que dans l’é­di­tion de 1957 qu’il connais­sait par cœur — les mêmes his­toires, les mêmes per­son­nages, Benia Krik, la Mol­da­van­ka, les noces, les ban­dits. Mais cette édi­tion-ci avait quelque chose de plus — elle avait été tou­chée par Babel, elle avait été tenue dans ses mains, elle por­tait son encre, et cette pré­sence phy­sique — la trace de la main sur la page — don­nait aux mots une den­si­té qu’ils n’a­vaient pas dans l’é­di­tion imper­son­nelle, comme si les lettres étaient impri­mées non pas à l’encre mais au sang.

— Com­bien ? deman­da Motl.

— Rien, dit Semion.

— Semion.

— Rien, je te dis. Un livre de Babel avec une dédi­cace de Babel n’a pas de prix. On ne vend pas ce qui n’a pas de prix. On le donne. Et on le donne à quel­qu’un qui l’a méri­té, et tu l’as méri­té, Zeit­lin, parce que tu es le seul homme que je connais qui a joué de la cla­ri­nette pour Isaac Babel dans une arrière-salle d’O­des­sa, et même si je ne suis pas sûr que ce soit vrai, je suis sûr que ça devrait l’être, et les choses qui devraient être vraies sont plus impor­tantes que les choses qui le sont.

Motl prit le livre. Il le ser­ra contre lui, pas fort, pas comme on serre un objet pré­cieux — dou­ce­ment, comme on tient un oiseau, avec cette pres­sion mini­male qui dit : je te tiens mais je ne t’emprisonne pas.

Dehors, la neige conti­nuait. À tra­vers la vitrine cou­verte de livres, on voyait les flo­cons tom­ber dans la lumière des réver­bères, et chaque flo­con avait l’air d’une note — une note blanche, silen­cieuse, qui tom­bait dans la par­ti­tion de la nuit et qui fon­drait au matin sans avoir été jouée.

Motl sor­tit de la librai­rie. La neige lui tom­ba sur les épaules, sur le cha­peau, sur l’é­tui à cla­ri­nette. Il tenait le livre de Babel contre sa poi­trine, sous le par­des­sus, là où la cha­leur du corps le pro­té­ge­rait du froid.

Il mar­cha dans Brigh­ton Beach Ave­nue. La neige avait tout recou­vert. Les enseignes cyril­liques étaient à moi­tié effa­cées. Les piliers du métro aérien étaient blancs. Les trot­toirs n’exis­taient plus — il n’y avait plus qu’une sur­face blanche, conti­nue, indif­fé­ren­ciée, sur laquelle les pas de Motl lais­saient des empreintes pro­fondes, régu­lières, les seules empreintes dans la rue déserte, comme si la neige avait effa­cé tous les mar­cheurs sauf lui, tous les pas­sants sauf le der­nier, et que Motl était le der­nier homme à mar­cher dans Brigh­ton Beach, le der­nier homme à mar­cher n’im­porte où, le der­nier homme.

Il s’ar­rê­ta. Il regar­da der­rière lui. Ses empreintes dans la neige. Une ligne de pas, nette, pré­cise, qui par­tait de la librai­rie et qui menait jus­qu’à lui. Une ligne de vie. Un che­min tra­cé dans le blanc.

Dans sa poche droite, la montre de Ver­khou­nine. Contre sa poi­trine, le livre de Babel. Sur son épaule, la cla­ri­nette. Trois objets. Trois frag­ments d’un monde dis­pa­ru. Une montre arrê­tée, un livre dédi­ca­cé, un ins­tru­ment de musique. Le temps, les mots, le son. Tout ce qui res­tait d’O­des­sa tenait dans un corps de soixante-treize ans mar­chant seul dans la neige de Brooklyn.

Il reprit sa marche. Ses pas cra­quaient dans la neige fraîche. Le métro ne pas­sait plus à cette heure. Le silence était total — un silence de neige, un silence épais, oua­té, qui n’a­vait rien à voir avec le silence de la peur ni avec le silence de la mort, mais qui était le silence de la sus­pen­sion, le silence du monde qui reprend son souffle avant de continuer.

Motl ren­tra chez lui. Il mon­ta les esca­liers. Il entra dans l’ap­par­te­ment 4B. Il posa la cla­ri­nette au pied du lit. Il posa la montre sur la table de nuit. Et il posa le livre de Babel sur l’é­ta­gère du salon, à côté de l’é­di­tion de 1957, à côté des autres livres russes, à côté de la carte pos­tale d’O­des­sa et du calen­drier péri­mé et de la pho­to­co­pie du Brigh­ton Beach Hotel.

Puis il s’as­sit dans le fau­teuil cou­leur de fatigue, et il regar­da par la fenêtre, et entre les deux immeubles, dans le tri­angle d’o­céan, il vit la neige tom­ber sur la mer, et la neige et la mer se confon­daient, le blanc et le gris, le ciel et l’eau, et pen­dant un ins­tant il n’y eut plus de fron­tière entre rien — plus de fron­tière entre la terre et la mer, plus de fron­tière entre Brook­lyn et Odes­sa, plus de fron­tière entre main­te­nant et autre­fois — et dans cet ins­tant sans fron­tière, Motl Zeit­lin fut, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois depuis cin­quante-trois ans, chez lui.

XVI

Brigh­ton Beach / Odessa

L’é­té vint.

Il vint comme il venait chaque année à Brigh­ton Beach — d’un coup, sans tran­si­tion, comme si quel­qu’un avait tour­né un inter­rup­teur et rem­pla­cé le gris par le bleu, le froid par la cha­leur, le silence par le bruit. Un jour c’é­tait l’hi­ver, les planches désertes, les mouettes seules, le tri­angle d’o­céan vu de la fenêtre du 4B d’un gris de plomb — et le len­de­main, ou presque, c’é­tait juillet, et la Board­walk explosait.

Les gens. Des mil­liers de gens. Des familles russes avec des paniers de nour­ri­ture si char­gés qu’on aurait dit des démé­na­ge­ments — des pas­tèques, des bou­teilles de kvas, des piroj­ki enve­lop­pés dans du papier jour­nal, des sacs de graines de tour­ne­sol, des ther­mos, des cou­ver­tures, des tran­sis­tors qui cra­chaient de la musique russe. Des familles amé­ri­caines en maillots de bain et tongs, avec des gla­cières et des para­sols. Des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes avec cette éner­gie dérai­son­nable des enfants d’é­té, cette convic­tion que le monde a été créé pour qu’ils courent dedans. Des vieux qui mar­chaient len­te­ment, deux par deux, bras des­sus bras des­sous, avec des cha­peaux à large bord et des lunettes de soleil, et qui s’ar­rê­taient tous les dix mètres pour com­men­ter quelque chose — la mer, la cha­leur, le prix des glaces, l’é­tat du monde, n’im­porte quoi, parce que com­men­ter était leur rai­son d’être, leur façon de res­ter en prise avec le vivant.

Et les odeurs. Les odeurs de l’é­té de Brigh­ton Beach — la fri­ture des stands de Coney Island qui déri­vait vers l’est avec le vent, cette odeur de graisse chaude et de sucre brû­lé qui por­tait en elle toute l’his­toire des fêtes foraines amé­ri­caines. Les cha­chly­ki — les bro­chettes de viande — qui grillaient sur des bar­be­cues impro­vi­sés près de la plage, et dont la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile. Les bagels d’Ar­ka­di, qui en été ajou­tait à son comp­toir des bois­sons fraîches et du kvas mai­son. Les cor­ni­chons à l’a­neth que quel­qu’un sor­tait d’un bocal sur une cou­ver­ture de plage. L’o­deur du sel et du sable chaud et de la crème solaire et de la sueur et de cette com­bi­nai­son indé­fi­nis­sable qui est l’o­deur de la foule humaine en été — une odeur ani­male, joyeuse, vivante.

Motl obser­vait.

Il obser­vait depuis son banc — le banc entre les deux lam­pa­daires, son banc, le banc au-des­sus de l’hô­tel mort — et l’é­té trans­for­mait tout. La Board­walk qui en hiver était un lieu de soli­tude et de médi­ta­tion deve­nait en été un théâtre, un cirque, un mar­ché, un bal. Les planches qui grin­çaient sous les pas d’un seul homme grin­çaient main­te­nant sous les pas de mil­liers, et ce grin­ce­ment col­lec­tif avait une qua­li­té musi­cale, un rythme, une pul­sa­tion, comme le bat­te­ment d’un cœur immense.

Il avait appor­té sa cla­ri­nette. Non pas dans l’é­tui — l’é­tui était res­té à l’ap­par­te­ment — mais à la main, assem­blée, prête. Il ne savait pas pour­quoi. Il ne savait pas pour­quoi ce soir-là plu­tôt qu’un autre. Quelque chose dans l’air, peut-être. Quelque chose dans la lumière — cette lumière de fin d’a­près-midi d’é­té qui est la plus belle lumière du monde, par­tout dans le monde, une lumière dorée, oblique, qui rase les sur­faces et qui donne à chaque chose une ombre longue et un contour net, une lumière qui dit que le jour va finir et que sa fin est sa beauté.

Il était sept heures du soir. Le soleil des­cen­dait der­rière Coney Island, der­rière la grande roue qui tour­nait len­te­ment avec ses nacelles colo­rées, et la lumière pas­sait à tra­vers la struc­ture de la grande roue et pro­je­tait sur la Board­walk des ombres mou­vantes, tour­nantes, comme les aiguilles d’une hor­loge géante. La mer était d’un bleu sombre — pas le gris de l’hi­ver, pas le bleu clair des cartes pos­tales, mais un bleu pro­fond, vivant, un bleu qui avait de la sub­stance, de la den­si­té, un bleu qu’on aurait pu toucher.

Motl por­ta la cla­ri­nette à ses lèvres.

Il ne joua pas tout de suite. Il res­ta un moment avec l’anche contre la lèvre, le bois de l’ins­tru­ment chaud entre ses doigts — chauf­fé par le soleil, par la paume, par la jour­née — et il regar­da la mer, et la mer le regar­da, et quelque chose pas­sa entre eux, un accord, un pacte, comme celui que le musi­cien passe avec la salle avant de jouer — le silence qui pré­cède le son, ce silence qui est déjà de la musique.

Puis il joua.

Il com­men­ça par une valse. La valse du Bris­tol — la pre­mière valse qu’il avait jouée au res­tau­rant de l’hô­tel, en avril 1919, quand les nappes étaient blanches et le lustre brillait et les offi­ciers blancs buvaient du cham­pagne. La valse de Strauss mon­tait dans l’air de Brigh­ton Beach, et elle était étrange ici, dépla­cée, comme un bijou dans un mar­ché aux puces, comme un mot fran­çais dans une phrase russe — et pour­tant elle était juste, parce que la Board­walk était construite sur un hôtel qui avait connu des valses, et les valses reve­naient, un demi-siècle plus tard, por­tées par une cla­ri­nette d’Odessa.

Des gens s’ar­rê­tèrent. Pas beau­coup — quelques-uns. Un couple de vieux qui mar­chait len­te­ment s’ar­rê­ta, et la femme posa la main sur le bras de l’homme, et ils écou­tèrent. Un enfant qui cou­rait s’ar­rê­ta net, figé par le son, comme les ani­maux se figent quand un bruit incon­nu tra­verse la forêt. Une jeune femme en robe d’é­té, assise sur la ram­barde, tour­na la tête.

Motl joua la valse. Et pen­dant qu’il jouait, quelque chose se pro­dui­sit — quelque chose qu’il n’a­vait pas pré­vu, qu’il n’a­vait pas cher­ché, quelque chose qui arri­va de l’in­té­rieur de la musique, ou de l’in­té­rieur de sa mémoire, ou de l’in­té­rieur de l’air lui-même.

Le Bris­tol revint.

Pas comme un sou­ve­nir — les sou­ve­nirs, Motl les connais­sait, il vivait avec eux depuis cin­quante-trois ans, il savait leur poids, leur forme, leur odeur. Non. Le Bris­tol revint comme une pré­sence. Comme si le bâti­ment de la Pou­ch­kins­kaïa, avec son hall et son lustre et son esca­lier monu­men­tal, se super­po­sait à la Board­walk de Brigh­ton Beach, se posait des­sus, trans­pa­rence sur trans­pa­rence, et les deux lieux coexis­taient dans le même espace, dans le même air, dans la même lumière — le marbre du hall et les planches de la Board­walk, les pen­de­loques de cris­tal et les ampoules des lam­pa­daires, les nappes blanches et les cou­ver­tures de plage, les offi­ciers blancs et les bai­gneurs, tout cela ensemble, mêlé, fon­du, comme deux pho­to­gra­phies posées l’une sur l’autre, deux néga­tifs super­po­sés qui forment une troi­sième image — une image impos­sible, une image qui n’existe que dans la musique.

Motl jouait, et le Bris­tol était là. Le por­tier Haïk Meli­kian se tenait à la porte — mais la porte était celle de la Board­walk, et Haïk ouvrait la porte sur l’At­lan­tique. Kagan véri­fiait les nappes — mais les nappes recou­vraient le sable. Bog­dan jurait dans les cui­sines — mais les cui­sines étaient sous les planches, dans le ventre de l’hô­tel mort, et ses jurons mon­taient entre les inter­stices du bois comme de la vapeur. Et Ver­khou­nine était assis dans un fau­teuil de cuir — mais le fau­teuil était un banc de la Board­walk, et Ver­khou­nine lisait un jour­nal qui avait cin­quante-quatre ans de retard.

La valse se trans­for­ma. Elle glis­sa — sans rup­ture, sans arrêt, comme une rivière qui change de cours — vers un air klez­mer. Le frey­le­khs du soir du pois­son. L’air de fête, l’air de noce, l’air de la Mol­da­van­ka. Et la Mol­da­van­ka revint aus­si — les cours inté­rieures, les bal­cons en fer for­gé, le linge qui sèche comme des dra­peaux, les cris de Dvo­ra à la fenêtre, les épices de Fan­ny Rou­bin­stein, le mar­teau de Berl le cor­don­nier, le rire de Gri­sha-la-Mous­tache, le silence de Pesach — tout cela dans la musique, tout cela dans l’air de Brigh­ton Beach, por­té par la cla­ri­nette, por­té par le souffle de Motl qui était le même souffle qu’en 1919, le même air qui entrait dans ses pou­mons et res­sor­tait trans­for­mé en son.

Plus de gens s’ar­rê­tèrent. Un cercle se for­ma — pas un cercle orga­ni­sé, pas un public, mais un attrou­pe­ment natu­rel, orga­nique, comme les gens se ras­semblent autour d’un feu ou d’un acci­dent ou d’une beau­té inat­ten­due. Il y avait des Russes qui recon­nais­saient le klez­mer et dont les yeux se mouillaient sans qu’ils sachent pour­quoi. Il y avait des Amé­ri­cains qui ne recon­nais­saient rien mais qui sen­taient quelque chose — cette qua­li­té de la musique klez­mer qui touche au-delà de la culture, au-delà de la langue, parce qu’elle parle direc­te­ment au ventre, au cœur, à l’en­droit du corps où se loge le cha­grin. Il y avait des enfants qui dan­saient — pas une danse apprise, une danse inven­tée, leurs corps bou­geant comme les corps des enfants bougent quand la musique les attrape, avec cette liber­té abso­lue qui est le pri­vi­lège de ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont mortels.

Puis le frey­le­khs se trans­for­ma. Il ralen­tit. Il des­cen­dit. La musique pas­sa du majeur au mineur, de la joie à la lamen­ta­tion, du rire aux larmes — pas des larmes de tris­tesse, des larmes de cette émo­tion qui n’a pas de nom et qui est le mélange de tout, la joie et le cha­grin, le sou­ve­nir et l’ou­bli, la pré­sence et l’absence.

La doi­na. La lamen­ta­tion qu’il avait jouée pour Babel.

La doi­na mon­ta dans l’air de Brigh­ton Beach, lente, nue, sans orne­ment, juste le souffle et le bois et le cri de l’anche — un cri de bête, un cri d’en­fant, un cri de vent sur la mer — et la Board­walk devint le bou­le­vard Mari­time, et l’At­lan­tique devint la mer Noire, et le soleil de Coney Island devint le soleil d’O­des­sa, et les deux villes furent une seule ville, et les deux mers furent une seule mer, et les deux hôtels — le Bris­tol debout et le Brigh­ton cou­ché sous les planches — furent un seul hôtel, immense, impos­sible, un hôtel fait de mémoire et de bois et de marbre et de musique, un hôtel qui conte­nait tous les hôtels du monde, toutes les chambres où les hommes avaient dor­mi en tran­sit, toutes les salles où ils avaient man­gé en exil, tous les halls où ils avaient atten­du sans savoir ce qu’ils attendaient.

Motl jouait les yeux fer­més. Comme Pesach. Pour la pre­mière fois de sa vie, comme Pesach. Les yeux fer­més parce que les yeux n’é­taient plus néces­saires — parce que ce qu’il voyait n’é­tait pas devant lui mais à l’in­té­rieur, der­rière les pau­pières, dans le noir rouge du sang et de la lumière fil­trée, et ce qu’il voyait là était plus réel que la Board­walk, plus réel que la mer, plus réel que le soleil — c’é­tait Odes­sa, toute l’O­des­sa, la Mol­da­van­ka et le Bris­tol et Pri­voz et la Deri­bas­sovs­kaya et le port et les bateaux et les aca­cias en fleur et la lumière de la mer Noire en été qui est une lumière qu’au­cune autre mer ne connaît, une lumière blanche et chaude et vivante, une lumière qui a une odeur, une lumière qui a un goût, la lumière d’Odessa.

La doi­na finit. Le son se reti­ra. Comme une vague qui recule. Comme une marée qui des­cend. Le der­nier souffle dans l’anche, la der­nière vibra­tion du bois, et puis le silence.

Motl ouvrit les yeux.

Il était sur la Board­walk de Brigh­ton Beach. Le soleil se cou­chait der­rière Coney Island. La mer était d’un bleu sombre qui virait au vio­let. Les gens autour de lui — le cercle, l’at­trou­pe­ment — étaient immo­biles. Per­sonne ne par­lait. Per­sonne n’ap­plau­dis­sait. Le silence durait, se pro­lon­geait, et dans ce silence il y avait tout ce que la musique avait dit et tout ce que la musique ne pou­vait pas dire, et ce silence était peut-être le plus beau son que Motl eût jamais entendu.

Puis quel­qu’un applau­dit. Un seul applau­dis­se­ment, bref, sec, comme celui de Haïk Meli­kian dans le res­tau­rant vide du Bris­tol. Motl cher­cha des yeux la source du son. C’é­tait un vieil homme — un vieil homme qu’il ne connais­sait pas, un vieil homme à la peau tan­née par le soleil, avec des mains larges comme des pelles, des mains de marin ou de docker ou de contre­ban­dier, et cet homme applau­dis­sait une seule fois, les mains frap­pées l’une contre l’autre avec une force sèche, et Motl ne le connais­sait pas, non, il ne le connais­sait pas, mais il aurait pu le connaître, il aurait pu être n’im­porte qui — un Grec du port, un por­tier armé­nien, un offi­cier blanc, un fantôme.

L’homme sou­rit. Puis il se détour­na. Et il dis­pa­rut dans la foule de la Board­walk, comme tous les per­son­nages dis­pa­raissent quand l’his­toire est finie.

Les gens se dis­per­sèrent. Les enfants reprirent leur course. Les vieux reprirent leur marche. La Board­walk rede­vint la Board­walk — les planches, les lam­pa­daires, les stands de hot-dogs, les cris de Coney Island au loin, la grande roue qui tour­nait, la vie ordi­naire, la vie amé­ri­caine, la vie de Brigh­ton Beach en été.

Motl res­ta sur son banc. La cla­ri­nette sur les genoux. Le soleil avait presque dis­pa­ru — il ne res­tait qu’une ligne de lumière orange sur l’ho­ri­zon, une ligne qui s’a­min­cis­sait, qui rétré­cis­sait, qui fini­rait par s’é­teindre. Dans sa poche droite, la montre de Ver­khou­nine. Contre sa poi­trine, sous la che­mise, le fan­tôme du livre de Babel res­té à l’ap­par­te­ment mais dont la pré­sence ne le quit­tait jamais, comme la pré­sence de Dvo­ra ne l’a­vait jamais quit­té, comme la pré­sence d’O­des­sa ne l’a­vait jamais quitté.

La mer chan­gea de cou­leur. Le bleu vira au gris. Le gris vira au noir. La nuit vint.

Et Motl Zeit­lin, soixante-treize ans, cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka et de Brigh­ton Beach, res­ta assis sur un banc au-des­sus d’un hôtel mort, face à la mau­vaise mer, avec la bonne musique, et il ne bou­gea pas, et il ne joua plus, et il écou­ta la mer, et la mer disait ce que les mers disent tou­jours aux hommes qui les écoutent assez long­temps — elle disait que tout passe, que rien ne dure, que les hôtels s’ef­fondrent et que les villes changent de nom et que les empires tombent, mais que la vague revient, tou­jours, tou­jours la vague revient, et que cette répé­ti­tion — ce retour éter­nel de l’eau sur le sable, ce mou­ve­ment qui est le même depuis le pre­mier jour du monde — est la seule pro­messe que la terre tient, la seule fidé­li­té qui ne tra­hit pas.

La vague revint. Et revint. Et revint.

Motl fer­ma les yeux.

Épi­logue

La Board­walk au petit matin. Les planches encore humides de la nuit. L’o­deur du sel, du bois mouillé, de cette heure qui n’ap­par­tient à per­sonne — trop tôt pour les pro­me­neurs, trop tard pour les étoiles.

Sur un banc, entre deux lam­pa­daires, face à la mer, un étui à clarinette.

L’é­tui est fer­mé. Le cuir est usé, lisse, pati­né par des décen­nies de mains et de poches et de bancs et de cales de bateaux. Les fer­moirs sont en lai­ton. Ils ne brillent plus.

À l’in­té­rieur de l’é­tui — on ne le voit pas, mais on le sait — une cla­ri­nette. Et dans la cla­ri­nette — on ne le voit pas, mais on le sait — tout l’air qui a été souf­flé, toutes les notes qui ont été jouées, toutes les noces et tous les adieux et toutes les nuits dans tous les hôtels du monde.

La mer est grise. La mer est tou­jours grise à cette heure.

On ne sait pas quelle mer.

Read more
Brigh­ton Beach, nuit d’hi­ver — Troi­sième partie

Brigh­ton Beach, nuit d’hi­ver — Deuxième partie

Brigh­ton Beach,
nuit d’hi­ver

Brigh­ton Beach, nuit d’hiver

Deuxième par­tie

VI

Odes­sa, mai-juin 1919

Les bol­che­viks entrèrent dans Odes­sa le 6 avril 1919, trois jours après le départ des Fran­çais, et ils entrèrent comme on entre dans une mai­son dont le pro­prié­taire est par­ti en lais­sant la porte ouverte — avec un mélange de méfiance et de convoi­tise, en véri­fiant chaque pièce avant de s’ins­tal­ler, en tou­chant les meubles pour s’as­su­rer qu’ils étaient réels.

Motl les vit arri­ver depuis le bal­con du pre­mier étage du Bris­tol, où il n’a­vait rien à faire mais où il s’é­tait fau­fi­lé par l’es­ca­lier de ser­vice, parce qu’il vou­lait voir, et parce que le Bris­tol offrait sur la Pou­ch­kins­kaïa une vue que la Mol­da­van­ka ne pou­vait pas offrir. Ils remon­taient la rue en colonnes — des sol­dats en capotes grises, fati­gués, pous­sié­reux, beau­coup plus jeunes qu’on ne s’y atten­dait, avec cette expres­sion que Motl avait appris à recon­naître chez tous les sol­dats de toutes les armées : l’ex­pres­sion de gens qui avancent parce qu’on leur a dit d’a­van­cer et qui ne savent pas exac­te­ment ce qu’ils trou­ve­ront au bout de la route. Cer­tains por­taient des fusils. D’autres por­taient des dra­peaux rouges. Un camion pas­sa, char­gé de sol­dats qui chan­taient — une chan­son révo­lu­tion­naire dont Motl ne connais­sait pas les paroles mais dont la mélo­die avait cette qua­li­té mar­tiale et triste qui est la marque de toutes les chan­sons de guerre, quel que soit le camp.

Le por­tier du Bris­tol — l’a­mi­ral aux bou­tons de cuivre — regar­dait depuis le seuil de l’hô­tel. Il ne bou­geait pas. Il avait sur le visage l’ex­pres­sion d’un homme qui a vu pas­ser assez d’ar­mées pour savoir que la meilleure chose à faire quand une armée passe est de ne pas bouger.

Pen­dant les pre­mières semaines, il ne se pas­sa rien. Ou plu­tôt, il se pas­sa énor­mé­ment de choses, mais pas au Bris­tol. Dans les fau­bourgs, des com­mis­saires s’ins­tal­laient, des comi­tés se for­maient, des réqui­si­tions com­men­çaient. Des gens dis­pa­rais­saient — pas beau­coup, pas encore, mais assez pour que la peur s’ins­talle, cette peur sourde, dif­fuse, qui ne res­sem­blait pas à la peur des com­bats mais à la peur de l’ar­bi­traire, la peur de ne pas savoir quelles règles s’ap­pli­quaient, la peur du coup frap­pé à la porte à cinq heures du matin. Dans la Mol­da­van­ka, Dvo­ra, la mère de Motl, avait caché le samo­var en argent de la famille — le seul objet de valeur des Zeit­lin — sous une latte du plan­cher, et elle inter­di­sait à qui­conque de pro­non­cer le mot « argent » à voix haute, comme si les murs avaient des oreilles, ce qui, dans la Mol­da­van­ka, était moins une méta­phore qu’une des­crip­tion architecturale.

Le Bris­tol, lui, attendait.

L’hô­tel avait cette capa­ci­té des grands hôtels à absor­ber les chan­ge­ments de régime comme un orga­nisme absorbe un choc — en se contrac­tant légè­re­ment, en ajus­tant sa pos­ture, en modi­fiant ses appa­rences sans modi­fier sa nature. Kagan avait reti­ré le por­trait du tsar qui trô­nait dans le hall depuis des décen­nies — il l’a­vait reti­ré dis­crè­te­ment, de nuit, sans le détruire, en le ran­geant dans un pla­card dont il avait la seule clé, parce que Kagan était un homme pru­dent qui savait que les régimes pas­saient et que les por­traits pou­vaient res­ser­vir. À la place du tsar, il n’a­vait rien mis. Le mur nu, avec le rec­tangle plus clair lais­sé par le cadre, disait assez clai­re­ment la situa­tion : quelque chose avait été enle­vé, mais rien ne l’a­vait encore remplacé.

Les clients avaient chan­gé. Les offi­ciers blancs avaient dis­pa­ru — la plu­part avaient fui vers la Cri­mée, vers Constan­ti­nople, vers nulle part. Les diplo­mates fran­çais étaient par­tis avec leurs navires. Les femmes en robes démo­dées ne venaient plus dîner. La clien­tèle du Bris­tol, en mai 1919, était com­po­sée d’un mélange nou­veau : des com­mis­saires bol­che­viks qui décou­vraient le confort bour­geois avec un mélange de fas­ci­na­tion et de culpa­bi­li­té idéo­lo­gique, des fonc­tion­naires du nou­veau régime qui avaient besoin d’un endroit où dor­mir, des mar­chands qui fai­saient le dos rond en atten­dant de com­prendre dans quel sens souf­flait le vent, et tou­jours les Grecs — les Grecs du port, immuables, éter­nels, assis à leur table du fond avec la tran­quilli­té de gens qui savent que le com­merce sur­vi­vra à tout, y com­pris à la Révolution.

Sta­vros Papa­di­mi­triou n’a­vait pas bougé.

Le contre­ban­dier grec conti­nuait à dîner au Bris­tol chaque soir, à la même table, à la même heure, avec la même len­teur métho­dique. Il avait sim­ple­ment ajus­té ses inter­lo­cu­teurs — au lieu de trai­ter avec des offi­ciers blancs et des mar­chands tsa­ristes, il trai­tait avec des com­mis­saires bol­che­viks et des fonc­tion­naires du Soviet, et la nature des tran­sac­tions res­tait exac­te­ment la même, seul l’u­ni­forme des ache­teurs avait chan­gé. Sta­vros avait com­pris une chose que les idéo­logues ne com­pren­draient jamais : les gens avaient besoin de choses, et quel­qu’un devait les leur four­nir, et ce quel­qu’un n’a­vait pas d’o­pi­nion poli­tique, il avait un bateau.

— Zeit­lin, dit Sta­vros un soir, en fai­sant signe à Motl de s’ap­pro­cher pen­dant une pause. Assieds-toi.

Motl s’as­sit. On ne refu­sait pas une invi­ta­tion de Sta­vros Papa­di­mi­triou. Ce n’é­tait pas une ques­tion de peur — Sta­vros n’ef­frayait per­sonne, sa force était ailleurs — c’é­tait une ques­tion de curio­si­té. Sta­vros était un homme qui savait des choses, et les choses qu’il savait avaient une valeur qui dépas­sait l’argent.

— Tu joues bien, dit Stavros.

— On me l’a déjà dit.

— On te l’a dit parce que c’est vrai. Mais ce n’est pas pour ça que je te parle. Je te parle parce que tu écoutes. J’ai remar­qué. Tu joues et tu écoutes. C’est rare. La plu­part des musi­ciens s’é­coutent eux-mêmes. Toi, tu écoutes les autres.

Motl ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou un avertissement.

— Les choses vont chan­ger, conti­nua Sta­vros. Les bol­che­viks ne res­te­ront pas long­temps. Pas cette fois. Déni­kine va reve­nir. Les Blancs vont reve­nir. Et puis les bol­che­viks revien­dront encore. Cette ville va chan­ger de mains comme une pièce de mon­naie qu’on lance en l’air. Tu sais ce que fait un homme intel­li­gent quand la pièce est en l’air ?

— Non.

— Il ne parie pas. Il attend qu’elle retombe. Et en atten­dant, il mange.

Sta­vros pous­sa vers Motl une assiette de fro­mage et de pain. Du vrai fro­mage — un fro­mage blanc, cré­meux, qui sen­tait la chèvre et le sel, un fro­mage grec que Sta­vros fai­sait venir de Dieu sait où par Dieu sait quel bateau. Motl man­gea. Le fro­mage avait un goût de miracle.

— Mange, dit Sta­vros. Et conti­nue à écou­ter. Un musi­cien qui écoute est utile à tout le monde.

Motl com­prit. Il com­prit que Sta­vros ne lui offrait pas du fro­mage par géné­ro­si­té — Sta­vros ne fai­sait rien par géné­ro­si­té — mais par cal­cul. Un musi­cien qui jouait au Bris­tol et qui écou­tait les conver­sa­tions était un ins­tru­ment d’une autre sorte, un cap­teur, une oreille pla­cée exac­te­ment là où les gens par­laient sans se méfier, parce que le musi­cien fai­sait par­tie du décor, parce qu’on ne se méfiait pas du décor.

Il ne dit ni oui ni non. Il man­gea le fro­mage. Il retour­na jouer.

La faim, pen­dant ce temps, s’installait.

Elle ne s’ins­tal­lait pas d’un coup — pas comme un enva­his­seur qui fran­chit une fron­tière, mais comme une marée qui monte, len­te­ment, si len­te­ment qu’on ne remarque pas que l’eau est arri­vée aux che­villes, puis aux genoux, puis à la taille. En mai, les mar­chés étaient encore appro­vi­sion­nés, mais les prix avaient tri­plé. En juin, cer­tains éta­lages de Pri­voz étaient vides — pas tous, mais assez pour que les trous dans l’a­li­gne­ment des caisses et des paniers soient visibles, comme des dents man­quantes dans un sou­rire. Le pain deve­nait rare. La viande avait presque dis­pa­ru. Le hareng — le hareng éter­nel, le hareng qui avait tou­jours été la nour­ri­ture du pauvre, le socle indes­truc­tible de l’a­li­men­ta­tion odes­site — le hareng lui-même deve­nait un luxe.

Au Bris­tol, les cui­sines s’a­dap­taient. Le chef Bog­dan — l’U­krai­nien colé­rique — accom­plis­sait des pro­diges avec de moins en moins de matière pre­mière. Il fai­sait du bortch sans viande, des piroj­ki avec une farce de pommes de terre et d’oi­gnons au lieu de viande, des soupes où l’on cher­chait les mor­ceaux de nour­ri­ture comme on cherche des étoiles dans un ciel cou­vert. Et pour­tant, les assiettes qui sor­taient de ses cui­sines gar­daient une appa­rence de digni­té — elles étaient pré­sen­tées avec soin, avec art même, comme si la beau­té de la pré­sen­ta­tion pou­vait com­pen­ser la mai­greur du conte­nu. C’é­tait un men­songe, bien sûr, mais c’é­tait un men­songe néces­saire, le même men­songe que celui des nappes blanches et du lustre et des bou­tons de cuivre du por­tier — le men­songe qui main­te­nait le Bris­tol debout.

Motl man­geait ses deux repas à l’hô­tel avec une gra­ti­tude qui ne dimi­nuait pas. Chaque repas était un sur­sis. Chaque mor­ceau de pain était une négo­cia­tion gagnée contre la faim. Et quand il ren­trait à la Mol­da­van­ka le soir, il rap­por­tait dans ses poches ce qu’il avait réus­si à dis­si­mu­ler — un qui­gnon de pain, un mor­ceau de fro­mage, par­fois un os de pou­let que Dvo­ra fai­sait bouillir pen­dant des heures pour en extraire un bouillon qui n’a­vait presque plus de goût mais qui était chaud, et la cha­leur, en temps de famine, est elle-même une forme de nourriture.

— Tu voles, dit Dvora.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un constat, pro­non­cé avec la prag­ma­tisme des mères de la Mol­da­van­ka, qui savaient que la sur­vie et la morale n’ha­bi­taient pas tou­jours la même maison.

— Je ne vole pas, dit Motl. Je redistribue.

Dvo­ra eut un sou­rire — ce sou­rire las, usé, patient des femmes qui ont éle­vé des enfants dans un monde qui ne vou­lait pas d’eux.

— Ton père disait la même chose, dit-elle. Et ton grand-père aus­si. Et le rab­bin aus­si, quand il pre­nait une troi­sième part de gâteau au kid­douch. Tout le monde redis­tri­bue. Per­sonne ne vole. C’est un miracle que les éta­gères ne soient pas vides.

Les éta­gères étaient vides. Pas celles du Bris­tol — pas encore — mais celles de la Mol­da­van­ka, celles des cui­sines des cours inté­rieures, celles des pla­cards des familles qui n’a­vaient pas de fils jouant de la cla­ri­nette dans un grand hôtel. La faim fai­sait son tra­vail silen­cieux. On la voyait dans les visages — les joues qui se creu­saient, les yeux qui gran­dis­saient, les enfants qui ces­saient de cou­rir dans les cours parce que cou­rir consom­mait de l’éner­gie et que l’éner­gie était deve­nue une mon­naie plus pré­cieuse que le rouble.

Un soir de juin, Motl joua au Bris­tol pour une salle presque vide. Trois com­mis­saires bol­che­viks dînaient dans un coin — des hommes jeunes, sérieux, en che­mises mili­taires sans galons, qui man­geaient avec la concen­tra­tion de gens pour qui le repas est une fonc­tion et non un plai­sir. Sta­vros était à sa table, seul, man­geant son fro­mage grec avec sa len­teur rituelle. Et dans un autre coin, un homme que Motl n’a­vait jamais vu — un homme maigre, ner­veux, qui ne man­geait pas mais fumait ciga­rette sur ciga­rette, et dont les doigts tachés de nico­tine trem­blaient légè­re­ment, non pas de peur mais d’im­pa­tience, de cette impa­tience des gens qui attendent quelque chose qui ne vient pas.

Motl joua une valse. La valse réson­na dans la salle presque vide avec une ampleur étrange — trop de musique pour trop peu d’o­reilles, comme un dis­cours pro­non­cé dans une salle déserte. Les notes mon­tèrent vers le pla­fond, rebon­dirent sur les murs, revinrent vers Motl légè­re­ment alté­rées, légè­re­ment défor­mées par l’é­cho, comme si le Bris­tol lui-même ren­voyait la musique avec un léger déca­lage, un léger doute, une hésitation.

Après la valse, le silence. Puis le bruit loin­tain d’un coup de feu, quelque part dans les fau­bourgs. Puis le silence encore.

Kagan appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte des cui­sines. Il avait un tablier par-des­sus son cos­tume, ce qui lui don­nait l’air d’un homme pris entre deux mondes — le monde de la salle et le monde des cui­sines, le monde des appa­rences et le monde de la survie.

— Demain, dit-il à Motl, on ne ser­vi­ra que le soir. On n’a plus assez pour le midi et le soir.

— Et nous ?

— Vous man­ge­rez le soir. Un repas au lieu de deux.

Un repas au lieu de deux. Motl hocha la tête. Il pen­sa au fro­mage de Sta­vros et se deman­da si le Grec en avait d’autre. Puis il pen­sa à Dvo­ra, à Lev, aux voi­sins de la cour du numé­ro 12, et il se deman­da com­bien de temps le Bris­tol tien­drait, com­bien de temps les nappes res­te­raient blanches, com­bien de temps le por­tier cire­rait ses bou­tons, avant que la faim ne soit plus forte que l’obstination.

Il démon­ta sa cla­ri­nette. Il la ran­gea dans son étui. Il sor­tit du Bris­tol par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière l’hô­tel, et dans la ruelle il croi­sa un chat — un chat gris, maigre, aux yeux jaunes, qui le regar­da avec cette indif­fé­rence sou­ve­raine des chats, comme si la guerre civile, la famine et le sort de l’Em­pire russe étaient des affaires stric­te­ment humaines qui ne le concer­naient en rien.

— Toi aus­si tu as faim, dit Motl au chat.

Le chat ne répon­dit pas. Il dis­pa­rut dans l’ombre avec cette grâce liquide des créa­tures qui n’ont besoin de personne.

Motl ren­tra à la Mol­da­van­ka. Dans sa poche, un qui­gnon de pain. Dans l’autre poche, la montre du capi­taine Ver­khou­nine, qui ne fai­sait plus tic-tac depuis long­temps mais qui pesait son poids d’or, comme une pro­messe dont per­sonne ne se souvenait.

VII

Odes­sa, été 1919

La ren­contre eut lieu un soir de juillet, dans une arrière-salle du café Fanconi.

Le Fan­co­ni était un éta­blis­se­ment de la Deri­bas­sovs­kaya qui avait connu des jours meilleurs — des jours où les tables de marbre étaient occu­pées par des poètes, des jour­na­listes, des arma­teurs, des femmes qui buvaient du café turc en fumant des ciga­rettes dans de longs fume-ciga­rettes d’i­voire, et où la conver­sa­tion était un art majeur, pra­ti­qué avec la vir­tuo­si­té et la cruau­té qui fai­saient la répu­ta­tion d’O­des­sa. En juillet 1919, le Fan­co­ni était à moi­tié vide, les tables de marbre étaient fêlées, le café était un ersatz d’orge grillée qui ne trom­pait per­sonne mais que tout le monde buvait faute de mieux, et la conver­sa­tion, quoique tou­jours vir­tuose, avait pris un tour plus pru­dent — on ne savait jamais qui écou­tait, et les murs n’a­vaient plus seule­ment des oreilles, ils avaient des yeux, des mains et des man­dats d’arrêt.

Motl y était venu avec Pesach. Pesach avait un ami qui connais­sait quel­qu’un qui orga­ni­sait, dans l’ar­rière-salle du Fan­co­ni, des soi­rées de lec­ture — pas des soi­rées offi­cielles, pas des soi­rées auto­ri­sées, mais des ras­sem­ble­ments dis­crets où des écri­vains, des poètes, des gens qui avaient encore quelque chose à dire venaient le dire à voix basse devant une poi­gnée d’au­di­teurs qui avaient encore envie d’é­cou­ter. C’é­tait ris­qué. Les bol­che­viks n’a­vaient pas encore mis en place l’ap­pa­reil de cen­sure qui vien­drait plus tard, mais il y avait dans l’air cette ner­vo­si­té, cette incer­ti­tude sur ce qui était per­mis et ce qui ne l’é­tait pas, qui est le propre des pre­miers mois de tout nou­veau régime — le moment où les lignes ne sont pas encore tra­cées et où l’on peut être puni pour les avoir fran­chies avant même de savoir où elles se trouvaient.

L’ar­rière-salle était petite, basse de pla­fond, enfu­mée. Une dou­zaine de per­sonnes assises sur des chaises dépa­reillées, autour d’une table où traî­naient des verres et une bou­teille de vod­ka qui cir­cu­lait avec la par­ci­mo­nie des temps de disette — une gor­gée cha­cun, pas plus, la bou­teille devait durer la soi­rée. Il y avait là des visages que Motl ne connais­sait pas — des visages d’in­tel­lec­tuels, maigres, ner­veux, avec cette pâleur par­ti­cu­lière des gens qui vivent davan­tage dans les livres que dans le monde. Et il y avait un homme assis au bout de la table, un peu en retrait, qui ne par­lait pas.

Il était petit. C’é­tait la pre­mière chose qu’on remar­quait — sa peti­tesse, une peti­tesse com­pacte, ramas­sée, qui n’a­vait rien de fra­gile. Il por­tait des lunettes rondes à mon­ture métal­lique, et der­rière ces lunettes, des yeux. Des yeux d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — Motl, qui avait appris à obser­ver les gens au Bris­tol, qui avait pas­sé des semaines à lire les visages depuis son coin de musi­cien, n’a­vait jamais vu des yeux comme ceux-là. Ils ne regar­daient pas — ils pre­naient. Ils ne se posaient pas sur les choses — ils s’en empa­raient. Chaque détail de la pièce — la fêlure dans le mur, la tache de vin sur la nappe, la façon dont un homme tenait sa ciga­rette, l’angle d’un men­ton — tout était sai­si, empor­té, ran­gé quelque part der­rière les lunettes rondes, dans un endroit d’où ça ne res­sor­ti­rait que trans­for­mé, trans­mué, deve­nu littérature.

Il avait vingt-cinq ans. Il s’ap­pe­lait Isaac Babel.

Motl ne le savait pas encore. Il ne savait pas qu’il était en pré­sence de l’homme qui écri­rait les Récits d’O­des­sa, qui ferait de Benia Krik un per­son­nage immor­tel, qui trans­for­me­rait la Mol­da­van­ka en mythe. Il voyait un petit homme à lunettes qui ne par­lait pas et qui regar­dait tout.

Quel­qu’un lut un poème. Quel­qu’un d’autre lut un frag­ment de nou­velle. La vod­ka cir­cu­la. Motl écou­tait sans com­prendre grand-chose — il n’é­tait pas un homme de lettres, il était un musi­cien, et la lit­té­ra­ture, pour lui, était un ter­ri­toire étran­ger dont il recon­nais­sait la beau­té sans en pos­sé­der la carte. Mais il aimait le son des mots russes lus à voix haute, leur musi­ca­li­té, leur poids, et il aimait cette atmo­sphère de clan­des­ti­ni­té douce qui don­nait à chaque phrase lue la valeur d’un secret partagé.

Pen­dant une pause, le petit homme à lunettes se tour­na vers Motl.

— Vous êtes musi­cien, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il avait vu l’é­tui à cla­ri­nette posé contre le mur.

— Oui, dit Motl.

— Klez­mer ?

— Klez­mer, oui. Et d’autres choses. Je joue au Bristol.

— Au Bristol.

L’homme répé­ta le mot comme s’il le goû­tait, comme s’il en tes­tait la saveur sur sa langue.

— Racon­tez-moi, dit-il.

— Quoi ?

— Le Bris­tol. Les gens. Ce que vous voyez.

Il y avait dans cette demande une auto­ri­té tran­quille qui ne lais­sait pas de place au refus. Pas une auto­ri­té de pou­voir — Babel n’a­vait aucun pou­voir — mais une auto­ri­té de curio­si­té, cette forme de com­man­de­ment que les grands curieux exercent sur le monde : l’exi­gence de savoir, l’ap­pé­tit de détail, la faim de réel. Motl la recon­nut parce qu’il la pra­ti­quait lui-même, à sa manière — cette façon d’être au monde en obser­va­teur, en col­lec­teur, en voleur d’impressions.

Il racon­ta.

Il racon­ta le hall du Bris­tol, le lustre, les nappes blanches. Il racon­ta le por­tier qui cirait ses bou­tons chaque matin. Il racon­ta les offi­ciers blancs qui buvaient du cham­pagne la veille du rem­bar­que­ment. Il racon­ta Kagan, le gérant qui avait caché le por­trait du tsar dans un pla­card. Il racon­ta le chef Bog­dan et ses jurons poé­tiques. Il racon­ta Sta­vros Papa­di­mi­triou, le Grec qui ne bou­geait pas, qui man­geait son fro­mage avec la len­teur d’un homme qui lit un contrat. Et il racon­ta la noce chez les Brod­sky — la mariée qui lou­chait, le bou­cher qui lou­chait, les piroj­ki, la hora, la cla­ri­nette dans la cour, les bougies.

Babel écou­tait. Il écou­tait comme per­sonne n’a­vait jamais écou­té Motl — avec une inten­si­té totale, phy­sique, qui se mani­fes­tait par une immo­bi­li­té du corps et un mou­ve­ment imper­cep­tible des lèvres, comme s’il répé­tait silen­cieu­se­ment les mots de Motl, comme s’il les mâchait, les digé­rait, les refor­mu­lait déjà dans une langue qui n’é­tait plus celle de Motl mais la sienne.

— La Mol­da­van­ka, dit Babel. Par­lez-moi de la Moldavanka.

Motl par­la de la Mol­da­van­ka. Il par­la de la cour du numé­ro 12, de Berl le cor­don­nier, de Fan­ny Rou­bin­stein et de ses épices, de Dvo­ra et de ses cris par la fenêtre, de Zel­man le Borgne qui était mort en jouant de la hora, de Pesach qui jouait les yeux fer­més, de Gri­sha-la-Mous­tache. Il par­la des noces et des enter­re­ments, des voyous et des rab­bins, des mar­chands et des voleurs, de cette fron­tière poreuse entre le légal et l’illé­gal, le sacré et le pro­fane, qui fai­sait de la Mol­da­van­ka un endroit où la morale n’é­tait pas absente mais négo­ciée — négo­ciée en per­ma­nence, rené­go­ciée chaque jour, avec Dieu, avec les voi­sins, avec sa propre conscience.

— Les ban­dits, dit Babel. Par­lez-moi des bandits.

— Quels bandits ?

— Tous. N’im­porte les­quels. Les vrais. Pas ceux des jour­naux — les vrais.

Motl hési­ta. Les ban­dits de la Mol­da­van­ka n’é­taient pas un sujet dont on par­lait à des incon­nus. On en par­lait entre soi, dans les cours inté­rieures, à voix basse, avec un mélange de peur et de fier­té — peur parce qu’ils étaient dan­ge­reux, fier­té parce qu’ils étaient à nous, ils étaient de la Mol­da­van­ka, ils étaient la preuve que les Juifs n’é­taient pas seule­ment des vio­lo­nistes et des tailleurs mais aus­si des hommes capables de vio­lence, de cou­rage, de cette forme de gran­deur sau­vage que les goyim croyaient se réserver.

— Il y a un homme, dit Motl len­te­ment. On l’ap­pelle Misha le Japo­nais. Pas parce qu’il est japo­nais — per­sonne ne sait pour­quoi on l’ap­pelle comme ça, peut-être parce qu’il a les yeux bri­dés, ou peut-être parce qu’il a tué quel­qu’un au Japon, ou peut-être parce que les sur­noms, dans la Mol­da­van­ka, n’ont pas besoin d’ex­pli­ca­tion. Il contrôle le mar­ché noir du port. Tout ce qui entre et sort sans pas­ser par les douanes passe par lui. Il porte tou­jours un gilet blanc. Tou­jours. Même en hiver. Comme s’il allait à un mariage per­ma­nent. Et il a un code : il ne vole pas les pauvres. Jamais. Il vole les riches, les mar­chands, les arma­teurs, et une par­tie de ce qu’il vole revient dans la Mol­da­van­ka, pas par cha­ri­té — il n’y a pas de cha­ri­té dans ce métier — mais par cal­cul, parce qu’un ban­dit qui nour­rit son quar­tier est un ban­dit que per­sonne ne dénonce.

Babel ne pre­nait pas de notes. Pas à cet ins­tant — Motl ne vit pas de car­net, pas de crayon. Mais il enre­gis­trait. On voyait les infor­ma­tions entrer par ses yeux, pas­ser der­rière les lunettes rondes, et se dépo­ser quelque part dans cette mémoire qui n’ou­bliait rien, qui trans­for­mait tout.

— Le gilet blanc, mur­mu­ra Babel. C’est très bien, le gilet blanc.

Et Motl com­prit, à cet ins­tant pré­cis, que Misha le Japo­nais venait de ces­ser d’exis­ter en tant que per­sonne réelle pour deve­nir un per­son­nage. Babel l’a­vait pris. Le gilet blanc, le code d’hon­neur, le mar­ché noir du port — tout cela appar­te­nait main­te­nant à un autre monde, le monde de l’é­cri­ture, et dans ce monde les choses et les gens étaient les mêmes et n’é­taient plus les mêmes, comme une mélo­die jouée dans une autre tonalité.

— Vous faites ça avec tout, dit Motl.

— Quoi ?

— Vous pre­nez. Je raconte, et vous pre­nez. Je vois vos yeux. Ils prennent.

Babel eut un sou­rire. Un sou­rire bref, presque invo­lon­taire, qui creu­sa deux plis ver­ti­caux de chaque côté de sa bouche et qui don­na à son visage, pen­dant un ins­tant, une expres­sion de gaie­té pure, enfan­tine, inat­ten­due sur ce visage si concentré.

— Tout le monde prend, dit Babel. Le ban­dit prend l’argent. Le sol­dat prend la ville. Le musi­cien prend la mélo­die. Moi, je prends les his­toires. C’est le même geste. La même main qui se referme.

— Mais l’argent, on le rend. Les his­toires, non.

— Les his­toires non, confir­ma Babel. Les his­toires, une fois prises, ne reviennent jamais. Mais elles reviennent autre­ment. Elles reviennent trans­for­mées. Votre Misha le Japo­nais — un jour, si j’é­cris bien, si Dieu ou le diable me prête assez de talent, votre Misha devien­dra un per­son­nage, et ce per­son­nage sera plus réel que le Misha réel, plus vivant, plus vrai. C’est la ven­geance de la lit­té­ra­ture sur la vie : elle rend les gens plus vrais qu’ils ne sont.

— Ou plus faux, dit Motl.

— C’est la même chose, dit Babel.

Ils res­tèrent assis face à face dans la fumée et le bruit bas des conver­sa­tions. La vod­ka pas­sa. Babel but une gor­gée — une petite gor­gée, méti­cu­leuse, comme tout ce qu’il fai­sait. Motl but une gor­gée. La vod­ka brû­la. Dehors, on enten­dit un coup de feu, loin­tain, étouf­fé par les murs — un seul coup de feu, sui­vi de rien, et ce rien était pire que le bruit, parce que le bruit au moins disait quelque chose, tan­dis que le silence qui sui­vait un coup de feu ne disait que l’incertitude.

— Jouez, dit Babel.

— Ici ?

— Ici. Jouez quelque chose. Pour moi.

Motl sor­tit sa cla­ri­nette de son étui. Il assem­bla l’ins­tru­ment — le bec, le barillet, le corps, l’anche humec­tée. Dans cette arrière-salle basse et enfu­mée, la cla­ri­nette sem­blait dépla­cée, ou au contraire par­fai­te­ment à sa place, comme un objet sacré dans une taverne.

Il joua.

Pas une valse — au Fan­co­ni, les valses n’a­vaient pas leur place. Il joua un air klez­mer, un doi­na — cette lamen­ta­tion lente, impro­vi­sée, qui est la forme la plus nue de la musique klez­mer, un chant sans paroles qui dit la perte, l’exil, la prière, sans rien nom­mer, sans rien expli­quer, juste le souffle et le bois et les doigts et le son qui monte et qui des­cend comme une voix humaine qui aurait oublié les mots et ne gar­de­rait que l’émotion.

La salle se tut. Les conver­sa­tions ces­sèrent. Les verres res­tèrent sus­pen­dus à mi-che­min des lèvres. La doi­na emplis­sait l’ar­rière-salle du Fan­co­ni comme de l’eau emplit un bas­sin — len­te­ment, irré­sis­ti­ble­ment, tou­chant chaque mur, chaque angle, chaque visage. Motl jouait les yeux fer­més — comme Pesach, pour une fois, les yeux fer­més — et der­rière ses pau­pières il voyait la Mol­da­van­ka, les cours inté­rieures, les noces, les visages de sa mère et de son frère et de Zel­man le Borgne mort en jouant, et tout cela pas­sait dans le souffle, dans le bois, dans le son, et sor­tait de la cla­ri­nette trans­for­mé en quelque chose qui n’a­vait plus de nom.

Quand il rou­vrit les yeux, Babel le regardait.

Les lunettes rondes, les yeux der­rière. Et dans ces yeux, quelque chose que Motl n’a­vait pas vu avant — non pas de l’é­mo­tion, non pas des larmes, mais une recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un arti­san pour un autre arti­san. Le musi­cien et l’é­cri­vain, cha­cun dans son métier, fai­saient le même tra­vail : prendre le réel et le rendre plus vrai que lui-même.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da Babel.

— Zeit­lin. Motl Zeitlin.

— Zeit­lin, répé­ta Babel, comme il avait répé­té « Bris­tol » — en goû­tant les syl­labes. Zeit­lin. C’est un bon nom. Un nom de musicien.

Il se leva. Il mit son cha­peau — un cha­peau mou, trop grand, qui lui tom­bait presque sur les yeux et qui ajou­tait à sa peti­tesse une touche de comique invo­lon­taire. Il ten­dit la main.

— Mer­ci pour les his­toires, Zeit­lin. Et pour la musique. Je n’ou­blie­rai ni l’un ni l’autre.

— Vous écri­rez sur la Mol­da­van­ka ? deman­da Motl.

— J’é­cri­rai sur tout, dit Babel. Je suis un ogre. Je mange tout ce que je vois.

Puis il sor­tit. La porte de l’ar­rière-salle se refer­ma der­rière lui, et le bruit de ses pas se per­dit dans le cou­loir du café, puis dans la rue, puis dans la nuit d’O­des­sa, et Motl res­ta assis avec sa cla­ri­nette sur les genoux et le goût de la vod­ka dans la bouche, et il pen­sa qu’il venait de se faire voler quelque chose — ses his­toires, sa musique, son nom — et que ce vol était le plus beau cadeau qu’on lui eût jamais fait.

Il ne revit Babel qu’une seule fois, de loin, dans la rue, quelques semaines plus tard. Le petit homme à lunettes mar­chait vite, le cha­peau enfon­cé sur la tête, un car­net à la main, et il ne vit pas Motl, ou peut-être qu’il le vit et ne le recon­nut pas, ou peut-être qu’il l’a­vait déjà oublié pour le rem­pla­cer par un personnage.

Vingt et un ans plus tard, en 1940, Isaac Babel fut arrê­té à sa dat­cha par le NKVD. On ne sait pas exac­te­ment quand il mou­rut — le 27 jan­vier 1940, peut-être, dans la pri­son de Bou­tyr­ka, ou plus tard, dans un camp. Son corps ne fut jamais retrou­vé. Ses manus­crits confis­qués lors de l’ar­res­ta­tion ne furent jamais ren­dus. Pen­dant seize ans, son nom fut effa­cé de la lit­té­ra­ture sovié­tique, comme s’il n’a­vait jamais existé.

Mais dans une arrière-salle du Fan­co­ni, un soir d’é­té 1919, un cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka avait joué une doi­na pour lui, et Babel avait écou­té, et la musique, elle, n’a­vait été confis­quée par personne.

VIII

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Le res­tau­rant s’ap­pe­lait le Pri­mors­ki, et il fal­lait des­cendre pour y entrer.

C’é­tait un éta­blis­se­ment en sous-sol, sous le niveau de la rue, acces­sible par un esca­lier étroit cou­vert d’un auvent en plas­tique rouge qui por­tait le nom du res­tau­rant en lettres cyril­liques dorées, et quand on des­cen­dait les marches — sept marches, Motl les avait comp­tées, il comp­tait tou­jours les marches, les marches et les pul­sa­tions et les notes, c’é­tait sa façon d’or­ga­ni­ser le monde — on pas­sait du froid de Brigh­ton Beach Ave­nue à une cha­leur dense, humide, char­gée de vapeurs de cui­sine et de par­fum et de voix qui par­laient russe à plein volume, comme si le sous-sol auto­ri­sait un déci­bel que la rue interdisait.

Semion l’a­vait invi­té. C’é­tait un évé­ne­ment — Semion n’in­vi­tait jamais per­sonne, Semion ne quit­tait sa librai­rie que pour dor­mir et pour ache­ter du thé, et il consi­dé­rait la plu­part des acti­vi­tés humaines exté­rieures aux livres comme des dis­trac­tions regret­tables. Mais quel­qu’un lui avait offert une bou­teille de vod­ka en échange d’une édi­tion rare de Boul­ga­kov, et Semion ne buvait pas seul — « Boire seul, disait-il, c’est par­ler seul, c’est de la folie avec un verre » — et Motl était le seul être humain dont la com­pa­gnie ne l’é­pui­sait pas.

Ils des­cen­dirent les sept marches.

L’in­té­rieur du Pri­mors­ki était un monde. Un monde recons­ti­tué, un monde en minia­ture, un monde qui essayait de toutes ses forces d’être un autre monde — celui qu’on avait quit­té. Les murs étaient cou­verts de papier peint imi­tant des boi­se­ries. Des rideaux de velours bor­deaux enca­draient les fenêtres — des fenêtres qui don­naient sur le mur de béton du sous-sol et qu’on avait déco­rées de rideaux comme si elles don­naient sur un pay­sage, sur un bou­le­vard, sur une mer. Des lampes à abat-jour rose jetaient une lumière tami­sée qui don­nait à tous les visages un teint de san­té qu’ils n’a­vaient pas dans la lumière blanche du jour. Au fond de la salle, une petite estrade où un musi­cien ins­tal­lait un syn­thé­ti­seur — pas un orchestre, pas même un duo, un homme seul avec une machine, et Motl éprou­va, en voyant le syn­thé­ti­seur, le même sen­ti­ment qu’un cava­lier éprouve en voyant une auto­mo­bile : le pro­grès comme humiliation.

Ils s’as­sirent à une table près du mur. La nappe était en papier. Motl posa la main des­sus et pen­sa aux nappes du Bris­tol — les nappes blanches, les vraies, les nappes dont le tis­su avait un grain, un poids, une digni­té — et il eut un sou­rire inté­rieur, le sou­rire de celui qui a vécu assez long­temps pour mesu­rer la dis­tance entre ce qu’il a connu et ce qu’il connaît.

La ser­veuse s’ap­pe­lait Liou­ba. Elle était grande, blonde, avec des épaules larges et un accent de Khar­kov qui trans­for­mait chaque phrase en une suc­ces­sion de sons légè­re­ment apla­tis, comme du linge pas­sé au rou­leau. Elle appor­ta le menu — un menu plas­ti­fié, en russe, avec des pho­to­gra­phies des plats qui avaient cette qua­li­té irréelle des pho­to­gra­phies de nour­ri­ture sovié­tique, où tout sem­blait à la fois appé­tis­sant et inaccessible.

— Qu’est-ce que vous pre­nez ? deman­da Liouba.

— Le zakous­ki, dit Semion. Et la vodka.

Les zakous­ki arri­vèrent. C’est-à-dire qu’un pla­teau arri­va, et sur ce pla­teau, le monde.

Il y avait le hareng sous man­teau de four­rure — cette construc­tion étrange et magni­fique de couches super­po­sées : hareng, pomme de terre, carotte, bet­te­rave, mayon­naise, chaque couche d’une cou­leur dif­fé­rente, le tout for­mant un gâteau salé dont la coupe trans­ver­sale res­sem­blait à une coupe géo­lo­gique, les strates d’un sol ancien. Il y avait les piroj­ki — four­rés au chou, à la viande, à la pomme de terre — dorés, lui­sants, avec cette croûte qui cédait sous le doigt avant de céder sous la dent. Il y avait les concombres à l’a­neth, les tomates en conserve, le salo — ce lard blanc, pur, ferme, cou­pé en tranches fines que les Ukrai­niens man­geaient comme un sacre­ment et que les Juifs n’é­taient pas cen­sés man­ger mais man­geaient quand même, à Odes­sa, parce qu’à Odes­sa la reli­gion était une sug­ges­tion et non une loi. Il y avait du pain noir — du pain de seigle, dense, acide, avec cette croûte sombre qui sen­tait le levain et la terre.

Et il y avait le goût.

Motl man­gea un piroj­ki. La pâte chaude, la farce de viande assai­son­née d’oi­gnon et de poivre, le jus qui cou­lait quand on mor­dait — c’é­tait exac­te­ment le goût. Exac­te­ment le même goût que les piroj­ki de la Mol­da­van­ka, que les piroj­ki que Dvo­ra fai­sait le ven­dre­di soir, que les piroj­ki des noces chez les Brod­sky. Le même goût, à cin­quante ans de dis­tance, à dix mille kilo­mètres de dis­tance, dans un sous-sol de Brooklyn.

Et c’é­tait jus­te­ment le problème.

Le goût était le même, mais tout le reste était dif­fé­rent. Le goût était le même, mais il n’y avait pas la cour inté­rieure du numé­ro 12, il n’y avait pas le linge qui séchait aux bal­cons, il n’y avait pas Dvo­ra criant par la fenêtre, il n’y avait pas le bruit des enfants ni l’o­deur des épices de Fan­ny Rou­bin­stein. Le goût était un men­songe — un men­songe déli­cieux, un men­songe néces­saire, un men­songe qui fai­sait vivre, mais un men­songe quand même. Il disait : c’est pareil. Et rien n’é­tait pareil. La nour­ri­ture de l’exil était une contre­fa­çon par­faite, une repro­duc­tion si fidèle qu’elle fai­sait mal, pré­ci­sé­ment parce qu’elle était fidèle — si elle avait été dif­fé­rente, on aurait pu oublier, mais parce qu’elle était la même, on se sou­ve­nait, et le sou­ve­nir était une plaie que la nour­ri­ture rou­vrait à chaque bouchée.

— C’est bon ? deman­da Semion.

— C’est bon, dit Motl.

— Mais ?

— Mais c’est trop.

Semion com­prit. Il com­pre­nait tou­jours. C’é­tait un homme qui vivait dans les livres, mais les livres, contrai­re­ment à ce que croyaient les gens qui ne lisaient pas, ne ren­daient pas sourd au monde — ils ren­daient atten­tif, ils aigui­saient l’o­reille, ils appre­naient à entendre ce que les mots ne disaient pas.

— Trop parce que c’est abon­dant, dit Semion. À Odes­sa, ce même piroj­ki valait de l’or. Ici, il vaut un dol­lar. L’a­bon­dance tue le sacré.

— Quelque chose comme ça.

— C’est le pro­blème de l’A­mé­rique, dit Semion en ver­sant la vod­ka dans deux petits verres. L’A­mé­rique te donne tout. Tout ce que tu vou­lais. Tout ce dont tu rêvais. Et quand tu l’as, tu découvres que ce n’est pas ça que tu vou­lais. Tu vou­lais le goût, oui, mais tu vou­lais aus­si la faim qui pré­cé­dait le goût. Tu vou­lais le piroj­ki, oui, mais tu vou­lais aus­si l’at­tente, le manque, le ven­dre­di soir où ta mère fai­sait la pâte et où toute la cour sen­tait l’oi­gnon, et cette attente, ce manque, l’A­mé­rique ne peut pas te les don­ner. L’A­mé­rique ne com­prend pas le manque. L’A­mé­rique est un pays qui a été fon­dé contre le manque.

Ils burent. La vod­ka était froide, propre, trans­pa­rente. Elle brû­la. C’é­tait une bonne vod­ka — pas la vod­ka de contre­bande qu’on buvait à Odes­sa en 1919, pas la vod­ka amère et trouble qui avait le goût du dan­ger, mais une vod­ka amé­ri­caine, ou polo­naise, ou sué­doise, une vod­ka du com­merce, régu­lière, pré­vi­sible, sans sur­prise. Une vod­ka sans histoire.

Le musi­cien sur l’es­trade com­men­ça à jouer. Le syn­thé­ti­seur pro­dui­sit un son qui imi­tait un orchestre — des vio­lons, des accor­déons, des per­cus­sions, tout cela com­pri­mé dans une seule machine, et le résul­tat avait la qua­li­té d’un rêve racon­té par quel­qu’un qui ne sait pas rêver : tous les élé­ments étaient là, mais l’âme man­quait. L’homme chan­tait une chan­son de Ver­tins­ki — Doro­goï dlin­noïou, la longue route — et sa voix n’é­tait pas mau­vaise, mais la chan­son, pas­sée au filtre du syn­thé­ti­seur, avait cette brillance arti­fi­cielle des choses qui imitent trop bien leur modèle.

Les clients ne sem­blaient pas s’en plaindre. La salle se rem­plis­sait. Des couples arri­vaient — des hommes en cos­tume sombre, des femmes en robe brillante, avec des coif­fures archi­tec­tu­rales et des bijoux qui étin­ce­laient sous les lampes roses. On aurait dit un bal, un bal per­ma­nent, un bal qui ne célé­brait rien de par­ti­cu­lier sinon le fait d’être là, d’a­voir sur­vé­cu, d’a­voir tra­ver­sé l’o­céan, d’a­voir un cos­tume et une femme et de l’argent pour payer le zakous­ki et la vod­ka. C’é­tait une fête de sur­vi­vants, et comme toutes les fêtes de sur­vi­vants, elle avait quelque chose de féroce et de fra­gile — la féro­ci­té de gens qui savent que la joie doit être sai­sie main­te­nant, tout de suite, parce qu’elle peut dis­pa­raître, et la fra­gi­li­té de gens qui savent que la joie qu’ils sai­sissent n’est pas tout à fait la vraie joie, qu’elle est une recons­truc­tion, un effort, un acte de volonté.

Motl regar­dait.

À la table voi­sine, un homme d’une soixan­taine d’an­nées man­geait du hareng avec une concen­tra­tion totale, les yeux mi-clos, et sur son visage pas­sait une expres­sion de béa­ti­tude si intense qu’elle res­sem­blait à de la dou­leur. Il man­geait le hareng comme on prie — avec fer­veur, avec aban­don, avec la cer­ti­tude que ce geste le reliait à quelque chose de plus grand que lui. Sa femme, en face, le regar­dait man­ger sans rien dire, et il y avait entre eux ce silence des vieux couples — un silence qui n’est pas une absence de mots mais un excès de mots, tel­le­ment de mots accu­mu­lés au fil des décen­nies qu’il n’est plus néces­saire de les prononcer.

À une autre table, des jeunes gens par­laient anglais. Des enfants d’é­mi­grés, nés ici ou arri­vés enfants, qui par­laient russe avec leurs parents et anglais entre eux, et dont les rires avaient cette qua­li­té amé­ri­caine — cette ouver­ture, cette confiance, cette absence de peur — que Motl ne com­pre­nait pas tout à fait, ou plu­tôt qu’il com­pre­nait trop bien, parce qu’il com­pre­nait qu’elle venait de ne pas avoir connu ce que lui avait connu, et que cette igno­rance était à la fois une béné­dic­tion et une perte.

— Tu devrais jouer, dit Semion.

— Quoi ?

— Jouer. Ta cla­ri­nette. Ici. Main­te­nant. Rem­place cette machine.

— Je n’ai pas ma clarinette.

— Dom­mage. Cette machine assas­sine Vertinski.

Motl sou­rit. Semion avait rai­son — la machine assas­si­nait Ver­tins­ki, et elle assas­si­nait aus­si toutes les chan­sons qui sui­virent, les chan­sons de marin, les romances, les mélo­dies tzi­ganes, tout pas­sait dans le filtre du syn­thé­ti­seur et en res­sor­tait apla­ti, lis­sé, pri­vé de ses aspé­ri­tés, de ses fêlures, de tout ce qui fai­sait que la musique était vivante. Et pour­tant les gens écou­taient, et cer­tains chan­taient, et cer­tains pleu­raient, parce que la mémoire est plus forte que la machine, et que ce qu’ils enten­daient n’é­tait pas le syn­thé­ti­seur mais leur propre sou­ve­nir, leur propre voix inté­rieure, qui dou­blait la musique en silence et la complétait.

Un homme s’ap­pro­cha de leur table. Petit, tra­pu, la cin­quan­taine, avec un visage large et ouvert et des mains de tra­vailleur — des mains qui avaient por­té, sou­le­vé, construit.

— Vous êtes nou­veaux ? deman­da-t-il en russe.

— Nous ne sommes pas nou­veaux, dit Semion. Nous sommes anciens.

L’homme ne com­prit pas l’i­ro­nie. Il s’as­sit sans y être invi­té — à Brigh­ton Beach, les chaises étaient com­munes, les tables étaient poreuses, la fron­tière entre votre repas et celui des autres était aus­si théo­rique que la fron­tière entre l’U­kraine et la Russie.

— Boris, dit-il. Boris Kirien­ko. Arri­vé en 1971. De Kiev. Et vous ?

— Semion. Librai­rie de la mer Noire. Et voi­ci Motl.

— D’où êtes-vous, Motl ?

La ques­tion. La ques­tion éter­nelle. D’où êtes-vous. Elle reve­nait chaque fois, dans chaque res­tau­rant, dans chaque com­merce, dans chaque conver­sa­tion de Brigh­ton Beach — d’où êtes-vous, quand êtes-vous arri­vé, par quel che­min, par quelle ville de tran­sit, Vienne ou Rome, et pour­quoi êtes-vous par­ti, et qu’a­vez-vous lais­sé là-bas. C’é­tait le rituel, le caté­chisme de l’exil, la façon de se situer les uns par rap­port aux autres dans cette com­mu­nau­té de déracinés.

— D’un endroit qui n’existe plus, dit Motl.

Boris atten­dit la suite. La suite ne vint pas.

— Odes­sa, tra­dui­sit Semion. Il est d’O­des­sa. Mais d’une Odes­sa que vous n’a­vez pas connue, Boris Kirien­ko, parce que l’O­des­sa de Motl est une Odes­sa d’a­vant vous, d’a­vant moi, d’a­vant le Soviet et d’a­vant Sta­line. C’est une Odes­sa qui a disparu.

Boris hocha la tête, pas vrai­ment convain­cu, pas vrai­ment inté­res­sé — pour Boris, Odes­sa était Odes­sa, une ville où l’on allait en vacances, où l’on man­geait du pois­son, et il ne voyait pas pour­quoi l’O­des­sa de Motl serait plus dis­pa­rue que la sienne. Mais il ne dis­cu­ta pas. Il com­man­da de la vod­ka, il insis­ta pour payer, et la soi­rée conti­nua, comme toutes les soi­rées au Pri­mors­ki, dans un mélange de vod­ka, de zakous­ki, de musique syn­thé­tique et de conver­sa­tions qui tour­naient en boucle autour du même axe — là-bas et ici, avant et main­te­nant, ce qu’on avait per­du et ce qu’on avait trouvé.

Vers onze heures, Motl sor­tit prendre l’air. Il mon­ta les sept marches et se retrou­va dans le froid de Brigh­ton Beach Ave­nue. La struc­ture du métro aérien se décou­pait contre le ciel noc­turne, noire, mas­sive, géo­mé­trique. Les néons des com­merces jetaient des cou­leurs sur les trot­toirs mouillés. Quelque part au-des­sus, un train pas­sa — le gron­de­ment, le trem­ble­ment, le fra­cas métal­lique — et pen­dant les secondes que dura son pas­sage, le monde entier fut bruit, vibra­tion, fer, et puis le silence revint, et dans ce silence Motl enten­dit, mon­tant du sous-sol par la cage d’es­ca­lier du Pri­mors­ki, la voix du chan­teur au syn­thé­ti­seur qui chan­tait main­te­nant une chan­son d’O­des­sa — une chan­son du port, une chan­son de marin, une chan­son que Motl connais­sait depuis tou­jours — et les deux bruits, le train au-des­sus et la chan­son en des­sous, se mêlèrent un ins­tant dans l’air froid de jan­vier, et ce mélange était le son exact de l’exil, le son d’un homme debout entre deux mondes qui ne se touchent pas.

Il redes­cen­dit. Il man­gea un der­nier piroj­ki. Il but un der­nier verre.

Puis il ren­tra chez lui, dans son appar­te­ment du 4B, et il s’as­sit dans le fau­teuil cou­leur de fatigue, et il ne joua pas de cla­ri­nette, et il ne pen­sa pas à Odes­sa, et il s’en­dor­mit, ce qui est peut-être la seule forme de paix que l’exil autorise.

IX

Odes­sa, automne 1919

Les Blancs revinrent en août, et Odes­sa chan­gea de mains comme un gant qu’on retourne — le même gant, la même ville, mais l’envers.

L’Ar­mée des Volon­taires de Déni­kine entra par le nord, et avec elle revinrent les uni­formes, les dra­peaux tri­co­lores, les dis­cours sur la Rus­sie éter­nelle et l’ordre, et aus­si, dans les four­gons, quelque chose de plus sombre que les bol­che­viks n’a­vaient pas appor­té, ou pas encore, ou pas de la même manière — une haine qui avait un nom, une direc­tion, une cible. Les Blancs cher­chaient des cou­pables. Ils avaient per­du la Rus­sie, ils avaient per­du l’Em­pire, ils avaient per­du leurs domaines, leurs pri­vi­lèges, leur monde, et il leur fal­lait un cou­pable, et le cou­pable, comme tou­jours, comme depuis des siècles, comme depuis que la Rus­sie avait appris à haïr avant d’ap­prendre à gou­ver­ner, le cou­pable était le Juif.

Motl le sen­tit avant de le com­prendre. Il le sen­tit dans la rue, dans le chan­ge­ment d’at­mo­sphère — ce rai­dis­se­ment des corps, cette façon qu’a­vaient les pas­sants de bais­ser les yeux, cette accé­lé­ra­tion du pas quand on croi­sait un sol­dat. Il le sen­tit au mar­ché de Pri­voz, où les babou­ch­ki qui ven­daient du tour­ne­sol regar­daient ailleurs quand des uni­formes blancs pas­saient, et où les mar­chands juifs ran­geaient leur éta­lage plus tôt, comme des ani­maux qui sentent l’o­rage. Il le sen­tit dans la Mol­da­van­ka, où les cours inté­rieures, d’ha­bi­tude si bruyantes, deve­naient silen­cieuses à cer­taines heures — des silences peu­plés, des silences d’at­tente, des silences de gens qui écoutent les bruits de la rue en essayant d’en devi­ner la signification.

Au Bris­tol, le capi­taine Ver­khou­nine réapparut.

Il entra dans le hall un matin de sep­tembre avec l’al­lure d’un homme qui revient chez lui après un voyage et qui trouve la mai­son un peu chan­gée mais encore recon­nais­sable. Il avait mai­gri. Son uni­forme, celui du régi­ment Droz­dovs­ki, était plus éli­mé qu’en avril, et la rai­deur de son men­ton — cette rai­deur qui refu­sait de trem­bler — avait quelque chose de plus mar­qué, de plus volon­taire, comme si tenir le men­ton droit deman­dait désor­mais un effort conscient.

Il vit Motl dans le cou­loir de service.

— Zeit­lin, dit-il. Vous êtes encore là.

— Je suis encore là.

— Ma montre ?

Motl sor­tit la montre de sa poche. La montre en or, le boî­tier cise­lé de feuilles d’a­ca­cia, l’ins­crip­tion de la mère — À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. Il la ten­dit à Ver­khou­nine. L’of­fi­cier la prit, la retour­na dans sa main, l’ou­vrit, regar­da le cadran immo­bile — les aiguilles étaient arrê­tées depuis long­temps, figées sur une heure qui ne signi­fiait plus rien — et il la referma.

— Elle ne marche plus, dit-il.

— Non. Depuis avril.

— Comme beau­coup de choses.

Ver­khou­nine ten­dit la montre à Motl.

— Gar­dez-la.

— Vous ne la repre­nez pas ?

— Non. Le dépôt conti­nue. Les bol­che­viks revien­dront, Zeit­lin. Peut-être pas demain, peut-être pas le mois pro­chain, mais ils revien­dront. Et quand ils revien­dront, je ne serai plus là. Je ne serai plus nulle part. Cette montre est mieux dans votre poche que dans la mienne.

Il dit cela sans pathos, avec la clar­té des hommes qui ont regar­dé leur propre mort en face et qui en ont tiré non pas du cou­rage mais une forme de légè­re­té — cette légè­re­té para­doxale de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Motl reprit la montre. Il la glis­sa dans sa poche, là où elle avait déjà creu­sé, en cinq mois, une usure légère dans le tis­su du pan­ta­lon — une empreinte, un moule, comme si le vête­ment s’é­tait habi­tué à son poids.

— Mer­ci, dit Ver­khou­nine. Jouez bien ce soir. Les nou­veaux maîtres aiment les valses autant que les anciens.

Il s’é­loi­gna dans le cou­loir. Motl le regar­da par­tir — la sil­houette mince, le dos droit, les bottes cirées — et il pen­sa que Ver­khou­nine res­sem­blait à un acteur qui conti­nue à jouer son rôle après que le public est par­ti, après que les lumières se sont éteintes, parce qu’il ne connaît pas d’autre rôle et que ces­ser de jouer serait ces­ser d’exister.

Les semaines qui sui­virent furent les pires.

Les pogroms com­men­cèrent en octobre. Pas à Odes­sa même — pas tout de suite — mais dans les villes et les vil­lages autour, dans ces shtetls de la zone de rési­dence dont les noms ne figu­raient sur aucune carte mais qui, pour les Juifs, étaient le monde entier. Des nou­velles arri­vaient — par le mar­ché, par le port, par les réfu­giés qui affluaient vers Odes­sa comme vers un der­nier abri — et chaque nou­velle était pire que la pré­cé­dente. Des vil­lages brû­lés. Des familles mas­sa­crées. Des femmes. Des enfants. Les mots qu’on employait pour dire ces choses étaient insuf­fi­sants, comme tous les mots sont insuf­fi­sants pour dire l’hor­reur, mais les visages des réfu­giés disaient ce que les mots ne disaient pas — ces visages vides, ces yeux éteints, cette façon de mar­cher comme si le sol n’é­tait plus fiable.

À la Mol­da­van­ka, la peur chan­gea de nature. Ce n’é­tait plus la peur sourde et dif­fuse du temps des bol­che­viks — cette peur de l’ar­bi­traire bureau­cra­tique, de l’ar­res­ta­tion pour rai­son poli­tique, de la confis­ca­tion. C’é­tait une peur plus ancienne, plus pro­fonde, une peur qui était ins­crite dans la mémoire du corps autant que dans celle de l’es­prit — la peur du pogrom, la peur qui dor­mait dans les os des Juifs d’O­des­sa depuis 1905, depuis 1881, depuis tou­jours, et qui se réveillait main­te­nant avec la bru­ta­li­té d’une bête qu’on avait crue morte.

Dvo­ra fer­ma les volets. Elle fer­ma les volets et elle cacha le chan­de­lier du shab­bat sous la latte du plan­cher, à côté du samo­var en argent, et elle dit à Motl et à Lev de ne pas sor­tir la nuit, de ne pas por­ter la kip­pa dans la rue, de ne pas par­ler yid­dish en dehors de la cour, et toutes ces pré­cau­tions — ces petites lâche­tés néces­saires, ces renon­ce­ments minus­cules qui étaient le prix de la sur­vie — pesaient sur la mai­son comme un cou­vercle de plomb.

Motl conti­nuait à jouer au Bris­tol. L’hô­tel, sous le nou­veau-ancien régime, avait retrou­vé une par­tie de sa clien­tèle d’a­vant — des offi­ciers blancs, des femmes d’of­fi­ciers, des mar­chands qui émer­geaient de l’ombre où les bol­che­viks les avaient pous­sés. Mais l’at­mo­sphère avait chan­gé. Il y avait dans l’air quelque chose de violent, une élec­tri­ci­té, une ten­sion qui n’a­vait pas exis­té en avril. Les offi­ciers qui dînaient au Bris­tol n’é­taient plus les offi­ciers fati­gués et mélan­co­liques du prin­temps — c’é­taient des hommes qui avaient com­bat­tu, qui avaient tué, qui avaient vu des choses, et dont les visages por­taient les traces de ce qu’ils avaient vu, comme des cartes d’un pays dévasté.

Un soir de novembre, Motl jouait une mazur­ka quand trois offi­ciers entrèrent dans le res­tau­rant. Ils étaient ivres — pas l’i­vresse contrô­lée de Ver­khou­nine, mais une ivresse sale, bruyante, l’i­vresse des hommes qui boivent pour effa­cer quelque chose. Ils s’as­sirent, com­man­dèrent de la vod­ka, et l’un d’eux — un lieu­te­nant jeune, blond, avec un visage qui aurait été beau sans la dure­té des yeux — regar­da Motl et dit, assez fort pour que la salle entende :

— Un Juif. Ils font jouer un Juif.

Le silence qui sui­vit cette phrase eut la qua­li­té d’un objet solide — on pou­vait presque le tou­cher, le sou­le­ver, en mesu­rer le poids. Motl conti­nua à jouer. Ses doigts conti­nuèrent à se poser sur les clés, son souffle conti­nua à pas­ser dans l’anche, la mazur­ka conti­nua à sor­tir de l’ins­tru­ment, mais quelque chose avait chan­gé — la musique n’é­tait plus un orne­ment, elle était un bou­clier, un acte de résis­tance minus­cule, le refus de s’ar­rê­ter, le refus de bais­ser les yeux, le refus d’ac­cep­ter que ces mots — « un Juif » — aient le pou­voir de faire taire la clarinette.

Kagan appa­rut. Il appa­rut de nulle part, avec cette capa­ci­té des gérants d’hô­tel à se maté­ria­li­ser exac­te­ment là où un pro­blème menace, et il s’ap­pro­cha de la table des trois offi­ciers, et il leur par­la à voix basse, et Motl ne sut jamais ce qu’il leur dit, mais les offi­ciers ne dirent plus rien, et le lieu­te­nant blond détour­na les yeux, et la soi­rée conti­nua, et les nappes res­tèrent blanches, et le lustre conti­nua à briller, parce que le Bris­tol tenait debout, encore, tou­jours, par l’obs­ti­na­tion de Kagan et du por­tier et de Bog­dan et de tous ceux qui refu­saient que les murs tombent.

Mais Motl sut, ce soir-là, que le Bris­tol ne le pro­té­ge­rait pas indéfiniment.

La nuit du 15 novembre, il y eut des coups de feu dans la Moldavanka.

Motl était chez lui, dans l’ap­par­te­ment du numé­ro 12, avec Dvo­ra et Lev. Les coups de feu venaient de la rue Kolon­taïevs­kaïa — pas de la rue elle-même, mais de quelque part au bout de la rue, à deux ou trois blocs, et le son arri­vait étouf­fé par les murs des immeubles, défor­mé par les cours inté­rieures, de sorte qu’il était impos­sible de dire exac­te­ment d’où il venait, ni com­bien de coups il y avait, ni qui tirait, ni sur qui. Dvo­ra étei­gnit la lampe. Ils res­tèrent dans le noir, assis autour de la table de la cui­sine, sans par­ler, écoutant.

Les coups de feu ces­sèrent. Puis des cris. Puis des pas de course — des bottes sur les pavés, lourdes, rapides. Puis le silence.

Le len­de­main matin, on apprit que des sol­dats blancs avaient atta­qué des mai­sons juives dans la rue Bugaïevs­kaïa, à trois rues de chez les Zeit­lin. Deux familles avaient été pillées. Un vieillard avait été bat­tu. Une femme avait dis­pa­ru. Les sol­dats étaient par­tis avant l’aube, et per­sonne n’a­vait por­té plainte, parce que por­ter plainte sup­po­sait qu’il exis­tait une auto­ri­té capable de rece­voir la plainte et de la trai­ter, et cette auto­ri­té, en novembre 1919, n’exis­tait que pour certains.

Motl alla au Bris­tol. Il joua. Il joua comme tous les soirs, les valses, les mazur­kas, les airs de Car­men. Et dans l’in­ter­valle entre deux mor­ceaux, pen­dant une pause, le por­tier du Bris­tol — l’a­mi­ral aux bou­tons de cuivre — s’ap­pro­cha de lui.

Le por­tier s’ap­pe­lait Haïk Meli­kian. Il était armé­nien. C’é­tait un homme de soixante ans qui tra­vaillait au Bris­tol depuis vingt-cinq ans et qui avait vu pas­ser assez de régimes, de guerres et de catas­trophes pour avoir déve­lop­pé une phi­lo­so­phie de la sur­vie qui se résu­mait en deux prin­cipes : ne pas par­ler et être utile. Il ne par­lait presque jamais. Quand il par­lait, c’é­tait en phrases courtes, fac­tuelles, dépour­vues de toute émo­tion appa­rente, comme des télégrammes.

— Zeit­lin, dit Haïk Melikian.

— Oui.

— Il y aura une rafle. Cette nuit ou demain. Dans la Moldavanka.

— Com­ment le savez-vous ?

— Je sais.

Motl ne deman­da pas d’ex­pli­ca­tion. Haïk Meli­kian savait des choses — c’é­tait une évi­dence accep­tée par tout le per­son­nel du Bris­tol, comme on accepte que le chat sache qu’il va pleu­voir. Les por­tiers des grands hôtels étaient des créa­tures d’un ordre par­ti­cu­lier, des êtres dont la fonc­tion offi­cielle — ouvrir et fer­mer les portes — était une cou­ver­ture pour une fonc­tion réelle bien plus com­plexe : tout savoir, tout entendre, tout com­prendre, et ne rien dire, sauf quand il le fallait.

— Ne rentre pas chez toi cette nuit, dit Haïk.

— Où ?

— La cave.

La cave du Bris­tol était un monde sou­ter­rain que les clients igno­raient. Elle s’é­ten­dait sous tout le bâti­ment, un laby­rinthe de salles voû­tées, de cou­loirs bas, de recoins où l’on sto­ckait le vin, les pro­vi­sions, le linge, et tout ce que l’hô­tel ne mon­trait pas — ses réserves, ses secrets, sa méca­nique cachée. L’air y était frais, humide, avec une odeur de pierre et de ton­neaux qui rap­pe­lait les cata­combes — ces cata­combes qui cou­raient sous Odes­sa sur des cen­taines de kilo­mètres et dont la cave du Bris­tol n’é­tait, en un sens, qu’une antichambre.

Haïk condui­sit Motl à tra­vers les cou­loirs de ser­vice, puis par un esca­lier étroit qui des­cen­dait der­rière la chauf­fe­rie, puis par un pas­sage si bas qu’il fal­lait se cour­ber. Ils arri­vèrent dans une petite salle au fond de la cave — une salle qui avait dû ser­vir de cel­lier, avec des éta­gères en pierre le long des murs et, dans un coin, un mate­las posé à même le sol, une cou­ver­ture, une bougie.

— Il y a eu d’autres gens ici, dit Motl.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Le mate­las, la cou­ver­ture, la bou­gie — tout indi­quait que cette salle avait déjà ser­vi de cachette.

— Il y a tou­jours eu d’autres gens ici, dit Haïk. Le Bris­tol est un hôtel. On y loge les gens.

Et sur cette phrase — la phrase la plus longue que Motl eût jamais enten­due de la bouche de Haïk Meli­kian — le por­tier armé­nien remon­ta l’es­ca­lier, et Motl res­ta seul dans la cave, avec la bou­gie, le mate­las et le silence.

Il dor­mit. Il dor­mit d’un som­meil étrange, pro­fond et ner­veux à la fois, un som­meil de bête tra­quée qui sait qu’elle est en sécu­ri­té mais dont le corps refuse de le croire tout à fait. Au-des­sus de lui, le Bris­tol vivait sa vie noc­turne — les bruits étouf­fés des pas dans les cou­loirs, le grin­ce­ment loin­tain d’un cha­riot, le mur­mure de l’eau dans les cana­li­sa­tions. L’hô­tel, la nuit, avait ses propres sons, sa propre res­pi­ra­tion, et Motl, cou­ché dans ses entrailles, les écou­tait comme on écoute le cœur d’un orga­nisme vivant.

Au matin, Haïk vint le chercher.

— C’est fini, dit-il.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Haïk ne répon­dit pas. Mais quand Motl remon­ta dans le hall, il vit un groupe de femmes de chambre qui par­laient à voix basse, et il vit Kagan qui se tenait der­rière le comp­toir de la récep­tion avec un visage de cire, et il com­prit qu’il s’é­tait pas­sé quelque chose, que la rafle avait eu lieu, que des gens avaient été pris, et que lui — Motl Zeit­lin, cla­ri­net­tiste de la Mol­da­van­ka — avait été épar­gné parce qu’un por­tier armé­nien l’a­vait caché dans la cave d’un hôtel.

Il cou­rut à la Mol­da­van­ka. Il cou­rut dans les rues du matin, le froid cou­pant, les trot­toirs gelés, et quand il arri­va dans la cour du numé­ro 12, il vit Dvo­ra à la fenêtre, debout, le visage fer­mé, et il sut qu’elle était vivante, et Lev aus­si, et les voi­sins aus­si — la cour du numé­ro 12 avait été épar­gnée, cette fois, par hasard, par chance, par ce caprice de la géo­gra­phie de la ter­reur qui fait que les sol­dats tournent à gauche au lieu de tour­ner à droite et que la mort passe dans une rue plu­tôt que dans l’autre.

— Où étais-tu ? dit Dvora.

— Au Bristol.

— La cave ?

Motl la regar­da. Dvo­ra savait. Les mères de la Mol­da­van­ka savaient tout — elles savaient avant les enfants, avant les maris, avant les sol­dats, elles savaient avec cette intel­li­gence du dan­ger qui est peut-être la forme la plus ancienne de l’in­tel­li­gence humaine.

— La cave, confir­ma Motl.

Dvo­ra hocha la tête. Elle ne dit pas mer­ci, elle ne dit pas Dieu soit loué, elle ne dit rien de ce que les mères disent dans les romans quand leur fils revient du dan­ger. Elle dit :

— Il y a du thé.

Et Motl mon­ta, et il but du thé, et le thé avait le goût du thé, c’est-à-dire le goût de la sur­vie, le goût d’un matin de plus, et c’é­tait suffisant.

Dans sa poche, la montre de Ver­khou­nine pesait son poids d’or et de silence. Et quelque part dans la ville, les aca­cias nus atten­daient le prin­temps comme les gens de la Mol­da­van­ka atten­daient la fin — non pas avec espoir, mais avec cette patience miné­rale des êtres qui ont appris que l’hi­ver finit tou­jours, même quand il ne devrait pas.

X

Odes­sa, hiver 1919–1920

L’hi­ver arri­va comme un conqué­rant de plus.

Il vint de l’est, de la steppe, par-des­sus les champs de blé morts et les routes défon­cées, et il frap­pa Odes­sa avec une bru­ta­li­té qui n’a­vait rien à envier aux armées. Le ther­mo­mètre tom­ba. Moins dix, moins quinze, moins vingt. La mer Noire — cette mer qui n’a­vait de noire que le nom et qui était d’ha­bi­tude d’un bleu sombre, vivant, par­cou­ru de cou­rants et de reflets — la mer Noire gela. Pas entiè­re­ment, pas au large, mais le long de la côte, dans le port, autour des jetées, l’eau se figea en une croûte grise, sale, sur laquelle les mouettes se posaient avec la per­plexi­té d’oi­seaux dont le monde vient de chan­ger d’état.

Et avec le froid, la faim.

Pas la faim de juin — cette faim encore gérable, cette faim de res­tric­tion, de ration­ne­ment, où l’on man­geait moins mais où l’on man­geait encore. Non. La vraie faim. La faim qui change la chi­mie du corps, qui modi­fie la pen­sée, qui trans­forme le monde entier en un cal­cul per­ma­nent de calo­ries. La faim qui fait que le cer­veau ne pense plus qu’à une chose — man­ger — et que tout le reste, l’a­mour, la poli­tique, la musique, la peur, l’es­poir, tout passe au second plan, relé­gué par cette urgence ani­male, cette dic­ta­ture du ventre.

Pri­voz fer­ma. Pas offi­ciel­le­ment — per­sonne ne fer­ma Pri­voz, Pri­voz ne pou­vait pas être fer­mé, c’eût été comme fer­mer le cœur d’un corps — mais les éta­lages se vidèrent un par un, comme des dents qui tombent, et ce qui res­tait — quelques pommes de terre gelées, des bet­te­raves noir­cies, du pois­son séché si dur qu’il fal­lait un cou­teau pour l’en­ta­mer — se ven­dait à des prix qui n’a­vaient plus aucun rap­port avec la valeur des choses. Un mor­ceau de pain valait une for­tune. Un œuf valait un bijou. Le troc rem­pla­ça l’argent, et le troc avait sa propre logique, sa propre cruau­té : celui qui avait de la nour­ri­ture avait le pou­voir, et celui qui n’en avait pas n’a­vait rien, ni argent, ni digni­té, ni avenir.

Dans la Mol­da­van­ka, on mourut.

Pas dans la cour du numé­ro 12 — pas encore — mais autour, dans les rues voi­sines, dans les immeubles dont les cours inté­rieures étaient moins pro­té­gées, moins soli­daires, où les voi­sins n’a­vaient pas l’ha­bi­tude de par­ta­ger le peu qu’ils avaient. On mou­rait dis­crè­te­ment. On mou­rait der­rière des volets fer­més, dans des appar­te­ments gla­cés, sans bruit, sans drame, avec cette rési­gna­tion silen­cieuse des gens qui n’ont plus la force de pro­tes­ter. Les vieux d’a­bord. Les enfants ensuite. Des corps qu’on trou­vait le matin, raides, blancs, dans des lits qui étaient les seuls endroits encore un peu chauds, parce que les poêles ne brû­laient plus faute de bois, et le bois lui-même était deve­nu une monnaie.

Dvo­ra avait mai­gri. Elle avait tou­jours été une femme solide — pas grosse, solide, avec des bras de femme qui a por­té des enfants et des seaux d’eau et des paniers de linge, des bras faits pour le tra­vail et pour les gifles et pour les embras­sades, ces bras de mère qui sont à la fois des outils et des refuges. Ses bras avaient fon­du. Son visage s’é­tait creu­sé. Ses yeux — ces yeux qui avaient tou­jours eu la viva­ci­té d’une femme en colère contre le monde et déci­dée à le lui faire savoir — ses yeux s’é­taient agran­dis, non pas de peur mais de cette vigi­lance ani­male que la faim ins­talle dans le regard des êtres vivants.

Lev ne disait plus rien. Lev, le frère aîné, qui avait tou­jours été le silen­cieux de la famille — le fils qui tra­vaillait au port, qui ren­trait le soir avec les mains cre­vas­sées et qui man­geait sa soupe sans un mot — Lev était deve­nu trans­pa­rent. Il s’ef­fa­çait. Il rap­por­tait ce qu’il trou­vait — un bout de corde à vendre, un pois­son volé sur un quai, des rumeurs sur des navires qui pour­raient peut-être emme­ner des gens quelque part — et il le posait sur la table comme un chien rap­porte un os, sans attendre de remer­cie­ment, sans rien dire, avec cette humi­li­té des hommes qui savent que ce qu’ils offrent ne suf­fit pas.

Motl jouait au Bris­tol. Mais le Bris­tol mou­rait aussi.

La mort du Bris­tol était lente, pro­gres­sive, presque imper­cep­tible — non pas un effon­dre­ment mais un affais­se­ment, un relâ­che­ment des choses, comme un corps qui lâche prise muscle après muscle. Les signes étaient par­tout, pour qui savait lire. Les nappes blanches avaient viré au gris — pas un gris sale, pas encore, mais un gris de fatigue, le gris de tis­su lavé trop sou­vent avec trop peu de savon. Le lustre du hall ne brillait plus avec la même inten­si­té — des ampoules avaient grillé et n’a­vaient pas été rem­pla­cées, et les pen­de­loques de cris­tal, pri­vées de quelques-unes de leurs sources de lumière, pen­daient dans une semi-obs­cu­ri­té qui leur don­nait l’air de bijoux oubliés. Le por­tier Haïk Meli­kian cirait tou­jours ses bou­tons de cuivre, mais les bou­tons eux-mêmes sem­blaient résis­ter moins, comme si le métal, lui aus­si, était fatigué.

Les chambres se vidaient. Au troi­sième étage, une aile entière était fer­mée — portes closes, rideaux tirés, radia­teurs éteints. Au deuxième, des chambres qu’on avait net­toyées le matin res­taient vides le soir. Le Bris­tol rétré­cis­sait. Il se contrac­tait autour de son noyau — le hall, le res­tau­rant, les cui­sines — comme un ani­mal qui ramène ses membres vers le centre pour conser­ver sa chaleur.

Et les cui­sines souffraient.

Le chef Bog­dan n’a­vait plus de matière pre­mière. Les four­nis­seurs avaient dis­pa­ru ou exi­geaient des prix que Kagan ne pou­vait plus payer. Les réserves de la cave étaient épui­sées. Bog­dan fai­sait des miracles — mais des miracles de plus en plus modestes, des miracles qui res­sem­blaient de moins en moins à des miracles et de plus en plus à des tours de passe-passe, des illu­sions culi­naires où la pré­sen­ta­tion com­pen­sait l’ab­sence de sub­stance. Il fai­sait des soupes avec de l’eau, des os et de la volon­té. Il fai­sait du pain avec une farine si mêlée de son et de sciure qu’on ne savait plus très bien si on man­geait du pain ou du bois. Et il jurait — ses jurons poé­tiques, ses jurons d’ar­tiste offen­sé par la médio­cri­té du monde — mais ses jurons eux-mêmes avaient bais­sé d’un ton, comme si la faim avait rogné jus­qu’à sa colère.

Un soir de décembre, Kagan réunit le per­son­nel dans le cou­loir de service.

Il se tenait debout, en cos­tume — le même cos­tume qu’il por­tait depuis des mois, éli­mé aux coudes, lus­tré aux fesses, mais encore droit, encore bou­ton­né, parce que Kagan ne se serait pas pré­sen­té devant son per­son­nel sans son cos­tume, comme un capi­taine ne se serait pas pré­sen­té sur la pas­se­relle sans son uni­forme. Autour de lui, les femmes de chambre, les ser­veurs, le por­tier, le chef, les gar­çons d’é­tage — une dou­zaine de per­sonnes qui avaient l’air de ce qu’elles étaient : des gens fati­gués, amai­gris, qui tenaient debout par habi­tude plus que par conviction.

— À par­tir de demain, dit Kagan, on ne ser­vi­ra plus le soir. On ser­vi­ra un repas à midi, pour les clients qui res­tent. Le res­tau­rant fer­me­ra à qua­torze heures. Après qua­torze heures, l’hô­tel reste ouvert mais le res­tau­rant est fermé.

Per­sonne ne dit rien. C’é­tait la nou­velle logique — celle de la sous­trac­tion. On sous­trayait un repas, puis on sous­trai­rait un étage, puis un ser­vice, puis un autre, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien à soustraire.

— Et nous ? deman­da une femme de chambre — une petite brune dont Motl avait oublié le nom et dont le visage avait pris cette teinte cireuse des gens qui ne mangent pas assez.

— Vous man­ge­rez à midi, dit Kagan. Un repas. Ce que Bog­dan pour­ra faire.

— Et les musi­ciens ? dit Motl.

Kagan le regar­da. Il y eut dans ce regard une hési­ta­tion — la pre­mière hési­ta­tion que Motl voyait chez Kagan, cet homme qui avait tra­ver­sé le départ des Fran­çais, l’ar­ri­vée des bol­che­viks et le retour des Blancs sans jamais hésiter.

— Les musi­ciens aus­si, dit Kagan. Un repas à midi. Mais pas de musique le soir. On n’a plus besoin de musique le soir. On n’a plus per­sonne pour l’écouter.

Motl hocha la tête. Plus de musique le soir. Le Bris­tol renon­çait à sa musique, et c’é­tait un signe plus grave que les nappes grises ou le lustre à demi éteint, parce que la musique avait été le der­nier orne­ment, le der­nier luxe, la der­nière preuve que l’hô­tel était encore un hôtel et non un simple bâti­ment où des gens dormaient.

Pesach et Gri­sha prirent la nou­velle avec le fata­lisme des musi­ciens — ces êtres habi­tués à ce que le monde ne veuille pas d’eux, à ce que la musique soit la pre­mière chose qu’on sup­prime quand les temps sont durs, comme si la beau­té était un luxe et non une néces­si­té. Pesach ne dit rien. Gri­sha haus­sa les épaules avec sa moustache.

Les jours pas­sèrent. Décembre. Jan­vier. Le froid tenait Odes­sa dans un étau. La mer était gelée au port. Les rues étaient blanches, non pas de la blan­cheur joyeuse de la neige fraîche mais de cette blan­cheur sale, com­pacte, de la glace qui ne fond pas, qui s’ins­talle, qui prend pos­ses­sion du sol et refuse de le rendre. Les arbres de la Deri­bas­sovs­kaya étaient nus, noirs, leurs branches ten­dues vers le ciel comme des bras de sup­pliants. L’O­pé­ra était fer­mé. Les cafés étaient fer­més. La ville entière sem­blait fer­mée, contrac­tée, repliée sur elle-même comme un poing.

Et puis il y eut le soir du poisson.

C’é­tait un soir de jan­vier — le 17 ou le 18, Motl ne se sou­vint jamais de la date exacte, mais il se sou­vint de tout le reste avec une pré­ci­sion qui ne s’é­mous­sa jamais, même cin­quante ans plus tard, même assis sur un banc de la Board­walk à Brigh­ton Beach, même vieux et fati­gué et loin de tout.

Sta­vros Papa­di­mi­triou arri­va au Bris­tol à sept heures du soir. Le res­tau­rant était fer­mé — fer­mé le soir, comme Kagan l’a­vait dit — mais Sta­vros ne pas­sait pas par le res­tau­rant. Sta­vros pas­sait par la porte de ser­vice, celle de la ruelle, et il entra dans les cui­sines avec deux de ses hommes, et ses hommes por­taient des caisses.

Des caisses de poisson.

Du pois­son frais. Du rou­get, du bar, du maque­reau — du pois­son de la mer Noire, du vrai pois­son, pêché le matin même par des bateaux grecs qui avaient bra­vé la glace côtière pour aller cher­cher, au large, là où la mer n’a­vait pas gelé, ce que la terre ne pou­vait plus four­nir. Les caisses furent posées sur le sol de la cui­sine, et quand on les ouvrit, l’o­deur — cette odeur de mer, de sel, d’é­cailles, de vie — enva­hit les cui­sines du Bris­tol avec une force qui frap­pa Motl comme un coup de poing.

Bog­dan regar­da les caisses. Bog­dan, le chef colé­rique, l’homme aux jurons poé­tiques, l’homme qui fai­sait de la soupe avec de l’eau et des os depuis des semaines — Bog­dan regar­da les caisses de pois­son, et il ne dit rien, et son silence valait tous les jurons du monde.

Puis il se mit au travail.

Il allu­ma les four­neaux. Il prit un cou­teau — son grand cou­teau, celui qu’il aigui­sait chaque matin même quand il n’y avait rien à cou­per, par dis­ci­pline, par foi dans le retour des choses — et il com­men­ça à pré­pa­rer le pois­son. Il leva les filets avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien. Il fit chauf­fer de l’huile. Il trou­va de l’oi­gnon — un oignon, un seul, caché quelque part dans un recoin de la cui­sine comme un tré­sor — et il le cou­pa en ron­delles si fines qu’elles étaient trans­lu­cides. Il trou­va du sel. Il trou­va du poivre. Et avec ces élé­ments — le pois­son, l’oi­gnon, l’huile, le sel, le poivre, et ses mains — il cuisina.

Kagan fit des­cendre le per­son­nel. Tout le monde — les femmes de chambre, les ser­veurs, le por­tier, les gar­çons d’é­tage, Motl, Pesach, Gri­sha. On dres­sa une table dans la cui­sine, pas dans le res­tau­rant — dans la cui­sine, sur la grande table de tra­vail en bois qui ser­vait d’ha­bi­tude à pré­pa­rer les plats, et on s’as­sit autour, sur des caisses, sur des tabou­rets, debout pour ceux qui n’a­vaient pas de siège.

Sta­vros res­ta. Il s’as­sit au bout de la table, avec sa len­teur habi­tuelle, et il regar­da les plats arri­ver avec la satis­fac­tion tran­quille d’un homme qui a fait ce qu’il devait faire et qui n’at­tend pas de remer­cie­ment, parce que le remer­cie­ment est dans l’acte même, dans les visages de ceux qui mangent.

On man­gea.

Le pois­son était grillé, doré, crous­tillant à l’ex­té­rieur et fon­dant à l’in­té­rieur, avec cette saveur de la mer Noire — cette saveur légè­re­ment dif­fé­rente de celle de l’At­lan­tique ou de la Médi­ter­ra­née, plus sombre, plus pro­fonde, une saveur qui avait la cou­leur de son nom. L’oi­gnon avait cara­mé­li­sé dans l’huile et for­mait des rubans trans­lu­cides, sucrés, qui se mariaient au pois­son comme le miel se marie au pain. Et il y avait du pain — pas le pain de sciure des der­nières semaines, mais du pain que Bog­dan avait fait avec la farine que Sta­vros avait appor­tée dans un sac, de la vraie farine, blanche, et le pain était encore chaud, et l’o­deur du pain chaud dans la cui­sine du Bris­tol fut, pour Motl, le moment le plus violent de cette soi­rée — plus violent que le goût du pois­son, plus violent que la cha­leur de l’huile, parce que l’o­deur du pain chaud conte­nait tout, la mémoire et le pré­sent, la faim et sa fin, la perte et le retour.

On man­gea en silence. Pas le silence de la peur — le silence de la concen­tra­tion, le silence de gens qui savent que ce repas est un miracle et qui veulent que le miracle dure, qui veulent sen­tir chaque bou­chée, goû­ter chaque fibre de pois­son, chaque grain de sel, chaque note de ce fes­tin impro­bable dans une cui­sine de palace à demi mort, au milieu d’un hiver de guerre civile.

Puis le silence se bri­sa. Quel­qu’un rit — un ser­veur, un gar­çon maigre dont Motl ne connais­sait pas le nom — et le rire fit rire quel­qu’un d’autre, et quel­qu’un d’autre encore, et sou­dain la table entière riait, sans rai­son, ou pour la seule rai­son qu’on était vivant et qu’on man­geait du pois­son, et le rire était aus­si nour­ris­sant que le pois­son, parce que le rire était la preuve que quelque chose en eux n’a­vait pas été tué par la faim, que la part joyeuse, la part absurde, la part odes­site tenait encore debout.

Motl sor­tit sa clarinette.

Per­sonne ne le lui avait deman­dé. Kagan n’a­vait pas dit « jouez. » Pesach n’a­vait pas sor­ti son vio­lon. Mais Motl sor­tit sa cla­ri­nette, et il assem­bla l’ins­tru­ment — le bec, le barillet, le corps, l’anche humec­tée — et il joua, debout, dans la cui­sine du Bris­tol, entre les cas­se­roles de cuivre et les four­neaux, pour une dou­zaine de gens assis autour d’une table de tra­vail, avec des arêtes de pois­son dans leurs assiettes et du pain chaud dans leurs mains.

Il joua un frey­le­khs. Un air de noce. Un air rapide, joyeux, qui mon­tait et qui des­cen­dait et qui repar­tait, un air qui disait que la vie conti­nuait, que les noces auraient lieu, que les enfants naî­traient, que le pain revien­drait, même si tout indi­quait le contraire, même si le monde était gelé et affa­mé et cruel — le frey­le­khs disait non, le frey­le­khs disait encore, le frey­le­khs disait toujours.

Gri­sha tapa sur la table avec ses mains. Pas de per­cus­sion, pas de dar­bou­ka — ses mains sur le bois, et le rythme était là, le rythme de la Mol­da­van­ka, le rythme des cours inté­rieures, le rythme qui fai­sait dan­ser les mères et pleu­rer les pères et tour­ner les enfants. Pesach ne joua pas — il n’a­vait pas son vio­lon — mais il tapa du pied, et ses yeux étaient ouverts, pour une fois, grands ouverts, et il y avait dans ses yeux de vio­lo­niste grave quelque chose qui res­sem­blait, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois, à de la joie.

On dan­sa. Pas vrai­ment — pas une hora, pas une danse en cercle — mais des corps qui bou­gèrent, des épaules qui se balan­cèrent, des têtes qui oscil­lèrent, dans cette cui­sine qui sen­tait le pois­son grillé et le pain chaud, sous les cas­se­roles de cuivre sus­pen­dues au pla­fond, dans le ventre du Bristol.

Sta­vros Papa­di­mi­triou ne dan­sa pas. Il res­ta assis au bout de la table, les mains posées à plat devant lui, et il regar­dait, et sur son visage de contre­ban­dier grec impas­sible pas­sa quelque chose — un fré­mis­se­ment, un trem­ble­ment, une fis­sure dans le masque — qui dura une seconde et qui dis­pa­rut, et que Motl fut le seul à voir, parce que Motl voyait tout.

La soi­rée se ter­mi­na tard. On souf­fla les bou­gies. On ran­gea les assiettes. Bog­dan lava ses cou­teaux avec le soin d’un homme qui sait que demain les cou­teaux n’au­ront peut-être rien à cou­per, mais que les cou­teaux doivent être prêts, tou­jours prêts, parce que la pré­pa­ra­tion est une forme de foi.

Motl sor­tit par la ruelle. Le froid le frap­pa. Moins vingt, peut-être. Les étoiles étaient visibles — un ciel d’hi­ver, noir et pro­fond, avec des étoiles si nettes qu’on aurait pu les comp­ter, et Motl leva la tête et les regar­da, et il pen­sa que les étoiles n’a­vaient pas faim, que les étoiles ne chan­geaient pas de camp, que les étoiles étaient les seules choses au-des­sus d’O­des­sa qui n’ap­par­te­naient à personne.

Il ren­tra à la Mol­da­van­ka. Il rap­por­ta dans ses poches deux mor­ceaux de pois­son et un mor­ceau de pain, enve­lop­pés dans un chif­fon. Il les posa sur la table de la cui­sine. Dvo­ra les regar­da. Elle ne dit pas « tu voles » — plus main­te­nant, la morale des temps de paix ne tenait plus — elle prit le pois­son, elle prit le pain, elle réveilla Lev, et ils man­gèrent à trois, dans le noir, sans allu­mer la lampe, parce que la lumière aurait pu atti­rer l’at­ten­tion, et parce que la nour­ri­ture, dans le noir, avait un goût plus fort, plus concen­tré, comme si les yeux fer­més les autres sens com­pen­saient, et le pois­son de la mer Noire, man­gé dans le noir d’un appar­te­ment de la Mol­da­van­ka, en jan­vier 1920, avec les doigts, en silence, fut le meilleur pois­son que Motl Zeit­lin man­ge­rait jamais.

Et cin­quante-trois ans plus tard, assis au comp­toir d’Ar­ka­di sur Brigh­ton Beach Ave­nue, man­geant un bagel à la viande et aux pickles en regar­dant le métro pas­ser au-des­sus, il se sou­vien­drait encore du goût de ce pois­son — non pas le goût lui-même, qui avait fini par se diluer dans la mémoire, mais le sou­ve­nir du goût, qui est peut-être plus puis­sant que le goût lui-même, parce que le sou­ve­nir ne connaît pas la satiété.

XI

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Il y avait une photographie.

Motl l’a­vait trou­vée à la biblio­thèque publique de Brigh­ton Beach — un bâti­ment de brique rouge situé sur la Second Street, à quelques blocs de la mer, où une biblio­thé­caire nom­mée Mrs. Gold­farb régnait sur une col­lec­tion de livres en anglais et en russe avec l’au­to­ri­té silen­cieuse d’une femme qui consi­dère que le savoir est une forme de gou­ver­ne­ment et que les biblio­thé­caires sont les vrais sou­ve­rains du monde. Mrs. Gold­farb avait mon­tré à Motl la sec­tion d’his­toire locale — une éta­gère au fond de la salle, coin­cée entre la fic­tion pour enfants et les ency­clo­pé­dies — et dans un album relié à cou­ver­ture car­ton­née, entre des vues de Coney Island et des por­traits de poli­ti­ciens locaux oubliés, il avait trou­vé la photographie.

L’hô­tel Brigh­ton Beach. 1904.

Un bâti­ment immense, en bois, posé sur la plage comme un paque­bot échoué. Quatre étages. Des véran­das qui cou­raient sur toute la façade, avec des balus­trades blanches et des rocking-chairs — des dizaines de rocking-chairs, ali­gnés face à la mer, et on ima­gi­nait les gens assis là, dans la brise du soir, avec leurs tenues d’é­té, leurs cha­peaux, leurs ombrelles, regar­dant l’At­lan­tique avec la séré­ni­té de gens qui croient que le monde est stable, que les hôtels sont éter­nels, que les étés revien­dront tou­jours. Le bâti­ment avait une majes­té tran­quille, une assu­rance de chose construite pour durer — et il n’a­vait pas duré. Vingt ans après cette pho­to­gra­phie, il serait démo­li. Les véran­das, les rocking-chairs, les balus­trades blanches, tout serait rem­pla­cé par des planches — la Board­walk, cette pro­me­nade en bois qui cou­vrait main­te­nant l’emplacement exact de l’hô­tel, comme une dalle posée sur une tombe.

Motl avait fait pho­to­co­pier l’i­mage. Dix cents. La pho­to­co­pie était gra­nu­leuse, un peu floue, avec ce grain par­ti­cu­lier des repro­duc­tions bon mar­ché qui donne aux images du pas­sé un aspect de rêve — pas un rêve net, un rêve un peu défait, comme un sou­ve­nir qu’on a trop sou­vent convo­qué. Il l’a­vait rap­por­tée chez lui et l’a­vait punai­sée au mur du salon, au-des­sus du fau­teuil cou­leur de fatigue, entre une carte pos­tale d’O­des­sa ache­tée dans une bou­tique de sou­ve­nirs de Man­hat­tan et un calen­drier de l’an­née pré­cé­dente qu’il n’a­vait pas décroché.

Un matin de février — un matin d’un froid sec, cou­pant, avec un ciel bleu d’une net­te­té presque agres­sive — Motl prit la pho­to­co­pie et des­cen­dit à la librai­rie de la mer Noire.

Semion était der­rière son comp­toir, comme tou­jours, ense­ve­li dans les livres et le papier, lisant quelque chose à tra­vers ses lunettes d’a­qua­rium. Le métro pas­sa. La vitrine trem­bla. Les livres frémirent.

— Regarde, dit Motl en posant la pho­to­co­pie sur le comp­toir, par-des­sus la paperasse.

Semion bais­sa ses lunettes, regar­da l’i­mage, remon­ta ses lunettes.

— Un hôtel, dit-il.

— Le Brigh­ton Beach Hotel. Construit en 1878 par William Enge­man. Détruit en 1924. Il était exac­te­ment là où est la Board­walk aujourd’­hui. Là où je m’as­sieds chaque matin pour man­ger mon bagel.

— Et ?

— Et il pou­vait accueillir cinq mille per­sonnes. Il avait des res­tau­rants qui ser­vaient vingt mille repas par jour en été. On y jouait du Wag­ner. John Phi­lip Sou­sa y diri­geait son orchestre. Et en 1888, quand la mer a com­men­cé à le man­ger, ils l’ont dépla­cé. Tout entier. Six mille tonnes. Avec des loco­mo­tives. Cent douze wagons de che­min de fer posés sous le bâti­ment, et six loco­mo­tives qui ont tiré l’hô­tel vers l’in­té­rieur des terres, pen­dant neuf jours, cent soixante mètres.

Semion ôta ses lunettes. Les essuya. Les remit. Ce geste — le doute, l’in­té­rêt — Motl le connaissait.

— Pour­quoi tu me racontes ça ? deman­da Semion.

— Parce que c’est un hôtel fan­tôme. Il n’existe plus. Et je vis au-des­sus de l’en­droit où il était. Et chaque matin je marche sur ses fon­da­tions. Et per­sonne ne le sait. Per­sonne ne s’en sou­vient. Six mille tonnes, Semion. Cinq mille per­sonnes. Wag­ner. Sou­sa. Et main­te­nant il n’y a que des planches et des mouettes.

— C’est le sort de toutes les choses, dit Semion. Elles dis­pa­raissent et on marche dessus.

— Non. Ce n’est pas le sort de toutes les choses. Cer­taines choses dis­pa­raissent et on se sou­vient d’elles. D’autres dis­pa­raissent et on les oublie. La dif­fé­rence entre les deux, c’est quel­qu’un qui se souvient.

Semion le regar­da. Il y avait des jours où Semion regar­dait Motl comme on regarde un livre qu’on n’a pas encore ouvert — avec cette curio­si­té par­ti­cu­lière du lec­teur qui sait que quelque chose se cache entre les pages mais qui ne sait pas encore quoi.

— Tu ne parles pas de l’hô­tel, dit Semion.

— Non.

— Tu parles du Bristol.

Motl ne répon­dit pas. Mais le silence répon­dit pour lui.

Il y avait entre le Brigh­ton Beach Hotel et le Bris­tol d’O­des­sa un lien que Motl était peut-être le seul à per­ce­voir — non pas un lien his­to­rique, non pas un lien archi­tec­tu­ral, mais un lien de des­tin, un écho, une rime. Deux hôtels au bord de deux mers. L’un avait été englou­ti par le temps — démo­li, recou­vert, effa­cé. L’autre — le Bris­tol, là-bas, sur la Pou­ch­kins­kaïa — exis­tait peut-être encore, quelque part der­rière le rideau de fer, trans­for­mé en hôtel sovié­tique, en bâti­ment d’É­tat, avec des fonc­tion­naires à la place des arma­teurs et des por­traits de Lénine à la place du lustre. Motl ne savait pas. Il n’a­vait aucune nou­velle d’O­des­sa depuis des décen­nies. La ville était der­rière un mur — un mur de poli­tique, de géo­gra­phie, de temps — et ce mur était aus­si infran­chis­sable que la mer.

Mais il savait ceci : il était l’homme qui se sou­ve­nait des deux hôtels. Le Bris­tol et le Brigh­ton. L’hô­tel vivant et l’hô­tel mort. Et cette mémoire double — cette capa­ci­té à por­ter en soi deux hôtels, deux mers, deux mondes — était à la fois sa richesse et sa soli­tude, parce que per­sonne à Brigh­ton Beach ne connais­sait le Bris­tol, et per­sonne à Odes­sa ne connais­sait le Brigh­ton Beach Hotel, et Motl était le point de jonc­tion, le nœud, le pont entre deux néants.

Il reprit la pho­to­co­pie. Il sor­tit de la librai­rie. Il mar­cha vers la Boardwalk.

Le froid de février avait une qua­li­té dif­fé­rente de celui de jan­vier — plus sec, plus lumi­neux, avec un soleil bas qui rasait la sur­face de l’o­céan et qui jetait sur les planches de la Board­walk une lumière dorée, oblique, qui allon­geait les ombres et qui don­nait au monde cet aspect de pho­to­gra­phie sur­ex­po­sée qui est le propre des jour­nées d’hi­ver très claires. La mer était d’un bleu sombre — presque noir au large, plus clair près de la côte, avec des vagues courtes, ser­rées, qui frap­paient le sable avec une régu­la­ri­té de métronome.

Motl mar­cha jus­qu’à l’en­droit. Son endroit. Le banc entre les deux lam­pa­daires, face à la mer, exac­te­ment à l’a­plomb — il en était convain­cu, il avait fait le cal­cul, il avait comp­té les pas depuis Coney Island Ave­nue — exac­te­ment à l’a­plomb de l’an­cien hall du Brigh­ton Beach Hotel.

Il s’as­sit.

Sous ses pieds, sous les planches de la Board­walk, sous le sable, sous la terre — si la terre garde la mémoire des choses qu’elle a por­tées — se trou­vaient les fon­da­tions de l’hô­tel. Les fon­da­tions sur les­quelles cinq mille per­sonnes avaient mar­ché, dan­sé, man­gé, dor­mi, rêvé. Les fon­da­tions que six loco­mo­tives avaient tirées vers l’in­té­rieur des terres, un jour d’a­vril 1888, dans un effort si absurde et si magni­fique qu’il résu­mait peut-être à lui seul tout ce que les hommes étaient capables de faire pour refu­ser la disparition.

Et sous ses pieds aus­si, d’une cer­taine manière, par un pli du temps et de l’es­pace, se trou­vait le Bris­tol. Pas le Bris­tol réel — pas le bâti­ment de la Pou­ch­kins­kaïa, avec ses cinq étages et son lustre et son por­tier armé­nien — mais le Bris­tol tel qu’il exis­tait dans la mémoire de Motl, le Bris­tol fait de sou­ve­nirs, d’o­deurs, de sons, de lumières, un Bris­tol inté­rieur, por­table, indes­truc­tible, que Motl avait trans­por­té de port en port, de ville en ville, de conti­nent en conti­nent, et qu’il avait fini par poser ici, sur cette Board­walk, sur cet hôtel fan­tôme, comme on pose un objet sur un autre objet, comme on pose un livre sur un livre, comme on pose un rêve sur un rêve.

Il sor­tit la pho­to­co­pie de sa poche. Il la regar­da. Le Brigh­ton Beach Hotel de 1904. Les véran­das. Les rocking-chairs. La plage.

Puis il la retour­na. Au dos, avec un crayon, il avait écrit quelque chose — quelques mots en cyril­lique, d’une écri­ture trem­blante de vieillard :

Бристоль, Пушкинская 15, Одесса.

Bris­tol, Pou­ch­kins­kaïa 15, Odessa.

Il remit la pho­to­co­pie dans sa poche. Il posa la main sur l’é­tui à cla­ri­nette. Il ne joua pas.

Un jog­ger pas­sa — un jeune homme en short et en sweat­shirt, cou­rant avec cette aisance souple des corps qui n’ont pas connu la faim, qui n’ont pas connu le gel, qui n’ont pas connu la cave du Bris­tol ni les coups de feu dans la Mol­da­van­ka. Le jog­ger ne vit pas Motl. Ou s’il le vit, il ne vit qu’un vieil homme sur un banc avec un étui d’ins­tru­ment — un détail du pay­sage, un élé­ment du décor, comme un lam­pa­daire ou une pou­belle ou un frag­ment de ce mobi­lier urbain que les yeux enre­gistrent sans que le cer­veau les traite.

Motl le regar­da pas­ser. Il ne lui en vou­lait pas. On ne peut pas en vou­loir aux vivants de vivre, aux jeunes d’être jeunes, aux cou­reurs de cou­rir. On ne peut que les regar­der depuis un banc, avec un étui à cla­ri­nette et une pho­to­co­pie d’un hôtel mort dans la poche, et se dire que le monde conti­nue, qu’il a tou­jours conti­nué, qu’il conti­nue­ra après que les bancs seront vides et que les cla­ri­nettes se seront tues, et que cette conti­nua­tion est à la fois la plus cruelle et la plus conso­lante des vérités.

La mer frap­pa le sable. Le vent pas­sa. Les mouettes décri­virent leur cercle.

Motl res­ta.

Lire la suite…

Read more
Brigh­ton Beach, nuit d’hi­ver — Troi­sième partie

Brigh­ton Beach, nuit d’hi­ver — Pre­mière partie

Brigh­ton Beach,
nuit d’hi­ver

Brigh­ton Beach, nuit d’hiver

Pre­mière partie

I

Brigh­ton Beach, hiver 1973

Le pre­mier bruit du matin n’é­tait pas le réveil, ni la mer, ni même le vent — c’é­tait le métro. Il pas­sait au-des­sus de Brigh­ton Beach Ave­nue à six heures qua­torze, et le trem­ble­ment des­cen­dait par les murs de brique, tra­ver­sait la cage d’es­ca­lier, se glis­sait sous la porte de l’ap­par­te­ment 4B et venait mou­rir dans les os de Motl Zeit­lin comme une fièvre fami­lière. Après cin­quante-trois ans d’exil, il avait fini par trou­ver un endroit où la terre elle-même trem­blait plu­sieurs fois par heure, et il y avait dans cette vibra­tion régu­lière quelque chose qui res­sem­blait presque à un bat­te­ment de cœur.

Il se leva. Il se levait tou­jours de la même façon — d’a­bord les pieds sur le lino­léum froid, puis les mains sur les genoux, puis une pause, comme si le corps devait négo­cier avec lui-même avant d’ac­cep­ter la ver­ti­ca­li­té. Soixante-treize ans. Il ne les comp­tait pas, ou plu­tôt il les comp­tait autre­ment : en villes tra­ver­sées, en langues apprises et oubliées, en ins­tru­ments joués pour des gens qui n’exis­taient plus. Sa cla­ri­nette était posée dans son étui au pied du lit, comme un ani­mal endormi.

L’ap­par­te­ment tenait en trois pièces — une cui­sine où l’on pou­vait man­ger debout en regar­dant le mur d’en face, une chambre où le lit occu­pait les trois quarts de l’es­pace, et un salon encom­bré de livres russes empi­lés sans logique, de disques de vinyle, d’un samo­var qui ne fonc­tion­nait plus et d’un fau­teuil dont le tis­su avait pris, au fil des décen­nies, la cou­leur exacte de la fatigue. Par la fenêtre du salon, entre deux immeubles, on aper­ce­vait un tri­angle d’o­céan — gris en hiver, gris en automne, gris au prin­temps, et bleu envi­ron qua­rante jours par an en été, quand Brigh­ton Beach se sou­ve­nait qu’elle avait été une sta­tion balnéaire.

Motl mit l’eau à chauf­fer. Le thé d’a­bord, tou­jours. Pas dans une tasse — dans un verre, un verre épais à paroi droite, sans l’ar­ma­ture d’argent qu’on uti­li­sait autre­fois dans les trains russes et les grands hôtels, mais un verre quand même, parce que le thé bu dans une tasse n’é­tait pas vrai­ment du thé. C’é­tait une de ces super­sti­tions qu’il ne dis­cu­tait plus avec per­sonne, faute d’in­ter­lo­cu­teurs capables de com­prendre la différence.

Il atten­dit que l’eau fré­misse, ver­sa, regar­da les feuilles tour­ner dans le cou­rant brun. Dehors, un deuxième métro pas­sa. Six heures vingt-huit. L’im­meuble trem­bla. Les livres sur l’é­ta­gère se dépla­cèrent d’un mil­li­mètre vers la gauche, comme ils le fai­saient depuis des années, et Motl se deman­da si un jour ils fini­raient par tom­ber, ou si l’é­ta­gère et les livres avaient conclu un pacte secret, un arran­ge­ment à l’a­miable entre objets fatigués.

Il but son thé debout, face au tri­angle d’océan.

C’é­tait un matin de jan­vier, et Brigh­ton Beach avait cette beau­té sévère des jours où per­sonne ne vient. La Board­walk serait déserte. Les res­tau­rants russes de l’a­ve­nue n’ou­vri­raient pas avant dix heures. Les mouettes seules régne­raient sur la plage, avec cette arro­gance de pro­prié­taires légi­times qui ne com­pre­naient pas pour­quoi on les déran­geait chaque été.

Motl enfi­la son man­teau — un par­des­sus gris trop grand pour lui, ache­té trois dol­lars dans une fri­pe­rie de Coney Island Ave­nue, et qui lui don­nait l’al­lure d’un homme en train de dis­pa­raître à l’in­té­rieur de ses propres vête­ments. Il mit son cha­peau. Il prit l’é­tui à cla­ri­nette, non pas parce qu’il avait l’in­ten­tion de jouer, mais parce qu’il ne sor­tait jamais sans, de la même façon qu’un ancien sol­dat ne sort jamais tout à fait sans son arme, par habi­tude, par super­sti­tion, par inca­pa­ci­té à conce­voir que le monde puisse être affron­té les mains vides.

Il des­cen­dit l’es­ca­lier. La cage d’es­ca­lier sen­tait le chou, la naph­ta­line et ce par­fum indé­fi­nis­sable des immeubles où vivent des gens venus d’ailleurs — un mélange de cui­sines incom­pa­tibles, de savons étran­gers et de mélancolie.

Dehors, le froid le sai­sit. Pas un froid sec et hon­nête comme celui d’O­des­sa, où le gel arri­vait de la steppe et vous cou­pait le visage avec une fran­chise presque res­pec­tueuse — non, un froid humide, atlan­tique, un froid qui s’in­si­nuait, qui cher­chait les cou­tures du man­teau, les inter­stices du col, les espaces entre les doigts. Brigh­ton Beach Ave­nue s’é­ti­rait sous la struc­ture métal­lique du métro aérien, et cette struc­ture — ces piliers d’a­cier, ces pou­trelles rive­tées, cette grille de métal au-des­sus de la tête qui décou­pait le ciel en rec­tangles — don­nait à l’a­ve­nue l’al­lure d’une cathé­drale indus­trielle, ou d’une cage. La lumière fil­trait entre les rails en bandes obliques, rayant les trot­toirs, les vitrines, les visages des rares pas­sants d’ombres géométriques.

Motl connais­sait chaque com­merce. L’é­pi­ce­rie de Mme Katz, qui ven­dait du kéfir et de la rya­jen­ka et par­lait un russe si mêlé de yid­dish et d’an­glais qu’il fal­lait l’é­cou­ter avec les trois oreilles à la fois. Le trai­teur géor­gien dont les khin­ka­li, cer­tains jours, attei­gnaient une per­fec­tion qui aurait jus­ti­fié à elle seule la tra­ver­sée de l’At­lan­tique. Le maga­sin de vête­ments dont la vitrine n’a­vait pas chan­gé depuis 1965 et expo­sait des robes que plus per­sonne ne por­te­rait, flot­tant sur leurs cintres comme des fan­tômes de femmes.

Et au bout de l’a­ve­nue, en tour­nant vers la mer — le trai­teur. Celui où Motl allait chaque matin ache­ter des bagels.

Le trai­teur s’ap­pe­lait Arka­di. Il était arri­vé d’O­des­sa deux ans plus tôt, en 1971, par Vienne puis Rome puis New York, et il avait ouvert ce comp­toir minus­cule entre un pres­sing et un salon de coif­fure, avec une vitrine où s’en­tas­saient les piroj­ki, les vatrou­ch­ki, les harengs sous leur man­teau de bet­te­rave et de mayon­naise, et sur­tout les bagels — pas les bagels amé­ri­cains, ronds et mous et inof­fen­sifs, mais des bagels d’O­des­sa, plus petits, plus denses, avec cette croûte qui résis­tait sous la dent avant de céder. Arka­di les gar­nis­sait de viande fumée et de pickles, et il y avait dans cette com­bi­nai­son — la dou­ceur grasse de la viande, l’a­ci­di­té cro­quante du cor­ni­chon, l’é­las­ti­ci­té du pain — quelque chose qui dépas­sait la nour­ri­ture. C’é­tait un sou­ve­nir qui avait pris forme solide.

— Le même ? dit Arkadi.

— Le même, dit Motl.

Il n’y avait rien d’autre à dire. Le même, tou­jours le même, chaque matin. Motl prit le bagel enve­lop­pé dans du papier sul­fu­ri­sé et sor­tit. Il mar­cha vers la Boardwalk.

La Board­walk en jan­vier. Les planches grises, gon­flées par le sel et l’hu­mi­di­té, grin­çaient sous les pas avec cette plainte sourde du bois qui a pas­sé trop d’an­nées face à l’o­céan. À gauche, vers l’ouest, la sil­houette des manèges de Coney Island se dres­sait contre le ciel comme un sque­lette de fête foraine — la grande roue immo­bile, les mon­tagnes russes figées dans leur élan, tout cela fer­mé, recou­vert de bâches, atten­dant l’é­té avec la patience des choses mortes qui savent qu’elles res­sus­ci­te­ront. À droite, vers l’est, la Board­walk se per­dait en direc­tion de Man­hat­tan Beach, et au-delà, il n’y avait plus rien que le sable, les dunes basses, les herbes sèches.

Motl s’as­sit sur un banc. Il posa l’é­tui à cla­ri­nette à côté de lui. Il man­gea son bagel en regar­dant la mer.

C’é­tait ici. Exac­te­ment ici, sous ces planches, sous cette Board­walk, que se dres­sait autre­fois le Brigh­ton Beach Hotel. Un bâti­ment de quatre cent soixante pieds de long, capable d’ac­cueillir cinq mille per­sonnes, avec des res­tau­rants, des salles de bal, un orchestre qui jouait du Wag­ner et du Sou­sa sous les étoiles. On l’a­vait dépla­cé de cent cin­quante mètres en 1888 parce que la mer le man­geait — six mille tonnes tirées par des loco­mo­tives sur des rails posés sous ses fon­da­tions, et l’hô­tel avait glis­sé vers l’in­té­rieur des terres comme un paque­bot qui refu­se­rait de cou­ler. Puis on l’a­vait démo­li en 1924, et à sa place on avait construit cette Board­walk sur laquelle Motl était assis, man­geant un bagel à la viande, soixante-treize ans, face à l’Atlantique.

Il y avait un autre hôtel, sur une autre mer, dans une autre vie. Un hôtel qui exis­tait peut-être encore, dont les murs tenaient peut-être encore debout, quelque part sur une ave­nue d’O­des­sa qu’il ne rever­rait jamais. Mais Motl ne pen­sait pas à ça. Pas encore. Pas à cette heure. Le matin, il ne pen­sait qu’au thé, au bagel, et à la cou­leur de l’eau.

L’At­lan­tique était gris. La mer Noire aus­si, en hiver. C’é­tait peut-être pour ça qu’il était venu ici — parce que la mer était la même couleur.

Un troi­sième métro gron­da au loin, quelque part der­rière les immeubles. Les mouettes s’en­vo­lèrent, décri­virent un arc au-des­sus de la plage, puis se posèrent exac­te­ment là où elles étaient, comme si le vol n’a­vait été qu’une formalité.

Motl finit son bagel. Il essuya ses doigts sur le papier sul­fu­ri­sé. Il posa la main sur l’é­tui à cla­ri­nette, pas pour l’ou­vrir, juste pour sen­tir le cuir sous ses doigts, cette sur­face usée, lisse comme une peau ancienne.

Il res­ta là long­temps, assis sur un fan­tôme d’hô­tel, face à la mau­vaise mer.

II

Odes­sa, mars 1919

On racon­tait, dans la Mol­da­van­ka, que Dieu avait créé Odes­sa un ven­dre­di soir, après avoir ter­mi­né le reste du monde, et qu’il l’a­vait créée à la hâte, un peu ivre, avec les restes — un bout de mer volé aux Grecs, un esca­lier piqué aux Ita­liens, des façades peintes avec la lumière qui res­tait au fond du pot, et des habi­tants assem­blés à par­tir de toutes les chutes de l’hu­ma­ni­té, Juifs, Grecs, Mol­daves, Armé­niens, Ita­liens, Turcs, Ukrai­niens, cha­cun appor­tant sa langue, sa cui­sine et ses rai­sons de se méfier des autres. Le résul­tat était une ville qui ne res­sem­blait à rien, qui ne s’ex­pli­quait pas, et qui ne s’ex­cu­sait jamais.

Motl Zeit­lin avait dix-neuf ans, et il croyait à cette histoire.

Il vivait dans la cour inté­rieure du numé­ro 12, rue Kolon­taïevs­kaïa, au cœur de la Mol­da­van­ka — ce quar­tier que les bour­geois du centre appe­laient « le bas » avec une gri­mace, et que ses habi­tants appe­laient « le monde » avec un haus­se­ment d’é­paules, parce que tout ce qui comp­tait se pas­sait là, entre les murs ocre et les bal­cons en fer for­gé des cours inté­rieures, où le linge séchait comme des dra­peaux de nations inconnues.

La cour du numé­ro 12 était un théâtre. Au rez-de-chaus­sée, Berl le cor­don­nier tapait sur ses semelles depuis l’aube avec une régu­la­ri­té qui ser­vait d’hor­loge au voi­si­nage. Au pre­mier étage, Fan­ny Rou­bin­stein, veuve depuis si long­temps que per­sonne ne se sou­ve­nait du défunt, tenait un com­merce d’é­pices dont les odeurs — cumin, coriandre, aneth, poivre noir — des­cen­daient dans la cour et se mêlaient à celles du cuir et de la colle du cor­don­nier, créant un par­fum unique, une signa­ture olfac­tive de la Mol­da­van­ka que Motl aurait recon­nu les yeux fer­més à cin­quante ans de dis­tance. Au deuxième étage vivaient les Zeit­lin — c’est-à-dire la mère de Motl, Dvo­ra, son frère aîné Lev qui tra­vaillait au port, et Motl lui-même, qui ne tra­vaillait nulle part et par­tout, ce que Dvo­ra résu­mait chaque matin par la même phrase, lan­cée depuis la fenêtre avec la puis­sance d’un canon de marine :

— Motl ! Tu comptes nour­rir ta cla­ri­nette ou c’est ta cla­ri­nette qui va te nourrir ?

La réponse, que Motl ne don­nait jamais à voix haute, était : les deux.

Il jouait depuis l’âge de onze ans. La cla­ri­nette lui était venue par Zel­man le Borgne, un musi­cien klez­mer qui jouait dans les noces et les enter­re­ments de la Mol­da­van­ka et qui, un soir d’é­té, avait ten­du l’ins­tru­ment au gamin en lui disant : « Souffle. » Motl avait souf­flé. Le son qui en était sor­ti était atroce — un coui­ne­ment de chat étran­glé qui avait fait fuir les pigeons de la cour. Mais Zel­man avait vu quelque chose. Il avait vu les doigts — ces doigts longs et pré­cis qui se posaient sur les clés avec une assu­rance qui n’a­vait rien à voir avec l’ex­pé­rience. « Les doigts savent, avait dit Zel­man. La bouche apprendra. »

La bouche avait appris. En trois ans, Motl jouait dans l’or­chestre de Zel­man — cla­ri­nette, avec un vio­lo­niste nom­mé Pesach et un per­cus­sion­niste nom­mé Gri­sha, dit Gri­sha-la-Mous­tache à cause d’un appen­dice pileux si spec­ta­cu­laire qu’on le voyait avant de voir l’homme. Ils jouaient dans les noces juives de la Mol­da­van­ka, dans les tavernes du port, par­fois dans les res­tau­rants du centre-ville quand un orchestre plus res­pec­table fai­sait défaut. Zel­man le Borgne était mort en 1917, fou­droyé par une crise car­diaque au milieu d’une hora, et ses musi­ciens l’a­vaient enter­ré avec son vio­lon, parce que Zel­man avait tou­jours dit qu’il vou­lait conti­nuer à jouer en enfer — « au para­dis, avait-il pré­ci­sé, ils n’ont pas besoin de musique, ils sont déjà heu­reux, les imbéciles. »

Depuis, Motl diri­geait l’or­chestre, si l’on peut appe­ler « diri­ger » le fait de choi­sir les mor­ceaux et de dis­tri­buer les parts de nour­ri­ture que les familles leur don­naient en guise de paie­ment, parce que l’argent ne valait plus rien. En mars 1919, à Odes­sa, on payait en harengs, en pommes de terre, en bou­teilles de vin mol­dave, et occa­sion­nel­le­ment en roubles-kérens­ki qui per­daient la moi­tié de leur valeur entre le moment où on les rece­vait et le moment où on essayait de les dépenser.

Ce matin-là — un matin de mars, avec ce vent de mer qui remon­tait les rues et fai­sait cla­quer les volets comme des applau­dis­se­ments iro­niques — Motl des­cen­dit dans la cour et trou­va Pesach assis sur une caisse, le vio­lon sur les genoux, l’air sombre.

— On joue ce soir chez les Brod­sky, dit Pesach. Le mariage de la fille.

— Laquelle ?

— L’aî­née. Celle qui louche.

— Elle a trou­vé quelqu’un ?

— Un bou­cher de Per­es­syp. Il louche aus­si. Ils seront très heu­reux, ils ne se ver­ront jamais clairement.

Motl rit. Pesach ne rit pas. Pesach ne riait jamais, ce qui fai­sait de lui un excellent vio­lo­niste et un com­pa­gnon épui­sant. Il avait dans le visage cette gra­vi­té des hommes qui prennent le monde au sérieux, et dans le jeu cette tris­tesse magni­fique qui fai­sait pleu­rer les mères aux noces — non pas de joie pour leur fille, mais de cha­grin pour elles-mêmes, pour le temps per­du, pour la beau­té qui s’en allait.

— Il y a un pro­blème, ajou­ta Pesach. Les Brod­sky veulent qu’on joue aus­si des chan­sons ukrai­niennes. Ils ont invi­té des voi­sins ukrai­niens. Ils veulent que tout le monde soit content.

— Depuis quand tout le monde est content à un mariage ?

— Depuis que les Ukrai­niens ont des fusils et pas nous.

C’é­tait une remarque qui n’a­vait pas besoin de com­men­taire. Mars 1919 : Odes­sa était offi­ciel­le­ment tenue par les Fran­çais, qui avaient débar­qué en décembre avec leurs uni­formes impec­cables et leur convic­tion tou­chante que la pré­sence de la France suf­fi­rait à réta­blir l’ordre dans le sud de la Rus­sie. Les Fran­çais occu­paient le port, le centre-ville, les hôtels réqui­si­tion­nés. Ils avaient ins­tal­lé leur état-major et leurs habi­tudes, et ils buvaient du vin dans des res­tau­rants où les ser­veurs par­laient fran­çais avec un accent odes­siste qui fai­sait fré­mir les offi­ciers. Mais au-delà du centre, dans les fau­bourgs, dans la Mol­da­van­ka, dans les quar­tiers nord, c’é­tait autre chose. Des bandes armées cir­cu­laient — des déser­teurs blancs, des sol­dats rouges en civil, des natio­na­listes ukrai­niens, des simples ban­dits qui pro­fi­taient du chaos avec l’ap­pé­tit des gens qui savent que le chaos ne dure jamais assez long­temps. On enten­dait des coups de feu la nuit. Cer­taines rues étaient sûres le matin et mor­telles le soir. La ville avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des lieux où l’on peut mou­rir à n’im­porte quel moment et où, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, on vit avec une inten­si­té féroce.

Motl alla retrou­ver Gri­sha-la-Mous­tache au mar­ché de Privoz.

Le mar­ché de Pri­voz était le ventre d’O­des­sa — un laby­rinthe de stands, de caisses, de bâches ten­dues, où l’on trou­vait tout ce que la ville avait à offrir et beau­coup de ce qu’elle n’a­vait pas le droit d’of­frir. En temps nor­mal, Pri­voz débor­dait de pois­sons de la mer Noire, de fruits du Cau­case, de fro­mages mol­daves, de viandes fumées, de légumes, d’é­pices, de fleurs cou­pées. En mars 1919, les éta­lages étaient plus maigres, les mar­chands plus ner­veux, et les prix chan­geaient d’heure en heure, comme la tem­pé­ra­ture d’un malade. Mais il y avait encore du pois­son — des sprats, du hareng, du rou­get — et il y avait encore les babou­ch­ki, les vieilles femmes assises der­rière leurs caisses de bois, immuables, indes­truc­tibles, ven­dant leurs tour­ne­sols, leur salo, leurs bocaux de tomates confites, comme si aucune révo­lu­tion ne pou­vait atteindre la zone sacrée du commerce.

Gri­sha était assis devant un étal de pois­son, man­geant un hareng fumé avec les doigts.

— Zeit­lin ! dit-il en levant son hareng comme un sceptre. Tu as enten­du ? Les Fran­çais vont partir.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde. Les Fran­çais vont par­tir, les Blancs vont par­tir, et les bol­che­viks vont arri­ver. Ou alors les Blancs vont res­ter, les Fran­çais vont par­tir, et Gri­go­riev va arri­ver. Ou alors per­sonne ne part, per­sonne n’ar­rive, et on conti­nue à man­ger du hareng jus­qu’à la fin du monde.

— Je pré­fère la troi­sième option, dit Motl.

— Moi aus­si. Mais le hareng ne sera pas d’accord.

Ils res­tèrent là un moment, dans le bruit et l’o­deur du mar­ché. Il y avait dans Pri­voz, même en temps de guerre, même en temps de famine, une vita­li­té qui résis­tait à tout — cette capa­ci­té odes­site à trans­for­mer n’im­porte quelle catas­trophe en occa­sion de com­merce, de conver­sa­tion et de hareng fumé. Les femmes négo­ciaient avec une féro­ci­té joyeuse. Les hommes dis­cu­taient poli­tique en gri­gno­tant des graines de tour­ne­sol. Un gamin cou­rait entre les éta­lages en criant quelque chose d’in­com­pré­hen­sible. Deux sol­dats fran­çais pas­sèrent, per­dus, cher­chant visi­ble­ment un endroit que per­sonne ne vou­lait leur indiquer.

Le soir, ils jouèrent chez les Brodsky.

La noce avait lieu dans la cour inté­rieure du numé­ro 8, rue Bog­da­na Khmel­nits­ko­go — une cour plus grande que celle des Zeit­lin, avec un bal­con qui cou­rait tout autour au pre­mier étage, d’où les voi­sins pou­vaient regar­der sans avoir été invi­tés, ce qui était la défi­ni­tion même d’un mariage dans la Mol­da­van­ka. On avait dres­sé des tables sur des tré­teaux, recou­vertes de nappes blanches emprun­tées à six familles dif­fé­rentes et qui ne s’ac­cor­daient pas. Il y avait de la nour­ri­ture — pas beau­coup, mais assez pour que ce soit une fête : des piroj­ki à la viande, des vare­ny­ki à la pomme de terre, du pou­let rôti décou­pé en mor­ceaux si petits qu’il fal­lait une cer­taine ima­gi­na­tion pour recons­ti­tuer l’a­ni­mal d’o­ri­gine, du hareng bien sûr, et des bou­teilles de vod­ka et de vin mol­dave en quan­ti­té qui sem­blait, elle, n’a­voir pas souf­fert de la guerre.

Motl, Pesach et Gri­sha s’ins­tal­lèrent dans un coin de la cour. Motl assem­bla sa cla­ri­nette — geste rituel, tou­jours le même, le bec d’a­bord, puis le barillet, puis le corps, l’anche humec­tée entre les lèvres, le tout accom­pli avec des mains qui n’a­vaient pas besoin de regar­der ce qu’elles fai­saient. Il joua quelques notes d’é­chauf­fe­ment, des gammes rapides qui mon­tèrent dans la cour et firent taire les conver­sa­tions pen­dant trois secondes — le temps que les invi­tés recon­naissent le son de la cla­ri­nette et se disent, avec ce mélange de sou­la­ge­ment et de rési­gna­tion qui accom­pagne les mariages : ça commence.

Ils jouèrent. D’a­bord les mor­ceaux tra­di­tion­nels — la hora, le frey­le­khs, les airs que tout le monde connais­sait et que les corps sui­vaient sans que les têtes aient besoin de com­man­der. Les vieux tapaient du pied. Les enfants tour­naient. La mariée qui lou­chait et le bou­cher qui lou­chait furent por­tés sur des chaises, et pen­dant un ins­tant, vus d’en bas, dans la lumière des bou­gies, avec le ciel noir au-des­sus de la cour, ils eurent l’air presque majes­tueux, presque beaux, comme tout le monde a l’air beau quand on le sou­lève au-des­sus de la terre.

Puis Motl joua les chan­sons ukrai­niennes, comme deman­dé. Il les connais­sait — à Odes­sa, on connais­sait tout, on jouait tout, on mélan­geait tout, c’é­tait la règle. Les voi­sins ukrai­niens applau­dirent. Les voi­sins juifs applau­dirent aus­si, parce qu’à Odes­sa on applau­dis­sait la musique quelle qu’elle soit, par prin­cipe, par poli­tesse, par inca­pa­ci­té phy­sique à res­ter immo­bile quand quel­qu’un jouait.

Quelque part vers minuit, entre deux verres de vod­ka, un homme que Motl n’a­vait jamais vu s’ap­pro­cha de l’or­chestre. Il était grand, mince, vêtu d’un man­teau trop élé­gant pour la Mol­da­van­ka, et il avait des yeux qui sem­blaient cal­cu­ler quelque chose en per­ma­nence — la dis­tance entre les murs, le nombre de sor­ties, le prix des bou­teilles sur la table.

— Vous jouez bien, dit l’homme. Com­ment vous appelez-vous ?

— Zeit­lin. Motl Zeitlin.

— Vous ne jouez que dans les cours, Zeitlin ?

— Je joue là où on me nourrit.

L’homme sou­rit. Il avait un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux.

— Je m’ap­pelle Kagan. Je suis le nou­veau gérant du res­tau­rant de l’hô­tel Bris­tol. J’ai besoin d’un orchestre.

Motl regar­da Pesach. Pesach regar­da Gri­sha. Gri­sha regar­da son verre de vod­ka vide. Le Bris­tol. Ils savaient tous ce que c’é­tait — le grand hôtel de la Pou­ch­kins­kaïa, le palace où des­cen­daient les gens qui avaient de l’argent, des uni­formes ou des secrets, et sou­vent les trois à la fois. La Mol­da­van­ka et le Bris­tol appar­te­naient à la même ville, mais pas au même monde.

— On ne joue pas du klez­mer au Bris­tol, dit Pesach.

— Vous joue­rez ce qu’on vous dira de jouer, dit Kagan. Et on vous nour­ri­ra. Trois repas par jour. De la vraie nourriture.

Trois repas par jour. En mars 1919, c’é­tait un argu­ment contre lequel aucune objec­tion esthé­tique ne pou­vait tenir. Motl accep­ta avant que Pesach ait eu le temps d’ou­vrir la bouche. Gri­sha leva son verre vide en guise de toast.

Dans la cour, la noce conti­nuait. Quel­qu’un chan­tait une chan­son triste. La mariée pleu­rait, non pas de tris­tesse mais parce que c’é­tait l’u­sage, et peut-être aus­si un peu de tris­tesse, parce qu’on ne quitte pas la mai­son de sa mère sans empor­ter avec soi un frag­ment de cha­grin. Les bou­gies brû­laient. Le vent de mer pas­sait au-des­sus des toits et empor­tait la musique vers le port, vers les bateaux à quai, vers la mer Noire qui rece­vait tout — les chan­sons, les prières, les cris, les secrets — et ne ren­dait rien.

Motl démon­ta sa cla­ri­nette, pièce par pièce, et la ran­gea dans son étui.

Le Bris­tol. Il irait au Bristol.

III

Odes­sa, avril 1919

L’hô­tel Bris­tol se trou­vait au numé­ro 15 de la rue Pou­ch­kins­kaïa, et pour y arri­ver depuis la Mol­da­van­ka il fal­lait tra­ver­ser une fron­tière invi­sible — celle qui sépa­rait le monde des cours inté­rieures, des harengs et des noces, du monde des façades, des cou­poles et du men­songe orga­ni­sé qu’on appelle le grand monde. Motl connais­sait cette fron­tière. Il l’a­vait fran­chie quel­que­fois, pour jouer dans des res­tau­rants du centre, et chaque fois il avait éprou­vé la même sen­sa­tion : celle de pas­ser d’un lieu où les gens disaient ce qu’ils pen­saient en hur­lant à un lieu où per­sonne ne disait ce qu’il pen­sait et où le silence lui-même était une forme de discours.

Il y alla un matin d’a­vril, avec Pesach et Gri­sha. Ils remon­tèrent la Deri­bas­sovs­kaya — la grande artère, les arbres encore nus, les ter­rasses des cafés fer­mées, des sol­dats fran­çais qui fumaient devant l’O­pé­ra avec l’air d’hommes qui auraient pré­fé­ré être n’im­porte où ailleurs. Puis la Pou­ch­kins­kaïa, plus calme, plus bour­geoise, avec ses immeubles à colonnes et ses bal­cons en fer for­gé plus soi­gnés que ceux de la Mol­da­van­ka — le même fer for­gé, mais des­si­né par des archi­tectes au lieu d’être tor­du par des serruriers.

Le Bris­tol apparut.

C’é­tait un bâti­ment de cinq étages, mas­sif et clair, avec une façade qui mêlait le néo­clas­sique et quelque chose de plus orien­tal, de plus odes­siste — des mou­lures géné­reuses, des fenêtres hautes, une entrée à mar­quise qui avan­çait sur le trot­toir comme une main ten­due. On sen­tait que l’ar­chi­tecte avait vou­lu impres­sion­ner, et qu’il avait réus­si, et qu’il le savait, et que le bâti­ment lui-même le savait aus­si. Le Bris­tol avait cette assu­rance par­ti­cu­lière des hôtels qui ont vu pas­ser assez de monde pour ne plus s’é­ton­ner de rien — pas des tsars, non, les tsars allaient ailleurs, mais des arma­teurs, des consuls, des négo­ciants en grain, des can­ta­trices en tour­née, des espions de toutes natio­na­li­tés, et main­te­nant des offi­ciers blancs en retraite, des diplo­mates fran­çais en poste, des contre­ban­diers en affaires.

Motl pous­sa la porte.

Le hall du Bris­tol était un men­songe magni­fique. En avril 1919, alors que la ville ration­nait le pain et que des coups de feu cla­quaient cer­taines nuits dans les fau­bourgs, le hall du Bris­tol offrait l’i­mage d’un monde intact — le marbre au sol, les colonnes, un lustre immense dont les pen­de­loques de cris­tal cap­taient la lumière et la redis­tri­buaient en éclats sur les murs, un esca­lier monu­men­tal qui mon­tait vers les étages avec une courbe si gra­cieuse qu’on avait envie de le gra­vir rien que pour le plai­sir de la mon­tée. Il y avait des fau­teuils en cuir, un comp­toir de récep­tion en bois sombre, un por­tier en uni­forme qui res­sem­blait à un ami­ral en retraite, et cette odeur par­ti­cu­lière des grands hôtels — un mélange de cire d’a­beille, de tabac turc, de par­fum fran­çais et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur de l’argent.

Le por­tier les regar­da entrer. Son regard — un regard d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale — éva­lua en une seconde leurs man­teaux usés, leurs chaus­sures, leurs étuis d’ins­tru­ments, et il en tira une conclu­sion qui n’a­vait pas besoin d’être for­mu­lée à voix haute. Mais Kagan les attendait.

— Ah, les musi­ciens, dit Kagan en sur­gis­sant d’un cou­loir laté­ral. Venez.

Il les gui­da à tra­vers le hall, le long d’un cor­ri­dor tapis­sé de miroirs — et dans ces miroirs, Motl vit trois musi­ciens de la Mol­da­van­ka qui avaient l’air de per­son­nages éga­rés dans un décor qui ne leur appar­te­nait pas, ce qu’ils étaient exac­te­ment — puis jus­qu’au res­tau­rant de l’hôtel.

Le res­tau­rant du Bris­tol était une salle rec­tan­gu­laire, haute de pla­fond, avec des fenêtres qui don­naient sur une cour inté­rieure plan­tée de pla­tanes. Les tables étaient dres­sées avec des nappes blanches, de vraies nappes, pas les nappes emprun­tées aux voi­sins comme chez les Brod­sky, des nappes d’une blan­cheur qui sem­blait avoir été conçue pour faire honte à toutes les autres nappes du monde. Il y avait des cou­verts en argent, des verres en cris­tal, des assiettes à lise­ré doré, et au fond de la salle, dans un angle, un pia­no droit recou­vert d’un châle de velours bordeaux.

— Vous joue­rez là, dit Kagan en dési­gnant l’angle près du pia­no. Le midi et le soir. On ne joue pas de musique juive. On joue des valses, des mazur­kas, des airs d’o­pé­ra si vous en connais­sez, de la musique fran­çaise si vous en connais­sez, et pour l’a­mour de Dieu, rien de triste. Les clients veulent oublier qu’il y a une guerre. Vous êtes là pour les aider à oublier.

— Et si on ne connaît pas de musique fran­çaise ? deman­da Pesach.

— Appre­nez, dit Kagan.

Puis il les condui­sit aux cuisines.

Les cui­sines du Bris­tol étaient un monde sou­ter­rain, un laby­rinthe de vapeur, de bruit et de cha­leur qui n’a­vait rien à voir avec l’é­lé­gance gla­cée du res­tau­rant. Des cas­se­roles de cuivre pen­daient aux murs. Des hommes en tabliers blancs — plus ou moins blancs — s’a­gi­taient autour de four­neaux gigan­tesques avec une urgence qui res­sem­blait à celle des sol­dats, sauf que les armes étaient des cou­teaux et que l’en­ne­mi était le temps. Ça sen­tait le beurre fon­du, l’oi­gnon cara­mé­li­sé, le bouillon de poule, et par-des­sus tout le pain — du pain frais, du vrai pain, et cette odeur frap­pa Motl avec une vio­lence qu’il n’au­rait pas crue pos­sible. Il n’a­vait pas man­gé de pain frais depuis des semaines. À la Mol­da­van­ka, on man­geait du pain ras­sis quand on en trou­vait, et quand on n’en trou­vait pas, on man­geait des pommes de terre, et quand il n’y avait pas de pommes de terre, on man­geait du hareng, et quand il n’y avait pas de hareng, on ne man­geait pas.

— Un repas avant le ser­vice, un repas après, dit Kagan. Ce qu’on vous donne, vous le man­gez ici. Vous n’emportez rien.

Motl hocha la tête. Il aurait hoché la tête à n’im­porte quoi. Le pain.

Ils jouèrent pour la pre­mière fois ce soir-là.

La clien­tèle du Bris­tol, en avril 1919, était un échan­tillon fas­ci­nant de tout ce que le nau­frage de l’Em­pire russe avait lais­sé flot­ter à la sur­face. Il y avait des offi­ciers blancs — pas les offi­ciers héroïques des affiches de recru­te­ment, mais des hommes fati­gués, ner­veux, qui buvaient trop et par­laient trop fort, comme s’ils espé­raient que le volume de leur voix com­pen­se­rait la fra­gi­li­té de leur posi­tion. Il y avait des diplo­mates fran­çais, recon­nais­sables à leurs cos­tumes bien cou­pés et à leur façon de man­ger len­te­ment, avec méthode, comme si chaque bou­chée était un acte poli­tique. Il y avait des femmes élé­gantes dont l’é­lé­gance com­men­çait à s’ef­fi­lo­cher — les robes étaient belles mais por­tées trop sou­vent, les bijoux étaient vrais mais seraient bien­tôt ven­dus, les sou­rires étaient par­faits mais ne tenaient que par la volonté.

Et il y avait les Grecs.

Les Grecs du port d’O­des­sa étaient une espèce à part. Arma­teurs, négo­ciants, contre­ban­diers — sou­vent les trois à la fois — ils occu­paient une table au fond du res­tau­rant avec la tran­quilli­té sou­ve­raine des gens qui savent que, quels que soient les maîtres du moment, on aura tou­jours besoin de quel­qu’un pour faire tra­ver­ser des choses d’une rive à l’autre. Leur chef — si l’on peut appe­ler « chef » un homme dont l’au­to­ri­té repo­sait moins sur un titre que sur une capa­ci­té abso­lue à res­ter calme en toutes cir­cons­tances — s’ap­pe­lait Sta­vros Papa­di­mi­triou. Il avait une cin­quan­taine d’an­nées, une mous­tache grise soi­gnée, des mains larges comme des pelles, et il man­geait ses repas avec une len­teur méti­cu­leuse qui sug­gé­rait que chaque plat était un contrat qu’il étu­diait avant de signer.

Motl joua des valses. Il joua des mazur­kas. Il joua un air de Car­men qu’il avait appris par cœur en écou­tant à tra­vers les murs de l’O­pé­ra — parce que dans la Mol­da­van­ka, on n’al­lait pas à l’O­pé­ra, mais on l’é­cou­tait quand même, depuis les esca­liers de ser­vice, depuis les fenêtres des immeubles voi­sins, depuis la rue, et la musique qui sor­tait de ce bâti­ment insen­sé­ment beau arri­vait dans les oreilles de Motl déjà un peu défor­mée, un peu de biais, ce qui lui don­nait peut-être, quand il la rejouait sur sa cla­ri­nette, cette qua­li­té d’é­tran­ge­té, de fami­lia­ri­té déca­lée, qui fai­sait que les clients du Bris­tol levaient la tête un ins­tant de leur assiette, sur­pris, sans savoir exac­te­ment pourquoi.

Pesach jouait du vio­lon avec son sérieux mor­tuaire. Gri­sha frap­pait sa per­cus­sion avec la rete­nue d’un homme qu’on avait prié de ne pas faire trop de bruit — ce qui, pour Gri­sha, était une souf­france phy­sique, parce que Gri­sha ne conce­vait la musique que dans le vacarme et que la déli­ca­tesse était pour lui une langue étran­gère qu’il par­lait avec un accent terrible.

Après le ser­vice, on les nour­rit. Ils man­gèrent dans les cui­sines, assis sur des caisses, et on leur ser­vit de la soupe au pou­let, du pain blanc, du fro­mage et une com­pote de pommes. Motl man­gea len­te­ment, pas par élé­gance mais parce qu’il vou­lait que chaque bou­chée dure le plus long­temps pos­sible, que le goût du pain reste dans sa bouche, que la cha­leur de la soupe des­cende len­te­ment dans son corps et y reste comme une pro­vi­sion contre le froid qui l’at­ten­dait dehors.

Pesach man­geait avec la même len­teur, pour les mêmes raisons.

— C’est un drôle d’en­droit, dit Pesach entre deux bou­chées. Ils font semblant.

— De quoi ?

— De tout. Que la guerre n’existe pas. Que l’argent vaut encore quelque chose. Que les Fran­çais res­te­ront. Que le pain blanc est normal.

— Et nous, on ne fait pas semblant ?

Pesach réflé­chit.

— Si. Mais nous, on le sait.

C’é­tait peut-être la dif­fé­rence. Les gens du Bris­tol fai­saient sem­blant de croire que le monde tenait encore debout, et peut-être qu’ils y croyaient vrai­ment, et peut-être que cette croyance était ce qui per­met­tait aux murs de res­ter droits, aux nappes de res­ter blanches, au lustre de conti­nuer à briller. Motl, lui, savait que tout cela était pro­vi­soire — le Bris­tol, les valses, le pain blanc, tout — et cette conscience de la pré­ca­ri­té don­nait à chaque soi­rée pas­sée dans le res­tau­rant une inten­si­té que les clients eux-mêmes ne soup­çon­naient pas. Il jouait des valses pour des gens en sur­sis, et les valses n’en étaient que plus belles.

Ils revinrent le len­de­main, et le sur­len­de­main, et tous les jours qui sui­virent. Motl com­men­ça à connaître l’hô­tel — non pas comme un client le connaît, de face, mais comme un musi­cien le connaît, de biais. Il apprit les cou­loirs de ser­vice, les esca­liers déro­bés, les pla­cards où le per­son­nel ran­geait ses affaires. Il apprit les horaires des cui­sines, les humeurs du chef — un Ukrai­nien colé­rique nom­mé Bog­dan qui trai­tait ses cas­se­roles comme des enne­mis per­son­nels et dont les jurons, pour­tant pro­non­cés à voix basse par res­pect pour la clien­tèle, avaient une inven­ti­vi­té poé­tique qui for­çait l’ad­mi­ra­tion. Il apprit les noms des femmes de chambre, des por­tiers, des ser­veurs — tout ce peuple invi­sible qui fai­sait fonc­tion­ner le Bris­tol comme un orga­nisme vivant et qui, lui aus­si, obser­vait les clients avec une atten­tion de naturaliste.

Le Bris­tol, vu depuis les cou­lisses, n’é­tait pas le même hôtel que le Bris­tol vu depuis le hall. Vu du hall, c’é­tait un palace, un décor, une pro­messe de per­ma­nence. Vu des cui­sines, de la lin­ge­rie, des esca­liers de ser­vice, c’é­tait une machine — une machine fati­guée, dont cer­tains rouages grin­çaient, dont cer­taines pièces man­quaient, mais qui conti­nuait à tour­ner par la force de l’ha­bi­tude et par la volon­té obs­ti­née de ceux qui y tra­vaillaient, comme si tenir un hôtel debout au milieu d’une guerre civile était un acte de résis­tance, la preuve que la civi­li­sa­tion n’a­vait pas encore tout à fait perdu.

Et c’est peut-être ce qui tou­cha Motl le plus — non pas le luxe, non pas le pain blanc, mais cette obs­ti­na­tion. L’obs­ti­na­tion du por­tier qui cirait ses bou­tons chaque matin. L’obs­ti­na­tion du ser­veur qui pliait les ser­viettes en éven­tail. L’obs­ti­na­tion de Kagan qui véri­fiait les nappes et ren­voyait en cui­sine toute assiette dont la pré­sen­ta­tion ne le satis­fai­sait pas. Tout cela était absurde, bien sûr, les Fran­çais allaient par­tir, les bol­che­viks allaient arri­ver, les nappes blanches fini­raient par deve­nir grises — mais en atten­dant, on pliait les ser­viettes, on cirait les bou­tons, on jouait des valses, et le Bris­tol tenait debout comme un homme qui refuse de tom­ber par pur entêtement.

Motl jouait, et il observait.

C’est peut-être à ce moment-là, dans ce mois d’a­vril 1919, entre les valses et le pain blanc, entre les offi­ciers blancs et les Grecs du port, que Motl Zeit­lin devint ce qu’il serait pour le reste de sa vie : un homme qui regarde. Pas un témoin — le mot est trop noble, trop conscient de lui-même. Plu­tôt un homme qui, parce qu’il joue de la musique dans un coin de la salle, est à la fois pré­sent et invi­sible, inté­rieur et exté­rieur, dedans et dehors. La cla­ri­nette lui don­nait une place — il était là, il avait une fonc­tion, il appar­te­nait au décor — et en même temps cette place était une marge, un angle, un bord, d’où il pou­vait tout voir sans être vu, tout entendre sans être entendu.

Le Bris­tol, sans le savoir, était en train de faire de lui un per­son­nage de roman.

Et quelque part dans les rues d’O­des­sa, un jeune homme à lunettes rondes pre­nait des notes dans un car­net, et il vien­drait bientôt.

IV

Odes­sa, avril 1919

Les Fran­çais par­tirent comme ils étaient venus — avec un mélange de panache et de confu­sion qui résu­mait assez bien leur rap­port à l’His­toire. On sut qu’ils allaient par­tir avant qu’ils le sachent eux-mêmes : à Odes­sa, les nou­velles voya­geaient par le mar­ché de Pri­voz, par les tavernes du port, par les femmes de chambre et les por­tiers d’hô­tel, et il y avait dans ce réseau sou­ter­rain de rumeurs une effi­ca­ci­té que les ser­vices de ren­sei­gne­ment les plus sophis­ti­qués n’au­raient pas éga­lée. Les babou­ch­ki de Pri­voz connais­saient les mou­ve­ments de troupes avant les offi­ciers d’é­tat-major. Les ser­veurs du Bris­tol savaient quels diplo­mates avaient fait leurs valises avant que les diplo­mates eux-mêmes aient fini de les boucler.

— Demain, dit Kagan.

C’é­tait le 3 avril, un jeu­di. Kagan se tenait dans le cou­loir de ser­vice, entre la lin­ge­rie et l’of­fice, et il par­lait à voix basse, ce qui était inha­bi­tuel — Kagan par­lait nor­ma­le­ment à voix haute, avec l’au­to­ri­té d’un homme qui consi­dère que le silence est une forme de lâcheté.

— Demain quoi ? deman­da Motl.

— Les Fran­çais rem­barquent. Les navires sont prêts au port. Ils vont éva­cuer la gar­ni­son, les diplo­mates, les civils fran­çais, et tous ceux qui ont la chance d’a­voir un pas­se­port ou de connaître quel­qu’un qui en a un. Après-demain, il n’y aura plus un uni­forme bleu dans la ville.

Motl ne répon­dit pas. Il ne savait pas encore ce que le départ des Fran­çais signi­fiait — pas abs­trai­te­ment, ça il le savait, tout le monde le savait, ça signi­fiait que les bol­che­viks arri­ve­raient — mais concrè­te­ment, pour lui, pour le Bris­tol, pour le pain blanc.

— On joue ce soir ? demanda-t-il.

Kagan eut un rire bref, sec, qui res­sem­blait davan­tage à une toux qu’à une mani­fes­ta­tion de joie.

— On joue ce soir, Zeit­lin. On joue ce soir plus que jamais. La moi­tié de la clien­tèle part demain. Autant que leur der­nier sou­ve­nir d’O­des­sa soit une valse.

Ce soir-là, le res­tau­rant du Bris­tol fut plein comme il ne l’a­vait pas été depuis des semaines. Tout le monde était là — les offi­ciers blancs en grand uni­forme, les diplo­mates fran­çais avec leurs épouses, les femmes d’ar­ma­teurs grecs qui por­taient leurs plus beaux bijoux comme on porte un dra­peau, les contre­ban­diers qui fêtaient ou noyaient quelque chose, des gens que Motl n’a­vait jamais vus et qui sem­blaient être appa­rus par géné­ra­tion spon­ta­née, atti­rés par l’o­deur de la fin. Parce que c’é­tait une fin, et tout le monde le savait, et cette cer­ti­tude don­nait à la soi­rée une éner­gie fié­vreuse, presque gaie, l’éner­gie des gens qui dansent au bord d’un pré­ci­pice non pas parce qu’ils ne voient pas le vide mais parce qu’ils le voient très bien.

On avait sor­ti le cham­pagne. Pas le cham­pagne fran­çais — celui-là avait dis­pa­ru depuis long­temps — mais du cham­pagne de Cri­mée, des bou­teilles de Novos­vets­koïe qui avaient sur­vé­cu à toutes les réqui­si­tions et que Kagan avait cachées dans un recoin de la cave dont il avait juré, la main sur le cœur, qu’il ne connais­sait pas l’exis­tence. Le bou­chon de la pre­mière bou­teille sau­ta avec un bruit qui fit sur­sau­ter un offi­cier — il por­ta la main à sa cein­ture, par réflexe, avant de com­prendre et de rire, et ce rire avait quelque chose de douloureux.

Motl joua.

Il joua des valses, comme tou­jours, mais ce soir-là les valses avaient un autre goût. Elles étaient les mêmes — les mêmes notes, les mêmes tem­pos, les mêmes mélo­dies que Strauss avait com­po­sées dans une Vienne qui n’exis­tait plus non plus — mais elles son­naient autre­ment, parce que les oreilles qui les rece­vaient savaient que c’é­taient les der­nières. On ne danse pas la même valse quand on sait qu’on dan­se­ra demain et quand on sait qu’on ne dan­se­ra plus. La conscience de la fin fait de chaque note une note double : elle est ce qu’elle est, et elle est aus­si son propre sou­ve­nir en train de se former.

Pesach jouait avec les yeux fer­més. Pesach jouait tou­jours avec les yeux fer­més les soirs de grande émo­tion, non pas par affec­ta­tion mais parce qu’il ne vou­lait pas voir les visages — les visages le déran­geaient, disait-il, les visages ajou­taient du bruit à la musique. Gri­sha, lui, avait les yeux grands ouverts et il regar­dait les femmes avec une atten­tion sou­te­nue, parce que Gri­sha, dans n’im­porte quelle cir­cons­tance, même au bord du gouffre, même la veille de l’a­po­ca­lypse, regar­dait les femmes.

Vers onze heures, un homme s’ap­pro­cha du coin des musiciens.

C’é­tait un offi­cier blanc. Il por­tait l’u­ni­forme du régi­ment Droz­dovs­ki — la veste noire, les galons d’argent — mais l’u­ni­forme était frois­sé, taché au col, et l’homme qui le por­tait avait cette mai­greur des gens qui boivent plus qu’ils ne mangent. Il était grand, blond, avec des yeux bleus déla­vés par la fatigue et quelque chose dans le men­ton — une cer­taine rai­deur, un refus de trem­bler — qui disait qu’il avait été beau, ou du moins impres­sion­nant, dans une vie antérieure.

— Capi­taine Ver­khou­nine, dit-il en s’in­cli­nant légè­re­ment, comme s’il se pré­sen­tait dans un salon de Saint-Péters­bourg et non dans un res­tau­rant d’O­des­sa au bord de l’effondrement.

Motl hocha la tête. Il ne savait pas quoi faire d’un capi­taine qui se pré­sen­tait. Les capi­taines ne se pré­sen­taient pas aux musi­ciens. Les musi­ciens fai­saient par­tie du mobilier.

— Vous jouez bien, dit Ver­khou­nine. Très bien. Ce soir surtout.

— Mer­ci, dit Motl.

— Ce soir sur­tout, répé­ta Ver­khou­nine, parce que ce soir c’est la der­nière fois, et la der­nière fois de quoi que ce soit a tou­jours un goût plus fort. Vous avez remar­qué ? Le der­nier verre est tou­jours meilleur que le pre­mier. La der­nière danse est tou­jours plus belle. C’est une cruau­té de Dieu, ou de qui que ce soit qui orga­nise ce cirque — nous faire com­prendre la valeur des choses exac­te­ment au moment où nous les perdons.

Il était ivre, mais d’une ivresse contrô­lée, archi­tec­tu­rale, une ivresse qui ne détrui­sait pas le lan­gage mais au contraire le libé­rait, le ren­dait plus pré­cis, plus dangereux.

— Vous par­tez demain ? deman­da Motl.

— Je ne pars pas, dit Ver­khou­nine. Les Fran­çais partent. Les diplo­mates partent. Les malins partent. Moi, je reste. Je suis un offi­cier de l’ar­mée russe, et l’ar­mée russe ne quitte pas le sol russe. C’est une imbé­cil­li­té, bien sûr, et je le sais, mais c’est une imbé­cil­li­té qui a une cer­taine noblesse, et à défaut de vic­toire, la noblesse de l’im­bé­cil­li­té est tout ce qui me reste.

Motl le regar­da. Il y avait dans ce dis­cours quelque chose d’à la fois ridi­cule et magni­fique — un homme qui choi­sis­sait de cou­ler avec le navire, non par cou­rage mais par fidé­li­té à une idée de lui-même qui n’a­vait plus cours, comme une mon­naie d’un pays disparu.

Ver­khou­nine fouilla dans la poche inté­rieure de sa veste. Il en sor­tit une montre — une montre à gous­set, en or, avec un boî­tier cise­lé d’un motif de feuilles d’a­ca­cia. Il la ten­dit à Motl.

— Gar­dez-la.

— Je ne peux pas prendre ça.

— Ce n’est pas un cadeau, c’est un dépôt. Gar­dez-la pour moi. Si je reviens, vous me la ren­dez. Si je ne reviens pas — et il sou­rit, un sou­rire qui n’a­vait rien de joyeux — elle sera à vous, et vous pour­rez la vendre, ou la gar­der, ou la jeter dans la mer Noire, ça m’est égal.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que vous êtes le musi­cien. Le musi­cien est tou­jours là. Le musi­cien tra­verse tout. Les régimes changent, les armées passent, les empires tombent, et le musi­cien est tou­jours assis dans son coin avec son ins­tru­ment, et il joue pour les vain­queurs comme il jouait pour les vain­cus, sans pré­fé­rence, sans juge­ment, et quand tout le monde a dis­pa­ru, le musi­cien est encore là.

Motl prit la montre. Elle était lourde, tiède de la cha­leur du corps de Ver­khou­nine, et quand il l’ou­vrit, il vit le cadran — chiffres romains, aiguilles fines — et au dos du boî­tier, une ins­crip­tion gra­vée en carac­tères cyril­liques : À Sacha, pour que le temps lui soit clé­ment. Maman. Sacha. Le capi­taine Ver­khou­nine s’ap­pe­lait Alexandre.

Il refer­ma la montre et la glis­sa dans la poche de son pantalon.

— Mer­ci, dit Ver­khou­nine. Jouez quelque chose. Quelque chose de russe.

Motl joua. Pas une valse — autre chose. Un air qu’il avait enten­du dans les rues d’O­des­sa, chan­té par des sol­dats, un air triste et simple qui par­lait de la steppe et de la neige et d’un homme qui marche seul sur un che­min sans fin. Ce n’é­tait pas du klez­mer, ce n’é­tait pas une mazur­ka, c’é­tait juste une mélo­die qui disait ce que les mots de Ver­khou­nine avaient dit — que quelque chose se ter­mi­nait, et que la fin était belle parce qu’elle était la fin.

Ver­khou­nine écou­ta. Il ne pleu­ra pas. Il avait cette digni­té des offi­ciers russes — cette capa­ci­té à rece­voir l’é­mo­tion comme on reçoit un coup, debout, sans flé­chir, en accu­sant le choc par le silence.

Puis il se leva, salua d’un mou­ve­ment de tête, et retour­na à sa table.

Motl ne le revit pas de la soi­rée. La fête conti­nua — les bou­chons, les rires, les danses — jus­qu’à une heure, deux heures, trois heures du matin. À un moment, quel­qu’un ouvrit les fenêtres du res­tau­rant, et l’air de la nuit entra — un air doux, un air d’a­vril, qui por­tait l’o­deur de la mer et des aca­cias, parce qu’O­des­sa com­men­çait à fleu­rir, parce que le prin­temps se fichait des guerres civiles et des rem­bar­que­ments, et les aca­cias d’O­des­sa, en avril, rem­plis­saient la ville d’un par­fum si puis­sant qu’on pou­vait le sen­tir depuis le port, depuis les bateaux, et il y avait des marins qui pré­ten­daient recon­naître Odes­sa les yeux fer­més, à l’o­deur seule, à ce mélange de sel et d’a­ca­cia qui n’exis­tait nulle part ailleurs.

Le len­de­main, le port était noir de monde.

Motl y alla. Non pas pour par­tir — il n’a­vait ni billet, ni pas­se­port, ni per­sonne à rejoindre de l’autre côté de la mer — mais pour voir, parce qu’on ne pou­vait pas ne pas voir. Le quai était enva­hi par une foule dense, bruyante, pani­quée — des civils qui vou­laient mon­ter sur les navires fran­çais, des offi­ciers qui essayaient de main­te­nir un sem­blant d’ordre, des femmes qui por­taient des valises trop lourdes pour elles, des enfants qui pleu­raient, des vieillards qui regar­daient la mer avec l’ex­pres­sion de gens qui ne com­prennent pas com­ment le monde a pu chan­ger si vite.

Les navires fran­çais étaient à quai — des navires de guerre gris, des trans­ports de troupes, des vapeurs réqui­si­tion­nés — et les sol­dats fran­çais mon­taient à bord avec cette effi­ca­ci­té mili­taire qui contras­tait cruel­le­ment avec le chaos civil. Les Fran­çais s’en allaient. Ils avaient pro­mis de res­ter, ils avaient pro­mis de pro­té­ger la ville, ils avaient pro­mis que la France ne lais­se­rait pas tom­ber ses alliés, et main­te­nant ils rem­bar­quaient, et les pro­messes res­taient sur le quai comme des bagages abandonnés.

Motl vit des scènes qu’il n’ou­blie­rait pas. Un homme en cos­tume gris qui cou­rait vers la pas­se­relle d’un navire avec une valise dans chaque main et qui glis­sa sur les pavés mouillés et tom­ba, et les valises s’ou­vrirent et leur conte­nu se répan­dit sur le quai — des vête­ments, des livres, un cadre avec une pho­to­gra­phie — et l’homme res­ta à genoux au milieu de ses affaires, et per­sonne ne l’ai­da. Une femme qui ten­dait son enfant à un marin fran­çais par-des­sus la ram­barde, en criant quelque chose que Motl ne com­prit pas, et le marin secoua la tête, et la femme conti­nua à tendre l’en­fant, et le marin secoua la tête encore, et la femme finit par ser­rer l’en­fant contre elle et recu­la dans la foule et dis­pa­rut. Un offi­cier blanc — pas Ver­khou­nine, un autre — qui se tenait très droit au bout du quai, immo­bile, regar­dant les navires s’é­loi­gner, et dont la rai­deur n’é­tait pas du cou­rage mais de la pétri­fi­ca­tion, l’in­ca­pa­ci­té pure et simple de bou­ger quand le monde s’en va sans vous.

Les navires par­tirent. Ils s’é­loi­gnèrent len­te­ment, avec cette len­teur des gros navires qui semble déli­bé­rée, presque insul­tante — comme s’ils avaient tout le temps du monde, comme si l’ur­gence des gens res­tés sur le quai ne les concer­nait pas. La mer les ava­la, un par un, et quand le der­nier eut dis­pa­ru der­rière la ligne d’ho­ri­zon, il y eut un silence sur le port — un silence bref, épais, le silence d’une ville qui com­prend qu’elle est seule.

Puis le bruit revint. Les mouettes, le vent, les voix. La ville se remit en marche, parce qu’O­des­sa ne s’ar­rê­tait jamais, parce que s’ar­rê­ter c’é­tait mou­rir, et Odes­sa pré­fé­rait le chaos à la mort, le désordre à l’immobilité.

Motl ren­tra au Bristol.

L’hô­tel avait chan­gé. Pas phy­si­que­ment — les murs étaient les mêmes, le lustre brillait tou­jours, le por­tier était à son poste — mais quelque chose dans l’at­mo­sphère s’é­tait modi­fié, comme quand la pres­sion atmo­sphé­rique baisse avant un orage et que les ani­maux le sentent avant les hommes. Les chambres des diplo­mates fran­çais étaient vides. Les suites des offi­ciers de liai­son étaient vides. La moi­tié du res­tau­rant était vide. Et dans les cou­loirs, les femmes de chambre tra­vaillaient avec une appli­ca­tion silen­cieuse qui res­sem­blait à de la peur.

Kagan était dans son bureau, der­rière le res­tau­rant. Un bureau minus­cule, encom­bré de registres et de bou­teilles vides, qui sen­tait le tabac et l’encre.

— On joue ce soir ? deman­da Motl.

Kagan leva la tête. Il avait vieilli de dix ans en une nuit.

— On joue ce soir, Zeit­lin. On joue­ra demain. On joue­ra tant qu’il y aura quel­qu’un pour écou­ter et quelque chose à man­ger dans les cui­sines. Après, on verra.

Motl sor­tit du bureau. Dans le cou­loir, il croi­sa le por­tier — celui qui res­sem­blait à un ami­ral — et le por­tier fai­sait ce qu’il fai­sait chaque jour : il cirait les bou­tons de cuivre de son uni­forme avec un chif­fon. Les bou­tons brillaient. Dehors, le monde chan­geait de maître. Les bou­tons brillaient.

Motl mon­ta au pre­mier étage par l’es­ca­lier de ser­vice. Il vou­lait voir le hall d’en haut, depuis la gale­rie — cette pers­pec­tive plon­geante qui trans­for­mait le hall en une scène de théâtre vue depuis les cintres. Le hall était presque vide. Quelques clients pas­saient, la tête basse. Un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot de bagages vers la sor­tie. Et au milieu du hall, assis dans un fau­teuil de cuir, le capi­taine Ver­khou­nine lisait un journal.

Il n’é­tait pas parti.

Il lisait un jour­nal qui avait pro­ba­ble­ment trois jours de retard, assis dans un fau­teuil du Bris­tol, en uni­forme, comme si rien ne s’é­tait pas­sé, comme si les Fran­çais étaient encore là, comme si le monde ancien tenait encore debout. Il tour­na une page. Motl le regar­da depuis la gale­rie, d’en haut, et il pen­sa à la montre dans sa poche — la montre en or avec l’ins­crip­tion de la mère — et il se deman­da si un homme qui confie sa montre est un homme qui se pré­pare à mou­rir ou un homme qui se pré­pare à vivre autrement.

Il ne trou­va pas la réponse. Il des­cen­dit. Il assem­bla sa clarinette.

Il joua.

V

Brigh­ton Beach, hiver 1973

La librai­rie de la mer Noire n’a­vait pas d’en­seigne. Elle avait eu une enseigne, autre­fois — on en voyait la trace au-des­sus de la porte, un rec­tangle plus clair dans la brique sombre où les lettres avaient lais­sé leur fan­tôme — mais l’en­seigne était tom­bée un jour de tem­pête, ou quel­qu’un l’a­vait décro­chée, ou elle s’é­tait sim­ple­ment las­sée d’exis­ter, et per­sonne ne l’a­vait rem­pla­cée, parce que les gens qui avaient besoin de la librai­rie savaient où elle était, et les gens qui ne savaient pas où elle était n’a­vaient pas besoin de la librairie.

Elle se trou­vait sous le métro aérien, au 312 Brigh­ton Beach Ave­nue, coin­cée entre un pres­sing tenu par un Coréen silen­cieux et un salon de coif­fure dont la vitrine expo­sait des pho­to­gra­phies de coupes de che­veux datant approxi­ma­ti­ve­ment de l’ère Bre­j­nev. L’ombre de la struc­ture métal­lique tom­bait sur la devan­ture et l’as­som­bris­sait encore, de sorte que même en plein jour, même en été, la librai­rie avait l’air d’un endroit où il fait nuit. Les piliers d’a­cier du métro enca­draient la porte comme les colonnes d’un temple indus­triel, et quand le train pas­sait au-des­sus — toutes les sept minutes en heure de pointe, toutes les douze minutes le reste du temps — la vitrine trem­blait, les livres sur les éta­gères fris­son­naient, et les lettres cyril­liques sur les cou­ver­tures sem­blaient bou­ger, comme si les mots eux-mêmes étaient secoués par le pas­sage de l’A­mé­rique au-des­sus de la Russie.

Motl pous­sa la porte.

La clo­chette tin­ta — un son grêle, fati­gué, qui ne s’a­dres­sait à per­sonne en par­ti­cu­lier. L’in­té­rieur de la librai­rie était un cube de papier. Des livres par­tout — sur les éta­gères qui cou­vraient les murs du sol au pla­fond, sur les tables, sur les chaises, par terre en piles instables qui sem­blaient défier les lois de la gra­vi­té, dans des car­tons ouverts dont le conte­nu débor­dait comme de la lave lit­té­raire. Des livres en russe, prin­ci­pa­le­ment, mais aus­si en ukrai­nien, en yid­dish, en polo­nais, en géor­gien — tout le spectre lin­guis­tique de l’ex-Empire, toutes les langues de l’exil. Il y avait des romans sovié­tiques à cou­ver­ture car­ton­née, avec ces typo­gra­phies aus­tères que le réa­lisme socia­liste affec­tion­nait. Il y avait des édi­tions d’a­vant la Révo­lu­tion, reliées en cuir, dorées sur tranche, qui avaient tra­ver­sé l’o­céan dans des valises et qui por­taient encore, entre leurs pages, l’o­deur fan­tôme d’ap­par­te­ments peters­bour­geois. Il y avait des samiz­dat — des tapus­crits sur papier pelure, reliés à la main, qui avaient été copiés clan­des­ti­ne­ment à Mos­cou ou Lenin­grad et qui étaient arri­vés à Brigh­ton Beach par des voies que per­sonne ne deman­dait à connaître.

Et il y avait Semion.

Semion Mar­ko­vitch Grin­berg était le pro­prié­taire, le gar­dien et, dans une cer­taine mesure, le pri­son­nier de la librai­rie de la mer Noire. Il avait entre soixante et cent ans — Motl n’a­vait jamais réus­si à déter­mi­ner son âge exact, et Semion lui-même sem­blait l’a­voir oublié, ou ne pas juger l’in­for­ma­tion per­ti­nente. C’é­tait un homme petit, voû­té, avec une barbe grise taillée sans convic­tion et des lunettes à mon­ture noire si épaisses qu’elles don­naient à ses yeux un aspect de créa­tures sous-marines obser­vant le monde depuis un aqua­rium. Il por­tait inva­ria­ble­ment un gilet en laine mar­ron bou­ton­né de tra­vers et une che­mise dont le col avait renon­cé à toute pré­ten­tion de symé­trie. Il par­lait un russe d’O­des­sa — ce russe chan­tant, légè­re­ment iro­nique, où chaque phrase sem­blait conte­nir une blague cachée que seul l’in­ter­lo­cu­teur devait trouver.

— Zeit­lin, dit Semion sans lever les yeux du livre qu’il lisait, assis der­rière son comp­toir — un comp­toir ense­ve­li sous une telle quan­ti­té de pape­rasse que le comp­toir lui-même était deve­nu une notion abs­traite, un sou­ve­nir de sur­face plane sous un conti­nent de papier.

— Semion, dit Motl.

— Tu viens pour Babel.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Motl venait sou­vent pour Babel. Il venait feuille­ter les Récits d’O­des­sa, relire les pages sur Benia Krik, sur les ban­dits de la Mol­da­van­ka, sur les noces juives, sur cette Odes­sa que Babel avait trans­for­mée en mythe et qui, lue à Brigh­ton Beach en 1973, pre­nait une qua­li­té d’ir­réa­li­té presque insup­por­table — comme si la ville dans le livre et la ville dans la mémoire de Motl étaient deux villes dif­fé­rentes qui por­taient le même nom, et qu’au­cune des deux n’exis­tait plus.

— Je viens pour Babel, confir­ma Motl.

Il s’ins­tal­la dans le fau­teuil que Semion gar­dait pour les clients — il n’y en avait qu’un, et le tis­su était si usé qu’il avait la trans­pa­rence d’une pro­messe — et il prit sur l’é­ta­gère le volume qu’il connais­sait par cœur. L’é­di­tion était sovié­tique, datée de 1957, la pre­mière réédi­tion après la mort de Sta­line, après les années où le nom même de Babel avait été effa­cé, inter­dit, comme s’il n’a­vait jamais exis­té. Le papier était jaune, friable, et sen­tait cette odeur par­ti­cu­lière des livres sovié­tiques — colle indus­trielle, encre bon mar­ché, et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être l’o­deur de la cen­sure, l’o­deur de ce qui a été long­temps enfermé.

Motl ouvrit le livre. Il lut :

Il lut sans lire vrai­ment — les mots pas­saient sous ses yeux comme de l’eau, fami­liers, usés par la répé­ti­tion, et ce qu’il voyait n’é­tait pas la page mais ce que la page évo­quait : la lumière d’O­des­sa, les cours inté­rieures, les rires énormes, la vio­lence, la ten­dresse, le mélange de cruau­té et de beau­té qui fai­sait de cette ville un endroit impos­sible et nécessaire.

— Tu l’as connu, dit Semion.

— Qui ?

— Babel. Tu dis que tu l’as connu. Chaque fois que tu viens, tu dis que tu l’as connu.

— Je l’ai connu.

Semion ôta ses lunettes, les essuya avec un pan de son gilet, les remit sur son nez. Ce geste — qu’il effec­tuait envi­ron qua­rante fois par jour — était sa façon d’ex­pri­mer le doute, l’in­té­rêt, l’en­nui, la sur­prise, et à peu près toutes les autres émo­tions que son visage refu­sait de manifester.

— Tout le monde à Odes­sa a connu Babel, dit Semion. Comme tout le monde à Mos­cou a connu Tol­stoï. Comme tout le monde à Paris a connu Napo­léon. C’est le propre des grands hommes : ils ont été vus par tout le monde et connus par personne.

— Je ne dis pas que je l’ai connu. Je dis que je l’ai ren­con­tré. Une fois. Une nuit. En 1919.

— Et ?

— Et quoi ?

— Et com­ment était-il ?

Motl fer­ma le livre. Il le fer­ma len­te­ment, en lis­sant la cou­ver­ture du plat de la main, comme on caresse un animal.

— Petit, dit-il. Plus petit qu’on ne s’y attend. Avec des lunettes rondes. Et des yeux der­rière les lunettes — des yeux qui regar­daient tout, qui pre­naient tout, qui ne lais­saient rien pas­ser. Des yeux de voleur. Il volait les his­toires des gens. Tu lui racon­tais quelque chose et tu sen­tais que c’é­tait par­ti, que ça ne t’ap­par­te­nait plus, que ça appar­te­nait main­te­nant à ses car­nets, à ses mots à lui, et qu’un jour ça res­sor­ti­rait trans­for­mé, mécon­nais­sable, plus vrai que la vérité.

Semion ne dit rien. Le métro pas­sa au-des­sus. La vitrine trem­bla. Les livres fré­mirent. Puis le silence revint — ce silence par­ti­cu­lier de Brigh­ton Beach Ave­nue entre deux trains, un silence qui n’é­tait jamais tout à fait du silence mais une pause, une rete­nue du bruit, comme une res­pi­ra­tion entre deux phrases.

— Il est mort en 1940, dit Semion. Fusillé. Sur ordre de Sta­line. Ou de Beria. Ou des deux. On n’a jamais su exac­te­ment. On ne retrou­ve­ra pro­ba­ble­ment jamais l’en­droit où il est enter­ré. S’il est enterré.

— Je sais, dit Motl.

— Tout le monde sait. Mais tu sais autre­ment, pas vrai ? Tu sais comme quel­qu’un qui a vu le visage.

Motl ne répon­dit pas. Il y avait des choses qu’il ne racon­tait pas, même à Semion, même dans le fau­teuil usé de la librai­rie de la mer Noire, même avec le bruit du métro qui cou­vrait les mots et les ren­dait presque confi­den­tiels. La ren­contre avec Babel était une de ces choses — une chose qu’il gar­dait en lui, qu’il sor­tait par­fois, qu’il mon­trait à demi, puis qu’il remet­tait dans sa poche, comme la montre du capi­taine Verkhounine.

Il res­ta dans la librai­rie une heure, peut-être deux. Le temps, chez Semion, avait une tex­ture dif­fé­rente — il pas­sait plus len­te­ment, ou pas du tout, comme si les livres empi­lés jus­qu’au pla­fond avaient créé une sorte de bar­rage contre l’é­cou­le­ment des heures. Des clients entraient par­fois — un vieil homme qui cher­chait un roman de Bou­nine, une femme qui vou­lait un livre de cui­sine en russe, un ado­les­cent à l’air per­du qui repar­tit sans rien ache­ter. Semion les ser­vait avec une com­pé­tence dis­traite, trou­vant les livres sans regar­der, comme si la librai­rie était une exten­sion de son corps et que chaque volume occu­pait une place qu’il connais­sait par le toucher.

Dehors, la nuit tom­bait. En jan­vier, à Brigh­ton Beach, la nuit tom­bait tôt, vers quatre heures et demie, et elle tom­bait d’un coup, comme un rideau, et sou­dain l’a­ve­nue chan­geait. Les néons des com­merces russes s’al­lu­maient — des néons rouges, bleus, verts, avec des lettres cyril­liques qui jetaient sur les trot­toirs mouillés des reflets de cou­leurs qui avaient quelque chose de fes­tif et de triste à la fois, comme des déco­ra­tions de Noël dans un hôpi­tal. La struc­ture du métro aérien deve­nait noire, mas­sive, décou­pée contre le ciel orange de la pol­lu­tion urbaine, et les piliers d’a­cier pro­je­taient des ombres longues qui rayaient l’a­ve­nue de barres sombres — des bar­reaux, pen­sa Motl, chaque fois, des barreaux.

Il sor­tit de la librai­rie. Le froid le reprit. Il remon­ta le col de son par­des­sus gris.

Sur le trot­toir d’en face, un res­tau­rant russe avait ouvert ses portes — le Pri­mors­ki, un éta­blis­se­ment du sous-sol dont la porte était en contre­bas de la rue et d’où mon­tait, par l’es­ca­lier, une bouf­fée d’air chaud qui sen­tait le bortch, la viande grillée et la vod­ka. On enten­dait de la musique — pas du klez­mer, de la varié­té russe, une chan­son sen­ti­men­tale dont les paroles par­laient de Mos­cou ou de la Vol­ga ou d’une femme qui atten­dait quel­qu’un qui ne revien­drait pas, les trois thèmes inter­chan­geables de la chan­son popu­laire sovié­tique. La voix du chan­teur était nasale, ampli­fiée par des haut-par­leurs médiocres, et elle se mêlait au gron­de­ment du métro qui pas­sait au-des­sus, et ce mélange — la chan­son, le train, le froid, les néons — était le son de Brigh­ton Beach, son timbre propre, sa signa­ture sonore, aus­si recon­nais­sable pour Motl que l’a­vait été autre­fois le mélange des mouettes et des cloches d’é­glise et des cris des mar­chands de Privoz.

Il mar­cha vers la Boardwalk.

La Board­walk de nuit. Les lam­pa­daires éclai­raient les planches d’une lumière jaune qui ne par­ve­nait pas à per­cer l’obs­cu­ri­té au-delà — à dix mètres de la ram­barde, la plage n’exis­tait plus, ava­lée par le noir, et l’o­céan était une rumeur, un bruit de res­pi­ra­tion énorme dans l’ombre. On ne voyait pas l’eau. On l’en­ten­dait. On la sen­tait — le sel, les algues, cette odeur miné­rale et vivante qui n’é­tait pas l’o­deur de la mer Noire mais qui lui res­sem­blait assez pour trom­per la mémoire, cer­tains soirs, quand Motl mar­chait seul sur les planches et que la fatigue, le froid et la soli­tude se liguaient pour brouiller les fron­tières entre ici et là-bas, entre main­te­nant et autrefois.

Il s’ar­rê­ta à l’en­droit habi­tuel. Le banc face à la mer, entre deux lam­pa­daires. Il posa l’é­tui à cla­ri­nette. Il ne joua pas.

Il pen­sa à Babel. Non pas à Babel tel qu’il l’a­vait connu — ça, c’é­tait pour le cha­pitre sui­vant de l’his­toire, le cha­pitre qu’il ne racon­tait pas encore — mais à Babel tel qu’il était deve­nu dans les livres, dans la mémoire, dans la légende. Babel, le petit homme à lunettes qui avait fait de la Mol­da­van­ka un lieu éter­nel, qui avait pris les ban­dits et les musi­ciens et les veuves et les voleurs et les avait trans­for­més en per­son­nages plus grands que nature, plus vrais que la vie. Et Motl se deman­dait — il se le deman­dait sou­vent, assis sur ce banc, face à l’At­lan­tique — si lui-même n’é­tait pas un per­son­nage de Babel qui avait sur­vé­cu à son auteur, un per­son­nage qui avait conti­nué à vivre après que le livre avait été refer­mé, après que l’é­cri­vain avait été fusillé, un per­son­nage en liber­té, sans livre, sans auteur, sans his­toire, jouant de la cla­ri­nette sur une Board­walk de Brook­lyn pour une mer qui n’é­tait pas la bonne.

Le métro gron­da au loin. Les planches vibrèrent sous ses pieds.

Il était assis sur un hôtel mort, et il pen­sait à un écri­vain mort, et la mer devant lui n’é­tait pas la bonne mer, et pour­tant il était là, et la cla­ri­nette était là, et le froid était réel, et les bagels d’Ar­ka­di étaient réels, et peut-être que c’é­tait ça, l’exil — non pas la perte d’un pays, mais l’ha­bi­tude prise de vivre dans la copie.

Lire la suite…

Read more
Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 3

PAR­TIE III

LE VER­TIGE

I

Wal­ter pas­sa les trois jours sui­vants enfer­mé dans sa chambre.

Il ne des­cen­dait plus au Quixote. Il ne regar­dait plus par la fenêtre. Il res­tait assis devant sa Reming­ton, à fixer la feuille blanche.

Il avait ramas­sé les pages déchi­rées, les avait éta­lées sur le lit. Des cen­taines de frag­ments. Des phrases arra­chées. Des para­graphes mutilés.

Il essayait de les recol­ler men­ta­le­ment. Mais ça ne fonc­tion­nait pas. L’his­toire s’é­tait défaite. Claire n’exis­tait plus. Vivian non plus. Il ne res­tait que Mar­ga­ret et une assis­tante den­taire dont il ne connais­sait même pas le vrai prénom.

Le qua­trième jour, Harold débar­qua sans prévenir.

Wal­ter ne l’en­ten­dit pas frap­per. Harold uti­li­sa la clé que la récep­tion lui avait don­née — « urgence », avait-il dit. Il ouvrit la porte et res­ta figé sur le seuil.

La chambre était un champ de bataille. Des pages déchi­rées par­tout. Des bou­teilles vides. Des cen­driers qui débor­daient. Wal­ter était assis par terre, ados­sé au lit, les yeux dans le vague.

« Bon sang, Walter. »

Harold entra, refer­ma la porte. Il écar­ta des papiers, s’as­sit sur la chaise.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Wal­ter leva les yeux vers lui.

« Tout s’est effondré. »

« Quoi ? Le roman ? »

« Tout. »

Harold regar­da autour de lui. Les pages déchi­rées. Les car­nets éventrés.

« Tu as détruit ton travail. »

« C’é­tait que du mensonge. »

« Et alors ? » Harold se pen­cha. « Wal­ter, écoute-moi. Tous les romans sont des men­songes. C’est le prin­cipe. Tu inventes des gens qui existent pas. Des situa­tions qui se sont jamais pas­sées. C’est ça, la fiction. »

Wal­ter secoua la tête.

« C’est pas pareil. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que… » Il cher­chait ses mots. « Parce que j’ai volé leurs vies. Je les ai obser­vés comme des insectes et j’ai construit des his­toires qui avaient rien à voir avec eux. »

Harold sou­pi­ra.

« Et tu crois que Fitz­ge­rald connais­sait vrai­ment Gats­by ? Que Heming­way avait vrai­ment été tore­ro ? » Il allu­ma une ciga­rette. « Tu prends des mor­ceaux de réa­li­té et tu construis quelque chose. C’est ça, écrire. »

« Mais eux, ils étaient d’ac­cord. Mes per­son­nages, eux, ils savaient même pas. »

« Per­sonne est jamais d’ac­cord. » Harold se leva, alla à la fenêtre. « Tu crois que les gens sur qui tu écris dans un roman, même si tu changes les noms, ils sont contents ? Ils se recon­naissent. Ils se sentent tra­his. Uti­li­sés. » Il se retour­na. « Mais c’est pas ton pro­blème. Ton pro­blème, c’est de faire un bon livre. »

Wal­ter se leva péniblement.

« Je peux pas. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que j’ai ren­con­tré la vraie Mar­ga­ret. Et la vraie… » Il s’ar­rê­ta. « La vraie his­toire était mille fois mieux que ce que j’a­vais écrit. »

Harold réflé­chit.

« Alors écris la vraie histoire. »

« Je peux pas. C’est sa vie. Pas la mienne. »

« Alors mélange. Prends ce qu’elle t’a dit. Ajoute ce que t’a­vais ima­gi­né. Fais-en quelque chose de nouveau. »

Wal­ter s’as­sit sur le lit.

« T’as vrai­ment besoin de ce manus­crit, hein ? »

Harold eut un sou­rire triste.

« Ouais. Vrai­ment. » Il s’ap­pro­cha. « Mais c’est pas pour ça que je suis là. Enfin, pas seule­ment. Je m’in­quiète pour toi, Wal­ter. Tu vas pas bien. »

« Je sais. »

« Tu bois trop. Tu manges plus. Tu restes enfer­mé ici à te détruire. » Il posa sa main sur l’é­paule de Wal­ter. « Faut que tu sortes de là. D’une manière ou d’une autre. Finis ce putain de roman ou brûle-le. Mais fais quelque chose. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

Harold ramas­sa quelques pages déchi­rées. Il lut.

« C’est bien écrit, tu sais. Même déchi­ré. Ça a quelque chose. »

« Mer­ci. »

Harold posa les pages.

« Je reviens dans dix jours. Le 5 sep­tembre. Si t’as rien à me mon­trer, on se dit au revoir et on oublie tout ça. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta assis sur le lit, entou­ré des débris de son travail.

Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Mar­ga­ret était à son bal­con. Elle arro­sait sa fou­gère. Les gestes étaient doux, patients. La plante sem­blait aller mieux.

Wal­ter la regar­da. Puis il retour­na à sa Remington.

Il glis­sa une feuille dans le rouleau.

Il tapa : TROIS DRAMES.

Puis il continua.

II

Wal­ter écri­vit pen­dant six jours d’affilée.

Il ne dor­mait presque plus. Il écri­vait la nuit, le jour, dans un état second. Le café, les ciga­rettes, par­fois un verre de whis­ky pour tenir le coup.

Il ne par­tait plus de rien. Il avait com­pris quelque chose : il fal­lait tout gar­der. Les men­songes et la véri­té. Claire et Mar­ga­ret. Vivian et l’as­sis­tante den­taire. La fic­tion et la réa­li­té, mélan­gées, entrelacées.

Il écri­vit l’his­toire d’un écri­vain raté qui obser­vait trois voi­sins et inven­tait leurs vies. Puis qui décou­vrait qu’il s’é­tait trom­pé sur tout. Mais qui conti­nuait quand même à écrire, parce que l’in­ven­tion était peut-être plus vraie que la vérité.

Il ne savait pas si c’é­tait bon. Il savait juste que c’é­tait nécessaire.

Le troi­sième jour, Mar­ga­ret frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit, hagard. Il ne s’é­tait pas rasé. Il por­tait le même t‑shirt depuis trois jours.

« Vous allez bien ? demanda-t-elle.

— Pour­quoi ? »

« Parce que j’vous ai pas vu à votre fenêtre depuis une semaine. J’me suis inquiétée. »

Wal­ter eut un sou­rire faible.

« Vous vous inquié­tez pour moi ? »

« Ouais. C’est con, hein ? » Elle regar­da par-des­sus son épaule. « Vous écrivez ? »

« Oui. »

« Sur moi ? »

« Entre autres. »

Mar­ga­ret hésita.

« Je peux lire ? »

Wal­ter la regar­da. Puis il s’écarta.

« Entrez. »

Elle entra, regar­da autour d’elle. La chambre était dans un état catas­tro­phique. Mais au moins les pages étaient main­te­nant empi­lées, organisées.

Mar­ga­ret prit la pile la plus haute, s’as­sit sur le lit. Elle com­men­ça à lire.

Wal­ter retour­na à sa Reming­ton. Il conti­nua d’é­crire. Le cli­que­tis des touches. Le silence de Mar­ga­ret qui lisait.

Au bout d’une heure, elle posa les pages.

« C’est triste, dit-elle.

— Je sais.

— Mais c’est beau aus­si. » Elle le regar­da. « C’est moi ? La femme dans le roman ? »

« Oui et non. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Wal­ter se retourna.

« Ça veut dire que j’ai pris des mor­ceaux de vous. De ce que vous m’a­vez dit. De ce que j’ai ima­gi­né. Et j’en ai fait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui existe pas. »

Mar­ga­ret hocha la tête.

« Elle me res­semble. Mais elle est pas moi. »

« Exac­te­ment. »

« Et vous êtes l’é­cri­vain. Celui qui observe. »

« Oui. »

Mar­ga­ret se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

« Il se passe quoi, à la fin ? »

« Je sais pas encore. »

« Il faut qu’elle parte, dit Mar­ga­ret. La femme. Il faut qu’elle s’en aille pour de bon. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la seule chose qu’elle peut faire. Res­ter, c’est mou­rir. Par­tir, c’est peut-être vivre. »

Wal­ter la regarda.

« C’est ce que vous allez faire ? Partir ? »

Mar­ga­ret ne répon­dit pas tout de suite. Puis :

« Je sais pas. Peut-être. Un jour. » Elle se retour­na. « Mais vous, dans votre roman, vous pou­vez le décider. »

« Vous vou­lez que je la fasse partir ? »

« Je veux que vous lui don­niez une chance. »

Wal­ter hocha la tête.

« D’ac­cord. »

Mar­ga­ret sou­rit — un vrai sou­rire cette fois.

« Vous devriez dor­mir. Vous avez une sale gueule. »

« Vous aussi. »

« Ouais. On fait la paire. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à sa machine. Il écri­vit jus­qu’à l’aube. Et cette fois, il savait com­ment ça allait finir.

III

Le cin­quième jour, Miles mon­ta le voir.

Wal­ter était endor­mi sur son lit, tout habillé. Miles le secoua.

« Réveille-toi. »

Wal­ter ouvrit les yeux, hagard.

« Quelle heure ? »

« Quinze heures. T’as une tête de mort. »

Wal­ter se redres­sa. Sa tête tournait.

« Qu’est-ce tu veux ? »

Miles s’as­sit sur la chaise.

« Mar­ga­ret m’a dit que t’é­cri­vais. Que c’é­tait bien. Je vou­lais voir. »

Wal­ter mon­tra la pile de pages.

« C’est là. »

Miles prit les pages, com­men­ça à lire. Wal­ter le regar­da faire. Il voyait ses yeux qui bou­geaient, son visage qui ne tra­his­sait rien.

Au bout de vingt minutes, Miles posa les pages.

« C’est vrai­ment moi, le saxophoniste ? »

« Oui. »

« Tu m’as bien cer­né, enfoiré. »

« Déso­lé. »

« Sois pas déso­lé. » Miles allu­ma une ciga­rette. « C’est bon. Vrai­ment bon. T’as réus­si quelque chose. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poitrine.

« Tu le penses ? »

« Ouais. » Miles se leva, alla à la fenêtre. « Mais la fin me plaît pas. »

« Y’a pas encore de fin. »

« Jus­te­ment. Faut que tu trouves. »

« Des suggestions ? »

Miles réflé­chit.

« Le saxo­pho­niste. Faut qu’il joue un der­nier mor­ceau. Quelque chose de beau. Même s’il sait que per­sonne écoute. Même s’il sait que ça chan­ge­ra rien. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est tout ce qu’il peut faire. » Miles se retour­na. « Et l’é­cri­vain, il faut qu’il écrive. Même si c’est nul. Même si per­sonne lit. Parce que c’est la seule chose qui le garde en vie. »

Wal­ter hocha la tête.

« Et la femme ? Mar­ga­ret m’a dit qu’elle devait partir. »

« Mar­ga­ret a rai­son. Elle doit par­tir. Mais on sait pas où elle va. On la voit juste s’en aller. Le reste, c’est mystère. »

Wal­ter prit des notes.

« Et l’homme au cha­peau ? Le frère ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Il reste. C’est un con, mais il reste. Parce qu’il sait pas faire autrement. »

Wal­ter sourit.

« T’es bon dra­ma­turge, tu sais. »

« Ouais. Dom­mage que ça paye pas. »

Miles s’en alla. Wal­ter retour­na à sa machine.

Il écri­vit la fin. Trois scènes. Trois réso­lu­tions. Ou plu­tôt trois absences de résolution.

Mar­ga­ret qui par­tait avec sa valise. On ne savait pas où.

Miles qui jouait un der­nier mor­ceau. Body and Soul. Lent et magni­fique. Dans la nuit vide.

Et l’é­cri­vain qui tapait les der­niers mots de son roman. Seul dans sa chambre. Sans savoir si c’é­tait bon ou mau­vais. Juste sachant que c’é­tait fini.

Wal­ter écri­vit jus­qu’au matin. Quand il tapa les der­niers mots, le soleil se levait.

Il s’al­lon­gea sur le lit et s’en­dor­mit d’un coup.

IV

Wal­ter se réveilla en fin d’a­près-midi. Quel­qu’un frap­pait à la porte.

Il ouvrit. C’é­tait Vivian. Elle por­tait un tailleur gris. Che­veux atta­chés. Maquillage discret.

« Salut, dit-elle.

— Salut. »

Ils se regar­dèrent. Puis Vivian eut un petit rire.

« C’est bizarre, hein ? On se parle pour la pre­mière fois. »

« Ouais. »

« Mar­ga­ret et Miles m’ont dit que vous écri­viez. Que c’é­tait bien. » Elle hési­ta. « Je suis dedans ? »

Wal­ter hocha la tête.

« Un peu. »

« Je peux lire ? »

Wal­ter lui ten­dit les pages. Vivian s’as­sit, com­men­ça à lire. Wal­ter atten­dit, debout près de la fenêtre.

Après quelques minutes, Vivian leva les yeux.

« C’est moi ? Cette femme qui rentre tous les soirs avec des hommes différents ? »

« Plus ou moins. »

« Vous la décri­vez comme quel­qu’un de mys­té­rieux. De fascinant. »

« C’est ce que je croyais. »

Vivian eut un sou­rire triste.

« Je suis pas mys­té­rieuse. Je suis juste seule. »

« Je sais. Main­te­nant je sais. »

Vivian conti­nua de lire. Puis elle refer­ma les pages.

« Vous savez ce qui est bizarre ? Dans votre ver­sion, je suis plus intéressante. »

Wal­ter la regarda.

« Non. Dans la vraie vie, vous êtes exac­te­ment aus­si inté­res­sante. Juste différente. »

« Peut-être. » Elle se leva. « Mais j’pré­fère votre ver­sion quand même. Au moins elle a l’air d’al­ler quelque part. Moi je tourne en rond. »

« On tourne tous en rond. »

« Ouais. » Elle alla vers la porte, s’ar­rê­ta. « Vous allez le publier ? »

« Je sais pas. Peut-être. Si mon édi­teur veut bien. »

« Et si quel­qu’un me reconnaît ? »

« Per­sonne vous recon­naî­tra. Vous êtes pas vous. C’est un personnage. »

Vivian hocha la tête.

« Tant mieux. » Elle ouvrit la porte. « Bonne chance avec votre livre. »

« Mer­ci. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à la fenêtre. En face, chez Mar­ga­ret, les rideaux étaient ouverts. Mais la pièce sem­blait vide. Pas de lumière. Pas de mouvement.

Wal­ter des­cen­dit, tra­ver­sa la rue, mon­ta au troi­sième étage.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il essaya la poi­gnée. La porte était ouverte.

Il entra.

L’ap­par­te­ment était vide. Pas de meubles. Pas de vête­ments. Juste la fou­gère sur le rebord de la fenêtre. Encore vivante. Arro­sée récemment.

Sur la table, une enve­loppe. Avec son nom dessus.

Wal­ter l’ouvrit.

Wal­ter,

Je suis par­tie. Pour de bon cette fois. Je sais pas où je vais. Peut-être Bos­ton. Peut-être plus loin. Peu importe.

Mer­ci de m’a­voir vue. Même si vous vous êtes trom­pé au début. Au final, vous m’a­vez vrai­ment vue.

Pre­nez soin de la fou­gère si vous vou­lez. Ou lais­sez-la cre­ver. C’est à vous de décider.

Mar­ga­ret

Wal­ter plia la lettre. Il regar­da autour de lui. L’ap­par­te­ment vide. La lumière qui entrait par la fenêtre. La fougère.

Il prit la fou­gère et ren­tra chez lui.

V

Le 5 sep­tembre, Harold revint.

Wal­ter l’at­ten­dait. Il avait dor­mi pour la pre­mière fois depuis une semaine. Il s’é­tait rasé. Il avait mis une che­mise propre.

Sur le bureau, une pile bien nette. Cent pages exactement.

Harold entra, vit les pages, et sourit.

« Tu l’as fait. »

« Ouais. »

« Je peux lire ? »

« C’est pour ça que t’es là. »

Harold s’as­sit et com­men­ça à lire. Wal­ter sor­tit sur le bal­con, fuma en regar­dant la cour.

En face, l’ap­par­te­ment de Mar­ga­ret était tou­jours vide. Au cin­quième, Vivian était là, qui se pré­pa­rait pour sor­tir. Au qua­trième, Miles était assis sur son rebord de fenêtre, saxo­phone à la main.

Leurs regards se croi­sèrent. Miles leva son saxo­phone en signe de salut. Wal­ter leva sa ciga­rette en réponse.

Puis Miles se mit à jouer. Someone to Watch Over Me. Lent et doux.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout.

Quand il ren­tra, Harold avait fini de lire. Il tenait les pages ser­rées contre lui.

« Wal­ter… c’est magnifique. »

Wal­ter s’assit.

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. » Harold le regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion. « C’est pas ce que j’at­ten­dais. C’est pas un polar. C’est pas com­mer­cial. Mais c’est… » Il cher­chait ses mots. « C’est vrai. C’est vivant. Ça pulse. »

« Mais tu peux le vendre ? »

Harold hési­ta.

« Je sais pas. Hon­nê­te­ment, je sais pas. Ça va être dur. Les gens veulent du sus­pense, de l’ac­tion. Là, t’as écrit quelque chose de contem­pla­tif. D’ambigu. »

« Donc c’est non. »

« Non. » Harold posa les pages. « C’est : je vais essayer. Je vais le faire lire à des gens. Je vais me battre pour. » Il se leva. « Mais même si ça marche pas, Wal­ter, tu devais écrire ce livre. Pour toi. »

Wal­ter hocha la tête.

« Je sais. »

Harold prit les pages, les glis­sa dans son attaché-case.

« Je te donne des nou­velles dans quinze jours. »

« D’ac­cord. »

À la porte, Harold se retourna.

« T’as l’air d’al­ler mieux. »

« Peut-être un peu. »

« Conti­nue comme ça. » Harold lui ser­ra la main. « Et écris autre chose. Tout de suite. Tant que t’es dans le flow. »

« Je verrai. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta seul dans sa chambre. Il regar­da la Reming­ton. La fou­gère de Mar­ga­ret sur le rebord de la fenêtre. Les car­nets vides qui attendaient.

Puis il glis­sa une nou­velle feuille dans le rouleau.

Il écri­vit : Cha­pitre un.

Et conti­nua.

VI

Trois semaines passèrent.

Wal­ter écri­vait tous les jours. Pas un nou­veau roman. Juste des frag­ments. Des scènes. Des per­son­nages qui appa­rais­saient et disparaissaient.

Il ne buvait presque plus. Il dor­mait mieux. Il avait recom­men­cé à des­cendre au Quixote, à par­ler avec les autres loca­taires du Chelsea.

Mar­ga­ret ne revint jamais. Son appar­te­ment res­ta vide pen­dant deux semaines, puis de nou­veaux loca­taires emmé­na­gèrent. Un couple de jeunes peintres. Wal­ter ne les obser­vait pas.

Vivian était tou­jours là. Elle sor­tait tou­jours le soir, ren­trait tou­jours tard. Mais main­te­nant, quand elle croi­sait Wal­ter dans le hall, elle lui sou­riait. Ils avaient pris un café ensemble une fois. Ils avaient par­lé de choses banales. C’é­tait agréable.

Miles jouait tou­jours. Tous les soirs. Wal­ter l’é­cou­tait en écri­vant. Ils s’é­taient vus plu­sieurs fois. Ils par­laient peu. Mais il y avait quelque chose entre eux main­te­nant. Une recon­nais­sance. Une fraternité.

Un matin, Harold appela.

« Wal­ter ? C’est moi.

— Salut.

— J’ai des nouvelles. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’accélérer.

« Bonnes ou mauvaises ? »

« Les deux. » Harold tous­sa. « J’ai fait lire ton manus­crit. Tout le monde dit que c’est brillant. Mais per­sonne veut le publier. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poitrine.

« Je vois.

— Attends. J’ai pas fini. » Harold mar­qua une pause. « Y’a un petit édi­teur. Très petit. Très lit­té­raire. Ils font des tirages de mille exem­plaires. Ils paient presque rien. Mais ils veulent le publier. »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Tu… tu leur as dit oui ? »

« Pas encore. Je vou­lais ton accord. Parce que, Wal­ter, faut que tu com­prennes. Ça va rien chan­ger finan­ciè­re­ment. T’au­ras peut-être cinq cents dol­lars. Et le livre se ven­dra pro­ba­ble­ment pas. »

« Mais il sera publié. »

« Oui. Il sera publié. »

Wal­ter réflé­chit. Cinq cents dol­lars. Ça payait deux mois de loyer. Peut-être trois s’il était raisonnable.

Et après ? Il fau­drait trou­ver autre chose. Un tra­vail. Ou écrire un polar comme Harold le vou­lait depuis le début.

Mais au moins, le livre existerait.

« Dis-leur oui, dit Walter.

— T’es sûr ?

— Oui. »

Il enten­dit Harold sou­pi­rer de soulagement.

« D’ac­cord. Je m’en occupe. » Une pause. « Et Walter ?

— Oui ?

— Je suis fier de toi. »

Wal­ter raccrocha.

Il res­ta assis sur son lit, immo­bile. Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Vivian se pré­pa­rait pour sor­tir. Elle por­tait une robe verte. Celle qu’il avait vue la pre­mière fois.

Au qua­trième, Miles était à sa fenêtre. Il fumait en regar­dant le ciel.

Wal­ter les regar­da. Ses per­son­nages. Ses fan­tômes. Ses com­plices involontaires.

Il pen­sa : Mer­ci.

Puis il retour­na à sa machine et se remit à écrire.

VII

Le livre sor­tit en mars 1955.

Wal­ter reçut dix exem­plaires d’au­teur. Il en gar­da un, don­na les autres.

Un à Harold. Un à Miles. Un à Vivian. Un qu’il envoya à Mar­ga­ret, à Bos­ton, à l’a­dresse qu’elle lui avait lais­sée. Les autres, il les dis­tri­bua au hasard — à la ser­veuse du Quixote, au type du kiosque à jour­naux, à la récep­tion du Chelsea.

Les cri­tiques furent rares. Le Vil­lage Voice en par­la — « un roman contem­pla­tif et étrange sur la soli­tude urbaine ». Le Times l’i­gno­ra complètement.

Le livre se ven­dit à quatre cents exem­plaires. Puis disparut.

Wal­ter s’en foutait.

Il avait com­men­cé un nou­veau roman. Un polar, cette fois. Pour Harold. Pour payer le loyer. C’é­tait ali­men­taire, mais c’é­tait honnête.

Et la nuit, quand il avait fini sa quo­ta, il écri­vait autre chose. Des frag­ments. Des scènes. Des choses qu’il ne mon­tre­rait à personne.

Un soir de mai, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit. C’é­tait Margaret.

Elle por­tait un man­teau léger, les che­veux courts main­te­nant. Elle souriait.

« Salut.

— Mar­ga­ret. » Wal­ter res­ta bouche bée. « Qu’est-ce que… »

« Je suis de pas­sage à New York. J’ai pen­sé venir vous voir. » Elle entra. « J’ai reçu votre livre. »

« Tu l’as lu ? »

« Deux fois. » Elle s’as­sit sur le lit. « C’est beau. Vraiment. »

« Mer­ci. »

« La femme. Celle qui part. C’est moi ? »

« Oui et non. »

Mar­ga­ret sourit.

« C’est bien. J’aime ça. Être moi et pas moi en même temps. »

Ils par­lèrent long­temps. Mar­ga­ret lui racon­ta sa nou­velle vie à Bos­ton. Un tra­vail de ser­veuse. Un petit appar­te­ment. Des amis. Rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais quelque chose de stable. De vivable.

« Et toi ? demanda-t-elle.

— Je sur­vis. J’écris. »

« C’est bien. »

« Ouais. »

Mar­ga­ret se leva.

« Faut que j’y aille. Mon train est dans deux heures. »

« Tu reviens à New York des fois ? »

« Peut-être. Un jour. » Elle l’embrassa sur la joue. « Conti­nue d’é­crire, Wal­ter. Même si c’est dur. Même si per­sonne lit. »

« Toi conti­nue de par­tir. Même si tu sais pas où tu vas. »

Mar­ga­ret sou­rit et s’en alla.

Wal­ter la regar­da par­tir depuis sa fenêtre. Il la vit tra­ver­ser la 23e Rue, héler un taxi, disparaître.

Il retour­na à sa machine.

Et écri­vit jus­qu’à l’aube.

VIII

L’é­té arri­va. La cha­leur revint. New York cui­sait de nouveau.

Wal­ter était tou­jours au Chel­sea. Tou­jours dans la chambre 412. Tou­jours à sa fenêtre.

Mais quelque chose avait changé.

Il n’ob­ser­vait plus. Ou plu­tôt, il obser­vait dif­fé­rem­ment. Pas pour voler. Pas pour inven­ter. Juste pour voir.

Les nou­veaux voi­sins d’en face — le jeune couple de peintres — vivaient leur vie. Ils s’ai­maient, se dis­pu­taient, riaient. Wal­ter les regar­dait par­fois. Mais il n’é­cri­vait rien sur eux.

Vivian était par­tie en juillet. Un soir, elle était mon­tée le voir pour lui dire au revoir. Elle avait trou­vé un tra­vail à Chi­ca­go. Un vrai tra­vail, mieux payé. Elle par­tait recommencer.

« Vous allez me man­quer, avait-elle dit.

— Vous aussi. »

Elle lui avait lais­sé son adresse. Il lui écri­vait par­fois. Des lettres courtes. Elle répon­dait rarement.

Miles était tou­jours là. Il jouait tou­jours. Mais moins sou­vent main­te­nant. Il avait trou­vé un bou­lot de nuit dans un entre­pôt. Ça payait mal mais régu­liè­re­ment. Il avait dit à Wal­ter : « Au moins je crè­ve­rai pas de faim. »

Ils se voyaient sou­vent. Ils buvaient un café. Ils fumaient. Ils par­laient de tout et de rien. De jazz. De lit­té­ra­ture. De vie.

Un soir d’août, Miles mon­ta le voir.

« J’ai quelque chose pour toi. »

Il ten­dit un disque à Wal­ter. Un 33 tours. Sur la pochette, juste le nom : Miles Par­ker Quar­tet — Live at the Blue Note, 1952.

Wal­ter le regar­da, incrédule.

« C’est ton disque ? Celui dont tu m’a­vais parlé ? »

« Ouais. J’en avais gar­dé un exem­plaire. Je veux que tu l’aies. »

« Je peux pas accepter. »

« Si tu peux. » Miles sou­rit. « T’as écrit sur moi. C’est juste. Main­te­nant tu peux m’é­cou­ter pour de vrai. »

Wal­ter prit le disque.

« Mer­ci. »

« De rien. »

Miles s’en alla. Wal­ter mit le disque sur son tourne-disque. Il s’as­sit près de la fenêtre et écouta.

C’é­tait magni­fique. Miles jeune, Miles plein d’es­poir, Miles qui jouait comme s’il allait vivre éternellement.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout. Puis il écrivit.

Pas un roman. Juste une lettre. À Miles. Pour lui dire mer­ci. Pour lui dire qu’il avait eu tort, que son disque était extra­or­di­naire, que le monde avait eu tort de ne pas l’écouter.

Il ne l’en­voya jamais. Il la gar­da dans un tiroir.

IX

Sep­tembre arri­va. Un an exac­te­ment depuis qu’­Ha­rold lui avait don­né son ultimatum.

Wal­ter avait fini son polar ali­men­taire. Harold l’a­vait ven­du à un édi­teur moyen. Sor­tie pré­vue au prin­temps 1956. Avance cor­recte. De quoi tenir six mois.

Wal­ter savait que c’é­tait pas un grand livre. Mais c’é­tait hon­nête. C’é­tait bien écrit. Et ça lui per­met­tait de continuer.

Le soir du 15 sep­tembre, il s’as­sit à sa fenêtre avec un verre de whisky.

Il regar­da la cour. Les fenêtres d’en face. Les vies qui continuaient.

Il pen­sa à Mar­ga­ret, quelque part à Boston.

Il pen­sa à Vivian, quelque part à Chicago.

Il pen­sa à Miles, en bas, qui jouait peut-être, ou dor­mait, ou rêvait.

Il pen­sa à Claire, à la vraie Vivian, aux per­son­nages qu’il avait inven­tés et qui n’exis­taient plus.

Et il pen­sa à lui. Wal­ter Finch. Trente-sept ans. Écri­vain raté qui avait écrit un livre que per­sonne n’a­vait lu.

Mais qui avait quand même écrit.

Il vida son verre. Puis il prit son car­net et nota :

Trois drames. Trois vies. Trois histoires.

Celle de Mar­ga­ret, qui est par­tie sans savoir où elle allait.

Celle de Vivian, qui a conti­nué de cher­cher quelque chose qu’elle ne trou­vait pas.

Celle de Miles, qui a joué jus­qu’au bout, même pour personne.

Et la mienne. Celle d’un homme qui a obser­vé, inven­té, men­ti, écrit.

Qui a volé leurs vies et en a fait quelque chose d’autre.

Qui a essayé de don­ner un sens à tout ça.

Qui a peut-être échoué.

Mais qui a essayé.

Il refer­ma le carnet.

En face, une lumière s’al­lu­ma. Les jeunes peintres ren­traient. Ils riaient. Ils por­taient des courses. Ils allaient pré­pa­rer le dîner, peut-être faire l’a­mour, peut-être se disputer.

Wal­ter les regar­da un moment. Puis il se leva, fer­ma la fenêtre, et alla se coucher.

Demain, il écri­rait autre chose.

Mais ce soir, il avait fini.

X

Dix ans plus tard, Wal­ter Finch reçut une lettre.

C’é­tait l’au­tomne 1965. Il vivait tou­jours à New York, mais plus au Chel­sea. Un petit appar­te­ment à Brook­lyn. Deux pièces. Lumineux.

Il avait publié quatre autres livres. Trois polars ali­men­taires. Un roman lit­té­raire qui avait eu un petit suc­cès d’es­time. Il gagnait décem­ment sa vie. Pas riche, mais stable.

Il ne s’é­tait jamais marié. Quelques liai­sons, rien de durable. Il pré­fé­rait être seul. Ou du moins, il s’y était habitué.

La lettre venait de Bos­ton. Pas d’expéditeur.

Il l’ou­vrit.

Cher Wal­ter,

Je ne sais pas si cette adresse est encore la bonne. J’ai deman­dé à votre édi­teur. Ils ont accep­té de transmettre.

Je vou­lais vous dire que j’ai relu votre livre. Dix ans après. Je l’a­vais pas tou­ché depuis.

C’est bizarre. La pre­mière fois, je m’é­tais recon­nue. J’a­vais vu mes erreurs, mes fai­blesses. Ça m’a­vait fait mal.

Cette fois, j’ai vu autre chose. J’ai vu une his­toire sur la soli­tude. Sur le fait d’être vu. Ou pas vu. Sur le fait d’in­ven­ter des vies parce que la vraie vie est trop dure.

Je crois que j’ai com­pris ce que vous essayiez de faire.

Mer­ci.

Mar­ga­ret

P.S. : Je me suis mariée l’an­née der­nière. Il s’ap­pelle David. Il est gen­til. On a un chien. Je suis heu­reuse. Ou du moins, j’essaie.

Wal­ter plia la lettre. Il la glis­sa dans un tiroir où il gar­dait d’autres lettres. Celle de Vivian, qui lui avait écrit une fois de Chi­ca­go pour dire qu’elle avait ren­con­tré quel­qu’un. Celle d’Ha­rold, qui lui avait écrit quand Trois drames avait été réim­pri­mé dans une petite col­lec­tion de lit­té­ra­ture contemporaine.

Il n’a­vait jamais eu de lettre de Miles.

Miles était mort en 1959. Over­dose. Wal­ter l’a­vait appris par hasard, en lisant le Vil­lage Voice. Un entre­fi­let. « Miles Par­ker, saxo­pho­niste de jazz, est décé­dé dans sa chambre du Chel­sea Hotel. Il avait 36 ans. »

Wal­ter était allé à l’en­ter­re­ment. Il y avait dix per­sonnes. Des musi­ciens qu’il ne connais­sait pas. Pas de famille.

Après la céré­mo­nie, un des musi­ciens était venu le voir.

« Vous êtes Wal­ter Finch ? L’écrivain ?

— Oui.

— Miles par­lait de vous. Il disait que vous aviez écrit sur lui. Que c’é­tait bien. »

Wal­ter n’a­vait pas su quoi répondre.

« Il a lais­sé quelque chose pour vous », avait dit le musicien.

Il lui avait ten­du une enveloppe.

Dedans, une pho­to. Miles jeune, sur scène, saxo­phone à la bouche. Souriant.

Et au dos, grif­fon­né : Conti­nue d’é­crire. M.

Wal­ter avait gar­dé la pho­to. Elle était enca­drée main­te­nant, sur son bureau.

Il la regar­da. Puis il s’as­sit et écri­vit une lettre à Margaret.

Il lui racon­ta sa vie. Ses livres. Ses doutes. Il lui dit qu’il pen­sait sou­vent à elle, à Vivian, à Miles. Qu’ils avaient chan­gé quelque chose en lui. Qu’ils lui avaient appris à voir.

Il ter­mi­na :

Mer­ci d’a­voir été réelle. Mer­ci d’a­voir été géné­reuse. Mer­ci de m’a­voir lais­sé voler un peu de votre vie.

Je sais main­te­nant que c’é­tait pas du vol. C’é­tait un échange.

Vous m’a­vez don­né quelque chose. J’es­père vous avoir don­né quelque chose aussi.

Wal­ter

Il pos­ta la lettre le lendemain.

Il ne reçut jamais de réponse.

Mais ça lui allait.

ÉPI­LOGUE

Été 1954. Chambre 412. Chel­sea Hotel.

Un homme assis près d’une fenêtre ouverte. Cha­leur écra­sante. Ciga­rette qui se consume.

En face, trois fenêtres. Trois vies. Trois drames qui se déroulent en silence.

L’homme observe. Note. Invente.

Il ne sait pas encore ce qu’il écrit. Il ne sait pas encore si c’est bien ou mau­vais. Vrai ou faux.

Il sait juste qu’il écrit.

Et qu’au bout des doigts qui tapent sur les touches, quelque chose naît.

Quelque chose d’im­par­fait. D’am­bi­gu. De vivant.

Quelque chose qui res­semble à de la vie.

Ou peut-être juste à un men­songe qui vou­drait être vrai.

Il conti­nue d’écrire.

Dehors, le saxo­phone com­mence à jouer.

Round Mid­night.

L’homme écoute. Et écrit. Et écoute. Et écrit.

Jus­qu’à ce que la nuit tombe.

Jus­qu’à ce que les fenêtres s’é­teignent une à une.

Jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que lui, la machine à écrire, et le son du saxo­phone qui monte dans la nuit comme une prière.

Ou comme un adieu.

FIN

Read more
Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 2

Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 2

PAR­TIE II

LES TROIS FENÊTRES

I

Les jours sui­vants, Wal­ter éta­blit une routine.

Il se levait vers neuf heures, des­cen­dait cher­cher un café au Quixote, remon­tait. À dix heures, il était à son poste près de la fenêtre. Il attendait.

La jeune mariée appa­rais­sait géné­ra­le­ment entre dix et onze heures. Tou­jours le même rituel — ouvrir la fenêtre, res­pi­rer l’air chaud, fumer une ciga­rette, refer­mer. Par­fois elle arro­sait sa fou­gère. Par­fois elle res­tait sim­ple­ment là, les mains sur le rebord, à regar­der le ciel qu’on ne voyait pas.

Wal­ter avait com­men­cé à l’ap­pe­ler Claire dans ses notes. Il ne savait pas pour­quoi ce nom-là. Peut-être parce qu’elle avait quelque chose de clair, de trans­pa­rent. Ou peut-être parce qu’il avait besoin qu’elle ait un nom.

L’homme au cha­peau venait irré­gu­liè­re­ment. Deux fois par semaine, par­fois trois. Tou­jours le soir, jamais long­temps. Wal­ter avait essayé de dis­cer­ner un pat­tern — les mar­dis et ven­dre­dis, peut-être — mais ça ne tenait pas. Cer­taines semaines il venait trois soirs de suite, puis dis­pa­rais­sait pen­dant cinq jours.

Ce qui était constant, c’é­tait l’ef­fet de ses visites. Chaque fois qu’il repar­tait, la fenêtre res­tait close le len­de­main. Comme si Claire avait besoin d’un jour pour récu­pé­rer. Pour rede­ve­nir présentable.

Wal­ter notait tout. Les horaires, les gestes, les varia­tions infimes dans la rou­tine. Il se disait que c’é­tait du maté­riel. Que ça ser­vi­rait pour le roman. Mais il savait qu’il men­tait. Il notait parce qu’il ne pou­vait pas faire autrement.

Un matin — c’é­tait un mer­cre­di, il s’en sou­vint plus tard — Claire fit quelque chose de dif­fé­rent. Elle ouvrit la fenêtre comme d’ha­bi­tude, mais cette fois elle sor­tit sur le petit bal­con en fer for­gé. Elle por­tait une robe bleue que Wal­ter ne lui avait jamais vue. Elle avait les che­veux atta­chés. Elle souriait.

Wal­ter en fut trou­blé. Ce sou­rire ne cor­res­pon­dait à rien de ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait construit toute une his­toire autour de sa tris­tesse, de sa cap­ti­vi­té. Et voi­là qu’elle souriait.

Elle res­ta là dix minutes, à pro­fi­ter du soleil. Puis elle ren­tra et referma.

Wal­ter écri­vit : Mer­cre­di 11 août. Claire sou­rit. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ? Ai-je tout inventé ?

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, Wal­ter le vit mieux — il pas­sait juste sous sa fenêtre pour aller vers l’en­trée de l’im­meuble d’en face. Grand, mince, la qua­ran­taine peut-être. Cos­tume sombre bien cou­pé. Démarche assurée.

Rien dans son allure ne sug­gé­rait la vio­lence. Il aurait pu être ban­quier, avo­cat, méde­cin. Un homme respectable.

Wal­ter le vit entrer chez Claire. Les rideaux étaient tirés. Impos­sible de voir quoi que ce soit.

Il atten­dit. Une heure. Deux heures.

À vingt-trois heures, l’homme res­sor­tit. Démarche tou­jours aus­si assu­rée. Il mon­ta dans sa Buick et partit.

La lumière s’é­tei­gnit chez Claire.

Wal­ter se dit : Peut-être qu’il est gen­til. Peut-être que je me trompe complètement.

Mais il ne le croyait pas.

II

Vivian était plus dif­fi­cile à cerner.

Elle ne sui­vait aucune rou­tine iden­ti­fiable. Cer­tains soirs elle sor­tait à vingt heures, d’autres à minuit. Par­fois elle ren­trait à l’aube, par­fois pas du tout. Wal­ter avait renon­cé à noter ses allées et venues de manière sys­té­ma­tique — c’é­tait trop aléa­toire, trop imprévisible.

Ce qu’il notait, c’é­taient les détails. Les robes — verte, rouge, noire, argen­tée. Les chaus­sures — tou­jours des talons, jamais les mêmes. Les hommes — tou­jours dif­fé­rents, tou­jours bien habillés, tou­jours par­tis avant l’aube.

Un soir, Wal­ter la vit ren­trer seule vers deux heures du matin. Elle titu­bait légè­re­ment. Ivre, peut-être. Ou épui­sée. Elle s’as­sit sur son lit sans reti­rer ses chaus­sures, allu­ma une ciga­rette, et res­ta là, immobile.

Puis elle se mit à pleurer.

Wal­ter voyait ses épaules qui trem­blaient. Elle pleu­rait sans bruit, sans gestes démons­tra­tifs. Juste les larmes qui coulaient.

Il se sen­tit sale de regar­der ça. Mais il ne pou­vait pas détour­ner les yeux.

Au bout de vingt minutes, elle se leva, se désha­billa métho­di­que­ment, et se cou­cha. La lumière s’éteignit.

Wal­ter écri­vit : Jeu­di 12 août, 2h30. Vivian pleure. Pre­mière fois que je la vois pleu­rer. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ce soir ?

Le len­de­main, il la croi­sa de nou­veau dans le hall. Elle por­tait un tailleur gris, talons bas, lunettes de soleil. Elle avait l’air d’une secré­taire, d’une employée de bureau. Rien à voir avec la femme en robe rouge qu’il obser­vait la nuit.

Elle pas­sa devant lui sans le voir. Ou en fai­sant sem­blant de ne pas le voir.

Wal­ter la sui­vit des yeux. Il se deman­da où elle allait. Si elle avait vrai­ment un tra­vail, ou si c’é­tait juste une autre mise en scène.

Il mon­ta dans sa chambre et écri­vit une scène :

Vivian des­cen­dait les marches du Chel­sea, talons qui cla­quaient sur le marbre. Dehors, la cha­leur la frap­pa comme une gifle. Elle mar­cha jus­qu’à la 7e Ave­nue, héla un taxi.

« Où on va ? deman­da le chauffeur.

— Mid­town. Le Carou­sel Club.

— Vous tra­vaillez là-bas ?

— Quelque chose comme ça. »

Le taxi démar­ra. Vivian regar­dait défi­ler les rues. Elle pen­sa à la nuit pré­cé­dente. À l’homme qui l’a­vait trai­tée comme une pute. À l’argent qu’il avait lais­sé sur la table de nuit sans la regar­der. Cin­quante dol­lars. Elle avait comp­té deux fois pour être sûre.

Cin­quante dol­lars, c’é­tait bien. C’é­tait le loyer de deux semaines. C’é­tait le droit de res­ter au Chel­sea un peu plus long­temps. Le droit de ne pas encore retour­ner à Pitts­burgh, à la mai­son de sa mère, à l’u­sine où tra­vaillait son père.

Mais ça ne chan­geait rien au fait qu’elle s’é­tait sen­tie morte en accep­tant les billets.

Wal­ter s’ar­rê­ta. Il relut. C’é­tait peut-être com­plè­te­ment faux. Peut-être que Vivian ne fai­sait pas ça pour l’argent. Peut-être qu’elle aimait ces hommes, ou du moins cer­tains d’entre eux. Peut-être qu’elle était libre et heureuse.

Ou peut-être pas.

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais. Et c’é­tait ça le pire — cette incer­ti­tude, ce sen­ti­ment de pro­je­ter ses propres fan­tasmes sur une étrangère.

Il refer­ma son carnet.

III

Miles jouait de nou­veau régulièrement.

Tous les soirs, entre vingt-trois heures et deux heures du matin. Tou­jours à la fenêtre, torse nu, ciga­rette qui se consu­mait sur le rebord. Le son mon­tait dans la cour comme une prière, ou une plainte.

Wal­ter avait com­men­cé à recon­naître les mor­ceaux. Round Mid­night. In a Sen­ti­men­tal Mood. Lush Life. Des stan­dards qu’il mas­sa­crait avec une ten­dresse désespérée.

Cer­tains soirs, Miles impro­vi­sait. Des mélo­dies lentes, sinueuses, qui ne menaient nulle part. Comme s’il cher­chait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à trouver.

Wal­ter l’a­vait recroi­sé deux fois depuis leur pre­mière ren­contre. Une fois dans le cou­loir — Miles lui avait fait un signe de tête sans s’ar­rê­ter. Une fois au Quixote — ils avaient bu un café ensemble, en silence, puis Miles était reparti.

Ils ne par­laient pas vrai­ment. C’é­tait mieux comme ça. Wal­ter sen­tait que Miles savait qu’il l’ob­ser­vait, qu’il écri­vait sur lui. Et Miles s’en fou­tait. Ou peut-être qu’il aimait ça. Peut-être qu’il jouait pour lui, maintenant.

Un soir, Wal­ter osa une question.

Ils étaient au Quixote, assis au comp­toir. Miles buvait un whis­ky. Wal­ter un café.

« Vous jouez où, d’habitude ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Nulle part. Plus maintenant. »

« Mais avant ? »

« Har­lem. Des clubs. Le Min­ton’s, le Small’s Para­dise. » Il vida son verre. « Y’a longtemps. »

« Pour­quoi vous avez arrêté ? »

Miles le regar­da. Ses yeux étaient vides, ou peut-être juste fatigués.

« Parce que per­sonne ne vou­lait plus m’écouter. »

Il se leva et sortit.

Wal­ter res­ta au comp­toir. Il repen­sa à cette phrase. Per­sonne ne vou­lait plus m’é­cou­ter. Il se deman­da si Miles par­lait vrai­ment des clubs, ou de quelque chose de plus large. De la vie en géné­ral. Du monde qui se détournait.

Il écri­vit cette nuit-là :

Miles Par­ker avait trente-deux ans et il savait qu’il ne joue­rait plus jamais sur une scène. Pas une vraie scène. Pas devant un vrai public.

Il le savait depuis le soir où il avait audi­tion­né pour le quar­tette de Diz­zy Gil­les­pie et où Diz­zy lui avait dit, avec une gen­tillesse qui fai­sait encore plus mal : « T’es bon, gamin. Mais t’es pas assez bon. »

C’é­tait trois ans plus tôt. Depuis, Miles sur­vi­vait. Petits bou­lots. Emprunts. Dettes. Il avait ven­du ses cos­tumes, ses chaus­sures en cuir, sa montre. Il ne lui res­tait que le saxo­phone. Et même ça, il avait pen­sé le vendre.

Mais il ne pou­vait pas. Parce que sans le saxo­phone, il n’é­tait plus rien. Même pas un raté. Juste un type de trente-deux ans qui traî­nait dans un hôtel pour­ri en atten­dant que quelque chose se passe.

Alors il jouait. Tous les soirs. Pour lui-même. Et peut-être pour le type d’en face qui le regar­dait depuis sa fenêtre et qui, au moins, sem­blait écouter.

Wal­ter relut. Il pen­sa : C’est moi. C’est exac­te­ment moi.

Il se ser­vit un verre de whis­ky et but jus­qu’à ce que les mots se brouillent.

IV

Le quinze août, quelque chose changea.

Wal­ter était à sa fenêtre, comme d’ha­bi­tude, quand il vit Claire sor­tir sur son bal­con. Elle por­tait une valise.

Une petite valise en cuir mar­ron. Pas très grande. Juste assez pour quelques jours.

Elle la posa sur le bal­con, ren­tra, res­sor­tit avec un sac à main. Elle regar­da autour d’elle — vers le ciel, vers la rue, vers les fenêtres d’en face.

Wal­ter retint son souffle.

Elle allait partir.

Claire ren­tra, refer­ma la fenêtre. Wal­ter atten­dit. Dix minutes. Quinze.

Puis elle res­sor­tit de l’im­meuble, valise à la main. Elle por­tait la même robe bleue que le jour où elle avait sou­ri. Elle mar­chait vite, tête baissée.

Elle héla un taxi sur la 23e Rue. Le taxi démar­ra. Elle disparut.

Wal­ter res­ta figé. Il se sen­tait étran­ge­ment pani­qué. Comme si quelque chose d’im­por­tant venait de lui échapper.

Il nota : Lun­di 15 août, 11h20. Claire part. Valise. Taxi. Où va-t-elle ? Pour com­bien de temps ?

Le soir, l’homme au cha­peau arri­va à l’heure habi­tuelle. Wal­ter le vit mon­ter chez Claire. Il res­ta là, devant la porte, à frap­per. Per­sonne ne répondit.

Il frap­pa encore. Atten­dit. Puis il sor­tit une clé de sa poche et ouvrit.

Il res­ta à l’in­té­rieur cinq minutes. Puis il res­sor­tit, refer­ma la porte avec vio­lence, et partit.

Wal­ter écri­vit : L’homme au cha­peau a une clé. Donc : mari. Ou pro­prié­taire. Elle est par­tie sans le prévenir.

Il se sen­tit obs­cu­ré­ment sou­la­gé. Elle était par­tie. Elle s’é­tait enfuie. Peut-être qu’elle ne revien­drait jamais.

Mais deux jours plus tard, elle était de retour.

Wal­ter la vit ren­trer un mer­cre­di après-midi, même valise à la main. Elle mon­ta dans sa chambre. La fenêtre res­ta fer­mée tout l’après-midi.

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, il res­ta long­temps. Très long­temps. Jus­qu’à minuit passé.

Quand il par­tit, Wal­ter vit de la lumière chez Claire. Il crut dis­tin­guer une sil­houette près de la fenêtre. Mais les rideaux res­tèrent tirés.

Il écri­vit : Elle est reve­nue. Pour­quoi ? Où était-elle allée ? Et main­te­nant, qu’est-ce qu’il va se passer ?

V

Les jours pas­saient et Wal­ter écrivait.

Pas le roman qu’­Ha­rold atten­dait. Juste des frag­ments. Des scènes. Des tentatives.

Il écri­vait sur Claire qui s’en­fuyait et reve­nait. Sur Vivian qui se regar­dait dans le miroir et ne se recon­nais­sait plus. Sur Miles qui jouait pour un fantôme.

Il mélan­gait tout — ce qu’il voyait, ce qu’il ima­gi­nait, ce qu’il res­sen­tait. La fron­tière n’exis­tait plus.

Cer­tains soirs, il buvait. Du whis­ky cheap ache­té au Quixote. Il buvait jus­qu’à ce que les fenêtres d’en face se dédoublent, jus­qu’à ce que les sil­houettes deviennent floues.

Il se réveillait en plein après-midi, la bouche pâteuse, avec des pages écrites qu’il ne se rap­pe­lait pas avoir écrites. Par­fois elles étaient bonnes. Par­fois illisibles.

Harold n’a­vait pas rap­pe­lé. Wal­ter s’en fou­tait. Ou plu­tôt, il essayait de s’en foutre.

Un soir, il croi­sa Miles dans l’escalier.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi.

— Tu bois trop.

— Toi aussi.

— Ouais. » Miles sou­rit fai­ble­ment. « On est dans une belle merde, tous les deux. »

Ils s’as­sirent sur les marches, là, dans l’es­ca­lier. Ils fumèrent en silence.

« T’é­cris tou­jours ton truc ? deman­da Miles.

— Ouais.

— C’est bien ?

— Je sais pas. Peut-être. Peut-être pas. »

Miles hocha la tête.

« Moi je joue tou­jours. Tous les soirs. Pour per­sonne. Ça sert à rien mais je peux pas arrêter.

— Je sais.

— Tu sais vraiment ?

— Oui. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Des fois je me dis qu’on devrait faire quelque chose ensemble. Toi t’é­cris, moi je joue. On pour­rait mon­ter un spec­tacle. Un truc bizarre. Lit­té­ra­ture et jazz. Ça mar­che­rait jamais mais au moins on aurait essayé.

— Peut-être.

— Ou peut-être qu’on est juste deux connards qui se racontent des histoires. »

Wal­ter sourit.

« Pro­ba­ble­ment. »

Ils res­tèrent assis encore un moment. Puis Miles se leva.

« Faut que j’aille jouer. Si je joue pas, je dors pas.

— Je sais. Moi c’est pareil avec l’écriture. »

Miles mon­ta les esca­liers. Wal­ter l’en­ten­dit entrer dans sa chambre. Puis, quelques minutes plus tard, le saxo­phone commença.

Someone to Watch Over Me.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, assis dans l’es­ca­lier. Puis il remon­ta écrire.

VI

Le vingt août, Wal­ter reçut une lettre d’Harold.

Il faillit ne pas l’ou­vrir. Mais il le fit quand même.

Wal­ter,

Je n’ai pas de nou­velles depuis trois semaines. J’i­ma­gine que tu n’as rien écrit, ou du moins rien que tu veuilles me montrer.

Écoute, je vais être direct. Je ne peux plus te cou­vrir. L’é­di­teur veut récu­pé­rer l’a­vance. J’ai réus­si à négo­cier un délai jus­qu’au 15 sep­tembre. Après, soit tu rends un manus­crit, soit tu rembourses.

Je sais que tu n’as pas l’argent. Alors écris. N’im­porte quoi. Mais écris.

Ton ami,

Harold

Wal­ter plia la lettre et la glis­sa dans un tiroir.

15 sep­tembre. Ça lui lais­sait trois semaines.

Il regar­da sa Reming­ton. Les car­nets épar­pillés. Les pages volantes grif­fon­nées à trois heures du matin.

Il avait peut-être quatre-vingts pages. Mais rien de cohé­rent. Rien qui res­semble à un roman.

Il se dit : Demain. Demain je com­mence à assem­bler tout ça.

Mais le len­de­main, il était de nou­veau à la fenêtre, à observer.

Claire n’é­tait pas sor­tie depuis trois jours. Sa fenêtre res­tait fer­mée. L’homme au cha­peau n’é­tait pas reve­nu non plus.

Wal­ter s’in­quié­tait. C’é­tait ridi­cule, mais il s’inquiétait.

Le qua­trième jour, n’y tenant plus, il descendit.

Il tra­ver­sa la rue, entra dans l’im­meuble d’en face. L’as­cen­seur était en panne. Il mon­ta les esca­liers jus­qu’au troi­sième étage.

Chambre 312. Il frappa.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

Une voix faible :

« Qui est-ce ? »

« Je… j’ha­bite en face. Au Chel­sea. Je vou­lais savoir si tout allait bien. Je vous ai pas vue depuis plu­sieurs jours. »

Silence. Puis la porte s’en­trou­vrit. Une chaîne de sécu­ri­té. Un œil dans l’entrebâillement.

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Wal­ter ne savait plus. Il se sen­tit sou­dain com­plè­te­ment idiot.

« Rien. Je… déso­lé. Je vou­lais juste m’as­su­rer que… »

« Que quoi ? »

Il ne pou­vait pas dire : Que votre mari ne vous a pas tuée. Il ne pou­vait pas dire : J’é­cris sur vous depuis des semaines.

« Rien. Excusez-moi. »

Il fit demi-tour. Der­rière lui, la voix de Claire :

« Atten­dez. »

Il se retour­na. La porte s’é­tait ouverte un peu plus. Il voyait son visage main­te­nant. Plus jeune qu’il ne l’i­ma­gi­nait. Vingt-cinq ans peut-être. Des che­veux bruns en désordre. Des yeux cer­nés. Une ecchy­mose sur la pom­mette gauche.

« Vous êtes l’é­cri­vain, dit-elle. Celui qui regarde tout le temps. »

Wal­ter sen­tit ses joues brûler.

« Je… je regarde pas… »

« Si. Vous regar­dez. » Elle eut un sou­rire triste. « C’est pas grave. Au moins quel­qu’un me voit. »

Ils res­tèrent silencieux.

« Je m’ap­pelle Wal­ter, dit-il finalement.

— Moi c’est Margaret.

— Pas Claire ?

— Non. Pour­quoi Claire ?

— Je… c’est rien. »

Mar­ga­ret — il devrait s’ha­bi­tuer à ce nom main­te­nant — le regar­da longuement.

« Vous vou­lez entrer ? »

Wal­ter hési­ta. Puis il entra.

VII

L’ap­par­te­ment était petit. Une pièce prin­ci­pale avec un coin cui­sine, une porte fer­mée qui devait don­ner sur la chambre. Pas grand-chose comme meubles — un cana­pé fati­gué, une table basse, une biblio­thèque presque vide.

Sur le rebord de la fenêtre, la fou­gère que Wal­ter avait vue si sou­vent. Elle était en train de mourir.

Mar­ga­ret fer­ma la porte der­rière lui. Elle por­tait un pei­gnoir bleu pâle. Ses pieds étaient nus.

« Café ? demanda-t-elle.

— Si c’est pas trop… »

« C’est rien. »

Elle dis­pa­rut dans le coin cui­sine. Wal­ter res­ta debout, mal à l’aise. Il regar­da autour de lui. Sur la table basse, un cen­drier plein. Un verre vide. Un livre — The Great Gats­by. Écor­né, annoté.

Mar­ga­ret revint avec deux tasses. Elle s’as­sit sur le cana­pé, lui fit signe de s’asseoir.

« Alors, dit-elle. Qu’est-ce que vous écri­vez sur moi ? »

Wal­ter but une gor­gée de café pour gagner du temps.

« Je… c’est pas vrai­ment sur vous. C’est… »

« Men­tez pas. » Elle sou­riait, mais ses yeux étaient durs. « Vous me regar­dez depuis des semaines. Vous pre­nez des notes. C’est quoi ? Un roman ? Un article ? »

« Un roman. Peut-être. Je sais pas encore. »

« Et j’suis qui, dans votre roman ? La femme bat­tue ? La prisonnière ? »

Wal­ter ne répon­dit pas. Mar­ga­ret rit — un rire sans joie.

« C’est bien ce que je pensais. »

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Vous vous trom­pez sur toute la ligne, vous savez. Tho­mas — l’homme au cha­peau, comme vous devez l’ap­pe­ler — c’est pas mon mari. C’est mon frère. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se défaire en lui.

« Votre frère ? »

« Ouais. Mon grand frère. Il essaie de m’ai­der. À sa manière. » Elle tou­cha son œil au beurre noir. « Des fois il s’é­nerve. Mais c’est parce qu’il s’inquiète. »

« Il vous frappe. »

« Une fois. Deux fois. » Elle haus­sa les épaules. « J’le méri­tais probablement. »

« Per­sonne mérite ça. »

Mar­ga­ret le regar­da comme s’il était un enfant naïf.

« Vous connais­sez rien à ma vie. Vous savez même pas pour­quoi j’suis ici. Pour­quoi Tho­mas vient me voir. Ce que j’ai fait. »

« Alors dites-moi. »

Elle fuma en silence. Puis :

« J’ai tué quelqu’un. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’arrêter.

« Quoi ? »

« Pas vrai­ment tué. Mais presque. » Elle écra­sa sa ciga­rette. « Y’a un an, je vivais avec un type. Bob­by. On était ensemble depuis trois ans. Il me frap­pait. Tout le temps. Pour rien. Parce qu’il avait bu. Parce qu’il avait per­du au poker. Parce que j’a­vais pas fait le ménage. »

Elle se leva, alla à la fenêtre.

« Un soir, il est ren­tré com­plè­te­ment saoul. Il a com­men­cé à me frap­per. Pire que d’ha­bi­tude. J’ai cru qu’il allait me tuer. Alors j’ai pris un cou­teau et je l’ai plan­té. Dans le ventre. »

Wal­ter ne bou­geait pas.

« Il a sur­vé­cu. De jus­tesse. Moi j’ai été arrê­tée. Ten­ta­tive de meurtre. Tho­mas a payé un avo­cat. On a plai­dé la légi­time défense. Ça a mar­ché. J’ai eu six mois avec sursis. »

Elle se retourna.

« Depuis, Tho­mas me sur­veille. Il paie mon loyer. Il vient véri­fier que je fais pas de conne­ries. Que je vois per­sonne. Que je reste tran­quille. » Son sou­rire était amer. « C’est pour mon bien, qu’il dit. »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Et le cou­teau… vous l’a­vez fait exprès ? »

Mar­ga­ret le regar­da droit dans les yeux.

« Oui. J’vou­lais le tuer. J’ai raté. »

Silence.

« Alors voi­là, reprit-elle. C’est ça, mon his­toire. Pas très roman­tique, hein ? Pas comme dans vos romans, j’imagine. »

Wal­ter secoua la tête.

« Je savais rien. J’ai tout inventé. »

« Évi­dem­ment. » Elle ral­lu­ma une ciga­rette. « C’est ce que font les écri­vains, non ? Ils inventent. Ils prennent des vraies per­sonnes et ils en font des per­son­nages. Des sym­boles. Des trucs qu’ont rien à voir avec la réalité. »

« C’est pas ça. »

« Si. C’est exac­te­ment ça. » Elle s’as­sit. « Mais c’est pas grave. Conti­nuez. Écri­vez sur moi. Faites de moi ce que vous vou­lez. De toute façon, per­sonne s’in­té­resse à la vraie moi. »

Wal­ter posa sa tasse.

« Je vais y aller. »

« Ouais. Bonne idée. »

À la porte, il se retourna.

« Pour­quoi vous m’a­vez racon­té tout ça ? »

Mar­ga­ret haus­sa les épaules.

« Parce que j’en avais marre de vos conne­ries. Et parce que… » Elle hési­ta. « Parce que ça fait trois mois que per­sonne m’a posé une seule ques­tion sur moi. Même pour se trom­per complètement. »

Wal­ter hocha la tête et sortit.

Dans l’es­ca­lier, il s’ap­puya contre le mur. Ses mains tremblaient.

Il venait de com­prendre quelque chose d’hor­rible : il avait pré­fé­ré son inven­tion à la réalité.

Mar­ga­ret — pas Claire — était plus inté­res­sante, plus com­plexe, plus vraie que tout ce qu’il avait imaginé.

Et ça le terrifiait.

VIII

Wal­ter ne retour­na pas chez lui tout de suite.

Il mar­cha dans les rues, sans but. La cha­leur était tou­jours là, écra­sante. New York puait la pou­belle et l’es­sence. Les gens mar­chaient vite, visages fermés.

Il entra dans un bar sur la 8e Ave­nue. Un trou sombre qui ser­vait de la bière tiède. Il com­man­da un whis­ky et s’as­sit au comptoir.

Il repen­sait à Mar­ga­ret. À son visage. À l’ec­chy­mose. À cette phrase : Au moins quel­qu’un me voit.

Il avait pas­sé des semaines à l’ob­ser­ver. Mais il ne l’a­vait jamais vrai­ment vue. Il avait vu une pro­jec­tion. Une fic­tion. Quelque chose qui n’exis­tait que dans sa tête.

Le bar­man le regar­dait bizarrement.

« Ça va, mon vieux ? »

Wal­ter hocha la tête sans répondre.

Il com­man­da un autre whis­ky. Puis un autre.

Vers dix-neuf heures, il sor­tit du bar, com­plè­te­ment saoul. Il titu­ba jus­qu’au Chelsea.

Dans le hall, il croi­sa Vivian. Elle por­tait une robe rouge, che­veux défaits. Elle allait sor­tir. Elle le regar­da avec un mélange de curio­si­té et de dégoût.

« Vous êtes Wal­ter, dit-elle. L’é­cri­vain qui mate. »

Wal­ter essaya de ras­sem­bler ses esprits.

« Com­ment vous… »

« Mar­ga­ret m’a racon­té. On s’est par­lé cet après-midi. Elle m’a dit qu’un type louche venait de la voir et qu’il écri­vait sur nous. » Vivian sou­rit. « C’est vrai ? Vous écri­vez sur moi aussi ? »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Je… »

« C’est quoi, dans votre tête ? Pros­ti­tuée ? Dan­seuse de caba­ret ? » Elle s’ap­pro­cha. « Vous vou­lez savoir la vérité ? »

« Je… »

« Je suis assis­tante chez un den­tiste. J’tra­vaille de neuf heures à dix-sept heures dans un cabi­net à Mid­town. Le soir, je sors parce que je veux pas res­ter seule dans ma chambre. Les hommes que vous voyez, c’est des ren­dez-vous. Des types que je ren­contre dans des bars. Des fois ça marche, des fois non. » Elle le regar­da dans les yeux. « Pas­sion­nant, hein ? »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Je savais pas. »

« Évi­dem­ment. Vous savez rien. Mais ça vous empêche pas d’in­ven­ter. » Elle rajus­ta son sac à main. « Vous êtes comme tous les hommes. Vous voyez une femme seule et vous ima­gi­nez qu’elle est triste. Ou dan­ge­reuse. Ou mys­té­rieuse. Vous pou­vez pas juste accep­ter qu’elle existe, c’est tout. »

Elle pas­sa devant lui et sortit.

Wal­ter res­ta plan­té dans le hall. Puis il mon­ta dans sa chambre.

Il s’as­sit sur son lit, tête dans les mains.

Tout s’ef­fon­drait. Mar­ga­ret n’é­tait pas Claire. Vivian n’é­tait pas Vivian. Ses per­son­nages n’exis­taient pas.

Il regar­da les car­nets épar­pillés sur le bureau. Les dizaines de pages écrites. Tout ça était faux. Tout ça n’é­tait que pro­jec­tion, fan­tasme, mensonge.

Il prit un car­net et l’ou­vrit. Il lut :

Elle s’ap­pe­lait Claire. Claire Mor­ri­son. Elle avait vingt-quatre ans…

Il déchi­ra la page. Puis la sui­vante. Et la suivante.

Il déchi­ra tout. Des semaines de tra­vail. Des dizaines de pages. Il déchi­ra jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il s’al­lon­gea sur le lit et fer­ma les yeux.

Par la fenêtre, il enten­dit le saxo­phone qui commençait.

Round Mid­night.

Il écou­ta sans bouger.

Au moins Miles était réel. Au moins la musique était vraie.

Il s’en­dor­mit comme ça, tout habillé, avec le son du saxo­phone qui mon­tait dans la nuit.

IX

Le len­de­main, Wal­ter se réveilla avec une gueule de bois monu­men­tale et une cer­ti­tude : il devait par­ler à Miles.

Miles était le seul qu’il n’a­vait pas détruit. Le seul dont il connais­sait vrai­ment le nom, le visage, la voix. Le seul avec qui il avait parlé.

Il des­cen­dit au qua­trième étage et frap­pa à la porte.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

« Miles ? C’est Walter. »

La porte s’ou­vrit. Miles était là, en cale­çon, les yeux gon­flés de sommeil.

« Il est quelle heure ?

— Dix heures.

— Bon Dieu. » Miles se frot­ta les yeux. « Qu’est-ce tu veux ? »

« Je peux entrer ? »

Miles hési­ta, puis s’écarta.

La chambre était dans le même état que la der­nière fois. Peut-être pire. Des bou­teilles vides s’é­taient ajou­tées au désordre. Le saxo­phone était posé sur le lit, entre des par­ti­tions froissées.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi. »

Miles eut un sou­rire faible.

« Café ? »

Il pré­pa­ra deux tasses sur une plaque élec­trique. Le café était infect, mais Wal­ter le but sans broncher.

Ils s’as­sirent — Miles sur le lit, Wal­ter sur l’u­nique chaise.

« J’ai besoin de te deman­der quelque chose, dit Walter.

— Vas‑y.

— Tout ce que j’ai écrit sur toi. Les pages que j’ai noir­cies. » Il hési­ta. « C’est juste ? Ou j’ai tout inventé ? »

Miles le regar­da longuement.

« J’ai pas lu ce que t’as écrit.

— Je sais. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Quand j’ai écrit que t’a­vais failli deve­nir quel­qu’un. Que t’a­vais raté ta chance. Que tu joues main­te­nant pour per­sonne. C’est vrai ? »

Miles allu­ma une ciga­rette. Il fuma en silence. Puis :

« Ouais. C’est vrai. »

Wal­ter sen­tit un poids se soulever.

« Alors au moins ça… au moins toi… »

« Au moins moi quoi ? »

« T’es pas une inven­tion. T’es réel. »

Miles le regar­da bizarrement.

« T’as bu hier soir.

— Beau­coup.

— Ça se voit. » Miles se leva, ouvrit la fenêtre. L’air chaud entra d’un coup. « Mais ouais. Tout ce que t’as écrit sur moi, c’est pro­ba­ble­ment vrai. J’ai raté. Je joue pour per­sonne. Je vais finir par cre­ver ici. » Il se retour­na. « Content ? »

« Non. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Au moins c’est vrai. Au moins je me suis pas trompé. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Pour­quoi c’est si important ? »

« Parce que j’ai pas­sé des semaines à inven­ter des vies à des gens que je connais­sais pas. Et tout était faux. Tout. » Wal­ter se leva. « Mar­ga­ret — la fille du troi­sième que j’ap­pe­lais Claire — elle m’a racon­té sa vraie vie. Et c’é­tait mille fois mieux que ce que j’a­vais ima­gi­né. Mais moi, je pré­fé­rais mon invention. »

« Et alors ? »

« Et alors c’est dégueu­lasse. C’est… » Il cher­chait le mot. « C’est vampirique. »

Miles haus­sa les épaules.

« C’est ton bou­lot, non ? Inven­ter des histoires. »

« Mais pas comme ça. Pas en volant la vie des gens. »

« Pour­quoi pas ? » Miles s’as­sit. « Écoute, moi aus­si je vole. Quand je joue Round Mid­night, c’est pas ma musique. C’est celle de The­lo­nious Monk. Mais je la joue quand même. Je la prends et j’en fais quelque chose. C’est peut-être moins bien que l’o­ri­gi­nal. C’est peut-être com­plè­te­ment raté. Mais c’est tout ce que j’ai. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

« Ce que t’as écrit sur Mar­ga­ret, conti­nua Miles, peut-être que c’é­tait faux. Mais peut-être que c’é­tait quand même vrai. Pas vrai pour elle. Vrai pour quel­qu’un d’autre. Ou juste vrai en soi. »

« Je com­prends pas. »

« Toi non plus t’es pas un vrai détec­tive, non ? T’as jamais bos­sé comme flic ? »

« Non. »

« Et pour­tant t’as écrit un roman sur un flic. Et les gens ont aimé. Parce que c’é­tait vrai. Pas fac­tuel­le­ment vrai. Émo­tion­nel­le­ment vrai. »

Wal­ter res­ta silencieux.

« Ce que j’es­saie de dire, reprit Miles, c’est que peut-être ton pro­blème c’est pas que t’as inven­té. C’est que t’as cru que t’in­ven­tais pas. »

Wal­ter le regarda.

« Je sais pas si t’as raison.

— Moi non plus. » Miles sou­rit. « Mais on est deux ratés qui parlent d’art dans une chambre de merde à dix heures du matin. Alors bon. »

Ils fumèrent en silence. Dehors, la cha­leur mon­tait. New York com­men­çait sa journée.

« Tu vas conti­nuer à écrire ? deman­da Miles.

— Je sais pas.

— Fais-le. Même si c’est faux. Même si c’est nul. Fais-le. »

Wal­ter hocha la tête.

« Toi tu vas conti­nuer à jouer ?

— J’ai pas le choix. Si j’ar­rête, je meurs. »

Wal­ter se leva.

« Mer­ci.

— De quoi ?

— D’être réel. »

Miles eut un rire.

« De rien, mon vieux. De rien. »

FIN DE LA PAR­TIE II

Lire la suite…

Read more