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La nuit des Jila­la — Cha­pitres 9 à 11

La nuit des Jila­la — Cha­pitres 9 à 11

La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 9 à 11

Cha­pitre 9 — La nuit des Jilala

Cecil connais­sait un homme qui connais­sait un homme.

C’est ain­si que les choses fonc­tion­naient à Tan­ger — pas par lignes droites mais par rico­chet, comme une bille sur un billard, chaque contact en déclen­chant un autre, et le che­min entre le point de départ et le point d’ar­ri­vée n’é­tait jamais celui qu’on avait pré­vu. L’homme que Cecil connais­sait s’ap­pe­lait Mou­lay Abdes­lam. C’é­tait un com­mer­çant du souk des épices, un homme dis­cret, pieux, qui ven­dait du safran et du cumin et de l’ambre gris et qui était, par ailleurs, membre de la confré­rie des Jila­la — l’une des plus anciennes fra­ter­ni­tés sou­fies du Maroc, fon­dée au XVe siècle par Mou­lay Abdel­ka­der Jila­li, saint patron de Bag­dad dont le nom avait tra­ver­sé les siècles et les conti­nents pour se poser sur les lèvres de mil­liers d’hommes qui, chaque semaine, se réunis­saient dans des zaouïas pour chan­ter, prier et dan­ser jus­qu’à ce que le corps cède et que quelque chose d’autre prenne sa place.

— Ce soir, dit Cecil au Caid’s Bar, un jeu­di, à six heures du soir.

Il s’a­dres­sait à la tablée — Peg­gy, Théo­dore, et le Comte, qui avaient pris l’ha­bi­tude de se retrou­ver au bar avant le dîner comme d’autres prennent l’ha­bi­tude de respirer.

— Ce soir quoi ? dit Peggy.

— Les Jila­la. Une céré­mo­nie. La vraie. Pas celle qu’on montre aux tou­ristes — il n’y a pas de tou­ristes à Tan­ger, il n’y a que des gens qui res­tent plus ou moins long­temps. La vraie. Mou­lay Abdes­lam m’a invi­té. Vous pou­vez venir, à condi­tion de ne pas par­ler, de ne pas pho­to­gra­phier, et d’en­le­ver vos chaussures.

— Qu’est-ce que c’est, exac­te­ment ? deman­da Théodore.

— C’est — com­ment dire sans le dire mal. C’est une céré­mo­nie de dhi­kr. De sou­ve­nir. On se sou­vient de Dieu en le nom­mant, en le répé­tant, en le chan­tant, jus­qu’à ce que le nom devienne le souffle et le souffle devienne le nom, et à un moment — si ça marche, si la nuit est bonne, si les cœurs sont ouverts — à un moment quelque chose se passe.

— Quoi ? dit Peggy.

— Je ne sais pas. Je ne suis pas sou­fi. Mais j’ai vu des gens pleu­rer. J’ai vu des gens tom­ber. J’ai vu des gens sou­rire comme des enfants. Quelque chose se passe.

Le Comte incli­na la tête.

— J’i­rai, dit-il.

— Moi aus­si, dit Peggy.

— Et moi, dit Théo­dore, qui avait ces­sé de res­pi­rer depuis que Cecil avait pro­non­cé le mot « chanter ».

Cecil regar­da autour de lui. Gon­za­lo Here­dia était à sa table habi­tuelle, près de la fenêtre, son verre de man­za­nilla devant lui. Cecil hési­ta — Gon­za­lo n’é­tait pas des leurs, pas vrai­ment, il res­tait à la lisière du groupe comme un ani­mal sau­vage qui s’ap­proche du feu mais ne s’as­soit pas au cercle. Mais Cecil était un homme géné­reux, ou curieux, ou les deux, et il tra­ver­sa le bar.

— Here­dia. Ce soir. Vous êtes invité.

Gon­za­lo leva les yeux de son carnet.

— Invi­té à quoi ?

— À quelque chose que vous n’a­vez jamais vu.

Gon­za­lo regar­da Cecil. Il regar­da le groupe, au fond du bar. Il regar­da la fenêtre, der­rière laquelle la nuit com­men­çait à tom­ber — cette chute brusque, le rideau qu’on tire, et sou­dain le ciel était vio­let et les pre­mières étoiles perçaient.

— D’ac­cord, dit-il.

*

Ils se retrou­vèrent à vingt-deux heures devant la porte du Grand Socco.

La nuit était douce. Tan­ger sen­tait le jas­min — pas le jas­min des jar­dins, le jas­min sau­vage qui pous­sait sur les murs de la médi­na et qui, la nuit, libé­rait son par­fum avec une géné­ro­si­té obs­cène, comme si la fleur atten­dait l’obs­cu­ri­té pour se don­ner. Le Grand Soc­co était presque vide — quelques ven­deurs ambu­lants ran­geaient leurs étals, un chat tra­ver­sait la place en dia­go­nal, un veilleur de nuit fumait sous un réverbère.

Mou­lay Abdes­lam les attendait.

C’é­tait un homme petit, rond, avec une barbe courte et grise et des yeux qui riaient même quand sa bouche ne riait pas. Il por­tait une djel­la­ba blanche et des babouches jaunes et un petit calot bro­dé sur le crâne. Il salua Cecil d’une acco­lade, salua les autres d’un hoche­ment de tête, et dit quelque chose en arabe que Driss — qui était venu, parce que Cecil le lui avait deman­dé, et parce que la curio­si­té est un vice que Driss ne cher­chait pas à com­battre — tra­dui­sit men­ta­le­ment : « Soyez les bien­ve­nus. Gar­dez les yeux ouverts et la bouche fermée. »

Ils s’en­fon­cèrent dans la médina.

La médi­na la nuit était un autre monde. Les ruelles qui, le jour, débor­daient de lumière et de bruit étaient deve­nues des tun­nels d’ombre — des pas­sages étroits entre des murs blancs qui lui­saient fai­ble­ment sous la lune, comme des os. Le sol était inégal — des pierres, des marches, des pentes — et les pas réson­naient dif­fé­rem­ment la nuit, plus secs, plus nets, comme si l’obs­cu­ri­té don­nait au son une tex­ture nou­velle. De temps en temps, une porte s’ou­vrait et un rec­tangle de lumière jaune tom­bait dans la ruelle, et on aper­ce­vait une cour inté­rieure, une lampe à huile, une sil­houette, et la porte se refer­mait et l’obs­cu­ri­té reprenait.

Peg­gy mar­chait près de Cecil. Elle ne par­lait pas. L’air de la nuit avait quelque chose qui décou­ra­geait la parole — une gra­vi­té, une den­si­té, comme si les mots pesaient plus lourd dans le noir.

Le Comte mar­chait der­rière, les mains dans les poches, avec l’ai­sance d’un homme qui a tra­ver­sé d’autres nuits dans d’autres villes et qui sait que les villes la nuit sont toutes les mêmes et toutes différentes.

Gon­za­lo mar­chait en der­nier, silen­cieux, atten­tif, ses yeux enre­gis­trant les virages, les inter­sec­tions, les repères — un mina­ret, un figuier, une fon­taine murale — comme si la nuit était un ter­ri­toire qu’il car­to­gra­phiait par réflexe.

Et Théo­dore — Théo­dore écou­tait. La médi­na la nuit avait une musique. Pas de la musique jouée — une musique orga­nique, faite de bruits minus­cules qui, assem­blés, for­maient une par­ti­tion : le goutte-à-goutte d’une fon­taine, le frot­te­ment d’un chat contre un mur, le grin­ce­ment d’un volet, un bébé qui pleu­rait quelque part au-des­sus d’eux, der­rière un mou­cha­ra­bieh, un chien qui aboyait au loin, un autre qui lui répon­dait, et par-des­sous tout cela un bour­don­ne­ment conti­nu, presque imper­cep­tible, qui était peut-être le bruit de la ville elle-même, le bruit de vingt mille per­sonnes qui dorment et qui res­pirent et dont les souffles, addi­tion­nés, créent une basse conti­nue que seuls les insom­niaques et les musi­ciens entendent.

*

La zaouïa était au fond d’une impasse.

Pas de signe. Pas de pan­carte. Une porte en bois, basse, dans un mur aveugle — comme le ham­mam, comme tout ce qui comp­tait à Tan­ger, caché der­rière l’é­vi­dence, invi­sible à ceux qui ne cher­chaient pas.

Mou­lay Abdes­lam frap­pa trois coups. La porte s’ouvrit.

Ils entrèrent dans un ves­ti­bule sombre, ôtèrent leurs chaus­sures — Peg­gy hési­ta devant les dalles froides, puis posa ses pieds nus et fris­son­na, et le fris­son mon­ta le long de ses jambes et de sa colonne ver­té­brale et attei­gnit sa nuque, et ce n’é­tait pas le froid, c’é­tait autre chose, une anti­ci­pa­tion, un trac. Driss posa ses babouches à côté de celles de Mou­lay Abdes­lam et nota que Gon­za­lo avait enle­vé ses chaus­sures sans hési­ter, comme un homme habi­tué à entrer dans des endroits où l’on entre pieds nus.

Le ves­ti­bule menait à une pièce.

La pièce était car­rée, blanche, nue. Pas de meubles. Pas de déco­ra­tion. Des nattes en jonc sur le sol, des murs de chaux, un pla­fond en roseaux, et au centre de la pièce — rien. Le vide. L’es­pace. L’es­pace avait la taille d’un salon, peut-être quinze mètres car­rés, et il était déjà à moi­tié rem­pli d’hommes — une tren­taine, assis en cercle sur les nattes, les jambes croi­sées, les djel­la­bas blanches for­mant un anneau de tis­su pâle dans la lumière des bougies.

Car il n’y avait que des bou­gies. Pas de lampe, pas de lan­terne — des bou­gies, des dizaines de bou­gies posées à même le sol, dans des sou­coupes de terre, et leurs flammes trem­blo­taient dans un cou­rant d’air qui venait de nulle part, et les ombres des hommes dan­saient sur les murs blancs comme des fresques mouvantes.

L’o­deur frap­pa Driss en pre­mier — le ben­join. De l’en­cens de ben­join qui brû­lait dans un brûle-par­fum en terre, au centre du cercle, et la fumée mon­tait en volutes pares­seuses et rem­plis­sait la pièce d’un par­fum épais, sucré, rési­neux, un par­fum qui avait quelque chose d’an­cien, de pré­his­to­rique, comme si l’arbre dont venait la résine se sou­ve­nait d’un temps où il n’y avait pas d’hommes et où le par­fum n’é­tait qu’une offrande au vent.

Mou­lay Abdes­lam leur fit signe de s’as­seoir contre le mur du fond.

Ils s’as­sirent. Peg­gy à côté de Cecil. Théo­dore à côté de Driss. Le Comte à côté de Gon­za­lo. Ils étaient les seuls Euro­péens dans la pièce, et quelques regards se tour­nèrent vers eux — pas des regards hos­tiles, pas des regards curieux, des regards neutres, accep­tants, comme si leur pré­sence n’a­vait besoin ni d’ex­pli­ca­tion ni de justification.

Puis le muqad­dem — le maître de céré­mo­nie — entra.

C’é­tait un vieil homme. Très vieux. Si vieux que son âge avait ces­sé d’être un chiffre pour deve­nir une qua­li­té, comme la patine sur un objet ancien. Son visage était un réseau de rides, chaque ride conte­nant un che­min, une prière, une nuit de veille. Il por­tait une djel­la­ba blanche et un tur­ban vert — le vert des des­cen­dants du Pro­phète, le vert sacré — et il s’as­sit au centre du cercle avec la len­teur d’un homme pour qui la len­teur est une forme de respect.

Il fer­ma les yeux.

Le silence tomba.

*

Ce qui sui­vit, Driss ne pour­rait jamais le racon­ter com­plè­te­ment. Non par manque de mots — Driss avait cinq langues et dans ces cinq langues des mil­liers de mots — mais parce que cer­taines expé­riences ne passent pas par les mots. Elles passent par le corps. Et le corps ne raconte pas. Il se souvient.

Le muqad­dem com­men­ça par une réci­ta­tion. Le Coran — la Fati­ha, la sou­rate d’ou­ver­ture, les sept ver­sets que tout musul­man connaît par cœur et qui sont à l’is­lam ce que le Notre Père est au chris­tia­nisme, sauf que la Fati­ha n’est pas une prière adres­sée à Dieu, c’est une louange, un mer­ci, une recon­nais­sance de ce qui est. La voix du vieil homme était basse, rauque, usée par des années de réci­ta­tion, et les mots sor­taient de sa bouche comme des pierres polies par un fleuve — lisses, anciens, indestructibles.

Les autres reprirent en chœur.

Trente voix mas­cu­lines, à l’u­nis­son, chan­tant les mêmes mots, et la pièce car­rée ren­voyait le son et le mul­ti­pliait, et les murs vibraient, et les flammes des bou­gies trem­blaient, et Driss sen­tit le son entrer en lui non pas par les oreilles mais par la poi­trine, par le ster­num, par cet endroit du corps où l’on sent la peur et l’é­mo­tion et où le cœur bat — le son entrait là et se logeait et bat­tait en même temps que le cœur, et Driss, qui avait gran­di avec d’autres prières et d’autres mots, sen­tit quelque chose de fami­lier dans cette vibra­tion, quelque chose qui n’ap­par­te­nait à aucune reli­gion et à toutes, quelque chose de fon­da­men­tal, d’o­ri­gi­nel, le son que font les hommes quand ils s’a­dressent à ce qui les dépasse.

Puis les ben­dirs entrèrent.

Pas d’un coup. Un seul ben­dir d’a­bord — un tam­bour plat, en peau de chèvre ten­due sur un cadre de bois, frap­pé de la paume ouverte, et le son était sourd, pro­fond, un son qui venait du ventre du tam­bour et qui entrait dans le ventre de celui qui l’en­ten­dait. Un rythme simple. Régu­lier. Boom. Boom. Boom. Comme un cœur. Exac­te­ment comme un cœur.

Un deuxième ben­dir entra. Même rythme, légè­re­ment déca­lé — un déca­lage d’un quart de temps, si bien que les deux bat­te­ments alter­naient et créaient un double pouls, un cœur à deux bat­te­ments, et le tem­po était lent, très lent, un bat­te­ment toutes les deux secondes, mais on sen­tait déjà — Driss le sen­tait, et Théo­dore, à côté de lui, s’é­tait rai­di comme un arc — on sen­tait que le tem­po allait accé­lé­rer, que la len­teur n’é­tait qu’un pré­am­bule, une mise en place, un com­men­ce­ment qui conte­nait sa propre fin comme la graine contient l’arbre.

Un troi­sième ben­dir. Un quatrième.

Et les voix recom­men­cèrent, mais cette fois ce n’é­tait plus la Fati­ha — c’é­tait le dhi­kr, la répé­ti­tion du nom de Dieu, un seul mot, un seul nom, « Allah », répé­té, répé­té, répé­té, et le mot chan­geait à chaque répé­ti­tion, non pas dans sa forme mais dans sa sub­stance, dans sa cou­leur, dans sa den­si­té, parce que la répé­ti­tion fait à un mot ce que l’eau fait à la pierre — elle l’use, elle le polit, elle lui enlève tout ce qui n’est pas essen­tiel, et ce qui reste, après mille répé­ti­tions, n’est plus un mot, c’est un souffle.

Allah. Allah. Allah. Allah.

Le tem­po monta.

Imper­cep­ti­ble­ment d’a­bord — un tout petit peu plus vite, un demi-bat­te­ment de cœur en plus par minute, rien qu’on puisse mesu­rer avec une montre mais que le corps détec­tait immé­dia­te­ment, parce que le corps est un ins­tru­ment de mesure plus pré­cis que n’im­porte quelle montre, le corps sait quand le tem­po accé­lère avant que l’o­reille ne l’en­tende, et le corps de Théo­dore, à côté de Driss, avait com­men­cé à oscil­ler — un balan­ce­ment infime, invo­lon­taire, la tête et le torse qui pen­du­laient d’a­vant en arrière comme un métro­nome de chair.

Les hommes du cercle se balan­çaient aus­si. Tous. D’a­vant en arrière, en rythme avec les ben­dirs, et les djel­la­bas blanches ondu­laient, et les ombres ondu­laient sur les murs, et la fumée du ben­join ondu­lait dans l’air, et tout ondu­lait, tout oscil­lait, tout pul­sait, comme si la pièce elle-même res­pi­rait, comme si les murs étaient des pou­mons et l’en­cens un souffle et le rythme des ben­dirs un cœur.

Allah. Allah. Allah. Allah.

Plus vite.

Les voix mon­taient. Le mot se com­pri­mait — « Allah » deve­nait « Allah-ah-ah » puis « Allahl­lahl­lah » puis un son qui n’é­tait plus un mot mais un halè­te­ment, un souffle ryth­mé, une res­pi­ra­tion col­lec­tive qui accé­lé­rait et accé­lé­rait et les ben­dirs frap­paient plus fort et plus vite et la sueur brillait sur les fronts des hommes et les yeux étaient fer­més ou mi-clos et les corps se balan­çaient plus ample­ment et quel­qu’un — un homme jeune, au bord du cercle — se leva et com­men­ça à tour­ner, les bras levés, la tête ren­ver­sée, et il tour­nait comme un der­viches mais ce n’é­tait pas un der­viche, c’é­tait un épi­cier ou un maçon ou un père de famille qui, dans cette pièce, dans cette nuit, était deve­nu autre chose, un corps tra­ver­sé par un son qui n’é­tait plus le sien.

Driss regar­dait les Européens.

Peg­gy avait les yeux grands ouverts, la bouche entrou­verte, et ses mains ser­raient ses genoux si fort que ses pha­langes étaient blanches. Elle ne com­pre­nait pas ce qu’elle voyait — pas intel­lec­tuel­le­ment, pas cultu­rel­le­ment — mais quelque chose en elle com­pre­nait autre­ment, com­pre­nait par un canal qui n’a­vait rien à voir avec la rai­son, un canal que la rai­son ne connais­sait même pas, et ce canal était ouvert, béant, et ce qui entrait par là n’a­vait pas de nom.

Le Comte — le Comte avait fer­mé les yeux. Son visage n’a­vait plus de masque. Plus de sou­rire de repré­sen­ta­tion. Plus d’é­lé­gance cal­cu­lée. Son visage, les yeux fer­més, dans la lumière des bou­gies et la fumée du ben­join, était le visage d’un homme fati­gué. Pas fati­gué de cette nuit — fati­gué de toutes les nuits, de tous les rôles, de tous les cos­tumes, de toutes les villes et tous les bars et tous les men­songes, et la fatigue, sur ce visage enfin nu, était belle, parce que la fatigue est hon­nête, la fatigue ne triche pas.

Cecil se tenait droit, le dos contre le mur, et ses yeux allaient du cercle aux Euro­péens et des Euro­péens au cercle, et il était le seul à ne pas se balan­cer, le seul à res­ter ancré, obser­va­teur, eth­no­graphe — mais ses mains, posées sur ses genoux, trem­blaient légè­re­ment, et ce trem­ble­ment tra­his­sait ce que son visage ne tra­his­sait pas.

Et Gon­za­lo —

Gon­za­lo regar­dait le cercle. Mais pas le cercle entier. Il regar­dait les mains des joueurs de ben­dir — la façon dont les paumes frap­paient la peau ten­due, le geste ample, cir­cu­laire, la main qui monte et qui des­cend, et le son qui sort, et Gon­za­lo regar­dait ces mains comme Théo­dore avait regar­dé les doigts du joueur de ghaya­ta au Petit Soc­co — avec cette fas­ci­na­tion de l’homme qui recon­naît un geste essen­tiel, un geste qui n’a pas chan­gé depuis des siècles, un geste qui contient toute une civilisation.

Et Théo­dore.

*

Théo­dore avait ces­sé d’exis­ter en tant que Théodore.

Ce n’est pas une méta­phore. C’est ce qui se passe quand le son est assez fort et assez conti­nu et assez répé­ti­tif pour dis­soudre les fron­tières du moi — les fron­tières entre le corps et l’air, entre l’o­reille et le son, entre celui qui écoute et ce qui est écou­té. Les sou­fis appellent cela le fana — l’an­ni­hi­la­tion, la dis­so­lu­tion du soi dans le divin. Théo­dore n’é­tait pas sou­fi. Il ne croyait pas en Dieu. Mais il croyait en la musique, ce qui est peut-être la même chose for­mu­lée autre­ment, et la musique qui emplis­sait cette pièce — les ben­dirs, les voix, le halè­te­ment col­lec­tif, le rythme qui accé­lé­rait tou­jours — cette musique fai­sait à son esprit ce que le tayeb avait fait à son corps au ham­mam : elle enle­vait une couche. Puis une autre. Puis une autre encore.

Et sous les couches — sous le Conser­va­toire, sous les gammes, sous les par­ti­tions, sous le tem­pé­ra­ment égal et les douze demi-tons et la gram­maire de la musique occi­den­tale — sous tout cela, il y avait quelque chose.

Un son.

Pas un son qu’il enten­dait avec ses oreilles. Un son qu’il enten­dait avec son corps — avec ses os, avec son sang, avec la vibra­tion de ses cel­lules. Un son qui n’é­tait ni le pia­no ni la ghaya­ta ni le ben­dir ni la voix humaine mais tout cela à la fois, super­po­sé, fusion­né, un son total qui conte­nait tous les autres sons comme le blanc contient toutes les couleurs.

Théo­dore ouvrit les yeux.

La pièce tour­nait. Non — la pièce ne tour­nait pas. Le monde tour­nait. Les flammes des bou­gies lais­saient des traî­nées dorées dans l’air. Les visages des hommes du cercle étaient flous, lumi­neux, et leurs djel­la­bas blanches n’é­taient plus du tis­su mais de la lumière, et le ben­dir n’é­tait plus un tam­bour mais un cœur, le cœur de la pièce, le cœur de la nuit, le cœur de Tan­ger, et Théo­dore com­prit — pas avec sa tête, avec tout le reste — il com­prit ce qu’il devait faire.

Il ne devait pas trans­crire la ghaya­ta pour le piano.

Il ne devait pas imi­ter les maqâms avec des notes tempérées.

Il ne devait pas cher­cher un com­pro­mis entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, une syn­thèse rai­son­nable, un pont diplo­ma­tique entre deux sys­tèmes musicaux.

Il devait faire ce que fai­saient les hommes du cercle. Il devait répé­ter. Répé­ter un son, un motif, une cel­lule ryth­mique, et la répé­ter jus­qu’à ce qu’elle se dis­solve, jus­qu’à ce qu’elle cesse d’être un objet musi­cal et devienne un état — un état de vibra­tion pure, un trem­ble­ment conti­nu, un bour­don qui n’est ni orien­tal ni occi­den­tal mais humain, fon­da­men­ta­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment humain.

C’é­tait ça.

C’é­tait le troi­sième endroit.

Pas entre le pia­no et la ghaya­ta. Au-des­sous. À l’en­droit où tous les ins­tru­ments se rejoignent parce qu’ils ne sont plus des ins­tru­ments mais des voix, et où toutes les voix se rejoignent parce qu’elles ne sont plus des voix mais du souffle, et où tout le souffle se rejoint parce qu’il n’est plus du souffle mais du silence — ce silence plein, vibrant, fécond, qui existe au cœur de toute musique comme le moyeu existe au centre de la roue.

*

La céré­mo­nie dura deux heures. Ou trois. Ou toute la nuit. Le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner nor­ma­le­ment dans cette pièce — les minutes s’é­ti­rait ou se com­pri­maient selon le rythme des ben­dirs, et quand le rythme accé­lé­rait le temps accé­lé­rait et quand le rythme ralen­tis­sait le temps ralen­tis­sait, et il y eut des som­mets — des moments où le son attei­gnit une inten­si­té insou­te­nable, où les voix criaient et les tam­bours ton­naient et les corps tour­naient et la fumée du ben­join était si épaisse qu’on ne voyait plus le pla­fond — et il y eut des creux — des moments de silence abso­lu, des pauses entre deux vagues, où l’on n’en­ten­dait que la res­pi­ra­tion hale­tante des hommes et le cré­pi­te­ment des bou­gies et le bruit du sang dans ses propres oreilles.

Et puis ce fut fini.

Pas fini d’un coup — fini len­te­ment, comme une marée qui se retire, le rythme qui ralen­tit par paliers, les voix qui baissent, les corps qui cessent de tour­ner et qui s’im­mo­bi­lisent et qui s’af­faissent dou­ce­ment sur les nattes, comme des feuilles qui tombent, et le der­nier ben­dir qui bat une der­nière fois, et le son qui résonne dans la pièce et qui meurt, et le silence — le vrai silence, celui d’a­près — qui se pose comme une neige.

Le muqad­dem ouvrit les yeux.

Il regar­da la pièce. Les hommes étaient assis ou cou­chés, trem­pés de sueur, les yeux brillants, les visages éclai­rés de cette lumière par­ti­cu­lière que Driss avait vue sur les visages des gens qui sortent du ham­mam — pas de la pro­pre­té, de la clar­té, le visage lavé de ce qui l’encombrait.

Le vieil homme sourit.

Il dit quelque chose en arabe — une phrase courte, douce, qui signi­fiait à peu près : « Que Dieu accepte. »

Et ce fut tout.

*

Dehors, la nuit était fraîche.

L’air de la médi­na après la zaouïa était comme un verre d’eau froide après une fièvre — un choc, un sou­la­ge­ment, une fron­tière entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur que le corps fran­chis­sait avec gra­ti­tude et avec regret, parce que l’in­té­rieur, mal­gré la cha­leur et la sueur et la fumée, avait été un lieu de véri­té, et l’ex­té­rieur, avec son air frais et ses étoiles et ses ruelles silen­cieuses, était un lieu de beau­té, et entre la véri­té et la beau­té le corps hési­tait, ne sachant pas laquelle choi­sir, ne sachant pas qu’il n’a­vait pas à choisir.

Per­sonne ne par­la pen­dant longtemps.

Ils mar­chèrent dans les ruelles de la médi­na, pieds nus — ils avaient oublié de remettre leurs chaus­sures, ou n’a­vaient pas vou­lu, et les pierres sous leurs pieds étaient froides et lisses et réelles, et la réa­li­té des pierres les ancrait dans le monde après cette tra­ver­sée du son.

Peg­gy pleurait.

Elle pleu­rait sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues, et elle ne les essuyait pas, elle les lais­sait cou­ler comme on laisse cou­ler l’eau d’une fon­taine, sans rai­son et sans but. Cecil mar­chait à côté d’elle et ne lui deman­dait pas pour­quoi elle pleu­rait, parce qu’il savait que la ques­tion serait absurde, que les larmes après une céré­mo­nie des Jila­la ne sont pas des larmes de tris­tesse ni de joie mais des larmes de trop-plein — le corps qui déborde de ce qu’il a reçu et qui se décharge par les yeux.

Le Comte mar­chait seul, un peu en retrait. Son visage, dans la lumière de la lune, avait encore cette nudi­té que Driss avait vue pen­dant la céré­mo­nie — la fatigue, la beau­té de la fatigue — et il mar­chait len­te­ment, comme un homme qui n’est pas pres­sé de remettre son costume.

Gon­za­lo mar­chait à côté de Théo­dore, et c’est la pre­mière fois que Driss les vit côte à côte autre­ment que par hasard — ils mar­chaient ensemble, du même pas, et le silence entre eux n’é­tait plus le silence de deux incon­nus mais le silence de deux hommes qui ont vu la même chose et qui savent que les mots ne ser­vi­raient à rien.

Théo­dore s’arrêta.

Il était au milieu d’une ruelle, pieds nus sur les pierres, les yeux levés vers le ciel — un rec­tangle de ciel noir pris entre les murs blancs, cri­blé d’é­toiles — et il dit, à voix basse, pour lui-même ou pour Driss qui mar­chait près de lui ou pour personne :

— J’ai entendu.

Driss ne deman­da pas quoi. Il savait.

Ils retrou­vèrent Mou­lay Abdes­lam à la porte du Grand Soc­co, qui les atten­dait avec un sou­rire et un pla­teau de thé — un thé brû­lant, sucré, men­tho­lé, ser­vi dans des verres sur le muret de la place, à une heure du matin, sous les étoiles, et le thé fit dans leurs corps ce que le thé fait tou­jours — il ras­sem­bla, il réchauf­fa, il rame­na les mor­ceaux épar­pillés à leur place, et cha­cun retrou­va son visage et son nom et sa pos­ture, et les masques revinrent dou­ce­ment, comme la marée remonte, inexo­rable, nécessaire.

Mais quelque chose avait changé.

Driss le voyait. Dans la façon dont Peg­gy regar­dait Cecil — avec une ten­dresse qui n’é­tait pas là avant. Dans la façon dont le Comte regar­dait ses propres mains — comme s’il les voyait pour la pre­mière fois, ces mains qui avaient trop ser­ré d’autres mains, trop signé de faux docu­ments, trop levé de verres de cham­pagne. Dans la façon dont Gon­za­lo, pour la pre­mière fois, ne regar­dait pas vers la médi­na pour cher­cher une voix absente — il regar­dait devant lui, pré­sent, là, ancré dans la nuit.

Et dans la façon dont Théo­dore, en mar­chant vers l’hô­tel, fredonnait.

Pas une mélo­die connue. Pas une cita­tion. Un son — un seul son, répé­té, modu­lé, un son qui mon­tait et des­cen­dait comme le dhi­kr mais qui n’é­tait pas le dhi­kr, un son qui venait du pia­no mais qui n’é­tait pas le pia­no, un son qui venait de la ghaya­ta mais qui n’é­tait pas la ghaya­ta, un son qui venait de cette nuit et de cette pièce et de ces ben­dirs et de cette fumée de ben­join et de ces larmes de Peg­gy et de ce visage nu du Comte et de ces pierres froides sous ses pieds nus.

Un son neuf.

Le troi­sième endroit.

Théo­dore l’a­vait trou­vé. Ou le troi­sième endroit l’a­vait trou­vé. Ce qui, dans le fond, reve­nait au même.

Cha­pitre 10 — Les préparatifs

Le bal était dans trois jours et Lord Bute ne dor­mait plus.

Driss le croi­sait à des heures impos­sibles — cinq heures du matin dans le patio, en robe de chambre et pan­toufles, mesu­rant pour la dixième fois la dis­tance entre les oran­gers et l’en­trée du res­tau­rant, un mètre ruban à la main et un crayon der­rière l’o­reille. Sept heures du soir dans la cui­sine, pen­ché sur les épaules du chef maro­cain — un homme nom­mé Hadj Omar, large comme un buf­fet, patient comme un saint — à qui il expli­quait que la pas­tilla devait être ser­vie en por­tions indi­vi­duelles et non en plat par­ta­gé, parce que les consuls euro­péens ne com­pre­naient pas le concept de man­ger dans le même plat, et Hadj Omar écou­tait avec cette poli­tesse gra­ni­tique des gens qui savent qu’ils ont rai­son et qui laissent les autres se fatiguer.

— Le menu, Driss. Par­lez-moi du menu.

— Le menu est arrê­té, Lord Bute. Hari­ra en ver­rine. Briouates au pigeon. Pas­tilla indi­vi­duelle. Tajine d’a­gneau aux pru­neaux et amandes. Cous­cous royal. Cornes de gazelle. Thé à la menthe.

— Et le champagne ?

— Trente caisses de Veuve Clic­quot. Six caisses de Pol Roger. Et du vin gris de Bou­laouane pour les invi­tés maro­cains qui boivent.

— Et ceux qui ne boivent pas ?

— Limo­nade au citron, jus d’o­range pres­sé, eau de fleur d’o­ran­ger. Tout est pré­vu, milord.

Lord Bute hocha la tête mais ne fut pas ras­su­ré, parce que Lord Bute n’é­tait jamais ras­su­ré, la ras­su­rance n’é­tant pas dans sa consti­tu­tion. C’é­tait un homme qui avait construit un hôtel entier — cent vingt chambres, trois res­tau­rants, un bar, un jar­din, un ham­mam — et qui trem­blait à l’i­dée que les ser­viettes ne fussent pas de la bonne cou­leur. L’am­pleur ne lui fai­sait pas peur. Le détail le terrorisait.

— L’or­chestre, dit-il.

— L’or­chestre anda­lou joue­ra dans le patio. Un quar­tet de jazz au Caid’s Bar pour ceux qui vou­dront danser.

— Dan­ser. Oui. Est-ce que le sol du bar est assez solide pour dan­ser ? Si trente per­sonnes dansent en même temps, le sol va-t-il —

— Le sol est en mosaïque de marbre sur dalle de béton, milord. Il tien­drait un régiment.

Lord Bute regar­da le sol du bar comme on regarde un enfant sur lequel on a des doutes. Puis il sou­pi­ra et s’en alla vers le jar­din, où il s’ac­crou­pit devant un par­terre de géra­niums pour véri­fier que les fleurs étaient de la même teinte de rouge que celles qu’il avait commandées.

Driss le regar­da s’é­loi­gner et pen­sa : cet homme aime son hôtel comme on aime un être vivant, c’est-à-dire avec terreur.

*

Les invi­ta­tions étaient par­ties deux semaines plus tôt.

Trois cents. Gra­vées sur car­ton ivoire, en fran­çais et en arabe, avec le bla­son des Bute dans le coin supé­rieur gauche — un lion ram­pant que Lord Bute avait fait repro­duire par un cal­li­graphe de Fès et qui res­sem­blait désor­mais à un lion arabe, plus souple, plus ondu­lant que son modèle écos­sais, comme si le lion lui-même s’é­tait acclimaté.

Tout Tan­ger serait là.

Le Men­doub — le repré­sen­tant du sul­tan, admi­nis­tra­teur suprême de la Zone Inter­na­tio­nale — avait confir­mé. Les huit consuls avaient confir­mé — France, Espagne, Grande-Bre­tagne, Ita­lie, Bel­gique, Por­tu­gal, Pays-Bas, et les États-Unis. Les ban­quiers avaient confir­mé — les soixante-dix banques de Tan­ger enver­raient cha­cune un repré­sen­tant, et cer­taines deux, et le bar n’au­rait pas assez de tabou­rets. Les com­mer­çants de la ville nou­velle avaient confir­mé. Les chefs des grandes familles tan­gé­roises — les Tazi, les Ben­na­ni, les Erzi­ni, les Abdes­lam — avaient confir­mé. Et la colo­nie étran­gère — les expa­triés, les rési­dents, les aven­tu­riers, les retrai­tés, les excen­triques, cette faune bigar­rée qui fai­sait de Tan­ger un zoo sans cages — la colo­nie étran­gère vien­drait au com­plet, parce qu’un bal d’i­nau­gu­ra­tion dans un hôtel neuf était un évé­ne­ment que per­sonne ne pou­vait se per­mettre de man­quer, non par inté­rêt pour l’hô­tel mais par ter­reur d’être exclu de la conver­sa­tion du lendemain.

L’El Min­zah se préparait.

Les femmes de chambre ciraient les sols, asti­quaient les cuivres, chan­geaient les draps. Les jar­di­niers taillaient les haies de bou­gain­vil­liers — cette explo­sion de vio­let et de fuch­sia qui débor­dait des murs du jar­din comme une émeute flo­rale. Les ser­veurs répé­taient le ser­vice — Hadj Omar les fai­sait mar­cher en file dans le res­tau­rant vide, pla­teau sur l’é­paule, en chro­no­mé­trant la dis­tance entre la cui­sine et les tables, et gare à celui dont le pla­teau pen­chait d’un degré. Les élec­tri­ciens véri­fiaient les lustres — ces lustres en fer for­gé et verre taillé que Lord Bute avait fait venir de Mek­nès et qui pen­daient du pla­fond du patio comme des méduses d’un autre monde.

Et dans cette ruche, au milieu de l’a­gi­ta­tion, les per­son­nages de l’El Min­zah vivaient leur avant-der­nier acte.

*

Cecil trou­va la preuve un mercredi.

Il ne cher­chait plus, à vrai dire — ou plu­tôt il cher­chait de cette façon oblique qui était la sienne, en posant des ques­tions qui n’en avaient pas l’air, en tirant des fils qui sem­blaient mener ailleurs, en ache­tant des cafés à des gens qui n’en avaient pas deman­dé. Ce fut un inter­prète de la Lega­ción de Ita­lia qui la lui don­na — pas la don­na, la lais­sa échap­per, ce qui n’est pas la même chose. L’in­ter­prète s’ap­pe­lait Fer­ruc­cio. Il était napo­li­tain, petit, ner­veux, avec des mous­taches qui trem­blo­taient quand il par­lait, et il avait une dette envers Cecil — une dette de jeu, contrac­tée six mois plus tôt au casi­no du Kur­saal, et que Cecil avait rache­tée par gen­tillesse ou par cal­cul, les deux étant, chez Cecil, indissociables.

— Orsi­ni, dit Fer­ruc­cio en buvant son café au Petit Soc­co. Le nom ne dit rien à per­sonne à la Lega­ción. On n’a pas de Comte Orsi­ni dans les registres. On n’a pas d’Or­si­ni du tout. Et les Orsi­ni de Rome — je veux dire les vrais, les princes — sont morts ou à peu près. Le der­nier a ven­du son palais et vit à Flo­rence. Il n’a pas de fils.

Cecil hocha la tête. Il n’é­tait pas sur­pris. Il était confir­mé, ce qui est dif­fé­rent — la sur­prise est un choc, la confir­ma­tion est un sou­la­ge­ment, le sou­la­ge­ment du cher­cheur qui met le doigt sur ce qu’il soup­çon­nait et qui peut enfin ces­ser de soup­çon­ner et com­men­cer à savoir.

— Et l’homme qui se fait appe­ler Orsi­ni ? deman­da Cecil.

Fer­ruc­cio haus­sa les épaules.

— Per­sonne ne le connaît. Pas de pas­se­port ita­lien enre­gis­tré au consu­lat. Il voyage peut-être avec un autre pas­se­port. Ou pas de pas­se­port du tout. À Tan­ger, c’est pos­sible. Les contrôles sont — com­ment dire —

— Déco­ra­tifs, pro­po­sa Cecil.

— Exac­te­ment. Décoratifs.

Cecil paya le café. Il lais­sa un pour­boire géné­reux, parce que la géné­ro­si­té après une infor­ma­tion est une forme d’in­ves­tis­se­ment, et Cecil inves­tis­sait dans les gens comme d’autres inves­tissent dans la pierre — avec patience, avec dis­cer­ne­ment, et avec la convic­tion que le ren­de­ment vien­drait un jour, sous une forme imprévisible.

Il avait la preuve. Le Comte n’é­tait pas le Comte. L’Or­si­ni n’é­tait pas un Orsi­ni. L’I­ta­lien de Venise n’exis­tait dans aucun registre, ce qui signi­fiait soit qu’il était un fan­tôme, soit qu’il était quel­qu’un d’autre, et les fan­tômes ne boivent pas de champagne.

La ques­tion était : qu’en faire ?

Cecil y réflé­chit en mar­chant vers l’hô­tel. Il remon­ta la rue des Chré­tiens, pas­sa devant sa bou­tique sans s’ar­rê­ter — le gar­çon qui la tenait en son absence lui fit un signe, Cecil fit un signe en retour — et il conti­nua vers le Grand Soc­co, et pen­dant qu’il mar­chait il retour­na la ques­tion dans sa tête comme on retourne une pièce de mon­naie, pile et face, pile et face.

Pile : dénon­cer le Comte. Pré­ve­nir Vers­trae­ten. Pré­ve­nir Peg­gy. Empê­cher l’ar­naque. Ce serait moral. Ce serait juste. Ce serait ce qu’un homme hon­nête ferait.

Face : ne rien dire. Lais­ser le Comte jouer. Voir com­ment les choses tournent. Obser­ver. Ce serait amo­ral. Ce serait fas­ci­nant. Ce serait ce qu’un anti­quaire ferait — un homme dont le métier est d’é­va­luer les objets, de dis­tin­guer le vrai du faux, mais pas néces­sai­re­ment de par­ta­ger son exper­tise avec le pre­mier venu.

Et entre pile et face — la tranche. L’en­droit étroit, le fil du rasoir, la posi­tion la plus incon­for­table et la plus inté­res­sante : dire quelque chose, mais pas tout. Mettre une puce à l’o­reille, pas un pis­to­let sur la tempe. Sug­gé­rer, insi­nuer, lais­ser pla­ner. Don­ner aux gens l’in­for­ma­tion néces­saire pour qu’ils se posent les bonnes ques­tions, sans leur don­ner la réponse. Trai­ter l’ar­naque du Comte non pas comme un crime mais comme un test — un test d’in­tel­li­gence, de dis­cer­ne­ment, de luci­di­té. Si Peg­gy et Vers­trae­ten étaient assez intel­li­gents pour voir à tra­vers le Comte, ils n’a­vaient pas besoin de Cecil. S’ils ne l’é­taient pas, ils ne le méri­taient peut-être pas.

C’é­tait cruel.

C’é­tait élégant.

C’é­tait très Cecil.

*

Gon­za­lo reçut le télé­gramme un jeu­di matin.

Le por­teur le lui mon­ta dans sa chambre. Un for­mu­laire bleu de la Poste Inter­na­tio­nale, plié en trois, avec ce bruis­se­ment de papier fin qui annonce tou­jours quelque chose — per­sonne n’en­voie de télé­gramme pour dire que tout va bien, les télé­grammes sont les mes­sa­gers des urgences et des mau­vaises nou­velles, et celui-ci était une mau­vaise nou­velle, ou du moins une nou­velle que Gon­za­lo reçut avec l’ex­pres­sion d’un homme qui la redoutait.

HERE­DIA — RAP­PEL MADRID — PRÉ­SEN­TA­TION RAP­PORT DIREC­TEUR ZONE AFRIQUE — DATE LIMITE 15 NOVEMBRE — PRIÈRE CONFIR­MER RETOUR — BUREAU CENTRAL

Le 15 novembre était dans huit jours. Le bal inau­gu­ral était dans trois.

Gon­za­lo relut le télé­gramme. Il le plia. Le déplia. Le relut. Puis il le posa sur le bureau, à côté de l’O­li­vet­ti, et il regar­da par la fenêtre — le port, les bateaux, le détroit — et il res­ta immo­bile un long moment.

Driss n’é­tait pas dans la chambre. Driss n’a­vait pas besoin d’être dans la chambre. Il avait vu le por­teur mon­ter avec le télé­gramme, et il avait vu, une heure plus tard, Gon­za­lo des­cendre dans le hall avec un visage qui avait chan­gé — pas beau­coup, un degré, une ombre sous les yeux, un pli au coin de la bouche — et ce visage disait ce que les visages disent quand une porte se ferme : il faut partir.

Gon­za­lo ne dit rien à per­sonne. Il prit son petit déjeu­ner au patio — café, pain, beurre — et il man­gea avec la méthode d’un homme qui exé­cute une tâche, pas d’un homme qui prend un repas. Puis il sortit.

Driss le vit tra­ver­ser le Grand Soc­co et des­cendre vers la médina.

Il ne le sui­vit pas. Mais il sut — avec cette cer­ti­tude qui n’é­tait ni de l’es­pion­nage ni de l’in­tui­tion mais quelque chose entre les deux, une connais­sance des gens acquise par vingt ans de comp­toir — il sut que Gon­za­lo des­cen­dait vers la médi­na pour une rai­son qui n’a­vait rien à voir avec Madrid ni avec son rap­port ni avec le Direc­teur de la Zone Afrique.

Ce soir-là, Ami­na chan­ta au res­tau­rant comme tous les soirs. Et Gon­za­lo ne vint pas.

*

Peg­gy décou­vrit la véri­té un ven­dre­di, par accident.

Les acci­dents, à Tan­ger, étaient rare­ment acci­den­tels — la ville avait cette manie de mettre les gens face à ce qu’ils ne vou­laient pas voir, au moment pré­cis où ils ne s’y atten­daient pas, comme si la géo­gra­phie elle-même avait un sens de l’ironie.

Peg­gy cher­chait Cecil. Elle avait une ques­tion sur un vase qu’elle avait vu dans le souk — un vase en céra­mique bleue, avec des motifs qui res­sem­blaient à ceux des zel­lige du patio, et elle vou­lait savoir s’il était ancien ou fabri­qué la semaine der­nière, et seul Cecil pou­vait tran­cher. Elle des­cen­dit dans la médi­na par la rue es-Sia­ghine, tour­na à droite dans la rue des Chré­tiens, et pous­sa la porte de la bou­tique de Cecil.

Cecil n’é­tait pas là. Le gar­çon non plus. La bou­tique était vide — vide de gens, pas d’ob­jets, les tapis et les cuivres et les pote­ries for­maient un laby­rinthe d’ombres dans la lumière pâle qui tom­bait du puits de jour. Peg­gy hési­ta, fit un pas à l’in­té­rieur, et son pied heur­ta quelque chose sur le sol.

Un dos­sier.

Un dos­sier en car­ton beige, sans éti­quette, tom­bé d’une table — ou posé là, ou oublié, ou lais­sé inten­tion­nel­le­ment, et avec Cecil rien n’é­tait jamais vrai­ment oublié ni vrai­ment inten­tion­nel, tout était dans cette zone grise où la négli­gence et le cal­cul pro­duisent le même résul­tat. Le dos­sier était ouvert. Peg­gy regarda.

Elle ne fouilla pas — elle n’é­tait pas du genre à fouiller. Mais le dos­sier était ouvert, et ce qui était visible était visible, et ce qui était visible était une lettre de la Lega­ción de Ita­lia, en ita­lien, qu’elle ne par­lait pas mais qu’elle com­pre­nait assez — le fran­çais et l’es­pa­gnol aidant — pour sai­sir les mots essen­tiels : « Orsi­ni — nes­sun regis­tro — nes­sun pas­sa­por­to — fami­glia estinta ».

Famille éteinte.

Aucun registre.

Aucun pas­se­port.

Peg­gy regar­da la lettre un long moment. Puis elle la repo­sa dans le dos­sier. Puis elle refer­ma le dos­sier. Puis elle sor­tit de la boutique.

Elle remon­ta vers l’hô­tel sans cou­rir et sans traî­ner, à la vitesse exacte d’une femme qui réflé­chit en mar­chant. Et ce à quoi elle réflé­chis­sait n’é­tait pas ce qu’on aurait atten­du — pas la colère d’a­voir été trom­pée, pas l’hu­mi­lia­tion d’a­voir failli don­ner trente mille francs à un escroc, pas la rage de la vic­time. Peg­gy réflé­chis­sait à autre chose. Elle réflé­chis­sait au Comte.

Au Comte sur la Ter­rasse des Pares­seux, disant « je suis un homme qui a besoin de plaire » avec des yeux qui, pour une fois, ne jouaient pas.

Au Comte pen­dant la nuit des Jila­la, le visage nu, la fatigue visible, le masque tombé.

Au Comte qui citait Dante et qui connais­sait Mon­te­ver­di et qui man­geait sa pas­tilla avec un tout petit peu trop d’élégance.

Et Peg­gy pen­sa — ce fut peut-être la pen­sée la plus intel­li­gente qu’elle eut pen­dant tout son séjour à Tan­ger — Peg­gy pen­sa : il n’est pas un Comte, il n’est pas un Orsi­ni, il n’est pas de Venise. Mais il n’est pas rien. Un homme qui joue aus­si bien n’est pas rien. Un homme qui sait que la musique est le seul lan­gage qui ne ment pas n’est pas rien. Un homme qui a besoin de plaire à ce point-là porte en lui quelque chose qui mérite d’être regar­dé, et ce quelque chose n’est pas le men­songe — c’est la rai­son du mensonge.

Elle arri­va à l’hô­tel. Elle mon­ta dans sa chambre. Elle s’as­sit sur son lit. Brid­get lui appor­ta du thé sans qu’elle le deman­dât — Brid­get, qui ne com­pre­nait rien à Tan­ger et à qui Tan­ger fai­sait peur, Brid­get avait déve­lop­pé un ins­tinct infaillible pour les moments où sa maî­tresse avait besoin de thé.

Peg­gy but le thé.

Elle ne dit rien au Comte.

Elle ne dit rien à Cecil.

Elle gar­da le secret comme on garde une carte dans un jeu — pas pour la jouer, pour la tenir. Tenir une carte, c’est avoir du pou­voir. Et Peg­gy, qui n’a­vait jamais eu de pou­voir sur rien — pas sur son mariage, pas sur son nom, pas sur sa vie — Peg­gy décou­vrait que le savoir est une forme de pou­voir, et que le silence est une forme de force, et que les deux ensemble font de vous quel­qu’un d’autre que ce que vous étiez en entrant dans la bou­tique d’un anti­quaire un ven­dre­di après-midi.

*

Théo­dore composait.

Depuis la nuit des Jila­la, il ne sor­tait plus de sa chambre que pour man­ger. Le Pleyel du Caid’s Bar était deve­nu son ate­lier — il y tra­vaillait le matin, quand le bar était vide, et Ahmed le bar­man lui ser­vait du thé sans qu’il le deman­dât, et le thé refroi­dis­sait à côté du pia­no, et Théo­dore ne le buvait pas, trop absor­bé par ce qui sor­tait de ses doigts.

Ce qui sor­tait de ses doigts n’é­tait pas ce qu’il avait prévu.

Il avait pré­vu une pièce savante — un dia­logue entre le pia­no tem­pé­ré et les modes arabes, une œuvre de syn­thèse, un pont musi­co­lo­gique. Ce qui sor­tait de ses doigts était plus simple et plus étrange. C’é­tait une série de motifs répé­tés — des cel­lules mélo­diques courtes, quatre ou cinq notes, jouées en boucle, avec des varia­tions infimes à chaque répé­ti­tion, un orne­ment ajou­té ici, une note alté­rée là, un silence insé­ré au milieu, et la répé­ti­tion créait un effet d’ac­cu­mu­la­tion, de den­si­fi­ca­tion, comme les couches de ver­nis sur un tableau ancien, chaque couche modi­fiant imper­cep­ti­ble­ment la cou­leur et la pro­fon­deur de l’ensemble.

La main gauche jouait une quinte ouverte — do-sol, la plus ancienne conso­nance, le fon­de­ment de toute musique — et cette quinte ne bou­geait pas, elle res­tait là, obs­ti­née, comme le rythme d’un ben­dir, et sur cette quinte la main droite bro­dait ses motifs, et les motifs tour­naient et reve­naient et mon­taient et des­cen­daient, et à un moment — Théo­dore ne savait pas exac­te­ment quand, il ne l’a­vait pas déci­dé, cela arri­vait tout seul — à un moment les notes tem­pé­rées du pia­no ces­saient de son­ner comme des notes tem­pé­rées. La répé­ti­tion les usait, les polis­sait, leur enle­vait leur exac­ti­tude mathé­ma­tique, et ce qui res­tait — ce qui res­tait après cette éro­sion — res­sem­blait à quelque chose qui n’é­tait plus tout à fait le pia­no. Pas la ghaya­ta non plus. Pas le ben­dir. Un troi­sième son. Le son d’un ins­tru­ment qui n’exis­tait pas mais que Théo­dore enten­dait dans sa tête, et qu’il appro­chait, note après note, boucle après boucle, comme on approche un ani­mal sau­vage — len­te­ment, sans gestes brusques, en res­pi­rant à peine.

La pièce n’a­vait pas de nom. Elle durait envi­ron sept minutes. Théo­dore la jouait chaque matin, et chaque matin elle était légè­re­ment dif­fé­rente, parce que la répé­ti­tion n’est pas la repro­duc­tion — chaque boucle est neuve, chaque pas­sage est un pre­mier pas­sage, comme l’eau d’un fleuve qui coule au même endroit mais qui n’est jamais la même eau.

Le ven­dre­di — deux jours avant le bal — il la joua une der­nière fois, et quand il leva les mains du cla­vier, il sut qu’elle était finie. Pas parce qu’il avait atteint un but — il n’a­vait pas de but. Mais parce que la pièce avait trou­vé sa forme, sa durée, sa res­pi­ra­tion, et qu’a­jou­ter quoi que ce fût l’au­rait abî­mée, comme un mot de trop dans un poème.

Il res­ta assis devant le pia­no un long moment.

Ahmed, der­rière le comp­toir, dit :

— C’é­tait beau.

Théo­dore se tour­na vers lui. Ahmed n’a­vait jamais com­men­té sa musique — Ahmed était un homme dis­cret, pro­fes­sion­nel, qui ser­vait des verres et essuyait des comp­toirs et ne don­nait pas son avis sur les choses qui ne le regar­daient pas. Que ce mot — « beau » — sor­tît de la bouche d’Ah­med avait plus de valeur que tous les com­pli­ments du jury du Conservatoire.

— Chou­kran, dit Théodore.

C’é­tait tou­jours le seul mot d’a­rabe qu’il connais­sait. Mais il le disait mieux main­te­nant. Avec le bon accent. Avec le r légè­re­ment rou­lé et le kh gut­tu­ral que Driss lui avait appris. Et Ahmed sou­rit, et Théo­dore sou­rit, et le pia­no res­ta ouvert, et la lumière du matin entrait par les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol des motifs de den­telle dorée, et le thé était froid, et c’é­tait bien.

*

Le same­di — la veille du bal — l’El Min­zah était une fourmilière.

Des livreurs entraient et sor­taient par la porte de ser­vice — caisses de cham­pagne, caisses de verres, caisses de bou­gies, caisses de fleurs. Des guir­landes de jas­min et de roses étaient accro­chées aux arches du patio par des gar­çons mon­tés sur des échelles qui se criaient des ins­truc­tions en arabe et en espa­gnol. Les cui­si­niers tra­vaillaient depuis l’aube — le fumet du tajine mon­tait de la cui­sine et emplis­sait le hall d’un par­fum si enve­lop­pant que les clients, en pas­sant, ralen­tis­saient sans s’en rendre compte, comme des papillons atti­rés par une lumière. Les femmes de chambre avaient mis des fleurs dans chaque chambre — des ger­be­ras jaunes, des roses blanches, des brins de menthe dans des vases en cuivre.

Lord Bute arpen­tait le patio avec la fébri­li­té d’un géné­ral avant la bataille.

— Les lan­ternes, Driss. Com­bien de lanternes ?

— Deux cent qua­rante, milord. Plus les bou­gies dans les pho­to­phores. Plus les torches dans le jardin.

— Des torches. Je n’ai pas com­man­dé de torches.

— Je me suis per­mis, milord. Les nuits sont claires en ce moment, et les torches dans le jar­din don­ne­ront l’im­pres­sion que le jar­din conti­nue au-delà des murs. Un effet de profondeur.

Lord Bute regar­da Driss. Ses yeux bleus, fié­vreux, sur­pris, se posèrent sur le concierge comme s’il le voyait pour la pre­mière fois — non pas l’u­ni­forme, non pas la fonc­tion, mais l’homme dedans, l’homme qui avait pen­sé aux torches et à l’ef­fet de pro­fon­deur et qui avait com­pris, sans qu’on le lui dît, que l’El Min­zah n’é­tait pas seule­ment un bâti­ment mais un spec­tacle, et que le spec­tacle ne s’ar­rê­tait pas aux murs.

— Mer­ci, Driss, dit Lord Bute.

Il le dit sim­ple­ment, sans effu­sion, comme les Anglais disent mer­ci quand ils sont véri­ta­ble­ment recon­nais­sants — c’est-à-dire en reti­rant du mot tout excès pour n’en gar­der que le poids.

*

Ce soir-là, le der­nier soir avant le bal, le Caid’s Bar était calme.

Cecil buvait son gin. Le Comte lisait un jour­nal. Peg­gy était mon­tée se cou­cher tôt — elle avait dit qu’elle vou­lait être fraîche pour le bal, mais Driss pen­sait qu’elle vou­lait être seule, et que la soli­tude, pour Peg­gy, était une chose nou­velle, une chose qu’elle appre­nait, comme on apprend une langue ou un ins­tru­ment, avec mal­adresse et avec courage.

Théo­dore était dans le jar­din, assis sur un banc de pierre, les yeux fer­més, écou­tant le silence du jar­din qui n’é­tait pas du silence mais un tis­sage de sons minus­cules — le frois­se­ment des feuilles d’o­ran­ger, le cla­po­tis de la fon­taine, le chant d’un grillon, et très loin, presque inau­dible, le mur­mure du détroit.

Gon­za­lo n’é­tait pas au bar.

Gon­za­lo était dans la médina.

Driss ne l’a­vait pas vu sor­tir, mais il savait — il savait parce que la clé de la chambre 203 était au tableau, et parce que Gon­za­lo ne lais­sait jamais sa clé au tableau sauf quand il sor­tait la nuit, et parce que Gon­za­lo sor­tait la nuit de plus en plus sou­vent depuis le télé­gramme, et Driss savait où il allait, et il n’en par­lait à per­sonne, parce que les his­toires des gens leur appar­tiennent, et le rôle du concierge n’est pas de les racon­ter mais de les protéger.

Gon­za­lo était dans la médi­na, et quelque part dans la médi­na il y avait une mai­son où vivait une cou­sine d’A­mi­na, et dans cette mai­son il y avait une cour inté­rieure avec un oran­ger et une fon­taine, et peut-être — Driss ne savait pas, il sup­po­sait, il espé­rait — peut-être que dans cette cour, ce soir-là, un homme qui ne par­lait pas et une femme qui chan­tait trou­vaient un lan­gage com­mun, un lan­gage qui n’é­tait ni l’a­rabe ni l’es­pa­gnol ni le fran­çais mais autre chose, quelque chose qui se pas­sait de mots, comme la musique se passe de mots, comme le regard se passe de mots, comme le vent qui tra­verse le détroit se passe de mots pour dire ce qu’il a à dire.

Ou peut-être pas. Peut-être que Gon­za­lo mar­chait seul dans les ruelles sombres et qu’A­mi­na dor­mait et que rien ne se pas­sait et que tout se pas­sait dans la tête de Driss, qui était un homme de cinq langues et d’i­ma­gi­na­tion, et qui avait ten­dance à construire des his­toires à par­tir de frag­ments, comme Cecil construi­sait des for­tunes à par­tir de tessons.

Driss ne sau­rait jamais.

Et c’é­tait bien ainsi.

*

À minuit, le Caid’s Bar était vide.

Driss fit le tour des salles. Tout était prêt. Les nappes blanches atten­daient. Les verres brillaient. Les guir­landes de jas­min embau­maient. Les lan­ternes étaient éteintes mais prêtes — il suf­fi­rait d’une allu­mette, demain soir, pour que l’El Min­zah s’al­lume comme un paque­bot dans la nuit, et que Tan­ger tout entier le voie briller depuis la baie, depuis le port, depuis les ter­rasses et les mina­rets, et que les gens disent : « Regarde. L’hô­tel. C’est ce soir. »

Driss étei­gnit la der­nière lampe.

Demain, pen­sa-t-il. Demain tout se joue. Le bal, les consuls, le cham­pagne, les robes et les uni­formes et les djel­la­bas et les smo­kings. Le Comte et son men­songe. Cecil et sa véri­té. Peg­gy et son secret. Gon­za­lo et son départ. Théo­dore et sa musique. Ami­na et sa voix. Lord Bute et sa ter­reur. Et l’hô­tel — l’hô­tel qui n’é­tait plus un bâti­ment mais un per­son­nage, un être vivant qui res­pi­rait par ses fenêtres et trans­pi­rait par ses murs et rêvait par ses pla­fonds peints — l’hô­tel qui, demain soir, ouvri­rait les yeux pour la pre­mière fois devant le monde.

Il sor­tit par la porte de service.

Dans la rue, Tan­ger dor­mait. Ou fai­sait sem­blant de dor­mir — Tan­ger ne dor­mait jamais vrai­ment, il y avait tou­jours quelque part un café ouvert, une lumière allu­mée, un homme qui mar­chait, un chat qui chas­sait, un pois­son qui sau­tait dans le port, un muez­zin qui pré­pa­rait sa voix pour le fajr. La ville res­pi­rait dans le noir, len­te­ment, pro­fon­dé­ment, avec cette res­pi­ra­tion de vieille créa­ture qui a vu pas­ser des mil­lé­naires et qui sait que demain est un autre jour, tou­jours le même et tou­jours dif­fé­rent, et que les bals inau­gu­raux, comme les tem­pêtes et les amours, com­mencent, durent, et finissent, et que ce qui reste après n’est pas le bruit mais le silence.

Et dans le silence, par­fois, une voix qui chante.

Cha­pitre 11 — L’Inauguration

La lumière com­men­ça à tom­ber à six heures du soir, et l’El Min­zah s’alluma.

Driss don­na l’ordre à dix-huit heures pré­cises — un mot à Yous­sef le por­tier, qui le trans­mit aux jar­di­niers, qui allu­mèrent les torches du jar­din, et les flammes mon­tèrent dans le cré­pus­cule comme des excla­ma­tions, une par une, le long des allées de gra­vier entre les oran­gers et les bou­gain­vil­liers, et le jar­din qui avait été un jar­din devint un décor, un espace enchan­té aux fron­tières floues, les murs dis­pa­rais­sant der­rière les torches et les haies de jas­min, et Lord Bute avait eu rai­son d’a­voir peur et Driss avait eu rai­son de com­man­der des torches — l’ef­fet de pro­fon­deur fonc­tion­nait, le jar­din sem­blait s’é­tendre au-delà de ses limites, se fondre dans la nuit tan­gé­roise, comme si l’hô­tel et la ville n’é­taient plus sépa­rés mais reliés par des cor­ri­dors de lumière.

Puis le patio. Les deux cent qua­rante lan­ternes en cuivre ajou­ré furent allu­mées en même temps — Driss avait répar­ti les allu­meurs, un gar­çon par lan­terne, et au signal tous cra­quèrent leurs allu­mettes, et le patio explo­sa de lumière, une lumière chaude, ambrée, mou­vante, qui se reflé­tait dans le marbre blanc de la fon­taine et dans les zel­lige des murs et dans le cuivre des pla­teaux et dans l’eau de la fon­taine elle-même, où les lan­ternes se dédou­blaient et trem­blo­taient, si bien qu’on avait l’im­pres­sion de se tenir à l’in­té­rieur d’une lan­terne géante, dans un ventre de lumière.

Les guir­landes de jas­min et de roses blanches déga­geaient un par­fum si dense qu’il avait une tex­ture — on le sen­tait sur la peau, sur les lèvres, il entrait dans la bouche avec chaque res­pi­ra­tion et avait un goût sucré, végé­tal, qui se mêlait à l’o­deur de l’en­cens d’o­li­ban que Driss avait fait brû­ler dans les cou­loirs et à l’o­deur de la cire des bou­gies et à l’o­deur, mon­tant de la cui­sine comme une marée, du tajine d’a­gneau aux pru­neaux, du cous­cous et de la pastilla.

Lord Bute se tenait au centre du patio, en smo­king noir, la cra­vate légè­re­ment de tra­vers, et il regar­dait son hôtel avec des yeux qui conte­naient à la fois de la ter­reur et de l’é­mer­veille­ment, et il ne par­lait pas, et Driss pen­sa que c’é­tait la pre­mière fois qu’il voyait Lord Bute ne pas par­ler, et que ce silence était peut-être le plus beau com­pli­ment que l’hô­tel pût recevoir.

— Milord, dit Driss. Tout est prêt.

Lord Bute hocha la tête. Il ouvrit la bouche. La refer­ma. Puis il dit, d’une voix très basse, comme s’il par­lait à l’hô­tel lui-même et non à Driss :

— C’est exac­te­ment ce que j’a­vais imaginé.

Et Driss sut que c’é­tait faux — que l’El Min­zah dépas­sait ce que Lord Bute avait ima­gi­né, parce que la réa­li­té dépasse tou­jours l’i­ma­gi­na­tion quand elle est faite de bons maté­riaux et de bonnes mains, et que les arti­sans de Fès et les jar­di­niers de Tan­ger et les cui­si­niers de Hadj Omar avaient ajou­té à la vision de Lord Bute quelque chose que Lord Bute n’a­vait pas pré­vu : la vie.

*

Les pre­miers invi­tés arri­vèrent à vingt heures.

Le Men­doub — Si Moham­med Tazi, repré­sen­tant du sul­tan dans la Zone Inter­na­tio­nale — entra le pre­mier, comme le vou­lait le pro­to­cole. C’é­tait un homme impo­sant, en djel­la­ba blanche et babouches jaunes, avec un tur­ban de mous­se­line et une barbe poivre et sel taillée avec la pré­ci­sion d’un buis de jar­din anglais. Il était accom­pa­gné de sa suite — trois secré­taires, un inter­prète, et deux gardes en uni­forme du tabor qui se pos­tèrent à l’en­trée avec l’im­mo­bi­li­té pro­fes­sion­nelle de sta­tues en fac­tion. Le Men­doub salua Lord Bute avec une poi­gnée de main sui­vie d’une main por­tée au cœur, ce geste arabe qui dit : je vous donne ma main et mon cœur ensemble.

Puis les consuls.

Le consul de France arri­va dans une Citroën noire — un homme sec, chauve, en queue-de-pie, dont le visage expri­mait cette dis­tinc­tion contra­riée des fonc­tion­naires fran­çais à l’é­tran­ger qui consi­dèrent que tout poste hors de Paris est un exil. Le consul d’Es­pagne arri­va à pied, par la rue de Fès, en uni­forme d’ap­pa­rat avec des épau­lettes dorées et un sabre céré­mo­niel dont le four­reau cli­que­tait sur les mosaïques — un homme rond, jovial, qui écla­ta de rire en voyant le patio illu­mi­né et dit « Madre mía, c’est l’Al­ham­bra ! » d’une voix qui por­ta jus­qu’au jar­din. Le consul de Grande-Bre­tagne arri­va avec sa femme — une Écos­saise rousse, grande, angu­leuse, qui regar­da les zel­lige avec l’air de quel­qu’un qui éva­lue un bien immo­bi­lier. Le consul d’I­ta­lie arri­va avec l’in­ter­prète Fer­ruc­cio, dont les mous­taches trem­blo­taient plus que d’ha­bi­tude. Les consuls de Bel­gique, du Por­tu­gal, des Pays-Bas et des États-Unis arri­vèrent dans un désordre diplo­ma­tique qu’un pro­to­cole plus strict aurait réglé mais que Tan­ger, fidèle à elle-même, lais­sa se résoudre de lui-même — tout le monde se salua, tout le monde se ser­ra la main, et les natio­na­li­tés se mêlèrent dans le patio comme les cou­leurs se mêlent dans un zellige.

Puis la ville.

Les ban­quiers arri­vèrent par grappes — des hommes en cos­tume sombre, accom­pa­gnés de femmes en robe longue, et les robes étaient en soie et en satin et en crêpe de Chine, et les cou­leurs allaient du noir au blanc en pas­sant par tous les tons de bleu, de vert, d’i­voire, et les bijoux brillaient aux cous et aux poi­gnets et aux oreilles, et le patio qui avait été un espace archi­tec­tu­ral devint un espace vivant, grouillant, bruis­sant de soie et de conversations.

Les familles tan­gé­roises arri­vèrent avec la digni­té de gens qui sont chez eux — les Tazi, les Erzi­ni, les Ben­na­ni — les hommes en djel­la­ba blanche ou en cos­tume occi­den­tal, les femmes en caf­tan de soie bro­dé d’or et de fils d’argent, avec des cein­tures de bro­cart et des dia­dèmes de pier­re­ries qui cap­taient la lumière des lan­ternes et la redis­tri­buaient en éclats. Driss recon­nut des cou­sins, des voi­sins du mel­lah, un ami de son père — des visages fami­liers dans cette foule, des ancres dans cette mer.

L’or­chestre anda­lou com­men­ça à jouer.

Le oud, le rabab, la dar­bou­ka — les mêmes ins­tru­ments que chaque soir au res­tau­rant, mais ce soir ampli­fiés par l’es­pace du patio et par la réson­nance de la pierre, et la musique mon­tait vers le ciel ouvert — le patio n’a­vait pas de toit, il ouvrait direc­te­ment sur les étoiles — et les étoiles étaient là, énormes, tan­gé­roises, et la musique leur par­ve­nait peut-être, ou peut-être pas, mais l’i­dée que la musique mon­tât vers les étoiles don­nait au patio une dimen­sion ver­ti­cale qui n’é­tait pas archi­tec­tu­rale mais spi­ri­tuelle, un axe invi­sible entre le sol et le ciel par lequel cir­cu­laient les sons et les par­fums et la fumée de l’encens.

Le cham­pagne coula.

Driss avait pos­té des ser­veurs à chaque entrée — des gar­çons en gilet bro­dé, por­tant des pla­teaux de coupes de Veuve Clic­quot, et les coupes cir­cu­laient, et les bulles mon­taient, et les rires mon­taient avec les bulles, et le niveau sonore du patio aug­men­tait par paliers, comme le tem­po des ben­dirs pen­dant la nuit des Jila­la, sauf qu’i­ci le rythme n’é­tait pas sacré mais mon­dain, et le résul­tat était le même — une accé­lé­ra­tion pro­gres­sive, une mon­tée col­lec­tive, une effer­ves­cence qui n’é­tait pas seule­ment celle du cham­pagne mais celle de trois cents per­sonnes réunies dans un même lieu pour la pre­mière fois et qui décou­vraient que ce lieu avait été construit pour elles, que chaque arc et chaque colonne et chaque motif de zel­lige avait été pen­sé pour que les corps s’y sentent bien, que les voix y résonnent bien, que les visages y soient éclai­rés de cette lumière flat­teuse des lan­ternes en cuivre qui adou­cit les traits et rend tout le monde beau.

*

Le Comte Orsi­ni fit son entrée à vingt et une heures.

Il avait atten­du. Driss le savait — le Comte avait atten­du dans sa chambre, devant le miroir pro­ba­ble­ment, ajus­tant son nœud de cra­vate, véri­fiant ses bou­tons de man­chette, choi­sis­sant le moment de sa des­cente avec le soin d’un acteur qui choi­sit le moment de son entrée en scène. Et le moment était par­fait — vingt et une heures, quand la fête bat­tait déjà son plein, quand le cham­pagne avait fait son effet et que les conver­sa­tions étaient assez ani­mées pour for­mer un fond sonore mais pas encore assez bruyantes pour cou­vrir une arrivée.

Il des­cen­dit l’escalier.

Il por­tait un smo­king noir — le seul vête­ment qu’on ne pût pas dis­tin­guer du vrai, parce que tous les smo­kings se res­semblent, c’est leur génie démo­cra­tique, ils abo­lissent les dif­fé­rences de for­tune et ne laissent sub­sis­ter que les dif­fé­rences d’al­lure, et l’al­lure, le Comte l’a­vait. Il avait une rose blanche à la bou­ton­nière. Ses chaus­sures brillaient. Ses che­veux argen­tés étaient coif­fés en arrière avec une gomi­na qui sen­tait le véti­ver. Et il sou­riait — le grand sou­rire, le sou­rire de repré­sen­ta­tion, le sou­rire qui enve­lop­pait et qui sédui­sait et qui pro­met­tait des choses qu’il ne tien­drait pas.

Sauf que ce soir, quelque chose dans le sou­rire avait changé.

Driss le vit. Driss qui pas­sait sa vie à lire les sou­rires comme d’autres lisent les jour­naux — par habi­tude, par métier, par néces­si­té — Driss vit que le sou­rire du Comte, ce soir, avait un ingré­dient nou­veau. Pas de la tris­tesse — la tris­tesse était tou­jours là, sous le ver­nis, elle y était depuis la Ter­rasse des Pares­seux et peut-être depuis bien avant. Quelque chose d’autre. Quelque chose qui res­sem­blait à de la réso­lu­tion. Le sou­rire d’un homme qui a pris une déci­sion et qui s’y tient.

Le Comte tra­ver­sa le patio. Il salua Lord Bute — « Votre hôtel est un poème, milord » — et Lord Bute rou­git de plai­sir. Il salua le consul de France — en fran­çais impec­cable. Il salua le consul d’Es­pagne — en espa­gnol cas­tillan. Il salua le consul d’I­ta­lie — en ita­lien, et Fer­ruc­cio l’in­ter­prète le regar­da pas­ser avec une expres­sion de per­plexi­té admi­ra­tive, parce que l’i­ta­lien du Comte était excellent, meilleur que celui de la plu­part des Ita­liens, ce qui était jus­te­ment le pro­blème, parce que les vrais Ita­liens parlent mal leur langue, avec des éli­sions et des régio­na­lismes et des erreurs de sub­jonc­tif, et l’i­ta­lien du Comte était trop beau pour être natif.

Le Comte prit une coupe de cham­pagne et se pos­ta près de la fontaine.

Il regar­da la fête.

Et Driss, qui le regar­dait regar­der, eut l’im­pres­sion que le Comte regar­dait quelque chose de plus grand que la fête — qu’il regar­dait, peut-être, la der­nière repré­sen­ta­tion d’un rôle qu’il avait joué long­temps et qu’il allait bien­tôt quit­ter, et que cette der­nière repré­sen­ta­tion était à la fois la plus belle et la plus triste, comme les der­nières repré­sen­ta­tions le sont toujours.

*

Peg­gy appa­rut en haut de l’es­ca­lier à vingt-et-une heures trente et le patio se tut.

Pas com­plè­te­ment — le patio ne se tut jamais com­plè­te­ment ce soir-là, il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de cham­pagne — mais il se tut assez pour que ceux qui étaient proches de l’es­ca­lier lèvent la tête, et que ceux qui levèrent la tête poussent le coude de leurs voi­sins, et que les voi­sins lèvent la tête à leur tour, et le silence se pro­pa­gea en cercles concen­triques depuis l’es­ca­lier, comme une onde dans l’eau de la fontaine.

Elle por­tait une robe rouge.

Pas n’im­porte quel rouge — un rouge sombre, pro­fond, le rouge des gre­nades ouvertes et des tapis ber­bères et du cou­cher de soleil sur le détroit quand le vent souffle du Levante, un rouge qui n’é­tait pas criard mais incan­des­cent, qui ne cher­chait pas l’at­ten­tion mais qui l’at­ti­rait comme un feu attire les regards dans le noir. La robe était en velours — du velours qui absor­bait la lumière des lan­ternes et la res­ti­tuait en dou­ceur, comme si le tis­su lui-même était éclai­ré de l’in­té­rieur. Les épaules étaient nues. Un col­lier d’ambre — les grosses perles d’ambre dorées qu’elle avait ache­tées dans le souk avec Cecil — brillait à son cou.

Peg­gy n’é­tait pas belle au sens où les maga­zines de mode l’en­ten­daient. Elle n’a­vait pas les traits régu­liers, pas la sil­houette étroite, pas cette per­fec­tion lisse qui fai­sait les cou­ver­tures. Mais elle avait quelque chose de mieux que la beau­té : elle avait de la pré­sence. Elle des­cen­dit l’es­ca­lier comme si l’es­ca­lier avait été construit pour elle, et peut-être l’a­vait-il été — les arti­sans de Fès, en taillant les colonnes de marbre et en posant les marches de mosaïque, avaient peut-être rêvé d’une femme en robe rouge qui des­cen­drait un soir d’i­nau­gu­ra­tion, et le rêve s’é­tait réa­li­sé, comme les rêves se réa­lisent à Tan­ger, c’est-à-dire mal et magnifiquement.

Cecil l’at­ten­dait en bas.

— Vous êtes incen­diaire, dit-il.

— Je sais, dit Peg­gy. C’est le but.

Elle prit la coupe de cham­pagne qu’il lui ten­dait et regar­da le patio, et ses yeux — ses yeux clairs qui avaient pleu­ré après la nuit des Jila­la et qui avaient lu la lettre dans la bou­tique de Cecil — ses yeux balayèrent la fête et trou­vèrent le Comte, debout près de la fon­taine, qui la regardait.

Leurs regards se croisèrent.

Le Comte leva sa coupe. Peg­gy leva la sienne. Et entre les deux coupes, entre les deux sou­rires, il y eut une com­mu­ni­ca­tion silen­cieuse que Driss ne put déchif­frer entiè­re­ment mais dont il per­çut la nature — ce n’é­tait pas de la séduc­tion, ce n’é­tait pas de la com­pli­ci­té, c’é­tait une recon­nais­sance. Cha­cun savait quelque chose sur l’autre que l’autre ne savait pas encore qu’il savait, et ce double savoir créait entre eux un lien qui n’é­tait ni l’a­mour ni l’a­mi­tié mais une forme de res­pect — le res­pect que les joueurs ont pour les joueurs, les masques pour les masques, les soli­tudes pour les solitudes.

*

Le dîner fut ser­vi au res­tau­rant El Kor­san à vingt-deux heures.

Trois cents cou­verts. Les tables avaient été dis­po­sées en un immense U autour de l’es­trade des musi­ciens, et chaque place avait un car­ton gra­vé, et le plan de table avait coû­té à Driss plus de réflexion que tout le reste du bal — le Men­doub à la place d’hon­neur, les consuls répar­tis selon le rang pro­to­co­laire, les familles tan­gé­roises mêlées aux Euro­péens pour évi­ter la ségré­ga­tion spon­ta­née des soi­rées colo­niales, et les clients de l’El Min­zah pla­cés aux endroits stra­té­giques, comme des épices dans un plat, pour rele­ver l’ensemble.

La hari­ra fut ser­vie dans des bols de céra­mique bleue, et trois cents cuillers plon­gèrent en même temps, et le bruit des cuillers contre la céra­mique créa un rythme doux, col­lec­tif, le rythme des repas par­ta­gés, et la hari­ra était chaude et épi­cée et récon­for­tante, et les conver­sa­tions reprirent, et le res­tau­rant bourdonna.

Les briouates. Le tajine. Le cous­cous. Chaque plat arri­vait por­té par une pro­ces­sion de ser­veurs, les pla­teaux en cuivre mar­te­lé levés à bout de bras, et Hadj Omar les avait syn­chro­ni­sés — les plats arri­vaient tous en même temps, comme un bal­let, et les cou­vercles des tajines étaient sou­le­vés simul­ta­né­ment, et le par­fum mon­tait de trente tajines en même temps, et la salle entière fut sub­mer­gée par une vague d’a­gneau et de pru­neaux et de safran et d’a­mandes grillées.

Le consul d’Es­pagne fer­ma les yeux de plaisir.

La femme du consul de Grande-Bre­tagne deman­da la recette.

Le Men­doub hocha la tête — un hoche­ment dis­cret, le plus haut com­pli­ment qu’un Tan­gé­rois pût faire à une cui­sine, parce que le hoche­ment signi­fiait : c’est nor­mal, c’est comme ça doit être, et quand quelque chose est comme il doit être, on ne le dit pas, on le reconnaît.

*

Ami­na chan­ta à vingt-trois heures.

Elle entra par la porte de ser­vice du res­tau­rant — pas par l’en­trée prin­ci­pale, pas en des­cen­dant un esca­lier sous les regards — elle entra comme elle fai­sait tou­jours, dis­crè­te­ment, par le côté, et elle tra­ver­sa la salle sans que per­sonne ne la remar­quât, parce qu’A­mi­na avait ce don de ne pas être vue quand elle ne vou­lait pas l’être, comme si elle pou­vait se fondre dans l’air, deve­nir invi­sible, n’être qu’un mou­ve­ment par­mi les mou­ve­ments, et sou­dain elle était sur l’es­trade, assise sur son cous­sin de soie rouge, et les musi­ciens étaient là, et le oud jouait sa pre­mière note, et le monde se tut.

Trois cents per­sonnes se turent.

Ce n’é­tait pas la même chose que le silence du Caid’s Bar le soir de la pre­mière, quand il n’y avait que qua­torze clients. Trois cents per­sonnes qui se taisent en même temps, c’est un évé­ne­ment phy­sique — l’air change de den­si­té, de tem­pé­ra­ture, on sent le silence comme on sent un cou­rant d’air, et dans ce silence la voix d’A­mi­na mon­ta, pure, nue, sans accom­pa­gne­ment pen­dant les pre­mières secondes — une note tenue, longue, qui tra­ver­sa la salle voû­tée et tou­cha les murs de zel­lige et rebon­dit et revint, enri­chie, mul­ti­pliée, comme si les murs chan­taient avec elle.

Puis les ins­tru­ments entrèrent, et la musique prit sa forme — la nuba, la grande suite anda­louse, cette archi­tec­ture sonore qui avait été inven­tée dans les palais de Cor­doue et de Gre­nade et qui avait tra­ver­sé la mer avec les exi­lés et qui s’é­tait posée ici, sur cette côte afri­caine, et qui vivait tou­jours, intacte, huit siècles après l’exil, comme le zel­lige et la cal­li­gra­phie et les oran­gers et la mémoire.

Gon­za­lo Here­dia était assis au fond de la salle.

Driss le vit — Driss voyait tout, c’é­tait sa malé­dic­tion et son pri­vi­lège — il vit Gon­za­lo assis à une petite table, seul, en cos­tume bleu marine, le même qu’il por­tait le jour de son arri­vée, et son visage n’a­vait plus l’ex­pres­sion du pro­fes­sion­nel qui observe, ni celle de l’es­pion qui enre­gistre. Son visage avait l’ex­pres­sion d’un homme qui écoute quel­qu’un qu’il connaît. Pas qu’il connais­sait — quel­qu’un qu’il avait appris à connaître, dans les inter­stices, dans les marges, dans ces espaces que ni les rap­ports ni les télé­grammes ne cou­vraient. Et Ami­na chan­tait, et ses yeux mi-clos ne regar­daient per­sonne, et sa voix mon­tait et des­cen­dait avec la liber­té des oiseaux, et Gon­za­lo écou­tait, et Driss se deman­da si Gon­za­lo pren­drait le fer­ry demain, et si le fer­ry empor­te­rait un homme com­plet ou un homme ampu­té de quelque chose.

La nuba dura qua­rante minutes. Quand elle se ter­mi­na, les applau­dis­se­ments furent dif­fé­rents de ceux des soirs ordi­naires — pas des applau­dis­se­ments de res­tau­rant, des applau­dis­se­ments de concert, des applau­dis­se­ments qui disaient : nous avons enten­du quelque chose et nous ne savons pas ce que c’é­tait mais nous savons que c’é­tait important.

Ami­na incli­na la tête. Puis elle se leva. Puis elle fit quelque chose qu’elle ne fai­sait jamais — elle sou­rit. Un sou­rire bref, dis­cret, un sou­rire qui n’é­tait adres­sé à per­sonne en par­ti­cu­lier et peut-être à quel­qu’un en par­ti­cu­lier, et Driss ne regar­da pas Gon­za­lo à ce moment-là parce que cer­taines choses ne se véri­fient pas, on les laisse exis­ter dans l’in­cer­ti­tude, et l’in­cer­ti­tude est une forme de respect.

*

À minuit, le Caid’s Bar s’ou­vrit pour la danse.

Le quar­tet de jazz — pia­no, contre­basse, cla­ri­nette, bat­te­rie, des musi­ciens fran­çais de Casa­blan­ca que Lord Bute avait fait venir — atta­qua un fox­trot, et les couples entrèrent sur la piste, et les corps qui avaient été assis et nour­ris et abreu­vés se mirent en mou­ve­ment, et le bar qui avait été un lieu de contem­pla­tion devint un lieu de ver­tige, et les étoiles de cuivre sur le pla­fond tour­naient dans la lumière des lan­ternes comme un ciel en mouvement.

Le consul d’Es­pagne dan­sait avec la femme du consul de Grande-Bre­tagne. Le consul de France dan­sait avec une Tan­gé­roise en caf­tan doré. Miss Par­tridge dan­sait avec le Dr. Favre, et le teckel, sous le châle, sui­vait le rythme de son propre chef.

Cecil ne dan­sait pas. Cecil ne dan­sait jamais. Il était au comp­toir, son gin à la main, son tabou­ret atti­tré sous lui, et il regar­dait la fête avec ce sou­rire qui conte­nait tant de couches que le décryp­ter aurait deman­dé une vie entière.

Et puis le Comte dan­sa avec Peggy.

Ils dan­sèrent un slow — le quar­tet jouait un stan­dard lent, quelque chose de Cole Por­ter peut-être, ou d’Ir­ving Ber­lin, une de ces mélo­dies qui semblent avoir tou­jours exis­té et qui donnent au temps une tex­ture de velours. Le Comte tenait Peg­gy à dis­tance cor­recte — pas trop près, pas trop loin, la dis­tance exacte qui dit : je suis un gent­le­man. Et Peg­gy se lais­sait conduire, ce qui ne lui res­sem­blait pas, elle qui ne se lais­sait jamais conduire, mais la danse est une excep­tion, la danse est le seul endroit où se lais­ser conduire n’est pas une fai­blesse mais un accord, un contrat tem­po­raire entre deux corps qui décident de bou­ger ensemble.

Ils par­lèrent en dansant.

Driss ne pou­vait pas entendre. Mais il voyait les lèvres de Peg­gy bou­ger, et il voyait le visage du Comte — d’a­bord le sou­rire, puis le sou­rire qui change, qui se fis­sure, qui devient autre chose — et il vit le moment exact, le bat­te­ment de musique exact, où Peg­gy dit au Comte ce qu’elle savait.

Driss ne sut jamais les mots. Mais il sut l’effet.

Le Comte s’ar­rê­ta de dan­ser. Pas d’un coup — len­te­ment, comme un moteur qui cale, le corps qui ralen­tit et qui s’im­mo­bi­lise, et pen­dant une seconde il res­ta là, debout au milieu de la piste, les mains de Peg­gy encore dans les siennes, et son visage — Driss vit son visage — était un visage nu, com­plè­te­ment nu, plus nu que pen­dant la nuit des Jila­la, plus nu que sur la Ter­rasse des Pares­seux, un visage sans masque et sans défense et sans rien, un visage d’homme qui vient d’être vu.

Peg­gy ne lâcha pas ses mains.

Elle le regar­da. Et ce qu’il y avait dans son regard n’é­tait pas du mépris, ni de la pitié, ni de la colère — c’é­tait cette chose qu’elle avait pen­sée dans sa chambre en buvant le thé de Brid­get : un homme qui joue aus­si bien n’est pas rien.

Le Comte bais­sa les yeux. Il regar­da leurs mains jointes. Et il fit quelque chose que Driss n’a­vait pas pré­vu — que per­sonne n’a­vait pré­vu — quelque chose qui, dans la méca­nique par­faite de son impos­ture, était un acte de sabo­tage déli­bé­ré, un grain de sable dans l’hor­loge suisse.

Il rit.

Pas le rire de repré­sen­ta­tion. Pas le rire char­meur. Un vrai rire — un rire cas­sé, rauque, un rire qui venait du fond et qui mon­tait comme la voix d’A­mi­na dans la nuba, sans contrôle, sans cal­cul, un rire qui conte­nait du sou­la­ge­ment et de la honte et de la joie et de l’ab­sur­di­té de tout cela — l’ab­sur­di­té d’un homme qui n’est pas Comte et qui danse dans un hôtel inau­gu­ré par un Lord avec une Amé­ri­caine qui sait qu’il n’est pas Comte et qui danse quand même.

— Vous êtes une femme extra­or­di­naire, dit-il.

— Et vous n’êtes pas un Comte, dit Peggy.

— Non.

— Qui êtes-vous ?

Le Comte — l’homme qui n’é­tait pas le Comte — regar­da Peg­gy. Et il dit quelque chose que Driss ne lut pas sur ses lèvres, parce que le quar­tet jouait trop fort et que la dis­tance était trop grande, mais qu’il devi­na plus tard, en recons­ti­tuant la scène, en recou­pant les indices, en fai­sant ce qu’il fai­sait tou­jours — obser­ver, déduire, imaginer.

Il dit pro­ba­ble­ment son vrai nom. Un nom qui n’é­tait pas Orsi­ni. Un nom ordi­naire — ita­lien peut-être, ou pas, un nom qui ne por­tait pas de titre, qui ne sen­tait pas le palais, qui sen­tait plu­tôt la petite ville et l’é­cole publique et la débrouillar­dise et les trains de nuit et les valises refaites à chaque frontière.

Et Peg­gy ser­ra ses mains.

Et ils recom­men­cèrent à danser.

*

Ce qui se pas­sa ensuite fut rapide et inat­ten­du, comme les choses le sont à Tan­ger quand on cesse de les contrôler.

Le Comte — appe­lons-le encore le Comte, puisque le nom qu’il don­na à Peg­gy n’ap­par­te­nait qu’à Peg­gy — le Comte lâcha les mains de Peg­gy, tra­ver­sa la piste, sor­tit du bar, et entra dans le patio.

Driss le suivit.

Le Comte se diri­gea vers le consul de Bel­gique, qui fumait un cigare près de la fon­taine en conver­sa­tion avec Vers­trae­ten. Le Comte s’ap­pro­cha, et son pas avait chan­gé — ce n’é­tait plus le pas de l’ac­teur, le pas mesu­ré, le pas de scène. C’é­tait un pas rapide, un pas de quel­qu’un qui va quelque part, et Driss com­prit — com­prit avec une seconde d’a­vance — ce que le Comte allait faire.

— Mon­sieur Vers­trae­ten, dit le Comte.

Le ban­quier belge se tour­na vers lui, le cigare entre les doigts, le sou­rire du bon vivant.

— Orsi­ni ! Quelle soi­rée magni­fique. Je disais jus­te­ment à M. le consul que —

— Mon­sieur Vers­trae­ten, répé­ta le Comte. Je dois vous par­ler. C’est important.

Le ton arrê­ta Vers­trae­ten. Ce n’é­tait pas le ton du Comte. C’é­tait un autre ton — direct, sec, sans charme, comme un vête­ment qu’on retourne et dont on montre les coutures.

— Les phos­phates du cap Spar­tel, dit le Comte. L’a­na­lyse du labo­ra­toire de Turin. Le ter­rain de Si Lar­bi. Tout est faux.

Silence.

Vers­trae­ten cli­gna des yeux. Le consul de Bel­gique cli­gna des yeux. Driss, der­rière un pilier, retint son souffle.

— Par­don ? dit Verstraeten.

— Il n’y a pas de phos­phates au cap Spar­tel. Il n’y a pas de géo­logue turi­nois. Il n’y a pas de ter­rain à vendre. J’ai inven­té l’en­semble. L’a­na­lyse est un faux. Les chiffres sont faux. Le tam­pon est faux. Tout est faux.

Silence plus long. Le cigare de Vers­trae­ten res­ta sus­pen­du entre ses doigts, et un cylindre de cendre tom­ba sur le revers de sa veste sans qu’il s’en aperçût.

— Mais — com­men­ça Verstraeten.

— Je suis un escroc, dit le Comte. Pas un bon escroc — un bon escroc n’a­voue pas. Mais un escroc hon­nête, ce soir, ce qui est un oxy­more, j’en conviens, mais nous sommes à Tan­ger, et Tan­ger est une ville d’oxymores.

Il sou­riait en disant cela. Pas le grand sou­rire — le petit sou­rire, celui de la ter­rasse, celui d’a­près les Jila­la, le sou­rire qui avait de la véri­té dedans.

Vers­trae­ten ouvrit la bouche. La refer­ma. L’ou­vrit de nouveau.

— Vous — vous êtes en train de me dire que —

— Que vous n’a­vez rien per­du, parce que vous n’a­vez rien ver­sé. L’en­ga­ge­ment que vous avez signé est un papier sans valeur juri­dique, rédi­gé par un homme sans titre réel. Déchi­rez-le. Oubliez-le. Et pre­nez un verre de cham­pagne. Le cham­pagne est vrai. C’est du Veuve Clicquot.

Le consul de Bel­gique regar­dait la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui assiste à un numé­ro de cirque dont il ne com­prend pas s’il est comique ou tragique.

Vers­trae­ten regar­da le Comte un long moment. Puis quelque chose bou­gea sur son visage — pas de la colère, pas encore, la colère vien­drait plus tard, dans la chambre, quand sa femme lui dirait « je te l’a­vais dit » avec cette satis­fac­tion gla­ciale des épouses qui avaient vu. Ce qui bou­gea sur son visage fut de l’in­cré­du­li­té — l’in­cré­du­li­té spé­ci­fique du ban­quier qui découvre qu’il a été joué par un ama­teur et que l’a­ma­teur a eu la décence de le lui dire.

— Vous êtes fou, dit Verstraeten.

— C’est pos­sible, dit le Comte.

— Pour­quoi me dites-vous cela ?

Le Comte réflé­chit. Driss vit la réflexion pas­ser sur son visage — un nuage rapide, une ombre.

— Parce que quel­qu’un m’a regar­dé ce soir, dit-il, et que j’ai pré­fé­ré ce regard à votre argent.

Puis il s’in­cli­na — une der­nière incli­na­tion, impec­cable, la révé­rence du comé­dien après le der­nier acte — et il s’é­loi­gna dans le patio, et le consul de Bel­gique dit « Bon Dieu » et Vers­trae­ten dit quelque chose en fla­mand que Driss ne com­prit pas mais dont le ton ne lais­sait aucun doute sur le contenu.

*

Cecil avait tout vu.

Il était sor­ti du bar juste der­rière Driss, son verre de gin à la main, et il s’é­tait ados­sé à une colonne, et il avait regar­dé la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui regarde un objet rare et qui se dit : celui-là, je ne l’au­rais pas vu venir.

Quand le Comte s’é­loi­gna, Cecil le rejoignit.

Driss ne les sui­vit pas. Mais il les vit s’ar­rê­ter dans le jar­din, entre les torches, et il vit Cecil tendre la main, et il vit le Comte la ser­rer, et la poi­gnée de main dura plus long­temps qu’une poi­gnée de main ordi­naire, et elle disait quelque chose — pas de la com­pli­ci­té, pas de l’ap­pro­ba­tion, quelque chose d’autre, quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance entre deux hommes dont les métiers se res­semblent plus qu’ils ne vou­draient l’admettre.

*

Théo­dore joua à une heure du matin.

Le quar­tet de jazz avait fait une pause. Le bar était plein — des dan­seurs essouf­flés, des buveurs ins­tal­lés, des fumeurs accou­dés. Les lan­ternes de cuivre pro­je­taient tou­jours leurs étoiles sur les murs. L’air sen­tait le cham­pagne, le tabac turc, et le jas­min qui entrait par les fenêtres ouvertes sur le jardin.

Théo­dore s’as­sit au Pleyel.

Per­sonne ne lui avait deman­dé de jouer. Lord Bute n’a­vait pas pré­vu de pia­no solo dans le pro­gramme. Mais Théo­dore s’as­sit, et il ouvrit le cou­vercle, et le bruit du cou­vercle qui s’ouvre — ce petit cla­que­ment de bois et de métal — fit tour­ner quelques têtes, et les têtes qui se tour­nèrent virent un jeune homme en che­mise blanche, les manches retrous­sées, les che­veux en désordre, les yeux fixés sur le cla­vier avec l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui s’ap­prête à dire quelque chose qu’il n’a jamais dit.

Il posa ses mains sur les touches.

La quinte. Do-sol. La chose la plus ancienne de la musique.

Et sur cette quinte, les motifs commencèrent.

Ce n’é­tait pas du jazz. Ce n’é­tait pas du clas­sique. Ce n’é­tait pas de la musique arabe. C’é­tait la chose que Théo­dore avait trou­vée — le troi­sième endroit, l’es­pace entre les musiques, l’en­droit où le pia­no ces­sait d’être un pia­no et deve­nait autre chose, un ins­tru­ment sans nom qui par­lait une langue sans gram­maire. Les notes se répé­taient, tour­naient en boucle, et chaque boucle était la même et n’é­tait pas la même, et la répé­ti­tion creu­sait un sillon dans l’air, un sillon de plus en plus pro­fond, et le sillon menait quelque part, pas vers un but mais vers un état — un état de vibra­tion, de trem­ble­ment conti­nu, un bour­don­ne­ment lumi­neux qui emplis­sait le bar comme la fumée du ben­join avait empli la zaouïa.

Les conver­sa­tions s’éteignirent.

Le bar se tut.

Cecil posa son verre.

Le consul d’Es­pagne fer­ma les yeux.

Peg­gy, debout près du comp­toir, sa robe rouge immo­bile dans la lumière des lan­ternes, écou­ta avec le visage de quel­qu’un qui recon­naît quelque chose — pas la musique, pas les notes, mais l’in­ten­tion der­rière les notes, cette inten­tion qu’elle avait sen­tie chez les Jila­la et chez Ami­na et dans les ruelles de la médi­na et dans les épices du souk : l’in­ten­tion de tou­cher ce qui ne se touche pas, d’at­teindre ce qui ne s’at­teint pas, de dire ce qui ne se dit pas.

Théo­dore jouait.

Ses yeux étaient fer­més. Ses mains bou­geaient — sûres, pré­cises, mais avec cette qua­li­té d’a­ban­don que le ham­mam lui avait apprise, les mains ne com­man­daient pas la musique, elles la lais­saient pas­ser, comme Driss lais­sait pas­ser les langues, comme l’eau passe à tra­vers le détroit, sans effort, par la pente natu­relle des choses.

La pièce dura sept minutes.

Quand la der­nière note s’é­tei­gnit — pas une fin, un effa­ce­ment, le son qui se retire comme la marée — le silence qui sui­vit fut le silence le plus plein que le Caid’s Bar eût jamais conte­nu. Pas un silence vide. Un silence plein de ce qui venait d’être dit et qui conti­nuait de vibrer dans les murs et dans les os et dans les coupes de cham­pagne aban­don­nées sur les tables.

Puis les applaudissements.

Théo­dore ouvrit les yeux. Il regar­da le bar — les visages, les lumières, les étoiles de cuivre — et il eut l’air sur­pris, comme un homme qui se réveille dans un endroit où il ne s’at­ten­dait pas à être.

Ahmed le bar­man, der­rière le comp­toir, hocha la tête.

Il ne dit pas « c’é­tait beau ». Il n’a­vait pas besoin de le dire. Il l’a­vait déjà dit.

*

À trois heures du matin, la fête mourut.

Pas d’un coup — par paliers, comme elle était née. Les consuls par­tirent les pre­miers, avec la ponc­tua­li­té diplo­ma­tique des gens qui ont un agen­da. Les familles tan­gé­roises par­tirent ensuite, en groupe, dans un bruis­se­ment de caf­tans et de soie. Les ban­quiers par­tirent avec leurs femmes. Miss Par­tridge par­tit avec son teckel. Le Dr. Favre par­tit avec son Mon­taigne. Le Danois Hen­rik­sen, à qui le Comte avait éga­le­ment dit la véri­té — quand ? Driss ne savait pas, peut-être entre deux danses, peut-être dans les toi­lettes, peut-être dans le jar­din — le Danois Hen­rik­sen par­tit en secouant la tête avec l’ex­pres­sion d’un homme qui hésite entre l’in­di­gna­tion et le rire et qui choi­si­ra le rire demain matin.

Mme Vers­trae­ten, en sor­tant, s’ar­rê­ta devant Driss.

— Bonne nuit, dit-elle.

C’é­taient les pre­miers mots que Driss l’en­ten­dait pro­non­cer en deux semaines. Sa voix était douce, claire, et elle avait dans les yeux cette lueur — cette lueur que Driss avait notée au dîner du sep­tième soir, quand elle regar­dait le Comte — et la lueur disait : je savais. Depuis le début. Les femmes de por­ce­laine voient à tra­vers les masques. C’est leur secret.

*

À quatre heures, il ne res­tait plus per­sonne dans le patio.

Les lan­ternes brû­laient encore — quelques-unes s’é­taient éteintes, par manque d’huile, et les étoiles de cuivre dis­pa­rais­saient une par une sur les murs, comme un ciel qui s’ef­face. La fon­taine cou­lait tou­jours. Les guir­landes de jas­min avaient per­du leurs pétales, et les pétales blancs flot­taient dans le bas­sin de la fon­taine comme des confet­tis après une fête.

Lord Bute était mon­té se cou­cher. Il avait ser­ré la main de Driss dans le hall, lon­gue­ment, sans rien dire, et ses yeux brillaient, et ce n’é­taient pas des larmes — Lord Bute ne pleu­rait pas — c’é­tait cette lumière par­ti­cu­lière des yeux de ceux qui ont vu leur rêve se réa­li­ser et qui savent que le rêve réa­li­sé est tou­jours dif­fé­rent du rêve rêvé, et que cette dif­fé­rence est la défi­ni­tion même de la vie.

Cecil était par­ti dans la nuit, en sif­flo­tant. Il sif­flo­tait tou­jours le même air — pas du Ger­sh­win, Driss le réa­li­sa ce soir-là, mais une mélo­die qu’il ne recon­nut pas, une mélo­die qui n’é­tait peut-être de per­sonne, une mélo­die que Cecil avait inven­tée et qu’il empor­tait avec lui dans les ruelles de Tan­ger comme un viatique.

Le Comte avait disparu.

Sa malle n’é­tait plus dans sa chambre — Driss l’ap­pren­drait le len­de­main matin, en mon­tant à la suite 201 pour véri­fier. La malle, le cos­tume gris anthra­cite, la che­mise blanche au col impec­cable, les chaus­sures cirées, la pochette de soie, le sty­lo — tout avait dis­pa­ru. Le registre de l’hô­tel por­tait encore le nom : Ales­san­dro Orsi­ni, Vene­zia. L’é­cri­ture était là, avec ses majus­cules ornées. Mais l’homme était par­ti. Par le fer­ry de nuit, pro­ba­ble­ment — le fer­ry de trois heures qui fai­sait la tra­ver­sée vers Alge­ci­ras dans le noir, coque contre vagues, lumières éteintes, pas­sa­gers endor­mis. Le Comte avait tra­ver­sé le détroit dans l’autre sens, vers l’Eu­rope, vers une autre ville, un autre hôtel, un autre nom peut-être. Ou le même. Driss ne le sau­rait jamais. Les bons impos­teurs ne laissent pas d’a­dresse. Ils laissent un sou­ve­nir — un sou­ve­nir qui est lui-même une impos­ture, parce que le sou­ve­nir qu’on garde de quel­qu’un n’est jamais la per­sonne mais l’i­dée qu’on s’en fait, et l’i­dée est tou­jours plus belle que la réa­li­té, ou plus laide, ou plus inté­res­sante, et dans le cas du Comte elle était les trois à la fois.

Peg­gy était mon­tée dans sa chambre en disant « Bonne nuit, Driss, bonne nuit, cher Driss » avec une dou­ceur qui ne res­sem­blait pas à celle des pre­miers jours — une dou­ceur qui avait gagné en pro­fon­deur ce qu’elle avait per­du en naï­ve­té, et Driss pen­sa que Peg­gy res­te­rait à Tan­ger. Pas parce qu’elle avait trou­vé ce qu’elle cher­chait — elle n’a­vait rien trou­vé, ou elle avait trou­vé autre chose — mais parce que Tan­ger l’a­vait trou­vée, elle, et que Tan­ger ne lâchait pas les gens qu’elle avait trouvés.

Théo­dore dor­mait. Il s’é­tait endor­mi dans le jar­din, sur le banc de pierre, la tête contre le mur, et les jar­di­niers l’a­vaient cou­vert d’une cou­ver­ture et l’a­vaient lais­sé dor­mir, parce qu’un homme qui vient de jouer sept minutes de musique neuve a le droit de dor­mir où il veut.

*

Gon­za­lo Here­dia était sur la ter­rasse du deuxième étage.

Driss le trou­va là — pas par hasard, par ins­tinct. La ter­rasse don­nait sur le port, et le port, à quatre heures du matin, était une éten­due noire piquée de lumières, et les lumières trem­blaient sur l’eau comme des étoiles noyées. Le fer­ry de trois heures était par­ti. Sa sil­houette s’é­loi­gnait vers Alge­ci­ras, un rec­tangle sombre sur l’eau sombre, avec un point de lumière à la poupe qui diminuait.

Gon­za­lo regar­dait le ferry.

Driss s’ac­cou­da à la balus­trade à côté de lui. Ils res­tèrent silen­cieux un moment. Le vent du détroit souf­flait dou­ce­ment — le poniente, le vent d’ouest, qui sen­tait l’At­lan­tique et le large et les espaces ouverts.

— Vous par­tez demain, dit Driss.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Gonzalo.

Silence.

— Elle le sait ? deman­da Driss.

Gon­za­lo ne deman­da pas de qui Driss par­lait. Il n’y avait pas besoin de demander.

— Oui.

— Et ?

Gon­za­lo regar­da le détroit. Le fer­ry rape­tis­sait. Les lumières de Tari­fa brillaient de l’autre côté, petites, loin­taines, espagnoles.

— Et rien, dit-il. Je pars. Elle reste. Le détroit est entre les deux. C’est la géo­gra­phie. On ne dis­cute pas avec la géographie.

Driss pen­sa : on ne dis­cute pas avec la géo­gra­phie, mais on tra­verse les détroits. Les hommes tra­versent les détroits depuis quatre mille ans. Les Phé­ni­ciens tra­ver­saient. Les Arabes tra­ver­saient. Les contre­ban­diers tra­versent. Les amou­reux tra­versent. Qua­torze kilo­mètres, ce n’est rien. C’est la dis­tance entre deux vies.

Mais il ne le dit pas.

Il ne le dit pas parce que les choses qu’on dit aux gens qui partent ne changent pas le départ, elles changent seule­ment la façon dont on se sou­vient du départ, et Driss vou­lait que Gon­za­lo se sou­vînt de ce moment tel qu’il était — le vent, le silence, les lumières, le fer­ry qui s’en allait — sans y ajou­ter de mots qui n’au­raient été que de la décoration.

Gon­za­lo se redressa.

— Bonne nuit, Driss.

— Bonne nuit, mon­sieur Heredia.

Gon­za­lo fit un pas vers la porte. Puis il s’arrêta.

— Elle m’a chan­té quelque chose, dit-il. Ce soir. Après le bal. Chez sa cou­sine. Une chan­son que je ne connais­sais pas. En arabe. Je n’ai pas com­pris les mots.

— Qu’est-ce que vous avez compris ?

Gon­za­lo réfléchit.

— Tout le reste, dit-il.

Et il entra dans l’hô­tel, et Driss res­ta seul sur la terrasse.

*

L’aube arri­va.

Elle arri­va comme elle arri­vait tou­jours à Tan­ger — par l’est, par le détroit, le ciel pas­sant du noir au bleu fon­cé au bleu pâle au rose, et la lumière mon­tant de l’eau comme si la mer elle-même s’al­lu­mait, et les contours des choses appa­rais­sant un par un — d’a­bord les mina­rets, puis les toits, puis les murs, puis les fenêtres, puis les arbres, puis les visages des pre­miers pas­sants, et le monde rede­ve­nant le monde après la nuit.

Le muez­zin du fajr chanta.

La voix mon­ta dans l’aube rose — cette voix d’homme seul qui décla­rait quelque chose au ciel avec une cer­ti­tude totale, la même voix depuis qua­torze siècles, la même décla­ra­tion, le même ciel, et Driss écou­ta, comme il écou­tait chaque matin, et la voix du muez­zin se mêla au bruit de l’eau de la fon­taine et au chant des mar­ti­nets qui tour­noyaient au-des­sus du patio et au frois­se­ment des feuilles des oran­gers et au loin­tain mugis­se­ment d’un car­go qui quit­tait le port, et tous ces sons for­maient la musique de Tan­ger, cette musique que per­sonne n’a­vait com­po­sée et que per­sonne ne pou­vait trans­crire et qui était, peut-être, la seule musique qui comp­tât vrai­ment — la musique de ce qui existe.

Driss des­cen­dit dans le patio.

Les pétales de jas­min flot­taient tou­jours dans le bas­sin de la fon­taine. Les der­nières lan­ternes brû­laient, à bout de mèche, et leur lumière n’é­tait plus néces­saire parce que l’aube entrait par le toit ouvert et bai­gnait le patio d’une clar­té nacrée, douce, neuve, la clar­té des pre­miers matins du monde.

L’El Min­zah sen­tait le jas­min et le cham­pagne et l’en­cens froid et la cire éteinte et, en des­sous de tout cela, l’o­deur de plâtre frais qui n’a­vait pas encore com­plè­te­ment dis­pa­ru — l’o­deur des commencements.

Driss tou­cha le mur du patio.

Le tade­lakt était lisse, frais, doux sous sa paume. Le mur était chaud même à cette heure — la chaux gar­dait la cha­leur de la veille, et la cha­leur de la veille conte­nait le bruit et les rires et la musique et les pas de trois cents per­sonnes et la voix d’A­mi­na et les notes du pia­no de Théo­dore et le rire du Comte et les larmes de Peg­gy et le silence de Gon­za­lo, tout cela était dans le mur, absor­bé par la chaux, conser­vé comme la chaux conserve tout — la lumière, la cha­leur, la mémoire.

L’hô­tel respirait.

Il res­pi­rait avec la len­teur d’un être vivant qui dort après une longue nuit, et Driss res­ta un moment à écou­ter cette res­pi­ra­tion — le patio qui cra­quait dou­ce­ment en se refroi­dis­sant, la fon­taine qui cou­lait son éter­nelle note tenue, le jar­din qui bruis­sait sous le vent du matin — et il pen­sa que l’hô­tel était né cette nuit. Pas le bâti­ment — le bâti­ment exis­tait depuis des mois, avec ses murs et ses arches et ses zel­lige. Mais l’hô­tel, le vrai, celui qui est fait des gens qui y passent et des his­toires qu’ils y laissent et des odeurs et des sons et des silences — cet hôtel-là était né cette nuit, et il vivrait long­temps, et il ver­rait pas­ser d’autres Comtes et d’autres Peg­gy et d’autres Gon­za­lo et d’autres Théo­dore, et cha­cun y lais­se­rait quelque chose, une trace, un par­fum, un écho, et les murs de tade­lakt absor­be­raient tout, et la fon­taine cou­le­rait tou­jours, et les oran­gers don­ne­raient leurs oranges amères, et le détroit sépa­re­rait les conti­nents avec l’in­dif­fé­rence tran­quille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.

Driss tra­ver­sa le hall.

Il remit sa clé au tableau. Il ajus­ta son col. Il véri­fia le registre — les arri­vées du jour, les départs du jour.

Un départ. Chambre 203. Here­dia, Gon­za­lo. Fer­ry de qua­torze heures.

Une arri­vée. Chambre 201 — l’an­cienne suite du Comte. Un couple anglais. M. et Mme Craw­ford, de Londres.

La chambre serait prête à midi. Les draps seraient chan­gés. Les ser­viettes seraient neuves. Le vase sur la console aurait des fleurs fraîches. Et quand M. et Mme Craw­ford entre­raient dans la suite, ils ne sau­raient rien du Comte Orsi­ni, de ses phos­phates, de son sou­rire, de sa malle aux ini­tiales de lai­ton. Ils entre­raient dans une chambre propre, vide, qui sen­tait le savon et la fleur d’o­ran­ger, et ils regar­de­raient par la fenêtre, et ils ver­raient le détroit, et ils diraient : « Comme c’est beau. »

Et ils auraient raison.

C’est beau.

C’est tou­jours beau.

Driss ouvrit le registre à la page du jour et prit son stylo.

Dehors, le soleil se levait sur Tan­ger. Le fer­ry de sept heures entrait dans le port, char­gé de nou­veaux arri­vants — des hommes, des femmes, des valises, des secrets, des espoirs, des men­songes, des véri­tés — et le fer­ry souf­flait sa corne de brume, et la corne réson­nait contre les murs de la médi­na, et l’é­cho reve­nait, défor­mé, adou­ci, comme un mot qui a tra­ver­sé cinq langues et qui n’est plus un mot mais un son, et le son n’a pas de fron­tière, et le son n’a pas de pas­se­port, et le son tra­verse les détroits sans per­mis­sion et sans visa, et il arrive, et il se pose, et il reste.

L’El Min­zah était ouvert.

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Cha­pitre 5 — Manzanilla

Le man­za­nilla est un vin qui vient de Sanlú­car de Bar­ra­me­da, là où le Gua­dal­qui­vir se jette dans l’At­lan­tique, et il a le goût de ce que la mer fait au vin quand elle le vieillit dans ses caves — un goût sec, salin, amer, avec quelque chose de flo­ral des­sous, comme une fleur pous­sée dans le sable. C’est un vin qui ne ment pas. C’est un vin pour les gens qui n’ont pas besoin qu’on les console.

Gon­za­lo Here­dia en buvait un verre chaque soir, au Caid’s Bar, à sa table près de la fenêtre, et Driss l’a­vait noté — la constance du choix, le verre unique, jamais deux, la façon dont il le tenait, pas par le pied mais par le corps du verre, le vin pâle entre ses doigts bruns — et Driss avait pen­sé : cet homme boit pour se rap­pe­ler d’où il vient, pas pour oublier où il est.

Ce soir-là, le sep­tième depuis l’ou­ver­ture, le res­tau­rant El Kor­san était plein pour la pre­mière fois.

Lord Dorian Bute était venu.

Il n’é­tait pas venu en visite — il venait tous les jours, tra­ver­sant le chan­tier du jar­din supé­rieur encore inache­vé, ins­pec­tant les salles avec des yeux fié­vreux, tou­chant les murs, véri­fiant les zel­lige, comp­tant les arcs, com­pa­rant la réa­li­té à ce qu’il avait ima­gi­né — mais ce soir il venait en pro­prié­taire qui reçoit, ce qui est dif­fé­rent, ce qui sup­pose un cos­tume, une cra­vate, un sou­rire, et Lord Bute n’é­tait à l’aise avec aucune de ces trois choses. C’é­tait un homme grand, maigre, avec un visage long et des yeux bleus qui avaient l’in­ten­si­té trou­blante des gens qui voient des choses que les autres ne voient pas — des pro­por­tions, des symé­tries, des rap­ports géo­mé­triques que le com­mun des mor­tels tra­verse sans les remar­quer. Il avait héri­té de la for­tune des Bute à vingt-cinq ans et l’a­vait immé­dia­te­ment employée à construire des choses — des cha­pelles néo-gothiques en Écosse, des pavillons orien­ta­listes au Pays de Galles, et main­te­nant cet hôtel, cette folie maro­caine, cet El Min­zah qui était peut-être son chef-d’œuvre et peut-être sa ruine et pro­ba­ble­ment les deux.

— Tout va bien ? deman­da-t-il à Driss pour la troi­sième fois en une heure.

— Tout va très bien, Lord Bute.

— Les musiciens ?

— Ins­tal­lés, milord.

— Le service ?

— Impec­cable.

— Le champagne ?

— Frais.

Lord Bute hocha la tête. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de mala­die, d’an­xié­té. Il regar­da la salle du res­tau­rant comme un père regarde son enfant le jour de la ren­trée des classes : avec un mélange de fier­té et de ter­reur qui ne trompe personne.

El Kor­san était beau. Driss devait l’ad­mettre, et Driss n’ad­mi­rait pas faci­le­ment. La salle était longue, basse, voû­tée, les murs cou­verts de zel­lige — des mosaïques géo­mé­triques en céra­mique, blanc, bleu cobalt, vert jade, dis­po­sées en étoiles à huit branches qui s’im­bri­quaient les unes dans les autres avec une pré­ci­sion mathé­ma­tique qui était aus­si une forme de poé­sie, parce que les arti­sans de Fès qui les avaient posées ne cal­cu­laient pas les motifs, ils les sen­taient, le com­pas était dans leur poi­gnet et l’angle dans leur œil. Au-des­sus des zel­lige, une frise de stuc sculp­té — des ara­besques végé­tales, des entre­lacs de feuillage qui mon­taient en volutes et se per­daient dans le pla­fond de bois de cèdre peint, et la lumière des lan­ternes en cuivre ajou­ré tom­bait sur tout cela comme une pluie tiède, et chaque sur­face, chaque matière — le zel­lige froid, le stuc doux, le cèdre odo­rant, le cuivre chaud — ren­voyait la lumière à sa façon, si bien que la salle tout entière sem­blait vivre, res­pi­rer, palpiter.

Les tables étaient dres­sées. Nappes blanches. Assiettes de céra­mique bleue. Verres en cris­tal. Petits bou­quets de jas­min et de roses dans des vases en cuivre. Et au fond de la salle, sur une estrade basse cou­verte de tapis et de cous­sins, les musiciens.

Ils étaient quatre. Le joueur de oud — un homme mince, silen­cieux, dont les mains sem­blaient dis­pro­por­tion­nées par rap­port à son corps, des mains larges et souples qui cares­saient l’ins­tru­ment comme on caresse un ani­mal ner­veux. Le joueur de rabab — plus vieux, le visage bar­ré d’une mous­tache blanche, l’ar­chet tenu ver­ti­ca­le­ment, posé sur le genou. Le joueur de dar­bou­ka — un jeune homme impas­sible qui tapo­tait la peau de son tam­bour du bout des doigts, véri­fiant la ten­sion, ajus­tant. Et Amina.

Ami­na était assise au centre, sur un cous­sin de soie rouge. Elle por­tait ce soir-là un caf­tan vert sombre — vert forêt, vert nuit, un vert qui absor­bait la lumière au lieu de la ren­voyer et qui fai­sait de sa sil­houette un creux dans l’es­pace, une pré­sence défi­nie par l’ab­sence de reflet. Ses che­veux étaient tirés en arrière, rete­nus par un peigne en argent. Ses mains posées sur ses genoux, immo­biles. Son visage — Driss la regar­dait depuis le seuil — son visage avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des gens qui ne portent pas de masque : il ne sou­riait pas, ne se com­po­sait pas, n’ex­pri­mait rien de cal­cu­lé. Il attendait.

*

La salle se remplit.

Le couple Vers­trae­ten, table quatre, lui en cos­tume sombre, elle en robe perle, muette comme d’ha­bi­tude. Le Dr. Favre, table sept, seul, son éter­nel livre posé à côté de son assiette — Mon­taigne, les Essais, il le lisait depuis le pre­mier jour et sem­blait ne jamais avan­cer. Miss Par­tridge, table deux, qui avait réus­si l’ex­ploit de faire entrer un de ses teckels dans le res­tau­rant en le dis­si­mu­lant sous un châle, et qui le nour­ris­sait de bouts de pain sous la table avec la dis­cré­tion d’une conspiratrice.

Et puis les quatre.

Cecil Pem­broke était arri­vé le pre­mier, comme tou­jours — il avait cette facul­té d’ap­pa­raître dans les endroits agréables avant tout le monde, comme si un ins­tinct lui indi­quait où se pro­dui­rait la pro­chaine chose inté­res­sante. Il s’ins­tal­la à la table six, com­man­da du gin, et déploya autour de lui cette aura de dis­po­ni­bi­li­té sociale qui était son talent premier.

Peg­gy des­cen­dit à vingt heures trente, en robe cou­leur abri­cot, et Cecil se leva immé­dia­te­ment pour l’ac­cueillir, et elle s’as­sit à sa table, et ils com­man­dèrent du cham­pagne, et Peg­gy racon­ta à Cecil qu’elle avait pas­sé l’a­près-midi sur la ter­rasse de sa chambre à regar­der le détroit et qu’elle avait vu un dau­phin, et Cecil dit que c’é­tait peut-être un thon, et Peg­gy dit qu’elle savait recon­naître un dau­phin d’un thon, et ils eurent leur pre­mière dis­pute, qui dura trente secondes et se ter­mi­na par un éclat de rire.

Le Comte Orsi­ni entra à vingt et une heures.

Il avait chan­gé de cos­tume — gris clair cette fois, presque argen­té, avec une pochette de soie blanche qui for­mait dans sa poche un ori­ga­mi com­pli­qué. Il s’ar­rê­ta au seuil du res­tau­rant, balaya la salle du regard — un regard de stra­tège, pas de tou­riste — et se diri­gea vers la table des Verstraeten.

— Mon cher Vers­trae­ten, dit-il en s’in­cli­nant. Madame. Me permettez-vous ?

Vers­trae­ten se leva à moi­tié, ser­ra la main du Comte, et fit signe au ser­veur d’ap­por­ter une chaise. Sa femme tour­na la tête pour la pre­mière fois depuis le début de la soi­rée — elle regar­da le Comte, et quelque chose dans ses yeux de por­ce­laine s’al­lu­ma briè­ve­ment, comme une bou­gie der­rière un abat-jour, puis s’éteignit.

Le Comte s’assit.

Et Driss, depuis le seuil, regar­da la scène se mettre en place avec l’at­ten­tion d’un homme qui regarde un joueur d’é­checs avan­cer une pièce et qui sait qu’il y a un coup der­rière le coup.

*

Le dîner commença.

Les ser­veurs appor­tèrent les plats — la hari­ra d’a­bord, cette soupe dense et par­fu­mée, tomate et len­tilles et coriandre et citron, ser­vie dans des bols en céra­mique bleue, et l’o­deur seule rem­plis­sait la bouche avant la pre­mière cuille­rée. Puis les briouates — des tri­angles de pâte filo crous­tillante four­rés de viande hachée et d’a­mandes, dorés, brû­lants, qu’on man­geait avec les doigts et qui cra­quaient sous la dent comme un secret qu’on brise. Puis le tajine — pou­let, citrons confits, olives vertes, safran, cuit dans le plat de terre au cou­vercle conique qui est peut-être l’ob­jet de cui­sine le plus intel­li­gent jamais inven­té, parce qu’il fait cir­cu­ler la vapeur en cercle et que la viande cuit dans son propre souffle, et quand le ser­veur sou­le­va le cou­vercle, le par­fum mon­ta comme un génie sor­tant de sa lampe.

Peg­gy goû­ta les briouates et fer­ma les yeux.

— Com­ment est-ce pos­sible, dit-elle, que je n’aie jamais man­gé ça de ma vie ?

— Vous avez man­gé d’autres choses, dit Cecil.

— J’ai man­gé des choses mortes. Ceci est vivant.

Cecil rit. Il avait tort de rire. Peg­gy avait rai­son — il y avait dans ces briouates quelque chose de vivant, une cha­leur qui n’é­tait pas seule­ment celle du four mais celle des mains qui les avaient pliées, une à une, dans la cui­sine en sous-sol, des mains de femmes accrou­pies autour d’une table basse, leurs doigts rapides comme des oiseaux.

À la table des Vers­trae­ten, le Comte parlait.

Driss ne pou­vait pas entendre les mots depuis le seuil, mais il n’a­vait pas besoin de les entendre — il lisait la scène comme on lit un livre dont on connaît le genre. Le Comte se pen­chait vers Vers­trae­ten avec cette incli­nai­son cali­brée du buste qui dit : je vous fais une confi­dence, et les confi­dences se penchent, les men­songes se dressent, mais les men­songes vrai­ment réus­sis se penchent aus­si, et le Comte était un men­teur vrai­ment réussi.

Il par­lait de phosphates.

Driss le savait parce qu’Ah­med le bar­man le lui avait dit — Ahmed qui ser­vait, qui ver­sait, qui essuyait, et qui enten­dait tout, parce que les clients oublient les bar­men comme ils oublient les meubles, et les bar­men entendent les mêmes choses que les meubles enten­draient s’ils avaient des oreilles. Le Comte avait par­lé de phos­phates au bar la veille — les gise­ments du cap Spar­tel, à l’ouest de Tan­ger, un ter­rain, une conces­sion, un inves­tis­se­ment modeste pour un ren­de­ment consi­dé­rable, il connais­sait quel­qu’un au Men­doub, il avait des contacts à la Lega­ción de España, tout cela était très simple, très sûr, très rentable.

Très faux, pen­sa Driss.

Mais faux com­ment ? C’é­tait la ques­tion. Il y avait le faux gros­sier — l’ar­naque bru­tale, l’es­croc qui prend l’argent et dis­pa­raît — et le faux élé­gant — l’ar­naque comme art, l’es­croc qui construit un monde si convain­cant que la vic­time y entre comme on entre dans un rêve et n’en sort que len­te­ment, à regret, en se deman­dant si ce n’é­tait pas quand même un peu vrai. Le Comte Orsi­ni, Driss le sen­tait, appar­te­nait à la deuxième caté­go­rie. Il ne volait pas l’argent. Il le séduisait.

Vers­trae­ten écou­tait. Sa femme regar­dait le Comte. Et le Comte, avec le timing d’un acteur qui sait quand poser sa réplique et quand lais­ser le silence tra­vailler, se tut juste au moment où les musi­ciens com­men­cèrent à jouer.

*

Ami­na chanta.

Elle ne com­men­ça pas par un chant. Elle com­men­ça par un silence — un silence qui dura peut-être trois secondes mais qui parut plus long, un silence pen­dant lequel la salle, qui bour­don­nait de conver­sa­tions et de bruits de cou­verts, se tut d’elle-même, comme si quel­qu’un avait bais­sé le volume du monde. Le oud joua la pre­mière note — une note grave, pleine, qui réson­na dans la salle voû­tée et se cogna aux murs de zel­lige et revint, mul­ti­pliée, enri­chie. Le rabab entra — une ligne aiguë, fris­son­nante, un fil d’argent ten­du dans l’air. La dar­bou­ka posa un rythme léger, presque imper­cep­tible — un pouls.

Et Ami­na ouvrit la bouche.

La voix monta.

Ce qui sor­tit de cette femme assise sur son cous­sin rouge n’é­tait pas seule­ment du son. C’é­tait de l’ar­chi­tec­ture. La voix construi­sait quelque chose dans l’air — une struc­ture invi­sible, faite de lignes mélo­diques qui se croi­saient, s’é­loi­gnaient, se retrou­vaient, avec des orne­ments d’une finesse hal­lu­ci­nante, des mélismes qui trans­for­maient une syl­labe en un pay­sage, une voyelle en un voyage. Elle chan­tait dans le mode hijaz — Driss le recon­nut, il avait gran­di avec cette musique, sa mère la fre­don­nait en cui­si­nant, son père la jouait au vio­lon le same­di soir — le mode hijaz avec sa seconde aug­men­tée, cet inter­valle qui sonne orien­tal pour les oreilles euro­péennes mais qui pour les oreilles arabes sonne sim­ple­ment comme la véri­té, comme le son natu­rel du désir et de la perte.

Les mots étaient en arabe. Driss les com­pre­nait. C’é­tait un poème ancien — un muwash­shah anda­lou, un de ces poèmes nés à Cor­doue ou à Gre­nade au temps où l’An­da­lou­sie était encore musul­mane, un poème d’a­mour qui par­lait de jar­dins et de nuits et d’ab­sence et de la cou­leur de l’aube quand on n’a pas dor­mi. Les mots étaient beaux, mais ce n’é­taient pas les mots qui impor­taient — c’é­tait ce que la voix fai­sait des mots, la façon dont elle les pétris­sait, les éti­rait, les bri­sait et les recol­lait, leur don­nant des formes qu’ils n’a­vaient pas sur le papier, des cou­leurs qu’ils n’a­vaient pas dans le dictionnaire.

Peg­gy avait posé sa fourchette.

Cecil avait fer­mé les yeux.

Miss Par­tridge cares­sait son teckel sans s’en rendre compte.

Le Dr. Favre avait fer­mé Montaigne.

Et Gon­za­lo Heredia —

Gon­za­lo Here­dia était debout.

Driss ne l’a­vait pas vu entrer dans le res­tau­rant. Il ne l’a­vait pas vu s’as­seoir, s’il s’é­tait assis. Il le vit debout, immo­bile, dans l’en­ca­dre­ment de la porte qui sépa­rait le patio du res­tau­rant, et l’ex­pres­sion de son visage — Driss n’ou­blie­rait jamais cette expres­sion, parce qu’il avait vu des mil­liers de visages dans sa vie et qu’il recon­nais­sait les expres­sions comme d’autres recon­naissent les mélo­dies, et celle-ci était nou­velle. Ce n’é­tait pas de l’ad­mi­ra­tion. Ce n’é­tait pas de l’é­mer­veille­ment. C’é­tait de la recon­nais­sance. L’ex­pres­sion d’un homme qui entend quelque chose qu’il a tou­jours connu sans le savoir, quelque chose qui était en lui depuis long­temps, dor­mant, enfoui sous les rap­ports et les cou­ver­tures et les mis­sions et les men­songes pro­fes­sion­nels, et qui se réveille d’un coup, convo­qué par une voix de femme dans un res­tau­rant marocain.

Il ne bou­gea pas pen­dant tout le pre­mier morceau.

Ami­na ne le vit pas. Ami­na ne voyait per­sonne quand elle chan­tait — ses yeux étaient mi-clos, tour­nés vers un point inté­rieur, un point que per­sonne d’autre ne pou­vait voir, et son corps oscil­lait légè­re­ment, un balan­ce­ment infime, comme une flamme dans un cou­rant d’air calme.

Le mor­ceau se ter­mi­na. Les applau­dis­se­ments vinrent — polis, euro­péens, des applau­dis­se­ments de res­tau­rant, pas de salle de concert. Ami­na incli­na la tête. Le oud joua quelques notes en tran­si­tion — des notes libres, impro­vi­sées, qui erraient d’un mode à l’autre comme un pro­me­neur qui ne sait pas encore quelle rue il va prendre.

Gon­za­lo s’as­sit. Pas à une table — sur une chaise, contre le mur, près de la porte, comme quel­qu’un qui veut pou­voir par­tir à tout moment et qui sait qu’il ne par­ti­ra pas.

*

Pen­dant qu’A­mi­na chan­tait son deuxième mor­ceau — une chan­son plus légère, presque dan­sante, avec un rythme de dar­bou­ka plus mar­qué et une mélo­die qui mon­tait en spi­rale comme la fumée d’un encen­soir —, le Comte Orsi­ni man­geait sa pastilla.

La pas­tilla était l’autre mer­veille du dîner — cette tourte de pâte feuille­tée, crous­tillante, dorée, sau­pou­drée de sucre glace et de can­nelle, et à l’in­té­rieur : du pigeon, des amandes, des œufs brouillés aux herbes, un mélange sucré-salé qui n’a­vait aucun sens sur le papier et tout le sens du monde en bouche. Le Comte man­geait avec une élé­gance qui était elle-même une forme de men­songe — pas qu’il man­geât mal, au contraire, il man­geait comme un homme qui a tou­jours man­gé à de bonnes tables, mais il man­geait avec un tout petit peu trop d’é­lé­gance, un soup­çon d’ex­cès dans la maî­trise, comme quel­qu’un qui a appris les gestes au lieu de les héri­ter, et Driss, qui avait pas­sé sa vie à ser­vir des aris­to­crates et des gens qui pré­ten­daient l’être, voyait la différence.

Entre deux bou­chées, le Comte parlait.

— Les phos­phates du cap Spar­tel, mon cher Vers­trae­ten, ne sont pas une spé­cu­la­tion. C’est une cer­ti­tude géo­lo­gique. Le Maroc pos­sède les plus grandes réserves de phos­phates au monde — quatre-vingts pour cent des réserves mon­diales, cer­tains disent plus. La France exploite ceux de Khou­rib­ga et de Yous­sou­fia, dans le pro­tec­to­rat. Mais la Zone Inter­na­tio­nale — ah, la Zone Inter­na­tio­nale. Per­sonne n’a encore pros­pec­té sérieu­se­ment. Per­sonne n’a eu la vision. Et pourtant —

Il mar­qua une pause. Il but une gor­gée de cham­pagne. Il lais­sa le silence travailler.

— Et pour­tant, reprit-il, j’ai vu les échan­tillons. Un ami géo­logue — un Ita­lien, comme moi, un Turi­nois qui a tra­vaillé pour Mon­te­ca­ti­ni — m’a mon­tré les ana­lyses. La teneur en phos­phate est excep­tion­nelle. Trente-deux pour cent. Vous savez ce que cela signifie ?

Vers­trae­ten ne savait pas. Vers­trae­ten était ban­quier, pas géo­logue. Mais Vers­trae­ten savait recon­naître un chiffre pro­non­cé avec assu­rance, et trente-deux pour cent son­nait comme un chiffre qui avait de l’im­por­tance, et le Comte le pro­non­çait avec le res­pect qu’on accorde aux véri­tés incontestables.

— Cela signi­fie, dit le Comte, que le ter­rain que j’ai iden­ti­fié vaut vingt fois son prix actuel. Et le prix actuel — il se pen­cha — est déri­soire. Parce que per­sonne ne regarde. Parce que Tan­ger est une ville de com­merce, de contre­bande, de plai­sir. Per­sonne ne pense à la terre. Tout le monde pense à la mer.

Il sou­rit. Vers­trae­ten sou­rit aus­si, sans savoir pour­quoi — par conta­gion, par envie de croire, par cet ins­tinct gré­gaire qui fait que les ban­quiers sou­rient quand on leur parle d’argent comme les chiens remuent la queue quand on leur parle de promenade.

Mme Vers­trae­ten, elle, ne sou­riait pas. Elle regar­dait le Comte avec une expres­sion que Driss ne pou­vait pas lire depuis le seuil — mais qui res­sem­blait, de loin, à de l’a­mu­se­ment. Comme si elle voyait quelque chose que son mari ne voyait pas. Comme si le masque du Comte, impé­né­trable pour les hommes, était trans­pa­rent pour elle.

*

Ami­na chan­tait toujours.

Le troi­sième mor­ceau était lent — si lent qu’on avait l’im­pres­sion que le temps s’é­ti­rait, que les secondes deve­naient élas­tiques, et la voix mon­tait et des­cen­dait avec une liber­té totale, sans mesure, sans tem­po, por­tée seule­ment par le souffle et par quelque chose d’autre que Driss ne savait pas nom­mer et qui était peut-être ce que les Arabes appellent le tarab — cet état de ravis­se­ment musi­cal qui n’est pas seule­ment une émo­tion mais un trans­port, un dépla­ce­ment de l’âme d’un endroit à un autre.

Gon­za­lo Here­dia avait sor­ti son car­net. Mais il n’é­cri­vait pas. Il tenait le car­net ouvert sur ses genoux et le sty­lo entre ses doigts, et il ne bou­geait pas. Il regar­dait Ami­na. Son regard n’a­vait rien d’in­dis­cret — il ne la dévo­rait pas des yeux, il ne la fixait pas avec l’in­sis­tance des hommes qui dési­rent. Il la regar­dait avec l’at­ten­tion de quel­qu’un qui essaie de com­prendre d’où vient un son, comme on cherche la source d’un ruis­seau en remon­tant le cours de l’eau — cette voix venait de quelque part, et ce quelque part l’in­té­res­sait plus que la voix elle-même, parce que Gon­za­lo Here­dia était un homme dont le métier était de trou­ver les sources, et d’ha­bi­tude les sources qu’il cher­chait étaient des infor­ma­tions, des filia­tions, des réseaux, des chaînes de com­man­de­ment, et cette fois la source était autre chose, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec Madrid ni avec ses rap­ports ni avec la Zone Inter­na­tio­nale, et c’est peut-être pour cela que le car­net res­tait vierge.

Le mor­ceau se termina.

Ami­na ouvrit les yeux.

Et son regard — Driss le vit, il était le seul à le voir, parce qu’il se tenait à mi-che­min entre la chan­teuse et l’Es­pa­gnol, dans cet angle du res­tau­rant que per­sonne ne regar­dait — son regard croi­sa celui de Gonzalo.

Ce ne fut rien. Une demi-seconde. Un de ces croi­se­ments de regards qui se pro­duisent cent fois par jour dans un res­tau­rant entre des gens qui ne se connaissent pas et qui ne se connaî­tront jamais. Sauf que celui-ci ne fut pas comme les autres. Driss le sut parce qu’A­mi­na — qui ne regar­dait per­sonne quand elle chan­tait, qui ne regar­dait per­sonne quand elle ne chan­tait pas, dont le visage ne por­tait pas de masque et n’ex­pri­mait que ce qu’elle vou­lait expri­mer — Ami­na, l’es­pace d’une demi-seconde, eut une expres­sion que Driss ne lui avait jamais vue.

Ce n’é­tait pas du trouble. C’é­tait de la curiosité.

Et la curio­si­té, chez Ami­na, c’é­tait déjà beaucoup.

*

Le dîner se termina.

Le Comte rac­com­pa­gna les Vers­trae­ten jus­qu’au hall avec la cour­toi­sie d’un hôte, ce qu’il n’é­tait pas. Il ser­ra la main du ban­quier — lon­gue­ment, avec les deux mains, cette poi­gnée de main enve­lop­pante qui crée de l’in­ti­mi­té et de la dette en même temps. Il bai­sa la main de Mme Vers­trae­ten, qui reti­ra ses doigts un tout petit peu trop vite. Puis il se tour­na vers Peg­gy, qui pas­sait dans le hall avec Cecil.

— Miss Whit­more. Quelle soi­rée. Cette chan­teuse — com­ment s’appelle-t-elle ?

— Ami­na, dit Cecil. Elle vient de Tétouan. Elle chante dans le style de la nou­ba — la grande suite anda­louse. C’est assez remarquable.

— C’est plus que remar­quable, dit Peg­gy. C’est la plus belle chose que j’aie enten­due depuis — depuis je ne sais pas quand. Depuis tou­jours, peut-être. Est-ce qu’elle chante tous les soirs ?

— Tous les soirs, dit Driss depuis son comptoir.

— Alors je dîne­rai ici tous les soirs, dit Peggy.

Le Comte sou­rit. Cecil sou­rit. Et Gon­za­lo Here­dia pas­sa dans le hall sans un mot, mon­ta l’es­ca­lier, et dis­pa­rut à l’étage.

Driss res­ta seul dans le hall.

L’o­deur de l’en­cens flot­tait. La fon­taine chan­tait sa note éter­nelle. Quelque part dans le res­tau­rant, les ser­veurs débar­ras­saient les tables, et le bruit des assiettes et des verres fai­sait une musique douce, domes­tique, ras­su­rante — la musique de la fin des choses, du ran­ge­ment, du retour à l’ordre.

Mais rien n’é­tait en ordre. Driss le sen­tait. Le Comte avait plan­té une graine dans la tête du ban­quier belge, et cette graine pous­se­rait — les graines d’argent poussent tou­jours, c’est leur nature, elles n’ont besoin que de cupi­di­té et d’i­ma­gi­na­tion. Peg­gy ache­tait des tapis et buvait du cham­pagne et ne savait pas encore qu’elle serait la pro­chaine cible, parce que les Amé­ri­caines riches et enthou­siastes sont le gibier pré­fé­ré des Comtes sans for­tune. Cecil pre­nait ses com­mis­sions et obser­vait le jeu avec l’œil d’un homme qui sait qu’il fini­ra par jouer lui aus­si. Et Gon­za­lo Here­dia, dans sa chambre du deuxième étage, face à la fenêtre ouverte sur le port et la nuit et le détroit et l’Es­pagne invi­sible, n’é­cri­vait pas son rapport.

Il pen­sait à une voix.

Et cette voix, à ce moment pré­cis, tra­ver­sait le patio de l’El Min­zah, des­cen­dait l’es­ca­lier de ser­vice, et sor­tait par la porte du per­son­nel. Ami­na mar­chait dans la nuit tan­gé­roise, seule, son caf­tan vert sombre se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té, et elle remon­tait vers la médi­na où elle avait une chambre chez une cou­sine, et ses pas sur les pavés fai­saient un bruit léger, régu­lier, et elle ne pen­sait à personne.

Ou peut-être si.

Mais Driss n’au­rait pas su le dire, et il se méfiait des his­toires qu’on invente quand on ne sait pas, et il fer­ma le registre, et il étei­gnit la lampe du comp­toir, et il pen­sa : demain. Demain on verra.

Le man­za­nilla était fini.

Le vin aus­si ment, à sa façon. Mais il ment moins que les hommes.

Cha­pitre 6 — Le hammam

Driss emme­na Théo­dore un mardi.

Le mar­di était le jour des hommes au ham­mam de la rue Sidi Boua­bid — le lun­di et le jeu­di étaient réser­vés aux femmes, le mer­cre­di aux familles, et les autres jours à tout le monde, mais le mar­di avait quelque chose de par­ti­cu­lier, un calme, une len­teur, comme si la vapeur de ce jour-là était plus épaisse et le temps plus souple, et Driss aimait le mar­di parce que le mar­di on pou­vait res­ter long­temps sans que per­sonne ne vous presse.

— Vous n’a­vez jamais fait de ham­mam ? deman­da Driss.

— Jamais.

— Alors ne résis­tez pas.

Théo­dore ne com­prit pas ce que cela signi­fiait. Il comprendrait.

*

Le ham­mam de la rue Sidi Boua­bid n’a­vait pas d’en­seigne. Une porte en bois, basse, clouée de métal, dans un mur aveugle — rien qui signa­lât de l’ex­té­rieur ce qui se pas­sait à l’in­té­rieur, et cette dis­cré­tion était peut-être la pre­mière leçon du ham­mam : les choses essen­tielles ne s’an­noncent pas.

Ils entrèrent.

La pre­mière salle était froide. C’est-à-dire qu’elle n’é­tait pas chaude — pas encore — et la lumière y était grise, fil­trée par des étoiles de verre per­cées dans le pla­fond voû­té, des ouver­tures minus­cules à tra­vers les­quelles le jour entrait par points, comme une constel­la­tion inver­sée, le ciel au-des­sus et les étoiles en des­sous. Le sol était en pierre, usé par des siècles de pieds nus, et l’air sen­tait l’eu­ca­lyp­tus et le savon noir et quelque chose d’autre, quelque chose de miné­ral et de doux, qui était l’o­deur de la vapeur elle-même — la vapeur a une odeur, la plu­part des gens ne le savent pas, une odeur de cha­leur humide, de pierre mouillée, de peau propre.

Le gar­dien — un homme énorme, torse nu, le crâne rasé, assis sur un banc de pierre der­rière un comp­toir de bois — hocha la tête en voyant Driss.

— Salam, Si Driss.

— Salam, Brahim.

Pas de tran­sac­tion visible. Driss avait payé en entrant, d’un geste invi­sible, la main qui glisse un billet sous un pli de tis­su, et Bra­him avait reçu de même, et le monde conti­nuait. Théo­dore n’a­vait rien vu. C’é­tait aus­si une leçon du ham­mam : l’argent existe mais il ne se montre pas.

Ils se déshabillèrent.

Driss nota que Théo­dore hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — le temps que prend un Euro­péen pour se sou­ve­nir qu’il est nu et que la nudi­té est une chose à laquelle il n’est pas habi­tué en public, et puis la seconde pas­sa, et Théo­dore enle­va sa che­mise, et son pan­ta­lon, et il noua autour de ses hanches la fou­ta — la ser­viette en coton fin, rayée, que Bra­him lui avait ten­due — et il se retrou­va debout, pieds nus sur la pierre, les épaules blanches, les côtes visibles, avec ce corps de gar­çon de vingt-trois ans qui n’a jamais fait de tra­vail phy­sique et qui a pas­sé sa vie assis devant un cla­vier, et Driss pen­sa : il est tout en haut. Tout dans la tête et les mains. Le reste n’existe pas encore.

— Venez, dit Driss.

Ils pas­sèrent dans la deuxième salle.

La cha­leur les frappa.

Pas une cha­leur ordi­naire — pas la cha­leur du soleil tan­gé­rois ni celle d’une cui­sine ni celle d’un bain chaud. Une cha­leur totale. La cha­leur du ham­mam enve­loppe. Elle ne vient pas d’un côté — elle vient de par­tout, du sol, des murs, du pla­fond, de l’air lui-même qui est deve­nu liquide, presque pal­pable, un air qu’on pour­rait sai­sir dans sa main et dont on sen­ti­rait le poids. Les pou­mons se rem­plissent de cette cha­leur, et pen­dant les pre­mières secondes on a l’im­pres­sion de ne pas pou­voir res­pi­rer, et puis le corps s’a­juste, les pores s’ouvrent, la sueur perle, et on com­prend sou­dain que le corps est un ins­tru­ment à vapeur — qu’il fonc­tionne mieux quand on l’i­nonde de cha­leur, que la cha­leur le délace, le des­serre, défait les nœuds que le froid et la ten­sion et la vie ont serrés.

— Mon Dieu, dit Théodore.

— Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent sur le banc de pierre, le dos contre le mur chaud. La vapeur était si dense qu’on ne voyait pas le fond de la salle — les autres corps étaient des formes vagues, des sil­houettes diluées dans la brume, des fan­tômes assis ou cou­chés, et les sons étaient étouf­fés, adou­cis, comme si la vapeur absor­bait les bruits comme elle absor­bait la lumière.

Théo­dore ne dit rien pen­dant cinq minutes. Driss ne dit rien non plus. Le silence du ham­mam n’est pas un silence gêné — c’est un silence néces­saire, le silence de deux corps qui apprennent à être dans le même espace sans l’en­com­brer de mots.

Puis la cha­leur fit son travail.

C’est la chose que les Euro­péens ne com­prennent pas avant de l’a­voir vécue : le ham­mam ne lave pas seule­ment le corps. Il lave autre chose. La cha­leur dis­sout les défenses — pas d’un coup, pas bru­ta­le­ment, mais len­te­ment, comme l’eau dis­sout le sel, et ce qui reste après n’est pas de la fai­blesse mais de la clar­té. On est plus nu que nu. On est nu de l’intérieur.

— C’est étrange, dit Théo­dore au bout d’un moment. Je n’ar­rive plus à penser.

— C’est le but, dit Driss.

— Le but de quoi ?

— Du ham­mam. On vient ici pour ne plus pen­ser. Le corps pense à votre place. Il sait ce dont il a besoin. L’eau chaude, le savon, la pierre. Il sait.

Théo­dore fer­ma les yeux. La sueur cou­lait sur son front, le long de son nez, tom­bait de son men­ton. La vapeur sen­tait l’eu­ca­lyp­tus — les branches d’eu­ca­lyp­tus accro­chées au pla­fond déga­geaient leur huile dans la cha­leur, et l’o­deur était verte, fraîche mal­gré la cha­leur, presque cou­pante, une odeur qui net­toyait le cer­veau comme elle net­toyait les bronches.

— Com­ment connais­sez-vous cet endroit ? deman­da Théodore.

— Ma mère m’y ame­nait quand j’é­tais enfant. C’é­tait un autre ham­mam — celui du quar­tier juif, le mel­lah. Plus petit. Mais la cha­leur était la même. La cha­leur est tou­jours la même.

Théo­dore ouvrit les yeux.

— Le quar­tier juif ?

— Je suis juif, dit Driss. Séfa­rade. Ma famille vit à Tan­ger depuis — je ne sais pas — quatre cents ans, peut-être plus. Depuis l’ex­pul­sion d’Es­pagne. 1492. Nous sommes venus en même temps que les musul­mans d’An­da­lou­sie, sur les mêmes bateaux par­fois. Les uns fuyaient Fer­di­nand, les autres fuyaient Isa­belle, et les deux fuyaient la même chose — cette idée que tout le monde doit être pareil, pen­ser pareil, prier pareil. Tan­ger les a accueillis. Tan­ger accueille tout le monde. C’est sa ver­tu et peut-être son défaut.

Driss par­lait len­te­ment, avec cette voix qu’il n’u­ti­li­sait pas au comp­toir de l’hô­tel — sa voix du dehors était polie, effi­cace, la voix d’un concierge qui résout les pro­blèmes et anti­cipe les besoins, une voix sans aspé­ri­tés. Sa voix du dedans — celle du ham­mam, celle de la vapeur — était dif­fé­rente. Plus grave. Plus rugueuse. Comme si la cha­leur avait ramol­li la couche lisse qu’il posait sur ses mots chaque matin en enfi­lant son uniforme.

— Ma mère par­lait haké­tia, dit-il. Le judéo-espa­gnol de Tan­ger. Un espa­gnol du quin­zième siècle mélan­gé avec de l’a­rabe et de l’hé­breu et un peu de por­tu­gais. Quand elle disait les mots de la cui­sine — les mots pour le pain, la viande, le miel, les amandes — ces mots-là étaient en espa­gnol. Quand elle disait les mots de la prière, c’é­tait en hébreu. Et quand elle insul­tait mon père — elle sou­riait en l’in­sul­tant, c’é­tait leur façon de s’ai­mer — les insultes étaient en arabe, parce que les insultes arabes sont les meilleures du monde. Plus pré­cises. Plus ima­gées. Chaque insulte est un petit poème.

Théo­dore rit. Le rire réson­na contre les murs voû­tés du ham­mam et revint, adou­ci, méconnaissable.

— Et vous ? deman­da-t-il. Quelle langue est la vôtre ?

Driss réflé­chit. C’é­tait une ques­tion qu’on ne lui avait jamais posée — pas de cette façon, pas dans un ham­mam, pas par quel­qu’un qui posait la ques­tion non pas par curio­si­té eth­no­gra­phique mais par inté­rêt réel, cet inté­rêt qu’ont les musi­ciens pour les maté­riaux sonores, quel qu’ils soient.

— Aucune, dit-il. Toutes. Je parle cinq langues, et aucune n’est la mienne. L’a­rabe est la langue de la rue, le fran­çais la langue du tra­vail, l’es­pa­gnol la langue de ma mère, l’an­glais la langue des clients, l’i­ta­lien la langue du com­merce. Je passe de l’une à l’autre comme on change de pièce dans une mai­son. Chaque langue est une pièce. Chaque pièce a sa lumière, son odeur, sa tem­pé­ra­ture. Mais le cou­loir — le cou­loir qui relie les pièces — le cou­loir n’a pas de langue. Et c’est là que j’ha­bite. Dans le couloir.

Théo­dore ne répon­dit pas tout de suite. Il écou­tait — pas seule­ment les mots, mais le son des mots, cette façon que Driss avait de faire rou­ler les voyelles comme des galets dans la bouche, les r légè­re­ment gut­tu­raux qui tra­his­saient l’a­rabe sous le fran­çais, les s sif­flants qui venaient de l’ha­ké­tia, ce fran­çais impec­cable qui por­tait en lui les fan­tômes de quatre autres langues.

— C’est comme la musique, dit Théodore.

— Com­ment ça ?

— Ce que vous décri­vez — les langues comme des pièces, les pas­sages entre les langues. C’est exac­te­ment ce que je cherche. Le cou­loir entre les musiques. L’en­droit qui n’est ni le pia­no ni la ghaya­ta. L’entre-deux.

Driss le regar­da. La vapeur ren­dait les visages flous, mais les yeux de Théo­dore étaient clairs — bleus, peut-être gris — et ils brillaient avec cette inten­si­té des gens qui viennent de com­prendre quelque chose et qui ne savent pas encore si c’est impor­tant ou inutile.

— Vous cher­chez un son qui n’existe pas encore, dit Driss.

— Oui.

— Alors vous êtes au bon endroit. Tan­ger est pleine de choses qui n’existent pas encore. C’est une ville inache­vée. Tout y est en train de deve­nir. L’hô­tel est en train de deve­nir un hôtel. Les clients sont en train de deve­nir ce qu’ils seront. Et vous — vous êtes en train de deve­nir un musicien.

— Je suis déjà musicien.

— Non. Vous êtes un pia­niste. Ce n’est pas la même chose. Un pia­niste joue du pia­no. Un musi­cien entend le monde.

*

Le tayeb arriva.

C’é­tait un homme silen­cieux, mus­clé, avec des mains larges comme des bat­toirs et une dou­ceur dans les gestes qui contre­di­sait la puis­sance de ses bras. Il por­tait un seau d’eau chaude et un gant de crin — le kes­sa — et il fit signe à Théo­dore de s’al­lon­ger sur la pierre.

Théo­dore s’al­lon­gea. La pierre était brû­lante — pas insup­por­ta­ble­ment, mais à la limite, à cet endroit exact où la dou­leur et le plai­sir se confondent et où le corps ne sait plus faire la différence.

Le tayeb commença.

Le gom­mage au kes­sa est une chose que les mots décrivent mal. C’est un geste simple — une main gan­tée de crin qui frotte la peau mouillée en mou­ve­ments longs, appuyés, régu­liers — mais l’ef­fet est sai­sis­sant. La peau résiste d’a­bord, puis cède, et ce qui s’en va — ce rou­leau gris de peau morte et de crasse et de sueur accu­mu­lée — ce qui s’en va, c’est une couche. Pas seule­ment une couche de sale­té. Une couche d’ha­bi­tudes. Une couche de ten­sions. Une couche de ce que le corps accu­mule quand on vit en ne pen­sant qu’a­vec la tête, quand on oublie qu’on a des épaules et un dos et des bras et des côtes et que toutes ces choses portent des far­deaux invisibles.

Théo­dore gémit.

Pas de dou­leur — d’é­ton­ne­ment. Quelque chose lâchait en lui. Quelque chose dont il ne savait pas le nom et qu’il por­tait depuis long­temps — depuis le Conser­va­toire peut-être, depuis les heures de gammes et d’exer­cices, depuis les exa­mens et les jurys et les pro­fes­seurs qui pin­çaient les lèvres, depuis cette ten­sion per­ma­nente de celui qui essaie de bien faire et qui sait que bien faire ne suf­fit pas, qu’il faut faire quelque chose d’autre, quelque chose de plus, quelque chose de neuf, et que ce quelque chose ne vient pas du tra­vail mais d’un endroit qu’on ne contrôle pas.

Le tayeb frot­ta ses épaules, son dos, ses bras, ses jambes. La peau deve­nait rose, vive, sen­sible. L’air chaud du ham­mam la tou­chait comme une caresse. Et Théo­dore, allon­gé sur cette pierre brû­lante dans cette vapeur d’eu­ca­lyp­tus, les yeux fer­més, le corps aban­don­né aux mains du tayeb, com­prit pour la pre­mière fois de sa vie ce que Driss avait dit : le corps pense. Le corps sait. Il faut le lais­ser faire.

Puis le tayeb ver­sa l’eau.

Des seaux d’eau chaude — tiède d’a­bord, puis de plus en plus chaude — et l’eau ruis­se­lait sur le corps de Théo­dore et empor­tait tout, la peau morte, la mousse du savon noir — cette pâte brune, épaisse, à l’o­deur d’o­live et de miel qu’on étale sur le corps comme un enduit — et avec tout cela quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de sub­stance mais qui avait un poids, et quand Théo­dore se redres­sa, assis sur la pierre, ruis­se­lant, les yeux grands ouverts dans la vapeur, il se sen­tait — le mot est insuf­fi­sant mais il n’y en a pas d’autre — il se sen­tait neuf.

— Alors ? dit Driss.

Théo­dore regar­da ses mains. Ses mains de pia­niste — longues, fines, avec des cal­lo­si­tés au bout des doigts. Elles avaient l’air dif­fé­rentes. Plus pré­sentes. Plus réelles. Comme si le gom­mage les avait révé­lées en enle­vant une couche d’invisible.

— Je com­prends, dit-il.

— Qu’est-ce que vous comprenez ?

— Ce que je dois faire avec la musique. Je ne dois pas l’at­tra­per. Je dois la lais­ser me tra­ver­ser. Comme l’eau.

Driss sou­rit.

C’é­tait un sou­rire rare chez lui — pas le sou­rire du concierge, pas le sou­rire poli, pas le sou­rire pro­fes­sion­nel. Un sou­rire qui venait du fond, de cet endroit du cou­loir entre les langues où Driss habi­tait vrai­ment, et ce sou­rire disait : oui. Exac­te­ment. C’est ça.

*

Ils sor­tirent du ham­mam une heure plus tard.

La rue les reçut comme un choc — la lumière blanche, l’air sec, le bruit. Après la vapeur, le monde exté­rieur sem­blait trop net, trop défi­ni, trop tran­chant. Les cou­leurs étaient plus vives. Les sons étaient plus clairs. Le corps, débar­ras­sé de sa couche d’ha­bi­tude, per­ce­vait tout avec une inten­si­té décuplée.

Théo­dore cli­gna des yeux.

— J’ai l’im­pres­sion de voir pour la pre­mière fois, dit-il.

— C’est l’ef­fet du ham­mam. Ça dure quelques heures. Profitez-en.

Ils mar­chèrent en silence vers l’hô­tel. La rue de Fès mon­tait entre des mai­sons blanches aux volets bleus, et le soleil de l’a­près-midi était oblique et chaud, et les ombres étaient longues, et un mar­chand ambu­lant pous­sait une char­rette char­gée de figues de Bar­ba­rie — des fruits héris­sés d’é­pines, vert et vio­let, que l’homme éplu­chait avec un cou­teau rapide, révé­lant la chair orange et sucrée, et il les ven­dait pour quelques sous, et les enfants cou­raient der­rière la char­rette comme des oiseaux der­rière un bateau.

— Driss, dit Théodore.

— Oui.

— Mer­ci.

Driss hocha la tête. Il ne dit pas « de rien » — les gens qui disent « de rien » ne com­prennent pas la valeur de ce qu’ils donnent. Ce qu’il avait don­né à Théo­dore, c’é­tait une porte. Pas la musique elle-même — la musique, Théo­dore la trou­ve­rait seul, ou ne la trou­ve­rait pas, et Driss n’y pou­vait rien. Mais la porte — cette ouver­ture par laquelle on passe de la tête au corps, du contrôle à l’a­ban­don, de la par­ti­tion à l’é­coute — cette porte, Driss pou­vait la mon­trer, parce qu’il la fran­chis­sait chaque jour, chaque fois qu’il pas­sait d’une langue à une autre, chaque fois qu’il entrait dans le couloir.

Ils arri­vèrent à l’hôtel.

Dans le hall, le Comte Orsi­ni lisait un jour­nal, les jambes croi­sées, un café turc devant lui. Il leva les yeux et sourit.

— Vous avez l’air d’un homme qui a été au ham­mam, dit-il à Théo­dore. Vous brillez.

— C’est pos­sible, dit Théodore.

— La pro­pre­té est un luxe sous-esti­mé, dit le Comte. Presque autant que l’honnêteté.

Il sou­riait en disant cela, et Driss ne sut pas si c’é­tait de l’i­ro­nie ou un aveu, et peut-être que le Comte ne le savait pas non plus, et peut-être que c’é­tait jus­te­ment le pro­blème du Comte — il avait tant joué qu’il ne savait plus tou­jours quand il jouait et quand il ne jouait pas, et les fron­tières entre le masque et le visage s’é­taient brouillées, comme les fron­tières entre les langues dans la bouche de Driss, comme les fron­tières entre les musiques dans l’o­reille de Théo­dore, comme les fron­tières entre les pays dans le détroit de Gibral­tar — tou­jours là, tou­jours visibles, et pour­tant fran­chies cent fois par jour par des gens qui fai­saient sem­blant de ne pas les voir.

Théo­dore mon­ta dans sa chambre.

Driss reprit sa place au comptoir.

Et le Comte tour­na la page de son jour­nal, et l’a­près-midi conti­nua, et le soleil bou­gea, et les ombres des oran­gers bou­gèrent avec lui, et l’hô­tel res­pi­ra, et quelque part dans la médi­na, dans un ham­mam de la rue Sidi Boua­bid, la vapeur conti­nua de mon­ter vers les étoiles de verre du pla­fond, por­tant avec elle tout ce que les hommes y avaient lais­sé — la sale­té, la fatigue, les masques, les peurs — tout cela mon­tait et se dis­sol­vait dans la cha­leur, et retom­bait en eau sur les pierres chaudes, et recom­men­çait, et recom­men­çait, comme tout recom­mence à Tan­ger, parce que Tan­ger est une ville où rien ne finit vrai­ment et où tout se transforme.

Cha­pitre 7 — Les phos­phates du cap Spartel

L’ar­naque du Comte Orsi­ni avait la beau­té d’une hor­loge suisse — beau­coup de pièces, un méca­nisme invi­sible, et l’ap­pa­rence de la simplicité.

Driss la recons­ti­tua plus tard, par frag­ments, en recou­pant ce qu’Ah­med le bar­man enten­dait au Caid’s Bar, ce que les femmes de chambre rap­por­taient des conver­sa­tions sur­prises dans les cou­loirs, ce que le por­tier Yous­sef voyait depuis la porte d’en­trée — les allées et venues, les taxis com­man­dés, les ren­dez-vous au petit matin — et ce que Driss lui-même obser­vait au comp­toir, cette posi­tion stra­té­gique d’où il voyait tout le hall, toutes les entrées, toutes les sor­ties, comme un arai­gnée au centre de sa toile, sauf que l’a­rai­gnée ne tisse pas, elle attend, et ce qui vient s’y prendre n’est pas de la nour­ri­ture mais de l’information.

Le méca­nisme était le suivant.

Pre­mière pièce : le ter­rain. Le Comte avait iden­ti­fié une par­celle au cap Spar­tel — la pointe nord-ouest du Maroc, là où le détroit de Gibral­tar ren­contre l’At­lan­tique, un pro­mon­toire spec­ta­cu­laire cou­ron­né d’un phare et entou­ré de falaises et de dunes. Le ter­rain exis­tait. Il appar­te­nait, selon le Comte, à un fonc­tion­naire du Men­doub — l’ad­mi­nis­tra­tion inter­na­tio­nale qui gou­ver­nait Tan­ger — un cer­tain Si Lar­bi, qui sou­hai­tait vendre dis­crè­te­ment pour des rai­sons per­son­nelles. Le prix deman­dé était modeste. Les phos­phates, selon le Comte, étaient dessous.

Deuxième pièce : le géo­logue. Le Comte avait un ami géo­logue — le fameux Turi­nois, le spé­cia­liste de Mon­te­ca­ti­ni — qui avait ana­ly­sé des échan­tillons et confir­mé la teneur excep­tion­nelle en phos­phate. Trente-deux pour cent. Le Comte mon­trait un docu­ment — une feuille tapée à la machine, en-tête d’un labo­ra­toire de Turin, avec des chiffres, des colonnes, un tam­pon. Le docu­ment avait l’air vrai. Les faux docu­ments ont tou­jours l’air vrai quand ils sont faits par quel­qu’un qui sait que l’ap­pa­rence de la véri­té n’est pas dans le conte­nu mais dans le papier, la typo­gra­phie, le tam­pon — dans la maté­ria­li­té de l’ob­jet, pas dans l’in­for­ma­tion qu’il porte.

Troi­sième pièce : l’ur­gence. Le ter­rain ne serait pas dis­po­nible long­temps. D’autres s’y inté­res­saient — des Fran­çais, disait le Comte, des gens de Casa­blan­ca, des indus­triels qui avaient l’o­reille du Résident géné­ral. Si l’on n’a­gis­sait pas vite, le ter­rain par­ti­rait. L’ur­gence est le moteur de toute bonne arnaque, parce qu’elle empêche de réflé­chir, et les gens qui ne réflé­chissent pas signent, et les gens qui signent paient, et les gens qui paient s’a­per­çoivent trop tard que trente-deux pour cent de phos­phate dans un échan­tillon ne garan­tit pas trente-deux pour cent de phos­phate dans un ter­rain, sur­tout quand l’é­chan­tillon vient de Turin et le ter­rain de Tanger.

Qua­trième pièce — et c’é­tait là que le Comte se dis­tin­guait des escrocs ordi­naires — la part de vrai. Le Maroc avait réel­le­ment d’im­menses réserves de phos­phates. L’Of­fice ché­ri­fien des phos­phates, créé en 1920, exploi­tait réel­le­ment les gise­ments de Khou­rib­ga. La Zone Inter­na­tio­nale de Tan­ger était réel­le­ment un ter­rain de jeu fis­cal où les inves­tis­se­ments échap­paient aux régle­men­ta­tions fran­çaises et espa­gnoles. Tout cela était vrai, véri­fiable, impri­mé dans les jour­naux. Le Comte ne men­tait pas sur le contexte. Il men­tait sur le détail. Et le détail — le ter­rain pré­cis, les échan­tillons, l’a­na­lyse du géo­logue — le détail était invé­ri­fiable sans aller voir, et per­sonne n’i­rait voir, parce que les gens qui inves­tissent dans les phos­phates ne se salissent pas les chaus­sures dans les falaises du cap Spar­tel, ils res­tent au bar de l’hô­tel et regardent des documents.

*

Vers­trae­ten fut le premier.

Le ban­quier belge signa un enga­ge­ment de prin­cipe — pas un chèque encore, un enga­ge­ment, une lettre d’in­ten­tion rédi­gée par le Comte avec une élé­gance juri­dique qui impres­sion­na Vers­trae­ten, parce que les ban­quiers sont impres­sion­nés par les gens qui maî­trisent le voca­bu­laire juri­dique, de la même façon que les méde­cins sont impres­sion­nés par les gens qui maî­trisent le voca­bu­laire médi­cal, et le Comte maî­tri­sait tout, ou don­nait cette impres­sion, ce qui revient au même quand on ne véri­fie pas.

La somme envi­sa­gée était rai­son­nable. Pas astro­no­mique — le Comte n’é­tait pas gour­mand, ou plu­tôt il était gour­mand avec intel­li­gence, il savait que les grosses sommes font réflé­chir et que les petites sommes font agir, et il avait fixé le mon­tant de l’in­ves­tis­se­ment ini­tial à un niveau qui était assez éle­vé pour être pris au sérieux et assez bas pour ne pas déclen­cher l’a­larme. Vingt mille francs fran­çais. Un an de salaire d’un ingé­nieur. Un mois de dépenses de Peg­gy Whitmore.

Car Peg­gy fut la deuxième.

Le Comte l’ap­pro­cha avec une stra­té­gie dif­fé­rente — pas le tête-à-tête dis­cret, pas les chiffres et les docu­ments, pas le voca­bu­laire juri­dique. Avec Peg­gy, il uti­li­sa le rêve.

— Ima­gi­nez, Miss Whit­more. Vous inves­tis­sez dans la terre maro­caine. Pas dans des actions, pas dans des obli­ga­tions, pas dans du papier — dans la terre. La terre rouge de l’A­frique. Vous y met­tez votre nom. Votre argent fait tra­vailler des gens d’i­ci — des ouvriers, des ingé­nieurs, des familles. Et vous — vous, qui êtes venue ici pour com­men­cer quelque chose de neuf — vous ne serez plus une tou­riste. Vous serez une pionnière.

Peg­gy écouta.

Elle écou­ta avec cette atten­tion géné­reuse qu’elle accor­dait à tout — aux tapis, aux épices, aux chan­teurs, aux escrocs. Le mot « pion­nière » fit quelque chose dans son cer­veau. Pas le mot lui-même — le son du mot, son poids, sa pro­messe. Elle avait fui New York pour fuir un mariage, un nom, une vie qui ne lui res­sem­blait pas. Elle était venue à Tan­ger sans plan, sans pro­jet, avec sept malles et une femme de chambre irlan­daise et la convic­tion dif­fuse que quelque part dans le monde il y avait un endroit où elle pour­rait être autre chose que ce qu’on avait déci­dé qu’elle serait. Et le Comte lui offrait cet endroit. Pas Tan­ger — Tan­ger, elle l’a­vait déjà. Le Comte lui offrait un rôle. Un per­son­nage. La femme d’af­faires amé­ri­caine qui inves­tit dans les phos­phates du cap Spar­tel. C’é­tait absurde et c’é­tait magni­fique et c’é­tait exac­te­ment ce que Peg­gy vou­lait entendre.

— Com­bien ? demanda-t-elle.

— Trente mille francs pour commencer.

— D’ac­cord, dit Peggy.

Le Comte cli­gna des yeux. C’é­tait le seul signe de sur­prise que Driss lui vit jamais mani­fes­ter — un cli­gne­ment, un quart de seconde, comme un chat qui ne s’at­tend pas à attra­per la sou­ris si vite. Puis le masque revint — le sou­rire, la grâce, l’as­su­rance — et le Comte dit :

— Vous êtes une femme remar­quable, Miss Whitmore.

— Je suis une femme impa­tiente, mon­sieur le Comte. C’est différent.

*

Le troi­sième inves­tis­seur fut une surprise.

Driss l’ap­prit par Ahmed, qui l’a­vait enten­du au bar un soir, tard, quand il ne res­tait plus que le Comte et un homme que per­sonne à l’hô­tel ne connais­sait — un Danois, grand, blond, avec des yeux clairs et une mâchoire car­rée et ce genre de beau­té nor­dique qui res­semble à de la froi­deur mais qui est peut-être de la timi­di­té. L’homme s’ap­pe­lait Hen­rik­sen. Il n’é­tait pas client de l’El Min­zah — il logeait dans une pen­sion de la ville nou­velle, et il était venu au bar sur la recom­man­da­tion de quel­qu’un, et ce quel­qu’un, Driss le soup­çon­nait, était le Comte lui-même, parce que le Comte avait cette facul­té de trou­ver ses proies en dehors de l’hô­tel, dans les cafés de la ville nou­velle, dans les salons du consu­lat danois, dans ces cercles inter­sti­tiels de la Zone Inter­na­tio­nale où les expa­triés se croi­saient et se par­laient et échan­geaient des tuyaux et des rumeurs avec la fébri­li­té de gens qui vivent dans un pays qui n’en est pas un et qui com­pensent l’ab­sence de sol par un excès de bavardage.

Hen­rik­sen avait inves­ti quinze mille francs.

Total : soixante-cinq mille francs. Enga­gés, pas encore ver­sés. Le Comte construi­sait son châ­teau de cartes avec la patience d’un archi­tecte — chaque carte posée avec soin, chaque angle cal­cu­lé, chaque poids réparti.

*

Cecil Pem­broke flai­rait quelque chose.

Il ne le dit pas — Cecil ne disait jamais les choses direc­te­ment, il les lais­sait flot­ter dans la conver­sa­tion comme des feuilles mortes sur un étang, et les gens les ramas­saient s’ils vou­laient ou les lais­saient pas­ser. Mais il posa des questions.

Au bar, un soir, en pré­sence de Driss :

— Ce Comte Orsi­ni. Un nom fas­ci­nant. Orsi­ni — comme les princes romains, vous savez. La famille Orsi­ni de Rome. Papes, car­di­naux, empoi­son­neurs. Très vieille famille. Très, très vieille. Éteinte, je crois. Ou presque éteinte. Il fau­drait vérifier.

Il dit cela en l’air, à per­sonne en par­ti­cu­lier, en regar­dant son gin. Driss nota le mot « vérifier ».

Le len­de­main, Cecil posa une autre ques­tion, cette fois à Driss directement :

— Dites-moi, mon cher. Notre ami le Comte — d’où vient-il exac­te­ment ? Venise, je sais. Mais Venise est grande. Et les Orsi­ni ne sont pas véni­tiens, ils sont romains. Un Orsi­ni de Venise, c’est comme un Bour­bon de Mar­seille — pas impos­sible, mais excentrique.

— Je ne sais pas, mon­sieur Pembroke.

— Bien sûr que vous savez. Vous savez tout. Mais vous ne dites rien, et c’est pour cela que vous êtes un excellent concierge. Un mau­vais concierge sait tout et le dit. Un bon concierge sait tout et attend.

Cecil sou­rit et chan­gea de sujet. Mais Driss com­prit que Cecil avait com­men­cé à tirer le fil, et que le fil, quand on le tirait assez long­temps, menait quelque part, et que ce quelque part ne serait pas agréable pour le Comte.

Cecil connais­sait la médi­na. Cecil connais­sait les anti­quaires, les mar­chands, les cour­tiers, les fonc­tion­naires subal­ternes, les inter­prètes, les guides — cette couche invi­sible de la socié­té tan­gé­roise qui fai­sait mar­cher les affaires comme les engre­nages font mar­cher les hor­loges. Il connais­sait les cafés où l’on par­lait, les ham­mams où l’on négo­ciait, les mos­quées où l’on jurait. Et quelque part dans ce réseau, dans cette toile de rela­tions tis­sée en trois ou quatre ans de com­merce et de conver­sa­tion, il y avait quel­qu’un qui savait quelque chose sur le Comte Orsini.

Cecil cher­chait.

*

Gon­za­lo Here­dia, lui, ne cher­chait pas.

Gon­za­lo rapportait.

Chaque lun­di, un cour­rier par­tait de Tan­ger pour Madrid — la valise diplo­ma­tique de la Lega­ción de España, qui pas­sait par Alge­ci­ras et qui arri­vait au Minis­te­rio de Asun­tos Exte­riores trois jours plus tard. Gon­za­lo y glis­sait ses rap­ports — des feuillets dac­ty­lo­gra­phiés, en double, sur papier pelure, avec le numé­ro de réfé­rence du bureau, le tam­pon confi­den­tiel, et sa signa­ture au bas de la der­nière page.

Les rap­ports étaient ternes.

Driss ne les avait pas lus — il n’é­tait pas espion, il était concierge, et la dis­tinc­tion est impor­tante même si les com­pé­tences se recoupent. Mais il avait vu Gon­za­lo dac­ty­lo­gra­phier dans sa chambre — la porte entrou­verte, la machine à écrire Oli­vet­ti por­table posée sur le bureau, le rythme régu­lier des touches qui res­sem­blait, de loin, au rythme d’une dar­bou­ka jouée sans enthou­siasme. Et il avait vu les enve­loppes — blanches, scel­lées, sans adresse visible — que Gon­za­lo confiait au por­tier le lun­di matin pour qu’il les apporte à la Lega­ción, et le por­tier les appor­tait, et le consul les glis­sait dans la valise, et Madrid les rece­vait, et quel­qu’un les lisait, et ce quel­qu’un, pro­ba­ble­ment, bâillait.

Parce que Gon­za­lo n’a­vait rien à rapporter.

La Zone Inter­na­tio­nale de Tan­ger en 1930 n’é­tait pas un foyer d’es­pion­nage — pas encore. Elle le devien­drait plus tard, pen­dant la guerre civile espa­gnole, quand Fran­co ins­tal­le­rait ses agents dans les cafés et quand la médi­na devien­drait un échi­quier où se joue­raient les inté­rêts de six nations. Mais en 1930, Tan­ger était calme. Les huit puis­sances coha­bi­taient dans une indif­fé­rence polie. Les contre­ban­diers fai­saient pas­ser du tabac et de l’al­cool, les ban­quiers fai­saient pas­ser de l’argent, les diplo­mates fai­saient pas­ser le temps. La mis­sion de Gon­za­lo était d’ob­ser­ver — d’ob­ser­ver et de rap­por­ter — et il obser­vait, et il rap­por­tait, et ce qu’il rap­por­tait était une ville qui fonc­tion­nait comme elle avait tou­jours fonc­tion­né, c’est-à-dire dans un désordre orga­ni­sé que per­sonne ne com­pre­nait vrai­ment mais que tout le monde trou­vait commode.

Il aurait pu rap­por­ter le Comte.

Un faux aris­to­crate ita­lien qui mon­tait une arnaque aux phos­phates dans la Zone Inter­na­tio­nale — c’é­tait le genre d’in­for­ma­tion que Madrid aurait trou­vée inté­res­sante, ou du moins suf­fi­sam­ment pit­to­resque pour être clas­sée quelque part dans un dos­sier que quel­qu’un ouvri­rait un jour. Gon­za­lo avait vu le manège. Il n’é­tait pas stu­pide — il était for­mé à obser­ver les arnaques comme un orni­tho­logue est for­mé à obser­ver les oiseaux, par espèce, par com­por­te­ment, par habi­tat. Il avait iden­ti­fié le Comte dès le troi­sième jour — la malle trop belle pour un seul cos­tume, les ini­tiales en lai­ton qui étaient légè­re­ment plus neuves que le cuir, l’ac­cent véni­tien appris et non héri­té, et cette façon de citer Dante — « Las­ciate ogni spe­ran­za » par-ci, « Nel mez­zo del cam­min » par-là — qui tra­his­sait l’au­to­di­dacte, parce que les vrais Ita­liens culti­vés ne citent pas Dante, ils le supposent.

Mais Gon­za­lo ne rap­por­ta pas le Comte.

Il ne rap­por­ta pas le Comte parce que le Comte ne fai­sait de mal à per­sonne — pas encore, pas vrai­ment — et parce que les vic­times poten­tielles étaient un ban­quier belge, une Amé­ri­caine et un Danois, et qu’au­cun d’eux n’é­tait espa­gnol, et que Madrid ne s’in­té­res­sait qu’aux affaires espa­gnoles. Et aus­si — mais cela, Gon­za­lo ne se l’a­vouait pas — parce que le Comte l’a­mu­sait. Il y avait dans cette arnaque une élé­gance, un panache, une espèce de cou­rage absurde qui plai­sait à Gon­za­lo, peut-être parce que Gon­za­lo lui-même vivait sous un masque — pas un masque d’a­ris­to­crate, un masque de voya­geur ordi­naire — et que les gens mas­qués recon­naissent les gens mas­qués et éprouvent pour eux une soli­da­ri­té inavouable.

Ce que Gon­za­lo rap­por­ta, dans son rap­port du lun­di, fut ceci : « Acti­vi­té nor­male dans la Zone Inter­na­tio­nale. Aucun mou­ve­ment notable dans les consu­lats. Le com­merce por­tuaire fonc­tionne sans inci­dent. Le nou­vel hôtel El Min­zah, pro­prié­té de Lord Bute, accueille une clien­tèle inter­na­tio­nale variée. Rien à signaler. »

Rien à signaler.

Sauf une voix, le soir, dans le res­tau­rant El Kor­san, qu’il écou­tait depuis sa table près de la fenêtre avec son verre de man­za­nilla et son car­net vierge.

Mais ça, c’é­tait dans un autre rap­port — un rap­port qu’il n’é­cri­vait pas, qu’il ne dac­ty­lo­gra­phiait pas, qu’il n’en­voyait à per­sonne. Un rap­port inté­rieur, confi­den­tiel, clas­sé dans un dos­sier dont lui seul connais­sait l’exis­tence et dont le conte­nu se résu­mait à une phrase :

Elle chante le hijaz comme si le hijaz était une langue, et je la com­prends sans la com­prendre, et c’est la chose la plus étrange qui me soit arri­vée depuis que j’ai appris à ne rien ressentir.

*

Le soir du dixième jour, le Caid’s Bar res­sem­blait à un salon de comédie.

Peg­gy racon­tait à Cecil l’ex­cur­sion que le Comte lui avait pro­po­sée au cap Spar­tel — « pour voir le ter­rain, Cecil, le ter­rain où l’on va creu­ser, c’est magni­fique, on voit le phare et l’At­lan­tique et l’en­droit exact où la Médi­ter­ra­née finit et l’o­céan com­mence, le Comte dit que les phos­phates sont juste là-des­sous, sous nos pieds, vous ima­gi­nez, on marche sur une for­tune sans le savoir » — et Cecil écou­tait avec un sou­rire qui conte­nait plu­sieurs couches, comme un mil­le­feuille, la couche du des­sus étant l’a­mu­se­ment et celle du des­sous l’in­quié­tude et celle du milieu, quelque part, une pointe d’affection.

— Ma chère Peg­gy, dit Cecil. Avez-vous véri­fié l’exis­tence de ces phos­phates autre­ment que par la parole du Comte ?

— Il m’a mon­tré un docu­ment. Une ana­lyse d’un labo­ra­toire de Turin.

— Turin.

— Oui, Turin. En Italie.

— Je sais où est Turin, ma chère. Ce qui m’in­té­resse, c’est pour­quoi un géo­logue ita­lien ana­lyse des phos­phates maro­cains dans un labo­ra­toire de Turin plu­tôt que dans un labo­ra­toire de Rabat ou de Casa­blan­ca, où il y a des gens qui font cela tous les jours et qui n’ont pas besoin de tra­ver­ser la Médi­ter­ra­née pour regar­der un caillou.

Peg­gy ouvrit la bouche. La refer­ma. Ouvrit de nouveau.

— Vous pen­sez que c’est faux ?

— Je ne pense rien. Je pose une ques­tion. Ce sont deux choses très dif­fé­rentes, et la confu­sion entre les deux est la source de la plu­part des mal­heurs de l’humanité.

Peg­gy rit. Puis elle ces­sa de rire. Puis elle rit de nou­veau, mais d’un rire dif­fé­rent — un rire qui avait un doute dedans, un petit doute poin­tu comme une arête de pois­son, pas assez gros pour empê­cher d’a­va­ler mais assez pré­sent pour qu’on le sente passer.

— Je lui deman­de­rai, dit-elle.

— Ne lui deman­dez rien. Les gens qui mentent ont tou­jours une réponse. Les réponses ne prouvent rien. C’est les silences qui prouvent.

Cecil com­man­da un autre gin. Le Comte n’é­tait pas au bar ce soir-là — il dînait au res­tau­rant avec Hen­rik­sen, le Danois, et Driss pou­vait voir, depuis le hall, les deux sil­houettes pen­chées l’une vers l’autre au-des­sus de la table, le Comte par­lant, le Danois écou­tant, les verres de cham­pagne brillant dans la lumière des lan­ternes, et la méca­nique tour­nait, les rouages s’emboîtaient, l’hor­loge avançait.

Driss ne savait pas encore com­ment cela finirait.

Mais il savait — il le sen­tait avec cette cer­ti­tude intes­ti­nale qui est la forme d’in­tel­li­gence la plus ancienne et la plus fiable — que le Comte était un homme qui allait trop loin. Pas par vice. Par besoin. Par cette soif insa­tiable des impos­teurs qui ne se contentent jamais de ce qu’ils ont obte­nu parce que ce qu’ils ont obte­nu n’est jamais assez pour com­bler le trou qu’ils portent en eux — ce trou qui a la forme exacte de ce qu’ils ne sont pas et qui ne se rem­plit pas avec de l’argent, ni avec du cham­pagne, ni avec l’ad­mi­ra­tion des ban­quiers belges, mais qui se rem­plit peut-être, par­fois, pour une seconde, quand quel­qu’un les regarde avec de vrais yeux et dit : je sais qui vous êtes, et ça ne change rien.

Per­sonne n’a­vait encore dit cela au Comte.

Mais la soi­rée n’é­tait pas finie.

Et Tan­ger, qui avait vu pas­ser des impos­teurs plus grands et plus dan­ge­reux que le Comte Orsi­ni — des sul­tans usur­pa­teurs, des pirates tra­ves­tis en ambas­sa­deurs, des ambas­sa­deurs tra­ves­tis en mar­chands, des mar­chands tra­ves­tis en saints — Tan­ger atten­dait, avec cette patience de ville qui a quatre mille ans et qui sait que les his­toires se ter­minent tou­jours, d’une façon ou d’une autre, et que la fin est rare­ment celle qu’on attend.

Cha­pitre 8 — La Ter­rasse des Paresseux

Le dimanche à Tan­ger ne res­sem­blait à aucun autre jour.

Ce n’é­tait pas le repos — Tan­ger ne se repo­sait jamais, la ville fonc­tion­nait sur trop de calen­driers pour s’ar­rê­ter. Le ven­dre­di les mos­quées étaient pleines et les souks ralen­tis­saient. Le same­di les syna­gogues du mel­lah chan­taient et les bou­tiques juives fer­maient. Le dimanche les cloches de l’é­glise espa­gnole son­naient et les Euro­péens se pro­me­naient. Mais aucun de ces jours n’ar­rê­tait les autres — le ven­dre­di les chré­tiens tra­vaillaient, le same­di les musul­mans ven­daient, le dimanche les juifs ouvraient leurs com­merces et les Arabes buvaient du thé sur les places comme tous les autres jours. Tan­ger avait trois jours de repos et aucun, trois dieux et tous, et cette super­po­si­tion de sacra­li­tés pro­dui­sait un effet para­doxal : puisque chaque jour était saint pour quel­qu’un, aucun jour n’é­tait vrai­ment pro­fane, et l’on vivait dans une espèce de sain­te­té conti­nue, dif­fuse, qui n’empêchait per­sonne de faire des affaires.

Le dimanche des Euro­péens, cepen­dant, avait sa géographie.

On allait à la Ter­rasse des Paresseux.

La Ter­rasse des Pares­seux — Ter­ra­za de los Per­ezo­sos pour les Espa­gnols, Ter­race of the Idlers pour les Anglais — était un bel­vé­dère long et plat, bor­dé de canons espa­gnols rouillés, qui domi­nait le port et le détroit depuis la muraille sud de la médi­na. C’é­tait l’en­droit le plus célèbre de Tan­ger et le plus inutile — on n’y fai­sait rien. On s’as­seyait sur le muret, ou on s’ap­puyait à la balus­trade, ou on mar­chait len­te­ment d’un bout à l’autre en fumant et en regar­dant la mer, et c’é­tait tout. L’ac­ti­vi­té de la Ter­rasse des Pares­seux était la contem­pla­tion, et la contem­pla­tion n’a pas de but, ce qui est exac­te­ment son intérêt.

Ce dimanche-là, le onzième jour depuis l’ou­ver­ture de l’El Min­zah, Driss avait son jour de congé.

Il n’a­vait pas de congé offi­ciel — un concierge d’hô­tel n’a jamais de congé, pas au sens où un fonc­tion­naire a un congé, avec des papiers et des horaires et un rem­pla­ce­ment orga­ni­sé. Driss avait un arran­ge­ment avec le sous-concierge, un gar­çon nom­mé Tarik qui était com­pé­tent mais ner­veux et qui fai­sait l’af­faire pour un dimanche. Driss lais­sait l’hô­tel à Tarik le dimanche matin et ne reve­nait que le lun­di à l’aube, et pen­dant ces heures il n’é­tait plus le concierge de l’El Min­zah, il était Driss Bena­ni de Tan­ger, un homme par­mi les hommes, et il allait à la Ter­rasse des Pares­seux parce que c’é­tait là qu’on allait le dimanche, et parce qu’il aimait regar­der le détroit sans l’en­ca­dre­ment d’une fenêtre d’hôtel.

Il arri­va à dix heures.

La lumière de ce dimanche était celle que Tan­ger réserve à ses meilleurs jours — une lumière nacrée, légè­re­ment lai­teuse, qui venait de par­tout à la fois et qui ne fai­sait pas d’ombres, ou des ombres si pâles qu’elles res­sem­blaient à des sug­ges­tions plu­tôt qu’à des cer­ti­tudes. Le détroit était bleu et calme. Les côtes espa­gnoles flot­taient au-des­sus de l’eau comme un mirage — Tari­fa, les falaises de la Pun­ta Mar­ro­quí, et plus loin, à peine visible, la masse grise de Gibral­tar. Des bateaux pas­saient — des car­gos, des fer­ries, des barques de pêcheurs, et un voi­lier soli­taire qui tirait des bords entre les deux conti­nents avec la non­cha­lance d’un homme qui hésite entre deux cafés.

Driss s’as­sit sur le muret, les jambes dans le vide, le dos au soleil.

Autour de lui, la ter­rasse se peu­plait. Des familles espa­gnoles en habits du dimanche — les hommes en cos­tume sombre, les femmes en robe claire, les enfants impec­cables et furieux. Des sol­dats du tabor maro­cain en uni­forme kaki qui mar­chaient par deux, les mains dans le dos. Des mar­chands ambu­lants qui ven­daient des caca­huètes grillées dans des cor­nets de papier jour­nal. Un écri­vain public assis devant une petite table, sa machine à écrire posée des­sus, qui rédi­geait des lettres pour les illet­trés — des lettres d’a­mour, des demandes d’emploi, des récla­ma­tions admi­nis­tra­tives — et qui les lisait à voix haute pour véri­fier, et les mots sor­taient de la machine avec un bruit sec et tom­baient dans l’air du dimanche comme des graines.

Et puis, l’un après l’autre, les per­son­nages de l’El Minzah.

*

Cecil Pem­broke arri­va le pre­mier — natu­rel­le­ment. Il por­tait un pana­ma, un cos­tume en lin beige, et tenait une canne qu’il n’u­ti­li­sait pas pour mar­cher mais pour ponc­tuer ses phrases, comme un chef d’or­chestre uti­lise sa baguette non pas pour battre la mesure mais pour don­ner du style au temps.

— Driss ! cria-t-il depuis le bout de la ter­rasse. Quelle sur­prise. Je ne savais pas que vous quit­tiez votre poste.

— Je ne quitte pas mon poste, mon­sieur Pem­broke. Je change de terrasse.

Cecil rit et s’ins­tal­la à côté de lui sur le muret, les jambes pen­dantes, et pen­dant un moment ils ne dirent rien, ils regar­dèrent le détroit, et le silence entre eux était le silence de deux hommes qui se connaissent assez pour ne pas avoir besoin de le meubler.

Peg­gy appa­rut vingt minutes plus tard, essouf­flée, en robe blanche et cha­peau de paille, sui­vie de Brid­get dont le visage avait acquis, en onze jours de Tan­ger, la cou­leur exacte d’une tomate et l’ex­pres­sion d’un ani­mal qui a renon­cé à fuir.

— Cecil ! cria Peg­gy. Et Driss ! Vous êtes là aus­si ! Tout le monde est là ! C’est merveilleux !

Brid­get s’as­sit sur un banc à l’ombre et fer­ma les yeux avec la déter­mi­na­tion d’une per­sonne qui a déci­dé que si elle ne voyait rien, rien ne la verrait.

— Regar­dez, dit Peg­gy en mon­trant le détroit. L’Eu­rope. L’A­frique. Et entre les deux, qua­torze kilo­mètres d’eau. Qua­torze kilo­mètres ! C’est rien. C’est la dis­tance entre Man­hat­tan et Newark. Et pour­tant c’est un autre monde. Com­ment est-ce possible ?

— Qua­torze kilo­mètres et quatre mille ans, dit Cecil. La dis­tance n’est pas dans l’eau. Elle est dans le temps.

Peg­gy réflé­chit à cela. Driss pen­sa que Cecil avait rai­son, et que la dis­tance entre les conti­nents n’é­tait pas géo­gra­phique mais his­to­rique, et que le détroit n’é­tait pas une fron­tière mais une mémoire — la mémoire de tous ceux qui l’a­vaient tra­ver­sé, dans un sens et dans l’autre, depuis les Phé­ni­ciens jus­qu’aux contre­ban­diers de ce matin, et que cette mémoire don­nait à l’eau du détroit une épais­seur que qua­torze kilo­mètres ordi­naires n’au­raient pas eue.

*

Le Comte Orsi­ni arri­va à onze heures, en com­pa­gnie de Théo­dore Valadon.

C’é­tait un couple impro­bable — le faux aris­to­crate quin­qua­gé­naire et le jeune com­po­si­teur, mar­chant côte à côte sur la ter­rasse, le Comte en cos­tume gris perle, Théo­dore en che­mise ouverte et pan­ta­lon frois­sé. Ils par­laient, et c’est le Comte qui par­lait le plus, et ce qu’il disait n’a­vait rien à voir avec les phosphates.

— L’o­pé­ra, disait le Comte. Vous connais­sez l’o­pé­ra, natu­rel­le­ment. Mais connais­sez-vous l’o­pé­ra véni­tien ? Pas celui de Ver­di — celui d’a­vant. Mon­te­ver­di. L’Or­feo. 1607. La pre­mière fois qu’un homme a mis la musique au ser­vice de l’é­mo­tion et non l’in­verse. Avant Mon­te­ver­di, la musique com­men­tait le texte. Après Mon­te­ver­di, la musique était le texte. Vous com­pre­nez la différence ?

Théo­dore com­pre­nait. Il com­pre­nait même très bien, et il regar­dait le Comte avec cet éton­ne­ment par­ti­cu­lier qu’on éprouve quand quel­qu’un qu’on a ran­gé dans une caté­go­rie — en l’oc­cur­rence, la caté­go­rie des char­meurs super­fi­ciels — dit sou­dain quelque chose d’intelligent.

— Vous aimez la musique, dit Théodore.

— J’aime ce que la musique fait aux gens, dit le Comte. Je ne suis pas musi­cien. Je n’ai aucun talent. Mais j’ai des oreilles, et les oreilles suf­fisent pour com­prendre que la musique est le seul lan­gage qui ne ment pas.

Il dit cela avec un sou­rire qui, pour une fois, n’é­tait pas le sou­rire du repré­sen­ta­tion. C’é­tait un sou­rire triste — une tris­tesse brève, un nuage qui passe, et Driss, qui obser­vait depuis le muret, nota cette tris­tesse comme on note un faux pas dans une danse parfaite.

Ils rejoi­gnirent le groupe. Le Comte salua Cecil — les deux hommes se regar­daient avec cette cor­dia­li­té vigi­lante des gens qui s’es­timent et se méfient — et il bai­sa la main de Peg­gy, et Peg­gy rit, et Cecil leva les yeux au ciel, et Théo­dore s’ac­cou­da à la balus­trade et regar­da le détroit comme s’il essayait de l’entendre.

*

Gon­za­lo Here­dia arri­va sans qu’on le vît arriver.

Il était sim­ple­ment là, sou­dain, appuyé contre un canon rouillé, à dix mètres du groupe, son éter­nel car­net à la main. Il ne s’ap­pro­cha pas. Il ne salua per­sonne. Il regar­dait le port — les bateaux, les docks, les entre­pôts, les grues — avec l’at­ten­tion pro­fes­sion­nelle d’un homme qui fait l’in­ven­taire de ce qu’il voit pour le trans­crire dans un rap­port que per­sonne ne lira.

Driss le vit.

Et Driss vit que Gon­za­lo, tout en regar­dant le port, tour­nait la tête de temps en temps vers le groupe — pas vers le groupe entier, vers un point par­ti­cu­lier du groupe, un point qui n’é­tait pas là, un point absent, et Driss com­prit que Gon­za­lo cher­chait Ami­na, qu’il la cher­chait sans le savoir ou en le sachant très bien, et qu’elle n’é­tait pas là parce qu’A­mi­na n’al­lait pas à la Ter­rasse des Pares­seux le dimanche, Ami­na allait au mel­lah voir sa cou­sine, ou Ami­na res­tait chez elle, ou Ami­na était quelque part dans la médi­na à faire ce que font les femmes le dimanche à Tan­ger, c’est-à-dire vivre leur vie dans des espaces que les hommes ne voient pas.

Gon­za­lo ran­gea son car­net et s’ap­pro­cha du groupe.

— Here­dia, dit le Comte. L’homme le plus silen­cieux de Tan­ger. Venez vous joindre à nous. Nous contem­plons l’Eu­rope depuis l’A­frique, ce qui est la meilleure façon de voir l’Eu­rope — de loin.

Gon­za­lo s’ap­puya à la balus­trade à côté de Théo­dore. Les deux hommes ne se connais­saient pas — ou si peu, quelques mots échan­gés au bar, un salut dans le cou­loir — mais ils par­ta­geaient quelque chose : le silence. Théo­dore se tai­sait parce qu’il écou­tait. Gon­za­lo se tai­sait parce qu’il obser­vait. Et les deux silences, côte à côte, créaient un espace de calme dans le bavar­dage ambiant, un espace que Driss trou­vait reposant.

*

Ce qui se pas­sa ensuite ne fut rien de spec­ta­cu­laire. C’est même le contraire du spec­ta­cu­laire — c’est un de ces moments que le théâtre ne peut pas repro­duire parce qu’il est fait de rien, de l’air du dimanche et de la lumière de Tan­ger et de la proxi­mi­té acci­den­telle de gens qui n’au­raient jamais dû se trou­ver ensemble et qui se trouvent ensemble parce qu’un hôtel les a réunis.

Cecil offrit des caca­huètes. Le mar­chand ambu­lant les avait ver­sées dans un cor­net de jour­nal — La Dépêche Maro­caine — et Cecil les dis­tri­bua comme un sacre­ment, et tout le monde man­gea des caca­huètes en regar­dant la mer, et le sel des caca­huètes et le sel de l’air se mêlaient, et c’é­tait simple, et c’é­tait bon.

Peg­gy par­la de New York. Pas de la fuite, pas du mariage, pas du scan­dale — de New York elle-même. Les rues. Le bruit. La façon dont la lumière tombe entre les immeubles à cinq heures de l’a­près-midi et crée des canyons d’or. La vapeur qui sort des bouches de métro en hiver et qui trans­forme les pas­sants en fan­tômes. Cen­tral Park sous la neige. Le pont de Brook­lyn au cré­pus­cule, quand les câbles deviennent des lignes de lumière et que l’East River prend la cou­leur de l’encre.

— Vous aimez votre ville, dit le Comte.

— Je la déteste, dit Peg­gy. Mais c’est ma ville. On ne choi­sit pas ce qu’on aime.

Le Comte ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait le détroit, et son visage — Driss le voyait de pro­fil — avait per­du quelque chose. Pas le masque — le masque était là, il était tou­jours là, le cos­tume, la pos­ture, l’é­lé­gance — mais quelque chose des­sous avait bou­gé, comme un meuble qu’on déplace der­rière un rideau, on ne voit pas le meuble mais on voit le rideau bouger.

— Venise, dit-il.

Il avait dit le mot comme on touche une bles­sure — dou­ce­ment, avec pré­cau­tion, pour véri­fier si ça fait encore mal.

— Vous êtes de Venise, dit Cecil. Vous nous l’a­vez dit.

— Oui. Non. Je suis — j’ai vécu à Venise. Ce n’est pas la même chose, n’est-ce pas ? On vit dans un endroit et on est d’un autre, et entre les deux il y a un détroit, comme celui-ci, qu’on ne tra­verse pas dans les deux sens.

Silence.

Driss retint son souffle. Pas lit­té­ra­le­ment — méta­pho­ri­que­ment, inté­rieu­re­ment. Quelque chose venait de se fis­su­rer dans le per­son­nage du Comte, une fis­sure minus­cule, un che­veu dans le ver­nis, et per­sonne autour de lui ne l’a­vait remar­qué sauf Driss et peut-être Cecil, qui avait légè­re­ment tour­né la tête, comme un chien qui entend un sif­fle­ment que les humains n’en­tendent pas.

— D’où êtes-vous, alors ? deman­da Peg­gy. Si vous n’êtes pas de Venise ?

Le Comte sou­rit. Le masque revint. La fis­sure se refer­ma — si vite, si pro­pre­ment que Driss dou­ta de l’a­voir vue.

— De par­tout, ma chère. Et de nulle part. Comme tout le monde à Tanger.

Il se tour­na vers le détroit et fit un geste large, englo­bant l’eau, les côtes, les bateaux, le ciel.

— C’est la beau­té de cette ville, dit-il. Ici, on n’a pas besoin d’être de quelque part. On n’a besoin que d’être. Le reste — les papiers, les noms, les titres — le reste est déco­ra­tion. Comme les zel­lige de votre hôtel, Driss. C’est beau, c’est com­pli­qué, ça impres­sionne les visi­teurs. Mais ce qui tient le mur, ce n’est pas le zel­lige. C’est la pierre dessous.

— Et quelle est votre pierre, mon­sieur le Comte ? deman­da Cecil.

Le Comte regar­da Cecil. Les deux hommes se mesu­rèrent du regard — pas avec hos­ti­li­té, avec curio­si­té, cette curio­si­té réci­proque des joueurs qui savent que l’autre joue et qui res­pectent le jeu.

— Ma pierre, dit le Comte, est que je suis un homme qui a besoin de plaire. C’est une pierre fra­gile. Mais c’est la mienne.

Et il dit cela avec une hon­nê­te­té si sou­daine, si nue, si contraire à tout ce qu’il était et tout ce qu’il mon­trait, que per­sonne ne sut quoi répondre, et le silence dura, et la lumière de Tan­ger enve­lop­pa le groupe d’un voile nacré, et le détroit bruis­sait, et un fer­ry quit­tait le port en souf­flant une corne de brume qui réson­na contre les murs de la médi­na et revint en écho, défor­mée, adou­cie, comme la véri­té quand elle rebon­dit contre les mensonges.

*

Driss regar­da le groupe et pen­sa : ils sont tous venus cher­cher ici quelque chose qu’ils ne trou­ve­ront pas.

Peg­gy cher­chait une liber­té que Tan­ger ne pou­vait pas don­ner parce que la liber­té n’est pas un lieu. Cecil cher­chait la pro­chaine conver­sa­tion, la pro­chaine décou­verte, le pro­chain objet rare, et il les trou­ve­rait, mais chaque trou­vaille le lais­se­rait plus seul que la pré­cé­dente. Théo­dore cher­chait un son qui n’exis­tait pas encore, et peut-être ne l’in­ven­te­rait-il jamais, ou peut-être l’in­ven­te­rait-il mais ne le recon­naî­trait-il pas, parce que les sons qu’on cherche ne res­semblent jamais à l’i­dée qu’on s’en fait. Le Comte cher­chait — quoi ? L’argent ? Peut-être. Mais l’argent n’é­tait que le véhi­cule. Ce que le Comte cher­chait vrai­ment, c’é­tait d’être cru. Être cru quand on dit qu’on est le Comte Orsi­ni de Venise. Être cru comme les enfants veulent être crus quand ils disent qu’ils sont des che­va­liers ou des prin­cesses. Le Comte vou­lait que le monde accepte le per­son­nage qu’il avait créé, et le monde ne l’ac­cep­te­rait jamais com­plè­te­ment, parce que le monde a des Cecil Pem­broke qui posent des ques­tions et des Driss Bena­ni qui regardent les chaussures.

Et Gon­za­lo — Gon­za­lo cher­chait une rai­son de rester.

Il l’a­vait trou­vée. Elle chan­tait le hijaz au res­tau­rant El Kor­san, et elle ne savait pas qu’elle était une rai­son, et peut-être que c’é­tait mieux ain­si, parce que les rai­sons qui ne savent pas qu’elles en sont durent plus long­temps que les autres.

Driss pen­sa tout cela sans le for­mu­ler en mots — il le pen­sa en images, en odeurs, en sons, de la même façon qu’il pen­sait en cinq langues sans en choi­sir une, et la pen­sée flot­ta dans l’air du dimanche et se mêla à l’o­deur des caca­huètes grillées et à la rumeur du port et à la lumière nacrée de Tan­ger, et Driss se dit : je suis le témoin. C’est mon rôle. Je regarde, j’é­coute, je note. Et quand l’his­toire sera finie — parce que les his­toires finissent tou­jours, même à Tan­ger — je serai le seul à me sou­ve­nir de ce dimanche sur la ter­rasse, de la lumière, des caca­huètes, du Comte qui a dit quelque chose de vrai sans le vou­loir, et de la façon dont Gon­za­lo a tour­né la tête vers la médi­na comme s’il cher­chait une voix dans le vent.

Le groupe se dis­per­sa vers midi. Cecil emme­na Peg­gy déjeu­ner dans un res­tau­rant du Petit Soc­co — du pois­son grillé, des sar­dines, du pain et des olives. Le Comte s’ex­cu­sa avec élé­gance et dis­pa­rut dans un taxi. Théo­dore des­cen­dit vers le port, les mains dans les poches, à l’é­coute de quelque chose. Gon­za­lo res­ta sur la ter­rasse encore un moment, seul, accou­dé à la balus­trade, puis il s’en alla aus­si, et il prit la direc­tion de la médi­na, et Driss ne le sui­vit pas, parce que le dimanche était son jour de congé, et parce que cer­taines choses ne regardent que ceux qui les vivent.

Driss res­ta.

Il res­ta sur le muret, les jambes dans le vide, jus­qu’à ce que le soleil soit haut et que les ombres aient rac­cour­ci et que la ter­rasse se soit vidée. Il regar­da le détroit. Il pen­sa à sa mère qui par­lait haké­tia en cui­si­nant. Il pen­sa à son père qui jouait du vio­lon le same­di soir, dans le patio de leur mai­son du mel­lah, sous les étoiles, un vio­lon désac­cor­dé dont per­sonne ne se plai­gnait parce que la musique n’a pas besoin d’être juste pour être vraie. Il pen­sa à l’El Min­zah, cette mai­son neuve qui sen­tait encore le plâtre et l’es­poir, et aux gens qui l’ha­bi­taient, cha­cun avec son masque et cha­cun avec sa fis­sure, et il pen­sa que c’é­tait peut-être ça, un hôtel — pas un bâti­ment avec des chambres et des clés, mais un endroit où les masques et les fis­sures coha­bitent, le temps d’un séjour, avant que cha­cun reparte vers sa vie et referme sa fis­sure et rajuste son masque et oublie qu’il y a eu un dimanche sur une ter­rasse où, pen­dant un ins­tant, le vent du détroit a souf­flé assez fort pour que les masques bougent.

Il se leva.

Il des­cen­dit vers la ville.

Et le détroit, der­rière lui, conti­nua de sépa­rer l’Eu­rope de l’A­frique avec l’in­dif­fé­rence tran­quille d’un dieu qui sait que les hommes passent et que l’eau reste.

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La nuit des Jila­la — Cha­pitres 9 à 11

La nuit des Jila­la — Cha­pitres 1 à 4

La nuit
des Jila­la

La nuit des Jilala

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — Le détroit

Il y avait une odeur de plâtre frais dans l’es­ca­lier, et Driss Bena­ni pen­sa que c’é­tait l’o­deur des commencements.

Il mon­ta len­te­ment. Sa main droite effleu­rait la rampe en fer for­gé — le métal était encore froid du matin, et légè­re­ment gras sous les doigts, comme si quel­qu’un l’a­vait hui­lée pen­dant la nuit. Quel­qu’un l’a­vait hui­lée pen­dant la nuit. Driss le savait parce que c’é­tait lui qui avait don­né l’ordre à Bra­him, et Bra­him fai­sait ce qu’on lui disait, dans le noir, sans poser de ques­tions, avec cette appli­ca­tion muette des hommes qui n’ont connu que des ordres et qui ne dis­tinguent plus les bons des mauvais.

Deuxième étage. Le cou­loir s’é­ten­dait devant lui, tapis­sé de tapis rouges si neufs qu’ils sem­blaient peints au sol. Des portes de chaque côté, numé­ro­tées en chiffres de cuivre. Driss s’ar­rê­ta devant la 204, sor­tit son passe, ouvrit. La chambre sen­tait la cire, le bois de cèdre et quelque chose d’autre — cette odeur sucrée et un peu triste de la fleur d’o­ran­ger qui mon­tait des jar­dins par la fenêtre entrou­verte. Le lit était fait au car­ré, les draps ten­dus comme la peau d’un tam­bour, le couvre-lit en bro­cart bleu cobalt posé des­sus avec une exac­ti­tude mili­taire. Driss pas­sa la main sur l’o­reiller. Lis­sa un faux pli. Recu­la d’un pas pour véri­fier l’ensemble.

C’é­tait bien.

Mais « bien » ne suf­fi­sait pas. Lord Bute avait dit « par­fait », et quand Lord Bute disait « par­fait », son visage pre­nait l’ex­pres­sion d’un homme qui com­mande un miracle et qui s’é­tonne, par avance, de ne pas l’obtenir.

Driss refer­ma la porte et pas­sa à la sui­vante. Puis à la sui­vante. Il fai­sait cela depuis l’aube, chambre après chambre, et il n’en était qu’au deuxième étage, et il y en avait trois, et demain les pre­miers clients arri­vaient par le fer­ry de qua­torze heures, et rien n’é­tait prêt et tout était prêt, et cette contra­dic­tion ne le trou­blait pas parce qu’il avait gran­di à Tan­ger, et qu’à Tan­ger rien n’est jamais prêt et tout finit par se faire, dans un ordre que per­sonne ne com­prend mais que tout le monde accepte.

Il ouvrit la 207.

Celle-ci avait la vue.

La fenêtre don­nait au sud-est, et le détroit de Gibral­tar était là, éta­lé comme une nappe bleue entre deux conti­nents, avec cette lumi­no­si­té de fin d’oc­tobre qui ren­dait chaque chose nette et proche — trop proche. On voyait l’Es­pagne. Pas une idée de l’Es­pagne, pas un brouillard vague­ment euro­péen, mais l’Es­pagne elle-même, les mai­sons blanches de Tari­fa, les falaises ocre, et par­fois, quand le vent tom­bait et que la mer deve­nait un miroir, on croyait dis­tin­guer un homme qui mar­chait sur la côte d’en face. Douze kilo­mètres. Une heure de fer­ry. Un monde.

Driss res­ta un moment à la fenêtre. Il aimait ce détroit. Il y avait gran­di, il le connais­sait comme un pay­san connaît son champ — par le vent, par la cou­leur de l’eau, par le pas­sage des bateaux. Le Levante souf­flait d’est en ouest et appor­tait la cha­leur sèche du Rif ; le Poniente venait de l’At­lan­tique et mouillait les murs. Aujourd’­hui c’é­tait le Levante, léger, et le détroit avait cette teinte de lapis-lazu­li que Driss ne voyait nulle part ailleurs, ce bleu pro­fond avec des éclats de vert des­sous, comme si la Médi­ter­ra­née et l’At­lan­tique se bat­taient en silence sous la surface.

Un car­go pas­sa, lent, rouillé, char­gé de quelque chose qu’on ne pou­vait pas iden­ti­fier de si loin — du mine­rai peut-être, ou du bois, ou des vies. Driss le sui­vit des yeux jus­qu’à ce qu’il dis­pa­raisse der­rière le cap Mala­ba­ta, puis il refer­ma la fenêtre et reprit son inspection.

*

Le hall, quand il redes­cen­dit, était vide et immense.

Les lustres n’é­taient pas encore allu­més. La lumière entrait par les arches du patio anda­lou — une lumière d’oc­tobre, dorée, pares­seuse — et tom­bait sur les mosaïques du sol en fai­sant briller les tes­selles bleues et blanches comme des yeux ouverts dans le noir. Le por­tail en grès sculp­té, avec ses entre­lacs géo­mé­triques que les arti­sans de Fès avaient mis quatre mois à cise­ler, pro­je­tait une ombre den­te­lée sur les dalles. Les portes en bois clou­té de métal — chaque clou plan­té à la main, chaque clou dif­fé­rent du pré­cé­dent par un détail que seul le maître arti­san connais­sait — étaient ouvertes sur le jar­din, et par cette ouver­ture entraient le par­fum des oran­gers, le bour­don­ne­ment d’une abeille éga­rée, et ce silence par­ti­cu­lier des lieux neufs qui n’ont pas encore été habi­tés par des voix.

Driss tra­ver­sa le hall. Ses babouches ne fai­saient aucun bruit sur les tapis. Il pas­sa devant la récep­tion — le grand livre des réser­va­tions était ouvert, vierge, la plume posée en tra­vers comme une épée minia­ture — et entra dans le Caid’s Bar.

Le bar sen­tait le cuir neuf et le tabac turc. Pas le tabac fumé — le tabac en boîte, celui que Lord Bute avait fait venir de Londres et qu’on avait dis­po­sé dans des humi­dors en cèdre sur le comp­toir, à côté des bou­teilles de whis­ky écos­sais ali­gnées comme des sol­dats. Le comp­toir lui-même était en bois sombre, ver­ni, et reflé­tait les lampes maro­caines sus­pen­dues au pla­fond — ces lan­ternes en cuivre ajou­ré qui, une fois allu­mées, pro­je­taient des constel­la­tions d’é­toiles sur les murs. Pour l’ins­tant elles étaient éteintes. Tout était en attente.

Le pia­no était là, dans le coin. Un demi-queue Pleyel, noir, fer­mé. Lord Bute avait insis­té : il fal­lait un pia­no. Pas n’im­porte lequel. Un Pleyel, parce que Cho­pin jouait sur un Pleyel, et Lord Bute consi­dé­rait que cer­taines choses dans la vie ne souf­fraient pas de com­pro­mis — les pia­nos, les chaus­sures, et la qua­li­té du grès dans les por­tails his­pa­no-mau­resques. Le pia­no était arri­vé par bateau depuis Mar­seille, avait été his­sé dans un camion, puis por­té par six hommes à tra­vers la porte prin­ci­pale, et l’un des six hommes avait tré­bu­ché sur le seuil et le pia­no avait émis un son bref, plain­tif, une note unique qui avait réson­né dans le hall vide comme la pre­mière parole pro­non­cée dans une cathédrale.

Driss sou­le­va le cou­vercle. Les touches étaient blanches et noires et par­fai­te­ment silen­cieuses. Il posa un doigt sur le do du milieu. N’ap­puya pas. Il ne jouait pas de pia­no. Il ne jouait de rien. Mais il connais­sait la musique — com­ment ne pas connaître la musique quand on a gran­di dans la médi­na de Tan­ger, où les muez­zins chantent à des heures où le reste du monde dort, où les ven­deurs d’eau font tin­ter leurs clo­chettes de cuivre, où les confré­ries des Aïs­saoua et des Jila­la sortent cer­tains soirs avec leurs tam­bours et trans­forment les ruelles en rivières de son ?

Il refer­ma le cou­vercle. Le pia­no atten­drait. Quel­qu’un vien­drait en jouer. Quel­qu’un vient toujours.

*

Dans le jar­din, les oran­gers étaient char­gés de fruits qui ne seraient mûrs qu’en décembre, et leurs feuilles d’un vert si fon­cé qu’il virait au noir lui­saient dans la lumière comme des miroirs végé­taux. Des géra­niums rouges — géants, presque obs­cènes dans leur exu­bé­rance — débor­daient des pots en terre cuite le long des allées. Des hibis­cus. Des bou­gain­vil­liers mauves qui esca­la­daient le mur sud. Des rosiers que le jar­di­nier, un vieil homme du Rif qui ne par­lait qu’a­ma­zigh et quelques mots d’es­pa­gnol, taillait chaque matin avec des gestes de chi­rur­gien. Et au milieu de tout cela, la pis­cine — vide encore, d’un bleu de faïence, avec au fond une mosaïque en zel­lige qui repré­sen­tait une étoile à huit branches.

Driss s’as­sit sur un banc de pierre, sous un euca­lyp­tus. L’arbre sen­tait le camphre et la résine. De là, on voyait la baie de Tan­ger — le port, les barques de pêcheurs, le mina­ret de la grande mos­quée, les toits plats de la médi­na empi­lés comme des cubes blancs, et au-delà, tou­jours, le détroit et l’Europe.

C’é­tait un drôle d’en­droit pour un hôtel. Ou plu­tôt, c’é­tait le seul endroit pos­sible. L’El Min­zah se tenait exac­te­ment à la fron­tière entre la ville ancienne et la ville nou­velle, entre la médi­na et les bou­le­vards que les Euro­péens avaient tra­cés au cor­deau, entre le monde arabe et le monde qui pré­ten­dait ne pas l’être. Der­rière, les ruelles où les femmes éten­daient le linge entre les murs et où les chats dor­maient sur les pas de portes. Devant, la rue de Fès, les consu­lats, les banques, les ter­rasses de café où les hommes en cos­tume lisaient le Times et le Figa­ro en buvant du thé à la menthe — parce que même les Anglais, à Tan­ger, finis­saient par boire du thé à la menthe, et ils ne s’en ren­daient plus compte.

Driss connais­sait cet endroit depuis tou­jours. Avant d’être un hôtel, c’é­tait la mai­son de Per­di­ca­ris, l’A­mé­ri­cain — celui qu’on avait enle­vé, celui qui avait fait venir les navires de guerre de Roo­se­velt. Driss n’a­vait pas connu Per­di­ca­ris, mais son père l’a­vait connu, et son grand-père avait assis­té au bal de 1899, le fameux bal où deux cents per­sonnes avaient dan­sé dans ces mêmes salons pen­dant que des offi­ciers alle­mands fumaient des cigares dans le jar­din et que l’or­chestre de M. Gomez jouait des valses jus­qu’à trois heures du matin. Le bâti­ment avait chan­gé de mains, de forme, de fonc­tion, mais les murs se sou­ve­naient. Les murs se sou­viennent tou­jours, pen­sait Driss. C’est pour cela qu’il faut les trai­ter avec res­pect — les blan­chir à la chaux chaque prin­temps, brû­ler de l’en­cens dans les coins, ne jamais lais­ser une pièce vide trop longtemps.

L’El Min­zah n’al­lait plus être vide.

Lord Bute avait pas­sé deux ans à trans­for­mer la vieille demeure. Il avait fait venir des arti­sans de Fès pour le zel­lige, de Mar­ra­kech pour le plâtre sculp­té, de Tétouan pour les boi­se­ries en cèdre peintes de motifs flo­raux si déli­cats qu’on aurait dit de la den­telle posée sur le bois. Il avait fait construire le patio anda­lou autour de l’an­cienne cour — la fon­taine au centre, le bas­sin en marbre vert, les arches qui s’ou­vraient sur le ciel — et quand Driss avait vu le résul­tat pour la pre­mière fois, il avait pen­sé : c’est beau, et c’est étrange, parce qu’un Anglais a construit un palais anda­lou dans une ville arabe pour y loger des gens qui ne sont ni anda­lous ni arabes, et cette bizar­re­rie est peut-être la chose la plus tan­gé­roise qui soit.

Parce que Tan­ger, c’est cela. Un endroit où rien n’est d’i­ci et où tout finit par l’être.

*

Le soleil décli­nait. La lumière avait chan­gé — elle n’é­tait plus dorée mais rose, ce rose tan­gé­rois qui ne res­sem­blait à aucun autre, un rose avec du cuivre dedans, du safran, quelque chose de comes­tible presque, et qui trans­for­mait les murs blancs de la médi­na en sur­faces de nacre. Le muez­zin de la grande mos­quée lan­ça l’ap­pel de l’asr, la prière de l’a­près-midi, et sa voix mon­ta dans l’air comme un fil qu’on tire­rait vers le ciel, et d’autres voix répon­dirent depuis d’autres mina­rets, déca­lées d’une seconde, de deux, si bien que l’ap­pel sem­blait se pro­pa­ger en cercles comme une pierre jetée dans l’eau, et pen­dant un ins­tant toute la ville vibra d’une seule note tenue, et Driss, qui n’a­vait pas prié depuis long­temps — il était juif, et les juifs de Tan­ger priaient le ven­dre­di soir et le same­di matin, et Driss ne priait plus du tout, mais il gar­dait dans son corps la mémoire du balan­ce­ment, du rythme, de cette façon de fer­mer les yeux et de lais­ser le monde vous tra­ver­ser — Driss écou­ta, et quelque chose en lui se ser­ra, non pas de tris­tesse mais de cette émo­tion qu’on ne sait pas nom­mer et qui res­semble au bon­heur vu de dos.

Il se leva.

Il y avait encore les cui­sines à ins­pec­ter, les réserves de vin à véri­fier, les uni­formes des ser­veurs à dis­tri­buer — des uni­formes blancs avec un gilet bro­dé de fils d’or, Lord Bute n’a­vait rien lais­sé au hasard — et il fal­lait aus­si par­ler au chef cui­si­nier, un Fas­si iras­cible nom­mé Mou­lay Ahmed qui trai­tait sa bri­gade comme un sul­tan traite ses sujets et qui avait déjà mena­cé de par­tir trois fois en une semaine parce que les citrons confits n’é­taient pas assez confits, parce que le safran venait de Mek­nès et non de Taliouine, parce que la pas­tilla, disait-il, la pas­tilla ne se fait pas avec du pou­let, la pas­tilla se fait avec du pigeon, et si Lord Bute vou­lait une inau­gu­ra­tion digne de ce nom, il fal­lait des pigeons, qua­rante pigeons, et pas des pigeons de ville, des pigeons de cam­pagne, nour­ris au grain, pas à la poussière.

Driss sou­rit. Il aimait Mou­lay Ahmed. Il aimait tous les gens qui pre­naient leur tra­vail au tragique.

Il tra­ver­sa le jar­din en sens inverse, ren­tra dans le hall, et c’est alors qu’il enten­dit le bruit.

Un moteur. Loin d’a­bord, dans les rues basses de la ville nou­velle, puis plus près, mon­tant la rue de Fès. Un taxi. Le moteur tous­sait, s’é­tran­glait, repar­tait — un vieux moteur, un moteur tan­gé­rois, c’est-à-dire un moteur qui aurait dû mou­rir depuis long­temps mais qui conti­nuait par obs­ti­na­tion et par habi­tude, comme tout ce qui vivait dans cette ville.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’entrée.

Driss rajus­ta son gilet. Lis­sa ses che­veux. Se pla­ça der­rière le comp­toir de la récep­tion. Le grand livre vierge était ouvert devant lui, la plume posée en travers.

Une por­tière claqua.

Des pas sur les marches.

Et l’El Min­zah, pour la pre­mière fois, reçut quelqu’un.

Cha­pitre 2 — Les arrivées

Le pre­mier ne venait pas du ferry.

Driss l’a­per­çut au comp­toir du Caid’s Bar à onze heures du matin, le jour même de l’ou­ver­ture, alors qu’au­cun client n’a­vait encore fran­chi la porte et que les ser­veurs finis­saient d’a­li­gner les verres sur les éta­gères avec des gestes de sacris­tains pré­pa­rant l’au­tel. L’homme était assis sur un tabou­ret, les coudes sur le comp­toir, un verre de gin devant lui — ser­vi par qui ? per­sonne ne savait, Ahmed le bar­man jurait que ce n’é­tait pas lui, et les deux gar­çons de salle juraient la même chose, et l’homme lui-même, quand Driss s’ap­pro­cha, leva les yeux avec la sur­prise polie de quel­qu’un qu’on dérange dans son propre salon.

— Ah, fit-il. Bon­jour. Vous devez être le concierge. On m’a beau­coup par­lé de vous.

Per­sonne ne lui avait par­lé de Driss. Driss le sut immé­dia­te­ment, à cette façon qu’ont cer­tains hommes de men­tir comme on res­pire, sans effort, sans inten­tion par­ti­cu­lière, parce que la véri­té leur paraît un vête­ment trop étroit qu’ils ne voient pas l’in­té­rêt d’enfiler.

— Mon­sieur est client de l’hôtel ?

— Client, ami, voi­sin — tout cela est si rela­tif à Tan­ger, vous ne trou­vez pas ?

L’homme ten­dit la main. Elle était soi­gnée, les ongles propres, la paume sèche.

— Cecil Pem­broke. Anti­quaire. J’ai une bou­tique dans la médi­na, rue des Chré­tiens, à côté du mar­chand de babouches qui louche — vous voyez lequel, tout le monde le connaît. Je vis ici depuis trois ans. Quatre. Je ne compte plus. C’est le propre des bons endroits : on cesse de compter.

Il avait une cin­quan­taine d’an­nées, peut-être moins — il était de ces Anglais dont l’âge se dis­sout dans un per­pé­tuel entre-deux, ni jeunes ni vieux, conser­vés par le gin et la conver­sa­tion. Son cos­tume en lin frois­sé avait été beau, ses chaus­sures avaient été cirées, et un fou­lard de soie jaune cana­ri noué autour du cou signa­lait une fan­tai­sie que le reste de sa per­sonne contre­di­sait mol­le­ment. Il par­lait un fran­çais excellent, avec un accent qui n’a­bî­mait rien.

— J’ai connu la mai­son avant, dit-il en embras­sant le bar d’un geste. Du temps de Per­di­ca­ris. Enfin, pas Per­di­ca­ris lui-même — je ne suis pas si vieux, mon Dieu — mais après, quand c’é­tait encore une mai­son pri­vée. J’y ai dîné une fois. Deux fois. Le patio était le même. Les oran­gers aus­si. Ils ont l’air éter­nel, vous ne trou­vez pas ? Tout change autour d’eux et eux res­tent. Il y a une leçon là-dedans, mais je ne sais pas laquelle.

Driss écou­ta. Driss écou­tait tou­jours. C’é­tait sa fonc­tion, sa nature, et peut-être son défaut : il écou­tait les gens comme d’autres lisent des livres — en sau­tant les pas­sages ennuyeux pour aller cher­cher la phrase qui compte. Chez Cecil Pem­broke, la phrase qui comp­tait n’é­tait pas encore venue. Mais elle vien­drait. Driss était patient.

— Je serai là sou­vent, conti­nua Pem­broke. Je ne suis pas client à pro­pre­ment par­ler — j’ai mes quar­tiers dans la médi­na, un petit riad char­mant, enfin char­mant quand il ne pleut pas, quand il pleut c’est Venise sans les Véni­tiens. Mais le bar. Le bar, c’est autre chose. Un bon bar, c’est une civi­li­sa­tion. Et celui-ci — il cares­sa le comp­toir du plat de la main — celui-ci promet.

Il vida son gin, posa le verre, et sou­rit à Driss d’un sou­rire qui conte­nait beau­coup de choses — de la sym­pa­thie, de la ruse, de la soli­tude, et cette espèce de gaie­té indes­truc­tible des hommes qui ont com­pris très tôt que la vie est une comé­die et qui ont déci­dé d’y tenir un rôle plaisant.

— Bien­ve­nue dans votre hôtel, dit Cecil Pem­broke. Et bien­ve­nue à Tanger.

*

Le fer­ry de qua­torze heures appor­ta le Comte.

Driss le vit d’a­bord par la fenêtre de la récep­tion — une sil­houette qui des­cen­dait d’un taxi avec une len­teur étu­diée, comme un acteur qui entre en scène et qui sait que le public regarde. L’homme por­tait un cos­tume gris anthra­cite cou­pé sur mesure, une che­mise blanche dont le col avait cette rai­deur impec­cable qui coûte de l’argent ou qui en imite l’al­lure, et des chaus­sures noires si bien cirées qu’elles reflé­taient le ciel de Tan­ger. Il avait une seule malle — grande, en cuir havane, avec des ini­tiales en lai­ton : A.O. Il ne la por­ta pas. Il fit un geste, et le por­teur se précipita.

La porte de l’hô­tel s’ouvrit.

Il entra comme on entre chez soi.

Driss nota tout en trois secondes, par réflexe, par métier — la démarche assu­rée, le regard qui balaie le hall non pas pour le décou­vrir mais pour le jau­ger, la façon de poser les mains sur le comp­toir comme si le marbre lui appar­te­nait déjà. Et la voix, sur­tout. La voix.

— Comte Ales­san­dro Orsi­ni. J’ai réser­vé par télé­gramme depuis Lis­bonne. La suite avec vue sur le détroit, si c’est pos­sible. Si ce n’est pas pos­sible, ren­dez-le possible.

Il sou­riait en disant cela. Le sou­rire adou­cis­sait l’ar­ro­gance, ou plu­tôt la trans­for­mait en charme — ce qui est pire, pen­sa Driss, parce que l’ar­ro­gance on peut la refu­ser, le charme non.

L’ac­cent était ita­lien. Du nord, aurait dit quel­qu’un qui s’y connais­sait — Venise, Milan, peut-être la Lom­bar­die. Driss ne s’y connais­sait pas assez pour tran­cher, mais il connais­sait les accents en géné­ral, et celui-ci avait quelque chose de trop par­fait, comme une mélo­die jouée par quel­qu’un qui a appris la par­ti­tion par cœur mais qui n’a pas gran­di avec la musique dans les oreilles.

— La suite 201 est dis­po­nible, mon­sieur le Comte. Vue sur le détroit et les jardins.

— Par­fait.

Il signa le registre. Driss lut : Ales­san­dro Orsi­ni, Vene­zia. L’é­cri­ture était belle — déliée, pen­chée vers la droite, avec des majus­cules ornées qui appar­te­naient à une autre époque.

— Dites-moi, fit le Comte en ran­geant son sty­lo dans la poche inté­rieure de sa veste. Y a‑t-il un bar dans cet établissement ?

— Le Caid’s Bar, mon­sieur le Comte. Au bout du hall, à gauche.

— Et y a‑t-il quel­qu’un dans ce bar ?

— Un Anglais, mon­sieur le Comte.

Le Comte Orsi­ni eut un sou­rire — un vrai cette fois, pas le sou­rire de repré­sen­ta­tion, un sou­rire bref qui éclai­ra son visage comme une allu­mette qu’on craque dans le noir.

— Il y a tou­jours un Anglais, dit-il. C’est rassurant.

Et il tra­ver­sa le hall, ses chaus­sures son­nant sur les mosaïques comme des petits coups de mar­teau élé­gants, et Driss le regar­da s’é­loi­gner en pen­sant : celui-là n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il est vrai­ment est peut-être plus inté­res­sant que ce qu’il prétend.

*

Le len­de­main, à dix heures du matin, un vacarme dans la rue de Fès annon­ça Mar­ga­ret Whitmore.

Deux taxis. Sept malles. Trois car­tons à cha­peaux. Une femme de chambre irlan­daise du nom de Brid­get, dont le visage expri­mait l’é­tat d’es­prit d’une per­sonne enle­vée par des pirates et dépo­sée sur un conti­nent dont elle igno­rait l’exis­tence. Et Peg­gy elle-même, qui des­cen­dit du pre­mier taxi comme on des­cend d’un manège — un peu étour­die, un peu émer­veillée, avec cette espèce de déter­mi­na­tion joyeuse des gens qui ont déci­dé d’être heu­reux et qui s’y tiennent mal­gré les preuves du contraire.

— Mon Dieu, dit-elle en voyant le hall. Mon Dieu, c’est magnifique.

Elle avait trente-cinq ans, des yeux clairs, un cha­peau qui avait souf­fert de la tra­ver­sée, et cette façon amé­ri­caine de s’ex­cla­mer qui fai­sait sou­rire les Euro­péens et qui, pour­tant, conte­nait quelque chose de vrai — un enthou­siasme que l’i­ro­nie n’a­vait pas encore abîmé.

— Madame Whit­more, dit Driss en s’in­cli­nant. Bien­ve­nue à l’El Minzah.

— Made­moi­selle. Miss. J’é­tais Mrs., mais je ne le suis plus, et fran­che­ment c’est mieux comme ça, ne trou­vez-vous pas, quand on arrive dans un pays nou­veau il vaut mieux ne pas traî­ner un nom der­rière soi comme une valise qu’on n’a pas envie d’ouvrir.

Elle avait dit tout cela d’un trait, en regar­dant autour d’elle — le patio, les arches, la fon­taine, les mosaïques — avec des yeux qui essayaient de tout attra­per à la fois.

— La chambre 305 est prête, Miss Whit­more. Troi­sième étage, vue sur la baie. Votre femme de chambre sera logée au —

— Brid­get dort où elle veut. Brid­get est libre. N’est-ce pas, Bridget ?

Brid­get, qui se tenait au milieu de la mon­tagne de malles comme un nau­fra­gé sur son radeau, émit un son qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi.

— Est-ce qu’on peut voir la mer de ma chambre ? deman­da Peggy.

— On voit la baie, le port, et par temps clair, la côte espagnole.

— L’Es­pagne. On voit l’Es­pagne. Vous enten­dez, Brid­get ? On voit l’Espagne.

Brid­get n’en­ten­dait rien. Brid­get fixait un gecko qui esca­la­dait le mur du patio avec une expres­sion de ter­reur pure.

Driss fit signe aux por­teurs. Les sept malles com­men­cèrent leur ascen­sion. Peg­gy res­ta dans le hall, tour­nant sur elle-même, la tête levée vers le pla­fond en bois de cèdre peint — des entre­lacs bleus et rouges et or qui for­maient des motifs d’une com­plexi­té hyp­no­tique, chaque motif conte­nant un autre motif, chaque fleur conte­nant une étoile, chaque étoile conte­nant un monde.

— Qui a fait cela ? murmura-t-elle.

— Des arti­sans de Fès, miss. Ils sont venus l’an der­nier. Ils ont tra­vaillé quatre mois.

— Quatre mois.

Elle ten­dit la main vers le mur le plus proche — le tade­lakt lisse, cou­leur d’i­voire, doux au tou­cher comme du satin minéral.

— C’est chaud, dit-elle. Le mur est chaud.

— C’est la chaux, miss. Et le soleil.

— On dirait de la peau.

Driss ne répon­dit pas. Mais il pen­sa : cette femme-là regarde les choses. C’est rare. La plu­part des clients regardent les prix, les dis­tances, les horaires des repas. Celle-ci regarde les murs.

Peg­gy Whit­more mon­ta dans sa chambre, et pen­dant une heure on n’en­ten­dit rien sauf le bruit des malles qu’on ouvrait et la voix de Brid­get qui oscil­lait entre la plainte et la prière.

*

Gon­za­lo Here­dia arri­va le troi­sième jour, et il arri­va comme arrivent les gens qui ne veulent pas être remar­qués — c’est-à-dire qu’il fut immé­dia­te­ment remar­qué par Driss, parce que la dis­cré­tion est la chose la plus visible du monde quand on sait la regarder.

Un seul bagage. Une valise en cuir brun, usée aux coins, de bonne qua­li­té mais pas neuve. Un cos­tume bleu marine, cor­rect, sans élé­gance exces­sive. Des chaus­sures de marche. Un visage rasé de frais, des che­veux noirs coif­fés en arrière, des yeux sombres qui firent le tour du hall en une seconde et demie — Driss comp­ta, parce qu’il fai­sait tou­jours atten­tion à la vitesse à laquelle les clients obser­vaient les lieux, cette vitesse révé­lant leur nature mieux que leurs paroles : les tou­ristes tour­naient la tête len­te­ment, les hommes d’af­faires regar­daient droit devant eux, les amou­reux ne regar­daient rien, et les espions fai­saient le tour de la pièce en moins de deux secondes, enre­gis­trant les sor­ties, les fenêtres, les distances.

— Here­dia, dit l’homme. Gon­za­lo Here­dia. J’ai réser­vé une chambre simple.

Pas de titre. Pas de pro­fes­sion. Pas de ville d’o­ri­gine. Driss nota cette économie.

— La chambre 108, mon­sieur Here­dia. Rez-de-chaus­sée, vue sur le jardin.

— Je pré­fé­re­rais une vue sur le port.

— La 203 est dis­po­nible. Deuxième étage.

— C’est bien.

Il signa le registre. Écri­ture petite, ser­rée, sans fio­ri­tures. Driss lut : Gon­za­lo Here­dia López, Madrid. L’homme ne posa aucune ques­tion sur l’hô­tel, les res­tau­rants, les horaires. Il prit sa clef, sou­le­va lui-même sa valise — refu­sant le por­teur d’un geste —, et mon­ta l’es­ca­lier d’un pas qui ne fai­sait pas de bruit.

Driss res­ta un moment à regar­der l’es­ca­lier vide.

Il avait connu des hommes comme celui-là. Pas beau­coup, mais quelques-uns. Tan­ger en atti­rait. La Zone Inter­na­tio­nale, avec ses huit nations, ses trois langues offi­cielles, ses mul­tiples juri­dic­tions et ses angles morts, était un ter­rain idéal pour les gens qui avaient besoin de voir sans être vus. Here­dia n’é­tait pas un tou­riste. Here­dia n’é­tait pas un homme d’af­faires. Here­dia était quel­qu’un qui avait un métier qu’on ne décla­rait pas au registre de l’hô­tel, et Driss ne savait pas encore lequel, mais il le sau­rait, parce qu’à Tan­ger les secrets avaient la même durée de vie que les pois­sons au mar­ché — frais le matin, dou­teux le soir, et le len­de­main tout le monde les avait sentis.

*

Le soir du troi­sième jour, l’El Min­zah avait qua­torze clients.

Driss les connais­sait tous. Il connais­sait le couple belge de la 302 — M. et Mme Vers­trae­ten, lui ban­quier à Bruxelles, elle muette d’en­nui, visage de por­ce­laine sans expres­sion — qui avaient deman­dé deux fois si le cour­rier arri­vait le dimanche. Il connais­sait le méde­cin fran­çais de la 110, un cer­tain Dr. Favre, retrai­té, qui voya­geait seul et qui s’é­tait ins­tal­lé dans le jar­din avec un livre et n’en avait plus bou­gé. Il connais­sait la vieille Anglaise de la 306, Miss Par­tridge, qui éle­vait des teckels et qui avait deman­dé si l’hô­tel accep­tait les chiens, et quand Driss avait dit non, elle avait répon­du « très bien, alors ce sont des renards » avec un aplomb qui avait cou­pé court à toute discussion.

Mais les quatre qui comp­taient, c’é­taient les quatre pre­miers. Driss le sen­tait. Il ne savait pas encore pour­quoi, et il n’es­sayait pas de le savoir — il avait appris que les his­toires se révèlent d’elles-mêmes, comme les épices dans un tajine, len­te­ment, par la cha­leur et le temps.

Ce soir-là, pour la pre­mière fois, le Caid’s Bar fut ouvert au public.

Ahmed le bar­man avait allu­mé les lan­ternes en cuivre, et le pla­fond s’é­tait cou­vert d’é­toiles — des petits losanges de lumière qui tour­naient imper­cep­ti­ble­ment quand un cou­rant d’air tra­ver­sait la pièce, si bien que le bar tout entier sem­blait flot­ter dans un ciel minia­ture. Le tabac turc brû­lait dans un brûle-par­fum près de l’en­trée. Les bou­teilles brillaient. Le comp­toir luisait.

Cecil Pem­broke était là, natu­rel­le­ment. Il occu­pait le tabou­ret du coin avec l’ai­sance pro­prié­taire de quel­qu’un qui a déci­dé que ce tabou­ret était le sien et que toute contes­ta­tion serait vaine. Le Comte Orsi­ni était assis à une table basse, les jambes croi­sées, un verre de cham­pagne à la main, feuille­tant un jour­nal espa­gnol — La Van­guar­dia — qu’il lisait peut-être, ou qu’il uti­li­sait comme acces­soire, Driss n’au­rait pas su dire. Peg­gy Whit­more des­cen­dit à vingt heures, dans une robe vert éme­raude qui fit se retour­ner le Comte et qui arra­cha à Cecil Pem­broke un « ah » bref, invo­lon­taire, immé­dia­te­ment camou­flé der­rière une gor­gée de gin.

— Miss Whit­more, dit le Comte en se levant. Je me pré­sente : Ales­san­dro Orsi­ni. Puis-je vous offrir un verre ?

— Vous pou­vez, dit Peg­gy. Mais d’a­bord dites-moi ce que c’est que cette odeur.

L’o­deur. Le Comte haus­sa un sour­cil. Cecil Pem­broke rit.

— C’est l’en­cens, dit Driss depuis le seuil. De l’o­li­ban. On le brûle dans les cou­loirs le soir.

— Oli­ban, répé­ta Peg­gy. Ça sent la prière et le miel. C’est mer­veilleux. Tout est mer­veilleux. Je prends un champagne.

Ils s’ins­tal­lèrent à la même table — le Comte, Peg­gy, et bien­tôt Cecil qui glis­sa de son tabou­ret jus­qu’à leur table avec le natu­rel d’un chat qui change de cous­sin. Gon­za­lo Here­dia entra à vingt et une heures, com­man­da un man­za­nilla, s’as­sit seul à une table près de la fenêtre, et ne par­la à personne.

Dehors, la nuit était tom­bée sur Tan­ger sans pré­ve­nir, comme elle le fai­sait tou­jours — pas de cré­pus­cule long et éti­ré, pas d’a­go­nie de la lumière, mais une chute nette, un rideau qu’on tire, et sou­dain les étoiles étaient là, énormes, inso­lentes, et le détroit n’é­tait plus qu’un ruban noir entre deux cha­pe­lets de lumières — les lumières de Tari­fa d’un côté, les lumières de Tan­ger de l’autre, et entre les deux, rien que l’eau et le vent.

Dans le bar, les conver­sa­tions mon­taient. Le Comte racon­tait Venise — les palais, les gon­doles, le car­na­val, les masques, il connais­sait tout, ou don­nait cette impres­sion, et Peg­gy écou­tait avec une gour­man­dise visible, et Cecil ajou­tait des com­men­taires qui étaient tan­tôt des confir­ma­tions tan­tôt des cor­rec­tions dis­crètes que le Comte accueillait avec une grâce impec­cable, comme si se faire cor­ri­ger par un anti­quaire anglais fai­sait par­tie des plai­sirs de la soi­rée. Ils riaient. Driss, der­rière son comp­toir, enten­dait le rire de Peg­gy — un rire en cas­cade, géné­reux, un peu fort, le rire de quel­qu’un qui n’a pas ri depuis longtemps.

Gon­za­lo Here­dia regar­dait la fenêtre. De temps en temps, il sor­tait un petit car­net de sa poche inté­rieure et notait quelque chose — un chiffre, un nom, une heure, Driss ne pou­vait pas voir. Puis il ran­geait le car­net et buvait une gor­gée de man­za­nilla, et son visage repre­nait cette expres­sion de calme étu­dié qui ne trom­pait per­sonne, ou du moins pas Driss.

À vingt-deux heures, un son nou­veau tra­ver­sa le bar.

Cela venait du res­tau­rant El Kor­san, de l’autre côté du patio. Un oud, d’a­bord — une note longue, hési­tante, comme une ques­tion posée à voix basse — puis un rabab qui répon­dit, aigu, fris­son­nant, et une dar­bou­ka qui entra en sour­dine, bat­te­ment régu­lier, cœur d’un corps invi­sible. Et une voix. Une voix de femme.

Tout le bar se tut.

Ce n’é­tait pas un silence choi­si. C’é­tait un silence impo­sé, comme celui que la pluie impose quand elle com­mence — on s’ar­rête, on écoute, on ne peut pas faire autre­ment. La voix mon­tait depuis le res­tau­rant, tra­ver­sait le patio, pas­sait au-des­sus de la fon­taine et des oran­gers, et entrait dans le bar par la porte ouverte, et elle chan­tait en arabe, dans un mode que Driss recon­nut immé­dia­te­ment — la nuba al-istih­lal, le pre­mier mou­ve­ment de la suite anda­louse, celui qui ouvre la voie, celui qui ins­talle le mode et invite l’âme à se déplier.

Peg­gy posa son verre.

Le Comte incli­na la tête, comme s’il la voix l’a­vait tou­ché à un endroit qu’il ne pro­té­geait pas.

Cecil Pem­broke fer­ma les yeux.

Et Gon­za­lo Here­dia se leva.

Il ne se leva pas d’un bond — ce n’é­tait pas un homme à gestes brusques. Il se leva len­te­ment, posa son verre sur la table, et mar­cha vers la porte du bar. Driss le regar­da tra­ver­ser le patio, pas­ser devant la fon­taine dont l’eau cap­tait la lumière des lan­ternes, et s’ar­rê­ter au seuil du res­tau­rant El Korsan.

Il res­ta là.

La chan­teuse était assise sur un cous­sin de soie rouge, au fond de la salle, enca­drée par les musi­ciens. Elle por­tait un caf­tan blanc bro­dé de fils d’argent. Ses che­veux étaient noirs, tirés en arrière, et ses mains — Driss le ver­rait le len­de­main, quand il la croi­se­rait dans le cou­loir du per­son­nel — ses mains étaient petites, peintes au hen­né, et bou­geaient à peine quand elle chan­tait, comme si la musique n’a­vait pas besoin d’aide pour sor­tir d’elle.

Elle s’ap­pe­lait Amina.

Gon­za­lo Here­dia res­ta au seuil du res­tau­rant pen­dant trois chan­sons. Puis il retour­na au bar, se ras­sit, et com­man­da un deuxième manzanilla.

Il ne dit tou­jours rien à personne.

Mais Driss vit quelque chose dans ses yeux qui n’y était pas une heure plus tôt — quelque chose comme une fis­sure dans un mur lisse, une fis­sure par laquelle entrait de la lumière.

*

Plus tard, quand le bar se fut vidé, quand le Comte eut rac­com­pa­gné Peg­gy jus­qu’à l’es­ca­lier avec une cour­toi­sie qui était peut-être sin­cère et peut-être cal­cu­lée et peut-être les deux à la fois, quand Cecil Pem­broke eut dis­pa­ru dans la nuit tan­gé­roise en sif­flo­tant un air qui res­sem­blait à du Ger­sh­win, quand Gon­za­lo Here­dia eut rega­gné sa chambre avec vue sur le port, Driss fit le tour du bar.

Il étei­gnit les lan­ternes une par une. Les étoiles de cuivre s’é­tei­gnirent sur les murs. Le bar replon­gea dans l’obs­cu­ri­té, et l’o­deur du tabac turc et du cham­pagne res­ta sus­pen­due dans l’air comme le fan­tôme d’une fête.

Driss ouvrit le piano.

Il ne savait pas jouer, mais il aimait les touches. Il les tou­cha du bout des doigts, sans appuyer, comme on touche la sur­face d’un lac pour véri­fier qu’il est réel.

Demain, pen­sa-t-il. Demain ils com­men­ce­ront à men­tir pour de bon. Et ce sera magnifique.

Il refer­ma le pia­no, étei­gnit la der­nière lampe, et sor­tit par la porte de service.

Dans la rue, Tan­ger sen­tait le jas­min et le sel. Un chat tra­ver­sa la chaus­sée. Un muez­zin tous­sa dans son som­meil, quelque part dans un mina­ret. Et le détroit, dans le noir, bruis­sait comme la res­pi­ra­tion de quel­qu’un qui ne dort pas tout à fait.

Cha­pitre 3 — Le souk aux miroirs

Cecil Pem­broke avait une théo­rie sur la médi­na de Tan­ger. Il l’ex­po­sait à qui vou­lait l’en­tendre, et à ceux qui ne vou­laient pas aus­si, avec cette convic­tion aimable des hommes qui confondent leur enthou­siasme avec une véri­té universelle.

— La médi­na, disait-il, n’est pas un lieu. C’est un orga­nisme. Elle res­pire. Elle digère. Elle avale les gens le matin et les recrache le soir, légè­re­ment dif­fé­rents de ce qu’ils étaient en entrant. On n’entre pas dans la médi­na, Miss Whit­more. On est ingé­ré par elle.

Peg­gy rit.

— Vous essayez de me faire peur ?

— Je n’es­saie­rais pas. Vous n’a­vez pas l’air d’une femme qui a peur.

— J’ai peur de beau­coup de choses, mon­sieur Pem­broke. Mais pas des endroits.

Ils se tenaient devant la porte du Grand Soc­co, cette place large et chao­tique où la ville nou­velle tou­chait la ville ancienne comme deux époques se regardent par-des­sus un fos­sé. Il était neuf heures du matin. Le soleil frap­pait déjà dur, ver­ti­cal, et le Grand Soc­co bruis­sait de sa vie ordi­naire — les femmes du Rif en cha­peaux de paille à pom­pons rouges qui ven­daient des herbes et du lait caillé, les por­teurs d’eau avec leurs cha­peaux à franges et leurs clo­chettes de cuivre, les ânes char­gés de cageots d’o­ranges et de bottes de menthe, les ven­deurs de ciga­rettes au détail, les cireurs de chaus­sures accrou­pis à l’ombre du mur, et au milieu de tout cela un bruit conti­nu, orga­nique, qui n’é­tait pas du vacarme mais de la vie à l’é­tat brut — des voix en arabe, en espa­gnol, en fran­çais, en haké­tia, en ama­zigh, super­po­sées, entre­mê­lées, et par-des­sus le tout l’odeur.

L’o­deur du Grand Soc­co, c’est la pre­mière chose qui frap­pa Peggy.

Pas une odeur. Un mur d’o­deurs. La menthe d’a­bord — si forte, si verte, si vivante qu’elle sem­blait avoir une cou­leur dans l’air. Puis les épices, mon­tant par vagues depuis les étals cou­verts de pyra­mides pou­dreuses — le cumin fauve, le papri­ka rouge sombre, le cur­cu­ma d’un jaune qui n’exis­tait pas dans la nature de la côte Est amé­ri­caine, et ce mélange dont elle ne connais­sait pas le nom et qui sen­tait comme si vingt pays s’é­taient don­né ren­dez-vous dans un bol.

— Ras-el-hanout, dit Cecil en sui­vant son regard. Le som­met de la bou­tique. Chaque épi­cier a sa recette. Vingt, trente, par­fois qua­rante épices. Can­nelle, car­da­mome, mus­cade, poivre long, bou­tons de rose séchés, lavande, galan­ga, gin­gembre — et d’autres choses que per­sonne n’i­den­ti­fie et que per­sonne ne demande à iden­ti­fier, parce qu’un bon mys­tère vaut mieux qu’une mau­vaise explication.

Peg­gy s’ap­pro­cha d’un étal. Les pyra­mides d’é­pices étaient dis­po­sées dans des paniers d’o­sier, par­faites, géo­mé­triques, et le mar­chand — un vieil homme en djel­la­ba blanche dont le visage avait la patine et la dou­ceur du cuir tan­né — la regar­da appro­cher sans bou­ger, avec cette patience des ven­deurs qui savent que le pro­duit parle de lui-même.

— Je peux toucher ?

Cecil tra­dui­sit. Le mar­chand hocha la tête. Peg­gy plon­gea les doigts dans le cur­cu­ma. Quand elle les reti­ra, ils étaient jaunes.

— Oh, dit-elle. C’est de la peinture.

— C’est de la terre, dit Cecil. De la terre qui a bon goût.

Elle por­ta ses doigts à son nez. Le cur­cu­ma sen­tait la terre et le soleil et quelque chose d’a­mer et de chaud qui n’a­vait pas de nom en anglais. Elle regar­da ses doigts jaunes et rit — un rire d’en­fant, le rire de quel­qu’un qui redé­couvre que le monde est phy­sique, qu’il a une tex­ture, un grain, une cou­leur qui ne s’en­lève pas en frottant.

*

Ils s’en­fon­cèrent dans la médi­na par la porte de la rue es-Siaghine.

Le pas­sage était bru­tal. On quit­tait la lumière du Grand Soc­co pour entrer dans une ruelle si étroite que deux per­sonnes ne pou­vaient pas y mar­cher de front, cou­verte par un treillage de roseaux à tra­vers lequel le soleil tom­bait en lames — des bandes de lumière blanche alter­nant avec des bandes d’ombre fraîche, si bien qu’on avait l’im­pres­sion de mar­cher à tra­vers un store véni­tien, et le visage de Peg­gy pas­sait du clair à l’obs­cur à chaque pas, et ses yeux clairs s’ou­vraient et se fer­maient comme ceux d’un chat.

Les murs étaient blan­chis à la chaux, mais une chaux ancienne, un peu grise, un peu bleue par endroits, avec des taches d’hu­mi­di­té qui des­si­naient des conti­nents incon­nus. Des portes — bleues, vertes, cer­taines clou­tées de métal, d’autres peintes d’un bleu si pro­fond qu’il sem­blait liquide — s’ou­vraient de temps en temps sur des cours inté­rieures dont on n’a­per­ce­vait qu’un frag­ment : une fon­taine en zel­lige, un oran­ger, un enfant accrou­pi, une femme qui éten­dait du linge sur un fil, et la porte se refer­mait et la ruelle conti­nuait, virant à gauche, à droite, des­cen­dant trois marches, en mon­tant cinq, se divi­sant en deux pas­sages dont l’un menait quelque part et l’autre nulle part, et Peg­gy com­prit sou­dain ce que Cecil avait vou­lu dire : on n’entre pas dans la médi­na, on est avalé.

— Com­ment faites-vous pour ne pas vous perdre ? demanda-t-elle.

— Je me perds, dit Cecil. Constam­ment. C’est le prin­cipe. On ne connaît pas la médi­na en la maî­tri­sant. On la connaît en s’y per­dant assez sou­vent pour que la perte devienne familière.

— C’est absurde.

— C’est Tanger.

Ils débou­chèrent sur le Petit Soc­co — la petite place car­rée au cœur de la médi­na, ceinte de cafés aux ter­rasses minus­cules, avec des tables en métal et des chaises en rotin où des hommes buvaient du thé à la menthe et du café turc en regar­dant pas­ser le monde comme si le monde était un spec­tacle mon­té pour eux. Le café était épais, noir, ser­vi dans des tasses sans anse qu’on tenait du bout des doigts, et la fumée mon­tait en spi­rales pares­seuses et se mêlait à l’o­deur du pain chaud qui sor­tait d’un four quelque part dans une ruelle adja­cente — ce pain rond et plat, doré, cra­que­lé, que les familles appor­taient chaque matin au four public sur des planches en bois et récu­pé­raient cuit une heure plus tard, et dont l’o­deur était peut-être, de toutes les odeurs de la médi­na, la plus ancienne et la plus irrésistible.

Peg­gy s’arrêta.

— Ce pain, dit-elle. Où est-il ?

— Par­tout, dit Cecil. Et nulle part. C’est l’o­deur fan­tôme de la médi­na. On la suit, on ne la trouve jamais. On la trouve, on ne la retrouve plus. Comme les gens intéressants.

Ils prirent un café au Petit Soc­co. Le ser­veur appor­ta un pla­teau en cuivre mar­te­lé — les petites tasses fumantes, un verre d’eau, trois car­rés de lou­koum à la rose. Peg­gy but une gor­gée. Le café était si fort qu’il lui brû­la la langue et qu’elle eut un ins­tant de ver­tige, un ver­tige agréable, comme une porte qui s’ouvre dans un mur qu’on croyait aveugle.

— C’est extra­or­di­naire, dit-elle.

— C’est du café, dit Cecil.

— Non. C’est plus que du café. Chez moi, le café, c’est un liquide qu’on boit pour se réveiller. Ici, c’est un événement.

Cecil sou­rit. Il aimait cette femme. Pas d’a­mour — Cecil n’ai­mait les femmes que d’a­mi­tié, et encore, une ami­tié sélec­tive et capri­cieuse — mais d’ad­mi­ra­tion. Elle ne fai­sait pas sem­blant de com­prendre. Elle ne condes­cen­dait pas. Elle regar­dait, goû­tait, tou­chait, et quand quelque chose la sur­pre­nait, elle le disait, et c’é­tait neuf, et c’é­tait hon­nête, et Cecil, qui vivait entou­ré de gens qui pré­ten­daient tout connaître, trou­vait cette fraî­cheur inestimable.

Et aus­si, elle avait de l’argent. Ce qui ne gâtait rien.

*

Le souk aux tapis était un boyau long et sombre qui sen­tait la laine et la pous­sière et le henné.

Les tapis pen­daient des murs comme des tableaux — rouges, ocre, crème, noirs, avec des motifs géo­mé­triques dont cha­cun, selon Cecil, racon­tait une histoire.

— Celui-là, c’est un Beni Oua­rain. Les femmes ber­bères de l’At­las le tissent pen­dant l’hi­ver. Chaque losange est un œil — un œil pro­tec­teur contre le mau­vais sort. Vous voyez ces lignes bri­sées ? C’est le che­min de la vie. Pas droit. Jamais droit. Et ces petites croix, là, dans le coin — c’est la signa­ture de la tis­seuse. On ne connaît pas son nom, mais on recon­naît sa main.

— Com­bien ? deman­da Peggy.

— Ah, fit Cecil avec un sou­rire qui était celui d’un homme dans son élé­ment. C’est là que l’art commence.

Le mar­chand — un homme solide, mous­ta­chu, en djel­la­ba brune, assis en tailleur sur un tapis qui ser­vait à la fois de siège, de vitrine et de décla­ra­tion d’in­ten­tion — pré­pa­ra le thé. Pas de négo­cia­tion sans thé. Le thé était un pré­am­bule, un sas, un rituel de recon­nais­sance mutuelle. Le gar­çon ver­sa l’eau bouillante sur le thé vert et la menthe dans une théière en métal argen­té, ajou­ta un mor­ceau de sucre en pain qu’il cas­sa d’un coup de poi­gnet, et ver­sa le pre­mier verre d’une hau­teur extra­va­gante — un fil ambré tom­bant du bec de la théière dans le verre sans en ren­ver­ser une goutte, ce qui était en soi un spec­tacle, un acte de cirque domes­tique, une prouesse que des géné­ra­tions de gar­çons de thé avaient per­fec­tion­née jus­qu’à en faire un geste aus­si natu­rel que respirer.

Peg­gy but. Le thé était brû­lant, sucré, men­tho­lé, et il fit dans son corps ce que le café avait fait dans sa tête — il ouvrit quelque chose.

La négo­cia­tion dura qua­rante-cinq minutes. Cecil tra­dui­sait, inven­tait, embel­lis­sait — il était impos­sible de savoir où finis­sait la tra­duc­tion et où com­men­çait la fic­tion, et le mar­chand, qui com­pre­nait par­fai­te­ment le fran­çais, jouait le jeu avec un plai­sir visible, parce que la négo­cia­tion à Tan­ger n’est pas un achat, c’est une pièce de théâtre dont le prix est le dénoue­ment et non l’intrigue.

— Il dit que ce tapis a été tis­sé par la grand-mère de sa femme, dit Cecil. Dans un vil­lage de l’At­las dont je ne peux pas pro­non­cer le nom. Pen­dant un hiver par­ti­cu­liè­re­ment rude. Chaque nœud contient une prière.

— Est-ce vrai ? deman­da Peggy.

Cecil hési­ta une frac­tion de seconde — pas par scru­pule moral, mais par sou­ci esthé­tique, parce qu’il consi­dé­rait que le men­songe, comme le tapis, devait être bien noué pour tenir.

— C’est vrai que c’est un beau tapis.

Peg­gy ache­ta le tapis. Et un autre. Et un cous­sin bro­dé. Et une lampe en cuivre ajou­ré. Cecil pre­nait une com­mis­sion — Driss le savait, tout le monde le savait, Cecil ne s’en cachait pas, il consi­dé­rait que gui­der les riches étran­gers dans le souk était un ser­vice aus­si noble que la méde­cine, et mieux rémunéré.

*

Ils remon­taient vers le souk des dinan­diers quand le cor­tège apparut.

On l’en­ten­dit avant de le voir. Un son de tam­bours d’a­bord — des ben­dirs, plats et sourds, frap­pés d’un rythme lent, pro­ces­sion­naire, qui mon­tait depuis le bas de la médi­na comme une marée. Puis des voix. Pas des chants — des invo­ca­tions, un mot répé­té, un nom, scan­dé par des dizaines de voix mas­cu­lines avec une inten­si­té crois­sante qui trans­for­mait le mot en vibra­tion pure.

— Les Aïs­saoua, mur­mu­ra Cecil. La confré­rie. Ils font une pro­ces­sion. Recu­lez-vous un peu.

Peg­gy se pla­qua contre le mur. La ruelle était si étroite qu’elle sen­tit la chaux froide contre ses omoplates.

Ils arri­vèrent.

D’a­bord les por­teurs d’en­cens — des hommes en djel­la­ba blanche qui balan­çaient des encen­soirs d’où mon­tait une fumée épaisse, grise, odo­rante, du ben­join et de l’o­li­ban mêlés, et la fumée emplis­sait la ruelle comme un brouillard sacré, et Peg­gy eut l’im­pres­sion de voir le monde à tra­vers un voile. Puis les joueurs de ben­dir — en cercle, mar­chant len­te­ment, leurs tam­bours plats frap­pés de la paume ouverte, un rythme régu­lier qui accé­lé­rait par paliers, comme un cœur qui s’emballe au ralen­ti. Puis les chan­teurs. Puis les danseurs.

Les dan­seurs n’é­taient pas des dan­seurs. Ils étaient en transe. Leurs corps oscil­laient comme des flammes — souples, arti­cu­lés, désar­ti­cu­lés, les yeux mi-clos, les lèvres entrou­vertes, et leurs djel­la­bas blanches tour­noyaient et se sou­le­vaient et retom­baient, et la sueur brillait sur leurs fronts, et l’en­cens les enve­lop­pait, et le son des ben­dirs mon­tait, mon­tait, et Peg­gy regar­da sans pou­voir détour­ner les yeux.

Ce n’é­tait pas un spec­tacle. Ce n’é­tait pas du folk­lore. C’é­tait quelque chose d’autre — quelque chose qui avait à voir avec le fond des choses, avec ce qui se passe quand le corps cesse d’être un véhi­cule et devient un ins­tru­ment, quand la musique n’est plus un orne­ment mais un pas­sage, et Peg­gy, qui n’é­tait pas reli­gieuse, qui n’a­vait jamais prié autre­ment qu’en pen­sée et par habi­tude, sen­tit quelque chose mon­ter en elle qu’elle ne recon­nut pas immé­dia­te­ment et qui était, sim­ple­ment, de l’é­mo­tion à l’é­tat pur — non pas la joie, non pas la peur, mais cette chose entre les deux qui est peut-être ce que les sou­fis appellent le hal, l’é­tat de grâce invo­lon­taire, la porte qui s’ouvre toute seule.

Le cor­tège pas­sa. Les der­niers tam­bours s’é­loi­gnèrent. La fumée de l’en­cens res­ta un moment dans la ruelle, comme un fan­tôme qui s’at­tarde, puis le vent du Levante l’emporta et la ruelle rede­vint une ruelle — des murs blancs, une porte bleue, un chat endor­mi, une flaque de soleil.

Peg­gy ne bou­geait pas.

— Ça va ? deman­da Cecil.

— Oui. Non. Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’était ?

— Les Aïs­saoua. Une confré­rie sou­fie. Ils font ça régu­liè­re­ment. C’est — com­ment dire — une forme de prière.

— Ce n’é­tait pas une prière. C’é­tait un trem­ble­ment de terre.

Cecil ne répon­dit pas. Il regar­da Peg­gy, et pour la pre­mière fois depuis qu’il la connais­sait — c’est-à-dire depuis deux jours, ce qui à Tan­ger équi­va­lait à deux ans — il vit quelque chose dans ses yeux qui n’é­tait pas de l’é­mer­veille­ment tou­ris­tique. C’é­tait plus pro­fond. C’é­tait le regard de quel­qu’un qui vient de com­prendre que le monde est plus vaste que ce qu’on lui avait racon­té, et que cette vas­ti­tude est à la fois ter­ri­fiante et exac­te­ment ce qu’il fallait.

*

Ils redes­cen­dirent vers l’hô­tel par la rue des Chré­tiens, où Cecil avait sa bou­tique — un local minus­cule, encom­bré jus­qu’au pla­fond de tapis rou­lés, de pla­teaux en cuivre, de théières cabos­sées, de poi­gnards à manche de corne, de céra­miques bleues et blanches de Fès, de coffres en bois de thuya, et de plu­sieurs objets dont la nature exacte était dif­fi­cile à déter­mi­ner et dont l’âge, si l’on en croyait Cecil, oscil­lait entre « antique » et « immé­mo­rial », deux mots qui, dans sa bouche, signi­fiaient la même chose, c’est-à-dire rien de vérifiable.

— Entrez, dit-il. Je veux vous mon­trer quelque chose.

Il fouilla dans un coffre et en sor­tit un miroir. Petit, rond, enca­dré de bois peint — du bois de cèdre, gra­vé de motifs flo­raux, les cou­leurs pas­sées par le temps : bleu, rouge, or, vert.

— Celui-là est vrai, dit Cecil. Pas de la semaine der­nière. Pas du mois der­nier. C’est un miroir de mariée, XVIIIe siècle, Fès. On l’of­frait à la jeune épouse le jour de son mariage. Elle était cen­sée s’y regar­der et y voir non pas son visage mais celui qu’elle allait devenir.

Peg­gy prit le miroir. Le verre était ter­ni, piqué, et quand elle s’y regar­da, elle ne vit qu’une forme floue — un ovale clair avec deux points sombres pour les yeux, un fan­tôme d’elle-même, une esquisse.

— Je ne vois rien, dit-elle.

— C’est que vous n’a­vez pas encore déci­dé qui vous alliez être ici.

Peg­gy rele­va les yeux. Cecil sou­riait. Mais pas de son sou­rire com­mer­cial — de l’autre, celui qui appa­rais­sait rare­ment, celui qui avait de la bon­té dedans.

— Com­bien ? demanda-t-elle.

— Celui-là n’est pas à vendre. C’est un cadeau. Bien­ve­nue à Tan­ger, Miss Whitmore.

*

Driss les avait suivis.

Pas de près — il n’é­tait pas idiot. Mais il avait ses infor­ma­teurs dans la médi­na, et d’ailleurs il n’a­vait pas besoin d’in­for­ma­teurs : une Amé­ri­caine blonde en robe de lin blanc accom­pa­gnée d’un Anglais en cos­tume frois­sé qui ache­tait des tapis, cela se voyait comme un paque­bot dans une flot­tille de barques. Il avait mar­ché dans des ruelles paral­lèles, à dis­tance, appa­rais­sant à un coin de rue puis dis­pa­rais­sant, et il s’é­tait assu­ré que per­sonne ne les sui­vait de trop près, que les gamins qui men­diaient ne deve­naient pas trop insis­tants, et que le mar­chand de tapis ne les avait pas escro­qués de façon trop scandaleuse.

Le mar­chand les avait escro­qués d’une façon rai­son­nable. C’est-à-dire que Peg­gy avait payé le double du prix, mais la moi­tié de ce qu’un tou­riste ordi­naire aurait payé, ce qui, dans l’a­rith­mé­tique tan­gé­roise, consti­tuait une bonne affaire pour tout le monde, y com­pris Cecil qui pre­nait sa part, y com­pris le mar­chand qui pre­nait la sienne, y com­pris Peg­gy qui avait de beaux tapis et l’im­pres­sion d’a­voir vécu une aventure.

Driss ren­tra à l’hô­tel par la porte de service.

Dans le hall, le Comte Orsi­ni était en conver­sa­tion avec M. Vers­trae­ten, le ban­quier belge. Ils étaient assis dans le patio, près de la fon­taine, et le Comte par­lait à voix basse, pen­chée, avec cette inti­mi­té des hommes qui pro­posent une affaire, et le ban­quier écou­tait avec cette atten­tion des hommes qui ont envie d’y croire.

Driss pas­sa devant eux sans s’ar­rê­ter. Il nota la pos­ture du Comte — le corps incli­né vers l’a­vant, les mains ouvertes, le sou­rire cali­bré — et il nota celle du ban­quier — les épaules ten­dues, les doigts qui tapo­taient le bras du fau­teuil, la femme à ses côtés qui regar­dait la fon­taine avec l’ex­pres­sion d’une per­sonne qui a ces­sé d’é­cou­ter depuis des années.

Quelque chose se met­tait en place.

Driss ne savait pas encore quoi. Mais il savait — il le sen­tait comme on sent le chan­ge­ment de vent sur le détroit — que les pièces du jeu com­men­çaient à bou­ger, que le Comte avan­çait un pion, que Cecil avan­çait le sien, que Peg­gy ne savait pas encore qu’elle était sur l’é­chi­quier, et que Gon­za­lo Here­dia, dans sa chambre du deuxième étage, écri­vait un rap­port où ne figu­rait rien d’in­té­res­sant parce que la seule chose inté­res­sante qui lui était arri­vée depuis trois jours était une voix de femme dans un res­tau­rant maro­cain, et cela ne se met­tait pas dans un rapport.

L’El Min­zah respirait.

Les chambres étaient habi­tées. Les cou­loirs sen­taient le par­fum des femmes et le tabac des hommes et l’en­cens du soir. Le patio bruis­sait de conver­sa­tions. Le pia­no du Caid’s Bar res­tait fer­mé — per­sonne n’en avait joué encore — mais il était là, patient, comme un per­son­nage qui attend son entrée.

Et dehors, au-delà des murs, au-delà des jar­dins et des oran­gers, le détroit de Gibral­tar sépa­rait deux conti­nents avec l’in­dif­fé­rence d’un dieu dis­trait, et les bateaux pas­saient, et le vent tour­nait, et Tan­ger fai­sait ce que Tan­ger fai­sait tou­jours — elle accueillait les étran­gers, les enve­lop­pait de lumière et d’o­deurs et de musique, et atten­dait de voir ce qu’ils deviendraient.

Cha­pitre 4 — Le pia­no et la ghayata

Théo­dore Vala­don arri­va à Tan­ger avec une par­ti­tion inache­vée et la convic­tion qu’il lui man­quait quelque chose.

Il ne savait pas quoi. Il savait ce que ce n’é­tait pas — ce n’é­tait pas du talent, il en avait, les pro­fes­seurs du Conser­va­toire le lui avaient dit avec cette par­ci­mo­nie de com­pli­ments qui est la marque des ins­ti­tu­tions fran­çaises, où l’é­loge res­semble tou­jours à une conces­sion arra­chée de force. Ce n’é­tait pas de la tech­nique, il en avait aus­si, ses doigts fai­saient ce qu’il vou­lait sur le cla­vier, et même par­fois des choses qu’il ne vou­lait pas, des choses sur­pre­nantes, des embran­che­ments impré­vus qui l’emmenaient dans des endroits qu’il n’a­vait pas pré­vus et qui étaient sou­vent meilleurs que ce qu’il avait pré­vu. Ce n’é­tait pas du cou­rage. Ce n’é­tait pas de l’am­bi­tion. C’é­tait autre chose. Un ingré­dient absent. Une fré­quence qu’il n’a­vait pas encore captée.

Il avait vingt-trois ans. Le Conser­va­toire lui avait don­né une bourse de voyage — six mois, l’Es­pagne et le Maroc, pour étu­dier les musiques popu­laires et en rap­por­ter quelque chose d’u­tile à la musique fran­çaise. Debus­sy avait enten­du le game­lan java­nais à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1889 et cela avait chan­gé la musique occi­den­tale. Ravel avait rap­por­té du Pays basque des rythmes qui pul­saient sous ses œuvres les plus civi­li­sées comme un cœur sous un cos­tume. On atten­dait de Théo­dore qu’il rap­por­tât de même — un tré­sor exo­tique, un frag­ment de monde loin­tain, une curio­si­té har­mo­nique qu’on pour­rait exhi­ber dans un poème sym­pho­nique et qui jus­ti­fie­rait l’in­ves­tis­se­ment de l’État.

Théo­dore se moquait de jus­ti­fier l’in­ves­tis­se­ment de l’É­tat. Théo­dore vou­lait entendre un son qu’il n’a­vait jamais entendu.

*

Il avait pris la chambre 112, rez-de-chaus­sée, la moins chère. La chambre don­nait sur le jar­din, et la nuit il enten­dait les oran­gers — pas un son à pro­pre­ment par­ler, mais un fré­mis­se­ment, un mur­mure de feuilles qui bou­geaient sans vent, comme si les arbres res­pi­raient dans leur som­meil. Le matin il enten­dait les oiseaux et l’ap­pel à la prière du fajr, et il res­tait dans son lit à écou­ter, les yeux ouverts, parce que c’é­tait peut-être la chose la plus étrange qu’il eût jamais enten­due — cette voix d’homme qui mon­tait dans le noir, avant le soleil, une voix sans accom­pa­gne­ment, sans har­mo­nie, une voix seule qui décla­rait quelque chose au ciel avec une cer­ti­tude totale, et cette cer­ti­tude était si étran­gère à Théo­dore, qui ne croyait en rien sauf en la musique, qu’elle lui fai­sait l’ef­fet d’un vertige.

Il pre­nait son petit déjeu­ner au patio — du pain, du beurre, du miel d’o­ran­ger, du café — et il écou­tait. L’hô­tel était un ins­tru­ment. Les pas sur les mosaïques fai­saient un son mat, irré­gu­lier, comme un piz­zi­ca­to. L’eau de la fon­taine fai­sait un son conti­nu, liquide, une note tenue qui chan­geait imper­cep­ti­ble­ment selon qu’on était debout ou assis, près ou loin, et qui ser­vait de basse conti­nue à tout ce qui se pas­sait dans le patio. Les voix des ser­veurs fai­saient un son doux, gut­tu­ral, en arabe — des phrases qui mon­taient et des­cen­daient comme des phrases musi­cales, avec des accents sur des syl­labes inat­ten­dues et des silences qui avaient une valeur ryth­mique. Et les oiseaux, par-des­sus tout, les oiseaux — des mar­ti­nets qui tour­noyaient au-des­sus du patio en pous­sant des cris aigus, une ligne mélo­dique anar­chique et joyeuse qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’on pou­vait écrire sur une portée.

Théo­dore notait. Il avait un car­net à spi­rale et un crayon, et il notait non pas des notes de musique — pas encore — mais des mots, des des­crip­tions de sons, des approxi­ma­tions. « Adhan du fajr : mi bémol ? non, entre mi bémol et mi, un endroit qui n’existe pas sur le pia­no. » « Fon­taine : la bémol conti­nu, avec des micro-varia­tions, comme un trille infi­ni­ment lent. » « Voix d’Ah­med le bar­man quand il dit bis­mil­lah : sol-la-si bémol des­cen­dant, mais le si bémol est bas, très bas, un quart de ton trop bas pour être juste et trop haut pour être faux. »

Les quarts de ton. C’é­tait ça, le pro­blème. Ou plu­tôt : c’é­tait ça, la question.

Le pia­no — le Pleyel du Caid’s Bar, beau, noir, accor­dé — avait douze notes par octave. Douze demi-tons. C’é­tait la gram­maire de la musique occi­den­tale, son alpha­bet, son archi­tec­ture. Et cette archi­tec­ture était magni­fique — elle per­met­tait Bach, Mozart, Cho­pin, Debus­sy, elle per­met­tait des cathé­drales sonores d’une com­plexi­té inouïe.

Mais elle ne per­met­tait pas l’adhan.

Elle ne per­met­tait pas ce mi bémol qui n’é­tait pas un mi bémol. Elle ne per­met­tait pas ce si bémol trop bas d’Ah­med. Elle ne per­met­tait pas ces inter­valles flot­tants, ces notes entre les notes, ces cou­loirs sonores qui exis­taient entre les touches du pia­no comme des pièces secrètes dans une mai­son dont on n’au­rait que les clés principales.

Théo­dore savait cela en théo­rie. Au Conser­va­toire, on lui avait par­lé des maqâms — les modes de la musique arabe, avec leurs inter­valles spé­ci­fiques, leurs quarts de ton, leurs micro-inter­valles qui échap­paient au tem­pé­ra­ment égal du pia­no. Il avait lu des trai­tés. Il avait écou­té des enre­gis­tre­ments. Mais les enre­gis­tre­ments étaient mau­vais — gré­sillants, loin­tains, apla­tis par le pho­no­graphe — et les trai­tés étaient écrits par des Euro­péens qui avaient trans­crit la musique arabe en nota­tion occi­den­tale, ce qui reve­nait, pen­sait Théo­dore, à tra­duire de la poé­sie chi­noise en alexan­drins : on conser­vait une forme mais on per­dait l’âme.

Il lui fal­lait entendre. Pas des enre­gis­tre­ments. Pas des trans­crip­tions. La chose elle-même.

*

Le qua­trième jour, il sortit.

Il des­cen­dit vers le Petit Soc­co par les ruelles que Cecil Pem­broke lui avait indi­quées — Cecil connais­sait tout le monde, y com­pris un jeune com­po­si­teur fran­çais qu’il avait croi­sé au Caid’s Bar et à qui il avait immé­dia­te­ment pro­po­sé ses ser­vices de guide cultu­rel, ce qui signi­fiait que Cecil l’a­mè­ne­rait dans des endroits inté­res­sants et qu’en échange Théo­dore lui don­ne­rait l’oc­ca­sion de par­ler, ce qui était la forme de paie­ment que Cecil préférait.

Mais ce matin-là, Théo­dore était seul.

Il s’as­sit au café du Petit Soc­co — le même où Peg­gy avait bu son café turc, la même table peut-être, les mêmes mouches — et il com­man­da un thé à la menthe et il attendit.

Il ne savait pas quoi.

Le Petit Soc­co était bruyant. Les ven­deurs criaient, les enfants cou­raient, les chats se bat­taient, un âne char­gé de pas­tèques tra­ver­sa la place avec l’air digne d’un ambas­sa­deur en mis­sion, et les conver­sa­tions en arabe bour­don­naient comme un essaim, et Théo­dore écou­tait tout, et tout était inté­res­sant, mais rien n’é­tait ce qu’il cherchait.

Et puis.

Le vieil homme était assis à trois tables de lui. Théo­dore ne l’a­vait pas vu arri­ver. Il était là, sim­ple­ment, comme s’il avait tou­jours été là — un homme maigre, très brun, les joues creuses, les yeux enfon­cés sous des sour­cils épais et blancs, por­tant une djel­la­ba grise qui avait la cou­leur et la tex­ture d’un mur. Il avait devant lui un verre de thé et un objet.

L’ob­jet res­sem­blait à une flûte. Mais ce n’é­tait pas une flûte — pas exac­te­ment. C’é­tait un tube de roseau, long d’en­vi­ron cin­quante cen­ti­mètres, per­cé de trous, avec une embou­chure éva­sée en corne. La sur­face du roseau était pati­née, presque noire, et les trous avaient été per­cés à des inter­valles irré­gu­liers, comme si l’ins­tru­ment avait été fabri­qué non pas selon un plan mais selon une intui­tion, une mémoire du son ins­crite dans les doigts de celui qui l’a­vait fait.

C’é­tait une ghayata.

Le vieil homme ne jouait pas. Il buvait son thé. La ghaya­ta était posée sur la table devant lui comme un sty­lo dont on ne se sert pas encore, et Théo­dore la regar­dait avec l’in­ten­si­té d’un homme qui a cher­ché quelque chose pen­dant long­temps et qui recon­naît sou­dain ce quelque chose, non pas à son appa­rence, mais à l’ef­fet qu’il pro­duit — un effet qui est comme un coup au plexus, comme une main qui se pose sur un point pré­cis de la poi­trine et qui dit : ici.

Théo­dore attendit.

Le vieil homme finit son thé. Il regar­da la place. Il regar­da le ciel. Il prit la ghayata.

Il ne fit pas de pré­am­bule. Pas de mise en place. Il por­ta l’ins­tru­ment à ses lèvres et souf­fla, et le son sortit.

Et Théo­dore fut renversé.

Ce n’é­tait pas une note. C’é­tait un cri. Un cri qui n’a­vait rien de bru­tal — il était au contraire d’une pré­ci­sion sidé­rante, un son aigu, per­çant, nasillard, qui vrillait l’air comme une mèche dans du bois et qui avait cette qua­li­té ter­ri­fiante des sons qui ne res­semblent à rien de connu. La ghaya­ta ne son­nait pas comme une flûte. Elle ne son­nait pas comme un haut­bois. Elle son­nait comme la voix d’un ani­mal qui n’exis­tait pas, un ani­mal dont le cri serait à la fois plain­tif et triom­phant, dou­lou­reux et exta­tique, et qui chan­te­rait depuis le fond d’une mon­tagne ou le fond d’un siècle.

Le vieil homme jouait.

Ses doigts bou­geaient sur les trous du roseau — vite, très vite, avec des orne­ments que Théo­dore n’a­vait jamais enten­dus, des trilles qui n’en étaient pas, des glis­san­dos micro­to­naux qui fai­saient pas­ser la mélo­die d’un mode à un autre sans tran­si­tion visible, comme un oiseau qui change de direc­tion en vol sans qu’on puisse voir le moment exact où il tourne. La mélo­die mon­tait, des­cen­dait, mon­tait encore, chaque phrase plus ornée que la pré­cé­dente, chaque note enve­lop­pée dans un nuage de micro-notes qui la fai­saient vibrer, et le rythme — il n’y avait pas de per­cus­sion, le vieil homme jouait seul — le rythme était dans le souffle, dans les accents, dans la façon dont cer­taines notes étaient appuyées et d’autres effleu­rées, et c’é­tait un rythme com­plexe, asy­mé­trique, que Théo­dore essaya de comp­ter et n’y par­vint pas.

Il sor­tit son car­net. Il essaya de noter.

Impos­sible.

Les notes étaient entre les notes. Les rythmes étaient entre les rythmes. Ce qu’il enten­dait ne ren­trait pas dans les cases de la nota­tion occi­den­tale — pas dans les por­tées, pas dans les mesures, pas dans les barres, pas dans les clés. C’é­tait comme essayer de des­si­ner le vent. On pou­vait des­si­ner les arbres que le vent pliait, les feuilles que le vent empor­tait, les vagues que le vent sou­le­vait — mais le vent lui-même, non.

Théo­dore refer­ma son carnet.

Il écou­ta.

Le vieil homme joua pen­dant peut-être dix minutes. Per­sonne autour de lui ne sem­blait par­ti­cu­liè­re­ment ému — les clients du café conti­nuaient à boire leur thé, à par­ler, à fumer. Un gamin jouait avec une cap­sule de bou­teille par terre. Un chat dor­mait. La musique fai­sait par­tie du décor, comme la lumière ou l’o­deur du pain, et c’é­tait peut-être cela le plus décon­cer­tant — que cette chose extra­or­di­naire fût ordi­naire ici, qu’elle appar­tînt à l’air du lieu, qu’on ne l’en­ca­drât pas dans une salle de concert entre deux applau­dis­se­ments mais qu’on la lais­sât vivre dans la rue, mêlée aux bruits, aux voix, aux mouches, sans pro­tec­tion et sans sacralisation.

Le vieil homme s’ar­rê­ta. Il posa la ghaya­ta. Il but une gor­gée de thé.

Théo­dore se leva. Il s’approcha.

— Mon­sieur. Excu­sez-moi. Je suis musicien.

Le vieil homme le regar­da. Ses yeux étaient noirs, très vifs, et ils regar­dèrent Théo­dore avec une curio­si­té dépour­vue de toute méfiance — une curio­si­té pure, ani­male, comme celle d’un oiseau qui observe quelque chose de nouveau.

Théo­dore ne par­lait pas arabe. Le vieil homme ne par­lait pas fran­çais. Ils se regar­dèrent un moment.

Puis Théo­dore fit la seule chose qu’il savait faire. Il prit le car­net, l’ou­vrit à une page vierge, et des­si­na un pia­no. Un rec­tangle avec des touches noires et blanches. Et il se mon­tra du doigt.

Le vieil homme regar­da le des­sin. Il regar­da Théo­dore. Et il sou­rit — un sou­rire lent, qui avait l’air de venir de très loin, d’un endroit où les mots ne ser­vaient à rien et où la musique était la seule langue.

Il mon­tra la ghaya­ta. Il mon­tra Théo­dore. Il mon­tra la ghaya­ta encore. Puis il fit un geste avec ses deux mains — les paumes ouvertes, tour­nées vers le ciel, un geste qui pou­vait signi­fier « pour­quoi pas » ou « inch’Al­lah » ou « on ver­ra » ou les trois à la fois.

Théo­dore hocha la tête. Il ne savait pas ce qu’il avait com­pris, mais il avait com­pris quelque chose.

*

Le soir, il s’as­sit au Pleyel du Caid’s Bar.

Le bar était vide — il était six heures, trop tôt pour les clients, trop tard pour les ser­veurs de l’a­près-midi. Ahmed asti­quait les verres en silence. La lumière du cou­chant entrait par les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol des motifs de den­telle dorée.

Théo­dore ouvrit le piano.

Il essaya de jouer ce qu’il avait entendu.

D’a­bord la note ini­tiale — ce cri. Il cher­cha sur le cla­vier. Un mi bémol ? Non, trop bas. Un mi natu­rel ? Trop haut. C’é­tait entre les deux. Là, exac­te­ment là, dans la fis­sure entre les touches, dans l’es­pace qui n’exis­tait pas. Le pia­no ne pou­vait pas aller là. Ses touches étaient des marches d’es­ca­lier, régu­lières, iden­tiques, et ce qu’il fal­lait c’é­tait une rampe, une pente lisse, un glis­se­ment conti­nu entre les sons.

Il essaya quand même. Il joua le mi bémol et tor­dit la note men­ta­le­ment — c’est-à-dire qu’il l’en­ten­dit fausse, et il sut que c’é­tait faux, et il sut que le pia­no ne pou­vait pas faire autre­ment, et il sen­tit pour la pre­mière fois la limite de l’ins­tru­ment, non pas comme un défaut mais comme une fron­tière — une fron­tière que quel­qu’un avait tra­cée il y a trois siècles, quand on avait déci­dé de divi­ser l’oc­tave en douze par­ties égales pour que toutes les tona­li­tés soient jouables, et cette déci­sion avait per­mis Le Cla­vier bien tem­pé­ré de Bach et les Pré­ludes de Cho­pin et tout ce que Théo­dore aimait le plus au monde, mais elle avait aus­si fer­mé des portes, et der­rière ces portes fer­mées il y avait le son de la ghayata.

Il joua la mélo­die telle qu’il s’en sou­ve­nait. De mémoire, approxi­ma­ti­ve­ment. Elle sor­tit plate. Les orne­ments man­quaient. Les micro-inter­valles man­quaient. Les trilles étranges qui enve­lop­paient chaque note comme un halo man­quaient. C’é­tait un sque­lette de la musique qu’il avait enten­due — les os étaient là, mais pas la chair, pas le sang, pas le souffle.

Il recom­men­ça. Plus len­te­ment. En essayant d’a­jou­ter des appo­gia­tures, des mor­dants, des trilles rapides entre les notes prin­ci­pales pour imi­ter le foi­son­ne­ment orne­men­tal de la ghaya­ta. C’é­tait mieux. C’é­tait plus vivant. Mais c’é­tait encore faux — pas faux au sens de désac­cor­dé, faux au sens de dépla­cé, comme un mot étran­ger pro­non­cé avec l’ac­cent d’une autre langue, com­pré­hen­sible mais pas authentique.

Il s’ar­rê­ta.

Il posa ses mains sur ses genoux et regar­da le cla­vier. Les touches blanches et noires, si fami­lières, si sûres, si bien ran­gées dans leur ordre mil­li­mé­trique. Et il pen­sa : ce n’est pas le pia­no qui doit imi­ter la ghaya­ta. Ce n’est pas la ghaya­ta qui doit se plier au pia­no. C’est quelque chose d’autre. Un troi­sième endroit. Un endroit qui n’existe pas encore.

Ahmed posa un verre de thé sur le piano.

— Chou­kran, dit Théodore.

C’é­tait le seul mot d’a­rabe qu’il connais­sait. Ahmed hocha la tête et retour­na à ses verres.

Théo­dore but le thé. Il était brû­lant, sucré, men­tho­lé. Le goût de la menthe fit quelque chose dans sa tête — un déclic, un rafraî­chis­se­ment, une petite porte qui s’ouvrait.

Il repo­sa le verre et joua autre chose.

Pas la mélo­die de la ghaya­ta. Pas du pia­no clas­sique. Quelque chose entre les deux. Un accord ouvert — do et sol, une quinte, la chose la plus ancienne de la musique, l’in­ter­valle que Pytha­gore avait enten­du dans le chant des for­ge­rons — et sur cette quinte, une ligne mélo­dique qui ne cher­chait pas à repro­duire la ghaya­ta mais qui cher­chait l’es­pace que la ghaya­ta avait ouvert dans son esprit. Il joua des notes répé­tées, insis­tantes, comme le rythme des ben­dirs. Il joua des clus­ters doux — des grappes de notes voi­sines pres­sées ensemble, qui créaient un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, quelque chose qui res­sem­blait de loin, de très loin, à ce qu’il avait entendu.

C’é­tait mauvais.

Mais c’é­tait mau­vais dans la bonne direction.

Théo­dore le savait. Il avait assez com­po­sé pour recon­naître la dif­fé­rence entre un échec sté­rile et un échec fécond. L’é­chec sté­rile laisse les mains vides. L’é­chec fécond laisse une graine — une graine qu’on ne sait pas encore plan­ter, mais dont on devine la forme.

Il refer­ma le piano.

Dehors, le muez­zin du Magh­reb chan­ta — la prière du cou­cher du soleil, la qua­trième du jour, la voix mon­tant dans le ciel rou­gis­sant avec cette cer­ti­tude qui fai­sait trem­bler Théo­dore, et il écou­ta, et il pen­sa : je ne sais pas encore ce que je cherche, mais je sais main­te­nant que ça existe. C’est ici. C’est dans cette ville. C’est dans l’air entre les notes, dans l’es­pace entre les touches, dans le silence entre les prières.

Il suf­fi­sait de trou­ver com­ment l’attraper.

Ou, peut-être, de ne pas l’at­tra­per du tout — de le lais­ser venir, comme le vent du détroit, qui ne se com­mande pas mais qui arrive.

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Leurs mains sont bleues

Leurs mains sont bleues

Paul Bowles est un écri­vain un peu mar­gi­nal. Parce que ce n’est pas qu’un écri­vain… Autour du très beau livre The shel­te­ring sky (tra­duit très fidè­le­ment en fran­çais par… un thé au Saha­ra), por­té à l’é­cran par Ber­nar­do Ber­to­luc­ci en 1990 avec la très trou­blante Debra Win­ger et John Mal­ko­vitch, il n’en est pas moins un voya­geur et un esthète, écou­tant avec pas­sion les musiques qu’il trouve sur son che­min. On le sait moins mais Bowles est par­ti de nom­breux mois sur les routes du Maroc pour enre­gis­trer sur bandes magné­tiques les der­niers musi­ciens ber­bères. C’est donc tout natu­rel­le­ment qu’on retrouve trace de ces voyages au cœur de ce livre paru pour la pre­mière fois en 1998 sous le titre Leurs mains sont bleues, titre qu’on ne peut com­prendre qu’à la lec­ture du poème d’Ed­ward Lear qu’on trouve en exergue.

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Com­po­sé de plu­sieurs récits de voyage, on découvre un Paul Bowles par­fois esthète, par­fois bour­ru, au regard tou­jours aigui­sé sur le monde qui l’en­toure. Par­lant de son amour pour les per­ro­quets ou des ren­contres avec les poli­ti­ciens locaux rétifs des vil­lages les plus recu­lés du Rif, c’est tou­jours en amou­reux du voyage, avec tout ce qu’il com­porte d’in­con­fort, qu’il écrit ces pages d’un autre temps. Lucide, il n’hé­site pas à citer Lévi-Strauss pour racon­ter que le voyage est avant tout une confron­ta­tion de notre occi­dent confor­table avec la misère du monde :

Il pré­tend que pour que le monde occi­den­tal conti­nue à fonc­tion­ner conve­na­ble­ment, il lui faut sans cesse se débar­ras­ser d’im­menses quan­ti­tés de rebuts qui sont déver­sés auprès de peuples moins chan­ceux. « Ce que d’a­bord vous nous mon­trez, voyages, c’est notre ordure lan­cée au visage de l’humanité. »

En 1950, à Hik­ka­du­wa, sur la belle île qui por­tait encore à l’é­poque le doux nom de Cey­lan, il révèle, en par­fait connais­seur des rythmes et des sons, le secret des Parit­ta :

On m’a expli­qué, aujourd’­hui, que la psal­mo­die du pirith ne peut avoir que quatre tons dis­tincts, pas un de plus, car l’a­jout d’un cin­quième la ferait pas­ser dans le genre musi­cal, ce qui est stric­te­ment inter­dit. Les offi­ciants sont peut-être trop atta­chés à la lettre de la loi. De toute façon, à l’in­té­rieur de la gamme per­mise, ils par­viennent à chan­ter tous les quarts de tons pos­sibles. Les chiens de l’au­berge hur­laient et jap­paient contre eux jus­qu’à ce que le garde, en criant, réus­sît à les faire taire.

Et puis ces quelques mots encore, qui sont comme le comble de l’hu­mi­li­té du voya­geur, et qui me rap­pellent ce que dit, d’une autre manière, Laurent dans cet article quand il dit non pas “faire un voyage”, mais “faire un pays”, comme si nous étions acteur de quelque chose alors que nous n’en sommes que les pan­tins, et il a bien rai­son de dire que cette expres­sion révèle une atti­tude pré­ten­tieuse. Bou­vier disait de son côté qu’on croit faire un voyage, mais c’est le voyage qui nous fait… Paul Bowles parle, lui, d’i­gno­rance mal­gré tout ce qu’on peut savoir. Il est en Inde en 1952 :

Main­te­nant, après avoir par­cou­ru quelques douze-mille kilo­mètres à tra­vers le pays, je le connais presque aus­si peu qu’à mon pre­mier séjour. J’ai pour­tant vu un grand nombre de gens et de lieux, et j’ai au moins une idée un peu plus détaillée qu’au début de mon ignorance.

Enfin et pour ter­mi­ner, je par­lais plus haut des fonc­tion­naires rétifs qui lui ont mis des bâtons dans les roues lors­qu’il s’é­car­tait des routes pour aller recueillir la musique tra­di­tion­nelle maro­caine, il rap­porte les pro­pos de l’ac­cul­tu­ra­tion dont sont vic­times les peuples anciens, qui me rap­pellent les pires moments qu’un peuple puisse subir dans sa chair ; celui où l’au­to­ri­té lui refuse le simple droit d’exis­ter car consi­dé­ré comme dégé­né­ré

« Je déteste toutes les musiques popu­laires, et en par­ti­cu­lier celle de chez nous, ici au Maroc. On dirait des bruits de sau­vages. Pour­quoi vous aider à expor­ter ce que nous essayons de détruire ? Vous recher­chez de la musique tri­bale. Il n’y a plus de tri­bus. Nous les avons dis­soutes. Alors, ce mot ne veut plus rien dire. Et de toute façon, il n’y a jamais eu de musique tri­bale, seule­ment du bruit. Non, Mon­sieur, je ne suis pas d’ac­cord à votre projet. »

Le livre de Paul Bowles, Leurs mains sont bleues a été réédi­té dans la col­lec­tion Aven­tures chez Points. Tra­duc­tion (de l’a­mé­ri­cain) par Liliane Abensour.

Pho­to d’en-tête © Chris Ford

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Doğu din­leme n°3 : Mor Karbasi

Doğu din­leme n°3 : Mor Karbasi

Troi­sième album de cette jolie fille venue de Jéru­sa­lem, à la croi­sée des cultures médi­ter­ra­néennes. Ascen­dances perses, maro­caines, juives, elle mêle sa voix cris­tal­line et légè­re­ment trem­blante à une langue que vous aurez peut-être du mal à recon­naître, même si on y res­sent clai­re­ment des accents espa­gnols. En effet, cette langue est le ladi­no, la langue uti­li­sée par les Juifs espa­gnols dans leur longue errance, jus­qu’au bas des murailles de Constantinople.

Mor Karbasi

Mor Kar­ba­si chante l’op­pres­sion des séfa­rades sur des airs qui frisent le fla­men­co ou le fado, passe par l’é­mo­tion sur des musiques aux accents égyp­tiens ou maro­cains, avec une grâce superbe qui ne peut lais­ser de marbre et qui fait d’elle la cour­roie de trans­mis­sion de cette langue qui tend à disparaître.

  • 2008 : The Beau­ty and the Sea
  • 2011 : Daugh­ter of the Spring
  • 2013 : La Tsa­di­ka

Site offi­ciel : morkarbasi.com/

ℑ — Doğu din­leme n°2 : Mer­can Dede

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