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Ain­si naissent les plus belles his­toires lorsque l’aube blanche gran­dit dans l’air froid

A la fin des jour­nées d’hi­ver, tan­dis que la nuit enva­hit les longues heures froides, j’ouvre les pages de livres qui sont comme des gri­moires déco­rés de runes anciennes, pleins de signes et de magie nor­dique. J’at­tends alors jus­qu’au matin pour me sou­ve­nir des mots, regar­dant la lueur gri­ma­çante du jour poin­ter au loin, étei­gnant les petites lumières qui donnent encore le jour au milieu des ténèbres.

Iceland

[audio:ragnheidur.xol]

Cette saga com­mence alors que le roi Hákon Adal­steinfós­tri régnait sur la Nor­vège, et elle se pas­sa vers la fin de sa vie. Il y avait un homme qui s’ap­pe­lait Thor­kell ; il était sur­nom­mé Ske­rau­ki ; il habi­tait le Súr­na­dalr, et avait rang de her­sir. Il avait une femme qui s’ap­pe­lait Ísger­dr, et trois enfants, des fils ; l’un s’ap­pe­lait Ari, l’autre, Gís­li, le troi­sième — c’é­tait le plus jeune —, Thor­jörn. Tous gran­dirent à la mai­son. Il y avait un homme qui se nom­mait Ísi ; il habi­tait dans le Nord­moerr, dans le fjord qui s’ap­pelle Fibu­li ; sa femme s’ap­pe­lait Ingi­ger­dr, et sa fille, Ingib­jörg. Ari, le fils de Thor­kell du Súr­na­dalr, la deman­da en mariage, et elle lui fut accor­dée avec de grands biens. Il y avait un esclave qui s’ap­pe­lait Kolr : il s’en alla avec elle [chez Ari]. Il y avait un homme qui s’ap­pe­lait Björn le Blême ; c’é­tait un ber­ser­kr(1). Il allait par le pays et pro­vo­quait les hommes en duel s’ils ne vou­laient pas faire à son gré. Pen­dant l’hi­ver, il vint chez Thor­kell du Súr­na­dalr. C’é­tait Ari, son fils, qui diri­geait alors la ferme. Björn offrit à Ari de choi­sir entre deux choses : pré­fé­rait-il se battre en duel contre lui dans l’î­lot qui se trouve dans le Súr­na­dalr et s’ap­pelle Stok­kahólmr, ou bien vou­lait-il lui livrer sa femme ? Il choi­sit aus­si­tôt de se battre, plu­tôt que de cou­vrir de honte et lui et sa femme. La ren­contre aurait lieu dans un délai de trois nuits. À pré­sent, le temps passe jus­qu’à la ren­contre sur l’î­lot. Alors ils se battent, et pour conclure, Ari tombe et y laisse la vie. Björn consi­dé­ra avoir rem­por­té au com­bat et la terre et la femme. Gís­li dit qu’il pré­fère périr que de lais­ser faire cela, qu’il veut se battre en duel contre Björn. Alors Ingib­jörg prit la parole : « Ce n’est pas parce que j’ai été mariée à Ari que je n’au­rais pas pré­fé­ré t’ap­par­te­nir. Kolr, mon esclave, pos­sède une épée qui s’ap­pelle Grásí­da(2) et tu vas lui deman­der qu’il te la prête car elle a la pro­prié­té de don­ner la vic­toire à celui qui s’en sert dans la bataille. » Il deman­da l’é­pée à l’es­clave, et l’es­clave se fit prier pour la prê­ter. Gís­li se pré­pa­ra pour le duel, le com­bat eut lieu et se ter­mi­na par la mort de Björn. Alors Gís­li consi­dé­ra qu’il avait rem­por­té une grande vic­toire, et l’on dit qu’il deman­da Ingib­jörg en mariage, ne vou­lant pas lais­ser cette excel­lente femme sor­tir de la famille, et qu’il obtint. Il prit donc toute la pro­prié­té et devint un homme impor­tant. Là-des­sus, son père mou­rut et Gís­li reprit toute la pro­prié­té après lui. Alors il fit tuer tous ceux qui avaient accom­pa­gné Björn. L’es­clave récla­ma son épée, et Gís­li ne vou­lut pas la lui rendre : il lui offrit de l’argent à la place. Mais l’es­clave ne vou­lut rien d’autre que son épée, et ne l’ob­tint pas. Celui lui déplut fort, et il se jeta sur Gís­li : ce fut une grande bles­sure. En échange, Gís­li frap­pa l’es­clave à la tête avec Grásí­da, si fort que l’é­pée se bri­sa, mais le crâne en fut fen­du, et l’un et l’autre tombèrent.

Iceland

Notes:
1 — On appelle ain­si les guer­riers-fauves, clai­re­ment rat­ta­chés à l’i­déo­lo­gie odi­nique, qui entraient dans une sorte de fureur sacrée et se ren­daient alors capables des plus invrai­sem­blables exploits. Leur nom peut signi­fier qu’ils se bat­taient à décou­vert (sans che­mise), mais, plus vrai­sem­bla­ble­ment, qu’ils étaient doués de la force d’un ours dont ils por­taient la peau en guise d’ar­mure (che­mise d’ours).
2 — Voi­là un des meilleurs exemples de tra­di­tion véné­rable en Islande. Le nom de l’é­pée vient pro­ba­ble­ment de gnár (gris), cou­leur conven­tion­nel­le­ment attri­buée au fer et à l’a­cier dans ken­nin­gar (méta­phores) des scaldes. Grásí­da signi­fie­rait alors : aux flancs gris. L’arme qui porte ce nom — tan­tôt épée, tan­tôt lance — se retrouve dans maintes sagas. On lui attri­buait des pro­prié­tés mer­veilleuses, comme le dit pré­ci­sé­ment notre texte ; il était d’ailleurs très fré­quent de don­ner un nom aux armes et de faire inter­ve­nir des sor­ciers pour pré­si­der à leur fabrication

Saga de Gís­li Súrs­son (Gís­la saga Súrs­so­nar) écrite entre 1270 et 1320.
Texte extrait de Sagas Islan­daises, Gal­li­mard La Pléiade, tra­duc­tion et anno­ta­tions de Régis Boyer
Tra­duc­tion anglaise sur cette page.

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Fan­ny Hill, une fille de joie

Fan­ny Hill, or Memoirs of a Woman of Plea­sure, ou Mémoires d’une fille de joie est consi­dé­ré comme le pre­mier roman éro­tique. Écrit en 1749 par John Cle­land tan­dis qu’il pur­geait une peine de pri­son pour dettes, il ren­voya son auteur en pri­son pour inci­ta­tion à la débauche. Il fut inter­dit aux États-Unis jus­qu’en 1966.
Il sem­ble­rait que l’au­teur ait clai­re­ment fait un jeu de mots avec le nom du per­son­nage prin­ci­pal puisque Fan­ny, c’est la vulve et Hill, un mame­lon ou le Mont de Vénus. Tout un programme…
Le texte est inté­gra­le­ment dis­po­nible sur Gal­li­ca. Pour la petite his­toire, Edouard-Hen­ri Avril l’illus­tra et se spé­cia­li­sa par la même occa­sion dans l’illus­tra­tion éro­tique, d’un goût par­fois dou­teux… On pour­ra lire éga­le­ment le texte d’A­pol­li­naire sur l’œuvre.

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Scène de chasse en blanc

Une demi-heure après, leur thé ingur­gi­té, mes trois visi­teurs pre­naient congés. Je m’ac­ti­vai dehors à cas­ser du bois pour le feu. Sou­dain, venant du bois, des coups de fusil reten­tirent dans le loin­tain ; un d’a­bord, puis un autre. Des coqs de bruyère s’en­vo­lèrent, effrayés par le bruit. Au som­met d’un pin, un geai fit entendre sa plainte. Ensuite, tout rede­vint calme. J’é­cou­tai lon­gue­ment pour voir si per­sonne n’ap­pro­chait, mais rien ne vint plus bri­ser le silence.

Untitled

Sur le bas Ienis­seï, la nuit tombe de très bonne heure. Ren­tré à l’in­té­rieur de la cabane, je fis du feu dans le poêle et com­men­çai à faire cuire ma soupe, sans ces­ser de guet­ter le moindre bruit venant du dehors. Je sen­tais, invi­sible, impal­pable, la pré­sence de la mort qui rôdait autour de moi, prête à tout moment à se décou­vrir sous un aspect impré­vi­sible : l’homme, la bête, le froid, l’ac­ci­dent, la mala­die… Face à elle j’é­tais seul, n’ayant pour seul recours que la vigueur de mes bras et de mes jambes, la pré­ci­sion de mon tir, la viva­ci­té de mon esprit, et la Pro­vi­dence divine ! Plon­gé dans ces sombres réflexions, je ne m’a­per­çus pas du retour de l’é­tran­ger. Comme la veille, il appa­rut tout à coup sur le seuil. A tra­vers la buée, je dis­tin­guai d’a­bord les yeux rieurs qui se déta­chaient sur le fin visage. Il entra dans la cabane et, avec un grand bruit, dépo­sa dans un coin trois fusils.
— Deux che­vaux, trois fusils, deux selles, deux boîtes de bis­cuits, un demi-paquet de thé, un sachet de sel, cin­quante car­touches, deux paires de bottes, énu­mé­ra-t-il en riant. Bonne chasse aujourd’hui.

Fer­dy­nand Ossen­dows­ki, Bêtes, hommes et dieux
A tra­vers la Mon­go­lie inter­dite, 1920–1921
Edi­tions Phe­bus Libretto

Ain­si com­mence le grand roman fan­tôme d’aventures…

Après

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Les rillettes et la bière de Proust

Vous convoi­tez sérieu­se­ment les rayons des librai­ries afin que votre plume soit enfin récom­pen­sée de ses efforts par la publi­ca­tion de vos écrits ? Vous atten­dez depuis des années d’être cer­ti­fié du label uni­ver­sel de “GRAN­TÉ­CRI­VAIN” ? Ce petit livre aus­si “à l’an­cienne” qu’un pot de mou­tarde, impri­mé sur papier vélin non mas­si­co­té est fait pour vous.
Thier­ry Mau­ge­nest y a col­lec­té une cin­quan­taine de fiches pra­tiques afin de vous déli­vrer les meilleurs conseils pour que vous puis­siez enfin écrire le livre dont vous rêviez. Enri­chi de moult extraits des plus beaux chefs-d’œuvres de la lit­té­ra­ture fran­çaise, vous y trou­ve­rez for­cé­ment votre compte.

Nature morte par Willem Kalf

Lorsque vous effec­tuez un cal­cul dans votre roman, véri­fiez tou­jours si votre compte est bon… au risque de com­mettre d’im­par­don­nables étourderies :

Le cha­meau était lan­cé, et rien ne pou­vait plus l’ar­rê­ter. Quatre mille Arabes cou­raient der­rière, pieds nus, ges­ti­cu­lant, riant comme des fous, et fai­sant luire au soleil six cent mille dents blanches1

Alphonse Dau­det, Tar­ta­rin de Tarascon

1 — Ce qui fait cent-cin­quante dents par bouche !


Afin de soi­gner son style, Léau­taud conseillait de sup­pri­mer tous les mais, les pour­tant, les en effet, les d’ailleurs et les cepen­dant. Mais ces termes se retrouvent pour­tant sous la plume de grands écri­vains. En effet, Bal­zac usait de beau­coup de cepen­dant, d’en effet et de pour­tant, pour­tant ses romans sont par ailleurs fort bien écrits. Mais Léau­taud vou­lait dire cepen­dant que le pour­tant, le d’ailleurs, ou l’en effet, pour­tant utiles par ailleurs, sont en effet du plus mau­vais effet lors­qu’un écri­vain, pour­tant pré­ve­nu, en abuse. D’ailleurs, ce ne sont pas ces termes mais l’u­sage exces­sif de ceux-ci qui alour­dit en effet la prose. Vous ne devrez pour­tant pas ban­nir pour autant tous les cepen­dant, les mais ou les d’ailleurs, mais veiller cepen­dant, comme le pré­co­nise en effet Léau­taud, à ne pas en abu­ser par ailleurs.

Un livre qui vous dis­trai­ra en toutes cir­cons­tances… Mais en ce qui concerne le clou du livre, c’est à dire les rillettes de Proust, je ne vends aucu­ne­ment la mèche, il va fal­loir ache­ter le livre…

Thier­ry Mau­ge­nest, Les rillettes de Proust, et autres fan­tai­sies littéraires
JBZ & Cie

A suivre dans la même col­lec­tion, le bré­viaire des petits plai­sirs hon­teux

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Julius Win­some

Snow Crystal Landscape

Julius Win­some (roman de Gerard Dono­van) est un homme froid, iso­lé dans une cabane en bois au beau milieu de la forêt, presque à che­val sur la fron­tière, dans le Maine. Il vit dans un mai­son que lui a légué son père, une cabane aux murs recou­verts de livres, et se berce de mots dans une atti­tude mutique, proche de l’é­ré­mi­tisme le plus total. Ses quelques incur­sions en ville lui per­mettent de se pro­cu­rer le strict néces­saire, mais son idéal de vie consiste à faire pas­ser ses jours de retraite dans le doux silence de la forêt ennei­gée, avec son unique com­pa­gnon Hobbes, un chien aimant et patient.
Le décor est plan­té. Nous sommes en pleine nature. La neige est tombée.

Lime Tree Avenue in the Snow

Julius Win­some n’est pas un chas­seur, contrai­re­ment aux hommes de la région, mais il pos­sède une Enfield de sni­per que son père tenait de son propre père qui l’a­vait uti­li­sé pen­dant la pre­mière guerre mondiale.
Julius compte pas­ser des moments calmes, bai­gné dans la douce lec­ture de ses livres et par­ti­cu­liè­re­ment des son­nets de Sha­kes­peare, jus­qu’au jour où un coup de feu reten­tit tout près de sa mai­son, un coup de feu qui abat­tra net son com­pa­gnon Hobbes. Le per­son­nage prin­ci­pal va alors se trans­for­mer en une bête sau­vage, froi­de­ment cal­cu­la­trice et avec son Enfield, il va par­cou­rir la cam­pagne blanche pour abattre à son tour les chas­seurs des envi­rons. Com­mence une douce des­cente aux enfers dans le silence étouf­fé de ce cau­che­mar blanc, l’ap­pren­tis­sage de la souffrance.

Je n’at­ten­dais rien et rien n’est arri­vé. Une épaisse couche de glace s’est glis­sée dans mon coeur. Je l’ai sen­tie s’ins­tal­ler, grip­per les sou­papes et apai­ser le vent qui souf­flait dans ma car­casse. Je l’ai enten­due se pla­quer sur mes os, insé­rant du silence dans les endroits fra­giles, dans tout ce qui était bri­sé. Mon coeur a alors connu la paix du froid. J’ai renon­cé à mon ami, et la veillée noc­turne s’est ter­mi­née : désor­mais, seul son esprit vien­drait me rendre visite.

La souf­france de Win­some va se muer tout dou­ce­ment en ins­tinct meur­trier dans lequel la morale n’a plus sa place ; on ne se pose plus la ques­tion de savoir si tuer est bien ou mal. Toute la ques­tion est de savoir si la ven­geance froide devient un bon moyen de pan­ser ses plaies.

La nuit m’a dur­ci comme un bâton et m’a bran­di contre le monde. J’é­tais un bâton mena­çant l’u­ni­vers. J’ai regar­dé ma main qui agrip­pait la crosse. J’é­tais le fusil. J’é­tais la balle, la cible, la signi­fi­ca­tion d’un mot qui se dresse tout seul. Voi­là le sens du mot “ven­geance”, même lors­qu’on le couche sur le papier.

frozen willow

Gerard Dono­van nous sert un roman cru et froid comme un cadavre dans la neige. C’est une ode à l’a­mi­tié, le sou­ve­nir d’un amour per­du et enfin un grand cri de soli­tude adres­sé à tous les dis­pa­rus, dans ce qu’il y a de plus dou­lou­reux. Ce roman éclate comme un coup de fusil dans la forêt, un éclat métal­lique qui se plante dans la chair et nous invite à nous poser une der­nière fois la ques­tion du deuil. Des mots trou­blants qui trouvent un écho au creux de mon existence.

J’ai décou­vert la forme du deuil, et elle m’est deve­nue fami­lière, puisque le moindre recoin, le moindre banc de Fort Kent me rap­pe­laient mon père, tous les endroits qu’il fré­quen­tait. Com­bien de fois suis-je pas­sé devant sa tombe en allant ache­ter du pain et du lait — sur­tout les pre­mières semaines après la dis­pa­ri­tion de l’homme avec qui j’a­vais par­ta­gé les trente pre­mières années de ma vie -, et je me suis deman­dé com­ment tant de science et d’ex­pé­rience avait pu s’é­teindre comme une lampe.

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