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En apnée

René Burri - Thaïlande - Bangkok - 1961

© Rene Burri/Magnum Photos

On fait le fier, for­cé­ment. Les voyages ne forment pas seule­ment l’en­ten­de­ment. Ils aiguisent, dit-on, le regard et vous raf­fer­missent l’âme. Peut-être même qu’à la longue ils ver­rouillent en vous quelque chose. On ne peut arpen­ter tous les désastres sans pro­tec­tion inté­rieure ; on ne court pas les incen­dies du monde et les détresses sans se cla­que­mu­rer, mine de rien, dans une dure­té mini­male. Sans elle, tien­drait-on long­temps debout sur le che­min ? Tous les vrais voyages — et cer­tains plus que d’autres — se font en apnée.

Ray­mond Depar­don et Jean-Claude Guille­baud, La col­line des anges
Retour au Viet­nam (1972–1992)
Edi­tions Points 1993

 

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Les hauts pla­teaux — Lieve Joris

Congo River

Rivière Congo
Pho­to © CIFOR (Cen­ter for Inter­na­tio­nal Fores­try Research)

Voi­ci un récit jour­na­lis­tique écrit par Lieve Joris, une écri­vaine belge de langue fla­mande dont le grand-oncle fut mis­sion­naire au Zaïre. Lieve Joris et le Congo, c’est une vieille affaire, elle en a déjà tiré un livre en 1987 depuis qu’elle est par­tie sur les traces de cet oncle. Dans ce petit livre à l’é­cri­ture ner­veuse, elle décrit son voyage sur les hauts pla­teaux du Congo, une par­tie du monde revêche et aban­don­née, dans laquelle une umu­zun­gu (une blanche) n’a rien pas grand-chose à faire, alors lorsque l’une d’elle tra­verse les vil­lages, c’est une véri­table attrac­tion, on se presse autour d’elle, on veut la tou­cher, on veut la voir… C’est la rai­son pour laquelle elle ne pour­ra faire son voyage à pied qu’ac­com­pa­gnée de per­sonnes proches des milices ou de l’ar­mée. Obli­gée de men­tir sur qui elle est, elle s’in­vente deux enfants et un mari, car une femme non mariée et sans enfants, ça n’existe tout sim­ple­ment pas. On se rend compte alors du gouffre qui sépare les deux mondes, gouffre cultu­rel, gouffre entre deux civi­li­sa­tions qui ne se connaissent ni ne peuvent s’in­ter­pé­né­trer tant les échanges dont elle parle ne se font que par inter­prète inter­po­sé. Les ren­contres avec les notables des vil­lages, les femmes, ses guides, tout ceci reste confron­té à la bar­rière de la langue et manque d’au­then­ti­ci­té, mais on ne pour­ra faire ce reproche à l’au­teur qui a ten­té de trans­per­cer cette région dif­fi­cile, dans laquelle elle se trou­ve­ra plu­sieurs fois pla­cée face à des écueils. Arri­vée près du lac Tan­ga­ny­ka, la situa­tion va même faillir tour­ner en eau de bou­din. On sent dans ce livre une ten­sion incroyable entre les habi­tants, les mili­taires et la per­sonne de Lieve Joris qui ne peut que livrer un témoi­gnage de son pas­sage, sans pou­voir outre mesure écrire sa propre page d’his­toire au Congo. Elle des­sine à sa manière une carte de cette région résis­tante à la manière des explo­ra­teurs du XIXème siècle.

Dehors, la lune pen­dait tel un bal­lon lumi­neux entre les cases. Dans quelques jours, elle serait pleine ; je pen­sai au curé Joro­jo­ro qui avait été ravi de savoir qu’elle nous accom­pa­gne­rait durant notre voyage. A Bijom­bo, j’a­vais reçu une lettre de lui. D’une belle écri­ture élé­gante, il me sou­hai­tait bon cou­rage et disait qu’à Minembwe tout le monde était en pen­sée avec moi.
Comme par­tout en Afrique, les enfants de Kago­go jouaient dehors les nuits de clair de lune. Ils se pres­saient en riant devant les grandes ouver­tures des fenêtres de la case et reni­flaient bruyam­ment à cause de la fumée s’é­le­vant du feu de bois. Ils por­taient des tee-shirts déchi­rés et des blou­sons trop grands. Leurs yeux vifs, futés brillaient à la lueur du feu.

Lieve Joris, Les hauts plateaux
Actes Sud, 2009
tra­duit du fla­mand par Marie Hooghe

Ce livre a reçu le prix Nico­las Bou­vier 2009

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Win­ter — Rick Bass

Winter Wonderland in Apgar Village

Pho­to © Gla­cierNPS

L’hi­ver com­mence à s’en aller. La jour­née d’hier, belle et fraiche en était le pre­mier signe. Lorsque l’hu­mi­di­té com­mence à s’é­va­po­rer et qu’elle laisse la place à de belles jour­nées lumi­neuses, c’est là que tout rede­vient clair et que l’im­pres­sion de sor­tir de la nuit est la plus forte.
Rick Bass est un écri­vain amé­ri­cain très impli­qué dans les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux de son pays et c’est à un tour­nant de sa vie qu’il décide de par­tir pour le nord du Mon­ta­na, à Troy, à moins de 100 kilo­mètres de la fron­tière rec­ti­ligne qui sépare son pays du Cana­da. Un choix de vie qu’il décide de prendre en s’ins­tal­lant dans ce nord froid que l’hi­ver va bien­tôt recou­vrir de blanc. Son livre est un jour­nal, le jour­nal d’une nou­velle vie qui va se foca­li­ser sur l’hi­ver, puis­qu’en fait, si on pou­vait résu­mer ces lieux en deux mots, ce serait forêt et hiver.

Aujourd’­hui, la mati­née est ven­teuse et chaude, les herbes sont presque cou­chées à plat. Il n’y a rien de plus exci­tant que le vent. Si, un nou­vel amour — et puis le vent. Mais le vent a tou­jours été là. Avant même de connaître l’a­mour, vous connais­siez le vent. Le vent était capable de vous gri­ser quand vous étiez petit, et il le peut encore, et ne s’en pri­ve­ra pas.

Inévi­ta­ble­ment, Bass n’é­tant pas de la région, il se heur­te­ra aux rive­rains avec qui les rela­tions ne sont pas tou­jours simples et tendres. Par­fois rudes, par­fois agres­sifs, ceux qui le voient arri­ver ne lui faci­li­te­ront pas la vie, mais débon­naire et dans la bonne atti­tude de celui qui veut apprendre, il s’a­mu­se­ra à écou­ter les bons conseils, peut-être aus­si pour sa propre sur­vie. Car il attend l’hi­ver avec impa­tience, il en attend le bruit étouf­fé et le froid saisissant.

C’est un pays de len­teur. Un pays d’il y a long­temps. On apprend plus faci­le­ment cer­taines choses quand on les regarde arri­ver au ralenti.

Winter Fishing on Lake McDonald

Pho­to © Gla­cierNPS

L’é­cri­ture de Bass est douce et poé­tique, il encap­sule les idées dans des mots en s’ap­puyant sur cette culture du froid qui est si pré­gnante dans ces lieux, don­nant corps au racon­tars, aux his­toires de fan­tômes qui sont la culture orale des pays

Je crois à la vieille légende de Jim Brid­ger, à l’é­poque où il a pas­sé l’hi­ver du côté de Yel­lows­tone. Il est ensuite retour­né dans l’est où il a racon­té aux cita­dins de ces régions que quand les trap­peurs essayaient de se par­ler, les mots gelaient en sor­tant de leur bouche ; ils ne pou­vaient pas entendre ce qu’ils se disaient les uns aux autres, parce que les paroles gelaient dès la seconde où elles fran­chis­saient leurs lèvres — si bien qu’ils étaient obli­gés de ramas­ser les mots gelés, de les rap­por­ter autour du feu de camp le soir et de les décon­ge­ler, afin de savoir ce qui s’é­tait dit dans la jour­née, en recons­ti­tuant les phrases mot par mot. Moi je peux ima­gi­ner qu’il fasse aus­si froid.

Winter- Rick BassWin­ter est un livre de l’ap­pren­tis­sage de la nature froide, de la vie recluse dans la forêt de nord-amé­ri­caine, de l’at­tente des pre­miers flo­cons mais aus­si du prin­temps redou­té. Cer­tains n’aiment pas l’hi­ver ni le froid et cela peut se com­prendre, mais il y a une forme de renon­ce­ment dans l’a­mour de cette sai­son, un aban­don pour la soli­tude et l’i­so­le­ment dont ce livre, en quelque sorte, se fait le porte-parole.

Rick Bass, Win­ter (notes from Montana)
Folio. Col­lec­tion Voyage.006
tra­duit de l’a­mé­ri­cain par Béa­trice Vierne
© 1991

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La der­nière heure du der­nier jour, Jor­di Soler

Good Morning!

Pho­to © Frank Wues­te­feld

Moi, Marianne, je vou­lais la voir morte. Je vou­lais qu’elle meure, ou que quel­qu’un ou quelque chose la tue parce que je n’a­vais ni le cou­rage ni la force de le faire. Je vou­lais que dis­pa­raisse cette femme qui frap­pait maman au point de l’é­tendre par terre, la bouche en sang. C’est ce que je vou­lais, jus­qu’au jour ou cela arri­va vraiment.
Marianne me frap­pait aus­si, mais ce qui me fai­sait vrai­ment mal, la rai­son pour laquelle je vou­lais la voir morte, c’é­tait le sang de maman. Je rêve sou­vent que j’é­chappe à Marianne, que je cours à tra­vers la mai­son, fuyant cette femme qui en un ins­tant et pour n’im­porte quoi explose et se jette sur moi. Je m’é­chappe comme je peux, ou j’es­saie de le faire parce qu’elle est beau­coup plus grande et forte que moi ; en me pour­sui­vant, elle ren­verse tout, les chaises, un por­te­man­teau, la tablette du télé­phone, des objets qui par­fois la font tré­bu­cher, ce qui me laisse un répit et apaise, ne serait-ce qu’un ins­tant, mon angoisse et ma ten­sion. Je cours, pour­sui­vi par ce vacarme de choses qui tombent, avec Marianne sur les talons, hale­tant et souf­flant comme un ani­mal, fai­sant de grands gestes pour m’at­tra­per par le cou ou les che­veux. je cours comme  quel­qu’un qui cherche à échap­per à une énorme vague. Plus que d’un rêve récur­rent, il s’a­git d’un sou­ve­nir inces­sant, de la repro­duc­tion conti­nuelle de ce qui se pas­sait vrai­ment. « Ce qui me fai­sait vrai­ment mal », « jus­qu’au jour où cela arri­va vrai­ment » : je ne sais pas s’il est bon qu’à la pre­mière page d’un roman appa­raisse si sou­vent le mot « vraiment ».

Ain­si com­mence le roman de Jor­di Soler que j’ai lu en très peu de temps, ce qui a failli ne pas arri­ver du tout si seule­ment j’a­vais su avant de l’a­che­ter que le titre de son livre est en réa­li­té le titre d’une chan­son de Ben­ja­min Bio­lay, que j’exècre « vrai­ment ». L’é­cri­ture de Jor­di Soler est très puis­sante, ne se base qua­si­ment sur aucun dia­logue, un pur récit racon­tant l’en­fance dans la forêt humide d’une plan­ta­tion mexi­caine, avec les siens, des Espa­gnols exi­lés par le fran­quisme, des Cata­lans loin de chez eux et par­mi des Indiens qui leur rendent bien des siècles d’op­pres­sion. Dans ce monde d’a­dultes impi­toyables, le jeune homme confesse ses craintes, ses fautes, mais plus que tout sa sen­sa­tion de n’être né nulle part, lui qui a vécu dans un lieu qu’il revi­site plus tard et dont la décré­pi­tude n’est que l’af­fir­ma­tion défi­ni­tive que tout ceci tient à peu de choses… L’é­cri­ture est robuste, ser­rée, des phrases longues et alan­guies, non dépour­vues d’hu­mour et fon­ciè­re­ment lucides.

Jor­di Soler, La der­nière heure du der­nier jour
10/18, tra­duit de l’es­pa­gnol par Jean-Marie Saint-Lu

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Cita­tions exhumées

Lorsque j’é­tais étu­diant, épin­glées au-des­sus de mon bureau sur le liège, se trou­vaient des éti­quettes sur les­quelles j’a­vais noté cer­taines des cita­tions les plus coquasses ou les plus signi­fi­ca­tives au regard du sujet de mon mémoire. Dans les divers démé­na­ge­ments suc­ces­sifs qui ont eu lieu depuis cette époque, j’é­tais per­sua­dé de les avoir per­dues, mais au détour d’un car­ton exhu­mé de sous le lit, elles étaient là, col­lées les unes avec les autres, déla­vées, frois­sées, l’encre presque dis­pa­rue, les mor­ceaux de scotch jau­nis par le temps, comme si tout ceci remon­tait à une époque que je n’au­rais même pas pu connaître… Flo­ri­lège… (more…)

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