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Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les
empe­reurs
romains

d’O­rient #1

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le fer et le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, I : de Constan­tin à la nuit de 1204

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Ce n’é­tait pas seule­ment une mai­son de prière. C’é­tait le ves­tiaire de l’Em­pire. On y ame­nait les hommes dont on ne vou­lait plus, on leur pas­sait le rasoir sur le crâne, on leur don­nait une robe brune, et l’af­faire était réglée sans qu’il fût besoin de creu­ser une fosse. Un empe­reur ton­su­ré n’est plus un empe­reur : le canon l’in­ter­dit, et le canon, à Constan­ti­nople, tient mieux qu’un mur.

Quand le rasoir ne suf­fi­sait pas, on avait le fer.

C’est la grande inven­tion de l’O­rient, et l’Oc­ci­dent ne l’a jamais com­prise. À Rome, on tuait. Dans le cou­loir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les che­veux, la viri­li­té — quelque chose, n’im­porte quoi, pour­vu que l’ob­jet soit ensuite impropre à l’u­sage. Un empe­reur doit être entier ; c’est écrit nulle part et res­pec­té par­tout. Il suf­fit donc d’entamer.

Reste que les Byzan­tins, en mille ans, n’ont jamais réus­si à véri­fier com­plè­te­ment leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.

I. Avant le fer

Pen­dant trois cents ans, on pro­cède encore à la romaine.

Constan­tin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un pro­mon­toire ven­teux, en tra­çant lui-même le péri­mètre à la lance, et quand ses offi­ciers s’é­tonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance der­rière quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nico­mé­die d’une fièvre, bap­ti­sé de la veille.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soup­çons, arien, silen­cieux. Fièvre, en Cili­cie, en mar­chant contre son cousin.

Julien (361–363). Vingt mois. Le cou­sin en ques­tion. Il rouvre les temples et prend un jave­lot dans le foie sous Ctésiphon.

Jovien (363–364). Huit mois. Le bra­se­ro, la chambre fer­mée, le matin.

Valens (364–378). Qua­torze ans. Il n’est pas tué : il dis­pa­raît. Andri­nople, une cabane, un incen­die, aucun corps. C’est la pre­mière fois que l’Em­pire perd un empe­reur sans avoir rien à enter­rer, et il fau­dra du temps pour s’habituer.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier à régner sur les deux moi­tiés. Œdème, Milan, janvier.

Arca­dius (395–408). Treize ans, l’O­rient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura pas­sé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait déci­dé, que l’O­rient prend l’ha­bi­tude de sur­vivre à l’Occident.

Théo­dose II (408–450). Qua­rante-deux ans, empe­reur à sept, et deux choses qui dure­ront plus long­temps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fos­sé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inex­pug­nable et le res­te­ra mille ans, à un jour près. Il tombe de che­val au bord du Lycos et se casse la colonne.

Mar­cien (450–457). Sept ans. Un sol­dat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chal­cé­doine, où l’on fixe pour tou­jours les deux natures du Christ, ce qui coû­te­ra à l’Em­pire l’É­gypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte deve­nue gan­grène : c’est le pied qui l’emporte.

Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le géné­ral Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’é­gor­ger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.

Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une mala­die d’en­fant. Il aura eu le temps de cou­ron­ner son père.

Zénon (474–475, puis 476–491). L’I­sau­rien, mon­ta­gnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’ar­rivent, en 476, les insignes d’Oc­ci­dent ren­voyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empe­reur au monde et c’est un homme dont per­sonne à la cour ne veut par­ta­ger la table. On raconte qu’il fut enter­ré vivant pen­dant une crise d’é­pi­lep­sie et qu’on l’en­ten­dit crier ; c’est pro­ba­ble­ment faux, et l’on com­prend que ça ait plu.

Basi­lis­cus (475–476). Vingt mois d’u­sur­pa­tion, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cap­pa­doce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hi­ver. C’est la pre­mière fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.

Anas­tase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonc­tion­naire aux yeux vai­rons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le tré­sor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pen­dant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.

II. Le siècle latin

Jus­tin Ier (518–527). Un pay­san de Bede­ria­na mon­té à pied à Constan­ti­nople avec son pain dans un sac. Anal­pha­bète, dit-on, ou presque : il signait à tra­vers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.

Jus­ti­nien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’ap­pelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit mar­cher dans les cou­loirs la nuit. Il reprend l’A­frique, l’I­ta­lie, le sud de l’Es­pagne ; il fait rédi­ger le Code qui sera le droit de l’Eu­rope jus­qu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a bat­tu Salo­mon. Il fait aus­si mas­sa­crer trente mille per­sonnes dans l’hip­po­drome en une jour­née. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recol­lé se décol­le­ra en une génération.

Jus­tin II (565–578). Le second neveu. La démence de nou­veau, et cette fois docu­men­tée : il mord ses ser­vi­teurs, on le pro­mène en le tirant sur un cha­riot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le cal­mer. Dans un inter­valle de luci­di­té, il adopte un géné­ral et lui adresse le plus beau dis­cours du tiroir — n’i­mite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.

Tibère II Constan­tin (578–582). Quatre ans. Il vide le tré­sor d’A­nas­tase en libé­ra­li­tés, ce qui le rend ado­rable et ruine tout. Mort de causes incon­nues, peut-être d’un plat de mûres.

Mau­rice (582–602). Vingt ans. Un bon empe­reur, éco­nome, ce qui est une faute pro­fes­sion­nelle. L’ar­mée du Danube se révolte pour une his­toire de solde et de quar­tiers d’hi­ver. On le prend à Chal­cé­doine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Sei­gneur est juste et que ses juge­ments sont droits. Puis c’est son tour. C’est la der­nière mort pro­pre­ment romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.

Pho­cas (602–610). Le cen­tu­rion qui a fait ça. Huit ans de ter­reur, la Perse qui prend tout, l’Em­pire qui recule jus­qu’au Bos­phore. Quand Héra­clius débarque, on lui amène Pho­cas enchaî­né et nu. Est-ce ain­si que tu as gou­ver­né ? demande le vain­queur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.

III. Le pre­mier nez

Héra­clius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire per­du — les Perses à Chal­cé­doine, la Vraie Croix empor­tée à Cté­si­phon, Jéru­sa­lem prise — et il fait la seule chose qu’au­cun empe­reur n’a­vait ten­tée depuis Julien : il part lui-même, avec l’ar­mée, six ans dans le Cau­case, et il gagne. Il rap­porte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cava­liers sor­tis d’un désert dont per­sonne n’a­vait enten­du par­ler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdé­ma­teux, pho­bique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux cou­vert de bran­chages pour tra­ver­ser le Bos­phore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Em­pire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus impe­ra­tor mais basi­leus. Il meurt en 641 dans une hydro­pi­sie qui l’a ren­du monstrueux.

Et là, immé­dia­te­ment, le fer.

Constan­tin III (641). Quatre mois. Tuber­cu­leux, ou empoi­son­né par sa belle-mère — la cour tran­che­ra dans un sens et l’his­toire dans aucun.

Héra­clo­nas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, pous­sé par sa mère Mar­tine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la pro­cé­dure : on coupe la langue de Mar­tine, on coupe le nez d’Hé­ra­clo­nas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Per­sonne, avant, n’a­vait fait ça à un empe­reur. À par­tir de cette date, presque tous les autres le connaî­tront de près.

Pour­quoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être accla­mé. Le visage impé­rial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’en­trée des tri­bu­naux — et l’en­ta­mer, c’est le reti­rer de la cir­cu­la­tion. C’est de la numis­ma­tique appliquée.

Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Hé­ra­clius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appe­lé le nou­veau Caïn, et quitte Constan­ti­nople pour ne jamais y reve­nir : il s’ins­talle à Syra­cuse et rêve de rebâ­tir un empire par l’ouest. Un cham­bel­lan l’as­somme dans son bain avec le seau à savon.

Constan­tin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du pre­mier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un pro­duit dont la recette se per­dra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on pro­jette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seule­ment, à chaque géné­ra­tion, connaissent le mélange. Il fait aus­si cou­per le nez de ses deux frères pour cla­ri­fier la suc­ces­sion. Dysenterie.

Jus­ti­nien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.

Le fils de Constan­tin IV, seize ans, arro­gant, bâtis­seur, insup­por­table. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le pro­to­cole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Cher­so­nèse, en Cri­mée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait dis­pa­raître ici.

Il ne dis­pa­raît pas. Il tra­verse la mer d’A­zov, se fait rece­voir par le kha­gan des Kha­zars, épouse sa sœur — qu’il rebap­tise Théo­do­ra, pour l’i­dée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tem­pête où le pilote le sup­plie de pro­mettre à Dieu qu’il par­don­ne­ra s’il sur­vit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bul­gares. Il en revient en 705 avec quinze mille cava­liers, trouve un aque­duc désaf­fec­té sous la muraille de Théo­dose, et rentre chez lui par le tuyau.

Il porte, dit-on, un nez d’or. Une pro­thèse, qu’il ajuste en public. Il fait ame­ner les deux empe­reurs qui ont régné pen­dant son absence dans l’hip­po­drome, s’as­sied, pose un pied sur la nuque de cha­cun, et laisse le peuple crier pen­dant qu’on chante le psaume — tu mar­che­ras sur l’as­pic et le basi­lic. Puis il les déca­pite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brû­ler la ville qui l’a­vait exi­lé. En 711, l’ar­mée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la pro­mène en Occi­dent, comme un objet de foire.

Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quel­qu’un, un jour, l’a inven­té, et depuis mille trois cents ans per­sonne n’a pu le reti­rer de l’histoire.

Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait cou­pé le nez de Jus­ti­nien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’en­ferme au monas­tère de Dal­ma­tos. Jus­ti­nien le fera sor­tir en 705 pour l’hippodrome.

Tibère III Apsi­mar (698–705). Sept ans. Un ami­ral. Même pied, même nuque, même jour.

IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien

Phi­lip­pi­cos Bar­da­nès (711–713). Vingt mois. Armé­nien, culti­vé, mono­thé­lite. Ses propres troupes l’a­veuglent pen­dant un ban­quet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voi­sine, et l’on rap­porte le plat. Il meurt au monas­tère des Dalmates.

Anas­tase II (713–715). Vingt mois. Un secré­taire, un homme de plume éle­vé par des sol­dats mécon­tents de la plume pré­cé­dente. Il abdique et se fait moine à Thes­sa­lo­nique, ce qui aurait dû suf­fire — mais il res­sort quatre ans plus tard pour ten­ter sa chance. On l’exé­cute en 719. C’est la démons­tra­tion : la ton­sure ne tient que si l’homme y croit.

Théo­dose III (715–717). Deux ans. Un per­cep­teur des impôts d’A­dra­myt­tion, choi­si par des marins ivres qui cher­chaient un nom. Il ne vou­lait pas, il s’é­tait caché dans une forêt, on l’a trou­vé. Il abdique dès que quel­qu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait com­pris quelque chose.

V. Les Isauriens

Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pou­voir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bos­phore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Eu­rope ne sau­ra jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décro­cher l’i­mage du Christ au-des­sus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la ques­tion de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.

Arta­vasde (741–743). Deux ans d’u­sur­pa­tion. Son gendre. On l’a­veugle avec ses deux fils dans l’hip­po­drome, un jour de courses, entre deux départs.

Constan­tin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détes­té des morts natu­relles. Ico­no­claste furieux, il fait aus­si lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont sur­nom­mé Copro­nyme — celui qui s’ap­pelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts bap­tis­maux à trois semaines. Un empire entier a rete­nu ce nom pen­dant douze siècles. Mort natu­relle, en campagne.

Léon IV le Kha­zar (775–780). Cinq ans. Fils d’une prin­cesse kha­zare. Fièvre, et une his­toire de cou­ronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.

Constan­tin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répu­die sa femme, l’É­glise se déchire pour un adul­tère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapis­sée de por­phyre où nais­saient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’a­vait mis au monde. Il meurt de ses bles­sures. On ne sait pas quand.

Irène (797–802). Cinq ans. Athé­nienne, orphe­line, arri­vée dans un concours de beau­té impé­rial et repar­tie avec l’Em­pire. Elle réta­blit les icônes à Nicée et signe basi­leus — au mas­cu­lin, empe­reur, pas impé­ra­trice. Char­le­magne, appre­nant que le trône d’O­rient est occu­pé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait cou­ron­ner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le pro­to­cole d’une chan­cel­le­rie, qui fabrique l’Oc­ci­dent. Elle est dépo­sée en 802 et exi­lée à Les­bos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’an­née suivante.

VI. La coupe

Nicé­phore Ier (802–811). Neuf ans. L’an­cien ministre des Finances, arri­vé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bul­gares, brûle la capi­tale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfer­mer dans un défi­lé du Bal­kan où la seule sor­tie est une palis­sade. L’ar­mée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait dou­bler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en fai­sant cir­cu­ler la coupe par­mi les boyards.

C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bul­ga­rie, et l’on n’en a plus jamais enten­du par­ler. De tout ce billet, c’est la chose que j’ai­me­rais le plus tenir.

Stau­ra­kios (811). Deux mois. Le fils, sor­ti du défi­lé avec la colonne ver­té­brale tran­chée. Il règne para­ly­sé, on le porte, il rêve à voix haute d’é­ta­blir une répu­blique. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.

Michel Ier Rhan­ga­bé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Bat­tu à Ver­si­ni­kia parce que son aile gauche a pré­fé­ré par­tir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par pru­dence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.

Léon V l’Ar­mé­nien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en ques­tion. Il réta­blit l’i­co­no­clasme, gou­verne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’en­fance conspire. Il le fait enchaî­ner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pen­dant les matines, des hommes dégui­sés en chantres sortent de der­rière les stalles. Léon a l’i­dée d’ar­ra­cher une croix de l’au­tel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.

VII. Les Amoriens

Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’a­mi d’en­fance. On va le cher­cher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on pro­cède au cou­ron­ne­ment en cher­chant la clé — le seul empe­reur cou­ron­né en chaînes de l’his­toire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne revien­dront pas. Mort dans son lit.

Théo­phile (829–842). Treize ans. Le der­nier ico­no­claste, et le plus sédui­sant : il se déguise pour aller au mar­ché véri­fier les prix, il rend la jus­tice à che­val tous les ven­dre­dis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux méca­niques et des lions qui rugissent par souf­flet, pour ter­ri­fier les ambas­sa­deurs. Il perd Amo­rion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.

Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’I­vrogne — mais c’est le vain­queur qui a écrit le mot. Sa mère Théo­do­ra réta­blit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bar­das fonde l’u­ni­ver­si­té ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alpha­bet dans les bagages, ce qui aura plus de consé­quences que la moi­tié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écu­rie un pale­fre­nier macé­do­nien capable de plier des fers à che­val, en fait son favo­ri, puis son co-empe­reur. Le pale­fre­nier le fait poi­gnar­der dans sa chambre.

VIII. Les Macédoniens

Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le pale­fre­nier. Illet­tré, superbe, fon­da­teur de la dynas­tie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’I­ta­lie du Sud, et meurt à la chasse : sa cein­ture s’ac­croche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tran­chant la cein­ture, et Basile, ago­ni­sant, le fait exé­cu­ter pour avoir tiré l’é­pée devant l’empereur.

Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en dis­cu­tait, et lui aus­si. Il écrit des lois, des ser­mons, un trai­té de tac­tique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la qua­trième mal­gré l’in­ter­dit for­mel de son Église, et se retrouve inter­dit d’en­trer dans Sainte-Sophie par la porte prin­ci­pale ; il reste dans le nar­thex, dehors, sous la pluie, empe­reur du monde et debout devant sa propre porte.

Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait atten­du vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bul­gares, et meurt d’un malaise sur un ter­rain de jeu de balle.

Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète (913–959). Le fils de la qua­trième femme, celui qu’on disait bâtard, empe­reur à sept ans et écar­té pen­dant trente. Il en pro­fite pour écrire — sur l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Em­pire, sur les pro­vinces, sur les céré­mo­nies, un livre entier pour dire com­ment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce dés­œu­vré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gou­verne enfin qua­torze ans et meurt d’une fièvre en Bithy­nie, peut-être aidé.

Romain Ier Léca­pène (920–944). Vingt-quatre ans. L’a­mi­ral armé­nien qui s’é­tait mis là pour pro­té­ger l’en­fant et qui n’est jamais repar­ti. Il fait des lois pour empê­cher les puis­sants d’a­che­ter la terre des pauvres, ce qui est le seul com­bat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Pro­té, et le ton­surent. Chris­tophe (921–931), l’aî­né, était mort avant. Étienne et Constan­tin Léca­pène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : qua­rante jours plus tard, le por­phy­ro­gé­nète les fait ton­su­rer et expé­dier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.

Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chas­seur, indo­lent. Mort à vingt-quatre ans, épui­sé, dit-on, ou aidé par sa femme.

Nicé­phore II Pho­cas (963–969). Six ans. Un ascète en cui­rasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cili­cie. Il aug­mente les impôts, déva­lue la mon­naie, et la ville qu’il a sau­vée le hue dans la rue. Sa femme, Théo­pha­no, laisse une porte ouverte et une cor­beille des­cendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicé­phore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traî­ner par la barbe, et demande qu’on épargne l’i­mage de la Vierge.

Jean Ier Tzi­mis­kès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, armé­nien, qui expie en fon­dant des hos­pices et en gagnant tout : les Rus’ de Svia­to­slav reje­tés au-delà du Danube, la Bul­ga­rie annexée, Damas au tri­but, Bey­routh, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poi­son — l’eu­nuque Basile en avait les moyens et la raison.

Basile II (976‑1025). Qua­rante-neuf ans, le plus long règne de toute l’his­toire romaine, Auguste com­pris. Il com­mence à dix-huit ans entou­ré de géné­raux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les cas­ser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’en­fant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’ha­bille comme un offi­cier, et fait la guerre aux Bul­gares pen­dant trente ans — jus­qu’à Klei­dion, en 1014, où il prend quinze mille pri­son­niers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour gui­der les autres, et les ren­voie chez eux. Le tsar Samuel voit reve­nir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’ap­pel­le­ra le Bul­ga­roc­tone. À sa mort, l’Em­pire va de l’Ar­mé­nie à l’A­dria­tique et le tré­sor déborde ; il n’a pas de suc­ces­seur, et il n’a rien pré­pa­ré, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.

Constan­tin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a atten­du un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pen­dant ce temps que man­ger et regar­der les courses. Aveugle faci­le­ment, par mol­lesse plus que par cruau­té. Il n’a que des filles.

Zoé (1028–1050). Cin­quante ans, trois maris, un fils adop­tif, et le pou­voir chaque fois don­né à l’homme qu’elle épouse. Elle a cin­quante ans à son pre­mier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appar­te­ment sur­chauf­fé à dis­til­ler des parfums.

Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un séna­teur à qui l’on donne le choix entre épou­ser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’a­voir un fils avec une femme de cin­quante ans, il échoue, il perd inté­rêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclu­sions et se tait.

Michel IV le Paphla­go­nien (1034–1041). Sept ans. Un chan­geur de mon­naie, épi­lep­tique, amant de Zoé qu’elle épouse le len­de­main de l’en­ter­re­ment — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empe­reur mal­gré tout. Malade, il abdique et meurt au monas­tère qu’il avait fait construire, en s’y traî­nant à pied.

Michel V le Cal­fat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un cal­fat de navires, adop­té par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adop­tive dans une île. Le len­de­main, la ville se lève — pas l’ar­mée, pas le Sénat : la ville, les com­mer­çants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait rame­né Zoé. Michel se réfu­gie au Stou­dios, dans la basi­lique dont je par­lais au début, agrip­pé à l’au­tel. On l’en arrache et on l’a­veugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.

Théo­do­ra (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloî­trée trente ans, sor­tie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis res­sor­tie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une com­pé­tence que per­sonne n’at­ten­dait. Der­nière des Macédoniens.

Constan­tin IX Mono­maque (1042–1055). Treize ans. Le troi­sième mari, un homme char­mant, dépen­sier, qui vit ouver­te­ment avec sa maî­tresse pen­dant que Zoé la nomme offi­ciel­le­ment Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délé­ga­tions d’É­glise s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment à Sainte-Sophie pour une his­toire de mots ajou­tés au Cre­do, et la chré­tien­té se casse en deux pour mille ans. Per­sonne, sur le moment, ne le remarque.

Michel VI Brin­gas (1056–1057). Un an. Un vieux logo­thète. Les géné­raux d’O­rient se révoltent, le patriarche lui explique gen­ti­ment qu’il vaut mieux par­tir. Il se fait moine.

IX. Les Dou­kas, et l’homme aveu­glé pour rien

Isaac Ier Com­nène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de cou­per dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mou­rir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stou­dios comme por­tier, à ouvrir la porte aux visi­teurs qu’il avait reçus en pourpre.

Constan­tin X Dou­kas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Em­pire pour éco­no­mi­ser, congé­die les fron­ta­liers, laisse rouiller. Maladie.

Romain IV Dio­gène (1068–1071). Trois ans, et la jour­née qui change tout. Un géné­ral qu’on marie à la veuve pour parer au plus pres­sé ; il part avec ce qui reste de l’ar­mée, tombe sur les Turcs à Man­zi­kert, se bat toute la jour­née, et découvre en fin d’a­près-midi que son arrière-garde — un Dou­kas — est ren­trée sans lui. Fait pri­son­nier, il est trai­té par Alp Ars­lan avec une cour­toi­sie qui fait pleu­rer les chro­ni­queurs : le sul­tan le relève, l’in­vite à sa table, le ren­voie contre ran­çon. Il rentre chez lui et trouve un autre empe­reur en place. On le bat, on le prend, et on l’a­veugle — mal, en public, par un juif inex­pé­ri­men­té qu’on avait été cher­cher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infec­tées, sur l’île de Pro­té, en deman­dant qu’on ne dise pas à sa femme.

L’Em­pire perd l’A­na­to­lie cette année-là. Il ne la repren­dra jamais. Et il l’a per­due moins à la bataille qu’à la façon dont il a trai­té l’homme qui l’a­vait livrée.

Michel VII Dou­kas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un éru­dit qui passe son temps à comp­ter des syl­labes pen­dant que la mon­naie s’ef­fondre — on l’ap­pelle Para­pi­na­kès, celui qui vous retire le quart du bois­seau, à cause du prix du pain. Dépo­sé, moine, puis évêque d’É­phèse, où il finit tranquille.

Nicé­phore III Bota­nia­tès (1078–1081). Trois ans. Un vieux géné­ral. Dépo­sé sans un mot, monas­tère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abs­ti­nence de viande.

X. Les Comnènes

Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Nor­mands, les Pet­ché­nègues écra­sés en une mati­née à Lébou­nion, les Turcs conte­nus. C’est lui qui écrit à l’Oc­ci­dent pour deman­der des mer­ce­naires et qui voit arri­ver, deux ans plus tard, cent mille croi­sés, des évêques, des char­rettes et des enfants — le plus grand mal­en­ten­du diplo­ma­tique du Moyen Âge. Sa fille Anne Com­nène écri­ra sa vie en quinze livres ; c’est la pre­mière femme his­to­rienne d’Eu­rope, et elle a un point de vue.

Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont comp­té. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exé­cu­ter per­sonne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoi­son­née qu’il s’est plan­tée dans la main en chas­sant le san­glier en Cili­cie. Une égratignure.

Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le der­nier grand, et le plus occi­den­tal : il orga­nise des tour­nois, aime les Latins, épouse une Alle­mande puis une Antio­chienne, tient les croi­sés en res­pect, place la Hon­grie sous tutelle. À Myrio­ke­pha­lon, en 1176, il se laisse enfer­mer dans un défi­lé comme Nicé­phore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Man­zi­kert. Après lui, tout va très vite.

Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étran­glé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’o­blige d’a­bord à signer sa propre condam­na­tion, puis épouse la veuve — la petite Fran­çaise a onze ans et lui soixante-cinq.

Andro­nic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aven­tu­rier magni­fique de soixante-cinq ans, qui a pas­sé sa vie à s’é­va­der de pri­sons, à séduire ses cou­sines et à chan­ger de camp du Cau­case à la Pales­tine. Il gou­verne en per­sé­cu­tant les riches et en plai­sant aux pauvres, jus­qu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hip­po­drome pen­dant trois jours : on lui arrache les dents, les che­veux, la barbe, une main, un œil ; on le pro­mène sur un cha­meau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répé­té Kyrie elei­son et pour­quoi bri­ser le roseau bri­sé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.

XI. Les Anges, ou l’u­sage domes­tique du fer

Il faut suivre, parce que c’est un vau­de­ville et qu’il finit très mal.

Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bul­ga­rie et la Serbie.

Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’a­veugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac fini­ra ses jours sans yeux, à la mer­ci de tout le monde.

Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’I­saac. Il s’é­chappe, court en Occi­dent, tombe sur une croi­sade en panne de paie­ment à Venise, et leur pro­pose un mar­ché : rame­nez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’u­nion des Églises. Les Véni­tiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’en­fuit avec le tré­sor ; on res­sort le vieil Isaac aveugle de sa cel­lule pour le remettre sur le trône, et l’on cou­ronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.

Nico­las Cana­bus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excé­dée, va cher­cher mal­gré lui à Sainte-Sophie et cou­ronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’au­ra pas régné une heure.

Alexis V Dou­kas Mur­zuphle (1204). Deux mois. Sour­cils joints — c’est ce que veut dire le sur­nom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il orga­nise la défense, tient un peu, s’en­fuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfu­gie auprès d’A­lexis III, son beau-père, qui l’ac­cueille, le loge — et lui fait cre­ver les yeux. Les Latins le rat­trapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tom­ber de haut, et le poussent du som­met de la colonne de Théo­dose, en public, dans le forum.

Le 12 avril 1204, les hommes de la qua­trième croi­sade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils ins­tallent une pros­ti­tuée sur le trône du patriarche et lui font chan­ter des chan­sons. Ils fondent les che­vaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incen­dies de ces jour­nées-là, plus de livres qu’il n’en res­tait dans tout le reste du monde.

La ville tenait depuis huit cent soixante-qua­torze ans. Aucun enne­mi n’a­vait fran­chi la muraille de Théo­dose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bul­gares, ni les Rus’. Elle est prise par des chré­tiens venus dépan­ner leur trésorerie.


Sur le sol du Stou­dios, l’a­près-midi, il y a un car­ré de lumière qui se déplace. Les chats dorment des­sus, se lèvent quand il s’en va, le rat­trapent plus loin. Mille ans d’hommes sont pas­sés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’é­tait fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.

L’Em­pire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira com­ment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on ren­voyait dans les îles : entier, à peu près, mar­chant droit, et pri­vé de quelque chose qu’au­cun chro­ni­queur n’a réus­si à nommer.

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures

Cha­pitres 21 à 22 — Epilogue

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XXI

Ils prirent le bateau pour Athènes trois jours plus tard. Un petit vapeur grec qui tra­ver­sait la mer Égée — escales à Myko­nos, Syros, puis Le Pirée.

Ley­la pas­sa la plu­part du voyage sur le pont, regar­dant la mer. Silen­cieuse. Tendue.

« Vous pen­sez qu’il a lais­sé quelque chose ? » deman­da Ayşe en la rejoignant.

« Je ne sais pas. » Ley­la essuya ses yeux. « Ma mère l’a cher­ché pen­dant des années. Elle est morte en 1920 sans savoir. »

« Peut-être qu’il y aura des réponses à Athènes. »

« Ou peut-être juste plus de ques­tions. » Ley­la sou­pi­ra. « Mais je dois savoir. »

Pacha II se frot­ta contre ses jambes, ron­ron­nant dou­ce­ment. Un ron­ron­ne­ment de réconfort.

Ils arri­vèrent au Pirée au lever du soleil. Athènes s’é­ta­lait devant eux — l’A­cro­pole domi­nant la ville, blanche et éternelle.

L’a­dresse que Dimi­tri leur avait four­nie était dans le quar­tier de Pla­ka — vieille mai­son néo­clas­sique, un peu déla­brée, avec un jar­din enva­hi de bougainvilliers.

Une vieille femme grecque ouvrit la porte. « Oui ? »

« Nous cher­chons… » Ley­la hési­ta. « Ismail Kemal Pacha. Il a vécu ici. »

La femme sou­rit tris­te­ment. « Le Turc. Oui. Chambre du haut. Il est mort en 1923. Mais ses affaires sont tou­jours là. »

« Tou­jours là ? » répé­ta Rupert.

« Per­sonne n’est venu les récla­mer. J’ai gar­dé la chambre fer­mée. Loyer payé d’a­vance jus­qu’en 1950. » Elle les regar­da. « Vous êtes famille ? »

« Sa fille, » dit Ley­la, la voix tremblante.

La vieille femme les fit entrer et les condui­sit à l’é­tage. Une petite chambre sous les toits, avec vue sur l’Acropole.

Simple. Propre. Figée dans le temps.

Un lit. Une table. Une armoire. Des livres en turc et en fran­çais. Une pho­to enca­drée sur la table — une femme et une petite fille.

Ley­la s’ap­pro­cha de la pho­to, la prit avec des mains tremblantes.

« Ma mère. Et moi. » Elle avait cinq ans sur la pho­to. « Il nous a gardées. »

Sur la table, un jour­nal intime. Ley­la l’ou­vrit. L’é­cri­ture de son père — qu’elle recon­nais­sait des quelques lettres qu’elle possédait.

Elle lut à voix haute, sa voix brisée :

« 15 novembre 1912 : Je suis pri­son­nier à Salo­nique. Les Grecs m’in­ter­rogent. Ils savent que je tra­vaillais pour Mou­rad. Ils veulent les documents.

Je leur ai tout dit. L’emplacement. Les cinq secrets. J’ai tra­hi. Mais ils exis­taient déjà. Les docu­ments que j’a­vais étaient des copies. Les ori­gi­naux étaient déjà cachés par Abdülhamid.

J’ai tra­hi pour ma vie. J’ai honte. »

Ley­la tour­na les pages. Des années de jour­nal. 1912 à 1923.

« 3 jan­vier 1913 : Libé­ré. Dépor­té en Grèce. Je ne peux pas ren­trer en Tur­quie. Ma femme. Ma fille. Je ne les rever­rai jamais. »

« 14 février 1914 : J’ai écrit à ma femme. Aucune réponse. Peut-être que la lettre n’est jamais arri­vée. Peut-être qu’elle ne veut plus me parler. »

« 28 juillet 1914 : La guerre a com­men­cé. Toute l’Eu­rope en flammes. Mou­rad avait rai­son. Il avait tout prédit. »

« 30 octobre 1918 : L’Em­pire otto­man est tom­bé. Mou­rad avait rai­son sur ça aus­si. J’es­père que ses secrets survivront. »

« 15 juin 1920 : J’ai appris la mort de ma femme. Typhus. Je n’é­tais pas là. Ma fille est seule main­te­nant. Je suis un lâche. »

Ley­la s’ar­rê­ta, san­glo­tant. Ayşe la prit dans ses bras.

Rupert conti­nua la lecture :

« 8 avril 1923 : Je suis vieux main­te­nant. Malade. Ma vie est presque finie. J’ai écrit des cen­taines de lettres à ma fille. Jamais envoyées. Trop de honte.

Mais je veux qu’elle sache : je l’ai tou­jours aimée. Chaque jour. J’ai pen­sé à elle. Chan­té les chan­sons que je lui chan­tais. Regar­dé sa photo.

Je n’é­tais pas un bon père. Mais j’é­tais son père. Et je l’aimais.

Si un jour elle trouve ce jour­nal — ma chère Ley­la — sache que tout ce que j’ai fait, même mes tra­hi­sons, était pour sur­vivre et espé­rer te revoir un jour.

Je suis déso­lé. Tel­le­ment désolé.

— Ton père qui t’aime. Ismail. »

C’é­tait la der­nière entrée. Datée du 15 avril 1923.

La vieille femme grecque dit dou­ce­ment : « Il est mort le len­de­main. Dans son som­meil. Paisiblement. »

Ley­la tenait le jour­nal contre sa poi­trine, pleurant.

Dans l’ar­moire, ils trou­vèrent les lettres non envoyées. Des cen­taines. Toutes adres­sées à « Ma chère Leyla. »

Des his­toires de son enfance. Des chan­sons écrites. Des des­sins mal­adroits. Un père essayant déses­pé­ré­ment de res­ter connec­té à une fille qu’il ne rever­rait jamais.

« Il ne m’a­vait pas oubliée, » mur­mu­ra Ley­la. « Il pen­sait à moi. Tous les jours. »

« Il vous aimait, » dit Miss Pen­wor­thy dou­ce­ment. « Il a juste eu peur. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ronronnant.

Ils res­tèrent à Athènes deux jours. Ley­la vou­lait voir où son père était enter­ré — un petit cime­tière près de Pla­ka, tombe simple avec son nom en grec et en turc.

Elle posa des fleurs. Par­la à la tombe. Lui dit qu’elle avait réus­si sa car­rière de chan­teuse. Qu’elle l’a­vait tou­jours aimé mal­gré son absence.

Qu’elle par­don­nait.

Le der­nier soir, sur le bateau de retour vers Constan­ti­nople, Ley­la chanta.

Une chan­son otto­mane que son père lui avait chan­tée enfant. Qu’elle avait retrou­vée dans une de ses lettres.

Tous les pas­sa­gers s’ar­rê­tèrent pour écou­ter. Sa voix por­tait sur la mer Égée, claire et belle, pleine de tris­tesse et d’amour.

Quand elle ter­mi­na, il n’y avait pas un œil sec sur le pont.

Rupert posa sa main sur l’é­paule de Ley­la. « Il vous a enten­due. J’en suis sûr. »

« Je sais, » sou­rit-elle à tra­vers ses larmes. « Je le sens. »

CHA­PITRE XXII

De retour à Constan­ti­nople, ils se mirent au travail.

Rupert rédi­gea une série d’ar­ticles pour le Times de Londres. Wolf­gang pré­pa­ra une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Ayşe orga­ni­sa les archives otto­manes pour documentation.

Ils tra­vaillèrent pen­dant un mois. Dans la chambre 47 du Pera Palace, deve­nue leur quar­tier géné­ral, les docu­ments éta­lés partout.

Pacha II super­vi­sait depuis le rebord de fenêtre, miau­lant occa­sion­nel­le­ment des com­men­taires éditoriaux.

Kraus leur four­nit des contacts dans tous les grands jour­naux euro­péens. Ahmed Efen­di reli­sait chaque article pour véri­fier l’exac­ti­tude his­to­rique. Miss Pen­wor­thy cor­ri­geait la grammaire.

Fina­le­ment, tout fut prêt.

Le 15 juin 1927, les articles parurent simul­ta­né­ment dans :

— The Times (Londres)

— Le Figa­ro (Paris)

— The New York Times

— Frank­fur­ter Zei­tung (Franc­fort)

— Cum­hu­riyet (Constan­ti­nople)

Le titre, iden­tique par­tout : « LES CINQ SECRETS D’Abdül­ha­mid : LA VRAIE HIS­TOIRE DE LA CHUTE DE L’EM­PIRE OTTOMAN. »

La réac­tion fut immé­diate et explosive.

En Tur­quie, débat natio­nal. Cer­tains furieux (« Salir notre his­toire ! »), d’autres recon­nais­sants (« Enfin la vérité ! »).

En Grèce, fas­ci­na­tion. L’his­toire d’Is­mail Kemal Pacha devint célèbre.

En France et en Angle­terre, rééva­lua­tion his­to­rique. Des dizaines d’his­to­riens publièrent des analyses.

En Alle­magne, Wolf­gang devint ins­tan­ta­né­ment célèbre. Sa thèse sur Mou­rad V était main­te­nant prouvée.

Dans le monde arabe, le cin­quième secret pro­vo­qua des dis­cus­sions pas­sion­nées. Enfin une expli­ca­tion pour la révolte de 1916.

Trois semaines après la publi­ca­tion, Rupert reçut un télé­gramme du roi Boris III de Bul­ga­rie : « Secret bul­gare confir­mé archives royales. Mer­ci véri­té. Boris. »

Un autre télé­gramme arri­va du Vati­can : « Archives apos­to­liques confirment alliance rus­so-otto­mane 1881. Féli­ci­ta­tions recherche. Car­di­nal Gasparri. »

Les uni­ver­si­tés du monde entier invi­tèrent Rupert, Ayşe et Wolf­gang pour conférences.

Le livre de Wolf­gang — « Mou­rad V : Le Sul­tan Vision­naire » — devint best­sel­ler international.

Un soir d’août, deux mois après la publi­ca­tion, ils se retrou­vèrent tous au Pera Palace pour célébrer.

Yusuf avait orga­ni­sé un ban­quet dans le grand salon. Tout Constan­ti­nople sem­blait pré­sent — jour­na­listes, diplo­mates, his­to­riens, artistes.

Ahmed Efen­di se leva pour por­ter un toast.

« À Rupert Beau­re­gard Whit­combe et ses com­pa­gnons. Vous avez fait ce qu’Abdül­ha­mid vou­lait. Vous avez révé­lé la véri­té. Toute la véri­té. » Il leva son verre. « L’his­toire vous remerciera. »

Applau­dis­se­ments.

Has­san Al-Rashid était venu d’A­lep spé­cia­le­ment. « Le monde sait main­te­nant. Pour Fati­ma. Merci. »

Abra­ham Kohen leva son verre : « L’his­toire est sacrée. Vous l’a­vez respectée. »

Même Kemal Bey était là, sobre et repen­ti. « J’a­vais tort. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. Vous nous avez appris ça. »

Plus tard, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux, illuminée.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Grâce à vous tous. » Rupert sou­rit. « Un jour­na­liste anglais n’au­rait jamais pu faire ça seul. »

« Et le chat, » ajou­ta Ayşe en riant. « N’ou­bliez pas Pacha II. »

Comme invo­qué, Pacha II appa­rut, sau­tant sur la balustrade.

Il miau­la une fois — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Évi­dem­ment. J’ai été essentiel. »

Wolf­gang les rejoi­gnit. « L’U­ni­ver­si­té Hum­boldt m’offre une chaire. Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane. » Il regar­da Ayşe. « Ils m’ont dit que je pou­vais nom­mer un co-professeur. »

Ayşe sou­rit. « Je vais y penser. »

Pacha II sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux conti­nue, » mur­mu­ra Ley­la qui pas­sait par là.

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé dans la chambre 47. Seul. Contem­plant tout ce qui s’é­tait passé.

Un an plus tôt, il était un jour­na­liste ennuyé cher­chant une histoire.

Main­te­nant, il avait révé­lé les six secrets d’Abdül­ha­mid. Chan­gé la com­pré­hen­sion his­to­rique de l’Em­pire otto­man. Aidé à gué­rir de vieilles blessures.

Et gagné une famille impro­bable : une archi­viste brillante, un pro­fes­seur alle­mand obsé­dé, une chan­teuse à la recherche de son père, un aris­to­crate sar­cas­tique, un Russe stoïque, une espionne gou­ver­nante, un Grec cupide deve­nu ami, un Alle­mand repen­ti, et un chat blanc héroïque.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon avait un mes­sage. Le dernier.

Rupert le détacha :

« Les six secrets révé­lés. L’his­toire com­plète. Mou­rad et Abdül­ha­mid peuvent repo­ser. Mer­ci. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert sou­rit. « Qui êtes-vous vraiment ? »

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la mys­té­rieu­se­ment, puis s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Rupert ne le rever­rait jamais.

Mais ça n’a­vait plus d’importance.

L’his­toire était complète.

La véri­té était révélée.

Et Constan­ti­nople conti­nuait, éter­nelle, gar­dant ses secrets et révé­lant ses mys­tères à ceux qui osaient chercher.

ÉPI­LOGUE

Constan­ti­nople, 1931

Rupert Beau­re­gard Whit­combe, main­te­nant qua­rante-deux ans, retour­na au Pera Palace cinq ans après la publi­ca­tion des secrets.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours aus­si grand, élé­gant, plein de mystères.

Yusuf — plus vieux mais tou­jours sou­riant — l’ac­cueillit comme un frère.

« Mon­sieur Whit­combe ! Cinq ans ! Vous nous avez manqué ! »

« Londres me garde occu­pé, » sou­rit Rupert. « Mais j’ai vou­lu reve­nir. Pour l’anniversaire. »

Cinq ans depuis la publi­ca­tion des cinq secrets.

Dans la chambre 47, quelques-uns s’é­taient don­né rendez-vous.

Ayşe arri­va la pre­mière — main­te­nant Pro­fes­seur Ayşe Şeker­ci à l’U­ni­ver­si­té d’Is­tan­bul, auteur de deux livres sur l’his­toire ottomane.

Wolf­gang avec elle — Pro­fes­seur Wolf­gang Stein à Ber­lin, tou­jours amou­reux d’Ayşe, tou­jours célibataire.

« Le chat avait rai­son, fina­le­ment, » rit Wolf­gang. « Elle ne m’é­pou­se­ra jamais. »

Per­ci­val arri­va de Londres — tou­jours Sir Per­ci­val, mais vieillis­sant visiblement.

Niko­lai ne put venir — un télé­gramme de Mos­cou expli­quait qu’il était « indis­po­sé ». Le mot codé signi­fiait pro­ba­ble­ment qu’il fuyait quelque chose ou quelqu’un.

Ley­la était en tour­née en Ita­lie — une carte pos­tale de Milan avec ses excuses.

Miss Pen­wor­thy était là — main­te­nant retrai­tée, vivant pai­si­ble­ment à Büyükada.

Kraus envoya ses salu­ta­tions depuis Ber­lin — consul­tant his­to­rique pour plu­sieurs universités.

Dimi­tri était mort l’an­née pré­cé­dente — crise car­diaque à Salo­nique. Paix à son âme cupide.

« Où est… ? » com­men­ça Rupert.

La porte s’ou­vrit. Un chat blanc entra. Plus vieux, un peu plus lent, mais tou­jours majestueux.

Pacha II. Neuf ans main­te­nant. Encore jeune pour un chat.

Il miau­la avec digni­té, puis sau­ta sur son fau­teuil favori.

« Le héros, » dit Per­ci­val avec affection.

Ils par­lèrent toute la soi­rée. Des cinq années pas­sées. Des vies changées.

Les cinq secrets d’Abdül­ha­mid étaient main­te­nant dans tous les manuels d’his­toire. L’Em­pire otto­man était com­pris dif­fé­rem­ment. Mou­rad V avait été réhabilité.

« Nous avons fait quelque chose d’im­por­tant, » dit Ayşe.

« Nous avons révé­lé la véri­té, » ajou­ta Wolf­gang. « Une par­tie de la vérité. »

À minuit, ils mon­tèrent sur la ter­rasse. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux.

« À Abdül­ha­mid, » pro­po­sa Rupert en levant son verre. « Qui a vou­lu que cer­taines de ses erreurs soient connues. »

« À Mou­rad, » ajou­ta Wolf­gang. « Qui a vu ce que per­sonne ne vou­lait voir. »

« À Fati­ma Al-Rashid, » dit Miss Pen­wor­thy. « Et à tous ceux oubliés par l’histoire. »

« À Ismail Kemal Pacha, » ajou­ta Rupert pen­si­ve­ment. « Le père de Leyla. »

« Et à Pacha II, » dit Per­ci­val. « Le chat qui nous a accompagnés. »

Pacha II ron­ron­na paisiblement.

Rupert res­ta à Constan­ti­nople une semaine de plus. Le der­nier soir, seul dans la chambre 47, il écri­vit dans son journal :

« Nous avons révé­lé cinq secrets. Cinq véri­tés qui ont chan­gé la com­pré­hen­sion de l’Em­pire otto­man. Mais le sixième… le sixième reste caché. Nous avons déci­dé ensemble de le gar­der. Cer­taines véri­tés sont trop dangereuses.

Les docu­ments byzan­tins existent. Ils prouvent que Constan­ti­nople fut négo­ciée, non conquise. Que l’Em­pire otto­man était la conti­nua­tion de Byzance. Cette révé­la­tion bou­le­ver­se­rait tout.

Mais nous avons choi­si le silence. Non par lâche­té, mais par sagesse. Le monde n’est pas prêt. Peut-être ne le sera-t-il jamais.

J’ai pro­mis à Per­ci­val — qui vieillit, je le vois — de gar­der ce secret. Quoi qu’il arrive. Même après sa mort. Même après la mienne.

Constan­ti­nople conti­nue, gar­dant ses der­niers mystères. »

Il posa sa plume et regar­da par la fenêtre.

Sur le rebord, un pigeon — peut-être un des­cen­dant de Herr Zep­pe­lin — obser­vait la ville.

Pas de mes­sage cette fois. Juste un rou­cou­le­ment doux dans la nuit d’Istanbul.

Adden­dum — 1945

Rupert, main­te­nant cin­quante-six ans, écri­vait dans son journal :

« Niko­lai est mort en 1938, à Mos­cou. Exé­cu­té, pro­ba­ble­ment, mais offi­ciel­le­ment ‘dis­pa­ru’. Ley­la en 1942, de pneu­mo­nie à Milan. Per­ci­val l’an­née der­nière, 1944, pai­si­ble­ment dans son som­meil au Pera Palace. Aga­tha — Lady Dunne — la même année.

Je suis le der­nier gar­dien du sixième secret. Pacha II est mort en 1937, à quinze ans. Un bon âge pour un chat héroïque.

Le manus­crit byzan­tin dort sous le marbre du Pera Palace. Per­sonne d’autre ne sait où. Je l’emporterai dans ma tombe.

Cer­taines his­toires ne doivent jamais être roucoulées. »

 

FIN

DES CHRO­NIQUES DU PERA PALACE

TOME II

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 18 à 20)

La porte des heures

Cha­pitres 18 à 20

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XVIII

Le Tau­rus Express quit­ta Constan­ti­nople à huit heures du matin, direc­tion Alep via Anka­ra et Ada­na. Deux jours de voyage à tra­vers l’A­na­to­lie — pay­sages arides, vil­lages iso­lés, et une cha­leur qui aug­men­tait à chaque kilo­mètre vers le sud.

Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la et Miss Pen­wor­thy occu­paient deux com­par­ti­ments de pre­mière classe. Pacha II avait désor­mais son propre billet offi­ciel, sous le nom com­plet : « Pacha Abdül­ha­mid II, chat diplo­ma­tique et historique. »

Dimi­tri les avait accom­pa­gnés jus­qu’à la gare, les larmes aux yeux.

« Vous êtes sûrs que vous ne vou­lez pas d’un anti­quaire grec ? J’ai des contacts à Alep ! Très bons prix ! »

« Nous sommes sûrs, » avait dit Rupert fermement.

Kraus était res­té à Constan­ti­nople — « Quel­qu’un doit gar­der les docu­ments en sécu­ri­té. Et j’ai des choses à régler avec Ahmed Efendi. »

Le pre­mier jour de voyage fut rela­ti­ve­ment calme. Ils tra­ver­sèrent l’A­na­to­lie cen­trale — pla­teaux déser­tiques, mon­tagnes au loin, petites villes otto­manes endormies.

Dans le wagon-res­tau­rant, Rupert et Ayşe dis­cu­tèrent du cin­quième secret.

« Les Al-Rashid, dit Ayşe. Famille arabe. Éta­blie à Alep depuis le quin­zième siècle. Mar­chands, éru­dits, proches des gou­ver­neurs ottomans. »

« Et le cin­quième secret ? » deman­da Rupert. « Abdül­ha­mid ne nous a don­né aucun indice. »

« C’est le der­nier. » Ayşe réflé­chit. « Les quatre pre­miers concer­naient tous des men­songes, des com­plots, des occa­sions man­quées. Peut-être que le cin­quième est différent. »

« Dif­fé­rent comment ? »

« Peut-être… » Elle hési­ta. « Peut-être quelque chose de per­son­nel. Pour Abdülhamid. »

Wolf­gang les rejoi­gnit, tenant une tasse de thé. « J’ai relu le jour­nal de Mou­rad. Il y a une réfé­rence. 1903. »

Il ouvrit le jour­nal à une page marquée :

« 12 avril 1903 : Abdül­ha­mid m’a ren­du visite aujourd’­hui. Pre­mière fois depuis deux ans. Il était triste. Il a par­lé d’A­lep. De quelque chose qu’il a fait là-bas. En 1877. Quelque chose qu’il regrette plus que tout. »

« 1877, » mur­mu­ra Rupert. « Année de la guerre russo-turque. »

« Il était jeune alors, » ajou­ta Ayşe. « Prince héri­tier. Pas encore sultan. »

« Qu’est-ce qu’un prince héri­tier pour­rait faire à Alep qui le han­te­rait qua­rante ans plus tard ? » deman­da Wolfgang.

Pacha II, ins­tal­lé sur la table à côté de leur thé, miau­la pensivement.

« Le chat ne sait pas non plus, » tra­dui­sit Ley­la qui les avait rejoints.

Le deuxième jour, alors qu’ils appro­chaient d’A­lep, un inci­dent se produisit.

Le train s’ar­rê­ta brus­que­ment. En plein désert. Aucune gare en vue.

Niko­lai regar­da par la fenêtre. « Problème. »

Des hommes à che­val entou­raient le train. Une ving­taine. Armés.

« Ban­dits ? » deman­da Percival.

« Pire, » dit Miss Pen­wor­thy en exa­mi­nant leurs uni­formes. « Natio­na­listes arabes. »

Le chef des cava­liers mon­ta dans le train. Grand, bar­bu, avec des yeux qui brû­laient d’une inten­si­té fanatique.

« Nous cher­chons des étran­gers, » dit-il en arabe. « Espions ottomans. »

Ayşe répon­dit en arabe par­fait : « Nous ne sommes pas espions. Nous sommes historiens. »

L’homme la fixa. « His­to­riens ottomans ? »

« His­to­riens de la véri­té. » Elle sor­tit les docu­ments. « Nous révé­lons les secrets de l’Em­pire. Ses men­songes. Ses échecs. »

L’homme exa­mi­na les papiers. Son expres­sion changea.

« Vous allez à Alep ? Pour le cin­quième secret ? »

« Vous savez ? » s’é­ton­na Rupert.

« Tout le monde à Alep connaît l’his­toire. » L’homme bais­sa son arme. « La famille Al-Rashid. Le secret d’Abdül­ha­mid. » Il sou­rit amè­re­ment. « C’est l’his­toire qui explique pour­quoi les Arabes ont tra­hi l’Em­pire en 1916. »

« Tra­hi ? » répé­ta Wolfgang.

« La révolte arabe. Law­rence d’A­ra­bie. Nous nous sommes alliés aux Bri­tan­niques contre les Otto­mans. » L’homme s’as­sit. « Beau­coup pensent que nous avons tra­hi sans rai­son. Mais il y avait une rai­son. Une très ancienne raison. »

« Le cin­quième secret, » dit Ayşe doucement.

« Oui. » L’homme se leva. « Allez à Alep. Trou­vez les Al-Rashid. Révé­lez tout. Que le monde sache pour­quoi nous nous sommes révoltés. »

Il quit­ta le train. Ses hommes se retirèrent.

Le train repartit.

Dans le com­par­ti­ment, le silence était pesant.

« Le cin­quième secret, dit Per­ci­val len­te­ment, explique la révolte arabe. »

« 1916, mur­mu­ra Niko­lai. Quand les Arabes se sont alliés aux Bri­tan­niques. Ont aidé à détruire l’Em­pire ottoman. »

« Et cela remonte à 1877, » ajou­ta Wolf­gang. « Quelque chose qu’Abdül­ha­mid a fait. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Alep appa­rais­sait à l’ho­ri­zon — vieille ville mil­lé­naire, mina­rets et cita­delle se décou­pant contre le ciel.

« Nous allons enfin savoir, » dit-il.

Pacha II miau­la — un long miau­le­ment qui sem­blait dire : « Pré­pa­rez-vous. Ce ne sera pas agréable. »

Et le chat, comme tou­jours, avait raison.

CHA­PITRE XIX

Alep, les Al-Rashid et le secret qui explique tout

Alep était une ville de pierres anciennes et de sou­ve­nirs. La cita­delle médié­vale domi­nait la ville, témoin de quatre mille ans d’his­toire. Les souks débor­daient d’é­pices, de tis­sus, d’ar­ti­sa­nat. C’é­tait une ville qui avait sur­vé­cu aux Assy­riens, aux Perses, aux Romains, aux Arabes, aux Croi­sés, aux Mon­gols, et main­te­nant aux Français.

Ils furent accueillis à la gare par Samuel Kohen, neveu d’A­bra­ham — un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, éru­dit et discret.

« Les Al-Rashid vous attendent, » dit-il. « Ils savent que vous venez. Tout Alep le sait. »

« Com­ment ? » deman­da Rupert.

« Les secrets ne res­tent jamais secrets long­temps dans cette ville. » Samuel sou­rit. « Sur­tout celui-ci. »

Il les condui­sit à tra­vers les rues étroites de la vieille ville, jus­qu’à une grande mai­son tra­di­tion­nelle — cour inté­rieure avec fon­taine, murs cou­verts de zel­lige, oran­gers en fleurs.

Le patriarche de la famille Al-Rashid les atten­dait dans la cour. Has­san Al-Rashid — quatre-vingts ans, barbe blanche impec­cable, yeux sombres pleins de tris­tesse ancienne.

« Bien­ve­nue, dit-il en otto­man par­fait. Je vous atten­dais depuis 1918. Depuis la mort d’Abdülhamid. »

Ils s’as­sirent autour de la fon­taine. Des ser­vi­teurs appor­tèrent du thé et des pâtisseries.

Has­san Al-Rashid regar­da Pacha II avec curio­si­té. « Le chat blanc. Abdül­ha­mid avait dit qu’il y aurait un chat. »

Pacha II s’ins­tal­la confor­ta­ble­ment sur les genoux d’Ayşe et ronronna.

« Le cin­quième secret, com­men­ça Has­san. Le der­nier. Le pire. » Il sou­pi­ra pro­fon­dé­ment. « Celui qui a détruit la confiance arabe en l’Em­pire ottoman. »

« 1877, » dit Rupert. « Alep. Qu’est-il arrivé ? »

Has­san fer­ma les yeux un moment. Puis :

« 1877. Guerre rus­so-turque. L’Em­pire perd. Panique à Constan­ti­nople. Le Sul­tan Abdü­la­ziz vient d’être assas­si­né. Mou­rad dépo­sé. Abdül­ha­mid devient sul­tan — jeune, inex­pé­ri­men­té, terrifié. »

« L’Em­pire a besoin d’argent. Déses­pé­ré­ment. Pour conti­nuer la guerre. Mais le Tré­sor est vide. »

« Alors Abdül­ha­mid envoie des agents dans les pro­vinces. Avec ordre : récol­ter de l’argent. Par tous les moyens. »

Has­san ouvrit les yeux, et ils brillaient de larmes.

« Ici, à Alep, les agents sont arri­vés en novembre 1877. Ils ont exi­gé de l’or. Ma famille — les Al-Rashid — était riche. Mar­chands pros­pères. Nous avons don­né. Beaucoup. »

« Ce n’é­tait pas assez. »

« Ils ont accu­sé mon arrière-grand-père — Mah­moud Al-Rashid — de cacher de l’or. Ils ont fouillé la mai­son. Tout détruit. Ils n’ont rien trou­vé. Parce qu’il n’y avait rien à trouver. »

Has­san s’ar­rê­ta, la voix tremblante.

« Alors ils ont pris ma arrière-grand-mère. Fati­ma Al-Rashid. Comme ‘garan­tie’. Ils ont dit : ‘Trou­vez l’or ou elle reste prisonnière.’ »

« Mon arrière-grand-père a sup­plié. A ven­du tout. La mai­son. Les bou­tiques. Les cara­vanes. A réuni chaque pièce d’or. »

« Ce n’é­tait tou­jours pas assez. »

« Fati­ma Al-Rashid est morte en pri­son. Jan­vier 1878. Vingt-trois ans. Mère de trois enfants. » Has­san essuya ses yeux. « Morte pour une dette qu’elle ne devait pas. »

Le silence était abso­lu. Même la fon­taine sem­blait s’être tue.

« Quand Abdül­ha­mid a appris ce qui s’é­tait pas­sé — les excès de ses agents — il était hor­ri­fié. Il a envoyé des excuses offi­cielles. De l’argent en com­pen­sa­tion. Il a fait empri­son­ner les agents responsables. »

« Mais Fati­ma était morte. »

« Et mon arrière-grand-père n’a jamais par­don­né. Jamais. Il a trans­mis cette his­toire à ses enfants. Qui l’ont trans­mise aux leurs. Géné­ra­tion après génération. »

« Quand la révolte arabe a com­men­cé en 1916, » conti­nua Has­san, « beau­coup de familles arabes d’A­lep se sont ral­liées. Pas par tra­hi­son. Pas pour l’argent bri­tan­nique. Mais parce qu’elles se souvenaient. »

« Se sou­ve­naient de Fati­ma, mur­mu­ra Ayşe. Et de cen­taines d’autres comme elle. »

« Exac­te­ment. » Has­san sor­tit une boîte de son man­teau. « Abdül­ha­mid m’a envoyé ceci en 1917. Par mes­sa­ger secret. Avec une lettre. »

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un médaillon.

« Le médaillon appar­te­nait à Fati­ma. Abdül­ha­mid l’a gar­dé pen­dant qua­rante ans. Comme pénitence. »

Has­san ten­dit l’en­ve­loppe à Rupert. « Lisez. »

Rupert l’ou­vrit avec des mains trem­blantes. La lettre était en otto­man, l’é­cri­ture soi­gnée mais trem­blante — celle d’un vieil homme.

Ayşe lut à voix haute :

« Cin­quième et Der­nier Secret : Le Crime de 1877.

En 1877, j’é­tais jeune sul­tan. Ter­ri­fié. Déses­pé­ré. L’Em­pire tom­bait. J’ai don­né des ordres que je regrette chaque jour depuis.

Mes agents ont col­lec­té de l’argent par la force. Ils ont détruit des familles. Ils ont empri­son­né des inno­cents. Fati­ma Al-Rashid est morte par ma faute.

Ce n’é­tait pas unique. À tra­vers l’Em­pire — Alep, Damas, Bag­dad, Jéru­sa­lem — des cen­taines de familles ont souf­fert. J’ai essayé de répa­rer. D’in­dem­ni­ser. De punir les coupables.

Mais on ne répare pas un mort.

Les familles arabes ont gar­dé leur res­sen­ti­ment. Silen­cieux. Pro­fond. Et quand la révolte est venue en 1916, ils se sont souvenus.

L’Em­pire otto­man n’est pas tom­bé à cause de la guerre. Ni des Bri­tan­niques. Ni de Lawrence.

Il est tom­bé parce que nous avons tra­hi nos propres peuples. Parce qu’en 1877, face à la panique, nous avons choi­si la brutalité.

C’est mon plus grand regret. Mon plus grand échec. Et je veux que l’his­toire le sache.

Pas pour m’ex­cu­ser. On ne s’ex­cuse pas pour un meurtre. Sim­ple­ment pour expli­quer : l’Em­pire est mort de ses propres péchés.

À la famille Al-Rashid : je suis déso­lé. Ces mots ne suf­fisent pas. Mais c’est tout ce que j’ai.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de Fati­ma Al-Rashid et de tous les autres. Décembre 1917. »

Ayşe ter­mi­na la lec­ture, sa voix bri­sée par l’émotion.

Le silence durait. Per­sonne ne savait quoi dire.

Fina­le­ment, Has­san parla :

« Quand j’ai reçu cette lettre en 1917, j’ai pleu­ré. Pour Fati­ma. Pour Abdül­ha­mid qui avait por­té cette honte pen­dant qua­rante ans. Pour l’Em­pire qui était mort de ses propres crimes. »

« Vous par­don­nez ? » deman­da Wolf­gang doucement.

Has­san réflé­chit lon­gue­ment. « Je ne sais pas. Fati­ma était mon arrière-grand-mère. Je ne l’ai jamais connue. Mais sa mort a mar­qué cinq géné­ra­tions de ma famille. » Il sou­pi­ra. « Peut-être que publier cette véri­té est un début de par­don. Peut-être. »

Rupert tenait le médaillon de Fati­ma. Simple. En argent. Avec une ins­crip­tion : « Pour Fati­ma, avec amour. Mahmoud. »

« Les cinq secrets, dit Rupert. Tous révélés. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le médaillon.

Un miau­le­ment long, triste, qui sem­blait pleu­rer pour Fati­ma et tous ceux qui étaient morts à cause des erreurs de l’Empire.

CHA­PITRE XX

Ils res­tèrent trois jours à Alep. Has­san Al-Rashid insis­ta pour leur mon­trer la ville — la cita­delle, les souks, les cara­van­sé­rails, les vieilles mos­quées. Chaque coin racon­tait une his­toire millénaire.

Le der­nier soir, Has­san orga­ni­sa un dîner dans sa cour. Toute la famille Al-Rashid était pré­sente — enfants, petits-enfants, cou­sins. Une tren­taine de personnes.

« Vous révé­le­rez tout ? » deman­da Has­san à Rupert pen­dant le repas.

« Tout. Les cinq secrets. Sans exception. »

« Même celui-ci ? Même le crime de 1877 ? »

« Sur­tout celui-ci. » Rupert regar­da Has­san dans les yeux. « C’est celui qu’Abdül­ha­mid vou­lait le plus voir révé­lé. Pour que le monde comprenne. »

Has­san hocha len­te­ment. « Alors vous avez ma béné­dic­tion. Et celle de Fati­ma, où qu’elle soit. »

Pacha II, qui avait pas­sé trois jours à être ado­ré par tous les enfants Al-Rashid, ron­ron­nait béa­te­ment sur les genoux d’Ayşe.

Le voyage de retour vers Constan­ti­nople prit encore deux jours. Cette fois, pas d’in­ci­dents. Le train tra­ver­sa l’A­na­to­lie dans la paix rela­tive de l’a­près-midi printanier.

Dans leur com­par­ti­ment, ils pla­ni­fièrent la suite.

« Athènes d’a­bord, » dit Ley­la. « Pour mon père. »

« Nous par­tons ensemble, » assu­ra Rupert. « Tous. »

« Et ensuite ? » deman­da Wolfgang.

« Publi­ca­tion, » dit Ayşe. « Dans les plus grands jour­naux. Times de Londres. Le Figa­ro. New York Times. »

« Et un livre, » ajou­ta Wolf­gang avec enthou­siasme. « Une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Tous les docu­ments. Toutes les preuves. »

« Le monde va être cho­qué, » dit Percival.

« Bien, » dit Miss Pen­wor­thy. « Le choc est nécessaire. »

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cré­pus­cule. La ville dorée se déployait devant eux — mina­rets, dômes, le Bos­phore scintillant.

Yusuf les accueillit au Pera Palace comme des héros conquérants.

« Mes amis ! Vous êtes reve­nus ! Et vic­to­rieux ! » Il les embras­sa tous. « J’ai pré­pa­ré vos chambres. Et un ban­quet. Ce soir. Pour célébrer. »

Dans sa chambre habi­tuelle — la 47 — Rupert éta­la tous les documents.

Cinq secrets. Cinq his­toires de men­songes, de com­plots, d’oc­ca­sions man­quées, et de crimes.

Le jour­nal de Mou­rad. Les lettres d’Abdül­ha­mid. Les preuves documentaires.

Tout était là.

Kraus arri­va dans la soi­rée, accom­pa­gné d’Ah­med Efendi.

« Les cinq secrets, » dit Ahmed en exa­mi­nant les docu­ments. « Tous révé­lés. Abdül­ha­mid peut enfin repo­ser en paix. »

« Et Mou­rad aus­si, » ajou­ta Wolfgang.

Le ban­quet fut mémo­rable. Yusuf avait invi­té tout le per­son­nel du Pera Palace, plus quelques amis — jour­na­listes, diplo­mates, érudits.

Meh­met Bey était là, sou­riant avec fier­té. « Vous avez réussi. »

Abra­ham Kohen était venu de Balat. Même Kemal Bey appa­rut — sobre, repen­ti, por­tant une lettre.

« De la part de tous les membres de Der Halb­mond, dit-il en la ten­dant à Rupert. Nos excuses. Et notre sou­tien. Publiez tout. »

Rupert lut la lettre. Vingt signa­tures. Toute l’an­cienne orga­ni­sa­tion qui avait essayé de les tuer main­te­nant les soutenait.

« Les temps changent, » mur­mu­ra Percival.

« Les gens changent, » cor­ri­gea Ayşe.

Pacha II, ins­tal­lé sur une table, dévo­rait du caviar offert par Yusuf. Il avait l’air par­fai­te­ment satis­fait de lui.

Tard dans la soi­rée, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Presque. Reste Athènes. Et la publication. »

« Vous publie­rez tout ? Même le cin­quième secret ? »

« Sur­tout le cin­quième. » Rupert regar­da Constan­ti­nople éta­lée devant eux. « C’est celui qui compte le plus. Celui qui montre qu’Abdül­ha­mid était humain. Qu’il regrettait. »

Ayşe posa sa tête sur son épaule. Wolf­gang, qui pas­sait par là, les vit et sou­rit tris­te­ment avant de s’é­loi­gner discrètement.

Pacha II obser­vait la scène depuis le rebord de fenêtre et miau­la — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Enfin. »

Cette nuit-là, Rupert dor­mit pro­fon­dé­ment pour la pre­mière fois depuis des mois.

Les cinq secrets étaient trouvés.

Res­tait à les par­ta­ger avec le monde.

Mais d’a­bord : Athènes. Et le père de Leyla.

Chaque chose en son temps.

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 15 à 17)

La porte des heures

Cha­pitres 15 à 17

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XV

La nuit du raid, Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la se ren­dirent dis­crè­te­ment à Balat — le vieux quar­tier juif de Constan­ti­nople, per­ché sur les col­lines au-des­sus de la Corne d’Or.

Pacha II les accom­pa­gnait, natu­rel­le­ment. Le chat avait déve­lop­pé une habi­tude de suivre par­tout Ayşe, tout en jetant des regards noirs à Wolfgang.

Kraus les avait four­ni en adresse : « Famille Kohen. Rue Vodi­na 47. Troi­sième géné­ra­tion. Le patriarche s’ap­pelle Abra­ham Kohen. Quatre-vingt-deux ans. »

Miss Pen­wor­thy, pen­dant ce temps, était au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond, jouant son rôle de Grä­fin Hil­de­gard avec un enthou­siasme suspect.

« Kemal Bey, disait-elle en ser­vant du thé, êtes-vous cer­tain que le raid est une bonne idée ? Le Pera Palace est bien gardé. »

« Pré­ci­sé­ment pour­quoi nous atta­quons à minuit. Les gardes sont moins vigi­lants. » Kemal Bey véri­fiait ses armes. « Vingt hommes. Entrée simul­ta­née par trois points. Nous trou­vons les docu­ments. Nous partons. »

« Brillant, » men­tit Miss Penworthy.

Elle avait, évi­dem­ment, pré­ve­nu Yusuf par télé­gramme. Le direc­teur du Pera Palace avait orga­ni­sé une « défense appro­priée » — ce qui, connais­sant Yusuf, signi­fiait pro­ba­ble­ment quelque chose d’é­la­bo­ré et légè­re­ment absurde.

À Balat, Rupert frap­pa à la porte du numé­ro 47.

Une femme d’âge moyen ouvrit. « Oui ? »

« Madame Kohen ? Nous cher­chons Mon­sieur Abra­ham Kohen. C’est au sujet… » Rupert hési­ta. « D’un secret ottoman. »

La femme ne sem­bla pas sur­prise. « Entrez. Mon père vous attend. »

« Il nous attend ? » répé­ta Ayşe.

« Depuis 1918. Il a dit qu’un jour, quel­qu’un vien­drait avec un chat blanc. »

Pacha II miau­la avec satisfaction.

Ils furent conduits dans un petit salon. Abra­ham Kohen était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre — vieux, frêle, mais avec des yeux vifs et intelligents.

« Le chat blanc, » dit-il en sou­riant. « Abdül­ha­mid avait rai­son. Les chats en savent tou­jours plus que nous. »

« Vous connais­sez Abdül­ha­mid ? » deman­da Wolfgang.

« Mon grand-père le connais­sait. Méde­cin per­son­nel. 1900–1909. » Abra­ham tous­sa. « Abdül­ha­mid lui a confié un secret. Le qua­trième. Avec ins­truc­tion de le gar­der jus­qu’à ce que le sixième soit révélé. »

« Et main­te­nant ? » deman­da Rupert.

« Main­te­nant, je vous le donne. » Abra­ham sor­tit une clé de sa poche. « Dans la cave. Suivez-moi. »

Mal­gré son âge, il des­cen­dit les esca­liers avec une agi­li­té sur­pre­nante. La cave était petite, sèche, rem­plie de livres anciens.

Au fond, un coffre-fort encas­tré dans le mur.

Abra­ham l’ou­vrit. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un docu­ment roulé.

« Le qua­trième secret, » dit Abra­ham en les ten­dant à Rupert. « Abdül­ha­mid l’ap­pe­lait : ‘Le men­songe qui a sau­vé l’Em­pire — temporairement.’ »

Rupert ouvrit l’en­ve­loppe. La lettre était en otto­man, datée de 1917.

Ayşe la lut à voix haute :

« Qua­trième Secret : L’Al­liance Secrète de 1881.

Tout le monde connaît l’his­toire : après 1878, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe étaient enne­mis mor­tels. La guerre rus­so-turque avait dévas­té nos ter­ri­toires. Les Russes avaient pris la Bul­ga­rie. Nous étions vaincus.

Men­songe.

En 1881, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe ont négo­cié secrè­te­ment. Une alliance. Contre l’Au­triche-Hon­grie. Contre l’Allemagne.

Le Tsar Alexandre II et moi avons échan­gé des lettres. Des pro­messes. Pro­tec­tion mutuelle. Par­tage des Bal­kans. Accès russe aux Détroits en échange de notre sou­tien contre Vienne.

L’ac­cord était presque signé.

Puis Alexandre II a été assas­si­né. Mars 1881. Bombe ter­ro­riste. Son fils Alexandre III a tout annu­lé. L’al­liance est morte.

Mais si elle avait exis­té ? Si Alexandre II avait vécu ? L’his­toire euro­péenne aurait été trans­for­mée. Pas d’al­liance fran­co-russe. Pas de Triple Entente. Peut-être pas de 1914.

Les preuves sont dans ce coffre. Les lettres. Les brouillons d’ac­cord. Gar­dez-les. Que l’his­toire sache : nous avons failli être alliés avec nos pires ennemis.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids des occa­sions manquées. »

Le silence était absolu.

« Une alliance rus­so-otto­mane, mur­mu­ra Wolf­gang. En 1881. Mon Dieu. »

« Si Alexandre II n’a­vait pas été assas­si­né, dit Per­ci­val len­te­ment, tout le sys­tème d’al­liances euro­péen aurait été différent. »

« Pas de Triple Entente, ajou­ta Niko­lai. Peut-être pas de Grande Guerre. »

Rupert déplia le docu­ment. Des lettres entre Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II. En fran­çais. Cor­diales. Prometteuses.

Des brouillons d’ac­cord. Des cartes anno­tées. Des plans de par­tage des Balkans.

Tout s’é­tait arrê­té en mars 1881.

« Quatre secrets trou­vés, dit Ayşe. Un reste. »

« Alep, » dit Rupert. « La famille Al-Rashid. »

Abra­ham tous­sa à nou­veau. « Je peux vous aider. Mon neveu vit à Alep. Je lui enver­rai un télégramme. »

« Vous feriez ça ? » deman­da Leyla.

« Abdül­ha­mid m’a fait confiance. Mon grand-père m’a fait confiance. Main­te­nant je vous fais confiance. » Il sou­rit. « Et vous avez le chat. »

Ils remon­tèrent de la cave. Abra­ham écri­vit immé­dia­te­ment un télé­gramme : « Neveu Samuel. Aide por­teurs secrets. Trouve Al-Rashid. Urgent. Oncle Abraham. »

Alors qu’ils s’ap­prê­taient à par­tir, un gar­çon de courses arri­va, essoufflé.

« Télé­gramme ! Du Pera Palace ! Urgent ! »

Rupert l’ou­vrit, lut, et sourit.

« De Yusuf : ‘Raid repous­sé. Der Halb­mond cap­tu­ré. Miss Pen­wor­thy héroïque. Détails suivent. Reve­nez quand prêts.’ »

« Miss Pen­wor­thy héroïque, répé­ta Niko­lai. Ça promet. »

CHA­PITRE XVI

Ils arri­vèrent au Pera Palace à deux heures du matin. L’hô­tel était illu­mi­né comme un sapin de Noël, des poli­ciers turcs par­tout, et une atmo­sphère de chaos joyeux.

Yusuf les accueillit dans le hall, sou­riant largement.

« Mes amis ! Quelle nuit ! » Il les embras­sa tous. « Vous avez man­qué le spectacle ! »

« Que s’est-il pas­sé ? » deman­da Rupert.

« Venez. Miss Pen­wor­thy va tout racon­ter. Elle est au bar. Avec les prisonniers. »

Au bar, ils trou­vèrent une scène extraordinaire.

Miss Pen­wor­thy — de nou­veau habillée en gou­ver­nante stricte — était assise à une table, son para­pluie posé négli­gem­ment, siro­tant un sher­ry. Autour d’elle, atta­chés à leurs chaises, les vingt agents de Der Halb­mond, y com­pris Kemal Bey.

Ils avaient tous l’air… penauds.

« Miss Pen­wor­thy, » dit Rupert. « Que s’est-il passé ? »

Elle posa son verre. « Oh, une soi­rée tout à fait ordinaire. »

« Racon­tez, » insis­ta Leyla.

Miss Pen­wor­thy sou­pi­ra. « Très bien. »

Elle racon­ta :

À minuit pré­cise, Der Halb­mond avait atta­qué le Pera Palace par trois entrées — prin­ci­pale, arrière, service.

Mais Yusuf avait pré­pa­ré des surprises.

Entrée prin­ci­pale : le sol avait été ciré jus­qu’à deve­nir glis­sant comme de la glace. Les cinq pre­miers agents étaient tom­bés comme des quilles.

Entrée arrière : des cordes ten­dues à hau­teur de che­ville. Un concert de chutes.

Entrée ser­vice : le per­son­nel — cui­si­niers, ser­veurs, femmes de chambre — armés de poêles, balais et draps mouillés, avait créé une embus­cade digne d’une farce de Molière.

« Et vous ? » deman­da Wolfgang.

« J’é­tais avec Kemal Bey, expli­qua Miss Pen­wor­thy. Quand le raid a com­men­cé à mal tour­ner, il a vou­lu fuir. J’ai… » Elle tapo­ta son para­pluie. « J’ai insis­té pour qu’il reste. »

Kemal Bey gro­gna depuis sa chaise. Il avait une magni­fique bosse sur le crâne.

« Puis la police est arri­vée — j’a­vais aler­té le com­mis­saire en avance. Et voi­là. » Miss Pen­wor­thy sou­rit. « Vingt pri­son­niers. Aucune bles­sure grave. Sauf quelques égos meurtris. »

« Vous êtes extra­or­di­naire, » dit Ayşe admirative.

« J’ai eu de bons pro­fes­seurs. Le Forei­gn Office forme bien ses agents. »

Rupert s’ap­pro­cha de Kemal Bey. L’homme le fixa avec une haine pure.

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert. « Pour­quoi tant de haine pour la vérité ? »

Kemal Bey cra­cha. « La véri­té ? Vos ‘véri­tés’ salissent l’Em­pire. Elle montrent nos fai­blesses. Nos échecs. »

« L’Em­pire est tom­bé, dit Ayşe dou­ce­ment. Ces secrets expliquent pour­quoi. Ce n’est pas de la honte. C’est de l’histoire. »

« Vous ne com­pre­nez pas, » gro­gna Kemal Bey. « L’hon­neur compte plus que la vérité. »

« Non, dit une voix depuis la porte. La véri­té compte plus que tout. »

Ils se retour­nèrent. Kraus se tenait là, avec un homme âgé en cos­tume otto­man traditionnel.

« Mes­sieurs, dames, dit Kraus. Per­met­tez-moi de pré­sen­ter Ahmed Efen­di. Ancien secré­taire d’Abdül­ha­mid II. »

Le vieil homme s’a­van­ça. Il avait au moins quatre-vingt-dix ans, mais se tenait droit comme un cyprès.

« J’ai ser­vi Abdül­ha­mid de 1900 à 1909, dit-il d’une voix claire. J’ai écrit ses lettres. J’ai scel­lé ses secrets. Et je suis venu ce soir pour dire quelque chose. »

Il se tour­na vers Kemal Bey.

« Abdül­ha­mid VOU­LAIT que ces secrets soient révé­lés. Pas immé­dia­te­ment. Pas pen­dant l’Em­pire. Mais après. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que les géné­ra­tions futures com­prennent. » Ahmed Efen­di frap­pa sa canne au sol. « Vous tra­his­sez sa volon­té en essayant de cacher la vérité. »

Kemal Bey bais­sa les yeux.

« J’ai une lettre, conti­nua Ahmed Efen­di. La der­nière lettre d’Abdül­ha­mid. Écrite en 1918, juste avant sa mort. » Il la sor­tit de sa poche. « Il savait que des gens comme vous essaie­raient de cacher ses secrets. Alors il a écrit ceci. »

Il lut à voix haute :

« À ceux qui vien­dront après moi :

J’ai régné pen­dant trente-trois ans. J’ai vu l’Em­pire s’af­fai­blir. J’ai fait des erreurs. J’ai gar­dé des secrets. Cer­tains pour pro­té­ger. D’autres parce que j’a­vais honte.

Main­te­nant l’Em­pire est tom­bé. Et je veux que la véri­té soit connue. Pas pour nous accu­ser. Pas pour nous glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour expliquer.

L’his­toire est trop impor­tante pour être fal­si­fiée. Même par honneur.

Révé­lez mes secrets. Tous. Que le monde juge. Mais qu’il juge avec tous les faits.

— Abdül­ha­mid II, février 1918. »

Le silence était total.

Kemal Bey pleu­rait main­te­nant. « Je… je pen­sais pro­té­ger son héritage. »

« Vous le pro­té­gez, dit Ahmed Efen­di dou­ce­ment. En lais­sant la véri­té être dite. »

Kemal Bey hocha len­te­ment la tête. « Libé­rez-moi. S’il vous plaît. »

Le com­mis­saire de police, qui avait obser­vé toute la scène, fit un signe. Les agents de Der Halb­mond furent détachés.

Kemal Bey se leva, se frot­ta les poi­gnets, et s’ap­pro­cha de Rupert.

« Je… je m’ex­cuse. » Les mots sem­blaient lui coû­ter. « J’a­vais tort. »

Rupert lui ten­dit la main. Après une hési­ta­tion, Kemal Bey la serra.

« Der Halb­mond est dis­sout, dit Kemal Bey à ses hommes. Ren­trez chez vous. »

Ils par­tirent un par un, l’air confus mais soulagé.

Quand ils furent par­tis, Yusuf appor­ta du champagne.

« À la véri­té, » pro­po­sa Rupert en levant son verre.

« À Abdül­ha­mid, » ajou­ta Ayşe. « Qui a eu le cou­rage de vou­loir que ses erreurs soient connues. »

Ils trin­quèrent.

Pacha II miau­la depuis le bar où il dévo­rait du sau­mon fumé offert par Yusuf.

« Le chat approuve, » tra­dui­sit Leyla.

CHA­PITRE XVII

Le len­de­main, ils se réunirent dans le grand salon du Pera Palace pour faire le point. Ahmed Efen­di les avait rejoints, ain­si que Kraus et Abra­ham Kohen qu’ils avaient rame­né de Balat.

Rupert éta­la tous les docu­ments sur la grande table.

« Réca­pi­tu­lons, » dit-il. « Quatre secrets trou­vés. Un reste. »

Ayşe énu­mé­ra :

« Pre­mier secret — Sofia : La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. Le mas­sacre était orches­tré par des géné­raux otto­mans pour pro­vo­quer une guerre. Abdü­la­ziz assas­si­né. Mou­rad dépo­sé pour l’a­voir su. »

« Deuxième secret — Salo­nique : Les écrits de Mou­rad V. Ses pré­dic­tions. Preuve qu’il n’é­tait pas fou. »

« Troi­sième secret — Grand Bazar : L’offre de Mou­rad à la Rus­sie en 1881. Il aurait ven­du l’Em­pire pour être restauré. »

« Qua­trième secret — Balat : L’al­liance secrète rus­so-otto­mane de 1881. Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II négo­ciaient une alliance. Annu­lée par l’as­sas­si­nat du Tsar. »

Wolf­gang ouvrit le jour­nal de Mou­rad récu­pé­ré dans le Bosphore.

« Ce jour­nal, dit-il, connecte tout. Regardez. »

Il tour­na les pages, mon­trant des entrées spécifiques :

« 10 juin 1876 : Abdü­la­ziz mort ce matin. Offi­ciel­le­ment sui­cide. Men­songe. Je sais qui l’a tué. Le Comi­té des Sept. »

« 31 août 1876 : Je serai dépo­sé bien­tôt. Ils disent que je suis fou. Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment trop clairement. »

« 15 mars 1881 : J’ai écrit au Tsar. Pro­po­si­tion d’al­liance. Si je suis res­tau­ré, l’Em­pire otto­man devient allié russe. Déses­poir me pousse. »

« 20 mars 1881 : Alexandre II assas­si­né. Bombe à Saint-Péters­bourg. Mon alliance est morte avec lui. »

« 22 mars 1881 : Abdül­ha­mid m’in­forme : lui aus­si négo­ciait avec Alexandre II. Alliance simi­laire. Tous nos efforts — vapo­ri­sés par une bombe ter­ro­riste. L’his­toire tourne sur des accidents. »

Ahmed Efen­di hocha la tête. « Mou­rad et Abdül­ha­mid négo­ciaient tous deux avec le Tsar. Sépa­ré­ment. Sans se le dire. Cha­cun croyant sau­ver l’Em­pire à sa manière. »

« Et les deux efforts ont échoué, » ajou­ta Per­ci­val. « À cause d’un anar­chiste russe. »

Wolf­gang conti­nua à lire le journal :

« 4 juillet 1893 : Je vois l’a­ve­nir. 1908. Révo­lu­tion. Abdül­ha­mid tom­be­ra. Les Jeunes-Turcs pren­dront le pou­voir. Ils détrui­ront ce qui reste. »

« 28 juin 1897 : Grande guerre euro­péenne. 1914. Je le vois clai­re­ment main­te­nant. Mil­lions de morts. Empires s’ef­fondrent. Y com­pris le nôtre. »

« 11 novembre 1900 : L’Em­pire otto­man mour­ra en 1918. Je ne ver­rai pas ce jour. C’est une miséricorde. »

« Tout était exact, mur­mu­ra Ayşe. Chaque prédiction. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » dit Wolf­gang, des larmes dans les yeux. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Ahmed Efen­di tous­sa. « Il y a une der­nière entrée. La plus impor­tante. 1904. »

Wolf­gang tour­na jus­qu’à la fin du jour­nal. La der­nière page, datée du 29 août 1904 — le jour avant la mort de Mourad.

Il lut à voix haute :

« Je meurs demain. Je le sais. Je le sens. Vingt-huit ans de pri­son. Quatre-vingt-treize jours de règne. Une vie de vision­naire ignoré.

Mais j’ai fait une chose impor­tante. J’ai tout docu­men­té. J’ai tout écrit. Et j’ai deman­dé à Abdül­ha­mid de cacher ces vérités.

Pas pour accu­ser. Pas pour glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour que l’his­toire com­prenne : l’Em­pire otto­man est tom­bé à cause de ses propres mensonges.

Le mas­sacre bul­gare était un com­plot interne. Mon offre à la Rus­sie était du déses­poir. L’al­liance ratée avec le Tsar était un acci­dent d’his­toire. L’in­cen­die de Çırağan visait à cacher nos hontes.

Tout ça — men­songes empi­lés sur mensonges.

Et main­te­nant l’Em­pire paie­ra le prix.

Que ceux qui trouvent ces secrets sachent : l’his­toire ne par­donne pas les men­songes. Même les plus honorables.

Je n’é­tais pas fou. J’ai sim­ple­ment vu ce que per­sonne ne vou­lait voir.

— Mou­rad V, Sul­tan pen­dant 93 jours, pri­son­nier pen­dant 28 ans, vision­naire pour toujours. »

Le silence était absolu.

Wolf­gang pleu­rait ouver­te­ment main­te­nant. Ayşe lui prit la main.

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ron­ron­nant doucement.

« Un secret reste, » dit Rupert. « Alep. La famille Al-Rashid. Le cin­quième et dernier. »

Abra­ham Kohen sor­tit un télé­gramme. « Mon neveu Samuel a répon­du. Il a trou­vé les Al-Rashid. Ils vous attendent. »

« Quand par­tons-nous ? » deman­da Leyla.

« Demain, » déci­da Rupert. « Par le train. »

« Et après Alep ? » deman­da Niko­lai. « Après le cin­quième secret ? »

« Athènes, » dit Ley­la dou­ce­ment. « Pour mon père. »

Rupert hocha la tête. « Athènes. Trou­ver votre père. Puis… »

« Puis nous publions, » ter­mi­na Ayşe. « Tous les secrets. Toute la vérité. »

Ahmed Efen­di se leva. « Abdül­ha­mid serait fier. Mou­rad aussi. »

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé, contem­plant Constan­ti­nople depuis sa fenêtre.

Quatre secrets révé­lés. Un reste.

Puis Alep. Athènes. Et enfin, la publication.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre. Encore une fois.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait à de la satis­fac­tion aviaire.

Comme s’il disait : « Bien­tôt. Bien­tôt toute l’histoire sera révélée. »

Puis il s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Et Rupert sut que la fin approchait.

Mais quelle fin ?

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La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures

Cha­pitres 12 à 14

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XII

Rupert aurait dû se dou­ter que la tran­quilli­té rela­tive des der­niers jours était sus­pecte. Dans son expé­rience, la belle Constan­ti­nople n’of­frait jamais plus de qua­rante-huit heures consé­cu­tives sans inci­dent majeur.

L’in­ci­dent arri­va à trois heures du matin, sous la forme de trois hommes de Der Halb­mond for­çant la porte de sa chambre au Tokatlıyan Hotel.

Heu­reu­se­ment, Rupert ne dor­mait pas. Il lisait les docu­ments de Mou­rad à la lumière d’une lampe, Pacha II ron­ron­nant sur ses genoux.

Quand la porte céda, Rupert eut juste le temps de crier « ALERTE ! » avant que les trois hommes n’entrent.

Ce qui sui­vit fut ce que Per­ci­val décri­rait plus tard comme « un chaos orga­ni­sé d’une effi­ca­ci­té surprenante. »

Pacha II bon­dit sur le visage du pre­mier homme (appa­rem­ment, c’é­tait deve­nu sa tac­tique favorite).

Miss Pen­wor­thy émer­gea de la chambre voi­sine en che­mise de nuit, son para­pluie déjà levé, et frap­pa le deuxième homme avec une pré­ci­sion qui aurait hono­ré un cham­pion de cricket.

Niko­lai sor­tit de sa chambre avec une bou­teille de vod­ka vide (« Tou­jours utile comme arme ») et assom­ma le troi­sième homme.

En moins de deux minutes, les trois agents de Der Halb­mond étaient hors d’état de nuire, au sol, gémissant.

« Ils deviennent pré­vi­sibles, » com­men­ta Per­ci­val en des­cen­dant l’es­ca­lier en robe de chambre de soie. « Tou­jours la force brute. Pas un brin de subtilité. »

Ayşe et Wolf­gang arri­vèrent ensemble (ce qui sus­ci­ta quelques regards inté­res­sés mais per­sonne ne dit rien).

« Nous ne pou­vons pas res­ter ici, » déci­da Ayşe. « Ils savent où nous sommes. »

« Retour au Pera Palace ? » sug­gé­ra Leyla.

« Non, dit Rupert. Ils le sur­veillent sûre­ment. Nous avons besoin d’un endroit inattendu. »

C’est Dimi­tri (qui logeait dans une chambre bon mar­ché au der­nier étage) qui eut l’idée.

« Mon cou­sin. Celui avec le caïque. Il a une mai­son. À Büyü­ka­da. L’île des Princes. Per­sonne ne nous cher­che­ra là-bas. »

« Büyü­ka­da, répé­ta Per­ci­val. Une île au pas­sé sombre. Dans la mer de Marmara. »

« C’est iso­lé. Tran­quille. Par­fait pour se cacher. » Dimi­tri sou­rit. « Et pour un prix raisonnable… »

« Com­bien ? » sou­pi­ra Rupert.

Une heure plus tard, ils étaient sur le fer­ry mati­nal pour Büyü­ka­da. Constan­ti­nople dis­pa­rais­sait der­rière eux dans la brume de l’aube.

Sur le pont, Rupert contem­plait la mer. Ayşe le rejoignit.

« Nous fuyons, dit-elle dou­ce­ment. Encore. »

« Nous nous regrou­pons, » cor­ri­gea Rupert. « Dif­fé­rence importante. »

« Trois secrets trou­vés. Deux res­tent. Plus le navire. » Elle sou­pi­ra. « Com­bien de temps avant que Der Halb­mond ne nous trouve à Büyükada ? »

« Avec notre chance ? Deux jours. Trois maximum. »

Pacha II miau­la depuis le sac d’Ayşe. Un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Optimiste. »

Büyü­ka­da était, comme toutes les îles des Princes, un refuge hors du temps. Pas de voi­tures — seule­ment des calèches tirées par des che­vaux. Des vil­las vic­to­riennes nichées dans des jar­dins luxu­riants. Une tran­quilli­té presque surnaturelle.

La mai­son du cou­sin Sta­vros était une petite vil­la blanche avec vue sur la mer. Modeste mais confortable.

Ils s’ins­tal­lèrent. Miss Pen­wor­thy prit immé­dia­te­ment le contrôle de la cui­sine. Niko­lai explo­ra la cave à vin. Ley­la s’ef­fon­dra dans un fau­teuil avec un livre.

Rupert, Ayşe et Wolf­gang se ras­sem­blèrent dans le salon pour planifier.

« Les deux secrets res­tants, dit Ayşe. D’a­près Madame Nefise : les familles Al-Rashid d’A­lep et Kohen d’Istanbul. »

« Alep est trop dan­ge­reux main­te­nant, » dit Wolf­gang. « La Syrie est sous man­dat fran­çais. Compliqué. »

« Alors concen­trons-nous sur les Kohen d’Is­tan­bul. » Rupert consul­ta ses notes. « Famille juive. Pro­ba­ble­ment sépha­rade. Éta­blie depuis des siècles. »

« Je peux faire des recherches, » pro­po­sa Ayşe. « Les archives otto­manes ont des registres. Trou­ver les descendants. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Les coor­don­nées du médaillon. »

« Dimi­tri a men­tion­né un sca­phan­drier grec, » rap­pe­la Rupert. « Cher mais discret. »

« Évi­dem­ment cher, » sou­pi­ra Wolfgang.

Ce soir-là, autour d’un dîner pré­pa­ré par Miss Pen­wor­thy (qui s’a­vé­rait excel­lente cui­si­nière), ils dis­cu­tèrent de leur situation.

« Der Halb­mond ne va pas aban­don­ner, » dit Per­ci­val som­bre­ment. « Kemal Bey est pour le moins opiniâtre. »

« Nous avons besoin d’aide, » dit Ayşe.

« Quel genre d’aide ? » deman­da Nikolai.

Wolf­gang hési­ta, puis dit : « Mon oncle Kraus. »

Le silence fut total.

« Kraus, répé­ta Rupert len­te­ment. L’homme qui a essayé de nous tuer. »

« Il a chan­gé. Je vous l’ai dit. Der Schat­ten est dis­sout. Il veut se rache­ter. » Wolf­gang sor­tit un télé­gramme. « Il m’a contac­té hier. Il pro­pose son aide. Gratuitement. »

« Gra­tui­te­ment, » répé­ta Per­ci­val avec scep­ti­cisme. « Kraus ne fait rien gratuitement. »

« Lisez vous-même. » Wolf­gang ten­dit le télégramme.

Rupert lut à voix haute : « ‘Wolf­gang. J’ai enten­du par­ler de Der Halb­mond. Dan­ge­reux. Je peux aider. Contacts. Res­sources. Pas de prix. Juste… rédemp­tion. Kraus.’ »

« Rédemp­tion, » mur­mu­ra Ayşe. « Intéressant. »

« C’est un piège, » dit Miss Pen­wor­thy fermement.

« Peut-être, admit Wolf­gang. Mais nous sommes déses­pé­rés et nous n’avons guère le choix. »

Pacha II, qui avait écou­té toute la conver­sa­tion depuis le rebord de fenêtre, miau­la une fois.

« Le chat dit oui, » tra­dui­sit Leyla.

« Le chat n’a pas voix au… » com­men­ça Per­ci­val, puis s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, pour­quoi pas. Jus­qu’à pré­sent, le chat a eu rai­son sur tout. »

« Donc nous contac­tons Kraus, » déci­da Rupert. « Pru­dem­ment. Très prudemment. »

Wolf­gang envoya un télé­gramme le len­de­main matin.

La réponse arri­va six heures plus tard : « Arrive Constan­ti­nople dans trois jours. Pré­pa­rez-vous. — K. »

« Eh bien, » dit Rupert. « Ça devient intéressant. »

« Ou catas­tro­phique, » ajou­ta Percival.

« Les deux, » dit Niko­lai joyeu­se­ment. « Pro­ba­ble­ment les deux. »

CHA­PITRE XIII

Herr Kraus arri­va à Constan­ti­nople par l’O­rient-Express, trois jours exac­te­ment après son télé­gramme. Rupert, Wolf­gang et Per­ci­val l’at­ten­daient à la gare de Sirkeci.

L’Al­le­mand des­cen­dit du train avec une seule valise, l’air fati­gué mais déter­mi­né. Il avait vieilli depuis leur der­nière ren­contre — plus de che­veux gris, des rides plus pro­fondes — mais ses yeux bleus res­taient perçants.

« Mon­sieur Whit­combe, » dit-il en ten­dant la main. « Je suis content de vous voir vivant. »

Rupert ser­ra la main pru­dem­ment. « Contrai­re­ment à vos plans de l’an­née dernière. »

Kraus eut la décence de paraître hon­teux. « J’é­tais… éga­ré. Der Schat­ten m’a­vait convain­cu que pro­té­ger les secrets signi­fiait les détruire. J’a­vais tort. »

« Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’a­vis ? » deman­da Per­ci­val sceptiquement.

« J’ai lu vos articles. Sur le sixième secret. » Kraus regar­da Rupert. « Vous avez révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée. Que les sul­tans otto­mans étaient aus­si empe­reurs byzan­tins. C’é­tait… brillant. Et juste. »

« Et ? »

« Et j’ai réa­li­sé : l’his­toire n’est pas notre pro­prié­té. Elle appar­tient à tout le monde. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. » Kraus sou­pi­ra. « J’ai dis­sous Der Schat­ten. Licen­cié mes agents. Et main­te­nant… je veux aider. »

Ils le condui­sirent à Büyü­ka­da en fer­ry. Durant le tra­jet, Kraus res­ta silen­cieux, contem­plant Constan­ti­nople qui s’éloignait.

À la vil­la, les retrou­vailles furent ten­dues. Miss Pen­wor­thy refu­sa de lui ser­rer la main. Niko­lai le salua avec une froi­deur polie. Ley­la l’i­gno­ra complètement.

Ayşe le fixa lon­gue­ment, puis dit : « Vous avez failli nous tuer. »

« Je sais. J’ai failli. » Kraus bais­sa les yeux. « Je ne peux pas effa­cer ça. Je peux seule­ment essayer de réparer. »

Puis Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc s’ar­rê­ta net en voyant Kraus. Ils se fixèrent. Le silence devint pesant.

Puis Pacha II s’ap­pro­cha len­te­ment, reni­fla les chaus­sures de Kraus…

Et se frot­ta contre ses jambes en ronronnant.

Tout le monde le fixa, stupéfait.

« Le chat l’a approu­vé, » dit Wolf­gang, incrédule.

« Si le chat lui fait confiance, sou­pi­ra Rupert, je sup­pose que nous pou­vons essayer. »

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon. Kraus écou­ta leur récit — Sofia, Salo­nique, les trois secrets, Der Halb­mond, le navire coulé.

Quand ils eurent ter­mi­né, il hocha la tête pensivement.

« Der Halb­mond est un pro­blème. Kemal Bey est dan­ge­reux — fana­tique mais intel­li­gent. » Kraus sor­tit un dos­sier de sa valise. « J’ai des infor­ma­tions. Leur struc­ture. Leurs agents. Leurs plans. »

« Com­ment avez-vous obte­nu ça ? » deman­da Ayşe.

« Mes anciens contacts. Der Schat­ten était bien infor­mé. » Il ouvrit le dos­sier. « Der Halb­mond pro­jette un raid. Sur le Pera Palace. Dans deux jours. Ils pensent que vous y retournerez. »

« Nous devons pré­ve­nir Yusuf, » dit Rupert.

« Déjà fait. » Kraus sou­rit. « J’ai envoyé un télé­gramme ce matin. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Pou­vez-vous nous aider ? »

« J’ai un ami. Capi­taine de navire de sau­ve­tage. Expé­rience en plon­gée pro­fonde. » Kraus consul­ta ses notes. « Les coor­don­nées du médaillon — 41.00° N, 28.98° E — c’est envi­ron cin­quante mètres de fond. Faisable. »

« Quand ? » deman­da Rupert.

« Demain. Si vous vou­lez. Mon ami peut pré­pa­rer l’é­qui­pe­ment cette nuit. »

Rupert regar­da les autres. Ils hochèrent la tête.

« D’ac­cord. Demain. »

Ce soir-là, Rupert trou­va Kraus sur la ter­rasse, fumant une ciga­rette et contem­plant la mer.

« Pour­quoi faites-vous vrai­ment cela ? » deman­da Rupert.

Kraus res­ta silen­cieux un moment. Puis :

« Mon grand-père était his­to­rien. À Hei­del­berg. Il m’a appris que l’his­toire est sacrée. Que la véri­té compte plus que tout. » Il écra­sa sa ciga­rette. « Puis la guerre est venue. 1914. Et j’ai vu com­ment les men­songes his­to­riques tuent. Des mil­lions de morts à cause de mal­en­ten­dus, de pro­pa­gande, de fausses histoires. »

Il se tour­na vers Rupert.

« Je pen­sais que cacher les secrets d’Abdül­ha­mid pro­té­ge­rait l’hon­neur. Mais votre sixième secret m’a mon­tré : révé­ler la véri­té n’a pas détruit l’Em­pire. Il était déjà détruit. La véri­té a juste… expli­qué pourquoi. »

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je veux aider à révé­ler les cinq autres. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que mon grand-père soit fier. » Il sou­rit tris­te­ment. « Et peut-être pour me rache­ter un peu. »

Rupert hocha len­te­ment la tête. « D’ac­cord. Mais à la pre­mière trahison… »

« Je sais. Le chat me grif­fe­ra. » Kraus rit. « Ce serait mérité. »

Le len­de­main matin, ils retour­nèrent à Constan­ti­nople en fer­ry. Kraus les condui­sit au port de Karaköy où un vieux navire de sau­ve­tage les attendait.

Le capi­taine était un Grec cor­pu­lent nom­mé Andreas — ami d’en­fance de Kraus, apparemment.

« Cin­quante mètres, » dit Andreas en étu­diant les coor­don­nées. « Fai­sable. Cou­rant fort, mais gérable. »

Ils navi­guèrent vers le point exact indi­qué par le médaillon — au milieu du Bos­phore, près du palais de Dolmabahçe.

Andreas mit son sca­phandre et descendit.

Trente minutes d’at­tente angoissante

Puis le signal. On le remonta.

Andreas émer­gea, tenant un coffre de bronze scellé.

« Il y a une épave en bas, hale­ta-t-il. Petit navire. Cou­lé volon­tai­re­ment. Ce coffre était atta­ché au mât. Tout simplement. »

Ils ouvrirent le coffre sur le pont.

À l’in­té­rieur : un jour­nal. Relié en cuir rouge. Scel­lé à la cire.

Rupert le sor­tit avec révérence.

Sur la cou­ver­ture, gra­vé en lettres dorées : « Jour­nal de Mou­rad V. Archives per­son­nelles. 1876–1904. »

« Les archives per­dues de Mou­rad, » mur­mu­ra Wolf­gang, les larmes aux yeux. « Elles existent vraiment. »

Ayşe bri­sa le sceau et ouvrit le journal.

La pre­mière page por­tait une note d’Abdülhamid :

« Ce jour­nal contient toutes les pen­sées de mon frère. Ses pré­dic­tions. Ses ana­lyses. Tout ce que le monde a appe­lé ‘délires de fou’. Lisez. Jugez par vous-mêmes. — Abdül­ha­mid II, 1918. »

Wolf­gang tour­na les pages avec soin. Chaque entrée était datée. Chaque pré­dic­tion documentée.

Il lut à voix haute :

« 15 mars 1893 : Je vois une révo­lu­tion. 1908. Les Jeunes-Turcs. Abdül­ha­mid tombera. »

« 22 juin 1897 : Grande guerre. Europe. 1914. Mil­lions de morts. Empires tombent. »

« 8 octobre 1900 : L’Em­pire otto­man ne sur­vi­vra pas à la pro­chaine guerre. 1918. Fin. »

« Il a tout pré­dit, » mur­mu­ra Ayşe. « Tout. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » ajou­ta Kraus tris­te­ment. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Pacha II, qui les avait accom­pa­gnés sur le navire (caché dans le sac d’Ayşe), sau­ta sur le coffre et miau­la longuement.

Un miau­le­ment triste. Presque mélancolique.

Comme si le chat pleu­rait pour tous ceux qui n’a­vaient pas été écoutés.

CHA­PITRE XIV

Ce soir-là, de retour à Büyü­ka­da, ils étu­dièrent le jour­nal de Mou­rad avec fas­ci­na­tion. Chaque page révé­lait un esprit brillant, ana­ly­tique, visionnaire.

Wolf­gang ne pou­vait pas en déta­cher les yeux. « C’est… c’est l’œuvre de toute ma vie. La preuve défi­ni­tive. Mou­rad n’é­tait pas fou. »

« Nous avons main­te­nant le jour­nal, dit Rupert. Trois secrets docu­men­tés. Plus les deux der­niers à trouver. »

« Les familles Kohen et Al-Rashid, » rap­pe­la Ayşe.

« J’ai fait des recherches, » dit Kraus. « Les Kohen — famille ins­tal­lée à Balat depuis le sei­zième siècle. Je peux trou­ver les descendants. »

« Et Der Halb­mond ? » deman­da Per­ci­val. « Votre infor­ma­tion sur le raid du Pera Palace. »

« Dans deux jours. Ils attaquent à minuit. »

Miss Pen­wor­thy, qui avait écou­té en silence, se leva soudainement.

« J’ai une proposition. »

Tout le monde la regarda.

« Je vais infil­trer Der Halbmond. »

Le silence fut total.

« Vous… infil­trer, » répé­ta Rupert lentement.

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy ajus­ta ses lunettes. « Je parle turc cou­ram­ment. J’ai de l’ex­pé­rience en espion­nage. Et per­sonne ne sus­pecte une vieille dame anglaise. »

« Expé­rience en espion­nage ? » Niko­lai faillit cra­cher son thé.

« J’ai tra­vaillé pour le Forei­gn Office. 1895–1905. Constan­ti­nople, Le Caire, Téhé­ran. » Elle sou­rit légè­re­ment. « C’é­tait avant de prendre ma retraite et deve­nir gouvernante. »

« Vous étiez ESPIONNE ? » s’ex­cla­ma Leyla.

« Agent de ren­sei­gne­ment, » cor­ri­gea Miss Pen­wor­thy. « Il y a une distinction. »

Rupert la fixa. « Pour­quoi ne nous l’a­vez-vous jamais dit ? »

« Vous ne l’a­vez jamais deman­dé. » Elle se tour­na vers Kraus. « Votre dos­sier sur Der Halb­mond. Ils ont une struc­ture hié­rar­chique. Un quar­tier général. »

« Oui. À Beyoğ­lu. Près de la tour de Galata. »

« Par­fait. Je m’in­filtre. Je me fais pas­ser pour une sym­pa­thi­sante. Col­lecte des infor­ma­tions. Découvre leurs plans précis. »

« C’est dan­ge­reux, » dit Ayşe.

« Mon métier a tou­jours été dan­ge­reux. » Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Et j’ai mes méthodes. »

Kraus sou­rit len­te­ment. « Cela pour­rait fonc­tion­ner. Une veuve anglaise, désen­chan­tée par la poli­tique bri­tan­nique, sym­pa­thi­sant avec la cause ottomane… »

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy se leva. « Je com­mence demain. Qui veut m’ai­der à pré­pa­rer ma couverture ? »

Le len­de­main, Miss Pen­wor­thy se transforma.

Exit la gou­ver­nante stricte. Bon­jour la « Grä­fin Hil­de­gard von Stein­berg » — veuve autri­chienne, ancienne admi­ra­trice de l’Em­pire otto­man, rési­dant à Constan­ti­nople depuis 1920.

Kraus lui four­nit de faux papiers (« Mes anciens contacts sont très utiles »). Wolf­gang créa une fausse his­toire détaillée. Ayşe lui ensei­gna les nuances cultu­relles ottomanes.

Le soir même, la Grä­fin Hil­de­gard se pré­sen­ta au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond — un immeuble dis­cret près de la tour de Galata.

Elle fut reçue par Kemal Bey lui-même.

« Grä­fin, dit-il en bai­sant sa main. Qu’est-ce qui vous amène à nous ? »

Miss Pen­wor­thy — par­don, la Grä­fin — sou­pi­ra dramatiquement.

« Je suis fati­guée de voir l’hon­neur otto­man sali. Ces… jour­na­listes. Ces étran­gers qui fouillent dans les secrets. » Elle cra­cha le mot ‘étran­gers’ avec mépris. « L’Em­pire méri­tait mieux. »

Kemal Bey sou­rit. « Vous comprenez. »

« Mon défunt mari était diplo­mate à la cour du Sul­tan. J’ai vu la gran­deur. Et main­te­nant… » Elle essuya une fausse larme. « Je veux aider à pro­té­ger ce qui reste. »

« Com­ment ? »

« J’ai des contacts. Des infor­ma­tions. Je connais ces étran­gers — Whit­combe, la femme archi­viste, l’Al­le­mand. » Elle bais­sa la voix. « Je peux vous aider à les trouver. »

Kemal Bey l’é­tu­dia lon­gue­ment. Puis :

« Prou­vez-le. Don­nez-moi une information. »

Miss Pen­wor­thy n’hé­si­ta pas. « Ils ont trou­vé le jour­nal de Mou­rad. Cou­lé dans le Bos­phore. Hier. »

C’é­tait vrai — donc véri­fiable. Mais pas dan­ge­reux puis­qu’ils avaient déjà le jour­nal en sécurité.

Kemal Bey véri­fia avec ses hommes. L’in­for­ma­tion était correcte.

« Impres­sion­nant. » Il sou­rit. « Bien­ve­nue, Grä­fin. Vous pou­vez nous être utile. »

Miss Pen­wor­thy pas­sa les deux jours sui­vants au quar­tier géné­ral, gagnant la confiance de Kemal Bey. Elle offrait du thé. Écou­tait leurs plans. Pre­nait des notes mentales.

Elle décou­vrit :

1) Le raid du Pera Palace était pré­vu pour dans deux jours, minuit précise.

2) Der Halb­mond avait vingt agents actifs à Constantinople.

3) Ils sur­veillaient les ports, les gares, les hôtels.

4) Kemal Bey avait un infor­ma­teur au sein du gou­ver­ne­ment turc.

Le troi­sième soir, elle s’ex­cu­sa (« migraine ter­rible ») et retour­na à Büyükada.

Dans le salon de la vil­la, elle fit son rapport.

« Kemal Bey me fait confiance. Il pense que je suis une sym­pa­thi­sante sin­cère. » Elle sou­rit. « J’ai décou­vert leurs plans complets. »

Elle leur révé­la tout.

« Vingt agents, dit Per­ci­val. C’est beaucoup. »

« Mais main­te­nant que nous le savons, » dit Kraus. « Nous pou­vons pré­pa­rer une contre-attaque. »

« Ou, sug­gé­ra Ayşe, nous pou­vons uti­li­ser le raid comme dis­trac­tion. Pen­dant qu’ils attaquent le Pera Palace, nous trou­vons le qua­trième secret chez les Kohen. »

Rupert réflé­chit. « C’est ris­qué. Mais brillant. »

Pacha II miau­la son appro­ba­tion depuis le rebord de la fenêtre.

« Dans deux jours, dit Rupert. Nous divi­sons nos forces. Miss Pen­wor­thy retourne chez Der Halb­mond pour les occu­per. Le reste d’entre nous va à Balat cher­cher les Kohen. »

« Et Wolf­gang ? » deman­da Ayşe.

Wolf­gang leva la main. « Je viens avec vous. Le qua­trième secret pour­rait en révé­ler plus sur Mourad. »

Ayşe sou­rit — un vrai sou­rire, pas son sou­rire sar­cas­tique habituel.

Pacha II, voyant cela, sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra Ley­la à Nikolai.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Deux jours avant le raid. Deux jours pour trou­ver le qua­trième secret.

Et puis… quoi ?

Le cin­quième secret à Alep. Le père de Ley­la à Athènes. Der Halb­mond tou­jours en chasse.

Et quelque part, il en était sûr, tout cela se diri­geait vers un finale spec­ta­cu­lai­re­ment absurde.

Parce que c’é­tait Constantinople.

Et à Constan­ti­nople, rien ne se ter­mi­nait jamais simplement.

Lire la suite…

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