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Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama

La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

De Car­thage à la côte de Bithy­nie, en pas­sant par Tyr, Antioche et Éphèse : l’i­ti­né­raire d’un homme que Rome n’a jamais ces­sé de craindre, même désarmé.


On raconte tou­jours la même his­toire, et elle s’ar­rête tou­jours au même endroit. Les élé­phants dans la neige, la tra­ver­sée impos­sible, Cannes où une armée entière s’en­glou­tit en un après-midi, puis Zama, en 202 avant notre ère, où Sci­pion ren­verse enfin la par­tie sur une plaine de Tuni­sie. Là, d’or­di­naire, le rideau tombe. Han­ni­bal a per­du ; Car­thage est à genoux ; Rome tient le bas­sin occi­den­tal de la Médi­ter­ra­née. La leçon est claire, elle tient en une phrase, et l’é­co­lier peut refer­mer son manuel.

C’est dom­mage, parce que le plus inté­res­sant com­mence après. L’homme de Zama a qua­rante-cinq ans quand il perd sa der­nière bataille. Il lui reste près de vingt ans à vivre, et ces vingt années valent qu’on les suive pas à pas, car elles des­sinent une carte étrange : celle d’un vain­cu qui tra­verse tout l’O­rient médi­ter­ra­néen, de port en port, de cour en cour, avec pour seul bagage une répu­ta­tion qui lui sert tour à tour de sauf-conduit et de condam­na­tion. Rome l’a bat­tu ; Rome ne le lâche­ra pas. On dirait qu’une grande puis­sance, une fois qu’elle a dési­gné son enne­mi, a besoin de lui jus­qu’au bout, comme d’un miroir.

C’est ce voyage-là que je vou­drais racon­ter. Pas la guerre — elle est finie — mais l’exil. Un dépla­ce­ment lent le long des côtes, qui res­semble à ces iti­né­raires qu’on ne choi­sit pas et qui finissent pour­tant par res­sem­bler à une vie.

Le retour, et la sur­prise carthaginoise

Repre­nons juste après la bataille. Contre toute attente, Han­ni­bal ne meurt pas à Zama, et ne se donne pas la mort non plus. Il rentre à Car­thage, et là il fait une chose que per­sonne n’at­ten­dait d’un géné­ral : il conseille la paix. Aux séna­teurs qui vou­laient conti­nuer, il explique, dit-on, qu’on ne joue pas deux fois à quitte ou double contre Rome quand on a déjà tout per­du. Un vieil offi­cier qui prend la parole pour arrê­ter la guerre — voi­là déjà un ren­ver­se­ment. Le fauve de la légende romaine se révèle homme d’É­tat lucide, capable de comp­ter les morts et les récoltes.

Ce qui suit est plus sur­pre­nant encore. Quelques années plus tard, vers 196, Han­ni­bal est élu suf­fète — la plus haute magis­tra­ture de la cité. Et il gou­verne. Il s’at­taque aux finances, remet de l’ordre dans les comptes publics que l’o­li­gar­chie mar­chande avait long­temps trai­tés comme une caisse pri­vée. Il traque les détour­ne­ments, réta­blit des reve­nus que tout le monde croyait per­dus, au point que Car­thage recom­mence à res­pi­rer et à son­ger, un jour, à payer sans se sai­gner l’é­norme indem­ni­té impo­sée par le trai­té de paix.

Il faut s’ar­rê­ter sur cette image, parce qu’elle contre­dit tout ce qu’on nous a appris. L’homme qui avait tenu la cam­pagne ita­lienne pen­dant quinze ans, qui avait dor­mi sous la pluie enrou­lé dans son man­teau au milieu de ses sen­ti­nelles, se retrouve pen­ché sur des registres, à débus­quer des comp­tables véreux. Le génie tac­tique s’est fait réfor­ma­teur, et il est bon dans ce métier-là aus­si. On com­prend d’ailleurs pour­quoi cela lui vaut des enne­mis : rien ne fâche davan­tage une aris­to­cra­tie que quel­qu’un qui vient lui reprendre l’argent qu’elle croyait sien.

Ces enne­mis-là ne vont pas se battre à visage décou­vert. Ils vont faire pire : ils vont écrire à Rome. Ils insi­nuent qu’­Han­ni­bal intrigue avec Antio­chos III, le grand roi séleu­cide qui règne sur la Syrie et une bonne part de l’O­rient, et qu’il pré­pare, dans l’ombre, une nou­velle guerre. Rome, qui n’a jamais ces­sé de le sur­veiller, saute sur le pré­texte. Une com­mis­sion est dépê­chée. Offi­ciel­le­ment, elle vient arbi­trer un dif­fé­rend entre Car­thage et Mas­si­nis­sa, le roi numide. En réa­li­té, tout le monde com­prend qu’elle vient cher­cher un homme.

Han­ni­bal, lui, com­prend le pre­mier. Il ne se rend pas au pro­cès qu’on lui pré­pare. Un soir, il quitte la ville sans bruit, gagne la côte, monte à che­val jus­qu’à une pro­prié­té de bord de mer où l’at­tend un navire. Et il part. Il a autour de cin­quante ans. Il ne rever­ra jamais Carthage.

C’est le pre­mier départ, et déjà tout l’exil est là, en germe : un homme qui s’en va de nuit parce que ses com­pa­triotes ont pré­fé­ré le livrer plu­tôt que de gar­der chez eux un ser­vi­teur trop grand pour eux.

Tyr, la ville mère

Le pre­mier cap qu’il met n’est pas au hasard. Il vogue vers Tyr, sur la côte de l’ac­tuel Liban. Tyr est la métro­pole, la ville d’où sont par­tis, des siècles plus tôt, les colons phé­ni­ciens qui fon­dèrent Car­thage. Un fugi­tif car­tha­gi­nois qui débarque à Tyr, c’est un homme qui remonte à la source, qui va se réfu­gier chez l’aïeule quand la mai­son natale l’a chassé.

On ima­gine mal aujourd’­hui ce qu’é­tait Tyr. La ville s’ac­cro­chait à un rocher que la mer bat­tait de trois côtés ; on y tei­gnait la pourpre dans des cuves qui empes­taient le coquillage pour­ri à des lieues à la ronde, et de cette puan­teur nais­sait la cou­leur la plus chère du monde antique, celle des man­teaux de rois. Han­ni­bal y est reçu comme un fils de la mai­son. On lui fait fête. Pour la pre­mière fois depuis long­temps, il n’est ni un vain­cu ni un sus­pect, mais l’illustre reje­ton d’un sang illustre.

Ce répit ne dure pas. Tyr est trop proche de tout, trop expo­sée, et sur­tout Han­ni­bal n’est pas homme à s’ins­tal­ler dans le confort d’un hom­mage. Il a une idée en tête, une seule, celle qui l’a tou­jours por­té : la guerre contre Rome n’est peut-être pas finie. Si Car­thage ne veut plus se battre, un autre le fera à sa place. Et cet autre a un nom, une armée, un tré­sor : Antio­chos, le roi séleu­cide, qui règne à Antioche sur le plus vaste royaume de l’époque.

Alors, de Tyr, Han­ni­bal remonte vers le nord, vers la cour d’An­tioche. Il change de camp comme on change de mon­ture : non par tra­hi­son, mais parce que sa guerre, à lui, n’a pas de patrie fixe. Elle est deve­nue une idée pure, presque abs­traite, qui cherche un corps pour s’incarner.

Antioche, ou le conseil qu’on n’é­coute pas

Antioche-sur-l’O­ronte était une capi­tale magni­fique et molle. Fon­dée un siècle plus tôt par un géné­ral d’A­lexandre, elle ali­gnait des ave­nues à colon­nades, des jar­dins, des sanc­tuaires, et cette manière grecque de faire de la ville un décor. Antio­chos III y régnait, auréo­lé du sur­nom de « Grand » qu’il avait gagné dans des cam­pagnes loin­taines, jus­qu’aux confins de l’Inde. Il se pre­nait volon­tiers pour un nou­vel Alexandre, ce qui est tou­jours un mau­vais signe chez un roi.

Dans cette cour, Han­ni­bal fait figure d’o­racle. On l’é­coute comme on écoute une bête curieuse : l’homme qui a fait trem­bler Rome, l’homme qui a mar­ché sur l’I­ta­lie pen­dant quinze ans. Les cour­ti­sans se le montrent du doigt. Le roi l’ad­met dans son conseil. Et Han­ni­bal, fidèle à lui-même, donne un avis d’une jus­tesse impla­cable, qui est peut-être le der­nier grand plan stra­té­gique de sa vie.

Son rai­son­ne­ment est simple et redou­table. On ne bat pas Rome en Grèce, dit-il en sub­stance ; on la bat en Ita­lie, sur son propre sol, en sou­le­vant ses alliés contre elle. Qu’An­tio­chos lui donne une flotte et une armée, et il por­te­ra de nou­veau la guerre là où Rome est vul­né­rable — chez elle. Que le roi, pen­dant ce temps, tienne la Grèce. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt, et cela avait failli réussir.

On ne l’é­coute pas. C’est là toute la tra­gé­die de ces années-là : Han­ni­bal a rai­son, et per­sonne ne le suit. Les cour­ti­sans d’An­tio­chos se méfient de cet étran­ger trop brillant. Cer­tains mur­murent qu’il com­plote, qu’il a peut-être par­tie liée avec Rome — le comble, pour l’en­ne­mi le plus achar­né de Rome. Le roi, flat­té, pré­fère écou­ter ceux qui lui pro­mettent une vic­toire facile en Grèce. Il tient l’homme le plus com­pé­tent de son temps et il l’emploie à des tâches subal­ternes, comme on relègue un vieux ser­vi­teur dont le talent gêne.

Il y a là une leçon qui n’a rien per­du de son mor­dant, et qui par­le­ra à qui­conque a jamais tra­vaillé dans une grande mai­son où l’ex­pé­rience se heurte au pou­voir : rien n’est plus inutile qu’un homme dont on admire le pas­sé et dont on redoute le juge­ment. On le garde pour le pres­tige, on l’é­carte des déci­sions. Han­ni­bal, à Antioche, vit cette humi­lia­tion feu­trée. Il assiste, impuis­sant, à la pré­pa­ra­tion d’une guerre qu’il sait per­due d’a­vance parce qu’on la mène à l’envers.

Éphèse, la scène

C’est à Éphèse que se joue l’un des épi­sodes les plus étranges et les plus célèbres de sa seconde vie.

Éphèse, à cette époque, était l’une des grandes villes du monde grec d’A­sie, une place forte du royaume séleu­cide, un port grouillant au débou­ché d’une val­lée, domi­né par le temple d’Ar­té­mis — l’une des Sept Mer­veilles, un bois de colonnes assez vaste pour qu’on s’y perde. Quand on visite aujourd’­hui le site, on marche sur des dalles de marbre creu­sées par des siècles de char­rois, entre les façades recons­ti­tuées de la biblio­thèque et les gra­dins d’un théâtre où tien­draient vingt-cinq mille per­sonnes. La mer, qui bai­gnait alors les quais, s’est reti­rée à des kilo­mètres, lais­sant la ville échouée dans une plaine à mous­tiques. Mais on devine encore, sous la pierre chaude, l’a­gi­ta­tion d’un grand port de guerre : c’est là qu’An­tio­chos ras­sem­blait sa flotte.

C’est là, dit la tra­di­tion — rap­por­tée par Tite-Live et par Plu­tarque —, qu’­Han­ni­bal ren­contre Sci­pion. Le vain­queur de Zama, deve­nu ambas­sa­deur, passe par Éphèse ; les deux hommes, qui ne s’é­taient affron­tés que casque en tête sur un champ de bataille, se retrouvent face à face en temps de paix, dans une ville qui n’est ni à l’un ni à l’autre. Deux vieux adver­saires qui se toisent enfin sans armée entre eux.

Sci­pion, pour enga­ger la conver­sa­tion, pose une ques­tion de connais­seur : à ton avis, quel fut le plus grand géné­ral de tous les temps ? Han­ni­bal répond sans hési­ter : Alexandre, pour avoir vain­cu des armées innom­brables avec une poi­gnée d’hommes et pous­sé jus­qu’aux limites du monde. Et le deuxième ? Pyr­rhus, pour l’art de cam­per et de gagner les peuples à sa cause. Et le troi­sième ? Moi, répond Hannibal.

Sci­pion éclate de rire, car enfin, c’est lui qui a bat­tu cet homme-là. « Et si tu m’a­vais vain­cu, à Zama ? » Alors, répond Han­ni­bal, je me serais pla­cé avant Alexandre, avant Pyr­rhus, avant tous les autres.

On a beau­coup glo­sé cette réponse. Cer­tains y voient une flat­te­rie dégui­sée, la plus fine qui soit — car dire qu’on serait le pre­mier si l’on avait bat­tu Sci­pion, c’est faire de Sci­pion le seul homme au-des­sus du pre­mier. D’autres y lisent l’or­gueil pur d’un vain­cu qui ne s’a­voue jamais vrai­ment vain­cu. Les deux lec­tures se valent, et c’est jus­te­ment ce qui rend le mot inou­bliable : il est à la fois cour­toi­sie et défi, hom­mage et gifle. Deux grands fauves qui se recon­naissent, cha­cun sûr d’être le plus grand, et polis comme le sont par­fois les hommes qui n’ont plus rien à se prou­ver que par la parole.

Il faut mesu­rer ce que cette ren­contre a de ver­ti­gi­neux. Ces deux hommes conte­naient à eux seuls toute une guerre — la plus grande que le monde antique eût connue jusque-là, une guerre qui avait vidé l’I­ta­lie de ses jeunes gens et failli rayer Rome de la carte. Pen­dant des années, ils s’é­taient cher­chés d’un bout à l’autre de la Médi­ter­ra­née, s’é­tu­diant à dis­tance comme deux joueurs d’é­checs sépa­rés par une mer. Ils ne s’é­taient vrai­ment affron­tés qu’une fois, à Zama, et cette fois-là avait déci­dé du sort de l’Oc­ci­dent. Et voi­là qu’ils se retrouvent, dés­œu­vrés, dans une ville qui n’est ni romaine ni car­tha­gi­noise, deux vieillis­sants qui échangent des poli­tesses sur l’art de la guerre comme deux arti­sans à la retraite com­parent leurs outils. Sci­pion mour­ra bien­tôt, lui aus­si à demi dis­gra­cié, bou­dé par une Rome ingrate envers ses grands hommes. Il y avait, dans cette conver­sa­tion d’É­phèse, quelque chose de deux mondes qui s’é­teignent ensemble : le temps des géants s’a­che­vait, et le temps des com­mis­sions séna­to­riales commençait.

Ce séjour à Éphèse eut d’ailleurs un revers moins glo­rieux, et plus révé­la­teur des mœurs du temps. Rome, qui négo­ciait alors avec Antio­chos, y avait dépê­ché ses propres ambas­sa­deurs. Ceux-ci, avec un machia­vé­lisme consom­mé, prirent soin de recher­cher ouver­te­ment la com­pa­gnie d’Han­ni­bal, de s’af­fi­cher à ses côtés, de conver­ser lon­gue­ment avec lui en public. Le cal­cul était lim­pide : rien de tel, pour perdre un homme dans l’es­prit d’un roi méfiant, que de le faire pas­ser pour l’a­mi de l’en­ne­mi. Antio­chos, voyant son conseiller car­tha­gi­nois fré­quen­ter les envoyés de Rome, se mit à dou­ter de lui pour de bon. Le piège fonc­tion­na à mer­veille. On avait neu­tra­li­sé le plus dan­ge­reux stra­tège de l’é­poque non par les armes, mais par une rumeur savam­ment entre­te­nue autour d’une table. Il y a, dans cette manœuvre, toute la manière romaine : patiente, cynique, éco­nome de son sang, et redou­ta­ble­ment effi­cace. Han­ni­bal, qui avait pas­sé sa vie à tendre des embus­cades, se lais­sa prendre à celle-ci sans même la voir se refermer.

Éphèse offre encore une autre scène, plus comique, que Cicé­ron a conser­vée. Un phi­lo­sophe de la ville, un cer­tain Phor­mion, homme disert et content de lui, tient un jour devant Han­ni­bal une longue confé­rence sur l’art de com­man­der une armée, sur les devoirs du géné­ral, sur la stra­té­gie. Il pérore des heures durant. À la fin, on demande à Han­ni­bal ce qu’il en pense. Réponse : j’ai vu bien des vieillards rado­teurs, mais je n’en ai jamais vu de pire que celui-ci. Le trait est cin­glant, et il dit tout de l’homme : ce mépris de vieux pro­fes­sion­nel pour la théo­rie sans les mains, pour les beaux dis­cours de ceux qui n’ont jamais eu froid ni peur sur un champ de bataille. Il y a du sol­dat dans cette repar­tie, et une las­si­tude aus­si — celle d’un homme qu’on réduit à écou­ter par­ler de son propre métier par des gens qui ne l’ont jamais exercé.

Le deuxième naufrage

La guerre qu’­Han­ni­bal avait pré­vue mau­vaise se révèle catas­tro­phique. Antio­chos affronte Rome en Grèce, y est bous­cu­lé, se replie en Asie. On confie tout de même à Han­ni­bal un com­man­de­ment — naval, cette fois, lui qui n’é­tait pas marin. Face à la flotte de Rhodes, alliée de Rome, il est bat­tu au large de la côte de Pam­phy­lie, du côté de l’embouchure de l’Eu­ry­mé­don. Un revers de plus, dans un élé­ment qui n’é­tait pas le sien.

Puis vient Magné­sie, en 190 : l’ar­mée d’An­tio­chos, énorme, bario­lée, pleine d’é­lé­phants et de cava­liers en cottes de mailles, est écra­sée par les légions. Le rêve séleu­cide d’é­ga­ler Alexandre s’ef­fondre en une jour­née. Antio­chos doit deman­der la paix, et cette paix a un prix. Elle s’ap­pelle le trai­té d’A­pa­mée, et elle rogne le royaume, impose un tri­but colos­sal, et sur­tout — car Rome n’ou­blie jamais ce qui compte — exige la livrai­son de quelques hommes. Par­mi eux, en bonne place, Hannibal.

Encore une fois, il ne les attend pas. Encore une fois, il part de nuit. C’est deve­nu la struc­ture même de sa vie : ser­vir un prince, voir le prince perdre, et fuir avant que la clause du trai­té ne se referme sur lui comme un piège. Rome n’a plus besoin de le battre sur un champ de bataille ; il lui suf­fit désor­mais de le récla­mer, article par article, de trai­té en trai­té. L’homme est deve­nu une mon­naie d’é­change, une ligne dans un texte diplo­ma­tique. On le livre, ou l’on fait la guerre.

Com­mence alors la par­tie la plus errante du voyage, celle où la géo­gra­phie se brouille et où l’his­toire se mêle à la légende.

Si l’on trace sur une carte les étapes de ces vingt années — Car­thage, Tyr, Antioche, Éphèse, la Crète, peut-être l’Ar­mé­nie, la Bithy­nie —, on obtient une figure sin­gu­lière. C’est presque exac­te­ment l’in­verse du voyage des colons phé­ni­ciens, qui avaient jadis essai­mé d’o­rient en occi­dent, de Tyr vers Car­thage, en semant des comp­toirs le long des rivages. Han­ni­bal, lui, refait ce che­min à rebours : il remonte vers la source, d’oc­ci­dent en orient, comme un fleuve qui revien­drait à sa mon­tagne. Toute la Médi­ter­ra­née antique tient dans cette tra­jec­toire inver­sée — la mer des mar­chands et des tein­tu­riers, des dieux qui changent de nom d’un port à l’autre, des langues qui se mêlent sur les quais, des rois qui se dis­putent les lam­beaux de l’empire d’A­lexandre. Un exi­lé qui la tra­verse d’un bout à l’autre en dresse, sans le vou­loir, l’in­ven­taire. Il touche à toutes les puis­sances du moment, il les jauge une à une, et il les voit toutes, l’une après l’autre, plier devant Rome. Son iti­né­raire est une leçon de géo­po­li­tique à ciel ouvert : le rele­vé d’un monde qui bas­cule, tenu par le seul homme qui l’au­ra par­cou­ru en entier pour ten­ter, en vain, de l’empêcher de basculer.

Les ruses d’un homme traqué

On le suit d’a­bord en Crète, à Gor­tyne. Là se place l’une de ces anec­dotes qui en disent long sur l’homme, rap­por­tée par Cor­né­lius Népos. Les Cré­tois, répu­tés pour leur avi­di­té, avaient repé­ré qu’­Han­ni­bal voya­geait avec de l’or. Il sent le dan­ger : ces gens-là le détrous­se­ront, ou le ven­dront. Alors il monte une comé­die. Il rem­plit des amphores de plomb, en couvre la sur­face d’une mince couche d’or, et les dépose en grande pompe dans le temple d’Ar­té­mis, comme s’il confiait sa for­tune à la garde des dieux et de la cité. Ras­su­rés, flat­tés d’être dépo­si­taires d’un tel tré­sor, les Cré­tois le laissent tran­quille et veillent jalou­se­ment sur les fausses jarres. Pen­dant ce temps, le véri­table or dort, fon­du et cou­lé, dans des sta­tues de bronze creuses posées négli­gem­ment dans la cour de sa maison.

C’est tout Han­ni­bal : la ruse patiente, le sens du théâtre, cette façon de retour­ner contre l’ad­ver­saire son propre défaut. Il ne com­bat plus avec des élé­phants ni des légions, mais avec de la mise en scène. Le grand stra­tège s’est fait illu­sion­niste, et il gagne encore, à petite échelle, dans les marges.

De Crète, sa trace se perd un temps, puis repa­raît très loin vers l’est. Une tra­di­tion, recueillie par Stra­bon et par Plu­tarque, veut qu’il ait gagné l’Ar­mé­nie, à la cour du roi Artaxias, et qu’il ait aidé ce prince à conce­voir et à tra­cer sa nou­velle capi­tale, Artaxa­ta, sur une boucle de l’A­raxe. On tient l’a­nec­dote pour incer­taine, et elle a le charme des choses qu’on ne peut ni prou­ver ni tout à fait écar­ter. Mais qu’il y ait ou non plan­té des jalons dans la plaine armé­nienne, l’i­mage est belle et juste : le des­truc­teur de villes finis­sant urba­niste, l’homme qui avait rasé des places ita­liennes tra­çant au cor­deau les rues d’une cité neuve, au bout du monde connu. Comme si l’éner­gie qui avait ser­vi à défaire pou­vait, la guerre per­due, se retour­ner en éner­gie de bâtir.

Quoi qu’il en soit de l’Ar­mé­nie, le fil le conduit fina­le­ment là où il devait finir : sur la côte de Bithy­nie, au bord de la mer de Marmara.

La Bithy­nie, der­nier refuge

La Bithy­nie était un petit royaume ana­to­lien coin­cé entre les mon­tagnes et le détroit, un pays de col­lines boi­sées et de golfes pro­fonds, gou­ver­né par un roi du nom de Pru­sias. Pru­sias n’a­vait rien d’un Alexandre ; c’é­tait un sou­ve­rain de second rang, pru­dent, retors, occu­pé de que­relles locales, notam­ment contre son voi­sin Eumène, roi de Per­game — lequel était, comme il se doit, l’al­lié fidèle de Rome.

Han­ni­bal, désor­mais vieux, trouve là son der­nier port. Pru­sias l’ac­cueille et l’emploie contre Per­game. Et le vieux géné­ral, une der­nière fois, sort de son sac un tour dont l’au­dace fait sou­rire. Dans une bataille navale contre la flotte d’Eu­mène, Han­ni­bal fait rem­plir des jarres de terre cuite de ser­pents veni­meux, ramas­sés on ne sait où, et ordonne à ses hommes de cata­pul­ter ces pots sur les ponts enne­mis. Les marins de Per­game, d’a­bord, rient de ces pote­ries qui s’é­crasent sur leurs planches — jus­qu’à ce que les vipères se répandent entre leurs pieds nus. La panique fait le reste. On se bat mal quand on regarde le sol au lieu de l’ad­ver­saire. La flotte d’Eu­mène rompt et fuit.

C’est une vic­toire de bric et de broc, une vic­toire de vieux renard à court de moyens, et elle a quelque chose de tou­chant à force d’in­gé­nio­si­té. On sent un homme qui n’a plus les ins­tru­ments de sa jeu­nesse — plus d’ar­mée immense, plus de tré­sor, plus d’é­lé­phants — et qui com­pense par la seule res­source qui ne l’ait jamais quit­té : l’i­ma­gi­na­tion du faible qui doit vaincre le fort. Toute sa vie tient dans ce geste. Depuis la tra­ver­sée des Alpes jus­qu’aux pots de ser­pents, c’est le même homme qui cherche la solu­tion que l’en­ne­mi n’a pas prévue.

Mais un royaume comme la Bithy­nie ne pèse rien face à Rome. Pru­sias peut bien gagner une escar­mouche navale ; le jour où Rome fronce le sour­cil, il baisse la tête. Et Rome, une fois de plus, envoie quelqu’un.

Libys­sa, la der­nière clause

L’homme que Rome dépêche s’ap­pelle Fla­mi­ni­nus — le même, ou presque, qui avait naguère « libé­ré » les Grecs au nom du Sénat, un de ces diplo­mates romains qui savaient tout obte­nir sans presque tirer l’é­pée. Il vient signi­fier à Pru­sias que la Répu­blique n’aime pas savoir Han­ni­bal vivant sur des terres amies. Le mes­sage est clair : ou tu le livres, ou tu t’en expliqueras.

Pru­sias ne résiste pas une heure. Que pèse la parole don­née à un vieil exi­lé contre la colère du maître du monde ? Il accepte de livrer son hôte, ou du moins ferme les yeux pen­dant qu’on encercle la mai­son où Han­ni­bal réside, dans un vil­lage de la côte nom­mé Libys­sa, à une jour­née de mer de l’ac­tuelle Istanbul.

Han­ni­bal, dit la tra­di­tion, avait pris ses pré­cau­tions. Un homme qui a fui de nuit toute sa vie sait que le filet fini­ra par se refer­mer. Il avait fait amé­na­ger sa demeure de plu­sieurs issues, pour ne jamais être pris au piège. Ce jour-là, il envoie un ser­vi­teur voir aux portes. Le ser­vi­teur revient : toutes les sor­ties sont gar­dées. Des sol­dats par­tout. La mai­son est cer­née. Il n’y a plus d’is­sue de nuit, pour la pre­mière fois.

Alors Han­ni­bal fait ce qu’il avait déci­dé de faire depuis long­temps, sans doute, pour ce moment pré­cis. On raconte qu’il por­tait du poi­son dans le cha­ton d’une bague, gar­dé là comme on garde une der­nière liber­té. Il l’a­vale. Avant de mou­rir, il aurait pro­non­cé une phrase que Tite-Live et Plu­tarque nous ont trans­mise, et qui est le vrai tes­ta­ment de cette seconde vie : déli­vrons les Romains de la longue inquié­tude qui les tour­mente, puis­qu’ils trouvent trop long d’at­tendre la mort d’un vieillard.

Tout est dans ce mot. Le sar­casme du condam­né, d’a­bord — Rome, la superbe, la toute-puis­sante, qui mobi­lise sa diplo­ma­tie et ses flottes pour venir à bout d’un homme de soixante-quatre ans, désar­mé, exi­lé, réfu­gié au fond d’un petit royaume ana­to­lien. Et puis la luci­di­té totale sur ce qu’il a été pour eux : non pas un adver­saire qu’on bat et qu’on oublie, mais une peur qu’on porte en soi, des décen­nies durant, et dont seule sa mort peut déli­vrer. Rome avait gagné toutes les batailles et n’a­vait tou­jours pas fini d’a­voir peur. Voi­là, au fond, la plus haute vic­toire d’un vain­cu : res­ter, jus­qu’à son der­nier souffle, la mau­vaise conscience du vainqueur.

Il meurt là, à Libys­sa, vers 183 avant notre ère — la date flotte, selon les sources, entre 183 et 181. Loin de Car­thage, loin de Tyr, loin de tout, sur une rive qu’il n’a­vait pas choi­sie, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue. Le grand enne­mi de Rome s’é­teint en terre étran­gère, tra­hi par son hôte, à la façon dont s’é­teignent tant d’exi­lés : dis­crè­te­ment, presque admi­nis­tra­ti­ve­ment, parce qu’une clause d’un trai­té l’a­vait décidé.

Ce qui reste sur la côte

Il faut, pour finir, reve­nir sur cette côte, parce que l’his­toire y a lais­sé une trace inattendue.

Libys­sa se trou­vait quelque part du côté de Gebze, sur le golfe d’Iz­mit, à l’est d’Is­tan­bul. Aujourd’­hui, l’en­droit est mécon­nais­sable. La baie où mou­rut Han­ni­bal est deve­nue l’un des plus grands com­plexes pétro­chi­miques de Tur­quie : réser­voirs sphé­riques, tor­chères, ter­mi­naux por­tuaires, forêts de tuyaux argen­tés qui exhalent le gaz et le bitume. Le site exact de la tombe, s’il a jamais exis­té, est per­du sous les cuves et les han­gars, dans un pay­sage où plus rien ne rap­pelle l’An­ti­qui­té — sinon, peut-être, cette même odeur indus­trielle et tenace qui devait déjà flot­ter sur les cuves de pourpre de Tyr, deux mille ans plus tôt. Il y a une iro­nie de la géo­gra­phie à faire mou­rir ce grand voya­geur là où l’on raf­fine désor­mais le car­bu­rant de tous les voyages.

Et pour­tant, sur une col­line domi­nant ce fatras d’u­sines, il y a un monu­ment. Un vrai. Sur les hau­teurs de Gebze, on l’ap­pelle la col­line d’Han­ni­bal. Un bloc de pierre d’une ving­taine de tonnes, ame­né de Hereke, porte le visage du géné­ral taillé par les gens du musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul ; tout autour, un cercle de cyprès ; sur la pierre, la vie du Car­tha­gi­nois gra­vée en cinq langues. Ce mémo­rial a une his­toire à lui, qui vaut d’être dite. C’est Mus­ta­fa Kemal Atatürk, le fon­da­teur de la Tur­quie moderne, qui en eut l’i­dée. En 1934, il deman­da qu’on retrouve le lieu où repo­sait Han­ni­bal et qu’on en fasse un parc. Le monu­ment ne fut inau­gu­ré que bien plus tard, en juillet 1981, pour le cen­tième anni­ver­saire de la nais­sance d’Atatürk.

Cette dévo­tion tar­dive d’un chef d’É­tat du XXe siècle pour un géné­ral mort deux mille ans plus tôt n’a rien de for­tuit. Atatürk voyait en Han­ni­bal ce qu’un fon­da­teur de nation bles­sée pou­vait aimer y voir : l’homme qui tient tête à l’empire, qui ne plie pas, qui pré­fère le poi­son à la red­di­tion. Le vain­cu de Zama était deve­nu, sur cette rive ana­to­lienne, un emblème de résis­tance à toutes les Romes. Il faut goû­ter cela : le fugi­tif que per­sonne ne vou­lait gar­der, celui qu’on livrait de cour en cour comme un colis encom­brant, a fini par rece­voir, sur la terre même où il est mort en exil, l’hom­mage qu’au­cune de ses patries suc­ces­sives ne lui avait ren­du de son vivant.

Voi­là peut-être la vraie deuxième vie d’un vain­cu : non pas seule­ment les vingt années d’er­rance entre Tyr, Antioche, Éphèse et la Bithy­nie, mais tout ce qui vient après la mort, quand un homme cesse d’être une menace pour deve­nir une figure. Han­ni­bal a per­du sa guerre, per­du sa ville, per­du ses princes pro­tec­teurs les uns après les autres. Il n’a pas per­du ce qui, chez cer­tains, résiste à tout : la capa­ci­té de han­ter. Rome l’a pour­sui­vi mort autant que vivant, jusque dans ses annales, jusque dans ses cau­che­mars d’é­co­liers, jusque dans cette expres­sion qui a tra­ver­sé les siècles pour dire l’en­ne­mi aux portes. Et voi­là qu’à Gebze, entre deux tor­chères, un cercle de cyprès conti­nue de veiller sur un nom que le vain­queur, lui, n’a jamais réus­si à effacer.

Le vain­cu, déci­dé­ment, a la mémoire plus longue que le vain­queur. C’est sans doute la seule revanche que l’his­toire accorde aux per­dants magni­fiques, mais elle est de taille.

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Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes, l’ar­chi­pel des disgrâces

L’ar­chi­pel des disgrâces

Les îles des Princes

L’ar­chi­pel des disgrâces

Notes sur les Îles des Princes, de l’a­veu­gle­ment des empe­reurs à la fin des chevaux


Le fer­ry part de Kaba­taş et met une heure et demie à tra­ver­ser la mer de Mar­ma­ra, ce qui est peu pour chan­ger de monde. On laisse der­rière soi le tumulte d’Is­tan­bul, ses klaxons, ses seize mil­lions d’ha­bi­tants agglu­ti­nés sur deux conti­nents, et l’on avance vers un cha­pe­let de neuf îles cou­chées dans l’eau grise, dont quatre seule­ment se visitent : Kınalıa­da, Bur­ga­za­da, Hey­be­lia­da, Büyü­ka­da. Les Turcs les appellent Ada­lar, « les îles », ou Kızıl Ada­lar, « les îles rouges », à cause de la cou­leur fer­ru­gi­neuse de leur roche. Les Grecs disaient Prin­ki­po­ni­sia, les îles des Princes. Le nom est trom­peur, comme presque tout ici. Il évoque une vil­lé­gia­ture, un lieu de plai­sance, des noces de pêcheurs et des glaces à la rose. Il désigne d’a­bord un sys­tème d’é­li­mi­na­tion poli­tique qui a fonc­tion­né, avec la régu­la­ri­té d’une hor­loge et la dou­ceur feu­trée d’un couvent, pen­dant près de mille ans.

On approche de Büyü­ka­da, la plus grande, et l’on voit d’a­bord les pins. Ils dévalent les deux col­lines de l’île jus­qu’à la mer, sombres, rési­neux, dans une immo­bi­li­té médi­ter­ra­néenne qui donne au pre­mier regard l’im­pres­sion d’un para­dis sans his­toire. Puis on dis­tingue les demeures de bois, les grandes vil­las fin-de-siècle aux véran­das ajou­rées, aux bal­cons de den­telle, peintes de blancs fanés et de bleus déla­vés, et l’on se dit que rien de grave n’a jamais pu se pas­ser dans un décor pareil. C’est exac­te­ment l’er­reur que Byzance avait besoin qu’on com­mette. Les îles ont été choi­sies parce qu’elles étaient belles, proches et silen­cieuses — assez proches de la capi­tale pour qu’on puisse y sur­veiller ceux qu’on y envoyait, assez loin pour qu’ils cessent d’exis­ter aux yeux du pou­voir, assez silen­cieuses pour qu’on n’y entende jamais rien. Un archi­pel n’est pas seule­ment un lieu. C’est un ins­tru­ment. Celui-ci ser­vait à faire dis­pa­raître les gens sans les tuer, ce qui à Constan­ti­nople pas­sait pour une forme de clémence.

L’art byzan­tin de la disparition

Il faut com­prendre l’é­co­no­mie morale de l’Em­pire d’O­rient pour sai­sir ce que ces îles ont abri­té. À Constan­ti­nople, tuer un empe­reur, une impé­ra­trice, un patriarche, un géné­ral trop popu­laire, posait un pro­blème théo­lo­gique autant que poli­tique. Ver­ser le sang d’un oint du Sei­gneur, c’é­tait s’ex­po­ser à la dam­na­tion et four­nir un mar­tyr à ses par­ti­sans. L’Em­pire chré­tien avait donc inven­té, ou per­fec­tion­né, une gamme de peines inter­mé­diaires qui neu­tra­li­saient un rival sans l’en­voyer direc­te­ment à la tombe. On pou­vait le ton­su­rer de force, c’est-à-dire le faire moine : un moine ne règne pas, un moine a renon­cé au monde, et l’on obte­nait ain­si une abdi­ca­tion dégui­sée en voca­tion. On pou­vait lui cou­per le nez — la rhi­no­to­mie —, muti­la­tion qui suf­fi­sait long­temps à rendre inéli­gible au trône, l’empereur devant être phy­si­que­ment intègre pour incar­ner l’in­té­gri­té de l’É­tat. Et quand cela ne suf­fi­sait plus, quand un empe­reur au nez cou­pé reve­nait quand même reprendre le pou­voir, comme le fit Jus­ti­nien II avec un appen­dice d’or, on pas­sait à la mesure supé­rieure : l’aveuglement.

Aveu­gler était l’é­lé­gance suprême du sys­tème. Un aveugle ne peut plus régner, mais il conti­nue de vivre, de prier, de vieillir dans un monas­tère ; on n’a donc pas tué, on a seule­ment fer­mé une porte. La tech­nique était codi­fiée : le fer rouge, le vinaigre bouillant ver­sé dans les orbites, ou la lame pas­sée sur les yeux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien selon qu’on vou­lait ou non lais­ser une chance de sur­vie. Cer­tains en mou­raient, ce qui arran­geait tout le monde et per­met­tait de plai­der l’ac­ci­dent. D’autres sur­vi­vaient des décen­nies, sil­houettes tâton­nantes dans les cel­lules des îles, anciens maîtres du monde réduits à écou­ter le bruit de la mer.

Et c’est là que l’ar­chi­pel entre en scène. Une fois ton­su­ré, muti­lé ou aveu­glé, où mettre l’en­com­brant ? On l’en­voyait sur les îles, dans l’un des cou­vents ou des monas­tères qui les cou­vraient. Le monas­tère est le rouage cen­tral de cette méca­nique : il est à la fois pri­son et sanc­tuaire, geôle et hos­pice, lieu de rédemp­tion affi­ché et de séques­tra­tion réelle. On n’emprisonnait pas un empe­reur déchu, on l’« invi­tait à la vie contem­pla­tive ». Le voca­bu­laire est essen­tiel. Toute la vio­lence de Byzance passe par cet euphé­misme monas­tique qui trans­forme la relé­ga­tion en retraite spi­ri­tuelle et le meurtre poli­tique en salut de l’âme. Sur les Îles des Princes, on ne condam­nait per­sonne. On offrait le silence, les pins et Dieu. C’é­tait une condam­na­tion quand même.

Un couvent pour cinq impératrices

Sur Büyü­ka­da, la plus grande île, se dres­sait un couvent qui reçut à lui seul cinq impé­ra­trices tom­bées : Irène, Euphro­syne, Théo­pha­no, Zoé, Anne Dalas­sène. Cinq femmes qui avaient tenu, cha­cune à son heure, le fil du plus vieil empire chré­tien, et qu’on avait fait pas­ser, l’une après l’autre, du palais sacré à la cel­lule au bord de l’eau. On aime­rait pou­voir mar­cher jus­qu’à ce couvent ; il n’en reste presque rien, quelques pierres reprises par d’autres bâti­ments, la mémoire d’un empla­ce­ment. Mais le nom a sur­vé­cu à l’é­di­fice, et le nom suf­fit à peu­pler la col­line de fan­tômes couronnés.

De toutes ces relé­guées, la plus ver­ti­gi­neuse est Irène l’A­thé­nienne, parce qu’elle referme sur elle-même le cercle de la cruau­té byzan­tine avec une per­fec­tion presque géo­mé­trique. Orphe­line grecque d’A­thènes, mariée à quinze ou dix-sept ans à l’hé­ri­tier du trône, veuve, régente, elle finit par régner seule — pre­mière femme à por­ter le titre non pas d’im­pé­ra­trice consort mais d’empe­reur, au mas­cu­lin, auto­kra­tôr, ce qui à Byzance signi­fiait qu’on ne pou­vait déci­dé­ment pas conce­voir qu’une femme gou­ver­nât et qu’on pré­fé­rait la dégui­ser gram­ma­ti­ca­le­ment en homme. Elle était fer­vente, pieuse, elle réta­blit le culte des icônes que les ico­no­clastes avaient inter­dit, elle convo­qua le concile de Nicée de 787, et pour cette œuvre l’É­glise ortho­doxe grecque l’a faite sainte. Sa fête tombe le 9 août.

Ce que l’É­glise men­tionne moins volon­tiers, c’est com­ment cette sainte a conser­vé son trône. Son fils, Constan­tin VI, deve­nu adulte, pré­ten­dait régner seul, comme c’é­tait son droit. Elle orga­ni­sa contre lui une cam­pagne patiente, le fit arrê­ter par ses propres par­ti­sans, et don­na l’ordre qu’on lui cre­vât les yeux. On l’a­veu­gla dans la chambre de por­phyre où il était né, en 797, avec une bru­ta­li­té cal­cu­lée pour qu’il en mou­rût — et il en mou­rut, quelques jours ou quelques semaines plus tard, per­sonne n’a jamais vou­lu être pré­cis. Irène avait fait aveu­gler son enfant pour conti­nuer de régner. C’est l’un des actes les plus noirs de l’his­toire byzan­tine, et il fut com­mis par une future sainte, ce qui dit assez la dis­tance entre la sain­te­té offi­cielle et la véri­té des cou­loirs du palais.

Cinq ans plus tard, la roue tourne. En 802, son ministre des Finances, un cer­tain Nicé­phore, mène un coup d’É­tat. Irène ne résiste pas — peut-être pour sau­ver sa vie, peut-être par une las­si­tude qu’on ne sau­ra jamais. On la dépose. Et on l’en­voie sur Prin­ki­po, dans un couvent. Le détail qu’il faut savou­rer, si l’on ose ce mot devant tant de mal­heur, c’est que ce couvent, elle l’a­vait elle-même fon­dé, du temps de sa splen­deur, par pié­té. Elle est donc relé­guée dans sa propre œuvre de dévo­tion, enfer­mée dans le monu­ment de sa foi, comme un archi­tecte muré dans sa cathé­drale. Le pou­voir byzan­tin avait ce sens du raffinement.

Elle n’y res­ta pas. On la soup­çon­na d’y com­plo­ter encore, et Nicé­phore, pru­dent, l’exi­la plus loin, à Les­bos, dans la mer Égée, hors de por­tée de tout retour. Là, la pre­mière femme à avoir régné seule sur l’Em­pire romain d’O­rient, celle qui avait négo­cié avec Char­le­magne et qu’on avait un moment son­gé à lui marier pour réunir les deux moi­tiés du monde chré­tien, fut réduite à filer la laine pour se nour­rir. Elle mou­rut le 9 août 803, moins d’un an après sa chute, dans une pau­vre­té dont les chro­ni­queurs ont peut-être exa­gé­ré la pro­fon­deur, mais qui des­sine de toute façon une déchéance sans appel. On la rame­na plus tard à Constan­ti­nople, ses osse­ments rapa­triés vers le monas­tère qu’elle avait fon­dé, comme si l’Em­pire, l’ayant tuée à petit feu, vou­lait ensuite se récon­ci­lier avec sa dépouille. C’est la logique entière de ces îles : d’a­bord la relé­ga­tion feu­trée, puis, quand il n’y a plus rien à craindre du mort, la récu­pé­ra­tion pieuse.

La méca­nique feutrée

Ce qui frappe, dans tous ces récits, c’est l’ab­sence de fra­cas. Rien ici ne res­semble à l’é­cha­faud de la place de Grève, aux exé­cu­tions publiques, aux têtes sur les piques. La vio­lence byzan­tine des îles est une vio­lence d’in­té­rieur, une vio­lence de cloître, qui se joue der­rière des murs blancs, sous des pins, dans le cla­po­tis. On n’en­tend pas les cris de Constan­tin qu’on aveugle : la chambre de por­phyre est loin, et de toute façon on n’é­crit ces choses qu’à mots cou­verts. On ne voit pas Irène filer sa laine à Les­bos : on l’ap­prend par une phrase de chro­ni­queur, glis­sée comme un remords. Le décor pai­sible n’est pas un contraste avec la vio­lence — il en est l’ins­tru­ment. La beau­té des îles fait par­tie du dis­po­si­tif. Elle endort, elle ras­sure, elle recouvre. On y envoie les gens pré­ci­sé­ment parce que le lieu ne res­semble pas à une pri­son, et qu’un exil qui ne res­semble pas à un exil ne sou­lève pas les foules.

Ce raf­fi­ne­ment dans l’ef­fa­ce­ment a une consé­quence trou­blante : ces îles n’ont presque pas de mémoire visible de ce qu’elles ont été. On peut y mar­cher une jour­née entière, mon­ter au monas­tère Saint-Georges au som­met de Büyü­ka­da, boire un thé sous la treille, redes­cendre par les che­mins de terre rouge, sans jamais croi­ser une plaque, un monu­ment, un signe qui dise : ici, on a effa­cé des empe­reurs. La vio­lence feu­trée a pro­duit un pay­sage amné­sique. Il faut appor­ter l’his­toire avec soi, dans un livre ou dans la tête, sinon les îles ne la rendent pas. Elles ont trop bien fait leur tra­vail de silence.

Le palais qui devint orphelinat

Passe le Moyen Âge, passe Byzance, passe la conquête otto­mane de 1453 qui fait de Constan­ti­nople Istan­bul sans chan­ger grand-chose au sta­tut des îles : elles res­tent une marge, un lieu de retrait, où l’on relègue encore, à l’oc­ca­sion, tel prince otto­man gênant. Puis, au XIXᵉ siècle, le décor bas­cule. Le vapeur rem­place la barque, la ligne régu­lière rap­proche les îles de la ville, et la bour­geoi­sie stam­bou­liote — grecque, armé­nienne, juive, levan­tine — se met à y bâtir des vil­las d’é­té. Les Îles des Princes deviennent une sta­tion bal­néaire, un lieu de bains, de bals et de flâ­ne­ries en calèche, l’exact envers de ce qu’elles avaient été. On y vient désor­mais pour vivre, non pour disparaître.

De cette époque de faste sub­siste, au som­met d’une des deux col­lines de Büyü­ka­da, le bâti­ment le plus stu­pé­fiant de l’ar­chi­pel, et le plus révé­la­teur de ses iro­nies super­po­sées. On l’a­per­çoit de loin : une immense construc­tion de bois à six étages, gris cendre, héris­sée de ran­gées de fenêtres aveugles, une falaise de planches posée sur la crête au milieu des pins. C’est le plus grand édi­fice en bois d’Eu­rope, le deuxième du monde. Il fut des­si­né en 1898 par l’ar­chi­tecte fran­co-otto­man Alexandre Val­lau­ry — le même qui bâtit tant de belles choses à Istan­bul — pour la Com­pa­gnie inter­na­tio­nale des wagons-lits, celle-là même qui fai­sait rou­ler l’O­rient-Express. L’i­dée était somp­tueuse : un palace, un casi­no, le Prin­ki­po Palace, où l’on aurait atti­ré les voya­geurs for­tu­nés de l’Oc­ci­dent venus goû­ter l’exo­tisme orien­tal au ter­mi­nus de la ligne mythique. On ima­gine les tapis, les lustres, les tables de jeu, les femmes en robe du soir sur les véran­das face à la mer.

Le casi­no n’ou­vrit jamais. Le sul­tan Abdül­ha­mid II, homme pieux et méfiant, grand ama­teur de police secrète mais enne­mi du jeu, refu­sa l’au­to­ri­sa­tion. Le palace res­ta vide. Et en 1903, l’é­pouse d’un riche ban­quier grec, Éle­ni Zari­fi, rache­ta l’é­di­fice et le don­na au Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, qui en fit un orphe­li­nat pour les enfants grecs ortho­doxes. Ain­si ce bâti­ment conçu pour le luxe et le vice devint-il, par un retour­ne­ment dont l’his­toire de ces îles a le secret, une mai­son d’en­fants per­dus. Pen­dant soixante et un ans, de 1903 à 1964, près de cinq mille huit cents orphe­lins y gran­dirent, répar­tis sur six étages, deux cent six chambres, avec sa cui­sine, sa biblio­thèque, son école, ses ate­liers. Un palace man­qué trans­for­mé en arche pour les aban­don­nés : on aime­rait s’en tenir là, à cette belle image de rachat.

Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, et c’est ici qu’elle rejoint le fil sombre de l’archipel.

L’ef­fa­ce­ment des Grecs

Car l’or­phe­li­nat n’a pas fer­mé de vieillesse. Il a fer­mé en 1964, en pleine crise de Chypre, quand les rela­tions entre la Tur­quie et la Grèce se sont enve­ni­mées et que la mino­ri­té grecque d’Is­tan­bul est deve­nue, aux yeux de l’É­tat, une popu­la­tion sus­pecte à faire par­tir. Fer­mer l’or­phe­li­nat des enfants grecs, c’é­tait une manière par­mi d’autres de signi­fier à toute une com­mu­nau­té qu’elle n’a­vait plus d’a­ve­nir sur ces rives. Il faut rap­pe­ler ce qui pré­cède : dans la nuit du 6 au 7 sep­tembre 1955, un pogrom soi­gneu­se­ment orga­ni­sé s’é­tait abat­tu sur les Grecs d’Is­tan­bul, sac­ca­geant leurs bou­tiques, leurs églises, leurs mai­sons, en réponse à une fausse nou­velle pro­pa­gée à des­sein. Des mil­liers de com­merces détruits, des femmes agres­sées, des cime­tières pro­fa­nés, et le mes­sage lim­pide envoyé à une mino­ri­té pré­sente depuis deux mille ans : par­tez. Ils par­tirent. La com­mu­nau­té grecque de la ville, qui comp­tait plus de cent mille âmes, s’est réduite à quelques mil­liers, puis à quelques cen­taines de vieillards. Les îles, qui avaient été leur refuge d’é­té, se sont vidées de leurs Grecs comme le reste.

L’or­phe­li­nat, lui, a été confis­qué par l’É­tat turc en 1997, ren­du au Patriar­cat en 2010 sur déci­sion de la Cour euro­péenne des droits de l’homme, et depuis il pour­rit debout. On peut mon­ter jus­qu’à lui par un che­min qui grimpe une demi-heure entre les pins ; on ne peut pas entrer, une clô­ture ferme l’ac­cès. On tourne autour de cette immense car­casse de bois, on regarde à tra­vers le grillage les fenêtres cre­vées, les toits effon­drés, les plan­chers qui cèdent étage après étage sous le poids de l’eau et de l’ou­bli. Euro­pa Nos­tra l’a ins­crit en 2018 sur la liste des sept sites les plus mena­cés d’Eu­rope. Rien n’y a été fait depuis. Le plus grand bâti­ment de bois du conti­nent achève de s’af­fais­ser sur lui-même, dans un silence de fin du monde, et sa lente ago­nie dit tout ce qu’on ne trouve écrit nulle part sur ces îles : la dis­pa­ri­tion d’un peuple, trans­for­mée en ruine pit­to­resque pour randonneurs.

À une île de là, sur Hey­be­lia­da, que les Grecs appe­laient Hal­ki, la même plaie reste ouverte sous une autre forme. Au som­met d’une col­line boi­sée se dresse le monas­tère de la Sainte-Tri­ni­té, fon­dé au IXᵉ siècle par le patriarche Pho­tios, et le sémi­naire théo­lo­gique qui y fut éta­bli en 1844. Ce sémi­naire fut, pen­dant plus d’un siècle, la grande école de l’or­tho­doxie mon­diale : on y for­ma des patriarches, des évêques, des saints, on y réunit une biblio­thèque de plus de cent mille volumes. En 1971, une déci­sion de la Cour consti­tu­tion­nelle turque, inter­di­sant les éta­blis­se­ments pri­vés d’en­sei­gne­ment supé­rieur hors du contrôle de l’É­tat, for­ça sa fer­me­ture. Le pré­texte était juri­dique ; le fond était poli­tique, tis­sé de natio­na­lisme de guerre froide, de la ten­sion chy­priote et de la méfiance d’An­ka­ra envers un Patriar­cat per­çu comme un corps étran­ger. Depuis, l’é­cole est là, intacte, res­tau­rée, ses cou­loirs de marbre asti­qués, ses jar­dins recons­ti­tués, sa biblio­thèque en ordre — et vide. On l’en­tre­tient comme un mort qu’on maquille. Chaque pré­sident amé­ri­cain de pas­sage, Clin­ton, Oba­ma, en réclame la réou­ver­ture ; chaque som­met évoque le dos­sier ; en 2025 encore, on annon­çait la res­tau­ra­tion ache­vée et la réou­ver­ture « sur la table ». Le sémi­naire attend tou­jours sa licence d’ex­ploi­ta­tion. Il incarne mieux que tout autre lieu la manière dont ces îles ont fonc­tion­né à tra­vers les siècles : non par le mas­sacre spec­ta­cu­laire, mais par la fer­me­ture patiente, la porte close, l’exis­tence suspendue.

Le der­nier prince

Il fal­lait un athée pour renouer, au XXᵉ siècle, avec la vieille voca­tion des îles. En février 1929, un homme débarque à Istan­bul, expul­sé de l’U­nion sovié­tique par Sta­line, déchu de tout, dépouillé de la révo­lu­tion qu’il avait faite. Léon Trots­ky, orga­ni­sa­teur de l’Ar­mée rouge, vain­cu dans la lutte pour la suc­ces­sion de Lénine, arrive dans la ville avec sa femme Nata­lia et son fils. On l’ins­talle sur Büyü­ka­da. Il y res­te­ra quatre ans, de 1929 à 1933 — sa pre­mière sta­tion d’exil, avant le Dane­mark, la France, la Nor­vège et enfin le Mexique où un agent de Sta­line lui plan­te­ra un pio­let dans le crâne en 1940.

L’i­ro­nie est par­faite et ne demande aucun com­men­taire : le pou­voir sovié­tique, qui se croyait la table rase de l’his­toire, avait redé­cou­vert sans le savoir la fonc­tion mil­lé­naire des Îles des Princes. On y relé­guait les maîtres déchus depuis Byzance ; on y dépo­sa le maître déchu de la révo­lu­tion. Trots­ky, comme les empe­reurs aveu­glés, comme les impé­ra­trices filant la laine, fut envoyé dans ce décor de pins et d’eau pour ces­ser d’exis­ter aux yeux du monde sans qu’on eût à le tuer tout de suite. La seule dif­fé­rence est qu’il écri­vait. Dans sa mai­son de la ruelle Ham­lacı, il s’ins­tal­la un bureau au pre­mier étage, se fabri­qua une immense table avec des briques et des planches, et cou­vrit des mil­liers de pages — son His­toire de la révo­lu­tion russe est née là, sur une île où l’on ne parle pas sa langue, face à une mer qui ne lui ren­dait rien. Il pêchait aus­si, dit-on, avec un pêcheur grec du lieu, ce qui ajoute à la scène une touche presque bou­vié­riste, l’homme le plus recher­ché d’Eu­rope appre­nant à rele­ver les filets dans la Marmara.

La mai­son est là, elle aus­si. On peut y aller ; c’est une ruine. Les murs tiennent encore, mais le toit s’est effon­dré, la végé­ta­tion a pris, on cherche sous Google Maps « Tro­ç­ki Evi » pour la trou­ver et l’on tombe sur une car­casse ano­nyme au bout d’une venelle, sans musée, sans gar­dien, sans autre indi­ca­tion que le savoir qu’on a appor­té. Là encore, l’île n’a rien conser­vé volon­tai­re­ment. Elle a lais­sé le der­nier prince pour­rir avec les précédents.

La fin des chevaux

Il reste à racon­ter le cha­pitre le plus récent, et le plus étrange, de cette longue his­toire de morts feu­trées — celui où les vic­times ne sont plus des empe­reurs ni des révo­lu­tion­naires, mais des bêtes.

Pen­dant plus d’un siècle, on ne s’est dépla­cé sur les îles qu’en calèche. Les voi­tures à moteur y étant inter­dites, le fay­ton — la calèche à che­val — fut le seul moyen de trans­port, et l’i­mage même des Îles des Princes : le tou­riste calé sur la ban­quette, le cocher cla­quant les rênes, le trot régu­lier sur la route de terre rouge qui fait le tour de l’île. C’é­tait pit­to­resque, c’é­tait doux, c’é­tait le genre de scène qu’on met sur les cartes pos­tales. Sous la carte pos­tale, il y avait un abat­toir lent. Quinze cents che­vaux envi­ron tour­naient sur ces routes, exploi­tés jus­qu’à l’os, mal soi­gnés, sans cli­nique vété­ri­naire sur place. On estime qu’en­vi­ron quatre cents mou­raient chaque année, d’ac­ci­dents ou d’é­pui­se­ment ; l’es­pé­rance de vie d’un che­val de fay­ton était tom­bée à deux ans, contre vingt ou vingt-cinq pour un che­val trai­té en che­val. Le décor pai­sible repo­sait, une fois de plus, sur une vio­lence qu’on ne voyait pas — cette fois logée dans le trot même qui char­mait les visiteurs.

En décembre 2019, une épi­dé­mie de morve, cette mala­die ancienne et conta­gieuse, écla­ta sur Büyü­ka­da. Pour l’en­rayer, on abat­tit quatre-vingt-un che­vaux d’un coup. Le chiffre fit scan­dale. Les défen­seurs des ani­maux, qui dénon­çaient depuis des années le sort des bêtes de fay­ton, obtinrent enfin gain de cause : en 2020, la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul rache­ta les deux cent soixante-dix-sept licences de calèche et les che­vaux, inter­dit les fay­tons, et intro­dui­sit à leur place des véhi­cules élec­triques. Les cochers pro­tes­tèrent, les habi­tants s’in­di­gnèrent, les uns pleu­rant leur gagne-pain, les autres saluant la fin d’une cruau­té et la dis­pa­ri­tion de l’o­deur de crot­tin. En 2024, quand la muni­ci­pa­li­té vou­lut rem­pla­cer les petits véhi­cules élec­triques par des mini­bus de douze places, une nou­velle révolte écla­ta : les insu­laires bap­ti­sèrent ces engins « mons­trobüs », un avo­cat de Büyü­ka­da se cou­cha devant eux pour les blo­quer, huit mani­fes­tants furent arrê­tés le pre­mier jour. On se bat­tait désor­mais pour le silence de l’île comme on s’é­tait bat­tu, ailleurs, pour des causes plus vastes.

Il y a dans cette der­nière strate quelque chose qui résume l’ar­chi­pel entier. Depuis mille deux cents ans, ces îles consomment des corps. Elles ont consom­mé des empe­reurs, des impé­ra­trices, des patriarches, des orphe­lins, un peuple entier, un révo­lu­tion­naire, puis des mil­liers de che­vaux, et à chaque fois le décor est res­té le même — les pins, l’eau, la lumière, la dou­ceur — pen­dant que la vio­lence tra­vaillait des­sous, métho­dique et dis­crète. Les che­vaux sont les der­nières vic­times en date d’un lieu qui a tou­jours su faire mou­rir sans avoir l’air de rien.

La mémoire

Que reste-t-il, donc, quand on débarque aujourd’­hui ? Un décor et des ruines, et le savoir qu’on veut bien porter.

On des­cend du fer­ry au milieu d’une foule de Stam­bou­liotes venus fuir la cha­leur de la ville, familles avec gla­cières, cyclistes, amou­reux. On loue un vélo ou l’on monte dans une navette élec­trique qui glisse sans bruit sur l’an­cienne route des calèches. Il n’y a plus de che­vaux, plus d’o­deur, plus de cla­que­ment de sabots ; il y a le ron­ron­ne­ment dis­cret des moteurs et la voix des guides. On fait le tour de l’île, on passe devant les grandes vil­las de bois qui s’é­caillent dou­ce­ment, on lève les yeux vers l’or­phe­li­nat qui s’ef­fondre sur sa col­line, on peut, si on le veut, mar­cher jus­qu’à la mai­son de Trots­ky ou prendre le fer­ry pour Hey­be­lia­da et grim­per vers le sémi­naire mort. Rien ne vous y force. Rien ne vous l’in­dique vrai­ment. Les îles pro­posent un plai­sir de sur­face par­fai­te­ment hon­nête — la bai­gnade, le pois­son grillé au bord de l’eau, la mon­tée à pied jus­qu’au monas­tère Saint-Georges où l’on accroche des fils de vœux aux arbres — et gardent leur sous-sol pour ceux qui savent creuser.

C’est cette super­po­si­tion qui rend l’en­droit inépui­sable pour qui aime mar­cher dans l’his­toire. En haut de Büyü­ka­da, sous la treille du café qui domine la mer, on peut boire un thé exac­te­ment à l’en­droit où des impé­ra­trices déchues atten­daient la mort. La vue est la même qu’il y a douze siècles : la Mar­ma­ra, la ligne bleu­tée des autres îles, Istan­bul à l’ho­ri­zon comme une pro­messe et une menace. Irène a peut-être regar­dé ce même bleu en pen­sant à son fils aveu­glé et au trône per­du. Trots­ky l’a regar­dé en écri­vant l’his­toire de sa révo­lu­tion deve­nue orphe­line. Les orphe­lins grecs l’ont regar­dé depuis leurs dor­toirs avant qu’on les dis­perse. Le bleu n’a rien rete­nu de tout cela ; c’est un bleu inno­cent, et c’est bien le problème.

Les Îles des Princes ne portent pas le deuil de ce qu’elles ont abri­té. Elles ont été trop bien conçues pour cela : un lieu d’ef­fa­ce­ment ne sau­rait com­mé­mo­rer ce qu’il efface sans se tra­hir. Le voya­geur qui débarque aujourd’­hui avec sa ser­viette de plage tra­verse sans le savoir un cime­tière de puis­sances, un archi­pel où l’Em­pire romain d’O­rient, l’Em­pire otto­man, la Répu­blique turque et l’U­nion sovié­tique ont cha­cun dépo­sé leurs vain­cus, cha­cun croyant inven­ter une méthode neuve, cha­cun retrou­vant la même vieille recette : la beau­té comme geôle, la dou­ceur comme sen­tence, le silence comme der­nier mot. On rem­barque au cré­pus­cule, le fer­ry s’é­loigne, les pins noir­cissent contre le ciel, l’or­phe­li­nat n’est plus qu’une masse sombre sur sa crête. On se retourne une der­nière fois vers les neuf îles cou­chées dans l’eau, si pai­sibles, si tran­quilles, et l’on com­prend enfin pour­quoi elles sont si pai­sibles. Elles ont eu mille ans pour apprendre à se taire.

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Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constantinople

Une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

On oublie tou­jours qu’a­vant d’être le nom­bril du monde, Byzance a été un port de pêcheurs accro­ché à un pro­mon­toire, entre deux mers qui ne vou­laient pas se res­sem­bler. Le Bos­phore, à cet endroit, se res­serre comme une gorge : quelques enca­blures séparent l’Eu­rope de l’A­sie, et le cou­rant y des­cend de la mer Noire avec une vigueur qui a long­temps décou­ra­gé les marins peu aguer­ris. C’est là, sur ce tri­angle de terre cer­né par la Corne d’Or et la Pro­pon­tide, qu’une poi­gnée de colons grecs a un jour plan­té un autel et tra­cé un sillon de fon­da­tion. Ils ne savaient pas qu’ils choi­sis­saient l’un des points les plus dis­pu­tés de la pla­nète. Ils cher­chaient sim­ple­ment un mouillage sûr et des pois­sons en abon­dance. Les deux se sont avé­rés exacts, et cela a suf­fi à faire d’eux, sans qu’ils s’en doutent, les pre­miers habi­tants d’une ville que l’his­toire ne lâche­rait plus.

La colo­nie que Delphes n’a­vait pas vou­lu nommer

La légende, rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et notam­ment par Stra­bon, veut que des colons de Mégare, cité modeste du Pélo­pon­nèse déjà connue pour sa pro­pen­sion à essai­mer des colo­nies sur les rives de la mer Noire et de la Pro­pon­tide, aient consul­té l’o­racle de Delphes avant de par­tir. La Pythie leur aurait indi­qué de s’ins­tal­ler « en face des aveugles ». For­mule sibyl­line, comme tou­jours chez elle, mais qui pren­drait tout son sens une fois les colons arri­vés sur place : sur la rive asia­tique du détroit se trou­vait déjà une colo­nie grecque, Chal­cé­doine, fon­dée quelques années plus tôt par d’autres Méga­riens. Or l’emplacement de Chal­cé­doine, pour­tant cor­rect, igno­rait super­be­ment les avan­tages du site d’en face — la pres­qu’île qui devien­drait Byzance, mieux pro­té­gée, mieux pla­cée pour sur­veiller le tra­fic mari­time, pour­vue d’un port natu­rel excep­tion­nel dans la Corne d’Or. Ceux qui avaient fon­dé Chal­cé­doine sans voir cela, disait la légende, ne pou­vaient être que des aveugles.

La tra­di­tion attri­bue la fon­da­tion à un cer­tain Byzas, fils du dieu Poséi­don et d’une nymphe locale selon cer­taines ver­sions, simple chef de l’ex­pé­di­tion méga­rienne selon d’autres, moins sou­cieuses de mytho­lo­gie. La date géné­ra­le­ment rete­nue par les auteurs anciens tourne autour de 660 avant notre ère, ce qui en ferait une fon­da­tion à peu près contem­po­raine de celles de Chal­cé­doine et d’autres colo­nies grecques du Pont-Euxin, dans cette grande vague de colo­ni­sa­tion qui, du VIIIe au VIe siècle, a essai­mé des cités grecques depuis l’Es­pagne jus­qu’au Caucase.

Mégare elle-même mérite qu’on s’y arrête un ins­tant, tant sa répu­ta­tion contre­dit l’am­pleur de son entre­prise colo­ni­sa­trice. Coin­cée entre Athènes et Corinthe, sur cet isthme étroit qui relie le Pélo­pon­nèse au reste de la Grèce conti­nen­tale, la cité pas­sait, chez les auteurs anciens, pour un lieu sans grand relief — Athènes en par­ti­cu­lier ne se pri­vait pas de moquer ses voi­sins méga­riens, qu’elle jugeait rustres et sans finesse, dans les comé­dies d’A­ris­to­phane notam­ment, où les Méga­riens font figure de pay­sans pauvres prêts à vendre jus­qu’à leurs propres filles dégui­sées en cochons pour quelques sacs de sel. Et pour­tant cette cité modeste, à l’é­troit sur son propre ter­ri­toire agri­cole insuf­fi­sant, a lan­cé au cours des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère une poli­tique de colo­ni­sa­tion d’une ampleur remar­quable, essai­mant des éta­blis­se­ments le long des routes mari­times qui menaient vers la mer Noire : Chal­cé­doine d’a­bord, puis Byzance, mais aus­si Héra­clée du Pont, Chal­cé­doine encore une fois citée comme trem­plin vers d’autres fon­da­tions plus loin­taines comme Mésem­bria sur la côte bul­gare actuelle. Ce para­doxe d’une métro­pole obs­cure engen­drant des colo­nies appe­lées à un des­tin autre­ment plus consi­dé­rable n’est pas rare dans le monde grec archaïque — Corinthe elle-même, autre­ment plus puis­sante que Mégare, avait fon­dé Syra­cuse, appe­lée à éclip­ser lar­ge­ment sa fon­da­trice par la suite.

Les moti­va­tions de cette vague de colo­ni­sa­tion res­tent, comme sou­vent pour cette période mal docu­men­tée, affaire de recons­truc­tion his­to­rique plus que de cer­ti­tude abso­lue. On invoque géné­ra­le­ment la pres­sion démo­gra­phique sur des ter­ri­toires agri­coles exi­gus, la recherche de nou­veaux débou­chés com­mer­ciaux, par­fois aus­si des conflits internes aux cités d’o­ri­gine qui pous­saient cer­tains groupes à cher­cher for­tune ailleurs plu­tôt que de per­pé­tuer une que­relle sté­rile sur place. Pour Mégare, dont le ter­ri­toire mon­ta­gneux et pauvre ne pou­vait nour­rir qu’une popu­la­tion limi­tée, l’ou­ver­ture vers le Bos­phore et la mer Noire repré­sen­tait une oppor­tu­ni­té déci­sive : ces régions, encore lar­ge­ment inex­ploi­tées par les Grecs à cette date, offraient des terres fer­tiles, du pois­son en abon­dance, et sur­tout un accès direct aux routes com­mer­ciales qui, depuis la Scy­thie et les régions cau­ca­siennes, ache­mi­naient blé, four­rures, esclaves et métaux pré­cieux vers le monde méditerranéen.

On ne sait presque rien de la Byzance archaïque elle-même. Aucune fouille n’a per­mis d’ex­hu­mer grand-chose de cette période, la ville ayant été rebâ­tie, agran­die, détruite et recons­truite tant de fois que les strates les plus anciennes ont dis­pa­ru sous les palais, les églises et les mos­quées des siècles sui­vants. On ima­gine, faute de mieux, une bour­gade for­ti­fiée de quelques mil­liers d’âmes, vivant de la pêche — les bancs de thons qui des­cen­daient du Pont-Euxin à l’au­tomne ont fait, des siècles durant, la for­tune de la ville, au point que cer­taines mon­naies byzan­tines archaïques portent en effi­gie un thon sty­li­sé — et du contrôle, déjà, du tra­fic mari­time qui emprun­tait le détroit. Car c’est là toute l’af­faire : depuis l’An­ti­qui­té la plus recu­lée, qui­conque tient les rives du Bos­phore tient la route du blé pon­tique, cette céréale dont l’At­tique et bien d’autres cités grecques dépen­daient pour nour­rir leurs popu­la­tions. Byzance, minus­cule sur la carte, s’est trou­vée pla­cée, presque par hasard géo­gra­phique, au gou­lot d’é­tran­gle­ment d’un des grands cou­rants com­mer­ciaux du monde antique.

Cette pêche au thon, qu’on évoque sou­vent comme un détail pit­to­resque, mérite en réa­li­té qu’on s’y attarde, tant elle struc­ture dura­ble­ment l’é­co­no­mie et jus­qu’à l’i­ma­gi­naire de la ville. Les bancs de thons rouges, remon­tant du Pont-Euxin où ils se repro­duisent vers les eaux plus chaudes de la Pro­pon­tide et de la Médi­ter­ra­née à l’ap­proche de l’au­tomne, emprun­taient imman­qua­ble­ment le gou­let du Bos­phore, et les pêcheurs byzan­tins avaient déve­lop­pé, dès l’é­poque archaïque semble-t-il, des tech­niques de pêche par­ti­cu­liè­re­ment effi­caces tirant par­ti de cette confi­gu­ra­tion géo­gra­phique unique — des tours de guet ins­tal­lées sur les hau­teurs per­met­tant de repé­rer les bancs à l’ap­proche, des filets ten­dus en tra­vers du cou­rant aux endroits les plus pro­pices. Le pois­son séché et salé de Byzance, répu­té dans tout le monde grec, consti­tuait l’une des rares expor­ta­tions notables d’une ville par ailleurs dépour­vue de res­sources agri­coles suf­fi­santes pour nour­rir ne serait-ce que sa propre popu­la­tion, contrainte comme beau­coup de cités grecques côtières à impor­ter une par­tie sub­stan­tielle de son blé.

Géo­gra­phie d’un verrou

Il faut prendre le temps de décrire ce que repré­sen­tait, concrè­te­ment, cette posi­tion sur le Bos­phore, tant elle explique à elle seule l’es­sen­tiel du des­tin de la ville à tra­vers tous les siècles qui vont suivre. Le détroit, sur une tren­taine de kilo­mètres, relie la mer Noire à la mer de Mar­ma­ra, cette Pro­pon­tide des Anciens qui elle-même com­mu­nique avec la Médi­ter­ra­née par le détroit des Dar­da­nelles, l’an­cien Hel­les­pont où Xerxès avait fait jeter son pont de bateaux pour enva­hir la Grèce en 480. À l’en­droit où se dresse Byzance, le détroit se res­serre à moins d’un kilo­mètre de large par endroits, avec des cou­rants marins puis­sants, com­plexes, sou­vent contraires selon la pro­fon­deur — un cou­rant de sur­face des­cen­dant vers la Médi­ter­ra­née, un contre-cou­rant plus pro­fond remon­tant vers la mer Noire, phé­no­mène que les marins antiques connais­saient empi­ri­que­ment sans pou­voir se l’ex­pli­quer com­plè­te­ment, et qui ren­dait la navi­ga­tion dans le détroit périlleuse pour qui ne maî­tri­sait pas par­fai­te­ment ces subtilités.

Ajou­tons à cela la Corne d’Or, cette baie pro­fonde et étroite qui s’en­fonce sur plu­sieurs kilo­mètres au nord-ouest de la pres­qu’île, offrant un mouillage natu­rel abri­té des vents et des cou­rants du détroit lui-même, pro­té­gé qui plus est par un relief qui per­met­tait, moyen­nant une chaîne ten­due en tra­vers de l’en­trée — dis­po­si­tif qui allait deve­nir célèbre bien des siècles plus tard lors des sièges byzan­tins et otto­mans de la ville —, d’in­ter­dire l’ac­cès à toute flotte enne­mie. Cette com­bi­nai­son d’un détroit stra­té­gique, d’un port natu­rel excep­tion­nel et d’un site aisé­ment défen­dable sur trois côtés par la mer explique pour­quoi tant de puis­sances, tour à tour, ont vou­lu tenir ce site, quand bien même la ville elle-même, prise iso­lé­ment, ne repré­sen­tait qu’un enjeu éco­no­mique et démo­gra­phique modeste com­pa­ré aux grandes cités du monde grec comme Athènes, Corinthe ou plus tard Alexandrie.

Sous la botte perse

Le VIe siècle finis­sant voit l’Em­pire perse aché­mé­nide étendre son emprise sur l’A­sie Mineure puis, par contre­coup, sur les cités grecques d’Eu­rope qui bordent les détroits. Byzance ne fait pas excep­tion. Lorsque Darius Ier, vers 513 avant notre ère, lance sa grande expé­di­tion contre les Scythes au nord du Danube, c’est pré­ci­sé­ment par le Bos­phore qu’il fait pas­ser son armée, en uti­li­sant un pont de bateaux construit, dit-on, par l’in­gé­nieur grec Man­dro­clès de Samos, un peu plus au nord de la ville elle-même, à l’en­droit le plus étroit du détroit. Héro­dote raconte l’é­pi­sode avec sa gour­man­dise habi­tuelle pour les détails tech­niques et les anec­dotes de cour, s’at­tar­dant lon­gue­ment sur la prouesse tech­nique que repré­sen­tait ce pont flot­tant assem­blé à par­tir de navires amar­rés bord à bord sur toute la lar­geur du détroit, recou­verts d’un plan­cher conti­nu per­met­tant à l’in­fant­te­rie et à la cava­le­rie perses de tra­ver­ser comme sur la terre ferme. Il rap­porte éga­le­ment, avec ce mélange d’ad­mi­ra­tion et d’i­ro­nie qui carac­té­rise son trai­te­ment des Perses tout au long de son Enquête, l’a­nec­dote selon laquelle Darius, après avoir fran­chi le détroit, aurait fait éri­ger deux stèles com­mé­mo­ra­tives sur les hau­teurs domi­nant le Bos­phore, l’une gra­vée en écri­ture grecque, l’autre en écri­ture cunéi­forme assy­rienne, énu­mé­rant les peuples qui com­po­saient son armée — geste de pro­pa­gande impé­riale autant que marque durable lais­sée dans un pay­sage qui allait, des siècles plus tard, se cou­vrir d’ins­crip­tions d’une tout autre nature. Mais ce qui nous inté­resse ici est plus pro­saïque : Byzance, à cette date, est déjà sous influence, sinon sous domi­na­tion directe, perse.

L’ex­pé­di­tion scythe de Darius elle-même se sol­de­ra par un échec rela­tif, l’ar­mée perse ne par­ve­nant pas à sou­mettre ces popu­la­tions nomades insai­sis­sables qui pra­ti­quaient déjà, deux mille ans avant que la tac­tique ne porte un nom savant, une forme de poli­tique de la terre brû­lée face à l’en­va­his­seur, se déro­bant sans cesse au contact plu­tôt que d’ac­cep­ter la bataille ran­gée que recher­chait Darius. Mais l’é­chec de cette expé­di­tion scythe n’af­fecte en rien la main­mise perse sur les régions tra­ver­sées lors de la marche d’al­ler et de retour, dont Byzance et l’en­semble de la région des détroits, qui res­tent sous admi­nis­tra­tion perse, inté­grées à cette vaste satra­pie que les Grecs appe­laient Thrace ou Hel­les­pon­tine Phry­gie selon les décou­pages admi­nis­tra­tifs aché­mé­nides suc­ces­sifs, pen­dant les décen­nies qui suivent, jus­qu’aux guerres médiques pro­pre­ment dites qui, à par­tir de 490 puis sur­tout de 480–479, allaient rebattre les cartes de toute la région égéenne.

La ville reste dans l’or­bite aché­mé­nide jus­qu’aux guerres médiques. En 478, au len­de­main de la vic­toire grecque de Pla­tées, c’est le régent spar­tiate Pau­sa­nias qui vient mettre le siège devant Byzance, alors tenue par une gar­ni­son perse, et qui finit par s’en empa­rer. L’é­pi­sode est racon­té par Thu­cy­dide dans le livre pre­mier de son His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, et il vaut le détour car il donne à voir, pour la pre­mière fois avec quelque pré­ci­sion, le carac­tère du per­son­nage qui allait, pour peu de temps, deve­nir maître de la ville : Pau­sa­nias, vain­queur de Pla­tées et héros pan­hel­lé­nique, se serait pris de goût pour les manières perses au point de scan­da­li­ser ses propres alliés grecs, adop­tant le cos­tume mède, s’en­tou­rant d’une garde perse, et nouant, si l’on en croit Thu­cy­dide, une cor­res­pon­dance secrète avec le Grand Roi lui-même. Rap­pe­lé à Sparte pour s’ex­pli­quer, il fini­ra tra­gi­que­ment, mort de faim dans un temple où il s’é­tait réfu­gié — mais ceci est une autre his­toire, qui se joue loin de Byzance, même si la ville en a été, un temps, le théâtre.

Ce qu’il faut rete­nir de cet épi­sode, c’est que Byzance, dès le Ve siècle, appa­raît comme un poste avan­cé dis­pu­té entre grandes puis­sances, un lieu où l’on vient com­battre pour des rai­sons qui dépassent lar­ge­ment la ville elle-même. Elle n’est pas encore un enjeu en soi ; elle est un ver­rou que l’on veut tenir pour contrô­ler autre chose — le pas­sage vers la mer Noire, l’ac­cès au blé, la route vers la Scy­thie ou vers l’A­na­to­lie. Cette fonc­tion de ver­rou, cette voca­tion au strict et au stra­té­gique plu­tôt qu’au gran­diose, va défi­nir son des­tin pour des siècles.

Dans le sillage d’Athènes

Après le départ contraint de Pau­sa­nias, c’est Athènes qui recueille l’hé­ri­tage. Byzance entre dans la Ligue de Délos, cette alliance défen­sive diri­gée par Athènes contre la menace perse et qui, très vite, se trans­forme en un empire mari­time athé­nien à peine dégui­sé. La ville paie tri­but au tré­sor com­mun — deve­nu tré­sor athé­nien après le trans­fert du siège de la ligue de Délos à Athènes en 454 — et son impor­tance stra­té­gique en fait l’un des membres les plus sur­veillés de cette alliance. Car Athènes, plus que toute autre cité grecque, dépend du blé venu du Pont-Euxin, et qui­conque tient Byzance tient, d’une cer­taine manière, la tra­chée d’Athènes.

Les rela­tions entre Byzance et Athènes ne sont pour­tant pas un long fleuve tran­quille. En 440, la ville se révolte, dans le sillage de la révolte plus large de Samos contre la tutelle athé­nienne — Thu­cy­dide évoque briè­ve­ment l’é­pi­sode sans s’y attar­der, occu­pé qu’il est par le récit samien. Péri­clès en per­sonne, dit-on, doit inter­ve­nir pour rame­ner la ville dans le rang. Puis, pen­dant la longue guerre du Pélo­pon­nèse qui oppose Athènes à Sparte de 431 à 404, Byzance change plu­sieurs fois de camp, au gré des for­tunes mili­taires et des ambi­tions de ses élites locales, tan­tôt fidèle à Athènes, tan­tôt séduite par les pro­messes spartiates.

L’é­pi­sode le plus haut en cou­leur de cette période met en scène Alci­biade, ce per­son­nage flam­boyant et retors dont la car­rière tra­verse tous les camps de la guerre du Pélo­pon­nèse — allié d’A­thènes, puis de Sparte, puis de la Perse, puis à nou­veau d’A­thènes, sans jamais ces­ser d’ins­pi­rer une méfiance mêlée de fas­ci­na­tion. En 408, à la tête d’une flotte athé­nienne, Alci­biade reprend Byzance aux Spar­tiates après un siège com­pli­qué par les dis­sen­sions internes de la ville elle-même, où un par­ti pro-athé­nien finit par ouvrir les portes. Xéno­phon, dans ses Hel­lé­niques, qui prennent le relais de Thu­cy­dide res­té inache­vé, raconte l’é­pi­sode avec un luxe de détails sur les trac­ta­tions noc­turnes et les tra­hi­sons de palais qui donnent à cette his­toire byzan­tine un tour presque roma­nesque, comme si la ville, déjà, savait pro­duire ce genre de récits de coups d’É­tat feu­trés qui allaient deve­nir sa marque de fabrique tout au long de son his­toire, jus­qu’aux intrigues du Grand Palais des empe­reurs chrétiens.

Le détail le plus savou­reux de cet épi­sode concerne la gar­ni­son pélo­pon­né­sienne lais­sée sur place par Sparte pour tenir la ville : son com­man­dant, un cer­tain Clearque, avait quit­té Byzance peu avant pour aller lever des fonds ailleurs, lais­sant la place sous l’au­to­ri­té de subor­don­nés moins expé­ri­men­tés et sur­tout moins popu­laires auprès d’une popu­la­tion byzan­tine déjà lasse des exac­tions et des réqui­si­tions impo­sées par l’oc­cu­pant spar­tiate. C’est cette las­si­tude, plus que la seule habi­le­té mili­taire athé­nienne, qui explique la rapi­di­té avec laquelle le par­ti pro-athé­nien de la ville, une fois les troupes athé­niennes aux portes, par­vient à ouvrir dis­crè­te­ment l’une des portes de la cité pen­dant la nuit, per­met­tant à Alci­biade et ses hommes de s’in­tro­duire sans grand com­bat, pre­nant à revers la gar­ni­son pélo­pon­né­sienne qui se retrouve pié­gée entre les Athé­niens infil­trés à l’in­té­rieur et la popu­la­tion elle-même, retour­née contre elle. Clearque, reve­nu trop tard pour empê­cher la chute de la ville, ne pour­ra que consta­ter les dégâts, tan­dis qu’Al­ci­biade, fidèle à son sens consom­mé de la mise en scène poli­tique, se mon­tre­ra éton­nam­ment clé­ment envers les vain­cus spar­tiates, cher­chant à se ména­ger, comme tou­jours chez ce per­son­nage insai­sis­sable, toutes les portes de sor­tie pos­sibles pour l’avenir.

La défaite finale d’A­thènes en 404 fait à nou­veau bas­cu­ler Byzance dans l’or­bite spar­tiate, sous l’au­to­ri­té d’un har­moste — ces gou­ver­neurs mili­taires que Sparte ins­tal­lait dans les cités qu’elle contrô­lait, sou­vent avec une bru­ta­li­té qui contras­tait fâcheu­se­ment avec la pro­pa­gande spar­tiate de la libé­ra­tion des cités grecques face à l’im­pé­ria­lisme athé­nien. Puis, comme la puis­sance spar­tiate décline à son tour au IVe siècle, la ville oscille encore, entre alliance avec Athènes rede­ve­nue puis­sance mari­time dans la seconde confé­dé­ra­tion athé­nienne, ten­ta­tives d’in­dé­pen­dance, et pres­sions crois­santes venues du nord, où gran­dit une puis­sance nou­velle : la Macédoine.

Le siège de Phi­lippe et les chiens providentiels

En 340 avant notre ère, Phi­lippe II de Macé­doine, père d’A­lexandre, occu­pé à étendre métho­di­que­ment son emprise sur la Grèce, met le siège devant Byzance, qui refuse de se sou­mettre et sol­li­cite l’aide d’A­thènes. Le siège s’é­ter­nise, l’hi­ver approche, et c’est alors — si l’on en croit la tra­di­tion rap­por­tée notam­ment par Hésy­chios de Milet, un auteur byzan­tin bien plus tar­dif qui com­pile les légendes fon­da­trices de sa ville — qu’un inci­dent pro­vi­den­tiel sauve la cité : une nuit sombre et plu­vieuse, alors que les Macé­do­niens tentent une attaque sur­prise par la Corne d’Or en pro­fi­tant de l’obs­cu­ri­té, des chiens se mettent à aboyer fré­né­ti­que­ment, réveillant la gar­ni­son qui repousse l’as­saut. Cer­taines ver­sions de la légende ajoutent qu’une lumière sou­daine — un crois­sant de lune appa­rais­sant entre les nuages — vint éga­le­ment tra­hir les assaillants, ce qui expli­que­rait, selon une tra­di­tion tar­dive et sans doute lar­ge­ment rétros­pec­tive, l’a­dop­tion du crois­sant comme sym­bole de la ville, bien avant qu’il ne devienne, des siècles plus tard, l’emblème d’un tout autre pou­voir sur ces mêmes rives.

Il faut prendre ces récits pour ce qu’ils sont : des légendes patrio­tiques construites après coup, comme toutes les cités grecques savaient en fabri­quer pour expli­quer leurs bonnes for­tunes mili­taires. Ce qui est plus soli­de­ment éta­bli, c’est que Phi­lippe échoue effec­ti­ve­ment devant Byzance, contraint de lever le siège après l’in­ter­ven­tion d’une flotte de secours athé­nienne, corin­thienne et rho­dienne. C’est l’une des rares défaites de la car­rière mili­taire de Phi­lippe, et elle vaut à Byzance une répu­ta­tion de ville impre­nable qui la sui­vra long­temps — répu­ta­tion qui allait être cruel­le­ment démen­tie quelques siècles plus tard, mais on n’en est pas encore là.

Le siècle hel­lé­nis­tique : entre les géants

La mort d’A­lexandre en 323 et le par­tage de son empire entre ses géné­raux plongent tout le monde grec dans deux siècles de guerres inces­santes entre royaumes hel­lé­nis­tiques rivaux — Séleu­cides en Asie, Pto­lé­mées en Égypte, Anti­go­nides en Macé­doine, sans comp­ter les royaumes plus petits comme celui de Per­game ou celui, éphé­mère mais colo­ré, des Galates ins­tal­lés en Asie Mineure après leurs raids dévas­ta­teurs du IIIe siècle. Byzance, dans ce jeu de puis­sances, adopte une poli­tique que l’on pour­rait qua­li­fier de sur­vie pru­dente : elle cherche à pré­ser­ver son indé­pen­dance en jouant des riva­li­tés entre grands, en payant tri­but quand il le faut — notam­ment aux Galates, dont les raids répé­tés ont sérieu­se­ment affec­té les finances de la ville — et en culti­vant ses rela­tions com­mer­ciales avec l’en­semble du monde méditerranéen.

C’est de cette époque hel­lé­nis­tique que date l’un des épi­sodes les plus révé­la­teurs du tem­pé­ra­ment byzan­tin : vers 220 avant notre ère, épui­sée par les tri­buts qu’elle doit ver­ser aux Galates et cher­chant à ren­flouer ses caisses, la ville impose un péage aux navires qui empruntent le Bos­phore. La mesure déclenche la fureur de Rhodes, grande puis­sance com­mer­ciale mari­time dont les navires souffrent par­ti­cu­liè­re­ment de cette taxe, et pro­voque ce que les his­to­riens appellent la guerre de Byzance, un conflit bref mais âpre rela­té par Polybe dans ses His­toires. Rhodes finit par obte­nir gain de cause et le péage est levé, mais l’é­pi­sode illustre bien la posi­tion para­doxale de la ville : trop petite pour impo­ser sa loi aux grandes puis­sances com­mer­ciales de son temps, mais assise sur un ver­rou géo­gra­phique si stra­té­gique qu’elle peut, ponc­tuel­le­ment, faire sen­tir son poids bien au-delà de sa taille réelle.

L’ar­ri­vée de Rome

Le IIe siècle avant notre ère voit Rome s’im­mis­cer pro­gres­si­ve­ment dans les affaires grecques, d’a­bord comme arbitre sol­li­ci­té par les cités et royaumes hel­lé­nis­tiques épui­sés par leurs guerres inces­santes, puis comme puis­sance domi­nante à part entière. Byzance, avec ce sens aigu de l’a­dap­ta­tion qui semble être sa marque de fabrique depuis Pau­sa­nias et Alci­biade, se range assez tôt dans le camp romain, ce qui lui vaut, pen­dant long­temps, un sta­tut pri­vi­lé­gié de cité libre et alliée plu­tôt que de pro­vince sou­mise à un gou­ver­neur romain direct.

Ce sta­tut par­ti­cu­lier dure plu­sieurs siècles, pen­dant les­quels Byzance conserve une auto­no­mie muni­ci­pale rela­ti­ve­ment large, frappe sa propre mon­naie, gère ses propres affaires — tout en s’ac­quit­tant, en contre­par­tie, d’o­bli­ga­tions mili­taires et logis­tiques envers Rome, notam­ment liées à sa posi­tion sur la route qui mène vers l’O­rient et vers les fron­tières danu­biennes de l’Em­pire. La ville pro­fite de la paix romaine pour déve­lop­per son com­merce, son port, ses acti­vi­tés de pêche qui res­tent, à tra­vers tous les siècles, l’un des piliers de son éco­no­mie — au point que cer­tains auteurs anciens plai­santent sur l’o­deur de pois­son séché qui, disent-ils, imprègne dura­ble­ment les vête­ments de qui­conque séjourne à Byzance.

Le désastre sévérien

Cette période de tran­quilli­té prend fin bru­ta­le­ment à la fin du IIe siècle de notre ère, à l’oc­ca­sion d’une de ces guerres civiles romaines qui, pério­di­que­ment, ensan­glantent l’Em­pire lorsque plu­sieurs pré­ten­dants se dis­putent le trône impé­rial. À la mort de l’empereur Com­mode en 192, l’Em­pire sombre dans une année de chaos où plu­sieurs géné­raux se pro­clament tour à tour empe­reurs. Deux d’entre eux, Sep­time Sévère et Pes­cen­nius Niger, s’af­frontent pour la supré­ma­tie, et Byzance com­met l’er­reur fatale de son his­toire antique en choi­sis­sant le mau­vais camp : elle se range du côté de Niger, gou­ver­neur de Syrie, plu­tôt que de Sep­time Sévère, qui finit par l’emporter.

La ven­geance de Sep­time Sévère est ter­rible et à la mesure de l’hu­mi­lia­tion qu’il a dû res­sen­tir : Byzance, forte de ses for­ti­fi­ca­tions répu­tées impre­nables depuis l’é­chec de Phi­lippe de Macé­doine cinq siècles plus tôt, résiste à un siège d’une lon­gueur excep­tion­nelle — les sources anciennes, notam­ment Dion Cas­sius, parlent de près de trois années de siège, ce qui en ferait l’un des plus longs sièges de toute l’An­ti­qui­té médi­ter­ra­néenne. Cas­sius Dio, qui écrit son His­toire romaine quelques décen­nies seule­ment après les faits et qui a lui-même exer­cé des fonc­tions publiques sous les Sévères, décrit avec une pré­ci­sion presque cli­nique les tech­niques de siège déployées, les famines qui frappent la popu­la­tion assié­gée réduite, dit-on, à des expé­dients déses­pé­rés, et la chute finale de la ville en 195 ou 196 selon les data­tions rete­nues par les his­to­riens modernes.

Cas­sius Dio insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur l’in­gé­nio­si­té défen­sive des assié­gés, qui auraient déve­lop­pé des machines de guerre inédites, des grap­pins mon­tés sur des bras arti­cu­lés capables de sai­sir les navires enne­mis appro­chant des murailles côté mer et de les bri­ser contre la muraille elle-même, ain­si que des plon­geurs entraî­nés à sabor­der dis­crè­te­ment les navires de la flotte assié­geante en per­çant leurs coques sous la ligne de flot­tai­son — autant de détails qui, vrais ou lar­ge­ment enjo­li­vés par la tra­di­tion, témoignent en tout cas de la répu­ta­tion de sophis­ti­ca­tion défen­sive dont jouis­sait la ville dans la mémoire col­lec­tive du monde romain. La famine, à mesure que le siège s’é­ter­nise, pousse la popu­la­tion assié­gée, si l’on en croit les sources, à des expé­dients qui touchent à l’an­thro­po­pha­gie dans les récits les plus sombres, infor­ma­tion à prendre avec la pru­dence qui s’im­pose face à ce genre de topos lit­té­raire fré­quent dans les récits de sièges antiques, des­ti­né autant à sou­li­gner l’hor­reur de la situa­tion qu’à rap­por­ter un fait stric­te­ment vérifié.

Une fois la ville tom­bée, la sanc­tion de Sep­time Sévère dépasse la simple répres­sion mili­taire : il fait exé­cu­ter les magis­trats et les prin­ci­paux sol­dats de la gar­ni­son, rase les for­ti­fi­ca­tions qui avaient tant résis­té, et sur­tout, geste d’une por­tée bien plus lourde de consé­quences, il rétro­grade Byzance du sta­tut de cité libre à celui de simple bour­gade dépen­dante admi­nis­tra­ti­ve­ment de la cité rivale de Périnthe, sur la rive euro­péenne de la Pro­pon­tide un peu plus à l’ouest. C’est la déchéance com­plète : la ville qui avait défié Phi­lippe de Macé­doine et négo­cié d’é­gal à égal avec Rhodes et Athènes se retrouve réduite au rang de dépen­dance admi­nis­tra­tive d’une cité voi­sine, ses rem­parts détruits, sa popu­la­tion déci­mée par le siège et les représailles.

La résur­rec­tion sous Cara­cal­la et Sévère Alexandre

L’his­toire, cepen­dant, ne s’ar­rête pas sur cette humi­lia­tion, et c’est là que se joue l’un des retour­ne­ments les plus signi­fi­ca­tifs pour la suite du récit. Cara­cal­la, fils et suc­ces­seur de Sep­time Sévère, entre­prend, dans les années qui suivent son avè­ne­ment en 211, de res­tau­rer par­tiel­le­ment ce que son père avait détruit. Les rai­sons de ce revi­re­ment res­tent débat­tues par­mi les his­to­riens modernes — cer­tains y voient l’in­fluence de sa mère Julia Dom­na, dont on sait par ailleurs le rôle cultu­rel qu’elle a joué à la cour sévé­rienne, d’autres une prise de conscience plus prag­ma­tique de l’im­por­tance stra­té­gique du site, que la sanc­tion pater­nelle avait peut-être punie avec un excès de zèle poli­tique au détri­ment des inté­rêts de long terme de l’Em­pire sur cette fron­tière orien­tale sensible.

Les rem­parts sont recons­truits, la ville retrouve pro­gres­si­ve­ment une acti­vi­té éco­no­mique et une popu­la­tion, sans pour autant retrou­ver immé­dia­te­ment son ancien sta­tut pri­vi­lé­gié de cité libre. C’est un empe­reur sui­vant, Sévère Alexandre, dans les années 220–230, qui achève cette réha­bi­li­ta­tion en res­ti­tuant à la ville l’es­sen­tiel de ses anciennes pré­ro­ga­tives muni­ci­pales. Byzance, au milieu du IIIe siècle, a donc tra­ver­sé le pire — un siège dévas­ta­teur, une des­truc­tion déli­bé­rée, une humi­lia­tion admi­nis­tra­tive — et s’en est rele­vée, retrou­vant peu à peu son rôle de port actif sur la route entre la Médi­ter­ra­née et la mer Noire, sans que rien, à ce stade, ne laisse pré­sa­ger le des­tin extra­or­di­naire qui l’at­tend encore un siècle plus tard.

Le troi­sième siècle, ou l’art de sur­vivre aux crises

Le IIIe siècle romain est, dans son ensemble, un siècle de crises pro­fondes pour l’Em­pire : usur­pa­tions mili­taires à répé­ti­tion, pres­sions bar­bares crois­santes sur toutes les fron­tières, effon­dre­ment moné­taire, épi­dé­mies. Byzance, à sa modeste échelle, tra­verse cette période mou­ve­men­tée sans connaître de nou­veau désastre com­pa­rable au siège sévé­rien, mais sans non plus jouer de rôle de pre­mier plan dans les grands évé­ne­ments du siècle. Elle pro­fite néan­moins, sans le savoir encore, d’un avan­tage géo­gra­phique qui va prendre une impor­tance crois­sante à mesure que le centre de gra­vi­té de l’Em­pire romain se déplace len­te­ment vers l’O­rient : les empe­reurs du IIIe siècle passent de plus en plus de temps sur les fron­tières danu­biennes et orien­tales, où se concentrent les prin­ci­pales menaces mili­taires — Goths au nord, Perses sas­sa­nides à l’est, cette nou­velle dynas­tie perse bien plus agres­sive que les Parthes qu’elle a rem­pla­cés en 224 — et Byzance, sur la route entre ces deux fronts, retrouve peu à peu une impor­tance logis­tique et stra­té­gique qu’elle n’a­vait plus connue depuis les guerres médiques.

Il faut dire un mot de ces Galates dont le nom revient si sou­vent dans l’his­toire byzan­tine du IIIe siècle avant notre ère, tant leur irrup­tion a mar­qué dura­ble­ment la mémoire et les finances de la cité. Ces tri­bus cel­tiques, venues d’Eu­rope cen­trale à la suite de vagues migra­toires com­plexes qui avaient déjà mis à sac Delphes elle-même en 279, avaient fini par s’ins­tal­ler au cœur de l’A­na­to­lie, dans une région qui pren­drait pré­ci­sé­ment d’elles le nom de Gala­tie, non loin d’ailleurs de la future Ancyre, aujourd’­hui Anka­ra. Leurs raids régu­liers sur les cités grecques d’A­sie Mineure et de la région des détroits, dont Byzance, obli­geaient ces der­nières à com­po­ser avec cette menace récur­rente par le ver­se­ment de tri­buts régu­liers, sorte de ran­çon pro­tec­trice qui pesait lour­de­ment sur des bud­gets muni­ci­paux déjà ten­dus. Ce n’est que pro­gres­si­ve­ment, à mesure que le royaume de Per­game affir­mait sa puis­sance sous la dynas­tie atta­lide et infli­geait aux Galates plu­sieurs défaites déci­sives au cours du IIIe siècle, que cette pres­sion s’at­té­nue, sans jamais tota­le­ment dis­pa­raître avant l’in­ter­ven­tion romaine directe dans la région au siècle suivant.

Le com­merce byzan­tin de cette période hel­lé­nis­tique, par ailleurs, mérite qu’on s’y attarde un ins­tant, car il illustre bien la posi­tion d’in­ter­mé­diaire obli­gé qu’oc­cu­pait la ville entre deux mondes éco­no­miques dis­tincts. D’un côté, la mer Noire et ses régions péri­phé­riques four­nis­saient blé, en quan­ti­tés consi­dé­rables des­ti­nées notam­ment à l’ap­pro­vi­sion­ne­ment d’A­thènes et d’autres cités égéennes struc­tu­rel­le­ment défi­ci­taires en céréales, mais aus­si pois­son salé pro­duit en abon­dance sur les rives sep­ten­trio­nales du Pont-Euxin, four­rures et esclaves venus des steppes scythes, et divers métaux extraits des régions cau­ca­siennes et ana­to­liennes. De l’autre côté, la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’en­semble du monde hel­lé­nis­tique ren­voyaient vers ces mêmes régions pon­tiques huile d’o­live, vin, pro­duits manu­fac­tu­rés et objets de luxe dont les élites locales de la région pon­tique, hel­lé­ni­sées à des degrés divers selon les endroits, étaient par­ti­cu­liè­re­ment friandes. Byzance, sur cet axe d’é­change, pré­le­vait sa part par les taxes por­tuaires et les droits de pas­sage, acti­vi­té lucra­tive mais qui expo­sait aus­si la ville, comme on l’a vu avec l’é­pi­sode du conflit rho­dien, aux foudres de ceux qui esti­maient ces pré­lè­ve­ments excessifs.

C’est aus­si à cette époque que la ville com­mence à accueillir, comme tant d’autres cités de l’O­rient romain, les pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes, dont l’his­toire reste mal docu­men­tée pour cette période anté­rieure à Constan­tin, mais dont on sait, par des sources plus tar­dives, qu’elles exis­taient et qu’elles ont connu, comme ailleurs dans l’Em­pire, les per­sé­cu­tions pério­diques décré­tées par cer­tains empe­reurs, notam­ment sous Dio­clé­tien à la toute fin du IIIe et au tout début du IVe siècle — la der­nière grande per­sé­cu­tion avant que le chris­tia­nisme ne bas­cule, en l’es­pace d’une géné­ra­tion à peine, du sta­tut de reli­gion pros­crite à celui de reli­gion offi­ciel­le­ment tolé­rée puis pri­vi­lé­giée par le pou­voir impérial.

Ce qu’é­tait la ville, avant que tout change

Il faut, avant de refer­mer ce cha­pitre anté­rieur à Constan­tin, ten­ter de se repré­sen­ter ce qu’é­tait réel­le­ment cette ville au tour­nant du IVe siècle, dans les toutes der­nières années de son exis­tence en tant que simple cité pro­vin­ciale par­mi d’autres. Les sources archéo­lo­giques res­tent limi­tées, la ville constan­ti­nienne et ses déve­lop­pe­ments ulté­rieurs ayant recou­vert et lar­ge­ment effa­cé les ves­tiges anté­rieurs, mais on peut néan­moins esquis­ser un tableau à par­tir des textes et des quelques élé­ments maté­riels disponibles.

Byzance occu­pait l’ex­tré­mi­té de la pres­qu’île, là où se dres­se­rait plus tard l’a­cro­pole du palais impé­rial et l’é­glise Sainte-Sophie. Elle était ceinte de murailles recons­truites après le désastre sévé­rien, moins impo­santes sans doute que les futures murailles théo­do­siennes qui feraient la répu­ta­tion défen­sive de Constan­ti­nople pen­dant un mil­lé­naire, mais suf­fi­santes pour une cité de cette taille. Le port de la Corne d’Or, cette échan­crure pro­fonde et abri­tée qui fait toute la valeur du site, accueillait l’es­sen­tiel du tra­fic com­mer­cial et de la pêche qui res­tait, comme depuis les ori­gines, l’un des piliers de l’é­co­no­mie locale — les thons du Bos­phore, migrant entre mer Noire et Médi­ter­ra­née selon les sai­sons, conti­nuaient de faire la for­tune, modeste mais réelle, des pêcheurs de la ville.

La popu­la­tion, dif­fi­cile à esti­mer avec pré­ci­sion, devait tour­ner autour de quelques dizaines de mil­liers d’ha­bi­tants tout au plus — rien de com­pa­rable, évi­dem­ment, avec les futures dimen­sions de Constan­ti­nople une fois celle-ci éri­gée en capi­tale impé­riale et peu­plée de force par les mesures admi­nis­tra­tives de Constan­tin et de ses suc­ces­seurs. On y par­lait grec, langue de toute la par­tie orien­tale de l’Em­pire romain, même si le latin res­tait la langue de l’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale et de l’ar­mée. On y pra­ti­quait les cultes tra­di­tion­nels du monde gré­co-romain — on sait, par quelques ins­crip­tions et par des men­tions d’au­teurs anciens, l’exis­tence de temples dédiés à Zeus, à Poséi­don natu­rel­le­ment, dieu tuté­laire de cette cité mari­time et père mythique de son fon­da­teur, à Aphro­dite, et sans doute à d’autres divi­ni­tés dont le culte s’est per­du avec le reste de la docu­men­ta­tion anté­rieure à Constan­tin — aux côtés, déjà, d’une com­mu­nau­té chré­tienne dont on devine l’exis­tence sans pou­voir en mesu­rer pré­ci­sé­ment l’am­pleur à cette date.

Éco­no­mi­que­ment, la ville vivait de cette com­bi­nai­son carac­té­ris­tique des cités por­tuaires antiques : pêche, com­merce de tran­sit lié à sa posi­tion sur la route du Bos­phore, arti­sa­nat local, sans dis­po­ser d’un arrière-pays agri­cole par­ti­cu­liè­re­ment riche qui aurait pu sou­te­nir une crois­sance démo­gra­phique impor­tante par ses propres moyens. C’est pré­ci­sé­ment cette limite struc­tu­relle — l’ab­sence d’un hin­ter­land agri­cole suf­fi­sant — qui explique pour­quoi Constan­tin, lors­qu’il choi­si­ra ce site pour y fon­der sa nou­velle capi­tale, devra mettre en place tout un sys­tème com­plexe d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en blé égyp­tien ache­mi­né par mer, sans lequel la ville nou­velle n’au­rait jamais pu nour­rir la popu­la­tion consi­dé­rable qu’elle allait rapi­de­ment accueillir.

Dieux, mon­naies et alma­nachs civiques

Un mot doit encore être dit du fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel et reli­gieux de cette cité pro­vin­ciale, tel qu’on peut le recons­ti­tuer à par­tir des ins­crip­tions et des mon­naies qui nous sont par­ve­nues, bien plus nom­breuses et bavardes que les ves­tiges archi­tec­tu­raux dis­pa­rus sous les construc­tions ulté­rieures. Byzance, comme toute cité grecque digne de ce nom, frap­pait sa propre mon­naie de bronze et par­fois d’argent, dont les types moné­taires racontent, à leur manière modeste, l’i­den­ti­té que la ville se don­nait à elle-même : on y trouve fré­quem­ment repré­sen­tés Poséi­don, pro­tec­teur natu­rel de cette cité mari­time et père mythique de Byzas selon cer­taines ver­sions de la légende fon­da­trice, une proue de navire rap­pe­lant la voca­tion por­tuaire de la cité, et bien sûr ce fameux thon sty­li­sé, emblème récur­rent qui tra­verse les siècles sur les mon­naies byzan­tines et qui témoigne, mieux que n’im­porte quel texte, de l’im­por­tance struc­tu­relle de la pêche dans l’i­den­ti­té éco­no­mique de la ville.

L’or­ga­ni­sa­tion civique elle-même sui­vait, pour l’es­sen­tiel, les modèles ins­ti­tu­tion­nels com­muns aux cités grecques de rang moyen inté­grées à l’Em­pire romain : un conseil, une assem­blée du peuple aux pré­ro­ga­tives déjà lar­ge­ment réduites par rap­port à l’é­poque clas­sique, des magis­trats annuels char­gés de l’ad­mi­nis­tra­tion cou­rante, et par-des­sus tout cela, l’au­to­ri­té crois­sante du gou­ver­neur de la pro­vince romaine dont dépen­dait Byzance, la Thrace puis, selon les réor­ga­ni­sa­tions admi­nis­tra­tives suc­ces­sives de l’Em­pire, d’autres décou­pages pro­vin­ciaux dont le détail a varié au fil des siècles. La ville entre­te­nait par ailleurs, comme beau­coup de cités grecques de cette période, un culte impé­rial dédié à la per­sonne et à la fonc­tion de l’empereur régnant, super­po­sé aux cultes tra­di­tion­nels sans les rem­pla­cer, dans cette logique d’ac­cu­mu­la­tion reli­gieuse propre au monde antique où l’on ajou­tait volon­tiers de nou­veaux cultes sans néces­sai­re­ment en aban­don­ner d’anciens.

Sur le plan intel­lec­tuel, Byzance ne pou­vait évi­dem­ment riva­li­ser avec les grands centres cultu­rels du monde grec que res­taient Athènes, Alexan­drie ou Per­game, mais elle n’é­tait pas non plus tota­le­ment dépour­vue de vie savante. On sait, par quelques men­tions éparses chez des auteurs pos­té­rieurs, l’exis­tence à Byzance d’é­coles de rhé­to­rique de rang hono­rable, fré­quen­tées par des étu­diants venus de toute la région, et la ville semble avoir entre­te­nu, au moins de manière inter­mit­tente, des liens avec les grands cou­rants phi­lo­so­phiques de son temps, sans qu’au­cun phi­lo­sophe de pre­mier plan n’en soit véri­ta­ble­ment ori­gi­naire avant l’é­poque byzan­tine pro­pre­ment dite. C’est un peu le lot de ces cités de second rang, riches d’une iden­ti­té propre et d’une his­toire mou­ve­men­tée, mais qui res­tent, sur le plan cultu­rel, dans l’ombre por­tée des très grandes métro­poles intel­lec­tuelles de la Médi­ter­ra­née antique — posi­tion qui allait se ren­ver­ser de manière spec­ta­cu­laire et défi­ni­tive une fois que Constan­tin aurait fait de ce port de pêcheurs la capi­tale d’un empire.

Le seuil

En 324, Constan­tin, désor­mais seul maître de l’Em­pire romain après sa vic­toire sur son der­nier rival Lici­nius pré­ci­sé­ment dans cette région — la bataille déci­sive s’est dérou­lée non loin de là, à Chry­so­po­lis, sur la rive asia­tique du Bos­phore, presque en face de Byzance elle-même — porte son regard sur cette modeste cité qu’il connaît déjà bien pour y avoir mené une par­tie de sa cam­pagne mili­taire contre Lici­nius. Les rai­sons de son choix, lar­ge­ment débat­tues par les his­to­riens depuis des siècles, mêlent sans doute des consi­dé­ra­tions stra­té­giques bien réelles — la posi­tion sur les détroits, la proxi­mi­té des fron­tières danu­bienne et orien­tale où se concentrent les prin­ci­pales menaces mili­taires de l’é­poque, la dis­tance salu­taire par rap­port à une Rome dont le Sénat et les tra­di­tions païennes encombrent un peu le nou­veau pou­voir impé­rial chré­tien qui s’af­firme — et des moti­va­tions plus dif­fi­ciles à cer­ner, tenant peut-être à une forme de sen­si­bi­li­té per­son­nelle de l’empereur pour ce site où s’est jouée sa vic­toire finale.

Ce que l’on sait avec cer­ti­tude, c’est que le 8 novembre 324, ou selon d’autres tra­di­tions un peu plus tard, Constan­tin trace lui-même, à la manière antique des fon­da­teurs de cités qui des­si­naient au pas les limites de leur future fon­da­tion, le péri­mètre d’une ville consi­dé­ra­ble­ment agran­die par rap­port à l’an­cienne Byzance, incor­po­rant la tota­li­té de la pres­qu’île et bien au-delà. Six années de tra­vaux plus tard, le 11 mai 330, la ville nou­velle est offi­ciel­le­ment consa­crée sous le nom de Nou­velle Rome, même si l’u­sage, plus rapi­de­ment que les inten­tions offi­cielles, allait la bap­ti­ser Constan­ti­nople, la ville de Constan­tin, nom qu’elle por­te­rait pen­dant plus de onze siècles jus­qu’à sa chute finale en 1453.

La modeste Byzance n’existe déjà plus, en un sens, dès cet ins­tant — englou­tie dans les pro­por­tions déme­su­rées de la cité nou­velle, ses vieux temples voi­si­nant bien­tôt avec des églises chré­tiennes construites à une échelle qu’au­cune cité pro­vin­ciale n’au­rait pu envi­sa­ger, sa popu­la­tion noyée dans l’af­flux de nou­veaux habi­tants atti­rés par les lar­gesses impé­riales et les pers­pec­tives de la nou­velle capi­tale. Mais quelque chose, mal­gré tout, sub­siste de cette longue his­toire anté­rieure : le tra­cé même des murailles, qui suit en par­tie l’an­cien péri­mètre avant de s’é­tendre bien au-delà ; le nom même de Byzance, qui conti­nue­ra d’être uti­li­sé, notam­ment par les his­to­riens modernes pour dési­gner l’en­semble de la civi­li­sa­tion qui s’é­pa­noui­ra sur ce site pen­dant plus d’un mil­lé­naire ; et cette voca­tion pro­fonde, ins­crite dans la géo­gra­phie même du lieu depuis l’é­poque de Byzas et des colons méga­riens, à tenir le ver­rou entre deux mers et deux conti­nents, voca­tion que ni les Perses, ni les Athé­niens, ni les Spar­tiates, ni Phi­lippe de Macé­doine, ni même la fureur ven­ge­resse de Sep­time Sévère n’é­taient par­ve­nus à effa­cer durablement.

On se prend à ima­gi­ner ce qu’au­rait pen­sé Byzas, s’il avait pu contem­pler, depuis quelque pro­mon­toire céleste, la ville que ses modestes colons méga­riens avaient fon­dée sur la foi d’un oracle sibyl­lin. Onze siècles avant que les canons otto­mans ne viennent à bout des der­nières murailles théo­do­siennes, sept siècles avant même que Constan­tin ne pose son regard sur ce site, la ville n’é­tait encore qu’un port de pêcheurs cer­né de for­ti­fi­ca­tions modestes, dis­pu­té par des puis­sances qui la trai­taient tour à tour en enjeu stra­té­gique et en simple mon­naie d’é­change. Elle avait connu la des­truc­tion et la résur­rec­tion, l’hu­mi­lia­tion et l’or­gueil retrou­vé, l’ou­bli et le retour en grâce. Rien, dans cette longue suite d’é­pi­sodes somme toute assez ordi­naires pour une cité grecque de rang moyen prise dans les tour­ments de l’his­toire médi­ter­ra­néenne, ne lais­sait devi­ner que ce pro­mon­toire allait deve­nir, pour plus d’un mil­lé­naire, l’un des centres du monde. Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie leçon de cette his­toire anté­rieure à Constan­ti­nople : que les grandes des­ti­nées se nouent sou­vent ailleurs que dans la conscience de ceux qui les vivent, dans la géo­gra­phie patiente d’un détroit plu­tôt que dans la volon­té des hommes qui, tour à tour, en dis­putent la pos­ses­sion sans en soup­çon­ner l’avenir.

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Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tombes

Et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Cléo­pâtre à Tapo­si­ris, Alexandre à Siwa, Phi­lippe à Hié­ra­po­lis : trois fouilles, quinze ans après.


Kath­leen Mar­ti­nez était avo­cate péna­liste à Saint-Domingue quand elle a déci­dé de trai­ter la dis­pa­ri­tion d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non réso­lue. Elle le dit elle-même, sans se for­cer : elle n’a jamais eu de pre­mière for­ma­tion d’ar­chéo­logue, sa dis­ci­pline c’est le droit cri­mi­nel, et elle a pris Cléo­pâtre comme on prend un dos­sier. Un corps qui manque, des témoins qui se contre­disent, une scène de crime qu’on n’a jamais loca­li­sée. La méthode vaut ce qu’elle vaut ; le résul­tat, vingt ans plus tard, c’est qu’une juriste cari­béenne creuse tou­jours à trente kilo­mètres à l’ouest d’A­lexan­drie pen­dant que les égyp­to­logues de métier haussent les épaules et regardent ailleurs, vers la ville même, sous les immeubles, là où la logique vou­drait qu’on cherche.

J’a­vais écrit sur ces tom­beaux il y a une quin­zaine d’an­nées, une brève, trois décou­vertes annon­cées coup sur coup, le ton du bul­le­tin d’a­gence. En repre­nant le sujet je me rends compte que le temps a fait le tri que je n’a­vais pas fait. Les trois affaires n’ont pas le même poids et ne l’ont jamais eu. Il y en a une qui tient debout, une qui s’est effon­drée sans bruit, et une qui conti­nue de creu­ser sans avoir rien prou­vé, ce qui est peut-être la posi­tion la plus hon­nête. Ce qu’elles ont en com­mun tient en une phrase : dans aucun des trois cas on n’a remis la main sur le mort. La Médi­ter­ra­née tient mal ses archives. Elle enre­gistre tout et perd les dossiers.

On croit que la mer garde. Elle prend, plu­tôt, et rend par bribes, une amphore ici, une colonne là, jamais l’ob­jet qu’on vou­lait. Les grands mys­tères de sépul­ture, sur ces rivages, ne sont pas des énigmes de ser­rure — un caveau scel­lé qu’on fini­rait par for­cer — mais des pro­blèmes de comp­ta­bi­li­té : des corps entrés au registre et jamais sol­dés, des lignes qui ne se referment pas. Trois de ces lignes courent d’A­lexan­drie à l’A­na­to­lie. Je vou­drais les suivre dans l’ordre où le hasard des annonces me les avait ser­vies, en cor­ri­geant au pas­sage le cré­dit que je leur avais accor­dé sans y regar­der de près.

Tapo­si­ris Magna

Le lieu s’ap­pelle Tapo­si­ris Magna, ce qui veut dire à peu près « le grand tom­beau d’O­si­ris ». Un temple plan­té sur la langue de terre entre la mer et le lac Mariout, fon­dé au IIIᵉ siècle avant notre ère sous Pto­lé­mée II Phi­la­delphe, un ancêtre de Cléo­pâtre. Long­temps on l’a tenu pour secon­daire, une escale reli­gieuse sur la côte, rien qui jus­ti­fie qu’on y passe une car­rière. Aujourd’­hui, quand on arrive par la route côtière, il y a la cha­leur blanche, le sel qui craque sous les semelles, le géné­ra­teur du chan­tier qui tousse quelque part der­rière les murs effon­drés, et cette femme qui, depuis 2004, retourne la terre avec une obs­ti­na­tion que les manuels ne pré­voient pas.

Le rai­son­ne­ment de Mar­ti­nez part de la théo­lo­gie, pas de la stra­ti­gra­phie. Cléo­pâtre se vou­lait l’in­car­na­tion vivante d’I­sis, l’é­pouse d’O­si­ris, celle qui ras­semble les mor­ceaux du dieu démem­bré. Un temple d’O­si­ris por­tant dans son nom même le mot tom­beau, à l’é­cart de la capi­tale, à l’a­bri des regards romains : voi­là, selon elle, le seul endroit où une reine qui se croit déesse pou­vait vou­loir pas­ser son éter­ni­té. Ajou­tez le contexte. Actium est per­du, Octave des­cend sur l’É­gypte, Antoine s’est ouvert le ventre sur une fausse nou­velle, la reine sait qu’elle sera exhi­bée à Rome der­rière le char du vain­queur. Cacher son corps, le sous­traire à ce triomphe, devient un der­nier acte poli­tique. Plu­tarque, lui, écrit noir sur blanc qu’An­toine et Cléo­pâtre reposent ensemble dans son mau­so­lée, à Alexan­drie. On n’y a jamais rien trou­vé. Alexan­drie a beau jeu : elle s’est effon­drée dans la mer en 365, un séisme puis un raz-de-marée, la ville basse englou­tie, le palais royal sous l’eau salée. Ce qu’on cherche là est peut-être deve­nu illi­sible avant même qu’on pense à le chercher.

On oublie, à force de sta­tues et de films, la bru­ta­li­té de la scène finale. Une reine de trente-neuf ans enfer­mée dans son propre mau­so­lée, un vain­queur qui la veut vivante pour la traî­ner dans Rome, et elle qui pré­fère le venin — aspic ou poi­son, on n’en sau­ra rien — à cette der­nière parade. Sous­traire son corps au triomphe d’Oc­tave, c’é­tait lui refu­ser sa prise la plus pré­cieuse ; qu’on ait ensuite caché la dépouille, loin, sous un temple sans éclat, n’au­rait donc rien d’in­vrai­sem­blable. Le mobile est excellent. Le pro­blème est qu’un mobile n’est pas une tombe, et Mar­ti­nez, qui le sait mieux que per­sonne pour avoir plai­dé, conti­nue de le confondre avec un man­dat de fouille.

À Tapo­si­ris, en vingt ans, l’é­quipe a sor­ti de terre de quoi entre­te­nir la fièvre sans jamais la satis­faire. Des mon­naies à l’ef­fi­gie de Cléo­pâtre, plus de trois cents pièces de bronze et d’argent où l’on recon­naît le pro­fil dur de la reine, ce nez que les por­trai­tistes n’ont pas flat­té. Des sta­tues royales déca­pi­tées, un roi pto­lé­maïque coif­fé du némès, la tête ailleurs. Des frag­ments d’al­bâtre. Autour du sanc­tuaire, une nécro­pole entière — une ving­taine de tombes creu­sées dans le cal­caire, près de deux cents sque­lettes, une dou­zaine de momies : le genre de cime­tière qu’on n’a­mé­nage pas au pied d’un temple négli­geable. Des momies de haut rang, deux d’entre elles cou­vertes d’a­mu­lettes d’or, enfouies de façon à sug­gé­rer qu’on les vou­lait près de quel­qu’un de plus grand encore. En décembre 2024, un buste de marbre blanc, une jeune femme au dia­dème, que Mar­ti­nez a aus­si­tôt dit être Cléo­pâtre et que d’autres archéo­logues ont trou­vé qu’il ne lui res­sem­blait en rien. C’est le motif récur­rent de cette fouille : chaque trou­vaille res­serre le cercle et aucune ne le referme. On approche, on n’at­teint pas.

Deux décou­vertes plus récentes ont relan­cé la chose. En 2022, sous les ruines du temple, un tun­nel. Mille trois cent cinq mètres taillés dans le grès, deux mètres de haut, treize mètres sous la sur­face, en par­tie noyé, filant droit vers la mer. Les ingé­nieurs l’ont com­pa­ré au tun­nel d’Eu­pa­li­nos à Samos, cette mer­veille de géo­mé­trie du VIᵉ siècle avant notre ère qu’on perce des deux bouts sans se man­quer au milieu. Puis, en 2025, un port. Mar­ti­nez est allée cher­cher Robert Bal­lard, l’homme qui a retrou­vé le Tita­nic, et ses plon­geurs ont rele­vé au large, par une dou­zaine de mètres de fond, des sols polis, des colonnes, des ancres, des amphores pto­lé­maïques, les restes d’un mouillage englou­ti par le même effon­dre­ment qui a noyé Alexan­drie. Le récit qu’elle en tire est roma­nesque et cohé­rent : le corps de la reine ame­né par mer, débar­qué à ce port, por­té sous terre par le tun­nel jus­qu’au sanc­tuaire, scel­lé loin des Romains. C’est une belle his­toire. Elle n’a tou­jours pas de tombe, et pas de corps.

Car l’é­cole adverse a ses argu­ments, et ils pèsent lourd. La plu­part des égyp­to­logues conti­nuent de cher­cher Cléo­pâtre là où Plu­tarque la couche et où elle a régné : dans le quar­tier royal d’A­lexan­drie, celui-là même que le séisme et la mon­tée des eaux ont fait glis­ser sous la baie. Depuis une tren­taine d’an­nées, les plon­geurs de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine en relèvent les sphinx, les colonnes, les blocs de gra­nit rose au fond du port, tout un décor pto­lé­maïque cou­ché dans la vase. Si la reine dort quelque part, c’est peut-être là, à quelques mètres de fond, et pour tou­jours illi­sible — ce qui expli­que­rait à la fois qu’on ne la trouve pas et qu’on rechigne à aller la cher­cher à trente kilo­mètres de là. Entre une tombe englou­tie qu’on ne fouille­ra jamais pro­pre­ment et une tombe hypo­thé­tique qu’on fouille sans fin, la dis­ci­pline n’a même pas à tran­cher : elle constate qu’au­cune des deux ne rend de corps.

La com­mu­nau­té savante reste sur sa réserve, et sa réserve est rai­son­nable. Le port et le tun­nel prouvent que Tapo­si­ris fut bien plus qu’une cha­pelle de bord de route ; ils ne prouvent pas qu’une reine y dort. Les mon­naies attestent un lien entre le lieu et le règne, pas une sépul­ture. On peut pas­ser vingt ans à démon­trer qu’un endroit méri­tait une reine sans jamais démon­trer qu’il en a reçu une. Reste que Mar­ti­nez a l’en­du­rance de son idée fixe, et que l’i­dée fixe, en archéo­lo­gie, est un outil comme un autre. Elle creuse encore. Il faut lui recon­naître ça : de tous ceux qui figurent dans cet article, elle est la seule à tra­vailler tou­jours sur le ter­rain, la seule dont l’af­faire soit ouverte plu­tôt que clas­sée ou enterrée.

Siwa

Le corps d’A­lexandre, lui, a déjà voya­gé plus qu’au­cun vivant de son siècle, et c’est jus­te­ment parce qu’il a tant voya­gé qu’on ne sait plus où il s’est arrêté.

Il meurt à Baby­lone en juin 323 avant notre ère, trente-deux ans, d’une fièvre que les méde­cins de vingt-trois siècles n’ont pas su nom­mer, palu­disme, typhoïde, poi­son, on choi­si­ra selon l’hu­meur. On l’embaume. On le couche dans un sar­co­phage d’or, rem­pli de miel et d’a­ro­mates selon les ver­sions les plus belles, et l’on construit pour lui, deux ans durant, un char funèbre que Dio­dore de Sicile a décrit avec une gour­man­dise d’in­ven­taire : un temple rou­lant à colonnes ioniques, tiré à tra­vers l’A­sie vers la Macé­doine natale. Le convoi n’ar­ri­ve­ra jamais chez lui. Pto­lé­mée, un des géné­raux, futur maître de l’É­gypte, inter­cepte le cor­tège en route et le détourne vers Mem­phis. Déte­nir le corps du conqué­rant, c’est héri­ter d’un peu de sa légi­ti­mi­té ; le vol du cadavre est un coup d’É­tat par relique.

De Mem­phis, entre 298 et 283, on trans­fère la dépouille à Alexan­drie, la ville qu’il avait fon­dée et où l’u­sage vou­lait qu’un fon­da­teur repose dans ses murs. On l’ins­talle dans un mau­so­lée qu’on appelle le Sôma, « le corps », et il y reste des siècles, expo­sé, visible, célèbre. Le sar­co­phage d’or finit fon­du — un Pto­lé­mée à court d’argent mon­naie l’or de son ancêtre — et Stra­bon, qui vit dans la ville dans les années 20 avant notre ère, note qu’on l’a rem­pla­cé par un cer­cueil de verre, pour qu’on voie tou­jours le mort à tra­vers la paroi. Défilent alors les curieux de pou­voir. César vient s’y recueillir. Auguste, en 30, dépose une cou­ronne d’or sur la tête embau­mée, se penche pour mieux voir et, dit-on, casse un mor­ceau du nez ; quand on lui pro­pose d’al­ler voir aus­si les Pto­lé­mées, il répond qu’il est venu voir un roi, pas des cadavres. Cali­gu­la, plus tard, emporte la cui­rasse pour la por­ter lui-même. Puis la trace se perd. Vers la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose inter­dit les cultes païens et qu’on démo­lit les vieux sanc­tuaires, le Sôma dis­pa­raît des sources comme on efface une adresse. Per­sonne ne dit qu’on l’a détruit. Per­sonne ne dit qu’on l’a dépla­cé. Il cesse sim­ple­ment d’être men­tion­né, et ce silence dure encore.

C’est dans ce blanc que s’en­gouffre Siwa. L’oa­sis a une bonne rai­son mytho­lo­gique. C’est là qu’en 331, au terme d’une marche dans le désert où la légende lui donne des cor­beaux pour guides et des pluies mira­cu­leuses pour l’eau, l’o­racle d’Am­mon a recon­nu Alexandre pour fils de Zeus. Il en est res­sor­ti per­sua­dé de sa propre divi­ni­té, et le bruit cou­rut plus tard qu’il aurait sou­hai­té qu’on le rende un jour à ce sable, près de ce père. La rai­son est sédui­sante et ne prouve rien. Dans les années 1980, une archéo­logue grecque, Lia­na Sou­valt­zi, en fait le cœur d’une convic­tion. Elle reprend en 1989 les fouilles d’un édi­fice dorique à El Mara­qi, au sud-ouest de l’oa­sis, un bâti­ment décrit dès le XIXᵉ siècle par les voya­geurs, un plan étrange de pièces enfi­lées. En 1995, le gou­ver­ne­ment égyp­tien annonce la décou­verte du tom­beau d’A­lexandre. La nou­velle fait le tour du monde. Sou­valt­zi parle de trois ins­crip­tions grecques, dont l’une, attri­buée à Pto­lé­mée, dirait qu’on a trans­por­té là le corps du roi, et men­tion­ne­rait même un empoi­son­ne­ment. Elle relève des rosaces à huit pétales, emblème de la royau­té macé­do­nienne, un monu­ment colos­sal de douze mille mètres car­rés dont elle dégage cinq mille, et des cou­leurs — un bleu accro­ché à la pierre depuis vingt-trois siècles — qui donnent à ses com­mu­ni­qués un air de certitude.

Et puis rien. Aucun sar­co­phage. Aucune tombe à l’in­té­rieur de ce que Sou­valt­zi appelle un tom­beau. Un monu­ment, oui, immense, grec peut-être, mais vide au sens le plus lit­té­ral : il n’y a pas de mort dedans. Les égyp­to­logues accueillent l’an­nonce avec un scep­ti­cisme qui vire vite au refus, contestent que l’ar­chi­tec­ture soit macé­do­nienne, doutent même qu’il s’a­gisse d’une sépul­ture. La com­mu­nau­té grecque d’A­lexan­drie, qui tient mor­di­cus à gar­der son conqué­rant chez elle, lui bat froid. Les auto­ri­tés égyp­tiennes, dans une reprise en main géné­rale des chan­tiers étran­gers, sus­pendent son per­mis. Sou­valt­zi conti­nue de plai­der sa cause, avec l’a­mer­tume de qui se croit vic­time d’une cabale plu­tôt que d’une absence de preuve, et publie encore, des années après, des appels où l’on sent l’en­tê­te­ment d’une convic­tion que le ter­rain n’a jamais nour­rie. Pen­dant ce temps, la recherche sérieuse est redes­cen­due à Alexan­drie même. Une archéo­logue grecque, Cal­liope Lim­neos-Papa­kos­ta, y creuse depuis des années sous la ville moderne et a fini par tou­cher les couches de fon­da­tion de la cité antique, celles d’A­lexandre lui-même — une pre­mière, de quoi don­ner la chair de poule, dit l’un de ses confrères. Elle n’a pas trou­vé le tom­beau. Mais elle cherche là où le fon­da­teur devait, par la cou­tume grecque, repo­ser dans l’en­ceinte de sa ville, et non dans un désert où seule une ins­crip­tion contes­tée l’a jamais conduit.

De toutes les pistes réunies ici, celle de Siwa est la plus fra­gile, et elle l’é­tait déjà quand j’en par­lais autre­fois sur le même pied que les autres, ce qui était une erreur de ma part. On ne met pas dans la même colonne un chan­tier qui creuse encore faute de conclure et un chan­tier qu’on a fer­mé faute de trouver.

Venise

Il faut pour­tant suivre le corps d’A­lexandre encore un peu, parce qu’il a une der­nière fugue, et que celle-là finit dans une basi­lique de lagune.

L’hy­po­thèse est d’un Bri­tan­nique, Andrew Michael Chugg, qui l’a défen­due dans deux livres au début des années 2000. Elle part d’un fait bien attes­té et d’une coïn­ci­dence trou­blante. Le fait : en 828, deux mar­chands véni­tiens, Buo­no da Mala­moc­co et Rus­ti­co da Tor­cel­lo, enlèvent d’A­lexan­drie le corps que l’on tient pour celui de saint Marc l’É­van­gé­liste, mar­ty­ri­sé dans la ville au Iᵉʳ siècle. Les auto­ri­tés musul­manes contrôlent les car­gai­sons ; les deux com­pères dis­si­mulent la dépouille sous des quar­tiers de porc, sachant qu’au­cun ins­pec­teur pieux n’i­ra fouiller là-dedans. La ruse marche, le bateau appa­reille, et Venise reçoit avec pompe une relique d’a­pôtre qui vaut, en ce siècle, une charte de légi­ti­mi­té divine, de quoi riva­li­ser avec Rome et Constan­ti­nople. On bâtit San Mar­co par-dessus.

La coïn­ci­dence, main­te­nant. En 1963, lors de tra­vaux dans les fon­da­tions de l’ab­side de la basi­lique, tout près de la crypte où le corps fut d’a­bord dépo­sé, on dégage un lourd bloc de pierre sculp­tée. On y lit un bou­clier orné d’une étoile à huit branches — l’é­toile argéade, celle de la mai­son de Phi­lippe II, le père d’A­lexandre —, des cné­mides, une épée qu’on dit macé­do­nienne, la trace d’une longue lance qui pour­rait être une sarisse. La pierre est aujourd’­hui au cloître de Sant’A­pol­lo­nia, au musée dio­cé­sain. En 1998, un archéo­logue ita­lien, Euge­nio Poli­to, en iden­ti­fie le style comme macé­do­nien, sans savoir où Chugg vou­lait en venir, ce qui donne à l’af­faire un témoin qu’on ne peut soup­çon­ner de com­plai­sance. Le rai­son­ne­ment se déplie alors avec une logique de roman : et si le corps qu’on a sous­trait sous le porc n’é­tait pas celui de l’É­van­gé­liste, mais celui du conqué­rant ? À la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose fait la chasse aux cultes païens et que le Sôma s’é­teint des sources, la momie la plus véné­rée du monde antique se trouve pré­ci­sé­ment dans la ville où l’on mar­ty­ri­sa Marc. Rebap­ti­ser le païen en saint pour lui épar­gner le zèle des chré­tiens, ce serait le sau­ver une pre­mière fois. L’emmener à Venise, quatre siècles plus tard, le sau­ver une seconde. Un détail de calen­drier plaît à Chugg : Jean Chry­so­stome, Père de l’É­glise, écrit à la fin du IVᵉ siècle que plus per­sonne ne sait où repose Alexandre — la phrase tombe pré­ci­sé­ment à l’ins­tant où, dans cette hypo­thèse, le corps aurait tro­qué son nom contre celui d’un mar­tyr. Chugg a défen­du tout cela dans deux livres, au début des années 2000, et expo­sé ses cor­res­pon­dances devant les uni­ver­si­taires réunis à Padoue en 2006, où on l’a écou­té avec l’at­ten­tion polie qu’on réserve aux thèses trop belles pour être tout à fait crédibles.

On ajoute, pour faire bonne mesure, le sar­co­phage de Nec­ta­né­bo II. Ce bloc de pierre égyp­tien, récu­pé­ré par les Bri­tan­niques après la défaite fran­çaise à Alexan­drie en 1801 et expo­sé au Bri­tish Museum, fut d’a­bord pris pour le cer­cueil d’A­lexandre avant que les hié­ro­glyphes ne tra­hissent son vrai pro­prié­taire, un pha­raon du IVᵉ siècle avant notre ère qui ne s’en ser­vit jamais. Les sol­dats de Sa Majes­té l’a­vaient rap­por­té à Londres comme un tro­phée, sûrs de tenir la caisse du conqué­rant ; il a fal­lu qu’un savant déchiffre les signes pour que le tro­phée se dégonfle. Deux sou­ve­rains, deux exils, une même auge de pierre pour n’en cou­cher aucun. Cer­tains sup­posent que Pto­lé­mée y dépo­sa pro­vi­soi­re­ment Alexandre, le temps de lui construire mieux — ce qui expli­que­rait ces récits égyp­tiens où Alexandre passe pour le fils de Nec­ta­né­bo. Chugg pense que la pierre de Venise pour­rait être un frag­ment du Sôma lui-même, voya­geant avec la momie sous une fausse identité.

Tout cela est invé­ri­fiable et l’É­glise, qui vénère tou­jours Marc sous le maître-autel, n’ou­vri­ra pas le tom­beau pour tran­cher un pari d’his­to­rien. J’a­vais expé­dié cette his­toire, autre­fois, en deux lignes et une date fausse — je situais le trans­fert au IVᵉ siècle quand il est du IXᵉ. Elle mérite mieux, non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a la forme par­faite de ce que pro­duit un corps introu­vable : chaque siècle lui invente une nou­velle cachette, et la plus impro­bable est sou­vent la mieux racon­tée. Le mort d’A­lexandre a fini par deve­nir une matière lit­té­raire. On ne le retrou­ve­ra sans doute jamais ; on conti­nue­ra de le déplacer.

Hié­ra­po­lis

Reste la seule affaire solide, et il faut mon­ter pour l’at­teindre — au sens propre, sur une col­line de cal­caire blanc au-des­sus de la val­lée du Méandre, en Ana­to­lie, là où les sources chaudes ont sculp­té ces ter­rasses de tra­ver­tin qu’on appelle Pamuk­kale, le châ­teau de coton. L’an­cienne Hié­ra­po­lis. On y vient aujourd’­hui pour trem­per les pieds dans une eau tiède et bleu­tée entre des colonnes ; on oublie que la ville est bâtie sur une faille active, que la terre y a trem­blé, que ses eaux char­gées de chaux ont pétri­fié une par­tie de la nécro­pole, cimen­tant les tom­beaux dans une gangue blanche. C’est un endroit qui fabrique de la pierre à par­tir de l’eau, et qui donc, à sa manière, conserve mieux ses morts que la mer d’A­lexan­drie ne conserve les siens. Au petit matin, avant les cars, la lumière rase les vasques et l’eau fume ; on entend le cla­pot tiède et, plus haut, le vent dans les colonnes de la nécro­pole nord, cette longue ave­nue de tom­beaux où les Romains d’A­sie venaient prendre les eaux et, très sou­vent, mourir.

Le tom­beau qu’on y cher­chait est celui de Phi­lippe, l’un des Douze, l’a­pôtre qui évan­gé­li­sa l’A­sie Mineure. Une lettre de Poly­crate d’É­phèse au pape Vic­tor Ier, vers 190, cent ans à peine après les faits, dit qu’il mou­rut à Hié­ra­po­lis avec deux de ses filles vieillies dans la vir­gi­ni­té ; les éru­dits tiennent ce témoi­gnage pour fiable, ce qui est rare. La tra­di­tion le fait cru­ci­fier la tête en bas, vers 80, à quatre-vingt-cinq ans pas­sés — d’autres le font mou­rir de vieillesse, l’a­pôtre a droit à ses variantes. Les Actes de Phi­lippe, un texte apo­cryphe et tar­dif, l’en­voient prê­cher en Phry­gie avec l’a­pôtre Bar­thé­le­my et sa propre sœur, Mariamne, et décrivent une Hié­ra­po­lis recon­nais­sable à ses eaux brû­lantes et à sa faille — détail géo­lo­gique qui retient l’at­ten­tion, car il colle au ter­rain. On tient ces récits pour bro­dés, mais bro­dés autour d’un fil qui, ici, ne casse pas. On savait qu’il y avait sur la col­line un mar­ty­rium octo­go­nal, un bâti­ment de pèle­ri­nage, et l’on cher­chait la tombe en son centre, là où la logique la plaçait.

La mis­sion ita­lienne fouille le site depuis 1957, ouverte par Pao­lo Ver­zone ; Fran­ces­co D’An­dria, de l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, la dirige depuis 2000. Il a lui-même long­temps cru que la tombe était sous le mar­ty­rium. En 2011, après des décen­nies de vaine patience, il change d’a­vis parce que le ter­rain l’y oblige. En déga­geant une église res­tée jusque-là incon­nue, à une qua­ran­taine de mètres du mar­ty­rium, son équipe met au jour une tombe romaine du Iᵉʳ siècle, autour de laquelle l’é­glise avait été construite au IVᵉ ou Vᵉ siècle. Le pèle­ri­nage entier — la rue pro­ces­sion­nelle, le pont, les bains d’im­mer­sion où l’on se puri­fiait avant de mon­ter — s’or­ga­ni­sait autour d’elle. Tous les indices convergent : c’est bien le tom­beau de Phi­lippe, à l’en­droit exact que la topo­gra­phie du culte dési­gnait, une fois qu’on avait ces­sé de le cher­cher là où on croyait devoir le cher­cher. Un petit tam­pon à pain du VIᵉ siècle, retrou­vé sur place, montre d’ailleurs deux édi­fices côte à côte, le mar­ty­rium à cou­pole et l’é­glise basse : les pèle­rins d’a­lors savaient qu’il fal­lait dis­tin­guer les deux bâti­ments, ce que les fouilleurs du XXᵉ siècle avaient fini par oublier. Il aura suf­fi de relire une miche gra­vée pour retrou­ver une adresse per­due depuis quinze cents ans.

Et il est vide. D’An­dria l’ad­met sans détour : les reliques n’y sont plus. On les aurait trans­fé­rées à Constan­ti­nople à la fin du VIᵉ siècle, pour les mettre à l’a­bri, puis peut-être por­tées à Rome, dans l’é­glise des Saints-Apôtres. La tombe la mieux iden­ti­fiée des trois, la seule qu’on puisse dire authen­ti­fiée, est aus­si une tombe dont le corps est par­ti il y a mille quatre cents ans. On a retrou­vé l’a­dresse. Le loca­taire avait déménagé.

Coda

Voi­là donc l’é­tat des lieux, quinze ans après la brève que j’a­vais bâclée. À Tapo­si­ris, une avo­cate creuse tou­jours un temple qui mérite une reine sans lui avoir encore don­né de reine. À Siwa, un monu­ment vide porte le nom d’un roi qu’au­cune preuve n’y a jamais cou­ché, et le chan­tier est clos. À Venise, une momie de saint traîne der­rière elle le fan­tôme d’un conqué­rant qu’on ne déter­re­ra pas pour savoir. À Hié­ra­po­lis, une tombe d’a­pôtre par­fai­te­ment située attend un occu­pant qu’on a empor­té sous Jus­tin II. Trois fouilles, une seule conclu­sion tenable, et pas un corps au bout.

Il y a une leçon là-dedans mais je me méfie des leçons, alors je m’en tiens à une obser­va­tion. Ces morts-là étaient trop grands pour res­ter en place. On les a dépla­cés vivants — les conquêtes, l’exil, la fuite —, on a conti­nué de les dépla­cer morts, par pié­té, par vol, par poli­tique, par peur du vain­queur ou du fana­tique, et le dépla­ce­ment a fini par les dis­soudre. La sépul­ture était cen­sée fixer quel­qu’un pour l’é­ter­ni­té ; elle n’au­ra fixé que le lieu, et encore, pas tou­jours. Ce qui sub­siste, ce n’est pas le corps, c’est l’i­ti­né­raire. Une momie qui va de Baby­lone à Mem­phis à Alexan­drie et peut-être à Venise. Une reine qu’on cherche par mer et par tun­nel, sous un temple qui porte le mot tom­beau dans son nom. Un apôtre qui monte de Gali­lée jus­qu’à une col­line de chaux, s’y fait clouer à l’en­vers, puis repart vers le Bos­phore en pièces déta­chées avant qu’on retrouve enfin son adresse gra­vée sur une miche de pain.

Le soir tombe sur Pamuk­kale, les cars vident leurs der­niers tou­ristes, l’eau vire au gris sous les ter­rasses, et quelque part sous Alexan­drie le lac Mariout conti­nue de gar­der ses secrets en croyant les perdre. Je referme le dos­sier sans l’a­voir refer­mé. C’est le propre des affaires sur les­quelles il n’y a pas de corps : on n’y met jamais le point final, on cesse sim­ple­ment d’écrire.

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Une lampe aux ori­gines multiples

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe ottomane

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe qui vient de partout

Un seau de perles posé par terre

Le pre­mier bruit de l’a­te­lier n’est pas celui du verre. C’est celui des perles.

Un seau de plas­tique bleu, presque plein, posé contre le pied de l’é­ta­bli. Quand la main y plonge pour en tirer une poi­gnée, cela fait le son d’un res­sac très court, très sec — un chuin­te­ment miné­ral qui s’ar­rête net. On verse les perles sur le globe encol­lé, on les tasse du dos d’une pince, on recom­mence. Per­sonne ne les compte. Per­sonne ne compte des perles.

L’a­te­lier tient dans deux pièces au pre­mier étage, quelque part entre Nuruos­ma­niye et les rues qui des­cendent vers Mah­mut­paşa. On y monte par un esca­lier qui sent le ciment humide. En bas, la ville vend ; ici, on colle. La dif­fé­rence est entière. Les bou­tiques du bazar sont des cathé­drales : trois cents lampes sus­pen­dues, allu­mées toutes ensemble, une averse de cou­leurs qui tombe sur les épaules des pas­sants et les fait lever la tête. L’a­te­lier, lui, est éclai­ré au néon. Un néon blanc, plat, abso­lu­ment sans pitié, parce qu’on ne peut pas juger d’une cou­leur sous une lumière qui en a déjà une.

Sur l’é­ta­bli : des bar­quettes en plas­tique, une par teinte. Rouge, ambre, vert bou­teille, un bleu qui tire sur l’encre, un tur­quoise qui n’existe pas dans la nature. Des éclats de verre décou­pés en losanges, en amandes, en gouttes, empi­lés comme des cartes à jouer. Un tube de sili­cone. Un sachet de plâtre gris. Une pince à épi­ler. Un globe de verre trans­pa­rent, per­cé d’un trou rond à sa base, posé sur un anneau de mousse pour qu’il ne roule pas.

Voi­là. C’est tout. C’est de là que sort l’ob­jet le plus pho­to­gra­phié de Turquie.

Il faut deux ou trois heures de main pour cou­vrir un globe de taille moyenne, et douze heures d’at­tente pour que la colle prenne. Le geste n’est pas dif­fi­cile. Il est long. On applique le sili­cone par petites zones — si l’on encolle tout le globe d’un coup, la colle sèche avant qu’on l’ait rat­tra­pée. On pose les grandes pièces d’a­bord, celles qui font le motif : l’é­toile, la tulipe, la rosace. Puis on borde. Puis on rem­plit les vides à la perle, en lais­sant entre chaque verre un inter­valle d’un ou deux mil­li­mètres, parce que le plâtre devra pou­voir y entrer. Cet inter­valle est la seule chose vrai­ment tech­nique de toute l’o­pé­ra­tion. Un débu­tant le fait trop ser­ré, et sa lampe se décol­le­ra dans deux ans.

On croit assis­ter à quelque chose d’an­cien. Ce n’est pas du tout ce qui arrive — sauf sur un point, un seul, et c’est le seau.


Le globe vient d’ailleurs

D’où vient le globe ?

La réponse est longue et un peu contra­riée, et elle est le vrai sujet de cet article. Le globe de verre souf­flé — la coque trans­pa­rente, le seul élé­ment qui soit encore, tech­ni­que­ment, du tra­vail de ver­rier — n’est plus fabri­qué en Tur­quie dans les quan­ti­tés qu’il fau­drait. Le prin­ci­pal four­nis­seur inté­rieur du sec­teur, une mai­son qui s’ap­pe­lait Kıs­met Cam, a fer­mé. Ce qui reste arrive par conteneurs.

Cela vaut aus­si pour le reste. Les récits de la pro­fes­sion sont expli­cites : le mar­ché a connu son som­met il y a une quin­zaine d’an­nées puis s’est contrac­té ; les atten­tats visant les sites tou­ris­tiques ont vidé les bou­tiques ; l’in­fla­tion a fait le reste, parce que l’es­sen­tiel des maté­riaux est impor­té et fac­tu­ré en dol­lars ou en euros ; et des pro­duits bon mar­ché venus d’Ex­trême-Orient sont venus concur­ren­cer la pro­duc­tion locale. Le même témoi­gnage pré­cise qu’à la belle époque, la lampe en mosaïque et le pho­to­phore en mosaïque étaient les articles les plus ven­dus du Grand Bazar et du Mar­ché aux épices.

C’est une phrase à gar­der. Les articles les plus ven­dus. Pas les plus anciens. Les plus vendus.

Je note tout de même que cette his­toire éco­no­mique cir­cule dans la presse pro­fes­sion­nelle et les témoi­gnages d’ar­ti­sans, sans étude uni­ver­si­taire pour la fixer. Elle est cohé­rente, recou­pée par plu­sieurs fabri­cants, mais elle n’a pas de socle aca­dé­mique. Je la donne pour ce qu’elle est : la mémoire du métier par lui-même.


Ce que veut dire « verre Tiffany »

La bar­quette de rouge porte une éti­quette au feutre. On met un moment à com­prendre le mot.

Tif­fa­ny.

Dans le voca­bu­laire com­mer­cial turc, le verre colo­ré uti­li­sé pour ces lampes s’ap­pelle Tif­fa­ny cam — verre Tif­fa­ny. Du nom de Louis Com­fort Tif­fa­ny, ver­rier amé­ri­cain de la fin du XIXe siècle, dont la tech­nique du ruban de cuivre a don­né son nom géné­rique à toute une famille de verres d’art plats et colo­rés dans la masse. La dis­tinc­tion que font les ate­liers est nette et elle est juste : il faut du verre tein­té dans la masse, pas du verre peint, parce que le verre peint pâlit et que le verre tein­té ne pâlit jamais.

Donc : la lampe otto­mane est faite de verre amé­ri­cain, ou plus exac­te­ment de verre au stan­dard d’un Amé­ri­cain mort en 1933.

Cer­tains ven­deurs racontent l’in­verse. Ils écrivent que les lampes du bazar auraient ins­pi­ré Tif­fa­ny, qui les aurait adap­tées à ses propres lumi­naires. C’est joli et c’est pro­ba­ble­ment à l’en­vers — mais je le signale comme une lec­ture, pas comme un fait éta­bli : per­sonne, à ma connais­sance, n’a docu­men­té sérieu­se­ment le sens de cette cir­cu­la­tion. Ce qui est sûr, c’est que le nom du four­nis­seur est pas­sé dans la langue du métier, et qu’un arti­san d’Is­tan­bul demande aujourd’­hui du « Tif­fa­ny » comme un maçon demande du placo.

Les perles de rem­plis­sage, elles, sont sou­vent tchèques. Bohême. Le pays du verre de lustre depuis le XVIIe siècle.

Alors on fait le compte. Un globe souf­flé impor­té. Du verre plat au stan­dard amé­ri­cain. Des perles de Bohême. Un adhé­sif sili­cone. Un plâtre de join­toie­ment. Une mon­ture de lai­ton ou de cuivre. Une douille et une ampoule LED. Assem­blé à Istan­bul, à la main, par quel­qu’un qui a mis des années à savoir où poser un losange.

Ce n’est pas une contre­fa­çon. C’est exac­te­ment ce qu’a tou­jours été le bas­sin médi­ter­ra­néen : un lieu où l’on assemble des choses venues d’ailleurs, et où l’as­sem­blage est le seul tra­vail qui compte. Le verre souf­flé a voya­gé de Syrie vers Venise, la faïence de Chine vers İzn­ik, le cobalt d’I­ran vers les fours de Nicée. Le scan­dale n’existe que si l’on a d’a­bord cru à la pureté.


L’œil dans le seau

Il faut reve­nir au seau bleu, parce que j’ai com­mis là une erreur qu’il vaut mieux expo­ser que cor­ri­ger en silence.

J’ai d’a­bord noté, sur la foi d’une source offi­cielle turque, que les pre­mières perles de verre contre le mau­vais œil auraient été pro­duites dans le vil­lage de Görece, près d’İzm­ir. C’est faux, ou plu­tôt c’est un rac­cour­ci natio­nal appli­qué à un objet qui n’est pas natio­nal du tout. Görece fabrique des nazar bon­cuğu. Görece ne les a pas inven­tés. Rien ne les a inven­tés, en un lieu et une fois.

Le mot vient de l’a­rabe naẓar, le regard. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té désar­mante : contre un œil qui envie, on oppose un œil qui regarde. Ce n’est pas une image, c’est un dis­po­si­tif — l’a­mu­lette absorbe le coup d’œil des­ti­né à l’en­fant, à la vache, à la mai­son neuve. Elle se brise par­fois, et sa fêlure prouve qu’elle a travaillé.

L’ar­chéo­lo­gie de cette idée est ver­ti­gi­neuse. Les plus anciens objets qu’on lui rat­tache sont les « idoles aux yeux » exhu­mées de Tell Brak, en Haute-Djé­zi­reh syrienne, petites figures d’al­bâtre aux yeux déme­su­rés datées d’en­vi­ron 3300 avant notre ère — avec cette réserve, que les archéo­logues eux-mêmes for­mulent : rien ne prouve expli­ci­te­ment que ces objets aient concer­né le mau­vais œil, et le lien reste une hypo­thèse d’in­ter­pré­ta­tion. Il faut la gar­der, cette réserve. C’est le genre de pru­dence que les bou­tiques ne s’im­posent jamais.

Le reste est plus assu­ré. Les amu­lettes égyp­tiennes en forme d’œil oud­jat — l’œil res­tau­ré d’Ho­rus — sont pro­duites en faïence, en cor­na­line, en lapis-lazu­li et en or dès le Moyen Empire, vers 2055–1650 avant notre ère ; on les pose sur les momies, on les porte vivant, on les intègre aux pec­to­raux et aux grands col­liers. La faïence — silice mêlée de natron, pre­mier maté­riau syn­thé­tique à perles, mis au point simul­ta­né­ment en Méso­po­ta­mie et en Égypte — se prête admi­ra­ble­ment au motif : les perles déco­rées de cercles concen­triques figu­rant un œil humain deviennent les plus répan­dues de toutes.

Puis le verre arrive, et avec lui le com­merce. La pro­duc­tion de perles de verre en Médi­ter­ra­née, vers 1500 avant notre ère, popu­la­rise la perle-œil chez les Phé­ni­ciens, les Perses, les Grecs, les Romains et les Otto­mans ; au VIe siècle avant notre ère, l’œil appa­raît sur les coupes chal­ci­diennes dites « coupes à yeux », comme magie pro­tec­trice. Et sur­tout : les ver­riers phé­ni­ciens pro­duisent des perles-yeux poly­chromes à par­tir du VIe siècle avant notre ère au moins, et les dif­fusent dans tout le réseau com­mer­cial médi­ter­ra­néen — on en a retrou­vé à Car­thage, en Sar­daigne, en Espagne, dans le monde grec.

Car­thage, la Sar­daigne, l’Es­pagne. Le même objet, la même route, deux mille six cents ans avant les conteneurs.

C’est ici que l’ar­ticle bas­cule, et il faut le dire clai­re­ment. Tout, dans cette lampe, est récent et emprun­té — le globe, le verre amé­ri­cain, la colle, la douille. Tout, sauf une chose. La perle-œil qui rem­plit les inter­stices des­cend d’un objet dont le tra­jet médi­ter­ra­néen est éta­bli, docu­men­té, fouillé, et infi­ni­ment plus ancien que l’Em­pire otto­man auquel les ven­deurs rat­tachent la lampe entière. La généa­lo­gie inven­tée est ados­sée à une généa­lo­gie réelle qu’elle ignore.

Reste que la perle du seau n’est pas tout à fait celle-là. Il faut aller la voir se faire.


Nazarköy, four à bois

À six kilo­mètres du centre de Kemal­paşa, dans l’ar­rière-pays d’İzm­ir, il y a un vil­lage qui a chan­gé de nom pour son artisanat.

Il s’ap­pe­lait Kuru­dere — le ruis­seau sec, à cause du lit de rivière au bord duquel il est bâti. Le 20 mars 2007, par déci­sion du conseil des ministres, il est deve­nu Nazarköy : le vil­lage du nazar. Trois cent cin­quante habi­tants. Agri­cul­ture, éle­vage, et perles d’œil. L’autre foyer est Görece, dans le dis­trict de Men­deres ; dans les deux, la trans­mis­sion se fait de maître à apprenti.

Le four s’ap­pelle ocak. Rond ou ovale, mon­té par ceux du vil­lage qui savent le mon­ter. On n’y brûle que du bois de pin. Dans ses ouver­tures — on les appelle tava, les poêles — fondent des verres de cou­leurs dif­fé­rentes. On pré­lève le verre en fusion avec des tiges de fer, et on le met en forme sur un rail de che­min de fer.

Un rail. Voi­là le détail qui vaut le voyage. L’en­clume de l’a­te­lier est un mor­ceau de voie fer­rée, parce qu’un rail est ce qu’on trouve, ce qui ne bouge pas, et ce qui encaisse.

Les types de perles ont cha­cun leur nom : karagöz, l’œil noir ; ceviz, la noix ; silin­dir, yumur­ta, l’œuf ; pla­ka, pla­ka kalp, la plaque en cœur ; zar, saraç, danagöz — l’œil de veau. Une nomen­cla­ture entiè­re­ment pay­sanne, qui ne doit rien au palais ni à la mos­quée. L’œil de veau, la noix, l’œuf : on nomme les formes avec ce qu’on a sous la main dans une cour de ferme.

Le maître ver­rier Mah­mut Sür, ins­crit au pro­gramme des Tré­sors humains vivants de l’U­NES­CO, pro­duit des nazar bon­cuğu à İzm­ir depuis l’âge de treize ans.

Sur l’an­cien­ne­té de ce foyer, les sources se contre­disent, et je pré­fère le signa­ler que choi­sir. La sous-pré­fec­ture de Kemal­paşa écrit que la fabri­ca­tion de perles et d’ob­jets de verre y est attes­tée depuis 1950 envi­ron, et que les habi­tants disent tenir le métier d’un maître sur­nom­mé Arap Selim, dont le père Abdü­la­zim était déjà per­lier. La presse locale d’İzm­ir, elle, fait du vil­lage un centre impor­tant dès la fin du XIXe siècle. Un demi-siècle d’é­cart, ce qui n’est pas rien quand on parle d’une tra­di­tion. Ma lec­ture — à prendre comme telle — est que la seconde ver­sion étend au vil­lage l’an­cien­ne­té du métier dans la région. Le geste est vieux ; cet ate­lier-là, peut-être pas tant.

La perle ache­vée est un objet d’une grande éco­no­mie de moyens : quatre cercles concen­triques, une pupille noire, un iris bleu pâle, un blanc, un bleu pro­fond à l’ex­té­rieur. Quatre couches, un regard. Il n’existe pas beau­coup d’ob­jets aus­si effi­caces avec aus­si peu.

Et voi­là pour­quoi le globe allu­mé, dans l’a­te­lier d’Is­tan­bul, res­semble à un œil. Beau­coup d’a­che­teurs le disent sans savoir pour­quoi ils le disent. Ils ont rai­son sans le savoir : ils regardent des mil­liers de petits yeux col­lés côte à côte sur une sphère, et l’un des plus vieux réflexes de la Médi­ter­ra­née leur remonte dans la nuque.

Un der­nier point, hon­nête. Les perles indus­trielles qui rem­plissent les inter­stices d’une lampe de bazar ne sortent pas d’un four à bois de Nazarköy : elles sont pres­sées, cali­brées, sou­vent impor­tées. La lampe hérite de l’i­ma­gi­naire du nazar sans en payer le prix. Mais l’i­ma­gi­naire, lui, ne se laisse pas fac­tu­rer — il vient tout seul, gra­tui­te­ment, et il fait la moi­tié du tra­vail de vente.


Le tube de silicone

Le sili­cone est l’élé­ment le plus inté­res­sant de l’é­ta­bli, pré­ci­sé­ment parce qu’il est le plus banal.

Un adhé­sif qui prend en douze heures et devient trans­pa­rent en séchant. Il fait tenir le verre sur une sur­face courbe, ce qu’au­cun liant tra­di­tion­nel ne savait faire. Le plomb ne se cintre pas ain­si. Le mor­tier ne prend pas sur le verre lisse. Sans la chi­mie du XXe siècle, l’ob­jet est méca­ni­que­ment impossible.

Cette phrase règle la ques­tion de l’an­cien­ne­té sans qu’on ait besoin d’in­vo­quer une seule date. La lampe en mosaïque sur globe souf­flé n’est pas un objet dont la tra­di­tion se serait per­due puis retrou­vée. C’est un objet qui ne pou­vait pas exis­ter avant qu’on sache col­ler du verre sur du verre. Toute la ques­tion est de savoir ce qu’il y avait avant, et ce qu’il y avait avant est superbe, mais ce n’est pas cela.

Avant, il y avait du plâtre.


Les fenêtres de Süleymaniye

Il faut mon­ter sur la troi­sième col­line pour voir l’an­cêtre architectural.

Süley­man com­mande sa mos­quée en 1550. Sinan la livre en 1557. À l’in­té­rieur, la déco­ra­tion est rete­nue, presque aus­tère : les vitraux sont réser­vés au mur de qibla et le mih­rab est habillé de car­reaux d’İzn­ik. La lumière tra­verse des ver­rières attri­buées à Sarhoş İbrah­im — İbrah­im l’I­vrogne. Le sur­nom a tra­ver­sé cinq siècles ; on ne sait presque rien d’autre de lui. L’at­tri­bu­tion est tra­di­tion­nelle et soli­de­ment reprise, mais il faut savoir que l’es­sen­tiel du décor visible aujourd’­hui pro­vient de res­tau­ra­tions pos­té­rieures, après le séisme de 1766 puis au XXe siècle. On regarde donc un dis­po­si­tif d’o­ri­gine à tra­vers plu­sieurs couches de réfection.

La tech­nique porte un nom : rev­zen, ou revzen‑i men­kuş, lit­té­ra­le­ment la fenêtre ornée. Le prin­cipe : des com­po­si­tions de verre colo­ré main­te­nues par des cadres de plâtre, dont les plus com­plexes sont ins­tal­lées à l’in­té­rieur des bâti­ments parce que leurs fins enca­dre­ments ne sup­por­te­raient pas l’ex­té­rieur ; les ver­rières visibles du dehors sont mon­tées dans des cadres plus robustes et des­si­nées avec moins de finesse. Deux qua­li­tés, deux expo­si­tions, une hié­rar­chie du fra­gile — voi­là de l’in­gé­nie­rie, pas de la décoration.

Et le prin­cipe est bien celui d’une mosaïque. Du verre colo­ré, décou­pé, ser­ti, tenu par un liant miné­ral cou­lé autour de lui. Ce que fait le sili­cone aujourd’­hui, le plâtre le fai­sait alors, à plat, dans une fenêtre. La paren­té est réelle. Elle n’est sim­ple­ment pas là où on la vend.

Le chan­tier employait du monde. Seize ver­riers ont tra­vaillé à la construc­tion de Süley­ma­niye. Et l’on conti­nuait, un siècle plus tard, à équi­per les mos­quées de verre : le voya­geur fran­çais Joseph Pit­ton de Tour­ne­fort, qui par­court les terres otto­manes entre 1700 et 1702, décrit avec admi­ra­tion la toute nou­velle mos­quée du Sul­tan Ahmed — ses boules de cris­tal, ses lustres à branches et ses œufs d’au­truche, tra­di­tion­nel­le­ment sus­pen­dus pour écar­ter les arai­gnées. Le détail me vient d’une notice de musée relayant Tour­ne­fort, et non de la Rela­tion d’un voyage du Levant elle-même ; il fau­drait le véri­fier dans le texte avant d’en faire un argument.

Des œufs d’au­truche contre les arai­gnées. On peut pas­ser une vie à étu­dier l’ar­chi­tec­ture isla­mique et buter, un matin, sur une phrase pareille. Elle dit tout ce qu’il faut savoir sur la dis­tance entre l’i­dée qu’on se fait d’un inté­rieur sacré et ce qui s’y trou­vait vrai­ment : du cris­tal, des chaînes, des cierges, des œufs.

Ce que je retiens sur­tout, c’est l’é­co­no­mie de la chose. La lumière colo­rée est rare, tenue, réser­vée au mur qui compte. On ne baigne pas la salle de cou­leur. On la concentre là où le regard va déjà. Le reste est blanc, gris, ivoire — de la pierre et du jour. Un inté­rieur otto­man clas­sique est un espace où la cou­leur est un accent, jamais un climat.

La lampe du bazar fait exac­te­ment l’in­verse. Elle est un climat.


Le Caire, vers 1360

L’autre ancêtre est plus loin encore, et il est plus beau.

Des­cen­dons d’Is­tan­bul vers Le Caire, et remon­tons de deux siècles. Les lampes de mos­quée sur­vivent en nombre consi­dé­rable pour les XIIIe et XIVe siècles, avec Le Caire en Égypte et Alep et Damas en Syrie comme prin­ci­paux centres de pro­duc­tion. Ce sont des vases de verre inco­lore, panse ren­flée, col éva­sé, six anses appli­quées sur la panse pour rece­voir les chaînes de sus­pen­sion. Un petit réci­pient inté­rieur, en forme d’en­ton­noir, conte­nait l’huile et la mèche — c’é­tait lui qui don­nait la lumière.

Le verre, ici, n’é­claire pas. Il enve­loppe. La flamme est ailleurs, au centre, dans un godet sus­pen­du à l’in­té­rieur de la panse. Le grand vase émaillé n’est qu’une enve­loppe autour d’un feu minus­cule. Toute la lampe existe pour ce décalage.

La tech­nique est d’une sophis­ti­ca­tion redou­table : on applique de l’or et des émaux faits de verre opaque pul­vé­ri­sé, et comme chaque cou­leur a sa propre tem­pé­ra­ture de fixa­tion, les ver­riers mame­louks ont mis au point un pro­cé­dé per­met­tant de poser plu­sieurs cou­leurs en une seule cuis­son. Si l’on sor­tait la pièce trop tôt, cer­tains émaux n’adhé­raient pas, ou viraient au gris, ou fai­saient des bulles. Il n’y a pas de reprise pos­sible. On enfourne un objet fini et on le res­sort réus­si ou perdu.

Sur le col court une ins­crip­tion, en thu­luth, presque tou­jours la même. C’est le ver­set 35 de la sou­rate de la Lumière : Dieu est la lumière des cieux et de la terre ; l’i­mage de Sa lumière est celle d’une niche où se trouve une lampe, la lampe dans un verre.

Il faut mesu­rer ce que fait cet objet. C’est une lampe qui porte, écrit sur elle, le texte qui com­pare Dieu à une lampe dans un verre. Elle est à la fois la chose et sa méta­phore. On l’al­lume et elle se cite elle-même. Le musée Fitz­william le for­mule bien : la cita­tion indique que l’ob­jet a une valeur méta­pho­rique autant que fonc­tion­nelle ou esthé­tique — la lampe est une incar­na­tion visuelle du Créateur.

Pour la mos­quée-madra­sa du sul­tan Hasan, au Caire, édi­fiée entre 1356 et 1363, plus de cin­quante lampes d’o­ri­gine ont sur­vé­cu, dont une grande pièce aujourd’­hui au musée Calouste-Gul­ben­kian de Lis­bonne, haute de trente-cinq cen­ti­mètres et datée de 1354–1361. Il en pen­dait des cen­taines. Un visi­teur entrant dans la salle de prière voyait une constel­la­tion basse, sus­pen­due au-des­sus des têtes, chaque globe por­tant la même phrase sur la lumière.

Puis cela s’ar­rête. En 1400, les ver­re­ries syriennes sont détruites par l’ar­mée de Timur. Le savoir-faire ne s’é­teint pas com­plè­te­ment, mais il se déplace. La tech­nique de l’é­mail sur verre par­vien­dra en Europe par Venise au XVe siècle.

Rete­nez cette direc­tion. Elle va servir.


Meh­med Dede rap­porte quelque chose de Venise

Fin du XVIIIe siècle. Selim III règne — de 1789 à 1807 — et le sul­tan réfor­ma­teur envoie apprendre à l’étranger.

Selon la tra­di­tion, Selim III fait par­tir pour Venise un der­viche mev­le­vi ver­rier, Meh­med Dede, afin qu’il y étu­die les tech­niques véni­tiennes les plus récentes. Il y apprend la fili­grane — le vetro a fili — et les verres opa­lins, rentre à Istan­bul et ouvre un ate­lier à Bey­koz. Il y fond les pro­cé­dés véni­tiens et le goût otto­man, et lance un style de verre souf­flé à la main que l’on appel­le­ra loca­le­ment Bey­koz işi, le tra­vail de Bey­koz. Ces pièces aux cannes tor­sa­dées mul­ti­co­lores deviennent rapi­de­ment recher­chées dans les milieux de cour.

Le verre le plus célèbre de cette pro­duc­tion porte un nom qu’on n’in­vente pas : çeşm‑i bülbül, l’œil du ros­si­gnol. Le nom ren­voie aux spi­rales fines, aux motifs en forme d’œil pris dans la masse, que l’on com­pa­rait à l’œil de l’oi­seau. La fabri­ca­tion com­mence par de minces baguettes de verre de cou­leur unie, blanc opale et bleu cobalt en alter­nance, enrou­lées autour d’une parai­son de verre clair ou pâle. On chauffe jus­qu’à ce que les baguettes fondent à la sur­face du verre en fusion, puis on empri­sonne les cannes sous une seconde couche de verre clair avant de souffler.

Ce n’est pas Meh­med Dede qui a répan­du la tech­nique, mais Fethi Ahmet Paşa, du quar­tier de Topkapı.

Un œil, encore. L’œil du ros­si­gnol dans le verre de cour ; l’œil de veau dans le four à bois de Nazarköy ; l’œil oud­jat sur les momies. On finit par se deman­der si la Médi­ter­ra­née sait faire autre chose du verre colo­ré que des yeux.

Et voi­là la boucle refer­mée. Le pro­cé­dé d’é­maillage part de Damas et du Caire, passe à Venise au XVe siècle après la des­truc­tion des ver­re­ries syriennes, séjourne trois cents ans dans la lagune, et repart vers l’O­rient dans les bagages d’un der­viche tour­neur à la fin du XVIIIe. Il revient chez lui mécon­nais­sable, sous un nom ita­lien, appris d’I­ta­liens qui l’a­vaient appris d’Arabes.

Aucune tra­di­tion ne se trans­met en ligne droite. Elle fait des détours de trois siècles et de deux mille kilo­mètres, et elle revient en se croyant étrangère.

Un mot de pru­dence, cepen­dant. Le récit de Meh­med Dede est presque tou­jours intro­duit par « selon la tra­di­tion », et les sources hésitent : les uns disent Venise, les autres Mura­no, cer­taines chro­niques rap­pellent que des ver­riers de Mura­no étaient aus­si venus ensei­gner en terre otto­mane, et que sous Mah­mud Ier on avait fait venir des ver­riers de France. Le der­viche est peut-être un conden­sé de plu­sieurs trans­ferts en un seul per­son­nage — le genre de figure que les his­toires natio­nales fabriquent pour don­ner un visage à un pro­ces­sus. Je le signale sans trancher.


Bey­koz, 22 juillet 2002

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là, en beau­té. Elle conti­nue, et elle conti­nue mal.

Bey­koz devient un centre. La Cam ve Billu­rât Fabrika‑i Hümâyû­nu, la manu­fac­ture impé­riale de verre et de cris­tal, y pro­duit des verres émaillés, rehaus­sés d’or, de cou­leurs et de trans­pa­rences variées, des opa­lines et du çeşm‑i bülbül. Les sources d’ar­chives indiquent que la construc­tion avait com­men­cé avant 1837, que les fon­da­tions remontent au règne de Mah­mud II et que l’é­di­fice fut ache­vé sous Abdül­me­cid. Les pièces pro­duites à Bey­koz étaient des­ti­nées aux palais et aux bâti­ments importants.

Puis le XIXe siècle finit, et l’a­te­lier de cour cède à l’u­sine. La fon­da­tion de la Paşa­bah­çe Cam Fabri­kası — de son nom com­plet Şişe ve Cam Fabri­ka­ları A.Ş., usine de Paşa­bah­çe — est posée en 1934 ; la pro­duc­tion démarre en 1935. Elle ouvre avec quatre cents ouvriers, pour pro­duire vingt-cinq mille bou­teilles par jour ; dès la fin de 1936, elle couvre les besoins du pays entier. La pre­mière usine de verre de Tur­quie, sur le même rivage du Bos­phore où le der­viche avait ins­tal­lé son four cent trente ans plus tôt.

La pro­duc­tion s’y arrête le 22 juillet 2002.

En février 2026, Şişe­cam a ven­du le ter­rain — plus de cent dix-sept mille mètres car­rés à Bey­koz — pour cent soixante et onze mil­lions cinq cent mille dol­lars, à une socié­té de tra­vaux publics et de construc­tion. L’in­for­ma­tion est très récente, issue de la presse locale relayant une décla­ra­tion à l’au­to­ri­té bour­sière turque ; elle méri­te­rait une der­nière véri­fi­ca­tion. Mais elle est trop par­lante pour être écartée.

Deux siècles de verre à Bey­koz : un der­viche reve­nu de Venise, une manu­fac­ture impé­riale, une usine répu­bli­caine, un arrêt de pro­duc­tion, et une tran­sac­tion fon­cière. La lumière colo­rée d’Is­tan­bul finit en mètres carrés.

Un musée du Verre et du Cris­tal a ouvert à Bey­koz en 2021, dans un bâti­ment du XIXe siècle res­tau­ré. Les sources divergent sur l’i­den­ti­té exacte de ce bâti­ment — l’une le décrit comme l’an­cienne fabrique impé­riale des années 1850, l’autre comme l’é­cu­rie res­tau­rée du domaine d’A­bra­ham Pacha, vizir sous Abdü­la­ziz. Je n’ai pas pu tran­cher ; il fau­drait aller voir. On y expose, entre autres, des lustres mame­louks qua­si intacts et des ver­rières otto­manes rev­zen.

Des lustres mame­louks et des rev­zen, à Bey­koz, dans un musée ouvert en 2021, à quelques kilo­mètres du ter­rain ven­du. Tous les fils de cet article tiennent dans une seule vitrine, et aucun d’eux ne mène à la lampe du bazar.


Le récit qu’on vend avec la lampe

Reste à savoir ce qu’on raconte à l’acheteur.

La réponse est un désordre spec­ta­cu­laire. Une bou­tique fait remon­ter la lampe à l’Em­pire otto­man. Une autre à Byzance. Une troi­sième aux Romains. Une qua­trième — je l’ai lue — à des mosaïques de Çatalhöyük, en Ana­to­lie cen­trale, pré­sen­tées comme vieilles de trois mille cinq cents ans et néo­li­thiques. La phrase est fausse deux fois : Çatalhöyük est plus vieux de plu­sieurs mil­lé­naires que ne le dit le chiffre, et le site n’a pas livré de mosaïques de verre — le verre n’y exis­tait pas. Un ate­lier aus­tra­lien annonce serei­ne­ment que les lampes turques tra­di­tion­nelles « ont vu le jour il y a cinq mille ans ».

Per­sonne ne ment vrai­ment. C’est plus inté­res­sant que cela. Chaque ven­deur prend l’an­cien­ne­té dis­po­nible la plus proche et la branche sur son objet. Le stock de pas­sé est là — Sinan, Byzance, les mosaïques d’An­tioche, les mame­loukes, İzn­ik — il flotte au-des­sus d’Is­tan­bul comme une réserve dans laquelle cha­cun puise sans fac­ture. La lampe n’a pas d’his­toire, alors elle emprunte celle du sol.

Le pro­cé­dé est effi­cace parce qu’il n’est pas com­plè­te­ment faux. Le verre colo­ré ser­ti dans du plâtre : vrai, otto­man, daté de 1557. La lampe sus­pen­due en verre trans­lu­cide dans un lieu de culte : vraie, mame­louke, datée de 1360. Le verre souf­flé de Bey­koz : vrai, daté de 1800. La perle-œil de verre en Médi­ter­ra­née : vraie, phé­ni­cienne, datée du VIe siècle avant notre ère. Cha­cun de ces élé­ments existe. Aucun ne se rejoint dans l’ob­jet posé sur l’é­ta­bli. On a pris quatre lignées authen­tiques et on les a sou­dées avec du silicone.

Et pour­tant l’ob­jet fonc­tionne. C’est là qu’il faut décro­cher de l’i­ro­nie, parce que l’i­ro­nie ne mène nulle part.


Ce que la lampe fait réellement

Il faut éteindre le néon pour comprendre.

L’ar­ti­san le fait, à un moment, sans céré­mo­nie : il coupe le pla­fon­nier et allume le globe fini. La pièce dis­pa­raît. Ce qui reste, ce sont des taches de cou­leur pro­je­tées sur le pla­fond, les murs, le dos­sier des chaises, les mains. Non pas une lumière colo­rée dif­fuse — des taches. Nettes. Sépa­rées. Cha­cune de la forme exacte du mor­ceau de verre qui l’a pro­duite, agran­die par la dis­tance, avec un bord franc et un cœur saturé.

C’est le point tech­nique de tout l’ar­ticle, et je ne l’a­vais pas vu venir.

Une mash­ra­biya trie la lumière : elle laisse pas­ser et elle arrête, elle pro­duit de l’ombre et du jour dans un rap­port cal­cu­lé, et sa fonc­tion est cli­ma­tique autant que visuelle — elle refroi­dit, elle voile, elle per­met de regar­der sans être vu. Un écran per­fo­ré fait de la géo­mé­trie avec du vide. Un vitrail de qibla teinte un mur.

La lampe en mosaïque, elle, ne trie rien du tout. Elle prend une source blanche, ponc­tuelle, banale — une ampoule de quelques watts — et elle la démul­ti­plie en trois ou quatre cents sources colo­rées dis­tinctes, cha­cune avec sa propre direc­tion. Elle ne filtre pas la lumière : elle la frac­tionne. C’est un objet qui trans­forme un point en une population.

Et cela pro­duit un effet très par­ti­cu­lier, qu’au­cun des ancêtres ne pro­dui­sait. Les lampes mame­loukes éclai­raient une salle de prière d’une lueur uni­fiée, chaude, basse. Le rev­zen posait un accent de cou­leur sur un mur. La lampe du bazar, elle, rem­plit une pièce entière d’un poin­tillé mobile qui bouge dès qu’on bouge. On ne la regarde pas : on est dedans.

C’est pour cela qu’elle marche dans les res­tau­rants, les bars, les mey­hane — la pro­fes­sion le note expli­ci­te­ment : ces pro­duits ont d’a­bord été ache­tés par des éta­blis­se­ments de res­tau­ra­tion avant que les par­ti­cu­liers s’y mettent. Ce n’est pas un lumi­naire. C’est un dis­po­si­tif d’am­biance, au sens strict : il rend un espace impos­sible à pho­to­gra­phier hon­nê­te­ment et agréable à occu­per. Il ne sert à rien d’autre. Aucune bou­tique ne pré­tend le contraire ; on vend une atmo­sphère et l’a­che­teur achète une atmosphère.

Il y a une conti­nui­té, alors, mais elle est ailleurs que dans la tech­nique. La lampe mame­louke citait le ver­set qui com­pare la lumière divine à une flamme prise dans du verre. Per­sonne, dans cet ate­lier, ne pense au ver­set. Et pour­tant le geste de mettre du verre autour d’une flamme pour que la flamme devienne autre chose que de la cha­leur — ce geste-là tra­verse tout, du Caire à Bey­koz au pre­mier étage de Mah­mut­paşa, et il ne s’est jamais interrompu.


Le seau à moi­tié vide

Le globe fini part sécher sur une éta­gère avec sept autres, tous éteints, gris, boueux de plâtre non net­toyé. À ce stade, une lampe en mosaïque est l’ob­jet le plus laid du monde : une boule terne cou­verte d’une croûte gri­sâtre, où l’on devine à peine, sous le plâtre, l’en­droit où il y avait des cou­leurs. Il fau­dra une éponge humide et beau­coup de patience pour la dégager.

Toute la beau­té de cet objet est sous une couche de plâtre pen­dant douze heures. C’est vrai de presque tout ce qu’on trouve dans cet atlas.

En bas, les bou­tiques du bazar sont allu­mées et les tou­ristes lèvent la tête. La cas­cade de cou­leurs tombe sur les épaules, et les gens pho­to­gra­phient, et ils ont rai­son. Ce qu’ils pho­to­gra­phient n’a pas cinq mille ans. Ça n’en a pas cin­quante. C’est un objet de la fin du XXe siècle, fait de verre amé­ri­cain, de perles tchèques, de colle chi­mique et d’un globe souf­flé qui arrive de plus en plus de loin, mon­té par des mains qui savent où poser un losange et qui seront de moins en moins nom­breuses à le savoir.

Ce n’est pas une tra­di­tion. C’est un métier — ce qui est plus fra­gile, et plus vivant.

Sauf pour une chose, une seule, et il faut lui rendre jus­tice avant d’é­teindre. Dans les inter­stices, entre les losanges de verre amé­ri­cain col­lés au sili­cone sur un globe impor­té, il y a des mil­liers de petits yeux. Ils ne savent pas qu’ils sont là depuis trois mille ans. Ils ne savent pas qu’ils ont voya­gé de Tell Brak au Nil, du Nil aux comp­toirs phé­ni­ciens, des comp­toirs à Car­thage et à la Sar­daigne, et qu’ils ont fini dans un seau de plas­tique bleu au pied d’un éta­bli d’Is­tan­bul. Ils font ce qu’ils ont tou­jours fait : ils regardent en retour.

Le seau est à moi­tié vide. On le rem­pli­ra demain, avec ce qui arri­ve­ra par conteneur.

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