Les fleuves immo­biles de Sté­phane Bre­ton, l’é­cri­ture du oui

Les fleuves immo­biles de Sté­phane Bre­ton, l’é­cri­ture du oui

Sté­phane Bre­ton est un per­son­nage, un drôle de per­son­nage, à la langue étrange, sub­mer­gée par les émo­tions et la ten­dresse, par la colère et la tris­tesse. Plus qu’un car­net de voyage, comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Voyage en pays papou), ce sont des notes de ter­rain, des cro­quis pris sur le motif de situa­tions prises à part comme des cli­chés que seul le noir et blanc serait en mesure de rendre vivant, en anglais, on dirait foo­tages, avec tout ce que ça sous-tend de voca­bu­laire ciné­ma­to­gra­phique (séquences, enre­gis­tre­ment, archives, etc.), et ce n’est pas vrai­ment un hasard, car Bre­ton est un cinéaste, docu­men­ta­riste, pho­to­graphe, eth­no­logue, et c’est lui qui a com­mis les films qu’on peut voir regrou­pés dans la somme dis­po­nible en cof­fret (que j’ai ache­té un peu par hasard il y a quelques années au salon du livre de Paris, à cause de son nom) sobre­ment appe­lée L’u­sage du Monde, qui n’est pas sans rap­pe­ler le titre du livre de Nico­las Bou­vier… Les hasards n’existent pas, il n’y a que des cor­res­pon­dances, et retrou­ver Sté­phane Bre­ton après tant d’an­nées sonne un peu comme un coup du des­tin.

Bre­ton, avant tout, c’est l’homme dont on se demande ce qu’il fait là, à la manière de Chat­win qui se demande “qu’est-ce que je fais là ?”. On ne sait rien de lui, ni ce qu’il vient faire dans ce bout du monde per­du et inter­dit qu’est la Nou­velle-Gui­née. Fami­lier des lieux, il attend sage­ment les auto­ri­sa­tions néces­saires pour rejoindre les fleuves immo­biles et les mon­tagnes où vivent ces hommes et ces femmes qui ne voient jamais ces autres hommes qui les ont sous leur tutelle, les hommes aux yeux en forme d’a­mande, et qui d’hommes blancs n’ont cer­tai­ne­ment jamais vu…

Ce matin encore je me suis deman­dé si je ne m’é­tais pas per­du en che­min. Existe-t-il un atlas des lieux qui ne res­semblent à rien de ce qu’ils devraient être ?

Avant le cœur des ténèbres, c’est une plon­gée dans l’A­sie loin­taine, à Jakar­ta, capi­tale d’un pays bor­dé­lique, ville moite et sur­pre­nante, dans laquelle il se perd et où il se per­met de som­brer comme il est si facile de som­brer, à l’a­bri des regards et des com­pli­ca­tions du monde moderne, et plu­sieurs fois, c’est de ses dési­rs dont il parle, qu’il n’hé­site à tri­tu­rer pour aller en cher­cher l’o­ri­gine la plus loin­taine.

Plus je suis loin — de quoi je ne sais mais sans doute de l’en­droit détes­table où j’é­tais pré­cé­dem­ment — plus je suis assoif­fé. Dans une ville incon­nue, je suis à la fois déli­vré et aug­men­té de moi-même. Le sen­ti­ment des pos­sibles frappe à mon cœur comme à une porte trop tôt fer­mée. Une lubri­ci­té inno­cente flotte dans l’air. Je n’ai jamais renon­cé à l’i­dée d’un assou­vis­se­ment sau­vage de mon désir, espoir sur lequel je fon­dais à seize ans toute ma rage d’exis­ter. Depuis cet âge je n’ai plus guère d’illu­sions, mais j’at­tends. Ma paresse n’est que la forme de cette sus­pen­sion, qui est une nos­tal­gie désor­don­née de l’ordre. Il ne me vien­drait pas à l’i­dée d’al­ler cher­cher une fille en bas de chez moi, qui habite pour­tant à Paris au fond d’une ruelle noi­râtre où d’autres pro­fessent une grande reli­gion d’a­ban­don ; mais à Jakar­ta, avant la soli­tudes des fleuves, le cœur me bat de savoir que je suis libre. S’il est encore quelque chose pou­vant me conduire à Dieu, c’est la por­no­gra­phie des aban­dons fugi­tifs, qui donne envie de s’a­ge­nouiller. Traî­ner dans les bor­dels d’A­sie, cette forêt de feuilles sombres et de bruits ani­maux, est le voyage noc­turne le plus bou­le­ver­sant que je connaisse.

Per­du dans un pays à grande majo­ri­té musul­mane, il devient rebelle, se joue des tours à lui-même, et contourne les règles que seul lui, étran­ger en un pays à la tolé­rance modé­rée, peut se per­mettre de contour­ner.

Ce matin je ne me lève­rai pas, je boi­rai de la bière avant que midi ait son­né, je n’ac­com­pli­rai pas mes ablu­tions pour bien mar­quer qu’in­fi­dèle et soli­taire je suis.

La plus belle des confes­sions est conte­nues dans ces trois para­graphes qui parlent de son inti­mi­té, de son rap­port au monde et ses rêves inté­rieurs.

J’ai tou­jours fait des rêves géo­gra­phiques. Dans le som­meil, je construis un pays avec une obs­ti­na­tion que rien ne courbe. Mes rêves en se sui­vant, et tout un flot de sen­sa­tions enfouies, inventent des pay­sages fami­liers comme un visage que je ne sau­rais pour­tant décrire, jus­qu’à for­mer un même monde de mille mor­ceaux sou­dés par l’ha­bi­tude, et où je me trouve mar­cher toutes les nuits sans y pen­ser. Voi­ci le détour d’une route que je connais, un fleuve, une forêt ; ce bas­sin est au pied d’un mur aveugle que j’ai déjà contem­plé. Je retrouve ces bribes dont mon angoisse est le seul lien avec un nos­tal­gie dou­lou­reuse, car j’ai bien conscience, au fond de ma nuit, qu’elles sont le pays de mes pro­fon­deurs, aux­quelles je n’é­chap­pe­rai pas. Cette fami­lia­ri­té qu’on découvre au long d’une vie les yeux fer­més, cette ville faite de tant d’autres où j’ai vrai­ment vécu, et que les nuits bâtissent pierre après pierre, est deve­nue le vrai pay­sage de mon âme, éclip­sant les rues, les arbres, les ciels de mes veilles. Je m’é­tonne sou­vent de recon­naître dans la réa­li­té des lieux dont l’at­mo­sphère unique m’a déjà été décrite en rêve. J’ai fini par com­prendre que je ne voyais le monde qu’a­vec les yeux de l’être neuf que je fus avant que le jour ne m’eût poi­gnar­dé. Je ne sens les choses qui m’en­tourent que parce qu’une géo­gra­phie secrète s’est impri­mée en moi qui me défend d’ai­mer les che­mins, les fos­sés, les haies.
La pri­son dont chaque nuit j’in­vente un pro­lon­ge­ment nou­veau est une ville que je n’aime pas. Elle est à la fois estuaire, usine, sous-sol, auto­route. J’en connais tous les recoins puisque je les ima­gine à ma guise. Ou bien les invente-t-on pour moi, et pour moi seul, puisque je n’y ren­contre per­sonne ? Il y règne une atmo­sphère indé­fi­nis­sable d’ab­sence. J’y suis tou­jours déso­lé, en retard, en attente, en che­min. Je ne cesse de mar­cher, de par­cou­rir, de tra­ver­ser, d’al­ler vers… Je suis conduit irré­sis­ti­ble­ment dans des tun­nels, des cou­loirs, des rues, des quais. J’y prends beau­coup le métro, ou plu­tôt je suis tou­jours sur le point de le prendre, ce qui explique les lieux de pas­sage, dont je ne m’af­fran­chis jamais.
Je n’ai aimé mar­cher dans le monde de mes rêves que tant qu’il me fai­sait peur. Les choses n’ont de sens que si elles res­semblent à ce que nous aurions aimé ima­gi­ner. Nous aspi­rons à un monde que serait le nôtre.

Bre­ton, c’est une écri­ture à part, faite sou­vent de tour­nures com­pli­quées, à la limite du com­pré­hen­sible par­fois, mais on n’est pas là pour lire faci­le­ment, il faut se lais­ser hap­per par cette langue tor­tu­rée dans les moments où il plonge dans l’en­fer vert et les fleuves noirs, par ces moments où la proxi­mi­té avec les Papous le rend fou, fou de colère de ne pas pou­voir se fondre en eux, fou de rage et de plai­sir lors­qu’il se fait dévo­rer la peau par les insectes au point de vou­loir exca­ver les plaies avec son canif, fou de beau­té dans un monde où le soleil ne pénètre presque jamais. C’est aus­si une langue qui évite les néga­tions sou­vent, qui est une écri­ture du oui, de l’ou­ver­ture totale, des sen­sa­tions plus que du voyage, des émo­tions sur­tout. Les plus belles pages sont consa­crées à cette pré­sence au monde dans la cœur de la folie de la forêt, des hommes à la peau de char­bon, nus, sim­ple­ment vêtus de leur étui pénien, qui refusent les cadeaux s’ils ne leur plaisent pas… Ces fleuves immo­biles sont une plon­gée dans les tré­fonds de l’âme humaine, dans ce qu’elle a de déran­geant et de sub­ver­sif, une lec­ture que quelques extraits ne suf­fi­raient pas à dévoi­ler…

Sté­phane Bre­ton, Les fleuves immo­biles
Points aven­ture

Image d’en-tête © Jen­ny Scott
Frank Mar­low Album No.55, Five uni­den­ti­fied young women, New Gui­nea, c.1939

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Dans les pas du baron fou, Roman Fio­do­ro­vitch von Ungern-Stern­berg

Dans les pas du baron fou, Roman Fio­do­ro­vitch von Ungern-Stern­berg

« Je ne suis pas aven­tu­rier ou mer­ce­naire. Je suis l’homme d’un rêve, et on ne change pas de rêve pas plus qu’on ne change de peau »

Si tou­te­fois un jour vous croi­sez la route de cet homme, au hasard de vos lec­tures, dites-vous que vous êtes face à un des plus étranges per­son­nages qui soit. Vous en trou­ve­rez un por­trait éche­ve­lé, longue mous­tache por­tée comme des ori­peaux de guer­rier bar­bare, col de four­rure épaisse, gants blancs et sabre effi­lé dans Cor­to Mal­tese en Sibé­rie, mais vous le trou­ve­rez aus­si au cœur d’un roman téné­breux de Joseph Kes­sel, Les temps sau­vages, en ombre chi­noise, tapi dans l’obs­cu­ri­té au côté de Seme­nov et de Kolt­chak. Celui qui parle de Niko­lai Robert Maxi­mi­lian von Ungern-Stern­berg avec le plus de majes­té et qui en brosse un por­trait d’illu­mi­né sau­vage, de chef de guerre impi­toyable et san­gui­naire, c’est le géo­logue Fer­dy­nand Ossen­dows­ki, que nous avons déjà ren­con­tré plu­sieurs fois sur ce blog, au tra­vers de son livre monu­men­tal Bêtes, Hommes et Dieux, et s’il en parle avec autant de véra­ci­té, c’est que contrai­re­ment aux autres, lui l’a ren­con­tré dans son antre. Les deux hommes mus par un but com­mun, échap­per aux Bol­ché­viks, se sont ser­rés les coudes jus­qu’à temps que le baron fou connaisse le des­tin funeste que lui avait pré­dit un cha­man mon­gol.

Roman von Ungern-Stern­berg
en uni­forme de géné­ral de l’ar­mée impé­riale en 1917

Comme je pas­sais le seuil, un homme vêtu d’une tunique mon­gole en soie rouge se pré­ci­pi­ta sur moi comme un tigre, me ser­ra la main d’un air pres­sé, puis se lais­sa tom­ber sur le lit qui se trou­vait d’un côté de la tente.
— Dites-moi qui vous êtes. Nous sommes entou­rés par les espions et les agi­ta­teurs, s’é­cria-t-il d’un voix criarde où per­çait la ner­vo­si­té.
L’homme ne me quit­tait pas du regard. Il ne me fal­lut qu’un ins­tant pour le dévi­sa­ger et cer­ner son carac­tère : une petite tête et de larges épaules ; des che­veux blonds en désordre ; une mous­tache rousse en brosse, un visage éma­cié comme celui des vieilles icônes byzan­tines. Dans cette phy­sio­no­mie, un détail occul­tait tous les autres : un grand front avan­cé qui sur­mon­tait des yeux d’a­cier, per­çants, fixés sur moi comme ceux d’un ani­mal au fond d’une caverne. Aus­si brève qu’ait été mon obser­va­tion, elle m’a­vait suf­fit pour com­prendre que j’a­vais devant moi un homme dan­ge­reux, prêt à com­mettre sans ter­gi­ver­ser l’ir­ré­pa­rable. Bien que le dan­ger fut évident, je n’en oubliais pas son atti­tude insul­tante.

Issu d’une vieille famille noble de la Bal­tique remon­tant au XVème siècle et tou­jours repré­sen­tée, le baron fou (ou baron san­glant, ou baron noir) est un per­son­nage que la folie a pris tan­dis qu’il menait les Armées Blanches avec le Géné­ral (tout aus­si fou, mais beau­coup moins excen­trique) Gri­go­ri Mikhaï­lo­vitch Seme­nov et lors­qu’il prit la déci­sion de la rup­ture avec son supé­rieur, l’A­mi­ral Alexandre Vas­si­lie­vitch Kolt­chak. Ungern-Stern­berg condui­ra un corps indi­gène com­po­sé de Mon­gols, Bou­riates, Kal­mouks, Kaza­khs, Bach­kirs et de Japo­nais qu’il tien­dra d’une main de fer, il se conver­tit au boud­dhisme tibé­tain et ten­te­ra même de remettre sur son trône l’empereur mon­gol Bog­do Khan. Se rêvant l’ex­ter­mi­na­teur des Bol­ché­viks en Rus­sie, il se voyait la réin­car­na­tion de Gen­gis Khan et arbo­rait fiè­re­ment une pos­ture pan­mon­go­liste. Pour­chas­sé par les Rouges qui en avaient une peur bleue, le baron blanc finit exé­cu­té au terme d’une paro­die de pro­cès… Ne reste que le sou­ve­nir d’un fou dans les chants des Mon­gols des steppes…

Roman von Ungern-Stern­berg aux alen­tours de 1919
en uni­forme mon­gol tan­dis qu’il est à la tête
de la ter­ri­fiante « Divi­sion sau­vage »

Les pro­phé­ties se sont réa­li­sées. Envi­ron cent trente jours après notre sépa­ra­tion, le baron fut cap­tu­ré par les bol­che­viks, à la suite de la tra­hi­son de ses offi­ciers. Il fut exé­cu­té à la fin du mois de sep­tembre.
Baron Ungern von Stern­berg… Comme un orage san­gui­naire du Kar­ma ven­geur, il pas­sa sur l’A­sie cen­trale. Qu’a-t-il lais­sé der­rière lui ? L’ordre du jour sévère qu’il adres­sa à ses sol­dats et qui se ter­mi­nait par les paroles de la révé­la­tion de saint Jean :
— Que per­sonne n’ar­rête la ven­geance qui doit frap­per le cor­rup­teur et le meur­trier de l’âme russe. La révo­lu­tion doit être arra­chée du monde. Contre elle, la révé­la­tion de saint Jean nous a pré­ve­nus en ces termes : « Et la femme était vêtue de pourpre et d’é­car­late, parée d’or, de pierres pré­cieuses et de perles ; elle avait à la main une coupe d’or pleine des abo­mi­na­tions et de la souillure de ses impu­di­ci­tés. Et sur son front était écrit ce nom mys­té­rieux : la grande Baby­lone, la mère des débauches et des abo­mi­na­tions de la terre. Je vis cette femme enivré du sang des saints et du sang des mar­tyrs de Jésus. »
C’est un vrai témoi­gnage humain qu’il lais­sait là, un témoi­gnage de la tra­gé­die russe, une témoi­gnage peut-être de la tra­gé­die mon­diale.
Mais il res­tait une autre trace, plus impor­tante encore.
Dans les your­tas mon­goles, près des feux des ber­gers, Bou­riates, Mon­gols, Dzon­gars, Kir­ghiz, Kal­mouks et Thi­bé­tains racontent la légende née de ce fils de croi­sés et de cor­saires : « Du Nord est venu un guer­rier blanc qui appe­la les Mon­gols, les conviant à bri­ser leurs chaînes d’es­cla­vage, qui tom­bèrent sur notre sol déli­vré. Ce guer­rier blanc était Gen­gis Khan réin­car­né ; il a pré­dit la venue du plus grand de tous les Mon­gols, qui répan­dra la belle foi de Boud­dha, la gloire et la puis­sance des des­cen­dants de Gen­gis, d’U­ga­daï et de Kublaï Khan. Et ce temps vien­dra ! »
L’A­sie s’est réveillée et ses fils pro­noncent d’au­da­cieuses paroles.
Il serait bon, pour la paix du monde, qu’ils se mon­trassent les dis­ciples des sages créa­tures. Qu’ils suivent Uga­daï et le sul­tan Baber plu­tôt que de se ran­ger sous les aus­pices des mau­vais démons de Tamer­lan le Des­truc­teur.

Fer­dy­nand Ossen­dows­ki, Bêtes, hommes et dieux
A tra­vers la Mon­go­lie inter­dite, 1920–1921
Edi­tions Phe­bus Libret­to

A lire, ce très bon article sur Libé­ra­tion, Le baron per­ché.

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L’é­li­mi­na­tion — Rithy Panh

L’é­li­mi­na­tion — Rithy Panh

Je ne sais pas pour­quoi je me suis rué sur ce bou­quin. Il m’ar­rive par­fois de retour­ner un livre pour en lire la qua­trième de cou­ver­ture et de res­ter accro­ché sur quelques mots. En l’oc­cur­rence, ce livre, s’il n’a­vait été recou­vert d’un ban­deau où figure la pho­to du cinéaste, vêtu d’une veste noire, d’un kra­ma blanc écru, les traits tirés et le regard comme per­du dans le vague, une épaisse fumée de cigare l’en­ve­lop­pant, je ne l’au­rais peut-être pas retour­né, il serait res­té en-dehors de mon champ. La pho­to dit déjà le drame.

Rithy Panh, l'elimination

Rithy Panh, je ne le connais pas, à part de nom. Je sais de lui qu’il a réa­li­sé un film, un grand film sur les années sombres où les khmers rouges ont lit­té­ra­le­ment exter­mi­né la popu­la­tion du Cam­bodge, un film au titre qui ne laisse aucu­ne­ment de place au doute : S21, la machine de mort khmère rouge. En réa­li­té, je ne savais rien des khmers rouges, je ne savais rien du Cam­bodge, et je ne savais rien de ce qui s’y était pas­sé, et je ne dis pas qu’au­jourd’­hui j’en sais beau­coup plus mais au moins je connais cette his­toire, l’his­toire de cet homme bri­sé par un pas­sé trop lourd à por­ter.
L’é­li­mi­na­tion, c’est le récit mêlé de son expé­rience d’en­fant dont le sou­ve­nir lui rap­pelle Phnom Penh, la capi­tale encore vivante et qui sera vidée de sa popu­la­tion, et des heures d’un pro­cès qui aurait pu faire date si les vrais res­pon­sables avaient été jugés et punis, celui du res­pon­sable du S21, le bureau de sécu­ri­té, centre de tor­ture et d’exé­cu­tion de la méca­nique mor­telle mise en place par un régime pris de folie meur­trière. Le res­pon­sable, à tous les sens du terme, c’est Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de Duch ou Douch.

Kaing Guek Eav - Douch à son procès

Kaing Guek Eav (Douch) à son pro­cès en 2012
Pho­to © Ho New / Reu­ters

L’his­toire de Rithy Panh, c’est sim­ple­ment l’his­toire d’un jeune gar­çon pris dans la folie de l’his­toire de son peuple, c’est l’his­toire de sa famille, d’un drame qui lui a ôté son père qui finit par ces­ser de croire en des jours meilleurs et se laisse mou­rir de déses­poir, un ins­pec­teur de l’é­du­ca­tion éru­dit, édu­qué, et selon l’au­teur l’ar­ché­type de l’homme tour­né vers la moder­ni­té, vers ce que l’homme a en lui du plus pré­cieux pour sa propre pré­ser­va­tion.

C’é­tait la défaite de l’En­cy­clo­pé­die. Plu­tôt l’an­cien monde, élé­men­taire, ter­rien, que la connais­sance, froide et dif­fi­cile.

Ce drame lui a éga­le­ment ôté sa mère, une femme admi­rable, aimante, qui don­na tout à ses enfants pour qu’ils s’en sortent, mais elle renonce le jour où sa fille décède. D’autres mour­ront, des êtres proches, des incon­nus, des dizaines, des mil­liers de morts jalonnent ce livre, des mil­liers d’êtres inno­cents empor­tés par la folie meur­trière d’un idéo­logue fou por­té par ses théo­ries vaseuses et une absence totale de visi­bi­li­té sur ses fins, l’hor­rible Saloth Sâr (Pol Pot) avec son visage figé et son sou­rire de sta­tue de cire.
Face au bour­reau Douch, Rithy Panh n’ar­rive à tirer que des expli­ca­tions floues, pom­peuses et vides de sens, des repen­tances, des aveux du bout des lèvres ponc­tués de phrases qui le dégagent de toute res­pon­sa­bi­li­té, lui, l’exé­cu­tant, le petit pro­fes­seur de mathé­ma­tiques deve­nu un immonde bureau­crate tor­tion­naire qui ne pou­vait être en tort, car il était en accord avec l’i­déo­lo­gie…

Je com­prends qu’on change de nom et de pré­nom dans la clan­des­ti­ni­té. Mais réduire l’autre à un geste, à une méca­nique, à une par­celle de son corps, ce n’est pas pro­pa­ger la révo­lu­tion. C’est déshu­ma­ni­ser. C’est tenir l’être dans son poing.
Jus­qu’à la libé­ra­tion, je suis res­té le « cama­rade chauve », et c’é­tait très bien ain­si : je ne por­tais plus le nom de mon père, trop connu. J’é­tais sans famille. J’é­tais sans nom. J’é­tais sans visage. Ain­si j’é­tais vivant, car je n’é­tais plus rien.

Le récit de Rithy Panh, c’est le récit de la déshu­ma­ni­sa­tion la plus totale, alors on pense imman­qua­ble­ment à Pri­mo Levi, Robert Anthelme ou Elie Wie­sel… C’est pré­ci­sé­ment cela l’é­li­mi­na­tion, L’Ang­kar (l’or­ga­ni­sa­tion), c’est l’é­li­mi­na­tion car vous n’êtes plus rien. Une des scènes les pires qui me reste est celle de ce jeune gar­çon dont la jambe s’in­fecte et sur laquelle il voit des vers grouiller.

Nous savions intui­ti­ve­ment que c’é­tait la fin : l’ir­rup­tion de la vie ani­male dans la vie humaine. Il est mort le len­de­main.

S21 - Tuol Sleng

S21 (Tuol Sleng, la col­line du man­guier sau­vage),
ancien lycée recon­ver­ti en centre de tor­ture
Pho­to © Chris Gra­vett

J’ai lu ce livre en peu de temps, absor­bé dans ces pages qui me disaient que je devais savoir, que je devais ter­mi­ner, mal­gré les haut-le-cœur, mal­gré la nau­sée qui prend devant la déchéance qu’on fait subir à un peuple, qu’on exé­cute froi­de­ment, qu’on tor­ture et qu’on viole. Un mil­lion sept cent mille (le chiffre paraît lui-même dément) Cam­bod­giens sont morts direc­te­ment ou indi­rec­te­ment des consé­quences de cet assas­si­nat orga­ni­sé par une poi­gnée de fous. 1 Cam­bod­gien sur 5, mort… au nom d’une révo­lu­tion sans classe, une révo­lu­tion bor­née, idiote, sans rai­son.

Sans doute est-ce cela, un révo­lu­tion­naire : un homme qui a du riz dans son assiette ; et qui cherche un enne­mi dans le regard de l’autre.

Il faut avoir lu ce livre, pour la trace qu’il laisse, pour le futur des nations, pour être en paix avec soi mal­gré le déchi­re­ment qu’il pro­cure à l’in­té­rieur, pour appor­ter la paix aux morts, pour se regar­der en face, pour ne pas faire comme si on ne savait pas, pour lui, pour Rithy Panh et pour les autres qui se sont vu des­ti­tuer leur droit à être des êtres humains, pour peut-être cau­che­mar­der et fina­le­ment ouvrir à nou­veau les yeux sur un monde qui pro­duit des monstres, mais au moins, on ne pour­ra pas dire qu’on ne savait pas…

Duch: Je suis jour et nuit avec la mort.
Je lui réponds: Moi aus­si. Mais nous ne sommes pas du même côté.

Rithy Panh avec Chris­tophe Bataille, L’é­li­mi­na­tion
Édi­tions Gras­set

EDIT : on me souffle dans l’o­reillette qu’il existe un blog autour d’un pro­jet sur la recons­truc­tion du Cam­bodge et de la mémoire des années sombre, un pro­jet d’Émilie Arfeuil et Alexandre Lie­bert qui se nomme Scars of Cam­bo­dia.

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Le manus­crit trou­vé à Sar­ra­gosse de Jean Poto­cki

Il y avait bien long­temps que je n’a­vais par­ta­gé mes lec­tures. Aus­si, voi­ci un des der­niers titres que j’ai lu, une œuvre étrange et bigar­rée. Lire le Le manus­crit trou­vé à Sar­ra­gosse de Jean Poto­cki, c’est à la fois plon­ger dans un uni­vers fan­tas­tique colo­ré tel qu’on peut encore se le repré­sen­ter dans les films de Sind­bad le marin où l’on pou­vait voir excel­ler les effets spé­ciaux de Ray Har­ry­hau­sen, et c’est aus­si se retrou­ver dans les pages fleu­ries d’un grand roman d’a­ven­ture comme savait par exemple en com­po­ser Robert Louis Ste­ven­son. La pre­mière des ana­lo­gies à laquelle j’ai d’ailleurs pen­sé fait réfé­rence aux Nou­velles mille et une nuits où l’on voit évo­luer dans les nuits moites des grandes capi­tales euro­péennes la sil­houette fine du Prince Flo­ri­zel de Bohême et de son Grand Écuyer, le colo­nel Geral­dine.
Voi­ci ce qu’on peut en lire sur Wiki­pe­dia:

Roman somme, le chef‑d’œuvre de Poto­cki, tar­di­ve­ment décou­vert en France, a déjà fait cou­ler beau­coup d’encre. Consi­dé­ré par Roger Caillois et les sur­réa­listes comme un des pré­cur­seurs de l’esthétique fan­tas­tique, il a long­temps été pré­sen­té aux lec­teurs sous cet angle. Tzve­tan Todo­rov, dans son Intro­duc­tion à la lit­té­ra­ture fan­tas­tique le désigne même comme le roman modèle de ce qu’il nomme le fan­tas­tique-étrange.
Mais les tra­vaux plus récents et, sur­tout, la ver­sion com­plète du roman montrent que celui-ci va beau­coup plus loin. En effet, il n’emprunte pas seule­ment à la lit­té­ra­ture gothique et fan­tas­tique mais explore aus­si les voies du roman d’ap­pren­tis­sage, du roman liber­tin, du roman à tiroirs, phi­lo­so­phique, pica­resque, et la liste est longue. Pour les cher­cheurs actuels, comme Domi­nique Triaire ou Fran­çois Ros­set, le
Manus­crit trou­vé à Sara­gosse est, plus qu’un livre fan­tas­tique, un roman sur le dis­cours et sur le roman lui-même.

Ce qui frappe au pre­mier abord dans ce livre écrit en fran­çais, c’est la richesse du voca­bu­laire et des images créées. On s’é­tonne aus­si du ton liber­tin qu’on ne retrouve à l’é­poque que dans les écrits d’un Sade. Le livre com­mence  par un aver­tis­se­ment de l’au­teur qui tient lieu d’in­tro­duc­tion car ce fameux manus­crit trou­vé l’est par un offi­cier empri­son­né dont le geô­lier est un parent du nar­ra­teur, un cer­tain Alphonse Van Wor­den. Le récit s’é­crit ensuite sur le modèle des Mille et une nuits, dans le style dit du “conte enchâs­sé” par lequel l’his­toire se déroule lors­qu’une his­toire est racon­tée par un pro­ta­go­niste et dans lequel le per­son­nage raconte lui-même une his­toire, etc.

Le sou­per ne fut point gai et je ma hâtai de sou­hai­ter le bon­soir à mes cou­sines. J’es­pé­rais les revoir dans ma chambre à cou­cher et réus­sir mieux à dis­si­per leur mélan­co­lie.
Elles y vinrent aus­si plus tôt que de cou­tume, et, pour comble de plai­sir, elles avaient inleurs cein­tures dans leurs mains. Cet emblème n’é­tait pas dif­fi­cile à com­prendre. Cepen­dant Émi­na prit la peine de me l’ex­pli­quer. Elle me dit :
— Cher Alphonse, vous n’a­vez point mis de borne à votre dévoue­ment pour nous, nous ne vou­lons point en mettre à notre recon­nais­sance. Peut-être allons-nous être sépa­rés pour tou­jours. Ce serait pour d’autres femmes, un motif d’être sévères, mais nous vou­lons vivre dans votre sou­ve­nir et, si les femmes que vous ver­rez à Madrid l’emportent sur nous pour les charmes de l’es­prit et de la figure, elles n’au­ront du moins pas l’a­van­tage de vous paraître plus tendres ou plus pas­sion­nées. Cepen­dant, mon Alphonse, il faut encore que vous nous renou­ve­liez le ser­ment que vous avez déjà fait de ne point nous tra­hir, et jurez encore de ne pas croire le mal que l’on vous dira de nous.
Je ne pus m’empêcher de rire un peu de la der­nière clause, mais je pro­mis ce qu’on vou­lut et j’en fus récom­pen­sé par les plus douces caresses.

Le roman de Poto­cki fait appel à toutes les figures pos­sibles du genre fan­tas­tique ; his­toires de reve­nants, exor­cisme, folie démo­niaque, éso­té­risme. On voit éga­le­ment appa­raître des Gitans ou des kab­ba­listes, ce qui confère à l’en­semble une colo­ra­tion qui le fait pen­cher du côté du roman ini­tia­tique. Mais avant tout, c’est un grand roman d’a­ven­ture un peu confus et dif­fi­cile à suivre, mais d’une écri­ture lim­pide qui le rend agréable.

» Mais tel n’é­tait point le fils unique du pré­vôt, Mes­sire Thi­baut de la Jac­quière, gui­don des hommes d’armes du roi. Gen­til sou­dard et friand de la lame, grand pipeur de fillettes, rafleur de dés, cas­seur de vitres, bri­seur de lan­ternes, jureur et sacreur. Arrê­tant maintes fois le bour­geois dans la rue pour tro­quer son vieux man­teau contre un tout neuf, et son feutre usé contre un meilleur. Si bien qu’il n’é­tait bruit que de Mes­sire Thi­baud, tant à Paris, qu’à Blois, Fon­tai­ne­bleau, et autres séjours du roi. Or donc, il advint que notre bon Sire de sainte mémoire Fran­çois Ier fut enfin mar­ri des dépor­te­ments du jeune sous­drille, et le ren­voya à Lyon, afin d’y faire péni­tence, dans la mai­son de son père, le bon pré­vôt de La Jac­quière, qui demeu­rait pour lors au coin de la place de Bel­le­cour, à l’en­trée de la rue Saint-Ramond.
» Le jeune Thi­baud fut reçu dans la mai­son pater­nelle avec autant de joie que s’il y fût arri­vé char­gé de toutes les indul­gences de Rome. Non seule­ment on tua pour lui le veau gras, mais le bon pré­vôt don­na à ses amis un ban­quet qui coû­ta plus d’é­cus d’or qu’il ne s’y trou­va de convives. On fit plus. On but à la san­té du jeune gars, et cha­cun lui sou­hai­ta sagesse et rési­pis­cence. Mais ces vœux cha­ri­tables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d’or, la rem­plit de vin, et dit : « Sacre mort du grand diable, je lui veux dans ce vin bailler mon sang et mon âme, si je jamais je deviens plus homme de bien que je ne suis. » Ces affreuses paroles firent dres­ser les che­veux à la tête des convives. Ils se signèrent et quelques-uns se levèrent de table.

Le cinéaste Woj­ciech Jer­zy Has en fit une adap­ta­tion ciné­ma­to­gra­phique en 1965, qu’on peut encore trou­ver dans le repli de la cou­ver­ture de l’é­di­tion limi­tée édi­tée chez Tel Gal­li­mard.
L’é­tran­ge­té de l’œuvre tient à la per­son­na­li­té com­plexe du per­son­nage de Poto­cki, homme très ins­truit, ancien mili­taire et homme poli­tique, sub­ti­le­ment let­tré, cer­tai­ne­ment Franc-maçon, il écri­vit de superbes car­nets de voyage et posa les fon­de­ments de l’eth­no­lo­gie. Son carac­tère com­plexe et pas­sion­né aura rai­son de lui et il som­bre­ra dans une douce folie qui le mène­ra à sa perte pour le moins hor­rible, racon­tée par Roger Caillois.

En 1812, il se retire dans sa pro­prié­té de Ula­dow­ka, en Podo­lie, d’où il ne sort que pour tra­vailler dans la biblio­thèque de Krze­mie­niec. Il est neu­ras­thé­nique, en proie à de fré­quentes dépres­sions ner­veuses, souf­frant en outre de très dou­lou­reuses névral­gies. Dans ces accès de mélan­co­lie, il lime la boule d’argent qui sur­monte le cou­vercle de sa théière. Le 20 novembre 1815, elle est à la dimen­sion vou­lue. Une tra­di­tion veut qu’il l’ait fait bénir par le cha­pe­lain de son domaine (déri­sion ou conces­sion, on ne sait). Il la glisse alors dans le canon de son pis­to­let et se fait sau­ter la cer­velle. Les murs de la pièce en sont tout écla­bous­sés.

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Celui qui ne vou­lait plus être un être humain, Buzz Aldrin et les Féroïens

Mat­tias est heu­reux. Ou plu­tôt, il est, sim­ple­ment. Mieux, il est heu­reux mais se contente d’être, du coup, il ne sait pas qu’il est heu­reux. On entre dans son his­toire tan­dis qu’il est ado­les­cent, un jeune gar­çon pai­sible vivant à Sta­van­ger, une grosse ville du Vest­lan­det, une région de Nor­vège côtière face à l’At­lan­tique, là où il neige plus rare­ment que dans les terres. Peu de ques­tions se posent à lui et c’est presque tout natu­rel­le­ment qu’il ren­contre sa pre­mière petite amie, Helle, avec qui il vit son pre­mier amour, sa pre­mière pas­sion et une mul­ti­tude de pre­mières fois. Près de lui, il y a aus­si Jørn, son ami d’en­fance. Pour lui, tout va, le bon­heur est là. Il est porte une tenue de tra­vail déco­rée de fleurs de magno­lias et exerce la pro­fes­sion de jar­di­nier.

Sur la stra­té­gie de sur­vie : Modèle fon­da­men­tal pour mener une exis­tence longue et heu­reuse. Le modèle en trois étapes.
Ins­pi­rez.
Expi­rez.
Répé­tez au besoin.

Pho­to © Polan­deze

Seule­ment un jour, tout ne va pas si bien que ça. Mat­tias chante divi­ne­ment bien, mais il refuse de deve­nir le chan­teur atti­tré du groupe de Jørn. Et puis dans son appar­te­ment la vie se déroule pai­si­ble­ment, jus­qu’au jour où Helle lui avoue qu’elle a une liai­son et qu’elle va le quit­ter. Alors Mat­tias décide de par­tir en tour­née avec Jørn dans les îles Féroé, c’est le bon moment pour lui de faire un break et de se retrou­ver loin de chez lui. Les îles Féroé c’est plu­tôt tran­quille comme endroit pour se refaire une san­té, sim­ple­ment il se retrouve en pleine nature il ne sait com­ment, par­mi des mou­tons trem­pés par la pluie et les mains ensan­glan­tées. Éloge de la fuite. Désen­chan­te­ment et chute bru­tale. Mat­tias est lit­té­ra­le­ment tom­bé ici comme les anges déchus chutent à terre. Fina­le­ment, il a trou­vé l’au­baine pour ne plus être un véri­table être humain et com­men­cé à tendre vers la dis­pa­ri­tion ; le désir d’a­no­ny­mat prend corps dans un monde où être pre­mier est sou­vent une ver­tu en soi, un fin abso­lue.

J’é­tais coin­cé à l’ar­rière de la voi­ture entre Anna et NN, et je me disais que j’é­tais déci­dé­ment un abru­ti, moi qui croyais que les Féroé étaient un endroit idéal pour dis­pa­raitre car ici, les infor­ma­tions sur mon compte cir­cu­laient à une vitesse qui dépas­sait le mur du son. Les gens nous ont recon­nu aux endroits les plus impro­bables du pays puisque nous étions peu et a prio­ri bizar­roïdes, quelque part entre la psy­chia­trie et la réa­li­té, comme des espèces de mas­cottes en feutre qu’on aurait envie de ser­rer contre soi, voi­là ce que je me disais — et j’é­tais en per­ma­nence pré­sen­té comme le der­nier ex-din­go, un rôle que je m’ef­for­çais d’in­ter­pré­ter à la per­fec­tion, à moins qu’il ne m’ait plus été néces­saire de jouer, je ne sais pas. Je sais juste que je lais­sais à contre­cœur des traces der­rière moi par­tout où j’al­lais, quand bien même je m’é­chi­nais à fou­ler le sol aus­si pré­cau­tion­neu­se­ment que pos­sible. Je jouais l’i­diot et plus encore : j’é­tais un imbé­cile qui croyait pou­voir s’é­va­po­rer ici, au lieu de quoi j’é­tais un éva­po­ré qui se fai­sait plus que jamais remar­quer.

Pho­to © Stig Nygaard

Johan Hars­tad est un jeune écri­vain et dra­ma­turge nor­vé­gien, qui en est tout de même à sa cin­quième œuvre publiée et avec ce gros livre de près de 500 pages, Buzz Aldrin, mais où donc es-tu pas­sé ? (Buzz Aldrin, hvor ble det av deg i alt myl­de­ret?) est une véri­table ode au bon­heur dans un monde agi­té. La chute de Mat­tias, le fait qu’il se retrouve dans une usine réaf­fec­tée en uni­té de soins post-psy­chia­trique dans la petite ville de Gjógv et l’his­toire simple d’une vie qui passe, déra­ci­née, déta­chée de tout ce qui pèse au quo­ti­dien, tout ceci res­semble à un bru­lot contre la vie désor­don­née et fati­gante, contre le vent et les marées des illu­sions d’un monde qui a parié sur l’in­dif­fé­rence et l’ap­pa­rence. La lec­ture de ce livre donne envie d’être heu­reux et de ne pas se com­pro­mettre avec la mon­da­ni­té trop facile, le monde qui ne vaut pas le coup, et même si par­fois on a l’illu­sion de pou­voir s’en retran­cher tota­le­ment, on finit tou­jours par être rat­tra­pé, au moins par ses amis et sa famille, les gens proches, ceux à qui on ne peut deman­der de tirer défi­ni­ti­ve­ment un trait sur ce que nous sommes, de nous oublier et de nous aimer.

Il serait plus juste d’af­fir­mer que nous avons un atteint un cer­tain point en attei­gnant du même coup la fin de cette année, ça non plus je ne sais pas. Mais ce que je sais avec cer­ti­tude, c’est que j’ai­mais être avec elle. Je crois que je suis tom­bé amou­reux d’elle à force de pas­ser du temps avec elle, et pas néces­sai­re­ment en elle. Il est tout à fait pro­bable que ma quête de l’autre était à ce point déses­pé­rée que, tôt ou tard, j’au­rais ten­du les bras vers la pre­mière per­sonne qui se serait pré­sen­tée à moi. Pire, je pense que je l’é­tais moi-même : déses­pé­ré.

Le livre d’Hars­tad donne un grand coup de pied dans la fatui­té du monde et per­met de res­pi­rer un grand coup et très fort. Un livre qui bruisse dou­ce­ment comme le chant d’un ruis­seau au cœur de la nature ennei­gée et silen­cieuse. Un livre qui dit les silences indi­cibles, qui redonne le sou­rire lorsque le déses­poir nous étreint. Un livre qui tout sim­ple­ment rend heu­reux.

Même Dieu n’au­rait pas pu tra­ver­ser l’en­ceinte de son église sans se faire remar­quer.

Johan Hars­tad
Buzz Aldrin, mais où donc es-tu pas­sé ?
Gaïa Edi­tions, 512 pages, ISBN 978–2‑84720–137‑6

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