Octobre 1974 — Cinquième partie
Octobre 1974
Octobre 1974
Cinquième partie
V — LE DÉPART
1.
Le mardi, le ciel se déchira.
Pas lentement — d’un coup, comme on arrache un pansement, comme on ouvre un rideau. À sept heures du matin, le plafond de nuages qui avait pesé sur la vallée pendant quatre jours se fendit par le milieu et la lumière entra, une lumière d’une violence presque insoutenable, une lumière de haute montagne en hiver, blanche, verticale, qui frappait la neige et rebondissait et frappait de nouveau et rebondissait encore, si bien que le monde entier n’était plus que lumière — la neige lumière, le ciel lumière, l’air lui-même devenu lumineux, vibrant, saturé de photons, et l’hôtel au milieu de tout ça, l’hôtel blanc dans la neige blanche sous le ciel blanc, comme un os blanchi au soleil, comme une chose qui aurait été lavée de tout, nettoyée, rincée, rendue à une pureté originelle que personne n’avait demandée et que personne ne savait quoi en faire.
Caldwell, debout devant la fenêtre de la cuisine, plissa les yeux. La lumière lui faisait mal — pas seulement aux yeux, plus profond, quelque part derrière les yeux, là où le bourbon de la nuit avait laissé ses résidus, ses cendres. Il avait la bouche sèche, les tempes douloureuses, les mains qui tremblaient un peu plus que d’habitude. Il but son café debout, comme toujours, face à la fenêtre, face au monde qui avait réapparu pendant la nuit — les pins, le parking sous la neige, le sommet de Longs Peak découpé contre le bleu féroce du ciel, un bleu de cobalt, un bleu d’altitude, le bleu que voient les alpinistes et les aigles et les hommes qui vivent assez haut pour que le ciel montre sa vraie couleur.
Il appela la station du shérif. La 36 était en cours de déblaiement. Le chasse-neige était passé entre Lyons et le croisement de la 34. La route serait ouverte avant midi, avec précaution, véhicules équipés uniquement.
Il monta au deuxième.
La porte de la 217 était entrouverte. La lumière du matin entrait par les deux fenêtres et inondait la chambre d’un blanc éblouissant, un blanc qui effaçait les ombres, les contours, les mystères de la nuit — qui effaçait tout et ne laissait que les choses telles qu’elles étaient : un lit défait, une table de nuit, un fauteuil, un bureau, une salle de bain, du papier peint à fleurs. Une chambre d’hôtel. Rien de plus. Rien de moins.
La femme faisait les valises. Elle pliait les vêtements avec cette méthode qui était la sienne — chaque pièce lissée, pliée en trois, empilée — et elle avait le visage calme, légèrement fatigué, le visage d’une femme qui a dormi cinq heures et qui s’en contente parce que le sommeil, dans la vie qu’elle menait avec cet homme, était un luxe qu’on prenait quand il se présentait et qu’on ne réclamait pas quand il ne venait pas.
Le jeune homme était assis dans le fauteuil. Le carnet était sur ses genoux, fermé. Il avait les yeux rouges, les joues creusées par la nuit blanche, les cheveux en désordre. Mais ses yeux — ses yeux étaient différents. Plus calmes. Plus fixes. Les yeux d’un homme qui a trouvé ce qu’il cherchait et qui sait que ce qu’il a trouvé va changer sa vie, même s’il ne sait pas encore comment, même s’il ne sait pas encore à quel point.
— La route sera ouverte avant midi, dit Caldwell depuis le seuil.
— Merci, Vernon, dit la femme.
Le jeune homme leva les yeux du carnet. Regarda Caldwell. Et Caldwell vit dans ce regard quelque chose qu’il n’avait pas vu avant — pas de la gratitude, pas de la fascination, pas de l’appétit. De la peur. Le gosse avait peur. Peur de ce qu’il avait vu cette nuit, peur de ce qu’il avait écrit, peur de ce qui attendait dans le carnet, sur les pages à en-tête du Stanley Hotel, ces pages couvertes d’une écriture si dense et si violente qu’on aurait dit que les mots avaient été non pas écrits mais gravés dans le papier. Peur, et malgré la peur, l’incapacité absolue de ne pas y aller, de ne pas descendre dans ce qui s’ouvrait devant lui, parce que c’était plus fort que lui, parce que ça avait toujours été plus fort que lui, parce que la seule chose au monde qui était plus terrifiante que d’écrire ce livre était de ne pas l’écrire.
— On descend dans une heure, dit la femme.
Caldwell hocha la tête et redescendit.
2.
Le jeune homme descendit seul, une demi-heure plus tard.
Il trouva Caldwell dans le hall, debout devant la grande fenêtre qui donnait sur la vallée. La vallée était revenue — le lac d’Estes Park brillait en contrebas, plaque d’argent dans l’écrin blanc, et les pins formaient des lignes sombres sur les pentes, et les toits d’Estes Park étaient visibles à l’ouest, minuscules, avec des filets de fumée qui montaient des cheminées dans l’air glacé. Le monde existait à nouveau. Le monde d’en bas, avec ses routes et ses maisons et ses voitures et ses gens, le monde ordinaire qui avait disparu pendant quatre jours derrière la neige et le vent et qui réapparaissait maintenant, intact, indifférent, comme s’il ne s’était rien passé.
Le jeune homme s’approcha de Caldwell. Ils se tinrent côte à côte devant la fenêtre, sans parler, pendant un moment qui dura le temps qu’il fallait — pas plus, pas moins. Le soleil chauffait les vitres. La neige, dehors, commençait à fondre aux endroits exposés — des gouttes tombaient des gouttières, le porche dégoulinait, des rigoles apparaissaient sur le parking. L’hôtel se défaisait de son manteau blanc, lentement, patiemment, comme un animal qui mue.
— Vernon, dit le jeune homme.
— Oui.
— Merci.
Caldwell ne demanda pas pourquoi. Il savait pourquoi. Et le gosse savait qu’il savait, et il n’était pas nécessaire de le dire, parce que certaines choses n’ont pas besoin d’être dites pour être vraies, et que le silence entre deux hommes qui se comprennent est une forme de parole plus précise que les mots.
Le jeune homme sortit le carnet de sa poche arrière. Le regarda. Le tapota contre sa paume, deux fois, comme pour en vérifier le poids.
— Est-ce que je peux garder ça ? Le bloc. Avec le logo de l’hôtel.
— C’est pas à moi. C’est à l’hôtel.
— Je sais.
— Alors gardez-le. L’hôtel a plus de blocs qu’il n’en a besoin.
Le jeune homme glissa le carnet dans sa poche. Puis il fit quelque chose d’inattendu — il tendit la main. Pas pour serrer la main de Caldwell, pas le geste bref et mécanique de la première rencontre au bar. Un geste différent. Il tendit la main et la posa sur l’avant-bras de Caldwell, et la laissa là, une seconde, deux secondes, le temps que la chaleur passe d’un corps à l’autre, le temps que quelque chose soit transmis qui n’avait pas de nom — pas de la compassion, pas de la pitié, quelque chose de plus humble, de plus rare : la reconnaissance qu’un autre être humain existe, qu’il souffre, et qu’on l’a vu.
Caldwell ne retira pas son bras. Il laissa la main du gosse où elle était. Puis le gosse la retira, et ce fut fini.
— Vous allez écrire un livre, dit Caldwell.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Sur l’hôtel.
— Sur un hôtel. Pas celui-ci. Un autre. Mais le même.
— Et le gardien.
Le jeune homme hésita. Une seconde. Pas plus.
— Et le gardien, dit-il.
Caldwell hocha la tête. Lentement. Quelque chose passa dans ses yeux — pas de la douleur, pas de la fierté, pas de la résignation. De l’acceptation. L’acceptation de l’homme qui sait qu’il va devenir un personnage, qu’une part de lui va être prise, transformée, déformée, agrandie, réduite, mêlée à d’autres parts d’autres hommes, et versée dans un livre qui existera longtemps après que l’homme aura cessé d’exister, et que ce livre dira des choses sur lui qui sont vraies et des choses qui ne le sont pas, et que la différence n’aura aucune importance, parce que la vérité d’un livre n’est pas la vérité d’un homme.
— Vous reviendrez, dit Caldwell.
Le jeune homme secoua la tête.
— Je ne crois pas.
— Pas ici. Pas en vrai. Mais vous reviendrez. Dans le livre. Vous ne pourrez pas vous en empêcher. L’hôtel vous tient. Maintenant, il vous tient.
Le jeune homme ne répondit pas. Il regarda la vallée par la fenêtre — le lac, les pins, la route qui réapparaissait en contrebas, le monde qui l’attendait — et sur son visage il y avait une expression que Caldwell reconnut parce qu’il l’avait vue dans son propre miroir, chaque printemps, quand la neige fondait et que la route rouvrait et qu’il devait quitter l’hôtel et redescendre vers le monde d’en bas : le tiraillement. L’homme pris entre deux forces — celle qui tire vers la lumière, vers les vivants, vers la route ouverte, et celle qui tire vers l’intérieur, vers le silence, vers les couloirs et les portes et les chambres vides et le piano qui joue dans la nuit.
— Faites attention à vous, dit le jeune homme.
— C’est ce que tout le monde me dit.
3.
Tabitha descendit avec les valises à onze heures.
Elle avait mis de l’ordre — dans les valises, dans la chambre, en elle-même. Elle portait un manteau en laine marron, des bottes fourrées, un bonnet tricoté. Elle ressemblait à ce qu’elle était : une femme du Maine, habituée aux hivers, pratique, solide, qui avait appris très tôt que la vie avec un homme comme Stephen King serait une vie d’hivers imprévisibles et qu’il fallait avoir de bonnes bottes.
Elle posa les valises dans le hall. Le jeune homme les prit — une dans chaque main, sans effort, avec cette énergie des gens qui viennent de dormir trois heures et qui fonctionnent au carburant pur de l’excitation nerveuse. Il sortit sous le porche, descendit les marches que Caldwell avait déblayées, et chargea les valises dans le coffre de la Coccinelle jaune qui attendait sur le parking, dégagée de sa gangue de neige par Caldwell une heure plus tôt, sans que personne le lui ait demandé, parce que c’était son travail, ou parce que c’était la seule manière qu’il connaissait de dire certaines choses.
La Coccinelle. Caldwell la regarda — petite, cabossée, jaune vif sur la neige blanche, incongrue, presque comique, la voiture d’un couple qui n’a pas d’argent et qui monte dans les Rocheuses avec ce qu’il a. Le pare-brise avait un éclat en bas à gauche. Le pare-chocs arrière tenait avec du fil de fer. L’antenne radio était cassée à mi-hauteur et penchait vers la gauche comme un doigt tordu. C’était la voiture d’un homme de vingt-sept ans qui avait publié deux livres et qui ne gagnait pas de quoi s’acheter une voiture correcte, et qui descendrait de cette montagne avec un carnet dans sa poche arrière qui contenait, en germe, en embryon, en magma, le livre qui ferait de lui l’un des écrivains les plus lus du XXe siècle.
Mais ça, personne ne le savait. Pas le jeune homme. Pas sa femme. Pas Caldwell. Pas l’hôtel.
Ou peut-être l’hôtel.
Tabitha s’approcha de Caldwell. Elle le regarda — un regard long, direct, un regard qui voyait tout et qui ne jugeait rien. Puis elle fit quelque chose que Caldwell n’attendait pas : elle le prit dans ses bras. Brièvement. Une seconde. Ses bras autour de ses épaules, sa joue contre son blouson, la pression rapide d’un corps contre un autre. Et elle dit, tout bas, près de son oreille :
— Ne restez pas trop seul, Vernon.
Puis elle le lâcha, et elle sortit, et elle descendit les marches, et elle monta dans la Coccinelle côté passager, et elle ferma la portière.
Caldwell resta sous le porche.
Le jeune homme était au volant. Il tourna la clé. Le moteur de la Coccinelle toussa, cracha, protesta — le froid, l’altitude, l’indignité d’un moteur à plat conçu pour les plaines mis à l’épreuve des montagnes — et finit par démarrer, avec un grondement enroué qui ressemblait à une toux d’emphysémateux. Le jeune homme enclencha la première. La Coccinelle avança, patina sur la neige tassée du parking, trouva ses roues, et commença à descendre l’allée.
Le jeune homme regarda dans le rétroviseur.
L’hôtel était là — la façade blanche, massive, les cent quarante fenêtres, le porche à colonnes, le toit de bardeaux gris. Et devant le porche, la silhouette de Caldwell, debout, les bras le long du corps, immobile, qui rapetissait à mesure que la Coccinelle descendait l’allée. Derrière Caldwell, l’hôtel. Derrière l’hôtel, les Rocheuses. Derrière les Rocheuses, le ciel bleu, immense, vide, indifférent.
Le jeune homme regarda le rétroviseur jusqu’à ce que l’allée tourne et que les pins cachent l’hôtel.
Puis il regarda la route devant lui. La 36 descendait vers Lyons, dégagée mais encore blanche sur les côtés, bordée de congères que le chasse-neige avait repoussées en murs compacts. Tabitha mit la radio. Un poste de Denver. De la country. Merle Haggard. Le son grésillait à cause de l’antenne cassée, mais la voix passait — une voix d’homme, traînante, nasale, qui chantait quelque chose sur la route et la solitude et l’Amérique, et le jeune homme écoutait et ne disait rien, les mains sur le volant, les yeux sur la route, le carnet dans sa poche arrière qui pesait contre le dossier du siège comme un animal vivant, chaud, palpitant, plein de ce qui allait venir.
Ils descendirent vers Boulder.
Ils ne remontèrent jamais.
4.
Caldwell regarda la Coccinelle jaune descendre l’allée, tourner, disparaître dans les pins.
Le bruit du moteur s’atténua — ce petit grondement enroué qui avait été, pendant quelques secondes, le dernier lien avec le monde humain — et s’éteignit. Absorbé par la neige, par les pins, par la distance, par le silence géologique de la vallée.
Caldwell resta sous le porche.
Le silence revint. Non pas progressivement mais d’un bloc, comme un objet qu’on pose sur une table — entier, massif, définitif. Le silence de l’après-départ, qui est le silence le plus pur de tous les silences, parce qu’il contient encore la mémoire du bruit, et que cette mémoire rend le silence plus silencieux, de la même manière que l’obscurité qui suit un éclair est plus obscure que l’obscurité ordinaire.
Caldwell était seul.
Le mot n’avait pas la même signification qu’il avait eue quatre jours plus tôt, quand Donaghue et Marge et Grady étaient partis. Quatre jours plus tôt, « seul » signifiait : sans compagnie. Maintenant, « seul » signifiait : sans témoin. C’était une différence considérable. Tant que le couple était là — tant que le gosse posait ses questions et que sa femme essuyait la vaisselle et que leurs voix résonnaient dans les couloirs et que leur présence maintenait l’illusion qu’il existait un dehors, un ailleurs, un monde — tant qu’ils étaient là, Caldwell n’était pas vraiment seul, parce que quelqu’un le voyait, quelqu’un le connaissait, quelqu’un se souviendrait de lui. Maintenant, il n’y avait plus personne. Maintenant, Caldwell existait sans témoin, et un homme sans témoin est un homme qui peut disparaître sans que personne ne s’en aperçoive, qui peut boire sans que personne ne le voie, qui peut parler aux murs sans que personne ne l’entende, qui peut devenir fou sans que personne ne le diagnostique.
Caldwell rentra dans l’hôtel. Ferma la porte. Le bruit du loquet, dans le hall vide, eut cette résonance qu’il connaissait — sèche, brève, irrévocable, le bruit d’un mécanisme qui se referme.
Il traversa le hall. Ses pas sur le parquet — les seuls pas, les derniers pas, les pas d’un homme seul dans un bâtiment de cent quarante chambres. Il s’arrêta au pied du grand escalier. Leva les yeux. L’escalier montait vers les étages, spirale de bois verni et de fuseaux sculptés, et au-delà du deuxième, au-delà du troisième, la chaîne et le cadenas et le noir du quatrième, et au-delà du quatrième, le toit, et au-delà du toit, le ciel.
Il monta au premier. Vérifia la salle de bal. Vide. Le restaurant. Vide. Le bar. Vide — les tabourets alignés, le comptoir en acajou, les bouteilles derrière le comptoir qui brillaient dans la lumière du matin. Il passa devant la salle de concert. La porte fermée à clé. Le silence acoustique, derrière. Il posa la main sur le bois. Froid.
Il monta au deuxième. Le couloir. La moquette rouge sombre. Les appliques. Il marcha jusqu’à la 217. La porte était ouverte — le couple avait laissé la porte ouverte en partant. Caldwell entra.
La chambre avait été rangée. Le lit était fait — la femme avait fait le lit avant de partir, les draps tirés, les oreillers tapés, le couvre-lit lissé. La salle de bain était propre. Les serviettes pliées sur le bord de la baignoire. Rien ne traînait — pas un vêtement, pas un livre, pas un objet oublié. La chambre était nue, nettoyée, rendue à elle-même, comme si personne n’y avait jamais séjourné.
Sauf.
Sur le bureau, sous la lampe, un morceau de papier. Caldwell s’approcha. Une page arrachée du bloc à en-tête du Stanley Hotel. Le S entrelacé avec la montagne en haut de la page. Et en dessous, au crayon, d’une écriture rapide :
Vernon —
Les hôtels ont de la mémoire.
Prenez soin de vous.
S.
Caldwell prit le papier. Le lut une deuxième fois. Le plia en quatre. Le glissa dans la poche de poitrine de son blouson, celle où il gardait le carnet à spirale et le crayon et les chiffres de la chaudière.
Il referma la porte de la 217. Accrocha l’étiquette à la poignée. FERMÉ POUR LA SAISON.
Et descendit.
5.
Caldwell descendit à la chaufferie.
Vérifia la chaudière. Les manomètres dans le vert. Température de l’eau : 73 degrés. Pression : normale. Niveau de fioul : un peu plus de la moitié. Il nota les chiffres dans le carnet à spirale. Referma le carnet. Le rangea dans la poche de poitrine, à côté du mot du gosse.
Il s’assit sur la chaise en métal. La chaudière ronronnait. Au-dessus de lui, l’hôtel. Cent quarante chambres, toutes fermées maintenant, toutes vides, toutes recouvertes de housses blanches, toutes rendues au silence et à l’hiver. Cinq mois. Cent cinquante jours. Trois mille six cents heures.
La bouteille était dans la poche intérieure du blouson. Il la sortit. Jim Beam. La quatrième depuis vendredi. Il la regarda un moment — le visage moustachu, l’aigle, le ruban rouge — et dévissa le bouchon.
Puis il le revissa.
Il reposa la bouteille sur la table de nuit. Se leva. Sortit de sa chambre. Monta l’escalier du sous-sol. Traversa le couloir. Arriva dans le hall.
Le hall était baigné de lumière. Le soleil de fin de matinée entrait par les grandes fenêtres et transformait l’espace en une cathédrale blanche — le parquet luisait, les boiseries brillaient, les lustres éteints captaient la lumière et la restituaient en milliers de points scintillants. L’escalier monumental montait dans cette lumière comme un chemin vers quelque chose — vers quoi, Caldwell ne savait pas, n’avait jamais su, mais l’escalier montait et c’était peut-être suffisant, un escalier qui monte, un bâtiment qui tient debout, un homme qui fait sa ronde.
Il sortit sous le porche.
Le monde. La vallée. Le lac d’Estes Park en bas, scintillant. Les pins sombres sur les pentes. Longs Peak, enfin visible, immense, blanc, la cime découpée contre le bleu du ciel avec une netteté de cristal. Et le silence — mais un silence différent de celui de l’intérieur, un silence vivant, le silence de la montagne et du vent et de la neige et des élans et des aigles et de tout ce qui existait avant l’hôtel et qui existerait après, le silence du monde qui n’a besoin de personne.
Caldwell respira.
L’air froid entra dans ses poumons — pur, sec, coupant, l’air des Rocheuses, l’air qui avait guéri Stanley de la tuberculose, l’air qui brûlait et qui vivifiait en même temps, l’air de 2 300 mètres d’altitude qui contenait moins d’oxygène que l’air d’en bas et qui, pour cette raison, obligeait le cœur à battre plus fort, les poumons à s’ouvrir davantage, le corps tout entier à travailler plus dur pour simplement vivre.
Il rentra.
6.
Le reste de la journée, Caldwell fit ce qu’il faisait toujours.
Sa ronde. La chaudière. Les fenêtres. Les jauges. Les chiffres dans le carnet. Le perron à déblayer. Les gouttières à vérifier. Le rituel, la liturgie, la mécanique lente et rassurante de l’entretien d’un bâtiment qui n’attend personne et que personne ne viendra voir avant le printemps.
Il mangea une part de tarte aux pommes de Marge, réchauffée au four. Il but du café. Il ne but pas de bourbon. Pas de la journée. Pas parce qu’il avait décidé d’arrêter — Caldwell ne prenait jamais de décisions de cet ordre, les grandes décisions nettes et définitives qui impliquent une volonté et un avenir, deux choses auxquelles il ne croyait pas — mais parce que, ce mardi, le bourbon n’était pas nécessaire. Ce mardi, quelque chose d’autre occupait l’espace que le bourbon occupait d’habitude — le mot du gosse dans la poche de poitrine, le souvenir des bras de la femme autour de ses épaules, et le sentiment, fragile, probablement provisoire, que quelqu’un l’avait vu. Que quelqu’un savait.
À quatre heures, la nuit tomba. La même nuit que la veille — brutale, rapide, totale. Mais Caldwell, ce soir-là, n’eut pas peur de la nuit. Il alluma les lumières du hall, la cuisine, le couloir du sous-sol. Il fit chauffer de l’eau pour un café. Il s’assit à la table de la cuisine et il mangea un sandwich au beurre de cacahuète et il écouta la radio — un match de football des Denver Broncos contre les Oakland Raiders, le commentateur surexcité, la foule en arrière-plan, et Caldwell n’aimait pas le football mais il écouta quand même, parce que la voix du commentateur était une voix humaine et que les voix humaines, ce soir, avaient une valeur qu’elles n’avaient pas d’habitude.
À huit heures, il fit sa ronde.
Il monta au premier. Le restaurant, la salle de bal, la salle de concert. Il s’arrêta devant la porte fermée. Posa la main sur le bois. Froid. Silence.
Deuxième étage. Le couloir rouge sombre. Les appliques. Les portes. Toutes fermées maintenant, toutes étiquetées. FERMÉ POUR LA SAISON. Il marcha jusqu’au bout, tourna, revint. La 217 — fermée, étiquetée, vide. Il ne s’arrêta pas devant. Il passa.
Troisième étage. Même chose. Les portes, les étiquettes, le noir. Il ne monta pas au quatrième. La chaîne était en place. Le cadenas était en place.
Il redescendit.
7.
À dix heures du soir, Caldwell s’assit dans le bar.
Pas derrière le comptoir — sur un tabouret, du côté des clients. Le troisième tabouret en partant de la gauche. Celui sur lequel le gosse s’était assis, quatre jours plus tôt, pour commander un Jack Daniel’s avec beaucoup de glaçons. Caldwell ne commanda rien — il n’y avait personne pour prendre la commande, et il n’avait pas apporté de bouteille. Il s’assit, les mains posées sur le comptoir en acajou, et il regarda la salle.
La photo au mur. Freelan et Flora Stanley. 1911. Lui, maigre, moustachu, le regard fiévreux. Elle, droite, sereine, les mains croisées. Le couple fondateur. Les fantômes originels. Ceux qui avaient construit cet endroit et qui n’avaient jamais accepté de le quitter, même quand la mort les y avait obligés.
Caldwell les regarda longtemps.
Puis il se leva, sortit du bar, traversa le hall, et descendit à sa chambre. Il s’assit sur le lit. La bouteille de Jim Beam était sur la table de nuit, là où il l’avait laissée le matin, le bouchon vissé. Il la regarda. Ne la toucha pas. S’allongea sur le lit, tout habillé, les bottes aux pieds. Éteignit la lampe.
La chaudière ronronnait à travers le mur. L’hôtel craquait au-dessus — le bois, le froid, la nuit. Les bruits familiers, les bruits de toujours. Caldwell ferma les yeux. Le noir derrière ses paupières était le même noir que le noir de la chambre, le même noir que le noir des couloirs, le même noir que le noir du quatrième étage derrière la chaîne.
Le sommeil vint. Pas tout de suite. Lentement, par couches, comme la neige. Caldwell sentit ses mains se détendre, ses épaules s’affaisser, sa mâchoire se desserrer. Le grondement de la chaudière devint un bercement. Les craquements de l’hôtel devinrent un murmure.
Et le piano commença à jouer.
Doucement. Très doucement. Pas un accord brutal, pas un début de morceau — un murmure de notes, un frôlement de touches, comme quelqu’un qui poserait les doigts sur les touches sans appuyer, ou qui appuierait à peine, juste assez pour que le marteau effleure la corde, juste assez pour que le son existe sans tout à fait exister, à la frontière entre le silence et la musique, entre le rêve et le réel, entre la vie et l’autre chose.
Caldwell ne bougea pas. Il ne monta pas vérifier. Il ne se leva pas. Il resta allongé dans le noir, les yeux fermés, et il écouta.
La musique était belle. La musique était triste. La musique était la même que toujours — Chopin, la première ballade, en sol mineur — et elle montait du rez-de-chaussée à travers les étages, à travers le béton et le bois et la pierre et le quartz, elle montait et elle descendait et elle emplissait l’hôtel comme l’eau emplit un vase, et l’hôtel résonnait, vibrait, vivait de cette musique, cent quarante chambres qui vibraient doucement dans le noir, cent quarante chambres accordées sur la même fréquence, et les housses blanches sur les meubles qui frémissaient peut-être, ou peut-être pas, et les portes fermées qui s’entrebâillaient peut-être, ou peut-être pas, et les couloirs vides qui se remplissaient peut-être, ou peut-être pas, de pas et de voix et de rires et de vie, la vie de soixante-cinq ans de passages, de séjours, de nuits, la vie de tous les noms du registre, tous les visages oubliés, tous les rêves rêvés dans ces lits, toutes les peurs et tous les désirs et toutes les solitudes qui s’étaient déposés ici, couche après couche, comme la neige se dépose sur la montagne.
La musique joua pendant sept minutes. Puis elle s’arrêta.
Le dernier accord trembla dans le silence. Les harmoniques se dissipèrent. Le silence revint — mais un silence habité, un silence qui avait été traversé par la beauté et qui en gardait la trace, comme un visage garde la trace d’un sourire même après que le sourire a disparu.
Caldwell ouvrit les yeux dans le noir.
— Bonsoir, Flora, dit-il.
Et il s’endormit.
*
Au-dessus de lui, l’hôtel se tut.
La neige, dehors, brillait sous les étoiles. Le ciel d’octobre était immense, noir, semé de constellations que les Arapaho avaient nommées avant tout le monde et que personne ne nommait plus. Longs Peak dressait sa masse blanche contre le noir du ciel, et la lune — un croissant mince, à peine visible — éclairait la vallée d’une lumière si faible qu’elle n’éclairait rien, qu’elle ne faisait que rendre l’obscurité plus douce, plus habitable.
Le Stanley Hotel dormait.
Ses cent quarante chambres fermées, ses couloirs déserts, ses housses blanches, ses portes étiquetées. Son bar vide, son restaurant vide, sa salle de bal vide. Sa salle de concert où le Steinway attendait sous sa housse noire, les touches blanches et noires alignées dans le noir, immobile, silencieux, repu.
Et quelque part sur la route entre Estes Park et Boulder, une Coccinelle jaune descendait dans la nuit vers le monde d’en bas, avec un homme et une femme et un carnet à en-tête du Stanley Hotel dans la poche arrière d’un jean, et dans ce carnet des mots qui n’étaient pas encore un livre mais qui le deviendraient, des mots griffonnés dans une cuisine d’hôtel à trois heures du matin par un homme de vingt-sept ans qui avait peur de ce qu’il avait vu et qui écrirait sa peur, qui en ferait un livre, qui donnerait à cet hôtel et à cet homme et à cette nuit une existence que la réalité seule n’aurait jamais pu leur donner — parce que la réalité est ce qui se passe, mais la littérature est ce qui reste.
Et l’hôtel le savait.
*
Le Stanley Hotel existe. Vernon Caldwell n’existe pas.
Stephen et Tabitha King ont séjourné au Stanley Hotel fin octobre 1974.
The Shining a été publié en 1977.
Flora Stanley joue toujours du piano.
