Octobre 1974
Octobre 1974
Deuxième partie
II — LES DERNIERS
1.
Le samedi, Caldwell se réveilla à cinq heures.
Il se réveillait toujours à cinq heures — non par discipline mais par incapacité à dormir davantage, le corps programmé depuis l’enfance pour l’aube, depuis Rawlins et les matins glacés de son père qui cognait contre la porte de sa chambre du plat de la main, une seule fois, sans un mot, et c’était suffisant. Quarante ans plus tard, le père était mort, la porte n’existait plus, mais la main cognait toujours.
Il resta allongé un moment dans le noir. Au-dessus de lui, les tuyaux du plafond formaient un réseau de lignes parallèles que l’obscurité réduisait à des ombres plus sombres que l’ombre. La chaudière soufflait à travers la cloison. Caldwell écouta le bâtiment — les craquements du bois, les soupirs de la tuyauterie, le vent contre les murs du sous-sol, assourdi, lointain, comme un animal qui rode autour d’une maison sans trouver l’entrée.
Il tendit la main vers la table de nuit. Ses doigts trouvèrent la bouteille dans le noir, dévissèrent le bouchon, portèrent le goulot à sa bouche. Une gorgée. Courte. Pas pour le plaisir — pour le calibrage. Le corps de Caldwell fonctionnait selon un système de dosage très précis qu’il avait mis des années à affiner : assez pour que les mains ne tremblent pas, assez pour que la tête ne cogne pas, pas assez pour que les jambes flanchent ou que le jugement se brouille. C’était un art, à sa manière — l’art de maintenir un équilibre entre le trop et le pas assez, entre la lucidité et ce que la lucidité rendait insupportable.
Il se leva, enfila son jean, ses bottes, un pull en laine grise, et monta à la cuisine.
Le café du Stanley était stocké dans un placard au-dessus de l’évier — du Folgers, en boîte métallique rouge, le même depuis toujours. Caldwell fit chauffer l’eau, versa la poudre dans la tasse, remua avec une cuillère dont le manche était tordu. La cuisine des employés, au petit matin, avait la beauté austère des lieux utilitaires — les surfaces en inox, les plans de travail en bois balafré par des décennies de couteaux, les casseroles accrochées au mur par ordre de taille, le calendrier 1974 punaisé près de la porte avec une photo des Rocheuses en été qui semblait, vue depuis le samedi 26 octobre, appartenir à un autre continent.
Par la fenêtre, la neige.
Elle avait tenu parole. Le parking était recouvert d’une couche de quinze centimètres, blanche, uniforme, sans une trace. Le pick-up de Caldwell avait disparu sous un linceul. Le van de Donna et Patty aussi. La Buick de Donaghue aussi. Les lampadaires du parking étaient encore allumés, et dans leur halo la neige continuait de tomber, moins dense qu’hier soir mais constante, patiente, avec cette obstination minérale des précipitations de montagne qui ne s’arrêtent pas parce qu’il n’y a aucune raison qu’elles s’arrêtent.
Caldwell but son café debout, devant la fenêtre. Il ne s’asseyait pas pour boire son café. C’était l’un de ses rituels — boire debout, face à l’extérieur, pour évaluer la journée. La lumière. Le vent. La neige. Les conditions. Comme un marin qui scrute la mer avant de sortir du port, sauf que Caldwell n’avait jamais vu la mer et ne la verrait probablement jamais.
Le thermomètre extérieur accroché au chambranle de la fenêtre indiquait 24 degrés Fahrenheit. Moins quatre en Celsius. Froid pour un 26 octobre. Pas exceptionnel, mais précoce. L’hiver avançait ses pions.
2.
À huit heures, Caldwell avait déblayé le perron, dégagé les marches du porche, et creusé un chemin entre l’entrée principale et le parking. Il travaillait à la pelle, méthodiquement, sans hâte, le souffle régulier malgré l’altitude, la sueur sous le blouson de flanelle. Le froid lui faisait du bien. Le froid était honnête — il ne prétendait pas être autre chose que ce qu’il était, il ne trichait pas, il ne mentait pas, il ne vous disait pas que tout allait bien quand rien n’allait. Le froid disait : je suis là, couvre-toi ou meurs. Caldwell respectait cette franchise.
Donna et Patty descendirent à neuf heures, emmitouflées dans leurs anoraks, les cheveux encore humides de la douche. Elles avaient dormi au troisième, dans une chambre de service, pour terminer le travail de fermeture ce matin. Elles regardèrent la neige avec cette expression familière des gens du Colorado — pas de surprise, pas de contrariété, juste une évaluation rapide de la profondeur et de la route à prendre.
— La 36 est dégagée ? demanda Donna.
— Sais pas, dit Caldwell. Appelez la station de Lyons.
Elles appelèrent. La 36 était ouverte mais enneigée. Praticable avec précaution. Elles finirent les dernières chambres du troisième en une heure — les quatre qui restaient, les plus éloignées, celles du bout du couloir est, les chambres dont personne ne voulait en saison parce qu’elles donnaient sur l’arrière du bâtiment et sur le flanc de la montagne, et dont personne ne voulait hors saison parce qu’elles étaient, disaient les femmes de chambre, les plus froides de l’hôtel, d’un froid qui ne s’expliquait pas par les courants d’air ni par la position des radiateurs mais par quelque chose d’autre, quelque chose que Donna appelait « la mémoire des murs » et que Patty appelait « des conneries ».
À onze heures, elles descendirent leurs sacs, les chargèrent dans le van, et vinrent dire au revoir à Caldwell qui fumait une cigarette sous le porche.
— Bon hiver, Vernon.
— Bon hiver, les filles.
Donna hésita. Elle avait quelque chose à dire et ne le disait pas. Caldwell le voyait — il voyait toujours quand les gens avaient quelque chose à dire, parce que les gens qui ont quelque chose à dire ont un mouvement des lèvres, un infime pincement, comme s’ils retenaient les mots physiquement.
— Quoi, dit Caldwell.
— Rien. Fais attention à toi, c’est tout.
Le van démarra, patina sur la neige du parking, trouva ses marques et descendit l’allée. Caldwell le regarda disparaître dans les pins. Un silence nouveau s’installa — le silence de l’après-départ, qui est différent du silence de l’absence, parce qu’il contient encore l’écho de la présence, la trace thermique des corps qui viennent de quitter un lieu.
Il écrasa sa cigarette sous sa botte.
Il ne restait plus que Donaghue, Grady, Marge, le couple de la 217, et lui.
3.
Marge passa la matinée dans l’office du rez-de-chaussée à dresser l’inventaire de fin de saison.
C’était un travail de bénédictin qu’elle accomplissait chaque année avec une rigueur qui confinait à la maniaquerie — compter les draps (quatre cent vingt-deux draps blancs, cent dix housses de couette, deux cent trente taies d’oreiller), les serviettes (six cent quatre, dont quatorze tachées, huit déchirées, trois disparues — les serviettes disparaissaient toujours, c’était un mystère de l’hôtellerie que trente-deux ans de carrière n’avaient pas résolu), les savonnettes encore emballées (mille cent six, marque Cashmere Bouquet, le même fournisseur depuis 1953), les ampoules de rechange, les produits d’entretien, le papier toilette.
Elle notait tout dans un registre à la couverture noire — le même type de registre depuis toujours, commandé chez un papetier de Denver qui avait lui-même fermé boutique en 1968 mais dont Marge avait racheté le stock restant, quarante-trois registres identiques empilés dans un placard de l’office, de quoi durer jusqu’à la fin du monde ou jusqu’à la fin de Marge, selon ce qui arriverait en premier.
Elle s’interrompit à midi pour préparer des sandwichs. Jambon, fromage, moutarde, pain de seigle — les mêmes sandwichs depuis trente-deux ans, parce que Marge croyait à la constance dans toutes les choses, y compris les sandwichs, et que la constance, quand on y pense, est peut-être la seule forme de courage accessible à tout le monde.
Elle porta un sandwich à Caldwell, qu’elle trouva dans la chaufferie en train de vérifier une vanne.
— Tu manges ?
— Merci, Marge.
Ils ne se dirent rien d’autre. Marge et Caldwell se connaissaient depuis quatre ans — quatre automnes et quatre printemps, les moments de transition, quand Marge arrivait et que Caldwell partait, ou quand Marge partait et que Caldwell arrivait, comme deux figurines sur une horloge suisse qui ne se croisent qu’en passant. Elle ne l’aimait pas, ne le détestait pas. Elle le plaignait, un peu, de cette pitié prudente qu’on accorde aux gens qu’on sait fragiles et qu’on ne veut pas briser en les regardant de trop près. Elle savait qu’il buvait. Tout le monde savait. Personne ne disait rien parce que personne n’avait de solution, et que dire les choses sans avoir de solution est une cruauté que les gens du Colorado — ces gens taiseux, pratiques, habitués aux distances et aux hivers — s’épargnent entre eux.
4.
L’après-midi, le jeune homme de la 217 descendit.
Grady le vit entrer dans le bar à deux heures — les mains dans les poches d’un jean usé, un pull marron à col roulé qui avait connu des jours meilleurs, les lunettes légèrement de travers. Il avait la démarche des grands types qui ne savent pas quoi faire de leur corps — de longues jambes, des bras trop longs, une façon de se déplacer en diagonale comme s’il évitait des obstacles invisibles. Il s’assit au comptoir, sur le troisième tabouret en partant de la gauche, et commanda un Jack Daniel’s.
— Neat ?
— Avec des glaçons. Beaucoup de glaçons.
Grady servit. L’homme but une gorgée, posa le verre, regarda autour de lui. Le bar du Stanley était une pièce lambrissée de chêne sombre, avec un plafond bas, un comptoir en acajou verni, six tabourets recouverts de cuir vert, et derrière le comptoir, le mur de bouteilles éclairé par des spots qui jetaient des reflets ambrés et cuivrés sur les boiseries. Des photos encadrées étaient accrochées aux murs — des clichés noir et blanc des premières années, l’hôtel en construction, la façade peinte en jaune moutarde, des hommes en chapeaux ronds posant devant des Stanley Steamer garés sur le parking de terre. Et une grande photo, au-dessus de la porte, d’un couple en tenue de soirée du début du siècle — lui, maigre, moustachu, le regard fiévreux du convalescent ; elle, droite, les mains croisées, un visage d’une sérénité absolue.
— C’est eux ? demanda le jeune homme.
— Freelan et Flora Stanley, dit Grady. 1911 ou 1912, quelque chose comme ça.
L’homme se leva, s’approcha de la photo, l’examina de près. Il resta longtemps devant elle — plus longtemps qu’un client ordinaire, plus longtemps que ne le justifiait la courtoisie ou la curiosité, assez longtemps pour que Grady le remarque et note mentalement que ce type regardait les choses avec une intensité particulière, l’intensité de quelqu’un qui ne regarde pas seulement avec les yeux mais avec tout le reste, qui absorbe, qui stocke, qui transforme.
— Il était malade, dit le jeune homme.
— Tuberculose. Les médecins lui avaient donné six mois. Il est monté ici en 1903, quasiment mourant. L’air des montagnes l’a guéri. Il a vécu jusqu’à quatre-vingt-onze ans.
— Et elle ?
— Pianiste. Elle jouait dans la salle de concert — Stanley l’avait fait construire pour elle. Chopin, Schumann. Elle est morte ici, en 39. AVC. Stanley l’a suivie un an après.
Le jeune homme revint s’asseoir au comptoir. Il but une gorgée, fit tourner les glaçons dans le verre avec son index — un geste d’enfant, un geste qu’un adulte ne fait que lorsqu’il pense à autre chose.
— Ça fait combien d’hivers, qu’il est fermé ?
— Il a toujours fermé l’hiver. Depuis le début. Ils ne chauffaient que les parties communes. Cent quarante chambres, à cette altitude, en hiver — vous imaginez la facture. L’année dernière seulement ils ont commencé à parler de l’ouvrir toute l’année. Mais pour l’instant, il ferme.
— Et il reste quelqu’un ?
— Le gardien. Un type. Tout seul pendant cinq mois.
— Tout seul.
— Tout seul.
Le jeune homme ne dit rien. Il regardait son verre. Grady reconnut l’expression — il l’avait vue cent fois en onze saisons, sur des visages différents, cette expression qui signifie que le cerveau vient d’attraper quelque chose, une image, une idée, un fil, et qu’il tire dessus en silence pour voir ce qui vient.
— Comment il s’appelle ? demanda le jeune homme.
— Caldwell. Vernon Caldwell. Il est dans la chaufferie, en bas. Vous voulez un autre verre ?
— Pas tout de suite. Est-ce que… l’hôtel est hanté ?
Grady sourit. C’était la question que tous les clients posaient tôt ou tard — certains avec ironie, certains avec espoir, certains avec peur. Le jeune homme la posait avec autre chose, quelque chose que Grady ne sut pas identifier immédiatement. De l’appétit, peut-être.
— Ça dépend de ce que vous appelez hanté, dit Grady.
5.
Grady raconta.
Pas tout d’un coup. Les bons barmans ne racontent pas tout d’un coup. Ils distillent, ils dosent, ils laissent des blancs que le client remplit lui-même — parce qu’un blanc que le client remplit est toujours plus effrayant que le récit le plus détaillé, de la même manière qu’une porte fermée est toujours plus terrifiante qu’une porte ouverte.
Il raconta l’explosion de 1911.
La nuit du 25 juin. L’orage. La panne d’électricité. Stanley avait fait installer des conduites de gaz dans l’hôtel comme système de secours, et le gaz avait fui — une fuite silencieuse, invisible, qui avait rempli l’espace entre le plancher du deuxième étage et le plafond du premier comme de l’eau remplit une baignoire. Elizabeth Wilson, la gouvernante en chef, était montée à la 217 avec une bougie pour allumer la lanterne à gaz. Elle avait ouvert la porte. L’allumette avait craqué. Et le monde avait explosé.
— On a entendu la détonation à plus d’un mile, dit Grady. La baignoire de la 217 a volé en l’air. Elizabeth a été soufflée à travers le plancher — elle a atterri dans la salle à manger, un étage plus bas. Les deux chevilles brisées. Le toit de l’aile est soufflé. Dix pour cent de l’hôtel détruit en une seconde.
— Elle est morte ?
— Non. Elle est tombée dans le coma, elle s’est réveillée, et deux mois plus tard elle était de retour au travail. Elle a travaillé ici jusqu’en 1950. Quarante ans de service.
— Et après ?
— Après, elle est morte. Mais c’est là que ça devient intéressant.
Grady essuya le comptoir, prit son temps. Le jeune homme attendait, le verre à mi-chemin entre le comptoir et ses lèvres.
— Depuis sa mort, les clients de la 217 rapportent des choses. Des valises qu’ils retrouvent défaites le matin alors qu’ils les avaient fermées. Des vêtements pliés, rangés, qu’ils avaient laissés en vrac. Des lumières qui s’allument et s’éteignent. Et pour les couples qui ne sont pas mariés — ça c’est le meilleur — une présence froide qui s’installe entre eux dans le lit. Comme si Elizabeth, même morte, continuait à faire respecter les bonnes mœurs.
Le jeune homme ne souriait pas. Il écoutait avec une gravité presque enfantine, la gravité de quelqu’un à qui on raconte une histoire au coin du feu et qui y croit — non pas naïvement, non pas superstitieusement, mais de cette croyance provisoire et volontaire qui est le début de toute fiction.
— Et le piano ? demanda-t-il.
Grady le regarda.
— Qui vous a parlé du piano ?
— Personne. J’ai entendu quelque chose, hier soir. Vers minuit. Un son — pas de la musique, pas vraiment. Une note. Une seule note. Qui venait d’en bas. De la salle de concert, je crois.
Grady reposa le chiffon. Pendant un instant — très bref, presque imperceptible — quelque chose passa sur son visage, une ombre, un voile, l’expression d’un homme qui sait quelque chose qu’il ne devrait pas savoir et qui n’a pas envie de le partager.
— Flora Stanley, dit-il. Elle jouait du piano. Elle joue encore.
6.
Caldwell apparut à quatre heures.
Il entra dans le bar par la porte de service, celle qui donnait sur le couloir de la cuisine, et s’installa à l’extrémité du comptoir, à sa place habituelle — le dernier tabouret, celui qui était le plus éloigné de l’entrée et le plus proche du mur, la place d’un homme qui veut voir sans être vu, ou qui veut boire sans être jugé, ou les deux. Il portait son blouson de flanelle ouvert sur un pull à col rond taché de cambouis, et ses mains, posées à plat sur le comptoir, étaient rouges du froid et noires de graisse.
Grady posa un verre devant lui sans qu’il ait commandé. Jim Beam, deux doigts, sans glace. Caldwell le vida d’un geste et reposa le verre. Grady le remplit.
— Vernon, dit Grady en désignant le jeune homme d’un mouvement de tête, ce monsieur séjourne à la 217.
Caldwell tourna la tête. Son regard croisa celui du jeune homme — un contact bref, évaluateur, le regard d’un homme qui jauge un autre homme en une seconde et range l’information quelque part où il la retrouvera si nécessaire. Ce qu’il vit : un gosse. Un gosse qui avait l’air fatigué, un peu trop maigre, un peu trop nerveux, avec des yeux très mobiles qui bougeaient derrière les lunettes comme des poissons dans un bocal, des yeux qui enregistraient tout — la disposition des bouteilles, la photo au mur, les mains de Caldwell, les taches de cambouis, le verre vide, le geste de Grady qui remplissait.
— La 217, dit Caldwell. C’est une sacrée chambre.
— C’est ce qu’on me dit.
— Qui vous dit quoi.
— L’explosion. La gouvernante. Le froid.
Caldwell but une gorgée. Lente, cette fois. Il posa le verre et regarda de nouveau le jeune homme, plus longtemps, comme s’il cherchait quelque chose sur son visage — un signe, un indice, une raison de parler ou de se taire.
— Vous êtes écrivain, dit Caldwell.
Ce n’était pas une question. Le jeune homme eut un mouvement de surprise — à peine visible, un tressaillement des épaules, un léger recul de la tête.
— Comment vous savez ?
— Vous posez trop de questions. Les gens normaux ne posent pas autant de questions. Les gens normaux boivent leur verre et regardent la vue. Vous, vous buvez votre verre et vous regardez tout le reste.
Le jeune homme rit. Un rire court, un peu gêné, qui creusa deux fossettes sur ses joues maigres et le fit paraître plus jeune encore — vingt-trois, vingt-quatre ans, pas plus. Mais ses yeux, derrière le rire, ne riaient pas. Ses yeux travaillaient.
— Je m’appelle Steve, dit-il en tendant la main.
— Vernon.
Ils se serrèrent la main. La main de Caldwell enveloppa celle du jeune homme comme un gant de cuir — chaude, sèche, rugueuse, une main qui aurait pu broyer l’autre sans effort et qui la relâcha avec une douceur inattendue.
— Vous êtes le gardien ?
— C’est le mot qu’ils emploient.
— Et vous restez ici tout l’hiver ?
— De novembre à avril. Cinq mois. Quelquefois six, si le printemps tarde.
— Seul.
— Seul.
Le jeune homme le regardait avec cette intensité que Grady avait déjà remarquée, cette façon de ne pas simplement écouter mais d’ingérer, de métaboliser, de transformer chaque mot en quelque chose d’autre — en image, en scène, en réplique. Caldwell le sentait. Il n’aimait pas ça. Il n’aimait pas être regardé de cette manière, avec cet appétit, comme si on cherchait à le lire de l’intérieur.
— Et comment c’est ? demanda le jeune homme. L’hiver ici. Seul.
Caldwell fit signe à Grady de remplir son verre. Troisième. Grady versa sans commentaire.
— C’est silencieux, dit Caldwell. C’est très silencieux.
— Et ?
— Et rien. C’est silencieux. La neige tombe. Le vent souffle. La chaudière tourne. On fait sa ronde. On mange. On dort. On recommence. C’est pas compliqué.
— Vous n’avez jamais… je sais pas… entendu des choses ?
Caldwell prit le temps de boire. Le bourbon descendit, chaud, familier, un ancien ami qui ne vous pose pas de questions.
— Monsieur, dit Caldwell, cet hôtel a soixante-cinq ans. Il est construit en bois et en pierre sur un socle de granite. Le bois travaille. La pierre aussi, à sa manière. L’altitude fait des choses aux matériaux que les gens d’en bas ne comprennent pas. Le froid contracte, la chaleur dilate. Les tuyaux ont des poches d’air qui circulent. Le vent s’engouffre dans les interstices. Vous pouvez expliquer à peu près tout ce que vous entendez ici par la physique et la météorologie.
— À peu près ?
Caldwell posa sur le jeune homme un regard long, plat, indéchiffrable — le regard d’un homme qui a décidé depuis longtemps ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas, et qui ne reviendra pas sur cette décision.
— À peu près, dit-il.
Dehors, la neige tombait toujours. Par la fenêtre du bar — une seule fenêtre, étroite, qui donnait sur le côté est du bâtiment — on voyait les flocons dans la lumière pâle de l’après-midi, et au-delà des flocons, les pins, et au-delà des pins, rien. Le monde s’arrêtait aux pins. Le reste avait cessé d’exister.
7.
Grady ferma le bar à six heures.
Il rinça les derniers verres, essuya le comptoir une dernière fois, rangea les bouteilles, vérifia les stocks, nota les chiffres dans le carnet accroché au mur derrière la caisse — quatre bouteilles de Jack Daniel’s entamées, deux de Jim Beam, une de Maker’s Mark, sept bières en bouteille, le reste intact. Il retira son tablier, le plia, le posa sur le comptoir. Regarda la salle vide — les tabourets, le bois lustré, la lumière des spots sur les bouteilles. Onze saisons. Onze automnes à fermer ce bar, à poser ce tablier, à regarder cette salle pour la dernière fois avant le printemps.
Il monta dans sa chambre au premier, fit son sac, redescendit. Dans le hall, Donaghue attendait, manteau enfilé, serviette à la main. Marge était là aussi, emmitouflée dans un anorak violet, un bonnet de laine enfoncé jusqu’aux sourcils, ses registres sous le bras.
— La route ? demanda Donaghue.
— J’ai appelé, dit Marge. C’est passable. Mais si on veut descendre ce soir, il ne faut pas traîner.
Donaghue se tourna vers Caldwell, qui se tenait au pied de l’escalier, les bras croisés.
— Le dossier est sur le bureau. Le numéro de la compagnie est sur la première page. En cas d’urgence, vous appelez le bureau du shérif d’Estes Park, le numéro est aussi dans le dossier. La livraison de fioul est prévue le 15 novembre, sauf si la route est fermée, auquel cas ils reportent. Vous avez assez de provisions pour six semaines. Des questions ?
— Pas de questions.
— Les clients de la 217 devaient partir aujourd’hui. Avec la neige, ils partiront peut-être demain. Ils ont payé. Ne vous en occupez pas.
— D’accord.
— Bon hiver, Vernon.
— Bon hiver, monsieur Donaghue.
Marge s’approcha de Caldwell. Elle le regarda avec cette expression qu’il connaissait — pas de la pitié, non, Marge ne faisait pas dans la pitié, plutôt une sorte d’inventaire silencieux, comme si elle vérifiait l’état d’un meuble avant de quitter la pièce.
— Il y a du ragoût de bœuf dans le congélateur, dit-elle. Et des parts de tarte aux pommes. Tu n’as qu’à réchauffer.
— Merci, Marge.
— Mange correctement, Vernon.
C’était un ordre, pas un conseil. Caldwell hocha la tête. Marge hocha la tête. Ils ne se touchèrent pas, ne se sourirent pas. Quelque chose passa entre eux — une reconnaissance, peut-être, la reconnaissance muette de deux personnes qui savent que l’une va rester et l’autre va partir, et que cette séparation, bien qu’elle se répète chaque année, n’est jamais tout à fait anodine.
Ils sortirent. Trois voitures — la Buick de Donaghue, la Pontiac de Marge, la Chevelle de Grady — démarrèrent dans la neige, patinèrent, trouvèrent la route, s’éloignèrent. Les phares découpèrent des tunnels de lumière dans les flocons, puis les tunnels rétrécirent, puis ils disparurent.
Caldwell resta sous le porche.
Le silence qui suivit le départ des voitures n’était pas un silence ordinaire. C’était un silence géologique — le silence de la montagne et de la vallée et de la neige et du ciel, un silence qui existait depuis des millions d’années et qui avait été temporairement interrompu par soixante-cinq ans de présence humaine, et qui reprenait maintenant ses droits avec la tranquillité implacable des choses qui ont le temps. Le Stanley Hotel, dans ce silence, n’était plus un hôtel. Il était un accident. Une anomalie. Un objet blanc et rectangulaire posé dans un paysage qui n’avait pas été conçu pour lui et qui, patiemment, infatigablement, travaillait à le reprendre.
Caldwell rentra. Ferma la porte. Le bruit du loquet résonna dans le hall comme un coup de feu.
8.
Le dîner eut lieu dans la cuisine des employés, parce que le restaurant était fermé et que Caldwell n’allait certainement pas dresser une table dans la salle à manger pour trois personnes.
La femme avait préparé quelque chose — elle avait trouvé le ragoût de Marge dans le congélateur, l’avait réchauffé, avait mis la table avec ce qu’elle avait trouvé. Trois assiettes, trois verres, trois fourchettes, trois couteaux. Elle avait cette compétence calme des femmes qui savent transformer n’importe quel espace en un lieu habitable, qui savent qu’un repas partagé est un acte civilisateur, une digue contre le chaos.
Elle s’appelait Tabitha. Caldwell l’apprit ce soir-là. Son mari s’appelait Steve. Ils habitaient Boulder. Il enseignait — non, il avait enseigné, il n’enseignait plus, il écrivait. Il avait publié un livre l’année précédente — un roman — et un autre cette année, et il travaillait sur un troisième mais ça n’avançait pas, ça n’avançait pas du tout, c’est pour ça qu’ils étaient montés à Estes Park, pour souffler, pour sortir de Boulder, pour voir autre chose que les murs de leur appartement et les piles de copies à corriger — parce qu’il corrigeait aussi des copies, pour un magazine, pour un peu d’argent, parce que les livres, même quand ils se vendent, ne paient pas le loyer, pas encore, peut-être un jour.
Caldwell écoutait. Il mangeait le ragoût de Marge, buvait de l’eau — il ne buvait pas devant les gens, jamais, c’était une règle qu’il s’était fixée et qu’il tenait, la seule peut-être qu’il tenait encore — et il écoutait. Le jeune homme parlait beaucoup, avec cette énergie nerveuse qu’il avait déjà montrée au bar, les mots se bousculant comme s’il y avait un embouteillage entre son cerveau et sa bouche, et sa femme posait parfois la main sur son bras, doucement, un geste d’apaisement ou de ralentissement, et il s’arrêtait une seconde, reprenait son souffle, et repartait.
— C’est quoi, vos livres ? demanda Caldwell.
Le jeune homme eut un moment d’hésitation — cette hésitation caractéristique des auteurs à qui on pose la question, parce que répondre « je suis écrivain » à un inconnu est un acte d’orgueil qui vous expose au ridicule si l’inconnu n’a jamais entendu votre nom, ce qui est le cas dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des situations.
— De l’horreur, dit-il. Des histoires de peur. Le surnaturel, les fantômes, les maisons hantées, ce genre de choses.
— Ah, dit Caldwell.
Un seul mot. Mais la manière dont il le dit — plate, neutre, sans inflexion — contenait quelque chose que le jeune homme perçut sans pouvoir le nommer. Pas du mépris. Pas de l’amusement. Plutôt une forme de reconnaissance. Comme si Caldwell venait de comprendre quelque chose sur ce gosse, quelque chose qui expliquait les questions, l’intensité du regard, l’intérêt pour l’hôtel, pour l’explosion, pour les fantômes — et que cette compréhension ne lui faisait ni chaud ni froid, parce que Vernon Caldwell avait depuis longtemps cessé de s’étonner des raisons pour lesquelles les gens font ce qu’ils font.
— Et vous, dit le jeune homme. Avant d’être gardien. Vous faisiez quoi ?
Caldwell reposa sa fourchette. Un geste lent, délibéré, comme s’il posait une arme.
— Pas grand-chose, dit-il. Des trucs.
Tabitha changea de sujet. Elle demanda à Caldwell s’il avait de la famille. Il dit non. Elle demanda s’il avait vécu ailleurs qu’au Wyoming et au Colorado. Il dit qu’il avait voyagé un peu. Elle ne demanda pas où, parce qu’elle sentait — cette femme sentait les choses avec une acuité que Caldwell trouva presque dérangeante — que « voyagé un peu » signifiait quelque chose de précis et de douloureux, et qu’il ne fallait pas insister.
Après le dîner, le jeune homme aida à débarrasser, et Tabitha monta se coucher. Elle embrassa son mari sur la tempe, dit bonsoir à Caldwell avec un sourire qui était à la fois chaleureux et prudent — le sourire de quelqu’un qui vous souhaite sincèrement une bonne nuit mais qui n’est pas sûr que la nuit sera bonne — et disparut dans l’escalier.
Les deux hommes restèrent seuls dans la cuisine.
Le silence, entre eux, n’était pas gênant. C’était un silence d’hommes — un silence qui n’a pas besoin d’être rempli, qui n’est pas une absence de communication mais une forme de communication en soi, un accord tacite pour ne rien dire tant qu’il n’y a rien à dire.
Caldwell fit du café. Le jeune homme accepta une tasse. Ils burent en silence, assis de part et d’autre de la table en bois balafrée, et la neige tombait dehors, et la chaudière soufflait en dessous, et l’hôtel craquait au-dessus.
— Cet hôtel, dit le jeune homme. Il est construit sur quoi ?
— Du granite. Et du quartz, aussi. Toute la vallée est sur un socle de quartz.
— C’est vrai que le quartz stocke l’énergie ?
Caldwell le regarda par-dessus sa tasse.
— J’en sais rien, dit-il. Je suis mécanicien, pas géologue.
— Mais les gens le disent.
— Les gens disent beaucoup de choses.
— Et vous ? Qu’est-ce que vous dites, vous ?
Caldwell but une gorgée de café. Longue. Le temps de décider. Puis il reposa la tasse et dit, d’une voix très calme, très plate, la voix d’un homme qui énonce un fait :
— Je dis que cet hôtel a été construit par un homme qui aurait dû mourir. Sur une terre qui a été volée à un lord anglais qui l’avait lui-même volée aux Indiens. Et que la première chose qui s’est passée ici, c’est qu’une femme a été soufflée à travers un plancher et qu’elle a refusé de mourir aussi. Et que la deuxième chose qui s’est passée, c’est que la femme du fondateur est morte ici et qu’elle a refusé de partir.
Il se tut. Le jeune homme ne bougeait pas.
— Je dis, reprit Caldwell, que dans cet hôtel, personne ne meurt et personne ne part. Ils restent. On ne sait pas pourquoi. On ne sait pas comment. Mais ils restent.
Dans le silence qui suivit, quelque chose bougea dans le plafond — un craquement, long, lent, qui traversa la cuisine d’un mur à l’autre, comme un pas. Caldwell ne leva pas les yeux. Le jeune homme si.
— C’est le bois, dit Caldwell. C’est toujours le bois.
Mais il ne regardait pas le plafond. Il regardait sa tasse. Et ses mains, autour de la tasse, tremblaient légèrement.
9.
À dix heures du soir, Caldwell fit sa ronde.
Le jeune homme demanda s’il pouvait l’accompagner. Caldwell haussa les épaules — un geste qui signifiait oui sans coûter un mot. Ils montèrent ensemble l’escalier principal, Caldwell devant, lampe torche en main, le jeune homme derrière, les mains dans les poches, la tête levée vers les étages supérieurs qui disparaissaient dans la pénombre.
L’hôtel, vidé de ses derniers occupants — Donaghue, Marge, Grady, Donna et Patty, tous partis, tous descendus vers le monde d’en bas — l’hôtel avait changé. Le jeune homme le sentit dès le premier étage. Ce n’était pas une question de température, bien que l’air fût plus froid. Ce n’était pas une question de lumière, bien que les appliques murales, allumées à mi-puissance, jetassent des ombres inhabituelles. C’était autre chose. Une densité. L’air était plus dense — comme si l’hôtel, libéré du poids des vivants, avait expiré, s’était détendu, avait occupé l’espace que les corps humains laissaient vacant. Les couloirs semblaient plus larges. Les plafonds plus hauts. Les distances plus longues.
— C’est toujours comme ça ? murmura le jeune homme.
— Comme quoi ?
— Comme si… l’hôtel était plus grand, la nuit.
Caldwell ne répondit pas. Il avançait dans le couloir du premier étage, vérifiant les extincteurs, les portes, les fenêtres. Le jeune homme le suivait, et ses yeux faisaient ce que Caldwell avait deviné qu’ils feraient — ils dévoraient. Ils dévoraient la moquette rouge sombre, les appliques en laiton, les portes numérotées, la perspective du couloir qui se resserrait au loin, les ombres qui bougeaient quand ils marchaient, projetées par la lampe torche de Caldwell sur les murs couleur crème.
Au deuxième étage, le jeune homme s’arrêta devant sa propre porte — la 217. Il posa la main sur la poignée et resta là, comme s’il écoutait quelque chose à travers le bois. Caldwell l’attendit, dix pas plus loin, sans impatience. Les gens faisaient souvent ça, s’arrêter devant des portes, dans cet hôtel. Les portes avaient quelque chose. Caldwell ne savait pas quoi.
Ils montèrent au troisième. Fermé. Les étiquettes aux poignées. FERMÉ POUR LA SAISON. Le couloir était plongé dans l’obscurité — Caldwell n’allumait pas les lumières des étages fermés, pour économiser l’électricité, et la lampe torche découpait un cône blanc dans le noir, un tunnel mouvant qui révélait le couloir par fragments : un morceau de mur, un numéro de chambre, l’angle d’une porte, une applique éteinte.
Le jeune homme vit les housses blanches par l’entrebâillement d’une porte mal fermée. Il s’arrêta, poussa la porte. La chambre apparut dans le faisceau de la lampe — les meubles recouverts, le lit nu, les rideaux tirés. Un alignement de formes spectrales, immobiles, attentives.
— On dirait des fantômes, dit le jeune homme.
— C’est des draps, dit Caldwell.
Ils redescendirent. Au pied de l’escalier, le jeune homme regarda la chaîne et le cadenas qui barraient l’accès au quatrième.
— On ne monte pas ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne monte pas.
La manière dont il le dit — tranchante, définitive, avec une fermeture dans la voix qui interdisait toute relance — surprit le jeune homme. Caldwell s’en aperçut. Il adoucit, très légèrement :
— Condamné pour l’hiver. Pas de chauffage là-haut. Pas de raison d’y aller.
Le jeune homme regarda l’escalier qui montait vers le quatrième, au-delà de la chaîne, dans le noir complet. L’obscurité, là-haut, avait une qualité différente de l’obscurité des autres étages — plus épaisse, plus ancienne, une obscurité qui ne semblait pas seulement due à l’absence de lumière mais à la présence de quelque chose d’autre, quelque chose qui occupait le noir comme un liquide occupe un verre.
— Bonne nuit, dit Caldwell.
— Bonne nuit, Vernon.
Le jeune homme monta au deuxième. Caldwell descendit au sous-sol. Chacun vers sa chambre, chacun vers sa nuit. L’escalier les sépara comme un arbre sépare ses branches — l’un vers le haut, l’autre vers le bas, et entre eux, le tronc immense de l’hôtel, ses cent quarante chambres vides, ses couloirs déserts, ses housses blanches, ses portes fermées, et quelque part, dans la salle de concert verrouillée, le Steinway de Flora Stanley qui attendait dans le noir, couvercle levé, touches blanches et noires alignées comme des dents, prêt à jouer pour personne, pour tout le monde, pour les murs et pour les morts et pour cette nuit d’octobre qui n’en finissait pas de tomber sur les Rocheuses.