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Octobre 1974

Octobre 1974

Deuxième par­tie

II — LES DERNIERS

1.

Le same­di, Cald­well se réveilla à cinq heures.

Il se réveillait tou­jours à cinq heures — non par dis­ci­pline mais par inca­pa­ci­té à dor­mir davan­tage, le corps pro­gram­mé depuis l’en­fance pour l’aube, depuis Raw­lins et les matins gla­cés de son père qui cognait contre la porte de sa chambre du plat de la main, une seule fois, sans un mot, et c’é­tait suf­fi­sant. Qua­rante ans plus tard, le père était mort, la porte n’exis­tait plus, mais la main cognait toujours.

Il res­ta allon­gé un moment dans le noir. Au-des­sus de lui, les tuyaux du pla­fond for­maient un réseau de lignes paral­lèles que l’obs­cu­ri­té rédui­sait à des ombres plus sombres que l’ombre. La chau­dière souf­flait à tra­vers la cloi­son. Cald­well écou­ta le bâti­ment — les cra­que­ments du bois, les sou­pirs de la tuyau­te­rie, le vent contre les murs du sous-sol, assour­di, loin­tain, comme un ani­mal qui rode autour d’une mai­son sans trou­ver l’entrée.

Il ten­dit la main vers la table de nuit. Ses doigts trou­vèrent la bou­teille dans le noir, dévis­sèrent le bou­chon, por­tèrent le gou­lot à sa bouche. Une gor­gée. Courte. Pas pour le plai­sir — pour le cali­brage. Le corps de Cald­well fonc­tion­nait selon un sys­tème de dosage très pré­cis qu’il avait mis des années à affi­ner : assez pour que les mains ne tremblent pas, assez pour que la tête ne cogne pas, pas assez pour que les jambes flanchent ou que le juge­ment se brouille. C’é­tait un art, à sa manière — l’art de main­te­nir un équi­libre entre le trop et le pas assez, entre la luci­di­té et ce que la luci­di­té ren­dait insupportable.

Il se leva, enfi­la son jean, ses bottes, un pull en laine grise, et mon­ta à la cuisine.

Le café du Stan­ley était sto­cké dans un pla­card au-des­sus de l’é­vier — du Fol­gers, en boîte métal­lique rouge, le même depuis tou­jours. Cald­well fit chauf­fer l’eau, ver­sa la poudre dans la tasse, remua avec une cuillère dont le manche était tor­du. La cui­sine des employés, au petit matin, avait la beau­té aus­tère des lieux uti­li­taires — les sur­faces en inox, les plans de tra­vail en bois bala­fré par des décen­nies de cou­teaux, les cas­se­roles accro­chées au mur par ordre de taille, le calen­drier 1974 punai­sé près de la porte avec une pho­to des Rocheuses en été qui sem­blait, vue depuis le same­di 26 octobre, appar­te­nir à un autre continent.

Par la fenêtre, la neige.

Elle avait tenu parole. Le par­king était recou­vert d’une couche de quinze cen­ti­mètres, blanche, uni­forme, sans une trace. Le pick-up de Cald­well avait dis­pa­ru sous un lin­ceul. Le van de Don­na et Pat­ty aus­si. La Buick de Donag­hue aus­si. Les lam­pa­daires du par­king étaient encore allu­més, et dans leur halo la neige conti­nuait de tom­ber, moins dense qu’­hier soir mais constante, patiente, avec cette obs­ti­na­tion miné­rale des pré­ci­pi­ta­tions de mon­tagne qui ne s’ar­rêtent pas parce qu’il n’y a aucune rai­son qu’elles s’arrêtent.

Cald­well but son café debout, devant la fenêtre. Il ne s’as­seyait pas pour boire son café. C’é­tait l’un de ses rituels — boire debout, face à l’ex­té­rieur, pour éva­luer la jour­née. La lumière. Le vent. La neige. Les condi­tions. Comme un marin qui scrute la mer avant de sor­tir du port, sauf que Cald­well n’a­vait jamais vu la mer et ne la ver­rait pro­ba­ble­ment jamais.

Le ther­mo­mètre exté­rieur accro­ché au cham­branle de la fenêtre indi­quait 24 degrés Fah­ren­heit. Moins quatre en Cel­sius. Froid pour un 26 octobre. Pas excep­tion­nel, mais pré­coce. L’hi­ver avan­çait ses pions.

2.

À huit heures, Cald­well avait déblayé le per­ron, déga­gé les marches du porche, et creu­sé un che­min entre l’en­trée prin­ci­pale et le par­king. Il tra­vaillait à la pelle, métho­di­que­ment, sans hâte, le souffle régu­lier mal­gré l’al­ti­tude, la sueur sous le blou­son de fla­nelle. Le froid lui fai­sait du bien. Le froid était hon­nête — il ne pré­ten­dait pas être autre chose que ce qu’il était, il ne tri­chait pas, il ne men­tait pas, il ne vous disait pas que tout allait bien quand rien n’al­lait. Le froid disait : je suis là, couvre-toi ou meurs. Cald­well res­pec­tait cette franchise.

Don­na et Pat­ty des­cen­dirent à neuf heures, emmi­tou­flées dans leurs ano­raks, les che­veux encore humides de la douche. Elles avaient dor­mi au troi­sième, dans une chambre de ser­vice, pour ter­mi­ner le tra­vail de fer­me­ture ce matin. Elles regar­dèrent la neige avec cette expres­sion fami­lière des gens du Colo­ra­do — pas de sur­prise, pas de contra­rié­té, juste une éva­lua­tion rapide de la pro­fon­deur et de la route à prendre.

— La 36 est déga­gée ? deman­da Donna.

— Sais pas, dit Cald­well. Appe­lez la sta­tion de Lyons.

Elles appe­lèrent. La 36 était ouverte mais ennei­gée. Pra­ti­cable avec pré­cau­tion. Elles finirent les der­nières chambres du troi­sième en une heure — les quatre qui res­taient, les plus éloi­gnées, celles du bout du cou­loir est, les chambres dont per­sonne ne vou­lait en sai­son parce qu’elles don­naient sur l’ar­rière du bâti­ment et sur le flanc de la mon­tagne, et dont per­sonne ne vou­lait hors sai­son parce qu’elles étaient, disaient les femmes de chambre, les plus froides de l’hô­tel, d’un froid qui ne s’ex­pli­quait pas par les cou­rants d’air ni par la posi­tion des radia­teurs mais par quelque chose d’autre, quelque chose que Don­na appe­lait « la mémoire des murs » et que Pat­ty appe­lait « des conneries ».

À onze heures, elles des­cen­dirent leurs sacs, les char­gèrent dans le van, et vinrent dire au revoir à Cald­well qui fumait une ciga­rette sous le porche.

— Bon hiver, Vernon.

— Bon hiver, les filles.

Don­na hési­ta. Elle avait quelque chose à dire et ne le disait pas. Cald­well le voyait — il voyait tou­jours quand les gens avaient quelque chose à dire, parce que les gens qui ont quelque chose à dire ont un mou­ve­ment des lèvres, un infime pin­ce­ment, comme s’ils rete­naient les mots physiquement.

— Quoi, dit Caldwell.

— Rien. Fais atten­tion à toi, c’est tout.

Le van démar­ra, pati­na sur la neige du par­king, trou­va ses marques et des­cen­dit l’al­lée. Cald­well le regar­da dis­pa­raître dans les pins. Un silence nou­veau s’ins­tal­la — le silence de l’a­près-départ, qui est dif­fé­rent du silence de l’ab­sence, parce qu’il contient encore l’é­cho de la pré­sence, la trace ther­mique des corps qui viennent de quit­ter un lieu.

Il écra­sa sa ciga­rette sous sa botte.

Il ne res­tait plus que Donag­hue, Gra­dy, Marge, le couple de la 217, et lui.

3.

Marge pas­sa la mati­née dans l’of­fice du rez-de-chaus­sée à dres­ser l’in­ven­taire de fin de saison.

C’é­tait un tra­vail de béné­dic­tin qu’elle accom­plis­sait chaque année avec une rigueur qui confi­nait à la mania­que­rie — comp­ter les draps (quatre cent vingt-deux draps blancs, cent dix housses de couette, deux cent trente taies d’o­reiller), les ser­viettes (six cent quatre, dont qua­torze tachées, huit déchi­rées, trois dis­pa­rues — les ser­viettes dis­pa­rais­saient tou­jours, c’é­tait un mys­tère de l’hô­tel­le­rie que trente-deux ans de car­rière n’a­vaient pas réso­lu), les savon­nettes encore embal­lées (mille cent six, marque Cash­mere Bou­quet, le même four­nis­seur depuis 1953), les ampoules de rechange, les pro­duits d’en­tre­tien, le papier toilette.

Elle notait tout dans un registre à la cou­ver­ture noire — le même type de registre depuis tou­jours, com­man­dé chez un pape­tier de Den­ver qui avait lui-même fer­mé bou­tique en 1968 mais dont Marge avait rache­té le stock res­tant, qua­rante-trois registres iden­tiques empi­lés dans un pla­card de l’of­fice, de quoi durer jus­qu’à la fin du monde ou jus­qu’à la fin de Marge, selon ce qui arri­ve­rait en premier.

Elle s’in­ter­rom­pit à midi pour pré­pa­rer des sand­wichs. Jam­bon, fro­mage, mou­tarde, pain de seigle — les mêmes sand­wichs depuis trente-deux ans, parce que Marge croyait à la constance dans toutes les choses, y com­pris les sand­wichs, et que la constance, quand on y pense, est peut-être la seule forme de cou­rage acces­sible à tout le monde.

Elle por­ta un sand­wich à Cald­well, qu’elle trou­va dans la chauf­fe­rie en train de véri­fier une vanne.

— Tu manges ?

— Mer­ci, Marge.

Ils ne se dirent rien d’autre. Marge et Cald­well se connais­saient depuis quatre ans — quatre automnes et quatre prin­temps, les moments de tran­si­tion, quand Marge arri­vait et que Cald­well par­tait, ou quand Marge par­tait et que Cald­well arri­vait, comme deux figu­rines sur une hor­loge suisse qui ne se croisent qu’en pas­sant. Elle ne l’ai­mait pas, ne le détes­tait pas. Elle le plai­gnait, un peu, de cette pitié pru­dente qu’on accorde aux gens qu’on sait fra­giles et qu’on ne veut pas bri­ser en les regar­dant de trop près. Elle savait qu’il buvait. Tout le monde savait. Per­sonne ne disait rien parce que per­sonne n’a­vait de solu­tion, et que dire les choses sans avoir de solu­tion est une cruau­té que les gens du Colo­ra­do — ces gens tai­seux, pra­tiques, habi­tués aux dis­tances et aux hivers — s’é­pargnent entre eux.

4.

L’a­près-midi, le jeune homme de la 217 descendit.

Gra­dy le vit entrer dans le bar à deux heures — les mains dans les poches d’un jean usé, un pull mar­ron à col rou­lé qui avait connu des jours meilleurs, les lunettes légè­re­ment de tra­vers. Il avait la démarche des grands types qui ne savent pas quoi faire de leur corps — de longues jambes, des bras trop longs, une façon de se dépla­cer en dia­go­nale comme s’il évi­tait des obs­tacles invi­sibles. Il s’as­sit au comp­toir, sur le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche, et com­man­da un Jack Daniel’s.

— Neat ?

— Avec des gla­çons. Beau­coup de glaçons.

Gra­dy ser­vit. L’homme but une gor­gée, posa le verre, regar­da autour de lui. Le bar du Stan­ley était une pièce lam­bris­sée de chêne sombre, avec un pla­fond bas, un comp­toir en aca­jou ver­ni, six tabou­rets recou­verts de cuir vert, et der­rière le comp­toir, le mur de bou­teilles éclai­ré par des spots qui jetaient des reflets ambrés et cui­vrés sur les boi­se­ries. Des pho­tos enca­drées étaient accro­chées aux murs — des cli­chés noir et blanc des pre­mières années, l’hô­tel en construc­tion, la façade peinte en jaune mou­tarde, des hommes en cha­peaux ronds posant devant des Stan­ley Stea­mer garés sur le par­king de terre. Et une grande pho­to, au-des­sus de la porte, d’un couple en tenue de soi­rée du début du siècle — lui, maigre, mous­ta­chu, le regard fié­vreux du conva­les­cent ; elle, droite, les mains croi­sées, un visage d’une séré­ni­té absolue.

— C’est eux ? deman­da le jeune homme.

— Free­lan et Flo­ra Stan­ley, dit Gra­dy. 1911 ou 1912, quelque chose comme ça.

L’homme se leva, s’ap­pro­cha de la pho­to, l’exa­mi­na de près. Il res­ta long­temps devant elle — plus long­temps qu’un client ordi­naire, plus long­temps que ne le jus­ti­fiait la cour­toi­sie ou la curio­si­té, assez long­temps pour que Gra­dy le remarque et note men­ta­le­ment que ce type regar­dait les choses avec une inten­si­té par­ti­cu­lière, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui ne regarde pas seule­ment avec les yeux mais avec tout le reste, qui absorbe, qui stocke, qui transforme.

— Il était malade, dit le jeune homme.

— Tuber­cu­lose. Les méde­cins lui avaient don­né six mois. Il est mon­té ici en 1903, qua­si­ment mou­rant. L’air des mon­tagnes l’a gué­ri. Il a vécu jus­qu’à quatre-vingt-onze ans.

— Et elle ?

— Pia­niste. Elle jouait dans la salle de concert — Stan­ley l’a­vait fait construire pour elle. Cho­pin, Schu­mann. Elle est morte ici, en 39. AVC. Stan­ley l’a sui­vie un an après.

Le jeune homme revint s’as­seoir au comp­toir. Il but une gor­gée, fit tour­ner les gla­çons dans le verre avec son index — un geste d’en­fant, un geste qu’un adulte ne fait que lors­qu’il pense à autre chose.

— Ça fait com­bien d’hi­vers, qu’il est fermé ?

— Il a tou­jours fer­mé l’hi­ver. Depuis le début. Ils ne chauf­faient que les par­ties com­munes. Cent qua­rante chambres, à cette alti­tude, en hiver — vous ima­gi­nez la fac­ture. L’an­née der­nière seule­ment ils ont com­men­cé à par­ler de l’ou­vrir toute l’an­née. Mais pour l’ins­tant, il ferme.

— Et il reste quelqu’un ?

— Le gar­dien. Un type. Tout seul pen­dant cinq mois.

— Tout seul.

— Tout seul.

Le jeune homme ne dit rien. Il regar­dait son verre. Gra­dy recon­nut l’ex­pres­sion — il l’a­vait vue cent fois en onze sai­sons, sur des visages dif­fé­rents, cette expres­sion qui signi­fie que le cer­veau vient d’at­tra­per quelque chose, une image, une idée, un fil, et qu’il tire des­sus en silence pour voir ce qui vient.

— Com­ment il s’ap­pelle ? deman­da le jeune homme.

— Cald­well. Ver­non Cald­well. Il est dans la chauf­fe­rie, en bas. Vous vou­lez un autre verre ?

— Pas tout de suite. Est-ce que… l’hô­tel est hanté ?

Gra­dy sou­rit. C’é­tait la ques­tion que tous les clients posaient tôt ou tard — cer­tains avec iro­nie, cer­tains avec espoir, cer­tains avec peur. Le jeune homme la posait avec autre chose, quelque chose que Gra­dy ne sut pas iden­ti­fier immé­dia­te­ment. De l’ap­pé­tit, peut-être.

— Ça dépend de ce que vous appe­lez han­té, dit Grady.

5.

Gra­dy raconta.

Pas tout d’un coup. Les bons bar­mans ne racontent pas tout d’un coup. Ils dis­til­lent, ils dosent, ils laissent des blancs que le client rem­plit lui-même — parce qu’un blanc que le client rem­plit est tou­jours plus effrayant que le récit le plus détaillé, de la même manière qu’une porte fer­mée est tou­jours plus ter­ri­fiante qu’une porte ouverte.

Il racon­ta l’ex­plo­sion de 1911.

La nuit du 25 juin. L’o­rage. La panne d’élec­tri­ci­té. Stan­ley avait fait ins­tal­ler des conduites de gaz dans l’hô­tel comme sys­tème de secours, et le gaz avait fui — une fuite silen­cieuse, invi­sible, qui avait rem­pli l’es­pace entre le plan­cher du deuxième étage et le pla­fond du pre­mier comme de l’eau rem­plit une bai­gnoire. Eli­za­beth Wil­son, la gou­ver­nante en chef, était mon­tée à la 217 avec une bou­gie pour allu­mer la lan­terne à gaz. Elle avait ouvert la porte. L’al­lu­mette avait cra­qué. Et le monde avait explosé.

— On a enten­du la déto­na­tion à plus d’un mile, dit Gra­dy. La bai­gnoire de la 217 a volé en l’air. Eli­za­beth a été souf­flée à tra­vers le plan­cher — elle a atter­ri dans la salle à man­ger, un étage plus bas. Les deux che­villes bri­sées. Le toit de l’aile est souf­flé. Dix pour cent de l’hô­tel détruit en une seconde.

— Elle est morte ?

— Non. Elle est tom­bée dans le coma, elle s’est réveillée, et deux mois plus tard elle était de retour au tra­vail. Elle a tra­vaillé ici jus­qu’en 1950. Qua­rante ans de service.

— Et après ?

— Après, elle est morte. Mais c’est là que ça devient intéressant.

Gra­dy essuya le comp­toir, prit son temps. Le jeune homme atten­dait, le verre à mi-che­min entre le comp­toir et ses lèvres.

— Depuis sa mort, les clients de la 217 rap­portent des choses. Des valises qu’ils retrouvent défaites le matin alors qu’ils les avaient fer­mées. Des vête­ments pliés, ran­gés, qu’ils avaient lais­sés en vrac. Des lumières qui s’al­lument et s’é­teignent. Et pour les couples qui ne sont pas mariés — ça c’est le meilleur — une pré­sence froide qui s’ins­talle entre eux dans le lit. Comme si Eli­za­beth, même morte, conti­nuait à faire res­pec­ter les bonnes mœurs.

Le jeune homme ne sou­riait pas. Il écou­tait avec une gra­vi­té presque enfan­tine, la gra­vi­té de quel­qu’un à qui on raconte une his­toire au coin du feu et qui y croit — non pas naï­ve­ment, non pas super­sti­tieu­se­ment, mais de cette croyance pro­vi­soire et volon­taire qui est le début de toute fiction.

— Et le pia­no ? demanda-t-il.

Gra­dy le regarda.

— Qui vous a par­lé du piano ?

— Per­sonne. J’ai enten­du quelque chose, hier soir. Vers minuit. Un son — pas de la musique, pas vrai­ment. Une note. Une seule note. Qui venait d’en bas. De la salle de concert, je crois.

Gra­dy repo­sa le chif­fon. Pen­dant un ins­tant — très bref, presque imper­cep­tible — quelque chose pas­sa sur son visage, une ombre, un voile, l’ex­pres­sion d’un homme qui sait quelque chose qu’il ne devrait pas savoir et qui n’a pas envie de le partager.

— Flo­ra Stan­ley, dit-il. Elle jouait du pia­no. Elle joue encore.

6.

Cald­well appa­rut à quatre heures.

Il entra dans le bar par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur le cou­loir de la cui­sine, et s’ins­tal­la à l’ex­tré­mi­té du comp­toir, à sa place habi­tuelle — le der­nier tabou­ret, celui qui était le plus éloi­gné de l’en­trée et le plus proche du mur, la place d’un homme qui veut voir sans être vu, ou qui veut boire sans être jugé, ou les deux. Il por­tait son blou­son de fla­nelle ouvert sur un pull à col rond taché de cam­bouis, et ses mains, posées à plat sur le comp­toir, étaient rouges du froid et noires de graisse.

Gra­dy posa un verre devant lui sans qu’il ait com­man­dé. Jim Beam, deux doigts, sans glace. Cald­well le vida d’un geste et repo­sa le verre. Gra­dy le remplit.

— Ver­non, dit Gra­dy en dési­gnant le jeune homme d’un mou­ve­ment de tête, ce mon­sieur séjourne à la 217.

Cald­well tour­na la tête. Son regard croi­sa celui du jeune homme — un contact bref, éva­lua­teur, le regard d’un homme qui jauge un autre homme en une seconde et range l’in­for­ma­tion quelque part où il la retrou­ve­ra si néces­saire. Ce qu’il vit : un gosse. Un gosse qui avait l’air fati­gué, un peu trop maigre, un peu trop ner­veux, avec des yeux très mobiles qui bou­geaient der­rière les lunettes comme des pois­sons dans un bocal, des yeux qui enre­gis­traient tout — la dis­po­si­tion des bou­teilles, la pho­to au mur, les mains de Cald­well, les taches de cam­bouis, le verre vide, le geste de Gra­dy qui remplissait.

— La 217, dit Cald­well. C’est une sacrée chambre.

— C’est ce qu’on me dit.

— Qui vous dit quoi.

— L’ex­plo­sion. La gou­ver­nante. Le froid.

Cald­well but une gor­gée. Lente, cette fois. Il posa le verre et regar­da de nou­veau le jeune homme, plus long­temps, comme s’il cher­chait quelque chose sur son visage — un signe, un indice, une rai­son de par­ler ou de se taire.

— Vous êtes écri­vain, dit Caldwell.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Le jeune homme eut un mou­ve­ment de sur­prise — à peine visible, un tres­saille­ment des épaules, un léger recul de la tête.

— Com­ment vous savez ?

— Vous posez trop de ques­tions. Les gens nor­maux ne posent pas autant de ques­tions. Les gens nor­maux boivent leur verre et regardent la vue. Vous, vous buvez votre verre et vous regar­dez tout le reste.

Le jeune homme rit. Un rire court, un peu gêné, qui creu­sa deux fos­settes sur ses joues maigres et le fit paraître plus jeune encore — vingt-trois, vingt-quatre ans, pas plus. Mais ses yeux, der­rière le rire, ne riaient pas. Ses yeux travaillaient.

— Je m’ap­pelle Steve, dit-il en ten­dant la main.

— Ver­non.

Ils se ser­rèrent la main. La main de Cald­well enve­lop­pa celle du jeune homme comme un gant de cuir — chaude, sèche, rugueuse, une main qui aurait pu broyer l’autre sans effort et qui la relâ­cha avec une dou­ceur inattendue.

— Vous êtes le gardien ?

— C’est le mot qu’ils emploient.

— Et vous res­tez ici tout l’hiver ?

— De novembre à avril. Cinq mois. Quel­que­fois six, si le prin­temps tarde.

— Seul.

— Seul.

Le jeune homme le regar­dait avec cette inten­si­té que Gra­dy avait déjà remar­quée, cette façon de ne pas sim­ple­ment écou­ter mais d’in­gé­rer, de méta­bo­li­ser, de trans­for­mer chaque mot en quelque chose d’autre — en image, en scène, en réplique. Cald­well le sen­tait. Il n’ai­mait pas ça. Il n’ai­mait pas être regar­dé de cette manière, avec cet appé­tit, comme si on cher­chait à le lire de l’intérieur.

— Et com­ment c’est ? deman­da le jeune homme. L’hi­ver ici. Seul.

Cald­well fit signe à Gra­dy de rem­plir son verre. Troi­sième. Gra­dy ver­sa sans commentaire.

— C’est silen­cieux, dit Cald­well. C’est très silencieux.

— Et ?

— Et rien. C’est silen­cieux. La neige tombe. Le vent souffle. La chau­dière tourne. On fait sa ronde. On mange. On dort. On recom­mence. C’est pas compliqué.

— Vous n’a­vez jamais… je sais pas… enten­du des choses ?

Cald­well prit le temps de boire. Le bour­bon des­cen­dit, chaud, fami­lier, un ancien ami qui ne vous pose pas de questions.

— Mon­sieur, dit Cald­well, cet hôtel a soixante-cinq ans. Il est construit en bois et en pierre sur un socle de gra­nite. Le bois tra­vaille. La pierre aus­si, à sa manière. L’al­ti­tude fait des choses aux maté­riaux que les gens d’en bas ne com­prennent pas. Le froid contracte, la cha­leur dilate. Les tuyaux ont des poches d’air qui cir­culent. Le vent s’en­gouffre dans les inter­stices. Vous pou­vez expli­quer à peu près tout ce que vous enten­dez ici par la phy­sique et la météorologie.

— À peu près ?

Cald­well posa sur le jeune homme un regard long, plat, indé­chif­frable — le regard d’un homme qui a déci­dé depuis long­temps ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas, et qui ne revien­dra pas sur cette décision.

— À peu près, dit-il.

Dehors, la neige tom­bait tou­jours. Par la fenêtre du bar — une seule fenêtre, étroite, qui don­nait sur le côté est du bâti­ment — on voyait les flo­cons dans la lumière pâle de l’a­près-midi, et au-delà des flo­cons, les pins, et au-delà des pins, rien. Le monde s’ar­rê­tait aux pins. Le reste avait ces­sé d’exister.

7.

Gra­dy fer­ma le bar à six heures.

Il rin­ça les der­niers verres, essuya le comp­toir une der­nière fois, ran­gea les bou­teilles, véri­fia les stocks, nota les chiffres dans le car­net accro­ché au mur der­rière la caisse — quatre bou­teilles de Jack Daniel’s enta­mées, deux de Jim Beam, une de Maker’s Mark, sept bières en bou­teille, le reste intact. Il reti­ra son tablier, le plia, le posa sur le comp­toir. Regar­da la salle vide — les tabou­rets, le bois lus­tré, la lumière des spots sur les bou­teilles. Onze sai­sons. Onze automnes à fer­mer ce bar, à poser ce tablier, à regar­der cette salle pour la der­nière fois avant le printemps.

Il mon­ta dans sa chambre au pre­mier, fit son sac, redes­cen­dit. Dans le hall, Donag­hue atten­dait, man­teau enfi­lé, ser­viette à la main. Marge était là aus­si, emmi­tou­flée dans un ano­rak vio­let, un bon­net de laine enfon­cé jus­qu’aux sour­cils, ses registres sous le bras.

— La route ? deman­da Donaghue.

— J’ai appe­lé, dit Marge. C’est pas­sable. Mais si on veut des­cendre ce soir, il ne faut pas traîner.

Donag­hue se tour­na vers Cald­well, qui se tenait au pied de l’es­ca­lier, les bras croisés.

— Le dos­sier est sur le bureau. Le numé­ro de la com­pa­gnie est sur la pre­mière page. En cas d’ur­gence, vous appe­lez le bureau du shé­rif d’Estes Park, le numé­ro est aus­si dans le dos­sier. La livrai­son de fioul est pré­vue le 15 novembre, sauf si la route est fer­mée, auquel cas ils reportent. Vous avez assez de pro­vi­sions pour six semaines. Des questions ?

— Pas de questions.

— Les clients de la 217 devaient par­tir aujourd’­hui. Avec la neige, ils par­ti­ront peut-être demain. Ils ont payé. Ne vous en occu­pez pas.

— D’ac­cord.

— Bon hiver, Vernon.

— Bon hiver, mon­sieur Donaghue.

Marge s’ap­pro­cha de Cald­well. Elle le regar­da avec cette expres­sion qu’il connais­sait — pas de la pitié, non, Marge ne fai­sait pas dans la pitié, plu­tôt une sorte d’in­ven­taire silen­cieux, comme si elle véri­fiait l’é­tat d’un meuble avant de quit­ter la pièce.

— Il y a du ragoût de bœuf dans le congé­la­teur, dit-elle. Et des parts de tarte aux pommes. Tu n’as qu’à réchauffer.

— Mer­ci, Marge.

— Mange cor­rec­te­ment, Vernon.

C’é­tait un ordre, pas un conseil. Cald­well hocha la tête. Marge hocha la tête. Ils ne se tou­chèrent pas, ne se sou­rirent pas. Quelque chose pas­sa entre eux — une recon­nais­sance, peut-être, la recon­nais­sance muette de deux per­sonnes qui savent que l’une va res­ter et l’autre va par­tir, et que cette sépa­ra­tion, bien qu’elle se répète chaque année, n’est jamais tout à fait anodine.

Ils sor­tirent. Trois voi­tures — la Buick de Donag­hue, la Pon­tiac de Marge, la Che­velle de Gra­dy — démar­rèrent dans la neige, pati­nèrent, trou­vèrent la route, s’é­loi­gnèrent. Les phares décou­pèrent des tun­nels de lumière dans les flo­cons, puis les tun­nels rétré­cirent, puis ils disparurent.

Cald­well res­ta sous le porche.

Le silence qui sui­vit le départ des voi­tures n’é­tait pas un silence ordi­naire. C’é­tait un silence géo­lo­gique — le silence de la mon­tagne et de la val­lée et de la neige et du ciel, un silence qui exis­tait depuis des mil­lions d’an­nées et qui avait été tem­po­rai­re­ment inter­rom­pu par soixante-cinq ans de pré­sence humaine, et qui repre­nait main­te­nant ses droits avec la tran­quilli­té impla­cable des choses qui ont le temps. Le Stan­ley Hotel, dans ce silence, n’é­tait plus un hôtel. Il était un acci­dent. Une ano­ma­lie. Un objet blanc et rec­tan­gu­laire posé dans un pay­sage qui n’a­vait pas été conçu pour lui et qui, patiem­ment, infa­ti­ga­ble­ment, tra­vaillait à le reprendre.

Cald­well ren­tra. Fer­ma la porte. Le bruit du loquet réson­na dans le hall comme un coup de feu.

8.

Le dîner eut lieu dans la cui­sine des employés, parce que le res­tau­rant était fer­mé et que Cald­well n’al­lait cer­tai­ne­ment pas dres­ser une table dans la salle à man­ger pour trois personnes.

La femme avait pré­pa­ré quelque chose — elle avait trou­vé le ragoût de Marge dans le congé­la­teur, l’a­vait réchauf­fé, avait mis la table avec ce qu’elle avait trou­vé. Trois assiettes, trois verres, trois four­chettes, trois cou­teaux. Elle avait cette com­pé­tence calme des femmes qui savent trans­for­mer n’im­porte quel espace en un lieu habi­table, qui savent qu’un repas par­ta­gé est un acte civi­li­sa­teur, une digue contre le chaos.

Elle s’ap­pe­lait Tabi­tha. Cald­well l’ap­prit ce soir-là. Son mari s’ap­pe­lait Steve. Ils habi­taient Boul­der. Il ensei­gnait — non, il avait ensei­gné, il n’en­sei­gnait plus, il écri­vait. Il avait publié un livre l’an­née pré­cé­dente — un roman — et un autre cette année, et il tra­vaillait sur un troi­sième mais ça n’a­van­çait pas, ça n’a­van­çait pas du tout, c’est pour ça qu’ils étaient mon­tés à Estes Park, pour souf­fler, pour sor­tir de Boul­der, pour voir autre chose que les murs de leur appar­te­ment et les piles de copies à cor­ri­ger — parce qu’il cor­ri­geait aus­si des copies, pour un maga­zine, pour un peu d’argent, parce que les livres, même quand ils se vendent, ne paient pas le loyer, pas encore, peut-être un jour.

Cald­well écou­tait. Il man­geait le ragoût de Marge, buvait de l’eau — il ne buvait pas devant les gens, jamais, c’é­tait une règle qu’il s’é­tait fixée et qu’il tenait, la seule peut-être qu’il tenait encore — et il écou­tait. Le jeune homme par­lait beau­coup, avec cette éner­gie ner­veuse qu’il avait déjà mon­trée au bar, les mots se bous­cu­lant comme s’il y avait un embou­teillage entre son cer­veau et sa bouche, et sa femme posait par­fois la main sur son bras, dou­ce­ment, un geste d’a­pai­se­ment ou de ralen­tis­se­ment, et il s’ar­rê­tait une seconde, repre­nait son souffle, et repartait.

— C’est quoi, vos livres ? deman­da Caldwell.

Le jeune homme eut un moment d’hé­si­ta­tion — cette hési­ta­tion carac­té­ris­tique des auteurs à qui on pose la ques­tion, parce que répondre « je suis écri­vain » à un incon­nu est un acte d’or­gueil qui vous expose au ridi­cule si l’in­con­nu n’a jamais enten­du votre nom, ce qui est le cas dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des situations.

— De l’hor­reur, dit-il. Des his­toires de peur. Le sur­na­tu­rel, les fan­tômes, les mai­sons han­tées, ce genre de choses.

— Ah, dit Caldwell.

Un seul mot. Mais la manière dont il le dit — plate, neutre, sans inflexion — conte­nait quelque chose que le jeune homme per­çut sans pou­voir le nom­mer. Pas du mépris. Pas de l’a­mu­se­ment. Plu­tôt une forme de recon­nais­sance. Comme si Cald­well venait de com­prendre quelque chose sur ce gosse, quelque chose qui expli­quait les ques­tions, l’in­ten­si­té du regard, l’in­té­rêt pour l’hô­tel, pour l’ex­plo­sion, pour les fan­tômes — et que cette com­pré­hen­sion ne lui fai­sait ni chaud ni froid, parce que Ver­non Cald­well avait depuis long­temps ces­sé de s’é­ton­ner des rai­sons pour les­quelles les gens font ce qu’ils font.

— Et vous, dit le jeune homme. Avant d’être gar­dien. Vous fai­siez quoi ?

Cald­well repo­sa sa four­chette. Un geste lent, déli­bé­ré, comme s’il posait une arme.

— Pas grand-chose, dit-il. Des trucs.

Tabi­tha chan­gea de sujet. Elle deman­da à Cald­well s’il avait de la famille. Il dit non. Elle deman­da s’il avait vécu ailleurs qu’au Wyo­ming et au Colo­ra­do. Il dit qu’il avait voya­gé un peu. Elle ne deman­da pas où, parce qu’elle sen­tait — cette femme sen­tait les choses avec une acui­té que Cald­well trou­va presque déran­geante — que « voya­gé un peu » signi­fiait quelque chose de pré­cis et de dou­lou­reux, et qu’il ne fal­lait pas insister.

Après le dîner, le jeune homme aida à débar­ras­ser, et Tabi­tha mon­ta se cou­cher. Elle embras­sa son mari sur la tempe, dit bon­soir à Cald­well avec un sou­rire qui était à la fois cha­leu­reux et pru­dent — le sou­rire de quel­qu’un qui vous sou­haite sin­cè­re­ment une bonne nuit mais qui n’est pas sûr que la nuit sera bonne — et dis­pa­rut dans l’escalier.

Les deux hommes res­tèrent seuls dans la cuisine.

Le silence, entre eux, n’é­tait pas gênant. C’é­tait un silence d’hommes — un silence qui n’a pas besoin d’être rem­pli, qui n’est pas une absence de com­mu­ni­ca­tion mais une forme de com­mu­ni­ca­tion en soi, un accord tacite pour ne rien dire tant qu’il n’y a rien à dire.

Cald­well fit du café. Le jeune homme accep­ta une tasse. Ils burent en silence, assis de part et d’autre de la table en bois bala­frée, et la neige tom­bait dehors, et la chau­dière souf­flait en des­sous, et l’hô­tel cra­quait au-dessus.

— Cet hôtel, dit le jeune homme. Il est construit sur quoi ?

— Du gra­nite. Et du quartz, aus­si. Toute la val­lée est sur un socle de quartz.

— C’est vrai que le quartz stocke l’énergie ?

Cald­well le regar­da par-des­sus sa tasse.

— J’en sais rien, dit-il. Je suis méca­ni­cien, pas géologue.

— Mais les gens le disent.

— Les gens disent beau­coup de choses.

— Et vous ? Qu’est-ce que vous dites, vous ?

Cald­well but une gor­gée de café. Longue. Le temps de déci­der. Puis il repo­sa la tasse et dit, d’une voix très calme, très plate, la voix d’un homme qui énonce un fait :

— Je dis que cet hôtel a été construit par un homme qui aurait dû mou­rir. Sur une terre qui a été volée à un lord anglais qui l’a­vait lui-même volée aux Indiens. Et que la pre­mière chose qui s’est pas­sée ici, c’est qu’une femme a été souf­flée à tra­vers un plan­cher et qu’elle a refu­sé de mou­rir aus­si. Et que la deuxième chose qui s’est pas­sée, c’est que la femme du fon­da­teur est morte ici et qu’elle a refu­sé de partir.

Il se tut. Le jeune homme ne bou­geait pas.

— Je dis, reprit Cald­well, que dans cet hôtel, per­sonne ne meurt et per­sonne ne part. Ils res­tent. On ne sait pas pour­quoi. On ne sait pas com­ment. Mais ils restent.

Dans le silence qui sui­vit, quelque chose bou­gea dans le pla­fond — un cra­que­ment, long, lent, qui tra­ver­sa la cui­sine d’un mur à l’autre, comme un pas. Cald­well ne leva pas les yeux. Le jeune homme si.

— C’est le bois, dit Cald­well. C’est tou­jours le bois.

Mais il ne regar­dait pas le pla­fond. Il regar­dait sa tasse. Et ses mains, autour de la tasse, trem­blaient légèrement.

9.

À dix heures du soir, Cald­well fit sa ronde.

Le jeune homme deman­da s’il pou­vait l’ac­com­pa­gner. Cald­well haus­sa les épaules — un geste qui signi­fiait oui sans coû­ter un mot. Ils mon­tèrent ensemble l’es­ca­lier prin­ci­pal, Cald­well devant, lampe torche en main, le jeune homme der­rière, les mains dans les poches, la tête levée vers les étages supé­rieurs qui dis­pa­rais­saient dans la pénombre.

L’hô­tel, vidé de ses der­niers occu­pants — Donag­hue, Marge, Gra­dy, Don­na et Pat­ty, tous par­tis, tous des­cen­dus vers le monde d’en bas — l’hô­tel avait chan­gé. Le jeune homme le sen­tit dès le pre­mier étage. Ce n’é­tait pas une ques­tion de tem­pé­ra­ture, bien que l’air fût plus froid. Ce n’é­tait pas une ques­tion de lumière, bien que les appliques murales, allu­mées à mi-puis­sance, jetassent des ombres inha­bi­tuelles. C’é­tait autre chose. Une den­si­té. L’air était plus dense — comme si l’hô­tel, libé­ré du poids des vivants, avait expi­ré, s’é­tait déten­du, avait occu­pé l’es­pace que les corps humains lais­saient vacant. Les cou­loirs sem­blaient plus larges. Les pla­fonds plus hauts. Les dis­tances plus longues.

— C’est tou­jours comme ça ? mur­mu­ra le jeune homme.

— Comme quoi ?

— Comme si… l’hô­tel était plus grand, la nuit.

Cald­well ne répon­dit pas. Il avan­çait dans le cou­loir du pre­mier étage, véri­fiant les extinc­teurs, les portes, les fenêtres. Le jeune homme le sui­vait, et ses yeux fai­saient ce que Cald­well avait devi­né qu’ils feraient — ils dévo­raient. Ils dévo­raient la moquette rouge sombre, les appliques en lai­ton, les portes numé­ro­tées, la pers­pec­tive du cou­loir qui se res­ser­rait au loin, les ombres qui bou­geaient quand ils mar­chaient, pro­je­tées par la lampe torche de Cald­well sur les murs cou­leur crème.

Au deuxième étage, le jeune homme s’ar­rê­ta devant sa propre porte — la 217. Il posa la main sur la poi­gnée et res­ta là, comme s’il écou­tait quelque chose à tra­vers le bois. Cald­well l’at­ten­dit, dix pas plus loin, sans impa­tience. Les gens fai­saient sou­vent ça, s’ar­rê­ter devant des portes, dans cet hôtel. Les portes avaient quelque chose. Cald­well ne savait pas quoi.

Ils mon­tèrent au troi­sième. Fer­mé. Les éti­quettes aux poi­gnées. FER­MÉ POUR LA SAI­SON. Le cou­loir était plon­gé dans l’obs­cu­ri­té — Cald­well n’al­lu­mait pas les lumières des étages fer­més, pour éco­no­mi­ser l’élec­tri­ci­té, et la lampe torche décou­pait un cône blanc dans le noir, un tun­nel mou­vant qui révé­lait le cou­loir par frag­ments : un mor­ceau de mur, un numé­ro de chambre, l’angle d’une porte, une applique éteinte.

Le jeune homme vit les housses blanches par l’en­tre­bâille­ment d’une porte mal fer­mée. Il s’ar­rê­ta, pous­sa la porte. La chambre appa­rut dans le fais­ceau de la lampe — les meubles recou­verts, le lit nu, les rideaux tirés. Un ali­gne­ment de formes spec­trales, immo­biles, attentives.

— On dirait des fan­tômes, dit le jeune homme.

— C’est des draps, dit Caldwell.

Ils redes­cen­dirent. Au pied de l’es­ca­lier, le jeune homme regar­da la chaîne et le cade­nas qui bar­raient l’ac­cès au quatrième.

— On ne monte pas ?

— Non.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’on ne monte pas.

La manière dont il le dit — tran­chante, défi­ni­tive, avec une fer­me­ture dans la voix qui inter­di­sait toute relance — sur­prit le jeune homme. Cald­well s’en aper­çut. Il adou­cit, très légèrement :

— Condam­né pour l’hi­ver. Pas de chauf­fage là-haut. Pas de rai­son d’y aller.

Le jeune homme regar­da l’es­ca­lier qui mon­tait vers le qua­trième, au-delà de la chaîne, dans le noir com­plet. L’obs­cu­ri­té, là-haut, avait une qua­li­té dif­fé­rente de l’obs­cu­ri­té des autres étages — plus épaisse, plus ancienne, une obs­cu­ri­té qui ne sem­blait pas seule­ment due à l’ab­sence de lumière mais à la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose qui occu­pait le noir comme un liquide occupe un verre.

— Bonne nuit, dit Caldwell.

— Bonne nuit, Vernon.

Le jeune homme mon­ta au deuxième. Cald­well des­cen­dit au sous-sol. Cha­cun vers sa chambre, cha­cun vers sa nuit. L’es­ca­lier les sépa­ra comme un arbre sépare ses branches — l’un vers le haut, l’autre vers le bas, et entre eux, le tronc immense de l’hô­tel, ses cent qua­rante chambres vides, ses cou­loirs déserts, ses housses blanches, ses portes fer­mées, et quelque part, dans la salle de concert ver­rouillée, le Stein­way de Flo­ra Stan­ley qui atten­dait dans le noir, cou­vercle levé, touches blanches et noires ali­gnées comme des dents, prêt à jouer pour per­sonne, pour tout le monde, pour les murs et pour les morts et pour cette nuit d’oc­tobre qui n’en finis­sait pas de tom­ber sur les Rocheuses.

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