Octobre 1974
Octobre 1974
Première partie
I — LA FERMETURE
1.
Le vendredi, l’hôtel commença à mourir.
Pas d’un coup. Les hôtels ne meurent pas d’un coup. Ils meurent par les extrémités, comme les vieux — les ailes d’abord, puis les étages supérieurs, puis le cœur. Le Stanley fermait toujours dans cet ordre-là. Depuis soixante-cinq ans il fermait dans cet ordre-là, chaque automne, avec la régularité d’un organisme qui sait exactement comment s’éteindre. Le quatrième étage d’abord, vidé dès la mi-septembre, ses portes verrouillées, ses fenêtres condamnées avec du ruban adhésif contre les courants d’air. Puis le troisième, étage par étage, chambre par chambre, aile est, aile ouest, comme on replie les doigts d’une main.
Ce vendredi 25 octobre, à sept heures du matin, il restait onze clients.
Marge Kepner, la gouvernante en chef, le savait parce qu’elle avait compté les petits déjeuners. Onze plateaux préparés dans la cuisine du rez-de-chaussée, onze sets de couverts en argent plaqué, onze tasses retournées sur onze soucoupes, et le café qui passait dans la grande cafetière industrielle dont le gargouillement était, chaque matin depuis trente-deux ans, le premier son humain qu’elle entendait. Marge avait soixante et un ans. Elle travaillait au Stanley depuis l’administration Truman. Elle avait vu passer des milliers de clients, des présidents de compagnies ferroviaires, des actrices de second rang, des familles du Kansas et de l’Illinois qui montaient voir les montagnes et repartaient avec des coups de soleil et des photos floues, des Européens désorientés par les distances, des couples en voyage de noces qui ne sortaient pas de leur chambre pendant trois jours, et une fois, en 1959, un sénateur du Wyoming avec une femme qui n’était pas la sienne, ce qui n’avait surpris personne. Marge n’avait jamais jugé un client. Les clients passaient. L’hôtel restait. C’était l’ordre des choses, et l’ordre des choses ne se discutait pas — il se pliait, il se rangeait, il se recouvrait de housses blanches le dernier vendredi d’octobre, et il attendait le printemps.
À neuf heures, il en restait huit.
Trois couples étaient partis après le petit déjeuner, leurs valises chargées dans des coffres de voitures par le dernier chasseur, un gosse de dix-neuf ans nommé Tyler qui travaillait au Stanley depuis mai et qui redescendrait le lendemain à Loveland reprendre son emploi d’hiver chez le concessionnaire John Deere. Tyler portait les valises avec une énergie qui irritait Marge — il les balançait dans les coffres comme des ballots de foin, sans égard pour le cuir ni pour les propriétaires, et Marge lui avait dit cent fois de faire attention, Tyler, bon sang, ce sont des gens, pas du bétail, mais Tyler souriait de son sourire de dix-neuf ans et continuait de balancer.
Les voitures descendaient la route qui serpentait vers Estes Park, passaient devant le lac, disparaissaient dans les pins. Le ciel, ce matin-là, avait une couleur de zinc — bas, compact, sans faille, un ciel qui pesait sur les épaules comme un couvercle. Longs Peak avait disparu dans la brume. On ne voyait plus la montagne, on la devinait, masse sombre derrière le voile, et c’était pire que de la voir : l’absence de la montagne était plus oppressante que sa présence. Comme si elle s’était rapprochée pendant la nuit.
Marge envoya les filles au troisième.
Les filles, c’étaient Donna et Patty, deux sœurs de Fort Collins, femmes de chambre depuis trois saisons. Elles montèrent avec leurs chariots, leurs piles de housses, leurs sprays désinfectants. Le travail de fermeture était codifié depuis des décennies — chaque chambre devait être nettoyée, inspectée, dépouillée de ses draps, de ses serviettes, de ses savonnettes, de ses petites cartes avec le menu du restaurant et le numéro de la réception. Les matelas étaient retournés. Les rideaux tirés. Les fenêtres fermées mais pas verrouillées — Marge insistait là-dessus : une fenêtre verrouillée tout l’hiver, c’est une fenêtre qui ne s’ouvre plus au printemps, le bois gonfle, le métal rouille, il faut laisser respirer, même l’hiver, même quand il fait moins trente. Les radiateurs étaient réglés au minimum — juste assez pour que les tuyaux ne gèlent pas. Et les housses blanches étaient posées sur les meubles, les fauteuils, les commodes, les bureaux, transformant chaque chambre en un petit musée fantôme, un alignement de formes pâles sous lesquelles on devinait les contours d’un monde en suspens.
Donna et Patty travaillaient vite, en silence, avec des gestes précis. Elles avaient fait ça deux fois déjà. Elles savaient. Porte ouverte, chariot dans le couloir, housses dépliées, meubles recouverts, matelas retourné, fenêtre fermée, radiateur vérifié, un dernier regard circulaire, porte refermée, clé tournée, et la petite étiquette accrochée à la poignée : FERMÉ POUR LA SAISON. Chambre après chambre, le couloir du troisième s’éteignait. Le silence progressait comme une marée.
Dans le hall, le poste de radio était allumé. Il était toujours allumé — depuis aussi longtemps que Marge s’en souvienne, le poste de radio du hall avait diffusé un murmure continu de musique et d’informations, à peine audible, un bruit de fond que plus personne n’écoutait mais dont l’absence aurait été insupportable. Ce matin-là, entre deux publicités pour une concession Chevrolet de Longmont et un morceau de Glen Campbell, le présentateur parlait de l’inflation. Onze pour cent. Le prix de l’essence. Le prix du bœuf. La voix avait cette neutralité caractéristique des radios locales du Colorado, une voix qui pouvait annoncer un blizzard ou un match de football avec exactement la même intonation, et qui disait maintenant que le président Ford envisageait des mesures exceptionnelles pour enrayer la hausse des prix, et que le Congrès — mais personne n’écoutait, parce que personne, au Stanley Hotel, le dernier vendredi d’octobre 1974, n’avait envie d’entendre parler du Congrès, ni du président Ford, ni de l’inflation, ni de rien de ce qui se passait en bas, dans le monde, dans ce pays qui semblait ne plus tout à fait savoir où il allait depuis que Nixon avait quitté la Maison-Blanche en agitant ses deux doigts en V sur la passerelle de l’hélicoptère, ce geste obscène de victoire inversée que tout le monde avait vu à la télévision en août et que personne n’avait su comment interpréter.
À midi, il restait cinq clients.
Le directeur, M. Donaghue, fit le tour de l’hôtel.
2.
Donaghue était un homme de petite taille, roux, méticuleux, originaire de Pueblo, qui dirigeait le Stanley depuis 1969 et en connaissait chaque placard, chaque tuyau, chaque marche d’escalier. Il portait des costumes gris, des cravates étroites, et des chaussures toujours cirées — même le dernier jour de la saison, même quand il n’y avait plus personne à impressionner, Donaghue cirait ses chaussures. C’était un homme de rituels. Il commençait sa journée par un tour complet de l’hôtel, du sous-sol au quatrième étage, vérifiant les chaudières, les extincteurs, les issues de secours, les serrures, les fenêtres, avec une liste à pince qu’il cochait au fur et à mesure, et ce rituel n’avait rien de bureaucratique — c’était une forme de dévotion, le geste d’un homme qui aime un bâtiment et qui sait que les bâtiments, comme les corps, ont besoin qu’on s’occupe d’eux.
Ce vendredi, le tour de Donaghue avait quelque chose de funèbre. Chaque étage qu’il traversait était plus silencieux que le précédent, plus froid, plus nu. Au quatrième, fermé depuis trois semaines, l’air avait déjà cette odeur particulière des lieux inhabités — non pas une odeur de renfermé, mais une absence d’odeur, un vide olfactif qui est peut-être ce qui ressemble le plus à l’odeur du temps lui-même. Donaghue vérifia les fenêtres du 401, du 403, du 407. Tout était en ordre. Les housses blanches recouvraient les meubles comme des linceuls. La lumière du dehors filtrait par les interstices des rideaux, une lumière grise, horizontale, qui découpait des lames pâles sur le plancher.
Il descendit au troisième où Donna et Patty achevaient leur travail. Seize chambres fermées sur dix-huit. Il restait la 312, dont le client — un représentant en matériel agricole de Des Moines — ne partirait que dans l’après-midi, et la 318, occupée par une vieille dame du Connecticut qui séjournait au Stanley chaque automne depuis 1961 et qui avait informé la réception qu’elle prendrait le bus de quatre heures pour Denver.
Au deuxième, Donaghue s’arrêta devant la porte de la 217.
Il s’arrêtait toujours devant la porte de la 217. Non pas qu’il crût aux fantômes — Donaghue était un homme rationnel, presbytérien, républicain modéré, qui ne croyait ni aux fantômes ni aux extraterrestres ni à l’astrologie ni aux phénomènes paranormaux d’aucune sorte — mais il y avait quelque chose avec cette chambre. Quelque chose qu’il n’aurait pas su formuler et qu’il ne cherchait d’ailleurs pas à formuler. La 217 était une chambre comme les autres. Deux fenêtres, un lit double, une salle de bain, un bureau, un fauteuil. Les mêmes meubles que les autres chambres, le même papier peint, le même parquet. Et pourtant. Les femmes de chambre n’aimaient pas y entrer seules. Le chauffage y fonctionnait mal — il faisait toujours un peu plus froid qu’ailleurs, d’un ou deux degrés, juste assez pour que la peau le sente sans que le thermomètre le confirme. Et il y avait des bruits. Des bruits de tuyauterie, disait Donaghue quand on lui posait la question. De la vieille tuyauterie dans un vieil hôtel. Rien de plus.
La 217 était vide. Le dernier client en était parti la veille. Donaghue ouvrit la porte, entra, fit le tour habituel — fenêtres, radiateur, salle de bain. Tout était en ordre. Il resta un instant debout au milieu de la pièce, sans raison. La lumière grise du dehors éclairait le lit défait — les draps n’avaient pas encore été changés. On voyait le creux du corps dans le matelas, l’empreinte de la tête dans l’oreiller. L’absence de quelqu’un.
Donaghue referma la porte.
Dans le couloir, quelque chose bougea — un souffle, un déplacement d’air, une ombre. Donaghue se retourna. Le couloir était vide. Long, droit, éclairé par les appliques murales espacées tous les cinq mètres, avec sa moquette rouge sombre et ses murs couleur crème, le couloir du deuxième étage du Stanley Hotel ressemblait à tous les couloirs de tous les hôtels du monde — et en même temps à aucun autre, parce que la perspective y faisait quelque chose de particulier, un effet de convergence qui donnait l’impression que les murs se rapprochaient au loin, que le couloir se resserrait, même si les mesures, Donaghue les connaissait, prouvaient que la largeur était parfaitement constante du début à la fin. Optique. Géométrie. Le cerveau qui interprète mal.
Donaghue descendit au premier.
3.
Le bar fermait à quatre heures.
C’était l’heure à laquelle Grady — Mike Grady, barman au Stanley depuis onze saisons — rinçait les derniers verres, essuyait le comptoir en acajou avec le chiffon qu’il portait à l’épaule comme un insigne, rangeait les bouteilles dans l’ordre qui était le sien et qui ne correspondait à aucune classification connue en dehors de l’esprit de Mike Grady, un ordre qui mêlait la fréquence de consommation, la couleur de l’étiquette, et un système de sympathies personnelles que personne n’avait jamais cherché à comprendre.
Grady avait quarante-sept ans, un visage rond, des mains larges, et cette capacité propre aux bons barmans de donner à chaque client l’impression d’être le seul être humain dans la pièce. Il ne parlait pas beaucoup, mais il écoutait, et il retenait — les noms, les boissons, les histoires, les silences. Onze saisons au Stanley lui avaient appris que les clients des hôtels de montagne parlent davantage que les autres, parce que l’altitude ou l’isolement ou la beauté du paysage ou l’éloignement de leur vie ordinaire leur délie la langue, et qu’un barman qui sait écouter en apprend plus sur la nature humaine qu’un prêtre ou un psychiatre.
Ce vendredi, le bar était vide depuis deux heures quand Donaghue vint s’asseoir au comptoir. Ce n’était pas dans ses habitudes. Donaghue ne buvait pas pendant le service, ne buvait presque jamais en réalité, sauf le soir de la fermeture, où il s’autorisait un scotch. Mais il n’était que deux heures de l’après-midi et il demanda un café, que Grady lui servit dans une tasse en porcelaine blanche frappée du monogramme de l’hôtel — un S entrelacé avec une montagne stylisée, dessin datant des années vingt et jamais modifié depuis.
— Le gardien arrive quand ? demanda Grady.
— Ce soir. Peut-être demain matin.
— C’est encore Caldwell ?
— C’est encore Caldwell.
Grady ne dit rien. Il rinça un verre qu’il avait déjà rincé. Le nom de Caldwell avait suffi à changer l’air du bar — pas grand-chose, un imperceptible raidissement dans les épaules de Grady, un silence une fraction de seconde trop long. Donaghue le sentit. Il savait ce que Grady pensait parce que Grady pensait la même chose que tout le monde au Stanley quand on prononçait le nom de Caldwell : que ce type buvait trop, qu’il buvait seul, qu’il buvait dans le noir pendant cinq mois d’hiver au milieu de nulle part, et que ce n’était bon pour personne — ni pour l’homme ni pour l’hôtel.
— On n’a personne d’autre, dit Donaghue, comme s’il répondait à une question qui n’avait pas été posée.
Et c’était vrai. On n’avait personne d’autre. Le poste de gardien d’hivernage au Stanley Hotel ne faisait pas rêver. Cinq mois seul dans un bâtiment de cent quarante chambres à 2 300 mètres d’altitude, avec pour mission de surveiller la chaudière, déblayer la neige devant les entrées, vérifier que les tuyaux ne gelaient pas, signaler les dégâts, tenir un journal de bord, et ne pas devenir fou. Le salaire était correct — la compagnie qui possédait l’hôtel payait bien, parce qu’elle savait que personne de sensé n’accepterait ce travail pour un salaire médiocre. Mais l’argent n’était pas le problème. Le problème, c’était le silence. Cinq mois de silence, avec le vent des Rocheuses pour seule compagnie, et la neige qui montait parfois jusqu’aux fenêtres du rez-de-chaussée, et la nuit qui tombait à quatre heures de l’après-midi en décembre, et le téléphone qui fonctionnait quand il voulait bien fonctionner, et la route de Lyons qui pouvait être coupée pendant des semaines.
Il fallait un certain type d’homme pour ça. Ou un certain type de fuite.
Caldwell était les deux.
4.
Il arriva à cinq heures, dans la lumière déclinante.
Un pick-up Ford bleu sombre, cabossé, sale de la boue de l’automne, qui remonta l’allée et se gara sur le parking presque vide, entre le van de Donna et Patty et la Buick de Donaghue. Le moteur toussa deux fois avant de s’arrêter. La portière s’ouvrit et un homme en descendit.
Grand. La cinquantaine. Un visage creusé, anguleux, avec des yeux très clairs — bleu pâle, presque gris — enfoncés dans des orbites sombres. Des cheveux poivre et sel coupés court, un menton mal rasé. Il portait un blouson de chasse doublé de flanelle, un jean délavé, des bottes de travail. Ses mains, quand il les posa sur le capot pour le refermer, étaient grandes, sèches, abîmées — des mains qui avaient travaillé, porté, frappé, tenu des choses qu’on ne tient pas longtemps.
Vernon Caldwell. Cinquante-deux ans. Né à Rawlins, Wyoming. Ancien mécanicien, ancien employé des ponts et chaussées, ancien de beaucoup de choses. Quatrième hiver au Stanley. Il sortit du plateau arrière un sac de marin kaki, un carton de provisions, et une vieille caisse en bois dont le contenu tinta doucement quand il la souleva — un son de verre contre verre que Donaghue, debout sous le porche, entendit parfaitement mais choisit de ne pas entendre.
— Vernon.
— Monsieur Donaghue.
Ils se serrèrent la main. La poignée de Caldwell était ferme, sèche, brève — celle d’un homme qui n’aime pas le contact physique mais qui connaît les conventions. Donaghue nota que ses yeux étaient injectés de sang — fatigue de la route, peut-être, ou autre chose — et que son haleine, quand il parla, portait une trace de quelque chose de fort et d’ambré que la pastille de menthe qu’il mâchait ne masquait pas tout à fait.
— Comment était la route ?
— Ça va encore. Y a de la neige annoncée pour la nuit.
— Je sais. Vous avez le dossier dans le bureau — chaudière, protocole incendie, tout est à jour. Marge a rempli le congélateur. Vous avez de quoi tenir un mois facile. Après, la compagnie livre tous les premiers lundis, si la route est ouverte.
— Je connais.
— Je sais que vous connaissez.
Ils restèrent un instant debout sous le porche, face au parking, face à la vallée qui s’enfonçait dans le crépuscule. La lumière avait viré au mauve, cette lumière des Rocheuses en fin d’après-midi d’octobre qui n’existe nulle part ailleurs — une lumière dense, presque solide, qui semblait émaner non pas du ciel mais de la terre elle-même, des rochers, des pins, de l’herbe rase et jaunie des prairies. Longs Peak était toujours invisible. Le ciel de zinc s’était assombri, prenait des teintes de plomb, et l’on sentait dans l’air quelque chose de compact, de chargé, une pression barométrique qui pesait sur les tempes et annonçait la neige.
Un élan traversa le parking.
Il marchait lentement, sans crainte, sa silhouette massive et improbable découpée contre la façade blanche de l’hôtel. Un mâle, énorme, ses bois comme un chandelier de cathédrale. Il passa à vingt mètres des deux hommes sans les regarder, sans accélérer, avec cette souveraineté tranquille des animaux qui savent qu’ils étaient là avant. Caldwell le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière l’aile est.
— Ils viennent de plus en plus tôt, dit Donaghue.
Caldwell ne répondit pas. Il ramassa son sac et son carton et la caisse qui tintait et entra dans l’hôtel.
5.
Ses quartiers étaient au sous-sol, près de la chaufferie.
Une chambre de service — un lit simple, une table de nuit, une commode, un lavabo, une ampoule nue au plafond. Pas de fenêtre. Les murs étaient peints d’un beige institutionnel qui avait jauni avec les années, et le sol était en béton recouvert d’un linoléum vert sombre qui ondulait par endroits, décollé par l’humidité. On entendait la chaudière à travers la cloison — un grondement sourd, régulier, organique, comme le souffle d’un très grand animal endormi.
Caldwell posa le sac sur le lit, le carton sur la commode, et la caisse par terre, dans le coin, derrière la table de nuit. Il s’assit sur le lit. Les ressorts gémirent sous son poids. Il resta là un moment, les mains sur les cuisses, immobile, à écouter le grondement de la chaudière et les craquements du bâtiment au-dessus de sa tête — l’hôtel qui se contractait dans le froid du soir, le bois qui travaillait, les jointures qui protestaient. Des bruits qu’il connaissait. Des bruits qui, au cours de ses trois hivers précédents, étaient devenus aussi familiers que sa propre respiration.
Il ouvrit le carton de provisions. Boîtes de conserve — haricots, chili, soupe de tomate, ragoût de bœuf. Du pain de mie sous cellophane. Du beurre de cacahuète. Du café instantané. Des sachets de soupe déshydratée. De quoi survivre, pas de quoi vivre. Caldwell ne cuisinait pas — il se nourrissait, ce qui n’est pas la même chose, et la différence entre les deux est exactement la différence entre un homme qui habite quelque part et un homme qui occupe un espace en attendant que le temps passe.
Il ouvrit la caisse.
Six bouteilles de Jim Beam. Alignées dans de la paille, comme des obus dans une caisse de munitions. Il en sortit une, la posa sur la table de nuit, à côté du réveil et de la lampe de chevet. Il regarda l’étiquette un moment — le visage moustachu de Jim Beam, l’aigle, le ruban rouge — avec l’attention minutieuse d’un homme qui retrouve un vieil ami. Puis il dévissa le bouchon, porta le goulot à ses lèvres, et but une gorgée longue, lente, les yeux fermés.
La chaleur descendit dans sa gorge, dans sa poitrine, dans son ventre. Le monde se recentra. Les murs cessèrent de s’approcher. Le grondement de la chaudière devint un ronronnement amical. Caldwell reboucha la bouteille, la replaça sur la table de nuit, et commença à défaire son sac.
6.
À sept heures du soir, il ne restait plus que deux clients.
La vieille dame du Connecticut était partie avec le bus de quatre heures. Le représentant en matériel agricole avait chargé sa Ford LTD et pris la route en écoutant une cassette de Merle Haggard — Marge l’avait regardé descendre l’allée depuis la fenêtre de l’office, et elle s’était dit, comme chaque année, que le dernier client qui partait emportait quelque chose avec lui, quelque chose d’impossible à nommer mais de réel, une dernière particule de vie qui laissait l’hôtel un peu plus vide que ne le justifiait la simple absence d’un corps.
Les deux clients restants étaient dans la chambre 217.
Marge ne savait pas grand-chose d’eux. Arrivés la veille au soir sans réservation, payé en liquide — Grady avait expliqué que l’hôtel avait déjà renvoyé ses reçus de carte bancaire à Denver et ne pouvait plus accepter que les espèces, et l’homme avait sorti de sa poche une liasse de billets froissés avec un sourire d’excuse, comme quelqu’un qui a l’habitude de ne pas avoir assez et qui est surpris, cette fois, d’avoir juste ce qu’il faut. Il était jeune — vingt-sept, vingt-huit ans — avec une barbe de quelques jours, des cheveux bruns un peu trop longs, des lunettes à monture noire. Sa femme était plus petite, auburn, discrète, avec un regard attentif et calme qui contrastait avec l’énergie nerveuse de son mari. Ils avaient signé le registre d’une écriture rapide que Marge n’avait pas déchiffrée.
Ils devaient partir samedi matin. Peut-être dimanche au plus tard.
— Chambre 217, avait dit Marge en leur tendant la clé, et elle avait vu — elle en était certaine, elle l’avait vu — une infime hésitation chez la femme. Pas de la peur. Pas de la surprise. Autre chose. Un arrêt, une suspension, comme quand on reconnaît un endroit où l’on n’est jamais allé.
Mais la femme n’avait rien dit, et Marge avait pensé à autre chose.
7.
La neige commença à tomber à huit heures vingt.
Pas des flocons. Pas ces premiers flocons légers et festifs de début d’hiver que les enfants attrapent sur la langue. Ce qui tombait ce soir-là sur Estes Park et sur le Stanley Hotel et sur les Rocheuses et sur toute la face est de la ligne de partage des eaux, c’était autre chose — une neige dense, compacte, obstinée, une neige qui tombait verticalement dans l’air immobile comme de la limaille de fer attirée par un aimant, une neige qui ne virevoltait pas, ne dansait pas, ne faisait rien de joli, qui tombait avec la détermination aveugle d’un phénomène météorologique qui n’a aucune raison de s’arrêter.
Caldwell, assis dans la cuisine des employés devant un bol de chili réchauffé, vit la neige par la fenêtre. Il mangea sans s’arrêter. La neige ne le surprenait pas. Les prévisions l’annonçaient depuis trois jours, et Caldwell avait appris, au fil de ses hivers au Stanley, que les prévisions, dans les Rocheuses, étaient soit en dessous de la réalité, soit très en dessous de la réalité, mais jamais au-dessus.
Le poste de radio, dans le coin de la cuisine, diffusait les informations du soir. Le présentateur parlait d’une conférence de presse de la Maison-Blanche. Ford avait lancé un programme appelé Whip Inflation Now — WIN — et demandait aux Américains de porter des badges avec le slogan, ce qui avait été unanimement moqué par la presse, les économistes, et à peu près tout le monde sauf Gerald Ford lui-même, qui semblait croire sincèrement qu’un badge pouvait arrêter l’inflation, de la même manière qu’un certain nombre de présidents avant lui avaient cru sincèrement qu’un bombardement pouvait arrêter le communisme, ou qu’un cambriolage pouvait rester secret.
Caldwell ne portait pas de badge. Caldwell ne votait pas. La politique était un bruit de fond, comme la radio, comme la chaudière — quelque chose qui existait sans qu’on eût besoin d’y prêter attention.
Il finit son chili, rinça le bol, l’essuya, le rangea. Gestes précis, économes, sans un mouvement superflu. Caldwell se déplaçait dans l’espace comme un homme qui a appris à ne rien gaspiller — ni énergie, ni temps, ni mots. Il y avait dans cette économie quelque chose de militaire, et quelque chose de plus ancien que le militaire, quelque chose qui venait de très loin dans le corps, du Wyoming profond, de Rawlins et de ses hivers à moins quarante, de son père qui ne parlait pas et de sa mère qui ne parlait plus, d’une enfance où les mots coûtaient cher et où le silence était la monnaie courante.
Il enfila son blouson et sortit faire sa première ronde.
8.
L’hôtel, la nuit, était un autre animal.
Caldwell connaissait ses deux visages — le visage de jour, animé, bruissant de voix et de pas et de portes et de tintements de vaisselle, et le visage de nuit, celui qui apparaissait quand le dernier employé était parti, quand les dernières lumières s’éteignaient dans les chambres, quand le hall se vidait et que les grands lustres du plafond éclairaient un espace désert. Le visage de nuit était le vrai visage. C’était celui que Caldwell préférait — non pas par goût du morbide ou du solitaire, mais parce que la nuit, l’hôtel cessait de jouer un rôle. Il cessait d’être accueillant, confortable, pittoresque, historique, charmant. Il cessait de poser pour les clients. Il devenait ce qu’il était : un bâtiment de soixante-cinq ans, en bois et en pierre, posé sur un socle de granit au pied des Rocheuses, et qui tenait debout par la grâce de sa charpente, de ses fondations, et de l’obstination incompréhensible des hommes à construire des choses dans des endroits où personne ne devrait construire quoi que ce soit.
Caldwell commença par le sous-sol. La chaudière ronronnait, régulière, ses manomètres dans le vert. Il vérifia les jauges, nota les chiffres dans le carnet qu’il portait dans la poche de poitrine de son blouson — un petit carnet à spirale, le même modèle depuis quatre ans, acheté par lot de dix au drugstore de Lyons. Température de l’eau : 73 degrés. Pression : normale. Niveau de fioul : trois quarts. Il vérifia les conduites, les vannes, le panneau électrique. Tout en ordre.
Il monta au rez-de-chaussée. Le hall était désert. Le grand escalier montait dans la pénombre — Caldwell avait éteint les lustres, ne laissant que les appliques murales, qui diffusaient une lumière orangée, insuffisante, qui créait plus d’ombres qu’elle n’en dissipait. L’escalier du Stanley était une pièce d’architecture en soi — large, majestueux, avec ses fuseaux sculptés représentant les quatre saisons, son bois verni qui luisait dans la lumière basse, et cette impression de spirale ascendante, de vis sans fin, qui donnait le vertige quand on regardait vers le haut depuis le rez-de-chaussée. Caldwell ne regardait jamais vers le haut. Il montait, c’est tout.
Premier étage. Le restaurant fermé, les chaises retournées sur les tables. La salle de bal vide, son parquet ciré reflétant les lumières de secours comme une étendue d’eau noire. Et, au bout du couloir, la salle de concert.
Caldwell s’arrêta devant la porte de la salle de concert.
Elle était fermée à clé. Elle l’était toujours. La salle de concert du Stanley — le Concert Hall, comme on disait encore, en anglais, même dans les conversations en anglais, parce que le nom avait une majesté que la traduction n’aurait pas eue — avait été construite par Freelan Oscar Stanley en 1909 pour sa femme Flora, sur le modèle du Boston Symphony Hall, en plus petit, en plus intime, en plus personnel. Flora Stanley était pianiste. Elle jouait du Chopin, du Schumann, du Liszt, pour les clients de l’hôtel, dans cette salle aux proportions parfaites, avec son Steinway de concert sur la scène et ses rangées de fauteuils en velours grenat, et les clients applaudissaient et Flora souriait et Stanley, assis au premier rang, regardait sa femme comme un homme qui sait que tout ce qu’il a construit — l’hôtel, la centrale électrique, la route, la ville — tout cela, au fond, n’existait que pour ce moment-là, pour cette femme à ce piano dans cette salle.
Flora était morte en 1939. D’un accident vasculaire cérébral, au Stanley, dans la chambre qu’elle partageait avec son mari. Freelan l’avait suivie un an plus tard. Mais le piano était resté. Le Steinway de sept pieds et demi était toujours sur la scène de la salle de concert, sous une housse noire, accordé une fois par an par un accordeur de Denver qui montait en juin et redescendait le même jour.
Caldwell posa la main sur la porte. Le bois était froid. De l’autre côté, le silence était absolu — un silence différent de celui des couloirs, plus dense, plus profond, le silence d’une salle conçue pour l’acoustique, où chaque son est amplifié et où l’absence de son est donc, elle aussi, amplifiée.
Il n’ouvrit pas la porte. Il n’entrait jamais dans la salle de concert. Pas par peur. Par respect, peut-être. Ou par superstition — un mot qu’il n’aurait jamais employé, qu’il aurait nié avec la violence brève des hommes du Wyoming si on le lui avait attribué, mais qui était pourtant le seul mot juste.
Il reprit sa ronde. Deuxième étage. La moquette rouge sombre absorbait le bruit de ses bottes. Les appliques murales jetaient des ronds de lumière à intervalles réguliers, et entre ces ronds, les zones d’ombre étaient profondes, presque liquides. Caldwell marcha jusqu’au bout du couloir, tourna, revint. Vérifia les extincteurs, les issues de secours. S’arrêta devant la 217. De la lumière filtrait sous la porte — les derniers clients étaient encore éveillés. Il entendit un murmure de voix, indistinct, un rire bref — celui de la femme — puis le silence.
Il monta au troisième. Fermé. Les étiquettes pendaient aux poignées. FERMÉ POUR LA SAISON. Caldwell marcha dans le couloir désert, ses pas étouffés par la moquette, et il sentit — comme chaque année, comme chaque premier soir — le changement. L’hôtel qui se refermait sur lui. Non pas avec hostilité, non pas avec menace, mais avec une sorte d’intimité vorace, l’intimité des lieux qui ont besoin de quelqu’un pour exister et qui, quand ils trouvent ce quelqu’un, ne le lâchent plus.
Au quatrième, il ne monta pas. Personne ne montait au quatrième en hiver. L’escalier était condamné par une chaîne et un cadenas. Au-delà de la chaîne, l’obscurité était totale.
Caldwell redescendit. Dans le hall, il s’arrêta au pied du grand escalier. L’hôtel craquait autour de lui — le bois, le froid, le vent qui commençait à se lever dehors. La neige tombait toujours, il le voyait par les fenêtres du hall, de gros flocons denses dans le halo des lampadaires extérieurs, et au-delà des lampadaires, le noir.
Il retourna dans sa chambre au sous-sol. S’assit sur le lit. Ouvrit la bouteille de Jim Beam. But une gorgée. Puis une autre. La chaudière ronronnait à travers le mur, fidèle, régulière, vivante.
Caldwell éteignit la lumière.
Au-dessus de lui, l’hôtel respirait.
Et quelque part, très loin, ou peut-être pas si loin que ça, peut-être juste de l’autre côté de la porte fermée à clé de la salle de concert, une note de piano trembla dans le silence — une seule note, haute, claire, comme une question posée à personne — et s’éteignit.