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Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Étienne, la lan­terne de Dieu

Saint-Etienne de Metz

La lan­terne de Dieu

La Lan­terne du Bon Dieu — Metz, cathé­drale de verre

I. Arri­ver par le nord

On arrive à Metz comme on arrive dans les villes de fron­tière : avec une légère hési­ta­tion dans le pas, une incer­ti­tude sur la langue qu’on va entendre, sur la pierre qu’on va tou­cher. La gare, d’a­bord, vous met dans l’am­biance — cette for­te­resse néo-romane vou­lue par Guillaume II, ce gra­nit gris sombre des Vosges posé là comme un poing sur la table, pour dire que l’Em­pire était arri­vé et qu’il comp­tait res­ter. On sort de ce ves­ti­bule wil­hel­mi­nien, on tra­verse le quar­tier impé­rial avec ses ave­nues trop larges pour la ville, ses immeubles qui rêvent de Ber­lin, et puis quelque chose change. Les rues se res­serrent, la pierre s’é­clair­cit, elle devient jaune, d’un jaune de pain doré, de miel d’é­té, et l’on com­prend qu’on vient de pas­ser une ligne invi­sible : on a quit­té l’Al­le­magne de pierre pour entrer dans la France de lumière — ou plu­tôt, car ces caté­go­ries ne veulent rien dire ici, on a quit­té le XIXe siècle pour entrer dans le Moyen Âge.

Et puis on la voit.

On la voit mal, d’a­bord, c’est une des sin­gu­la­ri­tés de Metz : la cathé­drale ne se donne pas de face, elle n’a pas ce par­vis déga­gé d’A­miens ou de Reims où l’é­di­fice vous attend comme un décor d’o­pé­ra. Elle sur­git par frag­ments, par ruelles, un arc-bou­tant au-des­sus d’un toit, une flèche entre deux façades, et il faut débou­cher sur la place d’Armes ou des­cendre vers la Moselle pour la sai­sir enfin dans sa lon­gueur — cent trente-six mètres de vais­seau jaune posés sur la col­line Sainte-Croix, l’op­pi­dum ori­gi­nel, le point le plus haut de la ville antique, là où les Médio­ma­triques d’a­bord, puis les Romains de Divo­du­rum, avaient déjà com­pris qu’il fal­lait bâtir.

J’y suis arri­vé un après-midi sombre de juillet, un de ces jours lor­rains où le ciel est une couche de laine grise et où la lumière semble avoir renon­cé. C’é­tait, je le com­pris plus tard, la meilleure des intro­duc­tions. Car cette cathé­drale a été construite pré­ci­sé­ment pour ces jours-là. Elle a été pen­sée, cal­cu­lée, mon­tée pierre à pierre pen­dant trois siècles pour cap­tu­rer le peu de lumière que le ciel de Lor­raine consent à don­ner, et pour le trans­for­mer en incendie.

Les Mes­sins l’ap­pellent la Lan­terne du Bon Dieu. Il faut prendre ce sur­nom au sérieux, au pied de la lettre. Une lan­terne n’est pas un monu­ment : c’est un ins­tru­ment. Elle ne se contemple pas de l’ex­té­rieur, elle fonc­tionne. Elle a un dedans et un dehors, une flamme et une paroi, et sa rai­son d’être est de faire pas­ser la lumière d’un monde à l’autre.

II. La pierre de soleil

Avant le verre, la pierre. On ne com­prend rien à Metz si l’on ne com­mence pas par la pierre de Jau­mont, ce cal­caire ooli­thique extrait des car­rières du mont Saint-Quen­tin, à quelques kilo­mètres au nord-ouest de la ville, et dont le nom même — jaune mont, le mont jaune — dit tout. C’est une pierre qui a emma­ga­si­né cent soixante-dix mil­lions d’an­nées de soleil juras­sique, du temps où la Lor­raine était une mer chaude et peu pro­fonde, et qui le res­ti­tue avec une géné­ro­si­té décon­cer­tante. Par temps gris, elle est blonde. Au soleil cou­chant, elle flambe. Sous la pluie, elle prend des teintes de safran mouillé qui font pen­ser aux murs d’Ispahan.

Je note cela sans coquet­te­rie orien­ta­liste : la com­pa­rai­son s’im­pose d’elle-même à qui a mar­ché dans les villes de brique et de céra­mique de l’I­ran ou de l’Ouz­bé­kis­tan. Il y a des archi­tec­tures qui luttent contre la lumière et des archi­tec­tures qui col­la­borent avec elle. Metz appar­tient à la seconde famille, celle des cara­van­sé­rails du pla­teau ira­nien, des mos­quées du Caire mame­louk, des palais de grès rose du Rajas­than. La cathé­drale Saint-Étienne est peut-être le seul grand édi­fice gothique fran­çais dont on puisse dire qu’il est solaire — non par méta­phore, mais par matériau.

Cette pierre a une autre ver­tu : elle est tendre. Les sculp­teurs du Moyen Âge l’ont aimée pour cela, elle se laisse tailler comme du bois dur, elle auto­rise les den­telles, les gar­gouilles, les feuillages. Elle a aus­si le défaut de ses qua­li­tés : elle s’use, elle s’ef­frite, elle boit la pluie et le gel la fait écla­ter. La cathé­drale de Metz est donc, comme toutes ses sœurs mais plus qu’elles peut-être, un chan­tier per­pé­tuel. Les car­rières de Jau­mont sont tou­jours en acti­vi­té — cas raris­sime en Europe — et les tailleurs de pierre d’au­jourd’­hui rem­placent bloc à bloc ce que rem­pla­cèrent avant eux ceux du XIXe, qui rem­pla­çaient ceux du XVIIe. L’é­di­fice que nous voyons est un navire de Thé­sée jaune, iden­tique à lui-même et per­pé­tuel­le­ment renou­ve­lé, et cette imper­ma­nence tran­quille lui va bien : une lan­terne, après tout, cela s’entretient.

III. L’é­trange his­toire des deux églises siamoises

L’his­toire de la construc­tion est une des plus curieuses du gothique fran­çais, et elle explique la sil­houette si par­ti­cu­lière du monu­ment — cette absence de façade occi­den­tale monu­men­tale qui déroute le visi­teur venu de Chartres ou de Paris.

Au début du XIIIe siècle, il y avait à cet endroit non pas une église mais deux. La cathé­drale otto­nienne, dédiée à saint Étienne, occu­pait l’es­sen­tiel de la col­line ; et en tra­vers de son axe, lit­té­ra­le­ment col­lée à elle, se dres­sait une col­lé­giale, Notre-Dame-la-Ronde, avec son propre cha­pitre, ses propres cha­noines, ses propres reve­nus et ses propres sus­cep­ti­bi­li­tés. Quand on déci­da, vers 1220, de recons­truire la cathé­drale dans le style nou­veau qui des­cen­dait de l’Île-de-France, on se heur­ta à un pro­blème qui n’é­tait ni tech­nique ni théo­lo­gique mais fon­cier : Notre-Dame-la-Ronde était dans le pas­sage, et ses cha­noines n’en­ten­daient pas déménager.

La solu­tion fut d’une audace admi­nis­tra­tive qui force encore l’ad­mi­ra­tion : on déci­da d’englo­ber. La nou­velle cathé­drale ava­le­rait la col­lé­giale, qui devien­drait ses trois pre­mières tra­vées, tout en conser­vant — sub­ti­li­té de juristes — son iden­ti­té cano­nique propre. Pen­dant des siècles, un mur, puis une simple clô­ture, puis une grille sépa­rèrent à l’in­té­rieur du même vais­seau les deux églises, cha­cune avec son cler­gé et ses offices. Ce n’est qu’en 1380 envi­ron que la fusion archi­tec­tu­rale fut consom­mée et le mur abat­tu ; la fusion juri­dique atten­dit la Révo­lu­tion. Il y a quelque chose de pro­fon­dé­ment mes­sin dans cette his­toire : une ville de com­pro­mis, de sta­tuts super­po­sés, répu­blique patri­cienne dans l’Em­pire, ville d’Em­pire de langue fran­çaise, cité épis­co­pale gou­ver­née par ses bour­geois — Metz a tou­jours su faire tenir deux réa­li­tés dans un seul corps.

Cette ges­ta­tion étrange dura trois siècles. Le chan­tier, ouvert vers 1220, ne fut consi­dé­ré comme ache­vé qu’en 1520, quand on posa les der­nières voûtes du tran­sept et du chœur. Trois cents ans, dix géné­ra­tions de maçons, et pour­tant — c’est le miracle de Metz — une uni­té de style presque par­faite. Les maîtres d’œuvre suc­ces­sifs eurent la sagesse, ou l’hu­mi­li­té, de res­pec­ter le par­ti ini­tial, si bien que le gothique rayon­nant du XIIIe siècle se pro­longe sans heurt dans le flam­boyant du XVe. Le plus grand de ces maîtres fut Pierre Per­rat, actif à la fin du XIVe siècle, qui tra­vailla aus­si à Toul et à Ver­dun et dont la légende locale raconte qu’il ven­dit son âme au diable pour per­cer le secret des voûtes — le diable, à Metz, on va le voir, est un per­son­nage récur­rent. Per­rat est enter­ré dans sa cathé­drale, sous une dalle que les guides montrent encore, et l’on aime pen­ser que le diable, comme sou­vent dans ces contrats lor­rains, fut rou­lé dans la farine.

De cette his­toire tour­men­tée, l’é­di­fice garde quelques bizar­re­ries savou­reuses. Son por­tail prin­ci­pal est laté­ral. Sa façade occi­den­tale, man­gée par l’an­cienne Notre-Dame-la-Ronde, est aveugle de portes et ne s’ouvre que par la grande rose. Ses deux tours ne sont pas en façade mais plan­tées de part et d’autre de la nef, à la jonc­tion des anciennes églises, comme des sen­ti­nelles au milieu du vais­seau. L’une d’elles, la tour de la Mutte, appar­te­nait d’ailleurs non pas au cler­gé mais à la ville : c’est de là que la grande cloche, Dame Mutte, onze tonnes de bronze fon­dues et refon­dues depuis le XVe siècle, ameu­tait les bour­geois — c’est son nom, de meute, ameu­ter — pour les incen­dies, les guerres et les entrées royales. Une cathé­drale dont le bef­froi est muni­ci­pal : tout Metz, encore, dans ce détail.

IV. Le ver­tige des chiffres

Venons-en au verre, puisque c’est pour lui qu’on vient.

Les chiffres d’a­bord, qu’il faut don­ner une fois pour s’en débar­ras­ser, mais qu’il faut don­ner quand même parce qu’ils disent l’é­chelle du phé­no­mène. La cathé­drale de Metz porte envi­ron six mille cinq cents mètres car­rés de vitraux. Six mille cinq cents mètres car­rés : un hec­tare de verre, ou presque. C’est la plus grande sur­face vitrée de toutes les cathé­drales de France, et l’une des plus vastes du monde gothique. À titre de com­pa­rai­son, Chartres, la réfé­rence abso­lue en matière de vitrail médié­val, en compte envi­ron deux mille six cents. Metz en porte deux fois et demie plus.

Deuxième chiffre : qua­rante et un mètres. C’est la hau­teur des voûtes de la nef — 41,41 mètres très exac­te­ment, et les Mes­sins tiennent aux déci­males. Seules Beau­vais l’i­na­che­vée (48 mètres) et Amiens (42 mètres) montent plus haut dans tout le gothique fran­çais. Mais Beau­vais s’est effon­drée deux fois et n’a jamais eu de nef ; Amiens est plus large, plus assise. Metz com­bine cette hau­teur ver­ti­gi­neuse avec une lar­geur de nef rela­ti­ve­ment modeste — quinze mètres et demie —, ce qui pro­duit un élan­ce­ment, un rap­port hauteur/largeur, à peu près sans équi­valent. On est dans un canyon. Les col­la­té­raux, eux, sont tenus déli­bé­ré­ment bas, ce qui per­met aux fenêtres hautes de la nef de des­cendre très pro­fon­dé­ment, sur près de vingt mètres de hau­teur de verrière.

Car c’est là le vrai génie du bâti­ment, plus sub­til que les records : les archi­tectes mes­sins ont sys­té­ma­ti­que­ment réduit la pierre à son strict mini­mum struc­tu­rel. Le tri­fo­rium — cette gale­rie inter­mé­diaire qui, dans la plu­part des cathé­drales, forme une bande de maçon­ne­rie entre les arcades et les fenêtres hautes — est ici entiè­re­ment vitré, fon­du dans les ver­rières supé­rieures dont il devient le sou­bas­se­ment. Le mur a pra­ti­que­ment dis­pa­ru. Ce qui reste de pierre n’est plus qu’un sque­lette, une résille, un sys­tème de meneaux et de contre­forts dont la seule fonc­tion est de tenir le verre en l’air. Le gothique a tou­jours rêvé de cela — déma­té­ria­li­ser le mur, faire tenir le ciel sur des lignes — mais nulle part en France le rêve n’a été pous­sé aus­si loin qu’à Metz. L’ab­bé Suger, qui à Saint-Denis au XIIe siècle théo­ri­sait la lumière comme voie d’ac­cès au divin, la lux conti­nua, aurait recon­nu ici l’ac­com­plis­se­ment de son pro­gramme : une église qui n’est plus un abri per­cé de fenêtres, mais une fenêtre conti­nue à peine char­pen­tée de pierre.

D’où le sur­nom. On ne sait pas exac­te­ment quand les Mes­sins ont com­men­cé à dire « la Lan­terne du Bon Dieu » — l’ex­pres­sion semble s’être fixée au XIXe siècle, mais elle dit une évi­dence que le pre­mier regard confirme : le soir, quand l’in­té­rieur est éclai­ré et que la nuit tombe sur la col­line Sainte-Croix, l’é­di­fice s’in­verse. Le verre qui, tout le jour, a fait entrer la lumière du dehors, se met à lais­ser sor­tir celle du dedans. La cathé­drale luit sur la ville comme un pho­to­phore. Une lan­terne, exac­te­ment : la flamme au centre, la paroi trans­lu­cide autour, et la nuit lor­raine tout autour de la paroi.

V. Sept siècles de verre : petite stratigraphie

Mais la quan­ti­té n’est rien. Ce qui rend Metz unique, c’est que cet hec­tare de verre n’est pas homo­gène : c’est un palimp­seste, une coupe géo­lo­gique de sept siècles d’art du vitrail, du XIIIe siècle au XXIe, où chaque époque a dépo­sé sa strate sans effa­cer la pré­cé­dente. Il n’existe, à ma connais­sance, aucun autre édi­fice en Europe où l’on puisse lire d’un seul regard, en tour­nant sim­ple­ment sur soi-même, l’his­toire com­plète de cet art — gothique rayon­nant, flam­boyant, Renais­sance, res­tau­ra­tions du XIXe, école de Paris, non-figu­ra­tion d’a­près-guerre, Cha­gall, et l’art contem­po­rain le plus récent. Il faut prendre ces strates une à une, comme on des­cend dans une fouille.

Her­mann de Muns­ter, ou la roue de feu

La couche la plus pro­fonde et la plus spec­ta­cu­laire est à l’ouest : la grande rose occi­den­tale, œuvre d’Her­mann de Muns­ter, maître ver­rier west­pha­lien arri­vé à Metz vers 1380. Onze mètres de dia­mètre — par­mi les plus grandes roses du monde gothique. Elle occupe toute la façade que l’his­toire des deux églises sia­moises avait lais­sée sans por­tail, comme si l’é­di­fice, pri­vé de bouche, avait déci­dé d’être tout entier œil.

Il faut la voir en fin d’a­près-midi, quand le soleil des­cend sur la Moselle et la frappe de face. La rose devient alors ce que ses créa­teurs vou­laient qu’elle fût : non pas une image, mais un évé­ne­ment. Le réseau flam­boyant de pierre — refait au XIXe siècle, il faut le dire, dans un esprit fidèle — découpe la lumière en pétales, en flam­mèches, en gouttes, et l’en­semble tourne len­te­ment avec le soleil comme une roue de feu immo­bile. Les Mes­sins du XIVe siècle, qui vivaient dans des mai­sons sombres et des rues étroites, devaient rece­voir cela comme une appa­ri­tion. Nous, gavés d’é­crans et de lumières arti­fi­cielles, le rece­vons encore comme une appa­ri­tion, ce qui donne la mesure de la chose.

Her­mann de Muns­ter fut si appré­cié qu’il obtint le pri­vi­lège, rare pour un arti­san, d’être enter­ré dans la cathé­drale même. Sa dalle funé­raire est tou­jours là. J’aime cette idée d’un homme qui dort depuis six siècles sous la lumière qu’il a lui-même construite — il y a des immor­ta­li­tés plus mal conçues.

Théo­bald de Lix­heim et Valen­tin Bousch, ou la Renais­sance en Lorraine

Deuxième strate, au tour­nant des XVe et XVIe siècles, deux noms que l’his­toire de l’art n’a jamais mis à leur vraie place, qui est la pre­mière : Théo­bald de Lix­heim, qui signe en 1504 les ver­rières du bras nord du tran­sept, et sur­tout Valen­tin Bousch, actif de 1520 à 1541, l’homme des immenses ver­rières du bras sud et du chœur.

Il faut s’ar­rê­ter devant le mur sud du tran­sept pour com­prendre ce que le mot « ver­rière » peut vou­loir dire. Celle de Bousch mesure envi­ron trente-trois mètres de haut. C’est un immeuble de dix étages en verre peint, un rideau de lumière qui monte de la hau­teur d’homme jus­qu’aux voûtes, et qui fut long­temps — cer­tains disent qu’elle l’est tou­jours — la plus grande ver­rière d’Eu­rope. Bousch y déploie un art qui n’est déjà plus médié­val : les figures ont pris du volume, les archi­tec­tures peintes sont des archi­tec­tures Renais­sance, à can­dé­labres et à rin­ceaux, les cou­leurs ont cette pro­fon­deur de joyau que per­met le jaune d’argent por­té à sa per­fec­tion. On pense aux contem­po­rains alle­mands, à Bal­dung Grien, à Dürer ; Bousch venait de Stras­bourg, et il fait le pont entre le Rhin et la Lor­raine comme la ville elle-même le fait entre les mondes ger­ma­nique et français.

Ce qui me touche chez Bousch, c’est le moment his­to­rique. Il pose ses ver­rières entre 1520 et 1540 : Luther a affi­ché ses thèses, l’Eu­rope du vitrail est en train de mou­rir, dans vingt ans les guerres de reli­gion bri­se­ront les ate­liers et l’art du vitrail entre­ra dans une éclipse de trois siècles. Bousch est un homme qui achève une tra­di­tion de quatre cents ans au som­met de ses moyens, sans savoir — ou en sachant ? — qu’il éteint la lumière en sor­tant. Les grandes ver­rières du chœur de Metz sont le chant du cygne du vitrail euro­péen, et elles ont la beau­té par­ti­cu­lière des fins.

Les bles­sures et les modernes

Troi­sième strate : le XXe siècle, qui com­mence, comme sou­vent, par une des­truc­tion. En sep­tembre 1944, les com­bats de la libé­ra­tion de Metz soufflent une par­tie des ver­rières — la ville, trans­for­mée en for­te­resse par l’ar­mée alle­mande, ne fut libé­rée qu’au terme de semaines de siège. D’autres vitraux avaient déjà été per­dus au fil des siècles : l’in­cen­die de 1877, allu­mé par un feu d’ar­ti­fice tiré pour la visite de Guillaume Ier (l’his­toire a de ces iro­nies : l’Em­pire alle­mand célé­brant sa conquête en brû­lant la toi­ture de la cathé­drale), les rema­nie­ments du XVIIIe siècle, l’u­sure ordinaire.

Or ces bles­sures firent la chance du lieu. Car au lieu de com­bler les manques par des pas­tiches néo-gothiques, les Monu­ments his­to­riques et le cler­gé mes­sin des années 1950 prirent une déci­sion qui fait aujourd’­hui de Metz un mani­feste : confier les fenêtres vides aux artistes vivants. C’é­tait l’é­poque du grand réveil de l’art sacré fran­çais, l’é­poque du père Cou­tu­rier, d’As­sy, de Ron­champ, d’Au­din­court — cette convic­tion, por­tée par quelques domi­ni­cains têtus, qu’il valait mieux un chef-d’œuvre d’in­croyant qu’une pié­té académique.

Metz reçut ain­si, en 1957, les vitraux de Jacques Vil­lon pour la cha­pelle du Saint-Sacre­ment : le frère de Mar­cel Duchamp, cubiste de la pre­mière heure, alors âgé de plus de quatre-vingts ans, y tra­dui­sit la Cru­ci­fixion, la Cène et les Noces de Cana en prismes de cou­leur pure, rouges et ors frac­tu­rés comme à tra­vers un cris­tal. Puis vinrent, en 1960, les ver­rières de Roger Bis­sière pour les tym­pans ouest, sous la grande rose : deux com­po­si­tions non figu­ra­tives, mosaïques de car­rés colo­rés qu’on dirait tis­sées — Bis­sière par­lait lui-même de ses pein­tures comme de tapis­se­ries — et qui font chan­ter le mur aveugle du cou­chant en jaunes et en gris-bleus, en verts et en noirs. De la non-figu­ra­tion pure dans une cathé­drale : en 1960, il fal­lait du cou­rage des deux côtés, chez l’ar­tiste comme chez le chanoine.

VI. Cha­gall, ou la Bible en apesanteur

Et puis il y a Chagall.

Marc Cha­gall avait plus de soixante-dix ans quand l’ar­chi­tecte en chef des Monu­ments his­to­riques, Robert Renard, lui pro­po­sa les baies du déam­bu­la­toire et du tran­sept nord de Metz. Le peintre de Vitebsk n’a­vait encore jamais fait de vitrail. Il com­men­ça ici, à Metz, en 1958 — avant Jéru­sa­lem, avant Reims, avant Mayence, avant Zurich et New York : Metz est le labo­ra­toire, le lieu où Cha­gall et le maître ver­rier Charles Marq, de l’a­te­lier Simon de Reims, ont inven­té ensemble le vitrail cha­gal­lien. Marq mit au point pour lui une tech­nique de verres pla­qués gra­vés à l’a­cide qui per­met­tait de modu­ler plu­sieurs tons sur une même pièce de verre, libé­rant la cou­leur du réseau de plomb ; Cha­gall pei­gnait ensuite à la gri­saille, direc­te­ment, de sa main de peintre, si bien que ces vitraux sont aus­si, lit­té­ra­le­ment, des Cha­gall autographes.

Le tra­vail dura dix ans, de 1958 à 1968, et couvre fina­le­ment une ving­taine de baies. Le pro­gramme est essen­tiel­le­ment biblique, et il faut mesu­rer ce que cela signi­fiait : un juif de l’Em­pire russe, chas­sé par les pogroms puis par le nazisme, dont le monde natal avait été anéan­ti dans la Shoah, accep­tait de peindre la Genèse et l’Exode dans une cathé­drale catho­lique de Lor­raine — dans cette région-fron­tière que les deux guerres avaient déchi­rée, à cent kilo­mètres du camp du Stru­thof. Cha­gall en avait plei­ne­ment conscience. Il disait vou­loir que ses vitraux soient un don au-delà des reli­gions, une offrande à ce qu’il appe­lait sim­ple­ment « la Bible », qui était pour lui la plus grande source de poé­sie de tous les temps.

Devant les baies du déam­bu­la­toire — la Créa­tion, le Para­dis, Ève et le ser­pent, Abra­ham, Jacob lut­tant avec l’ange, le Songe de Jacob, Moïse devant le Buis­son ardent — on com­prend ce que le verre a appor­té à Cha­gall, et ce que Cha­gall a appor­té au verre. Sa pein­ture avait tou­jours été une pein­ture de l’a­pe­san­teur : des amants qui flottent, des vaches dans le ciel, des vio­lo­nistes sur les toits, des anges qui tombent. Or le vitrail est le seul médium où la cou­leur flotte réel­le­ment, où elle est faite de lumière et non de matière. Les rouges de Cha­gall à Metz — ce rouge du tran­sept nord, pro­fond comme une gre­nade ouverte — ne sont pas posés sur un sup­port : ils sont sus­pen­dus dans l’air, tra­ver­sés, vivants, chan­geant avec chaque nuage qui passe sur la Lor­raine. Cha­gall a trou­vé à Metz le médium que toute sa pein­ture appe­lait depuis cin­quante ans. Il disait que le vitrail était « la cloi­son trans­pa­rente entre mon cœur et le cœur du monde » — et pour une fois la for­mule d’ar­tiste n’est pas une coquet­te­rie, c’est une des­crip­tion technique.

Il y a, dans le déam­bu­la­toire, un détail que je ne me lasse pas d’al­ler véri­fier à chaque pas­sage : dans la baie du Sacri­fice d’A­bra­ham, au-des­sus de la scène patriar­cale, Cha­gall a glis­sé une petite cru­ci­fixion, et ailleurs des motifs de son réper­toire intime — le coq, l’âne, les amou­reux, Vitebsk peut-être. Le vieux peintre a signé la Bible de ses propres songes, comme les enlu­mi­neurs du Moyen Âge glis­saient leur auto­por­trait dans les marges. Sept siècles après Her­mann de Muns­ter, la cathé­drale conti­nuait d’ab­sor­ber les bio­gra­phies de ses verriers.

VII. La strate vivante : le XXIe siècle

On pour­rait croire l’his­toire close. Elle ne l’est pas — et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de Metz : ici, le vitrail n’est pas un patri­moine, c’est une pratique.

En 2020, pour le hui­tième cen­te­naire de la pose de la pre­mière pierre — huit cents ans, 1220–2020, l’an­née où le monde entier se confi­na, iro­nie que les cha­noines du XIIIe siècle auraient goû­tée —, l’É­tat a com­man­dé de nou­veaux vitraux pour la cathé­drale, pour­sui­vant le geste de 1957. L’ar­tiste coréenne Kim­soo­ja a déployé dans une cha­pelle son tra­vail sur la dif­frac­tion : un film pris­ma­tique posé sur le verre blanc, qui décom­pose la lumière natu­relle en spectres mou­vants, en arcs-en-ciel purs qui glissent sur la pierre de Jau­mont au fil des heures. Pas d’i­mage, pas de plomb, pas de récit : la lumière elle-même, mon­trée dans son ana­to­mie. C’est à la fois ce qu’on a fait de plus contem­po­rain et de plus fidèle à l’ab­bé Suger — la lux conti­nua réduite à son épure scien­ti­fique. D’autres com­mandes ont sui­vi ou sont en cours, et il est pro­bable que dans vingt ans une strate de plus se sera dépo­sée. La coupe géo­lo­gique conti­nue de s’é­pais­sir. Aucun autre monu­ment en Europe ne fait cela avec cette constance : à Metz, depuis 1220, on n’a jamais vrai­ment ces­sé de poser du verre.

VIII. Le dra­gon dans la crypte

Il faut, avant de sor­tir, des­cendre à la crypte, parce que c’est là que dort le plus vieux loca­taire des lieux : le Graoully.

Le Graoul­ly est un dra­gon. Sus­pen­due à la voûte de la crypte, son effi­gie — une dépouille de toile et de bois, refaite au fil des siècles, gueule ouverte, l’air plus débon­naire que ter­rible — rap­pelle la légende fon­da­trice de la ville : au IIIe siècle, saint Clé­ment, pre­mier évêque de Metz, aurait trou­vé la cité ter­ro­ri­sée par un dra­gon qui nichait dans les ruines de l’am­phi­théâtre romain, par­mi des nuées de ser­pents. Clé­ment mar­cha vers la bête, la lia de son étole — de son écharpe de tis­su, notez l’arme : pas d’é­pée, pas de lance, un tex­tile — et la condui­sit au bord de la Seille, où il lui ordon­na de dis­pa­raître. Le nom même du monstre vien­drait de l’al­le­mand gräu­lich, « effroyable » : jusque dans son dra­gon, Metz est bilingue.

Rabe­lais s’est moqué du Graoul­ly, qu’il avait vu pro­me­ner dans les pro­ces­sions mes­sines, « effi­gie mons­trueuse et ridi­cule » ; les folk­lo­ristes y lisent, clas­si­que­ment, la vic­toire du chris­tia­nisme sur le paga­nisme, le ser­pent des cultes anciens domp­té par l’é­tole épis­co­pale. Moi, j’aime sur­tout la cohé­rence sou­ter­raine de l’his­toire : une ville dont la légende raconte la domes­ti­ca­tion d’une force chtho­nienne, obs­cure, née des ruines et des sou­bas­se­ments — et dont la gloire est un monu­ment entiè­re­ment voué à la cap­ture de la lumière. Le dra­gon dans la crypte, la lan­terne au-des­sus. Toute cathé­drale est construite sur son dra­gon ; Metz a seule­ment l’hon­nê­te­té de gar­der le sien accro­ché au pla­fond de la cave, comme un tro­phée de famille qu’on n’ose pas jeter.

IX. un hec­tare de lumière

Reste à dire ce qu’on éprouve, et c’est le plus dif­fi­cile, parce que l’ex­pé­rience de la nef de Metz appar­tient à cette caté­go­rie de sen­sa­tions que les mots aplatissent.

J’ai pas­sé, la der­nière fois, une heure entière assis dans la nef, un jour de semaine, hors sai­son, et il fai­sait incroya­ble­ment chaud, anor­ma­le­ment. Il n’y avait presque per­sonne : un sacris­tain au loin, deux visi­teurs japo­nais métho­diques, une femme qui priait dans le tran­sept de Cha­gall. Le soleil de juillet fai­sait des per­cées de quelques minutes. Et à chaque per­cée, l’é­di­fice entier chan­geait d’é­tat. Ce n’é­tait pas un éclai­rage qui variait, c’é­tait une matière qui se trans­for­mait : les colonnes de Jau­mont viraient du beige au safran, les ver­rières hautes s’al­lu­maient l’une après l’autre comme les touches d’un ins­tru­ment, des flaques de rouge et de bleu se met­taient à ram­per sur le dal­lage, mon­taient le long des piliers, s’é­tei­gnaient. Puis le nuage reve­nait, et la cathé­drale replon­geait dans sa pénombre dorée, en attente.

J’ai com­pris ce jour-là pour­quoi le mot de « lan­terne » est plus juste que tous les voca­bu­laires savants. Une cathé­drale ordi­naire est une archi­tec­ture : elle est ce qu’elle est, stable, et la lumière lui arrive comme un orne­ment. Metz est un ins­tru­ment à lumière, au sens où un vio­lon est un ins­tru­ment à vibra­tions : une caisse de réso­nance optique, construite pour ampli­fier et colo­rer un phé­no­mène qui la tra­verse. Par temps cou­vert, l’ins­tru­ment est en sour­dine. Par grand soleil, il joue for­tis­si­mo. Mais il joue tou­jours, et celui qui s’as­soit dans la nef n’est pas devant l’œuvre : il est dedans, comme on est dans la musique.

Les hommes du XIIIe siècle avaient une théo­lo­gie pour cela. Pour Suger et les néo­pla­to­ni­ciens qui l’ins­pi­raient, la lumière était la chose du monde la plus proche de Dieu, l’a­na­lo­gie sen­sible de l’in­vi­sible ; le vitrail, en la colo­rant sans l’ar­rê­ter, figu­rait exac­te­ment le mys­tère d’un divin qui se rend per­cep­tible sans ces­ser d’être inac­ces­sible. Nous avons per­du cette théo­lo­gie, ou la plu­part d’entre nous, mais l’ex­pé­rience, elle, n’a pas bou­gé d’un pouce. Le corps assis dans la nef de Metz reçoit ce que rece­vait le corps d’un dra­pier mes­sin de 1400 : une leçon muette sur la tra­ver­sée. Le verre enseigne qu’on peut être une paroi et un pas­sage. Que la fer­me­ture n’est pas le contraire de la trans­pa­rence. Qu’il existe une manière d’être fron­tière qui consiste non pas à blo­quer, mais à colo­rer ce qui passe.

Et c’est peut-être pour cela que cette cathé­drale-là se trouve dans cette ville-là. Metz a pas­sé sa vie entière sur des fron­tières : entre l’Em­pire et le Royaume, entre les langues d’oïl et les par­lers fran­ciques, entre Rome et la Réforme, annexée deux fois, ren­due deux fois, capi­tale d’une région qui a chan­gé quatre fois de dra­peau en soixante-quinze ans. Les fron­tières, d’or­di­naire, pro­duisent des murs. Celle-ci a pro­duit un hec­tare de verre — la plus grande sur­face d’Eu­rope consa­crée à l’i­dée qu’une limite peut être lumi­neuse. Je ne connais pas de plus beau démen­ti archi­tec­tu­ral à la fata­li­té des lignes de front.

X. Sor­tir

On sort par le por­tail de la Vierge, sur la place d’Armes, et l’on fait bien de se retour­ner une der­nière fois. De l’ex­té­rieur, au jour, les vitraux sont gris — c’est la grande iro­nie du médium : le vitrail ne montre rien à qui reste dehors, il exige qu’on entre, il est le seul art au monde qui ne se donne qu’aux gens de l’in­té­rieur. Les six mille cinq cents mètres car­rés qui vous ont ébloui pen­dant une heure ne sont plus, vus de la place, que des sur­faces plom­bées, ternes, presque aveugles. La lan­terne éteinte res­semble à n’im­porte quelle lampe.

Mais atten­dez le soir. Res­tez dîner dans les rues de la col­line Sainte-Croix, remon­tez vers la place après la nuit tom­bée, un soir d’of­fice ou de concert, quand l’in­té­rieur est allu­mé. Alors l’é­di­fice s’in­verse comme un gant : les ver­rières s’é­clairent une à une depuis le dedans, la rose d’Her­mann de Muns­ter se met à rou­geoyer au-des­sus de la Moselle, les bleus de Cha­gall percent la nuit du tran­sept, et la masse jaune de Jau­mont, elle-même dorée par les pro­jec­teurs, semble lévi­ter sur sa col­line. La ville entière est éclai­rée par sa cathé­drale, ce qui est, quand on y pense, la défi­ni­tion exacte d’une lan­terne — et peut-être, qui sait, la défi­ni­tion d’autre chose encore, que les Mes­sins ont eu la déli­ca­tesse de lais­ser dans le sur­nom, entre le Bon Dieu et le sourire.

Huit cents ans que ça brûle. Et les ver­riers, en bas, pré­parent la strate suivante.

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Mille ans entre les murs : la Badia Fio­ren­ti­na en silence

Mille ans entre les murs : la Badia Fio­ren­ti­na en silence

La Badia
Fio­ren­ti­na en silence

Mille ans entre les murs

Il faut par­fois pous­ser une porte entrou­verte pour entrer dans le cœur secret d’une ville. À Flo­rence, der­rière un porche dis­cret de la Via del Pro­con­so­lo, se tient depuis plus d’un mil­lé­naire la Badia Fio­ren­ti­na. Fon­dée en 978 par Willa, mar­quise de Tos­cane, cette abbaye est l’un de ces lieux où l’Histoire s’accumule comme des couches de pein­ture, chaque époque y ajou­tant sa touche sans jamais effa­cer com­plè­te­ment la précédente.

Au départ, c’était une com­mu­nau­té béné­dic­tine. Les moines copiaient, reliaient, enlu­mi­naient : on n’y enten­dait pas seule­ment les psaumes, mais aus­si le grat­te­ment des plumes sur le par­che­min, ce bruit ténu qui bâtis­sait les biblio­thèques. On y priait et l’on y écri­vait avec la même fer­veur. Le monde exté­rieur pou­vait s’agiter, ici il res­tait conte­nu dans le velin.

Dante, qui gran­dit dans le voi­si­nage, dut entendre, enfant, les cloches de la Badia. Peut-être même y vit-il pour la pre­mière fois Béa­trice, cette appa­ri­tion qui allait bou­le­ver­ser sa vie et sa poé­sie. Ain­si la légende se mêle à la pierre, et l’on se prend à rêver que la Divine Comé­die doit quelque chose à ce cloître silencieux.

Les siècles remo­de­lèrent l’abbaye : au XIIIᵉ siècle, Arnol­fo di Cam­bio la dota d’une nou­velle nef gothique et d’un cam­pa­nile élan­cé qui mar­qua long­temps l’horizon de Flo­rence. Plus tard, le baroque vint lui gref­fer ses dorures, ses stucs et son chœur tour­né vers l’Arno, comme si chaque époque avait vou­lu y ins­crire son style, quitte à en brouiller un peu la voix initiale.

Le cloître des Oran­gers, construit au XVe siècle, res­pire encore l’ombre fraîche des récits de saint Benoît. On y entre comme dans une paren­thèse, un lieu où même la lumière semble se dépla­cer à pas feu­trés. À l’intérieur, on croise les traces d’artistes qui ont lais­sé, au détour d’une cha­pelle, des témoi­gnages silencieux.

Il y a d’abord le tom­beau d’Ugo, fils de Willa, sculp­té par Mino da Fie­sole : un monu­ment élé­gant, sévère et presque pudique, qui ne cherche pas à impres­sion­ner mais à durer. À deux pas, une œuvre bien plus vibrante : la Vierge appa­rais­sant à saint Ber­nard de Filip­pi­no Lip­pi, peinte à la fin du Quat­tro­cen­to. Saint Ber­nard, absor­bé dans ses écrits, se voit sou­dain inter­rom­pu par une appa­ri­tion mariale qui a l’air à la fois tendre et un peu intru­sive. Lip­pi, avec sa grâce habi­tuelle, a don­né à cette ren­contre une vita­li­té qui ne s’éteint pas, et l’on reste devant le tableau comme devant un sou­ve­nir qu’on n’arrive pas à dater.

On pour­rait citer encore les stalles en noyer du chœur, pati­nées par les siècles de prières, ou les fresques effa­cées qui laissent devi­ner des récits anciens — autant de fan­tômes peints qui s’accrochent aux murs. Chaque détail est une petite trou­vaille, mais rien ne se donne comme un musée : la Badia n’a pas besoin d’annoncer ses tré­sors, ils se révèlent sim­ple­ment à qui prend le temps de les regarder.

Puis vint Napo­léon, qui sup­pri­ma les ordres reli­gieux et vida les cloîtres de leurs habi­tants. La Badia aurait pu alors dis­pa­raître dans l’oubli. Mais elle sur­vé­cut, comme tou­jours, en chan­geant de peau. Aujourd’hui, c’est la com­mu­nau­té de Jéru­sa­lem qui y vit, et les offices chan­tés emplissent encore la nef, offrant à qui s’y attarde un moment suspendu.

Il y a dans cette église une constance qui m’émeut : elle a tra­ver­sé guerres, réno­va­tions, expro­pria­tions, chan­ge­ments de style, mais elle conti­nue à être ce qu’elle a tou­jours été — un refuge. On y entre sou­vent par hasard, mais on en sort chan­gé, comme si mille ans de prières s’étaient dépo­sés sur vos épaules en une fine pous­sière invisible.

La Badia Fio­ren­ti­na n’est pas une vedette de Flo­rence, et c’est peut-être ce qui fait son charme. Elle se tient là depuis plus de mille ans, dis­crète mais tenace, comme pour rap­pe­ler qu’il y a des pierres qui ne cherchent pas à briller mais à durer.

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Stav­kirke, l’é­glise en bois debout (zone norvégienne)

Stav­kirke, l’é­glise en bois debout (zone norvégienne)

Stav­kirke, l’é­glise en bois debout

Zone nor­vé­gienne

Quel nom étrange… Église en bois debout… En bois debout… Le nom de ces églises qu’on ne trouve plus guère qu’en Nor­vège vient de la manière dont le bois est tra­vaillé. En réa­li­té, l’ex­pres­sion est “bois de bout”, par oppo­si­tion à “bois de fil”. Le bois de bout est tout sim­ple­ment le bois tra­vaillé dans le sens ver­ti­cal, dans le sens de la fibre, ce qui en fait un maté­riau très résis­tant à la com­pres­sion. Éri­gées à par­tir de pieux fichés dans le sol, la struc­ture toute entière est sup­por­tée par ces blocs de bois qui sont par­fois tout sim­ple­ment des troncs entiers, qu’on appelle stav en nor­vé­gien et qui en anglais, stave, signi­fie “por­tée”. Ce sont ces poteaux d’angle qui donnent leur nom à ces églises ; stav­kirke, ou stav­kyrkje. Entiè­re­ment en bois, ce sont des chefs‑d’œuvre d’in­gé­nie­rie médié­vale. Si on estime que l’Eu­rope du Nord pou­vait comp­ter envi­ron 1300 églises, peut-être plus, il n’en reste aujourd’­hui que 28, toutes en Norvège.

Pho­tos © Håkon Li

Gefðu Að Móðurmá­lið Mitt

by Ragn­heiður Grön­dal | Þjóðlög

Lais­sons-nous empor­ter dans les cam­pagnes du sud de la Nor­vège, en dehors des grandes villes, avec la voix cris­tal­line de la chan­teuse islan­daise Ragn­heiður Grön­dal et ce mer­veilleux titre par­fai­te­ment impro­non­çable, Gefðu Að Móðurmá­lið Mitt.

Je le disais plus haut, il ne reste que 28 églises conser­vées de ce type alors que les églises en bois debout étaient légion en Europe du Nord. La plu­part ont fini brû­lées, aban­don­nées ou tout sim­ple­ment désos­sées pour finir en bois de chauffage.

L’é­di­fi­ca­tion de ces petites églises cor­res­pond à la période de chris­tia­ni­sa­tion des terres nor­vé­giennes entre 1150 et 1350, tan­dis que la reli­gion natu­relle pré-chré­tienne finit d’être chas­sée par le chris­tia­nisme ; le qua­drillage des terres habi­tées est un for­mi­dable outil de pro­pa­gande qui fait son œuvre. Aux alen­tours de 1700, ces églises répu­tées rurales sont aban­don­nées au pro­fit d’é­glises en pierre construites en cœur de ville.

Le défi tech­nique de ce type de construc­tion est de pou­voir résis­ter aux vents forts, dans une région qui ne dis­posent que de feuillus peu hauts ; la tech­nique du bois debout avec ses semelles d’angles per­met de sim­ple­ment poser la struc­ture sur une semelle de pierre, ce qui réduit les risques d’en­li­se­ment et de pour­ris­se­ment des piliers dans le sol. Ain­si, il existe deux sortes de stav­kirke qui cor­res­pondent à leur point d’é­vo­lu­tion. Les pre­mières sont petites, car­rées et peu éle­vées, comme celles de Halt­da­len ou d’Uvdal. Les secondes sont plus élan­cées, ce sont les plus connues, car elles sortent de la terre nor­vé­gienne avec fier­té, par­fois bis­cor­nues et un peu tor­dues, on les croi­rait prêtes à s’é­crou­ler parce qu’elles prennent de la hau­teur et le tran­sept est éle­vé (comme l’at­teste la pho­to (© Micha L. Rie­ser) du pla­fond de celle de Hop­pers­tad ci-des­sous) ; elles sont la quin­tes­sence de l’art scan­di­nave, ornées de volutes et de têtes sculptées.

Que ce soit les por­tails, les cha­pi­teaux, les pein­tures, tout ce qui de loin peut paraître tris­te­ment sobre est en réa­li­té incroya­ble­ment pro­lixe d’originalité.

Si la plus connue est celle de Bor­gund, nichée dans un écrin de ver­dure, la plus ancienne est celle d’Urnes, plan­tée au bord d’un petit fjord. La plus grande est celle de Hed­dal, avec ses bois dorés qui flam­boient dans le soleil et son orne­men­ta­tion exté­rieure qui lui donne des airs de ruche… Celle de Gol est construite en bois sombre, celle de Rin­ge­bu porte fiè­re­ment une flèche peinte en rouge et celle de Øye semble per­due au-des­sus des eaux sombres d’un fjord, celle de Fan­toft est la plus intri­guante, sombre et fan­tô­ma­tique, la nou­velle car l’an­cienne a été détruite par un sombre cré­tin incen­diaire en 1992…

Il existe une carte inter­ac­tive des églises en bois debout de Nor­vège sur le site VisitNorway.com, qui peut don­ner des idées de voyage…

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Le miracle de Saint Jan­vier de Bénévent

Le miracle de Saint Jan­vier de Bénévent

C’est un saint qui est pas­sé rela­ti­ve­ment inaper­çu dans les hagio­gra­phies prin­ci­pales. Pour­tant, Jan­vier de Bénévent est l’hé­ri­tier direct d’un dieu romain dont il tire son nom, Janus, le dieu bifrons, à deux têtes, dieu des débuts et des fins, des choix et des portes, célé­bré le 1er jan­vier et qui marque le début de l’an­née du calen­drier romain. Ce qui fit de Jan­vier de Bénévent un saint, c’est son mar­tyr pen­dant la période de per­sé­cu­tion anti-chré­tienne de la Tétrar­chie sous Dio­clé­tien, suite à quoi il mou­rut déca­pi­té en 305 après avoir pas­sé une vie exem­plaire emplie de miracles plus ou moins extra­or­di­naires, rela­tés notam­ment par Alexandre Dumas qui déploya ses talents lit­té­raires au ser­vice du saint lors de son voyage à Naples, ville dont Saint Jan­vier est le saint patron. Voi­là pour le décor. Pour des rai­sons pra­tiques, nous appel­le­rons l’homme San Gen­na­ro. Dans l’his­toire, ce n’est ni l’his­toire de son mar­tyr, ce qui est somme toute com­mun à presque tous les saints de la Chré­tien­té (et par­fois fati­gant à entendre), ni l’i­co­no­gra­phie hagio­gra­phique du saint dont la plus célèbre repré­sen­ta­tion est ce très beau tableau peint par le cara­va­giste fla­mand Louis Fin­son (Ludo­vi­cus Fin­so­nius) entre 1610 et 1612, qui nous inté­resse, mais bien plu­tôt ce qui en reste aujourd’­hui, à savoir le miracle de la liqué­fac­tion de son sang…

Louis Fin­son ‑Saint Jan­vier — 1610–1612 — Pal­mer Art Museum at Penn­syl­va­nia State University

La légende veut que le sang du saint homme ait été recueilli dans deux ampoules de verre suite à sa déca­pi­ta­tion en 305 après- J.-C., lors du trans­fert de sa dépouille vers sa cata­combe. Après une his­toire pour le moins épique et confuse, le corps du saint repose en par­tie dans une urne de bronze, tan­dis que le sang séché pla­cé dans les ampoules sont conser­vées dans le reli­quaire de la cathé­drale Notre-Dame de l’As­somp­tion à Naples. Aujourd’­hui, le miracle ne peut avoir lieu que si les deux ampoules sont rap­pro­chées des restes du corps du saint, phé­no­mène qui a été attes­té plus de mille ans après la mort du saint, en 1389. Depuis ce jour, le phé­no­mène de l’os­ten­sion du sang dans la cathé­drale est opé­ré trois fois par an, et la liqué­fac­tion, si elle est obser­vée, est consi­dé­rée comme un signe béné­fique pour la ville ; il arrive même par­fois que le sans entre en ébul­li­tion. Tou­te­fois, il arrive régu­liè­re­ment que le sang ne se liqué­fie pas.

Voi­ci pour la légende et pour le miracle, miracle que tou­te­fois, l’Église ne recon­nait pas en tant que tel. Il est arri­vé au cours de l’his­toire de ce miracle, plu­sieurs ano­ma­lies. Tan­tôt le sang est liqué­fié dès l’ou­ver­ture de la châsse, tan­tôt il ne se liqué­fie pas du tout lors de l’os­ten­sion. Signe des temps, le Pape Fran­çois est venu assis­ter à la céré­mo­nie, mais voyant que le sang ne se liqué­fia que par­tiel­le­ment, il eut ce trait d’hu­mour de cir­cons­tances : « On voit que le saint nous aime seule­ment à moi­tié… »

Pro­ces­sion de San Gen­na­ro à Naples. Pho­to © Ita­ly Magazine

Bien évi­dem­ment, cette his­toire est étrange, agi­tant aus­si bien la fer­veur aveu­glée d’un peuple joyeux et fier que les hypo­thèses les plus sau­gre­nues des scien­ti­fiques qui ne peuvent admettre que cela se passe comme cela se passe… Le fait que l’Église elle-même n’at­teste pas ce miracle comme un miracle 100% pur miracle est un signe que l’on se trouve face à un évé­ne­ment dont per­sonne ne com­prend l’o­ri­gine. On pour­rait croire à une orga­ni­sa­tion bien rodée qui consiste à mon­trer aux gens ce qu’ils sont prêts à voir, ou tout au moins à induire leur per­cep­tion des choses, mais le fait est que, quelle que soit la nature de la « chose » qui se trouve dans ces deux ampoules, cela se trans­forme bien en liquide. Alors peut-être qu’un jour on décou­vri­ra le secret, ou alors la super­che­rie, mais pour l’ins­tant la ville de Naples conti­nue de vivre au rythme des trois pro­ces­sions annuelles qui rendent son peuple atten­tif à leur saint pro­tec­teur, à la vie de leur com­mu­nau­té et au bien-être de cha­cun. Au fond, c’est tout ce qui compte…

A lire éga­le­ment : les doubles vies de Pom­péi.

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Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Allemagne

Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Allemagne

En sor­tant de Vian­den, je vou­lais reve­nir en Alle­magne, pro­fi­ter d’être dans les parages pour nager sur cette fron­tière incer­taine que je n’ai pas arrê­té de tra­ver­ser toute la jour­née. C’est sur la fron­tière et non pas de chaque côté qu’il se passe réel­le­ment quelque chose, que les iden­ti­tés se brouillent et se dépar­tagent pour refon­der quelque chose de nou­veau, que les cer­ti­tudes que l’on a d’être soi se dépar­tissent de leur ori­peaux. Je vou­lais res­sen­tir cette sen­sa­tion étrange encore une fois, alors j’ai pris les che­mins de tra­verse, les petites routes pas­sant dans des vil­lages insi­gni­fiants pour celui qui est en mal de sen­sa­tions mais où l’âme est cer­tai­ne­ment la plus pure de tout pré­ju­gé. J’ai l’ha­bi­tude de dire que c’est lors­qu’il ne se passe rien que les révo­lu­tions sont en marche. C’est la même chose pour les lieux ; c’est là où il ne se passe rien que j’aime musar­der, parce que je suis cer­tain d’y trou­ver quelque chose.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 001 - Route de Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 028 - Porta Nigra

En arri­vant aux portes de Trèves, je des­cends une grand côte qui me donne une vue spec­ta­cu­laire sur ce qu’est la ville ; quelques flèches annoncent de grandes églises au clo­cher poin­tu, noyées dans un urba­nisme dense et com­plexe. Je ne sais pas ce que je vais décou­vrir là, mais je fais plu­sieurs fois le tour du centre sans arri­ver à m’en rap­pro­cher. Des rues pié­tonnes en entravent l’ac­cès, appa­rem­ment dans une volon­té d’en vider la cir­cu­la­tion. Quelques places modernes où trônent un ciné­ma, un centre com­mer­cial, rien de très typique, rien de très exci­tant, à part peut-être une jeu­nesse désin­volte qui arpente les petites rues et pro­fite de la tem­pé­ra­ture encore clé­mente. Je finis par trou­ver de quoi me garer sur une grand artère où l’on trouve quelques hôtels un peu cos­sus, Chris­tophs­traße. Inévi­ta­ble­ment, je tombe sur ce superbe monu­ment qui devait autre­fois fer­mer la ville et qui remonte à l’é­poque romaine tar­dive ; la Por­ta Nigra. Son nom fait réfé­rence à la cou­leur de sa pierre, qui sans être véri­ta­ble­ment noire est recou­verte d’une patine fon­cée pré­sente depuis quelques cen­taines d’an­nées. Il paraît que le moine Siméon (un ermite ayant trou­vé refuge à Beth­léem et sur le Mont Sinaï) s’y fit enfer­mer jus­qu’à sa mort en 1035. Drôle d’i­dée que de quit­ter les cha­leurs de la Judée pour venir se faire enfer­mer dans un monu­ment romain, en pleine val­lée mosel­lane où la neige doit tom­ber drue l’hi­ver. Une église fut construite pour célé­brer le saint, puis détruite par Napo­léon pour lui rendre son aspect romain. Ce qui attire mon atten­tion immé­dia­te­ment, c’est la taille gigan­tesque des pierres qui com­posent l’é­di­fice ; on n’est pas face à de la bri­quette, ni même à de la belle pierre de taille, mais face à des blocs énormes taillés de manière grossière.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 007 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 011 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 014 - Hauptmarkt

La nuit a fini par tom­ber et c’est dans un semi-soir rosé que je des­cends l’ar­tère de Simeons­traße, une longue rue com­mer­çante des­cen­dant jus­qu’à la place du mar­ché, la Haupt­markt qui paraît être le vrai centre névral­gique de la ville. Avec ses belles mai­sons hautes à fron­ton baroque, res­sem­blant fort aux aus­tères mai­sons fla­mandes, c’est une place magni­fique que la lumière rend irréelle. Ici un carillon sonne l’heure, accro­ché à la façade d’un café, ici une église se cache dans un recoin, sous un por­tique où vous atten­dant trois las­cars titu­bant, prêts à vous deman­der l’au­mône, gen­til chré­tien. Une magni­fique fon­taine trône sur le côté de la place, sur­mon­tée d’un saint que je ne prends pas la peine de détailler, peut-être Saint Siméon, peut-être pas. Les saints me sortent par les yeux et ne sont que les signes d’un temps révo­lu dont je veux m’ex­traire. Je ne regarde plus que les cou­leurs de pein­tures, les dorures, les courbes des mai­sons hautes et ce pavé gros­sier qui ondule sous les pas. Je détourne le regard de ces vitrines flam­boyantes où les marques s’af­fichent comme dans tous les centres-villes désor­mais. La fla­gor­ne­rie du monde moderne.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 018 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 020 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 022 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 024 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 025 - Dom Trier

En contour­nant la place, mon regard est atti­ré par une flèche qui dépasse du pay­sage. Une petite rue part sur ma gauche et rejoint une autre place, de belles dimen­sions. Je trouve ici deux églises col­lées l’une à l’autre, deux grosses églises, impo­santes, de dimen­sions telles qu’on pour­rait les croire cathé­drales… La plus grande, avec sa façade aus­tère, son évident style roman, ses deux beaux gros clo­chers et ses étranges tou­relles d’angles est assu­ré­ment un monu­ment puis­sant et ancien. Une chose m’é­tonne tout de suite. On est mani­fes­te­ment du côté de l’en­trée de l’é­glise, du côté ouest, mais un ren­fle­ment dans la struc­ture indique qu’il y a comme un chœur de ce côté-ci, ce qui est vrai­ment inha­bi­tuel. Les arcades en façade et les arcs en pierre de dif­fé­rentes cou­leurs donnent l’im­pres­sion d’être face à un monu­ment roman du sud de la France. La com­pa­rai­son me vient immé­dia­te­ment avec l’é­glise de Saint-Nec­taire. Je n’y m’y suis pas trom­pé, c’est bien une cathé­drale, la cathé­drale Saint-Pierre de Trèves. Le nom de son patron indique une auto­ri­té supé­rieure, mais son petit nom, celui qu’on lui donne ici est tout sim­ple­ment Dom Trier. Je m’ex­ta­sie éga­le­ment sur le por­tail his­to­rié de sa voi­sine, l’église Notre-Dame-de-Trèves, qu’on appelle plu­tôt Lieb­frauen­kirche. Plus élan­cée, moins large, moins mas­sive, tout indique qu’elle est tout de même ancienne. C’est une illu­sion, elles ont été construite à la même période, à la moi­tié du XIIIè siècle. L’ef­fet est sai­sis­sant car ces deux églises dont la date de début des tra­vaux est 1235 sont en réa­li­té dans deux styles dif­fé­rents ; la pre­mière en style roman, la seconde dans un gothique pri­mi­tif. Ma frus­tra­tion est énorme car il est tard et les deux églises sont fer­mées depuis plus d’une demi-heure ; je rêve d’un monde où les églises seraient ouvertes la nuit, comme au Moyen-âge où l’on pou­vait y entrer à n’im­porte quelle heure, ouvertes aux quatre vents et dénuées de ces hor­ribles bancs en bois qui brisent la pers­pec­tive et en feraient oublier cer­tains pavages par­fois plus inté­res­sants que les pla­fonds. A part reve­nir demain, je ne vois pas com­ment faire. Reve­nir dans une autre vie ? Ce serait trop idiot. On en sait jamais si on revien­dra dans ses pas, à moins de le dési­rer très fort.

Je retourne vers la Por­ta Nigra car mon esto­mac me fait vio­lence et je me mets en quête d’un res­tau­rant. Une gar­gote un tan­ti­net bour­geoise me fait de l’œil, mais les prix pra­ti­qués me cou­pe­raient presque l’ap­pé­tit. J’ai fina­le­ment trou­vé, dans un endroit tota­le­ment impro­bable, une bras­se­rie moderne, à deux pas de la Por­ta Nigra, mais com­plè­te­ment cachée, cette enseigne qu’on peut trou­ver en entrant dans la cour du cloître qui porte le nom de Simeons­tift­platz. La bras­se­rie Brun­nen­hof pro­pose des plats copieux et fins pour une dizaine d’eu­ros, à l’a­bri du vent mau­vais qui souffle le soir, dans un lieu cap­ti­vant, un ancien cloître illu­mi­né et d’un calme ines­pé­ré au beau milieu de la ville. J’y ai man­gé une fine tranche de sau­mon cuite en papillote, avec des zestes de citron et une poê­lée de légumes, accom­pa­gnée d’une pinte de la bière locale, la Bit­bur­ger (Bitte ein bit ! dit le slo­gan). Je ne cache pas que mes trois mots d’al­le­mand ne m’ont pas beau­coup ser­vi pour tra­duire le menu et pas­ser la com­mande auprès du gar­çon. On m’a­vait pour­tant juré qu’a­vec la proxi­mi­té de la fron­tière fran­çaise et luxem­bour­geoise, les gens par­laient for­cé­ment quelques mots de fran­çais. Tu parles… Une bonne dose de bonne volon­té de sa part et une ten­ta­tive de la mienne à par­ler anglais sont venus à bout de la com­mande. Pas­sée l’é­mo­tion, je me suis vau­tré dans mon fau­teuil pour pro­fi­ter de l’air frais de cette belle soi­rée d’oc­tobre, en siro­tant ma bière gla­cée sous l’ombre impo­sante de la Por­ta Nigra, légè­re­ment ivre de fatigue, ivre de vivre cet ins­tant déli­cat et somptueux.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 034 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 035 - Dom Trier

Je ne pou­vais tout sim­ple­ment pas en res­ter là. Après être ren­tré tard sur une route que j’ai eu du mal à appri­voi­ser, je me suis levé avec une seule idée en tête… déjeu­ner au beau milieu de ces visages sans âme de l’hô­tel Double Tree, ces couples muets et bla­fards, ces retrai­tés gouailleurs, pour repar­tir vite fait vers Trier. Sous un ciel bileux qui s’est décou­vert au fur et à mesure, j’ai décou­vert l’autre ver­sant du Dom Trier ; son che­vet baroque, tout en ron­deur et que j’al­lais décou­vrir de l’in­té­rieur, le tré­sor qui s’y cache, et son impo­sante sta­ture, avec ses angles nets, et deux autres clo­chers mas­sifs et carrés.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 039 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 042 - Dom Trier

J’ai décou­vert à l’in­té­rieur un autre monde, la rudesse et la fan­tai­sie alle­mande, le contre-poids entre la Réforme et la Contre-Réforme, la séche­resse et la gau­driole. Dans ce qui me parais­sait être une chœur à l’en­trée en est peut-être un, je n’en sais rien, mais son pla­fond en demi-cou­pole est ornée d’une superbe déco­ra­tion de plâtres fine­ment exé­cu­tés, sur un fond bleu roi, don­nant au tout une étrange impres­sion de camée, appor­tant une lumière écla­tante de crème Chan­tilly tout juste battue.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 037 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 047 - Dom Trier

Au beau milieu de la nef trône dans les airs les plus belles des orgues, sus­pen­dues en l’air ; on appelle ça des orgues en nid d’hi­ron­delle. Celles-ci ont la par­ti­cu­la­ri­té d’en avoir éga­le­ment la cou­leur. D’une beau­té épous­tou­flante, d’une har­mo­nie gra­cieuse et presque hau­taine, c’est de loin le plus beau buf­fet d’orgues que j’ai jamais vu.

La crypte, comme sou­vent les cryptes, n’a pas grand inté­rêt, si ce n’est que j’y découvre des cuves en étain conte­nant cer­tai­ne­ment de l’eau bénite et dont je n’ar­rive presque pas à lire les éti­quettes. C’est trop peu évident pour moi et je ne cherche pas à com­prendre ce que cela peut vou­loir dire. Je m’en éton­ne­rai plus tard.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 057 - Dom Trier

La véri­table sur­prise de cette jour­née, c’est l’ab­side, celle que j’ai vue de l’ex­té­rieur, car elle contient quelque chose d’u­nique. On y trouve, enfer­mée, enchâs­sée dans une gangue de verre, hors de por­tée de mains, et de fidèles, la très sainte et très véri­table tunique du Christ. Enfin une des véri­tables. Car il en existe plu­sieurs. Les mau­vaises langues diront que le fait qu’il en existent plu­sieurs est le déter­mi­nant même du fait qu’elles sont toutes fausses, c’est ce qu’on appelle la délé­gi­ti­ma­tion mutuelle. Mais c’est sans comp­ter que le Christ avait peut-être un dres­sing avec plu­sieurs tuniques, qu’on a toutes retrou­vées. Plus sérieu­se­ment, les deux tuniques “sérieuses” sont ici, et à… Argen­teuil, à deux pas de mon lieu de tra­vail, dans la Basi­lique. J’y suis allé un midi, mais je ne l’ai jamais trouvée…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 062 - Cloître du Dom Trier

A l’ex­té­rieur, un cloître magni­fique entoure un jar­di­net dans lequel sont enter­rés des pré­lats qu’on ima­gine impor­tants et d’où l’on peut voir l’im­po­sante église sous un autre angle. Dans une des ailes, une plaque en cuivre ajou­rée annonce qu’i­ci se trouve un ossuaire… De quoi faire trot­ter l’imagination.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 069 - Liebfrauenkirche

A la découverte de Trier (Allemagne) - 071 - Liebfrauenkirche

On entre ensuite dans la Lieb­frauen­kirche, étrange église construite sur un plan de croix grecque, ce qui est pas­sa­ble­ment éton­nant pour une église gothique, alors que les églises romanes étaient déjà construite sur un plan de croix latine. Ses vitraux lumi­neux et son pla­fond fleu­ri sont du plus bel effet et son plan ramas­sé lui donne une impres­sion de légè­re­té et d’é­troi­tesse que sa hau­teur élève vers… le Très-Haut ?… Je n’ai rien trou­vé d’autre à dire. Sans me sen­tir écra­sé par la puis­sance mys­tique des deux églises, je sens quand-même que le lieu dégage une cer­taine aura, peut-être un peu accen­tuée par la pré­sence de nom­breuses per­sonnes venues visi­ter ces deux églises, en pleine période automnale…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 075 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 078 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 081 - Konstantin Basilika

Dans les rues, de grandes mai­sons ornées de por­tails impo­sants, sur­mon­tés d’é­cus­sons tenus par des lions debout donnent une impres­sion de richesse à la ville. Je marche jus­qu’à un autre monu­ment que je ne pour­rais mal­heu­reu­se­ment pas visi­ter, car fer­mé pour tra­vaux. C’est la Kons­tan­tin­ba­si­li­ka, une ancienne aula romaine ayant de ser­vi de salle du trône à Constan­tin, recon­ver­tie en église pro­tes­tante et dont la forme est stric­te­ment byzan­tine. On se croi­rait dans un fau­bourg d’Is­tan­bul. D’une rigueur extrême, impo­sant avec ses 67 mètres de long, ce bâti­ment nous vient tout droit de l’An­ti­qui­té et demeure le plus grand monu­ment encore intact qui nous soit par­ve­nu de cette époque. Son aspect dépouillé paraît conve­nir par­fai­te­ment à ses nou­velles fonc­tions de temple pro­tes­tant, mais la proxi­mi­té d’un palais baroque rose bon­bon col­lé sur son flanc, construit par Lothaire de Met­ter­nich au XVIè siècle, gâche un peu l’en­semble. Aus­si bien les Alle­mands sont capables du meilleur goût que par­fois leurs choix esthé­tiques sont hasar­deux. En l’oc­cur­rence, com­ment s’en sen­tir res­pon­sable lorsque ledit bâti­ment a 400 ans ?

A la découverte de Trier (Allemagne) - 088 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 091 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 093 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 094 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 095 - Hauptmarkt

Je n’ai plus beau­coup de temps à pas­ser ici. Je dois ren­trer ce soir, pas trop tard de pré­fé­rence, et pour l’heure, je dois aller dépla­cer la voi­ture si je ne veux pas me prendre une amende. Sur le che­min, j’ef­fleure à nou­veau les murs du Dom, je repasse par la Haupt­markt enva­hie de monde, fié­vreuse, entre dans Fleischs­traße (rue de la viande) et m’a­ven­ture jus­qu’à une bou­lan­ge­rie où j’a­chète bret­zels encore tout chauds, mar­zi­pans­tol­len et apfel­stru­del à empor­ter, mais je mets tel­le­ment de temps à choi­sir que j’ai l’im­pres­sion que son flegme alle­mand com­mence à bouillir sous son tablier bava­rois de pacotille.

Il fait encore beau pour un mois d’oc­tobre, le temps est même excep­tion­nel­le­ment doux pour la sai­son. Dans quelques semaines à peine, la région sera recou­verte par la neige et res­sem­ble­ra peut-être un peu à l’i­mage tra­di­tion­nelle qu’on se fait de l’Al­le­magne. Je n’ai pas vrai­ment pris le temps de par­ler avec les gens mais je res­sens plus la bar­rière de la langue qu’à Istan­bul, étran­ge­ment. Ce n’est cer­tai­ne­ment qu’une impres­sion, parce que les heures sont comp­tées, parce que le temps file à une vitesse incroyable. Il est temps pour moi de repar­tir. Je quitte la Haupt­markt et m’en­gouffre dans la der­nière rue dont je retiens le nom ; Wind­straße, la rue du vent qui longe le Dom, comme si on m’in­di­quait la sor­tie, ou peut-être ce qui me pousse à ne jamais res­ter en place, comme une méta­phore du pas­sage incer­tain dans les lieux qui m’ha­bitent et dans les­quels je n’ar­rive jamais à res­ter autant que je le souhaiterais…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 098 - Windstraße

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