Sorting by

×
Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

IX

AZU­CE­NA

Elle l’emmena à San Tel­mo un dimanche.

Pas le len­de­main des retrou­vailles — il y eut d’a­bord trois jours de thé. Trois jours de fau­teuils côte à côte à L’O­ran­ge­rie, de tasses fumantes et de conver­sa­tions lentes, pru­dentes, comme deux per­sonnes qui marchent sur un lac gelé et qui testent chaque pas avant de poser le pied, parce qu’elles savent que la glace peut cra­quer à tout moment et qu’en des­sous il y a l’eau noire, l’eau froide, l’eau de tout ce qui n’a pas été dit.

Ils par­lèrent de choses simples. De Bue­nos Aires. Du temps — ce prin­temps doux qui res­sem­blait à un automne inver­sé, cette cha­leur hési­tante qui mon­tait par paliers, comme si la ville avait besoin de se convaincre elle-même qu’il fai­sait beau. Du thé — Damian avoua qu’il n’a­vait jamais bu de thé Dar­jee­ling avant l’Al­vear, qu’au Mexique le thé c’é­tait le té de man­za­nilla quand on avait mal au ventre et rien d’autre, et Azu­ce­na rit, et ce rire — cette deuxième fois qu’il la voyait rire, après le sou­rire du chat — fit à Damian le même effet que la pre­mière fois, cette pres­sion dans la poi­trine, ce nœud qui se défait.

Ils ne par­lèrent pas du Mexique. Pas de l’af­faire Sep­tién. Pas des morts, des docu­ments, de la fuite. Pas de Gabrie­la Montes de Oca qui s’é­tait pen­due dans sa vil­la de Cuer­na­va­ca. Pas des hommes cagou­lés dans l’ap­par­te­ment de la Colo­nia Bue­nos Aires. Tout cela exis­tait — quelque part, sous la sur­face, comme un fleuve sou­ter­rain — mais ils ne le nom­mèrent pas. Pas encore. Nom­mer les choses leur aurait don­né un poids, une masse, et ce qu’ils construi­saient — ce qu’ils étaient en train de construire, sans le savoir, sans le déci­der, par la seule force du thé par­ta­gé et du silence habi­té — ce qu’ils construi­saient était fra­gile, léger, aérien, et il suf­fi­sait d’un mot de trop pour tout faire tomber.

Le qua­trième jour, Azu­ce­na dit :

— Vous connais­sez San Telmo ?

— Non.

— Venez dimanche. Il y a un marché.

Et le dimanche, ils se retrou­vèrent devant l’Al­vear — pre­mier ren­dez-vous hors de l’hô­tel, pre­mier pas en dehors du cocon, et quelque chose dans cette sor­tie res­sem­blait à une nais­sance, ou à un aveu, ou aux deux en même temps. Azu­ce­na por­tait un jean et un che­mi­sier blanc. Damian por­tait un pan­ta­lon et une che­mise à manches retrous­sées. Deux per­sonnes qui marchent dans une rue de Bue­nos Aires. Rien de plus ordi­naire. Rien de plus extraordinaire.

Ils des­cen­dirent à San Tel­mo à pied. Azu­ce­na connais­sait le che­min — par Jun­cal, Cal­lao, puis vers le sud, en tra­ver­sant l’A­ve­ni­da de Mayo avec son air de bou­le­vard pari­sien trans­plan­té sous les tro­piques, ses cafés à ter­rasse, ses immeubles Art Nou­veau dont les cor­niches s’ef­fri­taient avec majes­té. Elle lui mon­trait la ville comme on montre un tré­sor — avec fier­té et avec inquié­tude, parce qu’un tré­sor qu’on montre est un tré­sor qu’on par­tage, et par­ta­ger c’est risquer.

— Ici, c’est le Café Tor­to­ni, dit-elle en pas­sant devant la devan­ture légen­daire de l’A­ve­ni­da de Mayo. Le plus vieux café de Bue­nos Aires. Borges venait y jouer aux échecs. Gar­del y chan­tait. Alfon­si­na Stor­ni y écri­vait des poèmes. Tous les fan­tômes de la ville se donnent ren­dez-vous au Tortoni.

Damian regar­da la façade — vitrines embuées, boi­se­ries sombres, un inté­rieur qui res­sem­blait à un tableau de Hop­per, avec ses lumières jaunes et ses sil­houettes immo­biles. Il pen­sa aux cafés de Mexi­co — le Café de Tacu­ba, le Café La Haba­na où Fidel Cas­tro et le Che avaient pla­ni­fié la révo­lu­tion cubaine devant un cor­ta­do. Toutes les villes d’A­mé­rique latine avaient leurs cafés mythiques, leurs fan­tômes assis à des tables per­ma­nentes, leurs tasses de café qui ne refroi­dis­saient jamais.

— Vous aimez les fan­tômes, dit-il.

— Les fan­tômes sont les seuls qui ne mentent pas. Les vivants, si.

Ils conti­nuèrent. San Tel­mo les accueillit comme San Tel­mo accueille tout le monde — avec un mélange de non­cha­lance et de théâ­tra­li­té, cette façon d’être à la fois un quar­tier et une scène, un lieu de vie et un spec­tacle per­ma­nent. La Pla­za Dor­re­go, le dimanche, était un chaos magni­fique — des cen­taines d’é­tals de bro­can­teurs, d’an­ti­quaires, de ven­deurs de bibe­lots et de mer­veilles, dis­po­sés en rangs ser­rés sous les arbres de la place. Des siphons à soda en verre bleu. Des pou­pées cas­sées. Des disques de vinyle de Gar­del et de Pugliese. Des lampes Art Déco. Des pho­to­gra­phies jau­nies de Bue­nos Aires en 1920 — les tram­ways, les calèches, les hommes en cha­peau, les femmes en ombrelle. Des cou­teaux gau­chos avec des manches en os. Des boîtes à musique qui jouaient des tan­gos rouillés. Tout un bric-à-brac de mémoire, de nos­tal­gie, d’ob­jets arra­chés à des mai­sons, à des vies, à des époques révo­lues, et remis en cir­cu­la­tion comme si le pas­sé n’é­tait pas mort mais sim­ple­ment en vente.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant un étal de livres. Des édi­tions anciennes — Borges, Cortá­zar, Bioy Casares, Sil­vi­na Ocam­po, Rober­to Arlt. Elle prit un exem­plaire de Fic­ciones — cou­ver­ture abî­mée, pages jau­nies, mais intact, lisible, vivant.

— Vous connais­sez Borges ? demanda-t-elle.

— Non. Je connais le nom. C’est tout.

— Il faut lire Borges. C’est la clé de Bue­nos Aires. Si vous ne lisez pas Borges, vous ne com­pren­drez jamais cette ville. Vous la ver­rez — les rues, les façades, les arbres. Mais vous ne la com­pren­drez pas. Parce que Bue­nos Aires n’est pas une ville. C’est une idée. Un laby­rinthe. Un rêve que quel­qu’un a fait il y a cent ans et dont on n’ar­rive pas à se réveiller.

Elle ache­ta le livre. Le lui tendit.

— Tenez. Com­men­cez par El jardín de sen­de­ros que se bifur­can. Le jar­din aux sen­tiers qui bifurquent. L’his­toire d’un homme qui découvre qu’à chaque ins­tant, chaque déci­sion crée un uni­vers paral­lèle, et que tous les futurs pos­sibles existent simultanément.

Damian prit le livre. Le sou­pe­sa dans sa main. Un objet léger — deux cents grammes, peut-être moins. Et pour­tant, rece­voir ce livre des mains d’A­zu­ce­na avait le poids d’un geste consi­dé­rable, un geste qui disait : voi­ci ce que j’aime, voi­ci ce qui me consti­tue, voi­ci le monde dans lequel j’ha­bite main­te­nant — et je vous y invite.

Ils déjeu­nèrent dans un boliche de San Tel­mo — un de ces petits res­tau­rants de quar­tier aux murs cou­verts de pho­tos de tan­go et de maillots de foot­ball, avec des nappes à car­reaux et des carafes de vin posées sur les tables sans qu’on les ait com­man­dées, parce qu’à Bue­nos Aires le vin fait par­tie du cou­vert, au même titre que le pain et la ser­viette. Ils man­gèrent des empa­na­das — bœuf, oignon, œuf dur, olive, la pâte crous­tillante et dorée, la farce fumante — et du lomo, ce steak argen­tin épais de quatre cen­ti­mètres, sai­gnant, tendre, accom­pa­gné de chi­mi­chur­ri — cette sauce verte faite de per­sil, d’ail, de vinaigre et de piment qui est l’exact contraire du dulce de leche : là où le dulce est dou­ceur et sucre et récon­fort, le chi­mi­chur­ri est piquant et vif et franc, et les deux ensemble résument l’Ar­gen­tine — un pays qui oscille entre la ten­dresse et la brûlure.

— C’est bon, dit Damian.

— Mieux qu’au Mexique ?

— Dif­fé­rent. Au Mexique, la viande est un com­bat. Ici, c’est une conversation.

Azu­ce­na rit. Et Damian se dit que ce rire — ce troi­sième rire — com­men­çait à lui deve­nir néces­saire. Comme le café du matin. Comme l’air.

Après le déjeu­ner, ils mar­chèrent dans les rues de San Tel­mo. Les pavés irré­gu­liers, les façades colo­niales, les portes en bois mas­sif der­rière les­quelles on devi­nait des patios inté­rieurs — ces patios secrets de Bue­nos Aires, ces jar­dins cachés qui sont le vrai cœur de la ville, invi­sibles depuis la rue, acces­sibles seule­ment à ceux qui savent pous­ser la bonne porte. Damian mar­chait à côté d’A­zu­ce­na, et pour la pre­mière fois depuis qu’il était arri­vé à Bue­nos Aires, il ne cher­chait pas. Il ne scru­tait pas les visages, ne qua­drillait pas les rues, ne cal­cu­lait pas les dis­tances. Il mar­chait. Sim­ple­ment. À côté d’une femme qui lui mon­trait une ville. Et la ville se lais­sait mon­trer, géné­reuse, offerte, avec ses secrets et ses bles­sures expo­sés au soleil de novembre comme du linge qui sèche sur un balcon.

À cinq heures, Azu­ce­na dit :

— Je vais vous emme­ner quelque part.

Ils des­cen­dirent dans un sous-sol. La Cate­dral. La milonga.

L’en­droit était presque vide — le dimanche après-midi, la milon­ga ne com­men­çait vrai­ment que vers six heures, quand la lumière du jour s’é­tei­gnait et que Bue­nos Aires bas­cu­lait dans cette nuit pré­coce de novembre qui donne à la ville un air de ren­dez-vous clan­des­tin. Mais le ban­do­néo­niste était déjà là — un homme maigre, les che­veux gris, les yeux fer­més, qui jouait pour lui-même, pour les murs, pour les fan­tômes — et la musique rem­plis­sait le sous-sol comme l’eau rem­plit une bai­gnoire, len­te­ment, par le fond.

Osval­do était assis à sa table. Verre de vin rouge. Immobile.

— Osval­do, dit Azu­ce­na. Un ami. Du Mexique.

Osval­do regar­da Damian. Un regard long, éva­lua­teur — pas hos­tile, pas cha­leu­reux, un regard de vie­jo milon­gue­ro qui juge un homme comme on juge un dan­seur, par la pos­ture, l’a­plomb, la manière de se tenir debout.

— Mexi­cain, dit Osval­do. Bien­ve­nue. Vous dansez ?

— Non.

— Bien. Asseyez-vous. Regar­dez. On apprend beau­coup en regardant.

Ils s’as­sirent. Le vin arri­va sans qu’on le com­mande. Des dan­seurs entrèrent, un par un, deux par deux, et la piste com­men­ça à se peu­pler. Et Azu­ce­na se leva.

— Vous permettez ?

Elle alla dan­ser. Avec Osval­do. Et Damian regarda.

Il regar­da Azu­ce­na dan­ser le tan­go. Il regar­da cette femme qu’il avait connue ter­ri­fiée, tra­quée, défaite — cette femme qu’il avait vue ram­per dans la pous­sière d’un appar­te­ment de la Colo­nia Bue­nos Aires sous les balles — il la regar­da se mou­voir sur une piste de danse avec une grâce qu’il ne lui connais­sait pas, une flui­di­té, une liber­té de mou­ve­ment qui sem­blait venir de très loin, de très pro­fond, d’un endroit d’elle-même qu’elle n’a­vait jamais pu atteindre au Mexique parce que la peur l’en empêchait.

Le tan­go. Osval­do la gui­dait avec cette auto­ri­té douce des vieux dan­seurs — un mou­ve­ment du torse, une pres­sion de la main, un dépla­ce­ment du poids — et Azu­ce­na sui­vait, mais « suivre » n’é­tait pas le mot. Elle répon­dait. Chaque pas d’Os­val­do appe­lait un pas d’elle, et ce pas n’é­tait pas une copie mais une varia­tion, une inter­pré­ta­tion, un com­men­taire — comme deux musi­ciens qui impro­visent ensemble, cha­cun écou­tant l’autre, cha­cun pro­po­sant, cha­cun accep­tant ou refu­sant, dans cette conver­sa­tion sans mots qui est le tango.

Damian ne bou­geait pas. Le vin rouge dans son verre, intact. Les yeux fixés sur la piste. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il avait gar­dé ver­rouillé pen­dant des années, pen­dant des décen­nies peut-être, depuis l’en­fance, depuis tou­jours — quelque chose se déver­rouilla. Pas avec un bruit. Pas avec un geste. Avec un relâ­che­ment. Comme un muscle qu’on tient contrac­té depuis si long­temps qu’on a oublié qu’il était contrac­té, et qui sou­dain se relâche, et la dou­leur qu’on ne sen­tait plus revient d’un coup, aiguë, et c’est la preuve qu’on est vivant.

La musique s’ar­rê­ta. Azu­ce­na revint à la table. Les joues rosies. Les yeux brillants. Vivante. Tel­le­ment vivante.

— Vous ne vou­lez vrai­ment pas essayer ? dit-elle.

— Non. Pas ce soir. Mais je vous regarde.

Elle le regar­da. Com­prit quelque chose. Ne dit rien.

Plus tard, dans la rue, en remon­tant vers Reco­le­ta, Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant une vitrine de librai­rie. Celle de Ren­zo — fer­mée à cette heure, mais éclai­rée de l’in­té­rieur par une lampe qui res­tait allu­mée toute la nuit, comme un phare dans un port de livres.

— Mon libraire, dit-elle. Ren­zo. Il m’a tout appris sur Bue­nos Aires. Borges, le tan­go, les cafés, les fan­tômes. Il dit que Bue­nos Aires est un livre qu’on ne finit jamais de lire.

Damian regar­da la vitrine. Les livres entas­sés, les piles ban­cales, les cou­ver­tures usées.

— Il y a un poème de Borges, dit Azu­ce­na. Un vers. Il dit : He come­ti­do el peor de los peca­dos que un hombre puede come­ter. No he sido feliz.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— J’ai com­mis le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Je n’ai pas été heureux.

Damian gar­da le silence. Long­temps. Puis il dit :

— C’est vrai.

— Quoi ?

— Que c’est le pire des péchés. Ne pas être heu­reux. J’ai pas­sé ma vie à cher­cher des gens. Des fan­tômes. Des dis­pa­rus. Et pen­dant tout ce temps, je n’ai pas été heu­reux. Pas une seule fois. Pas un seul jour. Je fai­sais mon tra­vail, je croyais que c’é­tait suf­fi­sant, je croyais que cher­cher les autres c’é­tait ma façon d’être au monde, ma jus­ti­fi­ca­tion, mon excuse pour ne pas vivre. Et puis vous avez dis­pa­ru. Et je vous ai trou­vée. Et quand vous êtes par­tie pour Bue­nos Aires, quand j’ai enten­du votre voix sur le télé­phone — c’est beau ici — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais rien trou­vé. Que tous les gens que j’a­vais cher­chés, tous les dos­siers, tous les fan­tômes — ce n’é­tait pas eux que je cher­chais. C’é­tait une rai­son. Une rai­son de ne pas être heu­reux. Parce qu’être heu­reux me fai­sait peur.

Il s’ar­rê­ta. Se ren­dit compte qu’il avait par­lé plus long­temps, en une seule fois, qu’il n’a­vait jamais par­lé de sa vie. Et que les mots qu’il avait pro­non­cés étaient des mots qu’il n’a­vait jamais dits à per­sonne — ni à un ami, ni à un col­lègue, ni à Here­dia, ni même à lui-même dans le silence de son appar­te­ment mexi­cain, en écou­tant l’en­re­gis­tre­ment pour la cen­tième fois.

Azu­ce­na ne dit rien. Elle le regar­da. Puis elle prit sa main.

Sa main à lui. La main du flic. La main qui avait tenu le Beret­ta, qui avait tiré sur des hommes dans un appar­te­ment sombre, qui avait ouvert des dos­siers de morts. Elle la prit dans la sienne — sa main à elle, la main de la fugi­tive, la main qui avait signé un faux nom sur un faux pas­se­port, qui avait payé un faus­saire dans l’ar­rière-salle d’un maga­sin de chaus­sures, qui avait com­po­sé un numé­ro de télé­phone depuis une cabine de Constitución.

Deux mains. Deux vies. Deux pays. Deux his­toires de vio­lence et de fuite et de recherche qui se rejoi­gnaient enfin, dans une rue de Bue­nos Aires, devant une librai­rie fer­mée, sous les jaca­ran­das en fleurs.

Ils mar­chèrent. Sans par­ler. Main dans la main. Remon­tant vers Reco­le­ta, vers l’Al­vear, vers leurs deux soli­tudes qui com­men­çaient — len­te­ment, pru­dem­ment, comme deux rivières qui convergent — à n’en faire plus qu’une.

X

DAMIAN

La nuit. Le Río de la Plata.

C’é­tait Azu­ce­na qui avait pro­po­sé. Un soir, après le thé — le thé était deve­nu leur rituel, leur ancrage, le point fixe autour duquel tout le reste tour­nait — elle avait dit : « Je veux vous mon­trer le fleuve. » Et ils étaient sor­tis de l’Al­vear, avaient pris un taxi jus­qu’à la Cos­ta­ne­ra Sur, cette pro­me­nade qui longe le fleuve au sud de Puer­to Made­ro, là où Bue­nos Aires cesse d’être une ville et devient un rivage, un bord, une lisière entre la terre et l’eau.

Le Río de la Pla­ta, la nuit. Damian n’a­vait jamais vu un fleuve aus­si vaste. Le mot « fleuve » ne conve­nait pas — c’é­tait une mer inté­rieure, une éten­due d’eau brune et lisse qui s’é­ten­dait jus­qu’à l’ho­ri­zon, et l’ho­ri­zon était invi­sible, noyé dans l’obs­cu­ri­té, de sorte qu’on ne savait pas où finis­sait l’eau et où com­men­çait le ciel. De l’autre côté — à qua­rante kilo­mètres, invi­sible — il y avait l’U­ru­guay. Un autre pays. Un autre monde. Si proche et si inac­ces­sible, comme tout ce qui est sépa­ré de nous par de l’eau.

Ils mar­chèrent le long de la Cos­ta­ne­ra. Le vent était tiède — un vent de novembre, char­gé d’hu­mi­di­té et de sel, qui sen­tait la vase et le large. Des pêcheurs étaient assis au bord, leurs lignes plon­gées dans l’obs­cu­ri­té, immo­biles, patients, comme des moines en prière. Des couples se pro­me­naient. Des chiens cou­raient sur l’herbe. La ville, der­rière eux, brillait de toutes ses lumières — les tours de Puer­to Made­ro, les gratte-ciel de Reti­ro, la sil­houette loin­taine de l’o­bé­lisque — mais ici, au bord de l’eau, la lumière était rare, et l’obs­cu­ri­té avait cette qua­li­té velou­tée des nuits d’A­mé­rique du Sud, cette dou­ceur qui enve­loppe et qui ras­sure, qui dit : le noir n’est pas un enne­mi, le noir est un ami, le noir est ce qui per­met de voir les étoiles.

— Ce fleuve, dit Azu­ce­na. Vous savez ce qu’il a pris ?

Damian savait. Il avait lu. Il avait com­pris, en écou­tant Mar­ta, en mar­chant dans les rues, en regar­dant les fou­lards blancs des Mères sur les pho­tos de la Pla­za de Mayo. Le Río de la Pla­ta avait pris des corps. Des cen­taines. Des mil­liers peut-être. Les vols de la mort. Les avions de la marine qui décol­laient de nuit depuis l’aé­ro­drome mili­taire, char­gés de pri­son­niers dro­gués, endor­mis, vivants — et qui reve­naient vides. Le fleuve avait tout englou­ti. Les corps, les noms, les his­toires. Le fleuve cou­leur de boue qui ne ren­dait jamais rien.

— Les dis­pa­rus, dit-il.

— Trente mille. C’est le chiffre. Trente mille per­sonnes. Jetées dans le fleuve. Ou enter­rées dans des fosses com­munes. Ou brû­lées. Ou dis­soutes. Trente mille. Et on n’en a retrou­vé qu’une frac­tion. Les autres sont là. Quelque part. Dans l’eau. Dans la terre. Dans le silence.

Elle regar­da le fleuve. Son visage, dans la pénombre, avait cette expres­sion qu’il com­men­çait à lui connaître — cette gra­vi­té douce, ce sérieux sans pesan­teur, comme si elle pen­sait à quelque chose de très lourd en le por­tant avec légè­re­té, en refu­sant de se lais­ser écraser.

— Au Mexique aus­si, dit Damian. Les dis­pa­rus. Plus de cent mille. Des fosses dans le désert. Des barils d’a­cide à Jalis­co. Des tran­chées dans le Tamau­li­pas. On ne sait même pas com­bien. On ne sau­ra jamais.

— Pour­quoi ?

— Pour­quoi quoi ?

— Pour­quoi est-ce que ça arrive ? Au Mexique. En Argen­tine. Par­tout. Pour­quoi est-ce que les gens disparaissent ?

Damian ne répon­dit pas tout de suite. Ils mar­chèrent en silence. Le bruit de l’eau contre les berges — un cla­po­tis régu­lier, mono­tone, comme un métro­nome liquide. Un pêcheur remon­ta sa ligne. Rien au bout. Il la relan­ça dans le noir.

— Parce que c’est plus facile de faire dis­pa­raître que de tuer, dit Damian. Tuer laisse un corps. Un corps est une preuve. Un corps raconte une his­toire — qui, com­ment, pour­quoi. Un corps demande des comptes. Mais un dis­pa­ru ne demande rien. Un dis­pa­ru n’existe plus. Il n’est ni vivant ni mort. Il est dans un entre-deux, un limbe, un trou dans le tis­su du monde. Et ce trou, per­sonne ne sait com­ment le rem­plir. On ne peut pas enter­rer un dis­pa­ru. On ne peut pas le pleu­rer. On ne peut pas tour­ner la page. Le dis­pa­ru reste — comme une ques­tion sans réponse. Et la ques­tion finit par détruire ceux qui la posent.

— Comme Mar­ta, dit Azucena.

— Comme Mar­ta. Comme les mères de la Pla­za de Mayo. Comme toutes les familles que j’ai reçues dans mon bureau, pen­dant dix ans, qui venaient s’as­seoir sur une chaise en plas­tique et qui posaient la même ques­tion : où est mon fils ? Où est ma fille ? Où est mon mari ? Et je n’a­vais pas de réponse. Jamais. Presque jamais.

Il s’ar­rê­ta. Regar­da le fleuve. L’eau brune, opaque, inson­dable. Un fleuve qui gar­dait ses secrets.

— Sauf une fois, dit-il.

Azu­ce­na le regarda.

— Vous, dit-il. Vous êtes la seule que j’aie trou­vée. La seule qui soit revenue.

Le silence, après ces mots, avait le poids du plomb. Pas un silence gêné — un silence plein. Char­gé. Un silence qui conte­nait tout ce qu’ils avaient vécu, sépa­ré­ment et ensemble, et qui pour la pre­mière fois était mis en mots, posé sur la table comme un objet qu’on peut regar­der, tou­cher, mesurer.

— C’est pour ça que vous êtes venu, dit Azu­ce­na. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Parce que je suis la seule.

— Non. Pas parce que vous êtes la seule que j’aie trou­vée. Parce que vous êtes la seule que j’aie eu besoin de retrouver.

Et voi­là. C’é­tait dit. Le mot — besoin — était sor­ti. Pas « envie ». Pas « curio­si­té ». Pas « devoir pro­fes­sion­nel ». Besoin. Le mot le plus dan­ge­reux de la langue, celui qui vous met à nu, qui vous désarme, qui vous expose. Besoin impli­quait manque. Besoin impli­quait dépen­dance. Besoin impli­quait que Damian Sara­zai, ins­pec­teur, qua­rante-trois ans, deux déco­ra­tions, aucune vie sen­ti­men­tale, n’é­tait pas com­plet. Qu’il lui man­quait quelque chose. Que ce quelque chose était elle.

Azu­ce­na ne répon­dit pas. Pas avec des mots. Elle fit un pas vers lui. Un seul pas. La dis­tance entre eux — cette dis­tance d’un bras qu’ils avaient main­te­nue pen­dant des jours, scru­pu­leu­se­ment, comme un pacte — se rédui­sit de moi­tié. Et elle par­la. Mais pas de ce qu’il venait de dire. D’autre chose.

— Le Río de la Pla­ta n’est pas un fleuve, dit-elle. C’est un estuaire. Vous savez ce qu’est un estuaire ?

— L’en­droit où un fleuve ren­contre la mer.

— L’en­droit où l’eau douce et l’eau salée se mélangent. L’eau douce vient de l’in­té­rieur — du Paraná, de l’U­ru­guay, de mille rivières qui drainent tout un conti­nent. L’eau salée vient de l’At­lan­tique. Et ici, à Bue­nos Aires, elles se ren­contrent. Elles ne se mélangent pas vrai­ment — l’eau douce reste au-des­sus, l’eau salée en des­sous. Deux eaux qui coexistent sans se confondre. Qui sont ensemble sans être les mêmes.

Elle le regar­da. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat qu’il ne leur avait jamais vu — un éclat humide, pro­fond, comme la sur­face du fleuve qui reflé­tait les lumières loin­taines de la ville.

— C’est peut-être ce qu’on est, dit-elle. Deux eaux. Deux vies. Qui se ren­contrent sans se confondre. Qui coexistent.

Damian com­prit. Ce qu’elle disait — ce qu’elle offrait — n’é­tait pas une fusion. Pas un « nous » qui absor­be­rait et effa­ce­rait le « je ». C’é­tait une coexis­tence. Un par­tage de ter­ri­toire. L’eau douce et l’eau salée, côte à côte, cha­cune gar­dant sa nature, sa tem­pé­ra­ture, sa den­si­té. Ensemble sans être iden­tiques. Proches sans se dissoudre.

C’é­tait, pen­sa-t-il, la chose la plus intel­li­gente et la plus tendre qu’on lui ait jamais dite.

Ils res­tèrent au bord du fleuve long­temps. Le vent tié­dis­sait. Les pêcheurs rem­bal­laient leurs lignes. La ville, der­rière eux, pul­sait de sa rumeur noc­turne — les bars de Paler­mo qui ouvraient, les taxis qui sillon­naient les ave­nues, les milon­gas qui s’é­veillaient dans leurs sous-sols.

Au retour, dans le taxi, Azu­ce­na posa sa tête sur l’é­paule de Damian. Un geste simple. Un geste qui n’a­vait l’air de rien — une femme fati­guée qui pose sa tête sur l’é­paule de l’homme à côté d’elle, dans un taxi, la nuit, à Bue­nos Aires. Mais Damian sen­tit le poids de cette tête — léger, tiède, vivant — et il sut que ce poids était la chose la plus pré­cieuse qu’on lui ait jamais confiée. Plus pré­cieuse qu’un badge. Plus pré­cieuse qu’un dos­sier. Plus pré­cieuse qu’une arme. Le poids d’une tête posée sur une épaule, dans un taxi, la nuit, au bout du monde.

Le chauf­feur rou­lait en silence. La radio dif­fu­sait un tan­go — un vieux tan­go de Troi­lo, mélan­co­lique et doux, avec un ban­do­néon qui pleu­rait et une voix d’homme qui chan­tait des mots que Damian ne com­pre­nait pas mais qu’il sen­tait, parce que le tan­go n’a pas besoin d’être com­pris pour être res­sen­ti, il suf­fit de l’é­cou­ter avec le corps, pas avec la tête, pas avec les mots.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’Al­vear. Azu­ce­na rele­va la tête. Se tour­na vers Damian. Et dans ses yeux — ces yeux qui avaient vu le Mexique et la fuite et la peur et Bue­nos Aires et les jaca­ran­das et le tan­go et le fleuve — dans ces yeux, il y avait quelque chose qu’il reconnut.

Pas de l’a­mour. Pas encore. Ou peut-être que si, mais un amour d’un genre qu’il ne connais­sait pas, qui n’a­vait pas encore de forme, qui était à l’é­tat de pos­si­bi­li­té, de poten­tiel, comme ces graines qu’on plante dans la terre et qui peuvent deve­nir un arbre ou rien du tout, selon qu’on les arrose ou qu’on les oublie.

— Bonne nuit, ins­pec­teur, dit-elle.

— Bonne nuit, Lucía.

Elle sou­rit. Ce sou­rire asy­mé­trique, coin gauche plus haut que le droit. Et elle sor­tit du taxi. Et elle s’é­loi­gna dans la nuit de Bue­nos Aires, sous les jaca­ran­das, le long de l’A­ve­ni­da Alvear, sa sil­houette rape­tis­sant à mesure qu’elle mar­chait, jus­qu’à dis­pa­raître au coin de la calle Guido.

Dis­pa­raître. Le mot, cette fois, ne fai­sait plus peur.

Damian entra dans l’Al­vear. Mon­ta à la chambre 407. Ne se cou­cha pas. S’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre et regar­da la nuit de Bue­nos Aires — les arbres, les façades, les lumières, le ciel immense où les étoiles étaient invi­sibles, noyées par la lumière de la ville, mais pré­sentes quand même, là-haut, quelque part, der­rière le voile.

Et il pen­sa : je suis heureux.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pen­sait ça. La pre­mière fois de sa vie. Et le mot — heu­reux — lui fit l’ef­fet d’un mot étran­ger, un mot dans une langue qu’il n’a­vait jamais par­lée, un mot dont il connais­sait la défi­ni­tion mais pas la saveur. Comme le thé Dar­jee­ling. Comme Bue­nos Aires. Comme tout ce qui lui arri­vait depuis qu’il avait posé le pied dans cette ville.

Heu­reux. Le péché de Borges, inver­sé. Le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Ne pas être heu­reux. Eh bien, pour la pre­mière fois, Damian ne le com­met­tait plus.

Il s’en­dor­mit dans le fau­teuil. Sans rêver.

XI

AZU­CE­NA

Mar­ta mou­rut un jeudi.

Pas de mala­die. Pas d’ac­ci­dent. De fatigue, dirent les méde­cins. Le cœur. Un cœur de soixante-quinze ans qui avait bat­tu qua­rante-deux ans de trop — qua­rante-deux ans de recherche, de marches sur la Pla­za de Mayo, de nuits blanches, de portes qui ne s’ouvrent pas et de ques­tions qui ne trouvent pas de réponse. Un cœur qui avait tenu le coup par pure obs­ti­na­tion, par cet entê­te­ment argen­tin qui res­semble à de l’or­gueil mais qui est en réa­li­té une forme de prière — je conti­nue, je tiens, je ne cède pas — et qui un jeu­di de novembre, sans pré­ve­nir, avait déci­dé que c’é­tait assez.

Ce fut la voi­sine du 4‑A qui pré­vint Lucía. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, les yeux rouges, qui frap­pa à sa porte à sept heures du matin.

— Mar­ta. On l’a trou­vée ce matin. Dans son fau­teuil. La lumière était allu­mée. Elle avait un livre ouvert sur les genoux.

Lucía mon­ta au 4‑B. La porte était ouverte. Des voi­sins allaient et venaient — cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse et désor­don­née qui suit tou­jours la mort, ces gens qui ne savent pas quoi faire de leurs mains et qui les occupent en fai­sant du café, en pliant des ser­viettes, en dépla­çant des objets qui n’ont pas besoin d’être déplacés.

Mar­ta était dans son fau­teuil. Le fau­teuil du salon, celui qui fai­sait face à la fenêtre et à la pho­to d’E­le­na. Elle avait les yeux fer­més. Le visage apai­sé — pas sou­riant, apai­sé, ce qui est dif­fé­rent et peut-être mieux. Ses mains étaient posées sur un livre ouvert — un recueil de poèmes de Juan Gel­man, le poète argen­tin dont la belle-fille avait dis­pa­ru pen­dant la dic­ta­ture et dont le petit-fils, né en cap­ti­vi­té, avait été retrou­vé vingt-trois ans plus tard en Uru­guay. Gel­man avait écrit des poèmes pour les dis­pa­rus, des poèmes qui étaient à la fois des cris et des ber­ceuses, des hur­le­ments et des mur­mures, et Mar­ta avait choi­si de mou­rir en les lisant, comme si les mots de Gel­man étaient la der­nière chose qu’elle vou­lait emporter.

Lucía s’as­sit par terre, à côté du fau­teuil. Prit la main de Mar­ta. Froide. Raide. La main d’une femme qui avait ces­sé de chercher.

Elle pleu­ra. Sans bruit. Les larmes cou­laient sur ses joues et tom­baient sur le sol de l’ap­par­te­ment de Mar­ta, sur ce car­re­lage ancien qui avait connu les pas d’E­le­na enfant, les pas d’E­le­na ado­les­cente, les pas d’E­le­na étu­diante en méde­cine qui vou­lait soi­gner les pauvres et qui ne soi­gne­rait jamais per­sonne, et les pas de Mar­ta, qua­rante-deux ans de pas entre ce fau­teuil et la porte d’en­trée, entre ce fau­teuil et la Pla­za de Mayo, entre ce fau­teuil et le bureau des droits de l’homme, entre ce fau­teuil et les tri­bu­naux, les com­mis­sa­riats, les archives, les fos­soyeurs — qua­rante-deux ans de pas inutiles, de pas obs­ti­nés, de pas magnifiques.

Azu­ce­na regar­da la pho­to d’E­le­na. La jeune fille sou­riante. Vingt-deux ans. 1977. Et elle com­prit quelque chose qu’elle n’a­vait pas com­pris avant — quelque chose qui la frap­pa avec la force d’une évi­dence retar­dée, comme ces véri­tés qui étaient là depuis le début mais qu’on ne voyait pas parce qu’on regar­dait ailleurs.

Elle com­prit que Mar­ta et Damian étaient la même per­sonne. Pas lit­té­ra­le­ment — pas le même corps, pas la même his­toire, pas le même pays. Mais la même per­sonne dans ce qu’ils avaient de plus pro­fond : l’obs­ti­na­tion. Le refus d’a­ban­don­ner. La convic­tion insen­sée, dérai­son­nable, invé­ri­fiable, que cher­cher a un sens, que l’ab­sence n’est pas un ver­dict, que quelque part, au bout de la recherche, il y a quelqu’un.

Mar­ta avait cher­ché Ele­na pen­dant qua­rante-deux ans. Sans la trou­ver. Damian avait cher­ché des fan­tômes pen­dant dix ans. Sans les trou­ver — sauf elle. Et elle, Azu­ce­na, qu’a­vait-elle fait ? Elle avait fui. Elle avait choi­si l’ef­fa­ce­ment. Elle s’é­tait trans­for­mée en Lucía Estra­da, cette femme invi­sible, cette femme sans pas­sé, cette femme qui buvait du thé à l’Al­vear et qui dan­sait le tan­go et qui lisait Borges en atten­dant que le temps fasse son tra­vail — en atten­dant que le sou­ve­nir s’use, que la dou­leur s’é­mousse, que le Mexique devienne un rêve loin­tain dont on ne se réveille pas parce qu’on ne s’est jamais endormi.

Mais fuir n’est pas vivre. Fuir, c’est sur­vivre. Et il y a un moment — Mar­ta le savait, Damian le savait, Borges le savait — où sur­vivre ne suf­fit plus. Où il faut choi­sir. Être Lucía ou être Azu­ce­na. Être invi­sible ou être vivante. Être l’eau douce ou être l’eau salée. Ou être l’es­tuaire — le lieu où les deux se mélangent, où l’une ne nie pas l’autre, où le pas­sé et le pré­sent coexistent sans se détruire.

Elle lâcha la main de Mar­ta. Se leva. Regar­da une der­nière fois la pho­to d’Elena.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle. Pour le puche­ro. Pour le dulce de leche. Pour l’his­toire de votre fille. Pour tout.

Et elle des­cen­dit l’es­ca­lier, trois marches à la fois, avec cette urgence sou­daine des gens qui viennent de com­prendre quelque chose et qui ont peur de l’ou­blier avant d’agir.

Elle appe­la Damian. Du télé­phone de son appar­te­ment — pas d’une cabine, pas d’un numé­ro mas­qué. De chez elle. De sa vie.

— Mar­ta est morte, dit-elle.

Silence.

— Je suis déso­lé, dit Damian.

— Venez. S’il vous plaît. Venez chez moi.

Elle lui don­na l’a­dresse. Calle Gui­do. Troi­sième étage. Pour la pre­mière fois depuis des mois, elle don­nait son adresse à quel­qu’un. Après des mois de clan­des­ti­ni­té, d’ef­fa­ce­ment, de portes fer­mées et de noms faux — elle ouvrait sa porte. Lit­té­ra­le­ment. Comme on ouvre une main. Comme on ouvre les bras.

Damian vint.

Il mon­ta les esca­liers de l’im­meuble de la calle Gui­do. Pas­sa devant le 4‑B — la porte de Mar­ta, ouverte, les voi­sins encore là, le mur­mure des voix. Mon­ta au troi­sième. Frappa.

Elle ouvrit.

L’ap­par­te­ment était petit. Un stu­dio. Des murs blancs. Un lit. Une table. Des livres — Borges, Cortá­zar, Gel­man. Et le bal­con, et le jaca­ran­da. Ce jaca­ran­da dont les fleurs mauves tom­baient sur la cour inté­rieure comme une pluie de deuil et de beauté.

— Entrez, dit-elle.

Il entra. Regar­da. Com­prit. Cet espace minus­cule était tout ce qu’elle avait. Toute sa vie tenait dans ces vingt mètres car­rés — le lit où elle dor­mait, la table où elle lisait, le bal­con où elle regar­dait le jaca­ran­da, et rien d’autre. Pas de pho­tos. Pas de sou­ve­nirs. Pas d’ob­jets du pas­sé. Un espace vide, dépouillé, comme une cel­lule de moine — ou comme une chambre d’hô­tel. L’en­droit de quel­qu’un qui est de pas­sage. Qui n’a pas encore déci­dé de rester.

Azu­ce­na fit du café. Pas du thé — du café. Noir, fort, comme au Mexique. Elle le pré­pa­ra dans une petite cafe­tière ita­lienne, et l’o­deur rem­plit l’ap­par­te­ment, et cette odeur — cette odeur de café mexi­cain dans un stu­dio argen­tin — fut comme un pont jeté entre deux mondes, deux vies, deux ver­sions d’elle-même.

— Mar­ta cher­chait sa fille depuis qua­rante-deux ans, dit-elle en lui ten­dant la tasse. Qua­rante-deux ans. Sa fille a dis­pa­ru en 1977. Elle ne l’a jamais retrou­vée. Et elle n’a jamais ces­sé de cher­cher. Jamais. Jus­qu’à son der­nier souffle. Elle est morte avec un livre de poèmes sur les genoux et la lumière allu­mée, parce qu’elle veillait. Parce qu’elle ne dor­mait jamais. Parce qu’elle pen­sait que si elle res­tait éveillée, si elle gar­dait les yeux ouverts, si elle main­te­nait la lumière — alors peut-être, peut-être, la porte s’ou­vri­rait et Ele­na entrerait.

Sa voix trem­blait. Pas beau­coup. Juste assez pour que Damian l’en­tende, pour qu’il com­prenne que ce trem­ble­ment n’é­tait pas de la fai­blesse mais de la véri­té — cette vibra­tion de la voix humaine quand elle dit quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui vient de pro­fond, de très pro­fond, de cet endroit du corps où les émo­tions sont encore à l’é­tat brut, avant que les mots les domestiquent.

— Et moi, dit Azu­ce­na. Moi, j’ai fait le contraire. J’ai fui. J’ai ces­sé d’exis­ter. J’ai chan­gé de nom, de pays, de vie. J’ai fait exac­te­ment ce que les bour­reaux de Mar­ta vou­laient que les gens fassent — dis­pa­raître. M’ef­fa­cer. Deve­nir personne.

— Vous n’êtes pas personne.

— Non. Plus main­te­nant. Mais pen­dant trois mois, j’ai essayé. J’ai essayé d’être Lucía Estra­da. D’ou­blier Azu­ce­na Montes de Oca. D’ou­blier le Mexique, les dis­pa­rus, mon père, ma mère, tout. Et je n’ai pas pu. Parce que Mar­ta avait rai­son. On n’ar­rête pas de cher­cher. Même quand ce qu’on cherche, c’est soi-même.

Damian posa sa tasse. Se leva. Fit un pas vers elle. Un seul pas — cette géo­gra­phie des dis­tances qu’ils avaient apprise ensemble, ce lan­gage des corps qui s’ap­prochent mil­li­mètre par mil­li­mètre, comme dans un tango.

— Vous n’a­vez pas dis­pa­ru, dit-il. Vous êtes là. Devant moi. Avec un café et un jaca­ran­da et un nom que vous avez choi­si. Vous n’a­vez pas dis­pa­ru. Vous vous êtes dépla­cée. C’est différent.

Elle le regar­da. Long­temps. Ce regard qui n’é­tait plus celui de la femme tra­quée du Mexique ni celui de la fugi­tive de Bue­nos Aires — un regard neuf, un regard qui nais­sait en ce moment même, un regard qui n’a­vait encore jamais été posé sur personne.

— Azu­ce­na, dit-elle.

— Quoi ?

— Mon nom. Mon vrai nom. Je veux que vous m’ap­pe­liez Azu­ce­na. Pas Lucía. Azucena.

Damian la regar­da. Com­prit le poids de ce qu’elle disait. En repre­nant son nom — en le don­nant à quel­qu’un, en le confiant à cet homme qui était venu du bout du monde pour une rai­son qu’il ne savait pas nom­mer — elle fai­sait le geste inverse de la dis­pa­ri­tion. Elle réap­pa­rais­sait. Comme ces étoiles qu’on ne voit pas dans le ciel de Bue­nos Aires à cause de la pol­lu­tion lumi­neuse, mais qui sont là, qui ont tou­jours été là, et qu’il suf­fit de nom­mer pour qu’elles existent à nouveau.

— Azu­ce­na, dit-il.

Et le nom, pro­non­cé dans cet appar­te­ment minus­cule, au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, avec le jaca­ran­da qui lais­sait tom­ber ses pétales mauves dans la cour et le café qui refroi­dis­sait sur la table et la lumière de Bue­nos Aires qui décli­nait der­rière la fenêtre — le nom réson­na comme une note de ban­do­néon, longue, vibrante, sus­pen­due entre la joie et la dou­leur, entre ce qui a été per­du et ce qui peut encore être trouvé.

Elle fit un pas vers lui.

Et l’es­pace entre eux — cet espace qu’ils avaient mesu­ré, négo­cié, res­pec­té pen­dant des semaines, cet espace qui était à la fois une pro­tec­tion et un obs­tacle, une fron­tière et un désir — cet espace se referma.

XII

AZU­CE­NA ET DAMIAN

Novembre. Bue­nos Aires.

La ville sen­tait le tilleul et le jas­min. Les jaca­ran­das ache­vaient leur flo­rai­son — les der­niers pétales tom­baient, les trot­toirs mauves viraient au brun, et cette décom­po­si­tion lente avait quelque chose de doux, de rési­gné, comme la fin d’une fête qui ne s’a­chève pas dans le fra­cas mais dans un mur­mure. L’é­té appro­chait. On le sen­tait dans l’air — cette moi­teur qui s’ins­tal­lait le soir, cette lumière qui s’é­ti­rait jus­qu’à neuf heures, ces ciels immenses, roses et or, qui don­naient à la ville un air de tableau inachevé.

Ils étaient ensemble. Pas ensemble au sens où deux per­sonnes décident un jour de l’être, avec des mots, un pacte, un enga­ge­ment. Ensemble au sens où deux rivières qui convergent ne décident pas de fusion­ner — elles coulent, et à un moment, elles sont au même endroit, et l’eau de l’une se mêle à l’eau de l’autre, et on ne peut plus les dis­tin­guer. Azu­ce­na et Damian étaient au même endroit. Depuis le soir où elle l’a­vait appe­lé, depuis la mort de Mar­ta, depuis le café dans le stu­dio de la calle Gui­do, quelque chose avait bas­cu­lé — pas avec un bruit, pas avec un éclat, mais avec ce glis­se­ment silen­cieux des choses qui trouvent leur place, comme un meuble qu’on pousse enfin dans le bon coin de la pièce et qui, d’un coup, rend le reste de la pièce compréhensible.

Damian avait pro­lon­gé son séjour à l’Al­vear. Puis il avait pro­lon­gé encore. Le récep­tion­niste — le même, celui au sou­rire cali­bré — avait ces­sé de lui deman­der com­bien de nuits. Il notait. Chambre 407. Séjour indé­ter­mi­né. L’Al­vear ne posait pas de ques­tions. L’Al­vear ne posait jamais de ques­tions. C’é­tait sa grâce et son mys­tère — cette capa­ci­té des grands hôtels à accueillir les his­toires des gens sans les juger, sans les com­prendre, sans même les remar­quer. Un flic mexi­cain en congé illi­mi­té qui des­cen­dait prendre le thé chaque après-midi avec une femme qu’il n’ap­pe­lait jamais par son nom en public — l’Al­vear avait vu pire. L’Al­vear avait vu des dic­ta­teurs et des résis­tants, des amants et des espions, des hommes en fuite et des femmes en quête, et il les avait tous logés, tous nour­ris, tous pro­té­gés der­rière ses murs de marbre, avec cette neu­tra­li­té bien­veillante qui est la ver­tu car­di­nale de l’hôtellerie.

Le matin, Damian des­cen­dait dans les rues de Reco­le­ta et mar­chait jus­qu’au café de Nés­tor — le bar Álva­rez, calle Are­nales, où Azu­ce­na pre­nait son café con leche depuis des mois. Nés­tor le ser­vit sans un mot, avec ce même geste lent et pré­cis qu’il réser­vait à Azu­ce­na, et Damian com­prit que ce silence était une forme d’ac­cep­ta­tion — Nés­tor ne posait pas de ques­tions parce que les réponses ne l’in­té­res­saient pas. Ce qui l’in­té­res­sait, c’é­tait que le café soit chaud et que les gens reviennent.

L’a­près-midi, le thé à l’Al­vear. Mais dif­fé­rent, main­te­nant. Ils ne s’as­seyaient plus côte à côte — ils s’as­seyaient face à face. Une table entre eux, une théière entre eux, et cette conver­sa­tion qui conti­nuait de jour en jour, de thé en thé, comme un roman qui s’é­crit tout seul, cha­pitre après cha­pitre, sans plan, sans brouillon, sans ratures. Ils par­laient de tout. Du Mexique — enfin. De l’af­faire Sep­tién. De la fuite. De la peur. De Gabrie­la Montes de Oca qui s’é­tait pen­due. De Tere­sa, la demi-sœur dont la dis­pa­ri­tion avait tout déclen­ché. De la Colo­nia Bue­nos Aires — ce quar­tier de Mexi­co où Damian avait failli mou­rir, et dont le nom, Bue­nos Aires, avait main­te­nant une réso­nance étrange, comme si le des­tin avait lais­sé un indice dans la topographie.

Ils par­laient de l’a­ve­nir. Mot dan­ge­reux. Mot inter­dit, presque, dans le lexique des fugi­tifs et des flics en congé. L’a­ve­nir impli­quait des choix. Damian devait ren­trer à Mexi­co. Son congé de trente jours tou­chait à sa fin. Dans une semaine, il devait être assis der­rière son bureau, à la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, face aux trente-sept dos­siers, face au com­mis­saire Here­dia et à ses yeux fati­gués. Et Azu­ce­na ? Azu­ce­na n’a­vait pas d’a­ve­nir pla­ni­fié. Son ave­nir était ce stu­dio, ces livres, ce thé, ce tan­go, ce jaca­ran­da — un pré­sent per­pé­tuel, un jour-après-jour qui ne menait nulle part, qui n’a­vait pas de des­ti­na­tion, qui était sa propre fin.

— Qu’est-ce qu’on fait ? dit Damian un soir.

Ils étaient sur la ter­rasse de l’ap­par­te­ment de la calle Gui­do. Le jaca­ran­da avait per­du presque toutes ses fleurs. Les branches nues se décou­paient sur le ciel du soir — des lignes sombres sur un fond oran­gé, comme un des­sin à l’encre de Chine. Le son du ban­do­néon mon­tait d’un appar­te­ment voi­sin — quel­qu’un écou­tait Piaz­zol­la, les Cua­tro Esta­ciones Por­teñas, et la musique flot­tait dans l’air du soir avec cette légè­re­té des choses qui ne pèsent rien et qui changent tout.

— On fait ce qu’on fait, dit Azucena.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule réponse que j’ai.

Damian la regar­da. Elle était assise sur la chaise en fer du bal­con, les pieds nus posés sur la ram­barde, un verre de mal­bec à la main. La lumière du soir dorait son visage. Il pen­sa qu’il n’a­vait jamais vu per­sonne d’aus­si beau — pas beau au sens des maga­zines et des écrans, beau au sens des choses vraies, des choses qui existent sans effort, des arbres et des rivières et des ciels de fin de jour.

— Je dois ren­trer, dit-il. Lun­di. Mon congé est terminé.

— Je sais.

— Mais je reviendrai.

— Vous ne pou­vez pas venir et repar­tir. Ce n’est pas une vie.

— Alors quoi ?

Azu­ce­na but une gor­gée de vin. Regar­da le ciel. Le der­nier trait de lumière dis­pa­rais­sait der­rière les immeubles de Reco­le­ta, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient — timides, hési­tantes, comme des gens qui entrent dans une pièce sans savoir s’ils y sont invités.

— Ren­zo m’a racon­té quelque chose, dit-elle. Sur Borges et Este­la Can­to. Ils se sont aimés. Ou plu­tôt, Borges l’a aimée, et Este­la l’a aimé aus­si, mais dif­fé­rem­ment. Borges lui a dédié El Aleph. Il lui a don­né le manus­crit. Le manus­crit ori­gi­nal, écrit à la main. Le plus grand texte de la lit­té­ra­ture argen­tine, offert à une femme. Et Este­la l’a gar­dé pen­dant des années. Et puis elle l’a ven­du. Aux enchères. Pour de l’argent. Et les gens ont dit qu’elle était hor­rible, qu’elle avait tra­hi l’a­mour, qu’elle avait pro­fa­né le geste. Mais Ren­zo dit que non. Ren­zo dit qu’elle avait rai­son. Parce que gar­der le manus­crit, c’é­tait gar­der le pas­sé. Le vendre, c’é­tait le libé­rer. Lais­ser le texte vivre sa propre vie, indé­pen­dam­ment de l’his­toire d’a­mour qui l’a­vait fait naître.

Damian écou­ta. Ne com­prit pas tout de suite. Puis comprit.

— Vous vou­lez dire que je dois repar­tir. Et vous laisser.

— Je veux dire que les choses doivent vivre leur propre vie. Que vous devez ren­trer à Mexi­co parce que c’est votre vie. Que je dois res­ter ici parce que c’est la mienne. Et que ce qu’il y a entre nous — cette chose qu’on ne sait pas nom­mer — doit vivre aus­si. À sa façon. Pas à la nôtre. Pas selon nos plans. Pas selon nos besoins. À sa façon.

— Et si sa façon, c’est de mourir ?

Azu­ce­na sou­rit. Ce sou­rire asy­mé­trique. Coin gauche plus haut que le droit.

— Les choses vraies ne meurent pas. Elles se déplacent. Comme moi. Comme vous. Comme tout le monde.

Damian ne répon­dit pas. Il regar­da le jaca­ran­da nu. Les branches dépouillées qui res­sem­blaient à des mains ouvertes, offertes au ciel. Dans quelques mois, le prin­temps revien­drait. Les fleurs revien­draient. Le mauve revien­drait. Et peut-être que lui aus­si reviendrait.

Ils res­tèrent sur le bal­con long­temps après la nuit tom­bée. Le ban­do­néon s’é­tait tu. Bue­nos Aires ron­ron­nait dans l’obs­cu­ri­té, ce ron­ron­ne­ment grave et doux des grandes villes la nuit, qui res­semble au ron­ron­ne­ment d’un chat immense endor­mi sur un continent.

Plus tard — beau­coup plus tard, quand la nuit avait atteint cette pro­fon­deur qui pré­cède l’aube — Azu­ce­na dit :

— Res­tez.

Un mot. Le contraire de tout ce qu’elle avait dit. Le contraire de la sagesse de Borges et d’Es­te­la Can­to et du manus­crit ven­du aux enchères. Le contraire de la rai­son et de la pru­dence et de l’in­dé­pen­dance et de l’eau douce qui ne se confond pas avec l’eau salée. Res­tez. Le mot le plus simple et le plus impos­sible du monde.

Damian la regar­da. Dans le noir, il ne voyait que la forme de son visage, le reflet de la lumière d’un réver­bère dans ses yeux, le des­sin de ses lèvres.

— Reste, répé­ta-t-elle. Au moins cette nuit. Au moins jus­qu’au matin.

Et Damian resta.

Ce qui se pas­sa cette nuit-là dans le stu­dio de la calle Gui­do n’ap­par­tient pas aux mots. Les mots sont faits pour ce qui peut être dit — les gestes, les paroles, les pen­sées arti­cu­lées. Mais ce qui se pas­sa cette nuit-là rele­vait d’un autre registre. Du registre du souffle. Du registre de la peau. Du registre de deux corps qui se trouvent enfin après s’être cher­chés si long­temps qu’ils avaient oublié que c’é­tait cela qu’ils cher­chaient — pas un dos­sier, pas une enquête, pas un refuge, pas un nom. Cela. Cette proxi­mi­té. Cette cha­leur. Cette pré­sence de l’autre dans le noir, ce bat­te­ment du cœur d’un autre contre le sien, cette res­pi­ra­tion par­ta­gée qui est la chose la plus ancienne du monde, la chose que les hommes font depuis la nuit des temps, dans des grottes, dans des palais, dans des hôtels, dans des stu­dios de vingt mètres car­rés au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, à Bue­nos Aires, au bout du monde.

Le jaca­ran­da, der­rière la vitre, ne bou­geait pas. Ses branches nues se décou­paient sur le ciel comme un idéo­gramme — un signe dans une langue incon­nue qui disait quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose que les arbres savent et que les hommes oublient : que perdre ses fleurs n’est pas mou­rir. Que le dépouille­ment est une forme de beau­té. Que ce qui tombe revient. Que ce qui part revient. Que tout, tou­jours, revient.

ÉPI­LOGUE

Bue­nos Aires, fin novembre 2019.

L’Al­vear Palace Hotel.

Le concierge de nuit — un homme d’une soixan­taine d’an­nées qui s’ap­pe­lait Hora­cio et qui occu­pait ce poste depuis vingt-trois ans, ce qui fai­sait de lui, selon ses propres termes, « le plus vieux meuble de l’hô­tel après le lustre du lob­by » — Hora­cio, donc, nota dans son registre que le client de la chambre 407, M. Sara­zai Damian, de natio­na­li­té mexi­caine, avait pro­lon­gé son séjour d’une semaine supplémentaire.

C’é­tait la troi­sième pro­lon­ga­tion. La pre­mière avait été d’une semaine. La deuxième de deux semaines. La troi­sième d’une semaine encore. Au total, cela fai­sait cinq semaines. Cinq semaines pour un homme seul, dans une chambre king-size du qua­trième étage, sans bagages dignes de ce nom — un sac, quelques che­mises, un livre en espa­gnol dont il tour­nait les pages avec la len­teur de quel­qu’un qui apprend à lire dans une langue qu’il ne connaît pas.

Hora­cio avait vu beau­coup de choses en vingt-trois ans der­rière le comp­toir de nuit de l’Al­vear. Il avait vu des pré­si­dents et des pros­ti­tuées, des ministres et des mal­fai­teurs, des amants qui arri­vaient sépa­ré­ment et repar­taient ensemble, des couples qui arri­vaient ensemble et repar­taient sépa­ré­ment. Il avait vu des gens pleu­rer dans le lob­by à trois heures du matin et des gens rire dans l’as­cen­seur à cinq heures. Il avait vu un homme com­man­der trente-sept roses blanches — une pour chaque année de mariage — et une femme jeter un dia­mant dans les toi­lettes. Il avait vu la vie pas­ser dans ce lob­by comme un fleuve passe sous un pont — tou­jours la même eau, jamais la même histoire.

Le client de la 407 ne lui avait jamais posé de pro­blème. Dis­cret. Poli. Il saluait Hora­cio chaque soir en ren­trant — bue­nas noches — avec cette cour­toi­sie simple des gens qui res­pectent ceux qui tra­vaillent la nuit, ceux qui veillent, ceux qui gardent les portes ouvertes pen­dant que le monde dort.

Et puis il y avait la femme.

Hora­cio l’a­vait remar­quée depuis long­temps — bien avant l’ar­ri­vée du Mexi­cain. Elle venait chaque après-midi prendre le thé à L’O­ran­ge­rie. Fau­teuil numé­ro trois. Thé Dar­jee­ling. Un maca­ron à la fram­boise. Tou­jours seule. Tou­jours calme. Tou­jours avec un livre — Borges, le plus sou­vent. Hora­cio la trou­vait belle, d’une beau­té qui ne cher­chait pas à être vue, une beau­té de fond, comme ces mélo­dies qu’on n’en­tend pas la pre­mière fois mais qui res­tent dans la tête et qu’on fre­donne sans s’en rendre compte.

Depuis quelques semaines, la femme et le Mexi­cain pre­naient le thé ensemble. Face à face. Deux tasses. Deux maca­rons. Une conver­sa­tion à voix basse que Hora­cio n’en­ten­dait pas et ne cher­chait pas à entendre, parce que les concierges de nuit, comme les prêtres et les bar­men, ont le devoir sacré de ne pas écouter.

Et depuis quelques jours, la femme venait aus­si le matin. Tôt. Avant le thé. Elle tra­ver­sait le lob­by avec cette démarche qu’il avait appris à recon­naître — pas la démarche d’une cliente, pas la démarche d’une visi­teuse, la démarche de quel­qu’un qui va quelque part de pré­cis, de quel­qu’un qui sait exac­te­ment où elle va et pour­quoi, et ce quelque part était le qua­trième étage, la chambre 407, et Hora­cio notait cela dans un coin de sa mémoire — pas de son registre, de sa mémoire — avec cette dis­cré­tion pro­fes­sion­nelle qui est la plus belle qua­li­té d’un concierge de nuit et peut-être d’un être humain.

Ce soir-là — un ven­dre­di de fin novembre — Hora­cio prit son ser­vice à vingt-deux heures. Le lob­by était calme. Quelques clients dans les fau­teuils. Le bar ouvert, avec sa lumière tami­sée et ses bou­teilles ali­gnées comme des sol­dats de verre. La musique — un pia­no, joué en sour­dine par un musi­cien que per­sonne ne regar­dait et qui jouait pour les murs, pour le marbre, pour les fantômes.

À vingt-trois heures, le Mexi­cain des­cen­dit. Pas en cos­tume — en jean et en che­mise. Il avait l’air dif­fé­rent. Pas fati­gué — défait. Comme quel­qu’un qui a lais­sé tom­ber quelque chose de lourd qu’il por­tait depuis long­temps et qui découvre, avec stu­pé­fac­tion, qu’il peut mar­cher sans.

— Bue­nas noches, Horacio.

— Bue­nas noches, señor Sarazai.

Le Mexi­cain s’ar­rê­ta devant le comp­toir. Hési­ta. Puis dit :

— Je vais pro­lon­ger encore. D’un mois. Si c’est possible.

Hora­cio nota. Chambre 407. Pro­lon­ga­tion d’un mois. Cela fai­sait neuf semaines au total. Et il com­prit — pas avec des mots, pas avec des preuves, pas avec la logique des détec­tives et des enquê­teurs — il com­prit avec cette intel­li­gence intui­tive des gens qui passent leur vie à obser­ver les autres sans les juger, cette intel­li­gence des veilleurs de nuit.

Le Mexi­cain ne par­ti­rait pas. Ou s’il par­tait, il revien­drait. Parce qu’il y avait la femme. Et la femme était ici. Et là où est la femme, l’homme revient. C’est la loi la plus ancienne du monde. Plus ancienne que l’hô­tel­le­rie. Plus ancienne que Bue­nos Aires. Plus ancienne que le tango.

Hora­cio sou­rit. Pas un grand sou­rire — un sou­rire de concierge, un sou­rire cali­bré, dis­cret, pro­fes­sion­nel. Mais un sou­rire quand même.

— Pas de pro­blème, señor Sara­zai. Vous êtes ici chez vous.

Le Mexi­cain le remer­cia. Sor­tit de l’hô­tel. Mar­cha dans la nuit de Bue­nos Aires — et Hora­cio le regar­da s’é­loi­gner à tra­vers les portes vitrées, sa sil­houette se décou­pant sur les lumières de l’A­ve­ni­da Alvear, et il pen­sa que cet homme avait la démarche de quel­qu’un qui sait enfin où il va.

Dehors, Bue­nos Aires conti­nuait. Immense. Bruyante. Tendre. Les jaca­ran­das étaient nus, mais les tipas pre­naient le relais — ces arbres qui fleu­rissent en été, dont les fleurs jaunes tombent comme des confet­tis d’or et qui trans­forment la ville en un car­na­val silen­cieux. Le Río de la Pla­ta cou­lait vers l’At­lan­tique, empor­tant ses secrets et ses morts, ses eaux douces et ses eaux salées, son pas­sé et son pré­sent mêlés dans un même cou­rant brun et lent. Et quelque part dans les rues de Reco­le­ta, un homme mar­chait vers une femme, ou une femme atten­dait un homme, ou les deux — un homme et une femme, un flic et une fugi­tive, un cher­cheur et une dis­pa­rue — mar­chaient l’un vers l’autre sans se pres­ser, parce qu’ils avaient com­pris que se retrou­ver n’est pas une des­ti­na­tion mais un mou­ve­ment, pas un point d’ar­ri­vée mais un che­min, et que le che­min est le vrai trésor.

Hora­cio fer­ma le registre. Regar­da le lob­by vide. Le lustre brillait. Le marbre brillait. Le silence de l’Al­vear était un silence vivant — un silence qui conte­nait toutes les voix qui avaient réson­né entre ces murs depuis 1932, tous les pas, tous les rires, tous les pleurs, toutes les arri­vées et tous les départs, et cette der­nière his­toire aus­si, cette his­toire de deux Mexi­cains per­dus à Bue­nos Aires, cette his­toire d’eau douce et d’eau salée, cette his­toire sans fin qui venait peut-être — peut-être — de trou­ver son commencement.

Read more
Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges — Cha­pitres 5 à 8

Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 5 à 8

V

AZU­CE­NA

Le cime­tière de la Reco­le­ta, un matin de novembre.

Le prin­temps por­teño s’ins­tal­lait avec cette non­cha­lance carac­té­ris­tique de Bue­nos Aires — une sai­son qui ne se pres­sait pas, qui éti­rait ses mati­nées comme un chat au soleil, qui dis­til­lait sa cha­leur par doses pru­dentes, comme si la ville avait peur de se brû­ler en allant trop vite. Les jaca­ran­das étaient en pleine flo­rai­son. Toute la ville avait viré au mauve. Les trot­toirs, les bancs, les pare-brise des voi­tures garées — tout était cou­vert de ces pétales fra­giles qui tom­baient sans bruit, comme une neige tiède, une neige de cou­leur, et les por­teños mar­chaient des­sus sans y prê­ter atten­tion, parce que pour eux c’é­tait nor­mal, c’é­tait le prin­temps, c’é­tait Bue­nos Aires qui fai­sait ce qu’elle fai­sait chaque année depuis tou­jours : se cou­vrir de fleurs mauves et attendre que quel­qu’un les remarque.

Lucía les remar­quait. Chaque matin, en tra­ver­sant le cime­tière, elle s’ar­rê­tait devant le grand jaca­ran­da qui pous­sait près de l’en­trée — un arbre immense, cen­te­naire peut-être, dont les branches s’é­ten­daient au-des­sus des tombes comme un dais de soie vio­lette. Elle res­tait là une minute, deux minutes, et elle regar­dait les pétales tom­ber sur le marbre des mau­so­lées, et elle pen­sait que c’é­tait la chose la plus belle et la plus absurde qu’elle ait jamais vue — des fleurs qui tombent sur des tombes, la vie qui décore la mort, le mauve sur le blanc, le souffle sur la pierre.

Ce matin-là, elle mar­chait dans l’al­lée cen­trale quand elle vit un homme.

Il était de dos. Grand. Les épaules larges. Les che­veux noirs. Il se tenait devant un mau­so­lée — pas celui d’E­vi­ta, un autre, plus petit, plus dis­cret, orné d’un ange de bronze dont une aile était cas­sée — et il regar­dait l’ins­crip­tion gra­vée dans le marbre avec cette immo­bi­li­té des gens qui lisent quelque chose qu’ils ne com­prennent pas, ou qu’ils com­prennent trop bien.

Le cœur d’A­zu­ce­na s’arrêta.

Une seconde. Peut-être deux. Ce temps sus­pen­du où le corps sait avant l’es­prit, où les muscles se figent, où le sang reflue, où tout l’or­ga­nisme se pré­pare à fuir ou à com­battre — ce réflexe archaïque, ani­mal, qui ne demande pas la per­mis­sion au cerveau.

L’homme se retourna.

Ce n’é­tait pas Damian.

Un tou­riste. Bré­si­lien, peut-être, ou por­tu­gais. Des yeux clairs. Un sou­rire poli. Il lui dit quelque chose — des­culpe, cher­chait-il la tombe de quel­qu’un ? — et elle secoua la tête, non, non mer­ci, et elle conti­nua à mar­cher, le cœur bat­tant à ses tempes, les mains moites.

Ce n’é­tait pas Damian. Bien sûr que ce n’é­tait pas Damian. Pour­quoi Damian serait-il à Bue­nos Aires ? Pour­quoi un ins­pec­teur mexi­cain de la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues se retrou­ve­rait-il dans un cime­tière argen­tin, devant un ange à l’aile cas­sée, un matin de novembre ? C’é­tait absurde. C’é­tait impos­sible. Et pour­tant, pen­dant deux secondes, son corps y avait cru. Son corps avait recon­nu quelque chose — la car­rure, la pos­ture, cette manière de se tenir immo­bile devant les morts — et il avait réagi avant qu’elle ait le temps de penser.

Elle s’as­sit sur un banc. Res­pi­ra. Un chat roux vint se frot­ter contre ses jambes. Elle le cares­sa machi­na­le­ment. Le chat ron­ron­nait. Les chats du cime­tière de la Reco­le­ta étaient les vrais gar­diens du lieu — ils dor­maient sur les tombes, se chauf­faient au soleil entre les mau­so­lées, chas­saient les pigeons avec l’in­dif­fé­rence majes­tueuse de créa­tures qui savent que la mort n’est pas leur affaire.

Elle pen­sa à Damian. Pour la pre­mière fois depuis des semaines, elle le lais­sa occu­per ses pen­sées sans résis­ter. L’ins­pec­teur. Son visage angu­leux, ses yeux sombres, cette façon qu’il avait de vous regar­der comme s’il voyait à tra­vers vous — pas pour vous juger, pas pour vous per­cer à jour, mais pour véri­fier que vous étiez bien là, que vous exis­tiez, que vous n’é­tiez pas un fan­tôme de plus dans sa col­lec­tion de fan­tômes. Damian la regar­dait comme on regarde quel­qu’un qu’on a failli perdre. Avec sou­la­ge­ment. Avec gra­ti­tude. Et avec cette pointe de ter­reur qui sub­siste long­temps après le dan­ger, cette peur rétros­pec­tive qui vous sai­sit au milieu de la nuit et qui vous dit : ça aurait pu être autrement.

Au Mexique, elle avait été trop ter­ri­fiée pour le voir. Trop occu­pée à sur­vivre, à fuir, à com­prendre. Damian n’a­vait été qu’un ins­tru­ment — l’homme qui la cher­chait, l’homme qui la trou­vait, le flic, le badge, la pro­tec­tion. Elle ne l’a­vait pas regar­dé. Pas vrai­ment. Elle avait regar­dé ce qu’il repré­sen­tait — la sécu­ri­té, la jus­tice, la sor­tie de secours — mais pas lui. Pas l’homme der­rière le badge. Pas les mains. Pas les yeux. Pas le silence qui sui­vait ses phrases, ce silence qui en disait plus que les mots.

Main­te­nant, à Bue­nos Aires, à des mil­liers de kilo­mètres de tout ça, dans la paix fra­gile de sa nou­velle vie, elle pou­vait le voir. Et ce qu’elle voyait la troublait.

Elle se leva. Quit­ta le cime­tière. Mar­cha jus­qu’à son immeuble.

Dans l’es­ca­lier, elle croi­sa Mar­ta. La vieille femme des­cen­dait avec un sac de courses, len­te­ment, une marche après l’autre, en se tenant à la rampe. Lucía lui prit le sac.

— Mer­ci, dit Mar­ta. Vous êtes gentille.

— Ce n’est rien.

Elles des­cen­dirent ensemble. Dans la rue, Mar­ta la regar­da avec cette inten­si­té qui lui était propre — cette façon de plan­ter ses yeux noirs dans les vôtres comme si elle cher­chait quelque chose de pré­cis, quelque chose qu’elle seule pou­vait reconnaître.

— Vous avez l’air trou­blée, dit Marta.

— Non. Tout va bien.

— Je connais ce visage. C’est le visage de quel­qu’un qui a vu un fantôme.

Azu­ce­na ne répon­dit pas. Mar­ta n’in­sis­ta pas. C’é­tait leur manière — des silences, des regards, des phrases à demi-dites. Deux femmes qui savaient que les mots ne servent à rien quand la véri­té est trop com­pli­quée pour être dite.

Elles mar­chèrent côte à côte jus­qu’au mar­ché de la calle Uri­bu­ru. Mar­ta ache­tait tou­jours les mêmes choses — des tomates, du pain, de la viande pour le puche­ro, ce pot-au-feu argen­tin qu’elle pré­pa­rait chaque dimanche avec une dévo­tion litur­gique. Et du dulce de leche. Tou­jours du dulce de leche. La confi­ture de lait, cette pâte onc­tueuse et brune qui est à l’Ar­gen­tine ce que le tequi­la est au Mexique — un emblème natio­nal, une reli­gion, un argu­ment défi­ni­tif dans tout débat sur la supé­rio­ri­té de la culture locale.

— Vous aimez le dulce de leche ? deman­da Marta.

— Je ne sais pas. Je n’ai jamais goûté.

Mar­ta la regar­da comme si elle venait de dire qu’elle n’a­vait jamais respiré.

— Venez chez moi dimanche. Je fais du puche­ro. Et du flan au dulce de leche. Vous goûterez.

C’é­tait la pre­mière invi­ta­tion. Depuis trois mois à Bue­nos Aires, c’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un l’in­vi­tait quelque part. Lucía accepta.

Le dimanche, elle mon­ta au 4‑B. L’ap­par­te­ment de Mar­ta était petit, encom­bré de livres et de pho­tos, avec des meubles anciens qui avaient connu des jours meilleurs et des rideaux en den­telle jau­nis par le temps. Ça sen­tait le bouillon, l’oi­gnon, la viande qui mijote. Et au milieu du salon, sur le mur, la pho­to. La jeune fille aux che­veux longs. 1977.

Elles man­gèrent. Le puche­ro était une sym­pho­nie lente — le bouillon d’a­bord, clair, brû­lant, par­fu­mé au lau­rier ; puis la viande effi­lo­chée, les légumes fon­dants, le maïs, les pommes de terre. Et ensuite le flan, nap­pé de dulce de leche, cette dou­ceur presque insup­por­table qui vous serre la gorge comme une émotion.

— C’est ma fille, dit Marta.

Elle n’a­vait pas regar­dé la pho­to. Elle n’en avait pas besoin. Elle savait qu’A­zu­ce­na la regardait.

— Ele­na. Elle avait vingt-deux ans. Elle étu­diait la méde­cine. Elle vou­lait soi­gner les gens dans les bar­rios. Les pauvres. Ceux que per­sonne ne soigne.

Mar­ta posa sa cuillère. Ses mains, sur la table, étaient immo­biles. Des mains de vieille femme — tachées, noueuses, mais fermes.

— Ils sont venus la cher­cher un mar­di. Le 15 mars 1977. Deux heures du matin. Quatre hommes. Des Ford Fal­con vertes — c’é­taient tou­jours des Ford Fal­con vertes, comme si la dic­ta­ture avait un contrat avec Ford. Ils ont enfon­cé la porte. Ils l’ont emme­née. Je l’ai enten­due crier dans l’es­ca­lier. Mamá. Mamá. C’est le der­nier mot que j’ai enten­du de sa bouche.

Silence. Le bruit de la rue en bas — une voi­ture, un chien, la vie qui conti­nuait comme elle conti­nue tou­jours, indif­fé­rente, obstinée.

— Je l’ai cher­chée. Pen­dant qua­rante-deux ans, j’ai cher­ché. Les com­mis­sa­riats, les casernes, les hôpi­taux, les morgues. Les Mères de la Pla­za de Mayo — j’ai mar­ché avec elles, tous les jeu­dis, le fou­lard blanc sur la tête. Je mar­chais et je pen­sais : elle est vivante. Elle est quelque part. Dans un camp. Dans un hôpi­tal. En exil. Elle a sur­vé­cu. Je la retrou­ve­rai. On retrouve tou­jours les gens qu’on cherche. Il suf­fit de ne pas s’arrêter.

Azu­ce­na ne res­pi­rait plus. Les mots de Mar­ta étaient les mots de Damian. Exac­te­ment les mêmes. On retrouve tou­jours les gens qu’on cherche. Il suf­fit de ne pas s’ar­rê­ter. Comme si, d’un conti­nent à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un drame à l’autre, la même phrase cir­cu­lait, la même obs­ti­na­tion, la même foi insen­sée dans le pou­voir de la recherche.

— Vous l’a­vez retrou­vée ? murmura-t-elle.

Mar­ta secoua la tête. Len­te­ment. Comme un métro­nome qui marque un tem­po funèbre.

— Non. Jamais. Les Abue­las ont retrou­vé cer­tains enfants — les bébés volés, nés en cap­ti­vi­té, don­nés à des familles de mili­taires. Plus de cent trente ont été iden­ti­fiés. Mais Ele­na, non. Ele­na n’a jamais été retrou­vée. On sait ce qui s’est pas­sé — les vols de la mort. Les avions de la marine. Ils les dro­guaient, les char­geaient dans des avions, et ils les jetaient dans le Río de la Pla­ta. Vivants. Endor­mis. Par cen­taines. Le fleuve a tout pris. Le fleuve ne rend rien.

Elle regar­da par la fenêtre. Le ciel de Bue­nos Aires, bleu pâle, innocent.

— On ne retrouve pas tou­jours les gens qu’on cherche, dit-elle. Par­fois, il faut accep­ter qu’on ne les retrou­ve­ra pas. Mais ça ne veut pas dire qu’on arrête de cher­cher. Cher­cher, ce n’est pas trou­ver. Cher­cher, c’est ne pas oublier. C’est refu­ser que le silence ait le der­nier mot.

Lucía prit la main de Mar­ta. La ser­ra. Deux mains — l’une jeune, l’autre vieille. L’une mexi­caine, l’autre argen­tine. L’une qui avait fui, l’autre qui avait résis­té. Et entre ces deux mains, quelque chose qui n’a­vait pas besoin de nom.

Ce soir-là, en ren­trant chez elle, Lucía pas­sa devant l’Al­vear. Les lumières du lob­by brillaient à tra­vers les portes vitrées, chaudes, dorées, comme un feu de che­mi­née der­rière une fenêtre d’hi­ver. Elle s’ar­rê­ta. Regarda.

L’Al­vear avait ouvert en 1932. Quatre-vingt-sept ans d’his­toire dans ces murs. Com­bien de vies avaient tra­ver­sé ce lob­by ? Com­bien de fugi­tifs, d’exi­lés, d’a­mants clan­des­tins, de dic­ta­teurs en visite, de résis­tants en cavale ? L’hô­tel gar­dait tout. Comme le cime­tière gar­dait ses morts, l’Al­vear gar­dait ses vivants — leurs ombres, leurs par­fums, l’é­cho de leurs pas sur le marbre. Les hôtels sont les seuls lieux au monde qui se sou­viennent de tout le monde et ne jugent per­sonne. On entre, on dort, on repart. Et la chambre attend le sui­vant. Patient. Immo­bile. Sans rancune.

Elle entra. Tra­ver­sa le lob­by. S’as­sit dans son fau­teuil habi­tuel, à L’O­ran­ge­rie. Com­man­da un thé. Le ser­veur aux yeux clairs lui sou­rit. Seño­ra. Le même rituel. Le même geste. La même tasse. Et pour­tant, ce soir, quelque chose avait chan­gé. Le thé avait le même goût, le fau­teuil la même dou­ceur, la lumière la même cou­leur dorée. Mais quelque chose, en elle, avait bou­gé. Comme un meuble qu’on déplace dans une pièce fami­lière — rien n’a chan­gé et tout a chan­gé, parce que la lumière tombe autre­ment, parce que l’es­pace se redis­tri­bue, parce que le regard ne se pose plus au même endroit.

Elle ouvrit le recueil de Borges. Pas les poèmes, cette fois. Une nou­velle. Celle qui s’ap­pelle El Sur. Le Sud. L’his­toire d’un homme qui quitte Bue­nos Aires pour la pam­pa, qui monte dans un train, qui tra­verse des pay­sages de plus en plus vastes, de plus en plus vides, et qui com­prend — trop tard, peut-être — que le voyage n’é­tait pas un dépla­ce­ment dans l’es­pace mais dans le temps, qu’il ne s’é­loi­gnait pas de la ville mais de lui-même, et que la des­ti­na­tion finale n’é­tait pas le sud mais la vérité.

Elle refer­ma le livre. Regar­da le lob­by de l’Al­vear. Les clients qui allaient et venaient, ces sil­houettes de pas­sage qui tra­ver­saient l’es­pace comme des notes sur une por­tée musi­cale — cha­cune avec sa durée, sa hau­teur, son timbre, et toutes ensemble com­po­sant une mélo­die que per­sonne n’é­cou­tait mais qui exis­tait pour­tant, fra­gile, éphé­mère, belle.

Et elle pen­sa : si Damian venait à Bue­nos Aires, c’est ici qu’il me chercherait.

Elle ne savait pas pour­quoi elle pen­sait cela.

Elle ne savait pas qu’il était déjà là.

Chambre 407. Qua­trième étage. À trente mètres au-des­sus de sa tête.

VI

DAMIAN

Il la vit le troi­sième jour.

Pas dans la rue. Pas dans un café. Pas au cime­tière ni dans une milon­ga. À l’Al­vear. Dans le lob­by de l’hô­tel où il dor­mait depuis trois nuits sans dor­mir, dans cet espace de marbre et de lumière qu’il tra­ver­sait chaque matin pour aller nulle part et chaque soir pour ren­trer de nulle part.

Trois jours qu’il mar­chait dans Bue­nos Aires. Trois jours de pas inutiles, de rues arpen­tées sans méthode, de visages scru­tés sans résul­tat. Il avait com­men­cé par Reco­le­ta — parce qu’il était logé là, parce que le quar­tier avait une échelle humaine, des limites, un péri­mètre qu’un flic pou­vait qua­driller. Puis il avait élar­gi. Paler­mo. San Tel­mo. La Boca. Bel­gra­no. Des quar­tiers entiers qu’il tra­ver­sait comme un som­nam­bule, le regard accro­ché aux pas­santes — toutes les femmes brunes, toutes les femmes de trente ans, toutes les femmes seules qui mar­chaient avec cette démarche par­ti­cu­lière des gens qui ne vont nulle part en par­ti­cu­lier. Aucune n’é­tait elle.

Il avait essayé la méthode. Mal­gré tout. Le flic en lui ne pou­vait pas s’empêcher de rai­son­ner. Elle est mexi­caine, elle se cache, elle a chan­gé de nom. Où irait une Mexi­caine qui veut dis­pa­raître à Bue­nos Aires ? Les quar­tiers mexi­cains ? Il n’y en a pas. Les res­tau­rants mexi­cains ? Trop évident. Les milieux d’ex­pa­triés ? Trop ris­qué. Elle irait là où per­sonne ne la connaît, là où per­sonne ne pose de ques­tions. Reco­le­ta, peut-être. Un quar­tier bour­geois, dis­cret, où les voi­sins ne se mêlent pas des affaires des autres. Ou San Tel­mo, plus bohème, plus ano­nyme, un quar­tier où l’on peut être n’im­porte qui sans que per­sonne s’en soucie.

Mais la méthode ne menait nulle part. Bue­nos Aires était trop grande, trop diverse, trop indif­fé­rente pour se lais­ser qua­driller par un flic mexi­cain en congé. La ville le noyait dans sa masse, le diluait dans ses rues, le per­dait dans ses ave­nues qui se res­sem­blaient toutes et qui ne res­sem­blaient à rien de ce qu’il connaissait.

Le troi­sième jour, il abandonna.

Pas la recherche. L’i­dée de contrô­ler la recherche. Il ces­sa de qua­driller, de rai­son­ner, de cal­cu­ler. Il s’as­sit dans le lob­by de l’Al­vear, dans un fau­teuil en velours, face à l’en­trée, et il atten­dit. Il ne savait pas ce qu’il atten­dait. Il atten­dait comme on attend la pluie — sans impa­tience, sans espoir par­ti­cu­lier, avec la cer­ti­tude vague que quelque chose fini­ra par tom­ber du ciel.

Il était là depuis une heure. Peut-être deux. Il avait bu un café. Feuille­té un jour­nal argen­tin dont il ne com­pre­nait pas la moi­tié des articles — la poli­tique argen­tine lui était aus­si opaque que la phy­sique quan­tique, un chaos de péro­nistes, d’an­ti-péro­nistes, de kirch­né­ristes, de macristes, de radi­caux, de socia­listes, un enche­vê­tre­ment d’al­liances et de tra­hi­sons qui fai­sait pas­ser le Mexique pour un modèle de clar­té. Il avait repo­sé le jour­nal. Regar­dé les gens passer.

Et elle entra.

Il ne la recon­nut pas tout de suite. Le cer­veau est une machine bizarre — il peut cher­cher un visage pen­dant des jours, l’i­ma­gi­ner, le rêver, le pro­je­ter sur des cen­taines d’in­con­nues, et quand le vrai visage appa­raît enfin, il hésite. Une seconde de flot­te­ment. De doute. Comme un musi­cien qui entend une note fami­lière dans un contexte inat­ten­du et qui se demande : est-ce que c’est vrai­ment elle ?

C’é­tait elle.

Les che­veux plus courts. Cou­pés au car­ré, à hau­teur de la mâchoire. Ça chan­geait tout — ça lui déga­geait le visage, ça lui don­nait un air plus net, plus déci­dé, comme si le geste de cou­per ses che­veux avait été le geste de cou­per autre chose, un lien, une corde, un fil qui la rat­ta­chait encore à l’an­cienne Azu­ce­na. Elle por­tait une robe légère — bleue, non, grise, non, d’une cou­leur qui hési­tait entre le bleu et le gris, comme le ciel de Bue­nos Aires. Pas de bijoux. Pas de maquillage, ou si peu qu’on ne le voyait pas. Et elle mar­chait autre­ment. Au Mexique, elle mar­chait vite — la démarche de quel­qu’un qui fuit, qui regarde der­rière, qui cal­cule la dis­tance entre elle et la sor­tie la plus proche. Ici, elle mar­chait len­te­ment. Posé­ment. Comme quel­qu’un qui a déci­dé que l’en­droit où elle est est l’en­droit où elle veut être.

Elle tra­ver­sa le lob­by. Ne le vit pas. Ou ne le regar­da pas — il y a une dif­fé­rence. Les yeux voient, mais le regard choi­sit, et le regard d’A­zu­ce­na était tour­né vers L’O­ran­ge­rie, vers le fond du salon, vers le fau­teuil qu’elle occu­pait chaque après-midi et qu’elle consi­dé­rait, sans se l’a­vouer, comme un petit ter­ri­toire à elle, une île de velours et de thé Dar­jee­ling dans l’o­céan de sa vie provisoire.

Damian ne bou­gea pas.

Il la regar­da pas­ser. Dix mètres devant lui. Puis sept. Puis cinq. Si près qu’il aurait pu tendre le bras et tou­cher le tis­su de sa robe — cette robe bleu-gris qui frô­lait ses genoux et qui ondu­lait légè­re­ment à chaque pas, comme une eau calme trou­blée par un souffle.

Il ne bou­gea pas.

Pour­quoi ?

Il se pose­rait la ques­tion pen­dant des heures, cette nuit-là, allon­gé sur le lit trop grand de la chambre 407, les yeux ouverts dans le noir. Pour­quoi ne pas s’être levé ? Pour­quoi ne pas avoir dit son nom — Azu­ce­na — ce nom qu’il avait por­té pen­dant des mois comme on porte une bles­sure, ce nom qu’il avait pro­non­cé dans des com­mis­sa­riats, dans des rap­ports, dans des conver­sa­tions télé­pho­niques avec des pro­cu­reurs et des juges, ce nom qu’il avait mur­mu­ré dans le vide de son appar­te­ment mexi­cain en écou­tant l’en­re­gis­tre­ment, ce nom qui était deve­nu, à force d’être répé­té, quelque chose de plus qu’un nom — une incan­ta­tion, une prière, un mot de passe pour un monde qui n’exis­tait peut-être que dans sa tête ?

Pour­quoi ne pas l’a­voir dit ?

Parce que dire son nom aurait chan­gé tout. Le moment où il dirait Azu­ce­na, le moment où elle se retour­ne­rait et le ver­rait et com­pren­drait qu’il était là, à Bue­nos Aires, dans son hôtel, dans son lob­by, dans le seul endroit au monde où elle se sen­tait en paix — ce moment-là serait irré­ver­sible. On ne peut pas défaire un regard. On ne peut pas reprendre un nom pro­non­cé à voix haute. Et Damian, pour la pre­mière fois de sa vie, avait peur de l’ir­ré­ver­sible. Lui qui avait défon­cé des portes, tiré sur des hommes armés, ram­pé dans des tun­nels, cou­ru sous les balles — lui avait peur d’un mot de trois syllabes.

Parce que ce mot chan­ge­rait la nature de ce qu’il fai­sait. Tant qu’il ne disait rien, tant qu’il la regar­dait de loin, il était encore le flic qui observe, qui éva­lue, qui attend le bon moment. Dès qu’il par­le­rait, il devien­drait autre chose. L’homme qui est venu. L’homme qui a tra­ver­sé un conti­nent pour elle. Et ça, c’é­tait ter­ri­fiant, parce que ça impli­quait quelque chose qu’il n’a­vait jamais admis, quelque chose qu’il avait enfoui sous des couches de ratio­na­li­té et de devoir pro­fes­sion­nel et de rap­ports rédi­gés en triple exem­plaire — ça impli­quait qu’il tenait à elle. Pas à la mis­sion. Pas au dos­sier. À elle.

Alors il la lais­sa passer.

Elle s’as­sit dans L’O­ran­ge­rie. Com­man­da un thé. Ouvrit un livre. Et Damian, depuis son fau­teuil, la regar­da faire — ces gestes simples, quo­ti­diens, banals — ver­ser le thé, tour­ner la cuillère, por­ter la tasse à ses lèvres, tour­ner une page — et il se dit que c’é­tait la plus belle chose qu’il ait vue depuis des mois. Pas la beau­té phy­sique — bien qu’elle fût belle, d’une beau­té sobre, dépouillée, une beau­té qui ne deman­dait rien à per­sonne. La beau­té de la vie. De quel­qu’un qui vit. Qui est là. Qui boit du thé et lit un livre dans un fau­teuil en velours, et qui ne sait pas qu’on la regarde, et qui existe sans effort, sans masque, sans peur.

Il res­ta une heure. Elle finit son thé. Se leva. Tra­ver­sa le lob­by en sens inverse. Sortit.

Il ne bou­gea pas.

Le soir, dans sa chambre, il s’as­sit au bord du lit et il prit son télé­phone. L’en­re­gis­tre­ment. Cin­quante-trois secondes. Il n’ap­puya pas sur play.

Il n’en avait plus besoin. La voix enre­gis­trée était un sub­sti­tut, un fan­tôme, un écho. La vraie Azu­ce­na était en bas, quelque part dans les rues de Reco­le­ta, à quelques cen­taines de mètres. Vivante. Réelle. Tangible.

Il ran­gea le télé­phone. Étei­gnit la lumière.

Et il sut — avec cette cer­ti­tude calme et ter­rible qui ne laisse pas de place au doute — qu’il revien­drait demain. Même fau­teuil. Même heure. Il la regar­de­rait entrer. Il la regar­de­rait boire son thé. Il la regar­de­rait partir.

Et un jour — pas demain, pas après-demain, mais un jour — il se lèverait.

Il se lève­rait et il dirait son nom.

Mais pas aujourd’­hui. Aujourd’­hui, il lui suf­fi­sait de savoir qu’elle existait.

VII

AZU­CE­NA

Elle l’a­vait vu.

Pas le troi­sième jour. Le qua­trième. Quand elle était entrée dans le lob­by de l’Al­vear à seize heures, comme chaque après-midi, et qu’elle avait tra­ver­sé l’es­pace de marbre et de lumière en direc­tion de L’O­ran­ge­rie, et que ses yeux — ces yeux qui avaient appris, au Mexique, à repé­rer les dan­gers avant que le cer­veau ait le temps de les nom­mer — ses yeux avaient balayé les fau­teuils du lob­by comme ils balayaient tou­jours les fau­teuils du lob­by, par habi­tude, par réflexe, par cette vigi­lance rési­duelle qui ne la quit­te­rait jamais com­plè­te­ment, et dans le fau­teuil du fond, celui qui fai­sait face à l’en­trée, sous le lustre en cris­tal dont les pen­de­loques pro­je­taient des éclats de lumière sur le sol comme des étoiles tom­bées, il y avait un homme.

Un homme assis. Immo­bile. Un jour­nal argen­tin sur les genoux. Les yeux levés vers elle.

Damian.

Elle ne s’ar­rê­ta pas. Ses jambes conti­nuèrent à mar­cher — un pas, deux pas, trois pas — avec cette méca­nique du corps qui avance quand l’es­prit s’est arrê­té, cette iner­tie des membres qui ne savent pas encore que tout vient de chan­ger. Elle tra­ver­sa le lob­by. Entra dans L’O­ran­ge­rie. S’as­sit dans son fau­teuil. Com­man­da un thé. D’une voix nor­male. D’une voix qui ne trem­blait pas. D’une voix qui appar­te­nait à Lucía Estra­da, femme calme, habi­tuée des lieux, cliente régu­lière, fau­teuil numé­ro trois, thé Dar­jee­ling, un maca­ron à la framboise.

Mais à l’in­té­rieur, c’é­tait le trem­ble­ment de terre.

Pas la peur. Elle avait connu la peur — la vraie, la pure, celle qui vous vide de votre sang et qui vous trans­forme en ani­mal tra­qué. Ce n’é­tait pas ça. C’é­tait autre chose. Quelque chose qu’elle n’a­vait pas de mot pour nom­mer — ou plu­tôt si, elle en avait un, mais elle refu­sait de le pro­non­cer, même inté­rieu­re­ment, même dans le silence de ses propres pen­sées, parce que le pro­non­cer aurait ren­du la chose réelle, et elle n’é­tait pas prête pour que la chose soit réelle.

Damian était à Bue­nos Aires.

Damian était à l’Alvear.

Damian était assis dans un fau­teuil à trente mètres d’elle, avec un jour­nal argen­tin sur les genoux et ses yeux de flic qui ne lâchent jamais.

Pour­quoi ?

La ques­tion la tra­ver­sa comme une lame. Pour­quoi Damian était-il là ? Est-ce qu’on l’a­vait envoyé ? Est-ce que le pas­sé mexi­cain la rat­tra­pait — les restes de l’empire Sep­tién, un sur­vi­vant, un ven­geur, quel­qu’un qui avait retrou­vé sa trace ? Est-ce que Damian était là en tant que flic — ins­pec­teur, divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, badge, arme, mission ?

Mais non. Ce n’é­tait pas ça non plus. Elle l’a­vait vu — une seconde, un éclair, mais c’é­tait suf­fi­sant. Elle avait vu ses yeux. Et les yeux de Damian ne disaient pas « mis­sion ». Les yeux de Damian disaient quelque chose qu’elle ne leur avait jamais vu dire, quelque chose de nu, de désar­mé, de presque effrayé — les yeux d’un homme qui regarde quel­qu’un qu’il n’est pas sûr de méri­ter de regarder.

Le thé arri­va. Elle le but sans le goû­ter. Les lèvres sur la por­ce­laine, le liquide chaud dans la gorge, mais le goût — absent. Comme si ses sens s’é­taient redis­tri­bués, comme si tout le bud­get sen­so­riel de son corps avait été réaf­fec­té à un seul organe : la peau. Sa peau était en alerte. Chaque pore ouvert, chaque nerf ten­du, comme si elle pou­vait sen­tir la pré­sence de Damian à tra­vers les murs, à tra­vers l’é­pais­seur de l’air, à tra­vers les trente mètres de marbre et de velours qui les séparaient.

Elle ne se retour­na pas. Ne regar­da pas vers le lob­by. Res­ta dans son fau­teuil, son livre ouvert devant elle — Borges, tou­jours Borges, mais les mots dan­saient sur la page, se mêlaient, per­daient leur sens. Elle lut la même phrase trois fois sans la com­prendre. La referma.

Puis elle se leva. Tra­ver­sa le lob­by. Pas­sa devant le fauteuil.

Il était encore là. Elle ne le regar­da pas. Pas direc­te­ment. Mais dans sa vision péri­phé­rique — cette zone floue et pour­tant extra­or­di­nai­re­ment pré­cise qui borde le champ visuel et qui capte les mou­ve­ments, les formes, les pré­sences — elle le vit. Ses mains sur les accou­doirs. Son immo­bi­li­té. Cette façon qu’il avait de ne pas bou­ger qui était en soi un mou­ve­ment, une ten­sion, un élan contenu.

Elle sor­tit.

Mar­cha vite. Pas par peur. Par néces­si­té. Le corps avait besoin de mou­ve­ment, de vitesse, d’air. Elle remon­ta l’A­ve­ni­da Alvear, tour­na dans la calle Aya­cu­cho, dépas­sa le cime­tière, conti­nua jus­qu’au parc. Le Parque Thays. Des arbres. De l’herbe. Des gens qui cou­raient, qui jouaient avec leurs chiens, qui vivaient leur vie nor­male, leur vie de gens qui ne fuient pas, qui ne se cachent pas, qui n’ont pas un ins­pec­teur mexi­cain assis dans un fau­teuil de palace à trente mètres de leur thé Darjeeling.

Elle s’as­sit sur un banc. Respira.

Damian.

Il ne l’a­vait pas sui­vie. Bien sûr qu’il ne l’a­vait pas sui­vie. Ce n’é­tait pas un tra­queur. Ce n’é­tait pas un pré­da­teur. C’é­tait — quoi ? L’homme qui l’a­vait sau­vée. L’homme qui l’a­vait cher­chée quand plus per­sonne ne la cher­chait. L’homme qui avait mis sa vie en dan­ger pour elle, qui avait tiré sur des hommes armés pour elle, qui avait tra­ver­sé un pays en guerre pour elle. Et main­te­nant il tra­ver­sait un continent.

Pour elle ?

La pen­sée la fit tres­saillir. Non. Pas pour elle. Ce n’é­tait pas pos­sible. Les ins­pec­teurs ne tra­versent pas les conti­nents pour les femmes qu’ils ont sau­vées. Les ins­pec­teurs classent le dos­sier et passent au sui­vant. C’est la règle. C’est le métier. On ne s’at­tache pas. On ne revient pas. On trouve, on ferme, on oublie.

Sauf que Damian n’a­vait pas oublié.

Et elle non plus.

Elle res­ta sur le banc jus­qu’à la tom­bée du jour. Le ciel de Bue­nos Aires vira au rose, puis à l’o­range, puis à ce vio­let pro­fond qui pré­cède la nuit et qui donne à la ville un air de scène de théâtre — les façades deviennent des décors, les pas­sants deviennent des sil­houettes, et tout prend une qua­li­té irréelle, sus­pen­due, comme si le monde hési­tait entre le jour et la nuit, entre ce qui est et ce qui pour­rait être.

Elle ren­tra chez elle. Ne dor­mit pas.

Le len­de­main, elle retour­na à l’Al­vear. Même heure. Seize heures. Elle entra dans le lob­by. Cher­cha le fauteuil.

Il était là.

Même fau­teuil. Même immo­bi­li­té. Pas de jour­nal cette fois. Juste ses mains sur les accou­doirs et ses yeux qui la regar­daient comme on regarde un feu — avec fas­ci­na­tion, avec pru­dence, avec la conscience que la cha­leur peut deve­nir brûlure.

Elle tra­ver­sa le lob­by. S’as­sit dans L’O­ran­ge­rie. Com­man­da un thé.

Même rituel. Même gestes. Sauf que tout avait chan­gé. Le thé avait un goût dif­fé­rent — plus amer, plus intense, comme si la pré­sence de Damian dans le lob­by modi­fiait la chi­mie de l’air, la tem­pé­ra­ture de l’eau, la saveur des feuilles. L’Al­vear n’é­tait plus le même hôtel. Il était deve­nu un lieu char­gé, un espace magné­tique, un champ de forces invi­sibles qui cir­cu­laient entre le fau­teuil du lob­by et le fau­teuil de L’O­ran­ge­rie comme un cou­rant entre deux pôles.

Et le sur­len­de­main, elle revint. Et il était là.

Et le jour d’a­près. Et le jour d’après.

Une semaine entière. Sept jours de ce bal­let muet — elle entre, il la regarde, elle ne le regarde pas, elle boit son thé, elle part, il reste. Pas un mot. Pas un geste. Pas un signe. Juste cette pré­sence paral­lèle, ces deux tra­jec­toires qui se frôlent sans se tou­cher, comme deux lignes de tan­go qui avancent côte à côte sur la piste sans jamais se croiser.

Au sep­tième jour, elle com­prit que c’é­tait à elle de décider.

Damian ne vien­drait pas. Il ne se lève­rait pas de son fau­teuil, ne tra­ver­se­rait pas le lob­by, ne pro­non­ce­rait pas son nom. Il atten­drait. Aus­si long­temps qu’il le fau­drait. Des jours, des semaines, des mois. Il atten­drait parce que c’é­tait un homme qui savait attendre — dix ans de métier, des cen­taines de dis­pa­ri­tions, des mil­liers d’heures de sur­veillance et de patience et de silence. Damian savait que les choses arrivent quand elles doivent arri­ver, pas quand on le décide, et que for­cer une ren­contre, c’est la tuer.

Alors c’é­tait à elle.

Et le hui­tième jour, Azu­ce­na entra dans le lob­by de l’Al­vear Palace, tra­ver­sa l’es­pace de marbre, pas­sa devant les colonnes, pas­sa devant les lustres, pas­sa devant le bureau de récep­tion, et au lieu de conti­nuer vers L’O­ran­ge­rie, elle bifurqua.

Deux pas à gauche.

Et elle s’as­sit dans le fau­teuil voi­sin du sien.

VIII

DAMIAN ET AZUCENA

Silence.

Un silence de palace — capi­ton­né, ample, tra­ver­sé de sons feu­trés : le tin­te­ment loin­tain d’une cuillère contre une tasse, le mur­mure d’une conver­sa­tion en espa­gnol quelque part dans le salon, le bruit doux des pas d’un ser­veur sur le marbre, le sou­pir presque imper­cep­tible du sys­tème de ven­ti­la­tion qui main­te­nait l’air à une tem­pé­ra­ture exacte, cali­brée, comme si l’Al­vear avait déci­dé que le confort n’é­tait pas une ques­tion d’o­pi­nion mais de degrés.

Ils étaient assis côte à côte. Pas face à face — côte à côte. Deux fau­teuils en velours cou­leur miel, sépa­rés par une table basse en bois sombre sur laquelle il n’y avait rien. Un mètre entre eux. Peut-être moins. La dis­tance exacte entre deux incon­nus dans un hall d’hô­tel — assez loin pour ne pas être intimes, assez près pour que le hasard suf­fise comme explication.

Azu­ce­na ne le regar­dait pas. Elle regar­dait devant elle — le lob­by, les colonnes, les allées et venues des clients, cette cho­ré­gra­phie silen­cieuse des gens qui tra­versent un espace public sans se voir. Et Damian ne la regar­dait pas non plus. Il regar­dait ses propres mains, posées à plat sur les accou­doirs, ces mains qui avaient tenu une arme, ouvert des dos­siers, ser­ré des mains de mères en deuil, et qui main­te­nant ne ser­vaient à rien, abso­lu­ment à rien, sinon à être là, posées, inutiles, trem­blantes d’un trem­ble­ment si léger qu’on ne le voyait pas mais qu’il sen­tait, lui, dans chaque fibre.

Un ser­veur s’ap­pro­cha. Le jeune homme aux yeux clairs. Celui qui connais­sait Azu­ce­na, qui l’ap­pe­lait seño­ra, qui savait sa com­mande par cœur.

— ¿ Seño­ra ? ¿ Lo de siempre ?

Azu­ce­na hocha la tête. Thé Dar­jee­ling. Un maca­ron à la framboise.

Le ser­veur se tour­na vers Damian.

— ¿ Señor ?

Damian ouvrit la bouche. Et il dit — sans réflé­chir, sans cal­cu­ler, avec cette auto­ma­ti­ci­té des gestes qui se font tout seuls quand le corps décide à la place de l’esprit :

— La mis­ma cosa.

La même chose.

Le ser­veur nota et s’é­loi­gna. Et dans le sillage de ces trois mots — la mis­ma cosa — quelque chose se dépo­sa entre eux. Pas un sens. Pas un mes­sage. Un accord. Comme une note de musique qui vibre après qu’on a frap­pé la corde et qui conti­nue de vibrer dans le silence, long­temps après que le son est deve­nu inaudible.

La même chose. Je veux ce que vous avez. Je veux être où vous êtes. Je veux par­ta­ger ce que vous par­ta­gez — le thé, le fau­teuil, l’heure, le lieu, le silence. La mis­ma cosa. C’é­tait la phrase la plus simple du monde et la plus vertigineuse.

Le thé arri­va. Deux tasses iden­tiques. Deux théières iden­tiques. Deux maca­rons iden­tiques. Le ser­veur posa le pla­teau avec une grâce dis­crète et s’éclipsa.

Azu­ce­na ver­sa son thé. Damian regar­da le sien. Il n’a­vait jamais bu de thé Dar­jee­ling de sa vie. Au Mexique, on buvait du café — noir, fort, bouilli dans une cas­se­role à six heures du matin dans une cui­sine qui sen­tait la tor­tilla et le gaz. Le thé, c’é­tait pour les Anglais, pour les Japo­nais, pour les gens qui avaient le temps de faire chauf­fer de l’eau et de lais­ser infu­ser des feuilles et de contem­pler la cou­leur ambrée du liquide dans une tasse en por­ce­laine. Damian n’a­vait jamais eu ce temps-là.

Il ver­sa le thé. But une gor­gée. C’é­tait amer et léger, avec un arrière-goût de quelque chose qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier — un fruit, une fleur, un sou­ve­nir de quelque chose qu’on n’a jamais goûté.

Ils burent en silence. Cinq minutes. Dix minutes. Un temps sus­pen­du, éti­ré, un temps d’hô­tel qui n’a pas la même den­si­té que le temps de la rue — plus lent, plus épais, comme une mélasse dorée dans laquelle les secondes se déplacent avec une len­teur majestueuse.

Puis Azu­ce­na parla.

— Vous n’êtes pas en ser­vice, inspecteur.

Sa voix. Il l’a­vait enten­due une seule fois depuis des mois — sur l’en­re­gis­tre­ment, cin­quante-trois secondes, fil­trée par la dis­tance et le télé­phone. Et main­te­nant elle était là, à un mètre de lui, cette voix grave et douce, un peu rauque, qui avait un accent mexi­cain déjà tein­té de por­teño — les voyelles plus ouvertes, les consonnes plus molles, comme si Bue­nos Aires était en train de lui apprendre une nou­velle façon de parler.

— Non, dit Damian.

Un mot. Un seul. Et dans ce mot — tout. L’a­veu qu’il n’é­tait pas là pour le tra­vail. L’a­veu qu’il n’a­vait ni badge, ni mis­sion, ni auto­ri­té. L’a­veu qu’il était un homme dans un fau­teuil d’hô­tel, avec une tasse de thé qu’il ne savait pas boire, et rien d’autre. Non. Le mot le plus nu de la langue espa­gnole. Le mot qui enlève tout — le titre, la fonc­tion, la jus­ti­fi­ca­tion. Non, je ne suis pas en ser­vice. Je suis juste là. Je suis juste moi.

Le silence revint. Mais un silence dif­fé­rent — plus chaud, plus habi­té. Un silence qui avait été tra­ver­sé par deux voix et qui gar­dait leur empreinte, comme le sable garde l’empreinte d’un pas.

— Com­ment m’a­vez-vous trou­vée ? demanda-t-elle.

— Je ne vous ai pas trou­vée. L’Al­vear vous a trouvée.

Elle tour­na la tête vers lui. Pour la pre­mière fois. Le regar­da. Et il la regar­da. Et pen­dant quelques secondes, ils furent deux per­sonnes qui se regar­daient dans le lob­by d’un grand hôtel, et le monde autour d’eux — les lustres, les colonnes, les clients, le ser­veur, le bruit de la ville der­rière les portes vitrées — tout cela s’ef­fa­ça, se dilua, devint un fond sonore indis­tinct, un décor de théâtre qui n’a­vait plus d’im­por­tance parce que la seule chose qui impor­tait était ce regard, ces deux regards qui se croi­saient enfin après des mois de silence et de dis­tance et de mots non dits.

Elle vit ses yeux. Les mêmes — sombres, pro­fonds, cette inten­si­té de flic qui ne lâche pas. Mais quelque chose en plus. Quelque chose de neuf. Une fis­sure. Une brèche dans l’ar­mure. L’homme der­rière le regard était fati­gué. Pas phy­si­que­ment — mora­le­ment. Fati­gué de cher­cher. Fati­gué de ne pas trou­ver. Fati­gué d’être fort.

Il vit ses yeux à elle. Chan­gés. Pas les yeux de la femme tra­quée du Mexique — ces yeux fié­vreux, dila­tés par la peur, qui regar­daient chaque porte comme une menace et chaque visage comme un enne­mi. Des yeux calmes. Des yeux qui avaient vu le jaca­ran­da en fleurs et les chats du cime­tière et les dan­seurs de la milon­ga et qui avaient com­men­cé — juste com­men­cé — à croire que la vie pou­vait être autre chose qu’une fuite.

— Pour­quoi ? dit-elle.

Un seul mot. Mais le mot conte­nait tout. Pour­quoi êtes-vous venu ? Pour­quoi avez-vous tra­ver­sé un conti­nent ? Pour­quoi êtes-vous assis dans ce fau­teuil depuis une semaine à me regar­der boire du thé ? Pourquoi ?

Damian ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da sa tasse. Le thé refroi­dis­sait. La cou­leur ambrée s’as­som­bris­sait len­te­ment, comme un jour qui décline.

— Je ne sais pas, dit-il.

Et c’é­tait vrai. Il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait, mais les mots qu’il avait — en espa­gnol, en flic, en homme — ne suf­fi­saient pas à dire ce qu’il savait. Il aurait fal­lu un autre lan­gage. Un lan­gage de gestes, de souffles, de silences. Un lan­gage de tango.

— Je ne sais pas, répé­ta-t-il. Je sais que j’ai pris un avion. Je sais que j’ai pris un congé de trente jours. Je sais que j’ai lais­sé mon chat chez ma voi­sine. Mais pour­quoi — non. Je ne sais pas le dire.

Azu­ce­na reprit sa tasse. But une gor­gée. Repo­sa la tasse. Ces gestes — prendre, boire, repo­ser — lui don­naient le temps de réflé­chir, de mesu­rer ce qu’il venait de dire, de peser chaque mot comme on pèse une pièce d’or pour véri­fier qu’elle n’est pas fausse.

— Vous avez un chat, dit-elle.

Et elle sourit.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il la voyait sou­rire. Au Mexique, elle n’a­vait jamais sou­ri. Il l’a­vait vue ter­ro­ri­sée, déter­mi­née, furieuse, rési­gnée, recon­nais­sante — mais jamais sou­riante. Et ce sou­rire — léger, asy­mé­trique, un peu moqueur, un sou­rire qui retrous­sait le coin gauche de sa bouche davan­tage que le droit — ce sou­rire fit quelque chose à Damian qu’il ne put pas nom­mer. Quelque chose dans la poi­trine. Pas le cœur — il ne croyait pas à ces méta­phores. Quelque chose de plus dif­fus, de plus phy­sique. Une pres­sion. Un relâ­che­ment. Comme si un nœud qu’il por­tait depuis des mois venait de se défaire d’un coup, sans prévenir.

— Il s’ap­pelle Capitán, dit-il. C’est un chat tigré. Il est gros. Il dort sur mes dossiers.

— Un chat de flic.

— Un chat fainéant.

Un autre silence. Mais celui-ci était dif­fé­rent des pré­cé­dents. Celui-ci avait une tex­ture. Une cha­leur. On pou­vait presque le tou­cher — ce silence entre deux per­sonnes qui viennent de se dire quelque chose de vrai et qui savent, l’une et l’autre, qu’elles viennent de fran­chir une ligne invi­sible, une fron­tière au-delà de laquelle il n’y a plus de retour possible.

— Je m’ap­pelle Lucía ici, dit Azu­ce­na. Lucía Estra­da. C’est le nom que j’ai choisi.

— Lucía, répé­ta Damian. C’est un joli nom.

— C’est un nom de per­sonne. C’est pour ça que je l’ai choi­si. Per­sonne ne s’ap­pelle Lucía. Tout le monde s’ap­pelle Lucía. C’est le nom le plus invi­sible du monde.

— Vous vou­liez être invisible.

— Je vou­lais être vivante. C’est la même chose, parfois.

Le ser­veur revint. Pro­po­sa de res­ser­vir du thé. Ils décli­nèrent. Azu­ce­na deman­da l’ad­di­tion. Damian vou­lut payer — un réflexe, un geste d’homme mexi­cain qui offre tou­jours, qui paie tou­jours, parce que c’est comme ça, parce que c’est dans le sang, dans l’é­du­ca­tion, dans les mous­taches du père et les jupes de la mère. Azu­ce­na refusa.

— Non. Ici, c’est mon endroit. C’est moi qui paie.

Il n’in­sis­ta pas. Com­prit. L’Al­vear était son ter­ri­toire. Son île. Son lieu de paix. Et sur cette île, les règles étaient les siennes.

Ils se levèrent. Se tinrent debout, face à face, dans le lob­by de l’Al­vear Palace, sous le lustre en cris­tal dont les pen­de­loques pro­je­taient des éclats de lumière sur le marbre comme des constel­la­tions minia­tures. Deux per­sonnes debout dans un hall d’hô­tel. Un homme et une femme. Un Mexi­cain et une Mexi­caine. Un flic en congé et une fugi­tive en paix. Et entre eux, cette dis­tance d’un bras qui pou­vait être un gouffre ou un pont, selon ce qu’on déci­dait d’en faire.

— Demain ? dit Damian.

— Demain, dit Azucena.

Et elle sortit.

Il res­ta debout dans le lob­by. Le lustre brillait au-des­sus de lui. Le marbre brillait sous ses pieds. Et tout l’Al­vear brillait autour de lui, comme un écrin, comme un coffre-fort, comme un lieu qui gar­dait les secrets des gens depuis quatre-vingt-sept ans et qui venait d’en accueillir un nou­veau — le secret de deux per­sonnes qui ne savaient pas encore ce qu’elles étaient l’une pour l’autre, mais qui savaient qu’elles seraient là demain, et que demain serait dif­fé­rent d’au­jourd’­hui, et qu’au­jourd’­hui était déjà dif­fé­rent d’hier.

Lire la suite…

Read more
Le péché de Borges — Cha­pitres 9 à 12 — Epilogue

Le péché de Borges — Cha­pitres 1 à 4

Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 1 à 4

I

AZU­CE­NA

Bue­nos Aires, octobre 2019.

La femme qui s’ap­pe­lait désor­mais Lucía Estra­da prit son café con leche debout au comp­toir du bar Álva­rez, calle Are­nales, à sept heures qua­rante-cinq du matin, comme chaque matin depuis trois mois, et le bar­man — un homme sec, aux mous­taches tom­bantes, qui s’ap­pe­lait Nés­tor et qui n’a­vait jamais posé une seule ques­tion à per­sonne de sa vie — lui ser­vit la tasse sans un mot, avec ce geste lent et pré­cis des gens qui ont com­pris que le silence est la seule forme accep­table de politesse.

Elle but le café d’un trait. Trop chaud. C’é­tait tou­jours trop chaud. Le palais brû­lé, la gorge sai­sie, et cette seconde de dou­leur nette qui lui rap­pe­lait qu’elle était vivante. Qu’elle avait un corps. Que ce corps était ici, dans cette ville qui n’é­tait pas la sienne, dans ce pays qui n’é­tait pas le sien, au bout d’un conti­nent qui n’é­tait pas le sien, et que tout cela — le comp­toir en zinc, le bruit de la machine à expres­so, les mous­taches de Nés­tor, la lumière grise de l’aube sur les façades de Reco­le­ta — tout cela était réel.

Trois mois.

Trois mois qu’elle vivait à Bue­nos Aires sous un nom qui n’é­tait pas le sien. Trois mois qu’elle avait ces­sé d’être Azu­ce­na Montes de Oca, fille de Rober­to Sep­tién, nièce de ministres, héri­tière d’un empire de pétrole et de sang. Lucía Estra­da. Un nom banal, choi­si pour sa bana­li­té, comme on choi­sit un man­teau gris pour ne pas être remar­quée dans la foule. Elle avait ache­té les papiers à un faus­saire de la Boca qui tra­vaillait dans l’ar­rière-salle d’un maga­sin de chaus­sures, un petit homme chauve aux doigts tachés d’encre qui l’a­vait regar­dée avec des yeux de chien triste et qui avait dit, en lui ten­dant le pas­se­port argen­tin : « Bien­ve­nue, Lucía. J’es­père que vous serez heureuse. »

Elle n’é­tait pas heu­reuse. Pas encore. Mais elle n’é­tait plus ter­ri­fiée, et c’é­tait déjà beaucoup.

L’ap­par­te­ment était au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, à deux pas du cime­tière de la Reco­le­ta. Un stu­dio étroit, avec un bal­con don­nant sur une cour inté­rieure où un jaca­ran­da pre­nait toute la lumière. Le jaca­ran­da était en fleurs — ces grappes mauves, presque vio­lettes, qui tom­baient sur le sol comme des confet­tis mélan­co­liques. Bue­nos Aires en octobre sen­tait le jas­min et le gaz d’é­chap­pe­ment, la viande grillée et la pluie à venir. Une ville de contrastes si vio­lents qu’on ne savait jamais si elle vous cares­sait ou vous giflait.

Lucía — il fal­lait qu’elle s’ha­bi­tue à ce pré­nom, qu’elle cesse de sur­sau­ter quand quel­qu’un l’ap­pe­lait — Lucía avait ses rituels. Le café chez Nés­tor. Une pro­me­nade dans le cime­tière, le matin, quand les tou­ristes n’é­taient pas encore là et que les chats régnaient en maîtres sur les allées de marbre. Elle aimait ce cime­tière. L’i­dée que les morts de Bue­nos Aires vivaient dans des palais — des mau­so­lées à colonnes corin­thiennes, des cha­pelles minia­tures avec des vitraux et des portes en bronze — alors que les vivants se ser­raient dans des appar­te­ments minus­cules, lui parais­sait d’une iro­nie si par­fai­te­ment argen­tine qu’elle en sou­riait chaque fois.

Elle pas­sait devant la tombe d’E­vi­ta. Pas par dévo­tion. Par curio­si­té. Il y avait tou­jours quel­qu’un — une femme en noir qui priait, un couple de tou­ristes qui se pho­to­gra­phiait, un vieux mon­sieur qui dépo­sait des fleurs. Evi­ta était morte depuis soixante-sept ans et les gens venaient encore. C’é­tait comme si la mort, à Bue­nos Aires, n’é­tait qu’une for­ma­li­té — un chan­ge­ment d’a­dresse, pas une disparition.

Dis­pa­raître. Le mot la fai­sait tres­saillir. Elle savait ce que c’é­tait, dis­pa­raître. Au Mexique, les gens dis­pa­rais­saient par mil­liers. On les cher­chait dans des fosses com­munes, dans des ter­rains vagues, dans des barils d’a­cide. Ici, en Argen­tine, les dis­pa­rus por­taient un autre nom — desa­pa­re­ci­dos — et leurs mères mar­chaient encore en rond sur la Pla­za de Mayo, un fou­lard blanc sur la tête, qua­rante ans après. Azu­ce­na — Lucía — com­pre­nait ces femmes. Elle com­pre­nait le fou­lard blanc et la marche cir­cu­laire. Elle com­pre­nait que cher­cher quel­qu’un qui a dis­pa­ru est un mou­ve­ment sans fin, un cercle qui ne se ferme jamais.

Mais elle, elle n’é­tait pas une dis­pa­rue. Elle s’é­tait effa­cée. C’é­tait dif­fé­rent. Une dis­pa­rue, on la cherche. Une femme effa­cée, per­sonne ne la cherche. Elle avait choi­si l’ef­fa­ce­ment comme on choi­sit le silence — par ins­tinct de sur­vie, par fatigue, par dégoût de ce que son propre nom représentait.

Après le cime­tière, elle mar­chait. Bue­nos Aires est une ville qui se marche. Pas comme Mexi­co, où mar­cher est un com­bat, un acte de résis­tance contre le tra­fic et la pol­lu­tion et la foule. Ici, mar­cher est un plai­sir, une len­teur, quelque chose qui res­semble à une conver­sa­tion avec les trot­toirs. Elle des­cen­dait l’A­ve­ni­da Alvear — cette artère somp­tueuse bor­dée de palais à la fran­çaise, d’am­bas­sades, de bou­tiques de luxe dont les vitrines reflé­taient son image sans la recon­naître — et inva­ria­ble­ment, ses pas la menaient devant l’Al­vear Palace Hotel.

L’Al­vear. Elle s’é­tait arrê­tée devant lui le pre­mier jour, par hasard, en cher­chant une phar­ma­cie. Et quelque chose l’a­vait sai­sie. Pas la beau­té de la façade — néo­clas­sique, marbre crème, colonnes, mar­quise en fer for­gé — elle avait gran­di dans le luxe, elle connais­sait les grands hôtels, les palaces, les lob­bys de marbre. Non. Autre chose. Quelque chose de plus intime. L’Al­vear res­sem­blait à un lieu qu’elle aurait pu connaître dans une autre vie. Un de ces endroits où son père emme­nait sa mère, autre­fois, quand tout était encore pos­sible, quand le men­songe n’a­vait pas encore tout recouvert.

Elle y était entrée. Per­sonne ne l’a­vait arrê­tée. Dans les grands hôtels, per­sonne n’ar­rête per­sonne — c’est la règle du jeu, on sup­pose que qui­conque fran­chit la porte a le droit d’être là, et cette sup­po­si­tion est le fon­de­ment même du palace : un lieu où l’on ne demande pas qui vous êtes, où l’on ne véri­fie rien, où le simple fait d’être là suf­fit à prou­ver que vous méri­tez d’y être. L’Al­vear avait cette grâce-là. Un lob­by immense, des lustres en cris­tal, des colonnes de marbre rose, un par­fum de fleurs fraîches — lys et roses — qui flot­tait dans l’air comme une pro­messe que le monde exté­rieur n’exis­tait pas. Et au fond, à droite, un salon de thé — L’O­ran­ge­rie — bai­gné de lumière natu­relle par une ver­rière, avec des fau­teuils en velours cou­leur miel et des tables basses en bois sombre sur les­quelles on posait des théières en argent et des assiettes de macarons.

Elle avait pris l’ha­bi­tude d’y venir chaque après-midi. Vers quatre heures. L’heure du thé. Ce n’é­tait pas bon mar­ché, mais elle avait encore de l’argent — pas beau­coup, les der­nières éco­no­mies d’une vie anté­rieure, l’argent qu’elle avait réus­si à sor­tir du Mexique avant que tout s’ef­fondre. Assez pour vivre modes­te­ment pen­dant un an, peut-être deux, si elle fai­sait atten­tion. Le thé à l’Al­vear était son seul luxe. Sa seule extra­va­gance. Deux heures dans un fau­teuil en velours, une tasse de thé Dar­jee­ling, un maca­ron à la fram­boise, et ce silence capi­ton­né des palaces qui res­semble au silence des églises — un silence qui dit : ici, vous êtes à l’abri.

Elle ne par­lait à per­sonne. Ou presque. Il y avait le ser­veur — un jeune homme aux yeux clairs, d’une poli­tesse exquise, qui l’ap­pe­lait « seño­ra » avec une défé­rence sin­cère. Il y avait la femme de chambre de l’é­tage qui pas­sait dans le lob­by avec son cha­riot et qui lui sou­riait chaque fois. Et il y avait les autres clients — des tou­ristes, des hommes d’af­faires, des vieilles dames argen­tines qui venaient prendre le thé comme on va à la messe, par habi­tude, par tra­di­tion, par fidé­li­té à un monde qui n’exis­tait plus mais dont l’Al­vear gar­dait la forme exacte, comme un mou­lage de plâtre conserve la forme d’un visage disparu.

Et puis il y avait Marta.

Mar­ta Riquelme vivait au qua­trième étage du même immeuble de la calle Gui­do. Une femme de soixante-quinze ans, petite, sèche, les che­veux blancs cou­pés court, des yeux noirs d’une viva­ci­té presque inquié­tante. Elle por­tait tou­jours la même chose — une jupe grise, un pull noir, des chaus­sures plates — et elle avait cette démarche des femmes qui ont pas­sé leur vie à mar­cher : droite, rapide, sans hési­ta­tion. Elle avait remar­qué Lucía dès son arri­vée dans l’im­meuble. L’a­vait obser­vée. Et un matin, dans l’es­ca­lier, elle l’a­vait arrêtée.

— Vous êtes nouvelle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, avait dit Lucía. J’ai emmé­na­gé le mois dernier.

— D’où venez-vous ?

— Du Mexique.

Mar­ta avait hoché la tête. Len­te­ment. Comme si cette infor­ma­tion confir­mait quelque chose qu’elle savait déjà.

— Le Mexique. Bien. Bien­ve­nue à Bue­nos Aires. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis au 4‑B.

Et elle était par­tie. Sans sou­rire. Sans effu­sion. Cette séche­resse qui, chez cer­taines per­sonnes, est une forme de tendresse.

Elles s’é­taient croi­sées plu­sieurs fois depuis. Dans l’es­ca­lier, dans l’en­trée de l’im­meuble, au coin de la rue. Mar­ta ne posait jamais de ques­tions. Ne racon­tait rien. Mais un jour, en pas­sant devant la porte ouverte de son appar­te­ment, Lucía avait aper­çu, sur le mur du salon, une grande pho­to en noir et blanc — une jeune fille, vingt ans peut-être, les che­veux longs, le sou­rire écla­tant de ceux qui ne savent pas ce qui les attend. Et autour de la pho­to, un cadre de fleurs séchées. Et en des­sous, une date : 1977.

Lucía n’a­vait pas posé de ques­tions non plus.

Elle com­pre­nait.

Ce soir-là, seule dans son stu­dio, le jaca­ran­da immo­bile der­rière la vitre — il n’y avait pas de vent, Bue­nos Aires rete­nait son souffle — elle pen­sa à Damian. L’ins­pec­teur. Celui qui l’a­vait cher­chée à Mexi­co. Celui qui l’a­vait trou­vée. Celui à qui elle avait télé­pho­né en jan­vier, depuis une cabine de Consti­tu­ción, pour lui dire qu’elle était vivante.

C’est beau ici, lui avait-elle dit.

Et c’é­tait vrai. C’é­tait beau. Mais la beau­té de Bue­nos Aires avait quelque chose de trom­peur, comme ces palais du cime­tière qui res­semblent à des mai­sons mais qui sont des tombes. La ville brillait d’un éclat étrange — un éclat de chose per­due, de chose qu’on rat­trape juste avant qu’elle tombe, de verre qui se brise au ralen­ti. Bue­nos Aires était belle comme sont beaux les gens qui ont trop souf­fert et qui sou­rient quand même.

Elle fer­ma les yeux. Essaya de ne pas penser.

N’y par­vint pas.

II

DAMIAN

Mexi­co City, octobre 2019.

L’ins­pec­teur Damian Sara­zai refer­ma le dos­sier de la jeune fille dis­pa­rue — vingt ans, che­veux bruns, étu­diante en droit, vue pour la der­nière fois le 14 sep­tembre devant la sta­tion de métro Hidal­go — et le posa sur la pile des autres dos­siers, sur le coin gauche de son bureau, celui qu’il appe­lait men­ta­le­ment « le coin des fantômes ».

Trente-sept dos­siers. Trente-sept visages. Trente-sept noms que per­sonne ne pro­non­çait plus, sauf lui. Sauf lui et les familles, ces mères aux yeux cer­nés qui venaient chaque semaine, chaque jour par­fois, s’as­seoir dans le cou­loir de la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues et qui atten­daient. Atten­daient quoi ? Un miracle. Un coup de fil. Un corps. N’im­porte quoi plu­tôt que ce vide, cette absence qui res­semble au bruit blanc d’une radio mal réglée — un gré­sille­ment per­ma­nent, insup­por­table, qui ne s’ar­rête jamais.

Damian se leva. Alla à la fenêtre. Mexi­co City, vue du sixième étage du bâti­ment de la pro­cu­ra­duría, res­sem­blait à ce qu’elle était : un monstre. Un orga­nisme vivant de vingt-deux mil­lions de cel­lules qui res­pi­rait, gron­dait, suin­tait. Les tours de verre de Refor­ma brillaient dans le smog. Les taxis verts se fau­fi­laient entre les bus. Quelque part en bas, dans le brou­ha­ha, quel­qu’un dis­pa­rais­sait peut-être en ce moment même. Et per­sonne ne le sau­rait avant des jours, des semaines, des mois. Ou jamais.

Dix mois. Dix mois depuis l’af­faire Sep­tién. Dix mois depuis Azucena.

L’af­faire avait été un trem­ble­ment de terre. Les docu­ments publiés, les arres­ta­tions, les démis­sions, le sui­cide de Gabrie­la Montes de Oca — tout cela avait fait la une pen­dant des semaines. Damian avait été féli­ci­té. Pro­mu, même — on lui avait pro­po­sé un poste de chef de sec­tion, un bureau plus grand, une aug­men­ta­tion. Il avait refu­sé le bureau. Accep­té l’aug­men­ta­tion. Conti­nué à faire ce qu’il savait faire : chercher.

Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé. Un glis­se­ment inté­rieur, imper­cep­tible, comme ces failles tec­to­niques qui tra­vaillent sous la sur­face de Mexi­co pen­dant des années avant de tout détruire en trente secondes. Il fai­sait son tra­vail. Il ouvrait les dos­siers, inter­ro­geait les témoins, sui­vait les pistes, rem­plis­sait les for­mu­laires. Mais le matin, quand il se réveillait dans son appar­te­ment de la Conde­sa — deux pièces, un chat tigré qui s’ap­pe­lait Capitán, une cafe­tière ita­lienne qui fuyait — il res­tait cou­ché quelques secondes de trop. Les yeux ouverts. Le pla­fond blanc. Et cette ques­tion qui reve­nait, comme un acou­phène : pourquoi ?

Pour­quoi conti­nuer à cher­cher des gens dans une ville qui les ava­lait ? Pour­quoi rem­plir des dos­siers que per­sonne ne lisait ? Pour­quoi croire encore — après dix ans de métier, après des cen­taines de visages dis­pa­rus, après tout ce qu’il avait vu — qu’il pou­vait chan­ger quelque chose ?

Le soir, il ren­trait chez lui. Nour­ris­sait Capitán. Buvait une bière, par­fois deux. Regar­dait les nou­velles sans les voir. Et à un moment, tou­jours, sans s’en rendre compte, il ouvrait son télé­phone et allait dans ses fichiers enre­gis­trés, et il écou­tait l’enregistrement.

Il l’a­vait conser­vé. Le coup de fil de jan­vier. Azu­ce­na. Sa voix loin­taine, un peu voi­lée, comme fil­trée par des mil­liers de kilo­mètres de câble sous-marin.

— Je suis en Argen­tine. Bue­nos Aires. C’est beau ici.

Cin­quante-trois secondes. Il avait comp­té. Cin­quante-trois secondes de conver­sa­tion. Elle l’a­vait remer­cié. Il avait dit de prendre soin d’elle. Elle avait rac­cro­ché. Et c’é­tait tout. Fin de l’his­toire. Dos­sier clas­sé. Affaire ter­mi­née. Azu­ce­na Montes de Oca, por­tée dis­pa­rue, retrou­vée vivante, n’é­tait plus de sa juridiction.

Alors pour­quoi est-ce qu’il écou­tait ce mes­sage chaque soir ?

Il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait, mais il refu­sait de se l’a­vouer, parce que se l’a­vouer aurait signi­fié admettre que l’ins­pec­teur Damian Sara­zai, divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, qua­rante-trois ans, céli­ba­taire, deux déco­ra­tions, aucune vie sociale digne de ce nom, était en train de tom­ber — ou était déjà tom­bé — dans quelque chose qu’il ne pou­vait pas mettre dans un dossier.

Ce n’é­tait pas de l’a­mour. Pas au sens où on l’en­tend habi­tuel­le­ment. Il ne rêvait pas d’A­zu­ce­na, ne fan­tas­mait pas sur elle, n’i­ma­gi­nait pas de scé­na­rios roman­tiques. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond et de plus déran­geant. Un manque. Le sen­ti­ment qu’une pièce essen­tielle avait été reti­rée de sa vie, et que sans cette pièce, le méca­nisme conti­nuait à tour­ner mais à vide, sans rien entraî­ner, sans rien pro­duire. L’af­faire Sep­tién avait été la seule affaire de sa car­rière où il avait vrai­ment réus­si. Où il avait trou­vé quel­qu’un. Où le fan­tôme s’é­tait maté­ria­li­sé en chair et en os, en voix et en souffle. Et cette per­sonne, cette femme, cette Azu­ce­na qui avait failli mou­rir et qui avait choi­si de vivre — elle était la preuve vivante que son tra­vail avait un sens.

Et elle était à Bue­nos Aires.

Il fer­ma la fenêtre. Retour­na à son bureau. Regar­da les trente-sept dossiers.

Puis il fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait en dix ans de carrière.

Il ouvrit le tiroir de droite. Sor­tit le for­mu­laire de demande de congé. Le rem­plit. Trente jours. Motif per­son­nel. Il signa. Posa le for­mu­laire sur le bureau de son chef, le com­mis­saire Here­dia, un homme épais aux yeux fati­gués qui regar­dait ses ins­pec­teurs avec la rési­gna­tion d’un ber­ger qui sait que ses bre­bis fini­ront toutes par se perdre.

— Trente jours ? dit Here­dia sans lever les yeux.

— Trente jours.

— Tu vas où ?

— Bue­nos Aires.

Here­dia leva les yeux. Le regar­da lon­gue­ment. Puis hocha la tête.

— Bue­nos Aires. D’ac­cord. Reviens en un seul morceau.

Et c’é­tait tout. Pas de ques­tions. Pas de dis­cours. Here­dia avait cette intel­li­gence des vieux flics qui savent que les gens font ce qu’ils ont à faire, et que les empê­cher ne sert à rien.

Ce soir-là, Damian ache­ta un billet d’a­vion. Aerolí­neas Argen­ti­nas, vol direct Mexi­co-Bue­nos Aires, départ le 28 octobre. Treize heures de vol. Il regar­da la confir­ma­tion de réser­va­tion sur son télé­phone pen­dant long­temps. Trop long­temps. Puis il nour­rit Capitán, but une bière, et n’é­cou­ta pas l’enregistrement.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, il n’en avait plus besoin.

Il allait la chercher.

Non. Pas la cher­cher. La cher­cher, c’é­tait son métier, c’é­tait ce qu’il fai­sait avec les dos­siers et les fan­tômes et les mères aux yeux cer­nés. Ça, c’é­tait autre chose. Il allait — quoi ? La voir ? La retrou­ver ? La — il ne trou­vait pas le mot. Il n’y avait pas de mot pour ce qu’il allait faire, parce que ce qu’il allait faire ne ren­trait dans aucune caté­go­rie qu’il connais­sait. Ce n’é­tait ni pro­fes­sion­nel, ni amou­reux, ni ami­cal. C’é­tait un mou­ve­ment. Un pas en avant. Un saut dans le vide.

Il ran­gea son appar­te­ment. Confia Capitán à sa voi­sine, une ins­ti­tu­trice à la retraite qui ado­rait le chat et qui le nour­ris­sait trop. Pré­pa­ra un sac — trois che­mises, deux pan­ta­lons, un pull, un livre qu’il ne lirait pas. Pas d’arme. Pas de badge. Pas de dossier.

Damian Sara­zai allait par­tir pour Bue­nos Aires avec rien d’autre que ses mains vides et un sou­ve­nir de voix.

Il ne savait pas ce qu’il trouverait.

Il ne savait pas si elle vou­drait le voir.

Il ne savait même pas s’il la retrou­ve­rait — Bue­nos Aires comp­tait trois mil­lions d’ha­bi­tants, quinze mil­lions avec l’ag­glo­mé­ra­tion. Trois mil­lions de visages, de rues, de portes fer­mées. Et il n’a­vait pas d’a­dresse. Pas de numé­ro de télé­phone. Pas de nom — elle avait cer­tai­ne­ment chan­gé de nom, comme on change de peau, comme les ser­pents qui laissent leur ancienne enve­loppe sur le bord du chemin.

Mais Damian savait une chose. Une seule chose, apprise en dix ans de métier.

On trouve tou­jours ce qu’on cherche. Pas for­cé­ment là où on l’at­tend. Pas for­cé­ment sous la forme qu’on ima­gine. Mais on trouve. À condi­tion de ne pas s’arrêter.

Il ne s’ar­rê­te­rait pas.

III

AZU­CE­NA

La pre­mière fois qu’elle enten­dit le ban­do­néon, c’é­tait un mar­di soir, dans un sous-sol de San Telmo.

L’en­droit s’ap­pe­lait La Cate­dral. Ce n’é­tait pas une cathé­drale — c’é­tait un ancien entre­pôt trans­for­mé en milon­ga, un de ces lieux impro­bables que Bue­nos Aires pro­duit avec la désin­vol­ture d’une ville qui a tou­jours pré­fé­ré l’im­pro­vi­sa­tion au plan. Le sol était en béton ciré. Les murs en brique appa­rente. Des ampoules nues pen­daient du pla­fond à des fils élec­triques que per­sonne n’a­vait pris la peine de dis­si­mu­ler. Et au fond, sur une estrade ban­cale, un homme jouait du bandonéon.

Le ban­do­néon. Lucía — Azu­ce­na — ne connais­sait pas cet ins­tru­ment. Elle connais­sait le son, vague­ment, pour l’a­voir enten­du dans des films, dans des publi­ci­tés, dans l’i­dée que le reste du monde se fai­sait du tan­go. Mais le son véri­table, le son en vrai, dans un sous-sol de San Tel­mo, à deux mètres du musi­cien — c’é­tait autre chose. C’é­tait un cri. Un cri rete­nu, contrô­lé, plié et replié sur lui-même comme un tis­su qu’on froisse dans la main. Le ban­do­néon res­pi­rait. Ins­pi­rait, expi­rait. Et chaque res­pi­ra­tion pro­dui­sait une note qui res­sem­blait à un san­glot, ou à un rire, ou aux deux en même temps — parce que le tan­go, elle allait l’ap­prendre, ne fait jamais la dif­fé­rence entre la joie et la douleur.

Elle était venue sur les conseils du libraire.

Le libraire s’ap­pe­lait Ren­zo. Il tenait une bou­tique sur l’A­ve­ni­da Cor­rientes, cette artère de théâtres et de piz­ze­rias qui ne dort jamais — les librai­ries de Cor­rientes sont ouvertes jus­qu’à une heure du matin, deux heures, par­fois toute la nuit, comme si la ville refu­sait de lais­ser les livres seuls dans le noir. Lucía avait pous­sé la porte un soir de pluie, trem­pée, cher­chant un abri, et elle était res­tée trois heures. Ren­zo était un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, barbe grise, lunettes rondes, un pull troué au coude gauche. Il ne res­sem­blait pas à un libraire — il res­sem­blait à un phi­lo­sophe de café, un de ces types qui ont lu trop de Borges et qui regardent le monde avec l’a­mu­se­ment fati­gué de quel­qu’un qui sait que la réa­li­té est un laby­rinthe dont per­sonne ne pos­sède le plan.

— Vous aimez Borges ? lui avait-il deman­dé en la voyant feuille­ter El Aleph.

— Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais lu.

— Ah. Alors com­men­cez par les nou­velles. Pas les poèmes. Les poèmes vien­dront après, quand vous aurez com­pris que Bue­nos Aires est un poème qu’on ne finit jamais de lire.

Il lui avait ven­du El Aleph. Elle l’a­vait lu en une nuit, dans son stu­dio de la calle Gui­do, le jaca­ran­da fré­mis­sant der­rière la vitre. Et le len­de­main, elle était revenue.

— J’ai lu l’A­leph, avait-elle dit.

— Et ?

— Je n’ai pas com­pris la fin.

Ren­zo avait sou­ri. Ce sou­rire des gens qui savent quelque chose et qui attendent que vous le décou­vriez par vous-même.

— Per­sonne ne com­prend la fin. C’est pour ça qu’on la relit. Borges écri­vait des his­toires dont la fin est un début. Un laby­rinthe qui se retourne sur lui-même. Vous connais­sez sa maison ?

— Non.

— Calle Maipú, 994. Il y a vécu avec sa mère jus­qu’à sa mort — la mort de la mère, pas la sienne. Ensuite il est deve­nu aveugle. Vous ima­gi­nez ? Le plus grand écri­vain de Bue­nos Aires, aveugle, mar­chant dans les rues d’une ville qu’il ne voyait plus mais qu’il connais­sait par cœur. Il des­cen­dait la calle Maipú jus­qu’à la Biblio­te­ca Nacio­nal, tous les jours, gui­dé par la mémoire de ses pas. Les gens le croi­saient sans le recon­naître. Un vieux mon­sieur aveugle avec une canne. Per­sonne ne savait que l’homme qui tâton­nait le long des murs était celui qui avait inven­té l’infini.

Lucía écou­tait. Ren­zo par­lait de Borges comme d’un ami dis­pa­ru, avec cette fami­lia­ri­té tendre des por­teños qui consi­dèrent leurs écri­vains morts comme des membres de la famille — des oncles un peu excen­triques dont on garde les lettres dans un tiroir et dont on raconte les anec­dotes aux étrangers.

— Vous devriez aller à la milon­ga, lui avait-il dit un jour. Si vous vou­lez com­prendre Bue­nos Aires, il faut dan­ser le tan­go. Ou au moins le regarder.

— Je ne sais pas danser.

— Per­sonne ne sait dan­ser. C’est le tan­go qui vous apprend. Allez à La Cate­dral, à San Tel­mo. Deman­dez Osval­do. C’est un vie­jo milon­gue­ro. Il a connu la dic­ta­ture, les années noires, la crise. Il a sur­vé­cu à tout. Il danse encore. Tant qu’Os­val­do danse, Bue­nos Aires est vivante.

Et elle y était allée.

Osval­do Medi­na était assis à une table du fond quand elle entra. Un homme de soixante-dix ans, peut-être plus. Grand, mince, les che­veux argen­tés pei­gnés en arrière, une élé­gance natu­relle qui n’a­vait rien à voir avec les vête­ments — il por­tait un pan­ta­lon noir, une che­mise blanche ouverte au col, des chaus­sures ver­nies — mais avec la manière dont il occu­pait l’es­pace. Il était assis, immo­bile, un verre de vin rouge devant lui, et il regar­dait la piste comme un capi­taine regarde la mer depuis le pont de son navire.

Lucía s’as­sit à une table voi­sine. Com­man­da un verre de mal­bec. Regarda.

Les dan­seurs. Ils étaient une dou­zaine, peut-être quinze. Des couples enla­cés, ser­rés l’un contre l’autre, les visages graves, les yeux mi-clos. Ils ne sou­riaient pas. Le tan­go n’est pas une danse qui sou­rit. C’est une danse qui pense, qui cal­cule, qui négo­cie — chaque pas est une conver­sa­tion muette entre deux corps qui cherchent un accord impos­sible. L’homme guide, la femme suit, mais « suivre » n’est pas le mot juste — elle inter­prète, elle anti­cipe, elle résiste par­fois, elle cède par­fois, et dans ce jeu de ten­sions et de relâ­che­ments, quelque chose se crée qui n’ap­par­tient ni à l’un ni à l’autre mais à l’es­pace entre eux.

Azu­ce­na — car dans cette milon­ga, seule, dans l’obs­cu­ri­té oran­gée du sous-sol, elle rede­ve­nait Azu­ce­na, elle lais­sait tom­ber le masque de Lucía Estra­da comme on laisse tom­ber un châle quand il fait trop chaud — Azu­ce­na regar­dait les dan­seurs avec une fas­ci­na­tion qu’elle ne com­pre­nait pas tout à fait. Ce n’é­tait pas la beau­té du mou­ve­ment. C’é­tait la véri­té. Quelque chose de vrai dans cette danse, quelque chose de cru, de désha­billé, qui n’a­vait rien à voir avec le spec­tacle mais avec la néces­si­té — ces gens dan­saient parce qu’ils en avaient besoin, parce que ne pas dan­ser aurait été comme ne pas respirer.

— Vous vou­lez essayer ?

Osval­do se tenait devant sa table. Debout. Elle ne l’a­vait pas vu se lever. Il avait cette qua­li­té des grands dan­seurs — la capa­ci­té de se dépla­cer sans bruit, comme si ses pieds ne tou­chaient pas vrai­ment le sol.

— Je ne sais pas dan­ser, dit-elle.

— Bien sûr que vous ne savez pas. Per­sonne ne sait. C’est pour ça qu’on est là.

Il lui ten­dit la main. Elle la prit. Sa paume était sèche, cal­leuse, chaude.

Il la gui­da sur la piste. Se pla­ça face à elle. Posa sa main droite dans le dos d’A­zu­ce­na, entre les omo­plates — ce contact léger et ferme qui est le début de tout dans le tan­go. De sa main gauche, il prit la sienne. Et il dit :

— Ne pen­sez pas. C’est la seule règle. No se pien­sa, se siente. On ne pense pas, on sent.

La musique reprit. Un tan­go lent, mélan­co­lique. Le ban­do­néon pleu­rait. Et Osval­do com­men­ça à mar­cher — pas à dan­ser, à mar­cher — un pas en avant, un pas de côté, un autre en avant — et Azu­ce­na sui­vit. Mal­adroi­te­ment. Raide. Les pieds qui tré­buchent, le corps qui résiste, la tête qui cal­cule au lieu de lâcher prise.

— Vous pen­sez, dit Osvaldo.

— Je ne peux pas m’en empêcher.

— Fer­mez les yeux.

Elle fer­ma les yeux. Et dans le noir, quelque chose chan­gea. Les pieds trou­vèrent leur che­min. Le corps com­prit ce que la tête refu­sait de com­prendre — qu’il fal­lait se lais­ser por­ter, pas par l’homme, pas par la musique, mais par quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui cir­cu­lait entre les deux corps comme un cou­rant élec­trique, un flux, une rivière souterraine.

Elle dan­sa. Mal. Mais elle dansa.

Quand la musique s’ar­rê­ta, Osval­do la relâ­cha dou­ce­ment. La regar­da avec ces yeux qui avaient vu la dic­ta­ture, les dis­pa­rus, les avions qui décol­laient la nuit avec leur car­gai­son humaine, et qui avaient conti­nué à dan­ser mal­gré tout, parce que dan­ser était la seule forme de résis­tance qu’il connaissait.

— Vous revien­drez, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

Elle revint. Le jeu­di sui­vant. Et le mar­di d’a­près. Et tous les mar­dis et tous les jeu­dis, pen­dant trois semaines. Osval­do ne par­lait pas beau­coup. Il ensei­gnait par le corps — une pres­sion de la main, un dépla­ce­ment du poids, un souffle. Par­fois, entre deux tan­gos, il disait quelque chose.

— Le tan­go est né dans les bor­dels. Les hommes dan­saient entre eux en atten­dant leur tour. Ils étaient seuls, per­dus, immi­grants — des Ita­liens, des Espa­gnols, des Juifs d’Eu­rope de l’Est. Ils avaient tout quit­té. Le tan­go, c’est la danse de ceux qui ont tout per­du et qui cherchent quelque chose à quoi se raccrocher.

Ou bien :

— Gar­del disait : le jour où je ces­se­rai de chan­ter, Bue­nos Aires ces­se­ra d’exis­ter. Il avait rai­son. Gar­del est mort en 1935 dans un acci­dent d’a­vion en Colom­bie. Et pour­tant Bue­nos Aires existe encore. Vous savez pour­quoi ? Parce qu’il n’a jamais ces­sé de chan­ter. Sa voix est par­tout. Dans les murs. Dans les trot­toirs. Dans le vent du Río de la Plata.

Un soir, après la milon­ga, Azu­ce­na mar­cha dans les rues de San Tel­mo. C’é­tait tard — minuit pas­sé. Les rues étaient vides, ou presque. Un chat tra­ver­sa la chaus­sée. Une fenêtre s’al­lu­ma au deuxième étage d’un immeuble, puis s’é­tei­gnit. Bue­nos Aires à minuit res­semble à un théâtre après la repré­sen­ta­tion — les décors sont encore là, les lumières baissent, mais les acteurs sont par­tis, et il ne reste que l’é­cho de ce qui a été joué.

Elle pas­sa devant la calle Maipú. Numé­ro 994. L’im­meuble où Borges avait vécu. Un immeuble ordi­naire. Pas de plaque com­mé­mo­ra­tive, pas de fleurs, pas de pèle­rins. Juste une porte, un inter­phone, et le fan­tôme d’un homme aveugle qui avait vu plus que quiconque.

Ren­zo lui avait prê­té un livre de Borges — pas El Aleph cette fois, mais un recueil de poèmes. Elle l’a­vait ouvert au hasard dans le métro, debout entre deux sta­tions, et elle était tom­bée sur ce vers qui l’a­vait frap­pée comme une gifle douce :

He come­ti­do el peor de los peca­dos / que un hombre puede come­ter. No he sido feliz.

J’ai com­mis le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Je n’ai pas été heureux.

Elle avait fer­mé le livre. Regar­dé les visages autour d’elle dans la rame. Des visages por­teños — ces visages qui res­semblent à des cartes géo­gra­phiques, où l’on peut lire l’I­ta­lie, l’Es­pagne, la Pologne, le Liban, la Syrie, toute l’Eu­rope et tout le Moyen-Orient mélan­gés dans une même pâte humaine. Cha­cun de ces visages por­tait-il le même péché ? Cha­cun d’eux avait-il renon­cé au bon­heur, ou l’a­vait-il sim­ple­ment man­qué, comme on manque un train, comme on rate un ren­dez-vous, comme on laisse pas­ser l’oc­ca­sion sans la reconnaître ?

Elle, Azu­ce­na, avait-elle été heu­reuse ? Jamais. Pas vrai­ment. Pas au Mexique, pas dans cette famille qui était un men­songe du pre­mier au der­nier étage. Pas dans cette vie dorée qui sen­tait le sang en des­sous. Et ici ? À Bue­nos Aires ? Non plus. Pas encore. Mais quelque chose s’ap­pro­chait. Quelque chose qui res­sem­blait à une pos­si­bi­li­té. Comme une porte entre­bâillée dans un long cou­loir — on ne sait pas ce qu’il y a der­rière, on ne sait pas si c’est une pièce vide ou un jar­din, mais la porte est là, et elle est ouverte, et la lumière qui filtre à tra­vers est dorée.

Elle ren­tra chez elle. Mon­ta les esca­liers. Au qua­trième étage, la porte de Mar­ta était fer­mée. Mais il y avait de la lumière en dessous.

Mar­ta ne dor­mait jamais. Lucía l’a­vait remar­qué. Chaque nuit, peu impor­tait l’heure — minuit, deux heures, quatre heures du matin — il y avait de la lumière sous la porte de Mar­ta. Comme si la vieille femme veillait. Comme si elle mon­tait la garde. Comme si quel­qu’un, quelque part dans la nuit de Bue­nos Aires, avait encore besoin qu’on veille sur lui.

Les veilleurs de nuit, pen­sa Azucena.

Elle sou­rit. Elle ne savait pas pourquoi.

Et elle mon­ta les der­nières marches jus­qu’à son stu­dio, où le jaca­ran­da atten­dait, immo­bile et mauve, comme un témoin muet de toutes les vies qui pas­saient sous ses branches.

IV

DAMIAN

L’a­vion atter­rit à Ezei­za à six heures du matin. La lumière était grise, lai­teuse, une lumière de fleuve — parce que Bue­nos Aires est une ville de fleuve, même si le Río de la Pla­ta res­semble davan­tage à une mer qu’à un fleuve, une éten­due d’eau bru­nâtre si vaste qu’on n’en voit pas l’autre rive, et cette immen­si­té liquide et boueuse donne à la ville une qua­li­té de lumière par­ti­cu­lière, un éclat tami­sé, dif­fus, comme si le ciel et l’eau s’é­taient mis d’ac­cord pour ne jamais être tout à fait clairs ni tout à fait sombres.

Damian récu­pé­ra son sac. Pas­sa la douane. Un doua­nier aux yeux ensom­meillés tam­pon­na son pas­se­port sans le regar­der. Bien­ve­nue en Argen­tine. Il prit un taxi — un de ces vieux Peu­geot 504 qui sur­vivent à Bue­nos Aires comme des reliques d’un autre âge, cabos­sés, rafis­to­lés, immor­tels — et regar­da la ville défi­ler der­rière la vitre.

L’au­to­route d’a­bord. Laide, encom­brée, bor­dée de bidon­villes dont les toits en tôle ondu­lée brillaient sous la pluie fine. Puis les pre­miers quar­tiers — Flores, Cabal­li­to, des noms qui son­naient comme des poèmes mais qui res­sem­blaient à n’im­porte quelle ban­lieue d’A­mé­rique latine : façades décré­pites, graf­fi­tis poli­tiques, kiosques à jour­naux, arbres pous­sié­reux. Et puis, d’un coup, comme si la ville chan­geait de cos­tume en cou­lisses, Reco­le­ta. Les façades à la fran­çaise. Les bal­cons en fer for­gé. Les pla­tanes immenses dont les racines sou­le­vaient les trot­toirs. Et au bout de l’A­ve­ni­da Alvear, l’hôtel.

L’Al­vear Palace.

Damian n’a­vait pas pré­vu de des­cendre à l’Al­vear. Il avait cher­ché un hôtel sur son télé­phone pen­dant le vol — un petit hôtel pas cher, un deux-étoiles de San Tel­mo ou de Paler­mo, quelque chose d’a­dap­té au bud­get d’un ins­pec­teur mexi­cain en congé. Mais quand le taxi avait remon­té l’A­ve­ni­da Alvear et qu’il avait vu la façade — cette façade de marbre crème, ces colonnes, cette mar­quise, cette lumière dorée qui fil­trait à tra­vers les portes vitrées comme la pro­messe d’un monde où les choses avaient encore un sens — il avait dit au chauf­feur : « Ici. »

Pour­quoi ? Il ne le savait pas. Ins­tinct. Folie. Ou peut-être cette intui­tion obs­cure des flics qui les fait entrer dans le bon bar, tour­ner dans la bonne rue, pous­ser la bonne porte — non par rai­son­ne­ment mais par une sorte de magné­tisme ani­mal, un flair que dix ans de métier avaient aigui­sé jus­qu’à le rendre presque surnaturel.

Le lob­by de l’Al­vear était exac­te­ment ce que Damian n’é­tait pas. Tout ce que Damian n’é­tait pas. Les lustres en cris­tal, les colonnes de marbre rose, le par­fum de lys et de roses blanches, les fau­teuils en velours, le sol lus­tré qui reflé­tait les sil­houettes des clients comme un miroir hori­zon­tal — tout cela appar­te­nait à un monde dont Damian igno­rait les codes, les gestes, les silences. Lui, c’é­tait le Mexique des rues, des mar­chés, des tacos al pas­tor à quinze pesos man­gés debout sur un trot­toir de Tepi­to. Lui, c’é­tait la sueur, la pous­sière, le bruit des klaxons et l’o­deur de die­sel. L’Al­vear était le contraire de tout ça — un lieu où le bruit n’en­trait pas, où la sueur n’exis­tait pas, où le monde exté­rieur s’ar­rê­tait au seuil de la porte comme un men­diant qu’on ne laisse pas entrer.

Et pour­tant, quelque chose dans ce lob­by lui par­la. Non pas le luxe — il se fichait du luxe. Mais l’ordre. La per­ma­nence. L’i­dée qu’il exis­tait un endroit sur terre où les choses res­taient à leur place, où les gens ne dis­pa­rais­saient pas, où les fan­tômes étaient tenus à dis­tance par l’é­pais­seur des murs et la hau­teur des pla­fonds. L’Al­vear était un men­songe — comme tous les palaces, comme toutes les façades — mais c’é­tait un beau men­songe, un men­songe qui vous pre­nait par la main et vous disait : repose-toi, ici rien ne peut t’atteindre.

— Bien­ve­ni­do, señor. ¿ Tiene reserva ?

Le récep­tion­niste était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, impec­cable, le sou­rire cali­bré au mil­li­mètre — ni trop cha­leu­reux ni trop dis­tant, ce sou­rire des gens qui ont appris que l’hos­pi­ta­li­té est un art de l’exacte mesure.

— Non. Pas de réservation.

— Pas de pro­blème, señor. Nous avons des dis­po­ni­bi­li­tés. Com­bien de nuits ?

Com­bien de nuits. La ques­tion le prit au dépour­vu. Il n’a­vait pas réflé­chi. Il avait un congé de trente jours. Trente jours pour trou­ver une femme dans une ville de quinze mil­lions d’ha­bi­tants, sans adresse, sans télé­phone, sans nom. Com­bien de nuits fau­drait-il ? Trois ? Trente ? Trois cents ?

— Une semaine, dit-il. Pour commencer.

Le récep­tion­niste nota. Lui ten­dit une clé magné­tique. Chambre 407. Qua­trième étage.

L’as­cen­seur était tapis­sé de miroirs. Damian se regar­da — mal rasé, les yeux cer­nés par treize heures de vol, le sac sur l’é­paule, la che­mise frois­sée. Il avait l’air de ce qu’il était : un homme dépla­cé. Un homme qui n’é­tait pas à sa place. Un Mexi­cain dans un palace argen­tin. Un flic sans badge dans un hôtel sans crime.

La chambre était immense. Trop grande pour un homme seul. Un lit king-size recou­vert d’un couvre-lit en soie ivoire. Des rideaux en damas. Une salle de bains en marbre avec une bai­gnoire dans laquelle on aurait pu faire nager Capitán. Et la vue — la vue don­nait sur l’A­ve­ni­da Alvear, les pla­tanes, les façades hauss­man­niennes, et au loin, très loin, une tranche de ciel gris où l’on devi­nait le fleuve.

Damian posa son sac. S’as­sit sur le lit. Regar­da la chambre.

Et il se sen­tit par­fai­te­ment ridicule.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là ? Qu’est-ce qu’il fou­tait dans ce palace, dans cette ville, dans ce pays qui n’é­tait pas le sien ? Il n’a­vait rien. Pas une piste. Pas un indice. Juste une voix enre­gis­trée sur un télé­phone et la convic­tion — fra­gile, absurde, indé­fen­dable — que cette voix l’a­vait appe­lé. Pas au sens télé­pho­nique du terme. Au sens pro­fond. Azu­ce­na l’a­vait appe­lé comme on appelle quel­qu’un dans un rêve, sans mots, sans gestes, par la seule force de l’absence.

Il se leva. Prit une douche. Se rasa. Enfi­la une che­mise propre. Et sortit.

Bue­nos Aires. Il allait l’ap­prendre comme on apprend une langue — par immer­sion, par erreurs, par éga­re­ments. La ville ne res­sem­blait à rien de ce qu’il connais­sait. Mexi­co était un chaos, une explo­sion, une rumeur per­ma­nente. Bue­nos Aires était un mur­mure. Les rues étaient larges, ombra­gées, presque silen­cieuses — du moins à Reco­le­ta, ce quar­tier de vieilles familles et de vieux arbres où le temps sem­blait cou­ler plus len­te­ment qu’ailleurs, comme si l’argent et la mémoire avaient le pou­voir de ralen­tir les horloges.

Il mar­cha. C’est ce qu’il savait faire. À Mexi­co, il mar­chait des heures dans les quar­tiers où les gens dis­pa­rais­saient — Tepi­to, Izta­pa­la­pa, Eca­te­pec — et la rue finis­sait tou­jours par lui dire quelque chose, par lui don­ner un signe, un indice, une piste. Ici, la rue ne lui disait rien. Ou plu­tôt, elle lui disait tout en même temps, dans un idiome qu’il ne com­pre­nait pas encore — les pla­tanes énormes dont les branches for­maient des voûtes au-des­sus des trot­toirs, les cafés aux vitrines embuées, les vieilles dames en man­teau de four­rure qui pro­me­naient des caniches, les façades Art Nou­veau avec leurs bal­cons en fer for­gé qui res­sem­blaient à de la den­telle, les kiosques à jour­naux peints en vert, les empa­na­das qu’on ven­dait au comp­toir des bou­lan­ge­ries et qui sen­taient le beurre et la viande.

Il entra dans un café. Com­man­da un cor­ta­do. Le ser­veur — un vieil homme en gilet noir — le ser­vit avec une len­teur céré­mo­nielle qui à Mexi­co aurait pas­sé pour de l’in­so­lence mais qui ici était une forme de res­pect. Le cor­ta­do était par­fait. Court, fort, amer. Damian le but en regar­dant la rue par la fenêtre.

Com­ment cherche-t-on quel­qu’un quand on n’est plus flic ?

À Mexi­co, il avait des outils. Des bases de don­nées, des réseaux, des col­lègues, des infor­ma­teurs, des camé­ras de sur­veillance, des registres. Ici, il n’a­vait rien. Il était nu. Un homme dans un café, avec un cor­ta­do et une ques­tion sans réponse.

Il pen­sa à ce que ferait un flic. Un flic irait à l’am­bas­sade du Mexique, deman­de­rait des registres d’en­trée, cher­che­rait les pistes admi­nis­tra­tives. Un flic pas­se­rait des coups de fil, acti­ve­rait des contacts à Inter­pol, ferait tour­ner les machines.

Mais il n’é­tait pas venu en tant que flic.

Il pen­sa à ce que ferait un homme. Un homme — un homme ordi­naire, sans badge, sans arme, sans pou­voir — un homme qui cherche une femme dans une ville incon­nue. Que ferait-il ? Il mar­che­rait. Il regar­de­rait. Il atten­drait. Il lais­se­rait la ville faire son tra­vail — parce que les villes finissent tou­jours par révé­ler ce qu’elles cachent, à condi­tion qu’on leur laisse le temps, à condi­tion qu’on ne force rien, qu’on ne brusque rien, qu’on accepte que trou­ver n’est pas un acte de volon­té mais un acte de patience.

Damian paya son cor­ta­do. Sor­tit. Conti­nua à marcher.

Il pas­sa devant le cime­tière de la Reco­le­ta. S’ar­rê­ta. Regar­da les murs der­rière les­quels les morts de Bue­nos Aires dor­maient dans leurs palais de marbre. Pen­sa aux morts de Mexi­co, qui dor­maient dans la terre, dans des fosses sans noms, dans des trous creu­sés à la hâte par des hommes pres­sés. La mort, ici, avait de la digni­té. La mort, ici, avait une adresse, une porte, une clé. Au Mexique, la mort n’a­vait rien — elle pre­nait les gens comme on prend un bus, debout, en marche, sans billet.

Il ne savait pas qu’A­zu­ce­na pas­sait devant ce même cime­tière chaque matin.

Il ne savait pas qu’elle habi­tait à deux cents mètres de là.

Il ne savait pas qu’elle pre­nait le thé à l’Al­vear chaque après-midi, dans le salon qu’il avait tra­ver­sé sans la voir en arrivant.

Il ne savait rien. Et c’é­tait peut-être la condi­tion néces­saire pour trou­ver — ne rien savoir, ne rien attendre, ne rien for­cer. Lais­ser Bue­nos Aires décider.

Il ren­tra à l’hô­tel. Mon­ta à sa chambre. S’al­lon­gea sur le lit trop grand. Regar­da le plafond.

Et pour la pre­mière fois depuis des mois, il ne se deman­da pas pourquoi.

Il était là. C’é­tait suffisant.

Lire la suite…

Read more