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Le péché de Borges

Le péché de Borges

Cha­pitres 1 à 4

I

AZU­CE­NA

Bue­nos Aires, octobre 2019.

La femme qui s’ap­pe­lait désor­mais Lucía Estra­da prit son café con leche debout au comp­toir du bar Álva­rez, calle Are­nales, à sept heures qua­rante-cinq du matin, comme chaque matin depuis trois mois, et le bar­man — un homme sec, aux mous­taches tom­bantes, qui s’ap­pe­lait Nés­tor et qui n’a­vait jamais posé une seule ques­tion à per­sonne de sa vie — lui ser­vit la tasse sans un mot, avec ce geste lent et pré­cis des gens qui ont com­pris que le silence est la seule forme accep­table de politesse.

Elle but le café d’un trait. Trop chaud. C’é­tait tou­jours trop chaud. Le palais brû­lé, la gorge sai­sie, et cette seconde de dou­leur nette qui lui rap­pe­lait qu’elle était vivante. Qu’elle avait un corps. Que ce corps était ici, dans cette ville qui n’é­tait pas la sienne, dans ce pays qui n’é­tait pas le sien, au bout d’un conti­nent qui n’é­tait pas le sien, et que tout cela — le comp­toir en zinc, le bruit de la machine à expres­so, les mous­taches de Nés­tor, la lumière grise de l’aube sur les façades de Reco­le­ta — tout cela était réel.

Trois mois.

Trois mois qu’elle vivait à Bue­nos Aires sous un nom qui n’é­tait pas le sien. Trois mois qu’elle avait ces­sé d’être Azu­ce­na Montes de Oca, fille de Rober­to Sep­tién, nièce de ministres, héri­tière d’un empire de pétrole et de sang. Lucía Estra­da. Un nom banal, choi­si pour sa bana­li­té, comme on choi­sit un man­teau gris pour ne pas être remar­quée dans la foule. Elle avait ache­té les papiers à un faus­saire de la Boca qui tra­vaillait dans l’ar­rière-salle d’un maga­sin de chaus­sures, un petit homme chauve aux doigts tachés d’encre qui l’a­vait regar­dée avec des yeux de chien triste et qui avait dit, en lui ten­dant le pas­se­port argen­tin : « Bien­ve­nue, Lucía. J’es­père que vous serez heureuse. »

Elle n’é­tait pas heu­reuse. Pas encore. Mais elle n’é­tait plus ter­ri­fiée, et c’é­tait déjà beaucoup.

L’ap­par­te­ment était au troi­sième étage d’un immeuble de la calle Gui­do, à deux pas du cime­tière de la Reco­le­ta. Un stu­dio étroit, avec un bal­con don­nant sur une cour inté­rieure où un jaca­ran­da pre­nait toute la lumière. Le jaca­ran­da était en fleurs — ces grappes mauves, presque vio­lettes, qui tom­baient sur le sol comme des confet­tis mélan­co­liques. Bue­nos Aires en octobre sen­tait le jas­min et le gaz d’é­chap­pe­ment, la viande grillée et la pluie à venir. Une ville de contrastes si vio­lents qu’on ne savait jamais si elle vous cares­sait ou vous giflait.

Lucía — il fal­lait qu’elle s’ha­bi­tue à ce pré­nom, qu’elle cesse de sur­sau­ter quand quel­qu’un l’ap­pe­lait — Lucía avait ses rituels. Le café chez Nés­tor. Une pro­me­nade dans le cime­tière, le matin, quand les tou­ristes n’é­taient pas encore là et que les chats régnaient en maîtres sur les allées de marbre. Elle aimait ce cime­tière. L’i­dée que les morts de Bue­nos Aires vivaient dans des palais — des mau­so­lées à colonnes corin­thiennes, des cha­pelles minia­tures avec des vitraux et des portes en bronze — alors que les vivants se ser­raient dans des appar­te­ments minus­cules, lui parais­sait d’une iro­nie si par­fai­te­ment argen­tine qu’elle en sou­riait chaque fois.

Elle pas­sait devant la tombe d’E­vi­ta. Pas par dévo­tion. Par curio­si­té. Il y avait tou­jours quel­qu’un — une femme en noir qui priait, un couple de tou­ristes qui se pho­to­gra­phiait, un vieux mon­sieur qui dépo­sait des fleurs. Evi­ta était morte depuis soixante-sept ans et les gens venaient encore. C’é­tait comme si la mort, à Bue­nos Aires, n’é­tait qu’une for­ma­li­té — un chan­ge­ment d’a­dresse, pas une disparition.

Dis­pa­raître. Le mot la fai­sait tres­saillir. Elle savait ce que c’é­tait, dis­pa­raître. Au Mexique, les gens dis­pa­rais­saient par mil­liers. On les cher­chait dans des fosses com­munes, dans des ter­rains vagues, dans des barils d’a­cide. Ici, en Argen­tine, les dis­pa­rus por­taient un autre nom — desa­pa­re­ci­dos — et leurs mères mar­chaient encore en rond sur la Pla­za de Mayo, un fou­lard blanc sur la tête, qua­rante ans après. Azu­ce­na — Lucía — com­pre­nait ces femmes. Elle com­pre­nait le fou­lard blanc et la marche cir­cu­laire. Elle com­pre­nait que cher­cher quel­qu’un qui a dis­pa­ru est un mou­ve­ment sans fin, un cercle qui ne se ferme jamais.

Mais elle, elle n’é­tait pas une dis­pa­rue. Elle s’é­tait effa­cée. C’é­tait dif­fé­rent. Une dis­pa­rue, on la cherche. Une femme effa­cée, per­sonne ne la cherche. Elle avait choi­si l’ef­fa­ce­ment comme on choi­sit le silence — par ins­tinct de sur­vie, par fatigue, par dégoût de ce que son propre nom représentait.

Après le cime­tière, elle mar­chait. Bue­nos Aires est une ville qui se marche. Pas comme Mexi­co, où mar­cher est un com­bat, un acte de résis­tance contre le tra­fic et la pol­lu­tion et la foule. Ici, mar­cher est un plai­sir, une len­teur, quelque chose qui res­semble à une conver­sa­tion avec les trot­toirs. Elle des­cen­dait l’A­ve­ni­da Alvear — cette artère somp­tueuse bor­dée de palais à la fran­çaise, d’am­bas­sades, de bou­tiques de luxe dont les vitrines reflé­taient son image sans la recon­naître — et inva­ria­ble­ment, ses pas la menaient devant l’Al­vear Palace Hotel.

L’Al­vear. Elle s’é­tait arrê­tée devant lui le pre­mier jour, par hasard, en cher­chant une phar­ma­cie. Et quelque chose l’a­vait sai­sie. Pas la beau­té de la façade — néo­clas­sique, marbre crème, colonnes, mar­quise en fer for­gé — elle avait gran­di dans le luxe, elle connais­sait les grands hôtels, les palaces, les lob­bys de marbre. Non. Autre chose. Quelque chose de plus intime. L’Al­vear res­sem­blait à un lieu qu’elle aurait pu connaître dans une autre vie. Un de ces endroits où son père emme­nait sa mère, autre­fois, quand tout était encore pos­sible, quand le men­songe n’a­vait pas encore tout recouvert.

Elle y était entrée. Per­sonne ne l’a­vait arrê­tée. Dans les grands hôtels, per­sonne n’ar­rête per­sonne — c’est la règle du jeu, on sup­pose que qui­conque fran­chit la porte a le droit d’être là, et cette sup­po­si­tion est le fon­de­ment même du palace : un lieu où l’on ne demande pas qui vous êtes, où l’on ne véri­fie rien, où le simple fait d’être là suf­fit à prou­ver que vous méri­tez d’y être. L’Al­vear avait cette grâce-là. Un lob­by immense, des lustres en cris­tal, des colonnes de marbre rose, un par­fum de fleurs fraîches — lys et roses — qui flot­tait dans l’air comme une pro­messe que le monde exté­rieur n’exis­tait pas. Et au fond, à droite, un salon de thé — L’O­ran­ge­rie — bai­gné de lumière natu­relle par une ver­rière, avec des fau­teuils en velours cou­leur miel et des tables basses en bois sombre sur les­quelles on posait des théières en argent et des assiettes de macarons.

Elle avait pris l’ha­bi­tude d’y venir chaque après-midi. Vers quatre heures. L’heure du thé. Ce n’é­tait pas bon mar­ché, mais elle avait encore de l’argent — pas beau­coup, les der­nières éco­no­mies d’une vie anté­rieure, l’argent qu’elle avait réus­si à sor­tir du Mexique avant que tout s’ef­fondre. Assez pour vivre modes­te­ment pen­dant un an, peut-être deux, si elle fai­sait atten­tion. Le thé à l’Al­vear était son seul luxe. Sa seule extra­va­gance. Deux heures dans un fau­teuil en velours, une tasse de thé Dar­jee­ling, un maca­ron à la fram­boise, et ce silence capi­ton­né des palaces qui res­semble au silence des églises — un silence qui dit : ici, vous êtes à l’abri.

Elle ne par­lait à per­sonne. Ou presque. Il y avait le ser­veur — un jeune homme aux yeux clairs, d’une poli­tesse exquise, qui l’ap­pe­lait « seño­ra » avec une défé­rence sin­cère. Il y avait la femme de chambre de l’é­tage qui pas­sait dans le lob­by avec son cha­riot et qui lui sou­riait chaque fois. Et il y avait les autres clients — des tou­ristes, des hommes d’af­faires, des vieilles dames argen­tines qui venaient prendre le thé comme on va à la messe, par habi­tude, par tra­di­tion, par fidé­li­té à un monde qui n’exis­tait plus mais dont l’Al­vear gar­dait la forme exacte, comme un mou­lage de plâtre conserve la forme d’un visage disparu.

Et puis il y avait Marta.

Mar­ta Riquelme vivait au qua­trième étage du même immeuble de la calle Gui­do. Une femme de soixante-quinze ans, petite, sèche, les che­veux blancs cou­pés court, des yeux noirs d’une viva­ci­té presque inquié­tante. Elle por­tait tou­jours la même chose — une jupe grise, un pull noir, des chaus­sures plates — et elle avait cette démarche des femmes qui ont pas­sé leur vie à mar­cher : droite, rapide, sans hési­ta­tion. Elle avait remar­qué Lucía dès son arri­vée dans l’im­meuble. L’a­vait obser­vée. Et un matin, dans l’es­ca­lier, elle l’a­vait arrêtée.

— Vous êtes nouvelle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, avait dit Lucía. J’ai emmé­na­gé le mois dernier.

— D’où venez-vous ?

— Du Mexique.

Mar­ta avait hoché la tête. Len­te­ment. Comme si cette infor­ma­tion confir­mait quelque chose qu’elle savait déjà.

— Le Mexique. Bien. Bien­ve­nue à Bue­nos Aires. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis au 4‑B.

Et elle était par­tie. Sans sou­rire. Sans effu­sion. Cette séche­resse qui, chez cer­taines per­sonnes, est une forme de tendresse.

Elles s’é­taient croi­sées plu­sieurs fois depuis. Dans l’es­ca­lier, dans l’en­trée de l’im­meuble, au coin de la rue. Mar­ta ne posait jamais de ques­tions. Ne racon­tait rien. Mais un jour, en pas­sant devant la porte ouverte de son appar­te­ment, Lucía avait aper­çu, sur le mur du salon, une grande pho­to en noir et blanc — une jeune fille, vingt ans peut-être, les che­veux longs, le sou­rire écla­tant de ceux qui ne savent pas ce qui les attend. Et autour de la pho­to, un cadre de fleurs séchées. Et en des­sous, une date : 1977.

Lucía n’a­vait pas posé de ques­tions non plus.

Elle com­pre­nait.

Ce soir-là, seule dans son stu­dio, le jaca­ran­da immo­bile der­rière la vitre — il n’y avait pas de vent, Bue­nos Aires rete­nait son souffle — elle pen­sa à Damian. L’ins­pec­teur. Celui qui l’a­vait cher­chée à Mexi­co. Celui qui l’a­vait trou­vée. Celui à qui elle avait télé­pho­né en jan­vier, depuis une cabine de Consti­tu­ción, pour lui dire qu’elle était vivante.

C’est beau ici, lui avait-elle dit.

Et c’é­tait vrai. C’é­tait beau. Mais la beau­té de Bue­nos Aires avait quelque chose de trom­peur, comme ces palais du cime­tière qui res­semblent à des mai­sons mais qui sont des tombes. La ville brillait d’un éclat étrange — un éclat de chose per­due, de chose qu’on rat­trape juste avant qu’elle tombe, de verre qui se brise au ralen­ti. Bue­nos Aires était belle comme sont beaux les gens qui ont trop souf­fert et qui sou­rient quand même.

Elle fer­ma les yeux. Essaya de ne pas penser.

N’y par­vint pas.

II

DAMIAN

Mexi­co City, octobre 2019.

L’ins­pec­teur Damian Sara­zai refer­ma le dos­sier de la jeune fille dis­pa­rue — vingt ans, che­veux bruns, étu­diante en droit, vue pour la der­nière fois le 14 sep­tembre devant la sta­tion de métro Hidal­go — et le posa sur la pile des autres dos­siers, sur le coin gauche de son bureau, celui qu’il appe­lait men­ta­le­ment « le coin des fantômes ».

Trente-sept dos­siers. Trente-sept visages. Trente-sept noms que per­sonne ne pro­non­çait plus, sauf lui. Sauf lui et les familles, ces mères aux yeux cer­nés qui venaient chaque semaine, chaque jour par­fois, s’as­seoir dans le cou­loir de la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues et qui atten­daient. Atten­daient quoi ? Un miracle. Un coup de fil. Un corps. N’im­porte quoi plu­tôt que ce vide, cette absence qui res­semble au bruit blanc d’une radio mal réglée — un gré­sille­ment per­ma­nent, insup­por­table, qui ne s’ar­rête jamais.

Damian se leva. Alla à la fenêtre. Mexi­co City, vue du sixième étage du bâti­ment de la pro­cu­ra­duría, res­sem­blait à ce qu’elle était : un monstre. Un orga­nisme vivant de vingt-deux mil­lions de cel­lules qui res­pi­rait, gron­dait, suin­tait. Les tours de verre de Refor­ma brillaient dans le smog. Les taxis verts se fau­fi­laient entre les bus. Quelque part en bas, dans le brou­ha­ha, quel­qu’un dis­pa­rais­sait peut-être en ce moment même. Et per­sonne ne le sau­rait avant des jours, des semaines, des mois. Ou jamais.

Dix mois. Dix mois depuis l’af­faire Sep­tién. Dix mois depuis Azucena.

L’af­faire avait été un trem­ble­ment de terre. Les docu­ments publiés, les arres­ta­tions, les démis­sions, le sui­cide de Gabrie­la Montes de Oca — tout cela avait fait la une pen­dant des semaines. Damian avait été féli­ci­té. Pro­mu, même — on lui avait pro­po­sé un poste de chef de sec­tion, un bureau plus grand, une aug­men­ta­tion. Il avait refu­sé le bureau. Accep­té l’aug­men­ta­tion. Conti­nué à faire ce qu’il savait faire : chercher.

Mais quelque chose s’é­tait dépla­cé. Un glis­se­ment inté­rieur, imper­cep­tible, comme ces failles tec­to­niques qui tra­vaillent sous la sur­face de Mexi­co pen­dant des années avant de tout détruire en trente secondes. Il fai­sait son tra­vail. Il ouvrait les dos­siers, inter­ro­geait les témoins, sui­vait les pistes, rem­plis­sait les for­mu­laires. Mais le matin, quand il se réveillait dans son appar­te­ment de la Conde­sa — deux pièces, un chat tigré qui s’ap­pe­lait Capitán, une cafe­tière ita­lienne qui fuyait — il res­tait cou­ché quelques secondes de trop. Les yeux ouverts. Le pla­fond blanc. Et cette ques­tion qui reve­nait, comme un acou­phène : pourquoi ?

Pour­quoi conti­nuer à cher­cher des gens dans une ville qui les ava­lait ? Pour­quoi rem­plir des dos­siers que per­sonne ne lisait ? Pour­quoi croire encore — après dix ans de métier, après des cen­taines de visages dis­pa­rus, après tout ce qu’il avait vu — qu’il pou­vait chan­ger quelque chose ?

Le soir, il ren­trait chez lui. Nour­ris­sait Capitán. Buvait une bière, par­fois deux. Regar­dait les nou­velles sans les voir. Et à un moment, tou­jours, sans s’en rendre compte, il ouvrait son télé­phone et allait dans ses fichiers enre­gis­trés, et il écou­tait l’enregistrement.

Il l’a­vait conser­vé. Le coup de fil de jan­vier. Azu­ce­na. Sa voix loin­taine, un peu voi­lée, comme fil­trée par des mil­liers de kilo­mètres de câble sous-marin.

— Je suis en Argen­tine. Bue­nos Aires. C’est beau ici.

Cin­quante-trois secondes. Il avait comp­té. Cin­quante-trois secondes de conver­sa­tion. Elle l’a­vait remer­cié. Il avait dit de prendre soin d’elle. Elle avait rac­cro­ché. Et c’é­tait tout. Fin de l’his­toire. Dos­sier clas­sé. Affaire ter­mi­née. Azu­ce­na Montes de Oca, por­tée dis­pa­rue, retrou­vée vivante, n’é­tait plus de sa juridiction.

Alors pour­quoi est-ce qu’il écou­tait ce mes­sage chaque soir ?

Il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait, mais il refu­sait de se l’a­vouer, parce que se l’a­vouer aurait signi­fié admettre que l’ins­pec­teur Damian Sara­zai, divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues, qua­rante-trois ans, céli­ba­taire, deux déco­ra­tions, aucune vie sociale digne de ce nom, était en train de tom­ber — ou était déjà tom­bé — dans quelque chose qu’il ne pou­vait pas mettre dans un dossier.

Ce n’é­tait pas de l’a­mour. Pas au sens où on l’en­tend habi­tuel­le­ment. Il ne rêvait pas d’A­zu­ce­na, ne fan­tas­mait pas sur elle, n’i­ma­gi­nait pas de scé­na­rios roman­tiques. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus pro­fond et de plus déran­geant. Un manque. Le sen­ti­ment qu’une pièce essen­tielle avait été reti­rée de sa vie, et que sans cette pièce, le méca­nisme conti­nuait à tour­ner mais à vide, sans rien entraî­ner, sans rien pro­duire. L’af­faire Sep­tién avait été la seule affaire de sa car­rière où il avait vrai­ment réus­si. Où il avait trou­vé quel­qu’un. Où le fan­tôme s’é­tait maté­ria­li­sé en chair et en os, en voix et en souffle. Et cette per­sonne, cette femme, cette Azu­ce­na qui avait failli mou­rir et qui avait choi­si de vivre — elle était la preuve vivante que son tra­vail avait un sens.

Et elle était à Bue­nos Aires.

Il fer­ma la fenêtre. Retour­na à son bureau. Regar­da les trente-sept dossiers.

Puis il fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait en dix ans de carrière.

Il ouvrit le tiroir de droite. Sor­tit le for­mu­laire de demande de congé. Le rem­plit. Trente jours. Motif per­son­nel. Il signa. Posa le for­mu­laire sur le bureau de son chef, le com­mis­saire Here­dia, un homme épais aux yeux fati­gués qui regar­dait ses ins­pec­teurs avec la rési­gna­tion d’un ber­ger qui sait que ses bre­bis fini­ront toutes par se perdre.

— Trente jours ? dit Here­dia sans lever les yeux.

— Trente jours.

— Tu vas où ?

— Bue­nos Aires.

Here­dia leva les yeux. Le regar­da lon­gue­ment. Puis hocha la tête.

— Bue­nos Aires. D’ac­cord. Reviens en un seul morceau.

Et c’é­tait tout. Pas de ques­tions. Pas de dis­cours. Here­dia avait cette intel­li­gence des vieux flics qui savent que les gens font ce qu’ils ont à faire, et que les empê­cher ne sert à rien.

Ce soir-là, Damian ache­ta un billet d’a­vion. Aerolí­neas Argen­ti­nas, vol direct Mexi­co-Bue­nos Aires, départ le 28 octobre. Treize heures de vol. Il regar­da la confir­ma­tion de réser­va­tion sur son télé­phone pen­dant long­temps. Trop long­temps. Puis il nour­rit Capitán, but une bière, et n’é­cou­ta pas l’enregistrement.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, il n’en avait plus besoin.

Il allait la chercher.

Non. Pas la cher­cher. La cher­cher, c’é­tait son métier, c’é­tait ce qu’il fai­sait avec les dos­siers et les fan­tômes et les mères aux yeux cer­nés. Ça, c’é­tait autre chose. Il allait — quoi ? La voir ? La retrou­ver ? La — il ne trou­vait pas le mot. Il n’y avait pas de mot pour ce qu’il allait faire, parce que ce qu’il allait faire ne ren­trait dans aucune caté­go­rie qu’il connais­sait. Ce n’é­tait ni pro­fes­sion­nel, ni amou­reux, ni ami­cal. C’é­tait un mou­ve­ment. Un pas en avant. Un saut dans le vide.

Il ran­gea son appar­te­ment. Confia Capitán à sa voi­sine, une ins­ti­tu­trice à la retraite qui ado­rait le chat et qui le nour­ris­sait trop. Pré­pa­ra un sac — trois che­mises, deux pan­ta­lons, un pull, un livre qu’il ne lirait pas. Pas d’arme. Pas de badge. Pas de dossier.

Damian Sara­zai allait par­tir pour Bue­nos Aires avec rien d’autre que ses mains vides et un sou­ve­nir de voix.

Il ne savait pas ce qu’il trouverait.

Il ne savait pas si elle vou­drait le voir.

Il ne savait même pas s’il la retrou­ve­rait — Bue­nos Aires comp­tait trois mil­lions d’ha­bi­tants, quinze mil­lions avec l’ag­glo­mé­ra­tion. Trois mil­lions de visages, de rues, de portes fer­mées. Et il n’a­vait pas d’a­dresse. Pas de numé­ro de télé­phone. Pas de nom — elle avait cer­tai­ne­ment chan­gé de nom, comme on change de peau, comme les ser­pents qui laissent leur ancienne enve­loppe sur le bord du chemin.

Mais Damian savait une chose. Une seule chose, apprise en dix ans de métier.

On trouve tou­jours ce qu’on cherche. Pas for­cé­ment là où on l’at­tend. Pas for­cé­ment sous la forme qu’on ima­gine. Mais on trouve. À condi­tion de ne pas s’arrêter.

Il ne s’ar­rê­te­rait pas.

III

AZU­CE­NA

La pre­mière fois qu’elle enten­dit le ban­do­néon, c’é­tait un mar­di soir, dans un sous-sol de San Telmo.

L’en­droit s’ap­pe­lait La Cate­dral. Ce n’é­tait pas une cathé­drale — c’é­tait un ancien entre­pôt trans­for­mé en milon­ga, un de ces lieux impro­bables que Bue­nos Aires pro­duit avec la désin­vol­ture d’une ville qui a tou­jours pré­fé­ré l’im­pro­vi­sa­tion au plan. Le sol était en béton ciré. Les murs en brique appa­rente. Des ampoules nues pen­daient du pla­fond à des fils élec­triques que per­sonne n’a­vait pris la peine de dis­si­mu­ler. Et au fond, sur une estrade ban­cale, un homme jouait du bandonéon.

Le ban­do­néon. Lucía — Azu­ce­na — ne connais­sait pas cet ins­tru­ment. Elle connais­sait le son, vague­ment, pour l’a­voir enten­du dans des films, dans des publi­ci­tés, dans l’i­dée que le reste du monde se fai­sait du tan­go. Mais le son véri­table, le son en vrai, dans un sous-sol de San Tel­mo, à deux mètres du musi­cien — c’é­tait autre chose. C’é­tait un cri. Un cri rete­nu, contrô­lé, plié et replié sur lui-même comme un tis­su qu’on froisse dans la main. Le ban­do­néon res­pi­rait. Ins­pi­rait, expi­rait. Et chaque res­pi­ra­tion pro­dui­sait une note qui res­sem­blait à un san­glot, ou à un rire, ou aux deux en même temps — parce que le tan­go, elle allait l’ap­prendre, ne fait jamais la dif­fé­rence entre la joie et la douleur.

Elle était venue sur les conseils du libraire.

Le libraire s’ap­pe­lait Ren­zo. Il tenait une bou­tique sur l’A­ve­ni­da Cor­rientes, cette artère de théâtres et de piz­ze­rias qui ne dort jamais — les librai­ries de Cor­rientes sont ouvertes jus­qu’à une heure du matin, deux heures, par­fois toute la nuit, comme si la ville refu­sait de lais­ser les livres seuls dans le noir. Lucía avait pous­sé la porte un soir de pluie, trem­pée, cher­chant un abri, et elle était res­tée trois heures. Ren­zo était un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, barbe grise, lunettes rondes, un pull troué au coude gauche. Il ne res­sem­blait pas à un libraire — il res­sem­blait à un phi­lo­sophe de café, un de ces types qui ont lu trop de Borges et qui regardent le monde avec l’a­mu­se­ment fati­gué de quel­qu’un qui sait que la réa­li­té est un laby­rinthe dont per­sonne ne pos­sède le plan.

— Vous aimez Borges ? lui avait-il deman­dé en la voyant feuille­ter El Aleph.

— Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais lu.

— Ah. Alors com­men­cez par les nou­velles. Pas les poèmes. Les poèmes vien­dront après, quand vous aurez com­pris que Bue­nos Aires est un poème qu’on ne finit jamais de lire.

Il lui avait ven­du El Aleph. Elle l’a­vait lu en une nuit, dans son stu­dio de la calle Gui­do, le jaca­ran­da fré­mis­sant der­rière la vitre. Et le len­de­main, elle était revenue.

— J’ai lu l’A­leph, avait-elle dit.

— Et ?

— Je n’ai pas com­pris la fin.

Ren­zo avait sou­ri. Ce sou­rire des gens qui savent quelque chose et qui attendent que vous le décou­vriez par vous-même.

— Per­sonne ne com­prend la fin. C’est pour ça qu’on la relit. Borges écri­vait des his­toires dont la fin est un début. Un laby­rinthe qui se retourne sur lui-même. Vous connais­sez sa maison ?

— Non.

— Calle Maipú, 994. Il y a vécu avec sa mère jus­qu’à sa mort — la mort de la mère, pas la sienne. Ensuite il est deve­nu aveugle. Vous ima­gi­nez ? Le plus grand écri­vain de Bue­nos Aires, aveugle, mar­chant dans les rues d’une ville qu’il ne voyait plus mais qu’il connais­sait par cœur. Il des­cen­dait la calle Maipú jus­qu’à la Biblio­te­ca Nacio­nal, tous les jours, gui­dé par la mémoire de ses pas. Les gens le croi­saient sans le recon­naître. Un vieux mon­sieur aveugle avec une canne. Per­sonne ne savait que l’homme qui tâton­nait le long des murs était celui qui avait inven­té l’infini.

Lucía écou­tait. Ren­zo par­lait de Borges comme d’un ami dis­pa­ru, avec cette fami­lia­ri­té tendre des por­teños qui consi­dèrent leurs écri­vains morts comme des membres de la famille — des oncles un peu excen­triques dont on garde les lettres dans un tiroir et dont on raconte les anec­dotes aux étrangers.

— Vous devriez aller à la milon­ga, lui avait-il dit un jour. Si vous vou­lez com­prendre Bue­nos Aires, il faut dan­ser le tan­go. Ou au moins le regarder.

— Je ne sais pas danser.

— Per­sonne ne sait dan­ser. C’est le tan­go qui vous apprend. Allez à La Cate­dral, à San Tel­mo. Deman­dez Osval­do. C’est un vie­jo milon­gue­ro. Il a connu la dic­ta­ture, les années noires, la crise. Il a sur­vé­cu à tout. Il danse encore. Tant qu’Os­val­do danse, Bue­nos Aires est vivante.

Et elle y était allée.

Osval­do Medi­na était assis à une table du fond quand elle entra. Un homme de soixante-dix ans, peut-être plus. Grand, mince, les che­veux argen­tés pei­gnés en arrière, une élé­gance natu­relle qui n’a­vait rien à voir avec les vête­ments — il por­tait un pan­ta­lon noir, une che­mise blanche ouverte au col, des chaus­sures ver­nies — mais avec la manière dont il occu­pait l’es­pace. Il était assis, immo­bile, un verre de vin rouge devant lui, et il regar­dait la piste comme un capi­taine regarde la mer depuis le pont de son navire.

Lucía s’as­sit à une table voi­sine. Com­man­da un verre de mal­bec. Regarda.

Les dan­seurs. Ils étaient une dou­zaine, peut-être quinze. Des couples enla­cés, ser­rés l’un contre l’autre, les visages graves, les yeux mi-clos. Ils ne sou­riaient pas. Le tan­go n’est pas une danse qui sou­rit. C’est une danse qui pense, qui cal­cule, qui négo­cie — chaque pas est une conver­sa­tion muette entre deux corps qui cherchent un accord impos­sible. L’homme guide, la femme suit, mais « suivre » n’est pas le mot juste — elle inter­prète, elle anti­cipe, elle résiste par­fois, elle cède par­fois, et dans ce jeu de ten­sions et de relâ­che­ments, quelque chose se crée qui n’ap­par­tient ni à l’un ni à l’autre mais à l’es­pace entre eux.

Azu­ce­na — car dans cette milon­ga, seule, dans l’obs­cu­ri­té oran­gée du sous-sol, elle rede­ve­nait Azu­ce­na, elle lais­sait tom­ber le masque de Lucía Estra­da comme on laisse tom­ber un châle quand il fait trop chaud — Azu­ce­na regar­dait les dan­seurs avec une fas­ci­na­tion qu’elle ne com­pre­nait pas tout à fait. Ce n’é­tait pas la beau­té du mou­ve­ment. C’é­tait la véri­té. Quelque chose de vrai dans cette danse, quelque chose de cru, de désha­billé, qui n’a­vait rien à voir avec le spec­tacle mais avec la néces­si­té — ces gens dan­saient parce qu’ils en avaient besoin, parce que ne pas dan­ser aurait été comme ne pas respirer.

— Vous vou­lez essayer ?

Osval­do se tenait devant sa table. Debout. Elle ne l’a­vait pas vu se lever. Il avait cette qua­li­té des grands dan­seurs — la capa­ci­té de se dépla­cer sans bruit, comme si ses pieds ne tou­chaient pas vrai­ment le sol.

— Je ne sais pas dan­ser, dit-elle.

— Bien sûr que vous ne savez pas. Per­sonne ne sait. C’est pour ça qu’on est là.

Il lui ten­dit la main. Elle la prit. Sa paume était sèche, cal­leuse, chaude.

Il la gui­da sur la piste. Se pla­ça face à elle. Posa sa main droite dans le dos d’A­zu­ce­na, entre les omo­plates — ce contact léger et ferme qui est le début de tout dans le tan­go. De sa main gauche, il prit la sienne. Et il dit :

— Ne pen­sez pas. C’est la seule règle. No se pien­sa, se siente. On ne pense pas, on sent.

La musique reprit. Un tan­go lent, mélan­co­lique. Le ban­do­néon pleu­rait. Et Osval­do com­men­ça à mar­cher — pas à dan­ser, à mar­cher — un pas en avant, un pas de côté, un autre en avant — et Azu­ce­na sui­vit. Mal­adroi­te­ment. Raide. Les pieds qui tré­buchent, le corps qui résiste, la tête qui cal­cule au lieu de lâcher prise.

— Vous pen­sez, dit Osvaldo.

— Je ne peux pas m’en empêcher.

— Fer­mez les yeux.

Elle fer­ma les yeux. Et dans le noir, quelque chose chan­gea. Les pieds trou­vèrent leur che­min. Le corps com­prit ce que la tête refu­sait de com­prendre — qu’il fal­lait se lais­ser por­ter, pas par l’homme, pas par la musique, mais par quelque chose qui n’a­vait pas de nom, qui cir­cu­lait entre les deux corps comme un cou­rant élec­trique, un flux, une rivière souterraine.

Elle dan­sa. Mal. Mais elle dansa.

Quand la musique s’ar­rê­ta, Osval­do la relâ­cha dou­ce­ment. La regar­da avec ces yeux qui avaient vu la dic­ta­ture, les dis­pa­rus, les avions qui décol­laient la nuit avec leur car­gai­son humaine, et qui avaient conti­nué à dan­ser mal­gré tout, parce que dan­ser était la seule forme de résis­tance qu’il connaissait.

— Vous revien­drez, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

Elle revint. Le jeu­di sui­vant. Et le mar­di d’a­près. Et tous les mar­dis et tous les jeu­dis, pen­dant trois semaines. Osval­do ne par­lait pas beau­coup. Il ensei­gnait par le corps — une pres­sion de la main, un dépla­ce­ment du poids, un souffle. Par­fois, entre deux tan­gos, il disait quelque chose.

— Le tan­go est né dans les bor­dels. Les hommes dan­saient entre eux en atten­dant leur tour. Ils étaient seuls, per­dus, immi­grants — des Ita­liens, des Espa­gnols, des Juifs d’Eu­rope de l’Est. Ils avaient tout quit­té. Le tan­go, c’est la danse de ceux qui ont tout per­du et qui cherchent quelque chose à quoi se raccrocher.

Ou bien :

— Gar­del disait : le jour où je ces­se­rai de chan­ter, Bue­nos Aires ces­se­ra d’exis­ter. Il avait rai­son. Gar­del est mort en 1935 dans un acci­dent d’a­vion en Colom­bie. Et pour­tant Bue­nos Aires existe encore. Vous savez pour­quoi ? Parce qu’il n’a jamais ces­sé de chan­ter. Sa voix est par­tout. Dans les murs. Dans les trot­toirs. Dans le vent du Río de la Plata.

Un soir, après la milon­ga, Azu­ce­na mar­cha dans les rues de San Tel­mo. C’é­tait tard — minuit pas­sé. Les rues étaient vides, ou presque. Un chat tra­ver­sa la chaus­sée. Une fenêtre s’al­lu­ma au deuxième étage d’un immeuble, puis s’é­tei­gnit. Bue­nos Aires à minuit res­semble à un théâtre après la repré­sen­ta­tion — les décors sont encore là, les lumières baissent, mais les acteurs sont par­tis, et il ne reste que l’é­cho de ce qui a été joué.

Elle pas­sa devant la calle Maipú. Numé­ro 994. L’im­meuble où Borges avait vécu. Un immeuble ordi­naire. Pas de plaque com­mé­mo­ra­tive, pas de fleurs, pas de pèle­rins. Juste une porte, un inter­phone, et le fan­tôme d’un homme aveugle qui avait vu plus que quiconque.

Ren­zo lui avait prê­té un livre de Borges — pas El Aleph cette fois, mais un recueil de poèmes. Elle l’a­vait ouvert au hasard dans le métro, debout entre deux sta­tions, et elle était tom­bée sur ce vers qui l’a­vait frap­pée comme une gifle douce :

He come­ti­do el peor de los peca­dos / que un hombre puede come­ter. No he sido feliz.

J’ai com­mis le pire des péchés qu’un homme puisse com­mettre. Je n’ai pas été heureux.

Elle avait fer­mé le livre. Regar­dé les visages autour d’elle dans la rame. Des visages por­teños — ces visages qui res­semblent à des cartes géo­gra­phiques, où l’on peut lire l’I­ta­lie, l’Es­pagne, la Pologne, le Liban, la Syrie, toute l’Eu­rope et tout le Moyen-Orient mélan­gés dans une même pâte humaine. Cha­cun de ces visages por­tait-il le même péché ? Cha­cun d’eux avait-il renon­cé au bon­heur, ou l’a­vait-il sim­ple­ment man­qué, comme on manque un train, comme on rate un ren­dez-vous, comme on laisse pas­ser l’oc­ca­sion sans la reconnaître ?

Elle, Azu­ce­na, avait-elle été heu­reuse ? Jamais. Pas vrai­ment. Pas au Mexique, pas dans cette famille qui était un men­songe du pre­mier au der­nier étage. Pas dans cette vie dorée qui sen­tait le sang en des­sous. Et ici ? À Bue­nos Aires ? Non plus. Pas encore. Mais quelque chose s’ap­pro­chait. Quelque chose qui res­sem­blait à une pos­si­bi­li­té. Comme une porte entre­bâillée dans un long cou­loir — on ne sait pas ce qu’il y a der­rière, on ne sait pas si c’est une pièce vide ou un jar­din, mais la porte est là, et elle est ouverte, et la lumière qui filtre à tra­vers est dorée.

Elle ren­tra chez elle. Mon­ta les esca­liers. Au qua­trième étage, la porte de Mar­ta était fer­mée. Mais il y avait de la lumière en dessous.

Mar­ta ne dor­mait jamais. Lucía l’a­vait remar­qué. Chaque nuit, peu impor­tait l’heure — minuit, deux heures, quatre heures du matin — il y avait de la lumière sous la porte de Mar­ta. Comme si la vieille femme veillait. Comme si elle mon­tait la garde. Comme si quel­qu’un, quelque part dans la nuit de Bue­nos Aires, avait encore besoin qu’on veille sur lui.

Les veilleurs de nuit, pen­sa Azucena.

Elle sou­rit. Elle ne savait pas pourquoi.

Et elle mon­ta les der­nières marches jus­qu’à son stu­dio, où le jaca­ran­da atten­dait, immo­bile et mauve, comme un témoin muet de toutes les vies qui pas­saient sous ses branches.

IV

DAMIAN

L’a­vion atter­rit à Ezei­za à six heures du matin. La lumière était grise, lai­teuse, une lumière de fleuve — parce que Bue­nos Aires est une ville de fleuve, même si le Río de la Pla­ta res­semble davan­tage à une mer qu’à un fleuve, une éten­due d’eau bru­nâtre si vaste qu’on n’en voit pas l’autre rive, et cette immen­si­té liquide et boueuse donne à la ville une qua­li­té de lumière par­ti­cu­lière, un éclat tami­sé, dif­fus, comme si le ciel et l’eau s’é­taient mis d’ac­cord pour ne jamais être tout à fait clairs ni tout à fait sombres.

Damian récu­pé­ra son sac. Pas­sa la douane. Un doua­nier aux yeux ensom­meillés tam­pon­na son pas­se­port sans le regar­der. Bien­ve­nue en Argen­tine. Il prit un taxi — un de ces vieux Peu­geot 504 qui sur­vivent à Bue­nos Aires comme des reliques d’un autre âge, cabos­sés, rafis­to­lés, immor­tels — et regar­da la ville défi­ler der­rière la vitre.

L’au­to­route d’a­bord. Laide, encom­brée, bor­dée de bidon­villes dont les toits en tôle ondu­lée brillaient sous la pluie fine. Puis les pre­miers quar­tiers — Flores, Cabal­li­to, des noms qui son­naient comme des poèmes mais qui res­sem­blaient à n’im­porte quelle ban­lieue d’A­mé­rique latine : façades décré­pites, graf­fi­tis poli­tiques, kiosques à jour­naux, arbres pous­sié­reux. Et puis, d’un coup, comme si la ville chan­geait de cos­tume en cou­lisses, Reco­le­ta. Les façades à la fran­çaise. Les bal­cons en fer for­gé. Les pla­tanes immenses dont les racines sou­le­vaient les trot­toirs. Et au bout de l’A­ve­ni­da Alvear, l’hôtel.

L’Al­vear Palace.

Damian n’a­vait pas pré­vu de des­cendre à l’Al­vear. Il avait cher­ché un hôtel sur son télé­phone pen­dant le vol — un petit hôtel pas cher, un deux-étoiles de San Tel­mo ou de Paler­mo, quelque chose d’a­dap­té au bud­get d’un ins­pec­teur mexi­cain en congé. Mais quand le taxi avait remon­té l’A­ve­ni­da Alvear et qu’il avait vu la façade — cette façade de marbre crème, ces colonnes, cette mar­quise, cette lumière dorée qui fil­trait à tra­vers les portes vitrées comme la pro­messe d’un monde où les choses avaient encore un sens — il avait dit au chauf­feur : « Ici. »

Pour­quoi ? Il ne le savait pas. Ins­tinct. Folie. Ou peut-être cette intui­tion obs­cure des flics qui les fait entrer dans le bon bar, tour­ner dans la bonne rue, pous­ser la bonne porte — non par rai­son­ne­ment mais par une sorte de magné­tisme ani­mal, un flair que dix ans de métier avaient aigui­sé jus­qu’à le rendre presque surnaturel.

Le lob­by de l’Al­vear était exac­te­ment ce que Damian n’é­tait pas. Tout ce que Damian n’é­tait pas. Les lustres en cris­tal, les colonnes de marbre rose, le par­fum de lys et de roses blanches, les fau­teuils en velours, le sol lus­tré qui reflé­tait les sil­houettes des clients comme un miroir hori­zon­tal — tout cela appar­te­nait à un monde dont Damian igno­rait les codes, les gestes, les silences. Lui, c’é­tait le Mexique des rues, des mar­chés, des tacos al pas­tor à quinze pesos man­gés debout sur un trot­toir de Tepi­to. Lui, c’é­tait la sueur, la pous­sière, le bruit des klaxons et l’o­deur de die­sel. L’Al­vear était le contraire de tout ça — un lieu où le bruit n’en­trait pas, où la sueur n’exis­tait pas, où le monde exté­rieur s’ar­rê­tait au seuil de la porte comme un men­diant qu’on ne laisse pas entrer.

Et pour­tant, quelque chose dans ce lob­by lui par­la. Non pas le luxe — il se fichait du luxe. Mais l’ordre. La per­ma­nence. L’i­dée qu’il exis­tait un endroit sur terre où les choses res­taient à leur place, où les gens ne dis­pa­rais­saient pas, où les fan­tômes étaient tenus à dis­tance par l’é­pais­seur des murs et la hau­teur des pla­fonds. L’Al­vear était un men­songe — comme tous les palaces, comme toutes les façades — mais c’é­tait un beau men­songe, un men­songe qui vous pre­nait par la main et vous disait : repose-toi, ici rien ne peut t’atteindre.

— Bien­ve­ni­do, señor. ¿ Tiene reserva ?

Le récep­tion­niste était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, impec­cable, le sou­rire cali­bré au mil­li­mètre — ni trop cha­leu­reux ni trop dis­tant, ce sou­rire des gens qui ont appris que l’hos­pi­ta­li­té est un art de l’exacte mesure.

— Non. Pas de réservation.

— Pas de pro­blème, señor. Nous avons des dis­po­ni­bi­li­tés. Com­bien de nuits ?

Com­bien de nuits. La ques­tion le prit au dépour­vu. Il n’a­vait pas réflé­chi. Il avait un congé de trente jours. Trente jours pour trou­ver une femme dans une ville de quinze mil­lions d’ha­bi­tants, sans adresse, sans télé­phone, sans nom. Com­bien de nuits fau­drait-il ? Trois ? Trente ? Trois cents ?

— Une semaine, dit-il. Pour commencer.

Le récep­tion­niste nota. Lui ten­dit une clé magné­tique. Chambre 407. Qua­trième étage.

L’as­cen­seur était tapis­sé de miroirs. Damian se regar­da — mal rasé, les yeux cer­nés par treize heures de vol, le sac sur l’é­paule, la che­mise frois­sée. Il avait l’air de ce qu’il était : un homme dépla­cé. Un homme qui n’é­tait pas à sa place. Un Mexi­cain dans un palace argen­tin. Un flic sans badge dans un hôtel sans crime.

La chambre était immense. Trop grande pour un homme seul. Un lit king-size recou­vert d’un couvre-lit en soie ivoire. Des rideaux en damas. Une salle de bains en marbre avec une bai­gnoire dans laquelle on aurait pu faire nager Capitán. Et la vue — la vue don­nait sur l’A­ve­ni­da Alvear, les pla­tanes, les façades hauss­man­niennes, et au loin, très loin, une tranche de ciel gris où l’on devi­nait le fleuve.

Damian posa son sac. S’as­sit sur le lit. Regar­da la chambre.

Et il se sen­tit par­fai­te­ment ridicule.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là ? Qu’est-ce qu’il fou­tait dans ce palace, dans cette ville, dans ce pays qui n’é­tait pas le sien ? Il n’a­vait rien. Pas une piste. Pas un indice. Juste une voix enre­gis­trée sur un télé­phone et la convic­tion — fra­gile, absurde, indé­fen­dable — que cette voix l’a­vait appe­lé. Pas au sens télé­pho­nique du terme. Au sens pro­fond. Azu­ce­na l’a­vait appe­lé comme on appelle quel­qu’un dans un rêve, sans mots, sans gestes, par la seule force de l’absence.

Il se leva. Prit une douche. Se rasa. Enfi­la une che­mise propre. Et sortit.

Bue­nos Aires. Il allait l’ap­prendre comme on apprend une langue — par immer­sion, par erreurs, par éga­re­ments. La ville ne res­sem­blait à rien de ce qu’il connais­sait. Mexi­co était un chaos, une explo­sion, une rumeur per­ma­nente. Bue­nos Aires était un mur­mure. Les rues étaient larges, ombra­gées, presque silen­cieuses — du moins à Reco­le­ta, ce quar­tier de vieilles familles et de vieux arbres où le temps sem­blait cou­ler plus len­te­ment qu’ailleurs, comme si l’argent et la mémoire avaient le pou­voir de ralen­tir les horloges.

Il mar­cha. C’est ce qu’il savait faire. À Mexi­co, il mar­chait des heures dans les quar­tiers où les gens dis­pa­rais­saient — Tepi­to, Izta­pa­la­pa, Eca­te­pec — et la rue finis­sait tou­jours par lui dire quelque chose, par lui don­ner un signe, un indice, une piste. Ici, la rue ne lui disait rien. Ou plu­tôt, elle lui disait tout en même temps, dans un idiome qu’il ne com­pre­nait pas encore — les pla­tanes énormes dont les branches for­maient des voûtes au-des­sus des trot­toirs, les cafés aux vitrines embuées, les vieilles dames en man­teau de four­rure qui pro­me­naient des caniches, les façades Art Nou­veau avec leurs bal­cons en fer for­gé qui res­sem­blaient à de la den­telle, les kiosques à jour­naux peints en vert, les empa­na­das qu’on ven­dait au comp­toir des bou­lan­ge­ries et qui sen­taient le beurre et la viande.

Il entra dans un café. Com­man­da un cor­ta­do. Le ser­veur — un vieil homme en gilet noir — le ser­vit avec une len­teur céré­mo­nielle qui à Mexi­co aurait pas­sé pour de l’in­so­lence mais qui ici était une forme de res­pect. Le cor­ta­do était par­fait. Court, fort, amer. Damian le but en regar­dant la rue par la fenêtre.

Com­ment cherche-t-on quel­qu’un quand on n’est plus flic ?

À Mexi­co, il avait des outils. Des bases de don­nées, des réseaux, des col­lègues, des infor­ma­teurs, des camé­ras de sur­veillance, des registres. Ici, il n’a­vait rien. Il était nu. Un homme dans un café, avec un cor­ta­do et une ques­tion sans réponse.

Il pen­sa à ce que ferait un flic. Un flic irait à l’am­bas­sade du Mexique, deman­de­rait des registres d’en­trée, cher­che­rait les pistes admi­nis­tra­tives. Un flic pas­se­rait des coups de fil, acti­ve­rait des contacts à Inter­pol, ferait tour­ner les machines.

Mais il n’é­tait pas venu en tant que flic.

Il pen­sa à ce que ferait un homme. Un homme — un homme ordi­naire, sans badge, sans arme, sans pou­voir — un homme qui cherche une femme dans une ville incon­nue. Que ferait-il ? Il mar­che­rait. Il regar­de­rait. Il atten­drait. Il lais­se­rait la ville faire son tra­vail — parce que les villes finissent tou­jours par révé­ler ce qu’elles cachent, à condi­tion qu’on leur laisse le temps, à condi­tion qu’on ne force rien, qu’on ne brusque rien, qu’on accepte que trou­ver n’est pas un acte de volon­té mais un acte de patience.

Damian paya son cor­ta­do. Sor­tit. Conti­nua à marcher.

Il pas­sa devant le cime­tière de la Reco­le­ta. S’ar­rê­ta. Regar­da les murs der­rière les­quels les morts de Bue­nos Aires dor­maient dans leurs palais de marbre. Pen­sa aux morts de Mexi­co, qui dor­maient dans la terre, dans des fosses sans noms, dans des trous creu­sés à la hâte par des hommes pres­sés. La mort, ici, avait de la digni­té. La mort, ici, avait une adresse, une porte, une clé. Au Mexique, la mort n’a­vait rien — elle pre­nait les gens comme on prend un bus, debout, en marche, sans billet.

Il ne savait pas qu’A­zu­ce­na pas­sait devant ce même cime­tière chaque matin.

Il ne savait pas qu’elle habi­tait à deux cents mètres de là.

Il ne savait pas qu’elle pre­nait le thé à l’Al­vear chaque après-midi, dans le salon qu’il avait tra­ver­sé sans la voir en arrivant.

Il ne savait rien. Et c’é­tait peut-être la condi­tion néces­saire pour trou­ver — ne rien savoir, ne rien attendre, ne rien for­cer. Lais­ser Bue­nos Aires décider.

Il ren­tra à l’hô­tel. Mon­ta à sa chambre. S’al­lon­gea sur le lit trop grand. Regar­da le plafond.

Et pour la pre­mière fois depuis des mois, il ne se deman­da pas pourquoi.

Il était là. C’é­tait suffisant.

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