Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Al­le­magne

Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Al­le­magne

En sor­tant de Vian­den, je vou­lais reve­nir en Alle­magne, pro­fi­ter d’être dans les parages pour nager sur cette fron­tière incer­taine que je n’ai pas arrê­té de tra­ver­ser toute la jour­née. C’est sur la fron­tière et non pas de chaque côté qu’il se passe réel­le­ment quelque chose, que les iden­ti­tés se brouillent et se dépar­tagent pour refon­der quelque chose de nou­veau, que les cer­ti­tudes que l’on a d’être soi se dépar­tissent de leur ori­peaux. Je vou­lais res­sen­tir cette sen­sa­tion étrange encore une fois, alors j’ai pris les che­mins de tra­verse, les petites routes pas­sant dans des vil­lages insi­gni­fiants pour celui qui est en mal de sen­sa­tions mais où l’âme est cer­tai­ne­ment la plus pure de tout pré­ju­gé. J’ai l’ha­bi­tude de dire que c’est lors­qu’il ne se passe rien que les révo­lu­tions sont en marche. C’est la même chose pour les lieux ; c’est là où il ne se passe rien que j’aime musar­der, parce que je suis cer­tain d’y trou­ver quelque chose.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 001 - Route de Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 028 - Porta Nigra

En arri­vant aux portes de Trèves, je des­cends une grand côte qui me donne une vue spec­ta­cu­laire sur ce qu’est la ville ; quelques flèches annoncent de grandes églises au clo­cher poin­tu, noyées dans un urba­nisme dense et com­plexe. Je ne sais pas ce que je vais décou­vrir là, mais je fais plu­sieurs fois le tour du centre sans arri­ver à m’en rap­pro­cher. Des rues pié­tonnes en entravent l’ac­cès, appa­rem­ment dans une volon­té d’en vider la cir­cu­la­tion. Quelques places modernes où trônent un ciné­ma, un centre com­mer­cial, rien de très typique, rien de très exci­tant, à part peut-être une jeu­nesse désin­volte qui arpente les petites rues et pro­fite de la tem­pé­ra­ture encore clé­mente. Je finis par trou­ver de quoi me garer sur une grand artère où l’on trouve quelques hôtels un peu cos­sus, Chris­tophs­traße. Inévi­ta­ble­ment, je tombe sur ce superbe monu­ment qui devait autre­fois fer­mer la ville et qui remonte à l’é­poque romaine tar­dive ; la Por­ta Nigra. Son nom fait réfé­rence à la cou­leur de sa pierre, qui sans être véri­ta­ble­ment noire est recou­verte d’une patine fon­cée pré­sente depuis quelques cen­taines d’an­nées. Il paraît que le moine Siméon (un ermite ayant trou­vé refuge à Beth­léem et sur le Mont Sinaï) s’y fit enfer­mer jus­qu’à sa mort en 1035. Drôle d’i­dée que de quit­ter les cha­leurs de la Judée pour venir se faire enfer­mer dans un monu­ment romain, en pleine val­lée mosel­lane où la neige doit tom­ber drue l’hi­ver. Une église fut construite pour célé­brer le saint, puis détruite par Napo­léon pour lui rendre son aspect romain. Ce qui attire mon atten­tion immé­dia­te­ment, c’est la taille gigan­tesque des pierres qui com­posent l’é­di­fice ; on n’est pas face à de la bri­quette, ni même à de la belle pierre de taille, mais face à des blocs énormes taillés de manière gros­sière.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 007 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 011 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 014 - Hauptmarkt

La nuit a fini par tom­ber et c’est dans un semi-soir rosé que je des­cends l’ar­tère de Simeons­traße, une longue rue com­mer­çante des­cen­dant jus­qu’à la place du mar­ché, la Haupt­markt qui paraît être le vrai centre névral­gique de la ville. Avec ses belles mai­sons hautes à fron­ton baroque, res­sem­blant fort aux aus­tères mai­sons fla­mandes, c’est une place magni­fique que la lumière rend irréelle. Ici un carillon sonne l’heure, accro­ché à la façade d’un café, ici une église se cache dans un recoin, sous un por­tique où vous atten­dant trois las­cars titu­bant, prêts à vous deman­der l’au­mône, gen­til chré­tien. Une magni­fique fon­taine trône sur le côté de la place, sur­mon­tée d’un saint que je ne prends pas la peine de détailler, peut-être Saint Siméon, peut-être pas. Les saints me sortent par les yeux et ne sont que les signes d’un temps révo­lu dont je veux m’ex­traire. Je ne regarde plus que les cou­leurs de pein­tures, les dorures, les courbes des mai­sons hautes et ce pavé gros­sier qui ondule sous les pas. Je détourne le regard de ces vitrines flam­boyantes où les marques s’af­fichent comme dans tous les centres-villes désor­mais. La fla­gor­ne­rie du monde moderne.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 018 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 020 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 022 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 024 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 025 - Dom Trier

En contour­nant la place, mon regard est atti­ré par une flèche qui dépasse du pay­sage. Une petite rue part sur ma gauche et rejoint une autre place, de belles dimen­sions. Je trouve ici deux églises col­lées l’une à l’autre, deux grosses églises, impo­santes, de dimen­sions telles qu’on pour­rait les croire cathé­drales… La plus grande, avec sa façade aus­tère, son évident style roman, ses deux beaux gros clo­chers et ses étranges tou­relles d’angles est assu­ré­ment un monu­ment puis­sant et ancien. Une chose m’é­tonne tout de suite. On est mani­fes­te­ment du côté de l’en­trée de l’é­glise, du côté ouest, mais un ren­fle­ment dans la struc­ture indique qu’il y a comme un chœur de ce côté-ci, ce qui est vrai­ment inha­bi­tuel. Les arcades en façade et les arcs en pierre de dif­fé­rentes cou­leurs donnent l’im­pres­sion d’être face à un monu­ment roman du sud de la France. La com­pa­rai­son me vient immé­dia­te­ment avec l’é­glise de Saint-Nec­taire. Je n’y m’y suis pas trom­pé, c’est bien une cathé­drale, la cathé­drale Saint-Pierre de Trèves. Le nom de son patron indique une auto­ri­té supé­rieure, mais son petit nom, celui qu’on lui donne ici est tout sim­ple­ment Dom Trier. Je m’ex­ta­sie éga­le­ment sur le por­tail his­to­rié de sa voi­sine, l’église Notre-Dame-de-Trèves, qu’on appelle plu­tôt Lieb­frauen­kirche. Plus élan­cée, moins large, moins mas­sive, tout indique qu’elle est tout de même ancienne. C’est une illu­sion, elles ont été construite à la même période, à la moi­tié du XIIIè siècle. L’ef­fet est sai­sis­sant car ces deux églises dont la date de début des tra­vaux est 1235 sont en réa­li­té dans deux styles dif­fé­rents ; la pre­mière en style roman, la seconde dans un gothique pri­mi­tif. Ma frus­tra­tion est énorme car il est tard et les deux églises sont fer­mées depuis plus d’une demi-heure ; je rêve d’un monde où les églises seraient ouvertes la nuit, comme au Moyen-âge où l’on pou­vait y entrer à n’im­porte quelle heure, ouvertes aux quatre vents et dénuées de ces hor­ribles bancs en bois qui brisent la pers­pec­tive et en feraient oublier cer­tains pavages par­fois plus inté­res­sants que les pla­fonds. A part reve­nir demain, je ne vois pas com­ment faire. Reve­nir dans une autre vie ? Ce serait trop idiot. On en sait jamais si on revien­dra dans ses pas, à moins de le dési­rer très fort.

Je retourne vers la Por­ta Nigra car mon esto­mac me fait vio­lence et je me mets en quête d’un res­tau­rant. Une gar­gote un tan­ti­net bour­geoise me fait de l’œil, mais les prix pra­ti­qués me cou­pe­raient presque l’ap­pé­tit. J’ai fina­le­ment trou­vé, dans un endroit tota­le­ment impro­bable, une bras­se­rie moderne, à deux pas de la Por­ta Nigra, mais com­plè­te­ment cachée, cette enseigne qu’on peut trou­ver en entrant dans la cour du cloître qui porte le nom de Simeons­tift­platz. La bras­se­rie Brun­nen­hof pro­pose des plats copieux et fins pour une dizaine d’eu­ros, à l’a­bri du vent mau­vais qui souffle le soir, dans un lieu cap­ti­vant, un ancien cloître illu­mi­né et d’un calme ines­pé­ré au beau milieu de la ville. J’y ai man­gé une fine tranche de sau­mon cuite en papillote, avec des zestes de citron et une poê­lée de légumes, accom­pa­gnée d’une pinte de la bière locale, la Bit­bur­ger (Bitte ein bit ! dit le slo­gan). Je ne cache pas que mes trois mots d’al­le­mand ne m’ont pas beau­coup ser­vi pour tra­duire le menu et pas­ser la com­mande auprès du gar­çon. On m’a­vait pour­tant juré qu’a­vec la proxi­mi­té de la fron­tière fran­çaise et luxem­bour­geoise, les gens par­laient for­cé­ment quelques mots de fran­çais. Tu parles… Une bonne dose de bonne volon­té de sa part et une ten­ta­tive de la mienne à par­ler anglais sont venus à bout de la com­mande. Pas­sée l’é­mo­tion, je me suis vau­tré dans mon fau­teuil pour pro­fi­ter de l’air frais de cette belle soi­rée d’oc­tobre, en siro­tant ma bière gla­cée sous l’ombre impo­sante de la Por­ta Nigra, légè­re­ment ivre de fatigue, ivre de vivre cet ins­tant déli­cat et somp­tueux.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 034 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 035 - Dom Trier

Je ne pou­vais tout sim­ple­ment pas en res­ter là. Après être ren­tré tard sur une route que j’ai eu du mal à appri­voi­ser, je me suis levé avec une seule idée en tête… déjeu­ner au beau milieu de ces visages sans âme de l’hô­tel Double Tree, ces couples muets et bla­fards, ces retrai­tés gouailleurs, pour repar­tir vite fait vers Trier. Sous un ciel bileux qui s’est décou­vert au fur et à mesure, j’ai décou­vert l’autre ver­sant du Dom Trier ; son che­vet baroque, tout en ron­deur et que j’al­lais décou­vrir de l’in­té­rieur, le tré­sor qui s’y cache, et son impo­sante sta­ture, avec ses angles nets, et deux autres clo­chers mas­sifs et car­rés.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 039 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 042 - Dom Trier

J’ai décou­vert à l’in­té­rieur un autre monde, la rudesse et la fan­tai­sie alle­mande, le contre-poids entre la Réforme et la Contre-Réforme, la séche­resse et la gau­driole. Dans ce qui me parais­sait être une chœur à l’en­trée en est peut-être un, je n’en sais rien, mais son pla­fond en demi-cou­pole est ornée d’une superbe déco­ra­tion de plâtres fine­ment exé­cu­tés, sur un fond bleu roi, don­nant au tout une étrange impres­sion de camée, appor­tant une lumière écla­tante de crème Chan­tilly tout juste bat­tue.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 037 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 047 - Dom Trier

Au beau milieu de la nef trône dans les airs les plus belles des orgues, sus­pen­dues en l’air ; on appelle ça des orgues en nid d’hi­ron­delle. Celles-ci ont la par­ti­cu­la­ri­té d’en avoir éga­le­ment la cou­leur. D’une beau­té épous­tou­flante, d’une har­mo­nie gra­cieuse et presque hau­taine, c’est de loin le plus beau buf­fet d’orgues que j’ai jamais vu.

La crypte, comme sou­vent les cryptes, n’a pas grand inté­rêt, si ce n’est que j’y découvre des cuves en étain conte­nant cer­tai­ne­ment de l’eau bénite et dont je n’ar­rive presque pas à lire les éti­quettes. C’est trop peu évident pour moi et je ne cherche pas à com­prendre ce que cela peut vou­loir dire. Je m’en éton­ne­rai plus tard.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 057 - Dom Trier

La véri­table sur­prise de cette jour­née, c’est l’ab­side, celle que j’ai vue de l’ex­té­rieur, car elle contient quelque chose d’u­nique. On y trouve, enfer­mée, enchâs­sée dans une gangue de verre, hors de por­tée de mains, et de fidèles, la très sainte et très véri­table tunique du Christ. Enfin une des véri­tables. Car il en existe plu­sieurs. Les mau­vaises langues diront que le fait qu’il en existent plu­sieurs est le déter­mi­nant même du fait qu’elles sont toutes fausses, c’est ce qu’on appelle la délé­gi­ti­ma­tion mutuelle. Mais c’est sans comp­ter que le Christ avait peut-être un dres­sing avec plu­sieurs tuniques, qu’on a toutes retrou­vées. Plus sérieu­se­ment, les deux tuniques “sérieuses” sont ici, et à… Argen­teuil, à deux pas de mon lieu de tra­vail, dans la Basi­lique. J’y suis allé un midi, mais je ne l’ai jamais trou­vée…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 062 - Cloître du Dom Trier

A l’ex­té­rieur, un cloître magni­fique entoure un jar­di­net dans lequel sont enter­rés des pré­lats qu’on ima­gine impor­tants et d’où l’on peut voir l’im­po­sante église sous un autre angle. Dans une des ailes, une plaque en cuivre ajou­rée annonce qu’i­ci se trouve un ossuaire… De quoi faire trot­ter l’i­ma­gi­na­tion.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 069 - Liebfrauenkirche

A la découverte de Trier (Allemagne) - 071 - Liebfrauenkirche

On entre ensuite dans la Lieb­frauen­kirche, étrange église construite sur un plan de croix grecque, ce qui est pas­sa­ble­ment éton­nant pour une église gothique, alors que les églises romanes étaient déjà construite sur un plan de croix latine. Ses vitraux lumi­neux et son pla­fond fleu­ri sont du plus bel effet et son plan ramas­sé lui donne une impres­sion de légè­re­té et d’é­troi­tesse que sa hau­teur élève vers… le Très-Haut ?… Je n’ai rien trou­vé d’autre à dire. Sans me sen­tir écra­sé par la puis­sance mys­tique des deux églises, je sens quand-même que le lieu dégage une cer­taine aura, peut-être un peu accen­tuée par la pré­sence de nom­breuses per­sonnes venues visi­ter ces deux églises, en pleine période autom­nale…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 075 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 078 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 081 - Konstantin Basilika

Dans les rues, de grandes mai­sons ornées de por­tails impo­sants, sur­mon­tés d’é­cus­sons tenus par des lions debout donnent une impres­sion de richesse à la ville. Je marche jus­qu’à un autre monu­ment que je ne pour­rais mal­heu­reu­se­ment pas visi­ter, car fer­mé pour tra­vaux. C’est la Kons­tan­tin­ba­si­li­ka, une ancienne aula romaine ayant de ser­vi de salle du trône à Constan­tin, recon­ver­tie en église pro­tes­tante et dont la forme est stric­te­ment byzan­tine. On se croi­rait dans un fau­bourg d’Is­tan­bul. D’une rigueur extrême, impo­sant avec ses 67 mètres de long, ce bâti­ment nous vient tout droit de l’An­ti­qui­té et demeure le plus grand monu­ment encore intact qui nous soit par­ve­nu de cette époque. Son aspect dépouillé paraît conve­nir par­fai­te­ment à ses nou­velles fonc­tions de temple pro­tes­tant, mais la proxi­mi­té d’un palais baroque rose bon­bon col­lé sur son flanc, construit par Lothaire de Met­ter­nich au XVIè siècle, gâche un peu l’en­semble. Aus­si bien les Alle­mands sont capables du meilleur goût que par­fois leurs choix esthé­tiques sont hasar­deux. En l’oc­cur­rence, com­ment s’en sen­tir res­pon­sable lorsque ledit bâti­ment a 400 ans ?

A la découverte de Trier (Allemagne) - 088 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 091 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 093 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 094 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 095 - Hauptmarkt

Je n’ai plus beau­coup de temps à pas­ser ici. Je dois ren­trer ce soir, pas trop tard de pré­fé­rence, et pour l’heure, je dois aller dépla­cer la voi­ture si je ne veux pas me prendre une amende. Sur le che­min, j’ef­fleure à nou­veau les murs du Dom, je repasse par la Haupt­markt enva­hie de monde, fié­vreuse, entre dans Fleischs­traße (rue de la viande) et m’a­ven­ture jus­qu’à une bou­lan­ge­rie où j’a­chète bret­zels encore tout chauds, mar­zi­pans­tol­len et apfel­stru­del à empor­ter, mais je mets tel­le­ment de temps à choi­sir que j’ai l’im­pres­sion que son flegme alle­mand com­mence à bouillir sous son tablier bava­rois de paco­tille.

Il fait encore beau pour un mois d’oc­tobre, le temps est même excep­tion­nel­le­ment doux pour la sai­son. Dans quelques semaines à peine, la région sera recou­verte par la neige et res­sem­ble­ra peut-être un peu à l’i­mage tra­di­tion­nelle qu’on se fait de l’Al­le­magne. Je n’ai pas vrai­ment pris le temps de par­ler avec les gens mais je res­sens plus la bar­rière de la langue qu’à Istan­bul, étran­ge­ment. Ce n’est cer­tai­ne­ment qu’une impres­sion, parce que les heures sont comp­tées, parce que le temps file à une vitesse incroyable. Il est temps pour moi de repar­tir. Je quitte la Haupt­markt et m’en­gouffre dans la der­nière rue dont je retiens le nom ; Wind­straße, la rue du vent qui longe le Dom, comme si on m’in­di­quait la sor­tie, ou peut-être ce qui me pousse à ne jamais res­ter en place, comme une méta­phore du pas­sage incer­tain dans les lieux qui m’ha­bitent et dans les­quels je n’ar­rive jamais à res­ter autant que je le sou­hai­te­rais…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 098 - Windstraße

Voir les 98 pho­tos de cette jour­née à Trèves sur Fli­ckr.

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Susan­na und die bei­den Alten (Suzanne au bain) d’Al­brecht Alt­dor­fer

Susan­na und die bei­den Alten (Suzanne au bain) d’Al­brecht Alt­dor­fer

Albrecht Alt­dor­fer, comme son nom l’in­dique, est ori­gi­naire d’Alt­dorf en Autriche. Contem­po­rain de l’autre Albrecht (Dürer), il est un des repré­sen­tants de cette école qu’on dit du Danube et que l’on consi­dère plus comme un style ; dans cette école, on retrouve des peintres et des gra­veurs, fas­ci­nés par un cer­tain roman­tisme du pay­sage et dans lequel se déve­loppe une concep­tion tara­bis­co­tée de l’ar­chi­tec­ture.

Albrecht Altdorfer - Suzanne au bain - 1526 - 74x61cm - Alte Pinakothek - Münich - Panneau de tilleul

Albrecht Alt­dor­fer — Suzanne au bain — 1526 — 74x61cm — Alte Pina­ko­thek — Münich — Pan­neau de tilleul

Ce tableau d’Alt­dor­fer dont le nom alle­mand est Susan­na und die bei­den Alten, c’est-à-dire Suzanne et les deux vieillards, fait réfé­rence à un épi­sode de la Bible, du livre de Daniel pré­ci­sé­ment. Cet épi­sode raconte l’his­toire d’une jeune don­zelle qui, tan­dis qu’elle prend son bain, est épiée par deux vieillards qui lui feront des pro­po­si­tions mal­hon­nêtes. Mais Suzanne est mariée et en bonne épouse, refuse les pro­po­si­tions des deux bar­bons qui, fâchés de n’a­voir pu déchar­ger leur sur­plus de ten­sion sexuelle l’ac­cu­se­ront tout bon­ne­ment d’a­dul­tère. Ni une ni deux, l’a­dul­tère est pas­sible de la peine de mort, mais si cette affaire là n’é­tait hau­te­ment sym­bo­lique et fina­le­ment morale, Suzanne aurait sim­ple­ment fini sur le bûcher et on n’au­rait plus par­lé de l’af­faire… C’est sans comp­ter sur l’ap­pa­ri­tion du pro­phète Daniel du livre épo­nyme, qui fit tout pour prou­ver l’in­no­cence de la jeune dame et la faire acquit­ter. La morale est sauve, les bar­bons sont lapi­dés, et la jeune femme peut s’en aller tran­quille­ment retrou­ver son mari. On l’a échap­pé belle…

A pré­sent, regar­dons un peu com­ment est construit le tableau. Mal­heu­reu­se­ment, l’im­pos­si­bi­li­té de trou­ver une ver­sion en haute défi­ni­tion m’empêche de pou­voir regar­der l’œuvre de près (vous me direz que je n’ai pour ça qu’à aller à Münich) et d’en déduire des détails qu’on retrou­ve­rait dans l’his­toire, mais allons‑y tout de même.
Comme on l’au­ra com­pris, l’ar­chi­tec­ture prend une place impor­tante dans cette huile, une bonne moi­tié dans la médiane, mais le sujet n’est tout de même pas noyé sous la masse car il est bien pré­sent au pre­mier plan. C’est en réa­li­té une scène décom­po­sée qu’on retrouve en plu­sieurs endroits et étran­ge­ment, la scène dont il est ques­tion n’est même pas figu­rée ; je veux dire par là que nulle part il est ques­tion de Suzanne au bain à pro­pre­ment par­ler. La morale (pro­tes­tante) est sauve. On voit donc trois ser­vantes s’oc­cu­per de la toi­lette de la jeune fille. Dans les four­rés, presque invi­sibles, les deux vieillards épient ladite Suzanne. Dans l’ordre de l’his­toire, les trois ser­vantes sortent et Suzanne est seule. Là non plus, on ne voit rien de ceci. En revanche, accor­dons-nous à regar­der les détails : regar­dez au fond du jar­din, on voit une jeune fille seule devant une porte close. On sug­gère ici qu’elle se retrouve seule.
De la même manière, on ne voit à aucun moment une scène dans laquelle on pour­rait entr’a­per­ce­voir un viol ou quelque chose de cette nature. En revanche, au second plan, une table et un mor­ceau de pain enta­mé et les vête­ments d’un homme posés sur une ram­barde ; ce qui est figu­ré ici sans être mani­fes­te­ment mon­tré, c’est l’ac­cu­sa­tion men­son­gère des bar­bons, l’acte pré­su­mé dont ils l’ac­cusent.
Suzanne à la toi­lette est ins­tal­lée sur un tapis ; elle ne foule donc pas l’herbe, espace sacré, repré­sen­tant cer­tai­ne­ment le jar­din d’E­den, et dans ce même jar­din, on voit deux fleurs rouges, signes de la pré­sence de l’es­prit divin. Ici on parle donc de la pure­té de la jeune fille, dont on n’a aucun doute par ailleurs (nous connais­sons l’his­toire…). Tout ceci est redit une fois lors­qu’on voit Suzanne gra­vir les marches de l’es­ca­lier, avec dans la main un lys blanc, sym­bole de pure­té (et non de vir­gi­ni­té, Suzanne est mariée…) et un broc d’eau, cer­tai­ne­ment pure elle aus­si.

Voi­ci pour ce qui se passe dans le jar­din. L’a­près se situe dans le palais du mari de Suzanne. Là encore on retrouve plu­sieurs scènes décom­po­sées qui ne vont plus de gauche à droite, mais de droite à gauche. Que de monde dans cette scène, que de per­son­nages ! On arrive tout de même à déce­ler le moment du pro­cès des vieux hommes avec la pré­sence de Daniel, pré­sen­té sous la forme d’un enfant blond per­ché en hau­teur, nim­bé d’or, tout à droite. On voit ensuite leur lapi­da­tion sur le par­vis et sur la gauche, une fon­taine qui dit que l’hon­neur de Suzanne est lavé.

Lors­qu’on regarde le des­sin pré­li­mi­naire ci-des­sous, on voit que le réagen­ce­ment des scènes de manière cir­cu­laire a été fait volon­tai­re­ment puis­qu’il n’é­tait pas pré­vu au départ.

Albrecht Altdorfer - Suzanne au bain - Dessin à la plume - 33x27cm - Museum Kunstpalast - Sammlung der Kunstakademie - Düsseldorf

Albrecht Alt­dor­fer — Suzanne au bain — Des­sin à la plume — 33x27cm — Museum Kunst­pa­last — Samm­lung der Kuns­ta­ka­de­mie — Düs­sel­dorf

Enfin, pour ter­mi­ner, le tableau est conçu de telle sorte qu’il y ait une grande dis­tance (le fameux point de dis­tance) entre le spec­ta­teur et la scène du pre­mier plan, comme si nous ne devions pas nous inclure dans la scène, car évi­dem­ment, nous ne sommes pas ces vieux satyres qui ont pro­po­sé la baga­telle à Suzanne… Pour­tant, à y bien regar­der, la vue res­semble étran­ge­ment à ce qui peut être fait avec une pho­to prise au grand angle. On peut remar­quer aus­si que le point de vue, l’en­droit à par­tir duquel nous voyons la scène fait que nous sommes au même niveau que la foule qui se presse aux fenêtres du palais, c’est-à-dire assez haut. Tout ceci se passe sous nos yeux, nous en sommes les témoins et la morale se déroule ici : l’his­toire des trois vieillards s’ef­fondre à cause d’un témoi­gnage, celui des ser­vantes (Quand les ser­vi­teurs de la mai­son enten­dirent les cris pous­sés dans le jar­din, ils se pré­ci­pi­tèrent par la porte de der­rière pour voir ce qu’il y avait).

Vous avez com­pris le mes­sage ? Si vous voyez une scène de laquelle peut décou­ler une accu­sa­tion trom­peuse et pré­ci­pi­ter un inno­cent dans les tour­ments de l’in­jus­tice, il faut inter­ve­nir et dénon­cer le cou­pable. Mau­vais chré­tiens que vous êtes !!

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Fische der Süd­see (Jour­nal des Museum Godef­froy)‎

Le Museum Godef­froy, autre­fois ins­tal­lé à Ham­bourg entre 1861 et 1876, était une petite entre­prise fami­liale née du com­merce avec l’A­mé­rique cen­trale, les Caraïbes et plus tard l’A­mé­rique du Sud. D’o­ri­gine fran­çaise, les Rochel­lois hugue­nots de la famille Godef­froy se sont ins­tal­lés en Alle­magne au bord de la mer, suite à la révo­ca­tion de l’Édit de Nantes et ont consti­tué une flotte qui attein­dra vite 27 bateaux. Le sieur Johann Cesar IV Godef­froy deman­dait à ses capi­taines de vais­seaux de rame­ner de cha­cun de ses voyages tout ce qui pou­vait consti­tuer la base d’une connais­sance en his­toire natu­relle et eth­no­lo­gique. La somme des objets rame­nés ser­vit en 1876 à sol­der les comptes de l’en­tre­prise lors de la ban­que­route de celle-ci et les col­lec­tions furent épar­pillées entre plu­sieurs musées alle­mands. Il en reste aujourd’­hui ce fameux Jour­nal des Museum Godef­froy, riche de table d’illus­tra­tions des­si­nées par les frères Sem­per ou l’ex­plo­ra­teur Andrew Gar­rett, dont voi­ci 86 planches super­be­ment illus­trées, colo­rées, autour des pois­sons des mers du sud. Les planches ont été regrou­pées dans une gale­rie visible en cli­quant sur ce lien, accom­pa­gnée par Por­ti­co Quar­tet, avec le mor­ceau Knee-Deep In The North Sea.
Un peu plus tard, seront regrou­pées ici les planches d’illus­tra­tion des six tomes com­pi­lant les actes du Museum.

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La gra­ti­tude

doug-wheller

Pho­to © Doug Whel­ler

J’ai déjà ten­té à plu­sieurs reprises de vous décrire l’expressivité excep­tion­nelle de sa phy­sio­no­mie et de tous ses gestes ; mais celui-là, je ne puis le dépeindre, car c’était une béa­ti­tude si exta­tique et si sur­na­tu­relle qu’on n’en voit presque jamais de pareille dans une figure humaine ; elle n’était com­pa­rable qu’à cette ombre blanche qu’on croit aper­ce­voir au sor­tir d’un rêve lorsqu’on s’imagine avoir devant soi la face d’un ange qui dis­pa­rait.
Pour­quoi le dis­si­mu­ler ? Je ne résis­tai pas à ce regard. La gra­ti­tude rend heu­reux parce qu’on en fait si rare­ment l’expérience tan­gible ; la déli­ca­tesse fait du bien, et, pour moi, per­sonne froide et mesu­rée, une telle exal­ta­tion était quelque chose de nou­veau, de bien­fai­sant et de déli­cieux. Et tout comme cette homme ébran­lé et bri­sé, le pay­sage aus­si, après la pluie de la veille, s’était magi­que­ment épa­noui.

Ste­fan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
1927, Leip­zig
(titre ori­gi­nal : Vie­rundz­wan­zig Stun­den aus dem Leben einer Frau, in Ver­wir­rung der Gefühle. Drei Novel­len)

Ste­fan Zweig, au terme d’une vie mon­daine mar­quée par l’errance, met­tra fin à ses jours à Petro­po­lis, Bré­sil, le 22 février 1942, écœu­ré et ren­du inca­pable de vivre du fait de l’étreinte de son pays et sa culture par le nazisme. Il lais­se­ra une lettre qui se ter­mine avec ces mots :

« Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impa­tient, je pars avant eux. »

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