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Les cata­ractes du Nil

Selon Wins­ton Churchill

Les cata­ractes du Nil

Six seuils de gra­nit entre Assouan et Khar­toum, et la remon­tée de Wins­ton Churchill


Le voya­geur qui des­cend vers Assouan avec, en tête, le mot cata­racte, s’at­tend à une chute. Il ima­gine une paroi d’eau, un fra­cas ver­ti­cal, quelque chose comme les grandes cas­cades d’A­frique aus­trale, une gorge où le fleuve se jet­te­rait d’un seul élan. Il n’y a rien de cela. Ce qu’il trouve, c’est un champ de pierres noires posé en tra­vers du cou­rant, des îlots de gra­nite polis par des mil­lé­naires d’eau, des che­naux qui se divisent et se rejoignent, une nappe basse qui blan­chit sur les hauts-fonds et se lisse ailleurs sans jamais tom­ber. La cata­racte du Nil n’est pas une cas­cade. C’est un gué contra­rié, un endroit où le fleuve cesse d’être navi­gable et se met à res­sem­bler à un labyrinthe.

Le mot lui-même vient du grec katar­rak­tês, « qui se pré­ci­pite ». Les Grecs l’employaient pour les vannes et les herses tom­bant à la ver­ti­cale, et ils l’ont appli­qué au Nil sans doute par ouï-dire, en ima­gi­nant, eux aus­si, un mur d’eau qui n’exis­tait pas. L’er­reur est res­tée. On compte six cata­ractes prin­ci­pales entre Assouan, en Égypte, et Khar­toum, au Sou­dan, numé­ro­tées à rebours du sens du cou­rant : la pre­mière en aval, au nord, la sixième en amont, au sud, tout près de la capi­tale sou­da­naise. Elles ont fixé des fron­tières, arrê­té des flottes, rete­nu des empires, et l’une d’elles a bien failli noyer le lieu­te­nant qui allait deve­nir Wins­ton Chur­chill. Il faut d’a­bord com­prendre pour­quoi elles sont là.

Ni chute ni cascade

Sur presque tout son cours égyp­tien, le Nil coule large, lent, docile. Il tra­verse un pla­teau de cal­caire et de grès tendres qu’il a mis des mil­lions d’an­nées à évi­der, et rien ne s’op­pose à lui : la felouque des­cend au fil de l’eau, remonte à la voile quand souffle le vent du nord, et cette réver­si­bi­li­té a fait du fleuve une route à double sens, la plus ancienne auto­route du monde. Puis, aux abords d’As­souan, quelque chose change sous la quille. Le lit se dur­cit. Des masses de roche affleurent, se mul­ti­plient, encombrent le pas­sage. L’eau, qui glis­sait, se met à bouillon­ner entre des blocs arron­dis, se par­tage en bras étroits, découvre des seuils où la barque racle et s’arrête.

Ce n’est pas une chute parce qu’il n’y a pas de déni­ve­lé bru­tal. Le fleuve ne saute pas ; il s’é­par­pille. Sur quelques kilo­mètres, la pente s’ac­cen­tue à peine, mais le fond se hérisse de tant d’obs­tacles que le cou­rant s’ac­cé­lère, se creuse en remous, se ras­semble en veines rapides que rien, à la voile ou à la rame, ne per­met de fran­chir contre le flot. À la sai­son basse, une bonne part de ces roches se dénude et la cata­racte n’est plus qu’un chaos miné­ral où filtre un mince ruis­sel­le­ment. À la crue, l’eau monte, recouvre les seuils, et un che­nal devient un ins­tant pra­ti­cable — un ins­tant seule­ment, car la vio­lence du cou­rant com­pense la dis­pa­ri­tion des écueils.

Pour sai­sir ce que repré­sente une telle bar­rière, il faut se rap­pe­ler ce qu’est le Nil par­tout ailleurs. Sur le fleuve égyp­tien, le vent domi­nant vient du nord et le cou­rant des­cend vers le nord : on remonte donc à la voile et l’on redes­cend au fil de l’eau, sans effort, dans les deux sens. Cette réver­si­bi­li­té est le secret de l’É­gypte, ce qui a per­mis de bâtir une civi­li­sa­tion le long d’un ruban d’eau, d’a­che­mi­ner le gra­nite d’As­souan jus­qu’au Del­ta et de faire cir­cu­ler grain, pierre et dieux d’un bout à l’autre du pays. La cata­racte rompt le charme. Au seuil, la voile ne suf­fit plus ; il faut sor­tir du bateau, entrer dans le fleuve, tirer. Là où l’É­gypte glis­sait, la Nubie résiste. Et cette résis­tance, répé­tée six fois, a suf­fi à faire du haut Nil un autre monde, plus dur, plus lent, plus fer­mé — celui du sol­dat et du cara­va­nier plu­tôt que celui du batelier.

C’est ce que virent tous ceux qui remon­tèrent le fleuve : non pas un spec­tacle, mais une résis­tance. Pour un capi­taine de barge, une cata­racte est une addi­tion de mau­vaises nou­velles. Il faut déchar­ger, haler à la corde, par­fois démon­ter, contour­ner par la berge, remon­ter la car­gai­son plus haut, et recom­men­cer. Cha­cune de ces six bar­rières a coû­té aux hommes des jours de sueur et, à l’oc­ca­sion, des vies. Leur beau­té — car elles sont belles, ces archi­pels de gra­nite fauve dans l’eau verte — est de celles qu’on admire mieux depuis la rive que depuis le pont d’un bateau qu’on essaie de faire passer.

Le socle nubien

La cause de tout cela dort sous le sable, et elle est vieille. Là où le Nil égyp­tien coule sur des sédi­ments récents, faciles à creu­ser, la région d’As­souan et le nord du Sou­dan reposent sur un socle beau­coup plus ancien : des roches cris­tal­lines du Pré­cam­brien, gra­nites, gneiss, for­ma­tions vol­ca­niques méta­mor­phi­sées, dont l’âge se compte en cen­taines de mil­lions d’an­nées — l’os­sa­ture même du conti­nent, mise à nu. Ces roches-là ne cèdent pas. Le fleuve, qui taille sans peine dans le cal­caire, se casse les dents sur elles. Par­tout où ce vieux plan­cher affleure, il oppose au cou­rant une dure­té que l’é­ro­sion n’a pas eu le temps d’u­ser, et l’eau doit se fau­fi­ler entre ce qu’elle ne peut pas emporter.

Encore fal­lait-il que ce socle remonte à la sur­face. Les géo­logues invoquent ici un lent sou­lè­ve­ment, le bom­be­ment nubien, une ondu­la­tion de l’é­corce ter­restre qui a haus­sé la région et débar­ras­sé le socle de la cou­ver­ture sédi­men­taire qui le mas­quait ailleurs. Ce mou­ve­ment a fait deux choses. Il a exhu­mé la roche dure au fond du lit, créant les seuils ; et il a dévié le fleuve vers l’ouest, lui impo­sant cette immense boucle — le grand coude du Nil — par laquelle le fleuve, entre la qua­trième et la cin­quième cata­racte, prend la peine de cou­ler vers le sud-ouest avant de reprendre sa marche vers la Médi­ter­ra­née. On dit d’un cours d’eau ain­si rajeu­ni, for­cé de retailler son lit dans un relief qui se relève sous lui, qu’il retrouve des carac­tères « juvé­niles » : rapides, che­naux instables, seuils rocheux. Le Nil, l’un des fleuves les plus anciens et les plus pai­sibles de la Terre, rede­vient, le temps de six cata­ractes, un tor­rent d’adolescent.

Il y a, dans cette affaire, un ver­tige de durées. Le fleuve est plus vieux que les cata­ractes qui l’en­travent : ce ne sont pas elles qui l’ont créé, c’est lui qui, en s’en­fon­çant, a fini par buter sur elles à mesure que la terre se sou­le­vait sous son lit. L’eau use la roche, mais le sol se relève à peu près aus­si vite qu’elle ne l’a­baisse, et les seuils res­tent à décou­vert, indé­fi­ni­ment recom­men­cés. Le Nil égyp­tien et le Nil nubien sont ain­si deux fleuves logés dans un même lit : l’un coule sur des sédi­ments d’hier, l’autre sur le socle du monde.

Voi­là pour­quoi elles sont six, et pour­quoi elles se tiennent là et pas ailleurs : elles marquent, comme des jalons, les endroits où la vieille Afrique cris­tal­line perce sous la table sédi­men­taire, entre Assouan et la région de Khar­toum. En des­sous et au-des­sus de cette bande, le fleuve retrouve ses sédi­ments et sa doci­li­té. C’est un acci­dent de géo­lo­gie, mais un acci­dent réglé, presque une signa­ture. Et cet acci­dent allait déci­der, pour trois mille ans, où les hommes tra­ce­raient leurs frontières.

La fron­tière des royaumes

Une bar­rière sur un fleuve, dans un pays où le fleuve est la seule route, ce n’est pas un détail de relief : c’est une porte. Là où l’on ne peut plus navi­guer, il faut débar­quer ; là où il faut débar­quer, on construit un poste, un for­tin, un péage ; et là où l’on per­çoit un péage, on finit par tra­cer une limite. Les cata­ractes ont été les char­nières poli­tiques de la val­lée. Cha­cune a ser­vi, à un moment ou à un autre, de marche entre deux mondes.

La pre­mière, à Assouan, fut la porte du Sud de l’É­gypte pha­rao­nique. Au-delà com­men­çait la Nubie, ce pays que les Égyp­tiens convoi­taient pour son or et ses routes vers l’in­té­rieur du conti­nent, et qu’ils appe­laient par­fois avec dédain, par­fois avec crainte. Assouan — l’an­tique Syène — vivait de ce seuil : on y contrô­lait le tra­fic, on y taillait le gra­nite rose des obé­lisques dans des car­rières dont l’une conserve encore, cou­ché dans la roche, un obé­lisque inache­vé, fen­du avant d’être déta­ché. En face, l’île d’É­lé­phan­tine gar­dait la fron­tière ; un peu en amont, l’î­lot de Philæ por­tait le sanc­tuaire d’I­sis, der­nier grand temple où l’on écri­vit encore des hié­ro­glyphes, bien après que l’É­gypte eut ces­sé d’être elle-même.

La pre­mière cata­racte a connu un der­nier ava­tar, plus doux. Quand elle eut ces­sé d’être une fron­tière mili­taire, elle devint, à la fin du XIXe siècle, un but de voyage. On bâtit à Assouan, face aux rochers et aux felouques, de grands hôtels où l’Eu­rope for­tu­née venait pas­ser l’hi­ver et soi­gner ses pou­mons dans l’air sec ; le plus fameux, le Vieux Cata­ract, dresse encore sa façade rouge au-des­sus du fleuve, et c’est là, dit-on, qu’A­ga­tha Chris­tie écri­vit une par­tie de Mort sur le Nil. La cata­racte qui avait arrê­té les flottes de guerre finis­sait en décor de croi­sière, entre le thé de cinq heures et la pro­me­nade en barque au cou­cher du soleil. Les seuils n’a­vaient pas bou­gé ; c’est le regard por­té sur eux qui s’é­tait adouci.

Pas­sé Assouan com­men­çait la Basse-Nubie, cette longue tran­chée de val­lée res­ser­rée entre le désert et les rochers, semée de temples que les pha­raons avaient plan­tés là pour mar­quer leur emprise — Kalab­sha, Ama­da, Oua­di es-Seboua, et, plus au sud, les deux géants d’A­bou Sim­bel, taillés par Ram­sès II à même la falaise. Ce pays n’existe plus. Il dort sous le lac Nas­ser, la mer inté­rieure qu’a for­mée le haut bar­rage d’As­souan dans les années 1960. Avant que l’eau ne monte, l’U­nes­co lan­ça le plus vaste sau­ve­tage archéo­lo­gique jamais ten­té : on décou­pa Abou Sim­bel en blocs, on le his­sa soixante mètres plus haut, on démon­ta Philæ pierre à pierre pour le remon­ter sur l’î­lot voi­sin d’A­guil­kia. Ce qui n’a pas été dépla­cé — des vil­lages nubiens entiers, des cime­tières, des for­te­resses — a été noyé. La deuxième cata­racte, qu’on appe­lait la Grande, avec, au-des­sus d’elle, la puis­sante for­te­resse égyp­tienne de Bou­hen, a dis­pa­ru de la même façon sous le lac : elle n’est plus qu’une ligne sur les cartes anciennes.

Ce ver­rou de la deuxième cata­racte, l’É­gypte du Moyen Empire l’a­vait héris­sé de for­te­resses — Bou­hen, Mir­gis­sa, Sem­na —, une chaîne de cita­delles de brique crue qui sur­veillaient le fleuve et réglaient le pas­sage des hommes et des mar­chan­dises. Sur une stèle-fron­tière plan­tée à Sem­na, le pha­raon Sésos­tris III fit gra­ver l’in­ter­dic­tion, pour tout Nubien, de fran­chir la limite vers le nord autre­ment que pour com­mer­cer, et l’ordre à ses suc­ces­seurs de tenir cette borne. On mesure là ce qu’é­tait une cata­racte pour un État : non pas un pay­sage, mais une douane et un rem­part, l’en­droit pré­cis où finis­sait un monde et où l’on pos­tait des gardes. Le nom même de Nubie, dit-on, tien­drait à l’or — noub — que l’É­gypte tirait de ces mon­tagnes ; on gar­dait le seuil comme on garde un coffre.

Plus au sud, hors de por­tée du lac, le fleuve retrouve ses seuils et l’on entre au Sou­dan, dans le pays de Koush. La troi­sième cata­racte garde la mémoire de Ker­ma, l’une des plus anciennes villes d’A­frique sub­sa­ha­rienne, capi­tale d’un royaume nubien qui tint tête à l’É­gypte pen­dant près d’un mil­lé­naire. Il en reste la def­fu­fa, une énorme masse de briques crues qui dresse encore ses dix-huit mètres au-des­sus de la plaine, temple à degrés dont on gra­vis­sait le som­met pour les céré­mo­nies — un des rares monu­ments de ce genre au monde, contem­po­rain des pre­mières pyra­mides, exhu­mé au fil de longues cam­pagnes par l’ar­chéo­logue suisse Charles Bon­net. Ker­ma prouve ce que la val­lée haute a mis long­temps à faire admettre : que la Nubie ne fut pas une simple marge de l’É­gypte, mais une civi­li­sa­tion à part entière, avec ses rois, son écri­ture, ses dieux.

Le royaume de Koush prit sa revanche. Au VIIIe siècle avant notre ère, ses sou­ve­rains des­cen­dirent le fleuve, conquirent l’É­gypte et régnèrent sur les Deux Terres : ce sont les pha­raons de la XXVe dynas­tie, les « pha­raons noirs », dont le plus grand, Tahar­qa, sema temples et pyra­mides des deux côtés de la fron­tière. Leur cœur bat­tait plus haut encore, vers la qua­trième cata­racte, au pied du Dje­bel Bar­kal, une mon­tagne-table que l’on tenait pour la demeure du dieu Amon. À ses flancs s’é­tend Napa­ta, avec ses temples et ses nécro­poles royales — El-Kour­rou, Nou­ri — aujourd’­hui ins­crites au patri­moine mon­dial sous le nom des sites de la région napa­téenne. La qua­trième cata­racte, elle aus­si, a fini sous l’eau : le bar­rage de Merowe, ache­vé à la fin des années 2000, en a noyé la plus grande part, après une der­nière course contre la mon­tée des eaux pour fouiller ce qui pou­vait l’être.

Plus bas — c’est-à-dire plus au nord, le fleuve cou­lant vers nous —, la cin­quième cata­racte marque l’ap­proche du confluent de l’At­ba­ra, et au-delà com­mence la boucle où Koush ins­tal­la sa capi­tale tar­dive, Méroé, dont les pyra­mides ser­rées, plus étroites et plus pen­tues que celles d’É­gypte, se comptent par cen­taines dans le sable. Méroé fut une puis­sance à part : on y tra­vaillait le fer, on y par­lait et on y écri­vait une langue propre, le méroï­tique, qu’on ne déchiffre tou­jours pas ; et le pou­voir y pas­sa plu­sieurs fois entre les mains de reines, ces kan­dakes que le monde médi­ter­ra­néen connut sous le nom de Can­daces. Un royaume afri­cain, tour­né vers l’in­té­rieur du conti­nent autant que vers l’É­gypte, et qui dura jusque vers l’an 400 de notre ère. La sixième cata­racte, enfin, la gorge de Saba­lo­ka, res­serre le Nil à quelques dizaines de kilo­mètres au nord de Khar­toum. C’é­tait le der­nier ver­rou avant la ville, le der­nier pas­sage étroit avant la plaine où les deux Nils, le Bleu et le Blanc, se rejoignent. C’est là que notre his­toire rejoint celle d’un jeune homme de vingt-trois ans.

Chur­chill remonte le fleuve

En 1898, une armée anglo-égyp­tienne remon­tait le Nil vers le sud. Elle mar­chait depuis deux ans, sous les ordres du Sir­dar, le géné­ral Kit­che­ner, avec un but pré­cis : reprendre le Sou­dan aux mah­distes, ces « der­viches » qui, treize ans plus tôt, avaient pris Khar­toum et tué le géné­ral Gor­don, et abattre l’É­tat reli­gieux fon­dé par le Mah­di et son suc­ces­seur, le Kha­li­fa. Dans cette armée se trou­vait un lieu­te­nant du 21e Lan­ciers, cor­res­pon­dant clan­des­tin du Mor­ning Post, dont Kit­che­ner n’a­vait pas vou­lu tant sa répu­ta­tion d’am­bi­tieux le pré­cé­dait, et qui s’é­tait fait affec­ter tout de même à force de rela­tions. Il char­ge­ra à Omdour­man le 2 sep­tembre, ver­ra l’ar­mée der­viche fondre sous le feu des mitrailleuses Maxim, et tire­ra de tout cela, l’an­née sui­vante, un livre en deux volumes : The River War.

C’est un livre de guerre, écrit par un très jeune homme sûr de son empire et de sa race, et il faut le lire tel qu’il est, avec ses rai­deurs. Mais c’est aus­si l’un des plus beaux livres de pay­sage de la langue anglaise, et son sujet véri­table, sous la cam­pagne mili­taire, c’est le fleuve. Chur­chill le dit d’emblée, sans détour : le Sou­dan tient à l’É­gypte par le Nil comme un plon­geur tient à la sur­face par son tuyau d’air ; sans lui, l’as­phyxie. Aut Nilus, aut nihil — le Nil ou rien. Le fleuve est à la fois la cause de la guerre, le moyen de la faire et le but qu’on pour­suit. « La grande mélo­die qui revient tout au long de l’o­pé­ra », écrit-il : il faut, dit-il, ima­gi­ner le fleuve à chaque page.

Sa des­crip­tion du Nil déser­tique est jus­te­ment célèbre, et elle mérite de l’être. Il peint la plaine de sable, un peu plus rose que le cha­mois, un peu plus pâle que le sau­mon, héris­sée de pics de roche noire et informe ; la fine pous­sière qui s’a­masse en congères autour des col­lines sombres, comme la neige autour d’un som­met alpin, sauf que c’est, dit-il, une neige de feu, de celles qui pour­raient tom­ber en enfer. Et à tra­vers ce désert, le fleuve : a thread of blue silk drawn across an enor­mous brown drug­get — un fil de soie bleue ten­du en tra­vers d’un immense tapis de bure brune, et ce fil lui-même est brun la moi­tié de l’an­née. Il note l’heure du cou­chant, quand un der­nier flam­boie­ment ranime le pay­sage, que le fleuve vire du brun boueux au gris d’argent, que le ciel passe du bleu terne au vio­let ; puis le soleil tombe der­rière les rochers, les cou­leurs s’é­teignent, tout gri­saille — et il ose la com­pa­rai­son qui fait mouche, celle de la joue d’un homme qui se vide de son sang.

Ailleurs, il célèbre la crue comme un miracle annuel : chaque année, quand fondent les neiges d’A­frique cen­trale et que se rem­plissent les grands lacs, le fleuve monte, se charge du limon rouge qui fait sor­tir les villes du sable du désert, puis redes­cend. Il note que le voya­geur s’at­tache au fleuve puis­sant comme à un vieil ami, sûr à l’heure du besoin : tout brûle alen­tour, mais ici il y a de l’ombre ; le désert est chaud, mais le Nil est frais ; la terre est cal­ci­née, mais l’eau ne manque pas. On sent, sous l’of­fi­cier, l’homme qui a eu soif, et pour qui l’eau n’est pas une abstraction.

Voi­là pour le fleuve vu de loin, en pay­sage. Mais Chur­chill a aus­si vu les cata­ractes de tout près, comme obs­tacles, et c’est là que son récit devient phy­sique. La grande affaire de la cam­pagne fut logis­tique : com­ment remon­ter, contre le cou­rant, à tra­vers ces seuils, les canon­nières à vapeur sur les­quelles repo­sait tout le plan de Kit­che­ner. On construi­sit un che­min de fer mili­taire à tra­vers le désert nubien pour cou­per le grand coude et évi­ter deux cata­ractes d’un coup ; et là où le fer ne pas­sait pas, il fal­lut haler les bateaux à la corde, à la force des bras, par-des­sus les rapides.

Le récit qu’il fait du pas­sage de la qua­trième cata­racte, en août 1897, est un petit chef-d’œuvre de ten­sion. Deux canon­nières, le Teb et le Tamai, com­man­dées par de jeunes offi­ciers de marine — par­mi eux un lieu­te­nant nom­mé Beat­ty, qui com­man­de­ra vingt ans plus tard la flotte de bataille bri­tan­nique au Jut­land —, tentent l’as­cen­sion avec, sur les haus­sières, des cen­taines d’hommes des tri­bus rive­raines. Le cou­rant est trop fort. Le Tamai échoue de jus­tesse. L’a­près-midi, le Teb s’y essaie à son tour, mal halé par des tireurs mal com­man­dés : les bras manquent de coor­di­na­tion, l’é­trave est empor­tée en tra­vers, une vague énorme passe par-des­sus le bas­tin­gage, et en dix secondes le bateau cha­vire, quille en l’air, et part à la dérive. Beat­ty et l’é­qui­page sont jetés dans l’eau bouillon­nante de la cata­racte, rou­lés par le cou­rant, repê­chés plus bas par l’autre canon­nière ; de la ving­taine d’hommes pré­ci­pi­tés à l’eau, un seul Égyp­tien se noie. L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là. Mais l’é­pave, coin­cée un mille plus bas entre deux rochers, se met à réson­ner : un coup, puis un autre, frap­pés de l’in­té­rieur de la coque. On arrache une plaque de tôle, et deux hommes en sortent vivants — le second méca­ni­cien et un chauf­feur —, res­tés empri­son­nés dans la cale retour­née, dans le noir, l’eau mon­tant, les feux éteints, les plan­chers deve­nus pla­fonds. Ce genre de détail, une vie sau­vée par miracle au fond d’un fleuve, Chur­chill sait le poser sans y insis­ter, et c’est ce qui reste.

L’autre grande scène est la der­nière cata­racte, la sixième, la gorge de Saba­lo­ka — qu’il écrit Sha­blu­ka —, juste avant Khar­toum. Les infan­te­ries contournent les hau­teurs à pied ; les canon­nières et les vapeurs, elles, remontent le défi­lé, remor­quant der­rière elles toute la flot­tille de barges. À l’en­trée veillaient encore cinq forts der­viches, désor­mais vides. Le Nil, qui en aval s’é­tale sur près d’un mille, se res­serre sou­dain à deux cents mètres à peine ; le cou­rant s’ac­cé­lère, la sur­face se creuse de grands tour­billons ; de part et d’autre montent des falaises noires, bri­sées, abruptes, pareilles à des amas de pierres colos­sales, et entre elles le fleuve en crue s’en­gouffre avec un long gron­de­ment. Les bateaux, machines à plein régime, battent l’eau et gagnent pied à pied. Pas­sé ce der­nier ver­rou, il n’y avait plus qu’à débou­cher dans la plaine où atten­dait l’ar­mée du Kha­li­fa. La cata­racte, ici, n’est plus seule­ment un obs­tacle : c’est le seuil de la bataille, la der­nière porte avant Omdourman.

Il faut dire un mot du moyen par lequel Kit­che­ner vain­quit le fleuve autant que l’en­ne­mi : le rail. Plu­tôt que de haler toute une armée par-des­sus les cata­ractes, ses ingé­nieurs lan­cèrent une voie fer­rée en droite ligne à tra­vers le désert nubien, d’Oua­di Hal­fa vers Abou Hamed, cou­pant la corde du grand coude et sau­tant deux cata­ractes d’un trait. Des kilo­mètres de rails posés chaque jour dans un néant sans eau ni bois, ravi­taillés depuis l’ar­rière : la cam­pagne se gagna là, dans cette patience méca­nique, autant qu’au feu. Chur­chill l’a com­pris, lui qui voit dans cette guerre le triomphe de la machine sur la bra­voure. À Omdour­man, le 2 sep­tembre, il char­gea pour­tant lui-même, pis­to­let au poing, dans les rangs du 21e Lan­ciers — l’une des der­nières grandes charges de cava­le­rie de l’ar­mée bri­tan­nique, quelques minutes de mêlée archaïque au cœur d’une bataille déjà industrielle.

Il y a quelque chose de trou­blant à lire ces pages aujourd’­hui. La prose est somp­tueuse, l’œil est juste, l’o­reille aus­si ; et pour­tant tout ce pay­sage est regar­dé du pont d’une canon­nière qui remonte pour conqué­rir. Le fleuve que Chur­chill décrit avec tant d’a­mour est, dans le même livre, l’ins­tru­ment d’une recon­quête et le tom­beau, quelques jours plus tard, de mil­liers de com­bat­tants sou­da­nais fau­chés par des armes qu’ils n’a­vaient jamais vues. La beau­té de la des­crip­tion et la bru­ta­li­té de l’en­tre­prise ne se laissent pas sépa­rer : c’est un même homme, un même regard, qui voit le fil de soie bleue et qui compte les forts à réduire. On peut admi­rer l’é­cri­vain sans se voi­ler la face sur ce qu’il ser­vait. Le jeune Chur­chill lui-même, du reste, ver­ra dans le mas­sacre d’Om­dour­man quelque chose qui l’in­quiète — la guerre deve­nue affaire de machines —, et cette inquié­tude le sui­vra toute sa vie.

L’eau qui monte

Les cata­ractes ont arrê­té les flottes pen­dant des mil­lé­naires. Elles n’au­ront pas résis­té aux ingé­nieurs. Ce que le gra­nite avait rete­nu, le béton l’a englou­ti. La deuxième cata­racte et la for­te­resse de Bou­hen dorment sous le lac Nas­ser ; la qua­trième a dis­pa­ru sous le lac de Merowe ; la pre­mière a été domp­tée dès 1902 par l’an­cien bar­rage d’As­souan, avant que le haut bar­rage ne relève encore le niveau. À chaque fois, le même scé­na­rio : un mur en tra­vers du fleuve, une mer neuve qui monte len­te­ment, des archéo­logues qui courent contre l’eau pour rele­ver les plans, décou­per les temples, sau­ver ce qui peut l’être, et des vil­lages, des tombes, des seuils entiers qui passent sous la sur­face sans que per­sonne les revoie.

Il reste des cata­ractes libres, la troi­sième, la cin­quième, la sixième, où l’on peut encore voir le Nil se héris­ser sur son vieux socle, écu­mer entre les blocs fauves, se par­ta­ger en bras rapides autour des îles. Il reste Philæ remon­té sur son île neuve, Abou Sim­bel his­sé au-des­sus des eaux, la def­fu­fa de Ker­ma qui tient debout depuis quatre mille cinq cents ans, les pyra­mides de Méroé dans le sable. Il reste, sur­tout, ce fait tran­quille et têtu de géo­lo­gie : un fleuve très ancien qui, sur quelques cen­taines de kilo­mètres, rede­vient un tor­rent parce que la vieille pierre d’A­frique remonte sous lui. Les hommes ont fait la guerre pour ces pas­sages, y ont per­du des bateaux et des empires, et un jeune lieu­te­nant y a trou­vé, entre deux forts à prendre, de quoi écrire l’une des plus belles des­crip­tions de fleuve de sa langue. La pierre, elle, était là avant eux tous, et elle attend, sous l’eau des bar­rages, la pro­chaine baisse du niveau.

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