Les cataractes du Nil
Selon Winston Churchill
Les cataractes du Nil
Six seuils de granit entre Assouan et Khartoum, et la remontée de Winston Churchill
Le voyageur qui descend vers Assouan avec, en tête, le mot cataracte, s’attend à une chute. Il imagine une paroi d’eau, un fracas vertical, quelque chose comme les grandes cascades d’Afrique australe, une gorge où le fleuve se jetterait d’un seul élan. Il n’y a rien de cela. Ce qu’il trouve, c’est un champ de pierres noires posé en travers du courant, des îlots de granite polis par des millénaires d’eau, des chenaux qui se divisent et se rejoignent, une nappe basse qui blanchit sur les hauts-fonds et se lisse ailleurs sans jamais tomber. La cataracte du Nil n’est pas une cascade. C’est un gué contrarié, un endroit où le fleuve cesse d’être navigable et se met à ressembler à un labyrinthe.
Le mot lui-même vient du grec katarraktês, « qui se précipite ». Les Grecs l’employaient pour les vannes et les herses tombant à la verticale, et ils l’ont appliqué au Nil sans doute par ouï-dire, en imaginant, eux aussi, un mur d’eau qui n’existait pas. L’erreur est restée. On compte six cataractes principales entre Assouan, en Égypte, et Khartoum, au Soudan, numérotées à rebours du sens du courant : la première en aval, au nord, la sixième en amont, au sud, tout près de la capitale soudanaise. Elles ont fixé des frontières, arrêté des flottes, retenu des empires, et l’une d’elles a bien failli noyer le lieutenant qui allait devenir Winston Churchill. Il faut d’abord comprendre pourquoi elles sont là.
Ni chute ni cascade
Sur presque tout son cours égyptien, le Nil coule large, lent, docile. Il traverse un plateau de calcaire et de grès tendres qu’il a mis des millions d’années à évider, et rien ne s’oppose à lui : la felouque descend au fil de l’eau, remonte à la voile quand souffle le vent du nord, et cette réversibilité a fait du fleuve une route à double sens, la plus ancienne autoroute du monde. Puis, aux abords d’Assouan, quelque chose change sous la quille. Le lit se durcit. Des masses de roche affleurent, se multiplient, encombrent le passage. L’eau, qui glissait, se met à bouillonner entre des blocs arrondis, se partage en bras étroits, découvre des seuils où la barque racle et s’arrête.
Ce n’est pas une chute parce qu’il n’y a pas de dénivelé brutal. Le fleuve ne saute pas ; il s’éparpille. Sur quelques kilomètres, la pente s’accentue à peine, mais le fond se hérisse de tant d’obstacles que le courant s’accélère, se creuse en remous, se rassemble en veines rapides que rien, à la voile ou à la rame, ne permet de franchir contre le flot. À la saison basse, une bonne part de ces roches se dénude et la cataracte n’est plus qu’un chaos minéral où filtre un mince ruissellement. À la crue, l’eau monte, recouvre les seuils, et un chenal devient un instant praticable — un instant seulement, car la violence du courant compense la disparition des écueils.
Pour saisir ce que représente une telle barrière, il faut se rappeler ce qu’est le Nil partout ailleurs. Sur le fleuve égyptien, le vent dominant vient du nord et le courant descend vers le nord : on remonte donc à la voile et l’on redescend au fil de l’eau, sans effort, dans les deux sens. Cette réversibilité est le secret de l’Égypte, ce qui a permis de bâtir une civilisation le long d’un ruban d’eau, d’acheminer le granite d’Assouan jusqu’au Delta et de faire circuler grain, pierre et dieux d’un bout à l’autre du pays. La cataracte rompt le charme. Au seuil, la voile ne suffit plus ; il faut sortir du bateau, entrer dans le fleuve, tirer. Là où l’Égypte glissait, la Nubie résiste. Et cette résistance, répétée six fois, a suffi à faire du haut Nil un autre monde, plus dur, plus lent, plus fermé — celui du soldat et du caravanier plutôt que celui du batelier.
C’est ce que virent tous ceux qui remontèrent le fleuve : non pas un spectacle, mais une résistance. Pour un capitaine de barge, une cataracte est une addition de mauvaises nouvelles. Il faut décharger, haler à la corde, parfois démonter, contourner par la berge, remonter la cargaison plus haut, et recommencer. Chacune de ces six barrières a coûté aux hommes des jours de sueur et, à l’occasion, des vies. Leur beauté — car elles sont belles, ces archipels de granite fauve dans l’eau verte — est de celles qu’on admire mieux depuis la rive que depuis le pont d’un bateau qu’on essaie de faire passer.
Le socle nubien
La cause de tout cela dort sous le sable, et elle est vieille. Là où le Nil égyptien coule sur des sédiments récents, faciles à creuser, la région d’Assouan et le nord du Soudan reposent sur un socle beaucoup plus ancien : des roches cristallines du Précambrien, granites, gneiss, formations volcaniques métamorphisées, dont l’âge se compte en centaines de millions d’années — l’ossature même du continent, mise à nu. Ces roches-là ne cèdent pas. Le fleuve, qui taille sans peine dans le calcaire, se casse les dents sur elles. Partout où ce vieux plancher affleure, il oppose au courant une dureté que l’érosion n’a pas eu le temps d’user, et l’eau doit se faufiler entre ce qu’elle ne peut pas emporter.
Encore fallait-il que ce socle remonte à la surface. Les géologues invoquent ici un lent soulèvement, le bombement nubien, une ondulation de l’écorce terrestre qui a haussé la région et débarrassé le socle de la couverture sédimentaire qui le masquait ailleurs. Ce mouvement a fait deux choses. Il a exhumé la roche dure au fond du lit, créant les seuils ; et il a dévié le fleuve vers l’ouest, lui imposant cette immense boucle — le grand coude du Nil — par laquelle le fleuve, entre la quatrième et la cinquième cataracte, prend la peine de couler vers le sud-ouest avant de reprendre sa marche vers la Méditerranée. On dit d’un cours d’eau ainsi rajeuni, forcé de retailler son lit dans un relief qui se relève sous lui, qu’il retrouve des caractères « juvéniles » : rapides, chenaux instables, seuils rocheux. Le Nil, l’un des fleuves les plus anciens et les plus paisibles de la Terre, redevient, le temps de six cataractes, un torrent d’adolescent.
Il y a, dans cette affaire, un vertige de durées. Le fleuve est plus vieux que les cataractes qui l’entravent : ce ne sont pas elles qui l’ont créé, c’est lui qui, en s’enfonçant, a fini par buter sur elles à mesure que la terre se soulevait sous son lit. L’eau use la roche, mais le sol se relève à peu près aussi vite qu’elle ne l’abaisse, et les seuils restent à découvert, indéfiniment recommencés. Le Nil égyptien et le Nil nubien sont ainsi deux fleuves logés dans un même lit : l’un coule sur des sédiments d’hier, l’autre sur le socle du monde.
Voilà pourquoi elles sont six, et pourquoi elles se tiennent là et pas ailleurs : elles marquent, comme des jalons, les endroits où la vieille Afrique cristalline perce sous la table sédimentaire, entre Assouan et la région de Khartoum. En dessous et au-dessus de cette bande, le fleuve retrouve ses sédiments et sa docilité. C’est un accident de géologie, mais un accident réglé, presque une signature. Et cet accident allait décider, pour trois mille ans, où les hommes traceraient leurs frontières.
La frontière des royaumes
Une barrière sur un fleuve, dans un pays où le fleuve est la seule route, ce n’est pas un détail de relief : c’est une porte. Là où l’on ne peut plus naviguer, il faut débarquer ; là où il faut débarquer, on construit un poste, un fortin, un péage ; et là où l’on perçoit un péage, on finit par tracer une limite. Les cataractes ont été les charnières politiques de la vallée. Chacune a servi, à un moment ou à un autre, de marche entre deux mondes.
La première, à Assouan, fut la porte du Sud de l’Égypte pharaonique. Au-delà commençait la Nubie, ce pays que les Égyptiens convoitaient pour son or et ses routes vers l’intérieur du continent, et qu’ils appelaient parfois avec dédain, parfois avec crainte. Assouan — l’antique Syène — vivait de ce seuil : on y contrôlait le trafic, on y taillait le granite rose des obélisques dans des carrières dont l’une conserve encore, couché dans la roche, un obélisque inachevé, fendu avant d’être détaché. En face, l’île d’Éléphantine gardait la frontière ; un peu en amont, l’îlot de Philæ portait le sanctuaire d’Isis, dernier grand temple où l’on écrivit encore des hiéroglyphes, bien après que l’Égypte eut cessé d’être elle-même.
La première cataracte a connu un dernier avatar, plus doux. Quand elle eut cessé d’être une frontière militaire, elle devint, à la fin du XIXe siècle, un but de voyage. On bâtit à Assouan, face aux rochers et aux felouques, de grands hôtels où l’Europe fortunée venait passer l’hiver et soigner ses poumons dans l’air sec ; le plus fameux, le Vieux Cataract, dresse encore sa façade rouge au-dessus du fleuve, et c’est là, dit-on, qu’Agatha Christie écrivit une partie de Mort sur le Nil. La cataracte qui avait arrêté les flottes de guerre finissait en décor de croisière, entre le thé de cinq heures et la promenade en barque au coucher du soleil. Les seuils n’avaient pas bougé ; c’est le regard porté sur eux qui s’était adouci.
Passé Assouan commençait la Basse-Nubie, cette longue tranchée de vallée resserrée entre le désert et les rochers, semée de temples que les pharaons avaient plantés là pour marquer leur emprise — Kalabsha, Amada, Ouadi es-Seboua, et, plus au sud, les deux géants d’Abou Simbel, taillés par Ramsès II à même la falaise. Ce pays n’existe plus. Il dort sous le lac Nasser, la mer intérieure qu’a formée le haut barrage d’Assouan dans les années 1960. Avant que l’eau ne monte, l’Unesco lança le plus vaste sauvetage archéologique jamais tenté : on découpa Abou Simbel en blocs, on le hissa soixante mètres plus haut, on démonta Philæ pierre à pierre pour le remonter sur l’îlot voisin d’Aguilkia. Ce qui n’a pas été déplacé — des villages nubiens entiers, des cimetières, des forteresses — a été noyé. La deuxième cataracte, qu’on appelait la Grande, avec, au-dessus d’elle, la puissante forteresse égyptienne de Bouhen, a disparu de la même façon sous le lac : elle n’est plus qu’une ligne sur les cartes anciennes.
Ce verrou de la deuxième cataracte, l’Égypte du Moyen Empire l’avait hérissé de forteresses — Bouhen, Mirgissa, Semna —, une chaîne de citadelles de brique crue qui surveillaient le fleuve et réglaient le passage des hommes et des marchandises. Sur une stèle-frontière plantée à Semna, le pharaon Sésostris III fit graver l’interdiction, pour tout Nubien, de franchir la limite vers le nord autrement que pour commercer, et l’ordre à ses successeurs de tenir cette borne. On mesure là ce qu’était une cataracte pour un État : non pas un paysage, mais une douane et un rempart, l’endroit précis où finissait un monde et où l’on postait des gardes. Le nom même de Nubie, dit-on, tiendrait à l’or — noub — que l’Égypte tirait de ces montagnes ; on gardait le seuil comme on garde un coffre.
Plus au sud, hors de portée du lac, le fleuve retrouve ses seuils et l’on entre au Soudan, dans le pays de Koush. La troisième cataracte garde la mémoire de Kerma, l’une des plus anciennes villes d’Afrique subsaharienne, capitale d’un royaume nubien qui tint tête à l’Égypte pendant près d’un millénaire. Il en reste la deffufa, une énorme masse de briques crues qui dresse encore ses dix-huit mètres au-dessus de la plaine, temple à degrés dont on gravissait le sommet pour les cérémonies — un des rares monuments de ce genre au monde, contemporain des premières pyramides, exhumé au fil de longues campagnes par l’archéologue suisse Charles Bonnet. Kerma prouve ce que la vallée haute a mis longtemps à faire admettre : que la Nubie ne fut pas une simple marge de l’Égypte, mais une civilisation à part entière, avec ses rois, son écriture, ses dieux.
Le royaume de Koush prit sa revanche. Au VIIIe siècle avant notre ère, ses souverains descendirent le fleuve, conquirent l’Égypte et régnèrent sur les Deux Terres : ce sont les pharaons de la XXVe dynastie, les « pharaons noirs », dont le plus grand, Taharqa, sema temples et pyramides des deux côtés de la frontière. Leur cœur battait plus haut encore, vers la quatrième cataracte, au pied du Djebel Barkal, une montagne-table que l’on tenait pour la demeure du dieu Amon. À ses flancs s’étend Napata, avec ses temples et ses nécropoles royales — El-Kourrou, Nouri — aujourd’hui inscrites au patrimoine mondial sous le nom des sites de la région napatéenne. La quatrième cataracte, elle aussi, a fini sous l’eau : le barrage de Merowe, achevé à la fin des années 2000, en a noyé la plus grande part, après une dernière course contre la montée des eaux pour fouiller ce qui pouvait l’être.
Plus bas — c’est-à-dire plus au nord, le fleuve coulant vers nous —, la cinquième cataracte marque l’approche du confluent de l’Atbara, et au-delà commence la boucle où Koush installa sa capitale tardive, Méroé, dont les pyramides serrées, plus étroites et plus pentues que celles d’Égypte, se comptent par centaines dans le sable. Méroé fut une puissance à part : on y travaillait le fer, on y parlait et on y écrivait une langue propre, le méroïtique, qu’on ne déchiffre toujours pas ; et le pouvoir y passa plusieurs fois entre les mains de reines, ces kandakes que le monde méditerranéen connut sous le nom de Candaces. Un royaume africain, tourné vers l’intérieur du continent autant que vers l’Égypte, et qui dura jusque vers l’an 400 de notre ère. La sixième cataracte, enfin, la gorge de Sabaloka, resserre le Nil à quelques dizaines de kilomètres au nord de Khartoum. C’était le dernier verrou avant la ville, le dernier passage étroit avant la plaine où les deux Nils, le Bleu et le Blanc, se rejoignent. C’est là que notre histoire rejoint celle d’un jeune homme de vingt-trois ans.
Churchill remonte le fleuve
En 1898, une armée anglo-égyptienne remontait le Nil vers le sud. Elle marchait depuis deux ans, sous les ordres du Sirdar, le général Kitchener, avec un but précis : reprendre le Soudan aux mahdistes, ces « derviches » qui, treize ans plus tôt, avaient pris Khartoum et tué le général Gordon, et abattre l’État religieux fondé par le Mahdi et son successeur, le Khalifa. Dans cette armée se trouvait un lieutenant du 21e Lanciers, correspondant clandestin du Morning Post, dont Kitchener n’avait pas voulu tant sa réputation d’ambitieux le précédait, et qui s’était fait affecter tout de même à force de relations. Il chargera à Omdourman le 2 septembre, verra l’armée derviche fondre sous le feu des mitrailleuses Maxim, et tirera de tout cela, l’année suivante, un livre en deux volumes : The River War.
C’est un livre de guerre, écrit par un très jeune homme sûr de son empire et de sa race, et il faut le lire tel qu’il est, avec ses raideurs. Mais c’est aussi l’un des plus beaux livres de paysage de la langue anglaise, et son sujet véritable, sous la campagne militaire, c’est le fleuve. Churchill le dit d’emblée, sans détour : le Soudan tient à l’Égypte par le Nil comme un plongeur tient à la surface par son tuyau d’air ; sans lui, l’asphyxie. Aut Nilus, aut nihil — le Nil ou rien. Le fleuve est à la fois la cause de la guerre, le moyen de la faire et le but qu’on poursuit. « La grande mélodie qui revient tout au long de l’opéra », écrit-il : il faut, dit-il, imaginer le fleuve à chaque page.
Sa description du Nil désertique est justement célèbre, et elle mérite de l’être. Il peint la plaine de sable, un peu plus rose que le chamois, un peu plus pâle que le saumon, hérissée de pics de roche noire et informe ; la fine poussière qui s’amasse en congères autour des collines sombres, comme la neige autour d’un sommet alpin, sauf que c’est, dit-il, une neige de feu, de celles qui pourraient tomber en enfer. Et à travers ce désert, le fleuve : a thread of blue silk drawn across an enormous brown drugget — un fil de soie bleue tendu en travers d’un immense tapis de bure brune, et ce fil lui-même est brun la moitié de l’année. Il note l’heure du couchant, quand un dernier flamboiement ranime le paysage, que le fleuve vire du brun boueux au gris d’argent, que le ciel passe du bleu terne au violet ; puis le soleil tombe derrière les rochers, les couleurs s’éteignent, tout grisaille — et il ose la comparaison qui fait mouche, celle de la joue d’un homme qui se vide de son sang.
Ailleurs, il célèbre la crue comme un miracle annuel : chaque année, quand fondent les neiges d’Afrique centrale et que se remplissent les grands lacs, le fleuve monte, se charge du limon rouge qui fait sortir les villes du sable du désert, puis redescend. Il note que le voyageur s’attache au fleuve puissant comme à un vieil ami, sûr à l’heure du besoin : tout brûle alentour, mais ici il y a de l’ombre ; le désert est chaud, mais le Nil est frais ; la terre est calcinée, mais l’eau ne manque pas. On sent, sous l’officier, l’homme qui a eu soif, et pour qui l’eau n’est pas une abstraction.
Voilà pour le fleuve vu de loin, en paysage. Mais Churchill a aussi vu les cataractes de tout près, comme obstacles, et c’est là que son récit devient physique. La grande affaire de la campagne fut logistique : comment remonter, contre le courant, à travers ces seuils, les canonnières à vapeur sur lesquelles reposait tout le plan de Kitchener. On construisit un chemin de fer militaire à travers le désert nubien pour couper le grand coude et éviter deux cataractes d’un coup ; et là où le fer ne passait pas, il fallut haler les bateaux à la corde, à la force des bras, par-dessus les rapides.
Le récit qu’il fait du passage de la quatrième cataracte, en août 1897, est un petit chef-d’œuvre de tension. Deux canonnières, le Teb et le Tamai, commandées par de jeunes officiers de marine — parmi eux un lieutenant nommé Beatty, qui commandera vingt ans plus tard la flotte de bataille britannique au Jutland —, tentent l’ascension avec, sur les haussières, des centaines d’hommes des tribus riveraines. Le courant est trop fort. Le Tamai échoue de justesse. L’après-midi, le Teb s’y essaie à son tour, mal halé par des tireurs mal commandés : les bras manquent de coordination, l’étrave est emportée en travers, une vague énorme passe par-dessus le bastingage, et en dix secondes le bateau chavire, quille en l’air, et part à la dérive. Beatty et l’équipage sont jetés dans l’eau bouillonnante de la cataracte, roulés par le courant, repêchés plus bas par l’autre canonnière ; de la vingtaine d’hommes précipités à l’eau, un seul Égyptien se noie. L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais l’épave, coincée un mille plus bas entre deux rochers, se met à résonner : un coup, puis un autre, frappés de l’intérieur de la coque. On arrache une plaque de tôle, et deux hommes en sortent vivants — le second mécanicien et un chauffeur —, restés emprisonnés dans la cale retournée, dans le noir, l’eau montant, les feux éteints, les planchers devenus plafonds. Ce genre de détail, une vie sauvée par miracle au fond d’un fleuve, Churchill sait le poser sans y insister, et c’est ce qui reste.
L’autre grande scène est la dernière cataracte, la sixième, la gorge de Sabaloka — qu’il écrit Shabluka —, juste avant Khartoum. Les infanteries contournent les hauteurs à pied ; les canonnières et les vapeurs, elles, remontent le défilé, remorquant derrière elles toute la flottille de barges. À l’entrée veillaient encore cinq forts derviches, désormais vides. Le Nil, qui en aval s’étale sur près d’un mille, se resserre soudain à deux cents mètres à peine ; le courant s’accélère, la surface se creuse de grands tourbillons ; de part et d’autre montent des falaises noires, brisées, abruptes, pareilles à des amas de pierres colossales, et entre elles le fleuve en crue s’engouffre avec un long grondement. Les bateaux, machines à plein régime, battent l’eau et gagnent pied à pied. Passé ce dernier verrou, il n’y avait plus qu’à déboucher dans la plaine où attendait l’armée du Khalifa. La cataracte, ici, n’est plus seulement un obstacle : c’est le seuil de la bataille, la dernière porte avant Omdourman.
Il faut dire un mot du moyen par lequel Kitchener vainquit le fleuve autant que l’ennemi : le rail. Plutôt que de haler toute une armée par-dessus les cataractes, ses ingénieurs lancèrent une voie ferrée en droite ligne à travers le désert nubien, d’Ouadi Halfa vers Abou Hamed, coupant la corde du grand coude et sautant deux cataractes d’un trait. Des kilomètres de rails posés chaque jour dans un néant sans eau ni bois, ravitaillés depuis l’arrière : la campagne se gagna là, dans cette patience mécanique, autant qu’au feu. Churchill l’a compris, lui qui voit dans cette guerre le triomphe de la machine sur la bravoure. À Omdourman, le 2 septembre, il chargea pourtant lui-même, pistolet au poing, dans les rangs du 21e Lanciers — l’une des dernières grandes charges de cavalerie de l’armée britannique, quelques minutes de mêlée archaïque au cœur d’une bataille déjà industrielle.
Il y a quelque chose de troublant à lire ces pages aujourd’hui. La prose est somptueuse, l’œil est juste, l’oreille aussi ; et pourtant tout ce paysage est regardé du pont d’une canonnière qui remonte pour conquérir. Le fleuve que Churchill décrit avec tant d’amour est, dans le même livre, l’instrument d’une reconquête et le tombeau, quelques jours plus tard, de milliers de combattants soudanais fauchés par des armes qu’ils n’avaient jamais vues. La beauté de la description et la brutalité de l’entreprise ne se laissent pas séparer : c’est un même homme, un même regard, qui voit le fil de soie bleue et qui compte les forts à réduire. On peut admirer l’écrivain sans se voiler la face sur ce qu’il servait. Le jeune Churchill lui-même, du reste, verra dans le massacre d’Omdourman quelque chose qui l’inquiète — la guerre devenue affaire de machines —, et cette inquiétude le suivra toute sa vie.
L’eau qui monte
Les cataractes ont arrêté les flottes pendant des millénaires. Elles n’auront pas résisté aux ingénieurs. Ce que le granite avait retenu, le béton l’a englouti. La deuxième cataracte et la forteresse de Bouhen dorment sous le lac Nasser ; la quatrième a disparu sous le lac de Merowe ; la première a été domptée dès 1902 par l’ancien barrage d’Assouan, avant que le haut barrage ne relève encore le niveau. À chaque fois, le même scénario : un mur en travers du fleuve, une mer neuve qui monte lentement, des archéologues qui courent contre l’eau pour relever les plans, découper les temples, sauver ce qui peut l’être, et des villages, des tombes, des seuils entiers qui passent sous la surface sans que personne les revoie.
Il reste des cataractes libres, la troisième, la cinquième, la sixième, où l’on peut encore voir le Nil se hérisser sur son vieux socle, écumer entre les blocs fauves, se partager en bras rapides autour des îles. Il reste Philæ remonté sur son île neuve, Abou Simbel hissé au-dessus des eaux, la deffufa de Kerma qui tient debout depuis quatre mille cinq cents ans, les pyramides de Méroé dans le sable. Il reste, surtout, ce fait tranquille et têtu de géologie : un fleuve très ancien qui, sur quelques centaines de kilomètres, redevient un torrent parce que la vieille pierre d’Afrique remonte sous lui. Les hommes ont fait la guerre pour ces passages, y ont perdu des bateaux et des empires, et un jeune lieutenant y a trouvé, entre deux forts à prendre, de quoi écrire l’une des plus belles descriptions de fleuve de sa langue. La pierre, elle, était là avant eux tous, et elle attend, sous l’eau des barrages, la prochaine baisse du niveau.
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