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La sai­son des dieux

La sai­son des dieux

Cha­pitres 1 à 5

Galle Face Hotel, Colom­bo, 1925

Cha­pitre 1

Le paque­bot entra dans le port de Colom­bo par un matin sans vent et Étienne Lagrande, accou­dé au bas­tin­gage tri­bord, eut l’im­pres­sion que le ciel se cou­chait sur la mer. Tout était blanc. L’air, l’eau, la ligne de côte — un blanc lai­teux, épais, qui ne res­sem­blait à aucune lumière d’Eu­rope. Il plis­sa les yeux. La sueur nais­sait déjà entre ses omo­plates et cou­lait le long de sa colonne ver­té­brale avec une len­teur ani­male, comme une chose vivante qui aurait choi­si de des­cendre là.

Il avait embar­qué à Mar­seille six semaines plus tôt. Les Mes­sa­ge­ries Mari­times, le Géné­ral-Voy­ron, cent quatre-vingts pas­sa­gers dont une moi­tié de fonc­tion­naires colo­niaux et leurs épouses. Il avait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née, le canal, la mer Rouge — cette four­naise — et puis l’o­céan Indien s’é­tait ouvert, immense, presque doux, d’un bleu qui n’exis­tait sur aucune de ses planches de cou­leur. Pen­dant la tra­ver­sée, il avait tra­vaillé. Ses malles conte­naient quatre caisses de maté­riel — filets, bocaux de for­mol, pinces, loupes bino­cu­laires, un micro­scope Nachet dans son cof­fret de noyer — et une caisse de livres, dont les trois volumes des Pois­sons de l’o­céan Indien de Sau­vage et le Faune de Cey­lan de Kelaart, anno­té dans les marges au crayon fin. Il était natu­ra­liste. Rat­ta­ché au Muséum de Paris, char­gé d’une mis­sion de col­lecte et de clas­si­fi­ca­tion des espèces marines de la côte occi­den­tale de Cey­lan. Six mois. Il avait un pro­gramme, un calen­drier, des lettres d’in­tro­duc­tion auprès du direc­teur du Colom­bo Museum et de deux ou trois fonc­tion­naires bri­tan­niques sup­po­sés faci­li­ter ses déplacements.

Six mois, et pas un jour de plus. Étienne Lagrande n’é­tait pas un homme à s’attarder.

Il avait trente-sept ans. Un visage étroit, des yeux d’un gris très clair qui don­naient à ceux qui le ren­con­traient l’im­pres­sion vague­ment désa­gréable d’être exa­mi­nés comme des spé­ci­mens. Ce n’é­tait pas faux. Il regar­dait le monde avec l’at­ten­tion minu­tieuse et sans ten­dresse de celui qui a pas­sé sa vie à ouvrir les choses pour voir com­ment elles étaient faites à l’in­té­rieur. Sa thèse por­tait sur les nudi­branches de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — ces limaces de mer aux cou­leurs insen­sées, trans­lu­cides, qui res­semblent à des frag­ments de vitraux tom­bés au fond de l’eau. Il les avait des­si­nées une par une avec une pré­ci­sion gla­cée, chaque papille, chaque bran­chie, et ses planches étaient célèbres dans les milieux res­treints qui s’in­té­ressent à ce genre de mer­veilles. On disait de lui qu’il avait l’œil le plus sûr du Muséum. On disait aus­si, plus bas, qu’il n’a­vait pas grand-chose d’autre.

Le paque­bot avan­çait main­te­nant dans la rade. À tra­vers la brume de cha­leur, Colom­bo se des­si­nait par frag­ments — des toits, un clo­cher, une che­mi­née d’u­sine, et puis, très loin sur la gauche, une longue bande verte bor­dée d’une façade blanche qui sem­blait flot­ter entre le ciel et la mer. Un pas­sa­ger à côté de lui, un sous-lieu­te­nant de la Royal Navy qui ren­trait de per­mis­sion, sui­vit son regard.

— Le Galle Face Hotel, dit-il. You’ll be com­for­table there.

Com­for­table. Le mot anglais tom­bait comme un cou­vercle. Étienne ne répon­dit pas. Il regar­dait cette masse blanche posée au bord de l’o­céan et il se dit — il se le dit avec la net­te­té un peu tran­chante qui était sa manière de pen­ser — que ce bâti­ment res­sem­blait à un paque­bot échoué, un navire qui aurait déci­dé de ne plus repartir.

La pen­sée le tra­ver­sa et s’en alla. Il ne la retint pas.

Sur le quai, ce fut le chaos. Un chaos ordon­né, à la manière des colo­nies — chaque geste avait sa place dans une hié­rar­chie que les Bri­tan­niques avaient mise deux siècles à per­fec­tion­ner. Des coo­lies en sarong attra­paient les malles, les his­saient sur leurs têtes, se fau­fi­laient entre les char­rettes à bœufs et les pre­mières auto­mo­biles avec une agi­li­té fluide qui tenait de la danse. Des fonc­tion­naires en blanc, casque colo­nial, mous­tache taillée, atten­daient leurs col­lègues au pied de la pas­se­relle. Des mar­chands ten­daient des noix de coco ouvertes, du thé, des col­liers de jas­min, et l’o­deur mon­ta d’un coup — pois­son séché, épices, gazole, fleurs, sueur, coprah — une seule odeur en réa­li­té, l’o­deur de Colom­bo, que per­sonne n’oublie.

Étienne avait réser­vé au Galle Face sur les conseils de Mar­chand, son direc­teur au Muséum, qui y avait séjour­né en 1911. « Un hôtel très cor­rect, avait dit Mar­chand. Propre. Vue sur la mer. Deman­dez la chambre du deuxième, côté océan. Et méfiez-vous des cou­rants, si vous allez nager. » Mar­chand était un homme de peu de mots, tous utiles. Étienne avait noté.

Le rick­shaw le dépo­sa devant l’en­trée prin­ci­pale. Il y avait là un por­tique à colonnes, un auvent blanc, des pal­miers en pot, et un homme.

L’homme se tenait debout sous le por­tique, très droit, les mains jointes dans le dos. Il por­tait un sarong blanc imma­cu­lé et une veste à col Neh­ru bou­ton­née jus­qu’au men­ton. Sa peau était d’un brun pro­fond et soyeux. Ses che­veux, tirés en arrière, étaient d’un noir de jais. Il pou­vait avoir qua­rante ans ou soixante, il était impos­sible de le dire, et quelque chose dans l’im­mo­bi­li­té de son visage sug­gé­rait que la ques­tion n’a­vait pas d’im­por­tance — qu’il avait tou­jours été là, debout sous ce por­tique, les mains dans le dos, à regar­der les voya­geurs arriver.

— Bien­ve­nue au Galle Face, monsieur.

Le fran­çais était impec­cable. À peine une ombre de chan­ton­ne­ment dans les voyelles, une musique très légère, comme si les mots avaient été trem­pés dans quelque chose de tiède.

— Je suis Anu­ra. Maître d’hôtel.

Il prit les bagages en main — non pas phy­si­que­ment, il ne tou­cha rien, mais d’un geste à peine visible deux por­teurs sur­girent et les malles dis­pa­rurent à l’in­té­rieur — et gui­da Étienne vers la récep­tion. Le hall était immense, dal­lé de marbre, et les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient l’air avec une len­teur rési­gnée qui ne rafraî­chis­sait rien mais don­nait au silence une sorte de rythme, un pouls méca­nique. Il y avait des fau­teuils de rotin, des plantes vertes, un por­trait du roi George V, et cette odeur par­ti­cu­lière des grands hôtels colo­niaux — cire, bois de teck, linge empe­sé, et des­sous, tou­jours, l’hu­mi­di­té, l’hu­mi­di­té patiente de l’île qui s’in­fil­trait par les joints, sous les plinthes, entre les lames du parquet.

— Chambre 214, dit Anu­ra. Deuxième étage, côté océan. Comme vous l’a­vez demandé.

Étienne nota — mais sans y prê­ter atten­tion, ou si peu — que l’homme avait dit « comme vous l’a­vez deman­dé » et non « comme il a été deman­dé ». Comme s’il savait déjà. Comme si la lettre de réser­va­tion, envoyée trois mois plus tôt, avait été lue par cet homme et rete­nue, chaque mot, ran­gée quelque part der­rière cette façade impeccable.

La chambre était vaste. Un lit à bal­da­quin sous une mous­ti­quaire, un bureau de teck, une armoire, une salle d’eau car­re­lée de blanc. Et la fenêtre. Étienne ouvrit les volets et reçut l’o­céan Indien en plein visage — le vent, le sel, la lumière, et cette éten­due verte en contre­bas, le Galle Face Green, où des enfants fai­saient voler des cerfs-volants dans un ciel qui avait viré au bleu intense main­te­nant que la brume du matin se dis­si­pait. Au-delà du Green, la digue, et au-delà de la digue, la mer. Elle n’é­tait pas bleue. Elle était d’un gris-vert pro­fond, agi­té, vivant, qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il connais­sait. La Médi­ter­ra­née était une bai­gnoire. Ceci était autre chose. Quelque chose qui respirait.

Il sor­tit son car­net — un Moles­kine à cou­ver­ture noire qu’il uti­li­sait depuis des années, tou­jours le même for­mat — et nota : « Colom­bo, 14 mars 1925. Arri­vée 7h40. Ciel blanc puis bleu. Cha­leur immé­diate, satu­rante. Hôtel impo­sant, face à la mer. Per­son­nel remar­quable. Com­men­cer les visites au Museum demain. »

Il refer­ma le car­net. Il s’as­sit au bord du lit. La mous­ti­quaire pen­dait autour de lui comme un voile de mariée. Il res­ta un long moment immo­bile, les mains à plat sur les genoux, à écou­ter le bruit des ven­ti­la­teurs et, der­rière, beau­coup plus loin, comme venant d’un autre monde, le bat­te­ment sourd de l’o­céan contre la digue.

Il ne savait pas pour­quoi il ne défai­sait pas ses malles.

Cha­pitre 2

Les deux pre­miers jours furent exac­te­ment ce qu’É­tienne avait pré­vu qu’ils seraient, et cette exac­ti­tude le ras­su­ra. Il se leva tôt — cinq heures, avant la cha­leur — prit son thé sur la véran­da du Galle Face en regar­dant les pêcheurs tirer leurs filets sur la plage au-delà du Green, puis se fit conduire en rick­shaw au Colom­bo Museum, un bâti­ment blanc à colon­nades construit par les Bri­tan­niques dans le style qu’ils employaient par­tout, de Cal­cut­ta à Ran­goon, comme s’il n’exis­tait qu’une seule façon de loger le savoir.

Le direc­teur, un cer­tain Dr. Pear­son, le reçut avec la cor­dia­li­té dis­traite des hommes qui passent leur vie au milieu d’ob­jets morts. Il avait des lunettes rondes, une barbe en pointe qui appar­te­nait à un autre siècle, et des mains d’une déli­ca­tesse extra­or­di­naire — des mains de res­tau­ra­teur de por­ce­laine — qu’il posait sur les vitrines avec une ten­dresse que la plu­part des hommes ne montrent pas à leur épouse. Il fit visi­ter les col­lec­tions. Les miné­raux. Les masques de danse. Les boud­dhas de pierre grise ali­gnés dans la pénombre comme une assem­blée de juges endor­mis. Et puis la salle de zoo­lo­gie, les spé­ci­mens empaillés, les bocaux de for­mol où des ser­pents laqués flot­taient dans une éter­ni­té jaunâtre.

— Votre pré­dé­ces­seur, dit Pear­son, était un homme char­mant. Un cer­tain Vaillant. 1906, si ma mémoire est bonne. Il a pas­sé huit mois ici. Il a rap­por­té des choses remar­quables — trois espèces nou­velles de nudi­branches, un crabe que per­sonne n’a­vait décrit. Et puis il est par­ti et on n’a plus jamais eu de nou­velles. C’est fré­quent, ici. L’île avale les gens et ne les rend pas toujours.

Il dit cela comme on dit qu’il fait chaud — un constat, sans émo­tion — et pas­sa à la salle des papillons.

Étienne nota le nom de Vaillant dans son car­net. Il nota aus­si que Pear­son n’a­vait pas pré­ci­sé ce que « ne pas rendre » vou­lait dire, et qu’il n’a­vait pas posé la ques­tion. Il se dit que c’é­tait sans impor­tance. Un natu­ra­liste dis­pa­ru dans les col­lines, une fièvre, un acci­dent de route, l’o­pium peut-être — les colo­nies étaient pleines de ces his­toires-là, et elles n’a­vaient rien de mys­té­rieux. Seule­ment de triste.

Le deuxième jour, il com­men­ça ses propres col­lectes. Un pêcheur du port, recom­man­dé par Pear­son, lui appor­tait chaque matin le conte­nu de ses filets dans des seaux de bois — des pois­sons qu’É­tienne triait sur la véran­da arrière de l’hô­tel, celle qui don­nait sur la cour, loin des regards des clients bri­tan­niques qui n’au­raient pas appré­cié l’o­deur. Il des­si­nait vite et bien. Un trait au crayon pour la forme géné­rale, puis l’encre, puis les cou­leurs à l’a­qua­relle, avec des anno­ta­tions latines dans les marges. Chaque pois­son avait droit à sa fiche — lon­gueur, poids, nombre de rayons aux nageoires dor­sales, cou­leur des bran­chies, conte­nu sto­ma­cal. La pré­ci­sion comme rem­part. La nomen­cla­ture comme prière laïque. Si le monde avait un sens, c’é­tait dans l’exac­ti­tude des mesures.

Anu­ra venait par­fois obser­ver. Il se tenait à dis­tance, debout, les mains dans le dos, avec cette immo­bi­li­té qui était sa signa­ture. Il ne posait pas de ques­tions. Il regar­dait les planches qu’É­tienne éta­lait sur la table pour les faire sécher, ces des­sins d’une minu­tie presque hal­lu­ci­nante — chaque écaille, chaque épine, chaque nuance de bleu ou de roux — et un pli très léger se for­mait au coin de ses lèvres, qui n’é­tait pas tout à fait un sourire.

— Vous les voyez vrai­ment comme ça ? deman­da-t-il un matin.

Étienne leva les yeux de son labre à demi disséqué.

— Comme quoi ?

— Comme des mor­ceaux. Des par­ties. Des choses à compter.

Étienne ne répon­dit pas tout de suite. La ques­tion était étrange. Il la retour­na dans sa tête et ne trou­va rien d’autre à dire que :

— C’est ce qu’ils sont.

Anu­ra hocha la tête. Ce hoche­ment pou­vait signi­fier n’im­porte quoi — l’ac­cord, la poli­tesse, la pitié, ou sim­ple­ment ce geste que les Cin­gha­lais ont, un léger balan­ce­ment laté­ral du crâne qui ne veut rien dire de pré­cis et qui signi­fie peut-être tout.

— Si vous le dites, mon­sieur Lagrande.

Et il s’en alla, silen­cieux, le long du couloir.

Le soir, Étienne dînait dans la grande salle du Galle Face. C’é­tait un rituel immuable, orches­tré avec la rigueur d’une messe angli­cane. Sept heures trente, les convives des­cen­daient. Les hommes en veste blanche, par­fois en smo­king si la soi­rée l’exi­geait, les femmes en robe légère avec des éven­tails. Le ven­ti­la­teur cen­tral — une immense pale de bois action­née par un méca­nisme caché — bat­tait l’air au-des­sus des tables avec un souffle qui fai­sait trem­bler les flammes des bou­gies. Les ser­veurs, pieds nus sur le marbre, glis­saient entre les tables comme des ombres en sarong blanc.

Étienne man­geait seul. Il pré­fé­rait cela. La conver­sa­tion des colo­niaux l’en­nuyait — le polo, les domes­tiques, le cli­mat, les domes­tiques encore, et cette plainte sourde, lan­ci­nante, qui reve­nait dans toutes les bouches comme un refrain : l’An­gle­terre leur man­quait, la pluie leur man­quait, le froid leur man­quait, mais aucun d’entre eux ne ren­trait jamais. Ils res­taient, accro­chés à leurs pri­vi­lèges comme des ber­nacles à la coque d’un navire, et ils se plai­gnaient, et ils buvaient du gin, et la soi­rée passait.

Il obser­vait pour­tant. C’é­tait son métier d’ob­ser­ver, et il ne pou­vait pas s’en empê­cher, même ici, même devant un cur­ry de cre­vettes qu’il trou­vait d’ailleurs excellent. Il obser­vait la table du fond, où un colo­nel retrai­té man­geait tous les soirs la même chose — un mul­li­ga­taw­ny soup sui­vi d’un roast beef qui arri­vait de Dieu savait où — avec une déter­mi­na­tion sinistre, comme si le fait de man­ger anglais le pro­té­geait de quelque chose. Il obser­vait les deux sœurs Ash­worth, des Anglaises sèches et iden­tiques, venues à Cey­lan pour une rai­son que per­sonne ne connais­sait et qui se regar­daient par-des­sus la table avec une hos­ti­li­té muette qui fas­ci­nait tout le monde. Il obser­vait le jeune couple de pas­sage — des Hol­lan­dais en voyage de noces, brû­lés de soleil, si visi­ble­ment amou­reux que c’en était presque indé­cent, et qui ne res­te­raient pas, ceux-là, qui repar­ti­raient dans trois jours vers Bata­via avec leur bon­heur intact et leur igno­rance du monde.

Et il obser­vait Anu­ra. Le maître d’hô­tel évo­luait dans la salle comme un chef d’or­chestre silen­cieux. Un geste, et le vin arri­vait. Un regard, et le ser­veur qui traî­nait accé­lé­rait le pas. Il connais­sait le nom de chaque client, le numé­ro de sa chambre, ses pré­fé­rences, ses manies, ses aller­gies. Il por­tait toute la méca­nique de l’hô­tel sur ses épaules étroites et il le fai­sait sans effort appa­rent, avec cette grâce éco­nome que les Euro­péens prennent pour de la ser­vi­tude et qui est en réa­li­té de la maî­trise — la maî­trise abso­lue d’un homme qui sait exac­te­ment ce qu’il fait et pour­quoi il le fait.

Le troi­sième matin, Étienne déci­da de visi­ter la ville. Il avait étu­dié la carte — Colom­bo était un puzzle de quar­tiers col­lés les uns aux autres, cha­cun avec son iden­ti­té, sa langue, son odeur. Le Fort, le quar­tier admi­nis­tra­tif bri­tan­nique. Pet­tah, le grand bazar cin­gha­lais. Et Sea Street, qu’on appe­lait aus­si la rue des temples — le quar­tier tamoul.

Il n’a­vait aucune inten­tion d’al­ler à Sea Street. Son pro­gramme de la jour­née était clair : le mar­ché aux pois­sons de Pet­tah — il vou­lait voir ce que les pêcheurs rame­naient des pro­fon­deurs, des espèces qu’il n’au­rait pas par ses four­nis­seurs habi­tuels — puis une visite au jar­din bota­nique de Slave Island. Il le nota dans son car­net en sou­li­gnant les horaires.

Mais Pet­tah était un laby­rinthe, et les laby­rinthes ont leur logique propre, qui n’est pas celle des carnets.

Il mar­cha long­temps. La foule le por­tait — des mar­chands de fruits, des femmes en sari, des moines boud­dhistes en robe safran, des enfants pieds nus, des char­rettes char­gées de sacs de riz, et par­tout ce bruit, ce bruit inces­sant, criard, vivant, qui n’a­vait rien à voir avec le silence feu­tré du Galle Face. Les rues étaient étroites, les auvents de toile jetaient des ombres courtes, et l’o­deur chan­geait à chaque coin — can­nelle, poivre, pois­son fumé, encens, huile de coco, et quelque chose de plus âcre, de plus pro­fond, qu’il ne recon­nais­sait pas.

Il tour­na un angle et la rue changea.

Ce fut aus­si simple que ça. Un pas, et il était ailleurs.

Les façades devinrent plus hautes, plus sombres. Au-des­sus des toits, des sculp­tures — des corps peints, des visages gri­ma­çants ou sereins, des bras mul­tiples, des ani­maux impos­sibles — s’é­le­vaient en pyra­mide vers le ciel. Un gopu­ram. Il en avait vu des pho­to­gra­phies dans les livres, mais la pho­to­gra­phie ne ren­dait pas l’ef­fet de cette chose, cette pro­li­fé­ra­tion de formes qui mon­tait comme une fièvre de pierre et de cou­leur au-des­sus d’une rue où du linge séchait aux bal­cons et où des enfants jouaient dans la poussière.

Sea Street. Il ne l’a­vait pas cher­chée. Elle l’a­vait trouvé.

Il s’ar­rê­ta. Devant lui, la porte d’un kovil — un temple hin­dou — était ouverte. De l’in­té­rieur venait une odeur épaisse, grasse, sucrée — du camphre brû­lé, du ghee, des fleurs écra­sées — et un son. Un son qu’il n’a­vait jamais enten­du. Pas de la musique, pas exac­te­ment. Un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, comme si quel­qu’un fai­sait réson­ner un objet de métal très ancien au fond d’une pièce obs­cure. Une cloche. Mais une cloche qui ne son­nait pas — qui chantait.

Étienne Lagrande, natu­ra­liste, ratio­na­liste, fils de la IIIe Répu­blique et de la méthode expé­ri­men­tale, res­ta immo­bile devant cette porte ouverte pen­dant un temps qu’il ne mesu­ra pas.

Puis il entra.

Cha­pitre 3

L’obs­cu­ri­té l’avala.

Après la blan­cheur de la rue, le temple était un monde englou­ti. Ses yeux mirent du temps à s’a­jus­ter — dix secondes, quinze peut-être — et pen­dant ce temps il ne vit rien, il ne fut que sen­sa­tion. L’o­deur, d’a­bord, qui se refer­ma sur lui comme une main : le camphre brû­lé, le beurre cla­ri­fié, le jas­min, le san­tal, et autre chose encore, quelque chose d’a­ni­mal, de vivant, la trans­pi­ra­tion de cen­taines de corps qui avaient prié là, la sueur mêlée aux fleurs, et par-des­sus tout cela, domi­nante, impé­rieuse, l’o­deur du feu sacré. Puis le son — cette cloche qui n’en finis­sait pas de vibrer, et main­te­nant d’autres sons qui se déga­geaient du bour­don­ne­ment, un tam­bour quelque part, très loin ou très près, un mur­mure de voix, et un chant qu’une seule gorge pro­dui­sait, un chant nasal, mono­corde, qui mon­tait et des­cen­dait sur deux notes comme une respiration.

Puis il vit.

Le sanc­tuaire était petit. Beau­coup plus petit que la façade ne le lais­sait sup­po­ser — un cou­loir, en réa­li­té, un cor­ri­dor de pierre noire qui s’en­fon­çait vers le fond, vers un point de lumière. Des colonnes sculp­tées bor­daient le pas­sage. Dans la pénombre, Étienne dis­tin­gua des formes — des figures humaines qui n’é­taient pas humaines, des corps à quatre bras, à six bras, des visages sereins sur­mon­tés de cou­ronnes de flammes, des pieds posés sur des démons accrou­pis. La pierre était noire et lui­sante, enduite d’huile, et dans le trem­ble­ment des lampes à mèche les sculp­tures sem­blaient bou­ger — un bras qui se levait, une pau­pière qui s’ou­vrait, une langue de démon qui sor­tait d’une bouche gri­ma­çante et y rentrait.

Il connais­sait le pan­théon hin­dou. Il l’a­vait étu­dié, dans la mesure où un natu­ra­liste étu­die ce qui n’est pas de son domaine — c’est-à-dire en sur­face, avec une curio­si­té hon­nête mais sans adhé­sion. Shi­va, Vish­nou, Ganesh, Kali — des noms, des attri­buts, une mytho­lo­gie com­plexe et fas­ci­nante qu’il ran­geait dans la même caté­go­rie que les mythes grecs ou les légendes médié­vales, c’est-à-dire des pro­duc­tions humaines remar­quables mais appar­te­nant à un autre ordre que le réel. Il avait lu Max Mül­ler. Il avait lu Renan. Il savait ce que c’é­tait qu’un dieu — une pro­jec­tion, un récit, un besoin.

Mais ici, dans l’obs­cu­ri­té grasse du kovil de Sea Street, les dieux n’é­taient pas des récits. Ils étaient là. Ils étaient dans la pierre, dans l’huile, dans l’o­deur, dans le son de cette cloche qui n’en finis­sait pas. Ils avaient une pré­sence phy­sique, mas­sive, indis­cu­table, comme celle d’un ani­mal endor­mi dans une pièce obs­cure — on ne le voit pas encore, mais on sent la cha­leur de son souffle.

Étienne avan­ça. Le sol était humide sous ses semelles, glis­sant d’huile et de pétales écra­sés. Des dévots — il n’y en avait que quelques-uns à cette heure — étaient assis par terre, les jambes croi­sées, les yeux fer­més, le visage tour­né vers le sanc­tuaire du fond. Per­sonne ne le regar­da. Per­sonne ne sem­bla remar­quer la pré­sence de ce Fran­çais en cos­tume de lin clair, car­net à la main, qui déam­bu­lait dans leur temple comme dans un muséum.

Au fond du cor­ri­dor, la lumière. Une lampe à huile — non, plu­sieurs, des dizaines, un chan­de­lier de flammes trem­blantes dis­po­sées en cercle autour d’une sta­tue. Étienne s’approcha.

Le dieu était noir. Noir de la noir­ceur de la pierre, noir de l’huile dont on l’a­vait enduit pen­dant des siècles, un noir lui­sant, vivant, qui absor­bait la lumière et la ren­dait autre­ment. Il avait quatre bras. Deux tenaient des objets qu’É­tienne ne recon­nut pas — une lance, un disque, peut-être — et les deux autres étaient levés dans des gestes qui signi­fiaient quelque chose, mais il ne savait pas quoi. Le visage était jeune, presque enfan­tin, avec de grands yeux en amande qui regar­daient droit devant eux avec une fixi­té ter­rible, une atten­tion sans objet, ou plu­tôt dont l’ob­jet était tout — tout ce qui exis­tait, tout ce qui pas­sait devant ce regard, depuis des cen­taines d’an­nées, les dévots, les prêtres, les conqué­rants por­tu­gais, les Hol­lan­dais, les Bri­tan­niques, et main­te­nant ce natu­ra­liste fran­çais avec ses yeux gris et son carnet.

Skan­da. Muru­gan. Le fils de Shi­va. Le dieu de la guerre, le dieu de la jeu­nesse, le dieu de Kata­ra­ga­ma. Étienne ne savait pas encore ces noms. Il ne voyait qu’un visage de pierre noire qui le regar­dait avec une inten­si­té qu’au­cun visage humain ne lui avait jamais montrée.

— Muru­gan vel, dit une voix der­rière lui.

Il se retour­na. Un homme se tenait là, à deux pas, dans l’ombre. Il était petit, maigre, le torse nu, la peau très sombre, les che­veux tirés en un chi­gnon noué au som­met du crâne. Il por­tait un dho­ti blanc autour des reins et des marques sur le front — trois lignes hori­zon­tales de cendre blanche bar­rées d’un point rouge. Ses yeux étaient extra­or­di­naires. Noirs, immenses, avec un éclat liquide qui don­nait l’im­pres­sion qu’il venait de pleu­rer ou qu’il allait rire, et que ces deux choses étaient exac­te­ment la même.

— Le vel, répé­ta-t-il en mon­trant la lance dans la main de la sta­tue. L’arme de Muru­gan. Celle qui tranche l’ignorance.

Son fran­çais était hési­tant, mêlé d’an­glais et de tamoul, mais la voix était douce, posée, avec une auto­ri­té tran­quille qui ne venait pas du ton mais de plus loin, de plus bas, de quelque part dans la poitrine.

— Vous êtes venu voir ?

Étienne faillit dire oui. Oui, je suis venu voir, c’est ce que je fais, je vois, j’ob­serve, je note, je classe, c’est mon métier et ma nature, et ce temple est un objet d’ob­ser­va­tion comme un autre.

Mais ce n’est pas ce qu’il dit.

— Je ne sais pas pour­quoi je suis venu.

Le prêtre — car c’en était un, c’é­tait le pûja­ri du kovil, l’of­fi­ciant, le gar­dien — sou­rit. Ce sou­rire n’a­vait rien de triom­phal ni de condes­cen­dant. C’é­tait le sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît un son fami­lier, un bruit qu’il a déjà enten­du, la même note jouée par un ins­tru­ment différent.

— C’est mieux, dit-il. Ceux qui savent pour­quoi ne reviennent pas. Ceux qui ne savent pas reviennent toujours.

Il dit cela comme une infor­ma­tion pra­tique, du même ton qu’A­nu­ra dirait « le dîner est ser­vi à sept heures trente », et dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té du sanc­tuaire. Étienne l’en­ten­dit mur­mu­rer quelque chose — un man­tra, une prière, un mot qu’il ne com­prit pas — puis le son de la cloche reprit, et il se retrou­va seul devant le dieu noir.

Il res­ta encore un moment. Com­bien de temps, il n’au­rait pas su le dire. La notion du temps avait quelque chose de dif­fé­rent ici, quelque chose de plus épais, comme si les minutes n’a­van­çaient pas en ligne droite mais tour­naient sur elles-mêmes, reve­naient, s’en­rou­laient autour des colonnes de pierre noire.

Quand il sor­tit dans la rue, la lumière l’é­cra­sa. Il cli­gna des yeux. Sea Street grouillait de vie — les mar­chands, les femmes au sari, les enfants — et tout était nor­mal, tout était exac­te­ment ce que c’é­tait, une rue de Colom­bo en milieu de mati­née, bruyante et ordi­naire. Il se secoua. Il regar­da ses mains. Elles étaient nor­males. Son car­net était dans sa poche. Ses chaus­sures étaient tachées d’huile et de pétales de jasmin.

Il rega­gna le Galle Face à pied. Le tra­jet lui prit qua­rante minutes. Il ne prit pas de rick­shaw. Il avait besoin de mar­cher, de sen­tir le sol sous ses pieds, de comp­ter ses pas — mille deux cents de Pet­tah au Fort, sept cents du Fort au Green, cent cin­quante du Green à l’en­trée de l’hô­tel. Les chiffres le ras­su­raient. Les chiffres étaient vrais.

Anu­ra l’at­ten­dait sous le por­tique. Non pas qu’il l’at­ten­dît réel­le­ment — il était tou­jours là, c’é­tait sa fonc­tion, son poste, sa nature — mais Étienne eut l’im­pres­sion, fugace et absurde, que le maître d’hô­tel savait exac­te­ment d’où il venait.

— Mon­sieur Lagrande. Votre déjeu­ner sera ser­vi sur la véran­da. Il fait frais aujourd’­hui, avec le vent de mer.

Il dit cela d’un ton par­fai­te­ment neutre. Mais ses yeux, un ins­tant, des­cen­dirent jus­qu’aux chaus­sures d’É­tienne, jus­qu’aux pétales de jas­min col­lés à la semelle, et remon­tèrent sans commentaire.

Ce soir-là, Étienne ne dîna pas dans la grande salle. Il prit un repas léger dans sa chambre — du riz, un cur­ry de pois­son, un thé — et s’as­sit au bureau pour rédi­ger ses notes de la jour­née. Il écri­vit trois pages sur les col­lec­tions du musée, deux pages sur le mar­ché de Pet­tah, une demi-page sur les espèces obser­vées dans les seaux du pêcheur.

Du kovil, il n’é­cri­vit rien.

Il se cou­cha tôt. Le som­meil ne vint pas. L’o­céan bat­tait contre la digue avec un rythme qui res­sem­blait à un mot répé­té, un seul mot, tou­jours le même, mais il n’ar­ri­vait pas à le com­prendre. La mous­ti­quaire for­mait autour de lui un cocon de gaze blanche qui trem­blait au souffle du ven­ti­la­teur. Il fer­ma les yeux.

Dans l’obs­cu­ri­té de ses pau­pières, il vit le visage du dieu noir. Les yeux en amande. Le regard fixe. Et le sou­rire du pûja­ri, ce sou­rire de recon­nais­sance, comme si quel­qu’un, enfin, avait répon­du à un appel lan­cé depuis très longtemps.

Il se tour­na sur le côté. Le mate­las était trop mou. La cha­leur était là, par­tout, même avec le ven­ti­la­teur, même avec la brise de mer — une cha­leur qui ne venait pas du dehors mais de l’in­té­rieur, de quelque part sous la peau.

Il s’en­dor­mit très tard, et rêva de pois­sons noirs aux yeux d’amande.

Cha­pitre 4

Il devait par­tir pour Kan­dy le mar­di. Le mar­di passa.

Ce n’é­tait pas une déci­sion. Les déci­sions impliquent un choix, une pesée, un pour et un contre. Ce fut quelque chose de beau­coup plus simple — il ne fit rien. Le train pour Kan­dy par­tait à six heures qua­rante de la gare de Mara­da­na. Le lun­di soir, Étienne ne pré­pa­ra pas ses affaires. Le mar­di matin, il se leva, prit son thé sur la véran­da comme les autres matins, regar­da les pêcheurs, des­si­na un pois­son-ange que son four­nis­seur lui avait appor­té dans un seau — un spé­ci­men magni­fique, Poma­can­thus impe­ra­tor, les flancs rayés de bleu et de jaune comme un dra­peau de pays impos­sible — et quand il regar­da sa montre, il était neuf heures. Le train était par­ti depuis deux heures.

Il nota dans son car­net : « Kan­dy repor­té. Reste à Colom­bo pour appro­fon­dir les col­lectes marines. Espèces du port encore insuf­fi­sam­ment docu­men­tées. » C’é­tait rai­son­nable. C’é­tait vrai. Les espèces du port étaient effec­ti­ve­ment insuf­fi­sam­ment docu­men­tées. Mais ce n’é­tait pas la rai­son, et quelque part, dans un recoin de sa conscience qu’il n’é­clai­rait pas, il le savait.

Le mer­cre­di, il retour­na à Sea Street.

Cette fois, il n’eut pas besoin de s’y perdre. Il y alla direc­te­ment, en rick­shaw, comme on va à un ren­dez-vous. Le conduc­teur, un Tamoul à la mous­tache tom­bante, ne posa aucune ques­tion. Sea Street était Sea Street — les temples, les mar­chands d’or, les ven­deurs de fleurs qui tres­saient des guir­landes de jas­min et d’œillets d’Inde avec une rapi­di­té hyp­no­tique, leurs doigts filant dans le blanc et l’o­range comme des arai­gnées dans leur toile.

Le kovil était ouvert. Il l’é­tait tou­jours, appren­drait-il plus tard — jour et nuit, tou­jours ouvert, parce qu’un dieu ne dort pas et qu’il serait incon­ve­nant de fer­mer sa porte. Étienne enle­va ses chaus­sures à l’en­trée — il avait obser­vé les autres faire la veille — et entra pieds nus sur la pierre tiède.

Tout était pareil et tout était dif­fé­rent. Les mêmes colonnes noires, la même odeur épaisse, les mêmes flammes trem­blantes au fond du cor­ri­dor. Mais ce matin il y avait du monde. Quinze, vingt per­sonnes peut-être, des femmes en sari, des vieillards, des enfants, et un bruit de tam­bour plus fort que la veille, plus insis­tant, un rythme qui ne mon­tait pas et ne des­cen­dait pas mais qui était là, constant, comme un cœur.

Le pûja­ri offi­ciait. Étienne le recon­nut — le même petit homme au torse nu, les trois lignes de cendre sur le front, les yeux immenses. Il se tenait devant le sanc­tuaire, face au dieu noir, et il accom­plis­sait un rituel dont Étienne ne com­prit rien et dont il com­prit tout. Le prêtre ver­sait du lait sur la sta­tue — du lait blanc qui cou­lait sur la pierre noire, sur les quatre bras, sur le visage aux yeux d’a­mande, et qui s’ac­cu­mu­lait au pied du dieu en une flaque pâle et tiède. Il chan­tait. C’é­tait le même chant nasal, mono­corde, mais cette fois il y avait quelque chose de plus — une urgence, une sup­pli­ca­tion, ou peut-être une jubi­la­tion, il était impos­sible de dis­tin­guer. Le tam­bour bat­tait. Les flammes dan­saient. Le lait coulait.

Et les dévots priaient. Pas à genoux, pas les mains jointes à la manière chré­tienne — ils se pros­ter­naient, front contre le sol, le corps entier éten­du sur la pierre humide, les bras allon­gés devant eux, et ils se rele­vaient et se pros­ter­naient encore, et cer­tains pleu­raient, et d’autres sou­riaient, et une vieille femme près d’É­tienne balan­çait le haut de son corps d’a­vant en arrière avec un gémis­se­ment bas qui n’ex­pri­mait ni la dou­leur ni la joie mais quelque chose pour lequel le fran­çais n’a pas de mot.

Étienne res­ta debout, le dos contre une colonne. Il ne bou­gea pas. Il ne prit pas de notes.

Le rituel dura une heure, peut-être deux. Il ne savait pas. Le temps, encore une fois, fai­sait quelque chose d’a­nor­mal — il se dila­tait, se contrac­tait, s’en­rou­lait sur lui-même comme un ser­pent au soleil. Quand le pûja­ri eut fini, il vint vers Étienne avec un pla­teau de cuivre sur lequel brû­lait une flamme de camphre. Il pré­sen­ta la flamme. Étienne com­prit qu’il devait pas­ser ses mains au-des­sus, les rame­ner vers son visage — il avait vu les autres faire — et il le fit, sans réflé­chir, par mimé­tisme, et la cha­leur tou­cha ses paumes et il por­ta ses paumes à ses yeux et il sen­tit l’o­deur âcre et douce du camphre et quelque chose se passa.

Ce n’é­tait rien. Ce n’é­tait presque rien. Un ver­tige d’une demi-seconde, un vacille­ment du sol sous ses pieds, comme si le temple avait légè­re­ment tan­gué, comme un bateau, et dans ce tan­ge­ment, une frac­tion d’ins­tant si brève qu’il pou­vait déjà la nier, il avait vu — ou cru voir — les yeux de la sta­tue bou­ger. Pas tour­ner, pas le regar­der. Sim­ple­ment un fré­mis­se­ment, un bat­te­ment de pau­pières de pierre noire, plus rapide qu’un cil­le­ment de lézard. Puis tout fut stable de nou­veau. La pierre était de la pierre. Le sol était le sol.

Le pûja­ri le regardait.

— Vous êtes reve­nu, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Je m’ap­pelle Étienne Lagrande, dit Étienne, comme si don­ner son nom pou­vait remettre les choses en ordre. Je suis natu­ra­liste. Je tra­vaille au Muséum d’his­toire natu­relle de Paris.

Le pûja­ri reçut ces infor­ma­tions sans qu’elles pro­duisent sur son visage le moindre effet.

— Je suis Rama­chan­dran, dit-il. Mais ici on m’ap­pelle Rama. C’est plus simple et c’est faux, mais les noms sont sou­vent faux.

Il sou­rit encore, de ce même sou­rire de recon­nais­sance, et fit signe à Étienne de le suivre. Ils sor­tirent du sanc­tuaire par une porte laté­rale, tra­ver­sèrent une cour inté­rieure — du linge séchait sur une corde, un enfant jouait avec un chien, on était sou­dain dans une domes­ti­ci­té si ordi­naire qu’elle en deve­nait dérou­tante après la solen­ni­té du rituel — et péné­trèrent dans une pièce minus­cule, encom­brée de textes, de feuilles de palme séchées, de sta­tuettes de bronze et de sacs de riz. La pièce sen­tait le bois de san­tal et le vieux papier.

Rama s’as­sit par terre et fit signe à Étienne de s’as­seoir en face de lui. Le sol était cou­vert d’une natte de paille. Le natu­ra­liste, avec ses longues jambes et son cos­tume de lin, mit un moment à trou­ver une posi­tion qui ne fût pas ridicule.

— Vous étu­diez les pois­sons, dit Rama.

— Les pois­sons, les coraux, les mol­lusques. La faune marine.

— Les choses de la mer.

— Oui.

— La mer est Vish­nou. Tout ce qui vit dans la mer appar­tient à Vish­nou. Quand vous ouvrez un pois­son, mon­sieur Lagrande, vous ouvrez le ventre d’un dieu.

Il dit cela sans emphase, sans pro­vo­ca­tion. C’é­tait un fait. Comme de dire que le temple était ouvert jour et nuit, comme de dire que le camphre brû­lait, comme de dire que la pierre était noire.

Étienne aurait dû sou­rire. Il aurait dû répondre avec la poli­tesse condes­cen­dante de l’homme éclai­ré face à la super­sti­tion — inté­res­sant, char­mant, fas­ci­nant comme cou­tume locale, et main­te­nant par­lons de choses sérieuses. C’est ce que Mar­chand aurait fait. C’est ce que n’im­porte quel membre de la Socié­té des natu­ra­listes de France aurait fait.

Mais Étienne ne sou­rit pas. Parce que — et c’é­tait cela qui l’ef­frayait, un tout petit peu, juste assez pour qu’il ne puisse pas l’i­gno­rer — quand Rama avait dit « vous ouvrez le ventre d’un dieu », quelque chose en lui, quelque part sous la rai­son, sous la méthode, sous les couches de savoir accu­mu­lé, quelque chose avait dit oui.

Il quit­ta le temple une heure plus tard, avec une invi­ta­tion à reve­nir pour la puja du matin sui­vant. Le rick­shaw le rame­na au Galle Face. La façade blanche de l’hô­tel brillait dans le soleil de l’a­près-midi comme un phare, comme un signal ras­su­rant, et quand il fran­chit le seuil du hall cli­ma­ti­sé, quand il sen­tit sous ses pieds le marbre frais et enten­dit le ron­ron­ne­ment civi­li­sé des ven­ti­la­teurs, il éprou­va un sou­la­ge­ment violent — le sou­la­ge­ment d’un homme qui rentre chez lui après être allé trop loin.

Anu­ra était à son poste.

— Mon­sieur Lagrande. Votre cour­rier est arri­vé. Une lettre du Muséum.

— Mer­ci, Anura.

Il prit la lettre. C’é­tait Mar­chand qui lui deman­dait des nou­velles de ses pre­mières col­lectes et lui rap­pe­lait que les cré­dits de la mis­sion étaient alloués pour six mois exac­te­ment, pas un jour de plus.

Il mon­ta dans sa chambre, posa la lettre sur le bureau, et se regar­da dans le miroir de l’ar­moire. Son visage était le même — les yeux gris, le front haut, les joues un peu creuses. Rien n’a­vait chan­gé. Il avait visi­té un temple, voi­là tout. Des mil­lions de tou­ristes visi­taient des temples. Ce n’é­tait rien.

Sur sa table de nuit, son Kelaart ouvert à la page des Scor­pae­ni­dae — les pois­sons-scor­pions. Il avait com­men­cé à lire le cha­pitre la veille au soir. « Genre remar­quable par son immo­bi­li­té et sa capa­ci­té à se confondre avec son envi­ron­ne­ment. Le spé­ci­men peut res­ter des heures, voire des jours, par­fai­te­ment immo­bile, invi­sible, atten­dant que la proie passe à sa por­tée. Le venin, concen­tré dans les épines dor­sales, pro­voque une dou­leur décrite par tous les obser­va­teurs comme insupportable. »

Il refer­ma le livre et alla dîner.

Cha­pitre 5

Elle appa­rut le sixième jour. Ou peut-être avait-elle tou­jours été là et il ne l’a­vait pas vue, ce qui, pour un homme dont le métier était de voir, aurait dû être humi­liant. Mais le Galle Face avait cette par­ti­cu­la­ri­té — les gens y appa­rais­saient et y dis­pa­rais­saient comme des pois­sons dans un récif, visibles un ins­tant, fon­dus dans le décor l’ins­tant d’après.

Elle était assise à une table de la véran­da, seule, un livre ouvert devant elle qu’elle ne lisait pas. Elle regar­dait la mer. Ce fut cela qu’É­tienne remar­qua d’a­bord — non pas le visage, non pas le corps, mais le regard. Un regard d’une fixi­té étrange, posé sur l’ho­ri­zon comme on pose un objet fra­gile sur un meuble — avec pré­cau­tion, avec l’in­ten­tion de ne pas le reprendre.

Elle n’é­tait pas belle au sens où les femmes de la colo­nie étaient belles — ces Anglaises soi­gnées, pou­drées, qui des­cen­daient dîner dans des robes impor­tées de Londres avec un air de sacri­fice patrio­tique. Elle était autre chose. Mince, les épaules un peu voû­tées, la peau d’une pâleur qui n’é­tait pas celle de l’Eu­rope mais celle de quel­qu’un qui ne s’ex­pose jamais au soleil, une pâleur entre­te­nue, vou­lue, presque mala­dive. Ses che­veux étaient noirs, tirés en arrière, et ses yeux — quand elle tour­na enfin la tête vers Étienne qui la regar­dait depuis trop long­temps — étaient d’un brun si sombre qu’on ne dis­tin­guait pas la pupille de l’iris.

— Vous la fixez, dit Anu­ra der­rière lui, sans reproche, sans amu­se­ment, du ton de quel­qu’un qui constate un phé­no­mène naturel.

— Qui est-ce ?

— Made­moi­selle Fon­se­ka. Elle vit ici depuis trois mois.

— Elle vit à l’hôtel ?

— Cer­taines per­sonnes vivent à l’hô­tel, mon­sieur Lagrande. L’hô­tel les garde.

Il dit « les garde » comme on dirait d’une cage qu’elle garde un oiseau, ou d’une vitrine qu’elle garde un bijou, et il s’é­loi­gna avant qu’É­tienne puisse deman­der ce qu’il vou­lait dire par là.

Fon­se­ka. Le nom était bur­gher — cette com­mu­nau­té métisse de Cey­lan, des­cen­dants de Por­tu­gais et de Hol­lan­dais mêlés aux Cin­gha­lais, qui occu­paient une posi­tion par­ti­cu­lière dans la hié­rar­chie colo­niale, ni tout à fait blancs, ni tout à fait indi­gènes, sus­pen­dus entre deux mondes avec une grâce pré­caire. Ils por­taient des noms euro­péens — De Sil­va, Per­ei­ra, Fer­nan­do, Fon­se­ka — par­laient anglais, allaient à l’é­glise, et dan­saient le fox­trot au Grand Orien­tal Hotel les same­dis soir, mais quelque chose dans leurs visages, dans la courbe de leurs yeux, dans la cou­leur de leur peau, rap­pe­lait aux Bri­tan­niques que l’ordre colo­nial n’é­tait pas aus­si étanche qu’ils le prétendaient.

Elle s’ap­pe­lait Devi. Devi Fon­se­ka. Il l’ap­prit le soir même, à table — non pas à sa table, mais à celle d’à côté, car un hasard du pla­ce­ment l’a­vait mis à moins de deux mètres d’elle, et dans le silence rela­tif de la salle à man­ger, entre le bruit des cou­verts et le bat­te­ment du ven­ti­la­teur, il enten­dit Anu­ra s’a­dres­ser à elle :

— Made­moi­selle Devi, le pois­son est très frais ce soir. Du thon. Pêché ce matin.

— Mer­ci, Anu­ra. Pas de poisson.

Sa voix était basse, un peu rauque, avec un accent qu’É­tienne ne put iden­ti­fier — un anglais tein­té de quelque chose d’autre, de plus chaud, de plus rond, comme si les mots avaient été mâchés dans une autre langue avant d’être pro­non­cés en anglais.

Devi. Un pré­nom hin­dou sur un patro­nyme por­tu­gais. Le mélange était Cey­lan en miniature.

Les jours sui­vants, il éta­blit, mal­gré lui, une géo­gra­phie de ses appa­ri­tions. Elle pre­nait le thé sur la véran­da à quatre heures. Elle mar­chait sur le Galle Face Green au cré­pus­cule, seule, les bras croi­sés sur la poi­trine comme si elle avait froid dans la cha­leur du soir. Elle lisait — des romans anglais, tou­jours, il recon­nut un Conrad et un Fors­ter — et elle ne par­lait à per­sonne, sauf à Anu­ra, et ces conver­sa­tions étaient brèves et mur­mu­rées, comme entre complices.

Il ne lui adres­sa pas la parole. Il l’ob­ser­vait. C’é­tait suf­fi­sant pour l’ins­tant — ou c’est ce qu’il se disait.

Pen­dant ce temps, il retour­nait chaque matin à Sea Street.

Le rituel s’é­tait ins­tal­lé sans qu’il l’eût déci­dé. Le thé à cinq heures sur la véran­da. Le rick­shaw à sept heures. Sea Street à sept heures et demie. Le kovil. La puja du matin. Et puis Rama.

Le pûja­ri ne lui ensei­gnait rien, à pro­pre­ment par­ler. Il ne lui fai­sait pas de cours sur l’hin­douisme, ne lui expli­quait pas la théo­lo­gie shi­vaïte, ne lui don­nait pas de textes à lire. Il par­lait, c’est tout. Il par­lait comme on res­pire — de tout et de rien, du prix du riz, de la mous­son qui vien­drait dans deux mois, de son fils qui tra­vaillait à Jaff­na, et par­fois, sans tran­si­tion, de choses qui n’a­vaient plus rien à voir avec le prix du riz.

— Le monde est une illu­sion, mon­sieur Lagrande. Pas une illu­sion au sens où il n’exis­te­rait pas — il existe, évi­dem­ment, tou­chez cette table, elle est dure — mais une illu­sion au sens où ce que vous en voyez n’est pas ce qu’il est. Vous regar­dez un pois­son et vous voyez des écailles, des nageoires, un sys­tème ner­veux. Moi je regarde un pois­son et je vois Vish­nou qui joue. Lequel de nous deux se trompe ?

— Les deux, peut-être.

Rama rit. Un rire bref, sec, qui res­sem­blait au cla­que­ment d’une branche sèche.

— Oui. Oui, peut-être les deux. Mais celui qui sait qu’il se trompe est plus près de la véri­té que celui qui croit avoir raison.

Étienne notait dans son car­net. Pas dans le car­net des col­lectes — dans un autre, un car­net neuf qu’il avait ache­té à Pet­tah, à cou­ver­ture rouge, et dans lequel il écri­vait des choses qui ne figu­re­raient jamais dans aucun rap­port au Muséum. Des phrases de Rama. Des des­crip­tions du rituel. Des ten­ta­tives pour sai­sir l’o­deur du kovil avec des mots — le camphre, le ghee, le jas­min — et l’a­veu, répé­té de page en page, qu’il n’y arri­vait pas. Que les mots glis­saient sur l’ex­pé­rience comme l’eau sur la pierre huilée.

Un soir, en ren­trant du temple, il trou­va Devi sur la véran­da. C’é­tait l’heure du cré­pus­cule — cette demi-heure de lumière rosée où le ciel de Colom­bo se trans­for­mait en un spec­tacle si extra­va­gant qu’il en parais­sait vul­gaire, des roses, des ors, des vio­lets que même Tur­ner n’au­rait pas osés. Elle était assise dans un fau­teuil de rotin, le Conrad fer­mé sur ses genoux, et elle regar­dait le ciel.

— Vous allez aux temples, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il s’as­sit dans le fau­teuil voi­sin, sans qu’elle l’y eût invi­té, et cela lui res­sem­blait si peu — cette audace, cette fami­lia­ri­té — qu’il en fut lui-même surpris.

— Oui.

— Sea Street ?

— Oui.

— Les gens qui vont à Sea Street ne reviennent pas tou­jours les mêmes.

Elle dit cela en regar­dant le ciel, pas lui, et sa voix était neutre, infor­ma­tive, comme celle de quel­qu’un qui donne les horaires des marées.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

Elle tour­na enfin la tête. Ses yeux sombres le regar­dèrent avec une atten­tion qui res­sem­blait à celle de Rama — cette atten­tion qui ne juge pas, qui ne classe pas, qui se contente de voir.

— Mon père était natu­ra­liste, dit-elle. Comme vous. Il est venu à Cey­lan en 1908 pour étu­dier les papillons. Les papillons de la forêt humide, dans le sud, vers Sin­ha­ra­ja. Il devait res­ter six mois.

Silence.

— Il est encore là ?

Elle sou­rit. C’é­tait un sou­rire très étrange — pas triste, pas amer, quelque chose de plus ancien que la tris­tesse, un sou­rire qui avait eu le temps de pas­ser par toutes les émo­tions et d’ar­ri­ver de l’autre côté.

— Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Mais il n’é­tait plus vrai­ment lui-même depuis long­temps. Il était deve­nu autre chose. L’île l’a­vait changé.

— Chan­gé comment ?

Mais Anu­ra appor­tait le thé, et Devi se leva, et la conver­sa­tion res­ta sus­pen­due dans l’air tiède du soir comme un cerf-volant aban­don­né au-des­sus du Green — encore visible, encore flot­tant, mais sans per­sonne pour tenir le fil.

Étienne ne dor­mit pas cette nuit-là. Il res­ta allon­gé sous la mous­ti­quaire, les yeux ouverts, et il écou­ta. L’o­céan. Le ven­ti­la­teur. Et un autre son, très faible, venu d’on ne sait où — un chant, peut-être, ou une prière, ou sim­ple­ment le vent dans les pal­miers, mais qui res­sem­blait, si l’on ten­dait l’o­reille avec une atten­tion dérai­son­nable, au bour­don­ne­ment de la cloche du kovil.

Lire la suite…

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