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Komo­re­bi : juste le soleil au tra­vers du feuillage

Komo­re­bi : juste le soleil au tra­vers du feuillage

Komo­re­bi

juste le soleil
au tra­vers du feuillage

Il existe des mots qui ne devraient jamais être tra­duits. Le japo­nais a ce talent d’enfiler des perles lin­guis­tiques pour dire l’indicible. Komo­re­bi en fait par­tie : la lumière du soleil qui filtre à tra­vers les feuilles. Trois syl­labes pour sai­sir ce moment fugace où le vent, en bou­geant les branches, joue au pro­jec­tion­niste avec le ciel.

Je me sou­viens d’une marche un peu molle, un après-midi où la cha­leur écra­sait la ville. Je m’étais réfu­gié sous une ran­gée d’arbres et sou­dain, sur le sol, se mirent à dan­ser ces taches mou­vantes de lumière. Rien d’extraordinaire en appa­rence — juste le soleil qui se frayait un che­min au tra­vers du feuillage. Mais dans l’instant, tout sem­bla ralen­tir. J’eus la convic­tion que si le monde devait se dire en une seule image, ce serait celle-là : une clar­té inter­mit­tente, ni tout à fait ombre ni tout à fait soleil.

Les Japo­nais en ont fait un mot ; nous, pauvres Euro­péens, nous par­lons de « rayons de soleil dans les arbres », avec la lour­deur d’un inven­taire. Eux y voient une expé­rience esthé­tique, un rap­pel dis­cret que la beau­té n’est pas seule­ment dans les œuvres mais dans les inter­stices, dans ce qui échappe.

Le komo­re­bi est une péda­go­gie lente : il enseigne qu’il faut par­fois lever la tête, s’arrêter sous un arbre et accep­ter que le monde vous couvre de motifs mou­vants comme une tapis­se­rie que le vent aurait déci­dé de repeindre à chaque seconde.

Le mot komo­re­bi (木漏れ日) désigne un phé­no­mène très pré­cis mais pro­fon­dé­ment poétique :

木 (ko) = arbre
漏れ (more) = fuite, pas­sage, filtre
日 (bi) = soleil, lumière du jour

C’est ce jeu de clair-obs­cur qu’on observe quand, sous une futaie, le vent bouge dou­ce­ment le feuillage et laisse pas­ser des taches de lumière mou­vantes sur le sol, comme un motif vivant pro­je­té par la nature.

En japo­nais, ce mot est char­gé d’une nuance que nous n’avons pas vrai­ment en fran­çais : il n’évoque pas seule­ment la lumière, mais aus­si la sen­sa­tion qu’elle pro­duit, ce mélange de beau­té, de dou­ceur et d’éphémère. Le komo­re­bi est moins une obser­va­tion phy­sique qu’une expé­rience esthé­tique et sen­so­rielle, une manière d’habiter le monde avec attention.

Et si je devais rete­nir une morale de ce petit théâtre de lumière, ce serait celle-ci : le soleil ne cherche pas à tout éclai­rer, il s’amuse à par­ta­ger. Une part pour les feuilles, une part pour la terre, et entre les deux, pour nous autres, voya­geurs dis­traits, un spec­tacle gratuit.

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Mille ans entre les murs : la Badia Fio­ren­ti­na en silence

Mille ans entre les murs : la Badia Fio­ren­ti­na en silence

La Badia
Fio­ren­ti­na en silence

Mille ans entre les murs

Il faut par­fois pous­ser une porte entrou­verte pour entrer dans le cœur secret d’une ville. À Flo­rence, der­rière un porche dis­cret de la Via del Pro­con­so­lo, se tient depuis plus d’un mil­lé­naire la Badia Fio­ren­ti­na. Fon­dée en 978 par Willa, mar­quise de Tos­cane, cette abbaye est l’un de ces lieux où l’Histoire s’accumule comme des couches de pein­ture, chaque époque y ajou­tant sa touche sans jamais effa­cer com­plè­te­ment la précédente.

Au départ, c’était une com­mu­nau­té béné­dic­tine. Les moines copiaient, reliaient, enlu­mi­naient : on n’y enten­dait pas seule­ment les psaumes, mais aus­si le grat­te­ment des plumes sur le par­che­min, ce bruit ténu qui bâtis­sait les biblio­thèques. On y priait et l’on y écri­vait avec la même fer­veur. Le monde exté­rieur pou­vait s’agiter, ici il res­tait conte­nu dans le velin.

Dante, qui gran­dit dans le voi­si­nage, dut entendre, enfant, les cloches de la Badia. Peut-être même y vit-il pour la pre­mière fois Béa­trice, cette appa­ri­tion qui allait bou­le­ver­ser sa vie et sa poé­sie. Ain­si la légende se mêle à la pierre, et l’on se prend à rêver que la Divine Comé­die doit quelque chose à ce cloître silencieux.

Les siècles remo­de­lèrent l’abbaye : au XIIIᵉ siècle, Arnol­fo di Cam­bio la dota d’une nou­velle nef gothique et d’un cam­pa­nile élan­cé qui mar­qua long­temps l’horizon de Flo­rence. Plus tard, le baroque vint lui gref­fer ses dorures, ses stucs et son chœur tour­né vers l’Arno, comme si chaque époque avait vou­lu y ins­crire son style, quitte à en brouiller un peu la voix initiale.

Le cloître des Oran­gers, construit au XVe siècle, res­pire encore l’ombre fraîche des récits de saint Benoît. On y entre comme dans une paren­thèse, un lieu où même la lumière semble se dépla­cer à pas feu­trés. À l’intérieur, on croise les traces d’artistes qui ont lais­sé, au détour d’une cha­pelle, des témoi­gnages silencieux.

Il y a d’abord le tom­beau d’Ugo, fils de Willa, sculp­té par Mino da Fie­sole : un monu­ment élé­gant, sévère et presque pudique, qui ne cherche pas à impres­sion­ner mais à durer. À deux pas, une œuvre bien plus vibrante : la Vierge appa­rais­sant à saint Ber­nard de Filip­pi­no Lip­pi, peinte à la fin du Quat­tro­cen­to. Saint Ber­nard, absor­bé dans ses écrits, se voit sou­dain inter­rom­pu par une appa­ri­tion mariale qui a l’air à la fois tendre et un peu intru­sive. Lip­pi, avec sa grâce habi­tuelle, a don­né à cette ren­contre une vita­li­té qui ne s’éteint pas, et l’on reste devant le tableau comme devant un sou­ve­nir qu’on n’arrive pas à dater.

On pour­rait citer encore les stalles en noyer du chœur, pati­nées par les siècles de prières, ou les fresques effa­cées qui laissent devi­ner des récits anciens — autant de fan­tômes peints qui s’accrochent aux murs. Chaque détail est une petite trou­vaille, mais rien ne se donne comme un musée : la Badia n’a pas besoin d’annoncer ses tré­sors, ils se révèlent sim­ple­ment à qui prend le temps de les regarder.

Puis vint Napo­léon, qui sup­pri­ma les ordres reli­gieux et vida les cloîtres de leurs habi­tants. La Badia aurait pu alors dis­pa­raître dans l’oubli. Mais elle sur­vé­cut, comme tou­jours, en chan­geant de peau. Aujourd’hui, c’est la com­mu­nau­té de Jéru­sa­lem qui y vit, et les offices chan­tés emplissent encore la nef, offrant à qui s’y attarde un moment suspendu.

Il y a dans cette église une constance qui m’émeut : elle a tra­ver­sé guerres, réno­va­tions, expro­pria­tions, chan­ge­ments de style, mais elle conti­nue à être ce qu’elle a tou­jours été — un refuge. On y entre sou­vent par hasard, mais on en sort chan­gé, comme si mille ans de prières s’étaient dépo­sés sur vos épaules en une fine pous­sière invisible.

La Badia Fio­ren­ti­na n’est pas une vedette de Flo­rence, et c’est peut-être ce qui fait son charme. Elle se tient là depuis plus de mille ans, dis­crète mais tenace, comme pour rap­pe­ler qu’il y a des pierres qui ne cherchent pas à briller mais à durer.

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Vapeurs sur le Bosphore

Vapeurs sur le Bosphore

Vapeurs sur le Bosphore

His­toire sen­ti­men­tale de Şehir Hatları

His­toire sen­ti­men­tale de Şehir Hatları

On dit sou­vent qu’Istanbul est une ville de ponts. C’est vrai, mais réduc­teur. Avant que le béton ne se tende d’une rive à l’autre, il y avait déjà, sur l’eau, des sil­houettes blanches striées d’orange qui fai­saient le lien : les vapur. Ces fer­ries grin­çants, cra­cho­tant de la vapeur comme des loco­mo­tives à moi­tié marines, ont long­temps été l’unique manière de relier l’Europe à l’Asie sans se mouiller les pieds. Et, dans une ville qui aime se défi­nir comme un car­re­four du monde, rien n’est plus poé­tique que de pen­ser que ce car­re­four flottait.

Le nom offi­ciel aujourd’hui, c’est Şehir Hat­ları, « les lignes de la ville ». Un mot qui sent l’administration, la réunion de comi­té, la pape­rasse. Mais dans la bouche des Stam­bou­liotes, ce n’est qu’un sou­pir tendre : « le vapur ». Car cha­cun garde au fond de sa mémoire le sou­ve­nir d’un embar­que­ment : un pre­mier bai­ser sur le pont arrière, un thé brû­lant dans une tasse de verre en forme de tulipe, ou la caresse gla­ciale du vent du Bos­phore en plein mois de février.

Tout com­mence en 1851, dans l’Empire otto­man encore sûr de lui, qui décide de créer une com­pa­gnie mari­time à la fois publique et pri­vée. On l’appelle Şirket‑i Hay­riye, lit­té­ra­le­ment « Com­pa­gnie de la Bien­fai­sance ». À croire que prendre le bateau rele­vait presque de l’aumône. Pour­tant, le suc­cès est immé­diat. Les navires des­servent les vil­lages du Bos­phore, les îles, les fau­bourgs d’Istanbul. Des mil­lions de pas­sa­gers s’entassent chaque année, dans un joyeux chaos que ni les billets mal impri­més ni les grèves spon­ta­nées ne par­viennent à frei­ner. Ces fer­ries, avec leurs che­mi­nées cra­cho­tantes et leurs cabines en bois ver­ni, devinrent rapi­de­ment les véri­tables fiacres de la ville. Dans un empire qui se fis­su­rait de toutes parts, le vapur don­nait au moins l’impression que quelque chose fonctionnait.

En 1937, la Répu­blique turque reprend le flam­beau et renomme le ser­vice Şehir Hat­ları. Peu à peu, tout le tra­fic mari­time urbain est absor­bé sous ce nom : fer­ries de la Corne d’Or, com­pa­gnies pri­vées, vieilles coques repeintes pour l’occasion. Puis, en 2006, la muni­ci­pa­li­té d’Istanbul en prend direc­te­ment la ges­tion. Entre-temps, les navires ont chan­gé de visage. Le char­bon a dis­pa­ru, rem­pla­cé par le die­sel ; les ponts en bois sont deve­nus de métal ; les embar­ca­dères se sont moder­ni­sés. Pour­tant, la mélo­die n’a pas chan­gé : le klaxon grave qui résonne dans le brouillard, la lente manœuvre d’approche contre le quai, la volée de mouettes qui accom­pagnent chaque départ comme une escorte officielle.

Aujourd’hui, Şehir Hat­ları c’est une tren­taine de fer­ries, une cin­quan­taine de quais et plus de qua­rante mil­lions de pas­sa­gers par an. Mais réduire cela à des sta­tis­tiques serait une erreur : ce qui compte, ce sont les his­toires qui cir­culent à bord. À la proue, on fume sa ciga­rette en silence, les yeux fixés sur l’eau noire. À la poupe, on bavarde autour d’un çay, ser­vi brû­lant dans son verre tulipe. Sur les bancs, des éco­liers se cha­maillent, des amou­reux s’embrassent, un vieux mon­sieur dis­tri­bue des mor­ceaux de simit aux mouettes. Et tout ce monde se retrouve dans un même espace flot­tant, où le temps semble sus­pen­du entre deux continents.

Dans cette his­toire col­lec­tive, un détail gra­phique prend une impor­tance sin­gu­lière : le logo de Şehir Hat­ları. Deux ancres rouges y sont croi­sées comme deux rives qui se tiennent par la main, au-des­sus des­quelles brillent un crois­sant et une étoile, rap­pel du legs otto­man tou­jours pré­sent dans la mémoire de la ville. La date 1851 y figure, non pas comme une relique pous­sié­reuse, mais comme une pro­messe : celle que chaque départ d’aujourd’hui s’inscrit dans une longue conti­nui­té. Les bandes jaunes et noires rap­pellent les che­mi­nées des fer­ries, détail dis­cret mais inou­bliable, comme un par­fum recon­nais­sable entre mille. Ce logo, fami­lier au point de deve­nir invi­sible sur les billets, les pan­neaux ou les uni­formes, condense en quelques traits l’identité de la com­pa­gnie : un ser­vice public, certes, mais sur­tout une émo­tion collective.

Pour les habi­tants, le vapur n’est pas qu’un trans­port : c’est un rite quo­ti­dien, une res­pi­ra­tion. On y lit le jour­nal, on y médite, on y écrit des poèmes. Les tou­ristes y voient un pano­ra­ma, les Stam­bou­liotes une habi­tude tendre. Cer­tains affirment même qu’on ne connaît pas Istan­bul tant qu’on n’a pas tra­ver­sé le Bos­phore dans la lumière dorée d’un soir d’hiver, quand la ville s’embrase dou­ce­ment et que les che­mi­nées du fer­ry fument encore comme des samo­vars géants.

Şehir Hat­ları n’est pas seule­ment l’histoire d’une com­pa­gnie mari­time : c’est celle d’une ville qui, pour se com­prendre elle-même, a tou­jours eu besoin de flot­ter entre deux rives. Dans ses cales résonnent encore les conver­sa­tions, les éclats de rire, les silences pen­sifs de plu­sieurs géné­ra­tions. Et, quoi qu’il arrive — tram­ways modernes, métros sous-marins, tun­nels auto­rou­tiers —, il res­te­ra tou­jours ces sil­houettes blanches et oranges, obs­ti­nées, qui rap­pellent aux Stam­bou­liotes qu’ils vivent au rythme d’un détroit et que leur cœur bat à la cadence lente d’un vapur quit­tant le quai.

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Eli­za­beth Sid­dal, le vam­pire de Highgate

Eli­za­beth Sid­dal, le vam­pire de Highgate

Eli­za­beth Siddal

Le vam­pire de Highgate

La Flamme Pré­ra­phaé­lite : Eli­za­beth Siddal

Dans le Londres bru­meux du XIXe siècle, une étoile rousse allait enflam­mer l’i­ma­gi­na­tion des plus grands artistes de son époque. Eli­za­beth Sid­dal naquit le 25 juillet 1829, des­ti­née à deve­nir bien plus qu’un simple visage immor­ta­li­sé sur toile.

Sa pas­sion pour la poé­sie s’é­veilla de la façon la plus roman­tique qui soit : en décou­vrant par hasard des vers de Ten­ny­son sur un vul­gaire bout de papier jour­nal enve­lop­pant une motte de beurre. Cette ren­contre for­tuite avec la beau­té cachée dans le banal devien­drait la par­faite méta­phore de sa propre existence.

Le des­tin frap­pa à sa porte sous les traits de Wal­ter Howell Deve­rell. L’ar­tiste, hyp­no­ti­sé par la beau­té flam­boyante de cette ven­deuse de cha­peaux, s’empressa de par­ta­ger sa trou­vaille avec ses com­pa­gnons pré­ra­phaé­lites. À cette époque, Liz­zie s’é­pui­sait dans une bou­tique de modiste, ses doigts déli­cats tra­vaillant sans relâche dans des condi­tions érein­tantes. Contre l’a­vis d’une socié­té vic­to­rienne rigide, où poser comme modèle frô­lait le scan­dale, sa mère l’en­cou­ra­gea à sai­sir cette chance d’é­chap­per à sa condition.

Le mou­ve­ment pré­ra­phaé­lite, né en 1848 de l’i­ma­gi­na­tion rebelle de Mil­lais, Ros­set­ti et Hunt, cher­chait à res­sus­ci­ter l’art d’a­vant Raphaël, avec ses cou­leurs vibrantes et sa pure­té presque mys­tique. Liz­zie, avec sa longue che­ve­lure cui­vrée et son teint d’al­bâtre, incar­nait par­fai­te­ment leur idéal de beau­té éthé­rée et se des­ti­nait à deve­nir une stun­ner, un canon de beauté.

C’est en posant pour Ophe­lia de Mil­lais que Liz­zie connut simul­ta­né­ment la gloire et les pré­mices de sa déchéance. Immer­gée pen­dant des heures dans une bai­gnoire à peine tié­die par quelques lampes à huile, elle flot­tait, telle l’hé­roïne sha­kes­pea­rienne, entou­rée de fleurs. Lorsque les flammes vacillantes s’é­tei­gnirent, l’eau se trans­for­ma en piège gla­cial. La pneu­mo­nie qui s’en­sui­vit l’in­tro­dui­sit au lau­da­num, cette tein­ture d’o­pium qui devien­drait à la fois son récon­fort et son poison.

Le tableau de Mil­lais repré­sente Ophé­lie, la secrète amante d’Ham­let dont le père, Polo­nius, fut exé­cu­té par le héros sha­kes­pea­rien et dont la san­té men­tale vacilla après ce meurtre. Elle finit folle et noyée. Ce tableau sai­sis­sant qui pré­ci­pi­ta éga­le­ment Sid­dal vers la tombe est un arché­type de la femme à la fois idéale, idéa­li­sée et réi­fiée. Son corps lais­sé à l’a­ban­don, les lèvres mi-closes, les mains ouvertes vers le ciel, peut être vu comme l’ob­jet de désir à la fois idéal et sou­mis, puisque sans vie, sans résistance.

Dante Gabriel Ros­set­ti, jaloux de l’at­ten­tion que ses confrères por­taient à cette créa­ture fas­ci­nante, l’in­vi­ta dans son stu­dio. Sous son pin­ceau amou­reux, Liz­zie se méta­mor­pho­sa en icône de fémi­ni­té idéale – un mélange enivrant de beau­té, d’in­tel­li­gence et de spiritualité.

Leur liai­son pro­fes­sion­nelle se mua en pas­sion dévo­rante mais tumul­tueuse. Pen­dant près d’une décen­nie, ils res­tèrent fian­cés sans jamais concré­ti­ser leur union. Ros­set­ti, pri­son­nier des conven­tions sociales et crai­gnant le cour­roux de sa noble famille, repous­sait sans cesse l’é­chéance. Pen­dant qu’il suc­com­bait aux charmes d’autres femmes, Liz­zie som­brait chaque jour davan­tage dans les bras chi­miques du laudanum.

Mal­gré cette rela­tion ora­geuse, Liz­zie trans­cen­da son sta­tut de muse pour deve­nir créa­trice à part entière. Sous la tutelle de Ros­set­ti, elle déve­lop­pa un talent remar­quable pour la pein­ture et la poé­sie. Le célèbre cri­tique John Rus­kin la qua­li­fia de “génie”, saluant son accom­plis­se­ment unique en tant que seule femme expo­sée à l’ex­po­si­tion pré­ra­phaé­lite de 1857.

À Shef­field, où elle s’ins­tal­la pour pour­suivre son art, Liz­zie conti­nuait de créer, même alors que son corps fra­gile com­men­çait à l’abandonner.

En 1860, la san­té de Liz­zie décli­na pré­ci­pi­tam­ment. Appre­nant son état alar­mant, Ros­set­ti l’é­pou­sa enfin, mais la jeune femme était si affai­blie qu’elle dut être por­tée jus­qu’à l’au­tel. L’an­née sui­vante, une fausse couche la plon­gea dans les abîmes de la dépres­sion. Quelques mois plus tard, enceinte à nou­veau, elle com­mit l’irréparable.

Le 11 février 1862, Ros­set­ti décou­vrit le corps inani­mé de sa muse et épouse, une bou­teille vide de lau­da­num à ses côtés. Pour lui épar­gner l’hu­mi­lia­tion d’un enter­re­ment hors terre consa­crée – sort réser­vé aux sui­ci­dés – il fit dis­pa­raître toute preuve de son geste déses­pé­ré. Plu­tôt qu’un sui­cide, il faut plu­tôt ima­gi­ner que ce fut une over­dose acci­den­telle, que les mau­vaises langues auraient tôt fait de maquiller en suicide.

Dans un ultime acte d’a­mour déchi­rant, il pla­ça un recueil de ses propres poèmes manus­crits dans le cer­cueil de Liz­zie, enve­lop­pé dans sa belle che­ve­lure rousse. Sept ans plus tard, ron­gé par le remords et la folie nais­sante (et cer­tai­ne­ment aus­si par l’ap­pât du gain, car il connût à ce moment-là plu­sieurs revers de for­tune), il fit exhu­mer le pré­cieux recueil, cer­tai­ne­ment sous la pres­sion de Charles Augus­tus Howell, un ami assez peu scru­pu­leux qui fai­sait office d’agent artis­tique. La légende raconte que le corps de la belle rousse était mira­cu­leu­se­ment pré­ser­vé, sa flam­boyante che­ve­lure ayant conti­nué de croître jus­qu’à rem­plir le cer­cueil – comme si, même dans la mort, sa beau­té refu­sait de s’é­teindre. C’est du moins ce que fit croire Howell qui était seul pré­sent lors de l’ex­hu­ma­tion, Ros­set­ti étant trop ron­gé par le remors pour y assister.

Eli­za­beth Sid­dal, bien plus qu’une simple muse, reste l’in­car­na­tion de la flamme pré­ra­phaé­lite – brû­lante d’in­ten­si­té, consu­mée trop vite, mais dont l’é­clat conti­nue d’illu­mi­ner l’his­toire de l’art plus d’un siècle et demi après sa disparition.

Il est dit que le cime­tière de High­gate où elle est enter­rée serait han­té par le fan­tôme d’une grande femme rousse au regard éthéré.

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Café du matin #13

Café du matin #13

Café du matin

#13

Saint-Denis Basi­lique

Saint-Denis. Un air de revenez‑y. Je n’ai pas mis les pieds ici depuis une éter­ni­té, cer­tai­ne­ment depuis que je fai­sais mes études à l’u­ni­ver­si­té. J’a­vais oublié à quel point la sta­tion de métro Basi­lique était étri­quée et le quai peu large. L’embouteillage pour sor­tir, tout le monde se diri­geant vers l’es­ca­la­tor qui a du mal à absor­ber le flux. Un avant-goût de ce joyeux bor­del qui m’at­tend dehors. A peine sor­ti de la sta­tion du métro, je suis assailli par une dizaine de ven­deurs de ciga­rettes de contre­fa­çon qui tentent d’é­clu­ser leur car­gai­son en toute impunité…

Le bâti­ment où je dois me rendre se trouve juste en face, je n’ai même pas besoin de cher­cher trop long­temps. Je viens ici pour qu’on me sauve la vie. J’ai besoin que quelqu’un me gifle le visage, me tire du marasme dans lequel je suis et qui va finir par me faire cre­ver si je ne fais rien.

Lorsque je sonne et que je m’annonce, une voix que j’estime être assez jeune me dit “Oui Mon­sieur, mon­tez, je vous attends !!”. En sor­tant de l’ascenseur, j’arrive dans une longue cour­sive éclai­rée par la lumière froide des néons et je ne sais même pas où je vais. Une porte s’ouvre, un homme en sort et je suis comme hap­pé à l’intérieur de l’appartement, une main attrape la mienne et je la serre sans même prendre le temps de regar­der le visage de la per­sonne qu’il y a au bout de cette main.

Un chien dort dans un panier der­rière la femme, il ronfle. Moi aus­si je veux être un chien qui dort dans un panier der­rière une femme qui écoute les gens par­ler der­rière son bureau, et moi aus­si je veux ron­fler sans que per­sonne ne s’adresse à moi. En fait, je ne veux plus qu’on m’emmerde, je veux être tran­quille, qu’on ne m’adresse plus la parole, et ron­fler dans un panier. A la rigueur que de temps en temps on me grat­touille der­rière l’oreille, mais pas plus que ça.

Je suis venu ici pour qu’on me sauve la vie, qu’on me dise quoi faire. Alors je raconte mon his­toire mais la femme n’écoute pas tout, elle me ramène sans arrêt à la réa­li­té alors que moi je suis en train de me perdre dans des cir­con­vo­lu­tions absurdes, qui ne font pas sens pour elle. Elle a rai­son, je ne dois pas m’encombrer de pen­ser aux détails, au res­sen­ti, à une opi­nion qui ne peut être que biai­sée par l’état de san­té men­tale dans lequel je me trouve.

J’ai peut-être failli mou­rir il y a quelques semaines, j’ai été au plus mal, au fond du trou. A pré­sent, il faut que je remonte. Lorsqu’on est au fond du trou, on ne peut sor­tir que par le haut. Ou res­ter au fond. Je joue ma vie sur ce rendez-vous.

Je ne reste pas plus de quinze minutes dans le bureau, j’ai l’impression que ça n’a duré que le temps d’un éclair, mais tout était sous mes yeux, et je n’ai même pas payé quoi que ce soit. Il ne fal­lait qu’une seule chose, c’est qu’on m’ouvre les yeux, qu’on me dise quoi faire, parce que seul, j’en étais tout sim­ple­ment incapable.

Lorsque je sors du bâti­ment, je me dirige presque méca­ni­que­ment vers la librai­rie qui se trouve en face. Je la connais cette librai­rie, j’y suis déjà allé il y a quelques années. Avec Manu. Sur un des pré­sen­toirs, je tombe sur une édi­tion récente des Mytho­lo­gies de Barthes. Il était là, sous mes yeux, alors que je ne retrou­vais plus mon exem­plaire depuis des années. Et il est là, juste là. La fin d’une parabole.

Je finis par retrou­ver le che­min de la mai­son en m’étant per­du volon­tai­re­ment dans la ville, sous un ciel char­gé de gri­saille, par­mi une foule dense, avec quelques euros en poche, les seuls qui me res­tent pour finir le mois. Juste de quoi prendre un ticket pour prendre le train. Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais ce qui est cer­tain, c’est qu’il y a des choses qui vont changer.

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