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Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exilé

Les oubliés du pays doré #18

Le maré­chal exilé

Il aurait fal­lu com­men­cer par Bang­kok, novembre 1947, l’o­deur du fleuve et des temples, mais les bio­gra­phies ne com­mencent rare­ment comme cela. Plaek Phi­bun­song­kh­ram – qu’on appel­le­ra bien­tôt Phi­bun, le Maré­chal, le dic­ta­teur, le sur­vi­vant – est assis dans son bureau du Minis­tère de la Défense, et il sait déjà que tout est fini avant même d’a­voir vrai­ment com­men­cé. Les hommes de pou­voir dans les tro­piques sentent la fin avant le com­men­ce­ment, comme ces requins qui détectent une goutte de sang dans un océan.

On pour­rait tout aus­si bien être au Texas. Jim Thomp­son débarque à Bang­kok la même année avec ses idées amé­ri­caines et son pas­sé d’agent de l’OSS. Il a l’œil pour les beaux tis­sus et les situa­tions troubles. C’est un homme qui com­prend que l’A­sie du Sud-Est en 1947 res­semble à une table de poker où per­sonne ne montre son jeu et où la mai­son gagne toujours.

Mais reve­nons à Phi­bun. Né en 1897 dans la pro­vince de Non­tha­bu­ri, fils d’un petit fer­mier sino-thaï, il a fait l’é­cole d’ar­tille­rie en France dans les années vingt. Paris, l’entre-deux-guerres, les bou­le­vards où se pro­mène encore le fan­tôme de la Belle Époque. Il y apprend le fran­çais, l’art mili­taire, et sur­tout cette idée moderne et dan­ge­reuse : qu’un homme du peuple peut ren­ver­ser les rois. Il lit Rous­seau, peut-être, et rentre en Thaï­lande avec dans sa valise les germes de la Révo­lu­tion de 1932.

On sau­te­ra rapi­de­ment sur la révo­lu­tion elle-même – un coup d’É­tat en dou­ceur qui trans­forme la monar­chie abso­lue en monar­chie consti­tu­tion­nelle. Phi­bun est dans le cercle des Pro­mo­teurs, ces offi­ciers et intel­lec­tuels qui veulent moder­ni­ser le Siam. Moder­ni­ser, ce mot ter­rible qui jus­ti­fie tant de choses. En 1938, il devient Pre­mier ministre. Il a qua­rante et un ans et toutes ses dents.

Thomp­son, pen­dant ce temps, est encore en Amé­rique, igno­rant qu’il fini­ra ses jours une mai­son au bord d’un khlong. Mais en 1947, quand il arrive à Bang­kok, Phi­bun est déjà un homme mar­qué par l’His­toire, un homme qui a flir­té avec les Japo­nais pen­dant la guerre – par néces­si­té, dira-t-il, par oppor­tu­nisme, diront les autres. La Thaï­lande a décla­ré la guerre aux Alliés en 1942, gui­dée par la main de Phi­bun, puis s’est retrou­vée du mau­vais côté quand le vent a tourné.

Com­ment sur­vivre quand on a choi­si le camp des per­dants ? Phi­bun connaît la réponse : on se fait oublier quelques années. Il quitte le pou­voir en 1944, avant la défaite japo­naise, habile comme un chat qui sent le trem­ble­ment de terre. Et main­te­nant, en 1947, il attend. Les hommes comme lui attendent toujours.

Thomp­son ouvre sa pre­mière bou­tique de soie thaïe. Il par­court les vil­lages, découvre ces tis­se­rands qui per­pé­tuent un art ances­tral, ces femmes pen­chées sur leurs métiers à tis­ser avec la patience de celles qui ont tout le temps du monde. Il voit dans ces tis­sus ce que Phi­bun voit dans la poli­tique : des motifs qui se répètent, des cou­leurs qui s’en­tre­mêlent, une beau­té qui cache tou­jours quelque chose d’autre.

1948. Phi­bun revient au pou­voir par un coup d’É­tat. Encore un. La Thaï­lande est comme une scène de théâtre où les mêmes acteurs jouent dif­fé­rentes pièces, chan­geant de cos­tume mais gar­dant le même visage. Le roi Anan­da Mahi­dol est mort deux ans plus tôt, dans des cir­cons­tances mys­té­rieuses qui ne seront jamais vrai­ment élu­ci­dées. Une balle dans la tête, dans sa chambre du Grand Palais. Sui­cide, diront cer­tains. Acci­dent, diront d’autres. Assas­si­nat, mur­mu­re­ront les conspi­ra­teurs. Phi­bun, lui, ne dit rien. Les hommes comme lui savent qu’il y a des silences plus élo­quents que tous les discours.

Le nou­veau roi, Bhu­mi­bol, est encore jeune, étu­diant en Suisse, loin des intrigues de Bang­kok. Phi­bun en pro­fite pour conso­li­der son pou­voir. Il lance des cam­pagnes de moder­ni­sa­tion, des rat­ta­niyom – des conven­tions cultu­relles qui visent à trans­for­mer les Thaïs en citoyens modernes. Por­ter des cha­peaux. Ne plus mâcher de bétel. Embras­ser les valeurs occi­den­tales. C’est ridi­cule et gran­diose à la fois, comme toutes les ten­ta­tives des dic­ta­teurs pour remo­de­ler l’hu­ma­ni­té à leur image.

Thomp­son observe tout cela depuis sa mai­son sur le khlong. Il est deve­nu l’a­mi des aris­to­crates thaïs, des artistes, des expa­triés. Sa soie est expor­tée dans le monde entier. Il habite main­te­nant cette demeure extra­or­di­naire, assem­blage impos­sible d’ar­chi­tec­tures anciennes. Des Amé­ri­cains viennent le voir, des jour­na­listes, des célé­bri­tés. On dit que la CIA conti­nue de le consul­ter. On dit beau­coup de choses à Bang­kok, cette ville où les rumeurs cir­culent comme l’eau du Chao Phraya, troubles et incessantes.

Les années cin­quante défilent. Phi­bun navigue entre les Amé­ri­cains et leur argent, leur peur du com­mu­nisme qui avance en Asie comme une marée rouge. Le Viet­nam, la Corée, la Chine per­due. La Thaï­lande devient un bas­tion anti­com­mu­niste, un allié pré­cieux dans cette par­tie du monde qui bas­cule. Phi­bun joue le jeu, serre les mains qu’il faut ser­rer, signe les trai­tés néces­saires. Il sait que le pou­voir, c’est l’art de tenir bon quand tout s’ef­fondre autour de soi.

Mais il vieillit. Les jeunes offi­ciers le regardent avec cet œil froid des pré­da­teurs qui sentent la proie fai­blir. En 1957, Sarit Tha­na­rat, son ancien pro­té­gé, le ren­verse. Encore un coup d’É­tat, tou­jours le même théâtre. Phi­bun part en exil au Japon, ce pays qu’il avait cour­ti­sé quinze ans plus tôt et qui main­te­nant l’ac­cueille comme un fan­tôme encom­brant. Il mour­ra là-bas en 1964, à soixante-sept ans, loin des par­fums de Bang­kok, loin du fleuve et des temples.

Thomp­son, lui, conti­nue. Il dis­pa­raît. Tout et rien. Son absence devient plus pré­sente que sa vie.
Ils sont tous deux des hommes de leur temps, des bâtis­seurs d’empire éphé­mères dans une région où les empires s’ef­fondrent comme des châ­teaux de sable sous la pluie de mous­son. L’un construit un pays à l’i­mage de ses rêves mili­taires, l’autre construit une entre­prise sur la beau­té d’un art ancien. L’un meurt en exil, oublié, l’autre dis­pa­raît dans la jungle et devient une légende.

Bang­kok, 1967. Dans le quar­tier gou­ver­ne­men­tal, le bureau qu’oc­cu­pait autre­fois Phi­bun abrite main­te­nant d’autres hommes en uni­forme, d’autres rêveurs de pou­voir. Le fleuve coule, imper­tur­bable, comme il cou­lait avant eux et cou­le­ra après.

On ima­gine par­fois Phi­bun dans son exil japo­nais, lisant les jour­naux qui parlent de la dis­pa­ri­tion de Thomp­son. Recon­naît-il quelque chose de lui-même dans cette his­toire ? Un homme qui s’ef­face, qui devient mythe avant même d’être mort ? Les dic­ta­teurs et les entre­pre­neurs par­tagent cette obses­sion du contrôle, cette convic­tion qu’ils peuvent plier le monde à leur volon­té. Et puis le monde leur échappe, toujours.

La der­nière fois que Phi­bun voit Bang­kok, c’est depuis l’a­vion qui l’emmène en exil. La ville s’é­tend sous lui, chaos orga­ni­sé de temples dorés et de routes défon­cées, de canaux et de gratte-ciels nais­sants. Il pense peut-être à ses années de gloire, aux défi­lés mili­taires, aux dis­cours enflam­més. Ou peut-être ne pense-t-il à rien, épui­sé par trente ans de poli­tique, de com­plots, de tra­hi­sons. Les hommes de pou­voir sont sou­vent vides quand ils perdent ce pour­quoi ils ont tout sacrifié.

Thomp­son, lui, marche dans la jungle malai­sienne ce der­nier jour de mars. Les feuilles sont mouillées de rosée, l’air est lourd. Il s’en­fonce entre les arbres et dis­pa­raît. Sim­ple­ment. Comme si la nature elle-même avait déci­dé de le reprendre, de l’ab­sor­ber dans ce vert pro­fond et éternel.

Bang­kok, aujourd’­hui. Per­sonne ne visite la tombe de Phi­bun. Les Thaïs pré­fèrent oublier cette période trouble, ces années de natio­na­lisme for­cé et de col­la­bo­ra­tion ambi­guë. L’His­toire offi­cielle parle de moder­ni­sa­tion, de pro­grès, jamais de dictature.

Le fleuve conti­nue de cou­ler. Les moines conti­nuent leurs pro­ces­sions mati­nales. Et quelque part dans les archives pous­sié­reuses, les pho­tos jau­nies de Phi­bun en uni­forme voi­sinent avec les cli­chés de Thomp­son sou­riant dans sa mai­son impos­sible. Deux hommes qui ont cru pou­voir cap­tu­rer quelque chose – le pou­voir, la beau­té – et qui ont appris, cha­cun à sa manière, que rien ne se cap­ture vrai­ment. On ne fait que pas­ser, lais­sant der­rière soi des his­toires que d’autres racon­te­ront, défor­mées par le temps et la mémoire.

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La reine de la soie (Les oubliés du pays doré #17)

La reine de la soie (Les oubliés du pays doré #17)

La reine de la soie

Les oubliés du pays doré #17

La reine de la soie

Bang­kok, 1960. Les ven­ti­la­teurs brassent l’air moite du palais Chi­tra­la­da comme ils brassent la pous­sière depuis des siècles. Jim Thomp­son tra­verse la salle d’at­tente, son cos­tume de lin blanc frois­sé par l’hu­mi­di­té tro­pi­cale qui règne sur la ville même en cette sai­son sup­po­sé­ment fraîche. Il a cin­quante-neuf ans, l’al­lure encore élan­cée mal­gré le whis­ky et les dîners chez les ambas­sa­deurs, ancien agent de l’OSS deve­nu mar­chand de soie, et il s’ap­prête à ren­con­trer la reine Siri­kit. Ses mains tremblent légè­re­ment. Lui qui a ren­con­tré des géné­raux, des sei­gneurs de guerre, des ministres cor­rom­pus dans toute l’A­sie du Sud-Est, voi­là qu’une jeune femme de vingt-sept ans le met dans cet état.

On pour­rait croire que tout a com­men­cé à Nakhon Pathom, dans les fau­bourgs insa­lubres où les tis­se­rands thaï­lan­dais mani­pu­laient encore leurs métiers en bois selon des gestes immuables, trans­mis de mère en fille depuis des géné­ra­tions. Thomp­son s’y était ren­du en 1947, deux ans après la fin de la guerre, quand Bang­kok pan­sait encore ses plaies et que les Amé­ri­cains com­men­çaient à com­prendre que l’A­sie ne serait plus jamais la même. Il avait vu ces femmes aux doigts agiles faire chan­ter la soie, ces cou­leurs impos­sibles – rouge sang de bœuf, bleu paon, vert éme­raude – qui nais­saient sous leurs mains comme par magie. Mais non, tout a vrai­ment com­men­cé plus tôt encore, peut-être dans les ruelles de Milan où Thomp­son enfant, tenant la main de sa mère, regar­dait les éta­lages de soie­ries ita­liennes, fas­ci­né par ces reflets chan­geants, ou peut-être même avant, dans quelque vie anté­rieure que les boud­dhistes sau­raient retra­cer. Thomp­son y croit par­fois, la nuit, quand il se réveille dans sa mai­son sur le klong et entend les chants des bonzes du temple voisin.

La reine le reçoit dans un salon aux murs ornés de fresques repré­sen­tant des scènes du Rama­kien. Elle a vingt-sept ans, une grâce qui fait déjà d’elle une icône de style inter­na­tio­nal. Thomp­son s’in­cline selon le pro­to­cole, mais elle lui fait signe de s’as­seoir avec une sim­pli­ci­té qui le désarme.

“Mon­sieur Thomp­son, on me dit que vous avez sau­vé la soie thaïlandaise.”

Il sou­rit, un peu gêné, cher­chant ses mots en anglais alors que la reine passe sans effort du thaï au fran­çais à l’an­glais, poly­glotte comme toutes les reines du Siam moderne. Sau­ver est un bien grand mot, pense-t-il. Plu­tôt qu’il a com­pris, en débar­quant à Bang­kok en 1945 avec l’ar­mée amé­ri­caine, sa mis­sion secrète en poche et ses idéaux dans sa valise, que ce pays rece­lait un tré­sor que le monde moderne allait étouf­fer. Les tis­se­rands vieillis­saient, leurs enfants pré­fé­raient les usines japo­naises qui s’ins­tal­laient dans les fau­bourgs, la tra­di­tion s’ef­fi­lo­chait comme un vieux métrage aban­don­né sous la pluie de mous­son. Il avait vu la même chose en Europe, pen­dant la guerre, ces savoir-faire mil­lé­naires détruits par les bom­bar­de­ments, par l’ou­bli, par la nécessité.

“Votre Majes­té, j’ai sim­ple­ment ache­té de la soie et essayé de la vendre ailleurs. À New York d’a­bord, puis à Paris, à Londres. Les grands cou­tu­riers cher­chaient quelque chose de nou­veau après l’aus­té­ri­té de la guerre.”

Elle rit. Un rire franc qui n’est pas celui qu’on attend d’une reine, qui res­semble plu­tôt à celui d’une jeune femme intel­li­gente amu­sée par la fausse modes­tie d’un homme habi­tué à l’admiration.

“Ne soyez pas modeste. Vous avez créé une indus­trie. Mes com­pa­triotes peuvent à nou­veau vivre de leur art.”

Thomp­son pense à sa mai­son sur le klong, celle qu’il a construite en assem­blant six anciennes mai­sons thaï­lan­daises tra­di­tion­nelles, trans­por­tées depuis Ayut­thaya. Une folie, lui avaient dit ses amis. Un chef-d’œuvre, disent main­te­nant les maga­zines. Il y reçoit des écri­vains, des artistes, des diplo­mates. Somer­set Mau­gham y a séjour­né. Tru­man Capote aus­si. Mais aucune visite ne l’a autant inti­mi­dé que celle-ci.

La reine se lève et marche vers la fenêtre qui donne sur les jar­dins. Thomp­son remarque qu’elle porte une robe en soie thaï­lan­daise, cou­leur lavande, cer­tai­ne­ment tis­sée selon les tech­niques ances­trales qu’il s’ef­force de préserver.

“Savez-vous ce que repré­sente la soie pour la Thaï­lande, mon­sieur Thompson ?”

Il attend. Elle conti­nue, le regard per­du dans le jar­din où des paons se pro­mènent avec la même majes­té indo­lente qu’elle.

“C’est notre mémoire. Chaque motif raconte une his­toire. Les nagas, les ser­pents gar­diens de la nature, les élé­phants blancs, les lotus. Quand j’é­tais enfant en France, j’ai com­pris que notre culture pou­vait dis­pa­raître si nous n’y pre­nions garde. Vous, un Amé­ri­cain, vous l’a­vez com­pris avant nous.”

Thomp­son sent une émo­tion l’en­va­hir. Lui qui a tou­jours été un étran­ger, par­tout. À New York où il est né, à Bang­kok où il a choi­si de vivre. Un homme entre deux mondes, comme ces mai­sons qu’il a assem­blées, venues d’ailleurs mais recons­ti­tuées ici.

“J’ai­me­rais créer une fon­da­tion,” dit sou­dain la reine en se retour­nant vers lui. “Pour pro­mou­voir l’ar­ti­sa­nat thaï­lan­dais. La soie, bien sûr, mais aus­si la céra­mique, la laque, l’ar­gen­te­rie. Accep­te­riez-vous d’être mon conseiller ?”

Il ne s’at­ten­dait pas à cela. Dans sa tête défilent les années pas­sées à par­cou­rir les vil­lages, à négo­cier avec les tis­se­rands méfiants, à convaincre les grands maga­sins amé­ri­cains que cette soie écla­tante, aux cou­leurs impos­sibles, valait de l’or. Son entre­prise Jim Thomp­son Thai Silk Com­pa­ny est désor­mais pros­père, mais ce n’é­tait pas le but. Le but était de pré­ser­ver quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose qui échap­pait même à sa propre compréhension.

“Ce serait un hon­neur, Votre Majesté.”

Ils parlent pen­dant deux heures. De la tech­nique du tis­sage, des tein­tures natu­relles qu’on aban­donne pour les colo­rants chi­miques, de l’im­por­tance de for­mer les jeunes géné­ra­tions. La reine connaît son sujet. Elle a étu­dié, ques­tion­né, com­pris que le déve­lop­pe­ment éco­no­mique ne devait pas signi­fier l’ex­tinc­tion culturelle.

Quand Thomp­son quitte le palais, le soleil décline sur la Chao Phraya. Il pense à son des­tin étrange. Fils d’une famille aisée du Dela­ware, diplô­mé de Prin­ce­ton, archi­tecte raté, espion pen­dant la guerre, et main­te­nant mar­chand de soie deve­nu confi­dent d’une reine. Quel­qu’un écri­rait-il un jour son his­toire ? Qui croi­rait à ces coïn­ci­dences, ces hasards qui n’en sont peut-être pas ?

Sept ans plus tard, en mars 1967, Jim Thomp­son dis­pa­raî­tra dans les Came­ron High­lands en Malai­sie. Le mys­tère de sa dis­pa­ri­tion res­te­ra entier, comme reste mys­té­rieux le par­cours d’un homme qui, en sau­vant la soie thaï­lan­daise, s’est peut-être sau­vé lui-même du dés­œu­vre­ment de l’après-guerre.

Mais ce soir de 1960, tan­dis qu’il rentre chez lui en lon­geant le canal, il ne pense qu’à cette reine qui par­tage sa pas­sion pour un fil iri­sé, ténu comme l’exis­tence, solide comme la tra­di­tion. Dans sa mai­son aux murs de teck, entou­ré de ses boud­dhas anciens et de ses por­ce­laines Ming, Jim Thomp­son se verse un verre de whis­ky et sourit.

Il a trou­vé sa place. Enfin.

La soie thaï­lan­daise brille­ra dans les palais et sur les podiums du monde entier. Et dans chaque éclat de ces étoffes somp­tueuses, il y aura un peu de cette ren­contre impro­bable entre un Amé­ri­cain apa­tride et une reine fran­co­phone, tous deux amou­reux d’un pays qui n’é­tait pas le leur par le sang, mais qui l’é­tait deve­nu par le cœur.

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Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible (Les oubliés du pays doré #16)

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible (Les oubliés du pays doré #16)

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible

Les oubliés du pays doré #16

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible 

Bang­kok, 1958. L’ar­chi­tecte Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya tra­verse le pont qui enjambe le khlong, cette artère d’eau brune qui char­rie les détri­tus et les fleurs de lotus en parts égales. Il pense à l’A­mé­ri­cain, à cet homme qui veut bâtir une mai­son impos­sible, une mai­son qui serait à la fois un temple et un mani­feste, un tom­beau peut-être.

Jim Thomp­son l’at­tend dans le jar­din de sa pro­prié­té tem­po­raire, celle qu’il quit­te­ra bien­tôt pour le chef-d’œuvre qu’ils construi­ront ensemble. L’an­cien agent de l’OSS porte son éter­nel cos­tume de lin blanc déjà frois­sé par l’hu­mi­di­té de dix heures du matin. Il a cette façon très amé­ri­caine de croire que tout est pos­sible, même recons­ti­tuer le pas­sé sia­mois dans une ville qui ne rêve que de moder­ni­té, même faire revivre l’in­dus­trie de la soie thaï­lan­daise quand le monde entier se tourne vers les fibres synthétiques.

Boo­nya­ra­ta­na a étu­dié à l’u­ni­ver­si­té Chu­la­long­korn, puis aux États-Unis. Il connaît Le Cor­bu­sier et Frank Lloyd Wright, mais c’est vers les anciennes demeures d’Ayut­thaya qu’il se tourne aujourd’­hui, vers ces struc­tures de teck mon­tées sur pilo­tis, ces toits super­po­sés comme des prières suc­ces­sives. Thomp­son veut assem­bler six mai­sons tra­di­tion­nelles en une seule demeure. C’est de la folie, bien sûr. C’est exac­te­ment ce qui fas­cine l’architecte.

Ils parlent en anglais, par­fois en thaï. Thomp­son mas­sacre les tona­li­tés, trans­forme chaque phrase en une approxi­ma­tion musi­cale qui fait sou­rire Boo­nya­ra­ta­na. Mais l’A­mé­ri­cain pos­sède cette qua­li­té rare : il écoute. Il écoute les arti­sans, les tis­se­rands du quar­tier de Bang Krua, ces musul­mans des­cen­dants de Chams qui ont pré­ser­vé l’art de la soie quand Bang­kok l’a­vait oublié. Il écoute Boo­nya­ra­ta­na quand celui-ci explique que les mai­sons thaï­lan­daises ne sont jamais des for­te­resses mais des orga­nismes vivants, res­pi­rants, ouverts aux vents et aux esprits.

Le chan­tier com­mence au bord du khlong Saen Saep. Thomp­son a ache­té ces vieilles mai­sons dans les pro­vinces du nord, à Ayut­thaya et à Ban Krua. Des équipes les ont démon­tées pièce par pièce, numé­ro­tant chaque planche de teck comme on réper­to­rie les frag­ments d’une civi­li­sa­tion dis­pa­rue. Boo­nya­ra­ta­na super­vise le réas­sem­blage, mais il ne se contente pas de repro­duire. Il inverse la dis­po­si­tion tra­di­tion­nelle des murs, tour­nant l’in­té­rieur vers l’ex­té­rieur pour mieux cap­ter la lumière qui rebon­dit sur l’eau du canal. Il élève la struc­ture, la fait mon­ter comme une aspi­ra­tion ver­ti­cale tout en pré­ser­vant l’ho­ri­zon­ta­li­té essen­tielle de l’ar­chi­tec­ture traditionnelle.

Les arti­sans tra­vaillent sans clous, uti­li­sant les anciennes tech­niques d’as­sem­blage. Boo­nya­ra­ta­na les observe, apprend d’eux autant qu’il les guide. Il com­prend que Thomp­son ne construit pas seule­ment une mai­son mais un mani­feste esthé­tique, une décla­ra­tion d’a­mour à un pays qui n’est pas le sien mais qu’il connaît peut-être mieux que les Thaï­lan­dais eux-mêmes, aveu­glés par leur désir de modernité.

Les mois passent. La mai­son prend forme, étrange et har­mo­nieuse. Thomp­son la rem­plit d’an­ti­qui­tés, de boud­dhas khmers, de por­ce­laines chi­noises, de pein­tures bir­manes. Boo­nya­ra­ta­na observe com­ment l’A­mé­ri­cain trans­forme sa demeure en musée vivant, en sanc­tuaire d’une Asie du Sud-Est qui existe peut-être seule­ment dans son ima­gi­na­tion magni­fique et tyrannique.

En 1959, la mai­son est ter­mi­née. Elle devient immé­dia­te­ment légen­daire. Les archi­tectes occi­den­taux viennent l’é­tu­dier, fas­ci­nés par cette syn­thèse impos­sible entre tra­di­tion et moder­ni­té. Boo­nya­ra­ta­na sait qu’ils ont créé quelque chose d’u­nique, un objet qui n’ap­par­tient à aucune époque, qui existe dans une tem­po­ra­li­té parallèle.

Thomp­son dis­pa­raî­tra en Malai­sie en 1967, ava­lé par la jungle des Came­ron High­lands. On ne retrou­ve­ra jamais son corps. Boo­nya­ra­ta­na appren­dra la nou­velle dans son bureau de Bang­kok, et il pen­se­ra à cette mai­son qu’ils ont construite ensemble, ce monu­ment à la fois funé­raire et vivant, cette cap­sule tem­po­relle qui conti­nue d’exis­ter au bord du khlong, témoin silen­cieux d’une ami­tié entre un archi­tecte thaï­lan­dais et un Amé­ri­cain mys­té­rieux qui croyait pou­voir sau­ver la beau­té du monde en la col­lec­tion­nant, en la pré­ser­vant, en la trans­for­mant en architecture.

La mai­son Jim Thomp­son demeure. Les tou­ristes la visitent, igno­rant géné­ra­le­ment le nom de Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, igno­rant que der­rière chaque grande vision se cache tou­jours un arti­san du pos­sible, quel­qu’un qui trans­forme les rêves en bois et en assem­blages, en angles et en lumière.

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Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam (Les oubliés du pays doré #15)

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam (Les oubliés du pays doré #15)

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam

Les oubliés du pays doré #15

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam

On pour­rait com­men­cer par Ang­kor, évi­dem­ment. Com­men­cer par les temples englou­tis sous la jungle, par les racines des fro­ma­gers qui éventrent les pierres khmères, par cette obses­sion occi­den­tale de tout dater, tout clas­ser, tout com­prendre. Mais non. Com­men­çons plu­tôt par un couple d’An­glais en 1935, débar­quant à Bang­kok avec leurs malles et leurs car­nets, leurs théo­ries et leur naï­ve­té, ne sachant pas encore qu’ils allaient pas­ser le reste de leur vie à recons­ti­tuer un pas­sé qui n’é­tait pas le leur.

Horace Geof­frey Qua­ritch Wales. Le nom sonne comme une firme colo­niale, comme une com­pa­gnie des Indes, comme tous ces Bri­tan­niques qui ont sillon­né l’A­sie en croyant la civi­li­ser alors qu’ils ne fai­saient que l’in­ven­to­rier. Né en 1900, fils de libraire – les Qua­ritch, célèbres mar­chands de livres rares à Londres – il avait gran­di par­mi les incu­nables et les manus­crits enlu­mi­nés. Peut-être est-ce là, dans la pous­sière des biblio­thèques vic­to­riennes, qu’é­tait née sa fas­ci­na­tion pour les civi­li­sa­tions disparues.

Doro­thy. On sait moins de choses sur elle, comme tou­jours. Les femmes archéo­logues de cette époque sont les fan­tômes des expé­di­tions, pré­sentes sur toutes les pho­to­gra­phies mais absentes des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Doro­thy Wales, née Hud­son, qui avait sui­vi son mari au bout du monde, qui des­si­nait, mesu­rait, pho­to­gra­phiait, pre­nait des notes que Qua­ritch signe­rait plus tard de son seul nom. Jus­tice du XXe siècle.

Le Siam en 1935 n’é­tait plus tout à fait le Siam. Le roi Rama VII venait d’ab­di­quer, chas­sé par une révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle qui avait mis fin à des siècles de monar­chie abso­lue. Le pays se cher­chait une iden­ti­té entre tra­di­tion et moder­ni­sa­tion, entre l’hé­ri­tage d’Ayut­thaya et les ten­ta­tions occi­den­tales. C’est dans ce moment de bas­cule que les Qua­ritch Wales arri­vèrent, armés de leurs truelles et de leurs cer­ti­tudes archéologiques.

Leur pre­mière grande décou­verte fut Dva­ra­va­ti. Ou plu­tôt, la recons­truc­tion de Dva­ra­va­ti. Car cette civi­li­sa­tion môn, flo­ris­sante entre les VIe et XIe siècles dans la plaine cen­trale de la Thaï­lande, n’exis­tait plus que par frag­ments : quelques stèles, des ruines éparses, des légendes locales que per­sonne n’a­vait pris la peine d’é­cou­ter vrai­ment. Qua­ritch Wales, avec son obses­sion clas­si­fi­ca­trice, entre­prit de ras­sem­bler les pièces du puzzle. Il fouilla U Thong, Nakhon Pathom, tous ces sites oubliés où dor­maient des Boud­dhas de pierre dans le style Gup­ta indien.

Doro­thy pho­to­gra­phiait tout. Ses cli­chés en noir et blanc montrent des moines boud­dhistes contem­plant les fouilles, des ouvriers thaï­lan­dais déga­geant des fon­da­tions mil­lé­naires, Qua­ritch lui-même en short colo­nial, accrou­pi devant une ins­crip­tion en pali. On y voit aus­si, par­fois, son ombre à elle, pro­je­tée sur les ruines. Méta­phore invo­lon­taire de sa condition.

Ce qui fas­ci­nait Qua­ritch, c’é­taient les routes com­mer­ciales, les réseaux d’é­changes, les influences cultu­relles qui cir­cu­laient le long de ces che­mins invi­sibles reliant l’Inde à la Chine, l’A­sie du Sud-Est conti­nen­tale aux archi­pels malais. Il voyait l’ar­chéo­lo­gie comme une géo­gra­phie du temps, une car­to­gra­phie des idées. Ses théo­ries sur la dif­fu­sion du boud­dhisme, sur les voies de trans­mis­sion de l’in­dia­ni­sa­tion, sur les royaumes côtiers qui avaient ser­vi de relais entre civi­li­sa­tions, toutes ces intui­tions qui paraissent évi­dentes aujourd’­hui étaient révo­lu­tion­naires dans les années trente.

Mais il y avait quelque chose de pro­fon­dé­ment colo­nial dans sa démarche. Cette convic­tion que les Thaï­lan­dais ne com­pre­naient pas vrai­ment leur propre his­toire, qu’il fal­lait un regard exté­rieur, édu­qué, occi­den­tal, pour don­ner du sens aux ves­tiges. Qua­ritch Wales ne par­lait pas le thaï. Il tra­vaillait avec des inter­prètes, des guides locaux dont il ne men­tion­nait jamais les noms dans ses publi­ca­tions. Toute la vio­lence douce de l’ar­chéo­lo­gie colo­niale tenait dans ce silence.

Pour­tant, para­doxa­le­ment, ses tra­vaux ont contri­bué à for­ger l’i­den­ti­té natio­nale thaï­lan­daise. En exhu­mant Dva­ra­va­ti, en prou­vant que la civi­li­sa­tion thaïe ne com­men­çait pas avec Sukho­thai au XIIIe siècle mais plon­geait ses racines bien plus pro­fon­dé­ment dans le temps, il offrait au royaume une pro­fon­deur his­to­rique dont les natio­na­listes du XXe siècle allaient s’emparer avec gra­ti­tude. L’his­toire comme arme poli­tique. Qua­ritch ne l’a­vait sans doute pas anticipé.

Doro­thy, pen­dant ce temps, per­fec­tion­nait ses tech­niques pho­to­gra­phiques. Elle fut l’une des pre­mières à uti­li­ser la pho­to­gra­phie aérienne pour révé­ler des struc­tures archi­tec­tu­rales invi­sibles au sol. Ses images de Nakhon Pathom, prises depuis un petit avion de for­tune, mon­traient des tra­cés rec­ti­lignes, des douves anciennes, tout un urba­nisme fan­tôme réap­pa­rais­sant sous le bon angle de lumière. Elle avait com­pris que l’ar­chéo­lo­gie était aus­si affaire de perspective.

Ils ont vécu la guerre en Thaï­lande, ces années étranges où le Siam, rebap­ti­sé Thaï­lande par le gou­ver­ne­ment natio­na­liste de Phi­bun, jon­glait entre Japo­nais et Alliés. Qua­ritch Wales fut même briè­ve­ment inter­né, soup­çon­né d’es­pion­nage. Iro­nie de l’his­toire : l’ar­chéo­logue colo­nial deve­nu pri­son­nier du pays qu’il étu­diait. Doro­thy réus­sit à conti­nuer dis­crè­te­ment les fouilles, pro­té­geant les sites, cachant les décou­vertes impor­tantes. Résis­tance archéologique.

Après-guerre, leur œuvre prit une dimen­sion dif­fé­rente. Le Fine Arts Depart­ment thaï­lan­dais, nou­vel­le­ment créé, s’ap­puyait désor­mais sur leurs recherches. Les fouilles deve­naient une affaire natio­nale. Qua­ritch Wales for­mait des archéo­logues thaï­lan­dais, leur trans­met­tait ses méthodes, conscient peut-être que son temps colo­nial tou­chait à sa fin. Doro­thy orga­ni­sait des expo­si­tions, écri­vait des articles pour le grand public, ren­dait l’ar­chéo­lo­gie accessible.

On trouve aujourd’­hui leurs archives dis­per­sées entre Bang­kok, Londres et Cam­bridge. Des mil­liers de pho­to­gra­phies, de cro­quis, de notes de ter­rain. Doro­thy y appa­raît enfin sous son vrai jour : non pas comme la simple accom­pa­gna­trice de son mari, mais comme une scien­ti­fique à part entière, obser­va­trice méti­cu­leuse, théo­ri­cienne dis­crète. L’his­toire est en train de la réha­bi­li­ter, len­te­ment, posthumément.

Qua­ritch est mort en 1981, Doro­thy quelques années plus tard. Ils reposent quelque part en Angle­terre, loin des laté­rites rouges de Nakhon Pathom, loin des temples qu’ils ont exhu­més. Mais leur héri­tage demeure, ambi­va­lent comme tout héri­tage colo­nial : à la fois appro­pria­tion cultu­relle et contri­bu­tion scien­ti­fique, à la fois vio­lence sym­bo­lique et trans­mis­sion de savoir.

On visite aujourd’­hui le musée de Nakhon Pathom, on contemple les boud­dhas Dva­ra­va­ti que Qua­ritch a sor­tis de terre. Des tou­ristes thaï­lan­dais pho­to­gra­phient ces ves­tiges de leur propre pas­sé, redé­cou­vert par des étran­gers. L’ar­chéo­lo­gie a ceci de ver­ti­gi­neux qu’elle révèle tou­jours autant sur ceux qui fouillent que sur ceux qui sont fouillés.

On devrait main­te­nant s’en­vo­ler vers une autre his­toire, bifur­quer vers Mal­raux pillant les temples khmers ou vers Louis Finot et l’É­cole fran­çaise d’Ex­trême-Orient. Mais res­tons encore un ins­tant avec les Qua­ritch Wales, ce couple impro­bable qui a pas­sé sa vie à recons­ti­tuer un monde dis­pa­ru, à des­si­ner les contours d’une civi­li­sa­tion oubliée, à prou­ver que l’his­toire de l’A­sie du Sud-Est ne com­men­çait ni avec les Euro­péens ni même avec les royaumes que nous connais­sons, mais se per­dait dans des siècles obs­curs où cir­cu­laient déjà les idées, les reli­gions, les marchandises.

Archéo­lo­gie : du grec ancien, fouiller les ori­gines. Les Qua­ritch Wales ont fouillé, inlas­sa­ble­ment, avec les outils concep­tuels de leur époque, avec les pré­ju­gés de leur classe et de leur race, mais aus­si avec une sin­cère pas­sion pour ces pierres qui parlent à qui sait les écou­ter. Aujourd’­hui, sous le soleil écra­sant de la plaine cen­trale thaï­lan­daise, leurs décou­vertes conti­nuent d’é­mer­ger de la terre rouge, témoins silen­cieux d’un pas­sé mul­tiple, com­plexe, que nous ne fini­rons jamais vrai­ment de comprendre.

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Le Conseiller du Siam (Les oubliés du pays doré #14)

Le Conseiller du Siam (Les oubliés du pays doré #14)

Le conseiller du Siam

Les oubliés du pays doré #14

Le conseiller du Siam

On le retrouve tou­jours dans les ports. Anvers d’a­bord, puis Mar­seille, Colom­bo, Sin­ga­pour. Les grandes villes mari­times qui scandent les routes de l’Em­pire, ces nœuds où convergent les ambi­tions et les rêves d’hommes comme lui. Gus­tave Rolin-Jae­que­myns porte un nom à ral­longe, héri­tage d’un père illustre qui fon­da la Revue de droit inter­na­tio­nal, et cette pesan­teur généa­lo­gique le pousse vers l’Est, là où les noms euro­péens sonnent encore comme des promesses.

1892. Il a qua­rante ans quand il débarque à Bang­kok. La mous­son achève de noyer la ville basse. Le Chao Phraya char­rie ses eaux brunes entre les mai­sons sur pilo­tis. Depuis le pont du vapeur, il dis­tingue les toits dorés des temples qui émergent de la végé­ta­tion comme des îlots de cer­ti­tude dans ce monde amphi­bie. Il ne sait pas encore qu’il pas­se­ra ici une décen­nie de sa vie, qu’il devien­dra l’ar­chi­tecte invi­sible d’un royaume qui refuse de mourir.

Le roi Chu­la­long­korn l’at­tend. Rama, cin­quième du nom, monarque éclai­ré qui a com­pris que l’in­dé­pen­dance du Siam ne tien­dra qu’à un fil : celui du droit inter­na­tio­nal. Les Fran­çais avalent l’In­do­chine par l’est, les Bri­tan­niques contrôlent la Bir­ma­nie à l’ouest. Entre les deux mâchoires de l’im­pé­ria­lisme, le Siam doit se faire État moderne ou dis­pa­raître. Et pour deve­nir moderne, il faut un juriste. Un Euro­péen de pré­fé­rence. Un homme qui connaît les codes, les trai­tés, les sub­ti­li­tés du concert des nations. Gus­tave Rolin-Jae­que­myns est cet homme.

On l’ins­talle dans une mai­son le long du fleuve. Le soir, il entend les gongs des monas­tères, les cris des mar­chands ambu­lants, le cla­po­tis inces­sant de l’eau contre les embar­ca­dères. Il découvre une socié­té d’une com­plexi­té infi­nie, où les hié­rar­chies s’en­che­vêtrent, où chaque geste obéit à des pro­to­coles mil­lé­naires. Mais lui ne vient pas pour admi­rer. Il vient pour transformer.

Son tra­vail com­mence dans les bureaux du minis­tère des Affaires étran­gères. Des pièces étouf­fantes où les fonc­tion­naires sia­mois en cos­tume occi­den­tal trans­pirent sur des dos­siers en trois langues. Gus­tave rédige, cor­rige, argu­mente. Il faut abo­lir les trai­tés inégaux qui livrent les Euro­péens rési­dant au Siam à leurs propres juri­dic­tions consu­laires. Ces enclaves de pri­vi­lèges qui font du royaume un espace mor­ce­lé, où le droit du plus fort rem­place le droit tout court.

Il écrit des mémo­ran­dums, des pro­jets de loi, des notes diplo­ma­tiques d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Chaque vir­gule compte quand on négo­cie avec Londres ou Paris. Les Bri­tan­niques le détestent poli­ment. Cet avo­cat belge qui ose leur expli­quer le droit inter­na­tio­nal, qui cite Gro­tius et Vat­tel pour défendre l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale d’un royaume boud­dhiste. Mais ils le res­pectent aus­si, parce qu’il connaît leur langue mieux qu’eux, parce que ses argu­ments sont imparables.

En 1893, la crise éclate. Les canon­nières fran­çaises remontent le Chao Phraya. Paris exige la ces­sion de tous les ter­ri­toires sia­mois sur la rive gauche du Mékong. L’ul­ti­ma­tum est bru­tal, l’hu­mi­lia­tion totale. Gus­tave négo­cie jour et nuit. Il rédige les contre-pro­po­si­tions, cherche les failles juri­diques, tente de mobi­li­ser les puis­sances neutres. Mais la France est déter­mi­née, et le Siam trop faible. Il faut céder. Le Laos devient fran­çais. Dans son bureau, face aux cartes qui se rétré­cissent, Gus­tave com­prend les limites du droit quand les canons parlent.

Pour­tant, il ne renonce pas. Si le Siam perd des ter­ri­toires, il peut gagner en sou­ve­rai­ne­té. Il entre­prend une réforme com­plète du sys­tème judi­ciaire. Il faut des tri­bu­naux qui ins­pirent confiance aux Euro­péens, des juges for­més au droit moderne, des codes clairs. Il s’en­toure de juristes sia­mois qu’il forme, qu’il guide. Le prince Rabi lui voue une admi­ra­tion sans bornes. Ensemble, ils rédigent un code civil ins­pi­ré du modèle fran­çais, mais adap­té aux réa­li­tés sia­moises. Le mariage, la pro­prié­té, les suc­ces­sions : tout doit être codi­fié, ratio­na­li­sé, ren­du prévisible.

Les années passent dans cette fièvre léga­liste. Gus­tave vieillit sous le soleil de Bang­kok. Ses cos­tumes euro­péens deviennent trop lourds. Il adopte cer­taines cou­tumes locales, apprend quelques mots de sia­mois, mais reste pro­fon­dé­ment un homme du XIXe siècle occi­den­tal. Un mis­sion­naire du droit, per­sua­dé que la civi­li­sa­tion pro­gresse par la loi écrite, par les ins­ti­tu­tions rationnelles.

En 1902, le Royaume-Uni accepte de renon­cer à ses pri­vi­lèges juri­dic­tion­nels dans dix pro­vinces sia­moises. Vic­toire minus­cule aux yeux du monde, immense pour le Siam. C’est le tra­vail de Gus­tave qui porte ses fruits. Les tri­bu­naux qu’il a mis en place fonc­tionnent assez bien pour convaincre les Bri­tan­niques. Les autres puis­sances sui­vront, len­te­ment, une par une. Le Siam ne sera jamais colo­ni­sé. Cette excep­tion géo­gra­phique, cet îlot d’in­dé­pen­dance en Asie du Sud-Est, doit quelque chose à ce juriste belge obstiné.

Il quitte Bang­kok en 1902, appe­lé en Égypte pour d’autres mis­sions. Dans ses malles, des notes, des brouillons, des trai­tés qu’il a négo­ciés. Le roi Chu­la­long­korn lui offre une déco­ra­tion. Céré­mo­nie solen­nelle dans le palais, cha­leur acca­blante, pro­to­cole inter­mi­nable. Gus­tave s’in­cline, remer­cie en fran­çais. Il ne revien­dra jamais.

Des années plus tard, dans un appar­te­ment bruxel­lois, il rece­vra des lettres de ses anciens col­la­bo­ra­teurs sia­mois. Ils lui racon­te­ront com­ment les réformes conti­nuent, com­ment les trai­tés inégaux dis­pa­raissent un à un, com­ment le Siam devient vrai­ment sou­ve­rain. Il sou­ri­ra en lisant ces nou­velles, ce vieil homme fati­gué qui a consa­cré dix ans de sa vie à un royaume qu’il ne com­pre­nait qu’à moitié.

Voi­là l’his­toire de Gus­tave Rolin-Jae­que­myns : l’his­toire d’un mal­en­ten­du pro­duc­tif. Lui croyait expor­ter la ratio­na­li­té juri­dique euro­péenne, la moder­ni­té occi­den­tale. Mais le Siam a pris ce qui lui conve­nait, a trans­for­mé ces outils étran­gers en ins­tru­ments de résis­tance, a fait du droit inter­na­tio­nal une arme contre l’im­pé­ria­lisme. Le colo­ni­sé poten­tiel est deve­nu le seul royaume indé­pen­dant de la région, non pas mal­gré la pré­sence de conseillers euro­péens, mais peut-être grâce à eux, à condi­tion de les uti­li­ser sans se soumettre.

Il meurt en 1902 à Bruxelles, dis­crè­te­ment, comme il a vécu. Pas de monu­ment, pas de rue à son nom dans les capi­tales euro­péennes. Mais à Bang­kok, dans les archives du minis­tère des Affaires étran­gères, ses mémo­ran­dums dorment encore, jau­nis par l’hu­mi­di­té tro­pi­cale, témoins d’une époque où un homme a cru pou­voir chan­ger un royaume avec des mots, des articles de loi, des trai­tés minu­tieu­se­ment négociés.

Et il y est presque parvenu.

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