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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 2

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 2

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 2

 

II

Elle dor­mit mal, ce qui était pré­vi­sible. Le lit était trop grand, les draps trop fins, le silence trop vaste. Elle avait l’ha­bi­tude des chambres de bonne, des mate­las étroits, des bruits de Paris par la fenêtre. Ici tout était oua­té, étouf­fé, luxueux. Elle se réveilla plu­sieurs fois, croyant entendre des pas dans le cou­loir, le grin­ce­ment d’un cha­riot, une voix qui l’appelait.

À six heures, elle était debout. Vieille habi­tude. Son corps se sou­ve­nait des horaires d’a­vant, quand il fal­lait être à l’of­fice à six heures et demie, tablier noué, che­veux tirés, prête pour le ser­vice des petits déjeuners.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était grise, le ciel bas. Quelques pêcheurs sur la plage tiraient leurs barques. La digue était vide.

Elle pen­sa qu’elle pou­vait des­cendre. Que rien ne l’en empê­chait. Qu’elle pou­vait tra­ver­ser le hall, sor­tir par la grande porte, mar­cher sur cette digue comme n’im­porte quelle cliente. Mais quelque chose la retint. Une peur obs­cure. La peur d’être vue, recon­nue, démasquée.

Elle atten­dit neuf heures pour son­ner le petit déjeuner.

*

La femme de chambre qui appor­ta le pla­teau était jeune, le visage fer­mé, les gestes pré­cis. Flo­ra la regar­da faire — poser le pla­teau sur le gué­ri­don, ouvrir les rideaux, deman­der si Madame dési­rait autre chose — et elle se vit, quatre ans plus tôt, fai­sant exac­te­ment les mêmes gestes.

— Com­ment vous appelez-vous ?

La fille parut sur­prise. Les clients ne posaient pas ce genre de questions.

— Marie, madame.

— Vous êtes ici depuis long­temps, Marie ?

— Deux sai­sons, madame.

Flo­ra hocha la tête. Marie était trop récente. Elle ne l’a­vait pas connue. C’é­tait une bonne chose.

— Mer­ci, Marie. Ce sera tout.

La fille sor­tit. Flo­ra but son café en regar­dant la mer. Le café était brû­lant, fort, ser­vi dans une tasse de por­ce­laine fine. Autre­fois, elle buvait le fond des cafe­tières à l’of­fice, debout, entre deux services.

*

Elle des­cen­dit à dix heures. Le hall s’a­ni­mait dou­ce­ment. Des familles par­taient pour la plage, les enfants sur­ex­ci­tés, les nurses char­gées de paniers. Des mes­sieurs lisaient les jour­naux dans les fau­teuils de cuir. Des dames tra­ver­saient en robes claires, ombrelles à la main.

Flo­ra s’as­sit près d’une colonne, dans un fau­teuil d’où elle pou­vait obser­ver l’en­trée, la récep­tion, l’es­ca­lier. Elle avait pris un livre dans sa malle — un roman que Charles lui avait don­né, qu’elle n’a­vait pas ouvert — et le tenait sur ses genoux comme un accessoire.

Elle regar­da. Elle écouta.

C’é­tait ce qu’elle savait faire. Elle avait pas­sé des années à regar­der et écou­ter sans en avoir l’air, à enre­gis­trer les détails, les visages, les voix. Une com­pé­tence de domes­tique, qu’elle retour­nait main­te­nant contre ceux qu’elle avait servis.

*

Vers onze heures, elle vit pas­ser la gouvernante.

Elle la recon­nut aus­si­tôt. Mme Ger­main. La même sil­houette sèche, le même chi­gnon tiré, le même trous­seau de clés à la cein­ture. C’é­tait elle qui diri­geait le per­son­nel fémi­nin, qui dis­tri­buait les tâches, qui punis­sait les retards et les négli­gences. Flo­ra l’a­vait crainte plus que tout.

Elle bais­sa les yeux sur son livre. Son cœur bat­tait. Mme Ger­main tra­ver­sa le hall sans un regard vers elle, dis­pa­rut par la porte de service.

Flo­ra res­ta immo­bile, le souffle court. Elle n’a­vait pas pen­sé à cela. Que les gens d’a­vant seraient encore là. Que l’hô­tel avait une mémoire.

Elle se leva, mon­ta dans sa chambre, s’as­sit sur le lit.

Il fal­lait être pru­dente. Ne pas trop s’ex­po­ser. Ne pas poser trop de ques­tions. Mais com­ment apprendre quoi que ce soit sur l’é­cri­vain du qua­trième sans par­ler à ceux qui le servaient ?

*

L’a­près-midi, elle se for­ça à sor­tir. La digue, d’a­bord. Cette pro­me­nade de planches qu’elle avait lon­gée cent fois en cou­rant, les bras char­gés, sans jamais s’arrêter.

Elle mar­cha len­te­ment, son ombrelle ouverte — elle essayait de la tenir comme Charles le lui avait appris, avec légè­re­té, avec ennui. Des mes­sieurs la saluaient d’un coup de cha­peau. Des dames l’ob­ser­vaient, jau­geaient sa robe, son cha­peau, ses gants. Elle sou­tint leurs regards.

Au bout de la digue, elle s’as­sit sur un banc. La mer était tou­jours grise, le vent s’é­tait levé. Des enfants jouaient sur la plage, construi­saient des châ­teaux de sable que la marée vien­drait détruire.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain. Que fai­sait-il en ce moment, der­rière ses volets clos ? Dor­mait-il ? Écri­vait-il ? Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce que c’é­tait, écrire. Ali­gner des mots sur du papier, des heures durant, dans une chambre fer­mée. Elle n’y arri­vait pas. Les mots, pour elle, étaient des choses qu’on disait, pas qu’on écrivait.

*

Le soir, elle dîna dans la grande salle à manger.

C’é­tait l’é­preuve qu’elle redou­tait le plus. La salle à man­ger, avec ses nappes blanches, ses cou­verts mul­tiples, ses rituels incom­pré­hen­sibles. Charles l’a­vait ins­truite — la four­chette de gauche à droite, ne jamais cou­per la salade, ne jamais trem­per son pain — mais elle avait peur d’ou­blier, de se tra­hir par un geste.

On la pla­ça à une petite table près de la fenêtre. Elle com­man­da ce qu’il y avait de plus simple, un potage, un pois­son, pas de vin. Elle man­gea len­te­ment, imi­tant les gestes des autres convives, sur­veillant chaque mou­ve­ment de ses mains.

Autour d’elle, les conver­sa­tions bour­don­naient. Des his­toires de régates, de ten­nis, de récep­tions. Des noms qu’on lais­sait tom­ber comme des pièces d’or. Les Roth­schild. Les Noailles. La com­tesse de Chevigné.

Elle écou­tait. Elle cher­chait, dans ce brou­ha­ha, une men­tion de l’é­cri­vain du qua­trième. Mais per­sonne n’en par­lait. Il ne devait pas des­cendre dîner. Il ne devait pas faire par­tie de ce monde-là.

*

Après le dîner, elle res­ta dans le hall. Il y avait un concert, ce soir-là. Un pia­niste jouait du Fau­ré, du Debus­sy. Les clients s’é­taient ins­tal­lés dans les fau­teuils, les dames avec leurs éven­tails, les mes­sieurs avec leurs cigares.

Flo­ra écou­ta sans com­prendre. Elle ne connais­sait pas cette musique. Elle avait gran­di avec les chan­sons des rues, les refrains des cafés-concerts. Cela, c’é­tait autre chose. Quelque chose qui ne racon­tait pas d’his­toire, qui ne disait pas de mots, qui sem­blait par­ler une langue qu’elle ne pos­sé­dait pas.

Elle regar­da l’es­ca­lier. À un moment, vers dix heures, elle crut voir une sil­houette des­cendre. Un homme en par­des­sus sombre, mal­gré la cha­leur de juillet. Il tra­ver­sa le hall rapi­de­ment, comme s’il fuyait, et sor­tit par la porte laté­rale qui don­nait sur la digue.

Elle ne vit pas son visage. Mais elle sut.

*

Elle sor­tit à son tour, quelques minutes plus tard. La nuit était douce, la digue presque déserte. Quelques couples mar­chaient au loin, quelques pro­me­neurs solitaires.

Elle le cher­cha du regard. Elle le vit, loin devant elle, qui mar­chait vers l’ouest, vers les rochers. Il avan­çait len­te­ment, s’ar­rê­tait par­fois, sem­blait contem­pler la mer.

Elle le sui­vit. De loin. Assez loin pour qu’il ne la remarque pas, assez près pour ne pas le perdre.

Il s’ar­rê­ta près d’une cabine de bain, res­ta immo­bile un long moment. Elle s’as­sit sur un banc, fit sem­blant de regar­der les étoiles.

Que fai­sait-il ? À quoi pen­sait-il ? Elle aurait vou­lu entrer dans sa tête, com­prendre ce qui se pas­sait dans l’es­prit de quel­qu’un qui pas­sait ses jours à écrire. Mais elle était dehors, comme tou­jours. Dehors et regar­dant par la fenêtre.

Il repar­tit vers l’hô­tel. Elle atten­dit qu’il dis­pa­raisse pour ren­trer à son tour.

Cette nuit-là, elle dor­mit mieux. Enfin.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 2

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 1

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 1

 

I

Elle des­cen­dit du train avec l’ap­pli­ca­tion de ceux qui ont appris leurs gestes pour les conve­nances. La main sur la rampe, le pied cher­chant le mar­che­pied, le regard déjà vers la sor­tie. Rien de natu­rel là-dedans. Tout était su, répé­té devant une glace, dans une chambre de la rue de Lis­bonne où les rideaux res­taient tirés l’après-midi.

Trou­ville-Deau­ville. Cor­res­pon­dance pour Cabourg.

Flo­ra avait un cha­peau clair et une ombrelle qu’elle ne savait pas tenir. C’é­tait son défaut, l’om­brelle. Charles le lui avait dit. Tu la portes comme un para­pluie, comme si tu t’at­ten­dais à l’a­verse. Une ombrelle doit avoir l’air de ne ser­vir à rien.

Charles savait ces choses. Charles savait tout ce qu’elle igno­rait et ne serait jamais fati­gué de le lui apprendre, à condi­tion qu’elle retînt la leçon. Elle rete­nait. Elle avait tou­jours eu de la mémoire, c’é­tait même la seule chose qu’on lui avait recon­nue, petite, dans le vil­lage de l’Orne d’où elle était par­tie à qua­torze ans pour ne jamais revenir.

Le petit train lon­geait la côte. Elle regar­dait la mer comme une chose neuve, alors qu’elle l’a­vait vue cent fois, mais tou­jours par des fenêtres qui n’é­taient pas les siennes, en bor­dant des lits, en posant des brocs. La mer des autres.

Main­te­nant elle avait une malle, un billet de pre­mière classe, une chambre réser­vée au Grand Hôtel. Elle avait de l’argent dans un petit sac de cuir, pas beau­coup, assez. Elle avait trois semaines devant elle, le temps que Charles règle ses affaires à Paris.

Quelles affaires. Elle ne posait pas de ques­tions. On ne lui deman­dait pas d’en poser.

*

Cabourg sur­git avec sa digue, ses vil­las à colom­bages, son casi­no, tout ce décor de pâtis­se­rie dont elle se sou­ve­nait sans ten­dresse. Elle y avait tra­vaillé deux sai­sons, 1908 et 1909. Seize ans, dix-sept ans. Le tablier noir, le bon­net qui ser­rait les tempes, les mains ger­cées par la soude. Elle mon­tait les étages avec des pla­teaux plus lourds qu’elle, frap­pait aux portes, bais­sait les yeux.

On lui avait appris à ne pas regar­der les clients. À deve­nir invi­sible, trans­pa­rente, à n’être qu’une fonc­tion. Le petit déjeu­ner, madame. Je reviens pour le pla­teau, madame. Elle avait per­fec­tion­né cette absence, ce retrait. Les clients par­laient devant elle comme devant un meuble. Elle avait enten­du des dis­putes, des san­glots, des mots d’a­mour, des men­songes au télé­phone. Elle savait que Mme de Vil­lar­ceau trom­pait son mari avec le fils du notaire de Caen. Elle savait que le vieux baron du 302 buvait en cachette et cachait les bou­teilles dans l’ar­moire à linge. Elle savait que la jeune Anglaise du 405 pleu­rait toutes les nuits sans qu’on sût pourquoi.

Elle savait aus­si qu’au qua­trième, dans les chambres du fond, il y avait un mon­sieur qui n’é­tait pas comme les autres.

*

On par­lait de lui à l’of­fice. Un Pari­sien. Riche, for­cé­ment, puis­qu’il occu­pait deux chambres, par­fois trois, et qu’il lais­sait des pour­boires extra­va­gants. Mais étrange. Il dor­mait le jour, stores bais­sés, dans une odeur de fumi­ga­tions qui pre­nait à la gorge quand on ouvrait la porte. Il se levait la nuit, des­cen­dait sur la digue quand tout le monde dor­mait, mar­chait seul le long de la mer.

Il écri­vait.

C’é­tait ce qu’on disait. Jean­nette, qui fai­sait les chambres du qua­trième, racon­tait qu’il y avait des cahiers par­tout, des papiers cou­verts d’une écri­ture ser­rée, des livres empi­lés sur le lit, sur les fau­teuils, par terre. Il tra­vaillait cou­ché, paraît-il, calé dans ses oreillers, avec une planche sur les genoux.

Flo­ra n’é­tait jamais mon­tée au qua­trième. On l’af­fec­tait aux étages infé­rieurs, aux familles avec enfants, aux vieilles dames et à leurs com­pagnes. Elle n’a­vait vu le mon­sieur qui écri­vait qu’une seule fois, de loin, dans le hall, un soir où elle tra­ver­sait avec une pile de ser­viettes. Un homme pâle, les yeux très noirs, un par­des­sus mal­gré la cha­leur. Il par­lait avec le direc­teur, de cette voix sourde qu’ont les gens qui ne dorment pas.

Elle s’é­tait arrê­tée une seconde, une seconde de trop, et la gou­ver­nante l’a­vait rap­pe­lée à l’ordre.

*

Le Grand Hôtel n’a­vait pas chan­gé. La façade blanche face à la mer, les bal­cons fleu­ris, les stores rayés, le va-et-vient des voi­tures devant le per­ron. Flo­ra des­cen­dit du fiacre, refu­sa l’aide du por­tier — un geste qu’elle regret­ta aus­si­tôt : les dames se lais­saient aider — et entra dans le hall.

Le marbre, les colonnes, les pal­miers en pot. Le bureau de la récep­tion avec ses clés pen­dues au mur. L’o­deur de cire et de fleurs cou­pées, cette odeur qu’elle avait res­pi­rée si long­temps sans jamais la posséder.

Elle s’a­van­ça vers le comp­toir. Le récep­tion­niste leva les yeux. Il était nou­veau, elle ne le connais­sait pas, il ne pou­vait pas la connaître.

— Madame ?

Elle don­na son nom. Pas le vrai. Celui que Charles avait choi­si pour elle, un nom simple, un nom de veuve. Flo­ra Maris. Le M lui plai­sait, il avait quelque chose de faux et de doux.

— Chambre 214, madame. Deuxième étage, vue sur la mer.

On lui ten­dit la clé. Un chas­seur prit sa malle. Elle le sui­vit vers l’as­cen­seur, cet ascen­seur qu’elle avait si sou­vent regar­dé par­tir sans elle, avec ses grilles dorées et son velours rouge.

Elle mon­ta.

*

La chambre don­nait sur la digue et, au-delà, sur la mer grise de juillet. Flo­ra res­ta long­temps debout devant la fenêtre. Elle regar­dait les cabines de bain, les enfants avec leurs cer­ceaux, les nurses en blanc, les mes­sieurs en cos­tume clair qui mar­chaient les mains dans le dos, les dames sous leurs ombrelles.

C’é­tait le même spec­tacle qu’a­vant. Mais avant, elle le voyait depuis les cou­loirs, par des portes entre­bâillées, entre deux courses. Main­te­nant elle était du bon côté de la vitre.

Elle se deman­da si elle éprou­ve­rait de la joie. Elle n’en éprou­va pas. Quelque chose de plus sec, de plus âpre. Une vérification.

Elle avait vingt et un ans. Dans trois semaines, Charles revien­drait la cher­cher. D’i­ci là, elle était libre. Libre de mar­cher sur cette digue, de s’as­seoir dans ce hall, de dîner dans cette salle à man­ger où elle avait por­té des plats sans avoir le droit de s’asseoir.

Et de décou­vrir ce que fai­sait cet homme, au qua­trième étage, cet homme qui écrivait.

*

Pour­quoi lui ? Elle ne savait pas bien. Il y avait d’autres mys­tères à Cabourg, d’autres portes closes. Mais celui-là l’a­vait frap­pée, autre­fois, comme une énigme per­son­nelle. Un homme qui res­tait enfer­mé tout le jour pour écrire. Qui ne pro­fi­tait ni de la mer, ni du soleil, ni des dîners, ni du casi­no. Qui sem­blait vivre dans un monde paral­lèle, pré­sent et absent, là sans être là.

Que pou­vait-on écrire qui vaille cette réclusion ?

Elle n’a­vait jamais lu de livre. Pas un vrai, pas un entier. Des feuille­tons dans les jour­naux, par­fois, quand elle en trou­vait un qui traî­nait. Des his­toires d’a­mour et de crime qu’elle oubliait aus­si­tôt. Les livres, c’é­tait pour les autres, pour ceux qui avaient le temps, l’argent, l’instruction.

Mais elle avait gar­dé cette curio­si­té, comme une écharde. Et main­te­nant qu’elle était là, main­te­nant qu’elle avait trois semaines et une chambre à elle, elle pour­rait peut-être comprendre.

Elle défit sa malle, ran­gea ses affaires, s’as­sit sur le lit.

Le len­de­main, elle commencerait.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 19 et 20

 

CHA­PITRE XIX — La Chambre du Pacha

Une semaine passa.

Grosz avait offi­ciel­le­ment quit­té Buda­pest pour des « rai­sons de san­té ». La vie au Gel­lért reprit son cours.

Un soir, Osman des­cen­dit seul aux bains secrets.

Il entra dans l’eau. Il ne venait pas pour ouvrir la chambre. Il venait pour autre chose.

Je suis là, pen­sa-t-il. Je suis le gar­dien. Mon­trez-moi ce que je dois savoir.

L’eau fré­mit. Des images affluèrent — son grand-oncle Ibra­him jeune, Samuel Weisz au XVIIe siècle, le Pamuk scel­lant la chambre, des Romains, des peuples plus anciens encore.

Et il com­prit enfin ce que signi­fiait « fer­mer le cercle ».

La source gar­dait une pro­messe — que cer­taines choses seraient pro­té­gées, géné­ra­tion après géné­ra­tion. Le cercle, c’était la chaîne des gar­diens. De Ahmed Fazıl en 1686 à lui.

Le der­nier ? Ou le pre­mier d’une nou­velle lignée ?

En remon­tant, il croi­sa Nigel.

« Je vou­lais m’excuser. Pour tout. Pour vous avoir espionné. »

« Vous fai­siez votre devoir. » Osman sou­rit. « Mais ces­sez de m’appeler “Fazıl Bey”. Nous avons com­bat­tu ensemble. Appe­lez-moi Osman. »

Nigel s’illumina.

« Et vous pou­vez m’appeler Nigel. Même si tout le monde le fait déjà. »

CHA­PITRE XX — Épilogue

Un mois plus tard, Osman Fazıl Bey était tou­jours au Gellért.

L’hiver s’installait sur Buda­pest. Mais au Gel­lért, la cha­leur des thermes créait une bulle hors du temps.

Un après-midi de décembre, il reçut une lettre de Londres.

Cher Mon­sieur Fazıl Bey,

J’ai appris que la situa­tion à Buda­pest s’était cla­ri­fiée. J’en suis heureux.

Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la sur­face, tout com­mu­nique. Ce que vous gar­dez à Buda­pest, d’autres le gardent ailleurs — à Constan­ti­nople, à Londres, à Rome.

Nous sommes une chaîne. Et vous êtes main­te­nant l’un de ses maillons.

  1. B. Whitcombe

Ce soir-là, il mon­ta sur le toit — une ter­rasse cachée d’où l’on voyait tout Budapest.

Le chat Pamuk l’avait suivi.

« Tu sais, dit Osman, je ne suis tou­jours pas sûr d’avoir fait le bon choix. »

Le chat ne répon­dit pas.

« Grosz avait peut-être rai­son. Sur le fond. Gar­der un secret qui pour­rait sau­ver des vies… c’est peut-être un crime. »

Le chat bâilla.

« Mais prendre par la force n’était pas la solu­tion non plus. » Osman sou­pi­ra. « Le pro­blème, c’est que je ne sais pas quelle est la solu­tion. S’il y en a une. »

Il pen­sa à la source. À tout ce qu’elle contenait.

« Je ferai des erreurs. J’en ai déjà fait. J’en ferai d’autres. Je ne suis pas à la hau­teur de ce rôle. Je ne le serai peut-être jamais. »

Le chat le regar­dait avec ses yeux bleus.

« Mais je conti­nue­rai quand même. Parce que c’est tout ce que je peux faire. »

Ce n’était pas une décla­ra­tion héroïque. C’était juste une consta­ta­tion. Fati­guée. Rési­gnée. Vraie.

Il était là main­te­nant. Dans cet hôtel étrange, par­mi ces gens étranges, gar­dien d’un secret dont il n’était pas cer­tain qu’il méri­tât d’être gardé.

C’était un rôle qu’il n’avait pas choi­si. C’était un rôle qu’il avait accepté.

Et par­fois — pas tou­jours, mais par­fois — c’était la même chose.

Le Danube cou­lait vers la mer Noire. Vers Constan­ti­nople. Vers tout ce qu’Osman avait per­du et tout ce qu’il avait trou­vé et tout ce qu’il n’avait pas encore compris.

Sous les bains du Gel­lért, la source atten­dait. Patiente. Éternelle.

Et quelque part dans la nuit, un chat blanc ron­ron­nait. Parce que les chats ron­ronnent. Parce que le monde continue.

Même quand on ne sait pas pourquoi.

FIN DU TOME I

Osman Fazıl Bey revien­dra peut-être dans

LES CHRO­NIQUES DU GEL­LÉRT Tome II

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 16 à 18

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 16 à 18

 

CHA­PITRE XVI — L’Académie

Ce soir-là, Made­moi­selle Bren­ner l’invita à un concert à l’Académie Liszt.

« Vous résis­tez encore, lui dit-elle pen­dant l’entracte. Vous n’avez pas encore accep­té ce que vous êtes. »

« Parce que si je l’accepte, il ne reste rien d’autre. »

« Non. Vous le por­tez parce que c’est ce que vous êtes. Un Otto­man. Le der­nier, peut-être. Et vous avez déci­dé que cette par­tie de vous ne mour­rait pas. C’est la même chose avec le reste — la Confré­rie, le secret, votre rôle de gar­dien. Vous n’avez pas à l’accepter parce qu’on vous l’impose. Vous pou­vez l’accepter parce que c’est ce que vous êtes. »

En sor­tant de l’Académie, Osman trou­va une par­ti­tion dans sa poche — quelques mesures de pia­no grif­fon­nées, avec une anno­ta­tion en turc ottoman :

La troi­sième note ouvre la porte. La sep­tième la referme. N’oubliez pas de refermer.

Demain, il irait aux bains Király.

CHA­PITRE XVII — Le Piège

Les bains Kirá­ly étaient les plus anciens de Buda­pest encore en activité.

Construits par le Pacha Ars­lan en 1565, ils avaient sur­vé­cu à quatre siècles de guerres, de révo­lu­tions et de chan­ge­ments de régime. La cou­pole otto­mane était intacte, per­cée d’étoiles de lumière comme celle des bains Rudas.

Osman s’y ren­dit au cré­pus­cule. Il por­tait la clé de bronze dans sa poche, la par­ti­tion mys­té­rieuse pliée contre son cœur.

Le lion qui pleure.

Dans la salle prin­ci­pale, sous la grande cou­pole, il le trou­va enfin. Un bas-relief de pierre — un lion cou­ché, la gueule ouverte. Et de cette gueule, un filet d’eau s’écoulait en permanence.

Sous le lion, dans l’ombre : une serrure.

Osman sor­tit la clé de bronze. Elle s’inséra par­fai­te­ment. Un déclic. Le mur cou­lis­sa, révé­lant une ouver­ture sombre.

Le pas­sage.

Il entra.

L’obscurité était totale. Osman avan­ça à tâtons. Au bout de quelques minutes, une lueur — une salle sou­ter­raine où plu­sieurs pas­sages se rejoignaient.

Et au centre, trois hommes l’attendaient.

Grosz. Et ses deux acolytes.

« Mon­sieur Fazıl Bey. Comme c’est aimable à vous de nous rejoindre. »

« Com­ment saviez-vous que je viendrais ? »

« La par­ti­tion. L’accordeur de pia­no tra­vaille pour moi. »

Osman était tom­bé dans le piège.

Ils mar­chèrent vers le Gel­lért. Grosz bavar­dait, mais cette fois, quelque chose dans sa voix était dif­fé­rent. Moins triom­phant. Plus… fatigué.

« Vous savez pour­quoi je fais tout ça, Fazıl Bey ? »

« Pour le pou­voir. Pour le savoir. »

« C’est ce que je dis, oui. » Grosz eut un rire amer. « C’est plus simple ain­si. Les gens com­prennent la cupidité. »

« Et ce n’est pas votre vrai motif ? »

Grosz ne répon­dit pas tout de suite.

« J’avais un fils, dit-il fina­le­ment. Hein­rich. Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Il avait huit ans. Pen­dant trois jours, je l’ai regar­dé mou­rir. Les méde­cins ne pou­vaient rien faire. Et moi — moi qui avais pas­sé ma vie à étu­dier les eaux, les sources, les pro­prié­tés cura­tives — je ne pou­vais rien faire non plus. »

« Je suis désolé. »

« Ne soyez pas déso­lé. Soyez hon­nête. » Grosz le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. « Vous avez vu ce que contient cette source. Des mil­lé­naires de savoir. Des connais­sances médi­cales per­dues. Des remèdes que per­sonne n’utilise parce qu’ils sont “secrets”, parce qu’ils sont “pro­té­gés”. Com­bien d’enfants comme Hein­rich sont morts pen­dant que la Confré­rie gar­dait ses pré­cieux mys­tères ? Com­bien de mères ont pleu­ré pen­dant que des vieillards en robes déci­daient que le monde n’était pas “prêt” ? »

Osman ne répon­dit pas. Parce qu’il n’avait pas de réponse.

« J’ai décou­vert l’existence de la source il y a cinq ans. Et j’ai com­pris que mon fils aurait pu être sau­vé. Que des mil­lions de gens auraient pu être sau­vés. Si seule­ment quelqu’un avait eu le cou­rage de par­ta­ger au lieu de garder. »

« Vous ne savez pas ça. »

« Non. Mais je le crois. » Grosz sou­pi­ra. « Vous croyez que je suis un monstre. Un homme cupide qui veut le pou­voir. C’est plus simple de pen­ser ça. Ça vous per­met de me com­battre sans vous poser de questions. »

« Vous avez mena­cé de me tuer. »

« Oui. Et je le ferai si néces­saire. Mais pas par plai­sir. Parce que je crois — vrai­ment, pro­fon­dé­ment — que gar­der ce secret est un crime. Que chaque jour où la source reste cachée, des gens meurent qui auraient pu vivre. »

Osman pen­sa à ce qu’il avait vu dans la source. Les gar­diens qui avaient tra­hi. Les Fazıl qui avaient détour­né les yeux.

Grosz avait-il raison ?

« Vous pen­sez que vous êtes dif­fé­rent, dit Osman. Que vos inten­tions sont pures. »

« Oui. »

« C’est ce qu’ils pensent tous. Tous ceux qui ont vou­lu prendre au lieu de gar­der. » Osman secoua la tête. « Je ne dis pas que gar­der est juste. Mais prendre par la force, en mena­çant, en mani­pu­lant… ça ne peut pas être le bon choix non plus. »

« Alors quoi ? On attend ? On laisse mou­rir les gens ? »

Osman n’avait pas de réponse.

Et le pire, c’est que Grosz le savait.

Ils arri­vèrent au ham­mam caché sous le Gellért.

Grosz essaya de boire à la source. Rien ne se pas­sa — il ne pou­vait pas « boire sans soif ».

« Alors vous allez l’ouvrir pour moi. »

« Non. La source sait qui boit et pour­quoi. Si j’ouvre la chambre avec l’intention de vous la livrer, elle le saura. »

Grosz le fixa un long moment.

« Alors je n’ai plus besoin de vous. » Il fit un signe à ses hommes. « Tuez-les. »

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XVIII — L’Ascenseur

L’obscurité dura une seconde. Puis des torches s’allumèrent — por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de partout.

Sán­dor. Madame Zorić avec un para­pluie. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner, un pis­to­let à la main.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la. Ses hommes étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla-t-il. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Peut-être pas, dit Osman. Mais nous essaierons. »

Grosz se jeta sou­dain dans le bas­sin — vers la pierre du Pacha, essayant de for­cer le passage.

Osman plon­gea à sa suite.

Ils lut­tèrent sous l’eau. Osman posa ses mains sur la pierre.

Pro­tège, pen­sa-t-il. Pro­tège ce qui ne doit pas être pris.

La pierre vibra. Une lumière bleu­tée. Et une force invi­sible repous­sa Grosz vers la surface.

La source l’avait reconnu.

Grosz fut emme­né. Osman sor­tit du bas­sin, épuisé.

« C’est fini ? »

« Pour l’instant, dit Sán­dor. Mais il y aura d’autres comme lui. Il y en a toujours. »

Ferenc l’accompagna à sa chambre.

« Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire, dit le lift-boy. Mais ce qu’on peut faire, il faut le faire. »

Le chat Pamuk l’attendait sur le lit.

« C’est fini, lui dit Osman. Pour l’instant. »

Le chat cli­gna des yeux. Len­te­ment. Délibérément.

Osman s’effondra sur le lit et dor­mit jusqu’au len­de­main midi.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 13 à 15

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 13 à 15

 

CHA­PITRE XIII — La Synagogue

Une semaine passa.

Une semaine étran­ge­ment nor­male, après tout ce qui s’était pas­sé. Osman reprit ses habi­tudes — les bains le matin, le thé avec Madame Zorić l’après-midi, les dîners dans la grande salle où les mêmes per­son­nages jouaient les mêmes rôles. Mon­sieur Ler­mon­tov racon­tait tou­jours ses his­toires impos­sibles. Miss Hatha­way des­si­nait tou­jours les mou­lures. Le per­ro­quet Gari­bal­di, orphe­lin de sa maî­tresse dis­pa­rue, avait été adop­té par le Baron Szapá­ry et criait désor­mais des mots en hon­grois plu­tôt qu’en italien.

La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo n’avait jamais été retrou­vée. Ni l’archiviste Fekete. La police avait clas­sé les affaires, faute de preuves et d’intérêt.

Grosz avait dis­pa­ru lui aus­si — de l’hôtel, de Buda­pest, peut-être du pays. Per­sonne ne savait où il était allé. Per­sonne ne posait de questions.

Osman pas­sait ses soi­rées à réflé­chir. La source. Les mémoires. Le savoir accu­mu­lé pen­dant des siècles. Il y avait tant de choses qu’il ne com­pre­nait pas encore. Tant de ques­tions sans réponses.

Un matin, Madame Zorić lui ten­dit une carte de visite pen­dant leur par­tie de bridge.

« Un homme est venu vous cher­cher hier, dit-elle. Pen­dant que vous étiez aux bains. Il a lais­sé ceci. »

La carte était simple, élé­gante : « M. Józ­sef Weisz. Anti­quaire. Buda. » Et au dos, écrit à la main : « Fekete m’a par­lé de vous avant de dis­pa­raître. Je crois avoir quelque chose qui vous intéresse. »

L’adresse menait à une rue étroite de Buda, non loin du Châ­teau. La bou­tique de M. Weisz ne payait pas de mine. Une vitrine pous­sié­reuse expo­sait des objets hété­ro­clites — des livres anciens, des cartes jau­nies, des bibe­lots dont l’âge et la pro­ve­nance res­taient mystérieux.

« Mon­sieur Fazıl Bey, je présume. »

Le vieil homme émer­gea des ombres — soixante-dix ans peut-être, une barbe blanche soi­gneu­se­ment taillée, des yeux vifs der­rière des lunettes à mon­ture d’acier.

« Ma famille vit à Buda depuis le XIVe siècle, expli­qua Weisz après les pré­sen­ta­tions. Mon ancêtre, Samuel Weisz, était l’un des témoins du Pro­to­cole des Eaux. Il a assis­té à la signa­ture de l’accord entre le Pacha et le com­man­deur habsbourgeois. »

Il pous­sa un dos­sier vers Osman.

« Fekete cher­chait un pas­sage — un pas­sage qui reliait les bains Rudas au Gel­lért, en pas­sant sous le Danube. Un pas­sage que même la Confré­rie avait oublié. »

« Et Grosz le sait ? »

« Si Fekete l’a décou­vert, d’autres peuvent l’avoir décou­vert aussi. »

Weisz se leva et revint avec une boîte de bois ancien. À l’intérieur, sur un cous­sin de velours défraî­chi, repo­sait une clé de bronze noir­ci par les siècles, ornée de la tugh­ra de Meh­med IV.

« Samuel Weisz a reçu ceci du Pacha lui-même, avec l’instruction de la remettre au gar­dien quand le moment serait venu. Elle ouvre le pas­sage secret. »

Plus tard, à la Grande Syna­gogue, le rab­bin Hirsch lui révé­la autre chose :

« Un cer­tain Ahmed Fazıl était à Buda en 1686. Il était secré­taire du Pacha. Et selon les archives, c’est lui qui a scel­lé la chambre sous les bains. Pas le Pacha. Le secrétaire. »

Osman res­ta sans voix.

« Votre famille garde ce secret depuis des siècles, Mon­sieur Fazıl Bey. Le sang appelle le sang. L’eau appelle l’eau. Vous n’êtes pas là par hasard. »

CHA­PITRE XIV — Les Weisz

Osman pas­sa la nuit à étu­dier les docu­ments de Samuel Weisz.

Ahmed Fazıl était le plus jeune d’entre nous, mais aus­si le plus dévoué. C’est lui qui a pro­po­sé le sys­tème des gar­diens — une lignée de pro­tec­teurs qui se trans­met­traient le secret de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans jamais appar­te­nir offi­ciel­le­ment à la Confré­rie. Des gar­diens cachés, incon­nus même des autres membres, qui pour­raient rou­vrir la chambre si jamais la Confré­rie faillis­sait à sa mission.

Osman com­prit sou­dain. Sa famille était la gar­dienne ultime — le der­nier recours si tout le reste échouait.

Le len­de­main, Weisz lui mon­tra un autre docu­ment — une page écrite de la main de son grand-oncle Ibrahim :

Quand le der­nier empire tom­be­ra, le der­nier gar­dien se lève­ra. Il vien­dra de l’Est avec le sceau des anciens. Il boi­ra à la source sans soif et ouvri­ra ce qui était fer­mé. Le cercle sera com­plet. La pro­messe sera tenue.

CHA­PITRE XIV bis — L’Insomnie

Il y eut une nuit où Osman ne dor­mit pas.

Ce n’était pas la pre­mière, mais c’était la pire.

Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, écou­tant les bruits de l’hôtel. Le grin­ce­ment du pater­nos­ter qui ne s’arrêtait jamais. Le mur­mure loin­tain de l’eau dans les canalisations.

Le chat Pamuk dor­mait sur le fau­teuil près de la fenêtre. Il avait refu­sé le lit ce soir-là, sans rai­son appa­rente. Les chats font ça parfois.

Osman se leva et s’assit au bureau. La clé de bronze était posée là, à côté de la lettre de son grand-oncle et de la dame blanche. Sa col­lec­tion de mys­tères. Sa col­lec­tion de fardeaux.

Je ne suis pas fait pour ça, pen­sa-t-il.

C’était une pen­sée qu’il avait eue cent fois depuis son arri­vée à Buda­pest. Mais cette nuit, elle avait un goût dif­fé­rent. Plus amer. Plus définitif.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là, vrai­ment ? Un ancien secré­taire du Grand Vizir, sans emploi, sans pays, sans ave­nir. Un homme qui por­tait un fez par obs­ti­na­tion et une lettre par ignorance.

Je suis un fan­tôme, pen­sa-t-il. Un ves­tige. Comme Madame Zorić. Comme le Baron. Comme tous ces gens qui vivent ici en fai­sant sem­blant que le monde n’a pas changé.

Le chat ouvrit un œil, le regar­da, et le referma.

« Tu ne m’es d’aucune aide », dit Osman.

Il mar­cha jusqu’à la fenêtre. Le Danube cou­lait en contre­bas, noir sous le ciel sans lune. Quelque part dans cette ville, des gens dor­maient. Des gens qui ne savaient rien des sources secrètes et des confré­ries millénaires.

Osman les enviait. Puis il se détes­ta de les envier.

Un gent­le­man otto­man ne s’apitoie pas sur son sort. Un gent­le­man otto­man fait face. Un gent­le­man ottoman…

Il n’y a plus de gent­le­men otto­mans, se dit-il avec amer­tume. Il n’y a plus d’Ottomans du tout. Il n’y a que moi, dans une chambre d’hôtel, à trois heures du matin, en train de par­ler à un chat qui refuse de répondre.

Osman posa sa tête sur le bureau.

Il ne pleu­ra pas. Un gent­le­man otto­man ne pleure pas.

Mais il res­ta là, long­temps, dans le silence de la nuit, avec le poids de tous ces secrets sur ses épaules et per­sonne — per­sonne — pour l’aider à les porter.

Quand l’aube se leva sur le Danube, il était tou­jours assis là. Il n’avait pas dor­mi. Il n’avait rien résolu.

Mais il savait qu’il conti­nue­rait. Pas par cou­rage. Pas par devoir. Par défaut.

Parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où aller.

Le chat Pamuk sau­ta sur le bureau, ren­ver­sa l’encrier, et le regar­da avec une satis­fac­tion évidente.

« Mer­ci », dit Osman. « C’est exac­te­ment ce dont j’avais besoin. »

Il net­toya l’encre. Il s’habilla. Il des­cen­dit prendre le petit-déjeuner.

La vie continuait.

C’était peut-être suffisant.

CHA­PITRE XV — Le Bas­tion des Pêcheurs

Osman pas­sa les jours sui­vants à explo­rer Buda­pest, cher­chant l’entrée du pas­sage secret. Rien aux bains Rudas. Rien dans les archives.

Un après-midi, décou­ra­gé, il mon­ta au Bas­tion des Pêcheurs. Une vieille femme l’y abor­da — très âgée, vêtue de noir.

« Votre grand-oncle aimait cet endroit. Il venait ici pour réflé­chir. Avant les grandes décisions. »

« Vous connais­siez mon grand-oncle ? »

« Il y a très long­temps. Nous étions jeunes tous les deux. » Elle posa une main gan­tée sur son bras. « Vous allez devoir choi­sir, Osman Fazıl Bey. Révé­ler ou gar­der. Aucun choix n’est bon. Mais l’un est juste. »

« Com­ment trouve-je le passage ? »

« L’entrée est là où tout a com­men­cé. Là où l’eau jaillit pour la pre­mière fois. Cher­chez le lion qui pleure. »

Elle dis­pa­rut dans la foule.

Le lion qui pleure. Osman réflé­chit. Puis il vit une plaque : « Bains Kirá­ly — Fon­dés en 1565 par le Pacha Arslan. »

Ars­lan. En turc, « lion ».

L’entrée du pas­sage était aux bains Király.

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