Moka au bar au cà phê hòa tan

Moka au bar au cà phê hòa tan

Moka au bar

au cà phê hòa tan

Une odeur de lait chaud me cueille au petit matin, sur­pris comme un vieux chat qui aurait lou­pé une marche, une odeur de lait chaud qui me fait ins­tan­ta­né­ment pen­ser au salon d’un hôtel de Londres, non loin de la gare dont le nom est asso­cié à l’ours. Pad­ding­ton. Odeur de café brû­lant… de tar­tines grillées… de confi­ture… odeur de bacon grillé et de scram­bled eggs… On est au Royaume-Uni tout de même et le break­fast ne sau­rait se satis­faire d’une com­bi­nai­son de petites choses qu’on trou­ve­rait dans un hôtel à quelques cen­taines de mètres du Mont Saint-Michel.

L’o­deur du lait chaud… odeur d’en­fance, de lait chauf­fé dans une cas­se­role en fer blanc dans lequel ma grand-mère fai­sait fondre un sucre et ver­sait une cuiller à café d’eau de fleur d’o­ran­ger, recette de mémé dont elle disait que ça aidait à s’en­dor­mir… je ne sais pas si c’é­tait vrai mais rien que pour le goût et les sen­sa­tions, c’é­tait un velours pour l’âme et pour les sens. Une larme au coin de l’œil à l’é­vo­ca­tion de ce sou­ve­nir si précieux.

Ne pas se lais­ser enva­hir. Sur­tout pas. Pas maintenant.

Retour au Viet­nam.

Pho­to © Jared Yeh

Hà Nội

Hôtel dans une de ces mai­sons tubes qu’on trouve par­tout à Hà Nội, Viet­nam nord, mai­sons étroites et tout en lon­gueur pour évi­ter de payer des taxes sur la devan­ture. Hôtel simple, per­son­nel un peu mal­adroit mais serviable. 

La nuit où je suis arri­vé, le gar­dien ron­flait affa­lé sur un tas de valises, désar­ti­cu­lé dans son pan­ta­lon de cos­tume trop étroit et sa che­mise blanche frois­sée qui n’a­vait plus de blanche et de repas­sée que le sou­ve­nir des jours heu­reux. Avant le com­mu­nisme, certainement.

Je prends le petit déjeu­ner sur le toit, où se trouve une pis­ci­nette sur un angle, der­rière une vitre qui ne donne pas envie de s’en appro­cher. En siro­tant une bia hà nội gla­cée, je peux voir d’i­ci le mau­so­lée de l’oncle Hô. Mais ce n’est pas la bière qui me donne des fris­sons. Des fris­sons par 45°C. On m’a­vait pré­ve­nu, on ne part pas à Hà Nội en plein mois d’août, les tem­pé­ra­tures sont insou­te­nables et le ciel d’un gris plom­bé qui plaque la pol­lu­tion au sol dans une atmo­sphère si humide que j’ai l’im­pres­sion qu’il bruine sur ma peau.

Bữa sáng. Petit déjeu­ner dans une salle imper­son­nelle. Faux buf­fet conti­nen­tal. Des mi xào aux légumes, au pou­let, plus ou moins épi­cées. Mais sur­tout, un café excep­tion­nel. Cer­tai­ne­ment un café indus­triel ache­té en sac de 20kg à un gros­siste qui ne four­nit que les hôtels à tou­ristes, mais alors un café… impos­sible de s’ar­rê­ter, je pou­vais en boire cinq à six tasses à la suite, quitte à res­sen­tir des pal­pi­ta­tions infernales.

Je l’i­ma­gi­nais des­cendre seul, à pied, des pentes embru­mées de la cam­pagne fron­ta­lière de la Chine, prêt à être tor­ré­fié, tas­sé dans des sacs en toile de jute sur les­quels étaient peints au pochoir des mono­syl­labes agré­men­tées d’ac­cents dia­cri­tiques qu’un œil pro­fane comme le mien, mal­gré de loin­tains cours de chi­nois, n’ar­rive pas à dis­tin­guer. Toutes les lettres se disent de la même manière dans mon esprit (sauf la soupe, phở, qui ne se dit pas “fo”, à moins de vou­loir atti­rer des rires moqueurs, parce que la rue par exemple, ça s’é­crit aus­si phố, et adjoint, ça s’é­crit phó…).

Un café au goût excep­tion­nel dont je buvais chaque gor­gée comme on se repaît d’un nec­tar de fruits tro­pi­caux. Un café divin, que le Boud­dha lui-même a cer­tai­ne­ment dû boire un jour, sans quoi il n’au­rait pas connu l’éveil…

Toute mon expé­rience viet­na­mienne gra­vite autour de ce breu­vage d’une inten­si­té rare, aux arrières-goûts de cho­co­lat qu’on ne trou­ve­ra nulle part ailleurs dans le monde. S’il fal­lait que je choi­sisse entre le temple de la lit­té­ra­ture avec ses jar­dins pleins de stèles en forme de tor­tues, le mau­so­lée de Hô avec son déco­rum mili­taire et ses sol­dats en uni­forme blanc, figés dans une atti­tude mar­mo­réenne, et les devan­tures du vieux quar­tier ou de Phố Hàng Bông, eh bien je choi­si­rais le café viet­na­mien. What else ?

Tout autre café ne trouve plus aucune grâce à mes yeux.

Salon de mas­sage sur Phố Hàng Gai (rue du chanvre), 7 août 2017

Cà phê hòa tan

Café ins­tan­ta­né. En sachet… lyo­phi­li­sé… en poudre… café, lait, sucre… comme on dit en viet, 3 trong 1… 3 en 1… Pra­tique, déjà dosé, ne reste plus qu’à ver­ser l’eau chaude et à touiller et vous avez un café au lait sucré comme on en boit en Asie du sud-est. Sur ma ter­rasse un peu ombra­gée sous des canisses ron­gées par le suc de l’é­rable qui ver­dit tout ce qu’il touche, allon­gé comme un chien errant sur une route déserte, je déguste mon cà phê à peine chaud en lisant d’un œil dis­trait l’es­sai d’i­co­no­gra­phie ana­ly­tique de Daniel Arasse, Le sujet dans le tableau… ça a l’air rude au pre­mier abord, mais comme tou­jours chez Arasse, l’homme fait du sujet presque un amu­se­ment, une badi­ne­rie un peu pri­me­sau­tière, tant et si bien que ça finit par se lire comme une bro­chure de voyage.

Le som­meil me gagne… de toute façon, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire dans ma petite bulle… J’ai déjà les mains râpées par la terre que j’ai retour­née, le teint légè­re­ment hâlé d’a­voir trop tra­vaillé au jar­din, un peu de trans­pi­ra­tion sur les tempes, qu’un léger brin d’air a fini par sécher… il est temps de ne rien faire, de juste boire un café, et de lire. L’es­prit plus libre, moins encom­bré, sur­tout pour lire une des plus grands spé­cia­listes de l’his­toire de l’art ita­lien et de la Renais­sance, il faut au moins ça.

Ça… et un bon cà phê.

Les pages se tournent, mais avant cela, il faut les lire. Arasse citant Machiavel :

« Le soir tombe, je retourne au logis. Je pénètre dans mon cabi­net et, dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, cou­verte de fange et de boue, pour revê­tir des habits de cour royale et pon­ti­fi­cale ; ain­si hono­ra­ble­ment accou­tré, j’entre dans les cours antiques des hommes de l’An­ti­qui­té. Là, accueilli avec affa­bi­li­té par eux, je me repais de l’a­li­ment qui par excel­lence est le mien, et pour lequel je suis né. Là, nulle honte à par­ler avec eux, en ver­tu de leur huma­ni­té, ils me répondent. Et, durant quatre heures de temps, je ne sens pas le moindre ennui, j’ou­blie tous mes tour­ments, je cesse de redou­ter la pau­vre­té, la mort même ne m’ef­fraie pas. »

Hà-nôi , Ton­kin , Indo­chine. Des bou­tiques et des flam­boyants en fleurs dans la « rue des Paniers », par Léon Busy, auto­chrome. 1915. © Col­lec­tion Albert Kahn

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Je suis tou­jours dans la pièce d’à-côté

Je suis tou­jours dans la pièce d’à-côté

Je suis tou­jours dans la pièce d’à-côté

Et par­fois un peu dans celle où je suis

Quelle jour­née étrange, quelle jour­née étrange…

Après avoir hiber­né en plein été pen­dant plus d’une semaine parce que je me suis fait rat­tra­pé par un sale virus qui court pas mal ces der­niers temps, j’ai vécu une étrange journée.

De la fièvre, de manière immo­dé­rée, m’a contraint à limi­ter mes efforts à mon­ter l’es­ca­lier pour rejoindre mon lit, et même là, je me sen­tais essouf­flé, nau­séeux et sujet à des ver­tiges. J’ai tel­le­ment dor­mi que j’au­rais pu me lais­ser aller à me lais­ser pous­ser des mous­taches et des cous­si­nets, en droit d’at­tendre qu’on me grat­touille le ventre, mais rien de tout cela ne s’est pro­duit, j’é­tais sim­ple­ment allon­gé sur ma couette, trans­pi­rant comme un pri­son­nier en train de cas­ser des cailloux en Loui­siane, les che­veux col­lés au front par la sueur et je rêvais de sor­be­tières qui tour­naient à plein régime sous un soleil de plomb, de fleurs de fran­gi­pa­nier qu’on essayait de me four­rer dans les narines et de Jean-Luc Mélen­chon dégui­sé en bal­le­rine. Bref, des délires de fièvre, des crises d’an­goisse aus­si quand je me suis aper­çu que j’a­vais per­du l’o­do­rat. Peut-être pour tou­jours, allez savoir. Par­fois, je me réveillais avec la sen­sa­tion étrange que quelque chose gout­tait sur ma main. Ce n’é­tait que le conte­nu de mon nez qui était en train de fuir sous forme de goutte à goutte… Je crois que je n’ai jamais vécu un truc aus­si bizarre en étant malade.

Récit au présent :

Alors on se prend à vou­loir sor­tir de sa propre tor­peur en se disant qu’on va faire des trucs, vider le lave-vais­selle, allu­mer le bar­be­cue pour faire griller quatre gam­bas ou des­cendre le linge pour le mettre à laver. Pro­blème, tout me demande un effort sur­hu­main, le moindre dépla­ce­ment m’oc­ca­sionne une suée et le souffle court, je finis la tête sur le plan de tra­vail à me deman­der si tout cela va s’ar­rê­ter. Comme je suis un gar­çon, je vais cer­tai­ne­ment mou­rir bien­tôt… et en souf­frant tant qu’à faire. Donc je ne suis bon à rien.

Je prends un bou­quin parce que je ne suis pas vrai­ment bon à quoi que ce soit d’autre et au bout de quatre para­graphes, je ne sais même plus ce que j’ai lu. Je recom­mence mais rien, ça ne sert à rien, je n’im­prime pas. Je reprends, et je lis cinq para­graphes. A ce rythme j’au­rais fini le bou­quin à Noël. Mon cer­veau est en train de fuir par un ori­fice dont l’a­na­to­mie n’a pas l’ex­pé­rience, il se trans­forme en por­ridge. Un truc inutile.

Alors voi­là, cette jour­née de retour au tra­vail a été étrange. Elle a com­men­cé étran­ge­ment par un conci­lia­bule impro­vi­sé. Puis j’ai pris ma voi­ture pour me rendre à la librai­rie la 23ème marche à Auvers-sur-Oise pour récu­pé­rer une com­mande. Sur le che­min du retour, je sen­tais que mon embrayage mon­trait des signes de fai­blesse et que quelque chose allait finir par céder. Arri­vé dans une côte où je devais lais­ser la prio­ri­té, je n’ai pas pu repar­tir, impos­sible de pas­ser la pre­mière, impos­sible de redé­mar­rer. Très cal­me­ment, j’ai appe­lé mon assu­rance pour qu’on vienne me dépan­ner. J’ai atten­du long­temps assis sur un pote­let en regar­dant la voi­ture inani­mée en plein milieu de la route, un peu per­plexe et désa­bu­sé. La seule per­sonne qui s’est arrê­tée pour me deman­der si j’a­vais besoin d’aide, c’est une toute petite femme dans une toute petite voi­ture qui n’au­rait même pas pu m’ai­der à pous­ser la voi­ture dans la côte, mais j’ai trou­vé ça vrai­ment touchant.

Une fois la voi­ture sur le pla­teau (j’ai ras­sem­blé quelques affaires dans un vieux sac plas­tique trou­vé dans le faux coffre, mes papiers, mon bou­quin, mes clefs), j’ai rap­pe­lé l’as­su­rance pour qu’on m’en­voie un taxi et comme je n’a­vais tou­jours pas déjeu­né, je me suis ren­du dans une petite supé­rette pour me prendre un sand­wich et un soda par­ti­cu­liè­re­ment sucré. Un type éden­té m’a ser­vi un sou­rire que j’au­rais pré­fé­ré ne pas voir lorsque je suis sor­ti. Tout en ten­tant d’ou­vrir le cel­lo­phane du sand­wich, je me suis assis sur une grosse pierre. Le type au sou­rire éden­té est venu s’as­seoir sur une autre pierre. Il avait ache­té une bière et, chose qui ne m’a­vait pas sau­té aux yeux (parce que je n’en avais pas grand-chose à faire), j’ai fini par com­prendre qu’il était alcoo­li­sé. Sur­tout quand il s’est mis à beu­gler des insultes racistes tout en buvant sa bière. Moi, imper­tur­bable, j’a­va­lais les bou­chées de mon sand­wich, lunettes de soleil vis­sées sur le nez, et lorsque je me regar­dais, sans ma voi­ture, blo­qué dans un virage au pied d’un petite centre com­mer­cial avec mon sac plas­tique au pied et ma can­nette à la main, je ne me suis pas sen­ti tel­le­ment dif­fé­rent de l’homme. La dif­fé­rence, c’est que je ne beu­glais pas des insultes racistes et que je n’a­vais trois grammes d’al­cool dans le sang. En réa­li­té, il ne me déran­geait pas. Je ne fai­sais que regar­der les pas­sants en assou­vis­sant le seul ins­tinct qu’il m’est dif­fi­cile de ne pas com­bler ; la faim.

J’ai atten­du long­temps, en regar­dant les gens pas­ser. Aucun n’a­vait quoi que ce soit de par­ti­cu­lier. C’é­tait sim­ple­ment des pas­sants. Le chauf­feur de taxi qui m’a accom­pa­gné était très gen­til. Très bavard et très gen­til. Je lui ai tenu gen­ti­ment compagnie.

Étran­ge­ment, j’ai l’im­pres­sion d’a­voir pas­sé ma jour­née en n’é­tant pas tout à fait là, pas tout à fait pré­sent à moi-même. Ce qui n’é­tait pas for­cé­ment désa­gréable, mais je n’é­tais pas vrai­ment là…

C’est peut-être cela qui vou­lait dire Fer­nan­do Pes­soa quand il disait : « Je suis tou­jours dans la pièce d’à-côté »…

Pho­to by Carl Nen­zen Loven on Uns­plash

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Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois,
il est ques­tion de Dieu

Par­fois non…

Le hasard n’existe pas, m’a-t-on déjà dit plu­sieurs fois. Il n’existe pas, n’existent que des cor­res­pon­dances. Le monde entier ne peut être que le fait du hasard, d’un chaos sans ordre régi par des lois pré-éta­blies, pas plus qu’il ne peut être fait d’une déter­mi­na­tion ori­gi­nelle qui pré­ten­drait que tout est pré­vu, orga­ni­sé, et donc se pré­vau­drait d’un com­men­ce­ment et d’une fin qui sont déter­mi­nables par avance, mêmes si les cri­tères qui le consti­tuent sont émi­nem­ment complexes.

Seule­ment des cor­res­pon­dances. C’est ain­si qu’au fil de mes lec­tures, je récolte les fils d’une seule et même bobine, et même si par­fois je suis le seul à éta­blir des rap­ports, le prin­ci­pal c’est que, pour moi, cela garde sa cohérence.

Pho­to © Fusion of horizons

Eglise de la Theo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos (Θεοτόκος ἡ Παμμακάριστος, — Très sainte mère de Dieu, en turc : Fethiye Camii – mos­quée de la conquête)

Ευλογήσατε τον Κυρίον

by Greek Byzan­tine Choir | Mathi­ma­ta Mais­to­ros Koukouzele

Par­mi toutes les célé­bri­tés que le Pera Palas peut s’e­nor­gueillir d’a­voir héber­gées, deux figurent émergent, par leur renom­mée autant que par la marque qu’elles ont lais­sées à l’hô­tel, cha­cune nim­bée de mys­tère. La pre­mière est bien sûr Mus­ta­fa Kemal Atatürk, fon­da­teur de la Tur­quie moderne. Il avait ses habi­tudes à la chambre 101, lorsque, avant la guerre d’in­dé­pen­dance, au moment où la Tur­quie était occu­pée, il se sen­tait plus pro­té­gé dans la foule d’un hôtel que chez lui. Sa chambre, aujourd’­hui bap­ti­sée « Musée Atatürk », est ouverte aux visi­teurs et per­met d’ad­mi­rer trente-sept de ses objets per­son­nels, par­mi les­quels du linge, des lunettes de soleil, des pan­toufles et un tapis de prière en soie bro­dé de fil d’or, d’o­ri­gine indienne, offert par un maha­rad­jah de pas­sage. A la mort d’A­tatürk, le tapis atti­ra toutes les atten­tions, non seule­ment parce qu’il consti­tuait un objet de qua­li­té, mais parce que sa com­po­si­tion appa­rais­sait comme une pré­dic­tion. Sur le tapis est tis­sée une montre, dont l’heure indique neuf heures sept. Or, le 10 novembre 1938, au palais Dol­ma­bah­çe, Atatürk est mort à neuf heures cinq. Il y a plus : le tapis repré­sente dix chry­san­thèmes. Et voi­là que deux autres indices appa­raissent. « Chry­san­thème », en turc, se dit kasım­patı , et kasım veut dire « novembre »… Il y en avait dix… et Atatürk est mort le 10 novembre. A neuf heures cinq plu­tôt que neuf heures sept. Com­ment expli­quer ce mys­tère ? A mon sens, (il ne s’a­git là que de simples hypo­thèses), de deux choses l’une : soit le tout consti­tue un extra­or­di­naire ensemble de coïn­ci­dences, ce qui peut arri­ver, soit le maha­rad­jah aurait dû com­man­der son tapis en Suisse (ou dans le Jura fran­çais, soyons ouverts) et l’heure aurait été exacte.

Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul, Metin Ardi­ti
Plon, Gras­set, 2022

J’ai cette sale habi­tude de tou­jours lire plu­sieurs livres en même temps, de lire tout ce qui me passe sous la main, de sur­jouer mon propre uni­vers, et dans cet autre livre que je suis en train de lire, Pour­quoi Byzance ?, du grand médié­viste fran­çais, spé­cia­liste du monde byzan­tin, Michel Kaplan, je trouve ce texte qui fait appel à l’ac­tua­li­té avec une force frap­pante (le livre a été publié en 2016). Je n’ai gar­dé qu’une petite par­tie de cette longue démons­tra­tion qui démontre que l’his­toire de la Rus­sie est émaillée de l’é­mer­gence d’au­to­crates, qui, tous autant qu’ils sont, que ce soit Ivan IV le Ter­rible, Pierre le Grand, Nico­las II, ou même Pou­tine, repré­sentent tous les héri­tiers d’un pou­voir byzan­tin qui a lais­sé des traces aus­si bien dans les manières de s’im­po­ser et de gou­ver­ner que dans cette pos­ture en tant que repré­sen­tant de Dieu sur terre. Le mot Tsar, ou Czar, celui qui est lieu­te­nant de Dieu sur terre, vient direc­te­ment du latin par l’in­ter­mé­diaire du grec, du mot César, qui a éga­le­ment don­né le terme alle­mand Kai­ser. Sa démons­tra­tion est édi­fiante, mais cette révé­la­tion l’est encore plus et sonne aujourd’­hui pré­ci­sé­ment comme un revers de l’his­toire qui devrait… rendre à César…

Au début du XIè siècle, les rela­tions poli­tiques et com­mer­ciales se dis­tendent entre Constan­ti­nople et Kiev, car le com­merce de Constan­ti­nople se tourne de plus en plus vers l’Oc­ci­dent. Mais les rela­tions intel­lec­tuelles et sur­tout reli­gieuses res­tent intenses entre Kiev et Constan­ti­nople. Jus­qu’au milieu du XIè siècle, les titu­laires de la métro­pole de Kiev, créée peu après le bap­tême col­lec­tif, sont envoyés de Constan­ti­nople ; par la suite, ils sont de plus en plus sou­vent russes, mais l’Em­pe­reur byzan­tin gar­dait la pos­si­bi­li­té de pour­voir le poste. La Rus­sie est donc née à Kiev et fai­sait alors non pas par­tie de l’Em­pire byzan­tin, qui ne pré­ten­dait pas contrô­ler la prin­ci­pau­té, mais de l’oikou­mène byzan­tin, cette com­mu­nau­té à voca­tion uni­ver­selle qui était l’un des fon­de­ments idéo­lo­giques de la puis­sance byzan­tine. La cathé­drale de Kiev, dont la déno­mi­na­tion de Sainte-Sophie ne doit évi­dem­ment rien au hasard, fut construite à par­tir de 1037 sur un plan byzan­tin amé­na­gé (cinq nefs et treize cou­poles) ; elle est déco­rée de mosaïques byzan­tines, fabri­quées à Constan­ti­nople et mon­tées sur place. Elle échap­pa de peu à la des­truc­tion que lui pro­met­tait Sta­line, qui céda à l’ins­tante demande de Romain Rol­land de conser­ver ce chef‑d’œuvre, témoi­gnage de la pre­mière splen­deur russe. […]
Quant aux rela­tions de l’Église russe actuelle avec Vla­di­mir Vla­di­mi­ro­vitch Pou­tine, cha­cun juge­ra et l’His­toire ensuite ; mais il semble bien que la même idéo­lo­gie de l’au­to­cra­tie soit à l’œuvre. En matière d’ab­so­lu­tisme et d’ar­bi­traire, Basile II appa­raît en com­pa­rai­son comme un amateur.

Michel Kaplan, Pour­quoi Byzance ?
Gal­li­mard, 2016

Et pour en ter­mi­ner avec Dieu (tiens, ça me rap­pelle quelque chose), je viens de lire cet article de Télé­ra­ma sur un repor­ter de guerre dont j’aime le style, Omar Ouah­mane, qu’on entend fré­quem­ment sur les radios de Radio France :

Je suis 100% athée ! Une fois qu’on a réglé la ques­tion de Dieu, on peut se concen­trer sur les hommes. J’ai vu trop de guerre, trop de sang. Com­ment croire que Dieu existe ? Il est par­ti en RTT ? Moi, je ne fais pas le même pari que Pas­cal. Ça doit être mon côté prise de risque.

Télé­ra­ma n°3772 du 27 avril 2022

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Nous irons voir com­ment c’é­tait avant

Nous irons voir com­ment c’é­tait avant

Nous irons voir com­ment c’é­tait avant…

Et on sera peut-être heureux…

J’ai tou­jours vécu en France, un peu voya­gé mais pas tant que ça, quelques sauts de puce sur le globe qui m’ont per­mis de voir autre chose que mon pays, de sen­tir d’autres par­fums, de m’i­ma­gi­ner que l’autre qui vit au bout de la terre n’est pas si dif­fé­rent que celui qui vit juste à côté de nous. Cet étran­ger est même par­fois moins dif­fé­rent de soi que celui qui, pré­ci­sé­ment, nous semble le plus familier.

C’est sou­vent ce qui fait peur. Se rendre compte que l’é­tran­ger n’est pas dan­ge­reux est une bles­sure nar­cis­sique pro­fonde, mais encore faut-il le connaître, et se don­ner les moyens de le connaître. Cette bles­sure nar­cis­sique nous offusque et nous plonge dans le trouble.

Cet étran­ger, c’est cette petite fille java­naise qui ne parle pas anglais et qui arrive à me faire chan­ter avec elle une chan­son en baha­sa. Elle porte l’u­ni­forme vio­let des éco­lières, la tête voi­lée et ses yeux sont rieurs. De toutes ces copines c’est la moins farouche, elle vire­volte tel un pin­son pour apos­tro­pher les tou­ristes avec son sou­rire enjoleur.

Cet étran­ger, c’est cet homme assis au pied d’un temple de Chiang Mai et qui me demande sim­ple­ment d’où je viens et ce que je vais faire. Et qui me raconte sa vie tout en res­tant assis. Son frère habite ici et lui à Bang­kok ; ils ne se voient pas sou­vent. Il aime bien Chiang Mai.

Cet étran­ger, c’est cet homme qui me prend le bras près de la Yeni Camii, pour regar­der l’heure à ma montre et qui me fait un signe du pouce pour me remercier.

C’est encore mille visages, mille sou­rires per­sis­tant dans ma mémoire, des moments incroyables, que je ne pen­sais pas pou­voir vivre. Et pen­dant ce temps, je suis en pro­cès avec mes voi­sins parce qu’ils n’ont qu’une vague notion de ce qu’est le droit de propriété.

Ce qui doit nous faire peur, ce n’est pas l’é­tran­ger qui est en face et qui pour­rait avoir les mêmes droits que nous. Non, c’est l’é­tran­ger qui est en nous et qui, pour le coup, lui, est un véri­table incon­nu, et dan­ge­reux de surcroît…

Demain, nous votons, et lorsque j’en­tends les pro­jec­tions des résul­tats pos­sibles, je suis affo­lé, j’ai peur de ces per­sonnes qui se disent fran­çais de souche qui ne savent pas ce qu’ils font, des pos­si­bi­li­tés qu’ils ouvrent en se disant qu’on ne risque rien à voter pour essayer… Ils me font peur et ne savent pas ce qu’ils font.

La peur de me réveiller dans une France qui aurait bas­cu­lé sur un mau­vais ver­sant m’a don­né des cau­che­mars toute cette semaine. Alors oui, on peut se dire, oui mais non, ça n’ar­ri­ve­ra pas, les gens vont se réveiller… Oui bien sûr, ce sont les mêmes qui ont essayé de lâcher une bombe ato­mique sur des civils ou qui envoyé des mil­lions de Juifs en dépor­ta­tion. Donc, non, je n’ai pas confiance du tout.

Et demain je vais aller voter pour que le cau­che­mar cesse.

Pho­to by Mert Kah­ve­ci on Uns­plash

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On n’en a pas fini avec Byzance, ni avec Constan­ti­nople d’ailleurs…

On n’en a pas fini avec Byzance, ni avec Constan­ti­nople d’ailleurs…

On n’en a pas fini avec Byzance

Ni avec Constan­ti­nople d’ailleurs…

Bir varmış, bir yok­muş. Voi­là. Nous y sommes. Les lubies d’une col­lègue qui revient de voyage, un guide tou­ris­tique datant de 2007 et qui contient quelques infor­ma­tions fausses (il exis­te­rait une syna­gogue toute en bois à Fener qu’on pour­rait visi­ter, elle n’existe plus depuis 1937 et était construite en pierre), la lec­ture de mes car­nets de voyages sur mon blog, et la sou­ve­nir de la lec­ture d’un livre de William Dal­rymple sur les écrits d’un moine chré­tien d’O­rient du VIè siècle, un beau livre d’art caché dans la biblio­thèque, le sou­ve­nir d’un livre lu en 2012, celui d’A­lain Nadaud, L’i­co­no­claste, alors que je bat­tais le pavé d’Is­tan­bul, dans les quar­tiers sud de Sul­ta­nah­met, la lec­ture actuelle du Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul de Metin Ardi­ti… Voi­ci les ingré­dients de cette jour­née enso­leillée un peu fraîche, où tout m’in­vite à repar­tir. Il me semble que la der­nière fois que je suis par­ti à l’é­tran­ger, c’é­tait en 2018, et le virus du départ com­mence à four­miller. Alors oui, ça cha­touille, ça com­mence à frémir.

Avant tout, un peu de musique pour se mettre dans l’ambiance.

Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebir

by Hes­pe­rion XXI et Jor­di Savall | Can­te­mir Dimi­trie (1673–1723)

Après une année pour le moins com­pli­quée — je ne me plains pas, il y a des situa­tions bien pires —, tout se sta­bi­lise, tout rede­vient nor­mal, même si au fond, je sais que ce qui est per­du ne peut rede­ve­nir la normalité.

Dès lors, une nou­velle vie, un nou­veau cycle se met en place. Il faut que tout rede­vienne comme avant. Et dans le démar­rage de ce nou­veau cycle, il y a ce fré­mis­se­ment, cette envie incon­trô­lable de par­tir, cette fabri­ca­tion d’an­ti­corps contre la moro­si­té qui me contrôle.

En turc, les contes débutent tou­jours par ces mots : Bir varmış, bir yok­muş. Il était une fois, et une fois il n’é­tait pas. Ici, l’ab­sence défi­nit le pré­sent. Réa­li­té et inexis­tence sont d’une même impor­tance. Plus encore, la forme uti­li­sée pour les deux verbes, varmış et yok­muş, est celle du qu’en-dira-t-on, un temps propre à la langue turque qu’on appelle miş li geç­miş soit : « le pas­sé en miş » : il semble que… il paraît que… Plus pré­ci­sé­ment : on raconte que… La forme directe aurait été : Bir vardı, bir yok­tu. Mais ici, le sens dou­ble­ment plus trouble : il sem­ble­rait qu’il y avait une fois, et il sem­ble­rait qu’une fois il n’y avait pas. Et moi, qui vous raconte cette his­toire, je ne suis sûr de rien, pas même de mon incer­ti­tude.
Des­cartes n’est pas né à Istan­bul.
Cette coexis­tence de contraires mêlés de flou se retrouve sans cesse dans la langue. Pour « Quelles sont les nou­velles ? » on dira : Ne var, ne yok ? Soit : « Qu’y a‑t-il et que n’y a‑t-il pas ? » Pour dire de quel­qu’un qu’il a accom­pli une tâche sans y consen­tir, on use­ra de l’ex­pres­sion : Ister iste­mez. « Il le vou­lait et il ne le vou­lait pas. » Lors­qu’en fran­çais on dit : « Quoi qu’il arrive », en turc, ce sera : Ne olur, ne olmaz, soit « Quoi qu’il advienne, et quoi qu’il n’ad­vienne pas. » Enfin, si l’on est allé faire des achats, on dira qu’on a fait des alış, veriş. Lit­té­ra­le­ment, des « acquis et des ces­sions ». Des achats et des ventes.
Qu’une telle dua­li­té se retrouve si sou­vent dans la langue en dit long sur sa sub­ti­li­té, autant que sur l’in­sai­sis­sa­bi­li­té de la pen­sée qu’elle exprime.

Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul, Metin Ardi­ti
Plon, Gras­set, 2022

Trois noms pour une ville qui en contient des cen­taines. Mille visages qui tra­duisent une his­toire des plus chao­tiques, des dépla­ce­ments de popu­la­tions fré­né­tiques au fur à mesure des his­toires de domi­na­tions pour un lieu à la confluence des conti­nents, des langues, des mers. Un endroit unique au monde dont le nom vient du grec, εις την Πόλιν, eis tên Pólin, dans la ville. Tout sim­ple­ment. Dans la ville… tout est fait comme si le mot le plus impor­tant était LA ville. Il faut en fait remon­ter à l’é­poque de Byzance, avant que Constan­tin n’en fasse la deuxième Rome puis­qu’il était d’u­sage qu’on l’ap­pelle Βασιλὶς τῶν πόλεων, Basilìs tỗn póleôn, la Reine des Villes, ou plus sobre­ment ἡ Πόλις, ê Pólis, La Ville. En toute sobriété.

Il serait illu­soire de croire que la ville de Constan­tin existe encore. Constan­ti­nople appar­tient à l’his­toire, un simple frag­ment qui ne dit pas grand-chose de ce que fut la ville. Ce serait comme visi­ter Paris et ima­gi­ner y croi­ser des tan­neurs sur le bord de la Bièvre. Ce serait éga­le­ment illu­soire de croire que la ville serait encore par­se­mée d’é­glises datant d’a­vant 1453, date de la prise de la ville par les Turcs. Oh certes il est reste quelques unes, dont la plus célèbre est Sainte-Sophie, et si l’on peut encore en voir quelques unes, conver­ties en mos­quées ou non, la plu­part se trouvent à six pieds sous terre, ense­ve­lies, détruites par le feu ou le rem­ploi pour d’autres bâtiments.

Mais ce n’est pas ce qu’on vient cher­cher à Istan­bul, en tout cas pas com­plè­te­ment. On y vient pour la dou­ceur de la vie sur les rives du Bos­phore, le verre de thé accom­pa­gné de bak­la­vas à la pis­tache à la ter­rasse d’un café enso­leillé alors que le muez­zin lance son plus beau chant dans une indif­fé­rence qua­si-géné­rale, à moins que ce ne soit une contem­pla­tion pro­fonde qui ne dit pas son nom. On y vient pour ses quar­tiers enche­vê­trés, ses konak et ses yalı, ses rues qui n’ar­rêtent pas de mon­ter et par­fois de des­cendre. Mais sur­tout on vient ici pour y voir des visages et des sou­rires, pour prendre le temps de ne rien faire d’autre que de pro­fi­ter d’être là. 

En fait, on y va uni­que­ment pour man­ger un sand­wich au maque­reau grillé (balık ekmek) en buvant un Turşu suyu à Eminönü, au pied de la Yeni Camii. Le reste n’a que peu d’im­por­tance, ce n’est que du pati­nage artistique.

His­toire de sou­rire un peu, de se culti­ver et d’être hor­ri­fié par­fois, je redonne ici en lec­ture les six articles écrits d’a­près le livre d’A­lain Nadaud, L’i­co­no­claste. Ce livre est un puits de science pour qui veut se pen­cher sur l’his­toire de Constan­ti­nople et de ses empe­reurs facé­tieux, en pleine tour­mente de la que­relle des images, entre ico­no­clastes et ico­no­doules. Un régal à lire sans modération.

Voi­là, une nou­velle aven­ture est en route. Je compte les jours avant le départ, avec beau­coup d’at­tentes, beau­coup d’en­vies, trop peut-être. J’ai com­men­cé mon car­net de voyage alors que je ne suis même pas encore sur le départ.

Déjà je me prends à rêver de man­ger des böreks sur le bord du Bos­phore, de boire un thé à la ter­rasse du café Basin, non loin de Beya­zit, de sen­tir l’o­deur du pois­son frit à Eminönü, de sucer le sucre liquide des bak­la­vas à côté de la Rus­tem Paşa Camii, fouiller dans les bacs à livres pour trou­ver de vieux corans au mar­ché aux livres, de flâ­ner par­mi les étals du mar­ché de Kadıköy, d’é­cou­ter sans rien faire d’autre le muez­zin de la Yeni Camii, de regar­der les gens mar­cher dans la rue et les vieux jouer avec leur tes­bih, et tout sim­ple­ment de lais­ser le soleil turc cares­ser ma peau en pre­nant le temps de ne rien faire.

On n’en a pas fini avec Istanbul…

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