Choses glanées I

Oceandots

Ocean dots Atlantic Ocean  Navassa

Ocean dots est une encyclopédie des îles qui manque peut-être un peu de profondeur, mais qui permet de faire de belles découvertes et surtout de fonctionner en réponse aux systèmes globaux de positionnement et notamment Google Earth ; une idée qui pourrait donner des idées à certains, histoire d’étoffer l’outil…

Codex xcix

Codex XCIX est un blog sur les arts visuels à travers les âges. Les articles ne sont pas nombreux, mais de bonne qualité et surtout, diversifiés. Pour les amateurs de belles choses à voir.

Le voyage de Lapérouse

Présenté par le très bon blog Bibliodyssey, on peut trouver le livre et les illustrations d’origine sur le site de l’université de Harvard(et téléchargeable). Un superbe document issu d’une époque où la représentation passait par de véritables artistes souvent également ethnologues ou géographes.

Discover Islamic art

Discover Islamic art est un site de musées sans frontières (MWNF), présentant une immense base de données d’œuvres disséminées aux quatre coins de la planète. On peut y faire des visites virtuelles de musées ou d’expositions, comme de monuments plus ou moins inaccessibles, comme par exemple le palais Qasr al-Khayr al-Gharbi. (Existe aussi en version discover baroque art)

MWNF

Le Trésor de l’hôtel de Cluny

Même si lorsqu’aujourd’hui on traverse le département de la Saône-et-Loire, on s’imagine être tombé dans un de coins les plus reculés de France, il faut avoir à l’esprit que c’est un des départements français dans lequel on trouve le plus d’ouvrages d’art roman et parmi les villes de ce département, on trouve Tournus, Mâcon, Paray-le-Monial, Autun et surtout Cluny qui fut le siège d’un puissant ordre bénédictin et le lieu de construction de la plus grande cathédrale romane jamais construite (190 mètres de long, 59 et 73 mètres au transept, 30 mètres sous les voûtes établies sur trois niveaux et enfin une coupole qui domine à 40 mètres à la croisée du grand transept) dont il ne reste aujourd’hui presque plus rien, l’Abbatiale de Cluny III.

Au Moyen-Âge, tous les ordres monastiques, dont on sait que la plupart d’entre eux étaient suffisamment à l’aise financièrement pour acquérir la plupart des biens fonciers du Royaume, possédaient à Paris un « hôtel », sorte de pied-à-terre permettant d’avoir toute latitude pour approcher le siège du pouvoir sans faire des allers et retours avec l’autre bout de la France. Le Musée national du Moyen-Âge tel qu’il existe aujourd’hui et que je connaissais autrefois sous le nom de Musée de Cluny est en fait l’hôtel des abbés de Cluny (le plus ancien hôtel particulier de Paris), construit au XIIIè siècle contre les vestiges du plus ancien témoignage du passé gallo-romain de la capitale, les Thermes de Lutèce, dont on peut voir encore à ce jour les murs en façade et les collections exposées dans ce qui était autrefois le frigidarium. Si ce bâtiment est devenu le musée du moyen-âge, c’est parce qu’Alexandre Du Sommerard, grand collectionneur du XIXè siècle s’y établit afin de conserver ses collections d’œuvres de cette époque. L’État a acquis ses biens et les conserve depuis sa mort.

Visiter le musée de Cluny, c’est se plonger dans un monde coloré et lointain, dans une riche collection d’orfèvrerie dont on peut admirer les pièces dans une salle rectangulaire confinée, dans une collection de vitraux superbes et récemment restaurée, au beau milieu des anciennes statues des rois de Juda et d’Israël qui ornaient autrefois la façade de Notre-Dame de Paris, détruites par les Communards en 1873 (prises pour les statues de Rois de France), et qui ont été retrouvées en 1977 sous terre lors du percement du parking de la Chaussée d’Antin, mais également les tapisseries de la Dame à la Licorne, les rondels (petits vitraux blanc et jaune d’or) de Jean Fouquet et des partitions anciennes…

L’intégralité des photos prises en mai dernier sur Flickr (je le précise tout de même, à toutes fins utiles, toutes les photos sont de moi).
Localisation sur Google Maps.

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Le trésor de Cluny

Plusieurs visions d’un même couple mythique dans l’art, Eros et Psyché

L’histoire d’Eros et Psyché est une histoire tragique comme les Grecs les aimaient tant, une histoire dans laquelle Psyché, femme à la beauté incroyable se voit l’objet de cultes et de dévotions de la part des Hommes, mais ne trouve pas de mari pour l’épouser, contrairement à ses deux sœurs. Le culte dont elle est l’objet agace fortement Aphrodite, jalouse qu’on puisse la concurrencer. Elle envoie alors Eros pour la séduire et la punir en faisant en sorte qu’elle tombe amoureuse d’un humain méprisable, mais l’histoire tourne court quand Eros lui-même tombe amoureux de sa proie à la beauté insoutenable en se blessant avec une de ses flèches (car Eros n’est ni plus ni moins qu’un angelot armé d’un arc et de flèches…). Psyché arrive à échapper au cruel destin que la Pythie lui prédit et Eros la rejoint dans la palais d’or dans lequel Zephyr l’a déposée. Tous les deux passent leurs nuits à faire l’amour (c’est en tout cas comme ça que je traduis la scène ; il y a peu de chances pour que leurs nuits fussent passées à lire les Métamorphoses d’Ovide…) mais le dieu de l’amour demanda à son amante de ne pas chercher à connaître son identité. Comblée, elle souhaite toutefois découvrir l’identité de son amant qui la quitte tous les matins avant l’aube, et tandis qu’elle tend une lampe à huile au-dessus du visage du jeune homme, une goutte tombe sur son épaule et le réveille. Furieux, il s’enfuit et Aphrodite soumet la traîtresse à une série d’épreuves dont elle ne sortira pas indemne. Eros la ranimera d’un baiser… et l’emmènera devant Zeus qui lui fera boire l’ambroisie, pour lui donner l’éternité.

Cette histoire d’amour complexe et tourmentée a inspiré bon nombre d’artistes dont ils ont rendu des versions plus ou moins heureuses, plus ou moins sensuelles… Petit tour d’horizon avec des peintres peu connus et un sculpteur.

Károly BROCKY (Hongrois): Eros est représenté avec le corps d’un adolescent, mais à regarder de plus près, on jurerait que c’est le corps d’une personne de petite taille. Les proportions sont étrangement courtes et on voit bien que la jambe d’Eros est plus petite que celle de Psyché. Son tronc semble par contre trop grand. Sa position défie les lois de l’attraction et nous confirme que nous sommes bien en présence d’un être fantastique. C’est une œuvre qui m’a l’air neutre, sans grand intérêt, surtout pour un peintre tardif.

François-Édouard PICOT (Français): De la part d’un peintre néoclassique, on pouvait s’attendre à trouver dans cette histoire un sujet parfait. Nous avons ici un Eros gambadant, dans un style lyrique et enlevé dans un décor drapé, propret et ordonné. Même les ailes d’Eros ne sont pas froissées après cette nuit d’amour. Tout ici semble trop rangé, trop mis en scène, la toile manque cruellement de spontanéité, et au lieu d’une nuit d’amour passionnée, on se croirait plutôt dans une pièce de théâtre antique parfaitement accessoirisée. Toutefois, la lumière est absolument superbe.

Hugh Douglas HAMILTON (Irlandais): J’aime beaucoup celui-ci (peut-être parce que Psyché ressemble à une fille que je connais). Le mouvement d’Eros est tout en tension et enveloppe son amante. Ici le décor n’est plus une chambre, mais nous sommes en pleine nature, ce qui augmente l’impression de clandestinité, et Psyché étrangement, a les yeux ouverts. Pour le coup, je me demande si la scène correspond à la période où ils se rencontrent dans le secret ou si ce n’est pas le moment où il la ressuscite, d’autant qu’elle aussi porte une paire d’ailes. Est-ce parce que l’auteur est Irlandais, mais il me semble que les amants ont les cheveux roux, non ?

Jacques-Louis DAVID (Français, à ne pas confondre avec le coiffeur): Je n’ai jamais beaucoup aimé David, trop pompeux à mon goût, trop partisan ou trop napoléonien pour être honnête. Ici, il me donne une autre bonne occasion de ne pas spécialement l’apprécier, car je trouve l’œuvre présente ridicule. Si cette Psyché m’indiffère par sa froideur, Eros a la trogne rouge et avinée d’un faune bacchusien et le cheveux luisant. On croirait un soûlard qui vient de tirer son coup, plutôt fier de ses prouesses. De plus, on a presque l’impression qu’il regarde le peintre de la scène… Vraiment, je la trouve inconvenante.

Joshua REYNOLDS (Anglais): Voici certainement la représentation que je trouve la plus belle et la plus sensuelle car la scène est prise sur le vif ; la main ouverte de Psyché le signifie bien. Eros, quant à lui, est ici désacralisé ; c’est un être frêle, pâle et jeune, mais d’une beauté troublante. Son sommeil a l’air profond et l’expression de son amante traduit son admiration, et certainement aussi le soulagement. Reynolds fut le maître de William Turner.

Antonio CANOVA (Italien): Je me souviens que mon professeur de dessin détestait Canova et qu’il m’invitait à me détourner de son œuvre, qui est pourtant d’une grand finesse, si l’on exclue son propre tombeau, particulièrement de mauvais goût. Cette sculpture de Canova est à mon sens d’une grande beauté. C’est ici la scène de la résurrection qui est évoquée et la position d’Eros soutenant le corps de son aimée qui à sa tour le prend de ses deux mains et un geste d’une finesse et d’une délicatesse hors du commun, fluide et naturelle, même si au fond, si on enlève toute poésie à la situation, je doute qu’il puisse la retenir par l’endroit où il la tient sans lui faire mal… (on me dit dans l’oreillette que ce n’est qu’une statue de marbre blanc et non de vrais êtres de chair). Canova a su transfigurer la scène et la rendre légère et sacrée, ce qui n’est pas forcément le cas des autres œuvres.

(Bismillah) يسم الله الرحمن الرحيم

Voici le temps où je n’ai plus à me plaindre de n’avoir rien à dire… Deux histoires qui se profilent, des mots qui s’assemblent, des bribes de scenarii qui s’agencent comme un désir fulgurant. Je ne prévois pas de dormir plus que de raison ces prochains temps. J’ai repris des forces ces derniers jours, l’air de rien, l’air de ne pas y toucher, les touches me glissent sous les doigts et puis pourquoi pas une seule histoire après tout. Il faut que je recherche dans les tréfonds de mon âme et de mon histoire personnelle pour retrouver une telle émotion, une telle envie de puissance, même si en apparence tout tend à démontrer le contraire. Rien ne va très bien, mais d’expérience, je sais que ce sont des moments de crise que surgissent les événements les plus importants d’une histoire. A moi de provoquer le destin.

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J’aime bien prendre la catastrophe de la Tunguska comme une métaphore de ce qui arrive parfois dans un parcours. Un événement surgi de nulle part dévaste tout, sans raison apparente et sans cause connue. La catastrophe détruit tout dans un rayon de 20 kilomètres, occasionne des dégâts sur plus de 100 et se fait entendre sur plus de 1500… et tout le monde s’en contrefout car il n’y a rien de connu au milieu de cette nature, rien qui ne soit cher à qui que ce soit. Tunguska, c’est un Hiroshima à l’envers ; une catastrophe dont on se fout n’est plus une catastrophe, c’est juste un événement isolé.
C’est la loi du témoignage. Si personne n’est là pour attester d’un fait, le fait n’existe pas. Pour qu’il y ait un assassinat, il faut être trois. Un assassin, une victime et un témoin. Sans témoin, ce n’est pas un assassinat, c’est une disparition et il n’en reste plus qu’un. Qui était là pour attester du meurtre d’Abel par son frère ?


Abel et Cain par Tintoretto (Jacopo Robusti)

La loi du témoignage nécessite toujours d’avoir quelqu’un pour attester. J’aime beaucoup ce mot, attester. Il porte en lui une certaine solennité, un je-ne-sais-quoi d’à la fois pompeux et de grave. De la même manière, on pourrait dire également que l’amour n’existe pas à deux mais à trois. Un amant, une amante (ou un autre amant, ou deux amantes…) et un jaloux, ou éconduit… Le troisième vient attester du fait que les deux autres s’aiment et fonde leur amour en en étant exclu. L’aigreur de l’amoureux éconduit est le témoignage de l’amour universel. Existe-t-il en dehors de cela ?
Y aurait-il des malades s’il n’existait pas de médecins ?
Y aurait-il la paix s’il n’y avait pas eu des guerres ?
Aurait-on des vacances si on ne travaillait pas ?
Et surtout l’amour existerait-il réellement s’il ne contenait pas déjà en lui-même sa propre déception ?

Je crois également que l’oubli a un rôle à jour dans cette loi, l’oubli et le souvenir. Ce qui s’oublie par manque d’intérêt peut très bien ressurgir lorsque la mémoire collectée refait surface. On croit que les histoires d’un petit village l’ont plongé dans l’anonymat, mais quelqu’un sort de son carton de vieilles cartes postales jaunies, toutes droit sorties d’un autre temps, d’une autre réalité. Les histoires sont retrouvées, les langues se délient, tout à coup on se souvient de Mr Machin qui était un sacré bonhomme et qui collectait les bouteilles en verre consignées et de cette petite place sur laquelle il y avait une fontaine, et qu’on a rasé car elle menaçait de s’effondrer. Mais le souvenir est là, dans sa latence et il n’attend qu’un petit déclenchement pour surgir, comme un événement, comme dans la toundra, au beau milieu de nulle part.
J’ai trouvé un peu par hasard ce blog : Les Abbesses de Gagny-Chelles. Le premier billet que j’y trouve s’appelle ainsi : Carte postale rare du tabac de l’Abbaye (Gagny Quartier du Chesnay) alors forcément, je ne peux m’empêcher de sourire un peu, légèrement ironique parce que comme tout le monde, je me dis mais qui cela peut-il donc intéresser ?, et en déroulant le fil, la réponse devient évidente.

J’ai lu les histoires de ces familles implantées dans ce quartier, la famille Bogastsheff, la famille Gromoff et son café, Félipa Munoz, la centenaire, j’ai lu toutes ces histoires, des histoires communes, personnelles, de famille qui ont traversé notre histoire contemporaine. La mémoire collectée et retranscrite fonde leur anonymat comme une histoire. Le témoignage donne consistance à l’oubli et l’événement surgit…

La loi du témoignage est également une loi qui a une forte valeur en art. L’artiste est également témoin, il atteste d’une réalité qui peut paraître inconnue tant que celle-ci n’est pas attestée au travers de son œuvre. C’est ainsi que le réalité de certaines œuvres d’art paraît plus réelle que la réalité elle-même. Le rôle de l’artiste est d’apporter foi en ce que nous ne connaissons pas encore. Étrangement, le Stetind de Peder Balke semble prendre plus de réalité, plus de corps et d’épaisseur que la montagne elle-même…

Écriture de poussière – غبار

Dans les collections permanentes de l’Institut du monde arabe se trouve un objet tout à fait extraordinaire. De loin, on croirait un tissu fin, une sorte d’étole décorative sur laquelle sont dessinées des lettres avec une grâce subtile. En se rapprochant, on s’aperçoit vite que des mots sont enchâssés dans des cartouches. On apprend que ces mots sont les chapitres des sourates du Coran. En s’approchant jusqu’à avoir le nez collé sur la vitre qui le protège, on peut lire les textes des sourates à l’intérieur de ce qu’on prenait pour les motifs abstraits reproduits tout au long du rouleau, une écriture tellement petite qu’on ne peut la déchiffrer qu’à quelques centimètres, une micrographie surprenante de régularité et s’intégrant parfaitement aux motifs non-figuratifs. Un travail de titan répété sur 6,5 mètres, sur un rouleau d’à peine douze centimètres de large, un travail d’une élégance étourdissante…
L’origine de cette écriture est détaillée par Annie Vernay-Nouri dans un texte sur les manuscrits arabes calligraphiés.

L’utilisation des figures en micrographie peut être replacée dans le cadre d’une culture où l’écriture et sa réalisation artistique, la calligraphie, ont occupé une place fondamentale dans l’art. Instrument de matérialisation de la parole divine, l’écriture arabe a été dès sa naissance à la recherche d’un véritable accomplissement esthétique et décoratif. L’énonciation de règles de formation des lettres par Ibn Muqla et la formalisation en six styles classiques a correspondu à la volonté de normaliser des pratiques existantes et de codifier des écritures parfois mal définies. L’écriture ghubârî (de l’arabe ghubâr, qui signifie poussière) ne constitue pas à proprement parler un style spécifique mais désigne tout type d’écriture minuscule dont la taille varie entre 1,3 et 3 mm. Elle peut s’employer avec tous les genres d’écriture mais était surtout utilisée avec le naskhî et le riqâ’. Selon Shihâb al-Dîn al-Qalqashandî, mort en 821/1418, secrétaire de chancellerie sous les Mamluks et auteur d’un manuel de chancellerie al-Subh al-a‘shâ fî Sinâ‘at alinshâ’, le ghubârî était à l’origine destiné aux messages urgents qu’on attachait à l’aile des pigeons.
En dehors de cette fonction réservée à la poste (barîd), cette écriture était surtout utilisée pour les petits corans, en forme de codex ou en rouleaux, ainsi qu’aux écrits à caractère talismanique. La confection de rouleaux, dont on a de nombreux exemples, est attestée dès les périodes mamluke et ilkhanide, mais elle leur est certainement antérieure et resta vivante en Iran et en Turquie au moins jusqu’au XIXe siècle. On y recopiait des versets coraniques connus pour leur pouvoir protecteur, comme le verset du trône dans la sourate al-Baqâra (II, 255). Dans deux rouleaux conservés à la BNF, (Arabe 571 et 5102) les versets se déploient en un large thuluth dans lequel s’inscrit en caractères minuscules le texte coranique ou bien à l’inverse, les mots se détachent en blanc, sur un fonds rempli d’écriture. Ce caractère magique et protecteur de l’écriture est aussi présent dans les corans de format miniature (parfois octogonal) destinés à être glissés dans les vêtements. De la même manière, on copiait vers et dessins prophylactiques sur les chemises talismaniques qu’on portait à même la peau sous les armures pour se protéger au combat.
L’emploi de cette écriture a perduré dans des compositions calligraphiques exécutées principalement en Turquie (Safwat, 1996) au XIXe siècle, où des maîtres comme Mehmet Nuri Sivasi se sont illustrés. Un autre usage plus anecdotique existe encore en Afghanistan : c’est celui de graver sur des œufs ou des grains de riz l’une des sourates les plus courtes du Coran.

Marges, gloses et décor dans une série de manuscrits arabes.
Annie Vernay-Nouri
Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée

Яков, Pipilotti et à peu de choses près, les autres…

J’avais déjà eu, il y a quelques temps de cela, l’occasion de m’énerver contre les artistes contemporains qui ont perdu en route toute la signification intrinsèque comme représentation de la nature, en le dévoyant et en en faisant un auto-représentation de la modernité, comme si finalement, l’art se représentait lui-même. On voit l’absurdité de la chose. Je m’étais énervé parce que j’avais eu l’occasion de voir des œuvres contemporaines qui me semblaient ne rien avoir à dire. Et ce week-end, je me suis rendu à nouveau au Centre Pompidou, voir les nouvelles œuvres de l’exposition permanente, ainsi qu’accessoirement l’expositionelles@centrepompidou.

Je vais certainement passer pour un réactionnaire alors que j’ai passé une partie de mes jeunes années à défendre l’art contemporain, ce qui même à l’orée du XXIè siècle ne va pas de soi, mais cette exposition est réellement merdique. Je n’ai jamais vu ça. Je suis désolé pour les femmes qui ont exposé ici, mais c’est tout tout simplement navrant. En plus de la tonitruante et nauséabonde ORLAN, j’ai assisté à une débauche inutile d’œuvres incompréhensibles, illisibles sans la notice, ou alors par un esprit supérieur, ce qui inviterait clairement à laisser croire que celui qui la reçoit est un imbécile. C’est cela le problème. L’œuvre est livrée ou non avec le mode d’emploi, mais quoi qu’il en soit, celui-ci est indispensable. Si la plupart des chefs d’œuvres de l’art ne sont pas forcement compréhensibles par le plus grand nombre, ils sont au moins appréhensibles aisément, c’est à dire qu’aucune barrière ne vient freiner leur lecture. Un art qui a besoin de justifier sa démarche, c’est du vent, c’est une construction intellectualiste qui se vide de son signifiant, une complexe machine qui ne produit rien. Une perte de temps manifeste.
Ce que les artistes d’aujourd’hui ont du mal à comprendre, c’est qu’un objet d’art doit pouvoir vivre à l’extérieur d’un musée. A l’intérieur, ils sont mis en scène, mais doivent avoir leur vie propre. Sortie de son musée, la victoire de Samothrace reste belle, tout comme les Noces de Cana de Veronese ou la Joconde. Pas besoin d’un musée. En revanche la plupart des choses exposées dans ce centre Pompidou ne valent rien en dehors de l’endroit où elles se trouvent. Déjà à l’intérieur, c’est loin d’être évident et c’est d’autant plus triste que cette exposition donne une bien piètre image des femmes artistes contemporaines.
Tout me porte à croire que ne sont artistes ceux qui ont su entrer dans le cercle restreint des plasticiens à haute teneur en plasticité, mais à faible valeur nutritionnelle pour l’art lui-même.
J’ai toutefois un bemol à apporter à cette critique sévère : la présence de l’artiste vidéaste suisse Pipilotti Rist qui à elle seule réussit à enchanter une exposition qui fout mal au crâne par son installation douce et parfaitement réalisée.

Dans les collections permanentes, j’ai redécouvert également les œuvres constructivistes de Yakov Georgievich Chernikhov, juste quelques croquis simples et contrastés, dignes d’une grande exposition.

Heureusement que parfois, au milieu du chaos, on distingue la beauté des jolies choses, comme le chant un peu rauque d’une jolie femme, et heureusement que là-haut, on peut voir le soleil se coucher sur Paris et ses hautes églises…

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Lettres d’Amarna

Des récents événements partis d’Égypte me remontent des envies de voyage. Les livres s’étalent sur la table, les cartes sont à nouveau dépliées, je compulse les guides dans tous les sens, de manière frénétique. Évidemment, d’ici à ce que la situation redevienne stable, il va se passer du temps, de quoi préparer un voyage certainement, mais ma soif de partir est la plus forte et devient presque irrationnelle. Elie Faure, l’historien de l’art, fait partie de ces instants, et je ressors des notes prises au hasard de ce voyage littéraire qu’il m’offrit l’année dernière, que j’avais dignement appelé Lettres d’Amarna… Tell el-Amarna, capitale mythique des époux dissidents Akhenaton et Nefertiti (dont le superbe buste de Berlin fit la renommée)…

Sarcophage de Ramsès III

Elie Faure revient dans sa préface sur le peu de place qu’occupe l’art égyptien dans son “histoire de l’art”, il nous explique que s’il en a finalement si peu à dire, c’est que celui-ci ne fait absolument montre d’aucune espère de fantaisie…

Sarcophage en bois peint

Je rougis presque d’avoir consacré plusieurs chapitres à l’art grec, ou italien, ou français, alors que l’Égypte tient dans un seul, et non point le plus long de tous. Mais, à la réflexion, il me semble qu’il ne pouvait en être autrement. L’art égyptien est si hautain, si hermétique, si fermé de toutes parts, si profondément solitaire, si décidé à se suffire à lui-même, n’accueillant jamais le détail pittoresque, l’anecdote, l’accident, ne soupçonnant même pas qu’il puisse émouvoir, il est aussi, avec cela, dans sa simplicité ardente, si humain, que je trouve aussi difficile d’épiloguer sur n’importe laquelle de ses réalisations que sur ses Pyramides par exemple, alors qu’il est impossible de ne pas expliquer longuement les formes figurées dont le drame et le mouvement sont le prétexte essentiel. (p77) Continue reading

Le corps merveilleux de Galswinthe

Galswinthe, fille d’Athanagild, roi des Wisigoths d’Hispanie,  a vécu au VIème siècle, était reine des Francs et de Neustrie et femme du roi mérovingien Chilpéric Ier. Son nom signifie en gothique « Énergique dans la foi » et l’on trouve son nom orthographié sous les formes Galsuintha, Gailesuinda et Gelesuinta.

Son histoire, tragique, c’est l’évêque Grégoire de Tours qui nous la raconte (Histoire des Francs, livre IV, 28, 592 – traduction Robert Latouche.)

Ce que voyant le roi Chilpéric demanda sa sœur Galswinthe bien qu’il eût déjà plusieurs épouses ; il fit promettre par les ambassadeurs qu’il délaisserait les autres pour peu qu’il méritât d’avoir une femme digne de lui et de souche royale. Le père, accueillant ces promesses, lui envoya sa fille comme il avait fait pour sa précédente avec de grandes richesses, car Galswinthe était plus âgée que Brunehilde. Lorsqu’elle fut arrivée chez le roi Chilpéric, elle fut accueillie avec beaucoup d’honneurs et associée à lui par le mariage. Il éprouvait aussi pour elle un grand amour, car elle avait apporté avec elle de grands trésors. Mais son amour pour Frédégonde qu’il avait eue auparavant comme femme provoqua entre eux un grand différent. Elle avait déjà été convertie à la foi catholique et ointe de chrême. Or comme elle se plaignait constamment au roi d’avoir à supporter des injures et de ne jouir auprès de lui d’aucune considération, elle demanda la permission de rentrer librement dans sa patrie en laissant les trésors qu’elle avait apportés avec elle. Le roi feignant de nier la chose, l’apaisa par de douces paroles. Finalement il la fit égorger par un esclave et on la trouva morte dans son lit. [...] Quant au roi, après avoir pleuré la morte, il reprit après quelques jours Frédégonde qu’il épousa [...].

En l’occurrence, si la reine Galswinthe a connu des déboires qui ne l’ont pas pour autant inscrite en haut du tableau, je ne suis pas pour autant insensible au tableau d’Eugène Philastre fils, un peintre mineur à peu près inconnu dont la plus grande œuvre est conservée au musée de Soissons… Le tableau est un peu pompier, et son état de conservation laisse à désirer, mais en y regardant de plus près, on découvre un vrai trésor ; le corps de Galswinthe. Rarement on a représenté le corps d’une femme en peinture avec autant d’expression, à tel point qu’on pourrait presque le sortir du cadre et le faire poser pour un photographe moderne. Le traitement du mouvement, le torse en avant, bombé par le manque d’air, un bras replié sur la main qui lui enserre le cou, l’autre lâchement ballante ; tout indique que déjà elle s’abandonne à la mort. Le regard de la reine est déjà vide et ses lèvres entr’ouvertes laissent supposer qu’elle est en train de rendre son dernier souffle. Pourtant dans cette mort, on y voit — peut-être le fantasme du peintre* — une carnation claire, une peau parcourue par une chair de poule que l’on peut voir fleurir jusque sur le sein dont l’aréole est tendue, le pubis est projeté en avant, une jambe allongée, l’autre repliée, tout veut nous faire croire qu’elle se débat pour ne pas mourir. En réalité, je me pose la question de savoir si le peintre ne s’est pas exprimé de telle sorte que son modèle est plutôt perdu dans les affres du plaisir que dans la torture d’une mort naissante. On aurait voulu évoquer le vulgaire meurtre d’une reine qu’on y serait certainement allé avec un peu plus d’emphase et de manières… Mais je me trompe peut-être.

* Non, pas le mien…

La légende d’Alexandre jusqu’au Gandhāra

Il se tient en ce moment au musée Guimet une exposition tout à fait magique sur l’art du Gandhāra, cet étrange chose qui s’est étendue dans les plaines du Pakistan et de l’Afghanistan, dans les vallées de la Swât et de la Kâboul. L’art du Gandhāra est un syncrétisme dans lequel les formes de l’hindouisme et du bouddhisme se sont développées sur des sources artistiques grecques et moyen-orientales. L’art sculptural qui en émane est un des seuls reliquats de cette civilisation qui a vu son heure de gloire au Ier siècle et qui a disparu sous la brutalité des invasions des Huns Shvetahūna .

Étrangement, celui par lequel ces influences se sont frayées un chemin jusqu’au delta du Gange est le plus grand conquérant de tous les temps, Alexandre, fils de Philippe II, roi de Macédoine et qui a parcouru le monde jusqu’aux rives du fleuve sacré. L’histoire de ce personnage mythique est maculée d’une série de légendes qui seront portées jusqu’au Moyen-Âge sous forme de récit épique et fortement romancé, dans lequel tout est fait pour magnifier l’homme qui selon la légende finit empoisonné alors qu’il périra en fait à Babylone, terrassé par la malaria.
C’est ce texte qu’a traduit et commenté Jacques Lacarrière dans la Légende d’Alexandre pour transcrire la vision que l’homme a véhiculé au travers des siècles. La réalité est moins belle ; Alexandre, malgré sa jeunesse et sa fougue, ressemblait plus à une brute avinée et orgueilleuse qu’au bellâtre conquérant des médailles et des bustes à son effigie.

L’entreprise d’Alexandre permit donc à l’hellénisme de s’implanter durablement dans ces régions et de créer une culture originale, encore peu étudiée, un riche métissage d’hellénisme, d’iranisme et d’hindouisme qui s’exprima surtout dans le domaine de l’art. Ce sont ces grecs implantés en Bactriane et en Sogdiane qui, les premiers, donnèrent un visage au Bouddha. Jusqu’alors, les Indiens ne le figuraient que par des symboles. Et ce visage serein et pur, ce visage si révélateur de ce qu’on nomme l’art gréco-indien du Gandhara est l’œuvre d’artistes grecs venus d’Alexandrie qui l’empruntèrent aux statues et au visage d’Apollon ! Les premières statues du Bouddha ne sont pas en marbre, matériau inexistant dans ces régions, mais en schiste et en stuc — mélange de chaux vive et de sable — dont la technique est originaire d’Alexandrie. Si les artistes grecs s’inspirèrent d’Apollon pour donner des traits au Bouddha, c’est qu’avec son fin sourire, ses traits sereins, sa tunique sobrement plissée, le Dieu de la Lumière proposait une sorte d’esquisse grecque de l’illumination bouddhique. Le Lumineux prêta ses traits à l’Illuminé. Où trouver symbole plus riche et plus fort de la rencontre harmonieuse de deux cultures et de deux religions ?

Le roi Darius n’écouta pas les paroles de Candarcousis. Il dépêcha Clitéus, son bien-aimé, vers Alexandre pour qu’il le voie et qu’il lui donne son avis. Il lui fit porter aussi une petite poupée en bois qu’on fait tourner avec une baguette, deux coffrets vides, deux sacs de graines et la lettre suivante :

« Darius, le roi des rois, dieu de Perse,  à son enfant Alexandre, salut. Il me semble Alexandre que tu te sois fâché de ma première lettre dans laquelle je t’écrivais de me servir. Aussi je t’envoie aujourd’hui un jouet, un petite poupée en bois que l’on fait tourner avec une baguette, pour que tu joues avec. Je t’envoies aussi deux coffrets vides et deux sacs de graine. Les coffrets, remplis-les avec les impôts de trois années, et les graines contenues dans les sacs, dénombre-les si tu le peux et tu sauras combien j’ai de soldats. Je te pardonne pour cette fois, mais si tu ne veux pas te retrouver devant moi, prisonnier, veille bien à m’envoyer les impôts et les soldats qui doivent servir dans mon armée, comme ton père le faisait. »

Clitéus remit la lettre à Alexandre et se prosterna devant lui. Il lui remit aussi les coffrets, les graines et la poupée. Alexandre lut la lettre et, cependant qu’il la lisait, hocha la tête et dit : « L’insensé, l’orgueilleux Darius, tout dieu qu’il se nomme lui-même, tombera comme un simple mortel. Pour s’être élevé jusqu’au ciel, il chutera ensuite jusqu’au fond de l’Hadès. » Il brisa les coffrets, mâcha les graines, puis répondit à Darius :

« Le roi des Macédoniens, Alexandre, à Darius, roi des Perses, salut. Tu m’as fait grand honneur et grande considération en m’envoyant cette poupée comme jouet. Tu te gonfles d’orgueil et c’est pourquoi tu tomberas de très haut. C’est un bon jouet que tu m’as adressé, à ce qu’il semble, car un jour je ferai tourner l’univers comme je fais tourner cette poupée. Sache aussi que j’ai mâché les graines, qu’ensuite je les ai recrachées et qu’ainsi je réduirai en miettes ton armée, avec la volonté du Ciel et du Seigneur Sabaoth. J’ai reçu les coffrets comme un cadeau précieux à l’image des forteresses que je prendrai. Limite-toi donc au Levant et au pays des Perses et renonce, une fois pour toutes, au Ponant. »

Il remit la lettre à Clitéus et le renvoya en Perse avec un boisseau de poivre, en guise de présent pour Darius. Avant son départ, Alexandre lui dit : « Tu as vu par toi-même comment j’ai mâché les graines et comment je les ai recrachées. Que Darius compte les grains d’une cosse de ce poivre : j’ai autant de soldats. »

Clitéus retourne chez Darius.
Cette correspondance entre Alexandre et Darius est entièrement imaginaire. Ce Clitéus, « bien-aimé de Darius » était en réalité le bien-aimé et le favori d’Alexandre. Il s’agit de Kleitos, un Noir qui servit comme officier sous le règne de Philippe et commandait un escadron nommé « L’Île royale ». Il suivit Alexandre dans toutes ses campagnes et lui sauva même la vie à la bataille du Granique. Des années plus tard, au cour d’un banquet à Samarcande,  Alexandre le poignarda dans un moment d’ivresse.

Faiseurs de lumière I

Au creux des reins de cette période sensuelle qu’est le Moyen-Âge se nichent des hommes qui avaient le don des belles choses et qui ont passé leur vie à employer leur don exceptionnel pour le dessin et la peinture afin d’illustrer la vie de leur époque, les événements qui ont marqué l’histoire et les récits et les hauts-faits des Grands Hommes. Concrétion des arts graphiques de cette période qu’on appelle la Première Renaissance, l’Enluminure recèle toutes les splendeurs et les plus belles techniques d’une période plus romantique qu’il n’y paraît. Les instruments et les couleurs eux-mêmes sont porteurs de noms fantasmatiques ; calame, vélin, lettrine, sépia, azurite et orpiment…
Voici un tour d’horizon des plus belles œuvres et des plus grands faiseurs de lumière de cette forme d’art graphiquement et naturellement haute en couleurs.

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