Le vampire de Ropraz

04/09/2013

Jacques Chessex est très certainement trop peu connu. Mais qu’on ne s’y trompe pas ; celui qui fut Prix Goncourt en 1973 pour L’ogre est Suisse (comme ça c’est dit, histoire d’éviter l’appropriation). Il est d’ailleurs le seul Suisse à avoir obtenu ce prix, ainsi que le Prix Goncourt de la poésie en 2004. Décédé en 2009, il a bénéficié d”un regain de popularité après sa disparition, c’est en tout cas ce qui me l’a fait connaître et je découvre Chessex avec ce petit livre au nom qui sonne comme un coup de tocsin dans l’hiver des hauts plateaux neigeux, Le vampire de Ropraz.
Tout commence par la mort d’une jeune fille, une fleur sur la boue, qui sitôt enterrée verra sa tombe profanée, son corps atrocement mutilé, dévoré, par un fou dangereux qu’on aura tôt fait de surnommer le vampire. La psychose s’empare d’un petit village du plateau du Haut-Jorat vaudois, au nord du Léman, d’autant que le fou multiplie ses horreurs et s’en prend à deux autres jeunes filles, toutes aussi mortes… Les dénonciations calomnieuses commencent à courir, on s’en prend aux marginaux, aux étrangers, et la folie s’empare aussi de la petite campagne dans laquelle se répand la vilénie comme une traînée de poudre, exacerbant les instincts les plus bas d’une communauté repliée sur elle-même… on finit par trouver un coupable qu’on envoie aux fers, puis un temps sauvé par la psychiatrie fait un faux pas et se retrouve à nouveau sous la vindicte populaire… Le jeune homme s’enfuit, on perd sa trace…
Le roman de Chessex décrit avec une énergie simple mais d’une efficacité redoutable la fascination exercée par cet odieux personnage, dont rien ne nous dit s’il est le coupable ou non, mais ce qui est le plus fascinant, c’est la bassesse des gens, leur mesquinerie, les grandes peurs qui par magie se transmuent en petites cochonneries. Dans une langue limpide, directe et somptueusement pesée, Chessex livre un bijou terrifiant, basé sur des faits réels, qui n’a rien à envier aux maîtres de la littérature d’horreur.

Février 1903. Le début de l’année a été très froid, la neige tient sur Ropraz, qui paraît encore plus tassé, et oublié, sur son plateau battu des vents. Depuis le 1er février la neige tombe sans discontinuer. Une neige lourde, mouillée, sur le ciel sombre, et le village n’a pas été épargné depuis quelques temps. Routes coupées, les fièvres, plusieurs vaches ont mal vêlé, et le 17, un mardi, la jeune Rosa, grande fleur fraîche, vingt ans, la peau claire, de grands yeux, de longs cheveux châtains, est morte de la méningite dans la ferme de son père, M. Emile Gilliéron, juge de paix et député au Grand Conseil. C’est un homme considérable, sévère, avisé, généreux. Il a du bien, beaucoup de terre à la ronde, et la souple beauté de sa fille a fait des troubles puissants. De plus elle est bonne chanteuse, dévouée aux malades, active paroissienne à l’église mère de Mézières… Des gens rares, comme on voit. Et qui étonnent devant la laideur, le vice, la ladrerie ambiante.

La fin que Chessex nous réserve peut paraître fantasque, mais ce n’est que pour mieux pointer du doigt le fait qu’une société qui engendre des monstres est tout aussi capable de les vénérer…

Photo © Olivier Londe

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