Une semaine passa. Grosz avait officiellement quitté Budapest pour des « raisons de santé ». La vie au Gellért reprit son cours. Un soir, Osman descendit seul aux bains secrets.
Une semaine passa. Grosz avait officiellement quitté Budapest pour des « raisons de santé ». La vie au Gellért reprit son cours. Un soir, Osman descendit seul aux bains secrets.
Ce soir-là, Mademoiselle Brenner l’invita à un concert à l’Académie Liszt. « Vous résistez encore, lui dit-elle pendant l’entracte. Vous n’avez pas encore accepté ce que vous êtes. » « Parce que si je l’accepte, il ne reste rien d’autre. »
Une semaine passa. Une semaine étrangement normale, après tout ce qui s’était passé. Osman reprit ses habitudes — les bains le matin, le thé avec Madame Zorić l’après-midi, les dîners dans la grande salle où les mêmes personnages jouaient les mêmes rôles.
De retour au Gellért, Osman trouva l’hôtel en effervescence. Ferenc était réapparu. Le lift-boy avait repris son poste au paternoster comme si de rien n’était. Il portait son uniforme impeccable, actionnait les manettes avec sa précision habituelle, et citait Wittgenstein aux clients interloqués.
Pamuk descendit l’escalier de service — pas le grand escalier de marbre, pas le paternoster, mais un escalier étroit, dissimulé derrière une porte de service que personne n’utilisait jamais. Osman le suivit, de plus en plus intrigué. Le chat semblait savoir exactement où il allait. Il descendait avec l’assurance d’un guide, s’arrêtant parfois pour vérifier que l’humain suivait.
« Vous devez absolument venir », dit Nigel Ashworth-Pennington. C’était le troisième jour d’Osman au Gellért, et l’hydrologue britannique avait adopté l’Ottoman avec l’enthousiasme d’un golden retriever découvrant un nouveau maître. Il l’attendait chaque matin aux bains, le rejoignait pour le déjeuner, et lui exposait ses théories sur la plomberie romaine avec une passion qui ne faiblissait jamais.
Le train entra en gare de Budapest-Keleti avec cette lenteur majestueuse qu’affectent les express internationaux lorsqu’ils daignent enfin s’arrêter quelque part. Osman Fazıl Bey, debout dans le couloir du wagon-lit, regardait défiler les quais sans les voir. Il portait un costume de Savile Row — cadeau d’un attaché britannique en des temps meilleurs — et un fez bordeaux qu’il n’avait aucune intention d’ôter, quoi qu’en pensât la République turque et ses décrets vestimentaires.
On lui donna une heure pour récupérer ses affaires au Shepheard’s. Un officier l’accompagna. Dans le taxi, Dorlange regardait défiler les rues du Caire — les mêmes rues qu’il avait parcourues avec Nehad, la nuit, il y avait si peu de temps. Tout lui semblait étranger maintenant, comme un décor qu’on aurait démonté et remonté à l’identique, mais dont quelque chose aurait changé.
Août arriva comme une fièvre. La chaleur était devenue une chose solide, un mur qu’on traversait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne marchaient plus — ils se traînaient, s’arrêtaient à l’ombre, repartaient. Au Shepheard’s, les ventilateurs tournaient jour et nuit mais ne servaient à rien. Les draps étaient trempés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whisky tiède. On attendait le soir.
Elle l’emmena à la Cité des Morts. Le taxi les déposa à la lisière du quartier, là où la ville s’arrêtait et où commençait autre chose. Des tombes, d’abord — des mausolées, des dômes, des pierres blanches sous la lune. Puis des maisons, basses, collées aux tombes, construites entre elles, contre elles, parfois dedans. Des lumières aux fenêtres. Des gens qui vivaient là, parmi les morts.