Avant que la terre ne dessine mollement ta forme de sa main fouisseuse

16/07/2010

Dès la première lecture, certaines dédicaces vous promettent des voyages dont on ne revient pas indemnes. Pour la deuxième fois de ma vie, je tente de me replonger dans les lignes sombres de Les sept piliers de la sagesse, l’œuvre sublime de Thomas Edward Lawrence dont j’ai interrompu la lecture la première fois parce que j’ai donné mon livre à un ami. J’en avais oublié la dédicace, poème superbe écrit par l’auteur à l’attention d’un ami disparu (certainement Sheikh Ahmed connu aussi sous le nom de Dahoum), un texte en forme de programme qui donne toute l’envergure du personnage, à la fois passionné, mégalomane très certainement et chargé d’une puissance à la hauteur du désert qui l’accompagna une partie de sa vie. Sur ce visage solaire, rayonnant, figé, ne transparurent jamais les scarifications d’une souffrance intérieure qui ne put être soulagée que dans les mots de cette œuvre magistrale, et dans une vie en tous points marginale, qui se termina au détour d’un virage sur la moto qu’il avait surnommé George VII, alors qu’il tentait d’éviter deux cyclistes.

à S.A.

Parce que je t’aimais
J’ai pris dans mes mains ces marées d’hommes ;
Avec les étoiles qui le sillonnaient,
Sur le ciel, j’écrivis ma volonté.
A ce prix, j’obtins pour toi la liberté,
Demeure sacrée aux sept piliers :
Ainsi tes yeux brillaient-ils pour moi
A mon arrivée.

En route j’eus pour servante la mort.
Nous approchâmes et t’aperçûmes qui attendais.
A la vue de ton sourire, pleine d’envie et de larmes,
Elle me devança, te prit à part,
Te fit pénétrer dans sa paix.

L’amour, las du chemin, aveugle, s’avança vers toi pour te toucher,
Notre salaire en ce bref instant,
Avant que la terre ne dessine mollement
Ta forme de sa main fouisseuse,
Que les vers sans yeux ne s’engraissent de ton corps.

A la prière des hommes j’édifiai notre œuvre,
La maison inviolée,
En souvenir de toi.
Pourtant je mis en pièces ce monument indigne
Avant de l’achever.
Voici que maintenant les créatures infimes, timidement sortent
Se hourder des masures
Dans l’ombre souillée de mon offrande.

Thomas Edward Lawrence, les sept piliers de la sagesse
Traduction de Renée et André Guillaume, Livre de Poche collection Pochotèque

Texte original:

I loved you, so I drew these tides of men into my hands
and wrote my will across the sky in stars
To earn you Freedom, the seven-pillared worthy house,
that your eyes might be shining for me
When we came.

Death seemed my servant on the road, till we were near
and saw you waiting:
When you smiled, and in sorrowful envy he outran me
and took you apart:
Into his quietness.

Love, the way-weary, groped to your body, our brief wage
ours for the moment
Before earth’s soft hand explored your shape, and the blind
worms grew fat upon
Your substance.

Men prayed me that I set our work, the inviolate house,
as a menory of you.
But for fit monument I shattered it, unfinished: and now
The little things creep out to patch themselves hovels
in the marred shadow
Of your gift.

6 comments

  1. Comment by Sarindar

    Sarindar Reply 09/05/2011 at 14:09

    On ne peut plus regarder Selim Ahmed ou Sheikh Ahmed (ou encore Dahoum) comme la personne qui se cacherait sous les initiales de S.A. et qui serait le dédicataire du poème sur lequel s’ouvrent les Sept Piliers de la Sagesse,surtout depuis que l’on sait que T.E. Lawrence écrivait justement ce livre au moment de la disparition de son père, de son vrai nom Thomas Chapman, enlevé par la grippe espagnole, et que ce dernier avait laissé une lettre qui eut des effets multiples sur son deuxième fils quand Thomas Edward en prit connaissance : abandon du nom de Lawrence sous lequel il était né enfant illégitime (adieu à S.A. SHERIF AURENS, car les Arabes le nommaient El Aurens, Ourens ou Lurens, le saviez-vous ?), adoption du nom de John Hume Ross dès son entrée dans la R.A.F. comme simple soldat, puis prise du nom de T.E. Shaw (ce qui lui permettra de conserver les prénoms de Thomas Edward, regardés comme les seuls éléments qu’il puisse garder de ce qu’il avait reçu à sa naissance). S.A., c’est au fond une question d’identité, et Lawrence était justement travaillé par ce problème, puisqu’il ne supportait plus ce nom de Lawrence, qui n’était pas celui de son père, qui s’appelait Chapman, mais qui aurait dû être celui de sa mère, Sarah, qui était elle-même la fille illégitime d’un certain John LAWRENCE !
    Thomas Edward s’amusa d’ailleurs beaucoup lui-même de ce qu’on disait de S.A. et sur S.A., mais il finit par lever un coin du voile en répondant un jour à quelqu’un qui pensait que l’auteur rendait hommage à un mort (donc à Dahoum, qui avait justement été victime du typphus): “Vous avez pris mes déclarations trop à la lettre, S.A. existe toujours, mais loin de moi, car j’ai changé”.
    En effet, dès 1922, Lawrence n’était plus Lawrence (adieu Lawrence, adieu Aurens ou Sherif Aurens, Lawrence ayant porté un costume immaculé de Sheikh), et bonjour à J.H. Ross, puis à T.E. Shaw, simple soldat de seconde classe.

    François Sarindar

  2. Comment by Le Perroquet Suédois

    Le Perroquet Suédois Reply 15/05/2011 at 07:54

    Eh bien merci pour ces précisions parfaitement claires…

    • Comment by François Sarindar

      François Sarindar Reply 02/02/2013 at 14:18

      Avec le recul, mon livre sur Lawrence ayant été publié fin mai 2010, j’en suis venu à penser que S.A. avait peut-être été Sarah Lawrence (Sarah, prénom, et Aurens, car Lawrence avait été le nom donné par les Arabes à Thomas Edward, qu’ils appelaient El Aurens). Celui qui allait devenir simple soldat successivement sous les noms de J.H. Ross et de T.E. Shaw, avait pris ses distances avec sa mère et portait sur elle des jugements sévères après la Première Guerre mondiale, et l’admiration qu’il lui vouait avant 1914 (il ne cessait de lui écrire, mais pour briller devant cette mère qui lui préférait son frère William, qui était fort beau et plus obéissant) se mua en rejet après 1919, quand il lut la lettre laissée par son père, Thomas Chapman, concubin de Sarah, parce que cette lettre déchirait le voile d’hypocrisie de ses parents, qui avaient jusque-là laissé croire à leurs cinq fils qu’ils étaient un couple uni par les liens du mariage sous le nom de Lawrence.
      Thomas Edward aurait aimé porter le nom de Chapman, celui de son père, mais il ne le put pas, et c’est pourquoi il rejeta le nom de sa mère, qui était la fille illégitime de John Lawrence, charpentier de marine. On comprend dès lors qu’il fut inconsciemment attiré par la construction de vedettes d’intervention rapide pour le sauvetage d’équipages des hydravions abîmés en mer (il assista impuissant à un amerrissage manqué d’un tel engin en 1931, et cela le marqua d’autant plus que des gens périrent dans l’accident, et qu’il avait en mémoire la mort de son frère William, le “chouchou” de Sarah, en 1915, aux commandes d’un avion militaire qui avait disparu en mer).
      Qu’il le voulût ou non, Lawrence était ramené sans cesse à son passé, ce passé qu’il préférait fuir parce qu’il était bâti sur le mensonge de ses parents.
      On ne s’étonnera pas que T.E. Lawrence, devenu J.H. Ross puis T.E. Shaw, se soit fait fouetter, lui qui avait appris à recevoir des châtiments corporels des mains de sa mère durant l’enfance. Tout le conduisait à s’éloigner de Sarah, mais, quoi qu’il fît, tout en réalité ramenait dans sa vie ce qu’il avait appris de cette femme, sa mère.
      Relisez les remarques qu’il a faites sur Sarah dans les lettres qu’il a envoyées à Charlotte Shaw, épouse de George Bernard Shaw, et vous verrez combien il a de reproches à faire à sa mère et combien il s’est aveuglé sur le comportement de son père, Thomas Chapman, qu’il considère, par contraste avec trop d’indulgence.
      Voilà ce qui me conduit à aller maintenant plus loin que John E. Mack, psychanalyste, et plus loin que Jeremy Wilson, biographe comme moi de T.E. Lawrence, mais aussi à dépasser mes propres conclusions (cf. Lawrence d’Arabie. Thomas Edward, cet inconnu, L’Harmattan, collection Comprendre le Moyen-Orient, 2010), en disant ceci :

      S.A., dédicataire des Sept Piliers de la Sagesse était soit Shérif Aurens, soit - et c’est tout aussi envisageable - : Sarah Aurens (Lawrence). Un adieu illusoire au passé de la part de T.E. Lawrence, dit Lawrence d’Arabie.

      Francois Sarindar

      Le 2 janvier 2013

      • Comment by François Sarindar

        François Sarindar Reply 02/02/2013 at 14:31

        “S.A. existe toujours, mais loin de moi car j’ai changé”. Ce qu’écrivait T.E. Lawrence en marge d’un exemplaire de correction ou de prise de notes échangées avec Robert Graves pourrait donc s’appliquer à un être vivant avec lequel Lawrence aurait pris ses distances, et cela pourrait donc bien s’appliquer à Sarah Lawrence, tout autant qu’à El Aurens (Lawrence d’Arabie).
        L’énigme S.A. est bien pour moi définitivement résolue.
        François Sarindar

        • Comment by François Sarindar

          François Sarindar Reply 02/02/2013 at 15:37

          Avant guerre, Lawrence voulait entreprendre un livre, les Sept Piliers de la Sagesse, sur sept villes d’Orient : Istanbul, Smyrne, Edesse, Alep, Damas, Jérusalem et Le Caire, une sorte de livre de voyages.
          Après guerre, toutes illusions éteintes sur ses parents, qui avaient perdu deux de leurs fils pendant le conflit, c’est à la famille Lawrence elle-même que me font penser les Sept Piliers, famille détruite : père mort en 1919 d’une pneumonie consécutive à l’épidémie de grippe espagnole qui frappa alors l’Europe, et ces deux frères de Lawrence morts au combat ; il ne restait plus grand-chose de cette tribu de sept membres fort soudée avant 1914. Sarah, la mère, avait perdu tout crédit aux yeux de T.E. Lawrence.
          Vous voyez maintenant pourquoi je fais le lien entre Sarah Lawrence et S.A.(Aurens).
          François Sarindar

  3. Comment by Romuald

    Romuald Reply 16/02/2013 at 09:36

    Merci pour nous faire partager le fruit de vos recherches….

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