Sabîl – Ahmad Al Khatib et Youssef Hbeisch

Ahmad Al Khatib et Youssef Hbeisch - SabîlSabîl est un album solaire, une pure merveille. Enchanté par Ahmad Al Khatib au oud, d’une perfection et d’un raffinement qui font mouche et Youssef Hbeisch aux percussions, qui de ses envolées lyriques et de ses doigts transfigure le son chaleureux du oud avec une subtilité de joaillier, l’album ne sait trop où aller, entre Andalousie et Palestine, la route est celle des joyeux saltimbanques méditerranéens qui se sont perdu en route (Sabîl). Un album envoûtant, à écouter entre deux thés. Vendredi soir, ils se produisaient tous les deux avec Hubert Dupont à la contrebasse dans l’auditorium Rafiq Hariri de l’Institut du Monde Arabe ; un concert fiévreux de toute beauté.

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Maqam li Gaza

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Ors

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 8 août) : Arrivée à Patara, Gelemiş, Kumluova, le Lêtốon

Épisode précédent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 7 août) : Pamukkale, le château de coton et le martyrium de l’apôtre Philippe, Hiérapolis

Bulletin météo de la journée (mercredi) :

  • 10h00 : 35.8°C / humidité : 27% / vent 33 km/h
  • 14h00 : 38.9°C / humidité : 19% / vent 9 km/h
  • 22h00 : 39.6°C / humidité : 64% / vent 7 km/h

C’était mon dernier jour au Kaş Marin Hotel. Je quitte l’hôtel sans vraiment regretter. Je n’étais pas là pour faire bronzette, juste me poser un peu et avoir un point de chute dans les environs, guère plus. L’air mafieux du patron, le personnel à l’œil un peu torve, tout ceci était le cadet de mes soucis. Comme on m’a fait payer au début du séjour — on ne sait jamais, des fois que je me carapate à travers la Turquie avec une voiture immatriculée à Izmir — je prends mon petit déjeuner, je file à la chambre pour enfiler mon maillot de bain et je retourne ranger ma valise pour m’échapper loin de là après avoir déposé la clé sur le comptoir. J’évite soigneusement de regarder autour de moi. Dommage, je n’aurais pas laissé une bonne image du Français moyen, mais là, je rends la monnaie de ma pièce.

Turquie - jour 13 - Letôon, Kumluova - 001 - Kas

Il est quand même l’heure de déjeuner, alors je prends la direction de la ville, dans le petit restaurant où j’ai pris à manger à emporter (göturmek) avant-hier (au Lykia Café) et je suis à peine posé sous les ventilateurs que le muezzin commence à chanter, tandis que des petits chats font les imbéciles sous les tables. Je mange un plat d’Ev mantı (raviolis à la viande et à la crême) et une assiette de frites.

Je prends la route tranquillement. Il n’y a qu’une trentaine de kilomètres entre mes deux points de chute et je prends le temps, un peu, de regarder le paysage et je tourne lorsque je vois le panneau marron indiquant Patara. Patara n’est pas une ville en soi, mais le nom que le hameau a pris en relation avec le site archéologique qui se trouve au bout de la route. Il me semble, mais je n’en suis pas certain, que la petite ville est en fait la ville de Gelemiş. Ce n’est finalement qu’une route bordée de quelques maisons et d’hôtels, quelques commerçants et rien d’autre. En cherchant au premier abord l’hôtel, je me retrouve en cinq minutes tout au bout de la ville à remonter de l’autre côté de la vallée sur les hauteurs ; là, je peux constater l’étendue des dégâts. On sent que Patara n’est plus ce qu’elle était ; de grands hôtels désormais fermés, abandonnés, des bâtisses immenses désertées et qui ne retrouveront jamais leur faste d’antan. Continue reading

Dans les sables du Taklamakan, Sven Hedin

Sven Hedin est un personnage qui a beaucoup fait pour la découverte de certains territoires, comme le désert du Taklamakan ou le Pamir que son métier de géographe lui a permis de cartographier avec détail. Ses explorations ont été pour la plupart périlleuses et la première qu’il a menée dans le désert du Taklamakan aurait pu vraiment mal tourner et finir de manière tragique si lui-même et ses guides n’avaient pas eu la volonté de s’en sortir jusqu’au bout.

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Brusquement le soleil se voila et disparut dans une obscurité profonde.
… Une sensation de cataclysme imminent nous enveloppe. Au loin on entend un crépitement ; de minute en minute il se rapproche… Un coup de vent, puis une rafale terrible. Les arbres tordus par l’ouragan se brisent avec des craquements épouvantables. Pendant quelques instants c’est un fracas terrible. En même temps, des tourbillons de poussière nous aveuglent nous étouffent. Fouetté par le souffle irrésistible de la tourmente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impression d’engloutissement.
La tempête ne dure que quelques heures ; le lendemain le ciel était cependant encore tellement chargé de poussière, que tout vue était masquée dans un faible rayon.

La seconde expédition, plus calme, n’a pas non plus été une sinécure, car pris dans les températures glaciales de la nuit désertique, les hommes ont quand même souffert de conditions extrêmes.

Dans cette région l’eau se rencontre à une faible profondeur (2,40 m ; 1,81 m ; 1,67 m) ; néanmoins, le sol était gelé sur une épaisseur de 22 cm, le creusement d’un puits exige un long travail. Partout la position de la nappe souterraine est indiquée soit par la présence d’un tamaris ou d’un peuplier (Populus diversifolia), soit par des traces d’humidité dans la couche de sable superficielle. Ici, comme dans les vallées du Yarkand-Daria ou de l’Oughuen-Daria, sa salinité diminue à mesure que l’on s’éloigne du fleuve, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Sven Hedin - expédition

Si l’expédition de Hedin relève de l’exploit et faillit tourner à la catastrophe, les contacts avec les populations sont pour le moins surprenants et relève d’un véritable soin à ne pas rompre l’état de fragile équilibre dans lequel vivent des populations éloignées des centres de pouvoir.

Nous appelons, nous crions, aucune réponse. Les guides partent fouiller le bois dans différentes directions ; une demi-heure après, l’un d’eux ramène un naturel et une femme. Surpris par notre arrivée, ces pauvres gens s’étaient enfuis, dans la crainte de mauvais traitements. Une fois remis de leur terreur, ils me donnent des renseignements très importants. J’apprends ainsi que jusqu’au point où le fleuve se perd dans les sables, la forêt est habitée par des bergers qui gardent des moutons appartenant  à des marchands de Keria. Chaque troupeau compte de trois cents à deux mille têtes, et chaque propriétaire a l’usage exclusif d’une zone déterminée de pâturage. L’effectif de cette petite tribu de pasteurs ne dépasse pas 150 individus.
Perdus dans des forêts vierges, enveloppés d’immenses déserts, ces indigènes demeurent complètement séparés du reste du monde. Jamais pour ainsi dire ils ne quittent ces bois, et à part leurs voisins et de loin en loin les propriétaires des troupeaux, jamais ils ne voient un être humain. Les fonctionnaires chinois ignorent même l’existence de ces clans de bergers. Pour ne pas attirer sur ces primitifs les exigences d’un fisc sans pitié, je me suis gardé à mon retour de les renseigner à cet égard.

Sven Hedin - expédition 2

La vie de Sven Hedin, si elle fut passionnante sur le plan de l’exploration et des découvertes géographiques dont il est responsable, ne fut pas exemplaire à tout point de vue. Il se compromit gravement avec le régime nazi du Troisième Reich. Même s’il fit beaucoup pour éviter la mort à certains de ses compatriotes norvégiens, il ne renia jamais ses affinités pour le régime et paya cher de sa personne ses errements en finissant sa vie dans la disgrâce.

Sven Hedin, Dans les sables du Taklamakan
Éditions Nicolas Chaudun, 2011

Liens :

Les nuits du Caire, Gilbert Sinoué

This is Cairo....This is my hometown.

Photo © Marwa Morgan

Tout nouvellement sorti dans une petite collection chez Arthaud, le livre de Gilbert Sinoué, Les nuits du Caire, est un vrai grand bol d’air frais. Le narrateur, un Égyptien chrétien né au Caire mais qui a passé sa vie en France, revient en pleine révolution pour retrouver la femme qu’il a aimé quarante ans auparavant dans l’espoir de refonder quelque chose. Sur son chemin, ceux qui ont fait la révolution, les foules en colère, les islamistes qui l’enlèvent avant de se rendre compte qu’ils ont connu son propre père… Son parcours jusqu’à l’appartement de sa bien-aimée, Myriam, sera jonché des ombres de son passé, dans un Caire bouleversé où il ne reconnaît plus rien.
Alors au bout du chemin, il ne reste plus rien, à part les souvenirs…

Lorsque je l’aperçus, ce fut comme un jaillissement de lumière, l’éclatement d’un soleil. A un souffle de moi. Ses parents l’accompagnaient.
Elle ne pouvait être réelle ! Cette blancheur ! L’éclat de ce teint ! Ces joues de lys et de roses. Ce cou d’albâtre. Cheveux noirs de jais, tressés dans le poudroiement des nuits du Caire. Lèvres serties dans le rubis et le corail. Et ses yeux. Ses yeux couleur opale comme la mer.
Elle ne pouvait être réelle.
Elle l’était pourtant.
Et je m’embarquai dans un rêve fou.

Gilbert Sinoué, Les nuits du Caire
Arthaud, 2003

#occupygezi

En soutien à la contestation qui secoue ces jours-ci la Turquie toute entière, le Perroquet Suédois revêt pendant quelques jours les couleurs de l’occupation, change de nom et n’hésite pas à crier à Erdoğan : “Her gün çapulcu değilim” (tous les jours, je suis un vandale). Toutes les photos viennent du Tumblr #occupygezi.

Istanbul au travers des yeux d’Orhan Pamuk

J’ai commencé Istanbul, d’Orhan Pamuk cet été, dans l’avion qui m’amenait à l’aéroport Atatürk pour la seconde fois. Pour la seconde fois j’arrivais à Istanbul que j’avais découvert quelques mois auparavant. J’en ai lu une centaine de pages et puis j’ai laissé tomber parce que je n’étais pas dans de bonnes dispositions. Et puis pour tout dire, je n’ai pas vraiment accroché car plus qu’un livre sur la ville, c’est une fresque en forme d’autobiographie avec la ville en toile de fond, un substrat sans lequel l’auteur ne serait pas ce qu’il est, comme un esprit fondu dans un corps. L’un n’existerait pas sans l’autre, alors on assiste au grand déshabillage de l’auteur stambouliote, prix Nobel de littérature 2006 et dont le nom signifie « coton », parfois avec une certaine impudeur qu’on préférerait peut-être ne pas connaître…

Turquie - jour 1 - Istanbul - 28 - Eminönü, Nurettin Alptogan Vapuru

Toujours est-il qu’à la sortie de ce livre, je vois la ville sous un autre angle, au travers du prisme de celui qui en est une émanation pure, et qui n’a jamais pu quitter les quartiers de sa vie, Nişantaşı et Cihangir. A un moment donné, dans le premier tiers de son livre, on assiste à une tirade d’une huitaine de pages absolument superbes, d’une justesse terrible et pour qui ne connaît pas (encore) Istanbul, c’est à la fois une ode et une réquisitoire…

Cependant maintenant, je m’efforce de parler non pas de la mélancolie d’Istanbul, mais du hüzün (qui ressemble à cette dernière), de ce sentiment intériorisé avec fierté et en même temps partagé par toute une communauté. Cela signifie avoir la capacité de voir les lieux et les moments où le sentiment lui-même se mêle à l’environnement qui le communique à la ville. Je parle des fins de journée qui arrivent tôt, des pères qui rentrent à la maison un sac à la main, sous les lampadaires des quartiers retirés. Je parle aussi des bouquinistes âgés qui, après une crise économique comme il en survient si fréquemment, attendent le client toute la journée en grelottant de froid dans leur boutique, je parle des coiffeurs qui se plaignent que les gens après la crise se fassent moins  souvent raser; je parle des marins qui, un seau à la main, nettoient les vieux vapur du Bosphore amarrés aux embarcadères déserts, un œil sur la petite télévision en noir et blanc posée plus loin, avant de plonger dans le sommeil sur leur bateau; je parle des enfants qui jouent au football dans les étroites rues pavées, entre les voitures ; je parle des femmes en foulard, un sac plastique à la main, attendant sans dire un mot un autobus qui décidément ne vient pas, à une station perdue ; je parle des hangars à caïques vides des anciens Yalı, des maisons de thé pleines à craquer de chômeurs, des proxénètes patients qui arpentent le trottoir, les soirs d’été, avec l’espoir de trouver un touriste, bien ivre sur la plus grande place de la ville.
Je parle des foules qui, les soirs d’hiver, se dépêchent pour ne pas manquer le vapur, des femmes qui, attendant leur mari ne rentrant jamais à la maison le soir, entrouvrent les rideaux pour jeter un coup d’œil dans la rue ; je parle des vieux à turban qui vendent dans les cours des mosquées des petits opuscules religieux, des chapelets et des onguents de pèlerin ; je parle des entrées de dizaines de milliers d’immeubles qui se ressemblent désespérément toutes, des constructions en bois transformées en bâtiments municipaux – à l’époque où ils étaient des konak dépendants du Palais, chaque lame de leur parquet gémissait bruyamment au moindre pas ; des balançoires cassées dans les parcs déserts, des sirènes des vapur dans le brouillard, des murailles de la ville, héritées de Byzance, dans un état de décrépitude avancé, des emplacements de marché qu’on vide le soir venu, des anciens tekke, tombés en ruine, des dizaines de milliers d’immeubles à la face décolorée par la pollution, la rouille, la suie et la poussière, des mouettes qui restent sans bouger sous la pluie, perchées sur les pontons rouillés couverts de moules et de mousse, des immenses konak centenaires qui crachent par une unique cheminée une fluette fumée visible seulement les jours les plus froids de l’année, des foules d’hommes pêchant sur le pont de Galata, des grandes salles froides des bibliothèques, des photographes ambulants, de l’odeur de mauvaise haleine de ces salles – qui, jadis, étaient des cinémas somptueux aux plafonds dorés – transformées en lieux de projection de films porno où les hommes pénètrent tout honteux -, des avenues où tu ne pourrais pas voir une seule femme après le coucher du soleil ; des foules agglutinées, les jours chauds et ventés, aux portes du quartier des prostituées sous contrôle de la municipalité, des jeunes femmes qui font la queue à l’entrée des boutiques où la viande est vendue à bas prix, des lampes grillées des guirlandes lumineuses tendues entre les minarets les jours de fêtes religieuses, des affiches murales déchirées et noircies çà et là, des rues sales de la ville qui aurait été transformée en musée si on avait été dans un pays occidental, des voitures américaines fatiguées, rescapées des années cinquante et utilisées comme dolmuş, qui geignent atrocement dans les raidillons abrupts, des foules qui remplissent à ras bord les autobus, des mosquées dont les placages et les gouttières en plomb sont constamment volés, des cimetières qui vivent, au cœur de la ville, à la manière d’un monde parallèle et de leurs cyprès, des lampes falotes allumées le soir à l’intérieur des vapur en service entre Kadıköy et Karaköy, des petits enfants qui essaient de vendre un paquet de mouchoirs au moindre passant, des tours à horloge que personne ne regarde, des coups que reçoivent les enfants le soir chez eux, ainsi que des victoires ottomanes qu’ils lisent dans leurs livres d’histoire, de l’attente craintive des « employés » lors des couvre-feu décrétés fréquemment sous prétexte d’un recensement des électeurs, d’un dénombrement de la population ou d’une recherche de terroristes, du courrier des lecteurs coincé dans un petit coin des journaux – et que personne ne lit – avec des phrases du genre « la coupole de la mosquée de notre quartier, vieille de trois cent soixante-dix ans et des poussières, menace de s’effondrer ; que fait l’État? » ; des parties cassées – chaque fois à un endroit différent – de chacune des marches d’escalier des passages souterrains ou aériens situés dans les lieux les plus fréquentés de la ville, de l’homme qui vend à la même place depuis quarante ans des cartes postales d’Istanbul, des mendiants qui surgissent devant vous du recoin le plus improbable et des mendiants qui eux, toujours dans le même recoin, vous disent chaque jour les mêmes mots, de l’odeur forte des toilettes qui vous monte soudain aux narines dans les avenues populeuses, dans les vapur et les passages, des jeunes filles qui lisent les colonnes « Güzin Abla » du journal Hürriyet, des couchers de soleil qui teignent en rouge orangé les fenêtres à Üsküdar, de ces heures les plus matinales où tout le monde dort sauf les pêcheurs qui prennent la mer, des trois chats se mourant d’ennui et des deux chèvres à l’intérieur de cages dans cet endroit qu’on ne peut même pas qualifier de zoo, au parc de Gülhane, des chanteurs de troisième catégorie imitant dans les sordides clubs de nuit les stars de la pop turque et les chanteurs américains, et aussi des chanteurs de première catégorie, des élèves qui s’ennuient à mourir dans les cours d’anglais interminables où en six ans on n’apprend rien d’autre que « yes » et « no », des migrants qui attendent sur le quai de Galata, des belles femmes en foulard qui négocient, honteuses, dans les marchés forains, les soirs d’hiver – au moment où les vendeurs commencent à démonter leurs étals et à tout replier -, tout ce qui reste : légumes, fruits, détritus, papiers, sacs plastique, sacs, boîtes, surplus de caisses; je parle des jeunes mères qui marchent péniblement dans la rue avec leurs trois enfants, de la vue qu’on a sur la Corne d’Or quand on regarde en direction d’Eyüp, depuis le pont de Galata, des vendeurs de simit en faction sur le quai, dans l’attente du client, perdus dans la contemplation du paysage ; des sirènes de vapur qui sonnent toutes en même temps au loin, chaque année, alors que toute la ville observe respectueusement une minute de silence, avec foi, en mémoire d’Atatürk ; des fontaines de quartier centenaires transformées en tas de marbre aux robinets arrachés, de ces fontaines qui demeurent à présent sous le niveau de la route – à force de mettre et de remettre des couches d’asphalte généreusement déversées sur les pavés -, alors que jadis on y montait par une volée de marches, des jeunes filles qui travaillent pour les salaires les plus bas de la ville, parfois jusqu’au matin, pour pouvoir faire face à une commande, sur des machines à coudre ou à boutonner à présent entassées et coincées dans des appartements d’immeubles situés dans les rues adjacentes – et où durant mon enfance, le soir, les femmes et leurs enfants des familles des classes moyennes, des docteurs, des avocats et des enseignants écoutaient la radio -, je parle de l’état d’usure et de délabrement de tout ; de la ville entière qui contemplait, à l’approche de l’automne, les cigognes venues des Balkans, de l’Europe de l’Est ou du Nord, et qui, filant vers le sud, passaient au-dessus du Bosphore et des Îles aux Princes, et je parle des foules d’hommes qui rentraient chez eux en fumant frénétiquement après les matchs de l’équipe nationale qui se soldaient toujours par une sévère défaite quand j’étais enfant.
Quand on perçoit bien ce sentiment et les paysages, les endroits et les gens qui le diffusent à la ville, quand on a été élevé avec lui, à partir d’un certain point, d’où que l’on regarde la ville, ce sentiment de hüzün acquiert une netteté perceptible dans le paysage et chez les gens – un peu à la manière de cette buée qui, les froids matins d’hiver, alors que le soleil fait soudain son apparition, commence à virevolter subtilement au-dessus des eaux du Bosphore.

Orhan Pamuk, Istanbul (İstanbul: Hatıralar ve Şehir)
Traduit du turc par Savas Demirel, Valérie Gay-Aksoy et Jean-François Pérouse
Gallimard 2003, 2007 pour la traduction française

Histoire naturelle des mammifères, Wermer, Maréchal, Huet, C. de Lasteyrie, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Frédéric Cuvier

Voici une très belle série d’illustrations provenant de l’Histoire naturelle des mammifères rédigée au début du XIXème siècle par deux personnages centraux de la zoologie et de l’histoire naturelle en France ; Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier, dont on retrouve d’ailleurs le nom sur les plaques de rues aux abords du Jardin des Plantes à Paris. Décomposée en six tomes (dont il me manque le quatrième), cette œuvre uniquement composée d’illustrations (en illustration d’un texte) est un monument de beauté par sa qualité de reproduction et la diversité des espèces reproduites. Le lithographe en est également l’éditeur, Charles de Lasteyrie.

Les cinq tomes sont disponibles à la consultation et au téléchargement sur Gallica.

  1. Illustrations de Histoire naturelle des mammifères – Tome 1
  2. Illustrations de Histoire naturelle des mammifères – Tome 2
  3. Illustrations de Histoire naturelle des mammifères – Tome 3
  4. Illustrations de Histoire naturelle des mammifères – Tome 4
  5. Illustrations de Histoire naturelle des mammifères – Tome 5
  6. Illustrations de Histoire naturelle des mammifères – Tome 6

Le « manchot de Lépante »

Le 7 octobre 1571, dans le golfe de Lépante (l’actuelle Naupaktos), eut lieu une bataille qui eut une retentissement énorme dans le monde chrétien. La Sainte Ligue soulevée par le pape Pie V rassembla les marines vénitiennes et espagnoles pour contrer l’expansionnisme dévastateur de l’empire ottoman, alors au faîte de sa gloire. La prise de Constantinople date alors d’un petit siècle et le sultan alors en place est le fils de Süleyman le Magnifique, Selim II, un personnage idiot, fruste et alcoolique. Cet événement fait date car les Ottomans se sont pris une déculottée monumentale, perdant soixante-dix pour-cents de leur flotte et près de 30 000 hommes, pour la plupart des esclaves grecs employés aux rames.

Andries van Eertvelt - Navires en perdition pendant la bataille de Lépante (1571), 1623. Museum of Fine Arts, Ghent.

Le livre de Michel Lesure, simplement nommé Lépante, fait la lumière sur la bataille elle-même, ses préparatifs et son déroulement à grand renfort de documents d’époque et pour une fois, pas simplement des archives européennes, mais aussi de documents provenant des archives des sultans. Les choses prennent une autre coloration, car si l’on estime que suite à cette bataille navale d’envergure, mal menée par les Turcs, leur domination et la terreur qu’ils faisaient régner sur la Méditerranée s’arrêta net, c’est en réalité une défaite qui engendra le regain de la flotte dans un premier temps et dans un second l’arrêt de la poussée des pays chrétiens pour conquérir la Terre Sainte. Les Vénitiens dont l’économie basée sur ses échanges avec l’Orient et la Route de la Soie est exsangue et les Espagnols bien plus tournés vers les affaires de la religion que vers celles de la politique, suivis de loin par les Français empêtrés dans les retentissements du massacre de la Saint Barthélémy, n’ont plus guère d’intérêt pour partir au loin combattre pour récupérer ce qui leur a été depuis longtemps confisqué. Si la bataille de Lépante est une défaite des Ottomans, c’est avant tout la victoire de l’Islam sur l’Occident, une autre vision des choses.

Andrea Vicentino - La bataille de Lépante, 1603, Palazzo Ducale, Venise

Parmi les combattants de cette légendaire bataille se trouvait un homme qui raconte sa capture, un homme qui perdit l’usage de sa main gauche et qu’on finit par appeler le « manchot de Lépante ». Il resta captif pendant cinq ans dans les geôles du bey d’Alger. Cet homme s’appelle Miguel de Cervantes… Je ne sais pas pourquoi, mais en lisant son témoignage, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire et de penser à Don Quichotte…

En ce jour où fut brisé l’orgueil ottoman, parmi tant d’heureux qu’il fit (car les chrétiens qui y périrent eurent plus de bonheur encore que ceux qui restèrent vivants et vainqueurs), moi seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir comme au siècle de Rome une couronne navale, je me vis, dans la nuit qui suivit cette fameuse journée, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici comment m’arriva cette cruelle disgrâce. Uchali, roi d’Alger, heureux et hardi corsaire, ayant attaqué et pris à l’abordage la galère capitane de Malte, où trois chevaliers restaient seuls vivants, et tous trois grièvement blessés, la capitane de Jean André. Doria vint à son secours. Je montai cette galère avec ma compagnie, et faisant ce que je devais en semblable occasion, je sautai sur le pont de la galère ennemie, mais elle s’éloigna brusquement de celle qui l’attaquait et mes soldats ne purent me suivre. Je restai seul, au milieu des ennemis, dans l’impuissance de résister longtemps à leur nombre. Ils me prirent à la fin, couvert de blessures, et comme vous savez, Seigneurs, que Uchali parvint à échapper avec toute son escadre, je restai son prisonnier. Ainsi je fus le seul triste parmi les heureux, le seul captif parmi tant de prisonniers.

Michel Lesure, Lépante
Folio Histoire
1972 (Julliard)