Sainte-Sophie

L’église atmosphérique

Autrefois, je n’aimais pas beaucoup lire les préfaces, dont je ne voyais pas forcément l’intérêt. Le texte original est forcément plus intéressant, et puis j’étais souvent dans la perspective d’un gain de temps maximum, alors la préface, hop, on zappe.
Pourtant, certaines d’entre elles sont de véritables petits bijoux et en commençant Route d’Oxiane de Robert Byron, je suis tombé sur ces mots qu’a écrit un certain Bruce Chatwin, dans une préface solaire, d’une efficacité redoutable, reprenant lui-même des morceaux de textes de Byron, comme dans cet extrait :

[…] les spécialistes argueront que, si Byron a pu faire montre de qualités lyriques certaines dans ses descriptions, il n’a jamais été un « érudit » — et ils auront, en un sens, raison. Mais, bien souvent, il transcende la banale science par sa mystérieuse faculté de juger l’état d’avancement d’une civilisation à son architecture, et de traiter les édifices anciens et les hommes d’aujourd’hui comme deux aspects d’une même continuité historique. Déjà dans The Byzantine Achievement, écrit à l’âge de vingt-cinq ans, on trouve quatre lignes qui en disent à peu près autant sur le schisme entre l’Eglise d’Occident et celle d’Orient qu’une rangée de gros volumes :

L’existence de Sainte-Sophie est atmosphérique ; celle de Saint-Pierre puissamment, immédiatement, matérielle. L’une est une église pour Dieu ; l’autre est une salle de réception pour ses représentants. L’une est dédiée à la réalité, l’autre à l’illusion. En fait Sainte-Sophie est grande et Saint-Pierre bassement, tragiquement, petite.

Bruce Chatwin, préface, août 1980,
in Robert Byron, Route d’Oxiane,
Payot et Rivages, 2002

Dans les bagnes de Malte

Alleway; Mdina, Malta

Mdina, Malte - Photo © John Haslam

Les esclaves sont comptés tous les soirs, avant d’être enfermés. Et la crique des galères, au Borgu, est fermée par une chaîne. Si le nombre n’y est pas, des coups de canon annoncent à la ville le nombre de manquants, présumés en fuite. Il existe de nombreuses prisons-dortoirs : les caves-cathédrales de Saint-Angelo, les bagnos de La Valette, de Borgu et de Sanglea. Le mot bagno (bagne) vient de Constantinople. Il fait référence aux bains publics qui ont été utilisés pour enfermer les esclaves sous les Byzantins.

Daniel Rondeau, Malta Hanina
Grasset & Fasquelle, 2012

Panaji - Goa - Eglise de l'Immaculée Conception

Goa, un petit morceau de Portugal

J’aime ces bouts du monde qui disent autre chose que le pays dans lequel ils sont, qui trahissent un passé douloureux ou heureux, mais qui chantent encore les glorioles du passé en tapant délicatement du doigt sur la table et semble nous dire encore et toujours : « je ne suis pas d’ici, mais pas vraiment de là-bas non plus ». Immersion dans ce qu’il reste de portugais en Inde, un bout de Porto à l’autre bout du monde, avec ce petit détour par l’état de Goa et en particulier dans la ville de Panaji (Panjim), sous domination lusophone pendant près de 450 ans, jusqu’aux jours de 1961 qui virent ces terres redevenir indiennes.

india goa fatima restauraunt

Photo © Carl Parkes

Il est vrai qu’il restait encore quelques coins intacts : les étroites ruelles pavées, au tracé hasardeux, de Fontainhas, le plus vieux quartier de Panjim. On dirait un petit morceau de Portugal échoué sur la rive de l’océan Indien. Des vieilles filles en robe à fleurs lisent le journal du soir sur leur véranda et bavardent en portugais. Si vous vous promenez là en fin de journée, vous tombez sur des scènes impossibles à imaginer ailleurs en Inde : des violonistes jouent du Villa-Lobos devant la fenêtre ouverte ; des oiseaux en cage pépient sur des balcons style Art nouveau, donnant sur des petites piazzas pavées sur des carreaux rouges. Vous verrez de vieux bonshommes en pantalon de lin fraîchement repassé, coiffés d’un feutre, sortir en groupes des tavernes et, la canne à la main, marcher d’un pas chancelant sur les pavés, en longeant des files de vieilles Coccinelles des années cinquante, toutes cabossées et livrées à la rouille. Une douceur méditerranéenne palpable, presque visible, baigne ces rues.

William Dalrymple, L’âge de Kali
A la rencontre du sous-continent indien
Libretto, 1998

Photo d’en-tête © Akshay Charegaonkar

Et pourquoi pas alors un lieu où pourraient se retrouver des Juifs et des musulmans ?

Si un jour vous allez à Istanbul, vous pourrez voir à quel point les Turcs musulmans ont été respectueux des lieux de prière chrétiens en les convertissant en mosquées lorsqu’en 1453 ils conquirent la Rome d’Orient, en répandant sur le sol de l’eau de rose et en badigeonnant d’une simple épaisseur de chaux blanche les représentations non conformes à l’esprit de la religion. Mohammed Aïssaoui, dans L‘étoile jaune et le croissant, nous parle de l’Algérie qui accueillait des Juifs et en particulier d’Oran où se trouve une des plus grandes synagogues d’Afrique du Nord ; si elle fut confisquée en 1972, elle fut simplement convertie en mosquée, dans le respect des confessions, ce qui laisse l’auteur songeur sur ces lieux qui n’ont pas de mémoire et qui auraient vocation à rapprocher les Hommes.

Synagogue d'Oran

Synagogue d’Oran

Ainsi, cette grande synagogue d’Oran a été transformée en mosquée sans aucune retouche. Ça ne remonte pas à si longtemps — c’était en 1975. Je croyais que les lieux avaient une âme, un esprit. Qu’ils pouvaient être purs, ou impurs. Je suis étonné de voir le vendredi une foule de musulmans entrer dans cette synagogue… pardon, dans cette mosquée. Ainsi, les lieux n’auraient pas de mémoire. Une synagogue peut devenir une mosquée, et ça n’a l’air de gêner personne — alors que vous n’arrivez pas à faire manger un musulman dans une assiette déjà utilisée par un Juif. Et vice versa.

Intérieur de la synagogue d'Oran

Intérieur de la synagogue d’Oran

La légende dit que l’on aurait amené dans cette synagogue des pierres de Jérusalem. On y met les pieds, on prie, on espère. Des Juifs y ont prié, espéré… Puis, des musulmans y ont prié, espéré. Et pourquoi pas alors un lieu où pourraient se retrouver des Juifs et des musulmans ? Parfois les hommes me sidèrent.
A Alger aussi, des synagogues ont été transformées en mosquées.
Dans les documents retrouvés aux archives d’Oran, je lis des phrases qui surprendraient aujourd’hui, et je souris. Un exemple, déniché dans une sorte d’atlas de l’époque : « En 1938, la France compte 25 millions de sujets musulmans. » Ça me fait sourire, parce que les nostalgiques de l’ancien empire colonial n’y avaient pas pensé. « La France compte 25 millions de musulmans », la phrase effraieraient certains aujourd’hui…

Mohammed Aïssaoui, L’étoile jaune et le croissant
Gallimard, 2012

Landi Kotal

Le bout du monde à Landi Kotal

Lorsque j’étais gamin, je jouais avec des petits soldats de plastique que je faisais se battre au milieu du salon chez mes grands-parents, avec le plus total mépris pour les populations civiles. Bataille des Ardennes, Waterloo, Alésia, tout y passait ; je refaisais le monde avec ces morceaux de plastique à l’échelle 1:72 que je me plaisais parfois à peindre pour plus de réalisme. J’ai gardé toutes ces boîtes en carton dans le grenier de ma grand-mère et je me rappelle avoir acheté une boîte en particulier ; la Colonial India British Infantry, et au-dessus de ce titre de la boîte ESCI n°232 se trouve cet intitulé : Indian War Kiber Pass British Infantry. Le fait de voir ces soldats anglais ressemblant plus à des Indiens qu’à des sujets de Sa Majesté me posait question et Kiber Pass était pour moi comme une énigme que je n’arrivais pas à résoudre. Du coup, ces soldats ne se sont jamais battus car je ne comprenais pas qui étaient leur ennemis.
La Passe de Khyber, qu’on appelle aussi le défilé de Khaïber, est en réalité le col immense qui sépare l’Afghanistan et le Pakistan, long de 58 km où il existe une route construite par les Anglais depuis 1879.

Albert Chalcroft, The King's Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937

Albert Chalcroft, The King’s Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937 - Photo © Marti Bogie

Depuis Alexandre le Grand, cet endroit est réputé pour être un lieu de passage presque obligé pour passer d’un point cardinal à l’autre. Aujourd’hui encore, le mot talibans est associé à ce lieu. Cette situation particulière a valu aux contrebandiers de s’installer précisément au centre de ce col, où la petite ville de Landi Khotal s’est développée sur le sang des innombrables Pakistanais et Afghans, mais aussi des Anglais qui sont venus se fourvoyer dans ces montagnes inhospitalières. Un lieu sinistre que William Dalrymple décrit avec la chair de poule.

Certes, la gare de Landi Khotal semblait avoir été construite dans l’idée qu’on devait s’attendre au pire. Elle ressemblait plus à une forteresse qu’à une tête de ligne, avec ses solides murs de pierre percés d’étroites meurtrières. Au quatre coins, des tourelles couvraient chaque angle de tir. Les maisons voisines avaient été rasées pour laisser le champ libre au combat. L’Afghanistan est à moins d’un kilomètre : ce lieu fut autrefois la première ligne de défense de l’Empire britannique.
D’épaisses grilles protégeaient les fenêtres, et les portes étaient en acier renforcé. Cependant, l’une d’elles avait été arrachée de ses gonds et je me hissai jusque là pour explorer l’intérieur. Un quadrilatère de salles donnant sur un gazon, formant une sorte de cloître, évoquait quelque peu le dernier combat de Cluster. On sentait, instinctivement, que quelque chose de terrible s’était passé là : les hommes des tribus avaient peut-être crucifié le chef de gare ou étranglé le contrôleur. C’était le genre d’endroit où prenaient fin les nouvelles de Kipling, le héros victorien pur jus reposant, étripé, dans un défilé de la frontière, tandis que les vautours tournoient au-dessus de son cadavre :

Si tu es seul, blessé, dans les plaines d’Afghanistan,
Et que les femmes arrivent pour achever les survivants,
Couche-toi sur ton fusil, fais-toi sauter la cervelle ?
Et rejoins ton Dieu en soldat fidèle.

Dans le bureau du chef de gare, tout était resté dans l’état où, pour la dernière fois, un train avait gravi la passe. Le Pakistan Railways Almanach de 1962 était ouvert sur la table et de vieux livres de compte se couvraient de poussière sur une étagère. Cet endroit était sinistre et je n’eus aucune envie de m’y attarder.

Albert Chalcroft, The King's Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937

Albert Chalcroft, The King’s Regiment, Landi Kotal, Kyber Pass, 1937 - Photo © Marti Bogie

William Dalrymple, L’âge de Kali
A la rencontre du sous-continent indien
Libretto, 1998

Labrang - Xiahe

Dans la nuit froide de Labrang

De toutes les histoires de voyages que j’ai lues, il y en bien une que je pourrais emmener avec moi pour tout viatique, à fourrer dans ma besace avant tout départ, comme on pense à emmener avec soi un objet fétiche, précieux, sans qui la vie n’aurait pas cette teinte et cette épaisseur ; une lumière dans la nuit froide. C’est un petit livre que j’ai découvert au hasard. Je dis petit car il est au format poche, il est en fait extrêmement dense. Je l’avais emmené avec moi en Turquie dans l’espoir de le terminer, mais je n’ai pu m’y résoudre, il fallait que je prenne mon temps. J’ai mis plus d’un an à venir à bout des 546 pages de ce bel ouvrage.

Labrang - Xiahe

Photo © Adam Nowek

Colin Thubron, un bel anglais ténébreux dont on peut imaginer les pattes d’oie au coin des yeux, s’est perdu sur les routes de l’Asie, de la Russie au Kailash, des routes dangereuses d’Afghanistan aux chemins qu’a tracé Alexandre le Grand. Il en a ramené un livre solaire, une ode parfaite en tout point, le genre de livre qu’on pourrait consacrer livre d’une vieL’ombre de la route de la soie (Shadow of the Silk Road, 2006) entre dans mon panthéon personnel des plus beaux livres, pas très loin de Bouvier.
Arrêt à Xiahe, au monastère de Labrang (Labrang Tashi Khyil, བླ་བྲང་བཀྲ་ཤིས་འཁྱིལ་), un des six plus grands monastères du bouddhisme tibétain.

Labrang - Xiahe

Photo © Adam Nowek

 

Je débarque dans la nuit et le froid de Labrang. Je suis encore à près de cinq cents kilomètres de la frontière tibétaine. Les éclairages s’estompent à mesure que j’avance dans la rue, où des Hui et des Chinois tiennent boutique aux abords de la ville monastique. La neige crisse sous mes pieds, poudreuse et solitaire et, dans l’obscurité, quelque part devant moi, éclate le braiment d’une trompe : on croirait un vieux dieu qui se racle la gorge. Une allégresse familière monte en moi : le sentiment enfantin d’être sur le point de pénétrer dans l’inconnu, dans une altérité parfaite. Le corps devient léger, vibrant. La nuit s’emplit de constructions à demi sorties de l’imagination, de voix incompréhensibles. Une expérience indissociables de la solitude et d’une crainte vestigiale : on ignore où mène la route et qui on va trouver là.

Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie
Gallimard, 2010

Photo d’en-tête ©  Evgeni Zotov

On devrait toujours être légèrement improbable. – Oscar Wilde