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Tvøst

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Mer­cre­di et jeudi

MER­CRE­DI — Le vent

Le vent chan­gea pen­dant la nuit.

Bárður le sut avant de le sen­tir — il le sut parce que l’hô­tel chan­gea de voix. Les bâti­ments, aux Féroé, sont des ins­tru­ments. Chaque direc­tion de vent pro­duit un son dif­fé­rent dans les char­pentes, les huis­se­ries, les inter­stices entre les planches. Un nord-ouest fait sif­fler les baies vitrées de la salle de res­tau­rant — un sif­fle­ment aigu, conti­nu, presque musi­cal. Un sud fait vibrer la porte de ser­vice de la cui­sine, celle qui donne sur la col­line, un trem­ble­ment sourd, irré­gu­lier, comme un cœur malade. Et ce qui souf­flait cette nuit-là, ce n’é­tait ni l’un ni l’autre. C’é­tait un vent d’est. Un vent rare. Un vent qui venait de la Nor­vège, qui avait tra­ver­sé la mer du Nord, qui char­riait une odeur dif­fé­rente — plus sèche, plus miné­rale, une odeur de conti­nent — et qui fai­sait chan­ter le toit de l’hô­tel, le toit d’herbe, avec un mur­mure grave et conti­nu que Bárður, allon­gé dans le noir à quatre heures du matin, écou­ta comme on écoute quel­qu’un qui parle dans son sommeil.

Le vent d’est, aux Féroé, est un vent de chan­ge­ment. Les vieux le disaient. Óli le disait. Quand le vent vient de l’est, quelque chose arrive. Pas for­cé­ment quelque chose de mau­vais. Pas for­cé­ment quelque chose de bon. Quelque chose.

Bárður se leva. Mon­ta. Cuisina.

*

Eiri­kur des­cen­dit à sept heures.

C’est Rannvá qui le vit la pre­mière. Il appa­rut dans le hall comme une appa­ri­tion — mince, pâle, les che­veux apla­tis d’un côté parce qu’il avait dor­mi des­sus, un polo noir trop grand pour lui qui devait être l’an­cien uni­forme de quel­qu’un d’autre. Il avait les yeux gon­flés et les mains dans les poches et cette expres­sion des gens qui font quelque chose non pas parce qu’ils le veulent mais parce que l’al­ter­na­tive — la scène, le conflit, l’ef­fort de résis­ter — leur paraît plus fati­gante encore que l’obéissance.

— Bon­jour, Eiri­kur, dit Rannvá.

— Bon­jour.

— Tu sais com­ment fonc­tionne le sys­tème de réservation ?

— Non.

— Viens, je te montre.

Elle le mon­tra. L’é­cran, le logi­ciel, les check-in, les check-out, les demandes spé­ciales — chambre avec vue, oreiller sup­plé­men­taire, régime ali­men­taire. Eiri­kur écou­tait avec l’at­ten­tion flot­tante des ado­les­cents, cette capa­ci­té à absor­ber l’in­for­ma­tion sans avoir l’air d’être pré­sent, comme un magné­to­phone lais­sé dans une pièce vide. Rannvá ne s’en for­ma­li­sa pas. Elle avait éle­vé deux filles. Elle connais­sait ce regard.

— Si quel­qu’un appelle et que tu ne sais pas quoi répondre, tu dis : « Un ins­tant, s’il vous plaît » et tu viens me cher­cher. Tu ne dis jamais non. Tu ne dis jamais « je ne sais pas ». Tu dis : « Un instant. »

— D’ac­cord.

— Et enlève tes écou­teurs quand tu es au comptoir.

Eiri­kur reti­ra ses écou­teurs. Les enrou­la autour de son poi­gnet, comme un bra­ce­let, comme un lien qu’on ne veut pas perdre tout à fait. Rannvá le regar­da un moment — pas avec sévé­ri­té, pas avec ten­dresse non plus, avec quelque chose d’in­ter­mé­diaire, une forme de vigi­lance calme, la vigi­lance de quel­qu’un qui sait que les choses prennent du temps et que la patience n’est pas une ver­tu mais une technique.

— Ton père est content que tu sois là, dit-elle.

Eiri­kur ne répon­dit pas. Mais il ne remit pas ses écouteurs.

*

Léone sor­tit.

Elle avait besoin de mar­cher, de voir, de sen­tir. Le car­net n’é­tait pas suf­fi­sant. Il lui fal­lait le corps — les pieds sur la terre, le vent sur la peau, les yeux grands ouverts. C’é­tait sa manière à elle de tra­vailler : s’im­pré­gner d’a­bord, écrire ensuite. Lais­ser le lieu entrer par tous les pores avant de le trans­for­mer en mots.

Tór­shavn, vue d’en bas, depuis le port, était une ville impro­bable. Pas une ville, en fait — un vil­lage qui s’é­tait mis à gran­dir sans tout à fait y croire. Les mai­sons modernes côtoyaient les mai­sons anciennes sans tran­si­tion, comme des phrases d’é­poques dif­fé­rentes dans un même texte. Ici, un super­mar­ché Bonus au néon jaune. Là, à vingt mètres, un hjal­lur — une cabane de séchage en bois noir, ouverte sur les côtés, d’où pen­daient des mor­ceaux de mou­ton qui pre­naient le vent comme du linge. L’o­deur. Léone s’ar­rê­ta. L’o­deur du ræst — âcre, pro­fonde, presque vivante — et der­rière, l’o­deur de la mer, et der­rière encore, le vent qui empor­tait tout. Elle pen­sa : ici, tout est expo­sé. La viande, les mai­sons, les gens. Rien ne se cache. Le vent inter­dit le secret.

Elle lon­gea le port. Les bateaux se balan­çaient plus fort que la veille — le vent d’est, celui que Bárður avait enten­du cette nuit, pous­sait les vagues dans le fjord et les coques cognaient contre les pon­tons avec un bruit sourd, régu­lier, comme un pouls. Des pêcheurs pré­pa­raient leurs lignes. L’un d’eux, un homme mas­sif au visage rouge, la salua d’un geste de la tête — pas un sou­rire, pas un mot, juste un mou­ve­ment du men­ton qui signi­fiait : je t’ai vue, tu existes, c’est suf­fi­sant. La poli­tesse féroïenne. Léone com­men­çait à la com­prendre. C’é­tait une poli­tesse de gens qui vivent les uns sur les autres depuis mille ans et qui ont appris que le meilleur moyen de coexis­ter est de ne pas en faire trop.

Elle mon­ta vers Tin­ganes. Le pro­mon­toire. Les mai­sons les plus anciennes de la ville — noires, basses, les toits d’herbe si verts qu’on aurait dit une pein­ture tru­quée. C’est là que le Løg­ting — le par­le­ment — s’é­tait réuni depuis le Xe siècle. Léone s’as­sit sur un muret. Devant elle, le port. Der­rière, la ville. Au-des­sus, le ciel, immense, en mou­ve­ment per­pé­tuel — des nuages gris qui cou­raient à une vitesse stu­pé­fiante, se déchi­raient, se refor­maient, et par les déchi­rures pas­sait une lumière blanche, vio­lente, presque chi­rur­gi­cale, qui illu­mi­nait un bout de mer pen­dant trois secondes avant de dis­pa­raître. Le ciel des Féroé, pen­sa Léone, est un film en accé­lé­ré. Vingt sai­sons dans une heure.

Un homme s’as­sit à côté d’elle. La soixan­taine, barbe blanche, bon­net de marin, un jour­nal plié sous le bras — Dim­malæt­ting, le quo­ti­dien féroïen. Il ne la regar­da pas. Sor­tit une pipe. L’al­lu­ma avec une dex­té­ri­té que le vent sem­blait res­pec­ter — la flamme ne trem­bla pas. Tira. Souf­fla. L’o­deur du tabac se mêla à l’o­deur du sel et de l’herbe mouillée.

— Fran­çais ? dit-il sans la regarder.

— Oui.

— Tou­riste ?

— Jour­na­liste.

Il hocha la tête. Tira sur sa pipe.

— Vous écri­vez sur quoi ?

— La cui­sine. L’Hô­tel Føroyar. Le chef.

— Bárður.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Tout le monde connais­sait Bárður. Cin­quante mille habi­tants. Tout le monde connais­sait tout le monde.

— Bon cui­si­nier, dit l’homme. Bon chas­seur aussi.

— Chas­seur ?

L’homme la regar­da pour la pre­mière fois. Les yeux très bleus, très clairs, avec cette trans­pa­rence qu’ont les yeux des gens qui ont pas­sé leur vie à regar­der la mer.

— Grin­da­dráp, dit-il. Vous savez ce que c’est ?

— Non.

Ce n’é­tait pas tout à fait vrai. Léone avait lu des choses, vague­ment, dans ses recherches. Des baleines. Une chasse. Des images sur Inter­net qu’elle avait sur­vo­lées sans s’y arrê­ter. Mais elle dit non parce qu’elle sen­tait que cet homme vou­lait racon­ter, et qu’un jour­na­liste qui dit « non » obtient tou­jours plus qu’un jour­na­liste qui dit « oui, je sais ».

Alors l’homme raconta.

Il racon­ta les glo­bi­cé­phales — grin­dah­va­lur, en féroïen. Les baleines pilotes. Ces céta­cés noirs, lui­sants, au front bom­bé, qui nagent en groupes de cin­quante, de cent, de deux cents par­fois, et qui suivent les cou­rants le long de l’ar­chi­pel depuis des temps immé­mo­riaux. Il racon­ta com­ment ça se passe — quel­qu’un repère le banc, on donne l’a­lerte, les bateaux sortent, on rabat les ani­maux vers une baie auto­ri­sée, et là, dans l’eau, les hommes attendent. Il racon­ta le mønus­tin­ga­ri — la lance spi­nale, l’ou­til de mise à mort, un cro­chet d’a­cier qu’on enfonce dans la nuque pour sec­tion­ner la moelle épi­nière et les artères. Il racon­ta la rapi­di­té — trente secondes par ani­mal, par­fois moins, et la mer qui devient rouge d’un coup, rouge comme rien de ce qu’on a vu n’est rouge, un rouge vivant, chaud, qui fume dans l’air froid.

Il racon­ta tout ça d’une voix tran­quille, en tirant sur sa pipe, sans émo­tion appa­rente, comme on raconte la récolte ou la mois­son ou le ramas­sage des pommes — un geste sai­son­nier, un tra­vail col­lec­tif, une chose qu’on fait.

— Et après ? deman­da Léone.

— Après, on par­tage. Chaque famille a sa part. On mesure les ani­maux, on cal­cule, tout est réglé. Per­sonne ne prend plus que sa part. C’est la loi. Depuis mille ans.

— Et les gens — les étran­gers — qu’est-ce qu’ils en pensent ?

L’homme eut un sou­rire. Un sou­rire lent, fati­gué, le sou­rire de quel­qu’un qui a répon­du à cette ques­tion cent fois et qui sait que la réponse n’est jamais suffisante.

— Ils pensent qu’on est des barbares.

Il tira sur sa pipe. Souffla.

— Peut-être qu’on est des bar­bares. Peut-être que tout le monde est bar­bare et que nous, au moins, on le fait à ciel ouvert.

Léone ne répon­dit pas. Elle regar­dait le port. Les bateaux. La mer grise et agi­tée. Et elle pen­sa à Bárður, là-haut dans sa cui­sine, avec ses cou­teaux et ses assiettes blanches et son tar­tare de glo­bi­cé­phale au vinaigre de bou­leau. Elle pen­sa : il cui­sine ce qu’il tue. Non. Il cui­sine ce que son peuple tue. Est-ce que c’est la même chose ?

L’homme se leva. Plia son jour­nal sous son bras.

— Quand la grind arrive, dit-il, allez voir. N’é­cri­vez pas avant d’a­voir vu.

Il s’é­loi­gna. La pipe lais­sa der­rière lui un filet de fumée que le vent empor­ta avant qu’il n’at­teigne le coin de la rue.

*

De retour à l’hô­tel, Léone trou­va Bárður dans la cui­sine. Seul. Le ser­vice du midi était ter­mi­né, les plans de tra­vail essuyés, les cas­se­roles ran­gées. Il était assis sur le tabou­ret qu’elle avait occu­pé la veille — son tabou­ret à elle — et buvait un café dans une tasse blanche, les yeux tour­nés vers la fenêtre étroite qui don­nait sur le flanc de la col­line. De l’herbe. Des mou­tons. Le ciel en mouvement.

Elle entra. S’ap­puya contre le chambranle.

— Quel­qu’un m’a par­lé de la grin­da­dráp, dit-elle.

Bárður ne bou­gea pas. Ne se retour­na pas. Mais quelque chose chan­gea — dans ses épaules, peut-être, un rai­dis­se­ment imper­cep­tible, ou dans sa manière de tenir la tasse, un res­ser­re­ment des doigts.

— Qui ?

— Un homme, sur le port. Avec une pipe.

— Jóhan­nus.

Bien sûr. Il savait exac­te­ment qui c’était.

— Il m’a dit que vous étiez chasseur.

Bárður posa sa tasse. Se retour­na. La regar­da. Et Léone vit quelque chose dans ses yeux qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de la défiance, pas de la peur, quelque chose de plus com­plexe. Un cal­cul, peut-être. L’é­va­lua­tion silen­cieuse de ce que cette femme allait faire de cette infor­ma­tion. De quel côté elle allait tomber.

— Oui, dit-il.

— Depuis quand ?

— Depuis toujours.

Silence. Le vent sif­fla dans la fenêtre. Un mou­ton bêla, dehors, avec cette voix plain­tive et comique qui ren­dait impos­sible toute solennité.

— Vous me mon­tre­rez ? deman­da Léone.

Ce n’é­tait pas la ques­tion qu’elle avait pré­vu de poser. Elle avait pré­vu quelque chose de plus pru­dent, de plus jour­na­lis­tique — « Pour­riez-vous m’ex­pli­quer votre rap­port à la grin­da­dráp » ou « Com­ment conci­liez-vous votre métier de chef avec cette tra­di­tion ». Mais ce qui sor­tit, ce fut : « Vous me mon­tre­rez ? » Comme une enfant. Comme quel­qu’un qui veut voir, sim­ple­ment voir, avant de comprendre.

Bárður la regar­da long­temps. Puis :

— Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer.

*

Ce soir-là, quelque chose se produisit.

Eiri­kur était à la récep­tion. Il avait tenu toute la jour­née — depuis sept heures, comme pro­mis, avec une pause à midi qu’il avait pas­sée dehors, assis dans l’herbe der­rière l’hô­tel, les écou­teurs remis, le visage tour­né vers le ciel. Rannvá avait noté qu’il fai­sait le tra­vail — pas bien, pas mal, avec cette com­pé­tence mini­male des gens qui ont déci­dé de faire le mini­mum et qui s’y tiennent avec une dis­ci­pline de fer. Il répon­dait au télé­phone. Il enre­gis­trait les arri­vées. Il disait « Un ins­tant, s’il vous plaît » quand il ne savait pas. Il ne sou­riait pas, mais aux Féroé le sou­rire à la récep­tion n’é­tait pas une obli­ga­tion. La cour­toi­sie, ici, avait la forme du sérieux.

À dix-neuf heures, Bárður sor­tit de la cui­sine. Il tra­ver­sa le hall pour aller au bureau de Rannvá — une ques­tion sur une livrai­son, un détail logis­tique. En pas­sant devant la récep­tion, il vit son fils. Eiri­kur était debout der­rière le comp­toir, le télé­phone à l’o­reille, et il par­lait en anglais à un client — une réser­va­tion pour le week-end — et sa voix, sa voix que Bárður n’a­vait enten­due que molle et plate et éteinte depuis des jours, sa voix était claire. Pro­fes­sion­nelle. Presque adulte.

Bárður s’ar­rê­ta. Il ne le fit pas exprès — son corps s’ar­rê­ta, c’est tout, comme on s’ar­rête quand on entend une musique qu’on connaît jouée par quel­qu’un qu’on ne recon­naît pas. Il écou­ta. Eiri­kur par­lait. Il arti­cu­lait, il ajus­tait son ton, il disait « Cer­tain­ly, sir » et « Let me check that for you » et Bárður pen­sa : il sait faire ça. Il sait par­ler aux gens. Il sait être dans le monde. Mais pas dans le mien.

Eiri­kur rac­cro­cha. Leva les yeux. Vit son père.

Ils se regar­dèrent. Trois secondes, peut-être quatre. Un de ces regards entre père et fils qui contiennent des conver­sa­tions entières — des reproches qu’on ne for­mule pas, des fier­tés qu’on n’ex­prime pas, des ques­tions qu’on ne pose pas parce qu’on a peur des réponses. Puis Eiri­kur bais­sa les yeux. Bárður reprit sa marche vers le bureau de Rannvá. Aucun mot ne fut échan­gé. Mais dans le hall silen­cieux de l’Hô­tel Føroyar, quelque chose avait eu lieu — quelque chose d’aus­si ténu que le pas­sage d’un cou­rant d’air sous une porte, et d’aus­si irréversible.

*

La nuit. Vingt-trois heures. Le soleil rasait l’ho­ri­zon, énorme, orange, refu­sant de par­tir. Léone était à sa fenêtre, un verre de vin blanc à la main — du vin chi­lien, le seul que l’hô­tel pro­po­sait au verre, parce qu’aux Féroé le vin est une impor­ta­tion et que les prix sont ceux d’un pays qui a déci­dé que l’al­cool devait res­ter un luxe.

Elle pen­sait à son article. Ou plu­tôt, elle pen­sait à l’ar­ticle qu’elle n’é­cri­rait pas — celui que Fré­dé­ric atten­dait, le por­trait lumi­neux du chef excen­trique au bout du monde, cinq mille mots et des pho­tos de plats sur ardoise. Ce n’é­tait pas ça. Ce n’é­tait déjà plus ça. C’é­tait autre chose — plus sombre, plus pro­fond, plus dan­ge­reux. Un homme qui cui­sine ce qu’il tue. Un fils qui ne parle pas. Un peuple qui chasse les baleines à mains nues et qui ne com­prend pas pour­quoi le monde le déteste. Il y avait un texte là-dedans, mais ce n’é­tait pas un por­trait gas­tro­no­mique. C’é­tait autre chose. Et Léone ne savait pas encore si elle avait le droit de l’é­crire, ni si elle en avait le courage.

Elle ouvrit son ordi­na­teur. Tapo­ta quelques phrases. Les effa­ça. Recom­men­ça. Effa­ça encore. Refer­ma l’ordinateur.

Dehors, le vent d’est souf­flait tou­jours. Il fai­sait vibrer la baie vitrée de sa chambre avec un son grave, conti­nu, qui res­sem­blait au chant d’un ani­mal très grand et très patient. Léone posa sa main à plat sur la vitre. Elle était froide. De l’autre côté, le monde — la mer, le ciel, les îles au loin, noires sur l’ho­ri­zon doré, et quelque part dans cette immen­si­té, sous la sur­face, les glo­bi­cé­phales qui conti­nuaient leur route, indif­fé­rents au vent, indif­fé­rents aux hommes, gui­dés par quelque chose de plus ancien que le langage.

Elle pen­sa à Bárður. À sa réponse, cet après-midi, dans la cui­sine. « Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer. » Et elle com­prit — pas avec l’in­tel­lect, pas avec le car­net, avec le ventre — que c’é­tait exac­te­ment ça. Que per­sonne ici ne déci­dait. Que la grind n’é­tait pas un choix. Que c’é­tait un évé­ne­ment, comme la marée, comme la tem­pête, comme la nais­sance ou la mort — quelque chose qui arrive, et face à quoi on se tient debout ou on se détourne, et que toute la ques­tion, la seule ques­tion, était celle-là : se tenir debout ou se détourner.

Et que Bárður, pour la pre­mière fois de sa vie, ne savait peut-être plus de quel côté il était.

Mais ça, Léone ne pou­vait pas encore le savoir. Pas ce soir. Ce soir, elle finit son verre de vin chi­lien, regar­da le soleil refu­ser une fois de plus de se cou­cher, et s’en­dor­mit dans la lumière.

*

Deux étages plus bas, dans le sous-sol de l’hô­tel, Bárður était assis dans le salon. La télé­vi­sion était allu­mée, le son cou­pé. Un match de foot­ball — Tór­shavn contre Klaksvík, en redif­fu­sion, un der­by féroïen que per­sonne ne regar­dait sauf les Féroïens et encore, pas tous. L’i­mage trem­blait — une pelouse verte bat­tue par le vent, des joueurs en maillot qui cou­raient après un bal­lon que le vent déviait de sa tra­jec­toire, un stade minus­cule, quelques dizaines de spec­ta­teurs emmi­tou­flés. Le foot­ball féroïen. L’obs­ti­na­tion faite sport.

Bárður ne regar­dait pas le match. Il regar­dait le cou­loir. La porte d’Ei­ri­kur, au fond, fer­mée. Pas de lumière cette fois. Le gar­çon dor­mait — ou ne dor­mait pas, ou fai­sait sem­blant, qu’est-ce que Bárður en savait, qu’est-ce qu’un père sait vrai­ment de ce qui se passe der­rière la porte fer­mée de son fils de quinze ans.

Il pen­sa à Óli. À son père, sur le banc de la jetée, ce matin, quand il était pas­sé avec Léone. Óli l’a­vait vu. Bien sûr qu’il l’a­vait vu. Óli voyait tout — ses yeux, si mau­vais pour lire ou pour enfi­ler un hame­çon, étaient infaillibles quand il s’a­gis­sait de repé­rer son fils à trois cents mètres. Il avait vu Bárður avec une étran­gère. Il n’a­vait rien dit. Il dirait quelque chose plus tard, ou jamais, ou il dirait quelque chose sans rap­port qui vou­drait dire autre chose, parce que c’é­tait comme ça que les Dju­rhuus com­mu­ni­quaient — par rico­chets, par bandes, comme au billard.

Et Óli deman­de­rait, à un moment ou à un autre : le petit sera prêt ?

Le petit. Eiri­kur. Qui avait les mains de Bárður et le silence de Bárður mais pas le poids de Bárður, pas cette gra­vi­té ter­rienne qui vous ancre au sol et qui fait que vous êtes d’i­ci, que vous faites ce qu’on fait ici, que vous tuez ce qu’on tue ici et que vous man­gez ce qu’on mange ici et que vous ne posez pas de ques­tions parce que les ques­tions sont un luxe de gens qui ont le choix et qu’aux Féroé, pen­dant mille ans, per­sonne n’a­vait eu le choix.

Mais Eiri­kur avait le choix. C’é­tait ça, la fis­sure. Eiri­kur avait gran­di dans un monde où l’on pou­vait dire non. Où le non était pos­sible, tolé­ré, pro­té­gé même — par Inter­net, par Copen­hague, par le monde exté­rieur qui regar­dait les Féroé avec ses yeux d’ailleurs et qui disait : c’est bar­bare, arrê­tez, vous n’a­vez pas le droit. Et Eiri­kur avait enten­du. Pas les slo­gans, pas les péti­tions — quelque chose de plus sub­til, une fré­quence, un doute, un espace ouvert entre ce que son père fai­sait et ce que le monde pen­sait, et dans cet espace il s’é­tait glis­sé, silen­cieu­se­ment, comme on se glisse dans l’eau froide, et il n’en était pas ressorti.

Bárður étei­gnit la télé­vi­sion. Le salon devint noir. Il res­ta assis un long moment dans le noir, les mains sur les genoux, les mains qui savaient tran­cher et tuer et cui­si­ner et qui ne savaient pas com­ment atteindre un gar­çon de quinze ans à tra­vers une porte fermée.

Puis il se leva et alla dormir.

Dehors, le vent d’est souf­flait tou­jours. L’herbe sur le toit de l’hô­tel ondu­lait dans le noir doré de la nuit d’é­té, et l’hô­tel, sous cette peau vivante, respirait.

JEU­DI — La rumeur

Le pre­mier SMS arri­va à six heures douze.

Bárður était dans la cui­sine, les mains dans la pâte du pain de seigle, quand son télé­phone vibra sur le plan de tra­vail. Il ne le regar­da pas tout de suite. La pâte avait besoin de lui — cette pâte dense, lourde, presque noire, qui exi­geait un pétris­sage long et ferme et qui ne par­don­nait pas la dis­trac­tion. Il finit son geste. Essuya ses mains sur son tablier. Prit le téléphone.

Le mes­sage venait de Heðin, un pêcheur de Vest­man­na. Quatre mots en féroïen. Quatre mots qui, aux Féroé, entre juin et sep­tembre, avaient le pou­voir de tout suspendre :

Grin­da­boð. Norður av Streymoy.

Alerte à la grind. Au nord de Streymoy.

Bárður repo­sa le télé­phone. Ne bou­gea pas. Quelque chose dans son ventre — pas de l’ex­ci­ta­tion, pas de la peur, quelque chose de plus ancien, de plus mus­cu­laire, un réflexe qui remon­tait de très loin, du fond du corps, comme ces mou­ve­ments que les méde­cins appellent archaïques et que les nou­veau-nés font sans les avoir appris. La grind. Le mot seul suf­fi­sait. Grind — qui signi­fiait à la fois la chasse, le banc de glo­bi­cé­phales et la viande qu’on en tirait, trois choses en un seul mot, parce qu’aux Féroé la chasse et l’a­ni­mal et la nour­ri­ture n’a­vaient jamais été sépa­rés, n’a­vaient jamais eu besoin de l’être.

Il reprit son pétris­sage. La pâte céda sous ses poings. Dehors, le jour se levait — si l’on pou­vait appe­ler ça se lever, cette lumière grise et dif­fuse qui ne com­men­çait ni ne finis­sait mais qui était sim­ple­ment là, comme un état per­ma­nent, comme un fond sonore visuel.

Le deuxième SMS arri­va à six heures trente-sept. Un autre pêcheur. Confir­ma­tion. Un banc d’une cen­taine de têtes, peut-être plus, repé­ré à huit milles au nord-ouest. Direc­tion sud-est. Vers les côtes de Strey­moy. Vers eux.

Mais rien n’é­tait sûr. Rien n’é­tait jamais sûr. Les glo­bi­cé­phales pou­vaient chan­ger de cap, plon­ger, dis­pa­raître. Ils pou­vaient pas­ser au large sans appro­cher des côtes. Ils pou­vaient être là demain ou la semaine pro­chaine ou jamais. La grind n’é­tait pas une déci­sion. C’é­tait une pos­si­bi­li­té. Une porte entrou­verte que la mer pou­vait refer­mer à tout moment.

Bárður mit le pain au four. Régla la tem­pé­ra­ture. Lava ses mains. Et pen­dant qu’il les lavait, sous le filet d’eau froide, il regar­da ses mains — ces mains qui pétris­saient et tran­chaient et dres­saient des assiettes et qui, quand le moment venait, tenaient le mønus­tin­ga­ri avec la même assu­rance, la même pré­ci­sion, le même calme — et il se deman­da, pour la pre­mière fois, non pas s’il vou­lait encore le faire mais si ses mains le vou­laient encore. Si ses mains, indé­pen­dam­ment de lui, indé­pen­dam­ment de ce que sa tête pen­sait et de ce que son cœur sen­tait, si ses mains seraient encore prêtes quand le moment viendrait.

Ques­tion absurde. Il la chas­sa. S’es­suya les mains. Continua.

*

À huit heures, la rumeur avait gagné l’hôtel.

Pas sous forme de mots — per­sonne ne disait rien, per­sonne ne fai­sait d’an­nonce. Mais l’air avait chan­gé. Rannvá, en arri­vant dans le hall, avait ce pli entre les sour­cils qu’elle n’a­vait que lorsque quelque chose la pré­oc­cu­pait — un client dif­fi­cile, une annu­la­tion de groupe, un pro­blème tech­nique. Sauf que ce matin, le pli ne venait pas de l’hô­tel. Il venait de son télé­phone, qu’elle avait consul­té en se réveillant et qui conte­nait les mêmes mes­sages que celui de Bárður, parce qu’aux Féroé l’a­lerte à la grind se pro­pa­geait comme une onde sis­mique, cercle après cercle, et en moins de deux heures toute l’île savait.

Elle entra dans la cuisine.

— Tu as vu ?

Bárður hocha la tête.

— Rien de sûr, dit-il.

— Non. Mais le vent les pousse.

C’é­tait vrai. Le vent d’est — ce vent qui souf­flait depuis mar­di, ce vent de chan­ge­ment — pous­sait les cou­rants vers les côtes, et les glo­bi­cé­phales sui­vaient les cou­rants, et les cou­rants menaient aux baies, et les baies étaient les pièges, les enton­noirs natu­rels où, depuis mille ans, les hommes attendaient.

Rannvá s’ap­puya contre le cham­branle. Croi­sa les bras. Elle por­tait une veste grise, un col rou­lé noir, et elle avait cette élé­gance des femmes du Nord qui ne cherchent pas à plaire mais à durer — des vête­ments qui résistent au vent, des cou­leurs qui résistent au temps, une pos­ture qui résiste à tout.

— La jour­na­liste, dit-elle.

— Quoi, la journaliste ?

— Elle va com­prendre. Si ça arrive, elle sera là, elle verra.

— C’est une jour­na­liste gas­tro­no­mique, Rannvá. Elle écrit sur la nourriture.

— La nour­ri­ture vient de quelque part, Bárður.

Silence. Ils se regar­dèrent. Entre eux, ce lan­gage sans mots, ce cou­rant sou­ter­rain qui pas­sait depuis trente ans — depuis l’é­cole pri­maire de Tór­shavn, depuis les étés à cou­rir sur les rochers de Nól­soy, depuis cette nuit de leurs dix-sept ans dont ils ne par­laient jamais et qui flot­tait entre eux comme un fan­tôme bien­veillant. Rannvá savait des choses sur Bárður que per­sonne d’autre ne savait. Elle savait que sous le gra­nit il y avait de la terre meuble. Elle savait que sous les mains sûres il y avait un trem­ble­ment. Et elle savait — elle l’a­vait vu avant lui, peut-être — que quelque chose était en train de changer.

— Et Eiri­kur ? dit-elle.

Bárður se retour­na vers son plan de tra­vail. Reprit son cou­teau. Com­men­ça à émin­cer des oignons — et les oignons, pen­sa-t-il, étaient une béné­dic­tion, parce que si vos yeux pleurent on peut tou­jours accu­ser les oignons.

— Eiri­kur fera ce qu’il veut, dit-il.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il le disait à voix haute. Rannvá ne répon­dit pas. Elle le regar­da un ins­tant — ce dos large, ces épaules, ce cou­teau qui allait et venait — puis elle sortit.

Dans le hall, Eiri­kur était à son poste. Sept heures, comme pro­mis. Rannvá pas­sa devant lui. Lui tou­cha l’é­paule — un geste rapide, léger, presque rien. Eiri­kur ne leva pas les yeux. Mais il ne se déro­ba pas non plus.

*

Léone sen­tit la rumeur avant de la comprendre.

C’é­tait dans les regards. Dans les gestes. Dans la façon dont les gens de l’hô­tel — le per­son­nel, les rares habi­tués — consul­taient leur télé­phone avec une fré­quence inha­bi­tuelle, d’un mou­ve­ment rapide, presque fur­tif, comme des joueurs qui véri­fient leurs cartes. C’é­tait dans la voix de la femme de ménage qui chan­ton­nait dans le cou­loir — une mélo­die féroïenne, lente, répé­ti­tive, et Léone ne com­pre­nait pas les paroles mais elle enten­dait dans le rythme quelque chose de cir­cu­laire, de rituel, comme un chant de tra­vail ou un chant de marche. C’é­tait dans l’air lui-même, qui sem­blait plus dense, plus char­gé, comme avant un orage — sauf qu’il n’y avait pas d’o­rage, le ciel était gris et bas comme d’ha­bi­tude, le vent souf­flait comme d’ha­bi­tude, tout était comme d’ha­bi­tude et rien ne l’était.

Elle des­cen­dit au res­tau­rant pour le petit-déjeu­ner. Le couple d’Al­le­mands était là, imper­tur­bable, plon­gé dans un guide de ran­don­née. L’An­glais seul lisait le Times sur sa tablette. Un nou­veau client était arri­vé dans la nuit — un homme jeune, trente ans peut-être, avec une barbe rousse et un sweat à capuche noir et un sac pho­to qu’il gar­dait sous sa chaise avec une atten­tion par­ti­cu­lière. Léone le nota. Le sac pho­to. L’at­ten­tion. Ce n’é­tait pas un tou­riste ordinaire.

Elle man­gea. Le pain de seigle, le grav­lax, les œufs. La nour­ri­ture de Bárður, même au petit-déjeu­ner, avait cette qua­li­té d’é­vi­dence — rien de spec­ta­cu­laire, rien de déco­ra­tif, juste la chose juste au bon moment, avec le bon goût, comme une phrase bien construite dans un texte sobre.

Après le petit-déjeu­ner, elle alla voir Bárður. La cui­sine était en pleine pré­pa­ra­tion du déjeu­ner. Katrin éplu­chait des pommes de terre. Un appren­ti dont Léone n’a­vait pas encore rete­nu le nom — un gar­çon de Klaksvík, silen­cieux et métho­dique — por­tait des caisses depuis la chambre froide. Bárður était au centre de tout, comme tou­jours, et comme tou­jours il don­nait l’im­pres­sion d’être seul.

— Il se passe quelque chose ? deman­da Léone.

Bárður la regar­da. Hési­ta. L’hé­si­ta­tion dura moins d’une seconde — une contrac­tion de la mâchoire, un plis­se­ment des yeux — mais Léone, dont le métier était de voir les hési­ta­tions, la vit.

— Des glo­bi­cé­phales, dit-il. Un banc, au nord. Peut-être qu’ils viennent vers nous. Peut-être pas.

— La grindadráp ?

— Peut-être.

— Quand ?

— Quand la mer décide. Demain. Après-demain. Jamais.

Léone hocha la tête. Elle sen­tait l’im­por­tance du moment — pas pour son article, pas pour son maga­zine, pour elle. Quelque chose allait arri­ver. Quelque chose qui dépas­sait le cadre de ce qu’elle était venue cher­cher, qui débor­dait du por­trait, du chef, de la gas­tro­no­mie. Quelque chose de bru­tal et d’an­cien et de vivant.

— Je peux res­ter ? dit-elle.

— Vous êtes cliente de l’hô­tel. Vous res­tez autant que vous voulez.

Ce n’é­tait pas ce qu’elle avait vou­lu dire et il le savait. Elle vou­lait dire : je peux res­ter dans votre monde, je peux voir ce que vous allez faire, je peux être là quand ça arri­ve­ra. Et sa réponse — tech­nique, fac­tuelle, fer­mée — était une manière de ne pas répondre. De gar­der la porte entrou­verte sans l’ou­vrir tout à fait.

*

L’a­près-midi, Bárður des­cen­dit voir Óli.

Il prit la voi­ture — un pick-up Toyo­ta gris, cabos­sé, le seul luxe du véhi­cule étant un auto­ra­dio qui ne cap­tait que la sta­tion féroïenne, Kring­varp Føroya, et qui ce jour-là pas­sait de la musique — du Eivør, la chan­teuse féroïenne à la voix d’a­bîme, et Bárður mon­ta le son parce que cette voix-là, cette voix de falaise et de vent, était la seule musique qui avait un sens quand on rou­lait sur les routes des Féroé, entre les mon­tagnes noires et la mer grise et les tun­nels creu­sés dans la roche qui vous fai­saient pas­ser d’une île à l’autre comme d’un rêve à l’autre.

Óli vivait à Bøs­da­la­fos­sur. Pas dans le vil­lage — à côté du vil­lage, dans une mai­son en bois rouge posée sur un pro­mon­toire, face à la mer, face au vent, face à tout. La mai­son n’a­vait pas chan­gé depuis que Bárður était enfant — les mêmes murs, le même toit de tourbe, la même odeur à l’in­té­rieur, mélange de pois­son séché, de laine mouillée et de tabac à pipe, une odeur qui était pour Bárður l’o­deur même du temps, l’o­deur de ce qui ne change pas pen­dant que tout le reste change.

Óli était dehors. Assis sur le banc devant la mai­son, face à la mer. Tou­jours le même banc. Tou­jours la même mer.

— Pab­bi, dit Bárður.

Óli ne se retour­na pas.

— Assieds-toi.

Bárður s’as­sit. Ils regar­dèrent la mer ensemble. La houle était longue, lente, venue de loin — des vagues qui avaient voya­gé mille kilo­mètres avant d’ar­ri­ver ici et qui se bri­saient sur les rochers en contre­bas avec un bruit sourd et régu­lier qui était le métro­nome de cette mai­son, de cette vie, de cet homme.

— Tu as eu le mes­sage, dit Óli.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Cent têtes. Peut-être plus. Heðin dit qu’il n’a pas vu un banc pareil depuis 2006.

Bárður ne dit rien. Óli leva ses mains — ces mains qui avaient été les plus fortes de Bøs­da­la­fos­sur, les mains qui avaient tiré des filets de quatre cents kilos, qui avaient tenu le mønus­tin­ga­ri dans l’eau rouge, qui avaient décou­pé la viande sur la plage pen­dant des heures — et les regar­da. Elles trem­blaient. Pas beau­coup. Un fré­mis­se­ment, un trem­ble­ment de vieille méca­nique, à peine visible. Mais il était là. Et Óli le regar­dait comme on regarde une trahison.

— Mes mains, dit-il. Mes putains de mains.

Bárður posa sa main sur celles de son père. Un geste rare — les Dju­rhuus ne se tou­chaient pas, les Dju­rhuus ne se ser­raient pas dans les bras, les Dju­rhuus com­mu­ni­quaient par le tra­vail, par la mer, par le silence, pas par le contact. Mais il posa sa main. Et Óli ne la reti­ra pas.

— Le petit, dit Óli.

Voi­là. Le mot était lâché. Le petit. Eirikur.

— Il vien­dra, dit Bárður.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit ça. Il ne savait pas si c’é­tait un sou­hait, une pré­dic­tion ou un men­songe. Ça avait la forme d’une cer­ti­tude et le goût d’un espoir et la tex­ture d’une prière, et Bárður, qui ne priait jamais, qui n’al­lait jamais à l’é­glise de Tór­shavn sauf pour les enter­re­ments et les bap­têmes, Bárður avait pro­non­cé ce mot — il vien­dra — comme on pro­nonce un vœu dans le noir, sans y croire, en y croyant quand même.

Óli tour­na la tête. Regar­da son fils. Les yeux du vieil homme — bleus, déla­vés, usés par soixante ans de sel et de lumière — cher­chèrent quelque chose dans le visage de Bárður. Cher­chèrent et ne trou­vèrent pas. Ou trou­vèrent mais n’ai­mèrent pas ce qu’ils trouvaient.

— Il faut qu’il vienne, dit Óli. Tu comprends ?

Bárður com­pre­nait. Oh oui, il com­pre­nait. Il com­pre­nait que pour Óli la grind n’é­tait pas une tra­di­tion, pas un folk­lore, pas un sujet de débat — c’é­tait la colonne ver­té­brale. Le pilier. La chose autour de laquelle tout le reste s’or­ga­ni­sait — la famille, la com­mu­nau­té, le rap­port à la mer, le rap­port à la mort, le rap­port aux autres. Un homme qui ne chas­sait pas n’é­tait pas un homme. Un Dju­rhuus qui ne chas­sait pas n’é­tait pas un Dju­rhuus. C’é­tait simple. C’é­tait ter­rible. Et c’é­tait, depuis mille ans, incontestable.

Jus­qu’à maintenant.

— Je lui par­le­rai, dit Bárður.

— Tu lui par­le­ras, répé­ta Óli. Comme si par­ler ser­vait à quelque chose.

Le vieil homme se leva. Ren­tra dans la mai­son. Bárður enten­dit la porte se fer­mer — pas cla­quer, se fer­mer, avec cette rete­nue des gens qui n’é­lèvent jamais la voix parce que la colère, chez eux, ne monte pas, elle des­cend, elle s’en­fonce, elle se dépose au fond comme du sable dans l’eau trouble.

Bárður res­ta sur le banc. Regar­da la mer. Les vagues, les rochers, l’é­cume. Quelque part là-des­sous, dans le noir gla­cé, les glo­bi­cé­phales nageaient. Ils nageaient vers le sud. Vers les côtes. Vers les baies. Vers les couteaux.

Il ren­tra à l’hôtel.

*

Le soir, au dîner, Bárður cui­si­na comme un forcené.

Pas dans la rage — dans la pré­ci­sion. Une pré­ci­sion aug­men­tée, exa­cer­bée, comme s’il avait besoin de prou­ver quelque chose à quel­qu’un, ou à lui-même. Chaque assiette qui sor­tait de la cui­sine ce soir-là était un exer­cice de maî­trise abso­lue — le pois­son cuit à la seconde près, la sauce d’une flui­di­té par­faite, les herbes dis­po­sées avec une exac­ti­tude d’or­fèvre. Katrin, qui le connais­sait depuis cinq ans, sen­tit la dif­fé­rence. Elle ne dit rien. Elle accé­lé­ra le rythme, ajus­ta ses gestes aux siens, et la cui­sine devint ce soir-là une machine de guerre silen­cieuse, un sous-marin lan­cé à pleine vitesse dans les eaux noires d’un ser­vice parfait.

Léone dîna. Elle nota la per­fec­tion des plats — une lotte rôtie sur lit d’algues, un consom­mé de glo­bi­cé­phale fumé d’une pro­fon­deur presque irréelle, un des­sert de skyr aux baies sau­vages qui avait le goût du vent. Elle nota aus­si la ten­sion. Quelque chose dans le rythme du ser­vice, dans la vitesse à laquelle les assiettes appa­rais­saient, dans le silence abso­lu qui régnait entre la cui­sine et la salle — pas le silence habi­tuel, confor­table, de l’Hô­tel Føroyar, mais un silence char­gé, un silence de veillée d’armes.

L’homme à la barbe rousse et au sac pho­to dîna seul, à une table du fond. Il ne tou­cha pas au consom­mé de glo­bi­cé­phale. Léone le remar­qua. Il avait com­man­dé le menu, avait man­gé tout le reste, et avait lais­sé le consom­mé intact, la cuillère posée à côté du bol comme un outil dont on refuse de se ser­vir. Quand il quit­ta la salle, il croi­sa Rannvá dans le hall. Léone, qui par­tait au même moment, enten­dit leur échange :

— Tout allait bien, monsieur ?

— Très bien. Je ne mange pas de cétacé.

— Je com­prends. Je suis déso­lée, nous aurions dû —

— Ce n’est pas grave.

Il sou­rit. Un sou­rire poli, fer­mé, un sou­rire de quel­qu’un qui a des opi­nions et qui ne les par­tage pas encore. Il mon­ta à sa chambre. Son sac pho­to pen­dait à son épaule, lourd, et Léone pen­sa — sans preuve, par ins­tinct, par ce sixième sens que les jour­na­listes déve­loppent pour recon­naître les leurs — qu’il n’é­tait pas là pour les paysages.

Rannvá regar­da l’homme mon­ter l’es­ca­lier. Puis elle se tour­na vers Léone. Leurs regards se croi­sèrent. Et dans le regard de Rannvá, Léone lut quelque chose qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de l’in­quié­tude, pas de la peur, quelque chose de plus dur, de plus ancien. De la vigi­lance. La vigi­lance d’une femme qui pro­tège un lieu, des gens, un monde, et qui sent que la pro­tec­tion ne suf­fi­ra peut-être pas.

— Bonne nuit, madame D’Argent.

— Bonne nuit.

*

Minuit. L’hô­tel dor­mait. Ou fai­sait semblant.

Bárður était dans la cui­sine. Seul. Les lumières éteintes, sauf la veilleuse au-des­sus de l’é­vier qui pro­je­tait un halo jaune sur l’a­cier. Il avait un verre de bren­nivín devant lui — l’eau-de-vie islan­daise, le « vin brû­lant », qu’il ne buvait que rare­ment et tou­jours seul et tou­jours dans la cui­sine, jamais en bas, jamais dans l’ap­par­te­ment, parce que la cui­sine était son lieu et que c’est dans son lieu qu’on se per­met les choses qu’on ne se per­met pas ailleurs.

Il but une gor­gée. Le bren­nivín brû­la sa gorge — cumin, anis, feu.

Son télé­phone vibra. Un troi­sième mes­sage. De Heðin encore. Le banc se rap­pro­chait. Trente milles au nord-ouest main­te­nant. Direc­tion confir­mée. Si le vent tenait, si les cou­rants ne chan­geaient pas, si la mer vou­lait bien — la mer, tou­jours la mer, c’est elle qui déci­dait — les glo­bi­cé­phales seraient dans les eaux de San­davá­gur demain. Peut-être à l’aube. Peut-être avant midi.

Bárður repo­sa le télé­phone. Regar­da ses mains. Les mêmes mains que ce matin, que la veille, que depuis qua­rante-sept ans. Les mêmes mains et pour­tant pas les mêmes. Il y avait une ques­tion dedans, main­te­nant. Une ques­tion qu’il ne for­mu­lait pas, qu’il ne pou­vait pas for­mu­ler, parce que for­mu­ler c’est admettre et qu’ad­mettre c’est com­men­cer à perdre.

Ce n’é­tait pas le doute. Le doute est clair, le doute a une forme — on doute de quelque chose, on peut le nom­mer, on peut le com­battre. Ce que Bárður éprou­vait n’a­vait pas de forme. C’é­tait un flot­te­ment. Une hési­ta­tion du corps, pas de l’es­prit. Comme quand on marche sur un sen­tier qu’on a emprun­té mille fois et que sou­dain le pied hésite — pas parce que le sen­tier a chan­gé mais parce que quelque chose dans le pied, dans la che­ville, dans le muscle, a oublié pen­dant une frac­tion de seconde com­ment faire. Et cette frac­tion de seconde suf­fit. Elle ouvre un gouffre.

Il finit son verre. Rin­ça le verre. Le posa à l’en­vers sur l’é­gout­toir. Étei­gnit la veilleuse.

En des­cen­dant vers l’ap­par­te­ment, il pas­sa devant la récep­tion. Le hall était vide, bai­gné dans la lumière bleu­tée des veilleuses de nuit. Par les baies vitrées, le soleil de minuit — ce soleil qui ne se cou­chait pas, ce soleil obs­ti­né, féroïen — pro­je­tait une lumière d’ambre sur le par­quet, sur les fau­teuils, sur le comp­toir der­rière lequel Eiri­kur avait pas­sé la jour­née à dire « Un ins­tant, s’il vous plaît » avec la voix de quel­qu’un qui attend que l’ins­tant passe.

Bárður s’ar­rê­ta. Regar­da le comp­toir vide. Les bro­chures tou­ris­tiques. Le petit vase avec une fleur séchée que Rannvá renou­ve­lait chaque semaine. Et il pen­sa à ce qu’il devait faire demain. Il devait par­ler à Eiri­kur. Il devait lui dire : la grind arrive. Il devait lui deman­der : tu viens ?

Et il avait peur de la réponse.

Non — il avait peur de ne pas avoir peur de la réponse. Il avait peur de décou­vrir que la réponse d’Ei­ri­kur, quelle qu’elle soit, ne le sur­pren­drait pas. Qu’il la connais­sait déjà. Qu’il l’a­vait tou­jours connue. Et que toute cette semaine — le silence, la porte fer­mée, les écou­teurs, le « d’ac­cord » sans éner­gie — n’a­vait été que le long, le lent, l’in­ter­mi­nable pré­am­bule d’un mot que son fils allait pro­non­cer et qui chan­ge­rait tout.

Il des­cen­dit. S’ar­rê­ta devant la porte d’Ei­ri­kur. Leva la main. Ne frap­pa pas. Bais­sa la main. Alla se coucher.

Demain.

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