Tvøst
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Mercredi et jeudi
MERCREDI — Le vent
Le vent changea pendant la nuit.
Bárður le sut avant de le sentir — il le sut parce que l’hôtel changea de voix. Les bâtiments, aux Féroé, sont des instruments. Chaque direction de vent produit un son différent dans les charpentes, les huisseries, les interstices entre les planches. Un nord-ouest fait siffler les baies vitrées de la salle de restaurant — un sifflement aigu, continu, presque musical. Un sud fait vibrer la porte de service de la cuisine, celle qui donne sur la colline, un tremblement sourd, irrégulier, comme un cœur malade. Et ce qui soufflait cette nuit-là, ce n’était ni l’un ni l’autre. C’était un vent d’est. Un vent rare. Un vent qui venait de la Norvège, qui avait traversé la mer du Nord, qui charriait une odeur différente — plus sèche, plus minérale, une odeur de continent — et qui faisait chanter le toit de l’hôtel, le toit d’herbe, avec un murmure grave et continu que Bárður, allongé dans le noir à quatre heures du matin, écouta comme on écoute quelqu’un qui parle dans son sommeil.
Le vent d’est, aux Féroé, est un vent de changement. Les vieux le disaient. Óli le disait. Quand le vent vient de l’est, quelque chose arrive. Pas forcément quelque chose de mauvais. Pas forcément quelque chose de bon. Quelque chose.
Bárður se leva. Monta. Cuisina.
*
Eirikur descendit à sept heures.
C’est Rannvá qui le vit la première. Il apparut dans le hall comme une apparition — mince, pâle, les cheveux aplatis d’un côté parce qu’il avait dormi dessus, un polo noir trop grand pour lui qui devait être l’ancien uniforme de quelqu’un d’autre. Il avait les yeux gonflés et les mains dans les poches et cette expression des gens qui font quelque chose non pas parce qu’ils le veulent mais parce que l’alternative — la scène, le conflit, l’effort de résister — leur paraît plus fatigante encore que l’obéissance.
— Bonjour, Eirikur, dit Rannvá.
— Bonjour.
— Tu sais comment fonctionne le système de réservation ?
— Non.
— Viens, je te montre.
Elle le montra. L’écran, le logiciel, les check-in, les check-out, les demandes spéciales — chambre avec vue, oreiller supplémentaire, régime alimentaire. Eirikur écoutait avec l’attention flottante des adolescents, cette capacité à absorber l’information sans avoir l’air d’être présent, comme un magnétophone laissé dans une pièce vide. Rannvá ne s’en formalisa pas. Elle avait élevé deux filles. Elle connaissait ce regard.
— Si quelqu’un appelle et que tu ne sais pas quoi répondre, tu dis : « Un instant, s’il vous plaît » et tu viens me chercher. Tu ne dis jamais non. Tu ne dis jamais « je ne sais pas ». Tu dis : « Un instant. »
— D’accord.
— Et enlève tes écouteurs quand tu es au comptoir.
Eirikur retira ses écouteurs. Les enroula autour de son poignet, comme un bracelet, comme un lien qu’on ne veut pas perdre tout à fait. Rannvá le regarda un moment — pas avec sévérité, pas avec tendresse non plus, avec quelque chose d’intermédiaire, une forme de vigilance calme, la vigilance de quelqu’un qui sait que les choses prennent du temps et que la patience n’est pas une vertu mais une technique.
— Ton père est content que tu sois là, dit-elle.
Eirikur ne répondit pas. Mais il ne remit pas ses écouteurs.
*
Léone sortit.
Elle avait besoin de marcher, de voir, de sentir. Le carnet n’était pas suffisant. Il lui fallait le corps — les pieds sur la terre, le vent sur la peau, les yeux grands ouverts. C’était sa manière à elle de travailler : s’imprégner d’abord, écrire ensuite. Laisser le lieu entrer par tous les pores avant de le transformer en mots.
Tórshavn, vue d’en bas, depuis le port, était une ville improbable. Pas une ville, en fait — un village qui s’était mis à grandir sans tout à fait y croire. Les maisons modernes côtoyaient les maisons anciennes sans transition, comme des phrases d’époques différentes dans un même texte. Ici, un supermarché Bonus au néon jaune. Là, à vingt mètres, un hjallur — une cabane de séchage en bois noir, ouverte sur les côtés, d’où pendaient des morceaux de mouton qui prenaient le vent comme du linge. L’odeur. Léone s’arrêta. L’odeur du ræst — âcre, profonde, presque vivante — et derrière, l’odeur de la mer, et derrière encore, le vent qui emportait tout. Elle pensa : ici, tout est exposé. La viande, les maisons, les gens. Rien ne se cache. Le vent interdit le secret.
Elle longea le port. Les bateaux se balançaient plus fort que la veille — le vent d’est, celui que Bárður avait entendu cette nuit, poussait les vagues dans le fjord et les coques cognaient contre les pontons avec un bruit sourd, régulier, comme un pouls. Des pêcheurs préparaient leurs lignes. L’un d’eux, un homme massif au visage rouge, la salua d’un geste de la tête — pas un sourire, pas un mot, juste un mouvement du menton qui signifiait : je t’ai vue, tu existes, c’est suffisant. La politesse féroïenne. Léone commençait à la comprendre. C’était une politesse de gens qui vivent les uns sur les autres depuis mille ans et qui ont appris que le meilleur moyen de coexister est de ne pas en faire trop.
Elle monta vers Tinganes. Le promontoire. Les maisons les plus anciennes de la ville — noires, basses, les toits d’herbe si verts qu’on aurait dit une peinture truquée. C’est là que le Løgting — le parlement — s’était réuni depuis le Xe siècle. Léone s’assit sur un muret. Devant elle, le port. Derrière, la ville. Au-dessus, le ciel, immense, en mouvement perpétuel — des nuages gris qui couraient à une vitesse stupéfiante, se déchiraient, se reformaient, et par les déchirures passait une lumière blanche, violente, presque chirurgicale, qui illuminait un bout de mer pendant trois secondes avant de disparaître. Le ciel des Féroé, pensa Léone, est un film en accéléré. Vingt saisons dans une heure.
Un homme s’assit à côté d’elle. La soixantaine, barbe blanche, bonnet de marin, un journal plié sous le bras — Dimmalætting, le quotidien féroïen. Il ne la regarda pas. Sortit une pipe. L’alluma avec une dextérité que le vent semblait respecter — la flamme ne trembla pas. Tira. Souffla. L’odeur du tabac se mêla à l’odeur du sel et de l’herbe mouillée.
— Français ? dit-il sans la regarder.
— Oui.
— Touriste ?
— Journaliste.
Il hocha la tête. Tira sur sa pipe.
— Vous écrivez sur quoi ?
— La cuisine. L’Hôtel Føroyar. Le chef.
— Bárður.
Ce n’était pas une question. Tout le monde connaissait Bárður. Cinquante mille habitants. Tout le monde connaissait tout le monde.
— Bon cuisinier, dit l’homme. Bon chasseur aussi.
— Chasseur ?
L’homme la regarda pour la première fois. Les yeux très bleus, très clairs, avec cette transparence qu’ont les yeux des gens qui ont passé leur vie à regarder la mer.
— Grindadráp, dit-il. Vous savez ce que c’est ?
— Non.
Ce n’était pas tout à fait vrai. Léone avait lu des choses, vaguement, dans ses recherches. Des baleines. Une chasse. Des images sur Internet qu’elle avait survolées sans s’y arrêter. Mais elle dit non parce qu’elle sentait que cet homme voulait raconter, et qu’un journaliste qui dit « non » obtient toujours plus qu’un journaliste qui dit « oui, je sais ».
Alors l’homme raconta.
Il raconta les globicéphales — grindahvalur, en féroïen. Les baleines pilotes. Ces cétacés noirs, luisants, au front bombé, qui nagent en groupes de cinquante, de cent, de deux cents parfois, et qui suivent les courants le long de l’archipel depuis des temps immémoriaux. Il raconta comment ça se passe — quelqu’un repère le banc, on donne l’alerte, les bateaux sortent, on rabat les animaux vers une baie autorisée, et là, dans l’eau, les hommes attendent. Il raconta le mønustingari — la lance spinale, l’outil de mise à mort, un crochet d’acier qu’on enfonce dans la nuque pour sectionner la moelle épinière et les artères. Il raconta la rapidité — trente secondes par animal, parfois moins, et la mer qui devient rouge d’un coup, rouge comme rien de ce qu’on a vu n’est rouge, un rouge vivant, chaud, qui fume dans l’air froid.
Il raconta tout ça d’une voix tranquille, en tirant sur sa pipe, sans émotion apparente, comme on raconte la récolte ou la moisson ou le ramassage des pommes — un geste saisonnier, un travail collectif, une chose qu’on fait.
— Et après ? demanda Léone.
— Après, on partage. Chaque famille a sa part. On mesure les animaux, on calcule, tout est réglé. Personne ne prend plus que sa part. C’est la loi. Depuis mille ans.
— Et les gens — les étrangers — qu’est-ce qu’ils en pensent ?
L’homme eut un sourire. Un sourire lent, fatigué, le sourire de quelqu’un qui a répondu à cette question cent fois et qui sait que la réponse n’est jamais suffisante.
— Ils pensent qu’on est des barbares.
Il tira sur sa pipe. Souffla.
— Peut-être qu’on est des barbares. Peut-être que tout le monde est barbare et que nous, au moins, on le fait à ciel ouvert.
Léone ne répondit pas. Elle regardait le port. Les bateaux. La mer grise et agitée. Et elle pensa à Bárður, là-haut dans sa cuisine, avec ses couteaux et ses assiettes blanches et son tartare de globicéphale au vinaigre de bouleau. Elle pensa : il cuisine ce qu’il tue. Non. Il cuisine ce que son peuple tue. Est-ce que c’est la même chose ?
L’homme se leva. Plia son journal sous son bras.
— Quand la grind arrive, dit-il, allez voir. N’écrivez pas avant d’avoir vu.
Il s’éloigna. La pipe laissa derrière lui un filet de fumée que le vent emporta avant qu’il n’atteigne le coin de la rue.
*
De retour à l’hôtel, Léone trouva Bárður dans la cuisine. Seul. Le service du midi était terminé, les plans de travail essuyés, les casseroles rangées. Il était assis sur le tabouret qu’elle avait occupé la veille — son tabouret à elle — et buvait un café dans une tasse blanche, les yeux tournés vers la fenêtre étroite qui donnait sur le flanc de la colline. De l’herbe. Des moutons. Le ciel en mouvement.
Elle entra. S’appuya contre le chambranle.
— Quelqu’un m’a parlé de la grindadráp, dit-elle.
Bárður ne bougea pas. Ne se retourna pas. Mais quelque chose changea — dans ses épaules, peut-être, un raidissement imperceptible, ou dans sa manière de tenir la tasse, un resserrement des doigts.
— Qui ?
— Un homme, sur le port. Avec une pipe.
— Jóhannus.
Bien sûr. Il savait exactement qui c’était.
— Il m’a dit que vous étiez chasseur.
Bárður posa sa tasse. Se retourna. La regarda. Et Léone vit quelque chose dans ses yeux qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de la défiance, pas de la peur, quelque chose de plus complexe. Un calcul, peut-être. L’évaluation silencieuse de ce que cette femme allait faire de cette information. De quel côté elle allait tomber.
— Oui, dit-il.
— Depuis quand ?
— Depuis toujours.
Silence. Le vent siffla dans la fenêtre. Un mouton bêla, dehors, avec cette voix plaintive et comique qui rendait impossible toute solennité.
— Vous me montrerez ? demanda Léone.
Ce n’était pas la question qu’elle avait prévu de poser. Elle avait prévu quelque chose de plus prudent, de plus journalistique — « Pourriez-vous m’expliquer votre rapport à la grindadráp » ou « Comment conciliez-vous votre métier de chef avec cette tradition ». Mais ce qui sortit, ce fut : « Vous me montrerez ? » Comme une enfant. Comme quelqu’un qui veut voir, simplement voir, avant de comprendre.
Bárður la regarda longtemps. Puis :
— Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer.
*
Ce soir-là, quelque chose se produisit.
Eirikur était à la réception. Il avait tenu toute la journée — depuis sept heures, comme promis, avec une pause à midi qu’il avait passée dehors, assis dans l’herbe derrière l’hôtel, les écouteurs remis, le visage tourné vers le ciel. Rannvá avait noté qu’il faisait le travail — pas bien, pas mal, avec cette compétence minimale des gens qui ont décidé de faire le minimum et qui s’y tiennent avec une discipline de fer. Il répondait au téléphone. Il enregistrait les arrivées. Il disait « Un instant, s’il vous plaît » quand il ne savait pas. Il ne souriait pas, mais aux Féroé le sourire à la réception n’était pas une obligation. La courtoisie, ici, avait la forme du sérieux.
À dix-neuf heures, Bárður sortit de la cuisine. Il traversa le hall pour aller au bureau de Rannvá — une question sur une livraison, un détail logistique. En passant devant la réception, il vit son fils. Eirikur était debout derrière le comptoir, le téléphone à l’oreille, et il parlait en anglais à un client — une réservation pour le week-end — et sa voix, sa voix que Bárður n’avait entendue que molle et plate et éteinte depuis des jours, sa voix était claire. Professionnelle. Presque adulte.
Bárður s’arrêta. Il ne le fit pas exprès — son corps s’arrêta, c’est tout, comme on s’arrête quand on entend une musique qu’on connaît jouée par quelqu’un qu’on ne reconnaît pas. Il écouta. Eirikur parlait. Il articulait, il ajustait son ton, il disait « Certainly, sir » et « Let me check that for you » et Bárður pensa : il sait faire ça. Il sait parler aux gens. Il sait être dans le monde. Mais pas dans le mien.
Eirikur raccrocha. Leva les yeux. Vit son père.
Ils se regardèrent. Trois secondes, peut-être quatre. Un de ces regards entre père et fils qui contiennent des conversations entières — des reproches qu’on ne formule pas, des fiertés qu’on n’exprime pas, des questions qu’on ne pose pas parce qu’on a peur des réponses. Puis Eirikur baissa les yeux. Bárður reprit sa marche vers le bureau de Rannvá. Aucun mot ne fut échangé. Mais dans le hall silencieux de l’Hôtel Føroyar, quelque chose avait eu lieu — quelque chose d’aussi ténu que le passage d’un courant d’air sous une porte, et d’aussi irréversible.
*
La nuit. Vingt-trois heures. Le soleil rasait l’horizon, énorme, orange, refusant de partir. Léone était à sa fenêtre, un verre de vin blanc à la main — du vin chilien, le seul que l’hôtel proposait au verre, parce qu’aux Féroé le vin est une importation et que les prix sont ceux d’un pays qui a décidé que l’alcool devait rester un luxe.
Elle pensait à son article. Ou plutôt, elle pensait à l’article qu’elle n’écrirait pas — celui que Frédéric attendait, le portrait lumineux du chef excentrique au bout du monde, cinq mille mots et des photos de plats sur ardoise. Ce n’était pas ça. Ce n’était déjà plus ça. C’était autre chose — plus sombre, plus profond, plus dangereux. Un homme qui cuisine ce qu’il tue. Un fils qui ne parle pas. Un peuple qui chasse les baleines à mains nues et qui ne comprend pas pourquoi le monde le déteste. Il y avait un texte là-dedans, mais ce n’était pas un portrait gastronomique. C’était autre chose. Et Léone ne savait pas encore si elle avait le droit de l’écrire, ni si elle en avait le courage.
Elle ouvrit son ordinateur. Tapota quelques phrases. Les effaça. Recommença. Effaça encore. Referma l’ordinateur.
Dehors, le vent d’est soufflait toujours. Il faisait vibrer la baie vitrée de sa chambre avec un son grave, continu, qui ressemblait au chant d’un animal très grand et très patient. Léone posa sa main à plat sur la vitre. Elle était froide. De l’autre côté, le monde — la mer, le ciel, les îles au loin, noires sur l’horizon doré, et quelque part dans cette immensité, sous la surface, les globicéphales qui continuaient leur route, indifférents au vent, indifférents aux hommes, guidés par quelque chose de plus ancien que le langage.
Elle pensa à Bárður. À sa réponse, cet après-midi, dans la cuisine. « Ce n’est pas moi qui décide. C’est la mer. » Et elle comprit — pas avec l’intellect, pas avec le carnet, avec le ventre — que c’était exactement ça. Que personne ici ne décidait. Que la grind n’était pas un choix. Que c’était un événement, comme la marée, comme la tempête, comme la naissance ou la mort — quelque chose qui arrive, et face à quoi on se tient debout ou on se détourne, et que toute la question, la seule question, était celle-là : se tenir debout ou se détourner.
Et que Bárður, pour la première fois de sa vie, ne savait peut-être plus de quel côté il était.
Mais ça, Léone ne pouvait pas encore le savoir. Pas ce soir. Ce soir, elle finit son verre de vin chilien, regarda le soleil refuser une fois de plus de se coucher, et s’endormit dans la lumière.
*
Deux étages plus bas, dans le sous-sol de l’hôtel, Bárður était assis dans le salon. La télévision était allumée, le son coupé. Un match de football — Tórshavn contre Klaksvík, en rediffusion, un derby féroïen que personne ne regardait sauf les Féroïens et encore, pas tous. L’image tremblait — une pelouse verte battue par le vent, des joueurs en maillot qui couraient après un ballon que le vent déviait de sa trajectoire, un stade minuscule, quelques dizaines de spectateurs emmitouflés. Le football féroïen. L’obstination faite sport.
Bárður ne regardait pas le match. Il regardait le couloir. La porte d’Eirikur, au fond, fermée. Pas de lumière cette fois. Le garçon dormait — ou ne dormait pas, ou faisait semblant, qu’est-ce que Bárður en savait, qu’est-ce qu’un père sait vraiment de ce qui se passe derrière la porte fermée de son fils de quinze ans.
Il pensa à Óli. À son père, sur le banc de la jetée, ce matin, quand il était passé avec Léone. Óli l’avait vu. Bien sûr qu’il l’avait vu. Óli voyait tout — ses yeux, si mauvais pour lire ou pour enfiler un hameçon, étaient infaillibles quand il s’agissait de repérer son fils à trois cents mètres. Il avait vu Bárður avec une étrangère. Il n’avait rien dit. Il dirait quelque chose plus tard, ou jamais, ou il dirait quelque chose sans rapport qui voudrait dire autre chose, parce que c’était comme ça que les Djurhuus communiquaient — par ricochets, par bandes, comme au billard.
Et Óli demanderait, à un moment ou à un autre : le petit sera prêt ?
Le petit. Eirikur. Qui avait les mains de Bárður et le silence de Bárður mais pas le poids de Bárður, pas cette gravité terrienne qui vous ancre au sol et qui fait que vous êtes d’ici, que vous faites ce qu’on fait ici, que vous tuez ce qu’on tue ici et que vous mangez ce qu’on mange ici et que vous ne posez pas de questions parce que les questions sont un luxe de gens qui ont le choix et qu’aux Féroé, pendant mille ans, personne n’avait eu le choix.
Mais Eirikur avait le choix. C’était ça, la fissure. Eirikur avait grandi dans un monde où l’on pouvait dire non. Où le non était possible, toléré, protégé même — par Internet, par Copenhague, par le monde extérieur qui regardait les Féroé avec ses yeux d’ailleurs et qui disait : c’est barbare, arrêtez, vous n’avez pas le droit. Et Eirikur avait entendu. Pas les slogans, pas les pétitions — quelque chose de plus subtil, une fréquence, un doute, un espace ouvert entre ce que son père faisait et ce que le monde pensait, et dans cet espace il s’était glissé, silencieusement, comme on se glisse dans l’eau froide, et il n’en était pas ressorti.
Bárður éteignit la télévision. Le salon devint noir. Il resta assis un long moment dans le noir, les mains sur les genoux, les mains qui savaient trancher et tuer et cuisiner et qui ne savaient pas comment atteindre un garçon de quinze ans à travers une porte fermée.
Puis il se leva et alla dormir.
Dehors, le vent d’est soufflait toujours. L’herbe sur le toit de l’hôtel ondulait dans le noir doré de la nuit d’été, et l’hôtel, sous cette peau vivante, respirait.
JEUDI — La rumeur
Le premier SMS arriva à six heures douze.
Bárður était dans la cuisine, les mains dans la pâte du pain de seigle, quand son téléphone vibra sur le plan de travail. Il ne le regarda pas tout de suite. La pâte avait besoin de lui — cette pâte dense, lourde, presque noire, qui exigeait un pétrissage long et ferme et qui ne pardonnait pas la distraction. Il finit son geste. Essuya ses mains sur son tablier. Prit le téléphone.
Le message venait de Heðin, un pêcheur de Vestmanna. Quatre mots en féroïen. Quatre mots qui, aux Féroé, entre juin et septembre, avaient le pouvoir de tout suspendre :
Grindaboð. Norður av Streymoy.
Alerte à la grind. Au nord de Streymoy.
Bárður reposa le téléphone. Ne bougea pas. Quelque chose dans son ventre — pas de l’excitation, pas de la peur, quelque chose de plus ancien, de plus musculaire, un réflexe qui remontait de très loin, du fond du corps, comme ces mouvements que les médecins appellent archaïques et que les nouveau-nés font sans les avoir appris. La grind. Le mot seul suffisait. Grind — qui signifiait à la fois la chasse, le banc de globicéphales et la viande qu’on en tirait, trois choses en un seul mot, parce qu’aux Féroé la chasse et l’animal et la nourriture n’avaient jamais été séparés, n’avaient jamais eu besoin de l’être.
Il reprit son pétrissage. La pâte céda sous ses poings. Dehors, le jour se levait — si l’on pouvait appeler ça se lever, cette lumière grise et diffuse qui ne commençait ni ne finissait mais qui était simplement là, comme un état permanent, comme un fond sonore visuel.
Le deuxième SMS arriva à six heures trente-sept. Un autre pêcheur. Confirmation. Un banc d’une centaine de têtes, peut-être plus, repéré à huit milles au nord-ouest. Direction sud-est. Vers les côtes de Streymoy. Vers eux.
Mais rien n’était sûr. Rien n’était jamais sûr. Les globicéphales pouvaient changer de cap, plonger, disparaître. Ils pouvaient passer au large sans approcher des côtes. Ils pouvaient être là demain ou la semaine prochaine ou jamais. La grind n’était pas une décision. C’était une possibilité. Une porte entrouverte que la mer pouvait refermer à tout moment.
Bárður mit le pain au four. Régla la température. Lava ses mains. Et pendant qu’il les lavait, sous le filet d’eau froide, il regarda ses mains — ces mains qui pétrissaient et tranchaient et dressaient des assiettes et qui, quand le moment venait, tenaient le mønustingari avec la même assurance, la même précision, le même calme — et il se demanda, pour la première fois, non pas s’il voulait encore le faire mais si ses mains le voulaient encore. Si ses mains, indépendamment de lui, indépendamment de ce que sa tête pensait et de ce que son cœur sentait, si ses mains seraient encore prêtes quand le moment viendrait.
Question absurde. Il la chassa. S’essuya les mains. Continua.
*
À huit heures, la rumeur avait gagné l’hôtel.
Pas sous forme de mots — personne ne disait rien, personne ne faisait d’annonce. Mais l’air avait changé. Rannvá, en arrivant dans le hall, avait ce pli entre les sourcils qu’elle n’avait que lorsque quelque chose la préoccupait — un client difficile, une annulation de groupe, un problème technique. Sauf que ce matin, le pli ne venait pas de l’hôtel. Il venait de son téléphone, qu’elle avait consulté en se réveillant et qui contenait les mêmes messages que celui de Bárður, parce qu’aux Féroé l’alerte à la grind se propageait comme une onde sismique, cercle après cercle, et en moins de deux heures toute l’île savait.
Elle entra dans la cuisine.
— Tu as vu ?
Bárður hocha la tête.
— Rien de sûr, dit-il.
— Non. Mais le vent les pousse.
C’était vrai. Le vent d’est — ce vent qui soufflait depuis mardi, ce vent de changement — poussait les courants vers les côtes, et les globicéphales suivaient les courants, et les courants menaient aux baies, et les baies étaient les pièges, les entonnoirs naturels où, depuis mille ans, les hommes attendaient.
Rannvá s’appuya contre le chambranle. Croisa les bras. Elle portait une veste grise, un col roulé noir, et elle avait cette élégance des femmes du Nord qui ne cherchent pas à plaire mais à durer — des vêtements qui résistent au vent, des couleurs qui résistent au temps, une posture qui résiste à tout.
— La journaliste, dit-elle.
— Quoi, la journaliste ?
— Elle va comprendre. Si ça arrive, elle sera là, elle verra.
— C’est une journaliste gastronomique, Rannvá. Elle écrit sur la nourriture.
— La nourriture vient de quelque part, Bárður.
Silence. Ils se regardèrent. Entre eux, ce langage sans mots, ce courant souterrain qui passait depuis trente ans — depuis l’école primaire de Tórshavn, depuis les étés à courir sur les rochers de Nólsoy, depuis cette nuit de leurs dix-sept ans dont ils ne parlaient jamais et qui flottait entre eux comme un fantôme bienveillant. Rannvá savait des choses sur Bárður que personne d’autre ne savait. Elle savait que sous le granit il y avait de la terre meuble. Elle savait que sous les mains sûres il y avait un tremblement. Et elle savait — elle l’avait vu avant lui, peut-être — que quelque chose était en train de changer.
— Et Eirikur ? dit-elle.
Bárður se retourna vers son plan de travail. Reprit son couteau. Commença à émincer des oignons — et les oignons, pensa-t-il, étaient une bénédiction, parce que si vos yeux pleurent on peut toujours accuser les oignons.
— Eirikur fera ce qu’il veut, dit-il.
C’était la première fois qu’il le disait à voix haute. Rannvá ne répondit pas. Elle le regarda un instant — ce dos large, ces épaules, ce couteau qui allait et venait — puis elle sortit.
Dans le hall, Eirikur était à son poste. Sept heures, comme promis. Rannvá passa devant lui. Lui toucha l’épaule — un geste rapide, léger, presque rien. Eirikur ne leva pas les yeux. Mais il ne se déroba pas non plus.
*
Léone sentit la rumeur avant de la comprendre.
C’était dans les regards. Dans les gestes. Dans la façon dont les gens de l’hôtel — le personnel, les rares habitués — consultaient leur téléphone avec une fréquence inhabituelle, d’un mouvement rapide, presque furtif, comme des joueurs qui vérifient leurs cartes. C’était dans la voix de la femme de ménage qui chantonnait dans le couloir — une mélodie féroïenne, lente, répétitive, et Léone ne comprenait pas les paroles mais elle entendait dans le rythme quelque chose de circulaire, de rituel, comme un chant de travail ou un chant de marche. C’était dans l’air lui-même, qui semblait plus dense, plus chargé, comme avant un orage — sauf qu’il n’y avait pas d’orage, le ciel était gris et bas comme d’habitude, le vent soufflait comme d’habitude, tout était comme d’habitude et rien ne l’était.
Elle descendit au restaurant pour le petit-déjeuner. Le couple d’Allemands était là, imperturbable, plongé dans un guide de randonnée. L’Anglais seul lisait le Times sur sa tablette. Un nouveau client était arrivé dans la nuit — un homme jeune, trente ans peut-être, avec une barbe rousse et un sweat à capuche noir et un sac photo qu’il gardait sous sa chaise avec une attention particulière. Léone le nota. Le sac photo. L’attention. Ce n’était pas un touriste ordinaire.
Elle mangea. Le pain de seigle, le gravlax, les œufs. La nourriture de Bárður, même au petit-déjeuner, avait cette qualité d’évidence — rien de spectaculaire, rien de décoratif, juste la chose juste au bon moment, avec le bon goût, comme une phrase bien construite dans un texte sobre.
Après le petit-déjeuner, elle alla voir Bárður. La cuisine était en pleine préparation du déjeuner. Katrin épluchait des pommes de terre. Un apprenti dont Léone n’avait pas encore retenu le nom — un garçon de Klaksvík, silencieux et méthodique — portait des caisses depuis la chambre froide. Bárður était au centre de tout, comme toujours, et comme toujours il donnait l’impression d’être seul.
— Il se passe quelque chose ? demanda Léone.
Bárður la regarda. Hésita. L’hésitation dura moins d’une seconde — une contraction de la mâchoire, un plissement des yeux — mais Léone, dont le métier était de voir les hésitations, la vit.
— Des globicéphales, dit-il. Un banc, au nord. Peut-être qu’ils viennent vers nous. Peut-être pas.
— La grindadráp ?
— Peut-être.
— Quand ?
— Quand la mer décide. Demain. Après-demain. Jamais.
Léone hocha la tête. Elle sentait l’importance du moment — pas pour son article, pas pour son magazine, pour elle. Quelque chose allait arriver. Quelque chose qui dépassait le cadre de ce qu’elle était venue chercher, qui débordait du portrait, du chef, de la gastronomie. Quelque chose de brutal et d’ancien et de vivant.
— Je peux rester ? dit-elle.
— Vous êtes cliente de l’hôtel. Vous restez autant que vous voulez.
Ce n’était pas ce qu’elle avait voulu dire et il le savait. Elle voulait dire : je peux rester dans votre monde, je peux voir ce que vous allez faire, je peux être là quand ça arrivera. Et sa réponse — technique, factuelle, fermée — était une manière de ne pas répondre. De garder la porte entrouverte sans l’ouvrir tout à fait.
*
L’après-midi, Bárður descendit voir Óli.
Il prit la voiture — un pick-up Toyota gris, cabossé, le seul luxe du véhicule étant un autoradio qui ne captait que la station féroïenne, Kringvarp Føroya, et qui ce jour-là passait de la musique — du Eivør, la chanteuse féroïenne à la voix d’abîme, et Bárður monta le son parce que cette voix-là, cette voix de falaise et de vent, était la seule musique qui avait un sens quand on roulait sur les routes des Féroé, entre les montagnes noires et la mer grise et les tunnels creusés dans la roche qui vous faisaient passer d’une île à l’autre comme d’un rêve à l’autre.
Óli vivait à Bøsdalafossur. Pas dans le village — à côté du village, dans une maison en bois rouge posée sur un promontoire, face à la mer, face au vent, face à tout. La maison n’avait pas changé depuis que Bárður était enfant — les mêmes murs, le même toit de tourbe, la même odeur à l’intérieur, mélange de poisson séché, de laine mouillée et de tabac à pipe, une odeur qui était pour Bárður l’odeur même du temps, l’odeur de ce qui ne change pas pendant que tout le reste change.
Óli était dehors. Assis sur le banc devant la maison, face à la mer. Toujours le même banc. Toujours la même mer.
— Pabbi, dit Bárður.
Óli ne se retourna pas.
— Assieds-toi.
Bárður s’assit. Ils regardèrent la mer ensemble. La houle était longue, lente, venue de loin — des vagues qui avaient voyagé mille kilomètres avant d’arriver ici et qui se brisaient sur les rochers en contrebas avec un bruit sourd et régulier qui était le métronome de cette maison, de cette vie, de cet homme.
— Tu as eu le message, dit Óli.
Ce n’était pas une question.
— Oui.
— Cent têtes. Peut-être plus. Heðin dit qu’il n’a pas vu un banc pareil depuis 2006.
Bárður ne dit rien. Óli leva ses mains — ces mains qui avaient été les plus fortes de Bøsdalafossur, les mains qui avaient tiré des filets de quatre cents kilos, qui avaient tenu le mønustingari dans l’eau rouge, qui avaient découpé la viande sur la plage pendant des heures — et les regarda. Elles tremblaient. Pas beaucoup. Un frémissement, un tremblement de vieille mécanique, à peine visible. Mais il était là. Et Óli le regardait comme on regarde une trahison.
— Mes mains, dit-il. Mes putains de mains.
Bárður posa sa main sur celles de son père. Un geste rare — les Djurhuus ne se touchaient pas, les Djurhuus ne se serraient pas dans les bras, les Djurhuus communiquaient par le travail, par la mer, par le silence, pas par le contact. Mais il posa sa main. Et Óli ne la retira pas.
— Le petit, dit Óli.
Voilà. Le mot était lâché. Le petit. Eirikur.
— Il viendra, dit Bárður.
Il ne savait pas pourquoi il avait dit ça. Il ne savait pas si c’était un souhait, une prédiction ou un mensonge. Ça avait la forme d’une certitude et le goût d’un espoir et la texture d’une prière, et Bárður, qui ne priait jamais, qui n’allait jamais à l’église de Tórshavn sauf pour les enterrements et les baptêmes, Bárður avait prononcé ce mot — il viendra — comme on prononce un vœu dans le noir, sans y croire, en y croyant quand même.
Óli tourna la tête. Regarda son fils. Les yeux du vieil homme — bleus, délavés, usés par soixante ans de sel et de lumière — cherchèrent quelque chose dans le visage de Bárður. Cherchèrent et ne trouvèrent pas. Ou trouvèrent mais n’aimèrent pas ce qu’ils trouvaient.
— Il faut qu’il vienne, dit Óli. Tu comprends ?
Bárður comprenait. Oh oui, il comprenait. Il comprenait que pour Óli la grind n’était pas une tradition, pas un folklore, pas un sujet de débat — c’était la colonne vertébrale. Le pilier. La chose autour de laquelle tout le reste s’organisait — la famille, la communauté, le rapport à la mer, le rapport à la mort, le rapport aux autres. Un homme qui ne chassait pas n’était pas un homme. Un Djurhuus qui ne chassait pas n’était pas un Djurhuus. C’était simple. C’était terrible. Et c’était, depuis mille ans, incontestable.
Jusqu’à maintenant.
— Je lui parlerai, dit Bárður.
— Tu lui parleras, répéta Óli. Comme si parler servait à quelque chose.
Le vieil homme se leva. Rentra dans la maison. Bárður entendit la porte se fermer — pas claquer, se fermer, avec cette retenue des gens qui n’élèvent jamais la voix parce que la colère, chez eux, ne monte pas, elle descend, elle s’enfonce, elle se dépose au fond comme du sable dans l’eau trouble.
Bárður resta sur le banc. Regarda la mer. Les vagues, les rochers, l’écume. Quelque part là-dessous, dans le noir glacé, les globicéphales nageaient. Ils nageaient vers le sud. Vers les côtes. Vers les baies. Vers les couteaux.
Il rentra à l’hôtel.
*
Le soir, au dîner, Bárður cuisina comme un forcené.
Pas dans la rage — dans la précision. Une précision augmentée, exacerbée, comme s’il avait besoin de prouver quelque chose à quelqu’un, ou à lui-même. Chaque assiette qui sortait de la cuisine ce soir-là était un exercice de maîtrise absolue — le poisson cuit à la seconde près, la sauce d’une fluidité parfaite, les herbes disposées avec une exactitude d’orfèvre. Katrin, qui le connaissait depuis cinq ans, sentit la différence. Elle ne dit rien. Elle accéléra le rythme, ajusta ses gestes aux siens, et la cuisine devint ce soir-là une machine de guerre silencieuse, un sous-marin lancé à pleine vitesse dans les eaux noires d’un service parfait.
Léone dîna. Elle nota la perfection des plats — une lotte rôtie sur lit d’algues, un consommé de globicéphale fumé d’une profondeur presque irréelle, un dessert de skyr aux baies sauvages qui avait le goût du vent. Elle nota aussi la tension. Quelque chose dans le rythme du service, dans la vitesse à laquelle les assiettes apparaissaient, dans le silence absolu qui régnait entre la cuisine et la salle — pas le silence habituel, confortable, de l’Hôtel Føroyar, mais un silence chargé, un silence de veillée d’armes.
L’homme à la barbe rousse et au sac photo dîna seul, à une table du fond. Il ne toucha pas au consommé de globicéphale. Léone le remarqua. Il avait commandé le menu, avait mangé tout le reste, et avait laissé le consommé intact, la cuillère posée à côté du bol comme un outil dont on refuse de se servir. Quand il quitta la salle, il croisa Rannvá dans le hall. Léone, qui partait au même moment, entendit leur échange :
— Tout allait bien, monsieur ?
— Très bien. Je ne mange pas de cétacé.
— Je comprends. Je suis désolée, nous aurions dû —
— Ce n’est pas grave.
Il sourit. Un sourire poli, fermé, un sourire de quelqu’un qui a des opinions et qui ne les partage pas encore. Il monta à sa chambre. Son sac photo pendait à son épaule, lourd, et Léone pensa — sans preuve, par instinct, par ce sixième sens que les journalistes développent pour reconnaître les leurs — qu’il n’était pas là pour les paysages.
Rannvá regarda l’homme monter l’escalier. Puis elle se tourna vers Léone. Leurs regards se croisèrent. Et dans le regard de Rannvá, Léone lut quelque chose qu’elle n’y avait pas vu avant — pas de l’inquiétude, pas de la peur, quelque chose de plus dur, de plus ancien. De la vigilance. La vigilance d’une femme qui protège un lieu, des gens, un monde, et qui sent que la protection ne suffira peut-être pas.
— Bonne nuit, madame D’Argent.
— Bonne nuit.
*
Minuit. L’hôtel dormait. Ou faisait semblant.
Bárður était dans la cuisine. Seul. Les lumières éteintes, sauf la veilleuse au-dessus de l’évier qui projetait un halo jaune sur l’acier. Il avait un verre de brennivín devant lui — l’eau-de-vie islandaise, le « vin brûlant », qu’il ne buvait que rarement et toujours seul et toujours dans la cuisine, jamais en bas, jamais dans l’appartement, parce que la cuisine était son lieu et que c’est dans son lieu qu’on se permet les choses qu’on ne se permet pas ailleurs.
Il but une gorgée. Le brennivín brûla sa gorge — cumin, anis, feu.
Son téléphone vibra. Un troisième message. De Heðin encore. Le banc se rapprochait. Trente milles au nord-ouest maintenant. Direction confirmée. Si le vent tenait, si les courants ne changeaient pas, si la mer voulait bien — la mer, toujours la mer, c’est elle qui décidait — les globicéphales seraient dans les eaux de Sandavágur demain. Peut-être à l’aube. Peut-être avant midi.
Bárður reposa le téléphone. Regarda ses mains. Les mêmes mains que ce matin, que la veille, que depuis quarante-sept ans. Les mêmes mains et pourtant pas les mêmes. Il y avait une question dedans, maintenant. Une question qu’il ne formulait pas, qu’il ne pouvait pas formuler, parce que formuler c’est admettre et qu’admettre c’est commencer à perdre.
Ce n’était pas le doute. Le doute est clair, le doute a une forme — on doute de quelque chose, on peut le nommer, on peut le combattre. Ce que Bárður éprouvait n’avait pas de forme. C’était un flottement. Une hésitation du corps, pas de l’esprit. Comme quand on marche sur un sentier qu’on a emprunté mille fois et que soudain le pied hésite — pas parce que le sentier a changé mais parce que quelque chose dans le pied, dans la cheville, dans le muscle, a oublié pendant une fraction de seconde comment faire. Et cette fraction de seconde suffit. Elle ouvre un gouffre.
Il finit son verre. Rinça le verre. Le posa à l’envers sur l’égouttoir. Éteignit la veilleuse.
En descendant vers l’appartement, il passa devant la réception. Le hall était vide, baigné dans la lumière bleutée des veilleuses de nuit. Par les baies vitrées, le soleil de minuit — ce soleil qui ne se couchait pas, ce soleil obstiné, féroïen — projetait une lumière d’ambre sur le parquet, sur les fauteuils, sur le comptoir derrière lequel Eirikur avait passé la journée à dire « Un instant, s’il vous plaît » avec la voix de quelqu’un qui attend que l’instant passe.
Bárður s’arrêta. Regarda le comptoir vide. Les brochures touristiques. Le petit vase avec une fleur séchée que Rannvá renouvelait chaque semaine. Et il pensa à ce qu’il devait faire demain. Il devait parler à Eirikur. Il devait lui dire : la grind arrive. Il devait lui demander : tu viens ?
Et il avait peur de la réponse.
Non — il avait peur de ne pas avoir peur de la réponse. Il avait peur de découvrir que la réponse d’Eirikur, quelle qu’elle soit, ne le surprendrait pas. Qu’il la connaissait déjà. Qu’il l’avait toujours connue. Et que toute cette semaine — le silence, la porte fermée, les écouteurs, le « d’accord » sans énergie — n’avait été que le long, le lent, l’interminable préambule d’un mot que son fils allait prononcer et qui changerait tout.
Il descendit. S’arrêta devant la porte d’Eirikur. Leva la main. Ne frappa pas. Baissa la main. Alla se coucher.
Demain.