Tvøst
Tvøst
Lundi et mardi
LUNDI — Le couteau
Il y a un moment, juste avant cinq heures, où la cuisine n’appartient à personne. Les plans de travail sont froids. L’acier des hottes renvoie un reflet gris qui n’est pas encore de la lumière. Les brûleurs sont éteints et l’odeur de la veille — la graisse, le thym arctique, le fond de cuisson réduit trop tard — flotte encore un peu, comme un souvenir de fièvre après une nuit de maladie. C’est l’heure que Bárður préfère. Celle d’avant.
Il poussa la porte avec l’épaule, les deux mains prises — un sac de toile dans la gauche, les clés dans la droite, et entre les dents un bonnet de laine qu’il avait retiré dans le couloir parce qu’un chef ne porte pas de bonnet, même quand il fait trois degrés dehors et que le vent arrache les pensées. Il posa le sac sur l’îlot central. Sortit un paquet enveloppé de papier ciré. Le défit. Le ræst kjøt — la viande de mouton séchée à l’air libre pendant des mois dans le hjallur, la cabane à claire-voie — avait la couleur sombre des choses qui ont attendu longtemps. Il la porta à son nez. Ferma les yeux. C’était bon. C’était juste. Cette odeur que les étrangers trouvaient insoutenable et que lui respirait comme d’autres respirent le café du matin. L’odeur de la patience. L’odeur de l’île.
Il prit le couteau.
Pas n’importe lequel. Le Forgecraft à lame courbe que son oncle Jógvan lui avait donné le jour où il était entré en apprentissage au Áarstova, à dix-sept ans. La lame avait été aiguisée tant de fois qu’elle s’était amincie, presque transparente sur le fil, et le manche de bois avait pris la forme exacte de sa paume — sa paume à lui, celle de personne d’autre. Il y a des objets qu’on ne prête pas. Celui-là, il ne le prêtait pas.
Il trancha. Des lamelles fines, régulières, presque translucides. Le ræst se découpait avec une résistance douce, fibreuse, et chaque tranche s’enroulait légèrement sur elle-même comme une page qu’on tourne. Il disposa les premières sur une planche d’ardoise. Recula d’un pas. Regarda. Pas avec satisfaction — Bárður n’était pas un homme à satisfaction. Plutôt avec l’attention d’un mécanicien qui vérifie un réglage. C’est droit. C’est propre. On continue.
La cuisine de l’Hôtel Føroyar n’était pas grande. Quinze couverts le soir, vingt-cinq le midi les bons jours, et la plupart du temps moins. Ce n’était pas un restaurant qu’on remplissait — c’était un restaurant où l’on venait. La différence comptait. Les gens faisaient la route depuis Tórshavn, huit minutes en voiture en montant la colline, et ce qu’ils trouvaient en arrivant — les baies vitrées ouvertes sur le port, l’herbe sur le toit, le silence — leur faisait baisser la voix sans qu’on le leur demande. Bárður aimait ça. Le murmure. Il cuisinait pour des gens qui murmuraient.
À cinq heures et quart, il entendit le bâtiment se mettre en route. Les canalisations d’abord — quelqu’un avait ouvert un robinet à l’étage, dans une chambre, un client matinal ou insomniaque. Puis la ventilation, le léger ronronnement des systèmes qui s’éveillaient. Et dehors, le vent. Toujours le vent. Aux Féroé, le vent n’est pas un phénomène météorologique. C’est un colocataire.
Il prépara le bouillon de poisson. Têtes de morue, algues récoltées à Nólsoy, oignon, pas de sel — la mer s’en chargeait. Pendant que le bouillon montait, il sortit fumer sur le pas de la porte de service, celle qui donnait sur l’arrière de l’hôtel, côté colline. L’herbe était rase, d’un vert presque irréel, et montait en pente douce vers le ciel bas. Des moutons, là-haut, le regardaient avec cette expression d’éternelle perplexité qui était la leur. Bárður tira sur sa cigarette. Souffla. La fumée partit à l’horizontale, happée par le vent, et disparut avant d’avoir existé.
Eirikur dormait encore.
Il le savait parce qu’il avait vu la lumière sous la porte de sa chambre en partant, à quatre heures et demie. Éteinte. Le garçon dormait — ou du moins faisait semblant avec suffisamment de conviction pour que la lumière soit éteinte et la porte fermée et le silence intact. Depuis qu’il était rentré du collège de Hoyvík, trois jours plus tôt, Eirikur dormait. C’était son activité principale. Il dormait le matin, traînait l’après-midi, disparaissait le soir. Quand il apparaissait — à table, dans le salon, parfois dans le hall de l’hôtel où il était censé commencer à travailler cette semaine —, il avait cette transparence des gens qui ne sont pas vraiment là. Les écouteurs toujours vissés. La mèche devant l’œil gauche. Les épaules rentrées, comme pour occuper moins de place dans le monde.
Bárður écrasa sa cigarette. Rentra.
Il n’y avait pas de conflit. C’est ce qu’il se disait. Il n’y avait pas de crise, pas de drame, pas de scène. Eirikur ne claquait pas les portes. Ne criait pas. Ne reprochait rien. Il était simplement — absent. Présent physiquement, d’accord, il mangeait, il respirait, il passait d’une pièce à l’autre de leur appartement au sous-sol de l’hôtel, mais quelque chose en lui s’était retiré, comme la marée se retire, sans bruit, et on ne s’en aperçoit que quand on a les pieds au sec là où hier encore il y avait de l’eau.
À six heures, Katrin, la commis, arriva. Petite, rouge de joues, efficace. Elle ne parlait pas beaucoup non plus, ce qui convenait parfaitement à Bárður. Ils travaillèrent côte à côte dans un silence huilé, chacun sachant exactement quoi faire — le pain de seigle au four, les œufs de macareux triés, le poisson du matin préparé pour le gravlax. La cuisine d’un hôtel le matin est un mécanisme d’horlogerie et Bárður en était le ressort.
À sept heures, les premiers clients descendirent pour le petit-déjeuner. Bárður n’allait jamais en salle — c’était le territoire de Rannvá et de son équipe — mais il entendait les voix, les tintements, les raclements de chaises. Un couple d’Allemands. Un homme seul, anglais probablement. Une famille danoise avec des enfants qui couraient trop vite sur le parquet ciré et que personne ne retenait.
Rannvá entra dans la cuisine à sept heures vingt. Elle ne dit pas bonjour — entre eux, le bonjour avait été supprimé depuis longtemps, remplacé par un regard, un haussement de sourcils, une forme de télépathie rodée par trente ans de voisinage.
— Ton fils n’est pas descendu.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas un reproche. Rannvá énonçait un fait, comme elle aurait dit il pleut ou le ferry est en retard.
— Il descendra, dit Bárður.
— Il devait commencer aujourd’hui. À la réception.
— Je sais.
Rannvá le regarda. Elle avait cette manière de regarder qui n’insistait pas mais qui ne lâchait pas non plus — un regard de phare, régulier, implacable, et si vous étiez pris dedans c’était votre problème, pas le sien.
— Je lui parlerai, dit Bárður.
— Bien.
Elle repartit. La porte battit deux fois derrière elle.
Bárður continua de trancher. Le couteau allait et venait, et chaque tranche tombait avec la même précision que la précédente, et la suivante serait identique, et celle d’après aussi, parce que c’était ça son métier et sa vie — la répétition maîtrisée, le geste juste refait mille fois, et dans cette répétition quelque chose qui ressemblait sinon au bonheur du moins à l’ordre.
*
Elle arriva par le vol de Bergen, avec une escale à Vágar qui avait duré trois heures de plus que prévu parce que le brouillard, bien sûr, le brouillard. Les Féroé ne voulaient pas d’elle et le faisaient savoir dès l’atterrissage.
Léone D’Argent avait trente-huit ans, un sac de cabine trop lourd, un carnet Moleskine dont elle n’avait utilisé que les trois premières pages, et un sujet de reportage qui lui avait semblé lumineux à Paris et qui, à mesure que l’avion descendait à travers les nuages et qu’elle apercevait pour la première fois ce paysage de bout du monde — les falaises noires, l’herbe verte absurde, l’absence totale d’arbres —, commençait à lui paraître légèrement insensé. Le magazine l’envoyait pour un portrait. « Le chef du bout du monde », avait dit Frédéric au téléphone, Frédéric le rédacteur en chef qui n’était jamais sorti de Paris sinon pour aller à Lisbonne et qui disait bout du monde comme on dit bout de la rue. « Un type qui cuisine du phoque et du macareux dans un hôtel-terrier sur une île de Vikings. C’est magnifique. Cinq mille mots, des photos, on en fait la couverture de septembre. »
Du phoque. Il ne cuisinait pas de phoque. Elle le savait parce qu’elle avait fait ses recherches — Bárður Djurhuus, né à Tórshavn en 1967, formé au Danemark, revenu, installé à l’Hôtel Føroyar depuis son ouverture. Des articles dans le Copenhagen Post, dans un blog norvégien de gastronomie, un passage éclair dans un documentaire sur le New Nordic qu’elle avait regardé sur son ordinateur dans le Thalys. Il cuisinait du mouton séché, du poisson fermenté, du guillemot, de l’oiseau, des algues et oui, du globicéphale. Pas du phoque. Mais Frédéric, comme beaucoup de gens, ne faisait pas la différence entre un phoque et un cétacé, ni entre les Féroé et l’Islande, ni entre un chef et un chasseur.
Le taxi la déposa devant l’hôtel à seize heures, dans un vent qui faillit lui arracher la portière des mains. Elle resta un moment immobile, le sac contre la hanche, et regarda. L’Hôtel Føroyar ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait. Un long bâtiment de bois sombre, vitré, presque entièrement enfoui dans la colline, avec un toit recouvert d’herbe — d’herbe véritable, vivante, qui ondulait sous le vent comme la fourrure d’une bête immense et patiente. On aurait dit que la terre avait essayé d’avaler l’hôtel et avait presque réussi. Devant, la pente descendait vers Tórshavn — les toits rouges et noirs de Tinganes, le port, les bateaux, et au-delà, la mer, la mer partout, grise et verte et sans fin, et cette lumière impossible, cette lumière d’aquarium, qui n’était ni du jour ni du soir mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’avait pas de nom en français.
Elle entra. La réception sentait le bois neuf et la laine mouillée.
— Madame D’Argent ?
Rannvá Restorff avait la poignée de main ferme, le sourire rare, et cette élégance nordique qui consiste à être parfaitement habillée sans qu’on puisse dire exactement comment. Elle conduisit Léone à sa chambre — au bout du couloir, vue sur la mer, immense baie vitrée —, lui expliqua le fonctionnement du chauffage, lui indiqua les heures du restaurant, et ajouta, en posant la main sur la poignée de la porte :
— Bárður vous attend pour le dîner. Il a préparé quelque chose pour vous.
— C’est très aimable. Je —
— Pas aimable. Curieux.
Rannvá sourit pour la première fois. Un sourire court, précis, et Léone comprit que dans cet hôtel, les choses se passeraient au rythme de l’hôtel et pas au sien.
*
Le dîner. Sept couverts seulement ce soir-là. Le couple d’Allemands, l’Anglais seul, une femme féroïenne que Léone prit d’abord pour une touriste avant de comprendre qu’elle venait chaque lundi, par habitude, par fidélité, comme on va à la messe. Et Léone, à une table près de la vitre.
Bárður ne sortit pas de la cuisine. C’est Rannvá qui apporta les plats, un par un, en énonçant leurs noms d’une voix neutre et douce — « Ræst kjøt, agneau séché, mousse de raifort et baies d’argousier » — « Morue pochée au bouillon d’algues de Nólsoy » — et Léone mangea et quelque chose se passa.
Ce n’était pas le goût. Ou plutôt, ce n’était pas seulement le goût. C’était l’étrangeté du goût. Le ræst kjøt avait une saveur qu’elle n’avait jamais rencontrée — profonde, presque dérangeante, entre le fromage très affiné et la viande crue et autre chose encore, quelque chose de minéral, de marin, comme si l’animal avait été lentement transformé par le vent en une substance nouvelle, ni tout à fait de la terre ni tout à fait de la mer. C’était beau. C’était déroutant. C’était un peu comme manger le paysage qu’elle avait vu en arrivant — les falaises, l’herbe, le sel.
Le dernier plat arriva. Rannvá le posa avec un geste légèrement différent — une hésitation, peut-être, ou une attention plus grande, Léone n’aurait su dire.
— Tvøst. Globicéphale. Mariné au vinaigre de bouleau, baies de genièvre.
Un rectangle de chair sombre, presque noire, sur une assiette blanche. Léone regarda. C’était beau, dans sa simplicité austère. Elle prit sa fourchette. Coupa. Porta à sa bouche.
Le goût était sauvage. Dense. Un goût de haute mer, de profondeur, quelque chose qui n’avait rien à voir avec le poisson — plus lourd, plus sanguin, plus ancien. Un goût de mammifère marin. Un goût qui disait : je respirais comme toi.
Elle reposa sa fourchette. Pas par dégoût. Par surprise. Comme si le plat lui avait parlé et qu’elle ne s’y attendait pas.
À la fin du service, Bárður sortit de la cuisine. Il portait sa veste blanche, les manches retroussées sur des avant-bras larges, bruns de soleil et de vent. Il s’approcha de la table de Léone. Ne s’assit pas. Resta debout, les mains derrière le dos, comme un homme qui se présente à un examen.
— C’était bien ?
Son français était lent, rocailleux, appris sans doute au Danemark, pratiqué rarement, et il y avait dedans des cailloux féroïens qui roulaient sous chaque syllabe.
— C’était… je ne sais pas encore, dit Léone. C’est la réponse la plus honnête que je puisse vous donner.
Bárður la regarda. Et pour la première fois ce soir-là, il eut quelque chose qui ressemblait à un sourire — pas un sourire de politesse ni de séduction, un sourire de reconnaissance. Quelqu’un qui ne savait pas encore. Quelqu’un qui n’arrivait pas avec des réponses. C’était rare. C’était bien.
— Demain, dit-il. Je vous montre.
Il retourna dans sa cuisine. La porte battit.
Léone resta seule devant la baie vitrée. Dehors, il était vingt-deux heures et le soleil n’était pas couché. Il ne se coucherait pas. La lumière avait changé — plus dorée, plus rasante, presque liquide — mais elle était toujours là, et la mer aussi, et le port en contrebas où les bateaux bougeaient doucement, et cette impression vertigineuse d’être au bord de quelque chose qu’elle ne pouvait pas nommer.
Dans le couloir de l’hôtel, en regagnant sa chambre, elle croisa un garçon. Mince, pâle, des écouteurs sur les oreilles, une mèche devant l’œil gauche. Il marchait en rasant le mur, comme quelqu’un qui ne veut pas être vu. Ils se croisèrent sans un mot. Léone se retourna. Le garçon avait déjà disparu au bout du couloir, avalé par le silence de l’hôtel, et elle pensa — sans savoir pourquoi elle le pensait — qu’il avait les mêmes mains que le chef. Les mêmes mains exactement, mais vides.
MARDI — Le portrait
Bárður ne dormait pas beaucoup. Cinq heures, parfois quatre, rarement six. Ce n’était pas de l’insomnie — l’insomnie suppose un désir contrarié, une volonté de dormir à laquelle le corps résiste —, c’était autre chose. Une habitude de veille. Comme les marins, comme les bergers, comme les gens dont le métier a longtemps dépendu du moment exact où les choses arrivent — la marée, l’agnelage, le poisson —, Bárður s’était construit un corps de guetteur. Il dormait en surface. Toujours prêt à remonter.
Ce mardi-là, il se réveilla à quatre heures dix. Pas de réveil. Le corps savait. Il resta un moment allongé dans le noir de sa chambre — leur appartement occupait le sous-sol de l’hôtel, deux chambres, un salon minuscule, une salle de bains aux murs de béton brut que Rannvá avait voulu faire repeindre et que Bárður avait refusé parce qu’il aimait le béton, sa froideur, sa franchise. Il écouta. Le vent, bien sûr. Et derrière le vent, plus loin, au fond du couloir, le silence d’Eirikur.
C’était un silence particulier. Bárður le connaissait bien — il vivait avec depuis trois jours, depuis le retour du garçon, mais en vérité il le connaissait depuis plus longtemps, depuis des mois peut-être, depuis les appels téléphoniques du collège de Hoyvík qui étaient devenus plus courts, plus rares, et dont les silences avaient pris plus de place que les mots. Un silence qui n’était pas du vide. Un silence habité, tendu, qui ressemblait à celui d’un animal qui fait le mort — parfaitement immobile, parfaitement conscient.
Il se leva. Passa devant la porte d’Eirikur sans s’arrêter. Monta à la cuisine.
*
Le marché de Tórshavn ne ressemblait à rien de ce que Léone connaissait.
D’abord, il n’avait pas de nom. Pas d’enseigne, pas de site internet, pas de hashtag. C’était une halle basse, rectangulaire, près du port, où les pêcheurs venaient déposer ce que la mer leur avait donné et où les gens venaient chercher ce que la mer avait bien voulu leur donner. La différence entre les deux formulations était toute la philosophie féroïenne, mais Léone ne le comprendrait que plus tard.
Bárður l’avait retrouvée à huit heures dans le hall de l’hôtel. Il portait un ciré vert sombre, des bottes noires, et avait un sac de toile à l’épaule. Il n’avait rien dit, sinon :
— On marche.
Ils avaient marché. Descendu la colline par le sentier de terre qui serpentait entre les maisons — des maisons de bois peintes en rouge, en noir, en bleu foncé, avec des toits de tourbe d’où jaillissaient des touffes d’herbe folle. Des rues sans trottoir. Des cordes à linge où séchaient des pulls de laine qui semblaient peser des kilos. Quelques voitures, toujours des 4x4, parce qu’ici une berline est une plaisanterie. Un chat roux sur un muret qui les regarda passer avec l’indifférence souveraine de son espèce. Et partout, le vent. Toujours le vent. Léone avait mis un bonnet et une écharpe et un manteau et elle avait encore froid et Bárður marchait en ciré ouvert comme si c’était le mois d’août sur la Côte d’Azur.
Au marché, il ne parlait pas aux pêcheurs. Il les touchait. C’est-à-dire qu’il touchait ce qu’ils avaient — il prenait un poisson, le retournait, appuyait son pouce sur la chair, le portait à son nez, le reposait, en prenait un autre. Les pêcheurs le laissaient faire. Certains lui adressaient un mot en féroïen — un mot court, guttural, qui pouvait être un salut ou une vanne ou un prix, Léone ne savait pas — et Bárður répondait d’un geste, un hochement, une moue. Tout un langage sans alphabet. Elle avait sorti son carnet. Elle écrivait : « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. »
— Celui-là, dit Bárður en lui montrant un cabillaud de quatre kilos, les yeux encore clairs.
— Qu’est-ce qu’il a de spécial ?
Bárður la regarda comme si la question était à la fois idiote et intéressante.
— Il est bien.
Il paya. Glissa le poisson dans son sac. Ils marchèrent encore. Le port, la jetée, les bateaux de pêche alignés comme des jouets sérieux — bleus, orange, blancs, trapus, faits pour encaisser. L’odeur de fuel et de varech. Des mouettes dont le cri déchirait l’air à intervalles réguliers, comme un réveil qu’on ne peut pas éteindre. Et au bout de la jetée, tourné vers le large, un vieil homme assis sur un banc qui ne regardait rien.
Bárður s’arrêta.
— Mon père, dit-il.
Il ne dit pas : « Je vous présente mon père » ou « Venez, je vais vous le présenter ». Il dit « Mon père » et resta immobile, le sac de poisson à l’épaule, et Léone comprit qu’il n’irait pas plus loin. Qu’il regardait le vieil homme de loin, comme on regarde un monument ou un souvenir, et que le vieil homme sur le banc ne les avait pas vus ou faisait semblant de ne pas les voir, ce qui aux Féroé revenait probablement au même.
— Il pêchait ? demanda Léone.
— Soixante ans.
— Il ne pêche plus ?
— Ses mains.
Bárður leva les siennes, les ouvrit, les referma. Arthrose, comprit Léone. Le vieil homme ne pouvait plus serrer.
Ils remontèrent vers l’hôtel par un autre chemin — par Tinganes, le promontoire aux maisons anciennes, siège du parlement féroïen depuis le IXe siècle, le plus vieux du monde, et Bárður dit cette chose étonnante :
— Ici, on vote depuis mille ans. On tue les baleines depuis mille ans. C’est le même geste.
Léone écrivit dans son carnet : « Le même geste. » Elle ne savait pas encore ce que ça voulait dire. Elle le saurait.
*
Dans la cuisine, le portrait commença.
C’est-à-dire que Léone s’installa sur un tabouret dans un coin, son carnet sur les genoux, et regarda Bárður travailler. C’était la méthode qu’elle préférait — pas l’interview frontale, pas les questions-réponses, mais l’observation. Être là. Attendre que les choses se montrent.
Et les choses se montrèrent.
D’abord les gestes. La manière dont Bárður levait les filets de cabillaud — un mouvement continu, sans à‑coup, le couteau épousant l’arête comme s’il la connaissait par cœur, comme si chaque poisson était le même poisson et que le geste avait été appris une fois pour toutes et n’avait plus besoin d’être pensé. Puis les pauses. Il s’arrêtait souvent — pas longtemps, deux ou trois secondes, parfois cinq — et regardait ce qu’il avait fait. Pas pour vérifier. Pour voir. Léone finit par comprendre que c’était ça, sa signature : il regardait la nourriture comme un peintre regarde sa toile. Avec distance. Avec gravité. Avec quelque chose qui n’était pas de l’amour mais qui y ressemblait si on plissait les yeux.
— Vous avez toujours su que vous seriez cuisinier ?
Bárður ne leva pas les yeux.
— Non.
Silence.
— Pêcheur ?
— Mon père voulait.
— Et vous ?
— J’aimais manger.
Léone attendit. Rien ne vint. Elle changea d’angle.
— Le ræst. La fermentation. Vous pouvez m’expliquer ?
Alors Bárður parla. Pas beaucoup, pas longtemps, mais plus qu’il n’avait parlé depuis qu’elle le connaissait, c’est-à-dire depuis la veille. Il parla du hjallur — la cabane de séchage, ouverte aux quatre vents, où l’on suspend la viande de mouton pendant des mois, parfois un an. Il parla de l’air des Féroé — humide, salin, constamment en mouvement — qui est le véritable cuisinier, l’agent de transformation. La viande ne pourrit pas. Elle fermente. Elle se transforme en autre chose, quelque chose que le vocabulaire culinaire français ne sait pas nommer parce que les Français ont le fromage et le vin mais pas ça, pas cette alchimie de la viande et du vent. Il parla de l’odeur — l’odeur de ræst que les étrangers comparent à du vieux fromage ou à des chaussettes sales ou pire, et qui pour lui sentait l’enfance, la maison, le mois de décembre quand sa mère décrochait les pièces du hjallur et que toute la cuisine embaumait et que son père rentrait de la mer avec les mains si froides qu’il les posait sur le poêle avant de toucher quoi que ce soit.
— C’est un goût d’ici, dit-il. Ça ne voyage pas. Si vous mettez du ræst dans un avion, à l’arrivée ce n’est plus du ræst. C’est de la viande qui pue. Il faut le vent. Il faut être ici.
Léone écrivait. Elle écrivait vite, en pattes de mouche, et elle sentait que quelque chose prenait forme — pas un article encore, pas un portrait, quelque chose de plus flou, un contour, comme quand on dessine un visage et qu’on commence par l’ombre sous la mâchoire plutôt que par les yeux.
Katrin entra avec un cageot de légumes — des pommes de terre, des navets, les rares choses qui poussaient ici — et Bárður se tut aussitôt. Comme un robinet qu’on ferme. Léone comprit qu’il ne parlait qu’en tête-à-tête, que la présence d’un tiers refermait quelque chose en lui, et elle en fut secrètement touchée, parce que cela voulait dire qu’il avait décidé de lui parler à elle. Pas au magazine. Pas à l’article. À elle.
*
L’après-midi, Léone arpenta l’hôtel. C’était un lieu étrange — on y entrait par le haut, depuis la colline, et l’on descendait vers la lumière, vers les baies vitrées, vers la vue, comme si le bâtiment avait été conçu pour mimer la descente vers la mer. Les couloirs étaient silencieux, tapissés de bois clair, et l’on marchait sur de la moquette épaisse qui avalait les pas. Par endroits, des fenêtres horizontales, au ras du sol extérieur, laissaient entrer une lumière verdâtre — la lumière filtrée par l’herbe du toit, une lumière sous-marine, de grotte ou d’aquarium. Léone eut l’impression d’être à l’intérieur d’une créature vivante. Un animal calme, couché dans l’herbe, qui digérait doucement.
Elle trouva Eirikur à la réception. Il était assis derrière le comptoir, les écouteurs autour du cou pour une fois, et feuilletait quelque chose — un livre, un magazine, elle ne vit pas. Quand elle approcha, il leva les yeux. Le même regard que son père — gris-vert, minéral, lent — mais sans la densité. Un regard en cours de fabrication. Un regard qui ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.
— Bonjour, dit-elle en anglais. Je suis Léone. Je fais un article sur le restaurant.
— Je sais, dit le garçon. En anglais aussi, mais avec un accent danois, pas féroïen. L’anglais de Copenhague, de la télévision, de Spotify.
— Tu travailles à la réception ?
— Je suis censé.
Ce « censé » contenait un monde. Léone sourit.
— Ton père est un sacré cuisinier.
Eirikur ne répondit pas. Il remit ses écouteurs. Pas avec violence — avec méthode. Comme on referme une porte. Comme on dit : cette conversation est terminée et elle n’avait pas vraiment commencé. Léone resta un instant, puis s’éloigna. En se retournant, elle le vit qui regardait par la baie vitrée, vers la mer, avec une expression qu’elle ne parvint pas à déchiffrer — pas de la tristesse, pas de l’ennui, quelque chose de plus ancien que lui, quelque chose qui n’avait pas sa place sur un visage de quinze ans.
*
Le soir, après le service, Bárður descendit.
L’appartement était silencieux. La lumière du salon était allumée mais le salon était vide — un canapé gris, une table basse, une pile de livres qui appartenaient à Eirikur et dont Bárður ne comprenait même pas les titres, des romans en anglais avec des couvertures sombres, des noms qu’il ne connaissait pas. Contre le mur, dans un cadre bon marché, une photo : Bárður, plus jeune, vingt ans de moins, debout sur un bateau avec un garçon de trois ou quatre ans dans les bras. Le garçon riait. L’homme aussi. La mer derrière eux était bleue, ce qui aux Féroé constituait un événement.
Il frappa à la porte d’Eirikur. Pas de réponse.
— Eirikur.
Un froissement. Le lit. Le garçon ne dormait pas.
— Rannvá dit que tu n’es pas descendu ce matin.
Silence.
— Tu devais commencer à la réception.
— J’y suis allé l’après-midi.
La voix, de l’autre côté de la porte. Pas hostile. Pas soumise. Plate. Une voix sans prise, comme une paroi lisse.
— Il faut y être à sept heures.
— D’accord.
D’accord. Le mot le plus trompeur du monde. D’accord ne veut rien dire quand il est dit de cette façon — sans énergie, sans résistance, comme un morceau de bois qui flotte et qui suit le courant non pas parce qu’il accepte la direction mais parce qu’il n’a pas de gouvernail.
Bárður resta devant la porte. Il aurait voulu l’ouvrir. Entrer. S’asseoir sur le lit de son fils et lui demander quelque chose — mais quoi ? Qu’est-ce qu’on demande à un garçon de quinze ans qui flotte ? Tu vas bien ? Question idiote. Qu’est-ce qui ne va pas ? Question pire. Alors il resta là, la main à plat sur le bois de la porte, et il sentit — il crut sentir — de l’autre côté, le silence d’Eirikur qui sentait sa présence, lui aussi, et pendant un instant ils furent ainsi, de part et d’autre de la porte, père et fils séparés par quatre centimètres de bois, et ni l’un ni l’autre ne bougea, et ni l’un ni l’autre ne parla.
Puis Bárður retira sa main.
— Demain, sept heures.
Il remonta. Dehors, le soleil ne s’était pas couché. Il ne se couchait jamais vraiment, en juin, aux Féroé — il descendait vers l’horizon, le frôlait, et repartait, comme quelqu’un qui hésite à sortir d’une pièce et finalement reste. La lumière était d’un or pâle, presque blanc, et la mer avait cette couleur d’étain que Bárður avait vue des milliers de fois et qui ne l’émouvait plus — ou plutôt, qui l’émouvait tellement qu’il avait cessé de le sentir, de la même manière qu’on cesse de sentir le battement de son propre cœur.
Dans la cuisine, il rangea. Les casseroles, les couteaux, les planches. Chaque chose à sa place. L’ordre comme armure. Puis il ouvrit la chambre froide et vérifia les réserves de tvøst — la viande de globicéphale, stockée depuis la dernière grind, celle du mois d’août précédent. Les blocs sombres, emballés sous vide, étaient alignés comme des livres sur une étagère. Il en prit un. Le soupesa. Ferme, dense, lourd de cette lourdeur animale qui n’est pas celle du bœuf ni celle du porc — une lourdeur marine, comme si la mer elle-même avait été comprimée dans cette chair. Il le reposa.
Bientôt, pensa-t-il. Bientôt il y en aurait du frais.
Et quelque chose en lui, à ce moment-là, eut un mouvement qu’il ne reconnut pas. Pas du doute — Bárður ne doutait pas, Bárður n’avait jamais douté, pas de la cuisine ni de la chasse ni de sa place dans l’ordre des choses. Mais un mouvement. Un tremblement infime, tectonique, comme ces séismes si faibles qu’aucun sismographe ne les enregistre mais que les animaux, eux, perçoivent. Il referma la chambre froide. Éteignit la lumière. Monta se coucher.
Dehors, quelque part au large, dans l’eau noire et glacée de l’Atlantique Nord, un banc de globicéphales nageait. Ils nageaient comme ils avaient toujours nagé — ensemble, en formation serrée, guidés par le plus vieux d’entre eux, celui qui savait le chemin. Ils ne savaient pas où ils allaient. Ils savaient qu’ils allaient ensemble. C’était suffisant. Ça l’avait toujours été.