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Tvøst

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Lun­di et mardi

LUN­DI — Le couteau

Il y a un moment, juste avant cinq heures, où la cui­sine n’ap­par­tient à per­sonne. Les plans de tra­vail sont froids. L’a­cier des hottes ren­voie un reflet gris qui n’est pas encore de la lumière. Les brû­leurs sont éteints et l’o­deur de la veille — la graisse, le thym arc­tique, le fond de cuis­son réduit trop tard — flotte encore un peu, comme un sou­ve­nir de fièvre après une nuit de mala­die. C’est l’heure que Bárður pré­fère. Celle d’avant.

Il pous­sa la porte avec l’é­paule, les deux mains prises — un sac de toile dans la gauche, les clés dans la droite, et entre les dents un bon­net de laine qu’il avait reti­ré dans le cou­loir parce qu’un chef ne porte pas de bon­net, même quand il fait trois degrés dehors et que le vent arrache les pen­sées. Il posa le sac sur l’î­lot cen­tral. Sor­tit un paquet enve­lop­pé de papier ciré. Le défit. Le ræst kjøt — la viande de mou­ton séchée à l’air libre pen­dant des mois dans le hjal­lur, la cabane à claire-voie — avait la cou­leur sombre des choses qui ont atten­du long­temps. Il la por­ta à son nez. Fer­ma les yeux. C’é­tait bon. C’é­tait juste. Cette odeur que les étran­gers trou­vaient insou­te­nable et que lui res­pi­rait comme d’autres res­pirent le café du matin. L’o­deur de la patience. L’o­deur de l’île.

Il prit le couteau.

Pas n’im­porte lequel. Le For­ge­craft à lame courbe que son oncle Jóg­van lui avait don­né le jour où il était entré en appren­tis­sage au Áars­to­va, à dix-sept ans. La lame avait été aigui­sée tant de fois qu’elle s’é­tait amin­cie, presque trans­pa­rente sur le fil, et le manche de bois avait pris la forme exacte de sa paume — sa paume à lui, celle de per­sonne d’autre. Il y a des objets qu’on ne prête pas. Celui-là, il ne le prê­tait pas.

Il tran­cha. Des lamelles fines, régu­lières, presque trans­lu­cides. Le ræst se décou­pait avec une résis­tance douce, fibreuse, et chaque tranche s’en­rou­lait légè­re­ment sur elle-même comme une page qu’on tourne. Il dis­po­sa les pre­mières sur une planche d’ar­doise. Recu­la d’un pas. Regar­da. Pas avec satis­fac­tion — Bárður n’é­tait pas un homme à satis­fac­tion. Plu­tôt avec l’at­ten­tion d’un méca­ni­cien qui véri­fie un réglage. C’est droit. C’est propre. On continue.

La cui­sine de l’Hô­tel Føroyar n’é­tait pas grande. Quinze cou­verts le soir, vingt-cinq le midi les bons jours, et la plu­part du temps moins. Ce n’é­tait pas un res­tau­rant qu’on rem­plis­sait — c’é­tait un res­tau­rant où l’on venait. La dif­fé­rence comp­tait. Les gens fai­saient la route depuis Tór­shavn, huit minutes en voi­ture en mon­tant la col­line, et ce qu’ils trou­vaient en arri­vant — les baies vitrées ouvertes sur le port, l’herbe sur le toit, le silence — leur fai­sait bais­ser la voix sans qu’on le leur demande. Bárður aimait ça. Le mur­mure. Il cui­si­nait pour des gens qui murmuraient.

À cinq heures et quart, il enten­dit le bâti­ment se mettre en route. Les cana­li­sa­tions d’a­bord — quel­qu’un avait ouvert un robi­net à l’é­tage, dans une chambre, un client mati­nal ou insom­niaque. Puis la ven­ti­la­tion, le léger ron­ron­ne­ment des sys­tèmes qui s’é­veillaient. Et dehors, le vent. Tou­jours le vent. Aux Féroé, le vent n’est pas un phé­no­mène météo­ro­lo­gique. C’est un colocataire.

Il pré­pa­ra le bouillon de pois­son. Têtes de morue, algues récol­tées à Nól­soy, oignon, pas de sel — la mer s’en char­geait. Pen­dant que le bouillon mon­tait, il sor­tit fumer sur le pas de la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur l’ar­rière de l’hô­tel, côté col­line. L’herbe était rase, d’un vert presque irréel, et mon­tait en pente douce vers le ciel bas. Des mou­tons, là-haut, le regar­daient avec cette expres­sion d’é­ter­nelle per­plexi­té qui était la leur. Bárður tira sur sa ciga­rette. Souf­fla. La fumée par­tit à l’ho­ri­zon­tale, hap­pée par le vent, et dis­pa­rut avant d’a­voir existé.

Eiri­kur dor­mait encore.

Il le savait parce qu’il avait vu la lumière sous la porte de sa chambre en par­tant, à quatre heures et demie. Éteinte. Le gar­çon dor­mait — ou du moins fai­sait sem­blant avec suf­fi­sam­ment de convic­tion pour que la lumière soit éteinte et la porte fer­mée et le silence intact. Depuis qu’il était ren­tré du col­lège de Hoyvík, trois jours plus tôt, Eiri­kur dor­mait. C’é­tait son acti­vi­té prin­ci­pale. Il dor­mait le matin, traî­nait l’a­près-midi, dis­pa­rais­sait le soir. Quand il appa­rais­sait — à table, dans le salon, par­fois dans le hall de l’hô­tel où il était cen­sé com­men­cer à tra­vailler cette semaine —, il avait cette trans­pa­rence des gens qui ne sont pas vrai­ment là. Les écou­teurs tou­jours vis­sés. La mèche devant l’œil gauche. Les épaules ren­trées, comme pour occu­per moins de place dans le monde.

Bárður écra­sa sa ciga­rette. Rentra.

Il n’y avait pas de conflit. C’est ce qu’il se disait. Il n’y avait pas de crise, pas de drame, pas de scène. Eiri­kur ne cla­quait pas les portes. Ne criait pas. Ne repro­chait rien. Il était sim­ple­ment — absent. Pré­sent phy­si­que­ment, d’ac­cord, il man­geait, il res­pi­rait, il pas­sait d’une pièce à l’autre de leur appar­te­ment au sous-sol de l’hô­tel, mais quelque chose en lui s’é­tait reti­ré, comme la marée se retire, sans bruit, et on ne s’en aper­çoit que quand on a les pieds au sec là où hier encore il y avait de l’eau.

À six heures, Katrin, la com­mis, arri­va. Petite, rouge de joues, effi­cace. Elle ne par­lait pas beau­coup non plus, ce qui conve­nait par­fai­te­ment à Bárður. Ils tra­vaillèrent côte à côte dans un silence hui­lé, cha­cun sachant exac­te­ment quoi faire — le pain de seigle au four, les œufs de maca­reux triés, le pois­son du matin pré­pa­ré pour le grav­lax. La cui­sine d’un hôtel le matin est un méca­nisme d’hor­lo­ge­rie et Bárður en était le ressort.

À sept heures, les pre­miers clients des­cen­dirent pour le petit-déjeu­ner. Bárður n’al­lait jamais en salle — c’é­tait le ter­ri­toire de Rannvá et de son équipe — mais il enten­dait les voix, les tin­te­ments, les racle­ments de chaises. Un couple d’Al­le­mands. Un homme seul, anglais pro­ba­ble­ment. Une famille danoise avec des enfants qui cou­raient trop vite sur le par­quet ciré et que per­sonne ne retenait.

Rannvá entra dans la cui­sine à sept heures vingt. Elle ne dit pas bon­jour — entre eux, le bon­jour avait été sup­pri­mé depuis long­temps, rem­pla­cé par un regard, un haus­se­ment de sour­cils, une forme de télé­pa­thie rodée par trente ans de voisinage.

— Ton fils n’est pas descendu.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche. Rannvá énon­çait un fait, comme elle aurait dit il pleut ou le fer­ry est en retard.

— Il des­cen­dra, dit Bárður.

— Il devait com­men­cer aujourd’­hui. À la réception.

— Je sais.

Rannvá le regar­da. Elle avait cette manière de regar­der qui n’in­sis­tait pas mais qui ne lâchait pas non plus — un regard de phare, régu­lier, impla­cable, et si vous étiez pris dedans c’é­tait votre pro­blème, pas le sien.

— Je lui par­le­rai, dit Bárður.

— Bien.

Elle repar­tit. La porte bat­tit deux fois der­rière elle.

Bárður conti­nua de tran­cher. Le cou­teau allait et venait, et chaque tranche tom­bait avec la même pré­ci­sion que la pré­cé­dente, et la sui­vante serait iden­tique, et celle d’a­près aus­si, parce que c’é­tait ça son métier et sa vie — la répé­ti­tion maî­tri­sée, le geste juste refait mille fois, et dans cette répé­ti­tion quelque chose qui res­sem­blait sinon au bon­heur du moins à l’ordre.

*

Elle arri­va par le vol de Ber­gen, avec une escale à Vágar qui avait duré trois heures de plus que pré­vu parce que le brouillard, bien sûr, le brouillard. Les Féroé ne vou­laient pas d’elle et le fai­saient savoir dès l’atterrissage.

Léone D’Argent avait trente-huit ans, un sac de cabine trop lourd, un car­net Moles­kine dont elle n’a­vait uti­li­sé que les trois pre­mières pages, et un sujet de repor­tage qui lui avait sem­blé lumi­neux à Paris et qui, à mesure que l’a­vion des­cen­dait à tra­vers les nuages et qu’elle aper­ce­vait pour la pre­mière fois ce pay­sage de bout du monde — les falaises noires, l’herbe verte absurde, l’ab­sence totale d’arbres —, com­men­çait à lui paraître légè­re­ment insen­sé. Le maga­zine l’en­voyait pour un por­trait. « Le chef du bout du monde », avait dit Fré­dé­ric au télé­phone, Fré­dé­ric le rédac­teur en chef qui n’é­tait jamais sor­ti de Paris sinon pour aller à Lis­bonne et qui disait bout du monde comme on dit bout de la rue. « Un type qui cui­sine du phoque et du maca­reux dans un hôtel-ter­rier sur une île de Vikings. C’est magni­fique. Cinq mille mots, des pho­tos, on en fait la cou­ver­ture de septembre. »

Du phoque. Il ne cui­si­nait pas de phoque. Elle le savait parce qu’elle avait fait ses recherches — Bárður Dju­rhuus, né à Tór­shavn en 1967, for­mé au Dane­mark, reve­nu, ins­tal­lé à l’Hô­tel Føroyar depuis son ouver­ture. Des articles dans le Copen­ha­gen Post, dans un blog nor­vé­gien de gas­tro­no­mie, un pas­sage éclair dans un docu­men­taire sur le New Nor­dic qu’elle avait regar­dé sur son ordi­na­teur dans le Tha­lys. Il cui­si­nait du mou­ton séché, du pois­son fer­men­té, du guille­mot, de l’oi­seau, des algues et oui, du glo­bi­cé­phale. Pas du phoque. Mais Fré­dé­ric, comme beau­coup de gens, ne fai­sait pas la dif­fé­rence entre un phoque et un céta­cé, ni entre les Féroé et l’Is­lande, ni entre un chef et un chasseur.

Le taxi la dépo­sa devant l’hô­tel à seize heures, dans un vent qui faillit lui arra­cher la por­tière des mains. Elle res­ta un moment immo­bile, le sac contre la hanche, et regar­da. L’Hô­tel Føroyar ne res­sem­blait à rien de ce qu’elle connais­sait. Un long bâti­ment de bois sombre, vitré, presque entiè­re­ment enfoui dans la col­line, avec un toit recou­vert d’herbe — d’herbe véri­table, vivante, qui ondu­lait sous le vent comme la four­rure d’une bête immense et patiente. On aurait dit que la terre avait essayé d’a­va­ler l’hô­tel et avait presque réus­si. Devant, la pente des­cen­dait vers Tór­shavn — les toits rouges et noirs de Tin­ganes, le port, les bateaux, et au-delà, la mer, la mer par­tout, grise et verte et sans fin, et cette lumière impos­sible, cette lumière d’a­qua­rium, qui n’é­tait ni du jour ni du soir mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom en français.

Elle entra. La récep­tion sen­tait le bois neuf et la laine mouillée.

— Madame D’Argent ?

Rannvá Res­torff avait la poi­gnée de main ferme, le sou­rire rare, et cette élé­gance nor­dique qui consiste à être par­fai­te­ment habillée sans qu’on puisse dire exac­te­ment com­ment. Elle condui­sit Léone à sa chambre — au bout du cou­loir, vue sur la mer, immense baie vitrée —, lui expli­qua le fonc­tion­ne­ment du chauf­fage, lui indi­qua les heures du res­tau­rant, et ajou­ta, en posant la main sur la poi­gnée de la porte :

— Bárður vous attend pour le dîner. Il a pré­pa­ré quelque chose pour vous.

— C’est très aimable. Je —

— Pas aimable. Curieux.

Rannvá sou­rit pour la pre­mière fois. Un sou­rire court, pré­cis, et Léone com­prit que dans cet hôtel, les choses se pas­se­raient au rythme de l’hô­tel et pas au sien.

*

Le dîner. Sept cou­verts seule­ment ce soir-là. Le couple d’Al­le­mands, l’An­glais seul, une femme féroïenne que Léone prit d’a­bord pour une tou­riste avant de com­prendre qu’elle venait chaque lun­di, par habi­tude, par fidé­li­té, comme on va à la messe. Et Léone, à une table près de la vitre.

Bárður ne sor­tit pas de la cui­sine. C’est Rannvá qui appor­ta les plats, un par un, en énon­çant leurs noms d’une voix neutre et douce — « Ræst kjøt, agneau séché, mousse de rai­fort et baies d’ar­gou­sier » — « Morue pochée au bouillon d’algues de Nól­soy » — et Léone man­gea et quelque chose se passa.

Ce n’é­tait pas le goût. Ou plu­tôt, ce n’é­tait pas seule­ment le goût. C’é­tait l’é­tran­ge­té du goût. Le ræst kjøt avait une saveur qu’elle n’a­vait jamais ren­con­trée — pro­fonde, presque déran­geante, entre le fro­mage très affi­né et la viande crue et autre chose encore, quelque chose de miné­ral, de marin, comme si l’a­ni­mal avait été len­te­ment trans­for­mé par le vent en une sub­stance nou­velle, ni tout à fait de la terre ni tout à fait de la mer. C’é­tait beau. C’é­tait dérou­tant. C’é­tait un peu comme man­ger le pay­sage qu’elle avait vu en arri­vant — les falaises, l’herbe, le sel.

Le der­nier plat arri­va. Rannvá le posa avec un geste légè­re­ment dif­fé­rent — une hési­ta­tion, peut-être, ou une atten­tion plus grande, Léone n’au­rait su dire.

— Tvøst. Glo­bi­cé­phale. Mari­né au vinaigre de bou­leau, baies de genièvre.

Un rec­tangle de chair sombre, presque noire, sur une assiette blanche. Léone regar­da. C’é­tait beau, dans sa sim­pli­ci­té aus­tère. Elle prit sa four­chette. Cou­pa. Por­ta à sa bouche.

Le goût était sau­vage. Dense. Un goût de haute mer, de pro­fon­deur, quelque chose qui n’a­vait rien à voir avec le pois­son — plus lourd, plus san­guin, plus ancien. Un goût de mam­mi­fère marin. Un goût qui disait : je res­pi­rais comme toi.

Elle repo­sa sa four­chette. Pas par dégoût. Par sur­prise. Comme si le plat lui avait par­lé et qu’elle ne s’y atten­dait pas.

À la fin du ser­vice, Bárður sor­tit de la cui­sine. Il por­tait sa veste blanche, les manches retrous­sées sur des avant-bras larges, bruns de soleil et de vent. Il s’ap­pro­cha de la table de Léone. Ne s’as­sit pas. Res­ta debout, les mains der­rière le dos, comme un homme qui se pré­sente à un examen.

— C’é­tait bien ?

Son fran­çais était lent, rocailleux, appris sans doute au Dane­mark, pra­ti­qué rare­ment, et il y avait dedans des cailloux féroïens qui rou­laient sous chaque syllabe.

— C’é­tait… je ne sais pas encore, dit Léone. C’est la réponse la plus hon­nête que je puisse vous donner.

Bárður la regar­da. Et pour la pre­mière fois ce soir-là, il eut quelque chose qui res­sem­blait à un sou­rire — pas un sou­rire de poli­tesse ni de séduc­tion, un sou­rire de recon­nais­sance. Quel­qu’un qui ne savait pas encore. Quel­qu’un qui n’ar­ri­vait pas avec des réponses. C’é­tait rare. C’é­tait bien.

— Demain, dit-il. Je vous montre.

Il retour­na dans sa cui­sine. La porte battit.

Léone res­ta seule devant la baie vitrée. Dehors, il était vingt-deux heures et le soleil n’é­tait pas cou­ché. Il ne se cou­che­rait pas. La lumière avait chan­gé — plus dorée, plus rasante, presque liquide — mais elle était tou­jours là, et la mer aus­si, et le port en contre­bas où les bateaux bou­geaient dou­ce­ment, et cette impres­sion ver­ti­gi­neuse d’être au bord de quelque chose qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Dans le cou­loir de l’hô­tel, en rega­gnant sa chambre, elle croi­sa un gar­çon. Mince, pâle, des écou­teurs sur les oreilles, une mèche devant l’œil gauche. Il mar­chait en rasant le mur, comme quel­qu’un qui ne veut pas être vu. Ils se croi­sèrent sans un mot. Léone se retour­na. Le gar­çon avait déjà dis­pa­ru au bout du cou­loir, ava­lé par le silence de l’hô­tel, et elle pen­sa — sans savoir pour­quoi elle le pen­sait — qu’il avait les mêmes mains que le chef. Les mêmes mains exac­te­ment, mais vides.

MAR­DI — Le portrait

Bárður ne dor­mait pas beau­coup. Cinq heures, par­fois quatre, rare­ment six. Ce n’é­tait pas de l’in­som­nie — l’in­som­nie sup­pose un désir contra­rié, une volon­té de dor­mir à laquelle le corps résiste —, c’é­tait autre chose. Une habi­tude de veille. Comme les marins, comme les ber­gers, comme les gens dont le métier a long­temps dépen­du du moment exact où les choses arrivent — la marée, l’a­gne­lage, le pois­son —, Bárður s’é­tait construit un corps de guet­teur. Il dor­mait en sur­face. Tou­jours prêt à remonter.

Ce mar­di-là, il se réveilla à quatre heures dix. Pas de réveil. Le corps savait. Il res­ta un moment allon­gé dans le noir de sa chambre — leur appar­te­ment occu­pait le sous-sol de l’hô­tel, deux chambres, un salon minus­cule, une salle de bains aux murs de béton brut que Rannvá avait vou­lu faire repeindre et que Bárður avait refu­sé parce qu’il aimait le béton, sa froi­deur, sa fran­chise. Il écou­ta. Le vent, bien sûr. Et der­rière le vent, plus loin, au fond du cou­loir, le silence d’Eirikur.

C’é­tait un silence par­ti­cu­lier. Bárður le connais­sait bien — il vivait avec depuis trois jours, depuis le retour du gar­çon, mais en véri­té il le connais­sait depuis plus long­temps, depuis des mois peut-être, depuis les appels télé­pho­niques du col­lège de Hoyvík qui étaient deve­nus plus courts, plus rares, et dont les silences avaient pris plus de place que les mots. Un silence qui n’é­tait pas du vide. Un silence habi­té, ten­du, qui res­sem­blait à celui d’un ani­mal qui fait le mort — par­fai­te­ment immo­bile, par­fai­te­ment conscient.

Il se leva. Pas­sa devant la porte d’Ei­ri­kur sans s’ar­rê­ter. Mon­ta à la cuisine.

*

Le mar­ché de Tór­shavn ne res­sem­blait à rien de ce que Léone connaissait.

D’a­bord, il n’a­vait pas de nom. Pas d’en­seigne, pas de site inter­net, pas de hash­tag. C’é­tait une halle basse, rec­tan­gu­laire, près du port, où les pêcheurs venaient dépo­ser ce que la mer leur avait don­né et où les gens venaient cher­cher ce que la mer avait bien vou­lu leur don­ner. La dif­fé­rence entre les deux for­mu­la­tions était toute la phi­lo­so­phie féroïenne, mais Léone ne le com­pren­drait que plus tard.

Bárður l’a­vait retrou­vée à huit heures dans le hall de l’hô­tel. Il por­tait un ciré vert sombre, des bottes noires, et avait un sac de toile à l’é­paule. Il n’a­vait rien dit, sinon :

— On marche.

Ils avaient mar­ché. Des­cen­du la col­line par le sen­tier de terre qui ser­pen­tait entre les mai­sons — des mai­sons de bois peintes en rouge, en noir, en bleu fon­cé, avec des toits de tourbe d’où jaillis­saient des touffes d’herbe folle. Des rues sans trot­toir. Des cordes à linge où séchaient des pulls de laine qui sem­blaient peser des kilos. Quelques voi­tures, tou­jours des 4x4, parce qu’i­ci une ber­line est une plai­san­te­rie. Un chat roux sur un muret qui les regar­da pas­ser avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine de son espèce. Et par­tout, le vent. Tou­jours le vent. Léone avait mis un bon­net et une écharpe et un man­teau et elle avait encore froid et Bárður mar­chait en ciré ouvert comme si c’é­tait le mois d’août sur la Côte d’Azur.

Au mar­ché, il ne par­lait pas aux pêcheurs. Il les tou­chait. C’est-à-dire qu’il tou­chait ce qu’ils avaient — il pre­nait un pois­son, le retour­nait, appuyait son pouce sur la chair, le por­tait à son nez, le repo­sait, en pre­nait un autre. Les pêcheurs le lais­saient faire. Cer­tains lui adres­saient un mot en féroïen — un mot court, gut­tu­ral, qui pou­vait être un salut ou une vanne ou un prix, Léone ne savait pas — et Bárður répon­dait d’un geste, un hoche­ment, une moue. Tout un lan­gage sans alpha­bet. Elle avait sor­ti son car­net. Elle écri­vait : « Pas de mots. Des mains. Des mains qui savent. »

— Celui-là, dit Bárður en lui mon­trant un cabillaud de quatre kilos, les yeux encore clairs.

— Qu’est-ce qu’il a de spécial ?

Bárður la regar­da comme si la ques­tion était à la fois idiote et intéressante.

— Il est bien.

Il paya. Glis­sa le pois­son dans son sac. Ils mar­chèrent encore. Le port, la jetée, les bateaux de pêche ali­gnés comme des jouets sérieux — bleus, orange, blancs, tra­pus, faits pour encais­ser. L’o­deur de fuel et de varech. Des mouettes dont le cri déchi­rait l’air à inter­valles régu­liers, comme un réveil qu’on ne peut pas éteindre. Et au bout de la jetée, tour­né vers le large, un vieil homme assis sur un banc qui ne regar­dait rien.

Bárður s’ar­rê­ta.

— Mon père, dit-il.

Il ne dit pas : « Je vous pré­sente mon père » ou « Venez, je vais vous le pré­sen­ter ». Il dit « Mon père » et res­ta immo­bile, le sac de pois­son à l’é­paule, et Léone com­prit qu’il n’i­rait pas plus loin. Qu’il regar­dait le vieil homme de loin, comme on regarde un monu­ment ou un sou­ve­nir, et que le vieil homme sur le banc ne les avait pas vus ou fai­sait sem­blant de ne pas les voir, ce qui aux Féroé reve­nait pro­ba­ble­ment au même.

— Il pêchait ? deman­da Léone.

— Soixante ans.

— Il ne pêche plus ?

— Ses mains.

Bárður leva les siennes, les ouvrit, les refer­ma. Arthrose, com­prit Léone. Le vieil homme ne pou­vait plus serrer.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel par un autre che­min — par Tin­ganes, le pro­mon­toire aux mai­sons anciennes, siège du par­le­ment féroïen depuis le IXe siècle, le plus vieux du monde, et Bárður dit cette chose étonnante :

— Ici, on vote depuis mille ans. On tue les baleines depuis mille ans. C’est le même geste.

Léone écri­vit dans son car­net : « Le même geste. » Elle ne savait pas encore ce que ça vou­lait dire. Elle le saurait.

*

Dans la cui­sine, le por­trait commença.

C’est-à-dire que Léone s’ins­tal­la sur un tabou­ret dans un coin, son car­net sur les genoux, et regar­da Bárður tra­vailler. C’é­tait la méthode qu’elle pré­fé­rait — pas l’in­ter­view fron­tale, pas les ques­tions-réponses, mais l’ob­ser­va­tion. Être là. Attendre que les choses se montrent.

Et les choses se montrèrent.

D’a­bord les gestes. La manière dont Bárður levait les filets de cabillaud — un mou­ve­ment conti­nu, sans à‑coup, le cou­teau épou­sant l’a­rête comme s’il la connais­sait par cœur, comme si chaque pois­son était le même pois­son et que le geste avait été appris une fois pour toutes et n’a­vait plus besoin d’être pen­sé. Puis les pauses. Il s’ar­rê­tait sou­vent — pas long­temps, deux ou trois secondes, par­fois cinq — et regar­dait ce qu’il avait fait. Pas pour véri­fier. Pour voir. Léone finit par com­prendre que c’é­tait ça, sa signa­ture : il regar­dait la nour­ri­ture comme un peintre regarde sa toile. Avec dis­tance. Avec gra­vi­té. Avec quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mour mais qui y res­sem­blait si on plis­sait les yeux.

— Vous avez tou­jours su que vous seriez cuisinier ?

Bárður ne leva pas les yeux.

— Non.

Silence.

— Pêcheur ?

— Mon père voulait.

— Et vous ?

— J’ai­mais manger.

Léone atten­dit. Rien ne vint. Elle chan­gea d’angle.

— Le ræst. La fer­men­ta­tion. Vous pou­vez m’expliquer ?

Alors Bárður par­la. Pas beau­coup, pas long­temps, mais plus qu’il n’a­vait par­lé depuis qu’elle le connais­sait, c’est-à-dire depuis la veille. Il par­la du hjal­lur — la cabane de séchage, ouverte aux quatre vents, où l’on sus­pend la viande de mou­ton pen­dant des mois, par­fois un an. Il par­la de l’air des Féroé — humide, salin, constam­ment en mou­ve­ment — qui est le véri­table cui­si­nier, l’agent de trans­for­ma­tion. La viande ne pour­rit pas. Elle fer­mente. Elle se trans­forme en autre chose, quelque chose que le voca­bu­laire culi­naire fran­çais ne sait pas nom­mer parce que les Fran­çais ont le fro­mage et le vin mais pas ça, pas cette alchi­mie de la viande et du vent. Il par­la de l’o­deur — l’o­deur de ræst que les étran­gers com­parent à du vieux fro­mage ou à des chaus­settes sales ou pire, et qui pour lui sen­tait l’en­fance, la mai­son, le mois de décembre quand sa mère décro­chait les pièces du hjal­lur et que toute la cui­sine embau­mait et que son père ren­trait de la mer avec les mains si froides qu’il les posait sur le poêle avant de tou­cher quoi que ce soit.

— C’est un goût d’i­ci, dit-il. Ça ne voyage pas. Si vous met­tez du ræst dans un avion, à l’ar­ri­vée ce n’est plus du ræst. C’est de la viande qui pue. Il faut le vent. Il faut être ici.

Léone écri­vait. Elle écri­vait vite, en pattes de mouche, et elle sen­tait que quelque chose pre­nait forme — pas un article encore, pas un por­trait, quelque chose de plus flou, un contour, comme quand on des­sine un visage et qu’on com­mence par l’ombre sous la mâchoire plu­tôt que par les yeux.

Katrin entra avec un cageot de légumes — des pommes de terre, des navets, les rares choses qui pous­saient ici — et Bárður se tut aus­si­tôt. Comme un robi­net qu’on ferme. Léone com­prit qu’il ne par­lait qu’en tête-à-tête, que la pré­sence d’un tiers refer­mait quelque chose en lui, et elle en fut secrè­te­ment tou­chée, parce que cela vou­lait dire qu’il avait déci­dé de lui par­ler à elle. Pas au maga­zine. Pas à l’ar­ticle. À elle.

*

L’a­près-midi, Léone arpen­ta l’hô­tel. C’é­tait un lieu étrange — on y entrait par le haut, depuis la col­line, et l’on des­cen­dait vers la lumière, vers les baies vitrées, vers la vue, comme si le bâti­ment avait été conçu pour mimer la des­cente vers la mer. Les cou­loirs étaient silen­cieux, tapis­sés de bois clair, et l’on mar­chait sur de la moquette épaisse qui ava­lait les pas. Par endroits, des fenêtres hori­zon­tales, au ras du sol exté­rieur, lais­saient entrer une lumière ver­dâtre — la lumière fil­trée par l’herbe du toit, une lumière sous-marine, de grotte ou d’a­qua­rium. Léone eut l’im­pres­sion d’être à l’in­té­rieur d’une créa­ture vivante. Un ani­mal calme, cou­ché dans l’herbe, qui digé­rait doucement.

Elle trou­va Eiri­kur à la récep­tion. Il était assis der­rière le comp­toir, les écou­teurs autour du cou pour une fois, et feuille­tait quelque chose — un livre, un maga­zine, elle ne vit pas. Quand elle appro­cha, il leva les yeux. Le même regard que son père — gris-vert, miné­ral, lent — mais sans la den­si­té. Un regard en cours de fabri­ca­tion. Un regard qui ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.

— Bon­jour, dit-elle en anglais. Je suis Léone. Je fais un article sur le restaurant.

— Je sais, dit le gar­çon. En anglais aus­si, mais avec un accent danois, pas féroïen. L’an­glais de Copen­hague, de la télé­vi­sion, de Spotify.

— Tu tra­vailles à la réception ?

— Je suis censé.

Ce « cen­sé » conte­nait un monde. Léone sourit.

— Ton père est un sacré cuisinier.

Eiri­kur ne répon­dit pas. Il remit ses écou­teurs. Pas avec vio­lence — avec méthode. Comme on referme une porte. Comme on dit : cette conver­sa­tion est ter­mi­née et elle n’a­vait pas vrai­ment com­men­cé. Léone res­ta un ins­tant, puis s’é­loi­gna. En se retour­nant, elle le vit qui regar­dait par la baie vitrée, vers la mer, avec une expres­sion qu’elle ne par­vint pas à déchif­frer — pas de la tris­tesse, pas de l’en­nui, quelque chose de plus ancien que lui, quelque chose qui n’a­vait pas sa place sur un visage de quinze ans.

*

Le soir, après le ser­vice, Bárður descendit.

L’ap­par­te­ment était silen­cieux. La lumière du salon était allu­mée mais le salon était vide — un cana­pé gris, une table basse, une pile de livres qui appar­te­naient à Eiri­kur et dont Bárður ne com­pre­nait même pas les titres, des romans en anglais avec des cou­ver­tures sombres, des noms qu’il ne connais­sait pas. Contre le mur, dans un cadre bon mar­ché, une pho­to : Bárður, plus jeune, vingt ans de moins, debout sur un bateau avec un gar­çon de trois ou quatre ans dans les bras. Le gar­çon riait. L’homme aus­si. La mer der­rière eux était bleue, ce qui aux Féroé consti­tuait un événement.

Il frap­pa à la porte d’Ei­ri­kur. Pas de réponse.

— Eiri­kur.

Un frois­se­ment. Le lit. Le gar­çon ne dor­mait pas.

— Rannvá dit que tu n’es pas des­cen­du ce matin.

Silence.

— Tu devais com­men­cer à la réception.

— J’y suis allé l’après-midi.

La voix, de l’autre côté de la porte. Pas hos­tile. Pas sou­mise. Plate. Une voix sans prise, comme une paroi lisse.

— Il faut y être à sept heures.

— D’ac­cord.

D’ac­cord. Le mot le plus trom­peur du monde. D’ac­cord ne veut rien dire quand il est dit de cette façon — sans éner­gie, sans résis­tance, comme un mor­ceau de bois qui flotte et qui suit le cou­rant non pas parce qu’il accepte la direc­tion mais parce qu’il n’a pas de gouvernail.

Bárður res­ta devant la porte. Il aurait vou­lu l’ou­vrir. Entrer. S’as­seoir sur le lit de son fils et lui deman­der quelque chose — mais quoi ? Qu’est-ce qu’on demande à un gar­çon de quinze ans qui flotte ? Tu vas bien ? Ques­tion idiote. Qu’est-ce qui ne va pas ? Ques­tion pire. Alors il res­ta là, la main à plat sur le bois de la porte, et il sen­tit — il crut sen­tir — de l’autre côté, le silence d’Ei­ri­kur qui sen­tait sa pré­sence, lui aus­si, et pen­dant un ins­tant ils furent ain­si, de part et d’autre de la porte, père et fils sépa­rés par quatre cen­ti­mètres de bois, et ni l’un ni l’autre ne bou­gea, et ni l’un ni l’autre ne parla.

Puis Bárður reti­ra sa main.

— Demain, sept heures.

Il remon­ta. Dehors, le soleil ne s’é­tait pas cou­ché. Il ne se cou­chait jamais vrai­ment, en juin, aux Féroé — il des­cen­dait vers l’ho­ri­zon, le frô­lait, et repar­tait, comme quel­qu’un qui hésite à sor­tir d’une pièce et fina­le­ment reste. La lumière était d’un or pâle, presque blanc, et la mer avait cette cou­leur d’é­tain que Bárður avait vue des mil­liers de fois et qui ne l’é­mou­vait plus — ou plu­tôt, qui l’é­mou­vait tel­le­ment qu’il avait ces­sé de le sen­tir, de la même manière qu’on cesse de sen­tir le bat­te­ment de son propre cœur.

Dans la cui­sine, il ran­gea. Les cas­se­roles, les cou­teaux, les planches. Chaque chose à sa place. L’ordre comme armure. Puis il ouvrit la chambre froide et véri­fia les réserves de tvøst — la viande de glo­bi­cé­phale, sto­ckée depuis la der­nière grind, celle du mois d’août pré­cé­dent. Les blocs sombres, embal­lés sous vide, étaient ali­gnés comme des livres sur une éta­gère. Il en prit un. Le sou­pe­sa. Ferme, dense, lourd de cette lour­deur ani­male qui n’est pas celle du bœuf ni celle du porc — une lour­deur marine, comme si la mer elle-même avait été com­pri­mée dans cette chair. Il le reposa.

Bien­tôt, pen­sa-t-il. Bien­tôt il y en aurait du frais.

Et quelque chose en lui, à ce moment-là, eut un mou­ve­ment qu’il ne recon­nut pas. Pas du doute — Bárður ne dou­tait pas, Bárður n’a­vait jamais dou­té, pas de la cui­sine ni de la chasse ni de sa place dans l’ordre des choses. Mais un mou­ve­ment. Un trem­ble­ment infime, tec­to­nique, comme ces séismes si faibles qu’au­cun sis­mo­graphe ne les enre­gistre mais que les ani­maux, eux, per­çoivent. Il refer­ma la chambre froide. Étei­gnit la lumière. Mon­ta se coucher.

Dehors, quelque part au large, dans l’eau noire et gla­cée de l’At­lan­tique Nord, un banc de glo­bi­cé­phales nageait. Ils nageaient comme ils avaient tou­jours nagé — ensemble, en for­ma­tion ser­rée, gui­dés par le plus vieux d’entre eux, celui qui savait le che­min. Ils ne savaient pas où ils allaient. Ils savaient qu’ils allaient ensemble. C’é­tait suf­fi­sant. Ça l’a­vait tou­jours été.

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