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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 13 à 16)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 13 à 16)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 13 à 16

PAR­TIE III

LES COM­PLI­CA­TIONS

CHA­PITRE XIII

Il y a, dans l’exis­tence, des moments où l’on réa­lise que toute pré­ten­tion au contrôle de sa propre des­ti­née n’est qu’une illu­sion confor­table. Pour Rupert Beau­re­gard Whit­combe, ce moment arri­va pré­ci­sé­ment lorsque Herr Kraus poin­ta un revol­ver Luger dans sa direc­tion avec le déta­che­ment cli­nique d’un fonc­tion­naire alle­mand rem­plis­sant un formulaire.

« Le livre, répé­ta Kraus. Je ne le deman­de­rai pas une troi­sième fois. »

Meh­met Bey ser­rait le manus­crit contre sa poi­trine comme une mère pro­té­geant son enfant. « Vous n’o­se­riez pas tirer. Le bruit aler­te­rait tout l’hôtel. »

« Nous sommes sous plu­sieurs mètres de pierre et de marbre, répli­qua Kraus avec un sou­rire. On pour­rait déclen­cher une guerre ici sans que per­sonne en haut n’en­tende rien. » Il fit un geste à ses hommes. « Prenez-le. »

C’est à cet ins­tant que Pacha déci­da d’intervenir.

Le chat blanc, qui jus­qu’a­lors sem­blait par­fai­te­ment dés­in­té­res­sé par le drame humain se dérou­lant autour de lui, bon­dit sou­dain sur la lampe à pétrole posée sur le bureau.

La lampe bas­cu­la. L’huile se répan­dit. La flamme s’é­ten­dit instantanément.

Et dans le chaos qui s’en­sui­vit — hommes criant en alle­mand, fumée enva­his­sant la petite chambre, flammes léchant les pré­cieux car­reaux d’Iz­nik — Pacha sau­ta élé­gam­ment à tra­vers les jambes des Alle­mands et fila vers l’escalier.

« Sui­vez le chat ! » hur­la Niko­lai avec une logique qui n’au­rait eu de sens nulle part ailleurs qu’au Pera Palace.

Ils se pré­ci­pi­tèrent tous vers la sor­tie. L’un des hommes de Kraus ten­ta de les arrê­ter, mais Per­ci­val — dans un moment de bra­voure inat­ten­due — lui asse­na un coup de canne sur le crâne avec une pré­ci­sion toute britannique.

L’homme s’ef­fon­dra. Per­ci­val contem­pla sa canne avec sur­prise. « Ma foi. Cela fonc­tionne vraiment. »

Ils grim­pèrent l’es­ca­lier dans un désordre total. Der­rière eux, Kraus voci­fé­rait des ordres en alle­mand. Le feu cré­pi­tait. La fumée montait.

Fina­le­ment, après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais ne dura pro­ba­ble­ment qu’une minute, ils émer­gèrent dans le hall prin­ci­pal. Pacha les atten­dait, assis tran­quille­ment près de la dalle de marbre qui ser­vait d’en­trée secrète. Dès qu’ils furent tous sor­tis, le méca­nisme se refer­ma avec un cla­que­ment définitif.

« Kraus est coin­cé en bas ? deman­da Rupert, hale­tant.

— Avec un incen­die, ajou­ta Ley­la. Nous devons appe­ler les pompiers. »

« Les pom­piers pose­ront des ques­tions, objec­ta Per­ci­val. Des ques­tions aux­quelles nous n’a­vons pas de réponses acceptables. »

À ce moment pré­cis, Mon­sieur Bian­chi appa­rut, en robe de chambre et bon­net de nuit, l’air d’un fan­tôme par­ti­cu­liè­re­ment perturbé.

« Qu’a­vez-vous encore fait ? » gémit-il.

« Il y a un petit incen­die sous le hall, expli­qua Niko­lai avec un opti­misme dépla­cé. Rien de grave. Probablement. »

Bian­chi devint d’une pâleur mor­telle. « Sous le hall ? Mais il n’y a rien sous le hall ! »

« Tech­ni­que­ment, il y a une chambre secrète du Sul­tan Abdul Hamid II conte­nant des docu­ments his­to­riques d’une impor­tance capi­tale, trois Alle­mands armés, et main­te­nant un feu, pré­ci­sa Rupert. Mais à part ça, rien. »

Bian­chi s’ef­fon­dra dans un fau­teuil. « Je démis­sionne. Dès demain matin, je démissionne. »

« Vous dites cela chaque semaine depuis trois ans, lui rap­pe­la Ley­la gen­ti­ment. Main­te­nant, appe­lez les pom­piers avant que tout l’hô­tel ne brûle. »

Les pom­piers de Constan­ti­nople arri­vèrent avec une effi­ca­ci­té sur­pre­nante. Ils étei­gnirent l’in­cen­die en moins d’une heure, décou­vrirent Kraus et ses hommes tous­sant dans la fumée, et posèrent effec­ti­ve­ment beau­coup de ques­tions aux­quelles per­sonne n’a­vait de réponses satisfaisantes.

Kraus, son visage noir­ci par la suie en plus des grif­fures de chat, refu­sa de por­ter plainte. « Un mal­en­ten­du, dit-il aux auto­ri­tés turques. Une simple visite des anciennes ins­tal­la­tions de l’hôtel. »

Les Turcs, habi­tués aux excen­tri­ci­tés des étran­gers, haus­sèrent les épaules et s’en allèrent.

Mais avant de par­tir, Kraus s’ap­pro­cha de Rupert. « Ceci n’est pas ter­mi­né. Vous avez le livre. Je le veux. Et je l’aurai. »

« Vous êtes libre de rées­sayer, répon­dit Rupert avec plus de bra­voure qu’il n’en res­sen­tait réel­le­ment. Mais je vous pré­viens : notre chat est très protecteur. »

Kraus tou­cha ins­tinc­ti­ve­ment ses grif­fures et grimaça.

Le reste de la nuit se pas­sa dans une rela­tive tran­quilli­té — du moins selon les stan­dards du Pera Palace. Ils se retrou­vèrent dans la chambre de Per­ci­val, la plus grande, avec le manus­crit d’Ab­dul Hamid éta­lé sur le lit.

« Nous devons déci­der, dit Ley­la. Publions-nous ces infor­ma­tions ou les cachons-nous comme Abdul Hamid l’a fait ? »

« Si nous publions, obser­va Meh­met, nous déclen­chons une crise his­to­rique majeure. Toutes les reven­di­ca­tions de légi­ti­mi­té euro­péennes sont remises en question. »

« Et si nous cachons, contra Rupert, nous per­pé­tuons un men­songe. Von Wald­stein est mort pour rien. »

« Il est mort parce qu’il savait trop, cor­ri­gea Per­ci­val. Pas parce qu’il vou­lait dire la véri­té. Nous ne savons même pas quelles étaient ses intentions. »

Niko­lai vida son verre de vod­ka. « En Rus­sie, nous avons un pro­verbe : ‘La véri­té est comme la vod­ka — en petites doses, elle réchauffe ; en grandes doses, elle tue.’ »

« Vous inven­tez vos pro­verbes au fur et à mesure, l’ac­cu­sa Leyla.

— Peut-être. Mais le prin­cipe reste valable. »

Ils débat­tirent jus­qu’à l’aube sans par­ve­nir à un consen­sus. Fina­le­ment, épui­sés, ils déci­dèrent de repor­ter la déci­sion au lendemain.

Mais le len­de­main appor­ta une com­pli­ca­tion qu’au­cun d’eux n’a­vait anticipée.

Une com­pli­ca­tion vêtue d’une robe de voyage pous­sié­reuse et por­tant une valise fatiguée.

Une com­pli­ca­tion nom­mée Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Waldstein.

CHA­PITRE XIV

La Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Wald­stein avait quatre-vingts ans et l’ap­pa­rence d’une per­sonne ayant tra­ver­sé l’exis­tence avec la déter­mi­na­tion d’un brise-glace arc­tique. Grande, droite mal­gré son âge, avec des che­veux d’un blanc imma­cu­lé coif­fés en un chi­gnon sévère, elle des­cen­dit du fiacre devant le Pera Palace comme une reine ins­pec­tant un ter­ri­toire conquis.

Rupert et ses com­pa­gnons, atta­blés au petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, la virent arri­ver à tra­vers les fenêtres.

« Mon Dieu, mur­mu­ra Meh­met. C’est elle. La veuve. »

« Com­ment le savez-vous ? deman­da Rupert.

— Elle porte le deuil autri­chien. Regar­dez la broche. L’aigle à deux têtes de la mai­son Wald­stein. » Meh­met pâlit visi­ble­ment. « Elle vient pour son mari. »

La Com­tesse entra dans l’hô­tel avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui sait exac­te­ment où elle va. Mon­sieur Bian­chi se pré­ci­pi­ta pour l’ac­cueillir, mais elle le congé­dia d’un geste.

« Inutile, dit-elle avec un accent vien­nois pro­non­cé. Je sais où ils sont. »

Elle mar­cha direc­te­ment vers leur table et s’as­sit sans y avoir été invitée.

« Mes­sieurs. Madame. » Son regard balaya cha­cun d’eux avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien. « Je suis Eli­sa­bet­ta von Wald­stein. Vous avez trou­vé mon mari. »

Ce n’é­tait pas une question.

La jour­née se pas­sa en dis­cus­sions. La Com­tesse racon­ta com­ment elle avait atten­du vingt-trois ans, écri­vant chaque année à l’hô­tel, guet­tant le signe que Hein­rich avait prédit.

« Il m’a­vait écrit : Quand le dé dis­pa­raî­tra, quel­qu’un vien­dra. Attends. Alors j’ai attendu. »

Ils lui mon­trèrent tout — le manus­crit d’Abdül­ha­mid, les pho­to­gra­phies, les dés d’i­voire. Elle exa­mi­na chaque élé­ment avec une atten­tion minu­tieuse, ses mains trem­blantes tou­chant les objets que son mari avait pro­té­gés jus­qu’à la mort.

« Hein­rich avait rai­son, » mur­mu­ra-t-elle. « C’est extra­or­di­naire. Et ter­ri­ble­ment dangereux. »

« Nous débat­tions jus­te­ment de ce qu’il faut en faire, » expli­qua Per­ci­val. « Publier ou cacher. »

La Com­tesse rit — un rire sans joie. « Vous ne pou­vez faire ni l’un ni l’autre. »

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert.

« Parce que ces infor­ma­tions sont incom­plètes. » Elle tapo­ta le manus­crit. « Abdül­ha­mid parle des docu­ments byzan­tins cachés sous Sainte-Sophie. Mais sans ces docu­ments, son récit n’est qu’une théo­rie. Une his­toire inté­res­sante mais non prouvée. »

« Alors il faut aller à Sainte-Sophie, » décla­ra Niko­lai avec enthou­siasme. « Récu­pé­rer les documents ! »

« Sainte-Sophie est main­te­nant un musée, » objec­ta Meh­met. « Sur­veillé jour et nuit. Vous ne pou­vez pas sim­ple­ment y entrer et com­men­cer à creuser. »

« Sauf, » inter­vint la Com­tesse avec un sou­rire énig­ma­tique, « si on a les bonnes connexions. »

Elle sor­tit une lettre de son sac. « Mon petit-neveu, le Baron Frie­drich von Wald­stein, est atta­ché cultu­rel alle­mand à Anka­ra. Il a des… arran­ge­ments avec le minis­tère turc de la Culture. »

« Un Alle­mand, » répé­ta Per­ci­val avec méfiance. « Comme Kraus. »

« Kraus tra­vaille pour une orga­ni­sa­tion qui n’existe plus offi­ciel­le­ment, » pré­ci­sa la Com­tesse. « Frie­drich tra­vaille pour le gou­ver­ne­ment légi­time. Il y a une différence. »

« Et vous lui faites confiance ? » deman­da Leyla.

« C’est le petit-fils d’Hein­rich. Mon petit-neveu. » La Com­tesse les regar­da tous inten­sé­ment. « Et si je ne peux pas faire confiance à ma propre famille, à qui puis-je faire confiance ? »

C’é­tait un argu­ment dif­fi­cile à contrer.

« Très bien, » dit Rupert. « Contac­tez votre neveu. Mais nous venons avec vous. »

La Com­tesse sou­rit — un vrai sou­rire cette fois. « Je n’au­rais pas accep­té moins. »

Le Baron Frie­drich von Wald­stein arri­va le soir même, dans une auto­mo­bile Mer­cedes aus­si noire que ses inten­tions étaient obscures.

C’é­tait un homme dans la qua­ran­taine, élé­gant, avec une res­sem­blance frap­pante avec les pho­to­gra­phies du jeune Hein­rich — les mêmes yeux bleus per­çants, la même mâchoire car­rée, le même port aristocratique.

Mais là où Hein­rich avait eu de la cha­leur dans le regard, Frie­drich n’a­vait que du calcul.

« Tante Eli­sa­bet­ta, » dit-il en l’embrassant sur les deux joues. « Vous m’a­vez man­qué. » Puis, se tour­nant vers les autres : « Et voi­ci donc les cou­ra­geux aven­tu­riers qui ont décou­vert le secret de grand-père. »

Son ton était aimable, cour­tois même. Mais Rupert nota que ses yeux ne sou­riaient jamais tout à fait — ils res­taient froids, éva­lua­teurs, comme ceux d’un joueur d’é­checs cal­cu­lant plu­sieurs coups à l’avance.

« Baron, » dit Per­ci­val avec une cour­toi­sie gla­ciale. « Votre tante nous a assu­ré de votre coopération. »

« Abso­lu­ment. » Frie­drich s’as­sit et croi­sa les jambes avec élé­gance. « J’ai arran­gé un accès pri­vé à Sainte-Sophie demain à minuit. Les gar­diens seront… ailleurs. Nous aurons trois heures. »

« Et en échange ? » deman­da Niko­lai, tou­jours méfiant envers la géné­ro­si­té apparente.

Frie­drich sou­rit. « En échange, je veux voir les docu­ments. C’est l’hé­ri­tage de mon grand-père. J’ai le droit de savoir pour quoi il est mort. »

C’é­tait rai­son­nable. Trop rai­son­nable, peut-être.

Mais ils n’a­vaient pas vrai­ment le choix.

« D’ac­cord, » accep­ta Rupert. « Demain minuit. »

Frie­drich se leva pour par­tir, puis se retour­na. « Oh, une der­nière chose. » Il s’ar­rê­ta, les regar­dant tous avec une expres­sion indé­chif­frable. « Herr Kraus m’a contac­té. Il m’a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour ces documents. »

Le silence devint pesant. L’air dans le salon sem­bla sou­dain plus épais, plus dif­fi­cile à respirer.

« Et qu’a­vez-vous répon­du ? » deman­da Per­ci­val, sa main se res­ser­rant sur sa canne.

Frie­drich les regar­da un long moment, savou­rant visi­ble­ment leur incon­fort. Puis il sou­rit — un sou­rire qui n’at­tei­gnit pas ses yeux.

« Que je réflé­chi­rais. » Il mar­qua une pause déli­bé­rée. « Je plai­sante, natu­rel­le­ment. J’ai refu­sé. La famille avant l’argent, toujours. »

Il par­tit, lais­sant der­rière lui un malaise considérable.

« Je ne lui fais pas confiance, » décla­ra Niko­lai dès que la porte se referma.

« Moi non plus, » admit Percival.

« Il plai­san­tait sur l’offre de Kraus, » insis­ta la Com­tesse. « Frie­drich a un sens de l’hu­mour particulier. »

« Ou il nous pré­ve­nait qu’il pour­rait nous tra­hir, » sug­gé­ra Ley­la. « De manière très polie et très allemande. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Constan­ti­nople scin­tillait dans la nuit, belle et dan­ge­reuse comme toujours.

« Nous n’a­vons pas le choix, » dit-il fina­le­ment. « Si les docu­ments sont vrai­ment sous Sainte-Sophie, c’est notre seule chance de les récupérer. »

« Et si c’est un piège ? » deman­da Mehmet.

« Alors nous impro­vi­se­rons. » Rupert sou­rit. « Nous sommes deve­nus plu­tôt bons à l’improvisation. »

Le chat Pacha, qui avait sui­vi toute cette conver­sa­tion depuis le cana­pé, bâilla longuement.

Si les chats pou­vaient par­ler, celui-ci aurait pro­ba­ble­ment dit quelque chose comme : « Les humains com­pliquent tou­jours tout. »

Et il aurait eu par­fai­te­ment raison.

CHA­PITRE XV

Sainte-Sophie à minuit avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière aux lieux sacrés déser­tés — comme si le bâti­ment lui-même rete­nait son souffle, atten­dant que les humains cessent enfin de s’a­gi­ter pour pou­voir retour­ner à ses conver­sa­tions mil­lé­naires avec l’éternité.

Le Baron Frie­drich avait été aus­si bon que sa parole — aucun gar­dien n’é­tait visible. Il les atten­dait devant l’en­trée prin­ci­pale, une lampe à arc élec­trique à la main, l’air d’un guide tou­ris­tique par­ti­cu­liè­re­ment clandestin.

« Ponc­tua­li­té prus­sienne, approu­va-t-il en consul­tant sa montre de gous­set. Entrez, s’il vous plaît. Nous avons jus­qu’à trois heures du matin. »

Ils péné­trèrent dans le nar­thex. Même Rupert, qui n’é­tait pas par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible aux atmo­sphères mys­tiques, sen­tit le poids de l’His­toire — quinze siècles de prières, de conquêtes, de trans­for­ma­tions. Byzance, puis Constan­ti­nople, puis Istan­bul. Église, puis mos­quée, puis musée.

« Les coor­don­nées, deman­da Frie­drich. Le manus­crit indique-t-il où exactement ? »

Meh­met Bey sor­tit le livre d’Abdül­ha­mid et tra­dui­sit les anno­ta­tions mar­gi­nales : « Sous le marbre de l’ab­side, troi­sième dalle depuis l’au­tel byzan­tin, cin­quième depuis le mur nord. »

« L’ab­side, répé­ta Frie­drich. Par ici. »

Ils tra­ver­sèrent la nef prin­ci­pale, leurs pas réson­nant dans le silence monu­men­tal. Les mosaïques byzan­tines les regar­daient depuis les hau­teurs — Christ Pan­to­cra­tor, la Vierge Marie, des saints au regard sévère qui sem­blaient désap­prou­ver cette intru­sion nocturne.

L’ab­side était un demi-cercle de marbre incrus­té d’or, domi­né par l’im­mense figure de la Vierge tenant l’En­fant Jésus. La Com­tesse s’ar­rê­ta pour se signer — même après des siècles de trans­for­ma­tions, l’en­droit gar­dait sa sainteté.

« Troi­sième dalle, cin­quième dalle, » comp­ta Per­ci­val à voix haute.

Ils trou­vèrent la dalle indi­quée — appa­rem­ment iden­tique aux autres, mais quand Frie­drich appuya des­sus, un méca­nisme ancien grin­ça et la pierre pivo­ta légèrement.

« Un cache byzan­tin, mur­mu­ra Meh­met avec révé­rence. Ils en construi­saient par­tout. Pour pro­té­ger les reliques pen­dant les iconoclastes. »

Avec effort — la dalle pesait pro­ba­ble­ment deux cents kilos — ils par­vinrent à la sou­le­ver. En des­sous : un espace creux, tapis­sé de plomb pour pro­té­ger du temps et de l’humidité.

Et dans cet espace : une cas­sette de bronze, scel­lée avec de la cire rouge por­tant le sceau impé­rial byzan­tin — le double aigle.

Niko­lai la sou­le­va avec révé­rence. « C’est lourd. Il y a quelque chose dedans. »

Frie­drich sor­tit un cou­teau et bri­sa le sceau. À l’in­té­rieur de la cas­sette, enve­lop­pés dans de la soie pourpre pous­sié­reuse — la cou­leur impé­riale — se trou­vaient des rou­leaux de parchemin.

Meh­met dérou­la le pre­mier avec des mains trem­blantes. L’é­cri­ture était en grec byzan­tin, élé­gante et précise.

« C’est daté de 1452, dit-il d’une voix étran­glée. Un an avant la chute de Constantinople. »

Il lut à voix haute, tra­dui­sant au fur et à mesure :

Moi, Constan­tin XI Paléo­logue, Basi­leus des Romains, sachant que la ville ne peut être défen­due, ai conclu un accord secret avec le Sul­tan Meh­med. En échange de la red­di­tion paci­fique de Constan­ti­nople, il garan­tit : la pro­tec­tion de l’É­glise ortho­doxe, la pré­ser­va­tion de notre culture, et la conti­nua­tion spi­ri­tuelle de Byzance sous une autre forme.

L’Em­pire romain ne finit pas — il se trans­forme. Le Sul­tan otto­man devien­dra le nou­veau César. Il pro­té­ge­ra l’or­tho­doxie contre Rome. Il pré­ser­ve­ra notre héri­tage. Cette véri­té doit res­ter cachée jus­qu’à ce que le monde soit prêt à la comprendre.

Signé ce jour du 28 mai 1453, un jour avant la chute.

Le silence était absolu.

« C’est… c’est authen­tique ? » deman­da Rupert, bien qu’il connaisse déjà la réponse.

« Le par­che­min, l’encre, le sceau — tout cor­res­pond à la période, confir­ma Meh­met. Si c’est un faux, c’est le meilleur de l’histoire. »

« Donc Abdül­ha­mid avait rai­son, mur­mu­ra Ley­la. Constan­ti­nople n’est jamais vrai­ment tom­bée. Elle a négo­cié sa survie. »

Frie­drich exa­mi­na les autres rou­leaux. « Il y en a six. Six docu­ments. Cor­res­pon­dant aux six secrets. »

« Les cinq pre­miers sont tom­bés dans l’ou­bli, réci­ta Niko­lai. Le sixième atten­dait son heure. »

La Com­tesse s’as­sit lour­de­ment sur un banc. « Hein­rich est mort pour pro­té­ger cela. Et main­te­nant nous l’a­vons trou­vé. » Elle les regar­da tous. « Qu’al­lons-nous faire ? »

Avant que qui­conque puisse répondre, une voix fami­lière réson­na depuis l’en­trée de l’abside :

« Vous allez me les don­ner, naturellement. »

Herr Kraus appa­rut, accom­pa­gné cette fois non pas de deux, mais de six hommes armés. Son visage por­tait tou­jours les marques de Pacha, mais son expres­sion était triomphante.

« Baron von Wald­stein, dit-il cour­toi­se­ment. Mer­ci pour votre assis­tance. Le vire­ment sera effec­tué demain matin, comme convenu. »

Frie­drich ne répon­dit pas. Il ne regar­da même pas sa tante.

« Vous nous avez tra­his, consta­ta la Com­tesse d’une voix morte. Pour de l’argent. »

« Pour beau­coup d’argent, cor­ri­gea Frie­drich. Et aus­si pour la sta­bi­li­té. Ces docu­ments ne doivent jamais être publics. Herr Kraus et moi sommes d’ac­cord sur ce point. »

« Ton grand-père serait hor­ri­fié, » dit la Comtesse.

« Mon grand-père était un idéa­liste qui est mort dans une chambre d’hô­tel, rétor­qua Frie­drich froi­de­ment. J’ai appris de ses erreurs. »

Kraus s’a­van­ça. « Les docu­ments, s’il vous plaît. Ne ren­dons pas cela plus dif­fi­cile qu’il ne doit l’être. »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Ils étaient pié­gés dans Sainte-Sophie, à minuit, face à des hommes armés, pos­sé­dant des docu­ments qui réécri­raient l’histoire.

C’est alors que quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se produisit.

Les lumières s’éteignirent.

Toutes. Simul­ta­né­ment.

Et dans l’obs­cu­ri­té totale, une voix fami­lière — celle de Yusuf, le lift-boy — retentit :

« Effen­dis ! Par ici ! Vite ! »

CHA­PITRE XVI

Dans l’obs­cu­ri­té com­plète de Sainte-Sophie, le chaos prit exac­te­ment trente secondes pour s’ins­tal­ler tota­le­ment. Trente secondes de cris en alle­mand, de jurons en turc, de cli­que­tis métal­liques, et d’un concert géné­ral de confu­sion qui aurait fait hon­neur à un opé­ra comique par­ti­cu­liè­re­ment absurde.

Rupert sen­tit une main sai­sir son bras — petite, ferme, indu­bi­ta­ble­ment celle de Yusuf.

« Par ici, effen­di. Ne lâchez pas ma main. »

Ils se dépla­cèrent à tâtons, for­mant une chaîne humaine — Rupert tenait Yusuf, qui tenait Ley­la, qui tenait Niko­lai, qui tenait Per­ci­val, qui tenait Meh­met, qui por­tait pré­cieu­se­ment la cas­sette byzantine.

La Com­tesse, dans un moment de luci­di­té prag­ma­tique, avait sai­si le bras de Rupert de l’autre côté.

Der­rière eux, Kraus hur­lait : « Trou­vez-les ! Allu­mez vos lampes ! »

Mais Yusuf les gui­dait avec une assu­rance née d’une connais­sance intime de l’é­di­fice. Ils tra­ver­sèrent la nef, contour­nèrent des colonnes, des­cen­dirent des esca­liers que Rupert n’a­vait même pas remarqués.

Fina­le­ment, après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais ne dura pro­ba­ble­ment qu’une minute, ils émer­gèrent dans une petite cour exté­rieure. L’air frais de la nuit constan­ti­no­po­li­taine ne leur avait jamais paru aus­si délicieux.

« Com­ment… » com­men­ça Rupert, haletant.

« Plus tard, effen­di. Main­te­nant, courez. »

Une auto­mo­bile atten­dait dans une rue adja­cente — pas la Mer­cedes noire de Frie­drich, mais un vieux taxi Renault qui avait connu des jours meilleurs.

Au volant : Ismail, le pro­prié­taire du ham­mam, sou­riant largement.

« Mon­tez, mon­tez ! » encouragea-t-il.

Ils s’en­tas­sèrent dans le véhi­cule — sept per­sonnes dans un taxi pré­vu pour quatre. La Com­tesse se retrou­va assise sur les genoux de Niko­lai, qui sem­bla ravi de cette proxi­mi­té forcée.

Le moteur tous­sa, cra­cha, puis démar­ra. Ismail condui­sit à tra­vers les ruelles étroites de Sul­ta­nah­met avec une fami­lia­ri­té qui sug­gé­rait qu’il avait fui la police plus d’une fois dans sa vie.

Après dix minutes de conduite erra­tique, ils s’ar­rê­tèrent devant une mai­son otto­mane déla­brée dans le quar­tier de Fener.

« Ici, per­sonne ne vous trou­ve­ra, assu­ra Yusuf. C’est la mai­son de ma grand-mère. »

La grand-mère en ques­tion était une femme minus­cule d’au moins cent ans, qui les accueillit sans poser une seule ques­tion et leur ser­vit immé­dia­te­ment du thé noir épais et des bak­la­vas comme si rece­voir des fugi­tifs à une heure du matin était la chose la plus nor­male du monde.

Une fois ins­tal­lés dans un salon encom­bré de cous­sins et de tapis, Rupert put enfin poser la ques­tion qui le démangeait :

« Yusuf. Com­ment saviez-vous que nous étions en danger ? »

Le jeune homme sou­rit. « Parce que je vous sur­veillais depuis le début, effendi. »

« Vous nous… » Per­ci­val se redres­sa. « Vous êtes un espion ? »

« Pas un espion. Un gar­dien. » Yusuf s’as­sit en tailleur. « Ma famille pro­tège les secrets du Pera Palace depuis sa construc­tion. Mon arrière-grand-père était l’as­sis­tant d’I­van Wald­stein, l’ar­chi­tecte. Il connais­sait tous les pas­sages secrets, toutes les chambres cachées. »

« Et vous avez héri­té de ce rôle ? » deman­da Leyla.

« Exac­te­ment. Quand le dé a dis­pa­ru puis réap­pa­ru, j’ai su que le moment était venu. Abdül­ha­mid nous avait pré­ve­nus : Quand les dés se rejoin­dront, pro­té­gez ceux qui cherchent la vérité. »

« C’est pour cela que l’as­cen­seur nous aidait, réa­li­sa Niko­lai. Que les portes s’ou­vraient mys­té­rieu­se­ment. Vous mani­pu­liez tout depuis le début. »

« Je faci­li­tais, cor­ri­gea Yusuf modes­te­ment. Mais vous avez fait le plus dur vous-mêmes. »

« Et Pacha ? » deman­da Rupert. « Le chat tra­vaille pour vous aussi ? »

Yusuf rit. « Les chats ne tra­vaillent pour per­sonne, effen­di. Pacha fait ce qu’il veut. Mais il… sen­tait que vous étiez impor­tants. Les chats savent ces choses. »

La grand-mère, qui jus­qu’a­lors n’a­vait rien dit, inter­vint sou­dain en turc. Yusuf traduisit :

« Elle dit que le chat blanc du Pera Palace est spé­cial. Il des­cend d’un chat qui appar­te­nait au Sul­tan Abdül­ha­mid lui-même. Cinq géné­ra­tions de chats blancs, tous appe­lés Pacha, tous gar­diens des secrets. »

« Bien sûr, mur­mu­ra Ley­la. Tout est lié. Même le chat. »

Meh­met Bey, qui avait écou­té en silence, pla­ça pré­cieu­se­ment la cas­sette byzan­tine sur la table basse.

« Main­te­nant que nous les avons, dit-il, la vraie ques­tion se pose. Que fai­sons-nous de ces documents ? »

Le silence s’ins­tal­la dans le salon. Per­sonne n’a­vait de réponse.

Dehors, Constan­ti­nople dor­mait, incons­ciente du fait que dans une petite mai­son de Fener, un groupe de per­sonnes impro­bables venait d’ac­com­plir ce qui sem­blait impossible.

Mais accom­plir l’im­pos­sible n’é­tait que la pre­mière étape.

Déci­der quoi en faire serait infi­ni­ment plus difficile.

… Lire la suite…

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Cha­pitres 9 à 12

PAR­TIE II

LA DECOU­VERTE

CHA­PITRE XI

Miss Aga­tha Pen­wor­thy était le genre de femme qui pou­vait faire recu­ler un régi­ment de sol­dats turcs par la seule force de son regard désap­pro­ba­teur. À soixante-deux ans, vêtue inva­ria­ble­ment de robes grises bou­ton­nées jus­qu’au men­ton, elle incar­nait la res­pec­ta­bi­li­té bri­tan­nique avec une déter­mi­na­tion qui fri­sait le fanatisme.

Rupert et ses com­pa­gnons la trou­vèrent dans le petit salon, occu­pée à sa tapis­se­rie éter­nelle — une scène pas­to­rale anglaise qui contras­tait vio­lem­ment avec la réa­li­té constan­ti­no­po­li­taine qui l’entourait.

« Miss Pen­wor­thy, com­men­ça Per­ci­val avec toute la diplo­ma­tie dont il était capable, nous aurions une faveur à vous demander. »

Elle leva les yeux, son aiguille sus­pen­due en l’air comme une épée de Damoclès.

« Sir Per­ci­val. Si cette faveur implique de l’al­cool, des jeux de hasard ou quoi que ce soit d’i­nap­pro­prié pour une dame, la réponse est non. »

« Rien de tel, la ras­su­ra-t-il. Nous nous deman­dions sim­ple­ment… dans votre chambre, la 103, y a‑t-il un pla­teau de backgammon ? »

Miss Pen­wor­thy fron­ça les sour­cils. « Un pla­teau de back­gam­mon ? Oui, il y en a un. Sur la table près de la fenêtre. Je ne l’ai jamais tou­ché. Les jeux de hasard sont une inven­tion du diable. »

« Natu­rel­le­ment, acquies­ça Per­ci­val. Mais pour­riez-vous nous per­mettre de l’exa­mi­ner ? C’est… une ques­tion… d’an­ti­qui­té. Mon­sieur Whit­combe ici pré­sent écrit un article sur les objets his­to­riques du Pera Palace. »

Rupert hocha la tête avec ce qu’il espé­rait être un air pro­fes­sion­nel et digne de confiance.

Miss Pen­wor­thy les consi­dé­ra tour à tour avec sus­pi­cion. « Un article. Sur des objets. » Elle ne sem­blait pas convain­cue. « Très bien. Mais pas plus de cinq minutes. Et la porte reste ouverte. Les conve­nances doivent être respectées. »

La chambre 103 était, sans sur­prise, d’une pro­pre­té méti­cu­leuse. Chaque objet était à sa place avec une pré­ci­sion mili­taire. Le pla­teau de back­gam­mon repo­sait effec­ti­ve­ment sur une table près de la fenêtre, cou­vert d’une housse de velours pour le pro­té­ger de la poussière.

Per­ci­val sou­le­va déli­ca­te­ment la housse, révé­lant un magni­fique pla­teau incrus­té de nacre et d’é­bène. Il le retour­na avec précaution.

Et là, gra­vé fine­ment dans le bois au dos du pla­teau, ils trou­vèrent ce qu’ils cher­chaient : une série de chiffres et de lettres.

« 2–0‑1-N‑E, lut Rupert à voix basse.

— 201 Nord-Est, tra­dui­sit immé­dia­te­ment Meh­met. La chambre 201, coin nord-est. »

« Qu’a­vez-vous trou­vé ? » Miss Pen­wor­thy s’é­tait appro­chée, sa curio­si­té l’emportant sur sa méfiance.

« Des… marques d’ar­ti­san, impro­vi­sa rapi­de­ment Niko­lai. Très inté­res­sant d’un point de vue his­to­rique. Les arti­sans otto­mans signaient par­fois leur tra­vail de cette manière. »

Miss Pen­wor­thy ne sem­bla pas entiè­re­ment convain­cue, mais elle hocha la tête. « Je vois. Eh bien, si c’est tout… »

Ils la remer­cièrent pro­fu­sé­ment et bat­tirent en retraite avant qu’elle ne pose plus de questions.

Dans le cou­loir, Ley­la mur­mu­ra : « La chambre 201. Qui l’occupe ? »

Bian­chi consul­ta son registre men­tal — il sem­blait connaître l’emplacement de chaque client par cœur. « Vide actuel­le­ment. Elle est en réno­va­tion depuis… » Il s’in­ter­rom­pit. « En fait, elle est fer­mée depuis assez longtemps. »

« Com­bien de temps ? deman­da Rupert.

— Depuis 1903, admit Bian­chi. La même année que la chambre 47. »

Un silence élo­quent s’a­bat­tit sur le groupe.

« Vous avez les clés ? deman­da Percival.

— Oui, mais…

— Alors allons‑y, cou­pa Niko­lai. Nous avons com­men­cé cette chasse au tré­sor absurde, autant la terminer. »

La chambre 201 était au deuxième étage, dans le coin nord-est exac­te­ment comme l’ins­crip­tion l’in­di­quait. Bian­chi déver­rouilla la porte avec une hési­ta­tion visible.

« S’il y a un autre sque­lette, je démis­sionne, marmonna-t-il.

Heu­reu­se­ment, il n’y avait pas de sque­lette. Juste une chambre vide, pous­sié­reuse, avec des meubles recou­verts de draps blancs qui lui don­naient l’ap­pa­rence d’un cime­tière de fan­tômes domes­tiques. La démis­sion de Bian­chi n’était plus d’actualité.

Mais dans le coin nord-est, exac­te­ment là où l’ins­crip­tion le sug­gé­rait, le papier peint pré­sen­tait une ano­ma­lie — une sec­tion légè­re­ment bom­bée, presque imperceptible.

Per­ci­val appuya des­sus. Un déclic se fit entendre, et un pan­neau cou­lis­sa, révé­lant une petite niche creu­sée dans le mur.

À l’in­té­rieur : une boîte en métal, scel­lée avec de la cire.

Ley­la la sai­sit avec révé­rence. « Elle est lourde. Il y a quelque chose dedans. »

Ils redes­cen­dirent au salon, la boîte por­tée comme une relique sacrée. Le chat Pacha, appa­rais­sant comme par magie, les sui­vit avec un inté­rêt manifeste.

Une fois ins­tal­lés autour d’une table, Niko­lai bri­sa le sceau de cire avec un cou­teau à beurre. La boîte s’ou­vrit en grinçant.

À l’in­té­rieur : un manus­crit relié en cuir, des pho­to­gra­phies jau­nies, et une lettre sépa­rée por­tant le sceau impé­rial ottoman.

« Le qua­trième secret, mur­mu­ra Meh­met. Nous venons de trou­ver le qua­trième secret. »

Rupert ouvrit le manus­crit. Les pre­mières pages étaient en turc otto­man, avec des anno­ta­tions en fran­çais et en alle­mand. Mais ce qui le frap­pa immé­dia­te­ment, ce furent les photographies.

Elles mon­traient Abdül­ha­mid II en com­pa­gnie d’hommes qu’il ne recon­nais­sait pas. Sauf un.

« C’est impos­sible, dit Per­ci­val d’une voix blanche. Cet homme… »

Sur la pho­to­gra­phie, clai­re­ment iden­ti­fiable mal­gré les années, se tenait un jeune homme en uni­forme mili­taire euro­péen, en conver­sa­tion appa­rem­ment cor­diale avec le Sultan.

« C’est le Kai­ser Guillaume II, consta­ta Meh­met. Mais cette pho­to­gra­phie date de 1895, selon la nota­tion au dos. Deux ans avant sa visite officielle. »

« Une visite secrète, com­plé­ta Ley­la. Le qua­trième secret : l’Al­le­magne et l’Em­pire otto­man avaient des accords secrets bien avant l’al­liance officielle. »

Rupert feuille­ta le manus­crit. C’é­tait un jour­nal, tenu par Abdül­ha­mid lui-même, docu­men­tant des décen­nies de diplo­ma­tie secrète, d’ac­cords cachés, de mani­pu­la­tions qui avaient façon­né l’his­toire euro­péenne d’une manière que per­sonne ne soupçonnait.

« Si cela deve­nait public, mur­mu­ra Per­ci­val, cela réécri­rait l’his­toire de la Pre­mière Guerre mondiale. »

« C’est pour cela qu’ils ont tué von Wald­stein, réa­li­sa Rupert. Il savait. Et ils ne pou­vaient pas prendre le risque qu’il parle. »

Niko­lai vida son verre de vod­ka d’un trait. « Nous sommes main­te­nant en pos­ses­sion d’in­for­ma­tions qui ont coû­té la vie à un homme. Quelle mer­veilleuse position. »

À cet ins­tant, la porte du salon s’ou­vrit brusquement.

Un homme entra — grand, mince, vêtu d’un com­plet noir impec­cable. Ses yeux gris balayèrent la pièce avec l’ef­fi­ca­ci­té d’un fais­ceau de projecteur.

« Mes­sieurs, dames, dit-il avec un léger accent alle­mand. Je crois que vous avez quelque chose qui m’appartient. »

CHA­PITRE X

L’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière aux indi­vi­dus habi­tués à l’au­to­ri­té — une immo­bi­li­té qui com­man­dait l’at­ten­tion sans effort appa­rent. Ses che­veux gris fer étaient soi­gneu­se­ment coif­fés en arrière, et ses mains gan­tées de cuir noir ne trem­blaient pas.

« Je m’ap­pelle Herr Albrecht Kraus, annon­ça-t-il avec une cour­toi­sie gla­ciale. Repré­sen­tant du minis­tère alle­mand des Affaires étran­gères. Sec­tion des archives historiques. »

Sir Per­ci­val se leva len­te­ment, sa canne à por­tée de main. « Le minis­tère alle­mand des Affaires étran­gères s’in­té­resse-t-il habi­tuel­le­ment aux anti­qui­tés ottomanes ? »

Herr Kraus sou­rit — un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux. « Quand ces anti­qui­tés contiennent des docu­ments sen­sibles concer­nant des accords diplo­ma­tiques pas­sés, oui. Absolument. »

Il s’a­van­ça dans la pièce avec des mou­ve­ments mesu­rés. Le chat Pacha, dans un rare moment de pru­dence féline, quit­ta dis­crè­te­ment le salon.

« Vous avez ouvert la boîte, consta­ta Kraus en regar­dant la table. Dom­mage. J’au­rais pré­fé­ré que vous atten­diez mon arrivée. »

« Com­ment saviez-vous que nous l’a­vions trou­vée ? deman­da Rupert, sa voix de jour­na­liste repre­nant le des­sus. Nous venons à peine de l’ouvrir. »

« J’ai mes sources. » Kraus dési­gna Bian­chi d’un geste négligent. « Mon­sieur le direc­teur a été très coopé­ra­tif. N’est-ce pas, mon­sieur Bianchi ? »

Bian­chi, dont le teint était pas­sé du blanc au ver­dâtre, mar­mon­na quelque chose d’inintelligible.

« Vous l’a­vez payé, devi­na Niko­lai. Ou mena­cé. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Les détails sont sans impor­tance. » Kraus ten­dit la main. « Le manus­crit, s’il vous plaît. Et les photographies. »

« Et si nous refu­sons ? » Ley­la se pla­ça devant la boîte, bras croisés.

« Madame, je ne pense pas que vous sou­hai­tiez vrai­ment tes­ter cette hypo­thèse. » La voix de Kraus res­tait polie, mais une menace impli­cite y vibrait. « Ces docu­ments sont la pro­prié­té légi­time du gou­ver­ne­ment allemand. »

« Ils appar­te­naient à Abdül­ha­mid II, contra Meh­met Bey. Donc tech­ni­que­ment, à la Répu­blique turque. »

« Un argu­ment juri­dique fas­ci­nant, concé­da Kraus. Que nous pour­rons débattre devant les tri­bu­naux. Cela pren­dra des années. Pen­dant ce temps, ces docu­ments res­te­ront… où exac­te­ment ? » Il regar­da autour de lui avec dédain. « Dans un hôtel déla­bré de Constantinople ? »

Per­ci­val, qui avait été éton­nam­ment silen­cieux, inter­vint sou­dain : « Herr Kraus, puis-je vous poser une question ? »

« Je vous en prie. »

« Savez-vous ce qui est arri­vé à Graf von Wald­stein en 1903 ? »

Pour la pre­mière fois, l’ex­pres­sion de Kraus vacilla légè­re­ment. « Le Graf est mort de causes naturelles. »

« Enfer­mé dans une chambre ? Affa­mé jus­qu’à ce que mort s’en­suive ? » Per­ci­val se leva de toute sa hau­teur. « Des causes très natu­relles, en effet. »

« Le Graf… » Kraus s’in­ter­rom­pit, recom­po­sa son visage. « Le Graf était un traître. Il avait l’in­ten­tion de vendre des secrets d’État. »

« À qui ? deman­da Rupert. Il était autri­chien. De quel État parlez-vous ? »

Kraus ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Puis, avec un sou­pir cal­cu­lé, il tira une chaise et s’assit.

« Très bien. Vous sem­blez déjà en savoir beau­coup. Autant vous racon­ter le reste. » Il croi­sa ses mains gan­tées. « Il existe — ou plu­tôt il exis­tait — une orga­ni­sa­tion appe­lée Der Schat­ten. L’Ombre. Créée en 1897 par un consor­tium d’in­té­rêts euro­péens : alle­mands, aus­tro-hon­grois, russes, et même ottomans. »

« Une socié­té secrète ? » Niko­lai sem­bla ravi. « Magni­fique ! Exac­te­ment ce qu’il nous man­quait pour que cette his­toire devienne com­plè­te­ment absurde ! »

« Pas une socié­té secrète, cor­ri­gea Kraus froi­de­ment. Un méca­nisme de sta­bi­li­sa­tion. L’Eu­rope était au bord de l’ef­fon­dre­ment. Trop d’al­liances contra­dic­toires, trop de secrets, trop de bombes à retar­de­ment diplo­ma­tiques. Der Schat­ten avait pour mis­sion de… gérer ces infor­ma­tions sensibles. »

« En tuant les gens qui en savaient trop ? » Ley­la ne cachait pas son dégoût.

« En pro­té­geant l’é­qui­libre, insis­ta Kraus. Abdül­ha­mid com­pre­nait cela. C’est pour­quoi il a coopé­ré. Les six secrets qu’il connais­sait — cha­cun avait le poten­tiel de déclen­cher une guerre européenne. »

« Et pour­tant, la guerre a quand même eu lieu, fit remar­quer Per­ci­val sèche­ment. En 1914. Votre équi­libre n’a pas duré longtemps. »

Kraus ser­ra les mâchoires. « Der Schat­ten n’existe plus depuis 1918. L’Em­pire alle­mand est tom­bé. L’Au­triche-Hon­grie s’est dés­in­té­grée. L’Em­pire otto­man… » Il fit un geste vers la fenêtre. « Rem­pla­cé par une répu­blique natio­na­liste. Tout ce qui reste, ce sont des archives embarrassantes. »

« Alors pour­quoi êtes-vous ici ? deman­da Rupert.

— Parce que » — Kraus regar­da direc­te­ment Rupert — « cer­tains secrets res­tent dan­ge­reux même après la mort de ceux qui les ont créés. Le manus­crit que vous avez trou­vé contient des noms. Des noms de familles encore puis­santes. Des détails sur des accords qui, s’ils deve­naient publics, détrui­raient des répu­ta­tions, feraient tom­ber des gouvernements. »

« Vous vou­lez le détruire, com­prit Mehmet.

— Je veux le pro­té­ger. » Kraus se leva. « Don­nez-le-moi, et vous pour­rez retour­ner à vos vies tran­quilles. Refu­sez, et… eh bien, Der Schat­ten n’existe peut-être plus offi­ciel­le­ment, mais ses méthodes ont des admirateurs. »

C’é­tait une menace à peine voilée.

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Per­ci­val sem­blait cal­cu­ler des pro­ba­bi­li­tés. Ley­la affi­chait une déter­mi­na­tion têtue. Niko­lai avait l’air de quel­qu’un s’a­mu­sant énor­mé­ment. Meh­met Bey, lui, sem­blait pro­fon­dé­ment troublé.

« Non, dit fina­le­ment Rupert.

Kraus haus­sa un sour­cil. « Non ? »

« Non. Von Wald­stein est mort pour pro­té­ger ces infor­ma­tions. Ou peut-être pour les révé­ler. Nous ne savons pas encore. Mais nous n’al­lons cer­tai­ne­ment pas les remettre à quel­qu’un qui menace de nous tuer. »

« Je n’ai pas dit que je vous tue­rais, cor­ri­gea Kraus patiemment.

— Non, vous avez juste for­te­ment sous-enten­du que d’autres pour­raient s’en char­ger, rétor­qua Ley­la. Nuance importante. »

Kraus sou­pi­ra. « Vous me for­cez la main. » Il sor­tit un petit sif­flet de sa poche.

Avant qu’il puisse le por­ter à ses lèvres, quelque chose de blanc et de furieux bon­dit sur lui depuis le haut d’une armoire.

Le chat Pacha, dans un rare moment d’in­ter­ven­tion directe, atter­rit sur la tête de Kraus avec toutes griffes dehors.

Le chaos qui s’en­sui­vit fut bref mais spec­ta­cu­laire. Kraus hur­la en alle­mand, le sif­flet vola à tra­vers la pièce, et Pacha — ayant accom­pli sa mis­sion — sau­ta élé­gam­ment par la fenêtre ouverte et dis­pa­rut dans la nuit constantinopolitaine.

Per­ci­val ramas­sa le sif­flet. « Com­bien d’hommes vous attendent ? »

Kraus, son visage main­te­nant orné de trois grif­fures san­glantes, ne répon­dit pas.

« Nous devons par­tir, déci­da Rupert. Maintenant. »

Niko­lai sai­sit le manus­crit et les pho­to­gra­phies, les enfouit sous sa veste volu­mi­neuse. Ley­la attra­pa la sixième lettre — celle qu’ils n’a­vaient pas encore lue.

Ils se pré­ci­pi­tèrent hors du salon, lais­sant Kraus se tam­pon­ner le visage avec un mou­choir, mau­dis­sant en alle­mand tous les chats de Constantinople.

Dans l’es­ca­lier, Rupert deman­da : « Où allons-nous ? »

« Quelque part où un Alle­mand métho­dique ne pen­se­rait jamais à cher­cher, répon­dit Per­ci­val. Un endroit com­plè­te­ment illogique. »

Niko­lai sou­rit lar­ge­ment. « J’ai exac­te­ment l’endroit. »

CHA­PITRE XI

L’en­droit com­plè­te­ment illo­gique de Niko­lai s’a­vé­ra être un ham­mam otto­man situé dans les pro­fon­deurs laby­rin­thiques du quar­tier de Beyoğ­lu. Ils y arri­vèrent après vingt minutes de marche pré­ci­pi­tée dans des ruelles si étroites que deux per­sonnes pou­vaient à peine y pas­ser de front.

Le ham­mam — connu sous le nom poé­tique de Tari­hi Çukur Hamam, le Bain His­to­rique du Trou — était géré par un Turc gigan­tesque nom­mé Ismail qui devait à Niko­lai une dette de jeu considérable.

« Niko­lai efen­di ! » s’ex­cla­ma Ismail en les voyant. Il était si large qu’il blo­quait presque entiè­re­ment l’en­trée. « Et des amis ! Bien­ve­nue, bien­ve­nue. Mais je n’ai pas encore votre argent. »

« Je ne viens pas pour l’argent, cher Ismail. Nous avons besoin d’un endroit pour nous cacher. »

Ismail ne posa aucune ques­tion — une qua­li­té admi­rable chez un com­plice. Il les condui­sit dans les pro­fon­deurs du ham­mam, à tra­vers des salles de marbre où la vapeur créait des formes fan­to­ma­tiques, jus­qu’à une pièce pri­vée rare­ment utilisée.

« Ici, per­sonne ne vien­dra, assu­ra-t-il. Même la police turque a peur de des­cendre ici. Trop humide pour leurs uni­formes amidonnés. »

La pièce était cir­cu­laire, dal­lée de marbre vert, avec un bas­sin cen­tral d’où s’é­chap­pait une vapeur qui sen­tait le soufre et le thym. Des cous­sins étaient dis­po­sés autour, et une petite table basse atten­dait, comme si elle savait qu’elle ser­vi­rait bien­tôt à des conspirateurs.

Ils s’ins­tal­lèrent, encore essouf­flés. Rupert essuya la sueur de son front — la cha­leur du ham­mam était considérable.

« Bien, dit Per­ci­val en ôtant sa veste. Fai­sons le point. Nous sommes main­te­nant offi­ciel­le­ment pour­sui­vis par une orga­ni­sa­tion secrète allemande. »

« Une orga­ni­sa­tion secrète qui n’existe plus offi­ciel­le­ment, pré­ci­sa Ley­la. Ce qui la rend pro­ba­ble­ment plus dangereuse. »

« Nous avons un manus­crit com­pro­met­tant, conti­nua Meh­met. Des pho­to­gra­phies qui pour­raient embar­ras­ser plu­sieurs gou­ver­ne­ments. Et une sixième lettre que nous n’a­vons pas encore lue. »

Niko­lai sor­tit la lettre de sa poche. Le papier était frois­sé, taché par l’hu­mi­di­té du hammam.

« La der­nière lettre de von Wald­stein, annon­ça-t-il solen­nel­le­ment. Celle qui révé­le­ra — peut-être — le sixième secret. »

Il bri­sa le cachet et déplia le papier. Son expres­sion chan­gea immédiatement.

« Qu’y a‑t-il ? deman­da Rupert.

— Ce n’est pas une lettre. » Niko­lai leur mon­tra le papier. « C’est un plan. »

En effet. Des­si­né avec pré­ci­sion, le docu­ment mon­trait les plans archi­tec­tu­raux du Pera Palace — mais avec des anno­ta­tions étranges. Des chambres qui n’ap­pa­rais­saient sur aucun plan offi­ciel. Des pas­sages secrets. Des esca­liers cachés.

« Les plans de son grand-père, com­prit Ley­la. Ivan Wald­stein. L’architecte. »

« Et regar­dez ici. » Meh­met dési­gna une anno­ta­tion au centre du plan. « Une chambre mar­quée V. Entou­rée. Avec une note en allemand. »

Niko­lai tra­dui­sit : « La chambre du Sul­tan. Là où tout com­mence et finit. Coor­don­nées : sous le sol de marbre, troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord. »

« Une chambre sous le sol de marbre ? » Rupert étu­dia le plan. « Vous vou­lez dire… sous le hall principal ? »

« Il y a une chambre secrète sous le Pera Palace, confir­ma Per­ci­val len­te­ment. Abdül­ha­mid l’a dit : ‘Sous le marbre et le bois, sous l’ap­pa­rence de luxe, il y a une vérité. »

« Le sixième secret, mur­mu­ra Ley­la. Il est là. En des­sous de nous. Depuis toujours. »

Rupert sen­tit une exci­ta­tion fami­lière — celle du jour­na­liste qui sent qu’il tient enfin LA véri­table his­toire. Celle qui ferait la une.

« Nous devons y aller, décida-t-il.

— Impos­sible, objec­ta Per­ci­val. Kraus et ses hommes gardent pro­ba­ble­ment l’hôtel. »

« Alors nous y retour­nons la nuit, pro­po­sa Niko­lai. Comme pour l’as­cen­seur. Sauf que cette fois, nous cher­chons non pas en haut, mais en bas. »

« Vous êtes tous fous, consta­ta Meh­met Bey. Com­plè­te­ment et irré­mé­dia­ble­ment fous. » Il mar­qua une pause. « Natu­rel­le­ment, je viens avec vous. »

Ley­la sou­rit. « Alors nous sommes cinq idiots sur le point de vio­ler les lois de la pro­prié­té pri­vée, de défier une orga­ni­sa­tion secrète alle­mande, et de creu­ser sous un hôtel historique. »

« Quand vous le dites comme ça, obser­va Rupert, cela semble effec­ti­ve­ment très stupide. »

« C’est parce que c’est très stu­pide, confir­ma Per­ci­val. Mais nous le ferons quand même. »

Ils pas­sèrent le reste de l’a­près-midi dans le ham­mam, pla­ni­fiant leur incur­sion noc­turne avec un sérieux qui contras­tait comi­que­ment avec l’ab­sur­di­té de la situation.

Ismail leur appor­ta du thé, des pâtis­se­ries, et — à la demande de Niko­lai — une bou­teille de raki pour le cou­rage.

À la tom­bée de la nuit, ils étaient prêts. Ou aus­si prêts qu’on peut l’être pour creu­ser illé­ga­le­ment sous un hôtel en fuyant des Alle­mands armés.

Ils remon­tèrent vers Péra par des che­mins détour­nés, évi­tant les artères prin­ci­pales. Constan­ti­nople noc­turne était un laby­rinthe d’ombres et de lumières vacillantes, où chaque sil­houette pou­vait être un danger.

En appro­chant du Pera Palace, Per­ci­val les arrê­ta. « Regardez. »

Devant l’en­trée prin­ci­pale, deux hommes en noir mon­taient la garde. Trop raides pour être de simples clients. Trop atten­tifs pour être du personnel.

« Les hommes de Kraus, mur­mu­ra Leyla.

— Il y a une entrée de ser­vice, se sou­vint Meh­met. Par la cui­sine. Yusuf m’en a parlé. »

Ils contour­nèrent le bâti­ment. L’en­trée de ser­vice était effec­ti­ve­ment là, une porte dis­crète don­nant sur une ruelle.

Et devant cette porte, assis majes­tueu­se­ment comme un sphinx félin, se tenait Pacha.

Le chat les regar­da appro­cher, puis se leva et pous­sa la porte avec sa tête. Elle s’ou­vrit silencieusement.

« Je com­mence à pen­ser que ce chat en sait beau­coup plus qu’il ne le laisse paraître, mur­mu­ra Rupert.

— Tous les chats en savent plus qu’ils ne le laissent paraître, répon­dit Niko­lai phi­lo­so­phi­que­ment. C’est leur supé­rio­ri­té naturelle. »

Ils se glis­sèrent à l’in­té­rieur. La cui­sine était déserte à cette heure. Pacha les gui­da à tra­vers les cor­ri­dors de ser­vice, évi­tant mira­cu­leu­se­ment chaque zone surveillée.

Ils attei­gnirent fina­le­ment le hall prin­ci­pal. Le sol de marbre brillait dou­ce­ment sous la lumière des lampes à gaz.

« Troi­sième dalle depuis l’ouest, cin­quième depuis le nord, réci­ta Per­ci­val. Aidez-moi à compter. »

Ils se dis­per­sèrent, comp­tant silen­cieu­se­ment. Rupert arri­va le pre­mier à la dalle en question.

Elle sem­blait iden­tique aux autres — même marbre blanc vei­né de vert, même taille, même lustre.

Mais en appuyant des­sus, Rupert sen­tit un léger mou­ve­ment. Un clic presque imperceptible.

La dalle pivo­ta len­te­ment, révé­lant un esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’obscurité.

Ils se regar­dèrent tous. Puis, dans un accord silen­cieux, com­men­cèrent à descendre.

Pacha les sui­vit, natu­rel­le­ment. Un chat ne rate jamais une bonne aventure.

CHA­PITRE XII

L’es­ca­lier des­cen­dait dans une obs­cu­ri­té qui sem­blait avoir sa propre den­si­té. Rupert comp­ta vingt-trois marches avant d’at­teindre un palier de pierre. L’air était frais, légè­re­ment humide, et por­tait une odeur de ren­fer­mé qui témoi­gnait de décen­nies d’isolement.

Niko­lai allu­ma une lampe à pétrole qu’il avait eu la pré­voyance d’emporter. La lumière révé­la une porte en bois mas­sif, ren­for­cée de fer, avec un bla­son otto­man gra­vé dans le métal.

« La chambre du Sul­tan, mur­mu­ra Meh­met avec révérence.

Per­ci­val essaya la poi­gnée. Elle tour­na sans résis­tance — la porte n’é­tait pas verrouillée.

« Abdül­ha­mid savait que quel­qu’un vien­drait un jour, dit Ley­la. Il a lais­sé la porte ouverte. »

Ils entrèrent.

La chambre était cir­cu­laire, d’en­vi­ron cinq mètres de dia­mètre. Les murs étaient cou­verts de car­reaux de céra­mique d’Iznik dans des bleus et des verts pro­fonds. Au centre, un bureau otto­man fine­ment sculpté.

Sur ce bureau : un cof­fret de bois de san­tal, fer­mé mais non verrouillé.

Et à côté du cof­fret : le jumeau exact du dé d’i­voire que Rupert por­tait dans sa poche.

« Deux dés, consta­ta Niko­lai. Il y en avait deux depuis le début. »

Rupert sor­tit son dé et le posa à côté de l’autre. Ils étaient iden­tiques — même taille, même ivoire pati­né, même point d’ambre.

Sauf que sur le second dé, les ins­crip­tions étaient différentes.

Meh­met les exa­mi­na atten­ti­ve­ment à la lumière de la lampe :

« Face un : La véri­té a six visages. Face deux : Chaque visage cache un men­songe. Face trois : Chaque men­songe pro­tège une véri­té. Face quatre : Les empires sont bâtis sur des secrets. Face cinq : Les secrets sont bâtis sur des peurs. Face six : La sixième face est un miroir. »

« Des énigmes, grom­me­la Per­ci­val. Encore des énigmes. Abdül­ha­mid ne pou­vait donc rien dire clairement ? »

« Atten­dez, inter­vint Ley­la. La sixième face est un miroir. » Elle prit les deux dés et les pla­ça face à face. « Regardez. »

Quand les points d’ambre se tou­chaient, quelque chose se pro­dui­sit. Un déclic méca­nique, sui­vi d’un grin­ce­ment. Le cof­fret de san­tal s’ou­vrit tout seul.

À l’in­té­rieur : un livre relié de cuir noir, sans titre sur la couverture.

Rupert l’ou­vrit avec pré­cau­tion. Les pre­mières pages étaient en turc otto­man, écrites de la main d’Abdül­ha­mid II lui-même — l’é­cri­ture était recon­nais­sable, élé­gante et légè­re­ment tremblante.

Meh­met com­men­ça à lire à voix haute, tra­dui­sant au fur et à mesure :

À celui qui trou­ve­ra ce livre,

Si vous lisez ces lignes, c’est que j’ai échoué. L’Em­pire est tom­bé. Les secrets que j’ai pro­té­gés sont désor­mais orphe­lins. Je dois vous expli­quer pour­quoi je les ai gardés.

En 1876, j’ai décou­vert quelque chose qui a chan­gé ma com­pré­hen­sion du monde. Dans les ruines d’une église byzan­tine, mes sol­dats ont trou­vé non pas un tré­sor d’or, mais un tré­sor de connais­sance : des manus­crits prou­vant que l’his­toire que nous connais­sons est fausse.

Les Byzan­tins n’ont pas sim­ple­ment été conquis. Ils ont négo­cié leur chute. Ils ont ven­du Constan­ti­nople à Meh­med le Conqué­rant en échange de garan­ties secrètes : la pré­ser­va­tion de leur reli­gion, de leur culture, de leur… conti­nui­té. L’Em­pire otto­man n’é­tait pas un rem­pla­ce­ment de Byzance. C’é­tait sa conti­nua­tion déguisée.

Cela signi­fie que nous, sul­tans otto­mans, sommes les héri­tiers légi­times de Rome. Pas les Habs­bourg. Pas les Roma­nov. Nous.

Meh­met s’in­ter­rom­pit, visi­ble­ment cho­qué. « C’est… c’est impossible. »

« Conti­nuez, ordon­na Per­ci­val, fas­ci­né mal­gré lui.

J’ai mon­tré ces docu­ments aux ambas­sa­deurs euro­péens. Ils ont pani­qué. Si cette infor­ma­tion deve­nait publique, toutes les pré­ten­tions impé­riales euro­péennes s’ef­fon­dre­raient. Les guerres de suc­ces­sion, les alliances dynas­tiques, tout repose sur l’i­dée que Byzance est morte en 1453.

Alors nous avons pas­sé un accord. Je cachais les docu­ments. Ils recon­nais­saient secrè­te­ment la légi­ti­mi­té de mon empire. Pen­dant cin­quante ans, cet équi­libre a tenu.

Mais les empires meurent. Le mien est en train de mou­rir. Et quand il sera mort, cet accord mour­ra avec lui.

Voi­ci le sixième secret : l’his­toire est une fic­tion que nous accep­tons tous pour évi­ter le chaos. Les docu­ments byzan­tins sont dans une chambre forte sous Sainte-Sophie. Les codes d’ac­cès sont gra­vés sur ce livre, en chiffres grecs anciens, dans les marges.

Que ferez-vous de cette infor­ma­tion ? La révé­le­rez-vous et plon­ge­rez-vous le monde dans le doute ? Ou la cache­rez-vous comme je l’ai fait, pré­ser­vant le men­songe confor­table qui per­met aux nations de dor­mir tranquilles ?

Le choix est vôtre. Mais sou­ve­nez-vous : cer­taines véri­tés sont trop dan­ge­reuses pour être connues.

Abdül­ha­mid II, Sul­tan et Gar­dien des Secrets

Constan­ti­nople, 1908

Le silence qui sui­vit était si pro­fond qu’on aurait pu entendre un dé tomber.

Fina­le­ment, Rupert mur­mu­ra : « Si c’est vrai… »

« Cela chan­ge­rait tout, com­plé­ta Ley­la. Toute notre com­pré­hen­sion de l’his­toire euro­péenne. Des croi­sades. De l’Em­pire otto­man. De… tout. »

« C’est pour cela que von Wald­stein est mort, réa­li­sa Per­ci­val. Pas seule­ment pour les accords aus­tro-alle­mands. Pour cela. Le secret ultime. »

« Et c’est pour cela que Kraus veut le manus­crit, ajou­ta Niko­lai. Parce que même main­te­nant, même après toutes ces années, cette véri­té reste dangereuse. »

Meh­met Bey, les mains trem­blantes, refer­ma le livre. « Qu’al­lons-nous faire ? »

Avant que qui­conque puisse répondre, une voix réson­na depuis l’escalier :

« Vous n’al­lez rien faire du tout. »

Herr Kraus des­cen­dait les marches, accom­pa­gné de deux hommes armés. Son visage por­tait encore les grif­fures de Pacha, mais son expres­sion était triomphante.

« Mer­ci de m’a­voir conduit jus­qu’i­ci, dit-il cour­toi­se­ment. Je vous sui­vais depuis le ham­mam. Vous n’êtes vrai­ment pas doués pour la clandestinité. »

Il ten­dit la main. « Le livre. Maintenant. »

Rupert regar­da ses com­pa­gnons. Ils étaient pris au piège dans une chambre sou­ter­raine, face à des hommes armés, pos­sé­dant un secret qui avait déjà coû­té au moins une vie.

Le chat Pacha, pour sa part, sem­blait par­fai­te­ment serein. Il s’é­tait ins­tal­lé sur le bureau otto­man et se léchait tran­quille­ment une patte, comme si rien de tout cela ne le concernait.

Ce qui était pro­ba­ble­ment vrai. Les chats ont tou­jours su que l’his­toire humaine n’est qu’un long mal­en­ten­du ponc­tué de brefs moments de lucidité.

Et cette luci­di­té, pré­ci­sé­ment, était sur le point d’a­voir des consé­quences très compliquées.

… Lire la suite…

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PAR­TIE II

LA DECOU­VERTE

CHA­PITRE VI

Il existe plu­sieurs manières appro­priées de réagir à la décou­verte d’un sque­lette humain dans une chambre d’hô­tel fer­mée depuis vingt-trois ans. Hur­ler, par exemple, est tout à fait accep­table. S’é­va­nouir éga­le­ment. Fuir en cou­rant pour­rait même être consi­dé­ré comme rai­son­nable et envisageable.

Ce que fit Niko­lai Alexan­dro­vitch fut cepen­dant tout à fait dif­fé­rent. Il entra cal­me­ment dans la chambre, s’ap­pro­cha du sque­lette, et déclara :

« Magni­fique. Abso­lu­ment magni­fique. La mort comme œuvre d’art. Seuls les Otto­mans pou­vaient réus­sir une telle mise en scène. »

Sir Per­ci­val, plus prag­ma­tique, sor­tit un mou­choir et le pres­sa contre son nez. « L’o­deur est éton­nam­ment… absente, observa-t-il.

— Momi­fi­ca­tion natu­relle, expli­qua Meh­met Bey d’un ton pro­fes­so­ral. L’air sec de Constan­ti­nople, la fer­me­ture her­mé­tique de la chambre. Le corps s’est sim­ple­ment des­sé­ché. C’est assez fré­quent dans les cli­mats méditerranéens. »

Ley­la, quant à elle, contem­plait le sque­lette avec une expres­sion dif­fi­cile à déchif­frer — quelque part entre la fas­ci­na­tion et la tristesse.

« Il por­tait des vête­ments de qua­li­té, mur­mu­ra-t-elle. Regar­dez la coupe de la veste. Du sur-mesure. Vien­nois, je dirais. »

Rupert, retrou­vant enfin sa voix, deman­da la ques­tion évi­dente : « Qui était-ce ?

Mon­sieur Bian­chi, tou­jours dans l’embrasure de la porte comme s’il crai­gnait que fran­chir le seuil ne le conta­mine avec une quel­conque malé­dic­tion, feuille­ta ner­veu­se­ment un registre qu’il avait apporté.

« Selon les archives… la chambre 47 a été louée en 1903 par un cer­tain Graf von Wald­stein. Diplo­mate aus­tro-hon­grois. Il devait res­ter une semaine. »

« Et il est res­té un tan­ti­net plus long­temps, il sem­ble­rait, com­plé­ta Niko­lai. Quel sens du drame. »

« Il n’y a aucune trace de sa sor­tie, conti­nua Bian­chi. Ni de paie­ment après la pre­mière semaine. Le Sul­tan Abdül­ha­mid a per­son­nel­le­ment ordon­né que la chambre soit scel­lée. Pas d’ex­pli­ca­tion. Juste… scellée. »

Sir Per­ci­val s’a­van­ça pru­dem­ment et exa­mi­na la table. Le pla­teau de back­gam­mon était effec­ti­ve­ment posé devant le sque­lette, une par­tie en cours. Mais ce qui atti­ra l’at­ten­tion de Rupert fut autre chose : à côté du jeu, une pile de lettres soi­gneu­se­ment empi­lées, toutes cache­tées avec de la cire rouge.

« Des lettres non envoyées, consta­ta Ley­la. Il écri­vait à quelqu’un.

— Ou il atten­dait que quel­qu’un vienne les cher­cher, sug­gé­ra Mehmet.

— Pen­dant vingt-trois ans ? » Rupert secoua la tête. « C’est absurde.

« Tout au Pera Palace est absurde, répli­qua Niko­lai joyeu­se­ment. C’est son prin­ci­pal charme. »

Per­ci­val, avec des gestes méti­cu­leux, sai­sit la lettre du des­sus. Le cachet de cire por­tait un bla­son : un aigle à deux têtes.

« Aus­tro-hon­grois, confir­ma Ley­la. Famille noble, sans aucun doute. »

Per­ci­val bri­sa déli­ca­te­ment le cachet et déplia la lettre jau­nie. L’é­cri­ture était élé­gante, légè­re­ment tremblante.

« Elle est en alle­mand, annonça-t-il.

— Je peux tra­duire, pro­po­sa Niko­lai. L’al­le­mand est la langue des phi­lo­sophes pes­si­mistes. Ma langue mater­nelle spirituelle. »

Per­ci­val lui ten­dit la lettre. Niko­lai la par­cou­rut en silence, son expres­sion pas­sant pro­gres­si­ve­ment de l’a­mu­se­ment à quelque chose de plus sombre.

« Alors ? pres­sa Leyla.

— C’est adres­sé à une cer­taine Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Wald­stein. Pro­ba­ble­ment sa femme. » Niko­lai lut à voix haute :

Ma très chère Eli­sa­bet­ta, Si tu lis ces lignes, c’est que le pire s’est pro­duit. Je sais main­te­nant ce que je n’au­rais jamais dû savoir. Le Sul­tan Abdül­ha­mid m’a fait une confi­dence — ou peut-être un aveu, je ne sais plus très bien. Il y a six secrets, m’a-t-il dit. Six véri­tés que l’Em­pire a cachées. Cinq sont déjà tom­bés dans l’ou­bli. Le sixième… le sixième attend son heure. Il m’a don­né un dé de back­gam­mon mar­qué d’ambre. Quand ce dé dis­pa­raî­tra, a‑t-il dit, le sixième secret com­men­ce­ra à se révé­ler. Je pen­sais qu’il déli­rait. Main­te­nant, je ne suis plus sûr de rien. Quel­qu’un frappe à ma porte. Je ne sais pas qui. J’ai peur, ma ché­rie. Si je ne reviens pas, sache que je t’ai aimée jus­qu’à mon der­nier souffle. Ton dévoué époux, Heinrich

Un silence pesant s’a­bat­tit sur la chambre. Rupert sor­tit le dé de sa poche et le contem­pla avec une fas­ci­na­tion nouvelle.

« Alors c’est vrai. Le dé était à lui. Abdül­ha­mid le lui a donné. »

Ils ras­sem­blèrent les lettres res­tantes et des­cen­dirent au salon pour conti­nuer leur lec­ture, lais­sant le pauvre Graf von Wald­stein à sa méditation.

CHA­PITRE VII

Dans le salon, ins­tal­lés autour d’une table, ils conti­nuèrent la lec­ture des lettres du Graf. La troi­sième révé­lait les pre­miers secrets ottomans :

Le Sul­tan m’a racon­té le pre­mier secret : en 1876, lors du mas­sacre de Bul­ga­rie, un tré­sor byzan­tin a été décou­vert. Pas de l’or — des docu­ments qui prou­vaient quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Abdül­ha­mid les a fait dis­pa­raître. Le deuxième secret : son frère Mou­rad n’é­tait pas fou. Il a été décla­ré dément pour le pro­té­ger — et pro­té­ger la posi­tion du Sul­tan. Le troi­sième secret : l’in­cen­die du palais de Çırağan n’é­tait pas un acci­dent. Mais le sixième… le sixième concerne l’hô­tel lui-même. Le Pera Palace cache quelque chose. Abdül­ha­mid a dit : Sous le marbre et le bois, il y a une véri­té que seuls ceux qui jouent au back­gam­mon peuvent découvrir.

La qua­trième lettre était plus courte, tremblante :

Ils ne m’ap­portent plus de nour­ri­ture. J’ai exa­mi­né le pla­teau de back­gam­mon. En des­sous, gra­vé : 4–7‑1–0‑3. Je ne sais pas ce que cela signi­fie. Une date ? Un code ? Je deviens faible.

« 4–7‑1–0‑3, répé­ta Rupert. Peut-être 47 et 103 ? La chambre 47… et la chambre 103 ? »

Bian­chi consul­ta son registre. « La 103 est occu­pée par Miss Aga­tha Penworthy. »

La cin­quième lettre fit pâlir Sir Percival :

Je sais main­te­nant pour­quoi Abdül­ha­mid m’a choi­si. Mon grand-père était Ivan Wald­stein, l’ar­chi­tecte qui a des­si­né les plans du Pera Palace. Il y a inté­gré des espaces cachés. Des chambres secrètes. Des pas­sages. Abdül­ha­mid le savait. Il savait que je connais­sais l’ar­chi­tec­ture réelle de cet hôtel. Mais je n’ai jamais vu les plans. Mon grand-père est mort avant ma nais­sance. Les plans ont dis­pa­ru. Abdül­ha­mid m’a dit qu’ils sont quelque part dans l’hô­tel. Cherche où les joueurs s’as­soient, a‑t-il mur­mu­ré. Là où les dés tombent, la véri­té se cache.

« Des pas­sages secrets, mur­mu­ra Niko­lai. Magni­fique. Cet hôtel devient de plus en plus intéressant. »

« Où les joueurs s’as­soient, cita Ley­la. Les tables de backgammon ? »

Ils se tour­nèrent tous vers les trois tables de jeu dans le coin du salon.

« Ins­pec­tons les pla­teaux, sug­gé­ra Per­ci­val. Si Hein­rich a trou­vé un code sous celui de sa chambre, peut-être y en a‑t-il d’autres. »

La sixième et der­nière lettre était à peine lisible :

Je meurs. J’en­tends mes propres bat­te­ments de cœur ralen­tir. Eli­sa­bet­ta, mon amour, par­donne-moi. Le sixième secret… c’est que l’Em­pire n’est jamais vrai­ment tom­bé. Il s’est caché. Sous nos pieds. Dans les murs. Abdül­ha­mid l’a dit : Un empire ne meurt pas, il se trans­forme. Et le Pera Palace est le chry­sa­lide. Je ne com­prends pas. Je n’ai plus la force. Les dés sont jetés. Que celui qui me trouve ter­mine la partie.

Silence abso­lu.

Puis Rupert se leva brus­que­ment. « Les pla­teaux de back­gam­mon. Maintenant. »

CHA­PITRE VIII

Si un obser­va­teur exté­rieur était entré dans le salon du Pera Palace à cet ins­tant pré­cis, il aurait été témoin d’un spec­tacle pour le moins inha­bi­tuel : quatre per­sonnes d’ap­pa­rence res­pec­table, plus un direc­teur d’hô­tel ner­veux et un ancien fonc­tion­naire otto­man, tous accrou­pis autour de tables de jeu, retour­nant des pla­teaux de back­gam­mon avec la fébri­li­té de cher­cheurs d’or californiens.

Le pre­mier pla­teau — celui que Sir Per­ci­val uti­li­sait habi­tuel­le­ment — ne révé­la rien. Bois lisse, incrus­ta­tion de nacre par­faite, aucune marque suspecte.

« Rien, annon­ça Per­ci­val avec déception.

— Essayez le deuxième », sug­gé­ra Leyla.

Niko­lai retour­na le second pla­teau avec l’en­thou­siasme d’un enfant débal­lant un cadeau de Noël. Cette fois, son excla­ma­tion de triomphe réson­na dans tout le salon :

« Là ! Des chiffres ! Gra­vés dans le bois ! »

Effec­ti­ve­ment, à peine visibles, usés par le temps mais indé­nia­ble­ment pré­sents, des chiffres étaient gra­vés : 2–0‑1.

« 201, lut Rupert à voix haute. Une autre chambre ? »

Bian­chi hocha la tête. « Deuxième étage. Actuel­le­ment vacante. Elle l’est depuis… » Il consul­ta son registre. « Depuis 1920. Six ans. »

« Curieux, obser­va Meh­met. Pour­quoi une chambre res­te­rait-elle inoc­cu­pée pen­dant six ans ? »

« Je… » Bian­chi sem­blait mal à l’aise. « Il y a eu un inci­dent. Un client a pré­ten­du avoir vu… des choses. Des ombres. Des voix. Depuis, per­sonne ne veut y dor­mir. Les gens sont superstitieux. »

« Ou peut-être pers­pi­caces, sug­gé­ra Niko­lai. Le troi­sième pla­teau, vite ! »

Le troi­sième pla­teau por­tait éga­le­ment une ins­crip­tion : 3–0‑1.

« Trois chambres, réca­pi­tu­la Rupert. La 47, la 103, la 201, et la 301. Plus une cin­quième que nous n’a­vons pas encore iden­ti­fiée. Quel est le lien ? »

Per­ci­val, qui avait sor­ti un car­net et des­si­nait rapi­de­ment un plan de l’hô­tel, leva les yeux. « Ce sont toutes des chambres situées aux angles de l’im­meuble. Regar­dez : la 47 au qua­trième étage, coin sud-ouest. La 103 au pre­mier, coin nord-est. La 201 au deuxième, coin sud-est. Et la 301 au troi­sième, coin nord-ouest. »

Il tra­ça des lignes reliant les chambres. Le motif qui appa­rut fit écar­quiller les yeux de Mehmet.

« C’est une étoile. Une étoile à cinq branches. Un pentagramme. »

« Sym­bo­lisme otto­man ? deman­da Rupert.

— Pas vrai­ment, répon­dit Meh­met. Mais les francs-maçons l’u­ti­li­saient. Et il y avait beau­coup de francs-maçons à Constan­ti­nople au début du siècle. Des Euro­péens. Des moder­ni­sa­teurs otto­mans. Même cer­tains proches du Sultan. »

« Alors l’ar­chi­tecte, ce Ivan Wald­stein, était franc-maçon ? sug­gé­ra Leyla.

— Pro­ba­ble­ment. » Per­ci­val étu­diait son des­sin. « Et il a construit des pas­sages secrets entre ces cinq chambres. Ou vers quelque chose qu’elles gardent. Mais vers quoi ? »

À cet ins­tant, le chat Pacha entra dans le salon d’une démarche majes­tueuse, sau­ta sur la table, et s’ins­tal­la pré­ci­sé­ment au centre du des­sin de Per­ci­val, recou­vrant le penta­gramme de son corps blanc et dodu.

« Même le chat est impli­qué dans cette conspi­ra­tion, grom­me­la Percival.

— Non, regarde, » Ley­la dési­gna le chat. « Il est au centre. Au centre de l’étoile. »

Per­ci­val recal­cu­la rapi­de­ment. « Le centre géo­mé­trique de ces cinq points serait… » Il tra­ça une nou­velle ligne. « Au rez-de-chaus­sée. Sous le hall principal. »

« Les caves, dit Bian­chi d’une voix blanche. Il y a des caves sous l’hô­tel. Per­sonne n’y des­cend jamais. C’est interdit. »

« Inter­dit par qui ? deman­da Rupert.

— Par… » Bian­chi cher­cha ses mots. « Par tra­di­tion. Depuis l’ou­ver­ture de l’hô­tel. Les pro­prié­taires suc­ces­sifs ont tous main­te­nu l’in­ter­dic­tion. Per­sonne ne sait pourquoi. »

« Eh bien, décla­ra Niko­lai en se levant avec déter­mi­na­tion, je crois que le moment est venu de bri­ser cette char­mante tradition. »

« Abso­lu­ment pas ! » Bian­chi était au bord de l’a­po­plexie. « C’est… c’est impensable ! »

« Mon­sieur Bian­chi, inter­vint Ley­la avec dou­ceur, vous avez un sque­lette au qua­trième étage, des codes cachés sous vos pla­teaux de back­gam­mon, et appa­rem­ment un réseau de pas­sages secrets dans votre éta­blis­se­ment. À ce stade, des­cendre dans les caves semble être la suite logique. »

Le direc­teur ouvrit la bouche, la refer­ma, puis capi­tu­la avec un sou­pir de défaite totale. « Très bien. Mais si nous déran­geons quelque chose qui aurait dû res­ter endor­mi, ne venez pas vous plaindre. »

« Quoi qu’il y ait là-des­sous, remar­qua Per­ci­val, cela dort depuis au moins vingt-trois ans. Je doute qu’il soit de mau­vaise humeur. »

« Vous n’a­vez mani­fes­te­ment jamais réveillé un Empire, répli­qua Meh­met Bey avec un sou­rire énig­ma­tique. Ils sont tou­jours de mau­vaise humeur. »

Bian­chi les condui­sit vers une porte dis­crète der­rière la récep­tion, une porte que Rupert avait remar­quée sans jamais vrai­ment y prê­ter atten­tion. Elle por­tait une plaque en cuivre ter­ni : « Per­son­nel uniquement. »

Le direc­teur sor­tit un trous­seau de clés anciennes, en sélec­tion­na une par­ti­cu­liè­re­ment mas­sive et rouillée, et l’in­sé­ra dans la ser­rure. Elle tour­na avec un grin­ce­ment qui évo­quait des siècles d’inutilisation.

La porte s’ou­vrit sur un esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’obs­cu­ri­té. Une odeur remon­ta — pas désa­gréable, mais ancienne, comme celle des biblio­thèques oubliées et des secrets poussiéreux.

« Des lampes, sug­gé­ra Per­ci­val. Beau­coup de lampes. »

Yusuf appa­rut comme par magie — Rupert com­men­çait à se deman­der si le lift-boy ne pos­sé­dait pas le don d’u­bi­qui­té — por­tant quatre lampes à pétrole et deux torches électriques.

« J’ai pen­sé que vous en auriez besoin, effen­dis, dit-il avec un sou­rire entendu.

— Com­ment savais-tu que nous des­cen­drions aux caves ? deman­da Rupert.

— Au Pera Palace, effen­di, tout le monde finit tou­jours par des­cendre aux caves. C’est une autre tradition. »

Sur cette note encou­ra­geante et pour le moins énig­ma­tique, ils com­men­cèrent la descente.

L’es­ca­lier était raide et les marches irré­gu­lières, comme si elles avaient été taillées par quel­qu’un pres­sé ou légè­re­ment ivre. Les murs suin­taient d’hu­mi­di­té, et Rupert pou­vait entendre le bruit de l’eau quelque part dans l’obs­cu­ri­té — pro­ba­ble­ment une cana­li­sa­tion ancienne, ou peut-être la Corne d’Or elle-même, toute proche.

Après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais n’é­tait pro­ba­ble­ment que trois minutes, ils attei­gnirent le fond. Leurs lampes révé­lèrent un espace voû­té, vaste, s’é­ten­dant dans plu­sieurs directions.

Ce n’é­tait pas une simple cave à vin ou un débar­ras. C’é­tait quelque chose de beau­coup plus ambi­tieux. Les voûtes étaient en pierre taillée, de style byzan­tin. Des colonnes mas­sives sou­te­naient le pla­fond. Et sur les murs…

« Mon Dieu, mur­mu­ra Ley­la. Ce sont des mosaïques. »

Effec­ti­ve­ment, par­tiel­le­ment cachées sous la pous­sière et les toiles d’a­rai­gnées, des mosaïques byzan­tines ornaient les murs. Elles repré­sen­taient des scènes reli­gieuses — des saints, des empe­reurs, des anges — exé­cu­tées avec cette per­fec­tion carac­té­ris­tique de l’art de Constantinople.

« Ce n’est pas une cave, dit Meh­met d’une voix trem­blante. C’est une église byzan­tine. Ou ce qu’il en reste. Le Pera Palace a été construit au-des­sus d’une église byzantine. »

« Le pre­mier secret, se sou­vint Rupert. Les docu­ments byzan­tins décou­verts en 1876. Ils prou­vaient quelque chose d’extraordinaire. »

« Et si, sug­gé­ra Niko­lai, cette église était le lieu où ces docu­ments étaient cachés ? Et si Abdül­ha­mid les a fait enter­rer ici, sous l’hô­tel qu’il a commandé ? »

Per­ci­val balaya l’es­pace avec sa torche. « Cher­chons. Si les docu­ments sont ici, ils doivent être dans un endroit pro­té­gé. Une crypte, peut-être. Ou… »

Il s’in­ter­rom­pit. Sa torche venait de révé­ler quelque chose au centre de la crypte. Un autel de pierre. Et sur cet autel…

« Un pla­teau de back­gam­mon, dit Ley­la d’une voix étouf­fée. Il y a un pla­teau de back­gam­mon sur l’autel. »

Ils s’ap­pro­chèrent len­te­ment, comme des pèle­rins décou­vrant une relique sacrée. Le pla­teau était magni­fique — ivoire, nacre, incrus­ta­tions d’or — mani­fes­te­ment ancien, pro­ba­ble­ment otto­man. Et au centre du plateau…

Rupert sor­tit le dé de sa poche et le pla­ça sur le plateau.

Il s’a­jus­tait par­fai­te­ment dans une petite dépres­sion qu’ils n’a­vaient pas remar­quée auparavant.

Un clic méca­nique réson­na dans la crypte.

Puis, avec un gron­de­ment sourd qui fit trem­bler la pous­sière des voûtes, une sec­tion du mur der­rière l’au­tel com­men­ça à cou­lis­ser, révé­lant un pas­sage sombre.

« Eh bien, dit Niko­lai avec un large sou­rire, je crois que nous venons de ter­mi­ner la par­tie que Hein­rich von Wald­stein a com­men­cée il y a vingt-trois ans. »

Mon­sieur Bian­chi, dont le teint était main­te­nant d’une pâleur cada­vé­rique, mur­mu­ra : « Je démis­sionne. Dès demain. J’i­rai en Suisse. Ou au Tibet. N’im­porte où loin de cet hôtel maudit. »

Mais per­sonne ne l’é­cou­tait. Ils étaient tous hyp­no­ti­sés par le pas­sage qui venait de s’ou­vrir, et par ce qu’il pour­rait contenir.

Le sixième secret de l’Em­pire otto­man était sur le point d’être révélé.

Et Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste du Mor­ning Gazette, avait enfin son article.

Si seule­ment il sur­vi­vait assez long­temps pour l’écrire.

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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 13 à 16)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 4 à 5)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 4 à 5

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE IV

Minuit au Pera Palace pos­sé­dait une qua­li­té par­ti­cu­lière. Le silence n’é­tait jamais tout à fait com­plet — il y avait tou­jours le grin­ce­ment d’un par­quet, le mur­mure d’une conver­sa­tion fan­tôme dans les murs, le sou­pir d’un empire qui refu­sait de mou­rir tout à fait.

Rupert des­cen­dit l’es­ca­lier avec la pru­dence d’un cam­brio­leur ama­teur. À mi-che­min, il croi­sa Niko­lai qui mon­tait, por­tant une bou­teille de vod­ka et une lampe à pétrole.

« Pour le cou­rage, expli­qua-t-il en bran­dis­sant la bou­teille. Et pour voir, ajou­ta-t-il en levant la lampe. L’élec­tri­ci­té au sous-sol est capri­cieuse. Comme tout dans cet établissement. »

Ils trou­vèrent Ley­la et Per­ci­val déjà dans le hall, chu­cho­tant comme des conspi­ra­teurs. Ley­la avait revê­tu une tenue pra­tique — pour autant qu’une robe de soie noire puisse être consi­dé­rée comme pra­tique — et por­tait une lampe de poche fran­çaise qui avait l’air d’a­voir sur­vé­cu à plu­sieurs révolutions.

Sir Per­ci­val, lui, était équi­pé comme pour une expé­di­tion colo­niale : veste de chasse, pan­ta­lon de tweed ren­for­cé, et une canne à pom­meau d’argent qu’il mani­pu­lait avec l’au­to­ri­té d’un chef d’ex­pé­di­tion confirmé.

« Nous sommes par­fai­te­ment ridi­cules, obser­va-t-il. Quatre adultes pré­ten­du­ment sen­sés sur le point de des­cendre illé­ga­le­ment dans une cage d’as­cen­seur pour cher­cher un dé qui n’a pro­ba­ble­ment aucune valeur historique.

— Mais vous êtes là quand même, nota Ley­la avec amusement.

— Par sens du devoir envers mes com­pa­gnons plus impru­dents. » Il tous­sa. « Et par curio­si­té, je l’admets. »

Yusuf appa­rut de l’ombre comme un ecto­plasme, les fai­sant tous sursauter.

« Effen­dis, chu­cho­ta-t-il, l’as­cen­seur est blo­qué au der­nier étage. La cage est libre. Mais soyez rapides. Mon­sieur Bian­chi fait sa ronde à une heure. »

Il leur ten­dit une corde de chanvre robuste. « Pour des­cendre. Le fond est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. » Il mar­qua une pause. « Et effen­dis ? Si vous enten­dez l’as­cen­seur se mettre en marche, remon­tez immé­dia­te­ment. Être écra­sé par un ascen­seur otto­man serait une mort absurde même selon les stan­dards du Pera Palace. »

Sur cette note encou­ra­geante, il dis­pa­rut aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était apparu.

La cage de l’as­cen­seur s’ou­vrait par une trappe de ser­vice dis­si­mu­lée der­rière un pan­neau de boi­se­rie. Per­ci­val, avec l’ef­fi­ca­ci­té de quel­qu’un ayant par­ti­ci­pé à plus d’o­pé­ra­tions clan­des­tines qu’il ne vou­lait l’ad­mettre, fit glis­ser le pan­neau révé­lant un trou noir béant d’où mon­tait une odeur de métal rouillé, d’huile ancienne, et de mys­tères accumulés.

« Ladies first ? sug­gé­ra Niko­lai avec ironie.

— Les ivrognes d’a­bord, rétor­qua Ley­la. Vous avez bu suf­fi­sam­ment pour ne rien sen­tir si vous tombez. »

Rupert, pre­nant sur lui, atta­cha la corde à une colonne de marbre mas­sive et com­men­ça la des­cente. La cage était étroite, les parois glis­santes d’hu­mi­di­té. Au-des­sus de lui, les câbles de l’as­cen­seur pen­daient comme des ser­pents métal­liques endormis.

Le fond de la cage était exac­te­ment tel que Yusuf l’a­vait décrit : un cime­tière d’ob­jets oubliés. Dans le fais­ceau de sa lampe, Rupert décou­vrit un pay­sage étrange fait de pièces de mon­naie de l’an­cien empire, de bou­tons de man­chette, d’é­pingles à cha­peau, d’un monocle bri­sé, et — curieu­se­ment — d’un revol­ver rouillé.

« Vous trou­vez quelque chose ? » La voix de Per­ci­val réson­na depuis le haut de la cage.

« Un revol­ver, répon­dit Rupert.

— Ah. Pro­ba­ble­ment celui d’Ah­med Bey. Dis­pa­ru mys­té­rieu­se­ment en 1919. » Per­ci­val disait cela avec le ton déta­ché de quel­qu’un énu­mé­rant les articles d’une liste de courses.

Ley­la des­cen­dit à son tour, sui­vie de Niko­lai qui chan­ton­nait quelque chose en russe pour, selon ses dires, « apai­ser les fantômes. »

Per­ci­val refu­sa caté­go­ri­que­ment de des­cendre : « Quel­qu’un doit res­ter en haut pour sur­veiller. C’est une ques­tion de stra­té­gie mili­taire de base. »

Pen­dant quinze minutes, ils fouillèrent métho­di­que­ment le fond de la cage. Ley­la décou­vrit une broche en dia­mants qu’elle recon­nut immé­dia­te­ment : « Celle de la Com­tesse Marit­za ! Elle l’a cher­chée pen­dant des mois en 1920. Elle a fini par accu­ser son mari de l’a­voir ven­due pour payer ses dettes de jeu. Ils ont divor­cé à cause de ça. »

Niko­lai trou­va une médaille mili­taire otto­mane et la contem­pla avec mélan­co­lie : « Tant de gloire finit tou­jours au fond d’un trou. C’est une par­faite méta­phore de l’existence. »

Rupert, accrou­pi dans un coin, sen­tit sou­dain quelque chose de dur sous ses doigts. Il balaya la pous­sière et décou­vrit un dé en ivoire mar­qué d’un point doré.

« Je l’ai ! » s’exclama-t-il.

Ley­la et Niko­lai se pré­ci­pi­tèrent. Dans le fais­ceau croi­sé de leurs lampes, le dé brillait d’un éclat mat, presque organique.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Ley­la avec révérence.

— Il n’a rien de spé­cial, objec­ta Rupert. Juste un vieux dé.

— Regar­dez mieux. » Ley­la le lui prit déli­ca­te­ment des mains et le tour­na vers la lumière. « Voyez ces marques ? Ce sont des carac­tères arabes. Une inscription. »

En effet, gra­vé fine­ment sur chaque face du dé, Rupert dis­tin­gua des lettres minuscules.

« Que dit l’ins­crip­tion ? demanda-t-il.

— Je ne lis pas l’a­rabe clas­sique, admit Ley­la. Mais Meh­met Bey pour­ra traduire. »

C’est à cet ins­tant pré­cis que l’as­cen­seur au-des­sus d’eux émit un grin­ce­ment inquiétant.

« Il des­cend ! » hur­la Per­ci­val depuis le haut. « Remon­tez ! Immédiatement ! »

La panique qui s’en­sui­vit fut brève mais intense. Niko­lai, avec une agi­li­té sur­pre­nante pour quel­qu’un ayant consom­mé une demi-bou­teille de vod­ka, grim­pa à la corde en pre­mier. Ley­la le sui­vit avec la grâce d’une acro­bate, ses jupons de soie flot­tant dans la pénombre.

Rupert, moins ath­lé­tique, pei­na sur les der­niers mètres tan­dis que la cage de l’as­cen­seur des­cen­dait inexo­ra­ble­ment au-des­sus de lui avec un concert de grin­ce­ments métal­liques qui évo­quait les gémis­se­ments d’un lévia­than méca­nique agonisant.

Per­ci­val le his­sa par le col au moment pré­cis où l’as­cen­seur attei­gnait le rez-de-chaus­sée, man­quant la tête de Rupert d’une dizaine de centimètres.

Ils s’é­crou­lèrent tous les quatre sur le sol de marbre du hall, hale­tants, cou­verts de pous­sière et d’huile, par­fai­te­ment conscients qu’ils venaient d’é­chap­per de peu à ce qui aurait été men­tion­né dans les jour­naux comme « un tra­gique acci­dent d’ascenseur. »

La porte de l’as­cen­seur s’ou­vrit len­te­ment, révé­lant une cabine vide.

« Per­sonne ne l’a appe­lé, consta­ta Ley­la d’une voix tremblante.

— Il est des­cen­du tout seul, confir­ma Niko­lai. L’as­cen­seur a déci­dé de des­cendre tout seul.

— Les ascen­seurs ne décident rien, rétor­qua Per­ci­val, mais sa voix man­quait de convic­tion. Ce sont de simples mécanismes.

— Peut-être, mur­mu­ra Ley­la. Ou peut-être que l’as­cen­seur vou­lait qu’on trouve le dé. Et main­te­nant qu’on l’a trouvé… »

Elle ne ter­mi­na pas sa phrase. Ce n’é­tait pas nécessaire.

Rupert ouvrit sa main, révé­lant le dé d’i­voire. Dans la lumière élec­trique du hall, le point doré brillait dou­ce­ment, presque comme s’il pul­sait avec une vie propre.

« Mis­sion accom­plie, dit-il faiblement.

— Ou com­men­cée, cor­ri­gea Niko­lai. Quelque chose me dit que trou­ver le dé n’é­tait que le début. »

Ils se sépa­rèrent sans un mot, cha­cun rega­gnant sa chambre avec la conscience trou­blante que quelque chose venait de chan­ger au Pera Palace, quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable mais d’indéniable.

Dans sa chambre, Rupert net­toya le dé avec un mou­choir, révé­lant plei­ne­ment les ins­crip­tions arabes. Demain, ils deman­de­raient à Meh­met Bey de les traduire.

Mais cette nuit, allon­gé dans son lit étroit, le dé posé sur sa table de nuit, Rupert ne put s’empêcher de pen­ser que cer­tains objets ne sont pas sim­ple­ment per­dus puis retrou­vés — ils dis­pa­raissent et réap­pa­raissent quand leur pré­sence est nécessaire.

Et si c’é­tait le cas, la ques­tion n’é­tait pas pour­quoi le dé avait dis­pa­ru, mais pour­quoi il avait choi­si de reve­nir maintenant.

CHA­PITRE V

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec une cour­ba­ture géné­ra­li­sée qui témoi­gnait dou­lou­reu­se­ment de son manque d’en­traî­ne­ment pour les expé­di­tions noc­turnes dans les cages d’as­cen­seur. Chaque muscle lui rap­pe­lait qu’il n’a­vait plus vingt ans et qu’es­ca­la­der des cordes à minuit était une acti­vi­té mieux adap­tée aux per­sonnes dotées d’une condi­tion phy­sique supé­rieure à la sienne.

Le dé du Sul­tan — car Rupert com­men­çait mal­gré lui à le nom­mer ain­si — repo­sait sur sa table de nuit, inno­cem­ment inof­fen­sif à la lumière du jour. Il le sai­sit et le fit rou­ler dans sa paume. L’i­voire était lisse, pati­né par des décen­nies de mani­pu­la­tions. Le point doré, vu de près, n’é­tait pas de l’or mais plu­tôt une incrus­ta­tion d’ambre, ce qui expli­quait cette qua­li­té presque orga­nique qu’il sem­blait posséder.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner, le dé soi­gneu­se­ment ran­gé dans la poche de son gilet.

Dans la salle à man­ger, il trou­va Meh­met Bey déjà ins­tal­lé, siro­tant un café turc si épais qu’une cuillère aurait pu tenir debout dedans. Meh­met était un homme dans la cin­quan­taine avan­cée, chauve comme un œuf, avec des yeux noirs per­çants et une mous­tache élé­gam­ment cirée qui com­pen­sait l’ab­sence totale de che­veux sur le reste de sa tête.

Ancien fonc­tion­naire du minis­tère des Affaires étran­gères otto­man, Meh­met avait sur­vé­cu à la chute de l’Em­pire avec cette rési­lience par­ti­cu­lière aux bureau­crates qui savent que les régimes passent mais que la pape­rasse, elle, est éter­nelle. Il vivait main­te­nant de tra­duc­tions occa­sion­nelles et d’une pen­sion si maigre qu’elle consti­tuait davan­tage une plai­san­te­rie admi­nis­tra­tive qu’un reve­nu viable.

« Mon­sieur Whit­combe, salua-t-il avec une cour­toi­sie otto­mane impec­cable. On m’a dit que vous aviez vécu une aven­ture noc­turne remarquable. »

Rupert se deman­da com­ment, au Pera Palace, les nou­velles pou­vaient cir­cu­ler plus vite que dans une agence de presse.

« En effet, admit-il en s’as­seyant. Et j’au­rais besoin de votre aide. »

Il sor­tit le dé et le posa sur la nappe blanche. Meh­met Bey s’im­mo­bi­li­sa, sa tasse de café sus­pen­due à mi-che­min entre la table et ses lèvres.

« Par Allah, mur­mu­ra-t-il. C’est vrai­ment lui.

— Vous le connaissez ?

— Connaître est un mot bien modeste. » Meh­met repo­sa sa tasse avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trique. « J’ai vu Abdül­ha­mid jouer avec ce dé. J’é­tais un jeune scribe au palais. Cela se pas­sait en… 1908, je crois. Quelques mois avant sa dépo­si­tion. Il jouait contre son fils, le prince Meh­med. Et il a perdu. »

« Il a per­du une par­tie de backgammon ?

— Il a per­du l’Em­pire. » Meh­met sou­rit tris­te­ment. « Oh, pas lit­té­ra­le­ment, bien sûr. Mais il a dit — je me sou­viens de ses mots exacts — : Les dés sont jetés. L’an­cien monde s’ef­face. Puisse celui qui trouve ce dé com­prendre ce que j’ai com­pris trop tard. »

« Com­prendre quoi ?

— C’est pré­ci­sé­ment ce que l’ins­crip­tion explique. » Meh­met sai­sit le dé avec révé­rence et l’exa­mi­na minu­tieu­se­ment. « L’a­rabe est ancien. Clas­sique. Très bien gravé. »

Il cher­cha ses lunettes dans sa poche, les chaus­sa, et se mit à déchif­frer lentement :

« Face un : ‘Le hasard n’existe pas.’ Face deux : ‘Seules les illu­sions tombent.’ Face trois : ‘Ce qui est caché sera révé­lé.’ Face quatre : ‘Ce qui est révé­lé sera jugé.’ Face cinq : ‘Les empires meurent, les véri­tés demeurent.’ Face six : ‘Le sixième secret attend son heure.’ »

Rupert nota men­ta­le­ment chaque phrase. « Le sixième secret ? Quel secret ?

— Per­sonne ne sait. » Meh­met ren­dit le dé à Rupert. « Abdül­ha­mid était para­noïaque, mys­tique, et pro­fon­dé­ment convain­cu que le monde fonc­tion­nait selon des lois invi­sibles que seuls quelques ini­tiés pou­vaient com­prendre. Ce dé… c’é­tait sa manière de lais­ser un message. »

« Un mes­sage à qui ?

— À celui qui le trou­ve­rait. Vous, apparemment. »

À cet ins­tant, Ley­la, Niko­lai et Per­ci­val firent leur entrée simul­ta­née, comme s’ils avaient répé­té cette synchronisation.

« Alors ? deman­da Ley­la sans pré­am­bule. Que dit l’inscription ?

Meh­met répé­ta la tra­duc­tion. Un silence contem­pla­tif s’a­bat­tit sur le petit groupe.

« Des énigmes, grom­me­la Per­ci­val. Abdül­ha­mid était fou.

— Non, inter­vint Niko­lai. Il était russe d’es­prit. Nous aus­si, nous aimons les véri­tés enve­lop­pées dans des mys­tères enve­lop­pés dans des vod­kas. » Il mar­qua une pause. « Quoique lui pré­fé­rait le café. Mais le prin­cipe est le même. »

« Ce qui est caché sera révé­lé, réci­ta Ley­la pen­si­ve­ment. Cela sug­gère qu’il y a quelque chose à découvrir. »

« Et le sixième secret attend son heure, ajou­ta Rupert. Comme si ce dé était une clé.

— Une clé pour quoi ? deman­da pra­ti­que­ment Percival.

— C’est la ques­tion, n’est-ce pas ? » Meh­met Bey sou­rit. « Abdül­ha­mid a lais­sé beau­coup de choses dans cet hôtel. Des sou­ve­nirs. Des regrets. Et peut-être… des secrets. »

À cet ins­tant pré­cis, Mon­sieur Bian­chi fit irrup­tion dans la salle à man­ger, son visage habi­tuel­le­ment blême main­te­nant car­ré­ment livide.

« Mes­sieurs, dames, annon­ça-t-il d’une voix trem­blante, j’ai une nou­velle. La chambre 47 doit être ouverte. »

La chambre 47. Rupert avait enten­du par­ler de cette chambre — fer­mée depuis des années, per­sonne ne savait exac­te­ment pour­quoi. Les rumeurs allaient du sui­cide d’un diplo­mate à la dis­pa­ri­tion mys­té­rieuse d’une espionne russe.

« Pour­quoi main­te­nant ? deman­da Leyla.

— J’ai reçu un télé­gramme. » Bian­chi agi­ta un papier jau­ni. « De l’an­cien pro­prié­taire. Il demande que la chambre soit ouverte et… inven­to­riée. Après vingt-trois ans. »

« Quelle coïn­ci­dence extra­or­di­naire, obser­va Niko­lai. Le dé réap­pa­raît et le len­de­main, une chambre fer­mée depuis deux décen­nies doit être ouverte. »

« Il n’y a pas de coïn­ci­dences, réci­ta Rupert, se sou­ve­nant de l’ins­crip­tion. Seule­ment des illu­sions qui tombent. »

Per­ci­val se leva brus­que­ment. « Quand ouvrez-vous cette chambre, Bianchi ?

— Cet après-midi. Trois heures. » Le direc­teur les regar­da tour à tour. « Je… je sup­pose que vous sou­hai­te­riez tous être présents ? »

Ce n’é­tait même pas une ques­tion. Bien sûr qu’ils seraient pré­sents. Au Pera Palace, un mys­tère était une den­rée rare et pré­cieuse, et per­sonne ne vou­lait man­quer le dénouement.

Rupert remon­ta dans sa chambre, le dé tou­jours dans sa poche. Il s’as­sit à son petit bureau et ten­ta d’é­crire à Pem­ber­ton pour expli­quer pour­quoi il n’a­vait tou­jours envoyé aucun article sur le congrès inexistant.

Cher Pem­ber­ton,

Le congrès n’a pas eu lieu. Cepen­dant, je suis sur la piste d’une his­toire poten­tiel­le­ment beau­coup plus inté­res­sante concer­nant un dé de back­gam­mon his­to­rique et une chambre d’hô­tel fer­mée depuis 1903…

Il s’ar­rê­ta. Écrit comme ça, cela son­nait par­fai­te­ment fou. Il frois­sa le papier et le jeta.

À trois heures moins cinq, Rupert des­cen­dit au qua­trième étage. Les autres étaient déjà là, ras­sem­blés devant la porte numé­ro­tée 47 comme des fidèles atten­dant l’ou­ver­ture d’un temple.

Mon­sieur Bian­chi arri­va, por­tant un trous­seau de clés anciennes qui tin­taient comme des os de squelette.

« Mes­sieurs, dames, dit-il solen­nel­le­ment, je dois vous pré­ve­nir. Je ne sais pas ce que nous allons trou­ver. Cette chambre a été fer­mée sur ordre du Sul­tan lui-même. Abdül­ha­mid II. En 1903. Avant même l’ou­ver­ture offi­cielle de l’hô­tel au public. »

Il insé­ra la clé dans la ser­rure. Elle tour­na avec un cli­que­tis métal­lique qui réson­na dans le cou­loir comme un verdict.

La porte s’ou­vrit len­te­ment, révé­lant l’obscurité.

Et c’est là que l’his­toire du Pera Palace, qui avait cou­lé tran­quille­ment pen­dant des décen­nies comme un fleuve endor­mi, allait sou­dai­ne­ment deve­nir beau­coup plus compliquée.

Car dans la chambre 47, par­fai­te­ment conser­vée dans une pous­sière de vingt-trois ans, se trou­vait un pla­teau de back­gam­mon com­plet, un jeu d’é­checs per­san, une pile de lettres cache­tées, et — détail qui fit pâlir même Sir Per­ci­val — un sque­lette humain élé­gam­ment vêtu, assis à une table, les mains encore posées sur les pièces du jeu comme s’il atten­dait patiem­ment que quel­qu’un vienne ter­mi­ner la partie.

Ley­la fut la pre­mière à retrou­ver sa voix :

« Eh bien, mur­mu­ra-t-elle, je crois que nous venons de trou­ver le sixième secret. »

Rupert, avec le réflexe du jour­na­liste, sor­tit immé­dia­te­ment son car­net et com­men­ça à prendre des notes. Pem­ber­ton allait enfin avoir son article.

Même si celui-ci était infi­ni­ment plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.

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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 13 à 16)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 1 à 3)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 1 à 3

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE I

Il existe, dans la géo­gra­phie morale de Constan­ti­nople, cer­tains lieux où le temps ne s’é­coule pas selon les lois ordi­naires de la phy­sique new­to­nienne. L’Hô­tel Pera Palace était pré­ci­sé­ment l’un de ces endroits, et Rupert Beau­re­gard Whit­combe allait bien­tôt le décou­vrir à ses dépens.

C’é­tait un mar­di d’oc­tobre 1926, dans une ambiance froide et humide et Rupert des­cen­dait du wagon-lit de l’O­rient-Express avec cette expres­sion par­ti­cu­lière qu’ar­borent les jour­na­listes de second rang envoyés cou­vrir des évé­ne­ments de troi­sième impor­tance. Son rédac­teur en chef au Mor­ning Gazette, un cer­tain Pem­ber­ton doté d’une mous­tache aus­si volu­mi­neuse que son igno­rance de la géo­gra­phie, lui avait dit d’un ton péremp­toire : « Whit­combe, il y a un congrès à Constan­ti­nople. Des diplo­mates. De l’im­por­tance. Allez‑y. »

Voi­là com­ment Rupert Beau­re­gard Whit­combe, trente-deux ans, céli­ba­taire par cir­cons­tance plu­tôt que par choix, pos­ses­seur d’un com­plet gris légè­re­ment défraî­chi et d’une malle conte­nant trois che­mises de rechange et un exem­plaire cor­né de Byron, se retrou­va sur le quai de la gare de Sir­ke­ci, contem­plant avec per­plexi­té la ville qui s’é­ten­dait devant lui.

Un por­teur turc, petit homme mous­ta­chu doté d’une éner­gie inver­se­ment pro­por­tion­nelle à sa taille, s’avança vers lui et s’empara de sa malle avec l’en­thou­siasme d’un conqué­rant ottoman.

« Pera Palace, effen­di ? deman­da-t-il avec un sou­rire révé­lant une remar­quable absence de dents.

— En effet, répon­dit Rupert, légè­re­ment surpris.

— Tous les Anglais vont au Pera Palace, décla­ra le por­teur avec la cer­ti­tude de quel­qu’un énon­çant une loi uni­ver­selle. Tous. Sans exception. »

Rupert vou­lut pro­tes­ter qu’il n’é­tait pas « tous les Anglais », qu’il était un indi­vi­du dis­tinct doté de sa propre volon­té, mais le por­teur était déjà par­ti à une vitesse éton­nante en direc­tion d’un fiacre antédiluvien.

Le tra­jet jus­qu’à Péra se dérou­la dans une confu­sion baby­lo­nienne de rues étroites, de cris de mar­chands, de chiens errants phi­lo­sophes et de tram­ways grin­çants. Rupert nota men­ta­le­ment : « Constan­ti­nople : ville où la cir­cu­la­tion rou­tière semble régie par les prin­cipes du hasard plu­tôt que par ceux du code civil. »

L’Hô­tel Pera Palace appa­rut sou­dain, après le pont de Gala­ta, au détour d’une rue, majes­tueux et légè­re­ment démo­dé, comme un aris­to­crate otto­man qui aurait sur­vé­cu à l’empire par simple force d’i­ner­tie. La façade néo-clas­sique affi­chait cette digni­té par­ti­cu­lière aux éta­blis­se­ments qui ont vu pas­ser trop d’His­toire pour s’é­mou­voir encore de quoi que ce soit.

Le hall d’en­trée sen­tait le tabac turc, l’en­caus­tique vien­noise et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable que Rupert iden­ti­fia plus tard comme étant l’o­deur carac­té­ris­tique des intrigues diplo­ma­tiques en décom­po­si­tion lente.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion se tenait un homme d’une mai­greur cada­vé­rique, vêtu d’une redin­gote qui avait connu des jours meilleurs. Ses yeux, d’un bleu aqueux, évo­quaient ceux d’un pois­son sur­pris par la marée basse.

« Mon­sieur Bian­chi, direc­teur, annon­ça-t-il en esquis­sant une cour­bette mini­ma­liste. Nous vous attendions.

— Vous m’at­ten­diez ? s’é­ton­na Rupert.

— Natu­rel­le­ment. Tous les jour­na­listes qui viennent pour le Congrès des­cendent ici. C’est une tradition. »

Il pro­non­ça le mot « tra­di­tion » avec la révé­rence qu’un prêtre réser­ve­rait aux Saintes Écritures.

« Le Congrès, jus­te­ment, hasar­da Rupert. Pour­riez-vous m’indiquer…

— Chambre 42, cou­pa Bian­chi en lui ten­dant une clé mas­sive. Deuxième étage. L’as­cen­seur est… disons… capri­cieux. Je recom­mande l’escalier. »

Sur ce, le direc­teur se replon­gea dans un registre pous­sié­reux, signi­fiant clai­re­ment que l’en­tre­tien était terminé.

Rupert sai­sit sa clé et se diri­gea vers l’es­ca­lier, croi­sant au pas­sage un chat blanc d’une cor­pu­lence confor­table qui le toi­sa avec le dédain carac­té­ris­tique d’un sul­tan détrô­né contem­plant un roturier.

La chambre 42 était exac­te­ment ce à quoi Rupert s’at­ten­dait : un lit de cuivre, un lava­bo émaillé, un miroir au tain piqué, et une fenêtre don­nant sur une cour inté­rieure où séchait du linge aux ori­gines géo­gra­phiques variées. L’en­semble déga­geait cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière aux chambres d’hô­tel qui ont vu pas­ser trop de voya­geurs solitaires.

Il défit sa malle, ran­gea ses trois che­mises dans l’ar­moire où elles prirent immé­dia­te­ment un air dépri­mé, et déci­da de des­cendre au bar pour s’en­qué­rir des détails du fameux Congrès.

Le bar du Pera Palace était une caverne douillette tapis­sée de boi­se­ries sombres et illu­mi­née par des lampes à abat-jour verts qui confé­raient à tous les visages une teinte légè­re­ment cada­vé­rique. Der­rière le comp­toir offi­ciait un bar­man à la mous­tache teinte de hen­né qui pré­pa­rait les cock­tails avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger suisse.

Seul autre client à cette heure mati­nale, un homme d’une soixan­taine d’an­nées, vêtu d’un com­plet de tweed impec­cable, lisait le Times avec cette expres­sion de concen­tra­tion intense que les Bri­tan­niques réservent habi­tuel­le­ment aux courses hip­piques et aux bul­le­tins météorologiques.

Rupert com­man­da un gin-tonic (« Pour com­battre le palu­disme », jus­ti­fia-t-il sans convic­tion) et s’as­sit à une table proche.

L’homme au Times leva les yeux.

« Vous êtes nou­veau, consta­ta-t-il avec l’ac­cent traî­nant de quel­qu’un qui a fré­quen­té Oxford il y a si long­temps que l’u­ni­ver­si­té elle-même ne s’en sou­vient pro­ba­ble­ment plus.

— Arri­vé ce matin, confir­ma Rupert. Rupert Beau­re­gard Whit­combe, du Mor­ning Gazette.

— Ah, un jour­na­liste. Sir Per­ci­val Dunne. Enchan­té. » Il ten­dit une main osseuse que Rupert ser­ra avec la fer­me­té appropriée.

« Vous êtes ici pour le Congrès, natu­rel­le­ment ? deman­da Rupert.

— Le Congrès ? » Sir Per­ci­val haus­sa un sour­cil brous­sailleux. « Mon cher ami, il n’y a pas de Congrès.

— Com­ment cela, pas de Congrès ?

— Annu­lé. Repor­té. Ou peut-être n’a-t-il jamais exis­té. Les trois théo­ries cir­culent. » Il siro­ta son whis­ky avec la séré­ni­té d’un homme ayant depuis long­temps renon­cé à com­prendre la logique des affaires orientales.

Rupert sen­tit la panique fami­lière du jour­na­liste sans sujet mon­ter en lui comme une marée équinoxiale.

« Mais alors… que faites-vous ici ?

— J’ha­bite ici, mon cher. Depuis 1923. Excel­lente cui­sine, per­son­nel dis­cret, et le back­gam­mon y est remar­quable. » Il dési­gna une table dans le coin du salon où était posé un magni­fique pla­teau de jeu incrus­té de nacre.

« Vous jouez ?

— Pas vrai­ment, admit Rupert.

— Dom­mage. Le back­gam­mon est à Constan­ti­nople ce que le cri­cket est à l’An­gle­terre : une reli­gion dégui­sée en jeu. »

Rupert vida son gin-tonic d’un trait, espé­rant y trou­ver quelque illu­mi­na­tion divine sur la manière d’ex­pli­quer à Pem­ber­ton qu’il avait tra­ver­sé l’Eu­rope pour cou­vrir un évé­ne­ment imaginaire.

« Ne vous inquié­tez pas outre mesure, le ras­su­ra Sir Per­ci­val avec une bon­té inat­ten­due. Vous n’êtes pas le pre­mier jour­na­liste à échouer ici pour un congrès fan­tôme. Le der­nier est res­té six mois. Il tra­vaille main­te­nant pour le Ber­li­ner Tage­blatt. Ou peut-être est-ce le Figa­ro. Je confonds toujours. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe com­prit qu’il venait d’en­trer dans un endroit où les lois ordi­naires de la cau­sa­li­té ne s’ap­pli­quaient plus tout à fait, et où un homme pou­vait par­fai­te­ment rési­der dans un hôtel pen­dant trois ans pour des rai­sons que lui-même aurait eu du mal à expliquer.

Le chat blanc choi­sit ce moment pré­cis pour sau­ter sur le comp­toir du bar, ren­ver­ser un cen­drier de cris­tal, et fixer Rupert avec une expres­sion qui sem­blait dire avec malice : « Bien­ve­nue au Pera Palace. »

Rupert com­man­da un deuxième gin-tonic.

CHA­PITRE II

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’é­prouvent les voya­geurs déso­rien­tés lors­qu’ils ne se rap­pellent plus immé­dia­te­ment dans quel pays, voire sur quel conti­nent, ils se trouvent. Le pla­fond incon­nu au-des­sus de sa tête, orné de mou­lures pous­sié­reuses, lui rap­pe­la pro­gres­si­ve­ment qu’il était à Constan­ti­nople, au Pera Palace, et qu’il n’a­vait abso­lu­ment rien à y faire.

Cette der­nière réa­li­sa­tion aurait dû l’an­gois­ser. Curieu­se­ment, elle le soulagea.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, vaste espace lam­bris­sé où une demi-dou­zaine de tables dres­sées avec un soin maniaque atten­daient des clients qui ne vien­draient peut-être jamais. Un ser­veur fan­to­ma­tique sur­git immé­dia­te­ment, comme s’il avait pas­sé la nuit caché der­rière une ten­ture dans cette seule attente.

« Café, effen­di ? » deman­da-t-il avec cet accent inter­ro­ga­tif qui trans­forme n’im­porte quelle affir­ma­tion en ques­tion métaphysique.

Rupert acquies­ça. Le café arri­va, dense et amer comme un remords turc, accom­pa­gné d’œufs brouillés d’une mol­lesse avé­rée et de pain grillé d’une dure­té remar­quable. Il atta­qua ce repas avec la rési­gna­tion du voya­geur bri­tan­nique qui sait que cri­ti­quer la nour­ri­ture étran­gère ne mène qu’à des plats encore plus étranges.

Il était en train de lut­ter contre un mor­ceau de pain par­ti­cu­liè­re­ment coriace lors­qu’une voix de sten­tor reten­tit depuis le seuil de la salle à manger :

« Dos­toïevs­ki avait rai­son ! Le des­tin n’est qu’une série d’ac­ci­dents qui pré­tendent avoir un sens ! »

Rupert leva les yeux et décou­vrit un homme gigan­tesque vêtu d’une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait fait hon­neur à un tsar. Une barbe blanche digne de Tol­stoï enca­drait un visage rou­geaud où brillaient des yeux d’un bleu intense, légè­re­ment fous.

« Niko­lai Alexan­dro­vitch Vol­kons­ki, se pré­sen­ta l’ap­pa­ri­tion en s’ins­tal­lant sans invi­ta­tion à la table de Rupert. Autre­fois comte. Aujourd’­hui : rien. Mais quelle liberté ! »

Il cla­qua des doigts. Le ser­veur, qui sem­blait avoir l’ha­bi­tude, appor­ta ins­tan­ta­né­ment un verre de vodka.

« À huit heures du matin ? ne put s’empêcher de remar­quer Rupert.

— Le temps, mon jeune ami, est une construc­tion sociale. En Rus­sie, nous le savions déjà. Puis la révo­lu­tion est arri­vée et nous a prou­vé que le chaos était la seule constante uni­ver­selle. » Il vida son verre d’un trait. « Vous êtes le nou­veau jour­na­liste sans congrès ?

— Les nou­velles cir­culent vite, obser­va Rupert.

— Au Pera Palace, tout cir­cule vite sauf les clients. Nous sommes ici comme des mouches dans l’ambre : par­fai­te­ment conser­vés, défi­ni­ti­ve­ment immo­biles. C’est abso­lu­ment délicieux. »

Avant que Rupert puisse répondre, une nou­velle voix s’é­le­va, fémi­nine celle-ci, char­gée d’un accent qui évo­quait les salons vien­nois et les théâtres parisiens :

« Niko­lai, vous trau­ma­ti­sez encore les nou­veaux arri­vants avec votre nihi­lisme matinal ? »

Rupert se retour­na et vit s’ap­pro­cher une femme d’une tren­taine d’an­nées, mince et élé­gante dans une robe de soie verte qui avait dû coû­ter une for­tune à l’é­poque où les for­tunes exis­taient encore. Ses che­veux roux étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué, et ses yeux sombres pétillaient d’une intel­li­gence ironique.

« Ley­la Hanim, se pré­sen­ta-t-elle en ten­dant une main que Rupert ser­ra mal­adroi­te­ment. Ancienne can­ta­trice. Actuel­le­ment en semi-retraite forcée. »

Elle s’as­sit avec la grâce d’une diva habi­tuée à faire des entrées remarquées.

« Semi-retraite ? s’en­quit Rupert poliment.

— J’ai chan­té à la Sca­la, à Vienne, à Paris. Puis l’Em­pire est tom­bé, et avec lui le goût pour les sopra­nos turques. Main­te­nant, je chante occa­sion­nel­le­ment pour les mariages des familles encore riches. C’est… humi­liant et lucra­tif à la fois. Une com­bi­nai­son très orientale. »

Le ser­veur appor­ta sans qu’elle ait besoin de com­man­der un café turc et un verre d’eau. Rupert com­men­çait à com­prendre que le Pera Palace fonc­tion­nait selon des codes invi­sibles qu’il lui fau­drait du temps pour déchiffrer.

« Vous avez ren­con­tré Sir Per­ci­val, je sup­pose ? deman­da Leyla.

— Hier. Il m’a appris que le Congrès…

— N’existe pas. Oui. » Elle sou­rit. « Mais ne par­tez pas pour autant. Les gens qui viennent au Pera Palace pour une rai­son découvrent tou­jours qu’ils y res­tent pour une autre. »

« C’est très poé­tique, inter­vint Niko­lai, mais tota­le­ment inexact. Les gens res­tent ici parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. Comme moi. Comme Ley­la. Comme Per­ci­val. Nous sommes les fan­tômes d’un monde disparu. »

« Vous êtes sur­tout des dra­ma­tiques insup­por­tables », rétor­qua Ley­la sans méchanceté.

À cet ins­tant, le chat blanc fit son appa­ri­tion, tra­ver­sant majes­tueu­se­ment la salle à man­ger comme un empe­reur ins­pec­tant ses domaines. Il s’ar­rê­ta près de la table de Rupert, le fixa lon­gue­ment, puis sau­ta sur les genoux de Ley­la avec une fami­lia­ri­té évidente.

« Voi­ci Pacha, annon­ça Ley­la en cares­sant l’a­ni­mal. Le véri­table pro­prié­taire de l’hô­tel. Mon­sieur Bian­chi n’est que son employé.

— Je l’ap­pelle Lord Salis­bu­ry, cor­ri­gea une voix der­rière eux.

Sir Per­ci­val venait d’en­trer, impec­cable dans son com­plet de tweed mal­gré l’heure matinale.

« C’est Pacha, insis­ta Leyla.

— Lord Salis­bu­ry, répé­ta Per­ci­val avec fer­me­té. Un chat bri­tan­nique mérite un nom britannique.

— Il est né à Stamboul !

— Détail sans importance. »

Le chat, indif­fé­rent au débat sur son iden­ti­té, se mit à ron­ron­ner bruyamment.

« Ils ont cette dis­cus­sion au moins une fois par semaine, expli­qua Niko­lai à Rupert. C’est deve­nu un rituel. Comme une messe, mais en moins utile. »

Sir Per­ci­val s’as­sit et com­man­da son petit-déjeu­ner avec la pré­ci­sion d’un géné­ral orga­ni­sant une cam­pagne mili­taire : « Deux œufs à la coque, trois minutes exac­te­ment, pain grillé, mar­me­lade d’o­ranges amères, thé Earl Grey. »

« Vous voyez, Whit­combe, dit-il en se tour­nant vers Rupert, la vie au Pera Palace a ses avan­tages. On peut main­te­nir les stan­dards civi­li­sés même au milieu de la bar­ba­rie orientale. »

« La bar­ba­rie orien­tale vous a accueilli quand votre propre gou­ver­ne­ment ne vou­lait plus de vous, remar­qua sèche­ment Leyla.

— Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, mar­mon­na Per­ci­val dans sa moustache.

— Il a ven­du des infor­ma­tions au mau­vais camp pen­dant la guerre, tra­dui­sit joyeu­se­ment Niko­lai. Ou peut-être au bon camp mais au mau­vais moment. Les détails sont encore flous. »

Rupert nota men­ta­le­ment que cha­cun des rési­dents du Pera Palace sem­blait por­ter son propre poids de secrets et de dés­illu­sions. L’hô­tel n’é­tait pas tant un refuge qu’un pur­ga­toire pour âmes en transit.

« Et vous, deman­da-t-il à Niko­lai, com­ment êtes-vous arri­vé ici ?

— Par bateau. Depuis Odes­sa. En 1920. Avec une valise vide et un exem­plaire de Tour­gue­niev. Pas même un rouble. Les Bol­che­viques avaient tout pris. » Il haus­sa les épaules phi­lo­so­phi­que­ment. « Mais ils ne pou­vaient pas prendre l’es­sen­tiel : mon pes­si­misme. Celui-là, je l’ai gar­dé intact. »

À cet ins­tant, un jeune Turc en livrée rouge entra dans la salle à man­ger et s’ap­pro­cha de leur table.

« Excu­sez-moi, effen­dis, dit-il avec une cour­toi­sie exquise. Mon­sieur Bian­chi demande si quel­qu’un aurait vu le dé de back­gam­mon manquant. »

Un silence étrange s’a­bat­tit sur la table.

« Quel dé ? deman­da Per­ci­val d’un ton neutre.

— Celui avec le point doré, effen­di. Du pla­teau de tav­la du salon. »

Ley­la et Niko­lai échan­gèrent un regard.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Leyla.

— Ne com­men­cez pas avec vos super­sti­tions, la cou­pa Per­ci­val. C’est un simple dé.

— Un simple dé qui aurait appar­te­nu à Abdül­ha­mid II, pré­ci­sa Niko­lai. Et qui dis­pa­raît tou­jours avant qu’un mal­heur n’arrive. »

Le lift-boy, visi­ble­ment mal à l’aise, s’é­clip­sa rapidement.

Rupert, qui com­men­çait à pen­ser que sa vie de jour­na­liste venait de prendre un tour­nant inat­ten­du, demanda :

« Abdül­ha­mid II ? Le der­nier sul­tan ottoman ?

— Exac­te­ment, confir­ma Ley­la. On dit qu’il jouait au back­gam­mon ici, dans ce salon, avant sa dépo­si­tion. Et qu’il aurait lais­sé ce dé comme… comme une malé­dic­tion. Ou une pro­tec­tion. Per­sonne n’est vrai­ment sûr. »

« Des fadaises, tran­cha Per­ci­val. Quel­qu’un l’a sim­ple­ment éga­ré. Ou volé. Ce dé vaut pro­ba­ble­ment une petite fortune. »

Mais Rupert remar­qua que même Sir Per­ci­val, dans toute sa ratio­na­li­té bri­tan­nique, sem­blait légè­re­ment troublé.

Le chat Pacha — ou Lord Salis­bu­ry — choi­sit ce moment pour sau­ter des genoux de Ley­la et quit­ter la salle à man­ger d’un pas déli­bé­ré, la queue haute, comme s’il en savait beau­coup plus qu’il ne vou­lait bien le dire.

Ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

CHA­PITRE III

Rupert pas­sa les trois jours sui­vants dans un état de per­plexi­té crois­sante. Le dé man­quant était deve­nu le sujet de toutes les conver­sa­tions au Pera Palace, et les théo­ries se mul­ti­pliaient avec la fer­ti­li­té carac­té­ris­tique des rumeurs en milieu clos.

Mon­sieur Bian­chi, le direc­teur, avait fouillé sys­té­ma­ti­que­ment le salon, dépla­çant cana­pés et fau­teuils avec une éner­gie qui démen­tait son appa­rence cada­vé­rique. Résul­tat : rien. Le dé au point doré s’é­tait vola­ti­li­sé aus­si com­plè­te­ment qu’un empire disparu.

Sir Per­ci­val main­te­nait sa posi­tion ratio­na­liste : « Quel­qu’un l’a pris. Point final. Pro­ba­ble­ment ce nou­veau ser­veur, le grand maigre avec des dents en or. Il a l’air louche. »

Niko­lai, pré­vi­si­ble­ment, voyait là l’œuvre du Des­tin : « Les objets dis­pa­raissent quand leur temps est venu. Comme les empires. Comme les illu­sions. Comme ma fortune. »

Ley­la, plus prag­ma­tique, sug­gé­ra : « Peut-être est-il tom­bé dans une fis­sure du par­quet ? Ces vieilles mai­sons ont des cachettes partout. »

Mais la théo­rie la plus intri­gante vint de Yusuf, le lift-boy, jeune Turc d’une ving­taine d’an­nées qui mani­pu­lait l’as­cen­seur capri­cieux avec la dex­té­ri­té d’un domp­teur de fauves.

Rupert le croi­sa au deuxième étage, alors qu’il ten­tait vai­ne­ment de convaincre l’as­cen­seur de des­cendre. La cage de fer for­gé demeu­rait obs­ti­né­ment immo­bile, indif­fé­rente à ses pres­sions répé­tées sur le bouton.

« Il ne veut pas, effen­di, consta­ta Yusuf avec philosophie.

— Com­ment cela, il ne veut pas ? C’est un ascen­seur, pas une personne.

— Cet ascen­seur a été ins­tal­lé en 1861 par Mon­sieur Otis lui-même. Il a trans­por­té des sul­tans, des espions, des assas­sins. Il a vu tom­ber un empire. Main­te­nant, il fait ce qu’il veut. » Yusuf sou­rit, révé­lant des dents éton­nam­ment blanches. « Mais si effen­di récite un poème, par­fois il consent. »

Rupert le fixa, cer­tain d’a­voir mal compris.

« Un poème ? Il consent ?

— Ou une chan­son. Mon­sieur Niko­lai lui chante du Pou­ch­kine. Madame Ley­la pré­fère Bau­de­laire. Sir Per­ci­val refuse par prin­cipe, c’est pour­quoi il prend tou­jours l’escalier. »

Rupert consi­dé­ra ses options. L’es­ca­lier mon­tait raide jus­qu’au qua­trième étage où se trou­vait la biblio­thèque qu’il sou­hai­tait explo­rer. Ses genoux lui jouaient par­fois des tours.

« Je ne connais pas de poèmes par cœur, admit-il.

— Essayez Byron, effen­di. Les Anglais connaissent tou­jours Byron. »

Rupert se racla la gorge, se sen­tant par­fai­te­ment ridi­cule. D’une voix hési­tante, il récita :

« She walks in beau­ty, like the night

Of cloud­less climes and star­ry skies… »

L’as­cen­seur émit un grin­ce­ment appro­ba­teur et com­men­ça à descendre.

Yusuf hocha la tête avec satis­fac­tion. « Vous voyez ? Il appré­cie les classiques. »

Alors qu’ils des­cen­daient dans un concert de grin­ce­ments métal­liques, Rupert demanda :

« Ce dé dis­pa­ru… vous avez une théorie ?

— Bien sûr, effen­di. » Yusuf bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être enten­du par les murs eux-mêmes. « Il est tom­bé dans la cage de l’ascenseur. »

Rupert consi­dé­ra cette pos­si­bi­li­té. « Le salon est au rez-de-chaus­sée. Comment…

— La cage de l’as­cen­seur est juste der­rière le mur du salon, expli­qua Yusuf. Il y a des fis­sures. Par­fois, des objets tombent. Des pièces de mon­naie. Des bou­tons de man­chette. Une fois, la bague de Madame Hanim. »

« Et vous les récupérez ?

— Impos­sible, effen­di. Le fond de la cage est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. Il y a là cin­quante ans d’ob­jets per­dus. C’est… » Il cher­cha le mot juste. « C’est comme une archive de tout ce que l’hô­tel a oublié. »

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au rez-de-chaus­sée avec un der­nier grin­ce­ment vic­to­rieux. Rupert en sor­tit, l’es­prit déjà en train d’é­cha­fau­der un plan.

« Yusuf, deman­da-t-il, serait-il pos­sible de des­cendre dans cette cage ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Pra­ti­que­ment, non. Mon­sieur Bian­chi l’in­ter­dit for­mel­le­ment. Il dit que c’est dangereux. »

« Et si quel­qu’un des­cen­dait quand même ?

Yusuf sou­rit avec un fond de facé­tie. « Je ne ver­rais rien, effen­di. La nuit, je dors très profondément. »

Rupert pas­sa le reste de l’a­près-midi au bar, buvant du raki et obser­vant les rési­dents. Miss Aga­tha Pen­wor­thy, gou­ver­nante anglaise au chô­mage depuis la chute de l’Em­pire, fai­sait de la tapis­se­rie dans un coin avec une concen­tra­tion féroce. Meh­met Bey, ancien fonc­tion­naire otto­man, jouait aux échecs contre lui-même, mar­mon­nant des stra­té­gies dans un turc archaïque.

Cha­cun était enfer­mé dans son propre monde, comme des pla­nètes en orbite autour d’un soleil mort depuis longtemps.

À huit heures du soir, Ley­la fit son entrée, vêtue d’une robe de velours noir qui mur­mu­rait richesse éva­nouie à chaque mou­ve­ment. Elle s’ins­tal­la au pia­no — un Bech­stein désac­cor­dé qui avait connu des jours meilleurs — et com­men­ça à jouer.

Ce n’é­tait pas une mélo­die pré­cise, plu­tôt une impro­vi­sa­tion mélan­co­lique qui sem­blait cap­tu­rer l’es­sence même du Pera Palace : belle, démo­dée, légè­re­ment triste, et obs­ti­né­ment refu­sant de disparaître.

Niko­lai entra, s’ar­rê­ta pour écou­ter, puis décla­ra d’une voix vibrante : « Cho­pin aurait pleu­ré ! Ou ri. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Ce n’est pas du Cho­pin, cor­ri­gea Ley­la sans ces­ser de jouer. C’est du Ley­la. Une com­po­si­tion per­son­nelle : Varia­tions sur le thème de l’exil volon­taire. »

« L’exil n’est jamais volon­taire, phi­lo­so­pha Niko­lai en s’af­fa­lant dans un fau­teuil. On est tou­jours chas­sé. Par les révo­lu­tions, par les créan­ciers, par ses propres erreurs. »

Sir Per­ci­val, qui lisait le Times vieux de trois semaines, leva les yeux. « Vous êtes d’une gaie­té dépri­mante ce soir, Nikolai. »

« C’est le dé, mur­mu­ra Ley­la en pla­quant un accord dis­so­nant. Quand le dé du Sul­tan dis­pa­raît, les mal­heurs arrivent. »

« Super­sti­tions, grom­me­la Percival.

— La der­nière fois qu’il a dis­pa­ru, conti­nua Ley­la imper­tur­ba­ble­ment, c’é­tait en 1922. Trois jours plus tard, la guerre gré­co-turque se ter­mi­nait. L’Em­pire n’exis­tait plus. »

« Coïn­ci­dence, décla­ra Percival.

— Peut-être. » Ley­la ces­sa de jouer et se tour­na vers eux. « Mais peut-être pas. Abdul Hamid était para­noïaque, super­sti­tieux, et pro­fon­dé­ment croyant au pou­voir des sym­boles. S’il a lais­sé ce dé ici, c’é­tait pour une rai­son bien particulière. »

Rupert, qui avait écou­té en silence, prit la parole :

« J’ai une théo­rie. Il serait tom­bé dans la cage de l’ascenseur.

— Yusuf vous a par­lé, devi­na Ley­la avec un sourire.

— En effet. Et je me deman­dais… serait-il pos­sible de vérifier ?

Niko­lai se redres­sa, sou­dain inté­res­sé. « Une expé­di­tion noc­turne dans les entrailles de l’hô­tel ? Splen­dide ! C’est exac­te­ment le genre d’ac­ti­vi­té absurde dont j’a­vais besoin. »

« Vous êtes tous fous, sou­pi­ra Per­ci­val. Mais je sup­pose que je dois venir pour m’as­su­rer que per­sonne ne se tue. »

Ley­la fer­ma le pia­no avec déli­ca­tesse. « Minuit, alors. Quand Bian­chi dort. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste sans sujet, se retrou­va à orga­ni­ser ce qui serait plus tard connu dans les annales offi­cieuses du Pera Palace comme « L’In­ci­dent de la Cage d’As­cen­seur » — un évé­ne­ment qui ne résou­drait rien mais révé­le­rait beaucoup.

Le chat Pacha, témoin silen­cieux de cette conver­sa­tion, bâilla lon­gue­ment et quit­ta le salon d’un pas tran­quille, comme s’il savait déjà que les humains allaient faire quelque chose de par­fai­te­ment ridi­cule et qu’il n’a­vait aucune inten­tion d’y participer.

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