Sorting by

×
La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 9 à 12

 

Cha­pitre 9 — La piste

L’ac­cé­lé­ra­tion vint sans pré­ve­nir, comme toujours.

Sal­vu envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’un gar­çon de courses — un gamin de douze ans, pieds nus, qui se pré­sen­ta à la récep­tion du Phoe­ni­cia avec un bout de papier plié en quatre. Le mes­sage disait : Demain. Mdi­na. Bus de huit heures. Rien d’autre. L’é­cri­ture était celle d’un homme qui n’é­cri­vait pas sou­vent — grosse, irré­gu­lière, chaque lettre for­mée avec effort.

Lazare prit le bus le len­de­main à l’aube. Sal­vu l’at­ten­dait à l’ar­rêt de Rabat, le vil­lage qui jouxte Mdi­na, vêtu de son éter­nelle che­mise trop grande et coif­fé de son béret. Il ne dit rien. Il fit signe à Lazare de le suivre.

Ils mar­chèrent sur la route qui mon­tait vers Mdi­na, la vieille capi­tale, la Cit­tà Nota­bile, la Ville Silen­cieuse. Le soleil n’a­vait pas encore atteint les hau­teurs et l’air était frais, presque froid, avec cette net­te­té cris­tal­line des matins d’au­tomne médi­ter­ra­néen où l’on voit chaque détail du pay­sage comme au tra­vers d’une len­tille. La cam­pagne mal­taise s’é­ta­lait en ter­rasses de pierre sèche, les murs ocre striés par les sai­sons, les figuiers de Bar­ba­rie dres­sés comme des sen­ti­nelles vertes héris­sées d’é­pines. Au loin, la mer — tou­jours la mer, par­tout, de tous côtés, cette fron­tière liquide qui rap­pe­lait à chaque regard que tout ici était un frag­ment de roche posé sur l’eau.

Mdi­na appa­rut sur la col­line, ceinte de ses murailles arabes et nor­mandes, avec sa porte monu­men­tale et ses tours de guet. La ville était presque déserte — quelques cen­taines d’ha­bi­tants vivaient encore dans les palais de la vieille noblesse mal­taise, der­rière des portes closes et des heur­toirs de bronze. Les rues étaient pavées de dalles polies par les siècles. Le silence y était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas le silence de l’a­ban­don mais le silence de la conser­va­tion, un silence culti­vé, entre­te­nu, comme si la ville avait déci­dé, un jour, de ne plus faire de bruit et s’y tenait.

Leurs pas réson­naient sur les pavés avec une net­te­té de métronome.

— L’homme que tu vas voir s’ap­pelle Dot­tor Azzo­par­di, dit Sal­vu. Il n’est pas méde­cin — c’est un titre de cour­toi­sie. Il achète et il vend des anti­qui­tés. Des meubles, de l’ar­gen­te­rie, des tableaux, des armes anciennes. Tout ce qui sort des palais des vieilles familles, c’est par ses mains que ça passe. Il a des contacts par­tout — en Ita­lie, en Angle­terre, en France. C’est un homme de goût et un homme de com­merce. Les deux vont rare­ment ensemble, mais chez lui, ils font bon ménage.

— C’est lui qui a le tableau ?

— Non. Le tableau est ailleurs. Mais c’est lui qui l’a vu. C’est lui qui sait ce que c’est. Et c’est lui qui peut orga­ni­ser les choses.

— Quelles choses ?

Sal­vu s’ar­rê­ta et regar­da Lazare avec une expres­sion inha­bi­tuelle — sérieuse, presque inquiète.

— Il y a un pro­blème, dit-il. Tu n’es pas le seul à cher­cher. L’An­glais — Finch — a fait une offre. Par un inter­mé­diaire. Azzo­par­di a reçu l’offre. Il ne l’a pas accep­tée, pas encore, mais il y réflé­chit. L’offre est généreuse.

— Com­bien ?

— Assez pour ache­ter dix luz­zu et la moi­tié du port de Mar­sax­lokk. Plus que ce que je ver­rai jamais de ma vie. Plus que ce que n’im­porte quel Mal­tais ver­ra jamais de sa vie.

Il reprit la marche.

— Moi, dit-il, je ne suis qu’un pêcheur. Le tableau est venu à moi par hasard — par la guerre, par un homme mort. Je ne peux pas déci­der de son sort. Azzo­par­di a des rela­tions, des moyens, des connais­sances. C’est lui qui déci­de­ra. Mais il veut te voir d’a­bord. Il veut savoir qui tu es et ce que tu veux.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’Az­zo­par­di est un homme curieux. Et parce qu’il ne fait jamais rien sans com­prendre toutes les par­ties de l’af­faire. C’est pour ça qu’il a sur­vé­cu cin­quante ans dans le com­merce des anti­qui­tés sans aller en prison.

* * *

Le Dot­tor Azzo­par­di vivait dans un palaz­zo de la Via Vil­le­gai­gnon, une des rues prin­ci­pales de Mdi­na — un bâti­ment du XVIIe siècle avec une façade sobre en cal­caire, un bal­con fer­mé au pre­mier étage, et un por­tail mas­sif orné d’un bla­son effa­cé par le temps.

Sal­vu frap­pa. Un domes­tique ouvrit — un vieil homme en tablier, aus­si sec et silen­cieux que Kar­me­nu l’ar­chi­viste. Il les fit entrer dans un ves­ti­bule dal­lé de marbre, puis dans un salon.

Le salon était un musée. Ou plu­tôt un entre­pôt dégui­sé en musée — des meubles baroques côtoyaient des com­modes Empire, des tableaux de toutes tailles cou­vraient les murs du sol au pla­fond, des vitrines débor­daient d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, de bijoux, de minia­tures. Des tapis super­po­sés étouf­faient les pas. L’o­deur était celle de la cire d’a­beille et du vieux bois, avec un soup­çon de naph­ta­line — l’o­deur du temps conser­vé, embau­mé, mis en boîte.

Azzo­par­di se leva d’un fau­teuil au fond de la pièce. C’é­tait un homme de soixante-dix ans, peut-être plus, avec une cri­nière de che­veux blancs, un visage char­nu et rose, et des yeux d’un gris très clair, presque trans­pa­rents, qui don­naient l’im­pres­sion de voir à tra­vers les choses — non pas au-delà, mais dedans, comme des rayons X. Il por­tait un cos­tume de lin gris perle, impec­cable, avec un mou­choir de soie dans la poche de poi­trine. Ses mains étaient fines, soi­gnées, avec une bague en or au petit doigt — un sceau, peut-être un bla­son de famille.

— Mon­sieur Corte, dit-il en fran­çais, avec un accent mal­tais à peine per­cep­tible. Sal­vu m’a par­lé de vous. Asseyez-vous, je vous prie.

Le domes­tique appor­ta du café et des bis­cuits aux amandes — des figol­li, ces gâteaux mal­tais en forme de per­son­nages, four­rés de pâte d’a­mande. Lazare en prit un par poli­tesse. Azzo­par­di n’en prit pas — il buvait son café à petites gor­gées, en regar­dant son visi­teur par-des­sus sa tasse avec la patience d’un félin.

— Sal­vu me dit que vous n’êtes ni mar­chand ni col­lec­tion­neur, dit-il. Il me dit que vous êtes un marin. Un marin qui s’in­té­resse à la pein­ture. C’est une com­bi­nai­son inhabituelle.

— Je m’in­té­resse à beau­coup de choses.

— Oui. C’est ce que je vois. Vous êtes un homme curieux, mon­sieur Corte. Pas curieux au sens de l’in­dis­cré­tion — curieux au sens propre. Qui veut com­prendre. C’est rare. La plu­part des gens qui viennent me voir veulent ache­ter ou vendre. Vous, vous vou­lez com­prendre. C’est plus dangereux.

Il posa sa tasse.

— J’ai vu le tableau, dit-il.

Le silence qui sui­vit avait une den­si­té phy­sique, comme l’air dans les souterrains.

— Sal­vu me l’a appor­té il y a six mois. Il ne savait pas ce qu’il avait. Moi, je l’ai su tout de suite. Pas avec cer­ti­tude — la cer­ti­tude, en matière d’at­tri­bu­tion, est un luxe que seuls les imbé­ciles s’offrent. Mais avec cette convic­tion du corps que les mar­chands d’art connaissent bien — cette sen­sa­tion phy­sique, dans l’es­to­mac, devant cer­taines toiles. On ne peut pas la prou­ver, mais on ne peut pas la nier non plus.

Il se leva et alla ouvrir un tiroir dans une com­mode. Il en sor­tit une pho­to­gra­phie — un cli­ché en noir et blanc, un peu flou, pris de près.

— Je l’ai pho­to­gra­phié avant de le remettre en lieu sûr.

Il ten­dit la pho­to à Lazare.

Lazare la prit.

Un jeune homme. Dix-sept, dix-huit ans. Le visage éclai­ré par la gauche, selon la manière du Cara­vage — cette lumière laté­rale, rasante, qui creuse les ombres et fait saillir les volumes. Des che­veux sombres, un teint mat, des yeux grands ouverts qui regar­daient droit vers le spec­ta­teur. Il tenait à deux mains un fruit — une gre­nade — ouverte, les grains débor­dant de la fente. Ses doigts étaient tachés de jus rouge. L’ex­pres­sion de son visage était ambi­guë — ni sou­rire ni gra­vi­té, mais quelque chose entre les deux, une offrande et un défi, comme s’il disait : tiens, prends, regarde, ose.

Le fond était sombre. Noir. Mais même sur la pho­to en noir et blanc, même à tra­vers le grain du cli­ché, Lazare devi­nait que ce noir n’é­tait pas un noir uni. Il y avait des formes dedans. Des courbes. Des spirales.

— Le tableau est endom­ma­gé, dit Azzo­par­di. L’hu­mi­di­té, le temps, le sto­ckage inadé­quat. La couche pic­tu­rale a souf­fert, sur­tout dans les angles. Le fond est très sale — il fau­drait un net­toyage pro­fes­sion­nel pour voir ce qu’il y a des­sous la crasse. Mais la figure cen­trale est intacte. Le gar­çon est là. Il attend.

— Et l’offre de Finch ?

Azzo­par­di sou­rit — un sou­rire de mar­chand, ni chaud ni froid, qui mesu­rait les distances.

— Le Major Finch, par l’in­ter­mé­diaire d’un cer­tain Mr. Grech, avo­cat à La Valette, a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour l’ac­qui­si­tion du tableau au nom de la Cou­ronne bri­tan­nique. Le tableau serait envoyé à Londres, authen­ti­fié, res­tau­ré, et éven­tuel­le­ment expo­sé — au Bri­tish Museum, à la Natio­nal Gal­le­ry, quelque part. L’offre est sérieuse. Elle est aus­si dis­crète — le Major ne sou­haite pas que l’af­faire soit connue.

— Pour­quoi ?

— Parce que si les Mal­tais apprennent qu’un Cara­vage a été trou­vé sur leur sol et qu’un offi­cier bri­tan­nique l’en­voie à Londres, il y aura des com­pli­ca­tions. Les Mal­tais sont patients, mais ils ont des limites. Ils ont don­né leur sang pen­dant le siège, et ils com­mencent à se deman­der ce que les Bri­tan­niques leur donnent en retour. Un Cara­vage qui dis­pa­raît à Londres, ce serait le sym­bole de trop.

— Et vous ?

— Moi, je suis un mar­chand. Je n’ai pas de patrie — j’ai des clients. Mais je suis aus­si mal­tais. Et cette toile, si c’est bien ce que je crois, appar­tient à cette île. Elle a été peinte ici, cachée ici, retrou­vée ici. La dépla­cer serait une erreur.

Il regar­da Lazare avec ses yeux de verre gris.

— La ques­tion, mon­sieur Corte, est de savoir ce que vous, vous vou­lez en faire.

Lazare ren­dit la pho­to­gra­phie. Il la ten­dit avec une len­teur déli­bé­rée, comme s’il ren­dait quelque chose de pré­cieux — non pas la pho­to, mais le regard du gar­çon sur la pho­to, cet échange silen­cieux entre le modèle et le spec­ta­teur qui tra­ver­sait les siècles.

— Je ne sais pas encore, dit-il.

Azzo­par­di hocha la tête, comme si c’é­tait la meilleure réponse possible.

— Bien. Les gens qui savent trop vite sont les plus dan­ge­reux. Réflé­chis­sez. Mais ne réflé­chis­sez pas trop long­temps — Finch n’est pas un homme patient, mal­gré les appa­rences. Et il n’est pas seul.

Lazare et Sal­vu sor­tirent du palaz­zo dans la lumière de Mdi­na. La ville était tou­jours aus­si silen­cieuse, tou­jours aus­si immo­bile. Un fau­con tour­nait dans le ciel au-des­sus des rem­parts, très haut, por­té par un cou­rant ascendant.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Salvu.

— Je vais voir le tableau.

— Bien­tôt. Bientôt.

Le vieux pêcheur regar­da le fau­con, plis­sant les yeux contre le soleil.

— Tu sais ce qu’on dit ici, à Malte ? On dit que les choses qui sont sous la terre veulent res­ter sous la terre. Que quand on les remonte à la sur­face, elles attirent le mal­heur. Les vieux disent ça. Moi, je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que depuis que ce tableau est remon­té, les choses ont chan­gé. Des gens posent des ques­tions. Des Anglais rôdent. Et toi, tu es là.

Il remit son béret et des­cen­dit vers l’ar­rêt de bus, petit et sec dans le soleil, avec son ombre qui le sui­vait sur les pavés comme un pois­son suit un bateau.

Cha­pitre 10 — La chambre de l’Oracle

Consue­lo vint le cher­cher à trois heures du matin.

Elle frap­pa à la porte de la chambre 214 — deux coups brefs, comme un signal conve­nu. Lazare était habillé. Il n’a­vait pas dor­mi. Depuis Mdi­na, depuis la pho­to, depuis les yeux du gar­çon à la gre­nade, quelque chose en lui s’é­tait mis en mou­ve­ment — pas de l’a­gi­ta­tion, plu­tôt un cou­rant pro­fond, comme ces cou­rants sous-marins qui déplacent les masses d’eau sans trou­bler la surface.

— Où allons-nous ? dit-il.

— En des­sous, dit-elle. Plus bas que la der­nière fois.

Ils sor­tirent du Phoe­ni­cia par une porte de ser­vice. La nuit était noire — pas de lune, les étoiles seules, et l’é­clai­rage public de La Valette trop faible pour atteindre les jar­dins de l’hô­tel. Ils des­cen­dirent les ter­rasses en silence, entre les pal­miers et les mas­sifs, jus­qu’au pied des bastions.

Consue­lo s’ar­rê­ta devant une ouver­ture dans la muraille — pas celle qu’ils avaient emprun­tée la pre­mière fois, mais une autre, plus basse, plus étroite, à demi cachée par un buis­son de jas­min dont les fleurs blanches lui­saient dans le noir comme des yeux. Elle écar­ta les branches, se glis­sa dans l’ou­ver­ture, et disparut.

Lazare la suivit.

Ils n’é­taient plus dans les abris de 1942. Dès les pre­mières marches, il le sen­tit — la qua­li­té de l’air, la tem­pé­ra­ture, l’o­deur. L’air était plus froid, plus sec, avec cette absence totale d’é­cho qui signale les espaces confi­nés, les puits de pierre qui ne com­mu­niquent pas avec la sur­face. L’es­ca­lier était étroit, irré­gu­lier, taillé dans une roche plus dure que le cal­caire des gale­ries pré­cé­dentes. Les marches n’é­taient pas des marches — c’é­taient des encoches creu­sées dans la paroi, juste assez larges pour poser un pied.

— Ce pas­sage a été ouvert pen­dant le siège, dit Consue­lo. Une bombe a cre­vé le pla­fond d’une cave sous un palaz­zo de Mer­chants Street. Les gens qui ont déga­gé les gra­vats ont trou­vé cet esca­lier en des­sous. Ils ont cru que c’é­tait un ancien cel­lier. Ils ont des­cen­du quelques mètres et ils ont eu peur. Ils ont muré l’en­trée avec des par­paings. Mais pen­dant la guerre, quel­qu’un a rou­vert le pas­sage — pour cacher des choses, pro­ba­ble­ment. Et il est res­té ouvert.

Ils des­cen­dirent. Lazare comp­ta les marches — trente, qua­rante, cin­quante. L’air deve­nait de plus en plus froid. Les parois se res­ser­raient. Par moments, il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre la pierre. Le fais­ceau de sa lampe éclai­rait un monde de sur­faces lisses et courbes — pas les angles nets de la construc­tion humaine, mais les formes orga­niques de la roche tra­vaillée par des mains qui avaient une autre idée de la géométrie.

Puis l’es­ca­lier ces­sa et ils débou­chèrent dans un espace.

Lazare ne pou­vait pas en mesu­rer les dimen­sions — sa lampe n’at­tei­gnait pas les murs les plus éloi­gnés. Il sen­tait l’es­pace autour de lui, une impres­sion de volume, comme quand on entre dans une cathé­drale les yeux fer­més et qu’on sait, par la manière dont l’air cir­cule et dont les sons se com­portent, qu’on est dans un lieu vaste.

— Où sommes-nous ? murmura-t-il.

— Sous La Valette. Sous les fon­da­tions des Che­va­liers. Sous tout.

Consue­lo balaya l’es­pace avec sa lampe. Le fais­ceau révé­la des colonnes — pas des colonnes clas­siques, mais des piliers de roche lais­sés en place quand le reste avait été exca­vé, des sup­ports natu­rels qui por­taient le pla­fond comme des arbres de pierre. Le pla­fond lui-même était bas, arron­di, peint d’un rouge brique qui avait sur­vé­cu aux mil­lé­naires — un rouge miné­ral, fait d’ocre et de graisse, le même rouge qu’on trou­vait dans les grottes pré­his­to­riques de France et d’Espagne.

Et sur les murs, les spirales.

Elles étaient par­tout. Pas les spi­rales iso­lées qu’il avait vues dans la gale­rie pré­cé­dente — un réseau entier, un sys­tème, des dizaines de spi­rales inter­con­nec­tées qui cou­vraient les parois sur des mètres et des mètres, gra­vées pro­fon­dé­ment dans la pierre, cer­taines grandes comme un bras, d’autres petites comme un poing. Elles tour­naient dans tous les sens — cer­taines dans le sens des aiguilles d’une montre, d’autres en sens inverse — et là où elles se croi­saient, elles for­maient des nœuds, des centres de gra­vi­té autour des­quels tout le reste sem­blait orbiter.

Lazare s’ap­pro­cha d’un mur et posa la main sur la pierre. Les spi­rales étaient froides sous ses doigts, plus froides que la roche qui les entou­rait, comme si les sillons creu­sés dans le cal­caire conser­vaient un froid propre, indé­pen­dant de la tem­pé­ra­ture ambiante.

— C’est l’Hy­po­gée ? demanda-t-il.

— Non. L’Hy­po­gée est à Pao­la, au sud. Ici, c’est autre chose. Quelque chose que per­sonne n’a cata­lo­gué, que per­sonne n’é­tu­die, que presque per­sonne ne connaît. C’est sous la ville — sous les mai­sons, sous les rues, sous les églises. Com­ment veux-tu fouiller ça ? Il fau­drait démo­lir La Valette.

— Mais la chambre de l’Oracle —

— Viens.

Elle le gui­da à tra­vers la salle, entre les piliers de pierre, jus­qu’à un pas­sage bas qu’il fal­lut fran­chir à quatre pattes. Au-delà, un cou­loir étroit, puis une ouver­ture — et ils entrèrent dans un espace plus petit, cir­cu­laire, avec un pla­fond en dôme.

La chambre était vide. Pas de spi­rales ici — les murs étaient lisses, polis, d’une régu­la­ri­té presque arti­fi­cielle. Le sol était plat, cou­vert d’une fine pous­sière blanche. Au centre de la pièce, une légère dépres­sion dans la roche — un creux ovale, comme un bas­sin assé­ché, ou comme l’empreinte d’un corps allongé.

— Parle, dit Consuelo.

— Quoi ?

— Dis quelque chose. N’im­porte quoi.

Lazare hési­ta. Puis il dit son nom.

— Lazare.

Le son quit­ta sa bouche et se pro­dui­sit quelque chose d’im­pos­sible. Le mot ne rebon­dit pas sur les murs comme un écho nor­mal — il fut absor­bé, aspi­ré par la pierre, et revint une seconde plus tard, trans­for­mé. Ce n’é­tait plus sa voix. C’é­taient des voix — plu­sieurs, super­po­sées, cha­cune sur une fré­quence légè­re­ment dif­fé­rente, créant un accord, un bour­don­ne­ment har­mo­nique qui sem­blait venir de l’in­té­rieur même de la roche. Le son rou­la autour de la chambre, mon­ta vers le dôme, redes­cen­dit, s’en­rou­la sur lui-même — comme une spi­rale — et s’é­tei­gnit len­te­ment, par couches suc­ces­sives, les basses d’a­bord, puis les médiums, puis les aigus, jus­qu’au silence.

Un silence qui n’é­tait pas un vrai silence. Un silence vibrant, plein, le silence d’a­près un coup de gong.

Lazare ne bou­gea pas. Il avait les bras le long du corps, les yeux grands ouverts dans le noir — Consue­lo avait éteint sa lampe pen­dant qu’il par­lait, et il n’a­vait pas pen­sé à allu­mer la sienne. L’obs­cu­ri­té était totale. Pas l’obs­cu­ri­té de la nuit, qui est tou­jours un peu grise, un peu poreuse. L’obs­cu­ri­té d’a­vant la lumière. L’obs­cu­ri­té originelle.

Il sen­tit — non, il sut — que quel­qu’un avait été là avant lui. Pas quel­qu’un de son époque, pas quel­qu’un des der­niers siècles. Quel­qu’un d’a­vant. Quel­qu’un qui avait des­cen­du le même esca­lier, fran­chi le même pas­sage, et qui s’é­tait tenu exac­te­ment là où il se tenait, et qui avait dit un mot dans cette chambre, et qui avait enten­du sa propre voix reve­nir mul­ti­pliée par la pierre, et qui avait com­pris — quoi ? Que la pierre parle. Que la terre écoute. Que sous la sur­face il y a un autre monde, et que ce monde n’est pas mort.

Le Cara­vage avait été là. Lazare en était cer­tain — non pas d’une cer­ti­tude ration­nelle, mais d’une cer­ti­tude du corps, la même que celle d’Az­zo­par­di devant le tableau. Le Cara­vage, dans les sou­ter­rains de La Valette, avait trou­vé ce pas­sage, ou quel­qu’un le lui avait mon­tré. Il avait vu les spi­rales. Il avait enten­du l’O­racle. Et il avait peint ce qu’il avait vu — non pas les spi­rales elles-mêmes, mais ce qu’elles signi­fiaient. Le pas­sage. Le seuil entre les mondes. Le gar­çon qui tient le fruit des morts et qui se tient au bord du gouffre, avec der­rière lui l’im­men­si­té de ce qui est des­sous, de ce qui est avant, de ce qui ne cesse jamais.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

Consue­lo ral­lu­ma sa lampe. La lumière fut bru­tale, dou­lou­reuse. Lazare cli­gna des yeux. Il avait les mains gla­cées et le front cou­vert de sueur — un contraste absurde, comme si son corps ne savait plus dans quel monde il se trouvait.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

— Non. Mais ça ira.

Elle lui prit le bras — fer­me­ment, sans dou­ceur, avec l’ef­fi­ca­ci­té d’une femme qui a l’ha­bi­tude de rame­ner les gens d’en bas. Ils remon­tèrent sans par­ler. L’es­ca­lier, les gale­ries, les abris de 1942 avec leurs bancs de pierre, puis la porte de fer, puis le jas­min, puis le ciel.

Le ciel.

Lazare leva la tête. Les étoiles étaient encore là, inchan­gées, indif­fé­rentes. La brise de mer souf­flait. Il ins­pi­ra pro­fon­dé­ment — l’air du dehors, l’air de la sur­face, char­gé de sel et de fleurs et de vie — et sen­tit ses pou­mons se gon­fler comme s’il res­pi­rait pour la pre­mière fois.

Ils remon­tèrent les ter­rasses du Phoe­ni­cia. L’hô­tel dor­mait, toutes lumières éteintes sauf celle du hall, où le veilleur de nuit lisait un jour­nal der­rière son comptoir.

Devant la porte de la chambre 214, Consue­lo lâcha son bras.

— Main­te­nant vous savez, dit-elle. Ce que le Cara­vage savait. Ce qu’il a peint. Ce n’est pas un tableau. C’est une porte.

— Une porte vers quoi ?

— Vers ce qui est en des­sous. Vers ce qui était là avant nous, avant les Che­va­liers, avant les Phé­ni­ciens, avant tout. Les spi­rales sont la clé. Le gar­çon à la gre­nade est le gar­dien. Et le fruit qu’il tient est le prix du passage.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui avait pas vue — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la pas­sion ni de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus imper­son­nel, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui trans­met un savoir qu’elle n’a pas inven­té et qu’elle ne pos­sède pas.

— Les gens qui veulent ache­ter ce tableau, dit-elle — Finch, les Anglais, les col­lec­tion­neurs — ils ne savent pas ce que c’est. Ils voient une pein­ture. Une attri­bu­tion. Un prix. Ils ne voient pas la porte. Et c’est tant mieux. Parce que la porte, mon­sieur Corte, ne doit pas être ouverte par n’im­porte qui.

Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le cou­loir, ses pas absor­bés par la moquette neuve.

Lazare entra dans sa chambre et s’as­sit sur le lit sans allu­mer. L’obs­cu­ri­té de la chambre n’é­tait rien com­pa­rée à celle d’en bas — une obs­cu­ri­té domes­tique, civi­li­sée, pleine de formes recon­nais­sables. Il res­ta assis long­temps, les mains sur les genoux, à écou­ter le silence du Phoe­ni­cia qui n’é­tait pas un vrai silence mais un bruis­se­ment de tuyau­te­rie, de bois qui tra­vaille, de tis­su qui frôle — les bruits d’un bâti­ment neuf qui s’ins­talle dans ses murs, qui apprend à être un lieu.

Il tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était tiède. Une femme la lui avait don­née, des années plus tôt, dans un port qu’il avait oublié. Elle lui avait dit que l’or pro­té­geait des noyades et des mau­vais esprits. Il ne croyait pas aux mau­vais esprits. Mais il ne croyait pas non plus que le monde se limi­tait à ce qu’on pou­vait voir et tou­cher, et cette nuit, dans la chambre de l’O­racle, il avait enten­du quelque chose qui confir­mait cette intui­tion — pas une véri­té, pas une révé­la­tion, mais un fré­mis­se­ment. Le fré­mis­se­ment de ce qui est dessous.

Il s’en­dor­mit tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et rêva de rien.

Cha­pitre 11 — Le gar­çon à la grenade

Sal­vu vint le cher­cher un matin, sans prévenir.

Il se tenait dans le hall du Phoe­ni­cia, incon­gru et magni­fique dans son béret et sa che­mise trop grande, au milieu du marbre et des colonnes Art Déco, comme un pêcheur entré par erreur dans un théâtre. Le por­teur le regar­dait avec une per­plexi­té polie. Le récep­tion­niste, un jeune homme en cos­tume, hési­tait entre la cour­toi­sie et l’in­quié­tude. Sal­vu, lui, ne sem­blait trou­blé par rien — il atten­dait, les mains dans les poches, avec la patience des gens de mer qui savent que tout finit par arri­ver si l’on reste immo­bile assez longtemps.

— Aujourd’­hui, dit-il quand Lazare descendit.

Ils prirent le bus pour Mar­sax­lokk. Le tra­jet fut silen­cieux. Sal­vu regar­dait par la fenêtre, les lèvres ser­rées, le béret enfon­cé bas sur le front. Il avait l’air d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose d’im­por­tant et qui ras­semble ses forces. Lazare ne posa pas de questions.

Mar­sax­lokk était calme ce matin-là — une brume légère flot­tait sur la baie, estom­pant les luz­zu et brouillant la ligne entre l’eau et le ciel. Les pêcheurs étaient ren­trés depuis l’aube. Les filets séchaient sur le quai. Un chien dor­mait au soleil, cou­ché sur un rou­leau de cordage.

Sal­vu ne l’emmena pas au bar. Il prit une ruelle qui mon­tait der­rière l’é­glise, entre des mai­sons basses aux volets fer­més, puis tour­na dans un pas­sage si étroit que Lazare dut bais­ser la tête pour pas­ser sous une arche de pierre. Au bout du pas­sage, une porte bleue — la pein­ture écaillée, le bois gon­flé par le sel. Sal­vu sor­tit une clé et ouvrit.

C’é­tait une remise. Un local de pêcheur — filets rou­lés dans un coin, casiers empi­lés, une odeur puis­sante de gou­dron et de sel et de pois­son séché. Un éta­bli contre le mur, des outils, des bobines de cor­dage. Une fenêtre étroite, très haute, qui lais­sait entrer un rai de lumière blanche.

Au centre de la pièce, sur l’é­ta­bli, il y avait un objet enve­lop­pé de tis­su. Un tis­su gros­sier, cou­leur de terre, atta­ché par de la ficelle.

Sal­vu refer­ma la porte der­rière eux. Il allu­ma une lampe à pétrole — pas la lumière élec­trique, bien qu’il y eût une ampoule au pla­fond. La lampe à pétrole. Lazare com­prit pour­quoi : la lumière de la lampe était chaude, dorée, mobile. La lumière d’un autre siècle. La lumière dans laquelle le tableau avait été peint.

Sal­vu défit la ficelle, len­te­ment, avec ses doigts de pêcheur qui savaient défaire les nœuds les plus ser­rés sans brus­quer les choses. Il écar­ta le tissu.

Et Lazare vit le tableau.

Il était petit — plus petit qu’il ne l’a­vait ima­gi­né, même après la des­crip­tion de Sal­vu et la pho­to­gra­phie d’Az­zo­par­di. Soixante cen­ti­mètres sur quatre-vingts, peut-être un peu moins. La toile était ten­due sur un châs­sis de bois ver­mou­lu, les bords effi­lo­chés, un coin déchi­ré et recol­lé mal­adroi­te­ment avec ce qui res­sem­blait à de la colle de pois­son. La sur­face était sale — une patine de crasse, de fumée, d’hu­mi­di­té accu­mu­lée pen­dant des siècles dans des caves et des sou­ter­rains. Des cra­que­lures cou­raient sur toute la sur­face, fines comme des veines, for­mant un réseau de rides qui don­naient à la pein­ture l’as­pect d’une peau très ancienne.

Mais sous la crasse, sous les cra­que­lures, sous les dom­mages du temps et de la négli­gence — le gar­çon était là.

Il sor­tait de l’ombre comme les figures du Cara­vage sortent tou­jours de l’ombre — non pas posé devant le noir, mais émer­geant du noir, comme si le noir était la matière pre­mière et que la lumière venait l’ar­ra­cher à la nuit, mor­ceau par mor­ceau, épaule par épaule, doigt par doigt. La lumière venait de la gauche, rasante, bru­tale et tendre à la fois — la lumière du Cara­vage, recon­nais­sable entre toutes, cette lumière de cave et de grâce qui trans­forme les corps en pay­sages et les visages en questions.

Le gar­çon avait dix-sept ou dix-huit ans. Des che­veux sombres, bou­clés, cou­pés court. Un visage médi­ter­ra­néen — des pom­mettes hautes, un nez droit, une bouche pleine, un men­ton volon­taire. La peau mate, dorée par la lumière, avec des ombres si pro­fondes dans le creux des joues et sous les yeux qu’elles sem­blaient creu­sées au burin. Il por­tait une che­mise blanche, ouverte sur la gorge — une che­mise simple, sans orne­ment, le vête­ment d’un page ou d’un serviteur.

Et il tenait la grenade.

Le fruit était ouvert — fen­du par le milieu, les deux moi­tiés légè­re­ment écar­tées, révé­lant les grains à l’in­té­rieur. Les grains étaient d’un rouge pro­fond, presque vio­let, lui­sants de jus, et dans la lumière de la lampe à pétrole ils brillaient comme des rubis — ou comme des gouttes de sang. Les mains du gar­çon tenaient le fruit avec une déli­ca­tesse qui contre­di­sait la vio­lence de l’ou­ver­ture — des mains de musi­cien, pas de guer­rier, des mains qui offraient plu­tôt qu’elles ne prenaient.

Et les yeux. Les yeux regar­daient Lazare. Pas à tra­vers lui, pas au-delà de lui — direc­te­ment, inti­me­ment, avec une fran­chise qui n’é­tait ni pro­vo­ca­tion ni séduc­tion mais quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la connais­sance. Le gar­çon savait. Il savait qui le regar­de­rait, et quand, et pour­quoi. Il avait été peint pour cet ins­tant pré­cis — pour le moment où quel­qu’un vien­drait, des siècles plus tard, dans une remise de pêcheur de Mar­sax­lokk, à la lumière d’une lampe à pétrole, et croi­se­rait son regard.

Lazare res­ta immo­bile. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, une demi-heure. Le temps avait ces­sé d’a­voir de l’im­por­tance. Il regar­dait le gar­çon et le gar­çon le regar­dait et entre eux il y avait trois cent qua­rante ans et rien du tout.

Puis il regar­da le fond.

Der­rière le gar­çon, l’ombre. Le noir du Cara­vage — ce noir qui n’est jamais plat, jamais mort, jamais un simple décor. Ce noir qui vit, qui res­pire, qui contient. Et dans ce noir, sous la crasse, sous la patine des siècles, Lazare vit les spirales.

Elles étaient à peine visibles — des formes plus sombres dans le sombre, des varia­tions de den­si­té dans le noir, comme des cou­rants dans une eau pro­fonde. Il fal­lait les cher­cher, et même en les cher­chant on n’é­tait pas sûr de les voir — elles appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient selon l’angle de la lumière, selon la posi­tion de l’œil, comme ces images cachées dans les images qui ne se révèlent qu’à celui qui sait où regarder.

Mais elles étaient là. Les mêmes spi­rales que dans les sou­ter­rains, les mêmes courbes que sur les murs de la chambre de l’O­racle — trans­po­sées en pein­ture, inté­grées au noir, deve­nues par­tie du tableau sans que rien ne les signale. Le Cara­vage les avait peintes avec la dis­cré­tion du génie — pas en les mon­trant, mais en les cachant, en les noyant dans l’ombre, de sorte que seul celui qui avait vu les ori­gi­nales pou­vait les reconnaître.

Le gar­çon à la gre­nade se tenait devant les spi­rales comme devant une porte ouverte. Le fruit dans ses mains était la clé. Les grains rouges étaient le prix.

— La seule chose vraie, mur­mu­ra Lazare.

Sal­vu, qui était res­té debout près de la porte, les bras croi­sés, en silence, dit :

— Il faut décider.

Lazare se retourna.

— Finch a fait une offre, conti­nua Sal­vu. Azzo­par­di me presse de répondre. L’argent est réel. Ce que je pour­rais faire avec cet argent — pour ma famille, pour mon fils qui veut par­tir en Aus­tra­lie, pour mes vieux jours — c’est réel aus­si. Je suis un pêcheur. Je n’ai pas les moyens de dire non à l’argent.

Il regar­da Lazare avec ses yeux bleus, et dans ces yeux il y avait de la fatigue, de l’hon­nê­te­té, et quelque chose qui res­sem­blait à une supplication.

— Mais ce tableau — je ne sais pas pour­quoi — je ne peux pas le don­ner aux Anglais. Ce n’est pas de la poli­tique. C’est autre chose. Quand je le regarde, je sens quelque chose. Je sens que ce gar­çon est d’i­ci. Qu’il appar­tient à cette île. Qu’il ne doit pas partir.

Consue­lo était là aus­si — Lazare ne l’a­vait pas enten­due entrer, mais elle était là, debout dans l’ombre près de la porte, les bras le long du corps, silen­cieuse. Elle regar­dait le tableau, et son visage avait une expres­sion que Lazare ne lui avait jamais vue — une dou­ceur, une gra­vi­té, la tête légè­re­ment pen­chée, comme on regarde un enfant endor­mi ou un mort qu’on a aimé.

— Ce tableau devrait res­ter sous terre, dit-elle. Sa voix était calme, sans appel.

— Sous terre ? dit Salvu.

— Là où il était. Là d’où il vient. Il n’a pas été peint pour être mon­tré. Il a été peint pour être caché. Le Cara­vage le savait — c’est pour ça qu’il n’a rien dit quand on le lui a confis­qué. Il savait que la toile trou­ve­rait sa place. Et sa place est en des­sous. Avec les spi­rales. Avec le reste.

Lazare regar­da le gar­çon à la gre­nade une der­nière fois. Le gar­çon le regar­da en retour, avec ses yeux de trois cent qua­rante ans, avec son fruit ouvert et ses mains tachées de rouge, avec les spi­rales qui tour­naient der­rière lui dans le noir le plus profond.

Il sut, à cet ins­tant, qu’il ne pos­sè­de­rait jamais ce tableau. Non pas parce qu’il ne pou­vait pas se le per­mettre, ni parce que Finch était plus rapide ou plus riche. Mais parce que ce tableau ne se pos­sé­dait pas. On ne pos­sède pas une porte. On passe à tra­vers, ou on ne passe pas, mais on ne l’emporte pas avec soi.

— Il faut que je réflé­chisse, dit-il.

C’é­tait un men­songe. Il n’a­vait plus besoin de réflé­chir. Mais il avait besoin de temps — pas pour déci­der, mais pour accep­ter ce qu’il avait déjà décidé.

Sal­vu recou­vrit le tableau avec le tis­su, refit les nœuds, étei­gnit la lampe. La remise rede­vint ce qu’elle était — un local de pêcheur qui sen­tait le filet et le sel, avec des casiers dans un coin et un éta­bli contre le mur. Rien de sacré. Rien de spé­cial. Un lieu ordi­naire abri­tant une chose extra­or­di­naire — comme Malte elle-même, son­gea Lazare en sor­tant dans la lumière de Marsaxlokk.

Les luz­zu se balan­çaient sur l’eau. Leurs yeux peints regar­daient la mer, grands ouverts, comme ceux du garçon.

Cha­pitre 12 — Partenza

Lazare quit­ta le Phoe­ni­cia un mar­di matin, par temps clair.

Il avait réglé sa note la veille au soir — trois semaines de séjour, chambre 214. Le récep­tion­niste, un autre que celui de son arri­vée, avait comp­té les jours avec appli­ca­tion, addi­tion­né les repas, le vin, les cafés, et avait pré­sen­té le total avec la fier­té dis­crète d’un hôtel qui com­mence à croire en lui-même. Lazare avait payé en livres ster­ling, ce qui était la mon­naie de l’île et la mon­naie du monde, en 1947.

Il ne prit pas le temps de faire ses adieux au Phoe­ni­cia. Il n’é­tait pas homme à prendre congé des lieux — il les quit­tait, c’est tout, comme on quitte un navire quand il entre au port, sans céré­mo­nie et sans regret. Mais en tra­ver­sant le hall pour la der­nière fois, il s’ar­rê­ta un ins­tant dans le Palm Court et regar­da le pla­fond à cais­sons, les colonnes, le marbre. L’hô­tel avait chan­gé en trois semaines — ou peut-être était-ce lui qui avait chan­gé. Le Phoe­ni­cia n’a­vait plus l’air d’un décor de théâtre. Il avait pris du poids, de la den­si­té. Les meubles avaient com­men­cé à por­ter les marques des corps qui s’y asseyaient. Les moquettes gar­daient la trace des pas. L’o­deur de neuf cédait la place à une odeur plus com­plexe — le marbre et le par­fum des clientes bri­tan­niques, le tabac et le gin du bar, la cui­sine mal­taise qui mon­tait de la salle du res­tau­rant, et des­sous, tou­jours, l’ha­leine sèche du calcaire.

L’hô­tel appre­nait à être un lieu. Bien­tôt il serait un vrai lieu — avec ses habi­tudes, ses fan­tômes, ses couches de mémoire. Et bien plus tard, dans des décen­nies, quand les gens qui l’a­vaient construit seraient morts et que d’autres seraient venus, le Phoe­ni­cia serait comme La Valette elle-même — un palimp­seste, une accu­mu­la­tion de temps, un bâti­ment construit sur des trous.

Lazare prit son sac et sortit.

* * *

Ce qui s’é­tait pas­sé avec le tableau, il ne le racon­te­rait à per­sonne, et les ver­sions qui cir­cu­le­raient par la suite seraient contra­dic­toires, incom­plètes, et toutes par­tiel­le­ment vraies.

La ver­sion de Sal­vu — celle qu’il racon­te­rait dans les bars de Mar­sax­lokk, des années plus tard, à qui vou­lait l’en­tendre, avec de plus en plus de détails et de moins en moins de pré­ci­sion — était que le tableau avait été « ren­du à qui de droit ». Il ne disait pas qui était le bon des­ti­na­taire, et quand on insis­tait, il chan­geait de sujet et par­lait de la pêche au lampuki.

La ver­sion du Père Bon­ni­ci — celle qu’il ne racon­tait pas mais qu’on pou­vait lire dans ses silences, si l’on savait lire les silences d’un prêtre mal­tais — était que le tableau avait retrou­vé sa place. Pas une place dans un musée, pas une place sur un mur, pas une place dans une col­lec­tion. Sa place.

La ver­sion d’Az­zo­par­di — celle qu’il nota dans un car­net pri­vé, en ita­lien, d’une écri­ture ser­rée, avec la pré­ci­sion d’un homme qui sait que les traces écrites sur­vivent aux témoins — était que l’af­faire avait été réso­lue de manière satis­fai­sante, que le Major Finch avait été infor­mé que le tableau n’exis­tait pas et n’a­vait jamais exis­té, et que toute l’his­toire n’é­tait qu’une inven­tion de contre­ban­diers mal­tais cher­chant à escro­quer les Bri­tan­niques. Azzo­par­di nota aus­si, entre paren­thèses, que c’é­tait la pre­mière fois de sa longue car­rière qu’il renon­çait à une com­mis­sion, et que cela ne se repro­dui­rait pas.

La ver­sion de Finch — celle qu’il consi­gna dans un rap­port clas­si­fié, adres­sé à un bureau de Whi­te­hall dont le nom exact n’a jamais été ren­du public — était que l’in­for­ma­tion concer­nant un Cara­vage per­du à Malte s’é­tait révé­lée infon­dée. Il recom­man­dait néan­moins de main­te­nir une sur­veillance sur le mar­ché des anti­qui­tés mal­taises, « au cas où ». Le rap­port fut clas­sé, archi­vé, et oublié. Finch quit­ta Malte en décembre 1947, muté à Chypre. On ne le revit jamais sur l’île.

La ver­sion de Consue­lo n’exis­tait pas. Consue­lo n’en par­la jamais.

Et la ver­sion de Lazare — s’il en avait une — était la sui­vante : une nuit, peu avant son départ, il était des­cen­du seul dans les sou­ter­rains. Il connais­sait le che­min main­te­nant — la porte de fer, les abris de 1942, puis les gale­ries plus anciennes, puis l’es­ca­lier, puis la salle aux spi­rales. Il por­tait le tableau sous le bras, enve­lop­pé de son tis­su. Il avait mar­ché long­temps dans le noir, éclai­rant les spi­rales au pas­sage, recon­nais­sant les nœuds et les centres, les courbes et les contre-courbes. Il avait trou­vé un endroit — une niche dans la paroi, à hau­teur d’é­paule, creu­sée dans le cal­caire, de la taille exacte d’une petite toile. Il avait posé le tableau dedans, face à la paroi, le dos tour­né vers la gale­rie. Puis il avait reti­ré sa lampe et il était res­té un moment dans le noir com­plet, avec le gar­çon à la gre­nade der­rière lui, les spi­rales autour de lui, et le poids de cinq mille ans d’île au-des­sus de lui.

Puis il était remonté.

Il ne savait pas si c’é­tait la bonne déci­sion. Il ne savait même pas si c’é­tait une déci­sion — peut-être était-ce sim­ple­ment la suite logique de tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Le tableau retour­nait là d’où il venait. Le gar­çon retrou­vait les spi­rales. La porte se refermait.

Peut-être que quel­qu’un la retrou­ve­rait un jour. Peut-être que des archéo­logues, dans un siècle ou deux, per­ce­raient enfin les sou­ter­rains de La Valette et décou­vri­raient, dans une niche de cal­caire, une petite toile cra­que­lée repré­sen­tant un jeune homme avec une gre­nade, avec des spi­rales dans le fond — et ils ne sau­raient pas ce qu’ils avaient trou­vé, ou ils le sau­raient trop bien.

Ou peut-être pas. Peut-être que le tableau res­te­rait là pour tou­jours, dans le noir, avec les yeux du gar­çon grands ouverts dans l’obs­cu­ri­té et les grains de la gre­nade qui brillaient sans lumière — comme les yeux des luz­zu brillent à la proue des barques, comme les veilleuses des saints brillent dans les niches des rues de Bir­gu, comme brillent toutes les choses qui n’ont besoin de per­sonne pour conti­nuer d’être.

* * *

Au port, Lazare ache­ta un billet pour le fer­ry de Syracuse.

Le quai était ani­mé — des marins char­geaient des caisses, des voya­geurs atten­daient avec leurs valises, une mar­chande ven­dait du nou­gat et des oranges. L’air sen­tait le sel, le fuel, les cor­dages mouillés. Les mouettes criaient. Un enfant lan­çait des cailloux dans l’eau et comp­tait les rebonds.

Consue­lo était là.

Elle se tenait un peu à l’é­cart, près d’une borne d’a­mar­rage, les mains dans les poches de sa veste. Elle ne por­tait pas sa tenue du Phoe­ni­cia — elle por­tait une robe simple, grise, et ses che­veux étaient déta­chés, chose que Lazare ne lui avait jamais vue. Elle avait l’air plus jeune, ou plus ancienne, il n’au­rait pas su dire.

Il s’ap­pro­cha. Ils res­tèrent côte à côte un moment, à regar­der le Grand Har­bour, les bas­tions, les dômes, le fort Saint-Ange au bout de sa langue de pierre.

— Où allez-vous ? dit-elle.

— Syra­cuse. Et après, je ne sais pas. Vers l’est, peut-être.

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

C’é­tait la véri­té. Il ne savait pas. Il ne savait jamais. Les ports se suc­cé­daient comme les pages d’un livre qu’on feuillette sans cher­cher un cha­pitre en par­ti­cu­lier — on avance, on s’ar­rête, on repart, et la fin n’est pas une fin mais un pas­sage, une porte qui s’ouvre sur la page suivante.

— Lazare, dit-elle.

— Oui.

— Le tableau est bien ?

Il ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da la mer, le ciel, les bas­tions dorés. Puis :

— Il est chez lui.

Consue­lo hocha la tête. Elle ne sou­rit pas, ne pleu­ra pas, ne fit aucun des gestes que les gens font dans les ports quand quel­qu’un s’en va. Elle res­ta droite et immo­bile, avec le vent qui sou­le­vait ses che­veux noirs et le soleil qui éclai­rait son visage de côté — exac­te­ment comme le Cara­vage éclai­rait ses figures, son­gea Lazare, la lumière de la gauche, rasante, qui creuse les ombres et révèle la véri­té des volumes.

— Au revoir, dit-il.

— Au revoir.

Elle ne lui ten­dit pas la main. Il ne lui ten­dit pas la sienne. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être scel­lées par un geste. Elles existent, et c’est suffisant.

* * *

Le fer­ry quit­ta le port à onze heures. Lazare était sur le pont, accou­dé au bas­tin­gage, dans son man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé la guerre et qui avait main­te­nant une odeur de Malte en plus — le cal­caire, le sel, le jas­min, la pous­sière des souterrains.

La Valette s’é­loi­gnait. Les bas­tions rape­tis­saient, les dômes deve­naient des points, les rues dis­pa­rais­saient dans la masse dorée de la pierre. Le Phoe­ni­cia, tout en haut, à la porte de la ville, brillait au soleil — blanc et neuf, avec ses lignes Art Déco et ses jar­dins en ter­rasse et ses sept acres de ver­dure posées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle posées sur du cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

L’île rape­tis­sait. Elle deve­nait ce qu’elle avait tou­jours été vue du large — un rocher plat, cou­leur de miel, posé sur le bleu de la Médi­ter­ra­née, avec quelques tours et quelques dômes qui mon­taient vers le ciel comme des doigts levés. Un caillou. Un grain. Un grain de gre­nade sur la mer.

Lazare tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était chaud dans le soleil. Il pen­sa au gar­çon, dans le noir, les yeux ouverts, le fruit dans les mains. Il pen­sa aux spi­rales qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans. Il pen­sa à Consue­lo sur le quai, droite et silen­cieuse, avec le vent dans ses che­veux. Il pen­sa au Cara­vage qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était un gar­çon avec un fruit.

Il pen­sa que cer­taines véri­tés ne sont pas faites pour la lumière. Qu’elles existent mieux dans l’ombre, dans le sou­ter­rain, dans le silence. Que les mon­trer serait les détruire — comme ces fresques antiques qui se désa­grègent au contact de l’air, comme ces pois­sons des abysses qui éclatent quand on les remonte à la surface.

Le tableau était dans le noir, sous la ville, sous l’île, avec les spi­rales et les morts et les secrets de cinq mille ans d’hu­ma­ni­té. Il était chez lui. Il était à sa place.

La mer se refer­ma sur Malte. Le rocher dis­pa­rut dans la brume de cha­leur, entre le ciel et l’eau, et il ne res­ta plus que le bleu — le bleu immense, vide, lumi­neux de la Médi­ter­ra­née en novembre, ce bleu qui ne pro­met rien et qui donne tout, ce bleu qui est la cou­leur même du passage.

Lazare Corte se retour­na vers l’a­vant du navire et regar­da la Sicile apparaître.

Read more
La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 5 à 8

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 5 à 8

 

Cha­pitre 5 — Birgu

Pour tra­ver­ser le Grand Har­bour, Lazare prit une dghajsa.

La barque l’at­ten­dait au pied du quai, en bas des esca­liers qui des­cen­daient depuis la Bar­rière — un canot peint en bleu et jaune, poin­tu aux deux bouts, avec un rameur debout à la poupe qui maniait ses avi­rons comme des ailes. Le rameur était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, brun, silen­cieux, avec des bras comme des cor­dages. Il ne dit pas un mot pen­dant toute la tra­ver­sée, ce qui conve­nait par­fai­te­ment à Lazare.

Le Grand Har­bour, vu du ras de l’eau, était immense. Les bas­tions de La Valette mon­taient à gauche comme une muraille de cathé­drale cou­chée sur le flanc. À droite, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — se pres­saient der­rière leurs propres rem­parts, plus bas, plus denses, plus secrètes. Entre les deux, l’eau était noire et hui­leuse, sillon­née par les dgha­j­sas et les cha­loupes de la Navy, ponc­tuée par les coques grises des bâti­ments mili­taires encore au mouillage. Des grues tour­naient sur les chan­tiers de répa­ra­tion navale. L’é­cho des mar­teaux sur l’a­cier rebon­dis­sait d’un rivage à l’autre.

La dgha­j­sa accos­ta à Bir­gu — Vit­to­rio­sa, disaient les cartes offi­cielles, la Vic­to­rieuse, nom don­né par les Che­va­liers après le Grand Siège. Lazare paya le rameur, qui empo­cha l’argent sans un mot et repar­tit sur l’eau sombre.

Bir­gu était un laby­rinthe. Les rues étaient si étroites que deux hommes ne pou­vaient y mar­cher de front. Les mai­sons se tou­chaient par le haut, les bal­cons fer­més des étages supé­rieurs se rejoi­gnant presque au-des­sus de la chaus­sée, de sorte qu’on mar­chait dans une pénombre per­pé­tuelle, même en plein jour. L’air sen­tait la les­sive et le pain. Des chats dor­maient sur les marches. Des icônes de saints étaient encas­trées dans les murs à chaque coin de rue — des niches éclai­rées par de petites veilleuses à huile qui brû­laient jour et nuit, des Vierges en plâtre peint avec des fleurs en plas­tique, des cru­ci­fixions minia­tures qui sai­gnaient dans leurs cadres dorés. Les morts et les vivants coha­bi­taient ici sans gêne, les uns au-des­sus des autres, les uns dans les murs des autres.

Lazare trou­va le Palais de l’In­qui­si­teur sans dif­fi­cul­té — c’é­tait le plus grand bâti­ment de la rue, une façade sobre avec un por­tail de pierre et un bal­con fer­mé au pre­mier étage. L’en­droit ser­vait main­te­nant de musée, à moi­tié fer­mé, à moi­tié oublié. Un gar­dien som­no­lait dans l’en­trée. Lazare lui don­na quelques shil­lings et entra.

L’in­té­rieur était frais et sombre. Des pièces vides, des murs épais, des cou­loirs étroits. Il y avait eu ici, pen­dant deux siècles, un tri­bu­nal ecclé­sias­tique qui jugeait les héré­tiques, les blas­phé­ma­teurs, les sor­ciers et qui­conque déplai­sait au Saint-Office. Les cel­lules étaient au sous-sol — Lazare y des­cen­dit. Petites, basses, avec des murs cou­verts de graf­fi­tis lais­sés par les pri­son­niers : des croix, des bateaux, des noms, des prières en ita­lien, en espa­gnol, en mal­tais. Un homme avait gra­vé un calen­drier dans la pierre — des barres paral­lèles, des jours comp­tés un par un, comme par­tout où l’on enferme des hommes.

Il remon­ta et sor­tit dans la lumière. Fort Saint-Ange était au bout de la langue de terre, à cinq minutes de marche. Il y alla.

La for­te­resse était mas­sive, tra­pue, plan­tée dans l’eau comme un poing fer­mé. C’é­tait ici que les Che­va­liers avaient résis­té aux Otto­mans en 1565 — ici que La Valette avait tenu, avec six cents hommes contre qua­rante mille. Et c’é­tait ici, dans une cel­lule quelque part dans cette masse de pierre, que le Cara­vage avait été empri­son­né en 1608, après la bagarre qui avait mis fin à son bref pas­sage dans l’Ordre.

L’ac­cès au fort était res­treint — les Bri­tan­niques l’u­ti­li­saient encore comme base navale. Mais Lazare n’a­vait pas l’in­ten­tion d’y entrer. Il vou­lait le voir, sim­ple­ment. Sen­tir le poids de la pierre, ima­gi­ner l’homme enfer­mé là-dedans, le peintre-meur­trier qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui s’é­tait enfui — com­ment ? Par où ? Per­sonne ne le savait vrai­ment. Les murs fai­saient trois mètres d’é­pais­seur. La mer entou­rait le fort de tous côtés. Et pour­tant, il s’é­tait éva­dé. Comme si les murs, eux aus­si, avaient des trous.

* * *

Le Père Ċen­su Bon­ni­ci offi­ciait à la paroisse de San Loren­zo, à Bir­gu, une église plus petite et moins dorée que la Co-Cathé­drale de La Valette mais ancienne — les Che­va­liers y avaient prié avant la construc­tion de Saint-Jean.

Lazare le trou­va dans la sacris­tie, une pièce étroite qui sen­tait l’en­cens froid et la cire fon­due. Bon­ni­ci était un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, voû­té, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains d’une finesse remar­quable — des mains de musi­cien ou de chi­rur­gien, incon­grues au bout de ses bras de vieux prêtre. Il ran­geait des calices dans un pla­card et leva à peine les yeux quand Lazare entra.

— Père Bonnici ?

— Oui ?

— Mon nom est Corte. Je m’in­té­resse à l’his­toire de l’Ordre. En par­ti­cu­lier au séjour du Cara­vage à Malte.

Bon­ni­ci le regar­da par-des­sus ses lunettes. C’é­tait un regard d’une pré­ci­sion décon­cer­tante — le regard d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire des manus­crits en latin à la lumière d’une bou­gie et qui a déve­lop­pé, par néces­si­té, une acui­té visuelle redoutable.

— Beau­coup de gens s’y inté­ressent, dit-il. Les cher­cheurs, les his­to­riens de l’art, les roman­ciers. Et les autres.

— Les autres ?

— Ceux qui ne sont ni cher­cheurs, ni his­to­riens, ni roman­ciers. Ceux qui cherchent quelque chose de précis.

Il posa le der­nier calice et refer­ma le pla­card. Puis il s’as­sit sur un tabou­ret de bois, croi­sa les mains sur ses genoux, et atten­dit. C’é­tait un homme qui savait attendre — une com­pé­tence rare, que Lazare respectait.

— Je cherche quelque chose de pré­cis, dit Lazare.

— Je sais. Sal­vu Zam­mit est mon cou­sin. Nous n’a­vons pas de secrets entre nous, sauf ceux que nous avons.

Il y avait un humour sec dans cette phrase, à peine per­cep­tible, comme une épice dans un plat qui semble simple.

— Asseyez-vous, dit-il.

Lazare prit un tabou­ret. La sacris­tie était si petite que leurs genoux se tou­chaient presque. Au mur, un cru­ci­fix en bois sombre et un por­trait à l’huile de saint Laurent por­tant le gril de son mar­tyre — le patron de l’é­glise, peint par un artiste local du XVIIe, avec cette mal­adresse tou­chante des peintres de pro­vince qui imitent les grands sans tout à fait les atteindre.

— Le Cara­vage, dit Bon­ni­ci, est arri­vé à Malte en juillet 1607. C’est un fait. Il a été admis dans l’Ordre comme che­va­lier de grâce en juillet 1608. C’est un fait. Il a peint La Décol­la­tion et le Saint Jérôme. Fait. En août 1608, il a été impli­qué dans une bagarre et empri­son­né à Fort Saint-Ange. Fait. Il s’est éva­dé et a quit­té l’île. Fait. En décembre 1608, il a été expul­sé de l’Ordre lors d’une céré­mo­nie dans l’O­ra­toire, devant son propre tableau. Fait.

Il mar­qua une pause.

— Main­te­nant, il y a les choses qui ne sont pas dans les faits. Les trous entre les faits. Les his­to­riens n’aiment pas les trous. Moi, je suis prêtre — les trous ne me dérangent pas. La foi est un trou. On y croit ou on n’y croit pas, mais on ne peut pas le rem­plir avec des documents.

Il ôta ses lunettes et les essuya avec un mouchoir.

— Ce que les archives de l’Ordre disent, tout le monde peut le lire. Mais il y a d’autres archives à Malte. Celles de l’In­qui­si­tion. L’In­qui­si­tion mal­taise était indé­pen­dante de l’Ordre — elle répon­dait direc­te­ment au Pape, et les rap­ports entre l’In­qui­si­teur et le Grand Maître étaient sou­vent ten­dus. L’In­qui­si­teur sur­veillait les Che­va­liers autant que les héré­tiques. Et il pre­nait des notes.

Lazare sen­tit quelque chose se tendre en lui — un fil invi­sible, ce fil qu’il connais­sait bien, celui qui relie la patience à la trou­vaille et qui vibre quand on approche.

— Qu’est-ce que les notes de l’In­qui­si­teur disent sur le Caravage ?

— Elles disent ce que les archives de l’Ordre ne disent pas. Que l’ex­pul­sion du Cara­vage n’é­tait pas seule­ment due à la bagarre. Il y avait autre chose. Quelque chose qu’il avait peint. Ou quelque chose qu’il avait vu et peint. Les archives de l’In­qui­si­tion sont plus dis­crètes que celles de l’Ordre — elles ne nomment pas tou­jours les choses direc­te­ment. Mais il y a une men­tion, dans un registre de décembre 1608, d’une toile confis­quée dans les effets du prisonnier.

— Une toile.

Una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no. Une petite toile, sujet pro­fane. Confis­quée et remise au Prieur. Le Prieur de l’é­poque, c’é­tait Ippo­li­to Malas­pi­na — un homme puis­sant, le même qui avait com­man­dé le Saint Jérôme. La toile est entrée chez lui. Et après, plus rien. Plus de trace. Comme si elle n’a­vait jamais existé.

Le prêtre remit ses lunettes et regar­da Lazare.

— Mais les choses qui n’existent pas, mon­sieur Corte, ont ceci de par­ti­cu­lier qu’elles ne cessent jamais de revenir.

Un silence. Dans l’é­glise, der­rière la porte de la sacris­tie, on enten­dait une femme qui priait à voix basse — un mur­mure conti­nu, mono­tone, comme le bruit de la mer dans un coquillage.

— Où sont ces archives ? deman­da Lazare.

— Au Palais de l’In­qui­si­teur. Là où vous étiez ce matin.

Lazare le regar­da. Il n’a­vait dit à per­sonne qu’il était allé au Palais ce matin. Bon­ni­ci sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, pas comme celui de Finch, un sou­rire qui impli­quait tout le visage et qui disait : oui, c’est une petite île, et oui, je sais des choses, et non, ça ne devrait pas vous surprendre.

— Allez voir les registres de décembre 1608, dit Bon­ni­ci. Le gar­dien s’ap­pelle Kar­me­nu. Dites-lui que je vous envoie. Il vous lais­se­ra entrer dans la salle des archives. Et mon­sieur Corte —

Il se leva, et Lazare vit que mal­gré sa petite taille et sa voû­ture, le prêtre avait une pré­sence — une den­si­té, comme on dit d’une pierre qu’elle est dense.

— Ne cher­chez pas que dans les registres de l’Ordre. L’Ordre écri­vait l’his­toire offi­cielle. L’In­qui­si­tion écri­vait l’autre. Celle des ombres. C’est dans les ombres que vous trou­ve­rez ce que vous cher­chez. Mais faites atten­tion — les ombres, à Malte, sont pro­fondes. Plus pro­fondes qu’ailleurs.

Il le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte de l’é­glise. Dehors, le soleil tapait sur les pavés de Bir­gu. Un chat tra­ver­sa la rue en cou­rant. La lumière était si blanche, si crue, qu’elle sem­blait effa­cer les reliefs et réduire les mai­sons à des sur­faces planes, comme un décor de carton.

Lazare reprit la dgha­j­sa pour La Valette. Sur l’eau, entre les deux rives, il pen­sa aux trous entre les faits, et à ce que le Cara­vage avait pu peindre de si trou­blant qu’il avait fal­lu le faire dis­pa­raître — pas le détruire, le faire dis­pa­raître, ce qui n’est pas la même chose. On détruit ce qui est dan­ge­reux. On cache ce qui est sacré. Ou ce qui est les deux à la fois.

Cha­pitre 6 — Les tunnels

Consue­lo dit oui un mar­di soir, sans explication.

Lazare ne lui avait pas vrai­ment deman­dé — il avait men­tion­né les sou­ter­rains, une fois, au détour d’une conver­sa­tion dans le hall du Phoe­ni­cia, et elle avait chan­gé de sujet. Il avait men­tion­né les tun­nels une deuxième fois, quelques jours plus tard, sur la ter­rasse, en fumant. Elle n’a­vait rien dit. Et puis ce mar­di, en le croi­sant dans l’es­ca­lier, elle lui avait sim­ple­ment dit : « Demain, cinq heures du matin. Devant l’hô­tel. Appor­tez une lampe. »

Il fai­sait encore nuit quand ils par­tirent. La Valette à cinq heures du matin était une ville de pierre et de silence — pas le silence de l’ab­sence, mais le silence plein et dense des lieux très anciens qui res­pirent dans le som­meil. Leurs pas réson­naient sur les dalles. Les réver­bères jetaient des ombres longues. Un bou­lan­ger ouvrait sa bou­tique quelque part, et l’o­deur du pain chaud mon­tait dans les rues vides, incon­grue et douce.

Consue­lo mar­chait vite, sans hési­ta­tion, par des ruelles que Lazare n’a­vait pas encore explo­rées — des pas­sages qui des­cen­daient en esca­lier entre les mai­sons, des venelles si étroites qu’il fal­lait tour­ner les épaules pour pas­ser. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile, des chaus­sures solides, un pull de laine mal­gré la dou­ceur de l’air. Elle avait une lampe torche à la main et une autre, de rechange, dans la poche de sa veste.

Ils s’ar­rê­tèrent devant une porte basse dans un mur de for­ti­fi­ca­tion, près du port. La porte était en fer, rouillée, fer­mée par un cade­nas que Consue­lo ouvrit avec une clé qu’elle tira de sa poche.

— Offi­ciel ou pas offi­ciel ? deman­da Lazare.

— Pas officiel.

— Com­ment avez-vous la clé ?

— Tout le monde a une clé. Pen­dant le siège, il y avait des dizaines d’en­trées. Les gens les ont gardées.

Elle pous­sa la porte. Un souffle d’air froid mon­ta de l’obs­cu­ri­té — pas l’air de la nuit, mais un air dif­fé­rent, plus ancien, char­gé d’une odeur de terre et de pierre humide, une odeur qui ne connais­sait pas le soleil.

Ils des­cen­dirent.

L’es­ca­lier était taillé dans le cal­caire, les marches usées en leur centre par des mil­liers de pieds. Au bout de vingt marches, la lumière du dehors dis­pa­rut. Il n’y avait plus que les deux fais­ceaux des lampes, qui décou­paient dans l’obs­cu­ri­té des frag­ments de mur, de voûte, de roche nue.

— Ici, c’est la par­tie de 1942, dit Consue­lo. Les abris antiaériens.

La gale­rie s’ou­vrit sur une salle basse et longue, creu­sée dans le roc. Des bancs de pierre étaient taillés le long des murs. Des cro­chets rouillés pen­daient de la voûte — pour les lampes, les hamacs, les rideaux de sépa­ra­tion. Le sol était de terre bat­tue. Dans un coin, un lit de camp effon­dré, un bidon d’eau cabos­sé, des boîtes de conserve vides dont les éti­quettes avaient disparu.

— Com­bien de per­sonnes vivaient ici ? deman­da Lazare.

— Dans cette salle, cin­quante ou soixante. Mais il y a des dizaines de salles comme celle-ci sous la ville. Des mil­liers de gens, au plus fort des bom­bar­de­ments. Des familles entières. Des enfants qui sont nés ici. Des vieux qui sont morts ici. On s’ins­tal­lait, on cui­si­nait sur des réchauds, on dor­mait. Quand les bombes s’ar­rê­taient, les hommes remon­taient tra­vailler. Les femmes res­taient en bas avec les enfants.

Sa voix était plate, fac­tuelle — la voix de quel­qu’un qui raconte des choses trop proches pour être racon­tées avec émotion.

— Je dor­mais là, dit-elle en éclai­rant un ren­fon­ce­ment dans le mur. Ma mère, mon frère et moi. Mon père était dans la Royal Mal­ta Artille­ry — il était en sur­face. On le voyait le soir, quand il des­cen­dait. Pas tou­jours. Par­fois il ne des­cen­dait pas. Ces nuits-là, on ne dor­mait pas.

Lazare ne dit rien. Il regar­da le ren­fon­ce­ment — un creux dans le cal­caire, à peine assez grand pour trois corps allon­gés, avec la voûte à un mètre au-des­sus de la tête. Vivre là-dedans pen­dant des mois. Dor­mir en écou­tant les bombes qui secouaient la roche au-des­sus, en sen­tant la pous­sière tom­ber du pla­fond, en comp­tant les secondes entre les impacts. Il avait connu la guerre, mais pas cette guerre-là — pas cette guerre de taupes, cette sur­vie sou­ter­raine, cette inti­mi­té for­cée avec l’in­té­rieur de la terre.

Ils conti­nuèrent. La gale­rie se rami­fiait en un réseau de cou­loirs et de salles, cer­tains encore équi­pés de leur mobi­lier de guerre — un pan­neau de la Défense civile, un réser­voir d’eau, une croix rouge peinte sur un mur au-des­sus de ce qui avait été un poste de secours. L’air était frais, constant, autour de dix-huit degrés quelle que soit la saison.

— Par ici, dit Consuelo.

Ils tour­nèrent dans un pas­sage plus étroit. Le sol chan­gea — ce n’é­tait plus de la terre bat­tue mais de la roche brute, irré­gu­lière. Les murs aus­si chan­gèrent. La taille était dif­fé­rente. Moins propre, moins géo­mé­trique. Plus ancienne.

— On sort des abris de 1942, dit Consue­lo. Ici, c’est plus vieux.

— Les Chevaliers ?

— Peut-être. Ou avant. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Pen­dant le siège, les gens qui creu­saient les abris tom­baient par­fois sur des gale­ries qui exis­taient déjà. Des tun­nels qu’ils ne connais­saient pas. Ils ne s’ar­rê­taient pas pour faire de l’ar­chéo­lo­gie — ils avaient besoin d’es­pace, ils élar­gis­saient et ils avan­çaient. Mais ils savaient qu’ils creu­saient dans quelque chose de plus ancien qu’eux.

Le pas­sage se rétré­cit encore. Lazare devait bais­ser la tête. Le cal­caire était humide ici, cou­vert d’une mousse fine et d’une conden­sa­tion froide. L’air avait chan­gé d’o­deur — plus pro­fond, plus miné­ral, avec une note qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier, quelque chose entre la terre mouillée et la cendre froide.

Et puis Consue­lo s’arrêta.

— Regar­dez, dit-elle.

Elle leva sa lampe vers la paroi, len­te­ment, et la lumière glis­sa sur la pierre.

Des spi­rales.

Elles étaient gra­vées dans le cal­caire — pas en sur­face, pas grif­fon­nées, mais creu­sées avec soin, avec régu­la­ri­té, chaque sillon pro­fond d’un bon cen­ti­mètre. Des spi­rales simples d’a­bord, puis des spi­rales qui s’en­rou­laient les unes dans les autres, for­mant des motifs com­plexes, des doubles hélices, des volutes qui tour­naient dans les deux sens, comme des coquillages vus en coupe, comme les tour­billons que l’eau fait en s’en­gouf­frant dans un trou.

Lazare posa la main sur la paroi. La pierre était froide, lisse dans les creux des spi­rales, rugueuse entre elles. Sous ses doigts, les motifs avaient une tex­ture presque vivante — comme si la pierre avait été molle un jour, comme si quel­qu’un y avait enfon­cé les doigts et que la roche avait gar­dé l’empreinte.

— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il.

— On ne sait pas. Ça res­semble à ce qu’on trouve dans les temples — à Ħaġar Qim, à Tarxien, à l’Hy­po­gée. Mais c’est ici, sous La Valette, dans une gale­rie que per­sonne n’a cata­lo­guée. Il y en a d’autres, plus loin. Des gale­ries entières dont les murs sont cou­verts de ces motifs. Per­sonne n’en parle. Les archéo­logues n’y ont pas accès — c’est sous la ville, sous les fon­da­tions des mai­sons, sous les caves des palais. On ne peut pas fouiller sans tout démo­lir au-dessus.

Lazare éclai­rait les spi­rales, une par une. Elles cou­vraient le mur sur plu­sieurs mètres, en ran­gées irré­gu­lières, cer­taines à hau­teur d’homme, d’autres presque au sol, comme si leurs auteurs avaient tra­vaillé dans des posi­tions dif­fé­rentes — debout, à genoux, cou­chés. Il y avait une logique dans leur dis­po­si­tion, un rythme, mais il ne par­ve­nait pas à le lire. C’é­tait comme un texte dans une langue qu’il ne connais­sait pas mais dont il per­ce­vait la musique.

— Com­bien de mil­liers d’an­nées ? dit-il.

— Cinq mille. Six mille. Peut-être plus. L’Hy­po­gée est daté de 4000 avant notre ère. Ces gale­ries pour­raient être contem­po­raines, ou plus anciennes encore. On ne sait pas. On ne sau­ra peut-être jamais.

Lazare reti­ra sa main de la paroi. Ses doigts étaient froids et humides. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­ché quelque chose de vivant — pas la pierre, mais ce qui était dans la pierre, der­rière la pierre, ce que les spi­rales des­si­naient sans le nommer.

— Le pas­sage est ébou­lé plus loin, dit Consue­lo. On ne peut pas aller au-delà. Mais les gens qui ont creu­sé les abris en 1942 disent que les gale­ries conti­nuent. Qu’elles descendent.

— Jus­qu’où ?

Elle ne répon­dit pas. Elle étei­gnit sa lampe un ins­tant — juste un ins­tant — et l’obs­cu­ri­té tom­ba sur eux comme une eau noire. Le silence était total. Pas le silence de la sur­face, qui est tou­jours peu­plé de bruits loin­tains — vent, oiseaux, moteurs. Un silence abso­lu, com­pact, le silence de ce qui est sous tout. Lazare sen­tit le poids de la ville au-des­sus de lui — les mai­sons, les églises, les bas­tions, les siècles — comme une main posée sur sa tête.

Consue­lo ral­lu­ma. Le fais­ceau troua le noir et retrou­va les spi­rales, qui sem­blèrent un ins­tant tour­ner dans la lumière, comme des roues.

— On remonte, dit-elle.

Ils remon­tèrent en silence. Quand ils sor­tirent par la porte de fer, le jour s’é­tait levé. La lumière de La Valette les frap­pa comme une gifle — dorée, vio­lente, pleine de bruit et de cha­leur et de pré­sence. Des mar­chands ouvraient leurs bou­tiques. Un âne tirait une char­rette char­gée de légumes. Les cloches sonnaient.

Lazare cli­gna des yeux. Il avait l’im­pres­sion de remon­ter de très loin — pas seule­ment des sou­ter­rains, mais d’un temps si ancien qu’il n’a­vait pas de nom, un temps d’a­vant les mots, d’a­vant les dieux, un temps de pierre et de spirale.

— Mer­ci, dit-il à Consuelo.

Elle refer­ma le cade­nas et mit la clé dans sa poche.

— Ne remer­ciez pas. Vous avez vu. Main­te­nant, vous savez que cette île n’est pas ce qu’elle semble être. Ce que vous faites de ça, c’est votre affaire.

Elle s’é­loi­gna vers le Phoe­ni­cia. Lazare res­ta un moment devant la porte de fer, dans le soleil, avec le froid des sou­ter­rains encore sur sa peau et les spi­rales encore sous ses doigts.

Cha­pitre 7 — L’Inquisiteur

Kar­me­nu était un homme qui res­sem­blait à ses archives — petit, sec, jau­ni, et plein de choses qu’il ne disait pas.

Lazare le trou­va au Palais de l’In­qui­si­teur, dans une pièce du pre­mier étage qui ser­vait de réserve et de bureau, der­rière une table cou­verte de registres empi­lés. Kar­me­nu por­tait un cos­tume trop grand et des lunettes rafis­to­lées au scotch. Il avait l’air d’un homme qui attend depuis long­temps quel­qu’un qui ne vient jamais, et qui a fini par trou­ver dans cette attente une forme de confort.

— Le Père Bon­ni­ci m’en­voie, dit Lazare.

— Je sais, dit Kar­me­nu. Il m’a prévenu.

Il ne deman­da pas pour­quoi. Il ne deman­da pas non plus ce que Lazare cher­chait. Il se leva, prit un trous­seau de clés à sa cein­ture — un trous­seau énorme, qui pen­dait comme un cha­pe­let de fer — et fit signe à Lazare de le suivre.

La salle des archives était au deuxième étage, une pièce longue et basse avec des fenêtres étroites qui lais­saient entrer des lames de lumière oblique. Les murs étaient cou­verts d’é­ta­gères en bois, et sur les éta­gères, des registres — des cen­taines de registres reliés en cuir, cer­tains en bon état, d’autres gon­flés d’hu­mi­di­té, d’autres encore dont la reliure se défai­sait en lam­beaux. L’o­deur était celle de tous les dépôts d’ar­chives du monde — pous­sière, cuir, papier vieux, encre sèche — mais avec quelque chose en plus, une note saline, mari­time, comme si les docu­ments avaient absor­bé l’air de la mer à tra­vers les murs pen­dant des siècles.

— Décembre 1608, dit Lazare.

Kar­me­nu ne cil­la pas. Il alla direc­te­ment à une éta­gère, tira un registre sans hési­ter — un volume de taille moyenne, relié en cuir brun, avec une éti­quette sur le dos : Pro­ces­sus Inqui­si­tio­nis, 1607–1610.

— Ici, dit-il en posant le registre sur une table. Vous pou­vez le consul­ter. Ne tou­chez pas les pages avec les doigts mouillés. Ne pre­nez pas de notes à l’encre — crayon seulement.

Il ten­dit à Lazare un crayon de papier, très court, usé jus­qu’au bout, et s’en alla.

Lazare ouvrit le registre.

Le latin était ser­ré, angu­leux, écrit par une main de gref­fier habi­tuée à la vitesse. Les pages étaient jau­nies mais lisibles, à condi­tion de pen­cher le visage dans la lumière et de déchif­frer les abré­via­tions. Lazare savait lire le latin — il l’a­vait appris Dieu sait où, pro­ba­ble­ment dans un monas­tère du sud de la France où il avait pas­sé un hiver pen­dant la guerre, ou peut-être avant, dans une autre vie.

Il tour­na les pages len­te­ment. Les pro­cès de l’In­qui­si­tion mal­taise n’é­taient pas tous des affaires de foi — il y avait des plaintes pour blas­phème, des dénon­cia­tions pour sor­cel­le­rie, des accu­sa­tions de biga­mie, des conflits de pro­prié­té entre l’Ordre et le cler­gé sécu­lier. La vie quo­ti­dienne d’une île sous double juri­dic­tion — le Grand Maître d’un côté, l’In­qui­si­teur de l’autre, cha­cun vou­lant avoir le der­nier mot.

Puis il trouva.

Décembre 1608. Un feuillet glis­sé entre deux pages de pro­cès, comme s’il n’ap­par­te­nait pas vrai­ment au registre mais qu’on l’y avait insé­ré faute de meilleur endroit. L’é­cri­ture était dif­fé­rente — plus petite, plus soi­gnée, celle d’un secré­taire par­ti­cu­lier plu­tôt que d’un gref­fier. Et le texte n’é­tait pas un acte de pro­cé­dure mais une note, un mémo­ran­dum adres­sé à l’In­qui­si­teur par un subordonné.

Lazare le lut, mot par mot.

Illus­tris­si­mo et Reve­ren­dis­si­mo Signore,

Confor­mé­ment aux ins­truc­tions de Votre Sei­gneu­rie, j’ai pro­cé­dé à l’in­ven­taire des effets trou­vés dans la cel­lule du pri­son­nier Miche­lan­ge­lo Meri­si, dit le Cara­vage, che­va­lier déchu de l’Ordre, après son éva­sion de Fort Saint-Ange. Les objets sui­vants ont été réper­to­riés et mis sous scellés :

— un man­teau de drap noir, usé

— deux chemises

— un néces­saire de peintre conte­nant pig­ments, huiles et pinceaux

— trois des­sins pré­pa­ra­toires sur papier, de fac­ture médiocre

— una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no, raf­fi­gu­rante un gio­vane con un frut­to — une petite toile, sujet pro­fane, repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit

Ladite toile a été exa­mi­née et jugée incon­ve­nante en rai­son de la nature de la repré­sen­ta­tion. Elle a été confis­quée et remise, sur ordre de Votre Sei­gneu­rie, au Très Illustre Prieur Fra’ Ippo­li­to Malas­pi­na, qui a accep­té d’en assu­rer la garde.

Il est noté que le pri­son­nier a pro­tes­té vigou­reu­se­ment contre cette confis­ca­tion avant son éva­sion, décla­rant que la toile était « la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte ». Cette décla­ra­tion a été consi­gnée mais non ver­sée au pro­cès-ver­bal offi­ciel, à la demande du Prieur.

Votre très humble serviteur,

Fra’ Dome­ni­co Cal­lus, notaire

Lazare relut le texte trois fois. Puis il le relut une quatrième.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

D’un homme qui avait peint La Décol­la­tion de saint Jean-Bap­tiste, Judith déca­pi­tant Holo­pherne, La Conver­sion de saint Paul, Le Sou­per à Emmaüs — d’un homme qui avait révo­lu­tion­né la pein­ture occi­den­tale et qui avait mis dans cha­cune de ses toiles une véri­té si bru­tale qu’elle avait cho­qué les papes et les car­di­naux — cet homme avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était une petite toile repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit.

Qu’est-ce que le Cara­vage avait mis dans cette toile ? Qu’est-ce qu’il avait vu, qu’est-ce qu’il avait com­pris, qu’est-ce qu’il avait peint de si vrai que tout le reste — les mar­tyrs, les saints, les conver­sions, les miracles — deve­nait par com­pa­rai­son du mensonge ?

Lazare posa le crayon. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur, pas d’ex­ci­ta­tion, mais de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qui sai­sit le corps quand l’es­prit touche à quelque chose qui le dépasse. Il avait cher­ché un tableau. Il avait trou­vé un docu­ment. Mais le docu­ment ouvrait sur un abîme — pas un abîme de ténèbres, un abîme de lumière, cette lumière aveu­glante que le Cara­vage maniait comme per­sonne, la lumière qui tranche et qui révèle et qui ne ment pas.

Il nota les termes exacts sur un bout de papier avec le crayon de Kar­me­nu, refer­ma le registre, et descendit.

Kar­me­nu était à sa table, exac­te­ment comme il l’a­vait laissé.

— Vous avez trou­vé ce que vous cher­chiez ? dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— Bien. Tout le monde finit par trou­ver quelque chose dans ces registres. Ce n’est pas tou­jours ce qu’on cher­chait, mais c’est tou­jours ce qu’on devait trouver.

Lazare le remer­cia et sor­tit. Il tra­ver­sa Bir­gu dans un état second, sans voir les rues, les chats, les saints dans les niches. Il ne prit pas la dgha­j­sa — il mar­cha le long du port, contour­na les anses et les bas­sins, tra­ver­sa Cos­pi­cua et ses chan­tiers navals, et revint à La Valette par la route, à pied, en une heure de marche sous le soleil de l’après-midi.

Il mar­chait vite. Il pen­sait au Cara­vage dans sa cel­lule, le peintre qui savait qu’il allait s’é­va­der ou mou­rir, et qui pro­tes­tait non pas contre son empri­son­ne­ment mais contre la confis­ca­tion d’une petite toile, un gar­çon avec un fruit, la seule chose vraie.

Et il pen­sait aux spi­rales dans les sou­ter­rains, sous ses pieds, sous la route, sous la ville, sous l’île — ces signes qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans et que le Cara­vage, d’une manière ou d’une autre, avait vus, avait com­pris, avait peints dans le fond noir de sa toile.

Quand il arri­va au Phoe­ni­cia, le soleil se cou­chait. Le cal­caire des bas­tions rou­geoyait. L’hô­tel brillait de toutes ses fenêtres dans le cré­pus­cule, comme un phare — ou comme un piège, son­gea Lazare en pous­sant la porte. Mais les pièges, il les connais­sait. Ce qui l’in­quié­tait davan­tage, c’é­tait la lumière.

Cha­pitre 8 — Għana

Il ne cher­cha pas Consue­lo ce soir-là. C’est elle qui le trouva.

Il était au bar du Phoe­ni­cia, seul, devant un verre de vin mal­tais qu’il ne buvait pas. Le Major Finch n’é­tait pas à son tabou­ret — pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Lazare, le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche était vide. Cette absence était plus élo­quente qu’une présence.

Consue­lo entra par la porte de ser­vice, encore en tenue de tra­vail — jupe sombre, che­mi­sier blanc, les che­veux rete­nus par un peigne d’é­caille. Elle vit Lazare et vint s’as­seoir à côté de lui sans deman­der la per­mis­sion. Le bar­man, un jeune homme timide qui por­tait son nœud papillon comme un licol, lui ser­vit un Kin­nie sans qu’elle ait besoin de com­man­der — la bois­son mal­taise aux oranges amères, sombre et pétillante, qui sen­tait les herbes et l’hiver.

— Vous avez trou­vé quelque chose, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait cette capa­ci­té — Lazare l’a­vait remar­qué — de voir les choses sur les visages des gens, de lire les états inté­rieurs comme d’autres lisent les jour­naux, sans effort appa­rent et sans indiscrétion.

— Oui.

— Vous vou­lez en parler ?

— Pas ici.

Elle hocha la tête. Puis, après un silence pen­dant lequel elle but une gor­gée de Kin­nie et regar­da le bar avec l’at­ten­tion déta­chée de quel­qu’un qui connaît un lieu si bien qu’elle peut y repé­rer la moindre ano­ma­lie les yeux fermés :

— Il y a un endroit, dit-elle. Un bar dans Strait Street. Il y a du għa­na ce soir.

* * *

Strait Street — Stra­da Stret­ta en mal­tais, la Rue Étroite — était une longue artère qui des­cen­dait en pente douce à tra­vers La Valette, paral­lèle à Repu­blic Street mais dans un autre monde. Pen­dant la guerre, c’é­tait le quar­tier des marins, des pros­ti­tuées, des bars à sol­dats, le lieu où la Navy bri­tan­nique venait boire, dan­ser et oublier que des bombes pou­vaient tom­ber à tout moment. On l’ap­pe­lait The Gut — les tripes. Les Mal­tais res­pec­tables n’y allaient pas. Les Mal­tais moins res­pec­tables y allaient tout le temps.

En 1947, Strait Street conser­vait quelque chose de cette éner­gie — atté­nuée, assa­gie, mais vivante. Les bars étaient encore ouverts, les portes don­naient sur des salles basses et enfu­mées d’où sor­taient des bruits de voix et de musique. Des marins bri­tan­niques en per­mis­sion traî­naient d’un bar à l’autre. Des Mal­tais buvaient de la bière et jouaient aux cartes. Des femmes regar­daient depuis les bal­cons, accou­dées, fumant dans le noir.

Consue­lo pous­sa la porte d’un bar sans enseigne — juste une porte verte dans un mur de cal­caire, avec une ampoule nue au-des­sus. L’in­té­rieur était petit, bas de pla­fond, éclai­ré par des lampes à huile et quelques ampoules fati­guées. Les murs étaient peints en bleu fon­cé — ce bleu pro­fond qu’on trouve sur les luz­zu, le bleu des pêcheurs, un bleu qui avale la lumière. Des tables en bois, des chaises dépa­reillées, un comp­toir en zinc. Ça sen­tait le tabac, le vin, la sueur et la pierre chaude.

L’en­droit était plein. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des marins, des pêcheurs, les mains cal­leuses, les visages mar­qués. Quelques femmes aus­si, mais peu, et tou­jours accom­pa­gnées. Consue­lo salua le patron — un homme mas­sif, mous­ta­chu, qui lui fit un signe de tête sans sur­prise, comme si elle venait là souvent.

Ils trou­vèrent une table dans un coin. On leur appor­ta du vin sans qu’ils com­mandent — un rouge sombre, presque noir, dans des verres épais. Lazare but une gor­gée. Le vin avait un goût de terre et de soleil, âpre, puis­sant, un vin qui ne cher­chait pas à plaire mais qui disait la véri­té de son ter­roir — une île de roche et de sel où les vignes poussent dans la poussière.

Puis le għa­na commença.

Ce ne fut pas annon­cé. Il n’y eut pas de pré­sen­ta­tion, pas de scène, pas d’ap­plau­dis­se­ments. Sim­ple­ment, dans un coin du bar, un homme se mit à chanter.

Il était debout, appuyé contre le mur, un verre de vin à la main. La cin­quan­taine, gros, avec un visage de bou­le­dogue — des bajoues lourdes, un front bas, des yeux enfon­cés dans la graisse. Il n’a­vait rien d’un chan­teur. Il avait l’air d’un docker ou d’un maçon, un homme qui por­tait des pierres et qui était fati­gué de por­ter des pierres. Mais quand il ouvrit la bouche, la voix qui en sor­tit n’ap­par­te­nait pas à son corps.

C’é­tait une voix ser­rée, ten­due, qui mon­tait de la gorge comme un cri conte­nu — pas un cri de dou­leur mais un cri de résis­tance, la voix de quel­qu’un qui refuse de céder. Les mots étaient en mal­tais, incom­pré­hen­sibles pour Lazare, mais la mélo­die n’a­vait pas besoin de mots. Elle racon­tait quelque chose d’u­ni­ver­sel — la perte, le défi, la beau­té de ce qui est condam­né à disparaître.

Trois gui­ta­ristes l’ac­com­pa­gnaient, assis sur des chaises contre le mur. Leurs gui­tares avaient un son étrange — pas tout à fait espa­gnol, pas tout à fait arabe, quelque chose entre les deux, une har­mo­nie qui ne se résol­vait jamais com­plè­te­ment, qui res­tait en sus­pen­sion comme une ques­tion sans réponse. Le gui­ta­riste prin­ci­pal impro­vi­sait des lignes mélo­diques autour de la voix, par­fois en avance, par­fois en retard, comme un oiseau qui tourne autour d’un phare.

Le pre­mier chan­teur finit son cou­plet. Un silence d’une seconde. Puis un deuxième homme se leva d’une table — plus jeune, plus maigre, le visage angu­leux et sérieux. Il répon­dit. Sa voix était dif­fé­rente — plus aiguë, plus tran­chante, presque agres­sive. Il chan­tait dans la même langue, sur la même mélo­die, mais en chan­geant les paroles. Il répon­dait au pre­mier, le contre­di­sait, le pro­vo­quait. Le pre­mier répli­qua. Le deuxième contra.

— Spir­tu pront, mur­mu­ra Consue­lo. L’es­prit vif. C’est un duel. Ils impro­visent les paroles sur le moment — cha­cun doit répondre à l’autre sans hési­ter, en rimes, en vers. Le meilleur gagne.

Lazare écou­tait, cap­ti­vé. Il ne com­pre­nait pas un mot, mais il com­pre­nait tout. Il avait enten­du ça ailleurs — cette même joute ver­bale, cette même ten­sion entre deux voix qui se mesurent — dans les cafés d’A­lexan­drie où les poètes arabes se défiaient en vers, dans les tavernes du Pirée où le rebe­ti­ko mon­tait des bas-fonds comme une prière inver­sée, dans les mai­sons de fado de Lis­bonne où les femmes chan­taient la sau­dade avec une rage froide. La même chose, par­tout, autour de la Médi­ter­ra­née — cette musique qui nais­sait de la perte et qui trans­for­mait la perte en beauté.

Les deux chan­teurs se répon­daient de plus en plus vite, les voix de plus en plus ten­dues, les gui­tares de plus en plus ner­veuses. Le public les encou­ra­geait — pas par des cris mais par des mur­mures, des hoche­ments de tête, des sou­rires enten­dus quand une rime était par­ti­cu­liè­re­ment bien trou­vée. C’é­tait un com­bat, mais un com­bat élé­gant, codi­fié, où la vio­lence pas­sait par les mots et où les mots avaient le tran­chant des couteaux.

Puis le pre­mier chan­teur — le gros, le docker — lan­ça une der­nière phrase, et le bar entier écla­ta de rire. Le deuxième chan­teur leva les mains en signe de red­di­tion, sou­riant mal­gré sa défaite. On leur offrit du vin. Les gui­ta­ristes jouèrent quelques accords légers, de tran­si­tion, pour lais­ser retom­ber la tension.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? deman­da Lazare.

— Il a dit que l’autre chan­tait comme un chien qui a ava­lé un chat, mais qu’au moins le chat avait du rythme.

Lazare rit. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Malte, il rit vrai­ment — un rire qui venait du ventre, qui était fait de vin et de fatigue et de cette joie simple d’être vivant dans un bar enfu­mé, à écou­ter des hommes rudes chan­ter des choses belles.

Consue­lo le regar­dait. Elle sou­riait aus­si — pas le sou­rire de poli­tesse qu’elle arbo­rait au Phoe­ni­cia, mais un sou­rire plus lent, plus pro­fond, le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un lieu qu’elle aime et qui y emmène quel­qu’un pour la pre­mière fois.

— Vous avez vu beau­coup de ports, dit-elle.

— Oui.

— Ça s’en­tend. Vous écou­tez le għa­na comme quel­qu’un qui a déjà enten­du d’autres musiques. D’autres pays.

— Beau­coup d’autres pays. Mais celui-ci est différent.

— Pour­quoi ?

Lazare réflé­chit. Le vin aidait — pas à pen­ser plus vite, mais à pen­ser plus jus­te­ment, en contour­nant les pru­dences habituelles.

— Parce que cette île est au milieu de tout. Au milieu de la mer, au milieu de l’his­toire, au milieu de tout ce qui s’est pas­sé autour d’elle depuis cinq mille ans. Et le għa­na, c’est le son de ce milieu — pas euro­péen, pas arabe, pas afri­cain, mais tout ça à la fois, et autre chose encore. Quelque chose qui n’a pas de nom.

Consue­lo ne dit rien pen­dant un moment. Puis, à voix basse, comme si elle se par­lait à elle-même :

— Pen­dant le siège, il y avait des gens qui chan­taient dans les abris. Pas du għa­na — des can­tiques, des ber­ceuses, n’im­porte quoi. Les bombes tom­baient au-des­sus et les gens chan­taient en des­sous. Je me sou­viens de la voix de ma mère — elle chan­tait un can­tique de Pâques, tou­jours le même, chaque nuit. Chris­tus Resur­rexit. Le Christ est res­sus­ci­té. Comme si le fait de chan­ter ça pou­vait nous res­sus­ci­ter aus­si, si les bombes nous tuaient.

Elle but une gor­gée de vin.

— On nous a don­né la George Cross. La médaille de bra­voure. On nous a déco­rés pour avoir eu peur dans des trous. La bra­voure, c’est un mot que les gens uti­lisent quand ils ne savent pas quoi dire d’autre. Ce qu’on fai­sait, ce n’é­tait pas de la bra­voure. C’é­tait de la sur­vie. C’est très différent.

Lazare la regar­da. Il y avait dans son visage, sous la fatigue et la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, quelque chose de farou­che­ment intact — une zone que le siège, les bombes, la peur et les années n’a­vaient pas atteinte. Une zone de colère, peut-être, ou de fier­té, ou de cha­grin si ancien qu’il s’é­tait fos­si­li­sé en quelque chose de dur et de brillant, comme du cal­caire poli.

Il eut envie de lui prendre la main. Il ne le fit pas. Pas par timi­di­té — par res­pect. Cer­taines mains ne se prennent pas. On les laisse là où elles sont, sur la table, à côté du verre de vin, et on les regarde.

Ils sor­tirent du bar vers minuit. Strait Street était presque vide — quelques marins titu­baient vers le port, une femme fer­mait ses volets. L’air de la nuit sen­tait le jas­min et la pierre chaude.

Ils remon­tèrent vers le Phoe­ni­cia en silence. Leurs pas réson­naient ensemble dans les rues vides, un rythme à deux temps, comme le spir­tu pront — deux voix qui se répondent, deux pas qui alternent.

Au coin de la rue qui menait à l’hô­tel, Lazare vit quelque chose et s’ar­rê­ta. Une voi­ture noire était garée un peu plus loin, tous feux éteints, le moteur cou­pé. Der­rière le pare-brise, une braise de ciga­rette rou­geoyait briè­ve­ment, puis s’éteignait.

Consue­lo sui­vit son regard.

— Finch, dit-elle, sans émo­tion par­ti­cu­lière. Il fait ça depuis que vous êtes arrivé.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît tout le monde, à Malte. C’est la malé­dic­tion et la béné­dic­tion de cette île. On ne peut rien cacher. On peut seule­ment espé­rer que les gens qui savent décident de ne pas parler.

Elle le regarda.

— Bonne nuit, Lazare.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle uti­li­sait son pré­nom. Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le hall du Phoe­ni­cia, lais­sant Lazare dans la rue, avec la braise de la ciga­rette de Finch qui pul­sait dans le noir comme un œil.

Lire la suite…

Read more
La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 1 à 4

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 1 à 4

Val­let­ta (Malte) — The Phoe­ni­cia Malta

Novembre 1947

Cha­pitre 1 — L’arrivée

Le fer­ry de Syra­cuse entra dans le Grand Har­bour à la tom­bée du jour, et Lazare Corte vit Malte pour la pre­mière fois.

Ce n’é­tait pas ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait ima­gi­né une for­te­resse, quelque chose de raide et de ver­ti­cal, un poing de pierre ser­ré contre la mer. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un visage — un très vieux visage doré, man­gé par endroits, éden­té par les bombes, mais sou­riant quand même, d’un sou­rire oblique et un peu fou, dans la lumière de novembre qui rosis­sait les bastions.

Les rem­parts mon­taient droit depuis l’eau, mas­sifs, cou­leur de miel brû­lé. Au-des­sus, les dômes, les clo­chers, et entre eux des trous — des béances noires là où des immeubles avaient été, des fenêtres qui ne don­naient plus sur rien, des façades debout par miracle ou par entê­te­ment, der­rière les­quelles il n’y avait que le ciel. La Valette avait l’air d’une ville qui s’é­tait bat­tue à mains nues et qui res­tait debout par habitude.

Lazare posa ses mains sur le bas­tin­gage. Le métal était encore tiède du soleil de l’a­près-midi. Il por­tait un man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé au moins une guerre, peut-être deux, et dont le col s’é­tait défor­mé au point de ne plus res­sem­bler à aucune coupe connue. Un sac de marin à ses pieds. Pas de valise. Les gens qui portent des valises ont l’in­ten­tion de s’ins­tal­ler quelque part, et Lazare Corte ne s’ins­tal­lait nulle part.

Il avait le teint de ceux qui vivent dehors — pas le bron­zage des vacan­ciers, mais la patine mate et uni­forme que le soleil, le sel et le vent déposent sur la peau quand on s’ex­pose à eux pen­dant des années sans y pen­ser. Grand, mince, un visage aux plans nets, des yeux sombres légè­re­ment bri­dés qui pou­vaient être sici­liens, turcs ou levan­tins selon la lumière. À l’o­reille gauche, une petite boucle d’or — si dis­crète qu’on ne la voyait qu’au deuxième regard, quand le mou­ve­ment de la tête l’ac­cro­chait dans un rayon de soleil.

Le fer­ry accos­ta dans un bruit de chaînes et de cris. Les pas­sa­gers se levèrent — quelques mili­taires bri­tan­niques en per­mis­sion, des Mal­tais qui ren­traient de Sicile avec des paniers de pro­vi­sions, une famille nom­breuse dont les enfants cou­raient déjà vers la pas­se­relle. Lazare atten­dit que le pont se vide. Il n’é­tait pas pres­sé. Il ne l’é­tait jamais, ce qui était à la fois une qua­li­té et un défaut, selon les circonstances.

Il des­cen­dit sur le quai et respira.

L’air de Malte avait une odeur par­ti­cu­lière — du sel, bien sûr, mais aus­si quelque chose de miné­ral, de pou­dreux, comme si la pierre elle-même res­pi­rait et que sa sueur chaude se mêlait au vent. Et des­sous, très faible, une odeur de plâtre frais. On reconstruisait.

Il remon­ta à pied vers La Valette. Les rues mon­taient en esca­lier, raides et étroites entre les façades de cal­caire. Les gal­la­ri­ji — ces bal­cons fer­més en bois peint, verts, rouges, bleus — pen­daient au-des­sus de sa tête comme des lan­ternes éteintes. Cer­tains étaient neufs, d’autres cal­ci­nés, d’autres encore intacts mais pen­chés de tra­vers, rat­ta­chés à des murs que plus rien ne sou­te­nait. Des femmes éten­daient du linge d’une fenêtre à l’autre, au-des­sus du vide. Des gamins jouaient entre les gra­vats avec des éclats de pierre qu’ils fai­saient rou­ler comme des billes.

Lazare mar­chait len­te­ment, comme il fai­sait tou­jours dans une ville nou­velle. Il ne cher­chait rien encore — il lais­sait les lieux venir à lui, les bruits, les ombres, les angles. Il avait appris ça très jeune, dans les ports : ne jamais cher­cher, au début. Se lais­ser tra­ver­ser. Les choses impor­tantes finissent tou­jours par appa­raître au coin d’une rue, à condi­tion qu’on ne les attende pas au mau­vais endroit.

Il débou­cha sur une place — Repu­blic Square, disait un pan­neau en anglais et en mal­tais. Des chaises en fer autour de tables rondes, un café, le Biblio­the­ca, dont la façade néo­clas­sique avait per­du un mor­ceau de cor­niche mais se tenait bien droite. Des offi­ciers bri­tan­niques buvaient du thé. Un vieil homme ven­dait des pas­tiz­zi dans un panier d’o­sier, des feuille­tés dorés qui sen­taient la ricot­ta et le beurre chaud. Lazare en ache­ta deux et les man­gea en mar­chant. La pâte cra­quait, le fro­mage cou­lait, c’é­tait salé et bon.

Il conti­nua jus­qu’à la pointe de la pres­qu’île, aux Upper Bar­rak­ka Gar­dens, et là il s’arrêta.

Le Grand Har­bour s’ou­vrait sous lui comme un théâtre. L’eau était lisse, sombre, presque noire dans l’ombre des bas­tions, mais plus loin elle pre­nait une cou­leur de cuivre ter­ni sous le ciel qui virait au mauve. En face, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — ser­rées les unes contre les autres der­rière leurs propres murailles, avec Fort Saint-Ange qui avan­çait dans l’eau comme la proue d’un navire de pierre. Des dgha­j­sas tra­ver­saient le port, minus­cules entre les flancs rouillés des navires de guerre bri­tan­niques encore au mouillage. Le son des cloches mon­tait de par­tout — pas d’une seule église mais de dix, de vingt, se répon­dant d’un clo­cher à l’autre en un carillon sans fin qui rebon­dis­sait sur l’eau.

Lazare res­ta là un moment. Il fumait. Il pen­sait à ce qu’on lui avait dit à Syra­cuse — un marin sici­lien, un nom­mé Catal­do, qui connais­sait un pêcheur mal­tais, qui connais­sait quel­qu’un. L’in­for­ma­tion avait remon­té la chaîne des faveurs et des dettes, comme tou­jours en Médi­ter­ra­née, jus­qu’à atteindre Lazare à Tan­ger trois mois plus tôt. Un tableau. Peut-être un Cara­vage. Retrou­vé dans les décombres. Il avait enten­du des his­toires comme ça cent fois. Neuf fois sur dix, c’é­taient des faux, des copies, des lubies de contre­ban­diers qui ne savaient pas dis­tin­guer une icône d’un calen­drier. Mais la dixième fois, par­fois, la dixième fois valait le voyage.

Et puis il y avait le nom. Malte. Un nom qu’il por­tait dans un recoin de sa mémoire comme on porte un caillou dans sa poche — sans rai­son, sans pou­voir s’en débar­ras­ser. Quel­qu’un lui avait dit un jour, dans un bar d’A­lexan­drie, que son nom son­nait mal­tais. Il avait haus­sé les épaules. Il ne savait pas d’où venait son nom. Il ne savait pas grand-chose de ses ori­gines, et il s’en accom­mo­dait — les ori­gines sont comme les ancres : utiles pour qui veut s’ar­rê­ter, encom­brantes pour qui pré­fère dériver.

Il jeta sa ciga­rette par-des­sus le para­pet et regar­da la braise tom­ber dans le vide, très loin, jus­qu’aux rochers en bas.

* * *

L’hô­tel Phoe­ni­cia se dres­sait à l’en­trée de La Valette, juste avant la Porte de la Ville, sur l’emplacement des anciens gla­cis des for­ti­fi­ca­tions. Lazare le vit de loin et faillit sou­rire. C’é­tait un bâti­ment Art Déco en cal­caire mal­tais, tout en courbes et en lignes hori­zon­tales, avec un air de paque­bot échoué sur les rem­parts — un paque­bot blanc et or, flam­bant neuf, posé au milieu des ruines comme un mirage de normalité.

Il pous­sa la porte.

Le hall était cir­cu­laire — le Palm Court, appren­drait-il plus tard. Un pla­fond à cais­sons lourds et géo­mé­triques, des colonnes, un sol de marbre qui brillait encore de sa pre­mière couche de cire. L’o­deur de neuf était par­tout — pein­ture, ver­nis, tis­su fraî­che­ment ten­du. Mais sous cette odeur, si l’on fai­sait atten­tion, mon­tait quelque chose de plus ancien, de plus lourd : la pierre elle-même, le cal­caire des bas­tions sur les­quels l’hô­tel était bâti, cette haleine sèche et miné­rale qui ne ces­se­rait jamais, que ni le plâtre ni la pein­ture ni les années ne par­vien­draient à cou­vrir tout à fait.

Il y avait peu de monde. Un couple bri­tan­nique au salon, elle en robe à fleurs, lui en lin frois­sé, qui feuille­taient un guide. Un homme seul dans un fau­teuil, le visage der­rière un jour­nal. Un por­teur en uni­forme neuf qui sem­blait ne pas encore s’y être habi­tué et tirait sur ses manches avec embarras.

Lazare s’ap­pro­cha de la récep­tion. Une jeune femme l’ac­cueillit — brune, le visage rond, des yeux noirs très vifs. Elle par­lait anglais avec l’ac­cent mal­tais, qui rou­lait les consonnes et allon­geait les voyelles d’une manière presque chantante.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, monsieur.

— Corte. J’ai réser­vé une chambre.

— Oui, mon­sieur Corte. Chambre 214, deuxième étage, vue sur le Marsamxett.

Elle lui ten­dit la clé — une clé en lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon de cuir frap­pé d’un phé­nix doré. Lazare la prit et la sou­pe­sa dans sa main. Il y avait quelque chose d’a­mu­sant dans ce phé­nix — l’oi­seau qui renaît de ses cendres, sur la clé d’un hôtel bâti sur des bom­bar­de­ments. Quel­qu’un avait le sens du symbole.

La chambre était au bout d’un cou­loir silen­cieux. Papier peint à motifs géo­mé­triques, meubles en bois clair, un lit large cou­vert d’un des­sus-de-lit crème. La salle de bain sen­tait le savon neuf. Tout était propre, lisse, intact — un monde sans bles­sures, ce qui, dans cette ville, rele­vait presque de la provocation.

Lazare ouvrit la fenêtre. Le Mar­samxett Har­bour s’é­ta­lait sous lui, plus étroit et plus intime que le Grand Har­bour de l’autre côté de la pres­qu’île. En face, l’île de Manoel avec son fort en étoile et son laza­ret — le lieu où l’on par­quait jadis les navires en qua­ran­taine, les pes­ti­fé­rés, les sus­pects. Plus loin, les lumières de Slie­ma com­men­çaient à s’al­lu­mer dans le cré­pus­cule. L’air du soir était doux, presque tiède, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de l’au­tomne médi­ter­ra­néen où la cha­leur du jour per­siste dans la pierre long­temps après que le soleil a disparu.

Il ne défit pas son sac. Il s’as­sit sur le rebord de la fenêtre et regar­da la nuit tom­ber sur Malte.

* * *

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel, dans la grande salle qui don­nait sur la ter­rasse et les jar­dins. La salle était presque vide — trois tables occu­pées sur vingt. Les ser­veurs, très jeunes pour la plu­part, évo­luaient entre les tables avec une appli­ca­tion tou­chante, comme des acteurs qui répé­te­raient pour une pre­mière qui n’a pas encore eu lieu. L’un d’eux ren­ver­sa un verre d’eau et s’ex­cu­sa trois fois. Le maître d’hô­tel, un homme sec et grave qui por­tait son habit comme une armure, sur­veillait la scène depuis le fond de la salle avec l’in­quié­tude d’un met­teur en scène le soir de la générale.

Lazare com­man­da du pois­son — du lam­pu­ki grillé, le pois­son de sai­son, lui dit le ser­veur avec fier­té. Le vin était mal­tais, un blanc sec et miné­ral qui avait le goût du cal­caire et de la mer.

Pen­dant qu’il man­geait, il obser­vait. Le couple bri­tan­nique dînait en silence, le genre de silence conju­gal qui n’est ni hos­tile ni tendre mais sim­ple­ment usé, comme un tapis qu’on a trop fou­lé. L’homme au jour­nal était pas­sé du salon à la salle à man­ger et man­geait en lisant, ce qui don­nait à sa soli­tude un air d’in­ten­tion plu­tôt que d’a­ban­don. À une troi­sième table, deux offi­ciers bri­tan­niques en civil par­laient à voix basse en décou­pant leur viande avec méthode.

L’hô­tel avait ouvert depuis quelques semaines à peine. On le sen­tait à mille détails — les ser­viettes encore raides, les chaises qui ne grin­çaient pas encore, les fleurs dans les vases qui étaient un peu trop par­faites, comme si elles n’a­vaient pas encore appris à faner natu­rel­le­ment dans ce décor. Le Phoe­ni­cia essayait d’être un palace, et par moments il y par­ve­nait — la hau­teur du pla­fond, la courbe des baies vitrées, la lumière douce des appliques Art Déco. Mais par moments aus­si, la fra­gi­li­té de l’en­tre­prise trans­pa­rais­sait, comme un acteur dont le cos­tume est magni­fique mais dont les mains tremblent.

Lazare ter­mi­na son pois­son, refu­sa le des­sert, accep­ta un café. Le café mal­tais était fort et ser­ré, presque turc. Il le but len­te­ment en regar­dant, à tra­vers les baies vitrées, les jar­dins de l’hô­tel qui des­cen­daient en ter­rasses vers les bas­tions. Sept acres de jar­dins, avait-il lu quelque part. Sept acres de ver­dure plan­tées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle, elles-mêmes bâties sur des gla­cis du XVIIe, eux-mêmes posés sur un socle de cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

Tout, ici, était construit sur quelque chose d’autre. Chaque couche en recou­vrait une plus ancienne. Chaque sur­face cachait une profondeur.

Il signa l’ad­di­tion, se leva, tra­ver­sa le Palm Court dont les lumières tami­sées fai­saient briller le marbre, et mon­ta dans sa chambre.

Avant de se cou­cher, il regar­da une der­nière fois par la fenêtre. Le Mar­samxett était noir main­te­nant, avec les reflets des lumières de Slie­ma qui trem­blaient sur l’eau comme des pièces d’or dans un puits. Quelque part au loin, une cloche son­na — un seul coup, lent, grave, qui rou­la sur l’eau et mit long­temps à s’éteindre.

Lazare Corte, pour la pre­mière fois depuis des mois, eut l’im­pres­sion très nette et par­fai­te­ment inex­pli­cable d’être arri­vé quelque part.

Cha­pitre 2 — Salvu

Il prit le bus pour Mar­sax­lokk le len­de­main matin.

Le bus était un Bed­ford repeint en bleu et jaune, avec une Vierge col­lée au tableau de bord et un cha­pe­let qui se balan­çait au rétro­vi­seur. Le chauf­feur condui­sait comme on conduit sur les îles — c’est-à-dire avec une foi abso­lue dans la Pro­vi­dence et un mépris sou­ve­rain pour le code de la route. Les pas­sa­gers ne sem­blaient pas s’en émou­voir. Ils se tenaient aux barres de métal avec la rési­gna­tion tran­quille de gens qui savent que la mort, si elle doit venir, vien­dra d’où on ne l’at­tend pas.

La route tra­ver­sait l’in­té­rieur de l’île, et Lazare décou­vrit que Malte, hors de La Valette, était une cam­pagne. Des champs clos de murs de pierre sèche, des figuiers de Bar­ba­rie héris­sés le long des che­mins, des carou­biers tor­dus par le vent, des petites cha­pelles blanches posées au milieu de nulle part, fer­mées à clé, avec un saint peint au-des­sus de la porte qui regar­dait pas­ser les bus d’un air rési­gné. La terre était rouge et sèche. Les vil­lages qu’ils tra­ver­saient — Żej­tun, Mar­sas­ca­la — étaient des grappes de mai­sons basses autour d’une église déme­su­rée, tou­jours une église trop grande pour le nombre de mai­sons, comme si chaque vil­lage avait vou­lu prou­ver quelque chose à Dieu ou aux vil­lages voisins.

Mar­sax­lokk appa­rut au détour d’un virage — une baie arron­die, des quais bas, et sur l’eau les luz­zu, les barques de pêche mal­taises, peintes en bleu, vert, rouge, jaune, cha­cune por­tant à la proue deux yeux grands ouverts. Les yeux d’O­si­ris, disaient les guides. Les yeux qui voient dans les ténèbres et pro­tègent des mau­vais esprits. Lazare les regar­da, ces yeux peints sur le bois, et se dit qu’il était arri­vé dans un pays où même les bateaux avaient un visage.

Le port sen­tait le pois­son, le gou­dron et le filet mouillé. Des pêcheurs ravau­daient leurs filets sur le quai, assis sur des caisses retour­nées, les mains noir­cies par le chanvre. Des femmes ven­daient la prise du matin sur des étals de for­tune — du lam­pu­ki, des poulpes éta­lés comme des étoiles vio­lettes, des our­sins dans des seaux d’eau de mer. Les mouettes criaient au-des­sus des têtes. Un chat tigré dor­mait sur un rou­leau de cor­dage, par­fai­te­ment indif­fé­rent au monde.

Lazare trou­va le bar sans dif­fi­cul­té — Sal­vu lui avait dit « en face de l’é­glise, la porte bleue ». C’é­tait un local étroit et sombre, trois tables en bois, un comp­toir, une odeur de café brû­lé et de tabac. Un ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Au mur, une pho­to du roi George VI à côté d’un calen­drier de l’an­née pré­cé­dente et d’une image de la Madone.

Sal­vu Zam­mit était assis au fond, devant un verre de vin rouge qu’il n’a­vait pas l’air d’a­voir enta­mé. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, sec, le visage tan­né comme du cuir, avec des yeux d’un bleu sur­pre­nant dans cette face brune — des yeux de marin, habi­tués à regar­der loin. Il por­tait un béret à la fran­çaise et une che­mise trop grande qui avait dû appar­te­nir à quel­qu’un de plus cor­pu­lent, ou à lui-même dans des temps meilleurs.

— Corte ?

Lazare s’as­sit en face de lui. Le patron du bar, sans qu’on lui demande rien, appor­ta deux cafés et un verre d’eau.

Sal­vu le dévi­sa­gea lon­gue­ment, sans gêne, avec cette manière qu’ont les gens de la mer de jau­ger un homme comme on jauge un bateau — la ligne, l’as­siette, ce qu’il peut porter.

— Catal­do m’a dit que tu étais un homme sérieux, dit Sal­vu dans un ita­lien tein­té de mal­tais, chaque voyelle un peu plus longue qu’il ne fal­lait. Catal­do dit beau­coup de choses. La moi­tié sont vraies.

— Et l’autre moitié ?

— L’autre moi­tié est vraie aus­si, mais pas de la manière dont il croit.

Sal­vu sou­rit. Il avait trois dents en or, en bas, du côté gauche, qui brillaient quand il sou­riait. Il prit le verre de vin, trem­pa ses lèvres, le reposa.

— Bon. Tu veux savoir.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Lazare ne répon­dit pas. Il atten­dait. On n’in­ter­rompt pas un homme qui s’ap­prête à racon­ter une his­toire, sur­tout quand il a l’air de quel­qu’un qui raconte bien.

Sal­vu raconta.

Pen­dant le siège — il disait « le siège » comme on dit « la sai­son » ou « la mala­die », un évé­ne­ment si cen­tral qu’il n’a­vait pas besoin d’ad­jec­tif — il fai­sait la navette entre Malte et la Sicile sur un luz­zu à moteur, de nuit, sans lumières. Il trans­por­tait de tout. De la farine, du pétrole, des lettres, des médi­ca­ments qu’il ache­tait à Catane au mar­ché noir, des mes­sages pour les Bri­tan­niques qu’il ne lisait pas, des mes­sages pour les Mal­tais qu’il lisait par­fois. Neuf tra­ver­sées sur dix se pas­saient bien. La dixième, on tom­bait sur une vedette ita­lienne ou un avion alle­mand, et il fal­lait cou­rir. Il avait per­du deux bateaux comme ça. Le troi­sième avait tenu.

— En 1943, dit Sal­vu, un homme est venu me voir ici, dans ce bar. Un Mal­tais, pas un pêcheur, un homme de la ville. La cin­quan­taine. Des mains propres. Il avait un paquet, enve­lop­pé dans de la toile cirée, bien fice­lé. Pas grand — comme ça.

Il écar­ta les mains d’une soixan­taine de centimètres.

— Il m’a dit : « Garde ça. Quel­qu’un vien­dra le cher­cher. » Il a payé. Bien payé. Je n’ai pas posé de ques­tions. En temps de guerre, on ne pose pas de ques­tions aux gens qui paient bien et qui ont des mains propres.

— Qui était-il ?

— Il a dit son nom. Un nom mal­tais, je ne m’en sou­viens plus. Borg, Camil­le­ri, Far­ru­gia — un nom comme on en a mille. Il n’est jamais reve­nu. J’ai appris plus tard qu’il était mort en avril 1943, dans un des der­niers bom­bar­de­ments. Sa mai­son, rue San­ta Lucia à La Valette. Directe, une bombe de cinq cents livres. Plus de mai­son. Plus d’homme.

Sal­vu but une gor­gée de café. Il avait la manière des bons racon­teurs — il lais­sait les silences faire leur travail.

— Per­sonne n’est venu cher­cher le paquet. J’ai atten­du un an, deux ans, trois ans. La guerre a fini. Per­sonne. Alors j’ai ouvert.

Lazare se pen­cha légè­re­ment en avant. Ce n’é­tait qu’un mil­li­mètre, un infime dépla­ce­ment du buste, mais Sal­vu le vit.

— C’é­tait une pein­ture. Sur toile. Pas grande, je te l’ai dit. Elle avait souf­fert — il y avait de l’hu­mi­di­té, des taches, un coin déchi­ré. Mais on voyait ce que c’é­tait. Un gar­çon. Jeune, beau. Il tenait un fruit dans les mains, un fruit rouge, ouvert. Il te regar­dait. Pas comme on regarde un étran­ger — comme on regarde quel­qu’un qu’on connaît. Quel­qu’un qu’on attendait.

Sal­vu se tut. Il regar­dait Lazare avec une expres­sion curieuse — un mélange de méfiance et de com­pli­ci­té, comme un homme qui montre ses cartes mais pas toutes.

— Je suis un pêcheur, dit-il. Je ne sais rien de la pein­ture. Mais je sais ce qui est vieux. Et je sais ce qui est beau. Cette toile est vieille et elle est belle. Ce gar­çon, avec son fruit — il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui ne vieillit pas.

— Le tableau est ici ?

— Non. Il n’est plus ici depuis long­temps. Il est en lieu sûr. Plus sûr qu’une mai­son de pêcheur à Mar­sax­lokk, en tout cas. Il y a des gens qui cherchent ce genre de choses. Des Anglais, sur­tout. Les Anglais adorent les vieilles pein­tures. Ils adorent prendre les vieilles pein­tures des autres pays et les mettre dans leurs musées en disant qu’ils les pro­tègent. Comme ils pro­tègent Malte, tu vois ? En restant.

Il sou­rit de ses dents en or.

— Catal­do m’a dit que tu n’é­tais pas anglais.

— Je ne suis pas grand-chose.

— Ça me va.

Sal­vu com­man­da un autre café et se mit à par­ler d’autre chose — de la pêche, du prix du lam­pu­ki cette sai­son, de son fils qui vou­lait par­tir en Aus­tra­lie comme tous les jeunes. Il par­lait avec cette abon­dance médi­ter­ra­néenne qui n’est pas du bavar­dage mais un art de la digres­sion, une manière de tour­ner autour du sujet pour l’é­clai­rer par les côtés. Lazare écou­tait. Il savait qu’il ne fal­lait pas brus­quer. Les infor­ma­tions vien­draient quand Sal­vu déci­de­rait qu’elles devaient venir, et pas avant.

Au bout d’une heure, comme ils se levaient pour sor­tir, Sal­vu dit, presque en passant :

— Pen­dant le siège, les gens cachaient des choses dans les sou­ter­rains. Des tré­sors de famille, de l’ar­gen­te­rie, des sta­tues de saints. Les tun­nels sous La Valette sont immenses — les Che­va­liers les avaient creu­sés, et nous on les a élar­gis pour se pro­té­ger des bombes. Il y a des gale­ries qui n’ont pas été ouvertes depuis des siècles. Quand les bombes ont défon­cé les rues, par­fois elles ont cre­vé le pla­fond de gale­ries que per­sonne ne connais­sait. Des choses sont remon­tées. Des choses anciennes.

Il regar­da Lazare de ses yeux bleus.

— La pein­ture, je ne sais pas d’où elle vient. L’homme aux mains propres, celui qui me l’a confiée, il ne l’a­vait peut-être pas depuis long­temps. Peut-être qu’il l’a trou­vée dans les décombres, comme les autres. Peut-être qu’elle dor­mait sous une rue, sous une église, sous un palais de che­va­lier, depuis des cen­taines d’an­nées. Et la guerre l’a réveillée.

Ils sor­tirent sur le quai. Le soleil tapait. Les luz­zu se balan­çaient dou­ce­ment, leurs yeux peints grands ouverts sur la baie.

— Quand est-ce que je peux voir le tableau ? deman­da Lazare.

— Pas main­te­nant. Pas encore. Il y a des choses que tu dois voir avant. Com­prendre, un peu, ce qu’est cette île. Après, on verra.

Il ten­dit la main. La poi­gnée était dure, sèche, cal­leuse — une main de cor­dage et de sel.

— Reviens me voir quand tu auras visi­té la cathé­drale, dit Sal­vu. Pas l’é­glise de tou­riste — la vraie. L’o­ra­toire. Celui de l’autre peintre. Va voir ce qu’il a lais­sé ici, le Cara­vage. Après, tu com­pren­dras mieux ce que tu cherches.

Il tour­na les talons et s’en alla le long du quai, petit et sec dans sa che­mise trop grande, saluant les pêcheurs au pas­sage d’un mot en mal­tais et d’un geste de la main. Les mouettes criaient. Un enfant assis sur une borne d’a­mar­rage man­geait un pas­tizz en regar­dant la mer.

Lazare prit le bus du retour et regar­da défi­ler les murs de pierre sèche, les figuiers, les cha­pelles. Il pen­sait au gar­çon de la toile. Un fruit rouge, ouvert, dans les mains. Des yeux qui regardent comme s’ils atten­daient quelqu’un.

Il pen­sa aus­si à ce que Sal­vu avait dit — que la guerre réveille les choses qui dor­maient sous terre. C’é­tait vrai. Lazare le savait d’ex­pé­rience. La guerre défonce les sur­faces, crève les plan­chers, ouvre les caves. Ce qui était enfoui remonte. Ce qui était caché se montre. Et pas tou­jours les choses qu’on vou­drait voir.

Le bus frei­na bru­ta­le­ment pour lais­ser pas­ser un trou­peau de chèvres. Le cha­pe­let du rétro­vi­seur se balan­ça. La Vierge du tableau de bord ne cil­la pas.

Cha­pitre 3 — Le Phoe­ni­cia la nuit

Cette nuit-là, Lazare ne dor­mit pas.

Ce n’é­tait pas l’in­som­nie — il connais­sait l’in­som­nie, cette bête sèche et ner­veuse qui vous tient les yeux ouverts et l’es­prit en cage. C’é­tait autre chose. Une vigi­lance, plu­tôt. L’im­pres­sion qu’il y avait quelque chose à voir ou à entendre dans cet hôtel neuf, quelque chose qui ne se mon­trait que la nuit, quand les cou­loirs se vidaient et que les bruits du jour se reti­raient comme la marée.

Il sor­tit de sa chambre vers minuit.

Le Phoe­ni­cia la nuit était un lieu étrange. Les cou­loirs Art Déco, avec leurs appliques géo­mé­triques et leur moquette épaisse, avaient un air de décor aban­don­né — pas sinistre, pas mena­çant, mais irréel, comme un pla­teau de ciné­ma après le tour­nage, quand les acteurs sont par­tis et que les lumières res­tent allu­mées pour per­sonne. Les motifs du tapis — des losanges imbri­qués, dorés sur fond bleu nuit — sem­blaient se dépla­cer légè­re­ment sous l’é­clai­rage tami­sé, comme les mailles d’un filet qui se resserre.

Lazare des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le Palm Court était désert. Le marbre brillait sous les lustres bais­sés. Le bar était fer­mé, les chaises retour­nées sur les tables. Mais il y avait de la lumière dans le bureau de la récep­tion — une lumière dis­crète, de travail.

Il s’ap­pro­cha et vit la jeune femme de l’ac­cueil, celle qui lui avait don­né sa clé. Elle était pen­chée sur un registre, un crayon dans les che­veux, un autre dans la main. Elle leva les yeux en l’entendant.

— Mon­sieur Corte. Vous avez besoin de quelque chose ?

— De rien. Je ne dors pas.

Elle le regar­da un moment, jau­geant sans doute s’il fal­lait lui pro­po­ser un lait chaud, un som­ni­fère, ou sim­ple­ment le lais­ser tran­quille. Elle choi­sit la troi­sième option, ce qui plut à Lazare.

— Moi non plus, dit-elle. Pas ici, en tout cas. Il y a trop de silence.

Elle avait dit ça d’une manière curieuse — pas comme quel­qu’un qui se plaint du silence, mais comme quel­qu’un qui s’en méfie.

— Consue­lo Dar­ma­nin, dit-elle en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Lazare.

— Je sais. Chambre 214.

— Vous tra­vaillez toute la nuit ?

— Non. Je véri­fie les réser­va­tions pour la semaine pro­chaine. On attend du monde — un diplo­mate grec, deux familles anglaises, un jour­na­liste ita­lien. L’hô­tel se rem­plit. Lentement.

Elle refer­ma le registre et se leva. Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait pen­sé — une femme com­pacte, solide, avec des épaules droites et un cou fort. Pas jolie au sens conve­nu, mais frap­pante — quelque chose dans le port de tête, dans la manière dont elle tenait son dos, qui disait qu’elle avait appris très jeune à ne pas se voû­ter. Ses mains étaient celles d’une femme qui avait tra­vaillé, pas de bureau mais phy­si­que­ment — les mains courtes, les ongles cou­pés ras, une petite cica­trice blanche sur la paume gauche.

— Vous vou­lez voir la ter­rasse ? dit-elle. La nuit, la vue est meilleure. On ne voit pas les ruines.

Ils sor­tirent par les portes-fenêtres du res­tau­rant sur la grande ter­rasse qui sur­plom­bait les jar­dins. L’air était doux, presque immo­bile. Les jar­dins des­cen­daient en ter­rasses sombres vers le bord des bas­tions, les pal­miers et les cyprès décou­pés en sil­houettes noires contre le ciel de la ville. Au-delà, les rem­parts de La Valette — les vrais, les vieux, ceux du XVIe siècle — s’é­le­vaient comme des falaises, éclai­rés par la lune dans un blond presque blanc.

— Là-bas, dit Consue­lo en poin­tant vers le bas des jar­dins, on voit les ouvertures.

Lazare regar­da. Dans le flanc des bas­tions, à demi cachées par la végé­ta­tion, il dis­tin­guait des rec­tangles sombres — des bouches, des entrées, des embra­sures. Cer­taines avaient été murées. D’autres bâillaient dans le noir.

— Ce sont les case­mates des Che­va­liers, dit-elle. Des entre­pôts, des pou­drières, des dépôts. Cer­taines n’ont pas été ouvertes depuis la capi­tu­la­tion de 1798. Et en des­sous, il y a encore autre chose. Cet hôtel est construit sur des trous.

Elle avait dit ça sans emphase, comme un fait. Mais Lazare sen­tit que ce n’é­tait pas un fait ano­din pour elle.

— Pen­dant le siège, conti­nua-t-elle — et elle disait « le siège » exac­te­ment comme Sal­vu, ce mot unique qui n’a­vait besoin d’au­cune pré­ci­sion — les gens sont des­cen­dus là-des­sous. Les abris offi­ciels ne suf­fi­saient pas. Alors ils ont creu­sé, élar­gi, per­cé. Il y a des gale­ries sous toute la ville. Cer­taines font des cen­taines de mètres. On vivait là-dedans pen­dant des semaines.

— Vous y étiez ?

— J’a­vais seize ans en 1942. Oui, j’y étais.

Elle ne dit rien de plus. Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un refus — c’é­tait un espace qu’elle gar­dait pour elle, une pièce fer­mée à laquelle on n’ac­cède pas au pre­mier soir.

Lazare regar­da les bas­tions, les bouches noires, la lune au-des­sus de tout ça. Il pen­sa que cette île entière était comme un ice­berg — une sur­face brillante de cal­caire doré, et en des­sous, invi­sible, une masse infi­ni­ment plus grande, creu­sée, exca­vée, habi­tée par des fantômes.

— Mer­ci pour la vue, dit-il.

— Bonne nuit, mon­sieur Corte.

Il remon­ta se cou­cher mais ne s’en­dor­mit qu’à l’aube, en pen­sant aux trous.

* * *

Le len­de­main, il alla à la Co-Cathédrale.

Il y alla seul, à pied, en des­cen­dant Repu­blic Street dans le soleil du matin. La rue était le cœur de La Valette — droite, large pour une fois, bor­dée de façades qui alter­naient le gran­diose et le détruit. Des écha­fau­dages par­tout. Des ouvriers en maillot de corps déblayaient des gra­vats à la pelle. Un mar­chand de jour­naux ven­dait le Times of Mal­ta à côté d’un étal de nou­gat. Des mili­taires bri­tan­niques flâ­naient. La vie repre­nait, avec cette obs­ti­na­tion dis­crète qui est la marque des villes blessées.

La Co-Cathé­drale Saint-Jean ne payait pas de mine de l’ex­té­rieur — une façade sobre, presque aus­tère, deux clo­chers tra­pus, de la pierre nue. On aurait dit une caserne ou un entre­pôt. Lazare pous­sa la porte.

Et le monde bascula.

L’in­té­rieur était un défer­le­ment d’or. Les murs, les voûtes, les cha­pelles laté­rales — tout était recou­vert de sculp­tures dorées, de volutes, de guir­landes, de put­ti, de bla­sons, dans un foi­son­ne­ment baroque si dense, si total, qu’il n’y avait plus un cen­ti­mètre car­ré de pierre nue. Le sol était un tapis de pierres tom­bales en marbre poly­chrome — des cen­taines de dalles, cha­cune mar­quant la sépul­ture d’un che­va­lier, avec son nom, ses armes, des crânes, des sque­lettes, des sabliers, des trom­pettes du Juge­ment der­nier incrus­tés dans le marbre en motifs d’une beau­té macabre. On mar­chait sur les morts. Chaque pas posait le pied sur un nom, une date, un bla­son effa­cé par les semelles de quatre siècles de fidèles.

Lazare tra­ver­sa la nef len­te­ment, écra­sé par l’ex­cès de beau­té — cette beau­té qui n’é­tait pas un orne­ment mais une décla­ra­tion de puis­sance, chaque cha­pelle étant celle d’une langue de l’Ordre, et chaque langue ayant vou­lu sur­pas­ser les autres en magni­fi­cence. La cha­pelle de France, la cha­pelle d’I­ta­lie, la cha­pelle d’A­ra­gon — cha­cune un écrin d’or et de pein­ture, cha­cune un tom­beau collectif.

Puis il entra dans l’Oratoire.

La pièce était plus sombre, plus basse, plus aus­tère que la nef. Et au fond, occu­pant tout le mur du fond, il y avait le tableau.

La Décol­la­tion de saint Jean-Baptiste.

Lazare s’ar­rê­ta.

Il connais­sait la pein­ture, bien sûr — il avait vu des repro­duc­tions, lu des des­crip­tions. Mais aucune repro­duc­tion ne pré­pa­rait à la taille de la chose. Trois mètres soixante-dix de haut, cinq mètres vingt de large. Le tableau était plus grand que la plu­part des pièces dans les­quelles les gens vivent. Il occu­pait le mur comme une fenêtre ouverte sur une scène qu’on ne vou­drait pas voir — et qu’on ne peut pas quit­ter des yeux.

Le bour­reau, pen­ché sur le corps du saint, tirait sa dague de la cein­ture pour ache­ver le tra­vail. Sa main gauche tenait la tête de Jean par les che­veux, comme un bou­cher tient un quar­tier de viande. La ser­vante ten­dait un plat d’or, les yeux bais­sés, prête à rece­voir la tête. Une vieille femme se cou­vrait les oreilles — pas les yeux, les oreilles, comme si le son de la lame sur la chair était pire que la vue. Le geô­lier don­nait des ordres. Et der­rière des bar­reaux, dans le fond, deux pri­son­niers regar­daient la scène avec l’a­vi­di­té atroce des spec­ta­teurs qui sont sou­la­gés de ne pas être la victime.

Le sang cou­lait sur le sol — un filet mince, très rouge, qui s’é­ta­lait sur la pierre.

Et dans ce sang, Lazare le vit : la signa­ture. f. Michelang.o. Le f pour fra, frère, che­va­lier. L’u­nique signa­ture que le Cara­vage ait jamais appo­sée sur une toile, et il l’a­vait tra­cée dans le sang du saint. Comme un aveu. Comme un pacte.

Lazare res­ta long­temps. Trente minutes, peut-être une heure. Il ne regar­dait pas le tableau comme un ama­teur d’art ou comme un expert — il le regar­dait comme on regarde un homme dans les yeux. Il cher­chait quelque chose dans cette pein­ture, et il ne savait pas quoi. Peut-être cher­chait-il le peintre lui-même — ce fugi­tif, ce meur­trier, cet homme qui avait tué à Rome et s’é­tait enfui à Naples, puis à Malte, et qui avait trou­vé ici, sur cette île de che­va­liers guer­riers, un refuge tem­po­raire et une gloire brève avant de tout gâcher encore, de se battre, d’être empri­son­né, de s’é­va­der, d’être chas­sé. Un homme inca­pable de res­ter en place. Un homme qui lais­sait der­rière lui des chefs-d’œuvre et des catastrophes.

Il y avait quelque chose de fami­lier là-dedans, et cette fami­lia­ri­té aga­ça Lazare. Il n’ai­mait pas se recon­naître dans les autres, sur­tout dans les morts illustres. C’é­tait une forme de vanité.

Mais la toile, elle, ne le lâchait pas.

Avant de par­tir, il s’ap­pro­cha le plus pos­sible — aus­si près que le per­met­tait la corde qui bar­rait l’ac­cès. Il regar­da le fond du tableau. Der­rière les figures, der­rière le mur de la pri­son, il y avait de l’ombre. Pas du noir — de l’ombre. Une pro­fon­deur. Le Cara­vage ne pei­gnait jamais des fonds plats. Ses ténèbres avaient une épais­seur, une den­si­té presque liquide, comme si on pou­vait y plon­ger la main et la reti­rer mouillée de nuit.

Et Lazare se deman­da — c’é­tait une pen­sée absurde, il le savait — ce que le Cara­vage avait mis dans le fond de l’autre toile. Celle que per­sonne n’a­vait vue depuis trois cent qua­rante ans. Celle qui dor­mait quelque part dans les sou­ter­rains de cette île, enve­lop­pée de toile cirée, avec un gar­çon qui tenait un fruit rouge et qui attendait.

Il sor­tit de la cathé­drale dans le soleil, ébloui, comme on remonte d’une plongée.

Cha­pitre 4 — Le Major

Le Major Alas­tair Finch buvait son gin-tonic au bar du Phoe­ni­cia tous les soirs à dix-huit heures, avec la régu­la­ri­té d’un astre.

Lazare l’a­vait remar­qué dès le deuxième jour — un homme impos­sible à ne pas remar­quer, non par son phy­sique, qui était ordi­naire, mais par la manière dont il occu­pait l’es­pace. Grand, sec, le che­veu gri­son­nant cou­pé court, un visage aux traits régu­liers où rien ne dépas­sait et rien ne man­quait. Il s’as­seyait tou­jours au même tabou­ret, le troi­sième en par­tant de la gauche, et posait ses mains sur le comp­toir avec le natu­rel de quel­qu’un qui consi­dère qu’un bar est un poste d’ob­ser­va­tion et que les postes d’ob­ser­va­tion doivent être choi­sis avec soin.

Le troi­sième soir, il adres­sa la parole à Lazare.

— Vous êtes nou­veau ici, dit-il en anglais, d’un ton qui n’é­tait pas une ques­tion mais une entrée en matière, comme un joueur d’é­checs qui avance un pion pour voir ce que l’ad­ver­saire fera du sien.

— Oui, dit Lazare.

— Vous res­tez longtemps ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De l’île.

Finch sou­rit. C’é­tait un sou­rire tech­nique, par­fai­te­ment exé­cu­té, qui mon­trait les dents et plis­sait les yeux sans impli­quer aucune autre par­tie du visage. Un sou­rire de diplo­mate ou de joueur de poker.

— L’île a ten­dance à rete­nir les gens, dit-il. C’est un trait de carac­tère. Les Phé­ni­ciens sont res­tés, les Romains sont res­tés, les Arabes sont res­tés, les Che­va­liers sont res­tés, nous sommes res­tés. Per­sonne ne vient à Malte pour quelques jours. On y vient, et puis on découvre qu’il est plus dif­fi­cile de par­tir que d’arriver.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1943. J’é­tais dans le génie mili­taire — recons­truc­tion des infra­struc­tures. Ponts, routes, aéro­dromes. J’au­rais dû repar­tir en 1945, mais on m’a deman­dé de res­ter pour super­vi­ser la suite. La recons­truc­tion d’une île bom­bar­dée, mon­sieur Corte, est un tra­vail consi­dé­rable. On déplace les pierres et on découvre des choses.

Il dit cela très natu­rel­le­ment, en fai­sant tour­ner le gla­çon dans son verre avec le petit doigt. Lazare nota le mot : choses.

— Quel genre de choses ?

— Oh, de tout. C’est la par­ti­cu­la­ri­té de Malte — il y a tant de couches sous la sur­face. Les Che­va­liers ont construit sur les Arabes, les Arabes sur les Romains, les Romains sur les Phé­ni­ciens, et les Phé­ni­ciens sur quelque chose de si ancien que per­sonne ne sait lui don­ner un nom. Quand une bombe alle­mande de cinq cents livres perce trois mètres de chaus­sée, elle tra­verse par­fois cinq siècles d’his­toire en une seconde. On a trou­vé des amphores romaines sous des fon­da­tions du XVIIe. Des tun­nels médié­vaux reliés à des citernes phé­ni­ciennes. Des frag­ments de sta­tues qu’au­cun archéo­logue ne sait dater.

Il prit une gor­gée de gin-tonic.

— Et par­fois, dit-il, des objets plus récents. Des choses que les gens ont cachées pen­dant le siège. De l’ar­gen­te­rie, des bijoux de famille, des docu­ments. Des œuvres d’art, aus­si. Malte a tou­jours été un lieu de pas­sage — les Che­va­liers venaient de toute l’Eu­rope, cha­cun appor­tait ses tré­sors. Quand ils sont par­tis en 1798, ils n’ont pas tout empor­té. Et quand les bombes sont tom­bées en 1942, les gens ont caché ce qui restait.

Il regar­da Lazare par-des­sus son verre, et cette fois le regard était dépouillé de toute ama­bi­li­té — un regard de pro­fes­sion­nel, net, froid, calibré.

— Ce que je veux dire, mon­sieur Corte, c’est que la ques­tion de savoir à qui appar­tiennent les choses qu’on trouve sous les décombres est une ques­tion com­pli­quée. Les Mal­tais disent que c’est à eux. Les Ita­liens réclament ce qui vient des Che­va­liers. Et la Cou­ronne bri­tan­nique consi­dère — avec une cer­taine logique, je dois dire — que ce qui est trou­vé sur le sol d’une colo­nie de la Cou­ronne relève de sa res­pon­sa­bi­li­té. De sa pro­tec­tion, si vous préférez.

— Je ne cherche rien en par­ti­cu­lier, dit Lazare.

— Bien sûr que non. Per­sonne ne cherche rien en par­ti­cu­lier. Les gens viennent à Malte pour le soleil, pour les plages, pour l’his­toire. Ils visitent la cathé­drale, ils mangent du pois­son, ils repartent. C’est la chose la plus natu­relle du monde.

Le sou­rire revint — le même, méca­nique, les dents et les yeux mais rien d’autre.

— Ce que je dis sim­ple­ment, c’est qu’il est pré­fé­rable que les choses de valeur — si par hasard il s’en trou­vait — tombent entre des mains capables de les pro­té­ger. De les authen­ti­fier, de les conser­ver, de les expo­ser dans les condi­tions appro­priées. Pas entre des mains qui les feraient dis­pa­raître dans des col­lec­tions pri­vées, ou pire, qui les abî­me­raient par ignorance.

Il posa son verre, par­fai­te­ment cen­tré sur le rond de feutre.

— Malte est petite, mon­sieur Corte. Tout se sait. Pas tou­jours tout de suite, mais toujours.

Lazare sou­tint le regard. Il n’a­vait pas peur des Anglais en géné­ral, ni de celui-ci en par­ti­cu­lier. Il avait appris, au fil des années et des ports, que les hommes les plus dan­ge­reux ne sont pas ceux qui menacent mais ceux qui vous expliquent cal­me­ment, avec un gin-tonic à la main, pour­quoi il serait rai­son­nable de faire ce qu’ils attendent de vous.

— Je vous remer­cie du conseil, Major.

— Il n’y a pas de quoi. Puis-je vous offrir un verre ?

Ils burent ensemble. Finch par­la de cri­cket, du nou­veau gou­ver­ne­ment tra­vailliste à Londres, de la qua­li­té du cal­caire mal­tais pour la construc­tion — un sujet sur lequel il était inta­ris­sable et même authen­ti­que­ment pas­sion­né. Il était, quand il ne vous mena­çait pas, un homme culti­vé et agréable, capable de dis­cou­rir sur les varia­tions de den­si­té du glo­bi­ge­ri­na limes­tone avec un enthou­siasme de géo­logue. Lazare l’é­cou­ta. Il aimait les gens qui savaient des choses, même les gens dan­ge­reux. Sur­tout les gens dangereux.

Quand ils se sépa­rèrent, Finch lui ser­ra la main avec une poi­gnée ferme et brève.

— J’es­père que votre séjour sera agréable, mon­sieur Corte. Malte est une île mer­veilleuse. Mais il faut se méfier de la lumière — elle est si belle qu’on oublie de regar­der les ombres.

Lazare remon­ta dans sa chambre et fuma à la fenêtre en regar­dant le port. Il pen­sait à Finch. L’homme savait. Peut-être pas tout, mais suf­fi­sam­ment. Il savait qu’il y avait un tableau, et il savait que Lazare le cher­chait. Ce qui signi­fiait que d’autres savaient aus­si, et que le réseau de Sal­vu n’é­tait pas aus­si étanche que le vieux pêcheur vou­lait le croire.

La ques­tion n’é­tait pas de savoir si Finch était un obs­tacle — il l’é­tait, évi­dem­ment. La ques­tion était de savoir pour qui il tra­vaillait. Pour la Cou­ronne, offi­ciel­le­ment. Mais Lazare avait croi­sé assez d’of­fi­ciers bri­tan­niques dans les ports de la Médi­ter­ra­née pour savoir que « la Cou­ronne » était un mot élas­tique qui pou­vait recou­vrir n’im­porte quoi, du ser­vice de Sa Majes­té au com­merce per­son­nel en pas­sant par les zones grises où les deux se confondent.

Il écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre et regar­da la braise mourir.

L’île se res­ser­rait autour de lui. C’é­tait le pro­blème des îles — on ne peut pas s’y perdre. Les routes tournent en rond, les visages reviennent, et les secrets, faute d’es­pace pour se dis­soudre, finissent tou­jours par se concen­trer jus­qu’à deve­nir impos­sibles à ignorer.

Quelque part en bas, dans les jar­dins du Phoe­ni­cia, un gar­dien de nuit fai­sait sa ronde. Le fais­ceau de sa lampe balayait les pal­miers, les mas­sifs de fleurs, et s’ar­rê­tait par­fois sur les ouver­tures noires dans le flanc des bas­tions — ces bouches que Consue­lo lui avait mon­trées, ces entrées qui ne menaient nulle part, ou qui menaient trop loin.

Lazare fer­ma la fenêtre et se coucha.

Cette nuit-là, il rêva d’un gar­çon qui tenait un fruit dans les mains. Le fruit était ouvert et les grains étaient rouges, et le gar­çon sou­riait, et der­rière lui il n’y avait rien — pas du noir, pas de l’ombre, mais rien, un vide sans nom qui ava­lait la lumière et le son et qui avait la forme exacte d’une spirale.

Lire la suite…

Read more