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Le Quai de Tan­jong Pagar — Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

Le Quai de Tan­jong Pagar — Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

CHA­PITRE 9

Londres l’ac­cueillit avec sa pluie froide et son ciel gris. Après la cha­leur étouf­fante de Sin­ga­pore, c’é­tait un choc, mais un choc bienvenu.

Ash­ford se ren­dit direc­te­ment aux bureaux du Times sur Prin­ting House Square. Il était sale, fati­gué, amai­gri. Mais il avait son article et ses photographies.

Le rédac­teur en chef, Sir William Mor­ri­son, le reçut dans son bureau lam­bris­sé qui sen­tait le tabac et le cuir.

“Ash­ford. Good God, man, we thought you were dead. Your tele­grams were… cryp­tic at best.”

“J’ai une his­toire, sir. Une grande histoire.”

Il éta­la l’ar­ticle sur le bureau. Mor­ri­son chaus­sa ses lunettes, com­men­ça à lire. Son visage pas­sa de la curio­si­té à la sur­prise, puis à l’incrédulité.

“These alle­ga­tions… Ash­ford, do you rea­lize what you’re saying ? Sir Arthur Pem­ber­ton is a res­pec­ted magis­trate. A pillar of the Empire.”

“C’est aus­si un tra­fi­quant d’o­pium. J’ai des preuves.”

Il sor­tit les photographies.

Mor­ri­son les exa­mi­na lon­gue­ment, très lon­gue­ment. Puis il les posa sur le bureau et enle­va ses lunettes.

“These are… dam­ning. If they’re authentic.”

“Elles le sont.”

Mor­ri­son se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre, regar­dant la pluie tom­ber sur Londres. Un long silence.

“Ash­ford, publier ceci… ça cau­se­rait un scan­dale énorme. Des car­rières seraient détruites. Des répu­ta­tions rui­nées. Le Forei­gn Office nous tom­be­rait des­sus comme une tonne de briques.”

“La véri­té doit être publiée, sir.”

“La véri­té.” Mor­ri­son rica­na dou­ce­ment. “Vous êtes jeune, Ash­ford. Vous croyez encore à des choses comme la vérité.”

Ash­ford sen­tit son sang se gla­cer. “Vous… vous n’al­lez pas publier ?”

“Je n’ai pas dit ça.” Mor­ri­son retour­na à son bureau. “Mais ce n’est pas une déci­sion que je peux prendre seul. Je dois en par­ler avec le pro­prié­taire. Avec nos avo­cats. Avec…” Il hési­ta. “Avec cer­taines per­sonnes au gouvernement.”

“Au gou­ver­ne­ment ?”

“Ash­ford, soyez réa­liste. Vous atta­quez des hommes puis­sants. Des hommes connec­tés. Si nous publions ceci et qu’ils nous pour­suivent pour dif­fa­ma­tion, ça pour­rait cou­ler le Times.”

“Mais j’ai des preuves !”

“Les preuves peuvent être contes­tées. Les pho­to­gra­phies peuvent être décla­rées fal­si­fiées. Les témoins peuvent dis­pa­raître ou se rétrac­ter.” Mor­ri­son sou­pi­ra. “Don­nez-moi une semaine. Je vais voir ce que je peux faire.”

“Une semaine ?”

“Oui. En atten­dant, res­tez dis­cret. Ne par­lez à per­sonne de ceci. Et faites attention.”

Ash­ford quit­ta le Times avec un sen­ti­ment de malaise au creux de l’es­to­mac. Il avait ris­qué sa vie pour cette his­toire. Et main­te­nant, elle ris­quait d’être étouf­fée par des consi­dé­ra­tions poli­tiques et commerciales.

Il loua une chambre minable dans Whi­te­cha­pel, sous un faux nom. Puis il attendit.

Les jours pas­saient. Pas de nou­velles du Times.

Le qua­trième jour, il ache­ta un jour­nal et vit un entre­fi­let en page douze :

“RES­PEC­TED COLO­NIAL MAGIS­TRATE TAKES LEAVE FOR HEALTH REASONS”

L’ar­ticle était bref. Sir Arthur Pem­ber­ton, magis­trat en chef de Sin­ga­pore, avait pris sa retraite pour rai­sons de san­té. Il quit­tait la colo­nie après vingt ans de ser­vice distingué.

Ash­ford frois­sa le jour­nal dans ses mains.

Pem­ber­ton s’é­chap­pait. Quel­qu’un l’a­vait pré­ve­nu. Quel­qu’un à Londres, pro­ba­ble­ment au Forei­gn Office, avait fait fui­ter l’information.

Le cin­quième jour, un boy frap­pa à sa porte.

“Mes­sage pour vous, sir.”

C’é­tait un mot du Times.

“Mis­ter Ash­ford, nous regret­tons de vous infor­mer que, après consul­ta­tion avec nos avo­cats, nous ne pou­vons pas publier votre article dans sa forme actuelle. Les risques légaux sont trop impor­tants. Nous vous offrons cepen­dant une com­pen­sa­tion de cent livres pour votre temps et vos efforts. Cor­dia­le­ment, Sir William Morrison.”

Ash­ford lut et relut le mot. Puis il le déchi­ra len­te­ment en petits morceaux.

Ils l’a­vaient tra­hi. Le Times. L’ins­ti­tu­tion qu’il avait ser­vie fidè­le­ment pen­dant trois ans.

Il était seul.

Le sixième jour, il reçut un autre visi­teur. Cette fois, pas un boy mais un homme en cos­tume gris, visage ano­nyme, qui se pré­sen­ta sim­ple­ment comme “Smith, Forei­gn Office.”

“Mis­ter Ash­ford, je dois vous parler.”

Ash­ford le fit entrer avec méfiance.

Smith s’as­sit, croi­sa les jambes avec décon­trac­tion. “Vous avez fait beau­coup de vagues, Mis­ter Ash­ford. Beau­coup de gens impor­tants sont… mécontents.”

“J’ai fait mon tra­vail de journaliste.”

“Votre tra­vail.” Smith sou­rit froi­de­ment. “Votre tra­vail est de ser­vir l’in­té­rêt bri­tan­nique. Pas de le miner avec des his­toires scandaleuses.”

“L’in­té­rêt bri­tan­nique n’est-il pas ser­vi par la vérité ?”

“La véri­té est une notion… flexible. Sur­tout quand il s’a­git de l’Em­pire.” Smith se pen­cha en avant. “Écou­tez, Ash­ford. Vous êtes un bon jour­na­liste. Un peu idéa­liste, mais talen­tueux. Vous avez un ave­nir. Ne le gâchez pas.”

“Qu’est-ce que vous voulez ?”

“Que vous oubliiez cette his­toire. Que vous détrui­siez vos notes, vos pho­to­gra­phies. Que vous accep­tiez un poste – un très bon poste – au Man­ches­ter Guar­dian. Bureau de Paris, peut-être. Loin de l’Asie.”

“Et si je refuse ?”

Smith haus­sa les épaules. “Alors vous décou­vri­rez que per­sonne à Londres ne publie­ra votre tra­vail. Que votre répu­ta­tion sera détruite. Qu’on vous accu­se­ra peut-être de fal­si­fi­ca­tion, voire de tra­hi­son.” Il se leva. “Pensez‑y, Mis­ter Ash­ford. Vous avez qua­rante-huit heures.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul dans sa chambre misérable.

CHA­PITRE 10

Cette nuit-là, Ash­ford ne dor­mit pas. Il res­ta assis près de la fenêtre, regar­dant la pluie tom­ber sur les toits de Whi­te­cha­pel, réfléchissant.

Il avait trois options.

Accep­ter l’offre du Forei­gn Office. Prendre le poste à Paris, oublier Sin­ga­pore, vivre confor­ta­ble­ment en gar­dant le silence.

Refu­ser et se battre. Essayer de publier l’his­toire ailleurs – dans un jour­nal indé­pen­dant, un pam­phlet, n’im­porte où. Mais Smith avait rai­son : per­sonne ne vou­drait tou­cher à ça. Et sa car­rière serait finie.

Ou la troi­sième option. Celle qu’il n’o­sait même pas for­mu­ler com­plè­te­ment. Dis­pa­raître. Renon­cer au jour­na­lisme. Recom­men­cer ailleurs, sous un autre nom.

À l’aube, il avait pris sa décision.

Il sor­tit ses pho­to­gra­phies, ses notes, tout le maté­riel de son enquête. Il les regar­da une der­nière fois. Des mois de tra­vail. Des risques. La mort évi­tée de justesse.

Pour rien.

Il allu­ma le petit poêle dans la chambre et com­men­ça à brû­ler les docu­ments, un par un.

Les pho­to­gra­phies de Pem­ber­ton se recro­que­villèrent dans les flammes, noir­cis­sant, dis­pa­rais­sant. Ses notes se consu­mèrent. Les noms, les dates, les preuves.

Tout dis­pa­rut en fumée.

Quand ce fut fini, il s’as­sit sur le lit, regar­dant les cendres dans le poêle.

Il avait capitulé.

Mais au moins, il était vivant.

Deux jours plus tard, il retour­na au Times. Mor­ri­son le reçut avec un sou­rire soulagé.

“Ash­ford ! J’es­père que vous avez réflé­chi à notre offre.”

“J’ai réflé­chi. J’accepte.”

“Excellent ! Vous ne le regret­te­rez pas. Paris est une ville mer­veilleuse. Et le Guar­dian est un excellent journal.”

“Il y a une condition.”

Mor­ri­son fron­ça les sour­cils. “Laquelle ?”

“Je veux publier une ver­sion édul­co­rée de mon article. Pas de noms. Pas de pho­to­gra­phies. Juste… une ana­lyse géné­rale du com­merce de l’o­pium en Asie. Rien de diffamatoire.”

Mor­ri­son réflé­chit. “Je sup­pose que ça pour­rait se faire. Mais je veux voir le texte d’abord.”

“Bien sûr.”

Ash­ford écri­vit l’ar­ticle dans la semaine. Trois mille mots sur le com­merce de l’o­pium dans les colo­nies bri­tan­niques. Fac­tuel, pru­dent, sans accu­sa­tions spé­ci­fiques. Un article que n’im­porte quel étu­diant en éco­no­mie aurait pu écrire.

Le Times le publia en page six. “THE OPIUM TRADE IN THE EAST: AN OVER­VIEW by Tho­mas Ashford.”

Per­sonne ne le lut. Per­sonne ne s’en soucia.

C’é­tait exac­te­ment ce que le Forei­gn Office voulait.

Ash­ford par­tit pour Paris trois semaines plus tard. Le bureau du Guar­dian se trou­vait près de l’O­pé­ra, dans un immeuble élé­gant. Son nou­veau rédac­teur en chef était un Fran­çais anglo­phile qui par­lait de la coopé­ra­tion fran­co-bri­tan­nique et de l’im­por­tance du jour­na­lisme culturel.

Ash­ford cou­vrait les expo­si­tions d’art, les scan­dales mon­dains, les débats par­le­men­taires. Rien d’im­por­tant. Rien de dangereux.

Il loua un appar­te­ment sur la Rive Gauche. Petit, sombre, mais confortable.

Les mois passèrent.

Il essayait de ne pas pen­ser à Sin­ga­pore. À Pem­ber­ton. À Lee Kwan. À Gine­vra Reinhardt.

Mais les nuits, les rêves reve­naient toujours.

CHA­PITRE 11

Puis, un soir de mars 1891, six mois après son arri­vée à Paris, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Il ouvrit, s’at­ten­dant à voir son pro­prié­taire ou un voisin.

C’é­tait Gine­vra Reinhardt.

Elle por­tait un man­teau de voyage pous­sié­reux, un cha­peau élé­gant mais fati­gué. Ses yeux gris étaient aus­si per­çants que dans son souvenir.

“Bon­soir, Mon­sieur Ashford.”

Il res­ta figé, inca­pable de parler.

“Puis-je entrer ? J’ai fait un long voyage.”

Il s’é­car­ta, tou­jours muet.

Elle entra, reti­ra son cha­peau, s’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre. “Vous avez l’air surpris.”

“Je… je pen­sais ne jamais vous revoir.”

“Je sais. C’é­tait l’i­dée.” Elle sor­tit une ciga­rette, l’al­lu­ma. “Mais les choses ont changé.”

“Com­ment m’a­vez-vous trouvé ?”

“J’ai mes méthodes. La vraie ques­tion est : pour­quoi suis-je venue ?”

Ash­ford s’as­sit en face d’elle. “Pour­quoi ?”

“Pour vous don­ner quelque chose.” Elle sor­tit de son sac une enve­loppe épaisse. “Les plaques pho­to­gra­phiques ori­gi­nales. Je les ai gar­dées. Au cas où.”

Ash­ford prit l’en­ve­loppe comme si elle conte­nait de la dyna­mite. “Mais… j’ai brû­lé les copies. J’ai renoncé.”

“Je sais. J’ai des contacts à Londres aus­si. Ils m’ont dit ce qui s’est pas­sé. Le Forei­gn Office. La pres­sion. Votre capi­tu­la­tion.” Elle souf­fla la fumée. “Je ne vous en veux pas. Vous avez fait ce que vous pouviez.”

“Alors pour­quoi me don­ner ceci maintenant ?”

“Parce que l’his­toire n’est pas finie.” Gine­vra se pen­cha en avant. “Pem­ber­ton a pris sa retraite, c’est vrai. Mais il vit confor­ta­ble­ment à Bath avec sa for­tune de l’o­pium. Graf­ton est tou­jours chef de la police à Sin­ga­pore. Le com­merce conti­nue. Rien n’a changé.”

“Et je suis cen­sé faire quoi ? Le Times n’a pas vou­lu publier. Aucun jour­nal bri­tan­nique ne tou­che­ra à ça.”

“C’est vrai. Mais il y a d’autres jour­naux. D’autres pays.” Elle sou­rit légè­re­ment. “La presse fran­çaise, par exemple. Ils ado­re­raient un scan­dale bri­tan­nique. Sur­tout avec des preuves photographiques.”

Ash­ford la regar­da, com­pre­nant len­te­ment. “Vous vou­lez que je publie en France.”

“Pour­quoi pas ? Vous tra­vaillez pour un jour­nal ici. Vous par­lez fran­çais. Et les Fran­çais ont moins de scru­pules quand il s’a­git d’embarrasser l’Em­pire britannique.”

“Ce serait… ce serait consi­dé­ré comme de la trahison.”

“Par qui ? Par les hommes qui ont étouf­fé votre his­toire ? Par Pem­ber­ton et ses com­plices ?” Gine­vra écra­sa sa ciga­rette. “Ash­ford, vous avez une chance de faire la bonne chose. Une deuxième chance. Peu de gens en ont.”

Ash­ford tint l’en­ve­loppe, sen­tant le poids des plaques photographiques.

“Pour­quoi faites-vous ça ?”

“Parce que j’ai mes propres rai­sons de détes­ter l’Em­pire bri­tan­nique. Parce que j’ai vu trop de cor­rup­tion, trop de men­songes. Et parce que…” Elle hési­ta. “Parce que vous êtes un des rares hommes hon­nêtes que j’ai rencontrés.”

Elle se leva. “Je dois par­tir. Je ne revien­drai pas. Si vous publiez, ne men­tion­nez jamais mon nom. Si vous ne publiez pas, brû­lez les plaques et oubliez cette conversation.”

“Gine­vra…”

“Bonne chance, Tho­mas Ash­ford.” Elle remit son cha­peau. “Quelle que soit votre décision.”

Elle par­tit, et il res­ta seul avec l’enveloppe.

Ash­ford pas­sa une semaine à peser ses options. Publier en France signi­fie­rait deve­nir un paria en Grande-Bre­tagne. Il ne pour­rait jamais ren­trer. Sa car­rière dans la presse bri­tan­nique serait défi­ni­ti­ve­ment terminée.

Mais s’il ne publiait pas, à quoi avait ser­vi tout cela ? Lee Kwan ris­quant sa vie. Lowell l’ai­dant à s’é­chap­per. Gine­vra lui don­nant les preuves.

Et sa propre conscience ?

Le hui­tième jour, il prit ren­dez-vous avec le rédac­teur en chef du Figaro.

Mon­sieur Beau­mont était un homme cor­pu­lent avec une barbe rousse et des yeux vifs. Il lut l’ar­ticle d’A­sh­ford en fumant un cigare, exa­mi­nant les pho­to­gra­phies avec une atten­tion minutieuse.

“C’est explo­sif,” dit-il fina­le­ment. “Abso­lu­ment explo­sif. Si c’est vrai.”

“C’est vrai. J’ai les plaques originales.”

“Les Bri­tan­niques vont hur­ler. Ils vont dire que c’est de la pro­pa­gande française.”

“Lais­sez-les hur­ler. Les preuves parlent d’elles-mêmes.”

Beau­mont réflé­chit, tapo­tant des doigts sur son bureau. “Ça me coû­te­ra mes contacts à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Peut-être même des repré­sailles commerciales.”

“Je com­prends si vous ne vou­lez pas—”

“Je n’ai pas dit ça.” Beau­mont sou­rit. “Merde alors, c’est exac­te­ment le genre d’his­toire que le Figa­ro adore. Nous allons publier. En pre­mière page.”

L’ar­ticle parut trois jours plus tard. Un titre en gros caractères :

“SCAN­DALE COLO­NIAL BRI­TAN­NIQUE : LE TRA­FIC D’O­PIUM À SINGAPORE”

Avec les photographies.

Avec les noms.

Avec tous les détails qu’A­sh­ford avait col­lec­tés pen­dant trois ans.

La réac­tion fut immé­diate et violente.

L’am­bas­sa­deur bri­tan­nique à Paris émit une pro­tes­ta­tion offi­cielle. Le Times publia un démen­ti cin­glant, qua­li­fiant l’ar­ticle de “dif­fa­ma­tion fran­co­phile.” Le Forei­gn Office lan­ça une enquête, non pas sur Pem­ber­ton, mais sur Ash­ford pour “tra­hi­son à la patrie.”

Mais d’autres jour­naux reprirent l’his­toire. Des jour­naux alle­mands, amé­ri­cains, même quelques jour­naux bri­tan­niques indé­pen­dants. Les pho­to­gra­phies étaient trop claires, trop convain­cantes pour être ignorées.

Une semaine après la publi­ca­tion, Pem­ber­ton don­na une inter­view au Times, niant tout, accu­sant Ash­ford de fal­si­fi­ca­tion. Mais sa voix man­quait de convic­tion. Et per­sonne ne pou­vait expli­quer sa retraite soudaine.

Deux semaines plus tard, le Par­le­ment bri­tan­nique ouvrit une enquête offi­cielle sur le com­merce de l’o­pium dans les colo­nies. Pas à cause de l’ar­ticle d’A­sh­ford – offi­ciel­le­ment – mais parce que “cer­taines allé­ga­tions” méri­taient d’être examinées.

Graf­ton fut dis­crè­te­ment muté. Pem­ber­ton mou­rut six mois plus tard, offi­ciel­le­ment d’une crise car­diaque, mais Ash­ford soup­çon­nait autre chose. Peut-être un sui­cide. Peut-être quelque chose de plus sinistre.

ÉPI­LOGUE

Paris, mars 1892

Un an après la publi­ca­tion de l’ar­ticle, Ash­ford était tou­jours à Paris. Il ne tra­vaillait plus pour le Guar­dian – ils l’a­vaient ren­voyé sous pres­sion bri­tan­nique – mais il sur­vi­vait en écri­vant des articles free­lance pour des jour­naux européens.

Il ne pour­rait jamais ren­trer en Angle­terre. Son nom était sur une liste noire. Mais il était libre.

Et il avait dit la vérité.

Un soir de prin­temps, alors qu’il pre­nait un verre dans un café de Mont­par­nasse, quel­qu’un s’as­sit à sa table.

Rudyard Kipling.

“Ash­ford,” dit le jeune écri­vain. “Je me deman­dais si je vous trouverais.”

Ash­ford le regar­da, sur­pris. “Kipling. Que faites-vous à Paris ?”

“J’é­cris un livre. Sur l’Inde, l’Em­pire, toutes ces choses.” Il com­man­da un cognac. “J’ai lu votre article. Dans le Figaro.”

“Et ?”

“C’é­tait… trou­blant. Vous aviez rai­son, bien sûr. Sur l’o­pium, sur Pem­ber­ton, sur tout.” Kipling but une gor­gée. “Mais ça n’a pas chan­gé mon opi­nion sur l’Em­pire. Juste… com­pli­qué les choses.”

“Com­pli­quer les choses n’est pas une mau­vaise chose.”

“Non. Pro­ba­ble­ment pas.” Kipling sou­rit tris­te­ment. “Vous savez, à Sin­ga­pore, cette nuit-là au Raffles, je vous ai pris pour un cynique. Quel­qu’un qui détes­tait l’Em­pire par prin­cipe. Mais main­te­nant, je com­prends. Vous l’ai­miez. Vous vou­liez qu’il soit meilleur. C’est pour ça que vous avez fait ça.”

Ash­ford ne répon­dit pas.

“En tout cas,” conti­nua Kipling, “je vou­lais vous dire… ce que vous avez fait était cou­ra­geux. Stu­pide peut-être, mais cou­ra­geux.” Il se leva. “Pre­nez soin de vous, Ash­ford. Et conti­nuez à écrire. Le monde a besoin de gens comme vous.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul avec son verre.

Deux ans plus tard, Ash­ford apprit par un ami que Lee Kwan était mort. Tué dans une bagarre de rue à Chi­na­town, offi­ciel­le­ment. Mais Ash­ford savait mieux.

Il ne revit jamais Gine­vra Rein­hardt. Par­fois, il lisait des entre­fi­lets dans les jour­naux sur une mys­té­rieuse femme suisse impli­quée dans des intrigues diplo­ma­tiques à Istan­bul, à Vienne, à Shan­ghai. Il se deman­dait si c’é­tait elle.

Lowell prit sa retraite de la Navy en 1895 et s’ins­tal­la en Cor­nouailles. Ils échan­gèrent quelques lettres. Lowell écri­vait qu’il ne regret­tait rien, sauf peut-être de ne pas avoir fait plus.

Quant à Ash­ford, il conti­nua à écrire. Des articles sur la cor­rup­tion, l’in­jus­tice, les abus de pou­voir. Tou­jours depuis l’é­tran­ger. Tou­jours en exil.

Mais il écri­vait la vérité.

Et par­fois, dans les nuits pari­siennes, quand il ne pou­vait pas dor­mir, il repen­sait au Raffles Hotel. À la cha­leur moite. Aux ven­ti­la­teurs pares­seux. Aux boys silen­cieux. À cette atmo­sphère suave et étrange où tout sem­blait pos­sible et rien n’é­tait certain.

Il avait sur­vé­cu. Il avait dit la vérité.

Mais il avait aus­si per­du quelque chose de pré­cieux. Son inno­cence peut-être. Ou sa foi en l’Em­pire qu’il avait autre­fois servi.

Ce qui res­tait était plus com­pli­qué. Plus sombre. Mais peut-être, d’une cer­taine façon, plus vrai.

Et dans cette véri­té impar­faite, ambi­guë, il trou­vait une forme étrange de paix.

FIN

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Cha­pitres 4 à 8

CHA­PITRE 4

Ash­ford sen­tit son sang se gla­cer. À côté de lui, Kipling se leva immédiatement.

“Sir Arthur ! Bien sûr, je vous en prie.”

Pem­ber­ton s’ins­tal­la avec l’ai­sance d’un homme habi­tué à ce qu’on lui cède la place. De près, il était encore plus impo­sant que dans la fume­rie. La soixan­taine bien por­tée, che­veux gris argent, visage tan­né mais dis­tin­gué, yeux bleus per­çants qui ne cil­laient jamais.

“Mis­ter Kipling, tou­jours un plai­sir. Et vous devez être Mis­ter Ash­ford.” Pem­ber­ton ten­dit une main mas­sive. “Arthur Pem­ber­ton. Magis­trat en chef de cette belle colonie.”

Ash­ford ser­ra la main, qui était froide et sèche mal­gré la cha­leur. “Enchan­té.”

“Le major Blake m’a dit que vous étiez jour­na­liste. Pour le Times, c’est bien ça ?”

“Oui.”

“Excellent jour­nal. Très res­pec­té. J’es­père que vous écri­rez de bonnes choses sur Sin­ga­pore. Nous sommes très fiers de ce que nous avons accom­pli ici.”

“J’en suis sûr.”

Pem­ber­ton but une gor­gée de cham­pagne, obser­vant Ash­ford par-des­sus le rebord de son verre. “Vous êtes arri­vé hier soir, je crois ?”

“C’est exact.”

“Et déjà au tra­vail ce matin. J’ai enten­du dire que vous étiez allé à Tan­jong Pagar. Quar­tier fas­ci­nant, n’est-ce pas ? Un peu déla­bré, certes, mais plein de… cou­leur locale.”

Le mes­sage était par­fai­te­ment clair. Pem­ber­ton savait exac­te­ment où il était allé. Graf­ton avait fait son rapport.

“Je fais des repé­rages,” dit Ash­ford en s’ef­for­çant de gar­der une voix neutre.

“Bien sûr, bien sûr. Les jour­na­listes doivent être… exhaus­tifs.” Pem­ber­ton se tour­na vers Kipling. “Et vous, jeune homme ? Tou­jours en train d’é­crire vos his­toires indiennes ?”

“Oui, sir. J’ai publié quelques nou­velles récem­ment dans la Civil and Mili­ta­ry Gazette.”

“Splen­dide. L’Em­pire a besoin d’é­cri­vains qui com­prennent sa gran­deur. Trop de… pes­si­misme ces temps-ci. Trop de gens qui voient des pro­blèmes où il n’y en a pas.”

Kipling acquies­ça avec enthou­siasme. Ash­ford res­ta silencieux.

“Vous savez, Mis­ter Ash­ford,” conti­nua Pem­ber­ton en se tour­nant de nou­veau vers lui, “Sin­ga­pore est un endroit mer­veilleux pour un jour­na­liste. Tant d’his­toires posi­tives à racon­ter. Le déve­lop­pe­ment du port, les écoles que nous construi­sons, les hôpi­taux. Le pro­grès, en somme.”

“Je n’en doute pas.”

“Mais il y a aus­si… com­ment dire… des aspects moins relui­sants. Des cri­mi­nels, des socié­tés secrètes, des tra­fics en tous genres. Des choses que, fran­che­ment, il vaut mieux lais­ser aux auto­ri­tés compétentes.”

“Comme vous.”

“Exac­te­ment.” Pem­ber­ton sou­rit, mais ses yeux res­taient froids. “Mon tra­vail est de main­te­nir l’ordre. Et l’ordre exige par­fois… de la dis­cré­tion. Vous comprenez ?”

“Par­fai­te­ment.”

“Bien.” Pem­ber­ton vida son cham­pagne et se leva. “Je ne veux pas vous déran­ger plus long­temps. Mais si vous avez besoin de quoi que ce soit pen­dant votre séjour – conseils, intro­duc­tions, infor­ma­tions – n’hé­si­tez pas à me faire signe. Je suis tou­jours ravi d’ai­der la presse britannique.”

Il s’é­loi­gna, s’ar­rê­tant à une autre table pour échan­ger des plai­san­te­ries avec un planteur.

Kipling exha­la len­te­ment. “Impres­sion­nant, n’est-ce pas ? Sir Arthur a une telle… présence.”

Ash­ford ne répon­dit pas. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Il les cacha sous la table.

“Vous allez bien ?” deman­da Kipling.

“Juste fati­gué. Le voyage, la chaleur.”

“Vous devriez vous repo­ser. Sin­ga­pore peut être épui­sant pour les nou­veaux arrivants.”

Ash­ford consul­ta sa montre. Neuf heures et demie. Il avait encore le temps.

“Vous avez rai­son. Je vais monter.”

“Bonne nuit, alors. Et… écou­tez, je ne vou­lais pas sem­bler mora­li­sa­teur tout à l’heure. Votre article sur l’o­pium. Si vous le faites, j’ai­me­rais le lire. Vraiment.”

Ash­ford lui ser­ra la main. “Mer­ci.”

Il quit­ta la salle à man­ger, mon­ta l’es­ca­lier vers sa chambre. Dans le cou­loir, il croi­sa un boy qui pous­sa un cha­riot de linge. L’homme ne le regar­da même pas.

Une fois dans sa chambre, Ash­ford ver­rouilla la porte et s’a­dos­sa contre elle, res­pi­rant profondément.

Pem­ber­ton savait. Pem­ber­ton avait joué avec lui comme un chat avec une sou­ris. L’a­ver­tis­se­ment n’au­rait pas pu être plus clair.

Mais il était allé trop loin pour recu­ler maintenant.

Il sor­tit son appa­reil pho­to­gra­phique de l’ar­moire, véri­fia une der­nière fois le méca­nisme. Les deux plaques étaient en place. Il glis­sa l’ap­pa­reil dans une sacoche de cuir.

Puis il attendit.

À dix heures et demie, il étei­gnit la lampe, ouvrit la fenêtre, et se glis­sa sur le bal­con. De là, il pou­vait des­cendre le long d’un treillis cou­vert de bou­gain­vil­liers jus­qu’au jardin.

Il atter­rit sans bruit sur l’herbe humide. Le jar­din était désert. Les lumières du Raffles brillaient dans son dos, mais per­sonne ne sem­blait le surveiller.

Il se fau­fi­la le long du mur, attei­gnit la rue laté­rale, héla un pousse-pousse qui passait.

“Tan­jong Pagar,” mur­mu­ra-t-il. “Le vieux quai. Et vite.”

Le conduc­teur le regar­da bizar­re­ment mais ne dit rien. La voi­ture s’é­lan­ça dans la nuit.

Les rues de Sin­ga­pore étaient presque désertes à cette heure. Quelques lan­ternes rouges de fume­ries d’o­pium. Des chiens errants. Un ivrogne qui titubait.

Puis les entre­pôts aban­don­nés, les docks silencieux.

Le vieux quai.

Ash­ford des­cen­dit, paya le conduc­teur. “Ne m’at­ten­dez pas.”

Il s’en­fon­ça dans l’ombre.

L’en­tre­pôt qu’il avait repé­ré le matin était tou­jours là, fenêtres bri­sées comme des yeux aveugles. Il se glis­sa à l’in­té­rieur, grim­pa un esca­lier bran­lant jus­qu’au pre­mier étage.

De là, il avait une vue par­faite sur le quai.

Et il attendit.

Minuit appro­chait quand il enten­dit des voix.

Des lan­ternes appa­rurent dans l’obs­cu­ri­té. Trois, quatre, cinq hommes qui avan­çaient le long du quai. Tous en cos­tume euro­péen. Tous bri­tan­niques, à en juger par leurs silhouettes.

Puis d’autres arri­vèrent. Des Chi­nois cette fois, por­tant des caisses. Beau­coup de caisses.

Et enfin, glis­sant silen­cieu­se­ment sur l’eau noire, une jonque chi­noise qui accos­ta au quai délabré.

Ash­ford sou­le­va son appa­reil pho­to­gra­phique, les mains tremblantes.

La scène en des­sous était par­fai­te­ment claire main­te­nant. Les caisses étaient trans­fé­rées de la jonque aux coo­lies chi­nois. Les hommes en cos­tume super­vi­saient l’o­pé­ra­tion, véri­fiant des mani­festes à la lumière des lanternes.

Et là, au centre du groupe, don­nant des ordres d’une voix calme et autoritaire :

Sir Arthur Pemberton.

Ash­ford prit sa pre­mière pho­to­gra­phie. Le flash illu­mi­na briè­ve­ment l’entrepôt.

En bas, les hommes se figèrent.

“What was that?” La voix de Pem­ber­ton, sou­dain tendue.

Ash­ford ne per­dit pas de temps. Il prit sa deuxième et der­nière pho­to­gra­phie, puis se rua vers l’escalier.

Des cris écla­tèrent en des­sous. Des bruits de course.

Il déva­la les marches, man­qua de tom­ber, se rat­tra­pa au mur. Sor­tit de l’en­tre­pôt par une porte laté­rale qu’il avait repé­rée le matin.

“There! Someo­ne’s running!”

Des coups de feu cla­quèrent dans la nuit. Une balle sif­fla près de sa tête, s’en­fon­ça dans un mur de bois avec un bruit sourd.

Ash­ford cou­rait comme il n’a­vait jamais cou­ru. Ses pou­mons brû­laient. Son cœur cognait dans sa poi­trine. La sacoche avec l’ap­pa­reil bat­tait contre sa hanche.

Il se jeta dans une ruelle entre deux entre­pôts. D’autres coups de feu. Des voix qui hur­laient en anglais et en chinois.

La ruelle débou­chait sur une rue plus large. Il la tra­ver­sa, plon­gea dans un autre pas­sage. Puis un autre.

Il cou­rait sans savoir où il allait, gui­dé seule­ment par l’ins­tinct de survie.

Fina­le­ment, épui­sé, il s’ef­fon­dra contre un mur, hale­tant. Autour de lui, le silence. Ses pour­sui­vants avaient aban­don­né ou per­du sa trace.

Il res­ta là de longues minutes, essayant de reprendre son souffle, de cal­mer les trem­ble­ments de son corps.

Il avait les preuves. Les pho­to­gra­phies. Pem­ber­ton en fla­grant délit.

Mais main­te­nant, il devait sor­tir de cette ville vivant.

CHA­PITRE 5

Ash­ford mar­cha pen­dant des heures dans les rues noc­turnes de Sin­ga­pore, évi­tant les grandes artères, se cachant dans l’ombre chaque fois qu’il enten­dait des pas. La ville était un laby­rinthe hos­tile. Chaque coin de rue pou­vait cacher un dan­ger. Chaque sil­houette était poten­tiel­le­ment un ennemi.

L’aube com­men­çait à blan­chir le ciel quand il se retrou­va près du Raffles. Il était sale, trem­pé de sueur, ses vête­ments déchi­rés. Mais il était vivant.

Et il avait tou­jours l’ap­pa­reil photographique.

Il ne pou­vait pas ren­trer par la porte prin­ci­pale. Trop ris­qué. Il contour­na l’hô­tel, grim­pa de nou­veau le long du treillis jus­qu’à son balcon.

Sa chambre était exac­te­ment comme il l’a­vait laissée.

Non. Pas exactement.

Sur son oreiller, il y avait une enve­loppe blanche.

Les mains trem­blantes, il la ramas­sa. Pas de nom des­sus. Il l’ouvrit.

Une seule phrase, écrite d’une écri­ture élégante :

“Vous avez jus­qu’à demain soir pour quit­ter Sin­ga­pore. Après, je ne pour­rai plus vous pro­té­ger. — G.R.”

Gine­vra Reinhardt.

Ash­ford s’as­sit lour­de­ment sur le lit. Elle savait. Elle savait ce qu’il avait fait. Com­ment ? Et que vou­lait-elle dire par “vous protéger” ?

Il n’a­vait pas le temps de réflé­chir à ça maintenant.

Il sor­tit les plaques pho­to­gra­phiques de l’ap­pa­reil avec des gestes pré­cieux. Dans la lumière grise de l’aube, il ne pou­vait pas voir si les images étaient bonnes. Il fau­drait les faire développer.

Mais où ? Dans quel labo­ra­toire de cette ville pou­vait-il faire confiance ?

Il cacha les plaques avec ses notes, se lava rapi­de­ment, chan­gea de vêtements.

Sept heures du matin. Le bureau de poste ouvrait à huit heures. Il pou­vait envoyer les plaques à Londres par cour­rier express. Trois jours, peut-être quatre.

Trop long.

Il devait sor­tir de Sin­ga­pore. Aujourd’hui.

Il des­cen­dit pour le petit déjeu­ner, essayant de paraître nor­mal mal­gré l’é­pui­se­ment et la peur qui ron­geaient ses nerfs.

La salle à man­ger était à moi­tié vide. Quelques plan­teurs, une famille de voya­geurs européens.

Et, dans son coin habi­tuel, Gine­vra Reinhardt.

Leurs regards se croi­sèrent. Elle fit un léger mou­ve­ment de tête vers le jardin.

Ash­ford ter­mi­na son café rapi­de­ment et sor­tit. Elle était déjà là, sous le fran­gi­pa­nier, fumant une ciga­rette dans un long fume-ciga­rette en ivoire.

“Vous êtes fou,” dit-elle sans pré­am­bule quand il s’ap­pro­cha. “Com­plè­te­ment fou.”

“Vous m’a­vez lais­sé un message.”

“Pour vous sau­ver la vie. Pem­ber­ton est furieux. Il a mis toute la police sur vos traces. Si Graf­ton vous trouve…”

“Com­ment savez-vous tout ça ?”

Elle souf­fla une volute de fumée. “J’ai mes sources. Disons que… je ne suis pas la seule à sur­veiller Pemberton.”

“Vous êtes une espionne.”

“Appe­lons ça plu­tôt une… obser­va­trice inté­res­sée.” Elle écra­sa sa ciga­rette. “Peu importe. Ce qui compte, c’est que vous devez par­tir. Aujourd’hui.”

“J’ai les photographies.”

“Je sais. C’est pour ça qu’ils veulent vous tuer.”

“Je dois les faire déve­lop­per. Les envoyer à Londres.”

Gine­vra le regar­da comme s’il était un enfant par­ti­cu­liè­re­ment lent. “Vous ne pour­rez jamais sor­tir de Sin­ga­pore avec ces plaques. Graf­ton fouille déjà tous les bateaux. Toutes les dili­gences. Tous les trains.”

Ash­ford sen­tit le déses­poir le gagner. “Alors quoi ? J’a­ban­donne tout ?”

“Non.” Gine­vra sem­bla prendre une déci­sion. “Don­nez-moi les plaques.”

“Quoi ?”

“Don­nez-moi les plaques. Je peux les faire sor­tir. J’ai… des arran­ge­ments. Des contacts. Les Suisses sont très doués pour faire pas­ser des choses discrètement.”

“Pour­quoi m’aideriez-vous ?”

“Parce que Pem­ber­ton et ses sem­blables méritent d’être expo­sés. Et parce que…” Elle hési­ta. “Parce que j’ai mes propres rai­sons de vou­loir voir cet empire de men­songes s’effondrer.”

Ash­ford la regar­da dans les yeux. Pou­vait-il lui faire confiance ? Avait-il le choix ?

“Com­ment je sais que vous ne tra­vaillez pas pour Pemberton ?”

“Vous ne le savez pas. Vous devez faire un pari.” Elle ten­dit la main. “Les plaques. Maintenant.”

Ash­ford hési­ta encore un long moment. Puis il sor­tit les deux plaques pho­to­gra­phiques de sa poche inté­rieure et les lui donna.

Gine­vra les glis­sa dans son sac avec une dex­té­ri­té qui tra­his­sait l’ha­bi­tude. “Bien. Main­te­nant, écou­tez-moi atten­ti­ve­ment. Ce soir, un bateau part pour Penang. Le Duchess of York. Soyez à bord. Ne pre­nez rien avec vous, juste de l’argent. Ache­tez votre billet sous un faux nom.”

“Et mes notes ? Mes affaires ?”

“Oubliez-les. Vous êtes un homme mort si vous res­tez une minute de plus que nécessaire.”

“Gine­vra…”

“Ne me remer­ciez pas. Et ne pen­sez pas que je fais ça par bon­té d’âme.” Elle se diri­gea vers l’hô­tel, puis se retour­na. “Une der­nière chose. Le capi­taine Lowell. Vous le connaissez ?”

“On a par­lé une fois.”

“Il part aus­si ce soir. Pour Penang, jus­te­ment. Son navire y fait escale. Si vous avez besoin d’un allié…”

Elle dis­pa­rut avant qu’il puisse répondre.

Ash­ford res­ta seul dans le jar­din, sen­tant le poids de l’é­pui­se­ment et de la peur s’a­battre sur lui.

Un jour. Il devait tenir un jour de plus.

CHA­PITRE 6

Le reste de la mati­née pas­sa dans une brume de para­noïa. Ash­ford res­ta dans sa chambre, sur­sau­tant à chaque bruit. À midi, on frap­pa à sa porte.

“Hou­se­kee­ping, sir.”

Il ouvrit. Un boy avec des draps propres. L’homme entra, chan­gea le lit avec des gestes méca­niques. Mais ses yeux balayaient la pièce, cher­chant quelque chose.

Quand il fut par­ti, Ash­ford véri­fia. Ses notes étaient tou­jours cachées. Mais on avait clai­re­ment fouillé l’ar­moire. Dépla­cé ses affaires.

Ils cher­chaient les plaques photographiques.

L’a­près-midi s’é­ti­ra inter­mi­na­ble­ment. Ash­ford des­cen­dit déjeu­ner, croi­sant Blake dans le hall. Le major lui adres­sa un sou­rire gla­cial mais ne dit rien.

Vers quatre heures, il alla au bureau de poste, envoya un télé­gramme cryp­té à son rédac­teur en chef : “PREUVES EN ROUTE STOP QUITTE SIN­GA­PORE STOP ASHFORD”

Puis il retour­na au Raffles, mon­ta dans sa chambre, attendit.

À six heures, il des­cen­dit au bar. Il avait besoin d’un verre. Peut-être plusieurs.

Lowell était déjà là, ins­tal­lé à sa place habi­tuelle avec un gin.

“Ash­ford,” dit-il quand le jour­na­liste s’ap­pro­cha. “You look ter­rible. Worse than yesterday.”

“Rough couple of days.”

“I can ima­gine.” Lowell fit signe au bar­man. “Whis­ky pour mon ami. Double.”

Ils burent en silence pen­dant quelques minutes. Autour d’eux, le bar se rem­plis­sait. Des voix, des rires, le tin­te­ment des verres.

“I’m lea­ving tonight,” dit fina­le­ment Lowell. “Back to the Invin­cible. We sail for Penang at ten.”

Ash­ford le regar­da. Était-ce une coïn­ci­dence ? Ou Gine­vra avait-elle arran­gé ça aussi ?

“That’s… conve­nient.”

Lowell haus­sa les sour­cils. “Conve­nient for whom ?”

“For me. Je dois quit­ter Sin­ga­pore. Ce soir.”

“I see.” Lowell but une longue gor­gée. “Woman trouble ?”

“You could say that. Though not the kind you think.”

“Debts ?”

“Some­thing like that.”

Lowell le regar­da atten­ti­ve­ment. “You’re not very good at lying, Ash­ford. Wha­te­ver you’ve done, it’s big­ger than gam­bling or women.”

Ash­ford ne répon­dit pas.

“Well,” dit Lowell après un moment, “I don’t par­ti­cu­lar­ly care. If you need pas­sage to Penang, you can come aboard. I’ll tell them you’re a jour­na­list doing a sto­ry on the Navy. Won’t even charge you.”

“Pour­quoi m’aidez-vous ?”

“Because I like you. And because…” Lowell sou­rit amè­re­ment, “fuck Pem­ber­ton and eve­ry­thing he represents.”

Ash­ford sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poi­trine. “Vous savez.”

“I know lots of things. I know Pem­ber­ton runs half the opium trade in Sin­ga­pore. I know Graf­ton kills people who ask too many ques­tions. I know this whole bloo­dy empire is built on cor­rup­tion and vio­lence.” Il vida son verre. “But what can I do ? I’m just a Navy cap­tain. I fol­low orders.”

“You could—”

“Could what ? Tes­ti­fy ? Write a report ? I’d be cashie­red and dead within a week.” Lowell se leva. “We sail at ten. Be at the dock by nine. Don’t bring lug­gage. Don’t be fol­lo­wed. And for God’s sake, don’t tell anyone where you’re going.”

“Thank you.”

“Don’t thank me yet. We’re not out of Singapore.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul au bar.

CHA­PITRE 7

À huit heures, Ash­ford mon­ta dans sa chambre pour la der­nière fois. Il prit seule­ment son argent, son car­net de notes qu’il glis­sa dans sa poche inté­rieure, et un revol­ver qu’il avait ache­té à Hong Kong et qu’il n’a­vait jamais utilisé.

Il véri­fia l’arme. Six balles. Il espé­rait ne pas avoir à s’en servir.

Par la fenêtre, il vit que la nuit était tom­bée. Des lan­ternes s’al­lu­maient dans les rues. Sin­ga­pore se pré­pa­rait pour une autre nuit tropicale.

Il allait par­tir quand il remar­qua quelque chose sur son bureau.

Une enve­loppe. Encore une.

Il l’ou­vrit. Cette fois, c’é­tait une carte de visite.

“Rudyard Kipling, Jour­na­list & Author”

Et au dos, grif­fon­né à la hâte : “Je sais ce que vous avez fait. Je sais pour­quoi. Bon cou­rage. — R.K.”

Ash­ford res­ta immo­bile un moment, tenant la carte. Kipling savait. Com­ment ? Avait-il devi­né ? Ou quel­qu’un le lui avait-il dit ?

Peu impor­tait maintenant.

Il glis­sa la carte dans sa poche avec ses notes, étei­gnit la lampe, et sortit.

Le cou­loir était désert. Il des­cen­dit l’es­ca­lier laté­ral, celui qu’u­ti­li­saient les domes­tiques. Personne.

Il attei­gnit le hall. Tighe était à son bureau, par­lant avec un client. Il ne leva pas les yeux.

Ash­ford sor­tit par une porte laté­rale qui don­nait sur une ruelle.

La nuit était chaude, humide, char­gée d’o­deurs de jas­min et d’or­dures. Il mar­cha vite, évi­tant les grandes rues, se fon­dant dans l’ombre.

Les docks n’é­taient pas loin. Dix minutes de marche.

Mais ce furent les dix minutes les plus longues de sa vie.

Chaque bruit le fai­sait sur­sau­ter. Chaque sil­houette était un enne­mi poten­tiel. Il sen­tait le poids du revol­ver contre sa hanche, froid et rassurant.

Il tour­na un coin de rue et se figea.

Trois hommes se tenaient devant lui. Chi­nois, vêtus de noir, visages impassibles.

Des membres d’une socié­té secrète. Peut-être enga­gés par Pem­ber­ton. Peut-être agis­sant pour leur propre compte.

L’un d’eux sor­tit un couteau.

Ash­ford por­ta la main à son revol­ver, mais avant qu’il puisse le sor­tir, une voix reten­tit dans l’obscurité.

“Leave him.”

Les trois hommes se retour­nèrent. Une sil­houette émer­gea de l’ombre. Lee Kwan.

L’in­for­ma­teur qu’A­sh­ford croyait mort ou disparu.

Les trois hommes hési­tèrent. Lee Kwan par­la rapi­de­ment en dia­lecte. Il y eut un échange ten­du. Puis, inex­pli­ca­ble­ment, les trois hommes ren­gai­nèrent leurs armes et s’éloignèrent.

Lee Kwan s’ap­pro­cha d’A­sh­ford. Son visage por­tait des ecchy­moses récentes. Il avait été battu.

“Mis­ter Ash­ford,” dit-il avec son anglais hési­tant. “You should not be here.”

“Lee Kwan. Je pen­sais… je pen­sais que Pem­ber­ton t’avait…”

“He tried. But I hide. I know people. Secret people.” Il jeta un coup d’œil par-des­sus son épaule. “You must go. Now. Those men, they will come back.”

“Pour­quoi m’as-tu aidé ?”

Lee Kwan sou­rit tris­te­ment. “You try to stop bad men. You try to tell truth. Is good thing. Dan­ge­rous, but good.”

“Viens avec moi. Pem­ber­ton te tue­ra si tu restes.”

“No. Sin­ga­pore is my home. I stay. I hide. I wait.” Il pous­sa Ash­ford dou­ce­ment. “Go. Your ship is waiting.”

Ash­ford hési­ta, puis ser­ra la main de Lee Kwan. “Mer­ci.”

“Go!”

Ash­ford courut.

Les docks appa­rurent devant lui. Des navires ali­gnés le long des quais, lan­ternes se balan­çant dans la brise noc­turne. Odeur de gou­dron, de sel, de poisson.

Il cher­cha le HMS Invin­cible. Là. Un croi­seur impo­sant, pavillon bri­tan­nique flot­tant mollement.

Il mon­ta la pas­se­relle en cou­rant. Un marin de garde le défia.

“Cap­tain Lowell m’at­tend,” hale­ta Ashford.

Le marin hési­ta, puis fit signe à quel­qu’un. Quelques minutes plus tard, Lowell apparut.

“Cut­ting it close, Ashford.”

“Déso­lé. J’ai été… retardé.”

“Well, you’re here now. Come.”

Lowell le condui­sit à tra­vers le navire, jus­qu’à une petite cabine près de la salle des machines.

“Vous res­te­rez ici. Ne sor­tez pas avant qu’on soit en mer. Compris ?”

“Com­pris.”

“Good.” Lowell allait par­tir, puis se retour­na. “Wha­te­ver you did, Ash­ford… I hope it was worth it.”

“Moi aus­si.”

Lowell refer­ma la porte. Ash­ford enten­dit le ver­rou tour­ner de l’extérieur.

Il était pri­son­nier. Mais c’é­tait pour sa sécurité.

Il s’as­sit sur la cou­chette étroite, écou­tant les bruits du navire. Des voix de marins. Des pas sur le pont. Le cla­po­tis de l’eau contre la coque.

Puis, vers dix heures, un sif­fle­ment stri­dent. Le gron­de­ment des machines. Le navire se mit à vibrer.

Ils par­taient.

Ash­ford fer­ma les yeux, sen­tant les larmes de sou­la­ge­ment cou­ler sur ses joues.

Il était vivant. Il avait survécu.

Mais à quel prix ?

CHA­PITRE 8

Le voyage vers Penang dura trois jours. Ash­ford res­ta confi­né dans sa cabine, ne sor­tant que pour les repas dans la salle des offi­ciers où per­sonne ne lui posait de ques­tions. Lowell avait mani­fes­te­ment don­né des instructions.

Le troi­sième jour, le capi­taine vint le trouver.

“Nous arri­vons à Penang dans deux heures. Vous avez des plans ?”

Ash­ford secoua la tête. “Pas vrai­ment. Retour­ner à Londres, je sup­pose. Publier mon article.”

“Si vous y arri­vez vivant.” Lowell s’as­sit sur la cou­chette. “Pem­ber­ton a des contacts par­tout en Asie. Même à Londres, pro­ba­ble­ment. Vous n’êtes pas en sécurité.”

“Je sais.”

“Il y a un bateau fran­çais qui part de Penang pour Mar­seille dans une semaine. Le Bre­tagne. Je connais le capi­taine. Il vous pren­dra sans poser de questions.”

“Mer­ci. Pour tout.”

Lowell se leva. “Ne me remer­ciez pas. Je n’ai fait que mon devoir d’An­glais. Même si c’est un devoir que peu com­prennent.” Il ten­dit la main. “Bonne chance, Ash­ford. Et soyez prudent.”

Penang était une île ver­doyante, moins fré­né­tique que Sin­ga­pore. Ash­ford des­cen­dit au Eas­tern & Orien­tal Hotel, un éta­blis­se­ment colo­nial élé­gant mais moins oppres­sant que le Raffles.

Il envoya un télé­gramme à Londres :

“ARRI­VÉ PENANG STOP PREUVES EN ROUTE STOP REN­TRE­RAI VIA MAR­SEILLE STOP ASHFORD”

Puis il attendit.

Les jours pas­saient avec une len­teur exas­pé­rante. Il lisait les jour­naux, cher­chant des nou­velles de Sin­ga­pore. Rien. Pem­ber­ton contrô­lait la presse locale.

Le cin­quième jour, on frap­pa à sa porte.

Un boy de l’hô­tel tenait un paquet.

“Pour vous, sir. Livré ce matin.”

Ash­ford prit le paquet, don­na un pour­boire au boy. Une fois seul, il l’ou­vrit avec des mains tremblantes.

À l’in­té­rieur, deux pho­to­gra­phies développées.

Les siennes.

Elles étaient par­faites. Nettes, claires, incon­tes­tables. On voyait Pem­ber­ton super­vi­sant le déchar­ge­ment des caisses d’o­pium. On voyait les autres hommes, dont cer­tains que Ash­ford recon­nais­sait – des magis­trats, des offi­ciers de police, des mar­chands respectables.

Et avec les pho­to­gra­phies, un mot :

“Comme pro­mis. Les plaques ori­gi­nales sont en sécu­ri­té. Uti­li­sez ces copies pour votre article. Ne me contac­tez jamais. Ne me cher­chez jamais. Nous ne nous sommes jamais ren­con­trées. — G.R.”

Ash­ford tint les pho­to­gra­phies comme des reliques sacrées. Gine­vra avait tenu parole. Il avait ses preuves.

Il pou­vait écrire son article.

Il pas­sa les deux jours sui­vants à rédi­ger. Les mots cou­laient avec une flui­di­té fié­vreuse. Trois ans d’en­quête conden­sés en cinq mille mots. Les faits, les noms, les dates. Et main­te­nant, les preuves photographiques.

C’é­tait explo­sif. Ça détrui­rait des car­rières. Peut-être même ébran­le­rait l’ad­mi­nis­tra­tion coloniale.

Mais c’é­tait la vérité.

Le hui­tième jour, il embar­qua sur le Bre­tagne. Un car­go fran­çais qui sen­tait le vin et le tabac. Le capi­taine, un Mar­seillais bour­ru, le regar­da à peine.

“Lowell m’a dit que vous cher­chiez un pas­sage. Ça vous coû­te­ra cin­quante livres.”

“Pas de problème.”

“Et vous res­tez en cabine. Pas de ques­tions. Pas de problèmes.”

“Com­pris.”

La tra­ver­sée dura six semaines. L’O­céan Indien, le Canal de Suez, la Médi­ter­ra­née. Ash­ford res­ta la plu­part du temps enfer­mé, reli­sant son article, le polis­sant, l’améliorant.

Par­fois, la nuit, il rêvait de Sin­ga­pore. De la fume­rie d’o­pium. Du sou­rire de Pem­ber­ton. Des coups de feu au vieux quai. Du visage de Lee Kwan dans l’obscurité.

Il se réveillait en sueur, haletant.

Mais chaque jour le rap­pro­chait de Londres. De la sécu­ri­té. De la pos­si­bi­li­té de publier son histoire.

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Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 1 à 3

PRO­LOGUE

La fumée d’o­pium pos­sé­dait une dou­ceur par­ti­cu­lière, presque sucrée, qui s’ac­cro­chait aux vête­ments et aux che­veux pen­dant des jours. Tho­mas Ash­ford connais­sait cette odeur depuis Bom­bay, depuis les ruelles de Hong Kong, mais ce soir-là, dans les pro­fon­deurs de Chi­na­town à Sin­ga­pore, elle lui sem­blait plus épaisse, plus lourde, comme char­gée de menace.

Il avait sui­vi Lee Kwan à tra­vers un dédale de pas­sages étroits où les lan­ternes rouges jetaient des ombres mou­vantes sur les murs de bois noir­ci. Lee Kwan était son infor­ma­teur depuis trois semaines, un petit homme ner­veux qui tra­vaillait dans les entre­pôts du port et qui, pour quelques dol­lars, mur­mu­rait des noms, des dates, des car­gai­sons. Ce soir, il avait pro­mis quelque chose d’im­por­tant. “Some­thing big, Mis­ter Ash­ford. Very big. But dangerous.”

La fume­rie se trou­vait au pre­mier étage d’une mai­son dont l’es­ca­lier grin­çait sous leurs pas. Une odeur de bois pour­ri se mêlait à celle de l’o­pium. Lee Kwan pous­sa une porte qui don­nait sur une vaste pièce fai­ble­ment éclai­rée. Des corps étaient allon­gés sur des nattes, cer­tains immo­biles comme des cadavres, d’autres mur­mu­rant dans des dia­lectes incom­pré­hen­sibles. Les ven­ti­la­teurs de bam­bou tour­naient pares­seu­se­ment au pla­fond, bras­sant la fumée sans jamais la dissiper.

“Ici,” chu­cho­ta Lee Kwan en dési­gnant un coin sombre.

Ils s’ins­tal­lèrent sur une natte cras­seuse. Un vieil homme appa­rut avec une pipe et des bou­lettes d’o­pium. Ash­ford fit mine de fumer – il avait appris à tenir la pipe sans vrai­ment inha­ler – tan­dis que Lee Kwan par­lait à voix basse en malais avec le vieil homme. De l’argent chan­gea de main.

“La car­gai­son de la Miner­va,” mur­mu­ra fina­le­ment Lee Kwan en anglais. “Elle arrive demain soir. Mais pas aux docks offi­ciels. À Tan­jong Pagar, l’an­cien quai.”

Ash­ford notait men­ta­le­ment chaque détail. La Miner­va était un clip­per bri­tan­nique dont le mani­feste offi­ciel men­tion­nait du thé et des épices. Mais Lee Kwan pré­ten­dait qu’elle trans­por­tait trois tonnes d’o­pium brut des­ti­nées aux fume­ries clan­des­tines de la colonie.

“Et les noms ?” deman­da Ash­ford. “Qui orga­nise ça ?”

Lee Kwan hési­ta. Dans la pénombre, ses yeux brillaient de peur. “Big names, Mis­ter Ash­ford. Very big. Colo­nial Office. Police also.”

Un fris­son par­cou­rut l’é­chine d’A­sh­ford. Ce n’é­tait plus une simple his­toire de contre­bande. Si Lee Kwan disait vrai, c’é­tait toute la struc­ture colo­niale de Sin­ga­pore qui était compromise.

“Don­nez-moi des noms pré­cis,” insista-t-il.

Lee Kwan allait répondre quand son regard se figea. Il fixait quelque chose der­rière l’é­paule d’A­sh­ford. Sa bouche s’ou­vrit légè­re­ment, mais aucun son n’en sortit.

Ash­ford se retour­na lentement.

Dans l’en­ca­dre­ment d’une porte qu’il n’a­vait pas remar­quée, se tenait un homme de haute taille, vêtu d’un cos­tume blanc impec­cable qui contras­tait vio­lem­ment avec la sale­té ambiante. Même dans la pénombre, Ash­ford recon­nut le visage. Sir Arthur Pem­ber­ton, magis­trat en chef de la colo­nie, membre émi­nent du Sin­ga­pore Club, pilier de la socié­té britannique.

Leurs regards se croi­sèrent pen­dant une frac­tion de seconde. Pem­ber­ton ne mani­fes­ta aucune sur­prise, aucune gêne. Au contraire, un léger sou­rire éti­ra ses lèvres. Puis il dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té d’un cou­loir laté­ral, ava­lé par la fumée.

Quand Ash­ford se retour­na vers Lee Kwan, la natte était vide. Son infor­ma­teur s’é­tait éva­po­ré aus­si silen­cieu­se­ment qu’un fantôme.

Il res­ta seul, entou­ré de fumeurs d’o­pium indif­fé­rents, avec la cer­ti­tude gla­cée qu’il venait de com­mettre une ter­rible erreur. Pem­ber­ton l’a­vait vu. Pem­ber­ton savait qu’il enquê­tait. Et Pem­ber­ton était assez puis­sant pour faire dis­pa­raître un jour­na­liste gênant dans les eaux noires du port de Singapore.

Ash­ford se leva, essayant de maî­tri­ser le trem­ble­ment de ses mains. Il des­cen­dit l’es­ca­lier quatre à quatre et se retrou­va dans la ruelle. La nuit tro­pi­cale était étouf­fante, char­gée d’hu­mi­di­té. Des chiens errants fouillaient des ordures. Au loin, on enten­dait les gongs d’un temple chinois.

Il mar­cha vite, sans but pré­cis, sim­ple­ment pour s’é­loi­gner. Ses pen­sées tour­naient fré­né­ti­que­ment. Il devait mettre ses notes en sûre­té. Envoyer un télé­gramme au Times. Peut-être même quit­ter Sin­ga­pore par le pro­chain bateau.

Mais non. S’il par­tait main­te­nant, l’his­toire mour­rait avec son départ. Et c’é­tait pré­ci­sé­ment ce que Pem­ber­ton et ses com­plices souhaitaient.

Il lui fal­lait un endroit sûr. Un lieu où même Pem­ber­ton n’o­se­rait pas agir trop ouvertement.

Le Raffles Hotel.

L’é­ta­blis­se­ment le plus res­pec­table de la colo­nie, fré­quen­té par les offi­ciers, les plan­teurs, les mar­chands de haut rang. Un sanc­tuaire de res­pec­ta­bi­li­té bri­tan­nique au cœur de cette ville étrange et dangereuse.

Ash­ford héla un pousse-pousse. “Raffles Hotel,” dit-il au conduc­teur chinois.

Tan­dis que la voi­ture légère filait dans les rues noc­turnes, il jeta un regard par-des­sus son épaule. Per­sonne ne sem­blait le suivre. Mais dans cette ville où tout le monde avait des yeux, où chaque domes­tique pou­vait être un infor­ma­teur, où les murs eux-mêmes sem­blaient mur­mu­rer des secrets, com­ment en être certain ?

La façade blanche du Raffles appa­rut enfin, illu­mi­née comme un phare dans l’obs­cu­ri­té tro­pi­cale. Ash­ford paya le conduc­teur et gra­vit les marches. Un door­man sikh en uni­forme impec­cable lui ouvrit la porte avec un salut militaire.

À l’in­té­rieur, tout était lumière, fraî­cheur, civi­li­sa­tion. Des ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond. Des pal­miers en pot déco­raient le hall. On enten­dait le tin­te­ment des verres et des rires dis­crets venant du bar.

Ash­ford s’ap­pro­cha de la récep­tion. Un employé chi­nois en veste blanche lui sou­rit poliment.

“Je vou­drais une chambre,” dit Ash­ford. “Pour une semaine au moins.”

“Cer­tai­ne­ment, sir. Votre nom ?”

“Tho­mas Ash­ford. Du Times de Londres.”

L’employé nota soi­gneu­se­ment. “Bien­ve­nue au Raffles, Mis­ter Ashford.”

Ash­ford signa le registre d’une main qui trem­blait encore légè­re­ment. Il était en sécu­ri­té main­te­nant. Du moins le croyait-il.

Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que Sir Arthur Pem­ber­ton était éga­le­ment résident per­ma­nent du Raffles Hotel, et que sa suite se trou­vait exac­te­ment deux étages au-des­sus de la chambre qu’on venait d’at­tri­buer au jeune journaliste.

CHA­PITRE 1

Le boy qui condui­sit Ash­ford à sa chambre était un jeune Chi­nois au visage impas­sible. Il por­tait la veste blanche impec­cable du Raffles, ses pieds nus glis­saient silen­cieu­se­ment sur le par­quet ciré. Il ne dit pas un mot pen­dant toute la mon­tée des esca­liers, se conten­tant de hocher la tête quand Ash­ford lui ten­dit un pourboire.

La chambre se trou­vait au deuxième étage, don­nant sur Beach Road. Elle était spa­cieuse, meu­blée sim­ple­ment mais avec goût : un lit à bal­da­quin dra­pé de mous­ti­quaire, une armoire en teck sombre, un bureau près de la fenêtre, deux fau­teuils en rotin. Un ven­ti­la­teur tour­nait len­te­ment au pla­fond, bras­sant l’air chaud sans vrai­ment le rafraî­chir. Par la fenêtre ouverte, on enten­dait les bruits noc­turnes de Sin­ga­pore : des voix chi­noises dans la rue, le rou­le­ment loin­tain d’un pousse-pousse, le cri d’un oiseau tropical.

Ash­ford posa sa valise sur le lit et s’as­sit lour­de­ment dans un fau­teuil. Ses mains trem­blaient encore. Il fer­ma les yeux, essayant de ralen­tir les bat­te­ments de son cœur.

Le visage de Pem­ber­ton dans la fume­rie. Ce sou­rire. Cette absence totale de surprise.

Cela signi­fiait quoi exac­te­ment ? Que Pem­ber­ton savait qu’A­sh­ford enquê­tait sur lui depuis le début ? Que Lee Kwan l’a­vait tra­hi ? Ou sim­ple­ment que dans cette ville où tout le monde espion­nait tout le monde, rien ne res­tait secret bien longtemps ?

Il se leva, ver­rouilla la porte, tira les rideaux. Puis il ouvrit sa valise et en sor­tit un car­net de cuir usé. Ses notes. Trois mois d’en­quête minu­tieuse, de recou­pe­ments, de noms col­lec­tés dans les ports entre Bom­bay et Sin­ga­pore. Des car­gai­sons fan­tômes. Des mani­festes fal­si­fiés. Des socié­tés écrans enre­gis­trées à Londres mais contrô­lées depuis l’O­rient. Et main­te­nant, grâce à Lee Kwan, une date pré­cise : demain soir, la Miner­va, le vieux quai de Tan­jong Pagar.

S’il pou­vait docu­men­ter cette tran­sac­tion, pho­to­gra­phier les acteurs, obte­nir des preuves tangibles…

Mais d’a­bord, sur­vivre jus­qu’à demain soir.

Il glis­sa le car­net sous le mate­las, hési­ta, puis le récu­pé­ra pour le cacher der­rière une latte des­cel­lée de l’ar­moire. Pré­cau­tion pro­ba­ble­ment inutile – si on vou­lait vrai­ment le trou­ver, on le trou­ve­rait – mais cela le ras­su­rait d’une cer­taine façon.

Il se désha­billa, se lava le visage dans la cuvette d’eau tiède posée sur la com­mode. Dans le miroir ovale au-des­sus, il exa­mi­na ses traits. Il avait l’air fati­gué, plus vieux que ses vingt-quatre ans. Trois mois en Asie du Sud-Est avaient tan­né sa peau, creu­sé des cernes sous ses yeux. Il avait per­du du poids aus­si. Sa che­mise pen­dait sur ses épaules.

Il aurait dû avoir faim, mais son esto­mac était noué. L’i­dée de dor­mir lui sem­blait impos­sible. L’a­dré­na­line de la soi­rée conti­nuait à pul­ser dans ses veines.

Un verre. Voi­là ce qu’il lui fal­lait. Un whis­ky, peut-être deux, pour cal­mer ses nerfs.

Il enfi­la une che­mise propre, ajus­ta sa cra­vate devant le miroir, et descendit.

Le Long Bar du Raffles était à moi­tié vide à cette heure tar­dive. Quelques plan­teurs attar­dés fumaient des cigares dans les fau­teuils de rotin, leurs voix bour­don­nant dans la pénombre. Les ven­ti­la­teurs tour­naient pares­seu­se­ment au pla­fond. Der­rière le comp­toir d’a­ca­jou, un bar­man chi­nois essuyait des verres avec des gestes méthodiques.

Ash­ford s’ins­tal­la au bar. “Un whis­ky, s’il vous plaît. Écos­sais si vous en avez.”

“Cer­tai­ne­ment, sir.”

Le verre appa­rut, ambré et pro­met­teur. Ash­ford but une longue gor­gée, sen­tit l’al­cool brû­ler sa gorge et se dif­fu­ser dans son corps. Un peu de ten­sion se relâ­cha dans ses épaules.

“Rough night?”

Ash­ford sur­sau­ta légè­re­ment. À sa droite, un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées le regar­dait avec un sou­rire en coin. Visage tan­né, che­veux gri­son­nants, uni­forme blanc de la Royal Navy débraillé. Il tenait un verre de gin qui n’é­tait mani­fes­te­ment pas le pre­mier de la soirée.

“Par­don ?” dit Ashford.

“You look like you’ve seen a ghost. Or some­thing worse.” L’homme leva son verre. “Cap­tain Richard Lowell, HMS Invin­cible. Cur­rent­ly docked for repairs, which means I’m condem­ned to this love­ly esta­blish­ment for ano­ther fortnight.”

“Tho­mas Ash­ford,” répon­dit Ash­ford après une brève hési­ta­tion. “Jour­na­list.”

“Ah. That explains the haun­ted look. What are you inves­ti­ga­ting? Opium dens? Secret socie­ties? The sho­cking truth about Sin­ga­po­re’s drai­nage system?”

Il y avait quelque chose de pro­vo­ca­teur dans le ton de Lowell, mais pas mal­veillant. Plu­tôt cette iro­nie lasse des hommes qui ont trop vu et ne croient plus à grand-chose.

“Just… local color,” dit Ash­ford pru­dem­ment. “For the Times.”

“The Times.” Lowell sif­fla dou­ce­ment. “Res­pec­table. They pay well?”

“Well enough.”

“Good. Because this place costs a bloo­dy for­tune.” Lowell fit signe au bar­man de rem­plir son verre. “But it’s the only hotel in this god­for­sa­ken city where one can drink without being poi­so­ned or rob­bed. Usually.”

“Usual­ly?”

Lowell haus­sa les épaules. “Sin­ga­pore has a way of disap­poin­ting expec­ta­tions. You’ll learn.”

Un silence s’ins­tal­la. Ash­ford but une autre gor­gée. Dans un coin du bar, deux hommes en cos­tume blanc dis­cu­taient à voix basse. L’un d’eux jeta un regard dans sa direc­tion, puis se détour­na rapidement.

Para­noïa, se dit Ash­ford. Tout le monde ne tra­vaille pas pour Pemberton.

“You’re new here,” obser­va Lowell. “I can tell. You have that look. Fresh off the boat, full of… what is it you jour­na­list types call it? Righ­teous indignation?”

“I’ve been in Asia for three years,” répon­dit Ash­ford un peu sèchement.

“Three years.” Lowell rica­na. “I’ve been sai­ling these waters for twen­ty. Trust me, boy, three years is nothing. You haven’t even scrat­ched the surface.”

“The sur­face of what?”

Lowell le regar­da avec un sou­rire étrange. “Of how rot­ten eve­ry­thing is. How deep the rot goes.”

Ash­ford sen­tit son pouls s’ac­cé­lé­rer. Était-ce une allu­sion ? Lowell savait-il quelque chose ? Ou était-ce sim­ple­ment le cynisme habi­tuel d’un offi­cier colo­nial désabusé ?

“Strong words for a cap­tain de Sa Majes­té,” dit pru­dem­ment Ashford.

“Oh, I still serve the Queen, don’t wor­ry. I still salute the flag and all that. But I’m not blind.” Lowell vida son verre. “This Empire we’re buil­ding in the East… it’s built on opium, cor­rup­tion, and lies. Pret­ty lies, mind you. Civi­li­zing mis­sion and all that rub­bish. But lies nonetheless.”

Il se leva brus­que­ment, vacillant légè­re­ment. “Well, I’ve had enough phi­lo­so­phy for tonight. Sleep well, Mis­ter Ash­ford. And wel­come to the Raffles. You’ll find it very… educational.”

Il s’é­loi­gna en direc­tion de l’es­ca­lier, lais­sant Ash­ford seul avec son whis­ky et ses pensées.

Le bar­man réap­pa­rut. “Ano­ther one, sir?”

“Yes,” dit Ash­ford. “Please.”

Pen­dant qu’il atten­dait, il obser­va la salle. Les deux hommes en cos­tume blanc étaient par­tis. Un boy tra­ver­sait silen­cieu­se­ment l’es­pace, étei­gnant une à une les lampes à pétrole. Bien­tôt, il ne res­ta plus que la faible lueur des lampes du bar et le tour­noie­ment hyp­no­tique des ven­ti­la­teurs au plafond.

Ash­ford but son deuxième whis­ky plus len­te­ment. L’al­cool com­men­çait à faire effet, engour­dis­sant ses nerfs, émous­sant ses peurs. Peut-être qu’il arri­ve­rait à dor­mir finalement.

Il régla son addi­tion et mon­ta l’es­ca­lier. Le cou­loir du deuxième étage était plon­gé dans la pénombre, éclai­ré seule­ment par une lampe à chaque extré­mi­té. Ses pas réson­naient sur le parquet.

En pas­sant devant une porte entrou­verte, il enten­dit une voix – une voix fémi­nine, par­lant fran­çais avec un accent qu’il ne put iden­ti­fier. Puis un rire, cris­tal­lin et étran­ge­ment dépla­cé dans le silence nocturne.

Il s’ar­rê­ta mal­gré lui, ten­dit l’o­reille. Mais la voix s’é­tait tue.

Il conti­nua jus­qu’à sa chambre, déver­rouilla la porte, entra.

Tout sem­blait exac­te­ment comme il l’a­vait lais­sé. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les rideaux bou­geaient légè­re­ment dans la brise noc­turne. Sa valise était tou­jours sur le lit.

Pour­tant, quelque chose clo­chait. Une impres­sion infime, presque imper­cep­tible. Une odeur dif­fé­rente ? Un objet légè­re­ment déplacé ?

Il se figea, scru­tant la pièce.

Non. Il deve­nait fou. Per­sonne n’é­tait entré ici.

Il se désha­billa, se glis­sa sous la mous­ti­quaire, s’al­lon­gea sur le lit. Les draps étaient frais, presque agréables contre sa peau moite.

Demain, pen­sa-t-il. Demain il enver­rait un télé­gramme à Londres. Il irait au vieux quai de Tan­jong Pagar. Il obtien­drait ses preuves.

Demain.

Le som­meil vint fina­le­ment, lourd et sans rêves.

Ce qu’il ne vit pas, c’est la sil­houette qui se déta­cha de l’ombre du cou­loir une fois sa porte refer­mée. Un boy en veste blanche qui res­ta immo­bile un long moment, écou­tant, puis s’é­loi­gna aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était venu.

CHA­PITRE 2

Le matin à Sin­ga­pore arri­vait comme une agres­sion. La lumière blanche explo­sait à tra­vers les rideaux, accom­pa­gnée du vacarme de la rue : cris de mar­chands chi­nois, grin­ce­ment des pousse-pousse, hen­nis­se­ments de che­vaux. Ash­ford se réveilla en sur­saut, déso­rien­té, la bouche pâteuse.

Il mit un moment à se rap­pe­ler où il était. Le Raffles. La fume­rie. Pemberton.

Il se leva, écar­ta les rideaux. Beach Road grouillait déjà de vie. Des coo­lies trans­por­taient des caisses sur leurs épaules. Des femmes malaises en sarong pas­saient avec des paniers sur la tête. Un pousse-pousse évi­ta de jus­tesse une char­rette tirée par un buffle.

Ash­ford consul­ta sa montre. Huit heures. Il avait dor­mi plus long­temps qu’il ne le pen­sait. Le whis­ky, probablement.

Il se rasa, s’ha­billa, des­cen­dit pour le petit déjeuner.

La salle à man­ger du Raffles était une vaste pièce aux murs blancs, déco­rée de pal­miers en pot et de gra­vures repré­sen­tant des scènes colo­niales idyl­liques. Les tables étaient cou­vertes de nappes imma­cu­lées. Des boys cir­cu­laient silen­cieu­se­ment avec des pla­teaux d’argent.

Ash­ford choi­sit une table près d’une fenêtre. Un ser­veur appa­rut immédiatement.

“Good mor­ning, sir. Tea or coffee?”

“Cof­fee, please. And eggs. Scrambled.”

“Very good, sir.”

Pen­dant que le boy s’é­loi­gnait, Ash­ford obser­va les autres convives. Des plan­teurs pour la plu­part, recon­nais­sables à leurs visages brû­lés par le soleil et leurs conver­sa­tions sur les prix du caou­tchouc. Deux offi­ciers en uni­forme blanc impec­cable. Un couple âgé qui man­geait en silence.

Et, dans un coin, une femme seule.

Elle était assise très droite, vêtue d’une robe de lin crème qui sem­blait ana­chro­nique dans la cha­leur moite de Sin­ga­pore. Ses che­veux châ­tain clair étaient remon­tés en chi­gnon strict. Elle lisait un jour­nal fran­çais – Ash­ford recon­nut le Figa­ro – tout en buvant du thé avec des gestes pré­cis, presque mécaniques.

Il y avait quelque chose d’é­trange dans sa pré­sence. Les femmes étaient rares au Raffles, et celles qu’on y voyait étaient géné­ra­le­ment accom­pa­gnées de leur mari. Celle-ci était mani­fes­te­ment seule, et sem­blait par­fai­te­ment à l’aise avec cela.

Leurs regards se croi­sèrent briè­ve­ment. Elle avait des yeux gris, presque métal­liques, qui le jau­gèrent avec une inten­si­té décon­cer­tante avant de retour­ner à son journal.

Le café arri­va, brû­lant et fort. Ash­ford en but une longue gor­gée, sen­tant la caféine dis­si­per les brumes de la nuit.

Il devait éta­blir un plan. D’a­bord, envoyer un télé­gramme à son rédac­teur en chef à Londres. Ensuite, repé­rer le vieux quai de Tan­jong Pagar en plein jour, pour savoir où se pos­ter ce soir. Et essayer de retrou­ver Lee Kwan – quoique cette der­nière pers­pec­tive sem­blait de plus en plus improbable.

“Mind if I join you?”

Ash­ford leva les yeux. Un jeune homme se tenait près de sa table, sou­rire affable, mous­tache soi­gneu­se­ment taillée, uni­forme de l’ar­mée bri­tan­nique orné de l’in­signe de major. Il avait ce port arro­gant des offi­ciers qui n’ont jamais vrai­ment connu le combat.

“I’m Major Blake,” conti­nua-t-il sans attendre de réponse. “Edmund Blake. I don’t believe we’ve met.”

“Tho­mas Ash­ford,” répon­dit Ash­ford en dési­gnant la chaise en face de lui. “Please.”

Blake s’ins­tal­la avec un sou­pir de satis­fac­tion. “Dread­ful heat alrea­dy. And it’s only eight o’clock. You’re new here, aren’t you? I make it my busi­ness to know eve­ryone at the Raffles.”

“I arri­ved last night.”

“Ah. Busi­ness or pleasure?”

“Busi­ness. I’m a journalist.”

L’ex­pres­sion de Blake se modi­fia imper­cep­ti­ble­ment. “Jour­na­list? For whom?”

“The Times.”

“The Times!” Blake sif­fla dou­ce­ment. “Well, well. What brings the Times to our lit­tle cor­ner of paradise?”

“Local sto­ries. The deve­lop­ment of Sin­ga­pore, the trade routes, that sort of thing.”

“Fas­ci­na­ting.” Le ton de Blake sug­gé­rait le contraire. “You know, jour­na­lists can cause quite a bit of trouble if they’re not care­ful. Sin­ga­pore is a deli­cate eco­sys­tem. Balances of power, you unders­tand. One care­less article and the whole thing could come tum­bling down.”

Ash­ford but une gor­gée de café, gar­dant son visage neutre. “I’ll try to be careful.”

“Good man.” Blake fit signe à un boy. “Tea, and some of those mar­ve­lous scones.” Puis, se tour­nant de nou­veau vers Ash­ford : “You should meet Sir Arthur Pem­ber­ton. Our chief magis­trate. Brilliant man. He could give you all sorts of insights for your articles. Very help­ful to the press, Sir Arthur.”

Le nom flot­ta dans l’air comme un miasme.

“I’ll keep that in mind,” dit Ash­ford lentement.

“You should. He’s dining here tonight, actual­ly. Most Thurs­day eve­nings. I could arrange an intro­duc­tion if you’d like.”

“That’s very kind, but—”

“No trouble at all. Sir Arthur is always plea­sed to meet repre­sen­ta­tives of the Bri­tish press. Shows we have nothing to hide out here, doesn’t it?”

Il y avait quelque chose de pro­fon­dé­ment faux dans le sou­rire de Blake. Quelque chose qui sug­gé­rait que cette ren­contre n’a­vait rien de fortuit.

“I’ll think about it,” dit Ashford.

“Do. Well, I must be off. Regi­men­tal duties and all that.” Blake se leva, ajus­ta son uni­forme. “Wel­come to Sin­ga­pore, Mis­ter Ash­ford. I’m sure you’ll find it most… enlightening.”

Il s’é­loi­gna d’un pas martial.

Ash­ford repo­sa sa tasse, la main légè­re­ment trem­blante. Mes­sage reçu. Pem­ber­ton savait qu’il était au Raffles. Pem­ber­ton envoyait ses hommes pour le son­der, l’in­ti­mi­der peut-être.

Ou pour le surveiller.

Il ter­mi­na son petit déjeu­ner sans vrai­ment le goû­ter. Quand il se leva pour par­tir, il remar­qua que la femme au Figa­ro avait dis­pa­ru. Sa table était vide, sa tasse encore fumante.

Le bureau de poste de Sin­ga­pore se trou­vait sur Raffles Place, dans un bâti­ment colo­nial blanc aux colonnes impo­santes. À l’in­té­rieur, il fai­sait à peine plus frais qu’à l’ex­té­rieur. Des ven­ti­la­teurs bras­saient l’air lourd au-des­sus des gui­chets où des employés indiens trai­taient les envois avec une len­teur bureaucratique.

Ash­ford rédi­gea son télé­gramme avec soin :

“PEM­BER­TON CONFIR­MED STOP TRAN­SAC­TION TONIGHT TAN­JONG PAGAR STOP NEED BACKUP FROM LON­DON STOP SITUA­TION DAN­GE­ROUS STOP ASHFORD”

Il le relut trois fois, hési­ta, puis le ten­dit à l’employé.

“Com­bien de temps pour Londres ?”

“Six heures, sir. Maybe eight.”

Six heures. D’i­ci là, il aurait peut-être déjà obte­nu ses preuves. Ou il serait mort.

Il paya, sor­tit dans la cha­leur acca­blante. Les rues de Sin­ga­pore grouillaient de vie : mar­chands chi­nois criant leurs prix, rick­shaws sla­lo­mant entre les pié­tons, odeurs mêlées d’é­pices, de pois­son séché, d’or­dures pour­ris­sant dans les caniveaux.

Ash­ford héla un pousse-pousse. “Tan­jong Pagar. Le vieux quai.”

Le conduc­teur, un Chi­nois maigre aux muscles saillants, hocha la tête et se mit à cou­rir. La voi­ture légère rebon­dis­sait sur les pavés inégaux.

Ils tra­ver­sèrent le quar­tier chi­nois, pas­sèrent devant des temples où l’en­cens brû­lait, des bou­tiques d’her­bo­ristes, des mai­sons de jeu où des hommes s’ag­glu­ti­naient déjà mal­gré l’heure mati­nale. Puis les rues devinrent plus désertes, bor­dées d’en­tre­pôts aux façades décrépites.

Le vieux quai de Tan­jong Pagar n’é­tait plus uti­li­sé depuis des années. Les nou­veaux docks avaient ren­du cet endroit obso­lète. Quelques jonques chi­noises pour­ris­saient contre les pilo­tis. Des rats cir­cu­laient dans les détritus.

Ash­ford des­cen­dit du pousse-pousse, paya le conduc­teur. “Atten­dez-moi ici. Je reviens dans dix minutes.”

Le Chi­nois le regar­da avec méfiance mais acquiesça.

Ash­ford mar­cha le long du quai. L’en­droit était par­fait pour une tran­sac­tion illé­gale : iso­lé, à l’é­cart des patrouilles, avec plu­sieurs che­mins d’ac­cès. Un clip­per pou­vait accos­ter ici sans atti­rer l’attention.

Il repé­ra plu­sieurs posi­tions pos­sibles pour se cacher. Un entre­pôt aban­don­né avec des fenêtres bri­sées. Un amas de caisses empi­lées. Une ruelle entre deux bâtiments.

“Loo­king for some­thing, Mis­ter Ashford?”

Il se retour­na brusquement.

Un homme se tenait à l’en­trée du quai. Grand, mas­sif, vêtu d’un cos­tume gris qui col­lait à son corps trans­pi­rant. Il avait le visage rou­geaud des Bri­tan­niques qui boivent trop sous les tro­piques et des yeux petits, méchants.

“Ins­pec­tor Graf­ton,” dit l’homme en s’ap­pro­chant len­te­ment. “Sin­ga­pore Police. We haven’t been pro­per­ly introduced.”

Ash­ford sen­tit sa gorge se ser­rer. “I’m just… loo­king around. Research for an article.”

“Research.” Graf­ton s’ar­rê­ta à deux mètres de lui. “Fun­ny place for research. This area is dan­ge­rous, you know. Cri­mi­nals, opium smug­glers, that sort of thing. A res­pec­table jour­na­list could get hurt wan­de­ring around here.”

“I’ll be careful.”

“See that you are.” Graf­ton allu­ma un cigare, souf­fla la fumée dans la direc­tion d’A­sh­ford. “You know, Sin­ga­pore is a won­der­ful city. Very safe, very order­ly. As long as people don’t go loo­king for trouble where there isn’t any.”

“I’m not loo­king for trouble.”

“Good. Because trouble has a way of fin­ding nosy jour­na­lists. Acci­dents hap­pen. Men disap­pear. The har­bor is deep, Mis­ter Ash­ford. Very deep.”

Le silence qui sui­vit n’a­vait rien d’ambigu.

Ash­ford sou­tint le regard de Graf­ton pen­dant un long moment, puis se détour­na. “I should be going.”

“Yes, you should. Back to the Raffles. Nice safe hotel. Stay there, enjoy your break­fast, write your lit­tle articles about the exo­tic East. Eve­ryone will be much happier.”

Ash­ford remon­ta dans le pousse-pousse sans répondre. “Raffles Hotel,” dit-il au conducteur.

Tan­dis qu’ils s’é­loi­gnaient, il jeta un regard par-des­sus son épaule. Graf­ton était tou­jours là, immo­bile, sa sil­houette mas­sive se décou­pant contre le ciel blanc.

Le mes­sage était clair. Ils le sur­veillaient. Ils savaient où il allait. Et ils n’hé­si­te­raient pas à le tuer s’il deve­nait trop gênant.

Ash­ford fer­ma les yeux, sen­tant la sueur cou­ler le long de son dos. Il avait peur. Une peur froide, ration­nelle. La peur d’un homme qui com­prend qu’il est seul, vul­né­rable, face à des adver­saires puis­sants et sans scrupules.

Mais il y avait autre chose aus­si. Une colère sourde. Une détermination.

Il irait au quai ce soir. Il obtien­drait ses preuves.

Et que Pem­ber­ton et Graf­ton aillent au diable.

CHA­PITRE 3

L’a­près-midi s’é­ti­ra comme du sirop épais. Ash­ford retour­na au Raffles, mon­ta dans sa chambre, essaya de dor­mir. Impos­sible. Il fai­sait trop chaud, et son esprit tour­nait frénétiquement.

Il véri­fia que ses notes étaient tou­jours cachées der­rière la latte de l’ar­moire. Tou­jours là. Il sor­tit son appa­reil pho­to­gra­phique – un Kodak com­pact qu’il avait ache­té à Hong Kong – et véri­fia qu’il fonc­tion­nait. Deux plaques pho­to­gra­phiques res­tantes. Il fau­drait que ça suffise.

Vers quatre heures, n’en pou­vant plus de res­ter enfer­mé, il descendit.

Le hall du Raffles était plon­gé dans une tor­peur d’a­près-midi. Quelques rési­dents som­no­laient dans les fau­teuils de rotin. Un boy balayait pares­seu­se­ment le parquet.

Ash­ford se diri­gea vers le jar­din à l’ar­rière de l’hô­tel. C’é­tait un espace modeste mais joli­ment amé­na­gé, avec des pal­miers, des hibis­cus rouges, et une fon­taine au centre où l’eau s’é­cou­lait avec un mur­mure apaisant.

Il n’é­tait pas seul.

À l’ombre d’un fran­gi­pa­nier, ins­tal­lée dans un fau­teuil de rotin blanc, la femme du petit déjeu­ner lisait tou­jours. Pas le Figa­ro cette fois, mais un livre relié de cuir.

Elle leva les yeux à son approche.

“Mon­sieur Ash­ford,” dit-elle en fran­çais. “Vous sem­blez agité.”

Il s’ar­rê­ta net. Com­ment connais­sait-elle son nom ? Et pour­quoi par­lait-elle français ?

Elle sou­rit légè­re­ment, comme si elle lisait dans ses pen­sées. “Le major Blake parle très fort. J’ai enten­du votre nom au petit déjeu­ner. Quant au fran­çais…” Elle haus­sa les épaules avec une grâce très euro­péenne. “C’est ma langue maternelle.”

“Vous n’êtes pas britannique.”

“Suisse.” Elle refer­ma son livre – Ash­ford aper­çut le titre, Les Fleurs du Mal – et le posa sur une table. “Gine­vra Rein­hardt. Enchantée.”

Elle ne lui ten­dit pas la main. Les femmes ne le fai­saient géné­ra­le­ment pas, sur­tout dans ce contexte colo­nial rigide. Mais il y avait quelque chose dans son atti­tude qui sug­gé­rait que ce n’é­tait pas par conven­tion, mais par choix.

“Vous êtes loin de chez vous,” dit Ash­ford en français.

“Pas plus que vous, j’i­ma­gine.” Ses yeux gris l’é­tu­diaient avec cette même inten­si­té décon­cer­tante. “Un jour­na­liste bri­tan­nique à Sin­ga­pore. Cela doit être… intéressant.”

“Par­fois.”

“Et dan­ge­reux ?”

Ash­ford sen­tit un fris­son le par­cou­rir. “Pour­quoi dites-vous cela ?”

“Vous avez l’air d’un homme tra­qué. Je recon­nais ce regard. On bouge les yeux constam­ment, on sur­veille les portes, on sur­saute au moindre bruit.” Elle incli­na la tête. “J’ai connu des gens comme vous. Des gens qui avaient peur.”

“Et vous ? Vous n’a­vez pas peur ?”

“De quoi aurais-je peur ? Je ne suis qu’une voyageuse.”

“Les femmes ne voyagent pas seules en Orient. Pas sans raison.”

“Vous avez rai­son.” Elle sou­rit de nou­veau, un sou­rire énig­ma­tique. “J’ai mes raisons.”

Un silence s’ins­tal­la. On enten­dait le mur­mure de la fon­taine, le chant d’un oiseau tro­pi­cal, le bruis­se­ment des pal­miers dans la brise.

“Vous devriez faire atten­tion, Mon­sieur Ash­ford,” dit fina­le­ment Gine­vra. “Sin­ga­pore est une ville où les secrets se mon­nayent cher. Et où les jour­na­listes curieux ont ten­dance à… disparaître.”

“C’est une menace ?”

“Un conseil.” Elle se leva avec une grâce fluide, ramas­sa son livre. “Je séjourne au Raffles depuis trois semaines. J’ai appris à obser­ver. Et ce que j’ob­serve, c’est que vous êtes sur­veillé. Le major Blake ce matin. Main­te­nant, le boy près de la porte qui fait sem­blant de lire son jour­nal mais qui ne vous quitte pas des yeux. Et ce soir, je parie que Sir Arthur Pem­ber­ton trou­ve­ra un pré­texte pour venir vous parler.”

Ash­ford jeta un coup d’œil dis­cret vers la porte. Effec­ti­ve­ment, un boy en veste blanche était assis sur un banc, un jour­nal chi­nois entre les mains. Mais ses yeux regar­daient par-des­sus les pages.

“Com­ment savez-vous tout cela ?”

“Je vous l’ai dit. J’ob­serve.” Gine­vra fit quelques pas, puis se retour­na. “Un der­nier conseil, Mon­sieur Ash­ford. Si vous comp­tez faire quelque chose de stu­pide ce soir – et je crois que c’est le cas – assu­rez-vous d’a­voir une sor­tie de secours. Cet endroit est un piège doré. Magni­fique, confor­table, mortel.”

Elle s’é­loi­gna dans l’al­lée du jar­din, lais­sant der­rière elle un par­fum léger de lavande et d’ambre.

Ash­ford res­ta immo­bile, le cœur bat­tant. Qui était cette femme ? Une espionne, comme il l’a­vait soup­çon­né ? Pour qui ? Et pour­quoi l’avertissait-elle ?

Trop de ques­tions. Pas assez de réponses.

Il retour­na à l’in­té­rieur, croi­sant le regard du boy au jour­nal qui se détour­na immédiatement.

Le dîner était ser­vi à sept heures. Ash­ford, qui n’a­vait pas vrai­ment faim mais savait qu’il aurait besoin de forces pour la nuit à venir, des­cen­dit à la salle à manger.

Elle était bon­dée ce soir. Toutes les tables occu­pées, conver­sa­tions ani­mées, rires dis­crets, tin­te­ment de l’ar­gen­te­rie sur la por­ce­laine fine. Les ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond, dif­fu­sant l’o­deur de cur­ry, de pois­son grillé, de fleurs tropicales.

Le maître d’hô­tel – Mr. Tighe lui-même – l’ac­cueillit avec un sou­rire pro­fes­sion­nel. “Good eve­ning, Mis­ter Ash­ford. Table for one?”

“Yes, please.”

“Right this way.”

Tighe le condui­sit à une petite table près d’une fenêtre. C’é­tait un homme dans la cin­quan­taine, mince et raide comme un piquet, avec une mous­tache grise impec­ca­ble­ment taillée et des yeux qui ne sou­riaient jamais vrai­ment mal­gré la cour­toi­sie de sa bouche.

“I trust eve­ry­thing is to your satis­fac­tion?” deman­da-t-il pen­dant qu’A­sh­ford s’installait.

“Very much so.”

“Excellent. The Raffles prides itself on offe­ring the finest ser­vice in the colo­ny.” Tighe fit signe à un ser­veur. “If there is any­thing you need, any­thing at all, please do not hesitate.”

Il s’é­loi­gna avec une cour­bette légère.

Ash­ford com­man­da du pois­son et du riz, puis obser­va la salle. Il recon­nut quelques visages du petit déjeu­ner. Des plan­teurs. Des offi­ciers. Le couple âgé.

Et là, à la meilleure table près de la fenêtre don­nant sur le jar­din, Sir Arthur Pemberton.

Il dînait seul, mais plu­sieurs per­sonnes s’ar­rê­taient à sa table pour le saluer. Blake pas­sa, échan­gea quelques mots, rit à une plai­san­te­rie. Un mar­chand chi­nois en cos­tume occi­den­tal se cour­ba res­pec­tueu­se­ment. Pem­ber­ton régnait sur cette salle comme un monarque sur sa cour.

Leurs regards se croisèrent.

Pem­ber­ton leva son verre de vin dans une sorte de toast iro­nique. Puis il retour­na à son repas comme si de rien n’était.

Le mes­sage était clair : je sais que tu es là. Je ne suis pas inquiet. Tu ne repré­sentes aucune menace.

Ash­ford détour­na les yeux, les mains tremblantes.

Son pois­son arri­va. Il man­gea méca­ni­que­ment, sans vrai­ment goû­ter. Sa montre indi­quait huit heures. Dans trois heures, la Miner­va devait accos­ter au vieux quai.

Il devait y être.

“Excu­sez-moi.”

Ash­ford leva les yeux. Un jeune homme se tenait près de sa table. Petit, mince, avec des lunettes rondes et une mous­tache clair­se­mée. Il avait un air timide, presque gauche, mais ses yeux brillaient d’intelligence.

“Je ne vou­drais pas vous déran­ger,” conti­nua le jeune homme avec un accent bri­tan­nique édu­qué. “Mais j’ai enten­du dire que vous êtes jour­na­liste. Pour le Times.”

“C’est exact.”

“Rudyard Kipling.” Il ten­dit la main. “Je suis… enfin, j’é­cris aus­si. Des nou­velles, prin­ci­pa­le­ment. Pour des jour­naux indiens.”

Ash­ford ser­ra la main ten­due. “Tho­mas Ash­ford. Enchanté.”

“Puis-je ?” Kipling dési­gna la chaise vide.

“Je vous en prie.”

Kipling s’ins­tal­la avec un sou­pir. “Dieu que cette cha­leur est éprou­vante. J’ar­rive de Ran­goon, je pen­sais être habi­tué, mais Sin­ga­pore est pire. Cette humidité…”

Il com­man­da un gin tonic, puis se tour­na vers Ash­ford avec un sou­rire enthou­siaste. “Alors, qu’est-ce qui vous amène ici ? Un article sur le com­merce colo­nial ? L’ex­pan­sion bri­tan­nique en Asie ?”

“Quelque chose comme ça.”

“Fas­ci­nant. Vous savez, j’ai beau­coup écrit sur l’Inde. L’en­tre­prise bri­tan­nique là-bas, les contra­dic­tions, la beau­té aus­si. C’est un sujet inépuisable.”

Ash­ford étu­dia le jeune homme. Vingt-quatre ans, comme lui. Mais là où Ash­ford était ron­gé par le doute et le cynisme, Kipling sem­blait débor­der d’en­thou­siasme naïf.

“Vous croyez à l’Em­pire,” dit Ash­ford. Ce n’é­tait pas une question.

“Bien sûr.” Kipling sem­bla sur­pris qu’on puisse en dou­ter. “Oh, je sais qu’il y a des abus, des erreurs. Mais dans l’en­semble, ce que nous fai­sons ici… appor­ter la civi­li­sa­tion, l’ordre, le pro­grès… c’est noble, non ?”

“Noble,” répé­ta Ash­ford len­te­ment. “C’est un mot.”

“Vous n’êtes pas d’accord ?”

“Je pense que c’est plus com­pli­qué que ça.”

Le gin tonic de Kipling arri­va. Il en but une gor­gée, réflé­chis­sant. “Vous avez peut-être rai­son. Mais com­pli­quer les choses à l’ex­cès, c’est une forme de para­ly­sie. Par­fois, il faut sim­ple­ment croire en quelque chose. Agir.”

“Et si ce en quoi vous croyez est pourri ?”

Kipling fron­ça les sour­cils. “Pour­ri ?”

Ash­ford hési­ta. Puis, peut-être parce que l’al­cool com­men­çait à faire effet, peut-être parce qu’il avait besoin de dire ces choses à voix haute, il parla.

“L’o­pium, Mis­ter Kipling. Vous savez com­bien de tonnes passent par Sin­ga­pore chaque année ? Com­bien de vies sont détruites ? Et qui contrôle ce com­merce ? Des mar­chands chi­nois ? Non. Des socié­tés bri­tan­niques très res­pec­tables. Des hommes qui dînent dans cet hôtel, qui vont à l’é­glise le dimanche, qui parlent de mis­sion civilisatrice.”

Kipling le regar­da avec un mélange de sur­prise et de malaise. “Je… je sais que le com­merce de l’o­pium existe. Mais c’est… enfin, c’est légal.”

“Légal.” Ash­ford rit amè­re­ment. “Oui. Nous avons fait des guerres pour rendre ça légal.”

“Vous sem­blez très… pas­sion­né par ce sujet.”

“Disons que j’ai fait des recherches.”

Un silence ten­du s’ins­tal­la. Ash­ford regret­ta immé­dia­te­ment d’a­voir par­lé. Trop d’in­for­ma­tions. Trop vite. À un inconnu.

Mais Kipling ne sem­blait pas hos­tile. Juste… décon­cer­té. “Vous écri­vez un article là-dessus ?”

“Peut-être.”

“Ce sera… controversé.”

“Pro­ba­ble­ment.”

Kipling but une autre gor­gée, pen­sif. “Vous savez, j’ad­mire votre cou­rage. Vrai­ment. Mais vous devriez faire atten­tion. Des articles comme celui que vous envi­sa­gez… ils peuvent rui­ner des car­rières. La vôtre, je veux dire.”

“Je sais.”

“Ou pire.” Kipling bais­sa la voix. “J’ai enten­du des his­toires. Des jour­na­listes qui posaient trop de ques­tions. Qui finis­saient… eh bien, qui ne finis­saient pas leurs articles.”

Ash­ford le regar­da inten­sé­ment. “Qui vous a dit ça ?”

“Per­sonne de spé­ci­fique. Juste… des rumeurs. Sin­ga­pore est une petite ville, mal­gré les appa­rences. Les gens parlent.”

Avant qu’A­sh­ford puisse répondre, une ombre tom­ba sur leur table.

Sir Arthur Pem­ber­ton se tenait là, sou­riant, une coupe de cham­pagne à la main.

“Mes­sieurs,” dit-il avec une affa­bi­li­té par­faite. “Quelle char­mante conver­sa­tion. Puis-je me joindre à vous ?”

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Cha­pitres 7 et 8

CHA­PITRE 7

Ven­dre­di 18 mars 1927

Mau­gham se réveilla avec le sen­ti­ment d’a­voir rêvé quelque chose d’im­por­tant — quelque chose qui lui échap­pait main­te­nant, dis­sous dans la lumière du matin.

Il res­ta un moment immo­bile, les yeux au pla­fond, écou­tant les bruits de l’hô­tel qui s’é­veillait. Des pas dans le cou­loir, le tin­te­ment d’un pla­teau de thé, quelque part une porte qui s’ou­vrait sur une toux. Les mêmes bruits que tous les autres matins — mais ce matin n’é­tait pas comme les autres. Ce matin, il y avait un mort dans l’aile est, et des ques­tions sans réponses qui tour­naient dans la tête de Mau­gham comme des mouches autour d’une lampe.

Il se leva, fit sa toi­lette, des­cen­dit prendre le break­fast. La grande salle était plus calme que d’ha­bi­tude — les clients par­laient à voix basse, jetaient des regards fur­tifs vers l’es­ca­lier qui menait aux chambres. La mort de Hals­worth pla­nait sur l’hô­tel comme une ombre.

Gerald le rejoi­gnit vers neuf heures, les yeux encore gon­flés de sommeil.

— Tu as l’air d’a­voir pas­sé une meilleure nuit que moi, dit-il en s’asseyant.

— Je n’ai pas dor­mi. J’ai réfléchi.

— À quoi ?

— À ce qui ne colle pas.

Mau­gham sor­tit le mes­sage de Madame Khoo, le posa sur la table. Gerald le lut, fron­ça les sourcils.

— “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je ne sais pas. Mais je compte le découvrir.

Il ter­mi­na son café, se leva.

— Tu viens avec moi ?

— Où ça ?

— Beach Street. Chez Madame Khoo.

La mai­son aux lions de pierre était silen­cieuse dans la lumière du matin.

Un boy les fit entrer, les condui­sit à tra­vers la cour inté­rieure où le fran­gi­pa­nier embau­mait l’air de son par­fum entê­tant. Madame Khoo les atten­dait dans le même salon que la pre­mière fois — assise dans son fau­teuil à haut dos­sier, vêtue de soie noire, les mains posées sur les accou­doirs comme une impé­ra­trice sur son trône.

— Mon­sieur Mau­gham. Elle incli­na la tête. Et mon­sieur Hax­ton, je présume.

Gerald parut sur­pris qu’elle connaisse son nom. Mau­gham, lui, ne l’é­tait plus.

— Vous m’a­vez fait appe­ler, dit-il.

— Oui. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Une ser­vante appor­ta du thé, le ver­sa en silence, dis­pa­rut. Madame Khoo atten­dit qu’ils soient ser­vis pour parler.

— Geof­frey Hals­worth est mort, dit-elle. Ou plu­tôt, l’homme qui por­tait ce nom.

— Vous étiez au courant.

— Je suis au cou­rant de tout ce qui se passe à Penang. Elle but une gor­gée de thé. On dit que c’est un suicide.

— C’est ce que dit le médecin.

— Et vous, qu’est-ce que vous dites ?

Mau­gham hésita.

— Je dis qu’il y a des ques­tions sans réponses. La lettre qu’il a reçue mar­di matin — ce n’é­tait pas Verne qui l’a­vait envoyée. Alors qui ? Et pour­quoi main­te­nant, après trente ans ?

Madame Khoo posa sa tasse, le regar­da longuement.

— Vous êtes venu cher­cher des réponses. Je vais vous en don­ner — cer­taines. Pas toutes. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.

— Je pré­fère en juger moi-même.

— Bien sûr. Vous êtes écri­vain. Vous vou­lez toute l’his­toire. Elle sou­pi­ra. Très bien. Écoutez.

Elle se cala dans son fau­teuil, fer­ma les yeux un ins­tant — ce geste qu’elle avait déjà fait, comme si elle fouillait dans des sou­ve­nirs anciens.

— Je vous ai dit que mon mari avait des doutes sur l’i­den­ti­té de Geof­frey Hals­worth. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ces doutes n’é­taient pas seule­ment les siens.

— Quel­qu’un d’autre savait ?

— Quel­qu’un d’autre soup­çon­nait. Elle rou­vrit les yeux. Marjorie.

Mau­gham sen­tit son cœur s’accélérer.

— Mar­jo­rie savait que son mari était un imposteur ?

— Pas au début. Elle l’a épou­sé de bonne foi — elle croyait épou­ser Geof­frey Hals­worth, héri­tier de la Dorian Estate. Mais au fil des années… Elle eut un geste vague. Une femme remarque des choses. Des inco­hé­rences dans les sou­ve­nirs. Des hési­ta­tions quand on parle du pas­sé. Des cau­che­mars, la nuit, où l’on pro­nonce des noms qui ne devraient pas être prononcés.

— Elle lui a posé des questions ?

— Non. Jamais. Elle a pré­fé­ré ne pas savoir — offi­ciel­le­ment. Mais elle savait. Et lui savait qu’elle savait. C’é­tait un arran­ge­ment tacite, une sorte de pacte silen­cieux. Ils jouaient tous les deux le même rôle, celui du couple res­pec­table, et ils ne pou­vaient le jouer que s’ils ne recon­nais­saient jamais la vérité.

Mau­gham com­pre­nait. Il avait vu ce genre d’ar­ran­ge­ments — dans les colo­nies, dans les mariages, dans toutes les rela­tions humaines. Les men­songes qu’on accepte parce que la véri­té serait trop coûteuse.

— Mais quelque chose a chan­gé, dit-il.

— Oui. Quelque chose a chan­gé. Madame Khoo but une gor­gée de thé. Il y a un mois, Geof­frey — appe­lons-le ain­si, puisque c’est le nom qu’il por­tait — est venu me voir pour le renou­vel­le­ment du bail. Comme chaque année. Mais cette fois, il était dif­fé­rent. Ner­veux, dis­trait. Il m’a posé des ques­tions étranges.

— Quel genre de questions ?

— Sur le pas­sé. Sur ce que je savais de son arri­vée à Penang, trente ans plus tôt. Sur les gens qui auraient pu se sou­ve­nir de lui à cette époque. Elle fit une pause. J’ai com­pris qu’il avait peur. Que quelque chose s’é­tait pas­sé, quelque chose qui mena­çait son secret.

— Ste­phen Verne.

— C’est ce que j’ai pen­sé d’a­bord. Mais non. Quand je me suis ren­sei­gnée, j’ai appris que Verne n’é­tait pas encore arri­vé à Penang. Il n’est venu que la semaine dernière.

— Alors quoi ?

— Une lettre. La même lettre dont vous par­lez — ou peut-être une autre, anté­rieure. Geof­frey avait reçu une lettre, plu­sieurs semaines avant la mort, qui l’a­vait bou­le­ver­sé. Il ne m’a pas dit ce qu’elle conte­nait, mais j’ai vu son visage. C’é­tait le visage d’un homme qui voit reve­nir ce qu’il croyait enterré.

Mau­gham réflé­chis­sait. Une lettre anté­rieure à l’ar­ri­vée de Verne. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui connais­sait le secret de Hals­worth et qui avait choi­si ce moment pour le révéler.

— Vous savez qui a envoyé cette lettre ?

Madame Khoo hési­ta. Pour la pre­mière fois, Mau­gham vit quelque chose qui res­sem­blait à de l’in­cer­ti­tude sur son visage.

— J’ai une hypo­thèse. Mais c’est une hypo­thèse dangereuse.

— Dites-la.

— Mar­jo­rie.

Un silence. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle se réar­ran­ger dans son esprit.

— Mar­jo­rie a envoyé une lettre à son propre mari ?

— Pas exac­te­ment. Elle a envoyé une lettre à quel­qu’un d’autre — quel­qu’un qui avait les moyens de faire pres­sion sur Geof­frey. Et cette per­sonne a trans­mis la lettre, ou en a envoyé une autre basée sur les infor­ma­tions de Marjorie.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être un avo­cat en Angle­terre. Peut-être quel­qu’un qui cher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Elle haus­sa les épaules. Ce que je sais, c’est que Mar­jo­rie a déci­dé, après trente ans de silence, de bri­ser le pacte. De révé­ler la vérité.

— Pour­quoi maintenant ?

— Parce qu’elle n’a­vait plus rien à perdre. Madame Khoo posa sa tasse. Mar­jo­rie est malade, mon­sieur Mau­gham. Très malade. Elle ne l’a dit à per­sonne — pas même à son mari. Mais je le sais. Un de mes cou­sins est méde­cin à Sin­ga­pour, et elle l’a consul­té il y a quelques mois. Can­cer. Il lui reste un an, peut-être moins.

Mau­gham fer­ma les yeux un ins­tant. L’i­mage de Mar­jo­rie lui revint — cette femme sèche et froide, qui obser­vait son mari avec un mélange de mépris et de vigi­lance. Pas de l’a­mour, non. Quelque chose de plus com­plexe, de plus tordu.

— Elle a vou­lu se ven­ger, dit-il. Avant de mourir.

— Se ven­ger ? Peut-être. Ou peut-être autre chose. Peut-être qu’elle ne sup­por­tait plus de vivre dans le men­songe. Peut-être qu’elle vou­lait, une fois dans sa vie, que la véri­té soit dite.

— Et elle a tué son mari pour ça ?

Madame Khoo ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait Mau­gham avec une expres­sion indéchiffrable.

— Je n’ai pas dit qu’elle l’a­vait tué.

— Mais vous le pensez.

— Je pense… Elle choi­sit ses mots avec soin. Je pense que Mar­jo­rie a mis en mou­ve­ment quelque chose qu’elle ne pou­vait plus arrê­ter. Que la véri­té, une fois libé­rée, a fait son œuvre. Com­ment exac­te­ment — sui­cide, meurtre, quelque chose entre les deux — cela, je ne le sais pas.

— Quelque chose entre les deux ?

— Un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, qui n’a plus d’is­sue. Une femme qui le regarde se débattre, qui pour­rait l’ai­der, qui choi­sit de ne pas le faire. Qui peut-être pose le fla­con de véro­nol sur la table de nuit, qui peut-être verse le verre d’eau, qui peut-être dit les mots qu’il faut pour qu’il com­prenne que c’est la seule solu­tion. Est-ce un meurtre ? Est-ce un sui­cide ? La fron­tière est par­fois dif­fi­cile à tracer.

Mau­gham se tut. Il pen­sait à la scène — Hals­worth seul dans sa chambre, l’o­rage qui gron­dait dehors, la ter­reur qui mon­tait. Et Mar­jo­rie quelque part, dans la chambre voi­sine peut-être, qui atten­dait. Qui savait ce qui allait se passer.

— Le cri, dit-il. Gerald a enten­du un cri vers deux heures du matin.

— Un cri ?

— Un cri étouf­fé, puis plus rien.

Madame Khoo hocha la tête lentement.

— Le cri d’un homme qui com­prend qu’il n’y a pas d’is­sue. Ou le cri d’un homme qu’on force à ava­ler quelque chose. Elle haus­sa les épaules. Nous ne le sau­rons jamais.

— Et Marjorie ?

— Mar­jo­rie est veuve, main­te­nant. Elle héri­te­ra de la plan­ta­tion — ce qui reste de l’hé­ri­tage volé par son mari. Elle vivra ses der­niers mois dans le confort, puis elle mour­ra à son tour. Et tout le monde oubliera.

— Sauf vous.

— Sauf moi. Madame Khoo eut un sou­rire sans joie. Les Per­ana­kan ont la mémoire longue, mon­sieur Mau­gham. Nous nous sou­ve­nons de tout.

Ils quit­tèrent Beach Street vers midi, l’es­prit en ébullition.

Gerald mar­chait en silence à côté de Mau­gham, visi­ble­ment trou­blé par ce qu’il avait entendu.

— Tu crois ce qu’elle a dit ? finit-il par demander.

— Je crois qu’elle dit une par­tie de la véri­té. Pas toute.

— Qu’est-ce qu’elle cache ?

— Je ne sais pas. Peut-être son propre rôle dans l’af­faire. Elle savait depuis trente ans que Hals­worth était un impos­teur. Elle n’a jamais rien dit. Pourquoi ?

— Parce que ça ne la regar­dait pas ?

— Ou parce que ça l’ar­ran­geait. Un plan­teur qui a un secret est un plan­teur qu’on peut contrô­ler. Elle pos­sé­dait les terres, elle pos­sé­dait aus­si l’homme.

Gerald sif­fla doucement.

— Tu penses qu’elle le fai­sait chanter ?

— Pas direc­te­ment. Mais elle savait qu’il savait qu’elle savait. C’é­tait un équi­libre de ter­reur, une sorte de paix armée. Tant que per­sonne ne bou­geait, tout le monde était en sécurité.

— Et puis Mar­jo­rie a bougé.

— Et puis Mar­jo­rie a bou­gé. Et tout s’est effondré.

Ils mar­chaient dans les rues de George Town, sous le soleil de midi. Les sho­phouses défi­laient, avec leurs façades colo­rées et leurs enseignes en carac­tères chi­nois. Des mar­chands ambu­lants criaient leurs mar­chan­dises, des rick­shaws pas­saient en tin­tant. La vie conti­nuait, indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Gerald.

— Rien.

Gerald s’ar­rê­ta, surpris.

— Rien ?

— Qu’est-ce que je pour­rais faire ? Aller voir le Résident, lui dire que je soup­çonne Mar­jo­rie d’a­voir pous­sé son mari au sui­cide — ou de l’a­voir tué ? Sans preuves ? Sur la foi des ragots d’une vieille dame chinoise ?

— Mais la vérité…

— La véri­té ? Mau­gham eut un rire amer. La véri­té, c’est qu’un impos­teur est mort, et que per­sonne ne le pleu­re­ra. La véri­té, c’est que Mar­jo­rie mour­ra dans quelques mois, et que la jus­tice — si jus­tice il doit y avoir — sera ren­due sans moi. La véri­té, c’est que cette his­toire n’a pas de fin satis­fai­sante, pas de réso­lu­tion nette. Comme la plu­part des his­toires vraies.

Gerald ne répon­dit pas. Ils conti­nuèrent à mar­cher en silence.

L’a­près-midi, Mau­gham retour­na à l’hôtel.

Il trou­va un mot glis­sé sous sa porte — une écri­ture fémi­nine qu’il recon­nut aus­si­tôt. Marjorie.

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous enquê­tez. Je sais ce que vous pen­sez. Vous vous trom­pez — en partie.

Venez me voir ce soir, à huit heures, dans ma chambre. Je vous dirai ce que je peux vous dire. Après, vous ferez ce que vous voudrez.

  1. Halsworth”

Mau­gham relut le mot plu­sieurs fois. “Vous vous trom­pez — en par­tie.” Qu’est-ce que cela vou­lait dire ? Que Mar­jo­rie n’é­tait pas cou­pable ? Ou qu’elle était cou­pable d’autre chose que ce qu’il imaginait ?

Il pas­sa le reste de l’a­près-midi à attendre, inca­pable de se concen­trer sur quoi que ce soit. Gerald sor­tit — pour Camp­bell Street, pro­ba­ble­ment — et Mau­gham res­ta seul avec ses pensées.

À huit heures, il frap­pa à la porte de la suite des Halsworth.

Mar­jo­rie lui ouvrit elle-même.

Elle por­tait une robe noire, sobre, sans orne­ments. Ses che­veux étaient tirés en arrière, son visage dépour­vu de tout maquillage. Elle avait l’air plus vieille que quelques jours plus tôt — ou peut-être était-ce sim­ple­ment qu’elle avait ces­sé de faire semblant.

— Entrez, dit-elle.

La suite était plon­gée dans la pénombre, éclai­rée seule­ment par quelques lampes. Le lit où Hals­worth était mort avait été refait — draps propres, oreillers gon­flés — mais Mau­gham sen­tait encore quelque chose dans l’air, une pré­sence, un souvenir.

Mar­jo­rie s’as­sit dans un fau­teuil près de la fenêtre, lui fit signe de prendre place en face d’elle.

— Vous vou­lez du thé ? Du whisky ?

— Rien, merci.

— Comme vous voudrez.

Elle res­ta un moment silen­cieuse, regar­dant par la fenêtre. La nuit était tom­bée sur George Town, et les lumières de la ville scin­tillaient au loin.

— Vous savez, dit-elle enfin, je l’ai aimé. Au début.

Mau­gham ne dit rien. Il attendait.

— Quand je l’ai épou­sé, je croyais épou­ser un gent­le­man. Un homme bien né, bien éle­vé, qui m’of­fri­rait une vie confor­table dans les colo­nies. C’est ce que vou­laient mes parents. C’est ce que je croyais vouloir.

— Et puis ?

— Et puis j’ai com­men­cé à remar­quer des choses. Des petites choses, d’a­bord. La façon dont il tenait sa four­chette — pas tout à fait comme un gent­le­man devrait la tenir. Des erreurs de gram­maire, par­fois, quand il était fati­gué. Une igno­rance étrange de cer­taines choses que tout homme de sa classe devrait connaître.

— Vous lui avez posé des questions ?

— Non. Elle secoua la tête. Je n’ai jamais posé de ques­tions. Je ne vou­lais pas savoir. Tant que je ne savais pas, je pou­vais faire sem­blant. Nous pou­vions tous les deux faire semblant.

— Mais vous saviez quand même.

— Oui. Au fond de moi, je savais. Pas les détails — pas qu’il avait tué quel­qu’un, pas qu’il avait volé une iden­ti­té. Mais je savais qu’il n’é­tait pas celui qu’il pré­ten­dait être. Et je l’ai épou­sé quand même. Je suis res­tée avec lui quand même.

— Pour­quoi ?

Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange — triste et iro­nique à la fois.

— Parce que moi non plus, je n’é­tais pas celle que je pré­ten­dais être. J’é­tais la fille d’un magis­trat res­pec­té — mais mon père avait des dettes, des maî­tresses, des secrets. Ma famille était une façade, comme toutes les familles. Geof­frey et moi, nous nous sommes recon­nus. Deux impos­teurs qui jouaient le jeu ensemble.

— Et la lettre ?

Le sou­rire de Mar­jo­rie s’effaça.

— Quelle lettre ?

— Celle que vous avez envoyée. Celle qui a tout déclenché.

Un long silence. Mar­jo­rie regar­dait ses mains, posées sur ses genoux.

— Madame Khoo parle trop, dit-elle enfin.

— Elle m’a dit que vous étiez malade. Que vous alliez mourir.

— C’est vrai. Un an, peut-être moins. Elle leva les yeux. Quand on sait qu’on va mou­rir, les choses changent. Les men­songes qu’on accep­tait deviennent insup­por­tables. Les secrets qu’on gar­dait demandent à être libérés.

— Vous avez vou­lu révé­ler la véri­té avant de mourir.

— J’ai vou­lu… Elle cher­cha ses mots. J’ai vou­lu qu’il sache que je savais. Que je n’a­vais jamais été dupe. Pen­dant trente ans, il a cru me trom­per. Il a cru que j’é­tais une idiote, une épouse aveugle. Je vou­lais qu’il sache, avant la fin, que j’a­vais tou­jours vu clair.

— Alors vous avez envoyé une lettre.

— Pas à lui. À un avo­cat, en Angle­terre. Un avo­cat qui recher­chait les héri­tiers du vrai Geof­frey Hals­worth. Je lui ai dit ce que je soup­çon­nais — que l’homme qui vivait à Penang sous ce nom n’é­tait pas le vrai héri­tier. Je lui ai don­né des détails, des dates, des inco­hé­rences que j’a­vais notées au fil des années.

— Et l’a­vo­cat a trans­mis ces infor­ma­tions à Ste­phen Verne.

— Je ne savais pas qu’il y avait un fils. Je pen­sais qu’il n’y avait plus d’hé­ri­tier, que la ligne était éteinte. Je vou­lais juste que la véri­té soit connue — quelque part, par quel­qu’un. Mais Verne a fait plus que cela. Il est venu.

— Et Geof­frey a com­pris que tout était fini.

— Oui.

Mar­jo­rie se tut. Les ombres de la pièce sem­blaient s’é­pais­sir autour d’elle.

— La nuit où il est mort, dit Mau­gham. Que s’est-il passé ?

— Je dor­mais. Dans la chambre voisine.

— Vous n’a­vez rien entendu ?

— J’ai enten­du… Elle hési­ta. J’ai enten­du un cri. Vers deux heures du matin. Je me suis levée, je suis allée voir. La porte de sa chambre était fer­mée. J’ai frap­pé. Pas de réponse. J’ai essayé d’ou­vrir — c’é­tait ver­rouillé de l’intérieur.

— Et vous n’a­vez pas appe­lé à l’aide ?

— Non. Elle sou­tint son regard. Je suis retour­née me cou­cher. Et le matin, quand le boy a trou­vé le corps, j’ai fait sem­blant d’être surprise.

Mau­gham la regar­da lon­gue­ment. Il y avait quelque chose de ter­rible dans ce qu’elle venait de dire — et quelque chose de ter­ri­ble­ment humain aus­si. Une femme qui entend son mari crier, qui sait ce qui se passe, qui choi­sit de ne pas intervenir.

— Vous l’a­vez lais­sé mourir.

— Je l’ai lais­sé faire son choix. Elle se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. Il avait le véro­nol. Il savait ce qu’il fai­sait. Je n’ai pas ver­sé le poi­son dans son verre, je n’ai pas for­cé sa main. Je l’ai sim­ple­ment lais­sé seul avec sa décision.

— C’est tout de même…

— Un meurtre ? Elle se retour­na vers lui. Peut-être. Ou peut-être que c’est sim­ple­ment ce qui arrive quand on arrête de sau­ver les gens d’eux-mêmes. Pen­dant trente ans, j’ai pro­té­gé son secret. J’ai joué le jeu, j’ai main­te­nu la façade. Cette nuit-là, j’ai arrê­té. C’est tout.

Mau­gham ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre.

— Vous allez me dénon­cer ? deman­da Marjorie.

— À qui ? Pour quoi ? Vous n’a­vez rien fait — léga­le­ment par­lant. Vous avez enten­du un cri et vous n’êtes pas inter­ve­nue. Ce n’est pas un crime.

— Non. Ce n’est pas un crime.

Elle retour­na s’as­seoir, sou­dain épui­sée. Mau­gham vit à quel point elle était malade — la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, la mai­greur de ses mains. Elle n’en avait plus pour longtemps.

— Il y a une chose que vous devez com­prendre, dit-elle. Geof­frey — Hen­ry, quel que soit son vrai nom — n’é­tait pas un mau­vais homme. Il avait fait une chose ter­rible, oui. Mais ensuite… il a essayé d’être bon. Il a été un bon plan­teur, un bon employeur. Il a trai­té les coo­lies cor­rec­te­ment, il a payé ses dettes, il a res­pec­té ses enga­ge­ments. Il a joué le rôle du gent­le­man pen­dant si long­temps qu’il est deve­nu, d’une cer­taine façon, un gentleman.

— Cela n’ef­face pas ce qu’il a fait.

— Non. Rien ne l’ef­face. Mais cela compte quand même. Elle le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. Vous êtes écri­vain, mon­sieur Mau­gham. Vous savez que les gens ne sont pas simples. Qu’on peut être à la fois un meur­trier et un homme bon. Qu’on peut vivre dans le men­songe et trou­ver quand même une forme de vérité.

Mau­gham hocha la tête len­te­ment. C’é­tait vrai — il le savait. Les êtres humains étaient des contra­dic­tions ambu­lantes, des mélanges de bien et de mal, de véri­té et de men­songe. C’é­tait ce qui les ren­dait inté­res­sants. C’é­tait ce qui les ren­dait tragiques.

— Je ne vous dénon­ce­rai pas, dit-il. Et je n’é­cri­rai pas cette histoire.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle est trop vraie. Parce qu’elle n’a pas de fin satis­fai­sante. Parce que je ne sais pas qui est le héros et qui est le méchant. Il se leva. Bonne nuit, madame Hals­worth. Et… bonne chance. Pour ce qui reste.

Il sor­tit sans se retourner.

CHA­PITRE 8

Dimanche 20 mars 1927

Le cime­tière pro­tes­tant de Penang était un lieu étrange, à mi-che­min entre le jar­din anglais et la jungle tropicale.

Des tombes anciennes, ron­gées par l’hu­mi­di­té et le temps, se dres­saient par­mi les fran­gi­pa­niers et les bou­gain­vil­liers. Les ins­crip­tions s’ef­fa­çaient peu à peu — des noms de colons oubliés, des dates qui remon­taient au siècle pré­cé­dent, des épi­taphes pieuses que per­sonne ne lisait plus. C’é­tait un cime­tière pour les exi­lés, pour ceux qui avaient quit­té l’An­gle­terre et n’y étaient jamais retour­nés. Un cime­tière pour les gens qui avaient vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Geof­frey Hals­worth — ou l’homme qui avait por­té ce nom — y serait enter­ré ce matin.

Mau­gham arri­va tôt, avant la plu­part des autres. Il vou­lait obser­ver, comme tou­jours. Voir qui venait, qui ne venait pas. Lire sur les visages ce que les mots ne diraient pas.

Le cer­cueil était déjà là, posé sur des tré­teaux près de la fosse ouverte. Du bois sombre, des poi­gnées de cuivre, un drap blanc. Sobre, res­pec­table. Comme l’homme qu’il conte­nait avait pas­sé sa vie à l’être.

Gerald se tenait à l’é­cart, fumant une ciga­rette, l’air mal à l’aise dans son cos­tume noir. Il n’ai­mait pas les enter­re­ments — per­sonne ne les aimait, mais Gerald moins que qui­conque. Il y voyait un rap­pel de sa propre mor­ta­li­té, de ce corps qu’il mal­trai­tait depuis des années et qui fini­rait un jour dans une boîte semblable.

Les colo­niaux arri­vèrent par petits groupes. Des plan­teurs en cos­tume sombre, leurs épouses en robes noires et voi­lettes. Le Résident adjoint, l’air offi­ciel. Le Dr. Aldridge, qui avait signé le cer­ti­fi­cat de décès avec tant d’empressement. Ils se saluaient à voix basse, échan­geaient des bana­li­tés sur le temps — il fai­sait beau, pour une fois, un ciel d’un bleu cruel au-des­sus des tombes.

Mar­jo­rie arri­va la dernière.

Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, le visage caché sous une voi­lette épaisse. Deux femmes de plan­teurs l’ac­com­pa­gnaient, la sou­te­nant par le bras comme si elle ris­quait de s’ef­fon­drer. Elle mar­chait len­te­ment, avec cette digni­té raide des veuves qui refusent de mon­trer leur cha­grin — ou qui n’en ont pas à montrer.

Mau­gham la regar­da prendre place devant le cer­cueil. Il pen­sa à ce qu’elle lui avait dit, deux jours plus tôt. “Je l’ai lais­sé faire son choix.” Une phrase qui pou­vait signi­fier tant de choses. Un acte d’a­mour, peut-être — lais­ser un homme mou­rir comme il le vou­lait. Ou un acte de cruau­té — le regar­der se noyer sans lui tendre la main.

Ou peut-être que c’é­tait la même chose.

Le révé­rend com­men­ça le ser­vice. Des paroles conve­nues, des ver­sets fami­liers. “Je suis la résur­rec­tion et la vie…” Mau­gham n’é­cou­tait pas. Il regar­dait les visages autour de lui — ces hommes et ces femmes qui étaient venus enter­rer un des leurs, sans savoir qu’ils enter­raient un impos­teur. Ou peut-être que cer­tains savaient. Peut-être que Madame Khoo n’é­tait pas la seule à avoir devi­né, au fil des années.

Il cher­cha Ste­phen Verne du regard. Ne le trou­va pas.

Le ser­vice fut bref.

On des­cen­dit le cer­cueil dans la fosse, on jeta les poi­gnées de terre rituelles, on mur­mu­ra les der­nières prières. Puis les gens com­men­cèrent à se dis­per­ser, par petits groupes, retour­nant à leurs voi­tures et à leurs rick­shaws. La vie repre­nait ses droits.

Mau­gham resta.

Il regar­dait les fos­soyeurs com­bler la tombe, pel­le­tée après pel­le­tée. La terre rouge de Penang recou­vrait peu à peu le cer­cueil, effa­çant la der­nière trace visible de l’homme qui avait vécu sous le nom de Geof­frey Halsworth.

— Vous ne par­tez pas ?

Il se retour­na. Mar­jo­rie se tenait der­rière lui, seule. Les femmes qui l’ac­com­pa­gnaient avaient dis­pa­ru — par­ties avec les autres, probablement.

— Je réflé­chis­sais, dit-il.

— À quoi ?

— À lui. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

Mar­jo­rie s’ap­pro­cha, regar­da la tombe à moi­tié comblée.

— Il s’ap­pe­lait Hen­ry Marsh, dit-elle. Son vrai nom. Je l’ai décou­vert il y a des années, en fouillant dans ses affaires. Une vieille lettre, cachée au fond d’une malle. Une lettre de sa mère, adres­sée à “mon cher Hen­ry”. Il l’a­vait gar­dée pen­dant trente ans.

— Il avait une mère.

— Tout le monde a une mère, mon­sieur Mau­gham. Même les monstres.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume. Juste un constat.

— Vous pen­sez que c’é­tait un monstre ?

— Je pense… Elle hési­ta. Je pense qu’il a fait une chose mons­trueuse. Mais je ne suis pas sûre que cela fasse de lui un monstre. Est-ce qu’on devient ce qu’on fait ? Ou est-ce qu’on peut faire une chose ter­rible et res­ter, mal­gré tout, quel­qu’un de… pas bien, non. Mais pas entiè­re­ment mau­vais non plus.

Mau­gham hocha la tête. C’é­tait la ques­tion qu’il se posait lui-même, depuis des jours. La ques­tion à laquelle il n’a­vait pas de réponse.

— Il a tué un homme, dit-il. Le vrai Geof­frey Hals­worth. Il l’a jeté à la mer et a pris sa vie.

— Oui.

— Et ensuite il a vécu trente ans en fai­sant sem­blant d’être quel­qu’un d’autre.

— Oui.

— Mais pen­dant ces trente ans…

— Pen­dant ces trente ans, il a été un bon mari. Un bon plan­teur. Un membre res­pec­table de la com­mu­nau­té. Mar­jo­rie eut un sou­rire étrange. Est-ce que cela compte ? Est-ce que trente ans de bien peuvent rache­ter un ins­tant de mal ?

— Non, dit Mau­gham. Rien ne rachète un meurtre.

— Alors pour­quoi hésitez-vous ?

Il ne répon­dit pas. Il ne savait pas pour­quoi il hési­tait. Peut-être parce que la vie était plus com­pli­quée que les his­toires qu’il écri­vait. Peut-être parce que les gens n’é­taient jamais entiè­re­ment bons ou entiè­re­ment mau­vais. Peut-être parce qu’il avait vu, dans les yeux de Hals­worth, quelque chose qui res­sem­blait à du remords — un remords por­té pen­dant trente ans, comme une pierre au cou.

— Qu’al­lez-vous faire main­te­nant ? demanda-t-il.

— Res­ter ici. Quelques mois encore. Le temps de mettre mes affaires en ordre. Elle regar­da la tombe. Et puis mou­rir, je sup­pose. Comme tout le monde.

— Vous n’a­vez pas peur ?

— De la mort ? Elle secoua la tête. Non. J’ai peur de ce qui vient avant — la dou­leur, la fai­blesse, la dépen­dance. Mais la mort elle-même… non. Ce sera un soulagement.

Les fos­soyeurs avaient ter­mi­né leur tra­vail. La tombe était com­blée, la terre tas­sée. Bien­tôt on pose­rait une pierre — avec quel nom ? Geof­frey Hals­worth, pro­ba­ble­ment. Le men­songe conti­nue­rait jusque dans la mort.

— Au revoir, mon­sieur Mau­gham, dit Marjorie.

Elle lui ten­dit la main. Il la ser­ra — une main sèche, froide mal­gré la chaleur.

— Au revoir, madame Halsworth.

Elle s’é­loi­gna, sil­houette noire par­mi les tombes blanches. Mau­gham la regar­da par­tir, puis se retour­na vers la tombe fraîche.

— Hen­ry Marsh, mur­mu­ra-t-il. C’é­tait donc ton nom.

La tombe ne répon­dit pas. Les morts ne répondent jamais.

Il retrou­va Gerald à l’en­trée du cimetière.

— Verne n’est pas venu, dit Gerald.

— Non.

— Tu sais pourquoi ?

Mau­gham secoua la tête. Il avait sa théo­rie — Verne avait com­pris qu’il n’y avait rien à gagner ici, que l’hé­ri­tage volé ne pou­vait pas être récu­pé­ré, que sa ven­geance était creuse. Mais ce n’é­tait qu’une théorie.

— Il est par­ti ce matin, dit Gerald. J’ai véri­fié à l’hô­tel. Il a réglé sa note à l’aube et il a pris le pre­mier vapeur pour Singapour.

— Les mains vides.

— Les mains vides.

Ils mar­chèrent vers le rick­shaw qui les atten­dait. Le soleil tapait fort, fai­sant miroi­ter les flaques lais­sées par les pluies récentes. George Town s’é­veillait à peine — c’é­tait dimanche, les bou­tiques étaient fer­mées, les rues presque désertes.

— Tu crois qu’il va reve­nir ? deman­da Gerald.

— Verne ? Non. Il n’a plus rien à faire ici. L’homme qu’il vou­lait confron­ter est mort. L’hé­ri­tage est entre les mains de Mar­jo­rie — et même s’il pou­vait prou­ver qu’elle n’y a pas droit, il fau­drait des années de pro­cès, des for­tunes en avo­cats. Pour quoi ? Une plan­ta­tion de caou­tchouc à l’autre bout du monde ?

— Alors c’est fini.

— Oui. C’est fini.

Mais en disant cela, Mau­gham savait que ce n’é­tait pas tout à fait vrai. L’his­toire était finie, oui — les per­son­nages étaient morts ou par­tis, le rideau était tom­bé. Mais quelque chose res­tait. Quelque chose qui conti­nue­rait à le hanter.

L’i­mage d’un homme qui avait vécu trente ans dans le men­songe, et qui avait fini par croire à son propre men­songe. L’i­mage d’une femme qui avait choi­si de ne pas sau­ver son mari, et qui vivait avec ce choix. L’i­mage d’un fils venu récla­mer jus­tice, et repar­ti les mains vides, sans même la satis­fac­tion de la vengeance.

Des images qu’il ne pour­rait pas oublier. Des images qu’il ne pour­rait pas écrire.

L’a­près-midi, Mau­gham fit ses bagages.

Il avait pré­vu de res­ter encore une semaine, mais il n’en avait plus envie. L’E&O lui pesait main­te­nant — ses cou­loirs où errait le fan­tôme de Hals­worth, sa véran­da où Mar­jo­rie avait pris le thé avec Madame Khoo, son bar où Gerald avait inter­ro­gé Verne. Trop de sou­ve­nirs, trop de questions.

Gerald l’ai­da à bou­cler ses malles, sans poser de ques­tions. Il com­pre­nait — il com­pre­nait toujours.

— Où est-ce qu’on va ? deman­da-t-il seulement.

— Sin­ga­pour. Et puis peut-être Bang­kok. Ou Sai­gon. Peu importe.

— Tu fuis.

— Non. Je pars. C’est différent.

Mais Gerald avait rai­son, bien sûr. Il fuyait. Il fuyait cette his­toire qui n’a­vait pas de fin, ces per­son­nages qui n’é­taient ni bons ni mau­vais, cette véri­té qui refu­sait de se lais­ser saisir.

Le vapeur par­tait le len­de­main matin. Ils pas­se­raient une der­nière nuit à l’E&O, une der­nière nuit dans cette ville où un homme avait vécu trente ans sous un nom volé.

Ce soir-là, Mau­gham des­cen­dit sur la véranda.

La nuit était douce, par­fu­mée de fran­gi­pa­nier et de mer. Les lampes pro­je­taient des cercles de lumière jaune sur les dalles. Quelques clients de l’hô­tel pre­naient le frais, fumant des cigares, bavar­dant à voix basse.

Mau­gham s’ins­tal­la dans un fau­teuil de rotin, com­man­da un gin pahit. Il regar­dait la mer — cette mer d’An­da­man qui avait englou­ti le corps du vrai Geof­frey Hals­worth, trente ans plus tôt. Noire, immense, indifférente.

Il pen­sa à ce que Madame Khoo avait dit. “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” C’é­tait vrai. Les empires pas­saient, les colo­nies se défai­saient, les hommes mou­raient et étaient oubliés. Seule la mer res­tait, immuable, gar­dant ses secrets.

Il sor­tit son car­net, l’ou­vrit, relut les notes qu’il avait prises au fil des jours. L’his­toire était là, frag­men­taire mais com­plète. Un domes­tique qui tue son maître. Une iden­ti­té volée. Trente ans de men­songe. Une épouse qui sait et se tait. Un fils qui vient récla­mer son dû. Une mort ambi­guë — sui­cide ou meurtre, impos­sible à dire.

C’é­tait une bonne his­toire. Une his­toire par­faite pour un recueil de nou­velles — “The Let­ter”, peut-être, ou “The Impos­tor”. Il n’au­rait qu’à chan­ger les noms, brouiller les lieux, et per­sonne ne sau­rait jamais que c’é­tait vrai.

Mais il ne l’é­cri­rait pas.

Il le savait main­te­nant, avec cer­ti­tude. Cette his­toire n’é­tait pas pour lui. Elle était trop vraie, trop trouble, trop proche de quelque chose qu’il ne vou­lait pas regar­der en face. Elle posait des ques­tions aux­quelles il n’a­vait pas de réponses — sur l’i­den­ti­té, sur le men­songe, sur ce que nous sommes vrai­ment quand nous enle­vons les masques.

Il refer­ma le car­net, le glis­sa dans sa poche.

Gerald appa­rut, un verre à la main, et s’as­sit à côté de lui.

— Tu broies du noir.

— Je réfléchis.

— C’est la même chose, chez toi.

Mau­gham sou­rit mal­gré lui. Gerald le connais­sait trop bien — c’é­tait à la fois récon­for­tant et irritant.

— Je pen­sais à Hals­worth, dit-il. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.

— Et ?

— Et je me deman­dais… si nous ne sommes pas tous des impos­teurs, d’une cer­taine façon. Tous en train de jouer un rôle, de faire sem­blant d’être quel­qu’un que nous ne sommes pas.

Gerald haus­sa les épaules.

— Peut-être. Mais la plu­part d’entre nous n’a­vons tué per­sonne pour voler notre rôle.

— Non. La plu­part d’entre nous avons sim­ple­ment… gran­di dedans. Accep­té ce qu’on atten­dait de nous. Mis le masque qu’on nous tendait.

— Tu parles de toi ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Il pen­sait à sa propre vie — l’en­fance mal­heu­reuse, le bégaie­ment dont il avait mis des années à se débar­ras­ser, l’ho­mo­sexua­li­té qu’il cachait au monde, le mariage raté avec Syrie. Toutes ces façades qu’il avait construites, tous ces men­songes qu’il avait entre­te­nus. Était-il si dif­fé­rent de Hals­worth, fina­le­ment ? Moins cri­mi­nel, certes. Mais pas moins imposteur.

— Tu sais ce qui me trouble le plus ? dit-il enfin.

— Non.

— C’est que Hals­worth a réus­si. Pen­dant trente ans, il a été Geof­frey Hals­worth. Il a vécu sa vie, aimé sa femme — à sa façon —, géré sa plan­ta­tion, gagné le res­pect de la com­mu­nau­té. Et à la fin, il était deve­nu ce qu’il pré­ten­dait être. Le men­songe était deve­nu vérité.

— Jus­qu’à ce que la véri­té le rattrape.

— Oui. Jus­qu’à ce que la véri­té le rat­trape. Mau­gham but une gor­gée de gin. Mais pen­dant trente ans… pen­dant trente ans, le men­songe a fonc­tion­né. Et je me demande si ce n’est pas ça, la vie. Men­tir assez long­temps pour que le men­songe devienne vrai.

Gerald ne dit rien. Ils res­tèrent assis en silence, regar­dant la mer noire, écou­tant les bruits de la nuit tropicale.

Au loin, un chien aboyait. Quelque part dans George Town, des gens vivaient, aimaient, men­taient, comme par­tout ailleurs dans le monde. Et demain, le vapeur empor­te­rait Mau­gham vers d’autres rivages, d’autres his­toires, d’autres mensonges.

Mais cette his­toire-là res­te­rait avec lui. Pas écrite, pas racon­tée. Juste un sou­ve­nir, une bles­sure, une ques­tion sans réponse.

L’his­toire d’un homme qui avait vou­lu deve­nir quel­qu’un d’autre.

Et qui y était presque parvenu.

Le len­de­main matin, ils prirent le vapeur pour Singapour.

Mau­gham res­ta sur le pont pen­dant que le bateau s’é­loi­gnait du quai, regar­dant Penang rape­tis­ser à l’ho­ri­zon. Les bâti­ments blancs du front de mer, les col­lines vertes, l’E&O qu’on dis­tin­guait encore, minus­cule, au bord de l’eau.

Quelque part là-bas, Mar­jo­rie Hals­worth com­men­çait sa vie de veuve — une vie qui ne dure­rait pas long­temps. Quelque part là-bas, Madame Khoo conti­nuait de régner sur Beach Street, gar­dienne des secrets de la colo­nie. Quelque part là-bas, dans le cime­tière pro­tes­tant, un homme dor­mait sous un nom qui n’é­tait pas le sien.

Gerald s’ap­pro­cha, lui ten­dit une tasse de café.

— Tu regardes quoi ?

— Rien. Tout. Mau­gham prit la tasse. Je me dis que nous ne revien­drons pro­ba­ble­ment jamais ici.

— Tu veux revenir ?

— Non. Mau­gham secoua la tête. Non, je ne veux pas revenir.

Il but son café, regar­da la côte dis­pa­raître peu à peu. Bien­tôt il ne res­ta plus qu’une ligne verte à l’ho­ri­zon, puis rien — juste la mer, immense et vide, qui les empor­tait vers d’autres destins.

Dans sa poche, le car­net pesait comme une pierre. Toutes ces notes qu’il avait prises, toutes ces obser­va­tions, tous ces détails — inutiles main­te­nant. L’his­toire res­te­rait non écrite, non racon­tée. Elle mour­rait avec lui, comme Hen­ry Marsh était mort avec son secret.

Ou peut-être pas.

Peut-être qu’un jour, des années plus tard, il trou­ve­rait le moyen de la racon­ter. Pas telle qu’elle s’é­tait pas­sée — ce serait impos­sible. Mais trans­for­mée, dégui­sée, ren­due mécon­nais­sable. Une his­toire sur un homme qui avait vou­lu être quel­qu’un d’autre. Une his­toire sur le men­songe et la véri­té, sur ce que nous sommes et ce que nous pré­ten­dons être.

Une his­toire sur l’imposture.

Pas aujourd’­hui. Pas demain. Mais un jour, peut-être.

Le vapeur prit de la vitesse, s’en­fon­çant dans le détroit de Malac­ca. Penang avait dis­pa­ru. Devant eux, l’ho­ri­zon s’ou­vrait, vaste et indifférent.

Mau­gham jeta le reste de son café par-des­sus bord, regar­da les gouttes sombres se perdre dans l’écume.

— Viens, dit-il à Gerald. Allons voir ce qu’ils servent au petit-déjeuner.

Ils s’é­loi­gnèrent du bas­tin­gage, lais­sant la mer der­rière eux.

L’his­toire était finie.

Ou peut-être qu’elle ne fai­sait que commencer.

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Cha­pitres 5 et 6

CHA­PITRE 5

Mer­cre­di 16 mars 1927

L’o­rage mena­çait depuis le matin.

Des nuages noirs s’é­taient amon­ce­lés au-des­sus de la mer, for­mant une muraille sombre qui avan­çait len­te­ment vers la côte. L’air était épais, char­gé d’élec­tri­ci­té, dif­fi­cile à res­pi­rer. Les boys de l’hô­tel avaient fer­mé les per­siennes du côté de la mer, plon­geant les cou­loirs dans une pénombre moite.

Mau­gham avait pas­sé la mati­née dans sa chambre, à relire ses notes, à ten­ter de mettre de l’ordre dans ce qu’il savait. L’his­toire se des­si­nait main­te­nant avec une clar­té presque dou­lou­reuse — un domes­tique qui tue son maître, prend sa place, vit trente ans sous une iden­ti­té volée. Et puis le fils de la vic­time qui sur­git du pas­sé, armé de preuves, récla­mant jus­tice ou vengeance.

Mais il man­quait encore des pièces. Le mobile de Verne — était-ce vrai­ment l’hé­ri­tage qu’il cher­chait, ou autre chose ? Le rôle de Mar­jo­rie — savait-elle, depuis le début ou depuis peu ? Et sur­tout, ce que Hals­worth allait faire main­te­nant qu’il était démasqué.

Vers midi, un boy vint frap­per à sa porte avec un mes­sage. Une carte de visite, sur laquelle quelques mots étaient grif­fon­nés à la hâte :

“Cher Mau­gham, puis-je vous deman­der de dîner avec moi ce soir ? Ma femme est souf­frante et je déteste man­ger seul. Sept heures, dans la grande salle. — G. Halsworth”

Mau­gham retour­na la carte entre ses doigts, pen­sif. L’in­vi­ta­tion était étrange — pour­quoi un homme accu­lé, ter­ro­ri­sé, cher­che­rait-il la com­pa­gnie d’un écri­vain connu pour son regard impi­toyable ? À moins que ce ne fût pré­ci­sé­ment pour cela. À moins que Hals­worth ne cher­chât quel­qu’un à qui par­ler, quel­qu’un qui comprendrait.

Ou quel­qu’un devant qui se confesser.

Il écri­vit sa réponse sur le dos de la carte — “Avec plai­sir” — et la remit au boy.

L’a­près-midi s’é­ti­ra, lourd et oppres­sant. L’o­rage ne se déci­dait pas à écla­ter. Mau­gham des­cen­dit sur la véran­da, ten­ta de lire, n’y par­vint pas. Son esprit reve­nait sans cesse à Hals­worth, à ce qui l’at­ten­dait le soir même.

Gerald appa­rut vers quatre heures, l’air soucieux.

— J’ai vu Verne ce matin, dit-il à voix basse en s’as­seyant près de Mau­gham. Il sor­tait de l’hô­tel avec une enve­loppe à la main. Une grande enve­loppe, comme celles qu’on uti­lise pour les docu­ments officiels.

— Où allait-il ?

— Je l’ai sui­vi. Il est allé au bureau du Résident britannique.

Mau­gham fron­ça les sour­cils. Le Résident était le repré­sen­tant de la Cou­ronne à Penang — l’au­to­ri­té suprême en matière admi­nis­tra­tive et judiciaire.

— Il dépose une plainte ?

— Ou il pré­sente des preuves. Gerald allu­ma une ciga­rette. Quoi qu’il ait dans cette enve­loppe, c’est suf­fi­sam­ment sérieux pour qu’il aille voir les autorités.

Le piège se refer­mait. Mau­gham voyait la méca­nique impla­cable à l’œuvre — Verne qui accu­mu­lait les preuves, qui infor­mait les auto­ri­tés, qui cou­pait toutes les issues à Hals­worth. Dans quelques jours, peut-être moins, la police vien­drait frap­per à la porte de la suite des Hals­worth. Et alors tout s’effondrerait.

— Autre chose, dit Gerald. J’ai croi­sé Mar­jo­rie dans le cou­loir ce matin. Elle n’a­vait pas l’air souf­frante. Elle avait l’air… je ne sais pas com­ment dire. Vidée. Comme quel­qu’un qui a pleu­ré toute la nuit.

— Elle sait.

— Tu crois ?

— J’en suis cer­tain. Mau­gham regar­da la mer noire sous les nuages. La ques­tion est : depuis quand ?

À sept heures, Mau­gham des­cen­dit dans la grande salle.

Les lampes étaient allu­mées, pro­je­tant des cercles de lumière jaune sur les nappes blanches. La plu­part des tables étaient occu­pées — les colo­niaux dînaient tôt, par habi­tude et par ennui. Le gra­mo­phone jouait quelque chose de doux, un air de jazz qui se per­dait dans le brou­ha­ha des conversations.

Hals­worth l’at­ten­dait à leur table habi­tuelle, près de la fenêtre. Il se leva quand Mau­gham appro­cha, lui ser­ra la main avec une vigueur excessive.

— Mau­gham ! Mer­ci d’être venu. Je sais que c’é­tait une invi­ta­tion de der­nière minute.

— Tout le plai­sir est pour moi.

Ils s’as­sirent. Hals­worth avait déjà un verre devant lui — du whis­ky, presque vide. Il fit signe au boy d’en appor­ter un autre, plus un gin pahit pour Maugham.

— Ma femme vous prie de l’ex­cu­ser. Une migraine. La cha­leur, sans doute.

— J’es­père qu’elle se remet­tra vite.

— Oh, Mar­jo­rie est solide. Elle se remet toujours.

Il avait dit cela avec une iro­nie amère qui rap­pe­la à Mau­gham les mots de Mar­jo­rie elle-même, quelques jours plus tôt. “Geof­frey se remet tou­jours.” Comme si cha­cun d’eux atten­dait que l’autre craque le premier.

Le boy appor­ta les bois­sons et les menus. Hals­worth com­man­da sans regar­der — le cur­ry de mou­ton, son plat habi­tuel. Mau­gham choi­sit du pois­son. Ils res­tèrent un moment silen­cieux, buvant, écou­tant le mur­mure des autres convives.

L’o­rage gron­dait au loin, au-des­sus de la mer.

— Vous écri­vez en ce moment ? deman­da Halsworth.

— Tou­jours. C’est une maladie.

— Sur quoi ?

— Des nou­velles. Des his­toires de colo­niaux, pour la plu­part. Les tro­piques offrent un maté­riau inépuisable.

Hals­worth eut un rire bref.

— J’i­ma­gine. Tous ces Anglais per­dus à l’autre bout du monde, avec leurs petits secrets et leurs grandes soli­tudes. Il vida son verre, en com­man­da un autre. Vous devez nous trou­ver pathétiques.

— Pas pathé­tiques. Intéressants.

— C’est la même chose, non ? On n’est inté­res­sant que lors­qu’on souffre. Le bon­heur est ennuyeux. C’est le mal­heur qui fait les bonnes histoires.

Mau­gham ne répon­dit pas. Hals­worth par­lait trop, buvait trop vite. Il y avait une fébri­li­té dans ses gestes, une urgence dans sa voix, qui ne lui res­sem­blaient pas. L’homme qu’il avait ren­con­tré sur le bateau — ce plan­teur jovial et ner­veux — avait dis­pa­ru. À sa place, il y avait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de brisé.

Les plats arri­vèrent. Hals­worth tou­cha à peine au sien, pous­sant les mor­ceaux de viande dans son assiette comme un enfant qui n’a pas faim. Mau­gham man­geait len­te­ment, attendant.

— Vous savez, dit sou­dain Hals­worth, je vous ai lu. Vos livres.

— Vrai­ment ?

— “The Moon and Six­pence”. L’his­toire de ce peintre qui aban­donne tout — sa femme, sa car­rière, sa vie — pour deve­nir quel­qu’un d’autre. Il haus­sa les yeux vers Mau­gham. Vous croyez que c’est pos­sible ? De deve­nir quel­qu’un d’autre ?

Mau­gham sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer. Ils y étaient. Le moment qu’il attendait.

— Je crois que les gens essaient, dit-il pru­dem­ment. Qu’ils fuient leur pas­sé, changent de pays, prennent un nou­veau départ. Mais je ne suis pas sûr qu’on puisse vrai­ment échap­per à ce qu’on est.

— Et si on n’é­tait rien, au départ ? Hals­worth fixait son verre vide. Si on n’é­tait per­sonne — juste une ombre, un ser­vi­teur, quel­qu’un qu’on ne regarde jamais ? Est-ce qu’on pour­rait alors deve­nir quelqu’un ?

— Un serviteur ?

Hals­worth réa­li­sa ce qu’il avait dit. Une lueur de panique tra­ver­sa ses yeux, aus­si­tôt réprimée.

— C’est une hypo­thèse. Une ques­tion phi­lo­so­phique. Il fit signe au boy. Encore un whisky.

— Vous buvez beau­coup ce soir, Geoffrey.

— Oui. Il eut un sou­rire sans joie. C’est une soi­rée qui le mérite.

Le whis­ky arri­va. Hals­worth le vida d’un trait, gri­ma­ça, s’es­suya la bouche du dos de la main. Ses joues s’é­taient empour­prées, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.

— Mau­gham, je vais vous dire quelque chose. Quelque chose que je n’ai jamais dit à personne.

Mau­gham atten­dit, immo­bile. Dehors, l’o­rage se rap­pro­chait — on enten­dait le rou­le­ment du ton­nerre, de plus en plus proche.

— Le plus dif­fi­cile… Hals­worth par­lait len­te­ment, cher­chant ses mots. Le plus dif­fi­cile, ce n’est pas de deve­nir quel­qu’un d’autre. Ça, c’est presque facile. On apprend les gestes, les mots, les habi­tudes. On regarde, on imite. Au bout d’un moment, ça devient naturel.

— Et qu’est-ce qui est difficile ?

— C’est d’ou­blier qui l’on était.

Un silence. Le ton­nerre gron­da, plus proche. Les lumières vacillèrent un instant.

— On ne peut pas oublier, conti­nua Hals­worth. Pas vrai­ment. On peut enfouir, cacher, faire sem­blant. Mais ça reste là. La nuit, quand on ne dort pas. Dans les miroirs, quand on se regarde. On voit l’autre — celui qu’on était avant. Et il vous regarde avec des yeux… des yeux qui vous accusent.

Sa voix s’é­tait bri­sée. Mau­gham vit ses mains trem­bler sur la nappe blanche.

— Geof­frey…

— Trente ans. Hals­worth ne l’é­cou­tait plus. Trente ans que je joue ce rôle. Trente ans que je me réveille chaque matin en me deman­dant si c’est le jour où tout s’ef­fondre. Et maintenant…

Il s’in­ter­rom­pit. Son regard venait de se fixer sur quelque chose — quel­qu’un — der­rière Mau­gham. Son visage se vida de toute couleur.

Mau­gham se retourna.

Ste­phen Verne était debout à l’en­trée de la salle à man­ger. Il por­tait son cos­tume cor­rect mais modeste, ses che­veux soi­gneu­se­ment pei­gnés. Il regar­dait dans leur direc­tion avec une expres­sion indéchiffrable.

Leurs regards se croi­sèrent — celui de Hals­worth et celui de Verne. Une seconde, deux secondes. Puis Verne sou­rit — un sou­rire mince, sans cha­leur — et se détour­na vers le bar.

Quand Mau­gham se retour­na vers Hals­worth, l’homme s’é­tait repris. Le masque était reve­nu en place — un peu trem­blant, un peu fis­su­ré, mais en place.

— Par­don­nez-moi. Il s’es­suya le front avec sa ser­viette. Je ne sais pas ce qui m’a pris. La cha­leur. L’alcool.

— Geof­frey, de qui par­liez-vous ? Qui était celui que vous étiez avant ?

Hals­worth secoua la tête.

— Per­sonne. Des diva­ga­tions d’i­vrogne. Il se leva, un peu chan­ce­lant. Je crois que je vais mon­ter. Je ne me sens pas très bien.

— Atten­dez.

Mais Hals­worth était déjà par­ti, tra­ver­sant la salle d’un pas mal assu­ré, évi­tant soi­gneu­se­ment de regar­der du côté du bar où Verne siro­tait tran­quille­ment un whisky.

Mau­gham res­ta seul à table, le cœur bat­tant. Il avait été si près — si près d’en­tendre la confes­sion com­plète. Et puis Verne était appa­ru, et Hals­worth s’é­tait refer­mé comme un coquillage.

Mais il en avait assez enten­du. “Le plus dif­fi­cile, ce n’est pas de deve­nir quel­qu’un d’autre. C’est d’ou­blier qui l’on était.” Hals­worth venait pra­ti­que­ment d’a­vouer. Pas avec des mots pré­cis, pas avec des preuves — mais avec cette véri­té qui suin­tait de chaque phrase, de chaque regard, de chaque trem­ble­ment de ses mains.

L’homme qui vivait sous le nom de Geof­frey Hals­worth n’é­tait pas Geof­frey Halsworth.

Et il le savait depuis le début.

Mau­gham ne mon­ta pas tout de suite. Il res­ta dans la salle à man­ger, com­man­da un café, obser­va Verne au bar.

Le jeune homme buvait seul, sans cher­cher la conver­sa­tion. De temps en temps, il levait les yeux vers l’es­ca­lier par où Hals­worth avait dis­pa­ru, avec une expres­sion qui tenait du chas­seur guet­tant sa proie. Il n’a­vait pas l’air pres­sé. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait que le temps joue pour lui.

Vers neuf heures, Gerald appa­rut. Il s’as­sit en face de Mau­gham, com­man­da un whis­ky, écou­ta le récit du dîner.

— Il a presque avoué, dit-il quand Mau­gham eut terminé.

— Presque. Et puis Verne est entré, et il s’est tu.

— Tu crois qu’il sait ? Que Verne est là pour lui ?

— Il sait. Mau­gham regar­da vers le bar, où Verne finis­sait son verre. Ils se sont regar­dés. Hals­worth a eu l’air d’un homme qui voit la mort en face.

Gerald sif­fla doucement.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, on attend. Demain, peut-être, il se pas­se­ra quelque chose. Verne a por­té des docu­ments au bureau du Résident. Les auto­ri­tés vont agir — tôt ou tard.

— À moins que Hals­worth n’a­gisse d’abord.

Mau­gham fron­ça les sourcils.

— Que veux-tu dire ?

— Il est accu­lé, non ? Sans issue. Si les auto­ri­tés l’ar­rêtent, il sera jugé, condam­né. Usur­pa­tion d’i­den­ti­té, peut-être meurtre — la peine de mort, pro­ba­ble­ment. Gerald allu­ma une ciga­rette. À sa place, je préférerais…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin.

Mau­gham pen­sa à Hals­worth, là-haut dans sa chambre, seul avec son secret et sa ter­reur. À Mar­jo­rie, dans la chambre voi­sine — si elle y était — avec ce qu’elle savait ou soup­çon­nait. À tout ce qui s’é­tait pas­sé entre eux pen­dant trente ans, les men­songes et les silences, les regards et les non-dits.

— Non, dit-il. Je ne crois pas qu’il le fera.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’il s’est bat­tu trop long­temps. Parce qu’il a réus­si l’im­pos­sible — deve­nir quel­qu’un d’autre, vivre une vie entière sous un nom volé. Ce genre d’homme ne renonce pas facilement.

Mais même en disant cela, il n’é­tait pas sûr d’y croire. Il avait vu le visage de Hals­worth quand il avait aper­çu Verne. Il avait vu la ter­reur, le déses­poir. Un homme peut se battre long­temps — mais un jour, il n’a plus la force.

L’o­rage écla­ta vers minuit.

Mau­gham était dans sa chambre, inca­pable de dor­mir, quand les pre­mières gouttes frap­pèrent les per­siennes. Puis ce fut le déluge — des trombes d’eau qui s’a­bat­taient sur la ville, le fra­cas du ton­nerre, les éclairs qui illu­mi­naient la chambre par intermittence.

Il se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre, entrou­vrit les per­siennes. La mer était déchaî­née, noire striée d’é­cume blanche. Les pal­miers du jar­din pliaient sous le vent. Quelque part, un volet battait.

Il pen­sa à Hals­worth, quelque part dans cet hôtel, écou­tant le même orage. Pen­sait-il à ce qu’il avait fait, trente ans plus tôt ? À la nuit où tout avait bas­cu­lé, sur ce bateau quelque part dans l’o­céan Indien ? Le ton­nerre devait res­sem­bler au bruit des vagues contre la coque. La pluie devait res­sem­bler à l’eau noire qui s’é­tait refer­mée sur un corps.

Mau­gham retour­na se cou­cher, mais le som­meil ne vint pas. Il res­ta éten­du dans l’obs­cu­ri­té, écou­tant l’o­rage, atten­dant l’aube.

Il ne savait pas encore que cette aube serait dif­fé­rente de toutes les autres.

Gerald frap­pa à sa porte vers deux heures du matin.

— Willie. Réveille-toi.

Mau­gham ouvrit, vit le visage blême de Gerald dans la lumière du couloir.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je n’ar­rive pas à dor­mir. Je suis des­cen­du au bar — il est encore ouvert, il y avait des types qui jouaient aux cartes. Et j’ai enten­du quelque chose.

— Quoi ?

— Un bruit. Au-des­sus. Comme un cri étouf­fé. Et puis plus rien.

Mau­gham sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’échine.

— Tu sais de quelle chambre ça venait ?

— Non. Mais le bar est juste en des­sous de l’aile où logent les Halsworth.

Ils se regar­dèrent. L’o­rage conti­nuait de faire rage dehors, cou­vrant tous les bruits.

— C’est peut-être rien, dit Gerald. Le vent. Une porte qui claque.

— Peut-être.

Mais ni l’un ni l’autre n’y croyait.

Mau­gham refer­ma sa porte, retour­na à la fenêtre. L’o­rage com­men­çait à fai­blir — les éclairs s’es­pa­çaient, le ton­nerre s’é­loi­gnait. Dans quelques heures, le soleil se lève­rait sur Penang. Et alors on saurait.

Il res­ta là jus­qu’à l’aube, à regar­der la pluie tom­ber, à attendre.

À attendre que le jour révèle ce que la nuit avait caché.

CHA­PITRE 6

Jeu­di 17 mars 1927

Le cri vint à l’aube.

Mau­gham s’é­tait assou­pi sans s’en rendre compte, effon­dré dans le fau­teuil près de la fenêtre. Ce fut le cri qui le réveilla — un cri de femme, aigu, ter­rible, qui tra­ver­sa les cou­loirs de l’hô­tel et le tira du som­meil comme une main brutale.

Il se leva d’un bond, le cœur bat­tant. La lumière grise du matin fil­trait à tra­vers les per­siennes. L’o­rage était pas­sé — on n’en­ten­dait plus que le ruis­sel­le­ment de l’eau qui s’é­gout­tait des toits.

Des bruits dans le cou­loir. Des pas pré­ci­pi­tés, des voix. Mau­gham ouvrit sa porte, vit des boys cou­rir vers l’aile est de l’hô­tel. Gerald sor­tait de sa chambre au même moment, les che­veux en bataille, le visage blême.

— C’est là-bas, dit-il. Chez les Halsworth.

Ils sui­virent le mou­ve­ment, remon­tant le cou­loir jus­qu’à l’at­trou­pe­ment qui se for­mait devant une porte ouverte. Des clients de l’hô­tel en robe de chambre, des boys affo­lés, le direc­teur armé­nien qui ten­tait de main­te­nir l’ordre. Et au milieu de tout cela, une voix de femme qui répé­tait les mêmes mots, encore et encore :

— Non. Non. Non.

Mau­gham se fraya un pas­sage jus­qu’à la porte. Ce qu’il vit le figea sur place.

Geof­frey Hals­worth était éten­du sur le lit, par­fai­te­ment immo­bile. Il por­tait encore son cos­tume de la veille — frois­sé, taché de sueur. Ses yeux étaient ouverts, fixés au pla­fond, vides. Sur la table de nuit, un fla­con de verre brun — du véro­nol, lut Mau­gham sur l’é­ti­quette — et un verre d’eau ren­ver­sé dont le conte­nu avait for­mé une flaque sur le parquet.

Mar­jo­rie était assise sur une chaise près de la fenêtre, les mains croi­sées sur les genoux, le visage d’une pâleur de cire. C’é­tait elle qui avait crié. Main­te­nant elle se tai­sait, regar­dant le corps de son mari avec une expres­sion indéchiffrable.

Le direc­teur s’ap­pro­cha de Maugham.

— Mon­sieur Mau­gham, s’il vous plaît… ce n’est pas un spectacle…

— J’ai vu des morts. Mau­gham ne bou­gea pas. Que s’est-il passé ?

— Nous ne savons pas encore. Le boy est venu appor­ter le thé du matin. La porte n’é­tait pas fer­mée à clé. Il a trou­vé… Il déglu­tit. J’ai envoyé cher­cher le médecin.

Comme en réponse, une nou­velle agi­ta­tion se fit dans le cou­loir. Le Dr. Aldridge appa­rut, sa sacoche noire à la main, le visage grave. Il avait l’air d’un homme tiré du lit en urgence — che­veux mal pei­gnés, cra­vate de tra­vers — mais ses gestes étaient sûrs, professionnels.

— Lais­sez-moi pas­ser, s’il vous plaît. Écartez-vous.

La foule s’ou­vrit. Aldridge entra dans la chambre, s’ap­pro­cha du lit, posa deux doigts sur le cou de Hals­worth. Res­ta un moment immo­bile. Puis il se redres­sa, secoua la tête.

— Il est mort. Depuis plu­sieurs heures, à en juger par la rigidité.

— Plu­sieurs heures ? deman­da le directeur.

— Quatre, cinq peut-être. Le milieu de la nuit.

Mau­gham pen­sa au cri que Gerald avait enten­du vers deux heures du matin. Un cri étouf­fé, avait-il dit. Et puis plus rien.

Aldridge exa­mi­na le fla­con sur la table de nuit, le verre ren­ver­sé. Son visage ne tra­his­sait rien.

— Véro­nol. Une dose mas­sive, appa­rem­ment. Il se tour­na vers Mar­jo­rie. Madame Hals­worth, votre mari avait-il des troubles du sommeil ?

Mar­jo­rie leva les yeux. Son regard était vide, lointain.

— Oui. Depuis quelque temps. Il dor­mait mal.

— Lui arri­vait-il de prendre du véronol ?

— Par­fois. Quand c’é­tait trop difficile.

— En quelle quantité ?

— Je ne sais pas. Elle secoua la tête. Je ne sais pas.

Aldridge hocha la tête, comme si cette réponse confir­mait ce qu’il pen­sait déjà. Il se tour­na vers le directeur.

— Je vais rédi­ger un cer­ti­fi­cat de décès. Over­dose de véro­nol. Sui­cide probable.

Mau­gham intervint.

— Sui­cide ?

Aldridge lui lan­ça un regard froid.

— Vous êtes méde­cin, mon­sieur Maugham ?

— Non. Mais je connais les hommes. Et celui-ci ne m’a pas sem­blé sui­ci­daire quand je l’ai quit­té hier soir.

— Les appa­rences sont trom­peuses. Aldridge refer­ma sa sacoche. Le véro­nol est là, le verre est là. Il n’y a pas de signe de lutte, pas de bles­sure. L’ex­pli­ca­tion la plus simple est géné­ra­le­ment la bonne.

— Et la plus commode.

Un silence gla­cial. Aldridge se raidit.

— Que vou­lez-vous dire par là ?

— Rien. Mau­gham sou­tint son regard. Sim­ple­ment que les sui­cides sont pra­tiques. Ils évitent les ques­tions, les enquêtes, les scan­dales. Ils per­mettent à tout le monde de conti­nuer comme si de rien n’était.

— Mon­sieur Mau­gham, je vous conseille de mesu­rer vos paroles. Il se tour­na vers le direc­teur. Je revien­drai dans l’a­près-midi pour les for­ma­li­tés. D’i­ci là, je sug­gère de ne pas dépla­cer le corps et de limi­ter l’ac­cès à cette chambre.

Il sor­tit sans un regard en arrière. La foule com­men­çait à se dis­per­ser — les clients de l’hô­tel retour­naient à leurs chambres, com­men­tant à voix basse ce qu’ils avaient vu. Le direc­teur don­nait des ordres aux boys, ten­tant de réta­blir un sem­blant de normalité.

Mau­gham res­ta. Il regar­dait Mar­jo­rie, tou­jours assise sur sa chaise, les mains tou­jours croi­sées sur les genoux. Elle n’a­vait pas bou­gé depuis qu’il était entré. Elle n’a­vait pas pleuré.

— Madame Halsworth.

Elle leva les yeux.

— Je suis déso­lé, dit-il. Pour votre mari.

— Mer­ci.

Sa voix était plate, sans émo­tion. Comme si elle réci­tait une réplique apprise par cœur.

— Si je peux faire quoi que ce soit…

— Non. Elle secoua la tête. Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.

Mau­gham hési­ta. Il y avait des ques­tions qu’il brû­lait de poser — sur la lettre, sur ce que Hals­worth lui avait dit la veille, sur ce qu’elle savait. Mais ce n’é­tait ni le lieu ni le moment.

— Je vous laisse, dit-il. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à l’hô­tel pour quelques jours encore.

Il sor­tit. Dans le cou­loir, Gerald l’at­ten­dait, ados­sé au mur.

— Alors ?

— Sui­cide, offi­ciel­le­ment. Véronol.

— Tu y crois ?

Mau­gham ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent en silence jus­qu’à la chambre de Mau­gham, entrèrent, refer­mèrent la porte.

— Le cri que tu as enten­du cette nuit, dit Mau­gham. À quelle heure, exactement ?

— Vers deux heures. Peut-être un peu avant.

— Aldridge dit que la mort remonte à quatre ou cinq heures. Ce qui correspond.

— Donc Hals­worth a crié avant de mourir ?

— Ou pendant.

Gerald fron­ça les sourcils.

— On ne crie pas quand on prend du véro­nol. On s’en­dort, c’est tout.

— Non. On ne crie pas. Mau­gham s’as­sit sur le bord du lit. Sauf si quel­qu’un vous force à l’avaler.

Un silence. Dehors, le soleil com­men­çait à per­cer les nuages. La jour­née s’an­non­çait belle, lumi­neuse — indif­fé­rente au drame qui venait de se jouer.

— Tu penses à Verne ? deman­da Gerald.

— Je pense à tout le monde. Verne, Mar­jo­rie, Aldridge lui-même. Ils avaient tous des rai­sons de vou­loir Hals­worth mort.

— Aldridge ?

— Tu as vu comme il a conclu vite au sui­cide ? Sans vrai­ment exa­mi­ner le corps, sans poser de ques­tions ? Il y avait une hâte sus­pecte dans son diagnostic.

— Peut-être qu’il veut juste évi­ter le scan­dale. Les méde­cins colo­niaux sont comme ça — ils pro­tègent leur communauté.

— Peut-être. Ou peut-être qu’il pro­tège autre chose.

Mau­gham se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer scin­tillait sous le soleil du matin, d’un bleu inno­cent. Des pêcheurs ren­traient au port avec leurs prises de la nuit. La vie conti­nuait, comme tou­jours, indif­fé­rente aux tra­gé­dies individuelles.

— Il faut que je parle à Verne, dit-il.

Il trou­va Verne au bar, vers midi.

Le jeune homme buvait un café, seul, le regard per­du dans le vague. Il n’a­vait pas l’air sur­pris de voir Mau­gham s’as­seoir en face de lui.

— Vous avez enten­du, je sup­pose, dit Maugham.

— Tout l’hô­tel a enten­du. Verne but une gor­gée de café. Le plan­teur s’est sui­ci­dé. Quelle tragédie.

Il avait dit cela sans émo­tion, presque avec iro­nie. Mau­gham l’ob­ser­va attentivement.

— Vous n’a­vez pas l’air très affecté.

— Je ne le connais­sais pas.

— Vrai­ment ? Mau­gham se pen­cha en avant. Vous êtes arri­vé à Penang il y a trois jours. Depuis, vous posez des ques­tions sur lui par­tout — à Camp­bell Street, chez Madame Khoo, au bureau du Résident. Et main­te­nant il est mort. Coïncidence ?

Verne posa sa tasse, croi­sa le regard de Maugham.

— Vous êtes bien informé.

— C’est mon métier. J’ob­serve, j’é­coute, je note. C’est ce que font les écrivains.

— Et qu’est-ce que vous avez noté sur moi ?

— Que vous n’êtes pas qui vous pré­ten­dez être. Que vous êtes venu à Penang avec un but pré­cis — qui concer­nait Hals­worth. Et que main­te­nant que Hals­worth est mort, ce but est peut-être atteint.

Un silence. Verne ne cil­la pas.

— Vous m’ac­cu­sez de quelque chose, mon­sieur Maugham ?

— Je pose des ques­tions. C’est différent.

Verne sou­rit — ce sou­rire mince, sans cha­leur, que Mau­gham avait déjà remarqué.

— Très bien. Je vais vous répondre — en par­tie. Vous avez rai­son, je suis venu pour Hals­worth. Ou plu­tôt, pour l’homme qui se fai­sait appe­ler Halsworth.

— Qui se fai­sait appeler ?

— Le vrai Geof­frey Hals­worth est mort il y a trente ans. Sur un bateau, quelque part dans l’o­céan Indien. Il a été assas­si­né par son domes­tique, un cer­tain Hen­ry Marsh, qui a pris sa place et vécu sous son nom pen­dant trois décennies.

Mau­gham ne mon­tra pas sa sur­prise. Il savait déjà tout cela — mais pas de la bouche de Verne.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que Geof­frey Hals­worth était mon père.

Le mot tom­ba comme une pierre dans l’eau. Mau­gham sen­tit les pièces du puzzle s’as­sem­bler définitivement.

— Votre père.

— Mon père. Il m’a eu avec une femme de chambre, à Londres, quand il avait vingt ans. Il ne l’a jamais épou­sée — il était fian­cé à une héri­tière, il ne pou­vait pas se per­mettre le scan­dale. Mais il a recon­nu l’en­fant. Moi. Il m’en­voyait de l’argent, par l’in­ter­mé­diaire d’un notaire. Jus­qu’à ce qu’il parte pour les colo­nies, en 1897. Après ça, plus rien.

— Vous avez cru qu’il vous avait abandonné.

— Pen­dant long­temps, oui. Verne but une gor­gée de café. Et puis j’ai fait des recherches. J’ai décou­vert qu’un homme du même nom vivait à Penang, qu’il avait héri­té d’une plan­ta­tion. J’ai écrit — pas de réponse. J’ai insis­té — tou­jours rien. Fina­le­ment, j’ai trou­vé une pho­to­gra­phie de lui. Une pho­to­gra­phie récente, prise à Sin­ga­pour il y a quelques années.

— Et ce n’é­tait pas votre père.

— Ce n’é­tait pas mon père. Verne secoua la tête. J’ai com­pa­ré avec les por­traits que j’a­vais — des pho­to­gra­phies de lui jeune homme, avant son départ. Ce n’é­tait pas le même visage. Les yeux, sur­tout. Mon père avait des yeux clairs, presque gris. L’homme de Penang avait des yeux sombres.

Mau­gham hocha la tête. Les yeux de quel­qu’un qui a connu la faim, la peur, la ser­vi­tude, avait dit Madame Khoo. Les yeux d’un domes­tique, pas d’un gentleman.

— Alors vous êtes venu. Pour le démasquer.

— Pour savoir la véri­té. Pour com­prendre ce qui était arri­vé à mon père. Et oui — pour récu­pé­rer ce qui me reve­nait. L’hé­ri­tage de mon père a été volé par un impos­teur. J’a­vais le droit de le reprendre.

— Et main­te­nant que l’im­pos­teur est mort ?

Verne eut un geste las.

— Main­te­nant, je ne sais plus. Il est mort avant que je puisse le confron­ter. Avant qu’il puisse avouer ce qu’il avait fait. Il a empor­té la véri­té avec lui.

— Vous pen­sez vrai­ment que c’est un suicide ?

Verne haus­sa les épaules.

— Qu’est-ce que ça peut être d’autre ? Il savait que j’é­tais là, que j’a­vais des preuves. J’ai dépo­sé un dos­sier au bureau du Résident hier matin. Il savait que tout allait s’ef­fon­drer. Il a pré­fé­ré mou­rir que de faire face.

C’é­tait plau­sible. C’é­tait même logique. Mais quelque chose gênait Mau­gham — une intui­tion, un détail qui ne col­lait pas.

— La lettre que vous lui avez envoyée, dit-il. Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Verne fron­ça les sourcils.

— Quelle lettre ?

— Mar­di matin. Hals­worth a reçu une lettre qui l’a bou­le­ver­sé. J’ai pen­sé qu’elle venait de vous.

— Non. Je ne lui ai rien envoyé. Je pré­fé­rais agir par les voies offi­cielles — c’est plus dif­fi­cile à ignorer.

Mau­gham réflé­chit. Si la lettre ne venait pas de Verne, alors de qui ? Qui d’autre savait ce que Hals­worth avait fait, et avait choi­si ce moment pour le lui rappeler ?

— Une der­nière ques­tion, dit-il. Où étiez-vous cette nuit, entre minuit et l’aube ?

Verne sou­tint son regard.

— Dans ma chambre. Je dor­mais. Seul.

— Per­sonne ne peut le confirmer ?

— Non. Mais per­sonne ne peut le démen­tir non plus. Il se leva. Bonne jour­née, mon­sieur Mau­gham. Et bonne chance pour votre enquête — puisque c’est visi­ble­ment ce que vous menez.

Il sor­tit. Mau­gham res­ta seul au bar, pensif.

Verne avait un mobile — la ven­geance, l’hé­ri­tage. Il n’a­vait pas d’a­li­bi. Et il était arri­vé à Penang trois jours avant la mort de Halsworth.

Mais quelque chose ne col­lait pas. Verne avait l’air sin­cère quand il par­lait de son père, de sa quête de véri­té. Et sur­tout, il avait dépo­sé un dos­sier au bureau du Résident — ce qui signi­fiait qu’il comp­tait sur la jus­tice offi­cielle, pas sur un meurtre discret.

Alors qui ?

Mau­gham pen­sa à Mar­jo­rie, assise dans sa chambre avec le corps de son mari. À son visage de cire, à ses yeux vides, à cette phrase qu’elle avait dite : “Il n’y a rien à faire. Plus maintenant.”

Plus main­te­nant.

Comme si elle avait déjà fait ce qu’il y avait à faire.

L’a­près-midi, le Résident adjoint vint à l’hôtel.

C’é­tait un homme mince et ner­veux, du genre de ceux qui prennent leur fonc­tion trop au sérieux. Il s’en­tre­tint lon­gue­ment avec le direc­teur, exa­mi­na la chambre des Hals­worth, inter­ro­gea quelques témoins. Mau­gham ne fut pas convo­qué — il n’é­tait, après tout, qu’un client de l’hô­tel par­mi d’autres.

Mais Gerald, lui, fut interrogé.

— Ils vou­laient savoir si j’a­vais enten­du quelque chose cette nuit, racon­ta-t-il à Mau­gham. J’ai par­lé du cri.

— Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

— Rien. Le Résident adjoint a pris des notes, c’est tout. Il avait l’air pres­sé d’en finir.

— Ils vont conclure au suicide.

— Évi­dem­ment. C’est la seule conclu­sion qui arrange tout le monde.

Mau­gham hocha la tête. Il com­pre­nait la logique — un sui­cide était propre, dis­cret, sans consé­quences. Un meurtre aurait signi­fié une enquête, un pro­cès, un scan­dale qui aurait écla­bous­sé toute la com­mu­nau­té colo­niale. Per­sonne ne vou­lait de cela. Ni le Résident, ni Aldridge, ni les plan­teurs qui se pres­saient au bar en com­men­tant l’af­faire à voix basse.

La mort de Hals­worth serait enter­rée avec lui. Offi­ciel­le­ment, du moins.

Le soir, Mau­gham reçut un message.

Un boy le lui appor­ta vers sept heures — une enve­loppe cache­tée, sans nom d’ex­pé­di­teur. À l’in­té­rieur, un simple feuillet, cou­vert d’une écri­ture féminine :

“Mon­sieur Maugham,

Je sais que vous posez des ques­tions. Je sais ce que vous cher­chez. Si vous vou­lez des réponses, venez me voir demain à Beach Street.

Il n’é­tait pas celui que vous croyez. Mais il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être devenu.

K.”

  1. Madame Khoo.

Mau­gham relut le mes­sage, le glis­sa dans sa poche. “Il n’é­tait pas non plus celui qu’il croyait être deve­nu.” Que vou­lait-elle dire par là ?

Il s’ap­pro­cha de la fenêtre, regar­da la nuit tom­ber sur George Town. Quelque part dans cette ville, des gens savaient la véri­té sur la mort de Hals­worth. Mar­jo­rie, peut-être. Madame Khoo, cer­tai­ne­ment. Et d’autres encore, qu’il n’a­vait pas identifiés.

Demain, il irait à Beach Street. Demain, il aurait des réponses.

Ou de nou­velles questions.

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