CHAPITRE 7
Vendredi 18 mars 1927
Maugham se réveilla avec le sentiment d’avoir rêvé quelque chose d’important — quelque chose qui lui échappait maintenant, dissous dans la lumière du matin.
Il resta un moment immobile, les yeux au plafond, écoutant les bruits de l’hôtel qui s’éveillait. Des pas dans le couloir, le tintement d’un plateau de thé, quelque part une porte qui s’ouvrait sur une toux. Les mêmes bruits que tous les autres matins — mais ce matin n’était pas comme les autres. Ce matin, il y avait un mort dans l’aile est, et des questions sans réponses qui tournaient dans la tête de Maugham comme des mouches autour d’une lampe.
Il se leva, fit sa toilette, descendit prendre le breakfast. La grande salle était plus calme que d’habitude — les clients parlaient à voix basse, jetaient des regards furtifs vers l’escalier qui menait aux chambres. La mort de Halsworth planait sur l’hôtel comme une ombre.
Gerald le rejoignit vers neuf heures, les yeux encore gonflés de sommeil.
— Tu as l’air d’avoir passé une meilleure nuit que moi, dit-il en s’asseyant.
— Je n’ai pas dormi. J’ai réfléchi.
— À quoi ?
— À ce qui ne colle pas.
Maugham sortit le message de Madame Khoo, le posa sur la table. Gerald le lut, fronça les sourcils.
— “Il n’était pas non plus celui qu’il croyait être devenu.” Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je ne sais pas. Mais je compte le découvrir.
Il termina son café, se leva.
— Tu viens avec moi ?
— Où ça ?
— Beach Street. Chez Madame Khoo.
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La maison aux lions de pierre était silencieuse dans la lumière du matin.
Un boy les fit entrer, les conduisit à travers la cour intérieure où le frangipanier embaumait l’air de son parfum entêtant. Madame Khoo les attendait dans le même salon que la première fois — assise dans son fauteuil à haut dossier, vêtue de soie noire, les mains posées sur les accoudoirs comme une impératrice sur son trône.
— Monsieur Maugham. Elle inclina la tête. Et monsieur Haxton, je présume.
Gerald parut surpris qu’elle connaisse son nom. Maugham, lui, ne l’était plus.
— Vous m’avez fait appeler, dit-il.
— Oui. Asseyez-vous.
Ils s’assirent. Une servante apporta du thé, le versa en silence, disparut. Madame Khoo attendit qu’ils soient servis pour parler.
— Geoffrey Halsworth est mort, dit-elle. Ou plutôt, l’homme qui portait ce nom.
— Vous étiez au courant.
— Je suis au courant de tout ce qui se passe à Penang. Elle but une gorgée de thé. On dit que c’est un suicide.
— C’est ce que dit le médecin.
— Et vous, qu’est-ce que vous dites ?
Maugham hésita.
— Je dis qu’il y a des questions sans réponses. La lettre qu’il a reçue mardi matin — ce n’était pas Verne qui l’avait envoyée. Alors qui ? Et pourquoi maintenant, après trente ans ?
Madame Khoo posa sa tasse, le regarda longuement.
— Vous êtes venu chercher des réponses. Je vais vous en donner — certaines. Pas toutes. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir.
— Je préfère en juger moi-même.
— Bien sûr. Vous êtes écrivain. Vous voulez toute l’histoire. Elle soupira. Très bien. Écoutez.
Elle se cala dans son fauteuil, ferma les yeux un instant — ce geste qu’elle avait déjà fait, comme si elle fouillait dans des souvenirs anciens.
— Je vous ai dit que mon mari avait des doutes sur l’identité de Geoffrey Halsworth. Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que ces doutes n’étaient pas seulement les siens.
— Quelqu’un d’autre savait ?
— Quelqu’un d’autre soupçonnait. Elle rouvrit les yeux. Marjorie.
Maugham sentit son cœur s’accélérer.
— Marjorie savait que son mari était un imposteur ?
— Pas au début. Elle l’a épousé de bonne foi — elle croyait épouser Geoffrey Halsworth, héritier de la Dorian Estate. Mais au fil des années… Elle eut un geste vague. Une femme remarque des choses. Des incohérences dans les souvenirs. Des hésitations quand on parle du passé. Des cauchemars, la nuit, où l’on prononce des noms qui ne devraient pas être prononcés.
— Elle lui a posé des questions ?
— Non. Jamais. Elle a préféré ne pas savoir — officiellement. Mais elle savait. Et lui savait qu’elle savait. C’était un arrangement tacite, une sorte de pacte silencieux. Ils jouaient tous les deux le même rôle, celui du couple respectable, et ils ne pouvaient le jouer que s’ils ne reconnaissaient jamais la vérité.
Maugham comprenait. Il avait vu ce genre d’arrangements — dans les colonies, dans les mariages, dans toutes les relations humaines. Les mensonges qu’on accepte parce que la vérité serait trop coûteuse.
— Mais quelque chose a changé, dit-il.
— Oui. Quelque chose a changé. Madame Khoo but une gorgée de thé. Il y a un mois, Geoffrey — appelons-le ainsi, puisque c’est le nom qu’il portait — est venu me voir pour le renouvellement du bail. Comme chaque année. Mais cette fois, il était différent. Nerveux, distrait. Il m’a posé des questions étranges.
— Quel genre de questions ?
— Sur le passé. Sur ce que je savais de son arrivée à Penang, trente ans plus tôt. Sur les gens qui auraient pu se souvenir de lui à cette époque. Elle fit une pause. J’ai compris qu’il avait peur. Que quelque chose s’était passé, quelque chose qui menaçait son secret.
— Stephen Verne.
— C’est ce que j’ai pensé d’abord. Mais non. Quand je me suis renseignée, j’ai appris que Verne n’était pas encore arrivé à Penang. Il n’est venu que la semaine dernière.
— Alors quoi ?
— Une lettre. La même lettre dont vous parlez — ou peut-être une autre, antérieure. Geoffrey avait reçu une lettre, plusieurs semaines avant la mort, qui l’avait bouleversé. Il ne m’a pas dit ce qu’elle contenait, mais j’ai vu son visage. C’était le visage d’un homme qui voit revenir ce qu’il croyait enterré.
Maugham réfléchissait. Une lettre antérieure à l’arrivée de Verne. Quelqu’un d’autre, alors. Quelqu’un qui connaissait le secret de Halsworth et qui avait choisi ce moment pour le révéler.
— Vous savez qui a envoyé cette lettre ?
Madame Khoo hésita. Pour la première fois, Maugham vit quelque chose qui ressemblait à de l’incertitude sur son visage.
— J’ai une hypothèse. Mais c’est une hypothèse dangereuse.
— Dites-la.
— Marjorie.
Un silence. Maugham sentit les pièces du puzzle se réarranger dans son esprit.
— Marjorie a envoyé une lettre à son propre mari ?
— Pas exactement. Elle a envoyé une lettre à quelqu’un d’autre — quelqu’un qui avait les moyens de faire pression sur Geoffrey. Et cette personne a transmis la lettre, ou en a envoyé une autre basée sur les informations de Marjorie.
— Qui ?
— Je ne sais pas. Peut-être un avocat en Angleterre. Peut-être quelqu’un qui cherchait les héritiers du vrai Geoffrey Halsworth. Elle haussa les épaules. Ce que je sais, c’est que Marjorie a décidé, après trente ans de silence, de briser le pacte. De révéler la vérité.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce qu’elle n’avait plus rien à perdre. Madame Khoo posa sa tasse. Marjorie est malade, monsieur Maugham. Très malade. Elle ne l’a dit à personne — pas même à son mari. Mais je le sais. Un de mes cousins est médecin à Singapour, et elle l’a consulté il y a quelques mois. Cancer. Il lui reste un an, peut-être moins.
Maugham ferma les yeux un instant. L’image de Marjorie lui revint — cette femme sèche et froide, qui observait son mari avec un mélange de mépris et de vigilance. Pas de l’amour, non. Quelque chose de plus complexe, de plus tordu.
— Elle a voulu se venger, dit-il. Avant de mourir.
— Se venger ? Peut-être. Ou peut-être autre chose. Peut-être qu’elle ne supportait plus de vivre dans le mensonge. Peut-être qu’elle voulait, une fois dans sa vie, que la vérité soit dite.
— Et elle a tué son mari pour ça ?
Madame Khoo ne répondit pas tout de suite. Elle regardait Maugham avec une expression indéchiffrable.
— Je n’ai pas dit qu’elle l’avait tué.
— Mais vous le pensez.
— Je pense… Elle choisit ses mots avec soin. Je pense que Marjorie a mis en mouvement quelque chose qu’elle ne pouvait plus arrêter. Que la vérité, une fois libérée, a fait son œuvre. Comment exactement — suicide, meurtre, quelque chose entre les deux — cela, je ne le sais pas.
— Quelque chose entre les deux ?
— Un homme acculé, terrorisé, qui n’a plus d’issue. Une femme qui le regarde se débattre, qui pourrait l’aider, qui choisit de ne pas le faire. Qui peut-être pose le flacon de véronol sur la table de nuit, qui peut-être verse le verre d’eau, qui peut-être dit les mots qu’il faut pour qu’il comprenne que c’est la seule solution. Est-ce un meurtre ? Est-ce un suicide ? La frontière est parfois difficile à tracer.
Maugham se tut. Il pensait à la scène — Halsworth seul dans sa chambre, l’orage qui grondait dehors, la terreur qui montait. Et Marjorie quelque part, dans la chambre voisine peut-être, qui attendait. Qui savait ce qui allait se passer.
— Le cri, dit-il. Gerald a entendu un cri vers deux heures du matin.
— Un cri ?
— Un cri étouffé, puis plus rien.
Madame Khoo hocha la tête lentement.
— Le cri d’un homme qui comprend qu’il n’y a pas d’issue. Ou le cri d’un homme qu’on force à avaler quelque chose. Elle haussa les épaules. Nous ne le saurons jamais.
— Et Marjorie ?
— Marjorie est veuve, maintenant. Elle héritera de la plantation — ce qui reste de l’héritage volé par son mari. Elle vivra ses derniers mois dans le confort, puis elle mourra à son tour. Et tout le monde oubliera.
— Sauf vous.
— Sauf moi. Madame Khoo eut un sourire sans joie. Les Peranakan ont la mémoire longue, monsieur Maugham. Nous nous souvenons de tout.
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Ils quittèrent Beach Street vers midi, l’esprit en ébullition.
Gerald marchait en silence à côté de Maugham, visiblement troublé par ce qu’il avait entendu.
— Tu crois ce qu’elle a dit ? finit-il par demander.
— Je crois qu’elle dit une partie de la vérité. Pas toute.
— Qu’est-ce qu’elle cache ?
— Je ne sais pas. Peut-être son propre rôle dans l’affaire. Elle savait depuis trente ans que Halsworth était un imposteur. Elle n’a jamais rien dit. Pourquoi ?
— Parce que ça ne la regardait pas ?
— Ou parce que ça l’arrangeait. Un planteur qui a un secret est un planteur qu’on peut contrôler. Elle possédait les terres, elle possédait aussi l’homme.
Gerald siffla doucement.
— Tu penses qu’elle le faisait chanter ?
— Pas directement. Mais elle savait qu’il savait qu’elle savait. C’était un équilibre de terreur, une sorte de paix armée. Tant que personne ne bougeait, tout le monde était en sécurité.
— Et puis Marjorie a bougé.
— Et puis Marjorie a bougé. Et tout s’est effondré.
Ils marchaient dans les rues de George Town, sous le soleil de midi. Les shophouses défilaient, avec leurs façades colorées et leurs enseignes en caractères chinois. Des marchands ambulants criaient leurs marchandises, des rickshaws passaient en tintant. La vie continuait, indifférente au drame qui venait de se jouer.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Gerald.
— Rien.
Gerald s’arrêta, surpris.
— Rien ?
— Qu’est-ce que je pourrais faire ? Aller voir le Résident, lui dire que je soupçonne Marjorie d’avoir poussé son mari au suicide — ou de l’avoir tué ? Sans preuves ? Sur la foi des ragots d’une vieille dame chinoise ?
— Mais la vérité…
— La vérité ? Maugham eut un rire amer. La vérité, c’est qu’un imposteur est mort, et que personne ne le pleurera. La vérité, c’est que Marjorie mourra dans quelques mois, et que la justice — si justice il doit y avoir — sera rendue sans moi. La vérité, c’est que cette histoire n’a pas de fin satisfaisante, pas de résolution nette. Comme la plupart des histoires vraies.
Gerald ne répondit pas. Ils continuèrent à marcher en silence.
✦
L’après-midi, Maugham retourna à l’hôtel.
Il trouva un mot glissé sous sa porte — une écriture féminine qu’il reconnut aussitôt. Marjorie.
“Monsieur Maugham,
Je sais que vous enquêtez. Je sais ce que vous pensez. Vous vous trompez — en partie.
Venez me voir ce soir, à huit heures, dans ma chambre. Je vous dirai ce que je peux vous dire. Après, vous ferez ce que vous voudrez.
- Halsworth”
Maugham relut le mot plusieurs fois. “Vous vous trompez — en partie.” Qu’est-ce que cela voulait dire ? Que Marjorie n’était pas coupable ? Ou qu’elle était coupable d’autre chose que ce qu’il imaginait ?
Il passa le reste de l’après-midi à attendre, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit. Gerald sortit — pour Campbell Street, probablement — et Maugham resta seul avec ses pensées.
À huit heures, il frappa à la porte de la suite des Halsworth.
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Marjorie lui ouvrit elle-même.
Elle portait une robe noire, sobre, sans ornements. Ses cheveux étaient tirés en arrière, son visage dépourvu de tout maquillage. Elle avait l’air plus vieille que quelques jours plus tôt — ou peut-être était-ce simplement qu’elle avait cessé de faire semblant.
— Entrez, dit-elle.
La suite était plongée dans la pénombre, éclairée seulement par quelques lampes. Le lit où Halsworth était mort avait été refait — draps propres, oreillers gonflés — mais Maugham sentait encore quelque chose dans l’air, une présence, un souvenir.
Marjorie s’assit dans un fauteuil près de la fenêtre, lui fit signe de prendre place en face d’elle.
— Vous voulez du thé ? Du whisky ?
— Rien, merci.
— Comme vous voudrez.
Elle resta un moment silencieuse, regardant par la fenêtre. La nuit était tombée sur George Town, et les lumières de la ville scintillaient au loin.
— Vous savez, dit-elle enfin, je l’ai aimé. Au début.
Maugham ne dit rien. Il attendait.
— Quand je l’ai épousé, je croyais épouser un gentleman. Un homme bien né, bien élevé, qui m’offrirait une vie confortable dans les colonies. C’est ce que voulaient mes parents. C’est ce que je croyais vouloir.
— Et puis ?
— Et puis j’ai commencé à remarquer des choses. Des petites choses, d’abord. La façon dont il tenait sa fourchette — pas tout à fait comme un gentleman devrait la tenir. Des erreurs de grammaire, parfois, quand il était fatigué. Une ignorance étrange de certaines choses que tout homme de sa classe devrait connaître.
— Vous lui avez posé des questions ?
— Non. Elle secoua la tête. Je n’ai jamais posé de questions. Je ne voulais pas savoir. Tant que je ne savais pas, je pouvais faire semblant. Nous pouvions tous les deux faire semblant.
— Mais vous saviez quand même.
— Oui. Au fond de moi, je savais. Pas les détails — pas qu’il avait tué quelqu’un, pas qu’il avait volé une identité. Mais je savais qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être. Et je l’ai épousé quand même. Je suis restée avec lui quand même.
— Pourquoi ?
Marjorie eut un sourire étrange — triste et ironique à la fois.
— Parce que moi non plus, je n’étais pas celle que je prétendais être. J’étais la fille d’un magistrat respecté — mais mon père avait des dettes, des maîtresses, des secrets. Ma famille était une façade, comme toutes les familles. Geoffrey et moi, nous nous sommes reconnus. Deux imposteurs qui jouaient le jeu ensemble.
— Et la lettre ?
Le sourire de Marjorie s’effaça.
— Quelle lettre ?
— Celle que vous avez envoyée. Celle qui a tout déclenché.
Un long silence. Marjorie regardait ses mains, posées sur ses genoux.
— Madame Khoo parle trop, dit-elle enfin.
— Elle m’a dit que vous étiez malade. Que vous alliez mourir.
— C’est vrai. Un an, peut-être moins. Elle leva les yeux. Quand on sait qu’on va mourir, les choses changent. Les mensonges qu’on acceptait deviennent insupportables. Les secrets qu’on gardait demandent à être libérés.
— Vous avez voulu révéler la vérité avant de mourir.
— J’ai voulu… Elle chercha ses mots. J’ai voulu qu’il sache que je savais. Que je n’avais jamais été dupe. Pendant trente ans, il a cru me tromper. Il a cru que j’étais une idiote, une épouse aveugle. Je voulais qu’il sache, avant la fin, que j’avais toujours vu clair.
— Alors vous avez envoyé une lettre.
— Pas à lui. À un avocat, en Angleterre. Un avocat qui recherchait les héritiers du vrai Geoffrey Halsworth. Je lui ai dit ce que je soupçonnais — que l’homme qui vivait à Penang sous ce nom n’était pas le vrai héritier. Je lui ai donné des détails, des dates, des incohérences que j’avais notées au fil des années.
— Et l’avocat a transmis ces informations à Stephen Verne.
— Je ne savais pas qu’il y avait un fils. Je pensais qu’il n’y avait plus d’héritier, que la ligne était éteinte. Je voulais juste que la vérité soit connue — quelque part, par quelqu’un. Mais Verne a fait plus que cela. Il est venu.
— Et Geoffrey a compris que tout était fini.
— Oui.
Marjorie se tut. Les ombres de la pièce semblaient s’épaissir autour d’elle.
— La nuit où il est mort, dit Maugham. Que s’est-il passé ?
— Je dormais. Dans la chambre voisine.
— Vous n’avez rien entendu ?
— J’ai entendu… Elle hésita. J’ai entendu un cri. Vers deux heures du matin. Je me suis levée, je suis allée voir. La porte de sa chambre était fermée. J’ai frappé. Pas de réponse. J’ai essayé d’ouvrir — c’était verrouillé de l’intérieur.
— Et vous n’avez pas appelé à l’aide ?
— Non. Elle soutint son regard. Je suis retournée me coucher. Et le matin, quand le boy a trouvé le corps, j’ai fait semblant d’être surprise.
Maugham la regarda longuement. Il y avait quelque chose de terrible dans ce qu’elle venait de dire — et quelque chose de terriblement humain aussi. Une femme qui entend son mari crier, qui sait ce qui se passe, qui choisit de ne pas intervenir.
— Vous l’avez laissé mourir.
— Je l’ai laissé faire son choix. Elle se leva, s’approcha de la fenêtre. Il avait le véronol. Il savait ce qu’il faisait. Je n’ai pas versé le poison dans son verre, je n’ai pas forcé sa main. Je l’ai simplement laissé seul avec sa décision.
— C’est tout de même…
— Un meurtre ? Elle se retourna vers lui. Peut-être. Ou peut-être que c’est simplement ce qui arrive quand on arrête de sauver les gens d’eux-mêmes. Pendant trente ans, j’ai protégé son secret. J’ai joué le jeu, j’ai maintenu la façade. Cette nuit-là, j’ai arrêté. C’est tout.
Maugham ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre.
— Vous allez me dénoncer ? demanda Marjorie.
— À qui ? Pour quoi ? Vous n’avez rien fait — légalement parlant. Vous avez entendu un cri et vous n’êtes pas intervenue. Ce n’est pas un crime.
— Non. Ce n’est pas un crime.
Elle retourna s’asseoir, soudain épuisée. Maugham vit à quel point elle était malade — la pâleur de sa peau, les cernes sous ses yeux, la maigreur de ses mains. Elle n’en avait plus pour longtemps.
— Il y a une chose que vous devez comprendre, dit-elle. Geoffrey — Henry, quel que soit son vrai nom — n’était pas un mauvais homme. Il avait fait une chose terrible, oui. Mais ensuite… il a essayé d’être bon. Il a été un bon planteur, un bon employeur. Il a traité les coolies correctement, il a payé ses dettes, il a respecté ses engagements. Il a joué le rôle du gentleman pendant si longtemps qu’il est devenu, d’une certaine façon, un gentleman.
— Cela n’efface pas ce qu’il a fait.
— Non. Rien ne l’efface. Mais cela compte quand même. Elle le regarda avec une intensité soudaine. Vous êtes écrivain, monsieur Maugham. Vous savez que les gens ne sont pas simples. Qu’on peut être à la fois un meurtrier et un homme bon. Qu’on peut vivre dans le mensonge et trouver quand même une forme de vérité.
Maugham hocha la tête lentement. C’était vrai — il le savait. Les êtres humains étaient des contradictions ambulantes, des mélanges de bien et de mal, de vérité et de mensonge. C’était ce qui les rendait intéressants. C’était ce qui les rendait tragiques.
— Je ne vous dénoncerai pas, dit-il. Et je n’écrirai pas cette histoire.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle est trop vraie. Parce qu’elle n’a pas de fin satisfaisante. Parce que je ne sais pas qui est le héros et qui est le méchant. Il se leva. Bonne nuit, madame Halsworth. Et… bonne chance. Pour ce qui reste.
Il sortit sans se retourner.
CHAPITRE 8
Dimanche 20 mars 1927
Le cimetière protestant de Penang était un lieu étrange, à mi-chemin entre le jardin anglais et la jungle tropicale.
Des tombes anciennes, rongées par l’humidité et le temps, se dressaient parmi les frangipaniers et les bougainvilliers. Les inscriptions s’effaçaient peu à peu — des noms de colons oubliés, des dates qui remontaient au siècle précédent, des épitaphes pieuses que personne ne lisait plus. C’était un cimetière pour les exilés, pour ceux qui avaient quitté l’Angleterre et n’y étaient jamais retournés. Un cimetière pour les gens qui avaient voulu devenir quelqu’un d’autre.
Geoffrey Halsworth — ou l’homme qui avait porté ce nom — y serait enterré ce matin.
Maugham arriva tôt, avant la plupart des autres. Il voulait observer, comme toujours. Voir qui venait, qui ne venait pas. Lire sur les visages ce que les mots ne diraient pas.
Le cercueil était déjà là, posé sur des tréteaux près de la fosse ouverte. Du bois sombre, des poignées de cuivre, un drap blanc. Sobre, respectable. Comme l’homme qu’il contenait avait passé sa vie à l’être.
Gerald se tenait à l’écart, fumant une cigarette, l’air mal à l’aise dans son costume noir. Il n’aimait pas les enterrements — personne ne les aimait, mais Gerald moins que quiconque. Il y voyait un rappel de sa propre mortalité, de ce corps qu’il maltraitait depuis des années et qui finirait un jour dans une boîte semblable.
Les coloniaux arrivèrent par petits groupes. Des planteurs en costume sombre, leurs épouses en robes noires et voilettes. Le Résident adjoint, l’air officiel. Le Dr. Aldridge, qui avait signé le certificat de décès avec tant d’empressement. Ils se saluaient à voix basse, échangeaient des banalités sur le temps — il faisait beau, pour une fois, un ciel d’un bleu cruel au-dessus des tombes.
Marjorie arriva la dernière.
Elle était vêtue de noir de la tête aux pieds, le visage caché sous une voilette épaisse. Deux femmes de planteurs l’accompagnaient, la soutenant par le bras comme si elle risquait de s’effondrer. Elle marchait lentement, avec cette dignité raide des veuves qui refusent de montrer leur chagrin — ou qui n’en ont pas à montrer.
Maugham la regarda prendre place devant le cercueil. Il pensa à ce qu’elle lui avait dit, deux jours plus tôt. “Je l’ai laissé faire son choix.” Une phrase qui pouvait signifier tant de choses. Un acte d’amour, peut-être — laisser un homme mourir comme il le voulait. Ou un acte de cruauté — le regarder se noyer sans lui tendre la main.
Ou peut-être que c’était la même chose.
Le révérend commença le service. Des paroles convenues, des versets familiers. “Je suis la résurrection et la vie…” Maugham n’écoutait pas. Il regardait les visages autour de lui — ces hommes et ces femmes qui étaient venus enterrer un des leurs, sans savoir qu’ils enterraient un imposteur. Ou peut-être que certains savaient. Peut-être que Madame Khoo n’était pas la seule à avoir deviné, au fil des années.
Il chercha Stephen Verne du regard. Ne le trouva pas.
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Le service fut bref.
On descendit le cercueil dans la fosse, on jeta les poignées de terre rituelles, on murmura les dernières prières. Puis les gens commencèrent à se disperser, par petits groupes, retournant à leurs voitures et à leurs rickshaws. La vie reprenait ses droits.
Maugham resta.
Il regardait les fossoyeurs combler la tombe, pelletée après pelletée. La terre rouge de Penang recouvrait peu à peu le cercueil, effaçant la dernière trace visible de l’homme qui avait vécu sous le nom de Geoffrey Halsworth.
— Vous ne partez pas ?
Il se retourna. Marjorie se tenait derrière lui, seule. Les femmes qui l’accompagnaient avaient disparu — parties avec les autres, probablement.
— Je réfléchissais, dit-il.
— À quoi ?
— À lui. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.
Marjorie s’approcha, regarda la tombe à moitié comblée.
— Il s’appelait Henry Marsh, dit-elle. Son vrai nom. Je l’ai découvert il y a des années, en fouillant dans ses affaires. Une vieille lettre, cachée au fond d’une malle. Une lettre de sa mère, adressée à “mon cher Henry”. Il l’avait gardée pendant trente ans.
— Il avait une mère.
— Tout le monde a une mère, monsieur Maugham. Même les monstres.
Elle dit cela sans ironie, sans amertume. Juste un constat.
— Vous pensez que c’était un monstre ?
— Je pense… Elle hésita. Je pense qu’il a fait une chose monstrueuse. Mais je ne suis pas sûre que cela fasse de lui un monstre. Est-ce qu’on devient ce qu’on fait ? Ou est-ce qu’on peut faire une chose terrible et rester, malgré tout, quelqu’un de… pas bien, non. Mais pas entièrement mauvais non plus.
Maugham hocha la tête. C’était la question qu’il se posait lui-même, depuis des jours. La question à laquelle il n’avait pas de réponse.
— Il a tué un homme, dit-il. Le vrai Geoffrey Halsworth. Il l’a jeté à la mer et a pris sa vie.
— Oui.
— Et ensuite il a vécu trente ans en faisant semblant d’être quelqu’un d’autre.
— Oui.
— Mais pendant ces trente ans…
— Pendant ces trente ans, il a été un bon mari. Un bon planteur. Un membre respectable de la communauté. Marjorie eut un sourire étrange. Est-ce que cela compte ? Est-ce que trente ans de bien peuvent racheter un instant de mal ?
— Non, dit Maugham. Rien ne rachète un meurtre.
— Alors pourquoi hésitez-vous ?
Il ne répondit pas. Il ne savait pas pourquoi il hésitait. Peut-être parce que la vie était plus compliquée que les histoires qu’il écrivait. Peut-être parce que les gens n’étaient jamais entièrement bons ou entièrement mauvais. Peut-être parce qu’il avait vu, dans les yeux de Halsworth, quelque chose qui ressemblait à du remords — un remords porté pendant trente ans, comme une pierre au cou.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda-t-il.
— Rester ici. Quelques mois encore. Le temps de mettre mes affaires en ordre. Elle regarda la tombe. Et puis mourir, je suppose. Comme tout le monde.
— Vous n’avez pas peur ?
— De la mort ? Elle secoua la tête. Non. J’ai peur de ce qui vient avant — la douleur, la faiblesse, la dépendance. Mais la mort elle-même… non. Ce sera un soulagement.
Les fossoyeurs avaient terminé leur travail. La tombe était comblée, la terre tassée. Bientôt on poserait une pierre — avec quel nom ? Geoffrey Halsworth, probablement. Le mensonge continuerait jusque dans la mort.
— Au revoir, monsieur Maugham, dit Marjorie.
Elle lui tendit la main. Il la serra — une main sèche, froide malgré la chaleur.
— Au revoir, madame Halsworth.
Elle s’éloigna, silhouette noire parmi les tombes blanches. Maugham la regarda partir, puis se retourna vers la tombe fraîche.
— Henry Marsh, murmura-t-il. C’était donc ton nom.
La tombe ne répondit pas. Les morts ne répondent jamais.
✦
Il retrouva Gerald à l’entrée du cimetière.
— Verne n’est pas venu, dit Gerald.
— Non.
— Tu sais pourquoi ?
Maugham secoua la tête. Il avait sa théorie — Verne avait compris qu’il n’y avait rien à gagner ici, que l’héritage volé ne pouvait pas être récupéré, que sa vengeance était creuse. Mais ce n’était qu’une théorie.
— Il est parti ce matin, dit Gerald. J’ai vérifié à l’hôtel. Il a réglé sa note à l’aube et il a pris le premier vapeur pour Singapour.
— Les mains vides.
— Les mains vides.
Ils marchèrent vers le rickshaw qui les attendait. Le soleil tapait fort, faisant miroiter les flaques laissées par les pluies récentes. George Town s’éveillait à peine — c’était dimanche, les boutiques étaient fermées, les rues presque désertes.
— Tu crois qu’il va revenir ? demanda Gerald.
— Verne ? Non. Il n’a plus rien à faire ici. L’homme qu’il voulait confronter est mort. L’héritage est entre les mains de Marjorie — et même s’il pouvait prouver qu’elle n’y a pas droit, il faudrait des années de procès, des fortunes en avocats. Pour quoi ? Une plantation de caoutchouc à l’autre bout du monde ?
— Alors c’est fini.
— Oui. C’est fini.
Mais en disant cela, Maugham savait que ce n’était pas tout à fait vrai. L’histoire était finie, oui — les personnages étaient morts ou partis, le rideau était tombé. Mais quelque chose restait. Quelque chose qui continuerait à le hanter.
L’image d’un homme qui avait vécu trente ans dans le mensonge, et qui avait fini par croire à son propre mensonge. L’image d’une femme qui avait choisi de ne pas sauver son mari, et qui vivait avec ce choix. L’image d’un fils venu réclamer justice, et reparti les mains vides, sans même la satisfaction de la vengeance.
Des images qu’il ne pourrait pas oublier. Des images qu’il ne pourrait pas écrire.
✦
L’après-midi, Maugham fit ses bagages.
Il avait prévu de rester encore une semaine, mais il n’en avait plus envie. L’E&O lui pesait maintenant — ses couloirs où errait le fantôme de Halsworth, sa véranda où Marjorie avait pris le thé avec Madame Khoo, son bar où Gerald avait interrogé Verne. Trop de souvenirs, trop de questions.
Gerald l’aida à boucler ses malles, sans poser de questions. Il comprenait — il comprenait toujours.
— Où est-ce qu’on va ? demanda-t-il seulement.
— Singapour. Et puis peut-être Bangkok. Ou Saigon. Peu importe.
— Tu fuis.
— Non. Je pars. C’est différent.
Mais Gerald avait raison, bien sûr. Il fuyait. Il fuyait cette histoire qui n’avait pas de fin, ces personnages qui n’étaient ni bons ni mauvais, cette vérité qui refusait de se laisser saisir.
Le vapeur partait le lendemain matin. Ils passeraient une dernière nuit à l’E&O, une dernière nuit dans cette ville où un homme avait vécu trente ans sous un nom volé.
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Ce soir-là, Maugham descendit sur la véranda.
La nuit était douce, parfumée de frangipanier et de mer. Les lampes projetaient des cercles de lumière jaune sur les dalles. Quelques clients de l’hôtel prenaient le frais, fumant des cigares, bavardant à voix basse.
Maugham s’installa dans un fauteuil de rotin, commanda un gin pahit. Il regardait la mer — cette mer d’Andaman qui avait englouti le corps du vrai Geoffrey Halsworth, trente ans plus tôt. Noire, immense, indifférente.
Il pensa à ce que Madame Khoo avait dit. “Nous étions là avant les Anglais. Nous serons là après.” C’était vrai. Les empires passaient, les colonies se défaisaient, les hommes mouraient et étaient oubliés. Seule la mer restait, immuable, gardant ses secrets.
Il sortit son carnet, l’ouvrit, relut les notes qu’il avait prises au fil des jours. L’histoire était là, fragmentaire mais complète. Un domestique qui tue son maître. Une identité volée. Trente ans de mensonge. Une épouse qui sait et se tait. Un fils qui vient réclamer son dû. Une mort ambiguë — suicide ou meurtre, impossible à dire.
C’était une bonne histoire. Une histoire parfaite pour un recueil de nouvelles — “The Letter”, peut-être, ou “The Impostor”. Il n’aurait qu’à changer les noms, brouiller les lieux, et personne ne saurait jamais que c’était vrai.
Mais il ne l’écrirait pas.
Il le savait maintenant, avec certitude. Cette histoire n’était pas pour lui. Elle était trop vraie, trop trouble, trop proche de quelque chose qu’il ne voulait pas regarder en face. Elle posait des questions auxquelles il n’avait pas de réponses — sur l’identité, sur le mensonge, sur ce que nous sommes vraiment quand nous enlevons les masques.
Il referma le carnet, le glissa dans sa poche.
Gerald apparut, un verre à la main, et s’assit à côté de lui.
— Tu broies du noir.
— Je réfléchis.
— C’est la même chose, chez toi.
Maugham sourit malgré lui. Gerald le connaissait trop bien — c’était à la fois réconfortant et irritant.
— Je pensais à Halsworth, dit-il. À ce qu’il a fait. À ce qu’il est devenu.
— Et ?
— Et je me demandais… si nous ne sommes pas tous des imposteurs, d’une certaine façon. Tous en train de jouer un rôle, de faire semblant d’être quelqu’un que nous ne sommes pas.
Gerald haussa les épaules.
— Peut-être. Mais la plupart d’entre nous n’avons tué personne pour voler notre rôle.
— Non. La plupart d’entre nous avons simplement… grandi dedans. Accepté ce qu’on attendait de nous. Mis le masque qu’on nous tendait.
— Tu parles de toi ?
Maugham ne répondit pas. Il pensait à sa propre vie — l’enfance malheureuse, le bégaiement dont il avait mis des années à se débarrasser, l’homosexualité qu’il cachait au monde, le mariage raté avec Syrie. Toutes ces façades qu’il avait construites, tous ces mensonges qu’il avait entretenus. Était-il si différent de Halsworth, finalement ? Moins criminel, certes. Mais pas moins imposteur.
— Tu sais ce qui me trouble le plus ? dit-il enfin.
— Non.
— C’est que Halsworth a réussi. Pendant trente ans, il a été Geoffrey Halsworth. Il a vécu sa vie, aimé sa femme — à sa façon —, géré sa plantation, gagné le respect de la communauté. Et à la fin, il était devenu ce qu’il prétendait être. Le mensonge était devenu vérité.
— Jusqu’à ce que la vérité le rattrape.
— Oui. Jusqu’à ce que la vérité le rattrape. Maugham but une gorgée de gin. Mais pendant trente ans… pendant trente ans, le mensonge a fonctionné. Et je me demande si ce n’est pas ça, la vie. Mentir assez longtemps pour que le mensonge devienne vrai.
Gerald ne dit rien. Ils restèrent assis en silence, regardant la mer noire, écoutant les bruits de la nuit tropicale.
Au loin, un chien aboyait. Quelque part dans George Town, des gens vivaient, aimaient, mentaient, comme partout ailleurs dans le monde. Et demain, le vapeur emporterait Maugham vers d’autres rivages, d’autres histoires, d’autres mensonges.
Mais cette histoire-là resterait avec lui. Pas écrite, pas racontée. Juste un souvenir, une blessure, une question sans réponse.
L’histoire d’un homme qui avait voulu devenir quelqu’un d’autre.
Et qui y était presque parvenu.
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Le lendemain matin, ils prirent le vapeur pour Singapour.
Maugham resta sur le pont pendant que le bateau s’éloignait du quai, regardant Penang rapetisser à l’horizon. Les bâtiments blancs du front de mer, les collines vertes, l’E&O qu’on distinguait encore, minuscule, au bord de l’eau.
Quelque part là-bas, Marjorie Halsworth commençait sa vie de veuve — une vie qui ne durerait pas longtemps. Quelque part là-bas, Madame Khoo continuait de régner sur Beach Street, gardienne des secrets de la colonie. Quelque part là-bas, dans le cimetière protestant, un homme dormait sous un nom qui n’était pas le sien.
Gerald s’approcha, lui tendit une tasse de café.
— Tu regardes quoi ?
— Rien. Tout. Maugham prit la tasse. Je me dis que nous ne reviendrons probablement jamais ici.
— Tu veux revenir ?
— Non. Maugham secoua la tête. Non, je ne veux pas revenir.
Il but son café, regarda la côte disparaître peu à peu. Bientôt il ne resta plus qu’une ligne verte à l’horizon, puis rien — juste la mer, immense et vide, qui les emportait vers d’autres destins.
Dans sa poche, le carnet pesait comme une pierre. Toutes ces notes qu’il avait prises, toutes ces observations, tous ces détails — inutiles maintenant. L’histoire resterait non écrite, non racontée. Elle mourrait avec lui, comme Henry Marsh était mort avec son secret.
Ou peut-être pas.
Peut-être qu’un jour, des années plus tard, il trouverait le moyen de la raconter. Pas telle qu’elle s’était passée — ce serait impossible. Mais transformée, déguisée, rendue méconnaissable. Une histoire sur un homme qui avait voulu être quelqu’un d’autre. Une histoire sur le mensonge et la vérité, sur ce que nous sommes et ce que nous prétendons être.
Une histoire sur l’imposture.
Pas aujourd’hui. Pas demain. Mais un jour, peut-être.
Le vapeur prit de la vitesse, s’enfonçant dans le détroit de Malacca. Penang avait disparu. Devant eux, l’horizon s’ouvrait, vaste et indifférent.
Maugham jeta le reste de son café par-dessus bord, regarda les gouttes sombres se perdre dans l’écume.
— Viens, dit-il à Gerald. Allons voir ce qu’ils servent au petit-déjeuner.
Ils s’éloignèrent du bastingage, laissant la mer derrière eux.
L’histoire était finie.
Ou peut-être qu’elle ne faisait que commencer.