Sorting by

×

Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 1 à 3

PRO­LOGUE

La fumée d’o­pium pos­sé­dait une dou­ceur par­ti­cu­lière, presque sucrée, qui s’ac­cro­chait aux vête­ments et aux che­veux pen­dant des jours. Tho­mas Ash­ford connais­sait cette odeur depuis Bom­bay, depuis les ruelles de Hong Kong, mais ce soir-là, dans les pro­fon­deurs de Chi­na­town à Sin­ga­pore, elle lui sem­blait plus épaisse, plus lourde, comme char­gée de menace.

Il avait sui­vi Lee Kwan à tra­vers un dédale de pas­sages étroits où les lan­ternes rouges jetaient des ombres mou­vantes sur les murs de bois noir­ci. Lee Kwan était son infor­ma­teur depuis trois semaines, un petit homme ner­veux qui tra­vaillait dans les entre­pôts du port et qui, pour quelques dol­lars, mur­mu­rait des noms, des dates, des car­gai­sons. Ce soir, il avait pro­mis quelque chose d’im­por­tant. “Some­thing big, Mis­ter Ash­ford. Very big. But dangerous.”

La fume­rie se trou­vait au pre­mier étage d’une mai­son dont l’es­ca­lier grin­çait sous leurs pas. Une odeur de bois pour­ri se mêlait à celle de l’o­pium. Lee Kwan pous­sa une porte qui don­nait sur une vaste pièce fai­ble­ment éclai­rée. Des corps étaient allon­gés sur des nattes, cer­tains immo­biles comme des cadavres, d’autres mur­mu­rant dans des dia­lectes incom­pré­hen­sibles. Les ven­ti­la­teurs de bam­bou tour­naient pares­seu­se­ment au pla­fond, bras­sant la fumée sans jamais la dissiper.

“Ici,” chu­cho­ta Lee Kwan en dési­gnant un coin sombre.

Ils s’ins­tal­lèrent sur une natte cras­seuse. Un vieil homme appa­rut avec une pipe et des bou­lettes d’o­pium. Ash­ford fit mine de fumer – il avait appris à tenir la pipe sans vrai­ment inha­ler – tan­dis que Lee Kwan par­lait à voix basse en malais avec le vieil homme. De l’argent chan­gea de main.

“La car­gai­son de la Miner­va,” mur­mu­ra fina­le­ment Lee Kwan en anglais. “Elle arrive demain soir. Mais pas aux docks offi­ciels. À Tan­jong Pagar, l’an­cien quai.”

Ash­ford notait men­ta­le­ment chaque détail. La Miner­va était un clip­per bri­tan­nique dont le mani­feste offi­ciel men­tion­nait du thé et des épices. Mais Lee Kwan pré­ten­dait qu’elle trans­por­tait trois tonnes d’o­pium brut des­ti­nées aux fume­ries clan­des­tines de la colonie.

“Et les noms ?” deman­da Ash­ford. “Qui orga­nise ça ?”

Lee Kwan hési­ta. Dans la pénombre, ses yeux brillaient de peur. “Big names, Mis­ter Ash­ford. Very big. Colo­nial Office. Police also.”

Un fris­son par­cou­rut l’é­chine d’A­sh­ford. Ce n’é­tait plus une simple his­toire de contre­bande. Si Lee Kwan disait vrai, c’é­tait toute la struc­ture colo­niale de Sin­ga­pore qui était compromise.

“Don­nez-moi des noms pré­cis,” insista-t-il.

Lee Kwan allait répondre quand son regard se figea. Il fixait quelque chose der­rière l’é­paule d’A­sh­ford. Sa bouche s’ou­vrit légè­re­ment, mais aucun son n’en sortit.

Ash­ford se retour­na lentement.

Dans l’en­ca­dre­ment d’une porte qu’il n’a­vait pas remar­quée, se tenait un homme de haute taille, vêtu d’un cos­tume blanc impec­cable qui contras­tait vio­lem­ment avec la sale­té ambiante. Même dans la pénombre, Ash­ford recon­nut le visage. Sir Arthur Pem­ber­ton, magis­trat en chef de la colo­nie, membre émi­nent du Sin­ga­pore Club, pilier de la socié­té britannique.

Leurs regards se croi­sèrent pen­dant une frac­tion de seconde. Pem­ber­ton ne mani­fes­ta aucune sur­prise, aucune gêne. Au contraire, un léger sou­rire éti­ra ses lèvres. Puis il dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té d’un cou­loir laté­ral, ava­lé par la fumée.

Quand Ash­ford se retour­na vers Lee Kwan, la natte était vide. Son infor­ma­teur s’é­tait éva­po­ré aus­si silen­cieu­se­ment qu’un fantôme.

Il res­ta seul, entou­ré de fumeurs d’o­pium indif­fé­rents, avec la cer­ti­tude gla­cée qu’il venait de com­mettre une ter­rible erreur. Pem­ber­ton l’a­vait vu. Pem­ber­ton savait qu’il enquê­tait. Et Pem­ber­ton était assez puis­sant pour faire dis­pa­raître un jour­na­liste gênant dans les eaux noires du port de Singapore.

Ash­ford se leva, essayant de maî­tri­ser le trem­ble­ment de ses mains. Il des­cen­dit l’es­ca­lier quatre à quatre et se retrou­va dans la ruelle. La nuit tro­pi­cale était étouf­fante, char­gée d’hu­mi­di­té. Des chiens errants fouillaient des ordures. Au loin, on enten­dait les gongs d’un temple chinois.

Il mar­cha vite, sans but pré­cis, sim­ple­ment pour s’é­loi­gner. Ses pen­sées tour­naient fré­né­ti­que­ment. Il devait mettre ses notes en sûre­té. Envoyer un télé­gramme au Times. Peut-être même quit­ter Sin­ga­pore par le pro­chain bateau.

Mais non. S’il par­tait main­te­nant, l’his­toire mour­rait avec son départ. Et c’é­tait pré­ci­sé­ment ce que Pem­ber­ton et ses com­plices souhaitaient.

Il lui fal­lait un endroit sûr. Un lieu où même Pem­ber­ton n’o­se­rait pas agir trop ouvertement.

Le Raffles Hotel.

L’é­ta­blis­se­ment le plus res­pec­table de la colo­nie, fré­quen­té par les offi­ciers, les plan­teurs, les mar­chands de haut rang. Un sanc­tuaire de res­pec­ta­bi­li­té bri­tan­nique au cœur de cette ville étrange et dangereuse.

Ash­ford héla un pousse-pousse. “Raffles Hotel,” dit-il au conduc­teur chinois.

Tan­dis que la voi­ture légère filait dans les rues noc­turnes, il jeta un regard par-des­sus son épaule. Per­sonne ne sem­blait le suivre. Mais dans cette ville où tout le monde avait des yeux, où chaque domes­tique pou­vait être un infor­ma­teur, où les murs eux-mêmes sem­blaient mur­mu­rer des secrets, com­ment en être certain ?

La façade blanche du Raffles appa­rut enfin, illu­mi­née comme un phare dans l’obs­cu­ri­té tro­pi­cale. Ash­ford paya le conduc­teur et gra­vit les marches. Un door­man sikh en uni­forme impec­cable lui ouvrit la porte avec un salut militaire.

À l’in­té­rieur, tout était lumière, fraî­cheur, civi­li­sa­tion. Des ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond. Des pal­miers en pot déco­raient le hall. On enten­dait le tin­te­ment des verres et des rires dis­crets venant du bar.

Ash­ford s’ap­pro­cha de la récep­tion. Un employé chi­nois en veste blanche lui sou­rit poliment.

“Je vou­drais une chambre,” dit Ash­ford. “Pour une semaine au moins.”

“Cer­tai­ne­ment, sir. Votre nom ?”

“Tho­mas Ash­ford. Du Times de Londres.”

L’employé nota soi­gneu­se­ment. “Bien­ve­nue au Raffles, Mis­ter Ashford.”

Ash­ford signa le registre d’une main qui trem­blait encore légè­re­ment. Il était en sécu­ri­té main­te­nant. Du moins le croyait-il.

Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que Sir Arthur Pem­ber­ton était éga­le­ment résident per­ma­nent du Raffles Hotel, et que sa suite se trou­vait exac­te­ment deux étages au-des­sus de la chambre qu’on venait d’at­tri­buer au jeune journaliste.

CHA­PITRE 1

Le boy qui condui­sit Ash­ford à sa chambre était un jeune Chi­nois au visage impas­sible. Il por­tait la veste blanche impec­cable du Raffles, ses pieds nus glis­saient silen­cieu­se­ment sur le par­quet ciré. Il ne dit pas un mot pen­dant toute la mon­tée des esca­liers, se conten­tant de hocher la tête quand Ash­ford lui ten­dit un pourboire.

La chambre se trou­vait au deuxième étage, don­nant sur Beach Road. Elle était spa­cieuse, meu­blée sim­ple­ment mais avec goût : un lit à bal­da­quin dra­pé de mous­ti­quaire, une armoire en teck sombre, un bureau près de la fenêtre, deux fau­teuils en rotin. Un ven­ti­la­teur tour­nait len­te­ment au pla­fond, bras­sant l’air chaud sans vrai­ment le rafraî­chir. Par la fenêtre ouverte, on enten­dait les bruits noc­turnes de Sin­ga­pore : des voix chi­noises dans la rue, le rou­le­ment loin­tain d’un pousse-pousse, le cri d’un oiseau tropical.

Ash­ford posa sa valise sur le lit et s’as­sit lour­de­ment dans un fau­teuil. Ses mains trem­blaient encore. Il fer­ma les yeux, essayant de ralen­tir les bat­te­ments de son cœur.

Le visage de Pem­ber­ton dans la fume­rie. Ce sou­rire. Cette absence totale de surprise.

Cela signi­fiait quoi exac­te­ment ? Que Pem­ber­ton savait qu’A­sh­ford enquê­tait sur lui depuis le début ? Que Lee Kwan l’a­vait tra­hi ? Ou sim­ple­ment que dans cette ville où tout le monde espion­nait tout le monde, rien ne res­tait secret bien longtemps ?

Il se leva, ver­rouilla la porte, tira les rideaux. Puis il ouvrit sa valise et en sor­tit un car­net de cuir usé. Ses notes. Trois mois d’en­quête minu­tieuse, de recou­pe­ments, de noms col­lec­tés dans les ports entre Bom­bay et Sin­ga­pore. Des car­gai­sons fan­tômes. Des mani­festes fal­si­fiés. Des socié­tés écrans enre­gis­trées à Londres mais contrô­lées depuis l’O­rient. Et main­te­nant, grâce à Lee Kwan, une date pré­cise : demain soir, la Miner­va, le vieux quai de Tan­jong Pagar.

S’il pou­vait docu­men­ter cette tran­sac­tion, pho­to­gra­phier les acteurs, obte­nir des preuves tangibles…

Mais d’a­bord, sur­vivre jus­qu’à demain soir.

Il glis­sa le car­net sous le mate­las, hési­ta, puis le récu­pé­ra pour le cacher der­rière une latte des­cel­lée de l’ar­moire. Pré­cau­tion pro­ba­ble­ment inutile – si on vou­lait vrai­ment le trou­ver, on le trou­ve­rait – mais cela le ras­su­rait d’une cer­taine façon.

Il se désha­billa, se lava le visage dans la cuvette d’eau tiède posée sur la com­mode. Dans le miroir ovale au-des­sus, il exa­mi­na ses traits. Il avait l’air fati­gué, plus vieux que ses vingt-quatre ans. Trois mois en Asie du Sud-Est avaient tan­né sa peau, creu­sé des cernes sous ses yeux. Il avait per­du du poids aus­si. Sa che­mise pen­dait sur ses épaules.

Il aurait dû avoir faim, mais son esto­mac était noué. L’i­dée de dor­mir lui sem­blait impos­sible. L’a­dré­na­line de la soi­rée conti­nuait à pul­ser dans ses veines.

Un verre. Voi­là ce qu’il lui fal­lait. Un whis­ky, peut-être deux, pour cal­mer ses nerfs.

Il enfi­la une che­mise propre, ajus­ta sa cra­vate devant le miroir, et descendit.

Le Long Bar du Raffles était à moi­tié vide à cette heure tar­dive. Quelques plan­teurs attar­dés fumaient des cigares dans les fau­teuils de rotin, leurs voix bour­don­nant dans la pénombre. Les ven­ti­la­teurs tour­naient pares­seu­se­ment au pla­fond. Der­rière le comp­toir d’a­ca­jou, un bar­man chi­nois essuyait des verres avec des gestes méthodiques.

Ash­ford s’ins­tal­la au bar. “Un whis­ky, s’il vous plaît. Écos­sais si vous en avez.”

“Cer­tai­ne­ment, sir.”

Le verre appa­rut, ambré et pro­met­teur. Ash­ford but une longue gor­gée, sen­tit l’al­cool brû­ler sa gorge et se dif­fu­ser dans son corps. Un peu de ten­sion se relâ­cha dans ses épaules.

“Rough night?”

Ash­ford sur­sau­ta légè­re­ment. À sa droite, un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées le regar­dait avec un sou­rire en coin. Visage tan­né, che­veux gri­son­nants, uni­forme blanc de la Royal Navy débraillé. Il tenait un verre de gin qui n’é­tait mani­fes­te­ment pas le pre­mier de la soirée.

“Par­don ?” dit Ashford.

“You look like you’ve seen a ghost. Or some­thing worse.” L’homme leva son verre. “Cap­tain Richard Lowell, HMS Invin­cible. Cur­rent­ly docked for repairs, which means I’m condem­ned to this love­ly esta­blish­ment for ano­ther fortnight.”

“Tho­mas Ash­ford,” répon­dit Ash­ford après une brève hési­ta­tion. “Jour­na­list.”

“Ah. That explains the haun­ted look. What are you inves­ti­ga­ting? Opium dens? Secret socie­ties? The sho­cking truth about Sin­ga­po­re’s drai­nage system?”

Il y avait quelque chose de pro­vo­ca­teur dans le ton de Lowell, mais pas mal­veillant. Plu­tôt cette iro­nie lasse des hommes qui ont trop vu et ne croient plus à grand-chose.

“Just… local color,” dit Ash­ford pru­dem­ment. “For the Times.”

“The Times.” Lowell sif­fla dou­ce­ment. “Res­pec­table. They pay well?”

“Well enough.”

“Good. Because this place costs a bloo­dy for­tune.” Lowell fit signe au bar­man de rem­plir son verre. “But it’s the only hotel in this god­for­sa­ken city where one can drink without being poi­so­ned or rob­bed. Usually.”

“Usual­ly?”

Lowell haus­sa les épaules. “Sin­ga­pore has a way of disap­poin­ting expec­ta­tions. You’ll learn.”

Un silence s’ins­tal­la. Ash­ford but une autre gor­gée. Dans un coin du bar, deux hommes en cos­tume blanc dis­cu­taient à voix basse. L’un d’eux jeta un regard dans sa direc­tion, puis se détour­na rapidement.

Para­noïa, se dit Ash­ford. Tout le monde ne tra­vaille pas pour Pemberton.

“You’re new here,” obser­va Lowell. “I can tell. You have that look. Fresh off the boat, full of… what is it you jour­na­list types call it? Righ­teous indignation?”

“I’ve been in Asia for three years,” répon­dit Ash­ford un peu sèchement.

“Three years.” Lowell rica­na. “I’ve been sai­ling these waters for twen­ty. Trust me, boy, three years is nothing. You haven’t even scrat­ched the surface.”

“The sur­face of what?”

Lowell le regar­da avec un sou­rire étrange. “Of how rot­ten eve­ry­thing is. How deep the rot goes.”

Ash­ford sen­tit son pouls s’ac­cé­lé­rer. Était-ce une allu­sion ? Lowell savait-il quelque chose ? Ou était-ce sim­ple­ment le cynisme habi­tuel d’un offi­cier colo­nial désabusé ?

“Strong words for a cap­tain de Sa Majes­té,” dit pru­dem­ment Ashford.

“Oh, I still serve the Queen, don’t wor­ry. I still salute the flag and all that. But I’m not blind.” Lowell vida son verre. “This Empire we’re buil­ding in the East… it’s built on opium, cor­rup­tion, and lies. Pret­ty lies, mind you. Civi­li­zing mis­sion and all that rub­bish. But lies nonetheless.”

Il se leva brus­que­ment, vacillant légè­re­ment. “Well, I’ve had enough phi­lo­so­phy for tonight. Sleep well, Mis­ter Ash­ford. And wel­come to the Raffles. You’ll find it very… educational.”

Il s’é­loi­gna en direc­tion de l’es­ca­lier, lais­sant Ash­ford seul avec son whis­ky et ses pensées.

Le bar­man réap­pa­rut. “Ano­ther one, sir?”

“Yes,” dit Ash­ford. “Please.”

Pen­dant qu’il atten­dait, il obser­va la salle. Les deux hommes en cos­tume blanc étaient par­tis. Un boy tra­ver­sait silen­cieu­se­ment l’es­pace, étei­gnant une à une les lampes à pétrole. Bien­tôt, il ne res­ta plus que la faible lueur des lampes du bar et le tour­noie­ment hyp­no­tique des ven­ti­la­teurs au plafond.

Ash­ford but son deuxième whis­ky plus len­te­ment. L’al­cool com­men­çait à faire effet, engour­dis­sant ses nerfs, émous­sant ses peurs. Peut-être qu’il arri­ve­rait à dor­mir finalement.

Il régla son addi­tion et mon­ta l’es­ca­lier. Le cou­loir du deuxième étage était plon­gé dans la pénombre, éclai­ré seule­ment par une lampe à chaque extré­mi­té. Ses pas réson­naient sur le parquet.

En pas­sant devant une porte entrou­verte, il enten­dit une voix – une voix fémi­nine, par­lant fran­çais avec un accent qu’il ne put iden­ti­fier. Puis un rire, cris­tal­lin et étran­ge­ment dépla­cé dans le silence nocturne.

Il s’ar­rê­ta mal­gré lui, ten­dit l’o­reille. Mais la voix s’é­tait tue.

Il conti­nua jus­qu’à sa chambre, déver­rouilla la porte, entra.

Tout sem­blait exac­te­ment comme il l’a­vait lais­sé. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les rideaux bou­geaient légè­re­ment dans la brise noc­turne. Sa valise était tou­jours sur le lit.

Pour­tant, quelque chose clo­chait. Une impres­sion infime, presque imper­cep­tible. Une odeur dif­fé­rente ? Un objet légè­re­ment déplacé ?

Il se figea, scru­tant la pièce.

Non. Il deve­nait fou. Per­sonne n’é­tait entré ici.

Il se désha­billa, se glis­sa sous la mous­ti­quaire, s’al­lon­gea sur le lit. Les draps étaient frais, presque agréables contre sa peau moite.

Demain, pen­sa-t-il. Demain il enver­rait un télé­gramme à Londres. Il irait au vieux quai de Tan­jong Pagar. Il obtien­drait ses preuves.

Demain.

Le som­meil vint fina­le­ment, lourd et sans rêves.

Ce qu’il ne vit pas, c’est la sil­houette qui se déta­cha de l’ombre du cou­loir une fois sa porte refer­mée. Un boy en veste blanche qui res­ta immo­bile un long moment, écou­tant, puis s’é­loi­gna aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était venu.

CHA­PITRE 2

Le matin à Sin­ga­pore arri­vait comme une agres­sion. La lumière blanche explo­sait à tra­vers les rideaux, accom­pa­gnée du vacarme de la rue : cris de mar­chands chi­nois, grin­ce­ment des pousse-pousse, hen­nis­se­ments de che­vaux. Ash­ford se réveilla en sur­saut, déso­rien­té, la bouche pâteuse.

Il mit un moment à se rap­pe­ler où il était. Le Raffles. La fume­rie. Pemberton.

Il se leva, écar­ta les rideaux. Beach Road grouillait déjà de vie. Des coo­lies trans­por­taient des caisses sur leurs épaules. Des femmes malaises en sarong pas­saient avec des paniers sur la tête. Un pousse-pousse évi­ta de jus­tesse une char­rette tirée par un buffle.

Ash­ford consul­ta sa montre. Huit heures. Il avait dor­mi plus long­temps qu’il ne le pen­sait. Le whis­ky, probablement.

Il se rasa, s’ha­billa, des­cen­dit pour le petit déjeuner.

La salle à man­ger du Raffles était une vaste pièce aux murs blancs, déco­rée de pal­miers en pot et de gra­vures repré­sen­tant des scènes colo­niales idyl­liques. Les tables étaient cou­vertes de nappes imma­cu­lées. Des boys cir­cu­laient silen­cieu­se­ment avec des pla­teaux d’argent.

Ash­ford choi­sit une table près d’une fenêtre. Un ser­veur appa­rut immédiatement.

“Good mor­ning, sir. Tea or coffee?”

“Cof­fee, please. And eggs. Scrambled.”

“Very good, sir.”

Pen­dant que le boy s’é­loi­gnait, Ash­ford obser­va les autres convives. Des plan­teurs pour la plu­part, recon­nais­sables à leurs visages brû­lés par le soleil et leurs conver­sa­tions sur les prix du caou­tchouc. Deux offi­ciers en uni­forme blanc impec­cable. Un couple âgé qui man­geait en silence.

Et, dans un coin, une femme seule.

Elle était assise très droite, vêtue d’une robe de lin crème qui sem­blait ana­chro­nique dans la cha­leur moite de Sin­ga­pore. Ses che­veux châ­tain clair étaient remon­tés en chi­gnon strict. Elle lisait un jour­nal fran­çais – Ash­ford recon­nut le Figa­ro – tout en buvant du thé avec des gestes pré­cis, presque mécaniques.

Il y avait quelque chose d’é­trange dans sa pré­sence. Les femmes étaient rares au Raffles, et celles qu’on y voyait étaient géné­ra­le­ment accom­pa­gnées de leur mari. Celle-ci était mani­fes­te­ment seule, et sem­blait par­fai­te­ment à l’aise avec cela.

Leurs regards se croi­sèrent briè­ve­ment. Elle avait des yeux gris, presque métal­liques, qui le jau­gèrent avec une inten­si­té décon­cer­tante avant de retour­ner à son journal.

Le café arri­va, brû­lant et fort. Ash­ford en but une longue gor­gée, sen­tant la caféine dis­si­per les brumes de la nuit.

Il devait éta­blir un plan. D’a­bord, envoyer un télé­gramme à son rédac­teur en chef à Londres. Ensuite, repé­rer le vieux quai de Tan­jong Pagar en plein jour, pour savoir où se pos­ter ce soir. Et essayer de retrou­ver Lee Kwan – quoique cette der­nière pers­pec­tive sem­blait de plus en plus improbable.

“Mind if I join you?”

Ash­ford leva les yeux. Un jeune homme se tenait près de sa table, sou­rire affable, mous­tache soi­gneu­se­ment taillée, uni­forme de l’ar­mée bri­tan­nique orné de l’in­signe de major. Il avait ce port arro­gant des offi­ciers qui n’ont jamais vrai­ment connu le combat.

“I’m Major Blake,” conti­nua-t-il sans attendre de réponse. “Edmund Blake. I don’t believe we’ve met.”

“Tho­mas Ash­ford,” répon­dit Ash­ford en dési­gnant la chaise en face de lui. “Please.”

Blake s’ins­tal­la avec un sou­pir de satis­fac­tion. “Dread­ful heat alrea­dy. And it’s only eight o’clock. You’re new here, aren’t you? I make it my busi­ness to know eve­ryone at the Raffles.”

“I arri­ved last night.”

“Ah. Busi­ness or pleasure?”

“Busi­ness. I’m a journalist.”

L’ex­pres­sion de Blake se modi­fia imper­cep­ti­ble­ment. “Jour­na­list? For whom?”

“The Times.”

“The Times!” Blake sif­fla dou­ce­ment. “Well, well. What brings the Times to our lit­tle cor­ner of paradise?”

“Local sto­ries. The deve­lop­ment of Sin­ga­pore, the trade routes, that sort of thing.”

“Fas­ci­na­ting.” Le ton de Blake sug­gé­rait le contraire. “You know, jour­na­lists can cause quite a bit of trouble if they’re not care­ful. Sin­ga­pore is a deli­cate eco­sys­tem. Balances of power, you unders­tand. One care­less article and the whole thing could come tum­bling down.”

Ash­ford but une gor­gée de café, gar­dant son visage neutre. “I’ll try to be careful.”

“Good man.” Blake fit signe à un boy. “Tea, and some of those mar­ve­lous scones.” Puis, se tour­nant de nou­veau vers Ash­ford : “You should meet Sir Arthur Pem­ber­ton. Our chief magis­trate. Brilliant man. He could give you all sorts of insights for your articles. Very help­ful to the press, Sir Arthur.”

Le nom flot­ta dans l’air comme un miasme.

“I’ll keep that in mind,” dit Ash­ford lentement.

“You should. He’s dining here tonight, actual­ly. Most Thurs­day eve­nings. I could arrange an intro­duc­tion if you’d like.”

“That’s very kind, but—”

“No trouble at all. Sir Arthur is always plea­sed to meet repre­sen­ta­tives of the Bri­tish press. Shows we have nothing to hide out here, doesn’t it?”

Il y avait quelque chose de pro­fon­dé­ment faux dans le sou­rire de Blake. Quelque chose qui sug­gé­rait que cette ren­contre n’a­vait rien de fortuit.

“I’ll think about it,” dit Ashford.

“Do. Well, I must be off. Regi­men­tal duties and all that.” Blake se leva, ajus­ta son uni­forme. “Wel­come to Sin­ga­pore, Mis­ter Ash­ford. I’m sure you’ll find it most… enlightening.”

Il s’é­loi­gna d’un pas martial.

Ash­ford repo­sa sa tasse, la main légè­re­ment trem­blante. Mes­sage reçu. Pem­ber­ton savait qu’il était au Raffles. Pem­ber­ton envoyait ses hommes pour le son­der, l’in­ti­mi­der peut-être.

Ou pour le surveiller.

Il ter­mi­na son petit déjeu­ner sans vrai­ment le goû­ter. Quand il se leva pour par­tir, il remar­qua que la femme au Figa­ro avait dis­pa­ru. Sa table était vide, sa tasse encore fumante.

Le bureau de poste de Sin­ga­pore se trou­vait sur Raffles Place, dans un bâti­ment colo­nial blanc aux colonnes impo­santes. À l’in­té­rieur, il fai­sait à peine plus frais qu’à l’ex­té­rieur. Des ven­ti­la­teurs bras­saient l’air lourd au-des­sus des gui­chets où des employés indiens trai­taient les envois avec une len­teur bureaucratique.

Ash­ford rédi­gea son télé­gramme avec soin :

“PEM­BER­TON CONFIR­MED STOP TRAN­SAC­TION TONIGHT TAN­JONG PAGAR STOP NEED BACKUP FROM LON­DON STOP SITUA­TION DAN­GE­ROUS STOP ASHFORD”

Il le relut trois fois, hési­ta, puis le ten­dit à l’employé.

“Com­bien de temps pour Londres ?”

“Six heures, sir. Maybe eight.”

Six heures. D’i­ci là, il aurait peut-être déjà obte­nu ses preuves. Ou il serait mort.

Il paya, sor­tit dans la cha­leur acca­blante. Les rues de Sin­ga­pore grouillaient de vie : mar­chands chi­nois criant leurs prix, rick­shaws sla­lo­mant entre les pié­tons, odeurs mêlées d’é­pices, de pois­son séché, d’or­dures pour­ris­sant dans les caniveaux.

Ash­ford héla un pousse-pousse. “Tan­jong Pagar. Le vieux quai.”

Le conduc­teur, un Chi­nois maigre aux muscles saillants, hocha la tête et se mit à cou­rir. La voi­ture légère rebon­dis­sait sur les pavés inégaux.

Ils tra­ver­sèrent le quar­tier chi­nois, pas­sèrent devant des temples où l’en­cens brû­lait, des bou­tiques d’her­bo­ristes, des mai­sons de jeu où des hommes s’ag­glu­ti­naient déjà mal­gré l’heure mati­nale. Puis les rues devinrent plus désertes, bor­dées d’en­tre­pôts aux façades décrépites.

Le vieux quai de Tan­jong Pagar n’é­tait plus uti­li­sé depuis des années. Les nou­veaux docks avaient ren­du cet endroit obso­lète. Quelques jonques chi­noises pour­ris­saient contre les pilo­tis. Des rats cir­cu­laient dans les détritus.

Ash­ford des­cen­dit du pousse-pousse, paya le conduc­teur. “Atten­dez-moi ici. Je reviens dans dix minutes.”

Le Chi­nois le regar­da avec méfiance mais acquiesça.

Ash­ford mar­cha le long du quai. L’en­droit était par­fait pour une tran­sac­tion illé­gale : iso­lé, à l’é­cart des patrouilles, avec plu­sieurs che­mins d’ac­cès. Un clip­per pou­vait accos­ter ici sans atti­rer l’attention.

Il repé­ra plu­sieurs posi­tions pos­sibles pour se cacher. Un entre­pôt aban­don­né avec des fenêtres bri­sées. Un amas de caisses empi­lées. Une ruelle entre deux bâtiments.

“Loo­king for some­thing, Mis­ter Ashford?”

Il se retour­na brusquement.

Un homme se tenait à l’en­trée du quai. Grand, mas­sif, vêtu d’un cos­tume gris qui col­lait à son corps trans­pi­rant. Il avait le visage rou­geaud des Bri­tan­niques qui boivent trop sous les tro­piques et des yeux petits, méchants.

“Ins­pec­tor Graf­ton,” dit l’homme en s’ap­pro­chant len­te­ment. “Sin­ga­pore Police. We haven’t been pro­per­ly introduced.”

Ash­ford sen­tit sa gorge se ser­rer. “I’m just… loo­king around. Research for an article.”

“Research.” Graf­ton s’ar­rê­ta à deux mètres de lui. “Fun­ny place for research. This area is dan­ge­rous, you know. Cri­mi­nals, opium smug­glers, that sort of thing. A res­pec­table jour­na­list could get hurt wan­de­ring around here.”

“I’ll be careful.”

“See that you are.” Graf­ton allu­ma un cigare, souf­fla la fumée dans la direc­tion d’A­sh­ford. “You know, Sin­ga­pore is a won­der­ful city. Very safe, very order­ly. As long as people don’t go loo­king for trouble where there isn’t any.”

“I’m not loo­king for trouble.”

“Good. Because trouble has a way of fin­ding nosy jour­na­lists. Acci­dents hap­pen. Men disap­pear. The har­bor is deep, Mis­ter Ash­ford. Very deep.”

Le silence qui sui­vit n’a­vait rien d’ambigu.

Ash­ford sou­tint le regard de Graf­ton pen­dant un long moment, puis se détour­na. “I should be going.”

“Yes, you should. Back to the Raffles. Nice safe hotel. Stay there, enjoy your break­fast, write your lit­tle articles about the exo­tic East. Eve­ryone will be much happier.”

Ash­ford remon­ta dans le pousse-pousse sans répondre. “Raffles Hotel,” dit-il au conducteur.

Tan­dis qu’ils s’é­loi­gnaient, il jeta un regard par-des­sus son épaule. Graf­ton était tou­jours là, immo­bile, sa sil­houette mas­sive se décou­pant contre le ciel blanc.

Le mes­sage était clair. Ils le sur­veillaient. Ils savaient où il allait. Et ils n’hé­si­te­raient pas à le tuer s’il deve­nait trop gênant.

Ash­ford fer­ma les yeux, sen­tant la sueur cou­ler le long de son dos. Il avait peur. Une peur froide, ration­nelle. La peur d’un homme qui com­prend qu’il est seul, vul­né­rable, face à des adver­saires puis­sants et sans scrupules.

Mais il y avait autre chose aus­si. Une colère sourde. Une détermination.

Il irait au quai ce soir. Il obtien­drait ses preuves.

Et que Pem­ber­ton et Graf­ton aillent au diable.

CHA­PITRE 3

L’a­près-midi s’é­ti­ra comme du sirop épais. Ash­ford retour­na au Raffles, mon­ta dans sa chambre, essaya de dor­mir. Impos­sible. Il fai­sait trop chaud, et son esprit tour­nait frénétiquement.

Il véri­fia que ses notes étaient tou­jours cachées der­rière la latte de l’ar­moire. Tou­jours là. Il sor­tit son appa­reil pho­to­gra­phique – un Kodak com­pact qu’il avait ache­té à Hong Kong – et véri­fia qu’il fonc­tion­nait. Deux plaques pho­to­gra­phiques res­tantes. Il fau­drait que ça suffise.

Vers quatre heures, n’en pou­vant plus de res­ter enfer­mé, il descendit.

Le hall du Raffles était plon­gé dans une tor­peur d’a­près-midi. Quelques rési­dents som­no­laient dans les fau­teuils de rotin. Un boy balayait pares­seu­se­ment le parquet.

Ash­ford se diri­gea vers le jar­din à l’ar­rière de l’hô­tel. C’é­tait un espace modeste mais joli­ment amé­na­gé, avec des pal­miers, des hibis­cus rouges, et une fon­taine au centre où l’eau s’é­cou­lait avec un mur­mure apaisant.

Il n’é­tait pas seul.

À l’ombre d’un fran­gi­pa­nier, ins­tal­lée dans un fau­teuil de rotin blanc, la femme du petit déjeu­ner lisait tou­jours. Pas le Figa­ro cette fois, mais un livre relié de cuir.

Elle leva les yeux à son approche.

“Mon­sieur Ash­ford,” dit-elle en fran­çais. “Vous sem­blez agité.”

Il s’ar­rê­ta net. Com­ment connais­sait-elle son nom ? Et pour­quoi par­lait-elle français ?

Elle sou­rit légè­re­ment, comme si elle lisait dans ses pen­sées. “Le major Blake parle très fort. J’ai enten­du votre nom au petit déjeu­ner. Quant au fran­çais…” Elle haus­sa les épaules avec une grâce très euro­péenne. “C’est ma langue maternelle.”

“Vous n’êtes pas britannique.”

“Suisse.” Elle refer­ma son livre – Ash­ford aper­çut le titre, Les Fleurs du Mal – et le posa sur une table. “Gine­vra Rein­hardt. Enchantée.”

Elle ne lui ten­dit pas la main. Les femmes ne le fai­saient géné­ra­le­ment pas, sur­tout dans ce contexte colo­nial rigide. Mais il y avait quelque chose dans son atti­tude qui sug­gé­rait que ce n’é­tait pas par conven­tion, mais par choix.

“Vous êtes loin de chez vous,” dit Ash­ford en français.

“Pas plus que vous, j’i­ma­gine.” Ses yeux gris l’é­tu­diaient avec cette même inten­si­té décon­cer­tante. “Un jour­na­liste bri­tan­nique à Sin­ga­pore. Cela doit être… intéressant.”

“Par­fois.”

“Et dan­ge­reux ?”

Ash­ford sen­tit un fris­son le par­cou­rir. “Pour­quoi dites-vous cela ?”

“Vous avez l’air d’un homme tra­qué. Je recon­nais ce regard. On bouge les yeux constam­ment, on sur­veille les portes, on sur­saute au moindre bruit.” Elle incli­na la tête. “J’ai connu des gens comme vous. Des gens qui avaient peur.”

“Et vous ? Vous n’a­vez pas peur ?”

“De quoi aurais-je peur ? Je ne suis qu’une voyageuse.”

“Les femmes ne voyagent pas seules en Orient. Pas sans raison.”

“Vous avez rai­son.” Elle sou­rit de nou­veau, un sou­rire énig­ma­tique. “J’ai mes raisons.”

Un silence s’ins­tal­la. On enten­dait le mur­mure de la fon­taine, le chant d’un oiseau tro­pi­cal, le bruis­se­ment des pal­miers dans la brise.

“Vous devriez faire atten­tion, Mon­sieur Ash­ford,” dit fina­le­ment Gine­vra. “Sin­ga­pore est une ville où les secrets se mon­nayent cher. Et où les jour­na­listes curieux ont ten­dance à… disparaître.”

“C’est une menace ?”

“Un conseil.” Elle se leva avec une grâce fluide, ramas­sa son livre. “Je séjourne au Raffles depuis trois semaines. J’ai appris à obser­ver. Et ce que j’ob­serve, c’est que vous êtes sur­veillé. Le major Blake ce matin. Main­te­nant, le boy près de la porte qui fait sem­blant de lire son jour­nal mais qui ne vous quitte pas des yeux. Et ce soir, je parie que Sir Arthur Pem­ber­ton trou­ve­ra un pré­texte pour venir vous parler.”

Ash­ford jeta un coup d’œil dis­cret vers la porte. Effec­ti­ve­ment, un boy en veste blanche était assis sur un banc, un jour­nal chi­nois entre les mains. Mais ses yeux regar­daient par-des­sus les pages.

“Com­ment savez-vous tout cela ?”

“Je vous l’ai dit. J’ob­serve.” Gine­vra fit quelques pas, puis se retour­na. “Un der­nier conseil, Mon­sieur Ash­ford. Si vous comp­tez faire quelque chose de stu­pide ce soir – et je crois que c’est le cas – assu­rez-vous d’a­voir une sor­tie de secours. Cet endroit est un piège doré. Magni­fique, confor­table, mortel.”

Elle s’é­loi­gna dans l’al­lée du jar­din, lais­sant der­rière elle un par­fum léger de lavande et d’ambre.

Ash­ford res­ta immo­bile, le cœur bat­tant. Qui était cette femme ? Une espionne, comme il l’a­vait soup­çon­né ? Pour qui ? Et pour­quoi l’avertissait-elle ?

Trop de ques­tions. Pas assez de réponses.

Il retour­na à l’in­té­rieur, croi­sant le regard du boy au jour­nal qui se détour­na immédiatement.

Le dîner était ser­vi à sept heures. Ash­ford, qui n’a­vait pas vrai­ment faim mais savait qu’il aurait besoin de forces pour la nuit à venir, des­cen­dit à la salle à manger.

Elle était bon­dée ce soir. Toutes les tables occu­pées, conver­sa­tions ani­mées, rires dis­crets, tin­te­ment de l’ar­gen­te­rie sur la por­ce­laine fine. Les ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond, dif­fu­sant l’o­deur de cur­ry, de pois­son grillé, de fleurs tropicales.

Le maître d’hô­tel – Mr. Tighe lui-même – l’ac­cueillit avec un sou­rire pro­fes­sion­nel. “Good eve­ning, Mis­ter Ash­ford. Table for one?”

“Yes, please.”

“Right this way.”

Tighe le condui­sit à une petite table près d’une fenêtre. C’é­tait un homme dans la cin­quan­taine, mince et raide comme un piquet, avec une mous­tache grise impec­ca­ble­ment taillée et des yeux qui ne sou­riaient jamais vrai­ment mal­gré la cour­toi­sie de sa bouche.

“I trust eve­ry­thing is to your satis­fac­tion?” deman­da-t-il pen­dant qu’A­sh­ford s’installait.

“Very much so.”

“Excellent. The Raffles prides itself on offe­ring the finest ser­vice in the colo­ny.” Tighe fit signe à un ser­veur. “If there is any­thing you need, any­thing at all, please do not hesitate.”

Il s’é­loi­gna avec une cour­bette légère.

Ash­ford com­man­da du pois­son et du riz, puis obser­va la salle. Il recon­nut quelques visages du petit déjeu­ner. Des plan­teurs. Des offi­ciers. Le couple âgé.

Et là, à la meilleure table près de la fenêtre don­nant sur le jar­din, Sir Arthur Pemberton.

Il dînait seul, mais plu­sieurs per­sonnes s’ar­rê­taient à sa table pour le saluer. Blake pas­sa, échan­gea quelques mots, rit à une plai­san­te­rie. Un mar­chand chi­nois en cos­tume occi­den­tal se cour­ba res­pec­tueu­se­ment. Pem­ber­ton régnait sur cette salle comme un monarque sur sa cour.

Leurs regards se croisèrent.

Pem­ber­ton leva son verre de vin dans une sorte de toast iro­nique. Puis il retour­na à son repas comme si de rien n’était.

Le mes­sage était clair : je sais que tu es là. Je ne suis pas inquiet. Tu ne repré­sentes aucune menace.

Ash­ford détour­na les yeux, les mains tremblantes.

Son pois­son arri­va. Il man­gea méca­ni­que­ment, sans vrai­ment goû­ter. Sa montre indi­quait huit heures. Dans trois heures, la Miner­va devait accos­ter au vieux quai.

Il devait y être.

“Excu­sez-moi.”

Ash­ford leva les yeux. Un jeune homme se tenait près de sa table. Petit, mince, avec des lunettes rondes et une mous­tache clair­se­mée. Il avait un air timide, presque gauche, mais ses yeux brillaient d’intelligence.

“Je ne vou­drais pas vous déran­ger,” conti­nua le jeune homme avec un accent bri­tan­nique édu­qué. “Mais j’ai enten­du dire que vous êtes jour­na­liste. Pour le Times.”

“C’est exact.”

“Rudyard Kipling.” Il ten­dit la main. “Je suis… enfin, j’é­cris aus­si. Des nou­velles, prin­ci­pa­le­ment. Pour des jour­naux indiens.”

Ash­ford ser­ra la main ten­due. “Tho­mas Ash­ford. Enchanté.”

“Puis-je ?” Kipling dési­gna la chaise vide.

“Je vous en prie.”

Kipling s’ins­tal­la avec un sou­pir. “Dieu que cette cha­leur est éprou­vante. J’ar­rive de Ran­goon, je pen­sais être habi­tué, mais Sin­ga­pore est pire. Cette humidité…”

Il com­man­da un gin tonic, puis se tour­na vers Ash­ford avec un sou­rire enthou­siaste. “Alors, qu’est-ce qui vous amène ici ? Un article sur le com­merce colo­nial ? L’ex­pan­sion bri­tan­nique en Asie ?”

“Quelque chose comme ça.”

“Fas­ci­nant. Vous savez, j’ai beau­coup écrit sur l’Inde. L’en­tre­prise bri­tan­nique là-bas, les contra­dic­tions, la beau­té aus­si. C’est un sujet inépuisable.”

Ash­ford étu­dia le jeune homme. Vingt-quatre ans, comme lui. Mais là où Ash­ford était ron­gé par le doute et le cynisme, Kipling sem­blait débor­der d’en­thou­siasme naïf.

“Vous croyez à l’Em­pire,” dit Ash­ford. Ce n’é­tait pas une question.

“Bien sûr.” Kipling sem­bla sur­pris qu’on puisse en dou­ter. “Oh, je sais qu’il y a des abus, des erreurs. Mais dans l’en­semble, ce que nous fai­sons ici… appor­ter la civi­li­sa­tion, l’ordre, le pro­grès… c’est noble, non ?”

“Noble,” répé­ta Ash­ford len­te­ment. “C’est un mot.”

“Vous n’êtes pas d’accord ?”

“Je pense que c’est plus com­pli­qué que ça.”

Le gin tonic de Kipling arri­va. Il en but une gor­gée, réflé­chis­sant. “Vous avez peut-être rai­son. Mais com­pli­quer les choses à l’ex­cès, c’est une forme de para­ly­sie. Par­fois, il faut sim­ple­ment croire en quelque chose. Agir.”

“Et si ce en quoi vous croyez est pourri ?”

Kipling fron­ça les sour­cils. “Pour­ri ?”

Ash­ford hési­ta. Puis, peut-être parce que l’al­cool com­men­çait à faire effet, peut-être parce qu’il avait besoin de dire ces choses à voix haute, il parla.

“L’o­pium, Mis­ter Kipling. Vous savez com­bien de tonnes passent par Sin­ga­pore chaque année ? Com­bien de vies sont détruites ? Et qui contrôle ce com­merce ? Des mar­chands chi­nois ? Non. Des socié­tés bri­tan­niques très res­pec­tables. Des hommes qui dînent dans cet hôtel, qui vont à l’é­glise le dimanche, qui parlent de mis­sion civilisatrice.”

Kipling le regar­da avec un mélange de sur­prise et de malaise. “Je… je sais que le com­merce de l’o­pium existe. Mais c’est… enfin, c’est légal.”

“Légal.” Ash­ford rit amè­re­ment. “Oui. Nous avons fait des guerres pour rendre ça légal.”

“Vous sem­blez très… pas­sion­né par ce sujet.”

“Disons que j’ai fait des recherches.”

Un silence ten­du s’ins­tal­la. Ash­ford regret­ta immé­dia­te­ment d’a­voir par­lé. Trop d’in­for­ma­tions. Trop vite. À un inconnu.

Mais Kipling ne sem­blait pas hos­tile. Juste… décon­cer­té. “Vous écri­vez un article là-dessus ?”

“Peut-être.”

“Ce sera… controversé.”

“Pro­ba­ble­ment.”

Kipling but une autre gor­gée, pen­sif. “Vous savez, j’ad­mire votre cou­rage. Vrai­ment. Mais vous devriez faire atten­tion. Des articles comme celui que vous envi­sa­gez… ils peuvent rui­ner des car­rières. La vôtre, je veux dire.”

“Je sais.”

“Ou pire.” Kipling bais­sa la voix. “J’ai enten­du des his­toires. Des jour­na­listes qui posaient trop de ques­tions. Qui finis­saient… eh bien, qui ne finis­saient pas leurs articles.”

Ash­ford le regar­da inten­sé­ment. “Qui vous a dit ça ?”

“Per­sonne de spé­ci­fique. Juste… des rumeurs. Sin­ga­pore est une petite ville, mal­gré les appa­rences. Les gens parlent.”

Avant qu’A­sh­ford puisse répondre, une ombre tom­ba sur leur table.

Sir Arthur Pem­ber­ton se tenait là, sou­riant, une coupe de cham­pagne à la main.

“Mes­sieurs,” dit-il avec une affa­bi­li­té par­faite. “Quelle char­mante conver­sa­tion. Puis-je me joindre à vous ?”

Lire la suite…

Tags de cet article: , ,