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L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 1 à 3)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 1 à 3)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 1 à 3

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE I

Il existe, dans la géo­gra­phie morale de Constan­ti­nople, cer­tains lieux où le temps ne s’é­coule pas selon les lois ordi­naires de la phy­sique new­to­nienne. L’Hô­tel Pera Palace était pré­ci­sé­ment l’un de ces endroits, et Rupert Beau­re­gard Whit­combe allait bien­tôt le décou­vrir à ses dépens.

C’é­tait un mar­di d’oc­tobre 1926, dans une ambiance froide et humide et Rupert des­cen­dait du wagon-lit de l’O­rient-Express avec cette expres­sion par­ti­cu­lière qu’ar­borent les jour­na­listes de second rang envoyés cou­vrir des évé­ne­ments de troi­sième impor­tance. Son rédac­teur en chef au Mor­ning Gazette, un cer­tain Pem­ber­ton doté d’une mous­tache aus­si volu­mi­neuse que son igno­rance de la géo­gra­phie, lui avait dit d’un ton péremp­toire : « Whit­combe, il y a un congrès à Constan­ti­nople. Des diplo­mates. De l’im­por­tance. Allez‑y. »

Voi­là com­ment Rupert Beau­re­gard Whit­combe, trente-deux ans, céli­ba­taire par cir­cons­tance plu­tôt que par choix, pos­ses­seur d’un com­plet gris légè­re­ment défraî­chi et d’une malle conte­nant trois che­mises de rechange et un exem­plaire cor­né de Byron, se retrou­va sur le quai de la gare de Sir­ke­ci, contem­plant avec per­plexi­té la ville qui s’é­ten­dait devant lui.

Un por­teur turc, petit homme mous­ta­chu doté d’une éner­gie inver­se­ment pro­por­tion­nelle à sa taille, s’avança vers lui et s’empara de sa malle avec l’en­thou­siasme d’un conqué­rant ottoman.

« Pera Palace, effen­di ? deman­da-t-il avec un sou­rire révé­lant une remar­quable absence de dents.

— En effet, répon­dit Rupert, légè­re­ment surpris.

— Tous les Anglais vont au Pera Palace, décla­ra le por­teur avec la cer­ti­tude de quel­qu’un énon­çant une loi uni­ver­selle. Tous. Sans exception. »

Rupert vou­lut pro­tes­ter qu’il n’é­tait pas « tous les Anglais », qu’il était un indi­vi­du dis­tinct doté de sa propre volon­té, mais le por­teur était déjà par­ti à une vitesse éton­nante en direc­tion d’un fiacre antédiluvien.

Le tra­jet jus­qu’à Péra se dérou­la dans une confu­sion baby­lo­nienne de rues étroites, de cris de mar­chands, de chiens errants phi­lo­sophes et de tram­ways grin­çants. Rupert nota men­ta­le­ment : « Constan­ti­nople : ville où la cir­cu­la­tion rou­tière semble régie par les prin­cipes du hasard plu­tôt que par ceux du code civil. »

L’Hô­tel Pera Palace appa­rut sou­dain, après le pont de Gala­ta, au détour d’une rue, majes­tueux et légè­re­ment démo­dé, comme un aris­to­crate otto­man qui aurait sur­vé­cu à l’empire par simple force d’i­ner­tie. La façade néo-clas­sique affi­chait cette digni­té par­ti­cu­lière aux éta­blis­se­ments qui ont vu pas­ser trop d’His­toire pour s’é­mou­voir encore de quoi que ce soit.

Le hall d’en­trée sen­tait le tabac turc, l’en­caus­tique vien­noise et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable que Rupert iden­ti­fia plus tard comme étant l’o­deur carac­té­ris­tique des intrigues diplo­ma­tiques en décom­po­si­tion lente.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion se tenait un homme d’une mai­greur cada­vé­rique, vêtu d’une redin­gote qui avait connu des jours meilleurs. Ses yeux, d’un bleu aqueux, évo­quaient ceux d’un pois­son sur­pris par la marée basse.

« Mon­sieur Bian­chi, direc­teur, annon­ça-t-il en esquis­sant une cour­bette mini­ma­liste. Nous vous attendions.

— Vous m’at­ten­diez ? s’é­ton­na Rupert.

— Natu­rel­le­ment. Tous les jour­na­listes qui viennent pour le Congrès des­cendent ici. C’est une tradition. »

Il pro­non­ça le mot « tra­di­tion » avec la révé­rence qu’un prêtre réser­ve­rait aux Saintes Écritures.

« Le Congrès, jus­te­ment, hasar­da Rupert. Pour­riez-vous m’indiquer…

— Chambre 42, cou­pa Bian­chi en lui ten­dant une clé mas­sive. Deuxième étage. L’as­cen­seur est… disons… capri­cieux. Je recom­mande l’escalier. »

Sur ce, le direc­teur se replon­gea dans un registre pous­sié­reux, signi­fiant clai­re­ment que l’en­tre­tien était terminé.

Rupert sai­sit sa clé et se diri­gea vers l’es­ca­lier, croi­sant au pas­sage un chat blanc d’une cor­pu­lence confor­table qui le toi­sa avec le dédain carac­té­ris­tique d’un sul­tan détrô­né contem­plant un roturier.

La chambre 42 était exac­te­ment ce à quoi Rupert s’at­ten­dait : un lit de cuivre, un lava­bo émaillé, un miroir au tain piqué, et une fenêtre don­nant sur une cour inté­rieure où séchait du linge aux ori­gines géo­gra­phiques variées. L’en­semble déga­geait cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière aux chambres d’hô­tel qui ont vu pas­ser trop de voya­geurs solitaires.

Il défit sa malle, ran­gea ses trois che­mises dans l’ar­moire où elles prirent immé­dia­te­ment un air dépri­mé, et déci­da de des­cendre au bar pour s’en­qué­rir des détails du fameux Congrès.

Le bar du Pera Palace était une caverne douillette tapis­sée de boi­se­ries sombres et illu­mi­née par des lampes à abat-jour verts qui confé­raient à tous les visages une teinte légè­re­ment cada­vé­rique. Der­rière le comp­toir offi­ciait un bar­man à la mous­tache teinte de hen­né qui pré­pa­rait les cock­tails avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger suisse.

Seul autre client à cette heure mati­nale, un homme d’une soixan­taine d’an­nées, vêtu d’un com­plet de tweed impec­cable, lisait le Times avec cette expres­sion de concen­tra­tion intense que les Bri­tan­niques réservent habi­tuel­le­ment aux courses hip­piques et aux bul­le­tins météorologiques.

Rupert com­man­da un gin-tonic (« Pour com­battre le palu­disme », jus­ti­fia-t-il sans convic­tion) et s’as­sit à une table proche.

L’homme au Times leva les yeux.

« Vous êtes nou­veau, consta­ta-t-il avec l’ac­cent traî­nant de quel­qu’un qui a fré­quen­té Oxford il y a si long­temps que l’u­ni­ver­si­té elle-même ne s’en sou­vient pro­ba­ble­ment plus.

— Arri­vé ce matin, confir­ma Rupert. Rupert Beau­re­gard Whit­combe, du Mor­ning Gazette.

— Ah, un jour­na­liste. Sir Per­ci­val Dunne. Enchan­té. » Il ten­dit une main osseuse que Rupert ser­ra avec la fer­me­té appropriée.

« Vous êtes ici pour le Congrès, natu­rel­le­ment ? deman­da Rupert.

— Le Congrès ? » Sir Per­ci­val haus­sa un sour­cil brous­sailleux. « Mon cher ami, il n’y a pas de Congrès.

— Com­ment cela, pas de Congrès ?

— Annu­lé. Repor­té. Ou peut-être n’a-t-il jamais exis­té. Les trois théo­ries cir­culent. » Il siro­ta son whis­ky avec la séré­ni­té d’un homme ayant depuis long­temps renon­cé à com­prendre la logique des affaires orientales.

Rupert sen­tit la panique fami­lière du jour­na­liste sans sujet mon­ter en lui comme une marée équinoxiale.

« Mais alors… que faites-vous ici ?

— J’ha­bite ici, mon cher. Depuis 1923. Excel­lente cui­sine, per­son­nel dis­cret, et le back­gam­mon y est remar­quable. » Il dési­gna une table dans le coin du salon où était posé un magni­fique pla­teau de jeu incrus­té de nacre.

« Vous jouez ?

— Pas vrai­ment, admit Rupert.

— Dom­mage. Le back­gam­mon est à Constan­ti­nople ce que le cri­cket est à l’An­gle­terre : une reli­gion dégui­sée en jeu. »

Rupert vida son gin-tonic d’un trait, espé­rant y trou­ver quelque illu­mi­na­tion divine sur la manière d’ex­pli­quer à Pem­ber­ton qu’il avait tra­ver­sé l’Eu­rope pour cou­vrir un évé­ne­ment imaginaire.

« Ne vous inquié­tez pas outre mesure, le ras­su­ra Sir Per­ci­val avec une bon­té inat­ten­due. Vous n’êtes pas le pre­mier jour­na­liste à échouer ici pour un congrès fan­tôme. Le der­nier est res­té six mois. Il tra­vaille main­te­nant pour le Ber­li­ner Tage­blatt. Ou peut-être est-ce le Figa­ro. Je confonds toujours. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe com­prit qu’il venait d’en­trer dans un endroit où les lois ordi­naires de la cau­sa­li­té ne s’ap­pli­quaient plus tout à fait, et où un homme pou­vait par­fai­te­ment rési­der dans un hôtel pen­dant trois ans pour des rai­sons que lui-même aurait eu du mal à expliquer.

Le chat blanc choi­sit ce moment pré­cis pour sau­ter sur le comp­toir du bar, ren­ver­ser un cen­drier de cris­tal, et fixer Rupert avec une expres­sion qui sem­blait dire avec malice : « Bien­ve­nue au Pera Palace. »

Rupert com­man­da un deuxième gin-tonic.

CHA­PITRE II

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’é­prouvent les voya­geurs déso­rien­tés lors­qu’ils ne se rap­pellent plus immé­dia­te­ment dans quel pays, voire sur quel conti­nent, ils se trouvent. Le pla­fond incon­nu au-des­sus de sa tête, orné de mou­lures pous­sié­reuses, lui rap­pe­la pro­gres­si­ve­ment qu’il était à Constan­ti­nople, au Pera Palace, et qu’il n’a­vait abso­lu­ment rien à y faire.

Cette der­nière réa­li­sa­tion aurait dû l’an­gois­ser. Curieu­se­ment, elle le soulagea.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, vaste espace lam­bris­sé où une demi-dou­zaine de tables dres­sées avec un soin maniaque atten­daient des clients qui ne vien­draient peut-être jamais. Un ser­veur fan­to­ma­tique sur­git immé­dia­te­ment, comme s’il avait pas­sé la nuit caché der­rière une ten­ture dans cette seule attente.

« Café, effen­di ? » deman­da-t-il avec cet accent inter­ro­ga­tif qui trans­forme n’im­porte quelle affir­ma­tion en ques­tion métaphysique.

Rupert acquies­ça. Le café arri­va, dense et amer comme un remords turc, accom­pa­gné d’œufs brouillés d’une mol­lesse avé­rée et de pain grillé d’une dure­té remar­quable. Il atta­qua ce repas avec la rési­gna­tion du voya­geur bri­tan­nique qui sait que cri­ti­quer la nour­ri­ture étran­gère ne mène qu’à des plats encore plus étranges.

Il était en train de lut­ter contre un mor­ceau de pain par­ti­cu­liè­re­ment coriace lors­qu’une voix de sten­tor reten­tit depuis le seuil de la salle à manger :

« Dos­toïevs­ki avait rai­son ! Le des­tin n’est qu’une série d’ac­ci­dents qui pré­tendent avoir un sens ! »

Rupert leva les yeux et décou­vrit un homme gigan­tesque vêtu d’une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait fait hon­neur à un tsar. Une barbe blanche digne de Tol­stoï enca­drait un visage rou­geaud où brillaient des yeux d’un bleu intense, légè­re­ment fous.

« Niko­lai Alexan­dro­vitch Vol­kons­ki, se pré­sen­ta l’ap­pa­ri­tion en s’ins­tal­lant sans invi­ta­tion à la table de Rupert. Autre­fois comte. Aujourd’­hui : rien. Mais quelle liberté ! »

Il cla­qua des doigts. Le ser­veur, qui sem­blait avoir l’ha­bi­tude, appor­ta ins­tan­ta­né­ment un verre de vodka.

« À huit heures du matin ? ne put s’empêcher de remar­quer Rupert.

— Le temps, mon jeune ami, est une construc­tion sociale. En Rus­sie, nous le savions déjà. Puis la révo­lu­tion est arri­vée et nous a prou­vé que le chaos était la seule constante uni­ver­selle. » Il vida son verre d’un trait. « Vous êtes le nou­veau jour­na­liste sans congrès ?

— Les nou­velles cir­culent vite, obser­va Rupert.

— Au Pera Palace, tout cir­cule vite sauf les clients. Nous sommes ici comme des mouches dans l’ambre : par­fai­te­ment conser­vés, défi­ni­ti­ve­ment immo­biles. C’est abso­lu­ment délicieux. »

Avant que Rupert puisse répondre, une nou­velle voix s’é­le­va, fémi­nine celle-ci, char­gée d’un accent qui évo­quait les salons vien­nois et les théâtres parisiens :

« Niko­lai, vous trau­ma­ti­sez encore les nou­veaux arri­vants avec votre nihi­lisme matinal ? »

Rupert se retour­na et vit s’ap­pro­cher une femme d’une tren­taine d’an­nées, mince et élé­gante dans une robe de soie verte qui avait dû coû­ter une for­tune à l’é­poque où les for­tunes exis­taient encore. Ses che­veux roux étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué, et ses yeux sombres pétillaient d’une intel­li­gence ironique.

« Ley­la Hanim, se pré­sen­ta-t-elle en ten­dant une main que Rupert ser­ra mal­adroi­te­ment. Ancienne can­ta­trice. Actuel­le­ment en semi-retraite forcée. »

Elle s’as­sit avec la grâce d’une diva habi­tuée à faire des entrées remarquées.

« Semi-retraite ? s’en­quit Rupert poliment.

— J’ai chan­té à la Sca­la, à Vienne, à Paris. Puis l’Em­pire est tom­bé, et avec lui le goût pour les sopra­nos turques. Main­te­nant, je chante occa­sion­nel­le­ment pour les mariages des familles encore riches. C’est… humi­liant et lucra­tif à la fois. Une com­bi­nai­son très orientale. »

Le ser­veur appor­ta sans qu’elle ait besoin de com­man­der un café turc et un verre d’eau. Rupert com­men­çait à com­prendre que le Pera Palace fonc­tion­nait selon des codes invi­sibles qu’il lui fau­drait du temps pour déchiffrer.

« Vous avez ren­con­tré Sir Per­ci­val, je sup­pose ? deman­da Leyla.

— Hier. Il m’a appris que le Congrès…

— N’existe pas. Oui. » Elle sou­rit. « Mais ne par­tez pas pour autant. Les gens qui viennent au Pera Palace pour une rai­son découvrent tou­jours qu’ils y res­tent pour une autre. »

« C’est très poé­tique, inter­vint Niko­lai, mais tota­le­ment inexact. Les gens res­tent ici parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. Comme moi. Comme Ley­la. Comme Per­ci­val. Nous sommes les fan­tômes d’un monde disparu. »

« Vous êtes sur­tout des dra­ma­tiques insup­por­tables », rétor­qua Ley­la sans méchanceté.

À cet ins­tant, le chat blanc fit son appa­ri­tion, tra­ver­sant majes­tueu­se­ment la salle à man­ger comme un empe­reur ins­pec­tant ses domaines. Il s’ar­rê­ta près de la table de Rupert, le fixa lon­gue­ment, puis sau­ta sur les genoux de Ley­la avec une fami­lia­ri­té évidente.

« Voi­ci Pacha, annon­ça Ley­la en cares­sant l’a­ni­mal. Le véri­table pro­prié­taire de l’hô­tel. Mon­sieur Bian­chi n’est que son employé.

— Je l’ap­pelle Lord Salis­bu­ry, cor­ri­gea une voix der­rière eux.

Sir Per­ci­val venait d’en­trer, impec­cable dans son com­plet de tweed mal­gré l’heure matinale.

« C’est Pacha, insis­ta Leyla.

— Lord Salis­bu­ry, répé­ta Per­ci­val avec fer­me­té. Un chat bri­tan­nique mérite un nom britannique.

— Il est né à Stamboul !

— Détail sans importance. »

Le chat, indif­fé­rent au débat sur son iden­ti­té, se mit à ron­ron­ner bruyamment.

« Ils ont cette dis­cus­sion au moins une fois par semaine, expli­qua Niko­lai à Rupert. C’est deve­nu un rituel. Comme une messe, mais en moins utile. »

Sir Per­ci­val s’as­sit et com­man­da son petit-déjeu­ner avec la pré­ci­sion d’un géné­ral orga­ni­sant une cam­pagne mili­taire : « Deux œufs à la coque, trois minutes exac­te­ment, pain grillé, mar­me­lade d’o­ranges amères, thé Earl Grey. »

« Vous voyez, Whit­combe, dit-il en se tour­nant vers Rupert, la vie au Pera Palace a ses avan­tages. On peut main­te­nir les stan­dards civi­li­sés même au milieu de la bar­ba­rie orientale. »

« La bar­ba­rie orien­tale vous a accueilli quand votre propre gou­ver­ne­ment ne vou­lait plus de vous, remar­qua sèche­ment Leyla.

— Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, mar­mon­na Per­ci­val dans sa moustache.

— Il a ven­du des infor­ma­tions au mau­vais camp pen­dant la guerre, tra­dui­sit joyeu­se­ment Niko­lai. Ou peut-être au bon camp mais au mau­vais moment. Les détails sont encore flous. »

Rupert nota men­ta­le­ment que cha­cun des rési­dents du Pera Palace sem­blait por­ter son propre poids de secrets et de dés­illu­sions. L’hô­tel n’é­tait pas tant un refuge qu’un pur­ga­toire pour âmes en transit.

« Et vous, deman­da-t-il à Niko­lai, com­ment êtes-vous arri­vé ici ?

— Par bateau. Depuis Odes­sa. En 1920. Avec une valise vide et un exem­plaire de Tour­gue­niev. Pas même un rouble. Les Bol­che­viques avaient tout pris. » Il haus­sa les épaules phi­lo­so­phi­que­ment. « Mais ils ne pou­vaient pas prendre l’es­sen­tiel : mon pes­si­misme. Celui-là, je l’ai gar­dé intact. »

À cet ins­tant, un jeune Turc en livrée rouge entra dans la salle à man­ger et s’ap­pro­cha de leur table.

« Excu­sez-moi, effen­dis, dit-il avec une cour­toi­sie exquise. Mon­sieur Bian­chi demande si quel­qu’un aurait vu le dé de back­gam­mon manquant. »

Un silence étrange s’a­bat­tit sur la table.

« Quel dé ? deman­da Per­ci­val d’un ton neutre.

— Celui avec le point doré, effen­di. Du pla­teau de tav­la du salon. »

Ley­la et Niko­lai échan­gèrent un regard.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Leyla.

— Ne com­men­cez pas avec vos super­sti­tions, la cou­pa Per­ci­val. C’est un simple dé.

— Un simple dé qui aurait appar­te­nu à Abdül­ha­mid II, pré­ci­sa Niko­lai. Et qui dis­pa­raît tou­jours avant qu’un mal­heur n’arrive. »

Le lift-boy, visi­ble­ment mal à l’aise, s’é­clip­sa rapidement.

Rupert, qui com­men­çait à pen­ser que sa vie de jour­na­liste venait de prendre un tour­nant inat­ten­du, demanda :

« Abdül­ha­mid II ? Le der­nier sul­tan ottoman ?

— Exac­te­ment, confir­ma Ley­la. On dit qu’il jouait au back­gam­mon ici, dans ce salon, avant sa dépo­si­tion. Et qu’il aurait lais­sé ce dé comme… comme une malé­dic­tion. Ou une pro­tec­tion. Per­sonne n’est vrai­ment sûr. »

« Des fadaises, tran­cha Per­ci­val. Quel­qu’un l’a sim­ple­ment éga­ré. Ou volé. Ce dé vaut pro­ba­ble­ment une petite fortune. »

Mais Rupert remar­qua que même Sir Per­ci­val, dans toute sa ratio­na­li­té bri­tan­nique, sem­blait légè­re­ment troublé.

Le chat Pacha — ou Lord Salis­bu­ry — choi­sit ce moment pour sau­ter des genoux de Ley­la et quit­ter la salle à man­ger d’un pas déli­bé­ré, la queue haute, comme s’il en savait beau­coup plus qu’il ne vou­lait bien le dire.

Ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

CHA­PITRE III

Rupert pas­sa les trois jours sui­vants dans un état de per­plexi­té crois­sante. Le dé man­quant était deve­nu le sujet de toutes les conver­sa­tions au Pera Palace, et les théo­ries se mul­ti­pliaient avec la fer­ti­li­té carac­té­ris­tique des rumeurs en milieu clos.

Mon­sieur Bian­chi, le direc­teur, avait fouillé sys­té­ma­ti­que­ment le salon, dépla­çant cana­pés et fau­teuils avec une éner­gie qui démen­tait son appa­rence cada­vé­rique. Résul­tat : rien. Le dé au point doré s’é­tait vola­ti­li­sé aus­si com­plè­te­ment qu’un empire disparu.

Sir Per­ci­val main­te­nait sa posi­tion ratio­na­liste : « Quel­qu’un l’a pris. Point final. Pro­ba­ble­ment ce nou­veau ser­veur, le grand maigre avec des dents en or. Il a l’air louche. »

Niko­lai, pré­vi­si­ble­ment, voyait là l’œuvre du Des­tin : « Les objets dis­pa­raissent quand leur temps est venu. Comme les empires. Comme les illu­sions. Comme ma fortune. »

Ley­la, plus prag­ma­tique, sug­gé­ra : « Peut-être est-il tom­bé dans une fis­sure du par­quet ? Ces vieilles mai­sons ont des cachettes partout. »

Mais la théo­rie la plus intri­gante vint de Yusuf, le lift-boy, jeune Turc d’une ving­taine d’an­nées qui mani­pu­lait l’as­cen­seur capri­cieux avec la dex­té­ri­té d’un domp­teur de fauves.

Rupert le croi­sa au deuxième étage, alors qu’il ten­tait vai­ne­ment de convaincre l’as­cen­seur de des­cendre. La cage de fer for­gé demeu­rait obs­ti­né­ment immo­bile, indif­fé­rente à ses pres­sions répé­tées sur le bouton.

« Il ne veut pas, effen­di, consta­ta Yusuf avec philosophie.

— Com­ment cela, il ne veut pas ? C’est un ascen­seur, pas une personne.

— Cet ascen­seur a été ins­tal­lé en 1861 par Mon­sieur Otis lui-même. Il a trans­por­té des sul­tans, des espions, des assas­sins. Il a vu tom­ber un empire. Main­te­nant, il fait ce qu’il veut. » Yusuf sou­rit, révé­lant des dents éton­nam­ment blanches. « Mais si effen­di récite un poème, par­fois il consent. »

Rupert le fixa, cer­tain d’a­voir mal compris.

« Un poème ? Il consent ?

— Ou une chan­son. Mon­sieur Niko­lai lui chante du Pou­ch­kine. Madame Ley­la pré­fère Bau­de­laire. Sir Per­ci­val refuse par prin­cipe, c’est pour­quoi il prend tou­jours l’escalier. »

Rupert consi­dé­ra ses options. L’es­ca­lier mon­tait raide jus­qu’au qua­trième étage où se trou­vait la biblio­thèque qu’il sou­hai­tait explo­rer. Ses genoux lui jouaient par­fois des tours.

« Je ne connais pas de poèmes par cœur, admit-il.

— Essayez Byron, effen­di. Les Anglais connaissent tou­jours Byron. »

Rupert se racla la gorge, se sen­tant par­fai­te­ment ridi­cule. D’une voix hési­tante, il récita :

« She walks in beau­ty, like the night

Of cloud­less climes and star­ry skies… »

L’as­cen­seur émit un grin­ce­ment appro­ba­teur et com­men­ça à descendre.

Yusuf hocha la tête avec satis­fac­tion. « Vous voyez ? Il appré­cie les classiques. »

Alors qu’ils des­cen­daient dans un concert de grin­ce­ments métal­liques, Rupert demanda :

« Ce dé dis­pa­ru… vous avez une théorie ?

— Bien sûr, effen­di. » Yusuf bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être enten­du par les murs eux-mêmes. « Il est tom­bé dans la cage de l’ascenseur. »

Rupert consi­dé­ra cette pos­si­bi­li­té. « Le salon est au rez-de-chaus­sée. Comment…

— La cage de l’as­cen­seur est juste der­rière le mur du salon, expli­qua Yusuf. Il y a des fis­sures. Par­fois, des objets tombent. Des pièces de mon­naie. Des bou­tons de man­chette. Une fois, la bague de Madame Hanim. »

« Et vous les récupérez ?

— Impos­sible, effen­di. Le fond de la cage est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. Il y a là cin­quante ans d’ob­jets per­dus. C’est… » Il cher­cha le mot juste. « C’est comme une archive de tout ce que l’hô­tel a oublié. »

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au rez-de-chaus­sée avec un der­nier grin­ce­ment vic­to­rieux. Rupert en sor­tit, l’es­prit déjà en train d’é­cha­fau­der un plan.

« Yusuf, deman­da-t-il, serait-il pos­sible de des­cendre dans cette cage ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Pra­ti­que­ment, non. Mon­sieur Bian­chi l’in­ter­dit for­mel­le­ment. Il dit que c’est dangereux. »

« Et si quel­qu’un des­cen­dait quand même ?

Yusuf sou­rit avec un fond de facé­tie. « Je ne ver­rais rien, effen­di. La nuit, je dors très profondément. »

Rupert pas­sa le reste de l’a­près-midi au bar, buvant du raki et obser­vant les rési­dents. Miss Aga­tha Pen­wor­thy, gou­ver­nante anglaise au chô­mage depuis la chute de l’Em­pire, fai­sait de la tapis­se­rie dans un coin avec une concen­tra­tion féroce. Meh­met Bey, ancien fonc­tion­naire otto­man, jouait aux échecs contre lui-même, mar­mon­nant des stra­té­gies dans un turc archaïque.

Cha­cun était enfer­mé dans son propre monde, comme des pla­nètes en orbite autour d’un soleil mort depuis longtemps.

À huit heures du soir, Ley­la fit son entrée, vêtue d’une robe de velours noir qui mur­mu­rait richesse éva­nouie à chaque mou­ve­ment. Elle s’ins­tal­la au pia­no — un Bech­stein désac­cor­dé qui avait connu des jours meilleurs — et com­men­ça à jouer.

Ce n’é­tait pas une mélo­die pré­cise, plu­tôt une impro­vi­sa­tion mélan­co­lique qui sem­blait cap­tu­rer l’es­sence même du Pera Palace : belle, démo­dée, légè­re­ment triste, et obs­ti­né­ment refu­sant de disparaître.

Niko­lai entra, s’ar­rê­ta pour écou­ter, puis décla­ra d’une voix vibrante : « Cho­pin aurait pleu­ré ! Ou ri. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Ce n’est pas du Cho­pin, cor­ri­gea Ley­la sans ces­ser de jouer. C’est du Ley­la. Une com­po­si­tion per­son­nelle : Varia­tions sur le thème de l’exil volon­taire. »

« L’exil n’est jamais volon­taire, phi­lo­so­pha Niko­lai en s’af­fa­lant dans un fau­teuil. On est tou­jours chas­sé. Par les révo­lu­tions, par les créan­ciers, par ses propres erreurs. »

Sir Per­ci­val, qui lisait le Times vieux de trois semaines, leva les yeux. « Vous êtes d’une gaie­té dépri­mante ce soir, Nikolai. »

« C’est le dé, mur­mu­ra Ley­la en pla­quant un accord dis­so­nant. Quand le dé du Sul­tan dis­pa­raît, les mal­heurs arrivent. »

« Super­sti­tions, grom­me­la Percival.

— La der­nière fois qu’il a dis­pa­ru, conti­nua Ley­la imper­tur­ba­ble­ment, c’é­tait en 1922. Trois jours plus tard, la guerre gré­co-turque se ter­mi­nait. L’Em­pire n’exis­tait plus. »

« Coïn­ci­dence, décla­ra Percival.

— Peut-être. » Ley­la ces­sa de jouer et se tour­na vers eux. « Mais peut-être pas. Abdul Hamid était para­noïaque, super­sti­tieux, et pro­fon­dé­ment croyant au pou­voir des sym­boles. S’il a lais­sé ce dé ici, c’é­tait pour une rai­son bien particulière. »

Rupert, qui avait écou­té en silence, prit la parole :

« J’ai une théo­rie. Il serait tom­bé dans la cage de l’ascenseur.

— Yusuf vous a par­lé, devi­na Ley­la avec un sourire.

— En effet. Et je me deman­dais… serait-il pos­sible de vérifier ?

Niko­lai se redres­sa, sou­dain inté­res­sé. « Une expé­di­tion noc­turne dans les entrailles de l’hô­tel ? Splen­dide ! C’est exac­te­ment le genre d’ac­ti­vi­té absurde dont j’a­vais besoin. »

« Vous êtes tous fous, sou­pi­ra Per­ci­val. Mais je sup­pose que je dois venir pour m’as­su­rer que per­sonne ne se tue. »

Ley­la fer­ma le pia­no avec déli­ca­tesse. « Minuit, alors. Quand Bian­chi dort. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste sans sujet, se retrou­va à orga­ni­ser ce qui serait plus tard connu dans les annales offi­cieuses du Pera Palace comme « L’In­ci­dent de la Cage d’As­cen­seur » — un évé­ne­ment qui ne résou­drait rien mais révé­le­rait beaucoup.

Le chat Pacha, témoin silen­cieux de cette conver­sa­tion, bâilla lon­gue­ment et quit­ta le salon d’un pas tran­quille, comme s’il savait déjà que les humains allaient faire quelque chose de par­fai­te­ment ridi­cule et qu’il n’a­vait aucune inten­tion d’y participer.

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Vapeurs sur le Bosphore

Vapeurs sur le Bosphore

Vapeurs sur le Bosphore

His­toire sen­ti­men­tale de Şehir Hatları

His­toire sen­ti­men­tale de Şehir Hatları

On dit sou­vent qu’Istanbul est une ville de ponts. C’est vrai, mais réduc­teur. Avant que le béton ne se tende d’une rive à l’autre, il y avait déjà, sur l’eau, des sil­houettes blanches striées d’orange qui fai­saient le lien : les vapur. Ces fer­ries grin­çants, cra­cho­tant de la vapeur comme des loco­mo­tives à moi­tié marines, ont long­temps été l’unique manière de relier l’Europe à l’Asie sans se mouiller les pieds. Et, dans une ville qui aime se défi­nir comme un car­re­four du monde, rien n’est plus poé­tique que de pen­ser que ce car­re­four flottait.

Le nom offi­ciel aujourd’hui, c’est Şehir Hat­ları, « les lignes de la ville ». Un mot qui sent l’administration, la réunion de comi­té, la pape­rasse. Mais dans la bouche des Stam­bou­liotes, ce n’est qu’un sou­pir tendre : « le vapur ». Car cha­cun garde au fond de sa mémoire le sou­ve­nir d’un embar­que­ment : un pre­mier bai­ser sur le pont arrière, un thé brû­lant dans une tasse de verre en forme de tulipe, ou la caresse gla­ciale du vent du Bos­phore en plein mois de février.

Tout com­mence en 1851, dans l’Empire otto­man encore sûr de lui, qui décide de créer une com­pa­gnie mari­time à la fois publique et pri­vée. On l’appelle Şirket‑i Hay­riye, lit­té­ra­le­ment « Com­pa­gnie de la Bien­fai­sance ». À croire que prendre le bateau rele­vait presque de l’aumône. Pour­tant, le suc­cès est immé­diat. Les navires des­servent les vil­lages du Bos­phore, les îles, les fau­bourgs d’Istanbul. Des mil­lions de pas­sa­gers s’entassent chaque année, dans un joyeux chaos que ni les billets mal impri­més ni les grèves spon­ta­nées ne par­viennent à frei­ner. Ces fer­ries, avec leurs che­mi­nées cra­cho­tantes et leurs cabines en bois ver­ni, devinrent rapi­de­ment les véri­tables fiacres de la ville. Dans un empire qui se fis­su­rait de toutes parts, le vapur don­nait au moins l’impression que quelque chose fonctionnait.

En 1937, la Répu­blique turque reprend le flam­beau et renomme le ser­vice Şehir Hat­ları. Peu à peu, tout le tra­fic mari­time urbain est absor­bé sous ce nom : fer­ries de la Corne d’Or, com­pa­gnies pri­vées, vieilles coques repeintes pour l’occasion. Puis, en 2006, la muni­ci­pa­li­té d’Istanbul en prend direc­te­ment la ges­tion. Entre-temps, les navires ont chan­gé de visage. Le char­bon a dis­pa­ru, rem­pla­cé par le die­sel ; les ponts en bois sont deve­nus de métal ; les embar­ca­dères se sont moder­ni­sés. Pour­tant, la mélo­die n’a pas chan­gé : le klaxon grave qui résonne dans le brouillard, la lente manœuvre d’approche contre le quai, la volée de mouettes qui accom­pagnent chaque départ comme une escorte officielle.

Aujourd’hui, Şehir Hat­ları c’est une tren­taine de fer­ries, une cin­quan­taine de quais et plus de qua­rante mil­lions de pas­sa­gers par an. Mais réduire cela à des sta­tis­tiques serait une erreur : ce qui compte, ce sont les his­toires qui cir­culent à bord. À la proue, on fume sa ciga­rette en silence, les yeux fixés sur l’eau noire. À la poupe, on bavarde autour d’un çay, ser­vi brû­lant dans son verre tulipe. Sur les bancs, des éco­liers se cha­maillent, des amou­reux s’embrassent, un vieux mon­sieur dis­tri­bue des mor­ceaux de simit aux mouettes. Et tout ce monde se retrouve dans un même espace flot­tant, où le temps semble sus­pen­du entre deux continents.

Dans cette his­toire col­lec­tive, un détail gra­phique prend une impor­tance sin­gu­lière : le logo de Şehir Hat­ları. Deux ancres rouges y sont croi­sées comme deux rives qui se tiennent par la main, au-des­sus des­quelles brillent un crois­sant et une étoile, rap­pel du legs otto­man tou­jours pré­sent dans la mémoire de la ville. La date 1851 y figure, non pas comme une relique pous­sié­reuse, mais comme une pro­messe : celle que chaque départ d’aujourd’hui s’inscrit dans une longue conti­nui­té. Les bandes jaunes et noires rap­pellent les che­mi­nées des fer­ries, détail dis­cret mais inou­bliable, comme un par­fum recon­nais­sable entre mille. Ce logo, fami­lier au point de deve­nir invi­sible sur les billets, les pan­neaux ou les uni­formes, condense en quelques traits l’identité de la com­pa­gnie : un ser­vice public, certes, mais sur­tout une émo­tion collective.

Pour les habi­tants, le vapur n’est pas qu’un trans­port : c’est un rite quo­ti­dien, une res­pi­ra­tion. On y lit le jour­nal, on y médite, on y écrit des poèmes. Les tou­ristes y voient un pano­ra­ma, les Stam­bou­liotes une habi­tude tendre. Cer­tains affirment même qu’on ne connaît pas Istan­bul tant qu’on n’a pas tra­ver­sé le Bos­phore dans la lumière dorée d’un soir d’hiver, quand la ville s’embrase dou­ce­ment et que les che­mi­nées du fer­ry fument encore comme des samo­vars géants.

Şehir Hat­ları n’est pas seule­ment l’histoire d’une com­pa­gnie mari­time : c’est celle d’une ville qui, pour se com­prendre elle-même, a tou­jours eu besoin de flot­ter entre deux rives. Dans ses cales résonnent encore les conver­sa­tions, les éclats de rire, les silences pen­sifs de plu­sieurs géné­ra­tions. Et, quoi qu’il arrive — tram­ways modernes, métros sous-marins, tun­nels auto­rou­tiers —, il res­te­ra tou­jours ces sil­houettes blanches et oranges, obs­ti­nées, qui rap­pellent aux Stam­bou­liotes qu’ils vivent au rythme d’un détroit et que leur cœur bat à la cadence lente d’un vapur quit­tant le quai.

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Café stam­bou­liote #11

Café stam­bou­liote #11

Café du matin

#11

Café stam­bou­liote

Istan­bul est une ville qui confine à la mélan­co­lie, le fameux hüzün dont parle Orhan Pamuk.

Dans la mys­tique sou­fie, le hüzün trouve son ori­gine dans un sen­ti­ment de manque dû à notre trop grand éloi­gne­ment de Dieu. On retrouve quelque chose de proche du hüzün dans la culture japo­naise, asso­cié à la noblesse de l’échec. Mon­taigne fait état d’une expé­rience simi­laire, avec ce sen­ti­ment de mélan­co­lie face aux ruines antiques. L’architecture d’Istanbul, ses palais en ruine, son atmo­sphère en noir et blanc, tout cela contri­bue au hüzün que l’on res­sent inévi­ta­ble­ment lorsqu’on y habite ou sim­ple­ment lorsqu’on s’y promène.

Cette mélan­co­lie, on ne la res­sent pas for­cé­ment tout de suite, il faut attendre un peu. Par­fois même, elle sur­vient lors­qu’on quitte la ville, ou alors lors­qu’on y revient et qu’on se dit que tel­le­ment de choses ont chan­gé et que le fait de ne pas retrou­ver les mêmes choses au même endroit est le triste constat de l’im­per­ma­nence du temps. Si je retourne à Istan­bul dans dix ans, je ferai cer­tai­ne­ment le constat que lors de mon der­nier séjour ; il me reste à espé­rer que je n’at­ten­drai pas aus­si long­temps pour revoir le Désir du Monde.

Istan­bul est triste comme une femme qui se réveille et qui dit qu’elle n’est pas belle, avec ses che­veux en bataille, ses yeux encore fer­més et le teint un peu terne, dépa­naillée dans son pyja­ma frois­sé, mais ce n’est qu’un ques­tion de point de vue. Tout est dans le regard de celui qui l’aime.

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Café du matin #2

Café du matin #2

Café du matin

#2

Café à mer

Café du matin, je ne sais plus com­bien. Une crème oran­gée, mous­seuse, qui reste sur les parois de la tasse tan­dis que je bois la der­nière goutte dans un léger bruit de bouche qui me per­met d’as­pi­rer tout ce qui peut res­ter dans la tasse.

Un fre­lon asia­tique s’est intro­duit dans la mai­son. Son bour­don­ne­ment lourd de grosse bête volante qui pro­longe mon mal de crâne a fini par ces­ser, et il a dis­pa­ru dans la cui­sine, cer­tai­ne­ment lové dans un des pots des plantes qui sur­plombent le plan de travail.

Un coup d’œil dans le miroir de l’en­trée, j’ai les che­veux pla­qués sur le crâne, les yeux rou­gis de n’a­voir pas assez dor­mi, la peau fri­pée comme un vieux sac en papier, l’im­pres­sion que l’o­deur des draps me colle à la peau, mais que se passe-t-il ? Qui est cette per­sonne en face de moi ? Il va me fal­loir encore quelques heures de som­meil pour sup­por­ter cette jour­née. Ou alors attendre que ma peau se res­serre. Que les petits vais­seaux écla­tés dans le blanc de mes yeux se rétractent. Que je prenne une bonne douche qui efface les traces de cette nuit agi­tée sous mon crâne. Que je fasse dégon­fler ces pau­pières qui me donnent un air de laman­tin endor­mi. Tem­pête sous mon crâne.

Il fait beau ce matin, le soleil me chauffe le dos. L’air est chaud, je le sens lors­qu’il pénètre mes pou­mons, alors qu’il est à peine midi. Mois d’a­vril qui ne pro­met rien du tout, la semaine pro­chaine sera fraiche, il fau­dra res­sor­tir les petits pulls pour le matin. Et de quoi se pro­té­ger de la pluie.

Le vent chasse les pétales du ceri­sier qui a fleu­ri tôt cette année, en une nuée qui res­semble à des flo­cons de neige. Sou­ve­nir d’un café allon­gé sur les hau­teurs du cime­tière d’Eyüp Sul­tan, un café turc ser­ré, que je bois jus­qu’à cette étroite limite qui sépare le liquide du marc. C’est presque un art. Il ne me manque plus que le fes otto­man vis­sé sur le crâne pour répondre au cliché.

Pro­fite, ça ne va pas durer…

Après une après-midi cani­cu­laire pas­sé à arpen­ter les rues pen­tues de Fener et de Balat, je me suis assou­pi dans les grands poufs d’un café ins­tal­lé sur les rives de la Corne d’or, écra­sé par la cha­leur et trans­pi­rant comme un bœuf entur­ban­né. Sur le moment, on en souf­fri­rait presque, mais la sen­sa­tion de bien-être qui per­dure n’a aucun équivalent.

Il y avait aus­si un grand café le long du Bos­phore, là où les vapur déversent désor­mais le flot des Stam­bou­liotes à Kaba­taş, le Kap­tan­lar Aile Çay Bah­çe­si, le jar­din de thé des capi­taines, où des enfants sau­taient dans les eaux froides et tour­men­tées, sou­vent dans le plus simple appa­reil, et où l’on pou­vait boire des jus de fruits frais et du thé noir bien fort. Tout ceci n’existe plus. Il ne reste là que le béton encore frais qui forment de longs quais sans âme.

Dans une après-midi lan­gou­reuse, je retrace ces moments de ma vie où la joie d’être au monde écrase tout le reste, et je finis par m’en­dor­mir sur le cana­pé du jar­din, les che­veux en bataille et les routes de la soie de Fran­ko­pan posé sur le ventre. Avec ça et l’a­mour, je peux mou­rir tranquille.

Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebir

by Hes­pe­rion XXI et Jor­di Savall | Can­te­mir Dimi­trie (1673–1723)

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On n’en a pas fini avec Byzance, ni avec Constan­ti­nople d’ailleurs…

On n’en a pas fini avec Byzance, ni avec Constan­ti­nople d’ailleurs…

On n’en a pas fini avec Byzance

Ni avec Constan­ti­nople d’ailleurs…

Bir varmış, bir yok­muş. Voi­là. Nous y sommes. Les lubies d’une col­lègue qui revient de voyage, un guide tou­ris­tique datant de 2007 et qui contient quelques infor­ma­tions fausses (il exis­te­rait une syna­gogue toute en bois à Fener qu’on pour­rait visi­ter, elle n’existe plus depuis 1937 et était construite en pierre), la lec­ture de mes car­nets de voyages sur mon blog, et la sou­ve­nir de la lec­ture d’un livre de William Dal­rymple sur les écrits d’un moine chré­tien d’O­rient du VIè siècle, un beau livre d’art caché dans la biblio­thèque, le sou­ve­nir d’un livre lu en 2012, celui d’A­lain Nadaud, L’i­co­no­claste, alors que je bat­tais le pavé d’Is­tan­bul, dans les quar­tiers sud de Sul­ta­nah­met, la lec­ture actuelle du Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul de Metin Ardi­ti… Voi­ci les ingré­dients de cette jour­née enso­leillée un peu fraîche, où tout m’in­vite à repar­tir. Il me semble que la der­nière fois que je suis par­ti à l’é­tran­ger, c’é­tait en 2018, et le virus du départ com­mence à four­miller. Alors oui, ça cha­touille, ça com­mence à frémir.

Avant tout, un peu de musique pour se mettre dans l’ambiance.

Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebir

by Hes­pe­rion XXI et Jor­di Savall | Can­te­mir Dimi­trie (1673–1723)

Après une année pour le moins com­pli­quée — je ne me plains pas, il y a des situa­tions bien pires —, tout se sta­bi­lise, tout rede­vient nor­mal, même si au fond, je sais que ce qui est per­du ne peut rede­ve­nir la normalité.

Dès lors, une nou­velle vie, un nou­veau cycle se met en place. Il faut que tout rede­vienne comme avant. Et dans le démar­rage de ce nou­veau cycle, il y a ce fré­mis­se­ment, cette envie incon­trô­lable de par­tir, cette fabri­ca­tion d’an­ti­corps contre la moro­si­té qui me contrôle.

En turc, les contes débutent tou­jours par ces mots : Bir varmış, bir yok­muş. Il était une fois, et une fois il n’é­tait pas. Ici, l’ab­sence défi­nit le pré­sent. Réa­li­té et inexis­tence sont d’une même impor­tance. Plus encore, la forme uti­li­sée pour les deux verbes, varmış et yok­muş, est celle du qu’en-dira-t-on, un temps propre à la langue turque qu’on appelle miş li geç­miş soit : « le pas­sé en miş » : il semble que… il paraît que… Plus pré­ci­sé­ment : on raconte que… La forme directe aurait été : Bir vardı, bir yok­tu. Mais ici, le sens dou­ble­ment plus trouble : il sem­ble­rait qu’il y avait une fois, et il sem­ble­rait qu’une fois il n’y avait pas. Et moi, qui vous raconte cette his­toire, je ne suis sûr de rien, pas même de mon incer­ti­tude.
Des­cartes n’est pas né à Istan­bul.
Cette coexis­tence de contraires mêlés de flou se retrouve sans cesse dans la langue. Pour « Quelles sont les nou­velles ? » on dira : Ne var, ne yok ? Soit : « Qu’y a‑t-il et que n’y a‑t-il pas ? » Pour dire de quel­qu’un qu’il a accom­pli une tâche sans y consen­tir, on use­ra de l’ex­pres­sion : Ister iste­mez. « Il le vou­lait et il ne le vou­lait pas. » Lors­qu’en fran­çais on dit : « Quoi qu’il arrive », en turc, ce sera : Ne olur, ne olmaz, soit « Quoi qu’il advienne, et quoi qu’il n’ad­vienne pas. » Enfin, si l’on est allé faire des achats, on dira qu’on a fait des alış, veriş. Lit­té­ra­le­ment, des « acquis et des ces­sions ». Des achats et des ventes.
Qu’une telle dua­li­té se retrouve si sou­vent dans la langue en dit long sur sa sub­ti­li­té, autant que sur l’in­sai­sis­sa­bi­li­té de la pen­sée qu’elle exprime.

Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul, Metin Ardi­ti
Plon, Gras­set, 2022

Trois noms pour une ville qui en contient des cen­taines. Mille visages qui tra­duisent une his­toire des plus chao­tiques, des dépla­ce­ments de popu­la­tions fré­né­tiques au fur à mesure des his­toires de domi­na­tions pour un lieu à la confluence des conti­nents, des langues, des mers. Un endroit unique au monde dont le nom vient du grec, εις την Πόλιν, eis tên Pólin, dans la ville. Tout sim­ple­ment. Dans la ville… tout est fait comme si le mot le plus impor­tant était LA ville. Il faut en fait remon­ter à l’é­poque de Byzance, avant que Constan­tin n’en fasse la deuxième Rome puis­qu’il était d’u­sage qu’on l’ap­pelle Βασιλὶς τῶν πόλεων, Basilìs tỗn póleôn, la Reine des Villes, ou plus sobre­ment ἡ Πόλις, ê Pólis, La Ville. En toute sobriété.

Il serait illu­soire de croire que la ville de Constan­tin existe encore. Constan­ti­nople appar­tient à l’his­toire, un simple frag­ment qui ne dit pas grand-chose de ce que fut la ville. Ce serait comme visi­ter Paris et ima­gi­ner y croi­ser des tan­neurs sur le bord de la Bièvre. Ce serait éga­le­ment illu­soire de croire que la ville serait encore par­se­mée d’é­glises datant d’a­vant 1453, date de la prise de la ville par les Turcs. Oh certes il est reste quelques unes, dont la plus célèbre est Sainte-Sophie, et si l’on peut encore en voir quelques unes, conver­ties en mos­quées ou non, la plu­part se trouvent à six pieds sous terre, ense­ve­lies, détruites par le feu ou le rem­ploi pour d’autres bâtiments.

Mais ce n’est pas ce qu’on vient cher­cher à Istan­bul, en tout cas pas com­plè­te­ment. On y vient pour la dou­ceur de la vie sur les rives du Bos­phore, le verre de thé accom­pa­gné de bak­la­vas à la pis­tache à la ter­rasse d’un café enso­leillé alors que le muez­zin lance son plus beau chant dans une indif­fé­rence qua­si-géné­rale, à moins que ce ne soit une contem­pla­tion pro­fonde qui ne dit pas son nom. On y vient pour ses quar­tiers enche­vê­trés, ses konak et ses yalı, ses rues qui n’ar­rêtent pas de mon­ter et par­fois de des­cendre. Mais sur­tout on vient ici pour y voir des visages et des sou­rires, pour prendre le temps de ne rien faire d’autre que de pro­fi­ter d’être là. 

En fait, on y va uni­que­ment pour man­ger un sand­wich au maque­reau grillé (balık ekmek) en buvant un Turşu suyu à Eminönü, au pied de la Yeni Camii. Le reste n’a que peu d’im­por­tance, ce n’est que du pati­nage artistique.

His­toire de sou­rire un peu, de se culti­ver et d’être hor­ri­fié par­fois, je redonne ici en lec­ture les six articles écrits d’a­près le livre d’A­lain Nadaud, L’i­co­no­claste. Ce livre est un puits de science pour qui veut se pen­cher sur l’his­toire de Constan­ti­nople et de ses empe­reurs facé­tieux, en pleine tour­mente de la que­relle des images, entre ico­no­clastes et ico­no­doules. Un régal à lire sans modération.

Voi­là, une nou­velle aven­ture est en route. Je compte les jours avant le départ, avec beau­coup d’at­tentes, beau­coup d’en­vies, trop peut-être. J’ai com­men­cé mon car­net de voyage alors que je ne suis même pas encore sur le départ.

Déjà je me prends à rêver de man­ger des böreks sur le bord du Bos­phore, de boire un thé à la ter­rasse du café Basin, non loin de Beya­zit, de sen­tir l’o­deur du pois­son frit à Eminönü, de sucer le sucre liquide des bak­la­vas à côté de la Rus­tem Paşa Camii, fouiller dans les bacs à livres pour trou­ver de vieux corans au mar­ché aux livres, de flâ­ner par­mi les étals du mar­ché de Kadıköy, d’é­cou­ter sans rien faire d’autre le muez­zin de la Yeni Camii, de regar­der les gens mar­cher dans la rue et les vieux jouer avec leur tes­bih, et tout sim­ple­ment de lais­ser le soleil turc cares­ser ma peau en pre­nant le temps de ne rien faire.

On n’en a pas fini avec Istanbul…

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