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Byzance fémi­nin : impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

Byzance fémi­nin : impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

Byzance
fémi­nin

Impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

Byzance fémi­nin : impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

 

La loge de l’impératrice

On monte à la gale­rie de Sainte-Sophie par une rampe, pas par un esca­lier. C’est le pre­mier ren­sei­gne­ment que donne le bâti­ment, et il est d’ordre social : les marches sup­posent qu’on grimpe avec ses jambes, la rampe sup­pose qu’on est por­té. Le pavage est fait de gros blocs irré­gu­liers, usés en creux au milieu, lui­sants aux endroits où les semelles ont insis­té depuis quinze siècles. Il fait sombre, l’air sent la pierre humide, on tourne deux fois à angle droit et l’on débouche dans la lumière pous­sié­reuse de la tribune.

Là, encas­tré dans le sol de la gale­rie occi­den­tale, un disque de marbre vert de Thes­sa­lie. Un mètre de dia­mètre, vei­né de noir, poli par la sta­tion debout de visi­teurs qui ne savent pas ce qu’ils foulent. C’est l’emplacement du trône de l’im­pé­ra­trice. Elle se tenait ici, à vingt-quatre mètres au-des­sus du sol de la nef, dans l’axe de l’ab­side, sépa­rée de son mari par toute la hau­teur de l’é­di­fice et par­fai­te­ment visible de lui.

C’est un dis­po­si­tif à rete­nir, parce qu’il contre­dit à peu près tout ce qu’on croit savoir. L’im­pé­ra­trice byzan­tine n’é­tait pas cachée. Elle était pla­cée. On lui assi­gnait une hau­teur, un axe, une dis­tance — et cette assi­gna­tion, qui est une contrainte, est aus­si une recon­nais­sance. On ne taille pas une loge de marbre pour quel­qu’un dont on veut nier l’existence.

Le mal­en­ten­du vient de loin, et il vient d’Oc­ci­dent. Les voya­geurs du XIXe siècle qui décri­vaient Byzance avaient sous les yeux le harem otto­man de Top­kapı, et ils ont pro­je­té sur mille ans d’Em­pire romain d’O­rient un modèle de réclu­sion qui n’é­tait pas le sien. Le mot gyné­céegynai­ko­ni­tis — a fait le reste. En grec byzan­tin il désigne les appar­te­ments des femmes dans une mai­son, et la tri­bune des femmes dans une église. Il ne désigne pas une prison.

Le palais impé­rial n’é­tait pas un harem, c’é­tait un oikos : une mai­son. Et dans une mai­son romaine, la maî­tresse admi­nistre. Elle a son per­son­nel, ses reve­nus, son sceau, ses gref­fiers. L’im­pé­ra­trice byzan­tine dis­pose d’un ser­vice propre, d’un patri­moine dis­tinct de celui de l’empereur, d’un bud­get qu’elle dépense sans en rendre compte. Elle fonde des monas­tères, achète des terres, prête de l’argent. C’est une ges­tion­naire dont l’en­tre­prise s’ap­pelle l’Em­pire romain, et qui en détient une part mino­ri­taire mais réelle.

Ce qui suit essaie de suivre cette part. Non pas la gale­rie de por­traits — Théo­do­ra la scan­da­leuse, Irène la meur­trière, Zoé l’a­mou­reuse : ces figures ont été peintes tant de fois qu’elles ne racontent plus rien. Plu­tôt les struc­tures qui les ont ren­dues pos­sibles, et qui leur ont sur­vé­cu. Il y en a trois, qui fonc­tionnent à trois vitesses dif­fé­rentes, comme il se doit.

La plus lente est juri­dique : un régime de pro­prié­té héri­té du droit romain, qui donne aux femmes du capi­tal, et donc du poids. Il tra­verse mille ans presque inchangé.

La deuxième est dynas­tique : à par­tir du IXe siècle, la légi­ti­mi­té impé­riale se trans­met par le sang, et le sang passe par des ventres. Une femme née dans la chambre de por­phyre devient un titre de pro­prié­té sur l’Empire.

La troi­sième est ins­ti­tu­tion­nelle, et c’est la plus inté­res­sante : le couvent. Une per­sonne morale, pro­prié­taire, employeuse, ban­quière, hôpi­tal et tom­beau, diri­gée par une femme élue par des femmes. L’Oc­ci­dent médié­val a connu des abbesses puis­santes ; Byzance a connu des abbesses ges­tion­naires, ce qui n’est pas la même chose et se lit dans les archives.

Le reste — les émeutes, les aveu­gle­ments, les cou­ron­ne­ments — c’est l’é­cume. Elle est spec­ta­cu­laire. Elle ne dure pas.


la loi 

Il faut com­men­cer par une remarque géo­gra­phique, qui vaut aus­si comme aver­tis­se­ment de méthode.

En des­cen­dant la côte lycienne, entre Kaş et Demre, on longe des tombes taillées dans la roche par mil­liers, et l’on repense à ce qu’­Hé­ro­dote raconte de ces gens-là : les Lyciens, écrit-il, portent le nom de leur mère et non celui de leur père, et si l’on demande à l’un d’eux qui il est, il récite sa généa­lo­gie mater­nelle. Il ajoute qu’une Lycienne de plein droit unie à un esclave donne des enfants libres, tan­dis qu’un homme de haute nais­sance uni à une étran­gère donne des enfants déclassés.

Le texte a fait rêver des géné­ra­tions. Il a fon­dé l’i­dée d’un matriar­cat ana­to­lien, d’une sur­vi­vance pré-indo-euro­péenne, d’une Asie Mineure où les femmes auraient gar­dé ce que la Grèce leur avait pris. Le pro­blème, c’est que les ins­crip­tions lyciennes — deux cents textes envi­ron, du Ve et du IVe siècle avant notre ère — ne le confirment pas. Quelques matro­nymes, oui. Un sys­tème matri­li­néaire, non. Héro­dote décri­vait pro­ba­ble­ment un usage local, ou une rumeur de voya­geur, avec cette gour­man­dise pour l’exo­tique qui fait à la fois son charme et son danger.

Je le rap­porte quand même, parce que l’er­reur est ins­truc­tive. On cherche tou­jours, quand on parle des femmes du pas­sé, ou bien une oppres­sion totale ou bien un âge d’or. La réa­li­té byzan­tine n’offre ni l’un ni l’autre. Elle offre quelque chose de plus dif­fi­cile à racon­ter : un régime d’in­ca­pa­ci­tés publiques com­bi­né à des droits patri­mo­niaux considérables.

Voi­ci les inca­pa­ci­tés. Une femme byzan­tine ne peut pas être juge. Elle ne peut pas être ban­quier. Elle ne peut pas, en prin­cipe, ser­vir de témoin à un contrat. Elle n’a aucune fonc­tion dans l’É­glise au-delà du dia­co­nat fémi­nin, qui s’é­teint len­te­ment entre le VIIe et le XIIe siècle. La jus­ti­fi­ca­tion est théo­lo­gique et se répète pen­dant mille ans avec une mono­to­nie décou­ra­geante : Ève a cédé la pre­mière, donc ses filles sont faibles.

Et voi­ci les droits. Une fille hérite à parts égales avec ses frères en l’ab­sence de tes­ta­ment — règle romaine, main­te­nue par le Cor­pus juris civi­lis de Jus­ti­nien puis par l’Eclo­ga isau­rienne de 741, qui ren­force même la posi­tion de la veuve. La dot, la proix, reste la pro­prié­té de l’é­pouse ; le mari l’ad­mi­nistre mais ne peut pas l’a­lié­ner, et elle est reprise intacte au décès. À cette dot répond une contre-dot, l’hypo­bo­lon, que le mari consti­tue en garan­tie sur ses propres biens. Une femme mariée peut pas­ser des contrats, rédi­ger un tes­ta­ment, agir en jus­tice pour défendre son bien. Veuve, elle devient tutrice de ses enfants et admi­nis­tra­trice de la tota­li­té du patri­moine. Elle est alors chef de mai­son, pro­prié­taire fon­cière, contri­buable au même titre qu’un homme.

Ange­li­ki Laiou, qui a pas­sé sa vie sur ces docu­ments, résu­mait ain­si la consé­quence pour l’a­ris­to­cra­tie : les femmes sont le médium par lequel se nouent les alliances entre grandes familles, et comme elles pos­sèdent en propre — dot et patri­moine — elles dis­posent d’un pou­voir éco­no­mique consi­dé­rable. Le nom, le lignage, la pro­prié­té et les réseaux se trans­mettent par la ligne fémi­nine autant que par la mas­cu­line, et les aris­to­crates byzan­tines étaient aus­si fières de leur ascen­dance que leurs frères.

Rete­nons la for­mule : elles pos­sèdent en propre. Une Anglaise mariée du XVIIIe siècle ne dis­po­sait d’au­cun de ces droits ; il fau­dra les Mar­ried Women’s Pro­per­ty Acts de 1870 et 1882 pour que Londres rat­trape le niveau juri­dique de Constan­ti­nople sous Justinien.

Cela ne fait pas de Byzance un para­dis. Cela en fait une socié­té où le pou­voir des femmes n’a pas besoin d’être arra­ché : il est déjà là, sous forme de terres et de contrats. Ce qui se joue ensuite, c’est la conver­sion de ce capi­tal en influence, et elle ne se fait que par trois voies. Le lit impé­rial. Le cloître. Et, pour les autres, le travail.


Théo­do­ra, de l’hip­po­drome au trône

L’hip­po­drome de Constan­ti­nople est aujourd’­hui une espla­nade allon­gée, l’At Mey­danı, où des gamins jouent au bal­lon entre l’o­bé­lisque de Théo­dose et la colonne ser­pen­tine rap­por­tée de Delphes. Le sol est mon­té de plu­sieurs mètres, les gra­dins ont four­ni des pierres à toute la ville, la piste s’est effa­cée. Il reste la forme : cette courbe longue et évi­dente que suivent la rue et les bancs, cette manière qu’a l’es­pace de tour­ner sur lui-même. On marche dans un stade qui n’existe plus.

C’est ici qu’il faut pla­cer Théo­do­ra, parce que c’est de là qu’elle vient. Son père Acace était gar­dien d’ours pour la fac­tion des Verts. Métier réel, posi­tion sociale nulle : les employés du cirque appar­tiennent à cette caté­go­rie que le droit romain range par­mi les infames, non par mépris moral mais par tech­nique juri­dique — ils exercent un métier qui met le corps en spec­tacle, et cela emporte des inca­pa­ci­tés civiles.

Acace meurt. Sa veuve pousse ses trois filles sur la scène. Théo­do­ra devient actrice, ce qui à Byzance signi­fie mime, dan­seuse, et par glis­se­ment qua­si auto­ma­tique, pros­ti­tuée. Elle part pour la Cyré­naïque avec un fonc­tion­naire, se retrouve aban­don­née à Alexan­drie, y fré­quente les milieux mono­phy­sites — c’est là, pro­ba­ble­ment, que se forme la convic­tion reli­gieuse qui pèse­ra sur toute sa vie poli­tique — puis remonte à Constan­ti­nople et file la laine.

Elle a peut-être vingt ans. Elle ren­contre Jus­ti­nien, neveu de l’empereur Jus­tin et déjà l’homme fort du régime.

Le mariage est juri­di­que­ment impos­sible : une loi inter­dit aux séna­teurs d’é­pou­ser des actrices ou des filles d’ac­trices. Jus­tin abroge cette inter­dic­tion vers 524–525. Il s’a­git d’un texte de por­tée géné­rale, rédi­gé en termes de repen­tir et de réha­bi­li­ta­tion, qui per­met à toute ancienne actrice ayant renon­cé à son métier de contrac­ter un mariage régu­lier. Une loi d’É­tat écrite pour rendre une union pos­sible : cela dit assez ce que Jus­ti­nien voulait.

En 527, Jus­tin meurt. Théo­do­ra est augusta.

Ce que nous savons d’elle vient pour l’es­sen­tiel de Pro­cope de Césa­rée, et c’est un pro­blème. Le même homme a écrit trois livres incon­ci­liables : les Guerres, chro­nique sobre ; les Édi­fices, pané­gy­rique où le couple impé­rial est presque divi­ni­sé ; et l’His­toire secrète, pam­phlet d’une obs­cé­ni­té métho­dique où Théo­do­ra devient un démon incar­né. On ne lit pas l’His­toire secrète comme une source, mais comme le symp­tôme d’une haine, dans un milieu séna­to­rial qui ne par­don­nait ni l’o­ri­gine, ni l’hé­ré­sie, ni sur­tout la compétence.

Écar­tons donc l’a­nec­dote et regar­dons les actes.

Jan­vier 532, la sédi­tion Nika. Bleus et Verts s’u­nissent contre le pou­voir, la moi­tié de la ville brûle, un empe­reur de rechange est accla­mé à l’hip­po­drome. Jus­ti­nien fait char­ger les navires. Pro­cope rap­porte alors une inter­ven­tion de Théo­do­ra au conseil : mieux vaut mou­rir empe­reur que vivre fugi­tif, et la pourpre fait un beau lin­ceul. Jus­ti­nien reste ; Béli­saire enferme la foule dans l’hip­po­drome et y mas­sacre, dit-on, trente mille personnes.

Le dis­cours est une recons­truc­tion lit­té­raire — la for­mule cir­cu­lait dans la rhé­to­rique grecque bien avant. Mais Pro­cope avait tout inté­rêt à ne pas prê­ter à Théo­do­ra le geste qui sauve le règne. S’il le lui prête, c’est pro­ba­ble­ment qu’on le lui prê­tait déjà.

La légis­la­tion. Elle est véri­fiable, elle, et elle est cohé­rente. Novelle 14, en 535 : répres­sion du proxé­né­tisme, avec une moti­va­tion expli­cite — les rabat­teurs achètent des filles pauvres à leurs parents dans les pro­vinces, les amènent à la capi­tale et les enferment par contrat. La loi annule les contrats, punit les proxé­nètes, libère les filles. D’autres textes dur­cissent la peine du viol, faci­litent le divorce à l’i­ni­tia­tive de l’é­pouse, pro­tègent la dot, per­mettent à une mère de recueillir l’hé­ri­tage de ses enfants.

Et il y a le couvent de la Méta­noia — la Repen­tance — que Théo­do­ra fait construire sur la rive asia­tique du Bos­phore pour y ins­tal­ler, selon Pro­cope lui-même dans les Édi­fices, cinq cents anciennes pros­ti­tuées ramas­sées dans les rues, dotées et logées aux frais de l’É­tat. Le même Pro­cope ajoute, dans l’His­toire secrète, que cer­taines s’y jetaient du haut des murs. Les deux choses peuvent être vraies. Une ins­ti­tu­tion de sau­ve­tage reste une ins­ti­tu­tion de contrainte, et le XIXe siècle euro­péen a rem­pli ses mai­sons de refuge exac­te­ment sur ce modèle.

La diplo­ma­tie paral­lèle. C’est le plus remar­quable. Jus­ti­nien tient à Chal­cé­doine et per­sé­cute mol­le­ment les mono­phy­sites ; Théo­do­ra les héberge. Lit­té­ra­le­ment : le palais de Hor­mis­das, sur la mer de Mar­ma­ra, abrite pen­dant des années une com­mu­nau­té d’exi­lés anti-chal­cé­do­niens, dont le patriarche dépo­sé Sévère d’An­tioche. Jean d’É­phèse, qui y a vécu, décrit une petite cité monas­tique ins­tal­lée dans une rési­dence impériale.

Vers 540, quand il s’a­git de conver­tir la Nubie, Théo­do­ra envoie sa propre mis­sion mono­phy­site avec ordre aux gou­ver­neurs de Thé­baïde de la faire pas­ser en pre­mier ; celle de Jus­ti­nien, chal­cé­do­nienne, arrive trop tard et trouve le ter­rain pris. Le royaume de Noba­tia devient mono­phy­site, et le restera.

On a long­temps expli­qué cela par une comé­die concer­tée : le couple jouait sur deux tableaux pour ne perdre ni l’É­gypte ni Rome. C’est pos­sible. Mais l’hy­po­thèse plus simple est qu’une impé­ra­trice dis­po­sait de moyens propres — argent, agents, navires, cor­res­pon­dance — et qu’elle les employait à sa poli­tique, qui n’é­tait pas exac­te­ment celle de son mari.

Théo­do­ra meurt en 548, pro­ba­ble­ment d’un can­cer. Jus­ti­nien règne encore dix-sept ans, ne se rema­rie pas, et glisse peu à peu vers des posi­tions doc­tri­nales qu’elle aurait approu­vées. Sur les mosaïques de San Vitale à Ravenne, ache­vées de son vivant, elle porte le calice et il porte la patène : ils font ensemble l’of­fer­toire, à éga­li­té de rang, sépa­rés par une abside. Le pro­gramme ico­no­gra­phique dit exac­te­ment ce que disait la loge de Sainte-Sophie. Deux places dis­tinctes, éga­le­ment hautes.


La soie, le pain, le lin

Il faut main­te­nant des­cendre, parce qu’une impé­ra­trice n’est qu’un cas par­ti­cu­lier, et qu’une his­toire du pou­voir fémi­nin qui ne parle que de pourpre ne parle que d’une dizaine de femmes par siècle sur plu­sieurs millions.

Sous Sainte-Sophie et sous le palais, il y avait une éco­no­mie, et dans cette éco­no­mie les femmes travaillaient.

Le docu­ment cen­tral est le Livre de l’É­parque, pro­mul­gué vers 912 sous Léon VI : un règle­ment des cor­po­ra­tions de Constan­ti­nople où l’É­tat sur­veille tout, tari­fie tout, cloi­sonne tout. La soie y occupe cinq métiers dis­tincts qu’il est inter­dit de cumu­ler — soie grège, apprê­tage, tis­sage et tein­ture, vête­ment, impor­ta­tion syrienne — de sorte qu’au­cun acteur pri­vé ne peut contrô­ler la filière. Un dis­po­si­tif anti-mono­pole qui aurait réjoui Brau­del, et qui explique la lon­gé­vi­té du mono­pole d’É­tat sur les soies de qualité.

Les femmes appa­raissent sur­tout dans le maillon le plus pénible et le moins rému­né­ré, l’ap­prê­tage : dévi­dage, car­dage, fila­ture. C’est un tra­vail de doigts, exé­cu­té à domi­cile ou dans de petits ate­liers, sou­vent sous contrat auprès d’un patron. Le règle­ment les men­tionne pour enca­drer ces contrats, ce qui est en soi un ren­sei­gne­ment : on ne légi­fère que sur ce qui existe.

Au-delà de la soie, la liste des métiers attes­tés est plus longue qu’on ne l’i­ma­gine. Tis­se­randes de lin et de laine, avant tout — la fabri­ca­tion tex­tile domes­tique reste, du IVe au XVe siècle, la grande indus­trie invi­sible de la Médi­ter­ra­née. Mais aus­si bou­lan­gères, cui­si­nières, auber­gistes, blan­chis­seuses, tenan­cières de bains, reven­deuses au mar­ché, sages-femmes, prê­teuses sur gages. Et méde­cins : les hôpi­taux byzan­tins emploient des iatrai­nai, et le typi­kon du Pan­to­cra­tor, en 1136, pré­voit expli­ci­te­ment une femme méde­cin pour le pavillon des femmes, avec son salaire annuel en sous d’or et en blé.

Laiou, en dépouillant les actes nota­riés de Constan­ti­nople entre le Xe et le XIVe siècle, a mon­tré que les femmes sont pré­sentes sur le mar­ché urbain comme ven­deuses, ache­teuses, prê­teuses, cau­tions — moins nom­breuses que les hommes, jamais absentes.

À la cam­pagne, la situa­tion est dif­fé­rente et plus dure. Le Nomos Geor­gi­kos, la loi rurale du VIIIe siècle, décrit un monde de petites exploi­ta­tions où le tra­vail est indi­vi­sé : on ne dis­tingue pas ce que fait l’homme de ce que fait la femme parce qu’il faut tout faire. Les prak­ti­ka, ces inven­taires fis­caux que les monas­tères ont conser­vés par mil­liers, notam­ment à l’A­thos, per­mettent d’en­trer dans les vil­lages : on y voit des veuves ins­crites comme chefs de feu, impo­sées comme telles, tenant leur part de terre et leur paire de bœufs. Le fisc byzan­tin, qui n’a­vait aucune opi­nion sur la condi­tion fémi­nine, enre­gis­trait sim­ple­ment le fait.

Un mot enfin sur ce que l’on ne voit pas. Il n’existe presque aucune source écrite par une pay­sanne byzan­tine, aucune par une fileuse de soie. Ce que nous avons d’elles, ce sont des lignes de comptes rédi­gées par des hommes pour pré­le­ver l’im­pôt. C’est peu. C’est aus­si, para­doxa­le­ment, plus fiable que les por­traits d’im­pé­ra­trices, parce qu’un registre fis­cal n’a aucune rai­son de men­tir sur ce genre de détail.


Irène l’A­thé­nienne, basileus

En 769, on amène à Constan­ti­nople une orphe­line d’A­thènes pour la marier au fils de l’empereur.

La pro­cé­dure est celle du choix impé­rial de fian­cée, dont on dis­cute encore la réa­li­té exacte — les his­to­riens y voient tan­tôt une ins­ti­tu­tion véri­table, tan­tôt un motif hagio­gra­phique pla­qué après coup. Ce qui est sûr, c’est le résul­tat : une jeune femme d’une famille pro­vin­ciale sans poids, sans clan, sans réseau mili­taire, entre au palais et devient impé­ra­trice. On l’a choi­sie pré­ci­sé­ment parce qu’elle n’ap­por­tait rien. C’é­tait l’idée.

Léon IV meurt en 780. Le fils, Constan­tin VI, a neuf ans. Irène est régente.

Elle est ico­no­doule dans un empire offi­ciel­le­ment ico­no­claste depuis un demi-siècle. Il lui faut sept ans pour ren­ver­ser la poli­tique reli­gieuse : une pre­mière ten­ta­tive de concile est dis­per­sée par la garde en 786, elle éloigne les régi­ments hos­tiles sous pré­texte de cam­pagne, et le concile se tient à Nicée en 787. Sep­tième concile œcu­mé­nique, le der­nier que recon­naissent ensemble Rome et Constan­ti­nople. Une femme l’a convo­qué, pré­si­dé de fait, et fait appliquer.

Puis vient l’af­faire du fils. Constan­tin VI gran­dit, prend le pou­voir en 790, le par­tage mal, se rend impo­pu­laire par un divorce et un rema­riage qui scan­da­lisent les milieux monas­tiques, échoue mili­tai­re­ment contre les Bul­gares. En 797, le par­ti de sa mère l’ar­rête. On le conduit dans la Por­phy­ra, la chambre de por­phyre du palais où nais­saient les enfants impé­riaux — où il était né lui-même — et on lui crève les yeux avec assez de bru­ta­li­té pour qu’il en meure peu après.

Il faut peser le geste sans ana­chro­nisme. L’a­veu­gle­ment est, dans le sys­tème byzan­tin, une alter­na­tive à l’exé­cu­tion : un aveugle ne peut pas régner, donc il n’a plus besoin d’être tué. C’est une tech­nique poli­tique stan­dard, appli­quée à des dizaines de princes. Ce qui est excep­tion­nel ici n’est pas la méthode, c’est le lien. Une mère éli­mine son fils, et le fait dans la pièce où elle l’a mis au monde. Les chro­ni­queurs, qui lui devaient pour­tant les icônes, ne s’en sont jamais remis.

Elle règne seule cinq ans. C’est la pre­mière fois qu’une femme gou­verne l’Em­pire romain en son nom propre, sans mari ni fils au-des­sus d’elle.

La chan­cel­le­rie a un pro­blème de voca­bu­laire, et sa manière de le résoudre est un des docu­ments les plus curieux de l’his­toire byzan­tine. Sur les mon­naies d’or, elle est basi­lis­sa — impé­ra­trice, fémi­nin. Mais dans plu­sieurs actes offi­ciels, elle se fait appe­ler basi­leus, au mas­cu­lin : « Irène, grand empe­reur et auto­crate des Romains ». Ce n’est pas une coquet­te­rie. C’est une posi­tion juri­dique : la fonc­tion est mas­cu­line, la titu­laire est une femme, et plu­tôt que de fémi­ni­ser la fonc­tion on mas­cu­li­nise la titu­laire. On mesure là, à un mot près, les limites du sys­tème — et le fait qu’il ait plié plu­tôt que rompu.

Sa poli­tique fis­cale mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est la vraie cause de sa chute. En 801, Irène sup­prime ou allège plu­sieurs impôts urbains de Constan­ti­nople et réduit les taxes doua­nières per­çues aux deux ver­rous des détroits, Aby­dos sur les Dar­da­nelles et Hié­ron à l’en­trée du Bos­phore. Le chro­ni­queur Théo­phane, ico­no­doule recon­nais­sant, y voit une œuvre de piété.

Du point de vue de l’É­tat, c’est une catas­trophe. Ces deux péages taxaient l’en­semble du tra­fic entre la mer Noire et la Médi­ter­ra­née — le blé, le pois­son salé, les esclaves, le bois, la cire. Y renon­cer, c’est ampu­ter la recette la plus sûre de l’Em­pire, celle qui ne dépend ni des récoltes ni des guerres mais sim­ple­ment de la géo­gra­phie. On ne tient pas une armée avec de la piété.

En octobre 802, le logo­thète du Tré­sor, un nom­mé Nicé­phore, la dépose. C’est le ministre des finances qui ren­verse l’im­pé­ra­trice, et il le fait sur un désac­cord bud­gé­taire. La pre­mière chose que fait Nicé­phore Ier une fois empe­reur est de réta­blir les taxes.

On l’exile d’a­bord à Prin­ki­po, la plus grande des îles des Princes, dans un couvent qu’elle avait elle-même fon­dé — élé­gance byzan­tine dont l’i­ro­nie n’a échap­pé à per­sonne — puis, jugée trop proche encore, à Les­bos. Théo­phane écrit qu’elle y filait la laine pour man­ger. Il faut pro­ba­ble­ment lire cette phrase comme un tableau édi­fiant plu­tôt que comme une obser­va­tion : la fileuse est l’emblème de l’hu­mi­li­té fémi­nine, et l’i­mage bou­clait trop bien pour qu’on y résiste.

Elle meurt le 9 août 803, moins d’un an après sa chute. On ramène son corps à Prin­ki­po. L’É­glise ortho­doxe la compte par­mi les saintes.

Reste, dans les chro­niques, une note étrange : en 802, des ambas­sades auraient cir­cu­lé en vue d’un mariage entre Irène et Char­le­magne, cou­ron­né empe­reur à Rome deux ans plus tôt. Théo­phane le rap­porte, per­sonne ne le confirme, et l’i­dée sent la recons­truc­tion rétros­pec­tive. Elle conti­nue pour­tant de fas­ci­ner, parce qu’elle des­sine une Médi­ter­ra­née qui n’a pas eu lieu — un empire unique refait par un mariage, la cas­sure de 800 refer­mée avant d’a­voir durci.


Zoé et Théo­do­ra, la légi­ti­mi­té par les femmes

En 843, une autre régente, une autre Théo­do­ra — veuve de l’empereur ico­no­claste Théo­phile, régente pour son fils Michel III — convoque le synode qui réta­blit défi­ni­ti­ve­ment les images ; l’É­glise ortho­doxe le com­mé­more encore le pre­mier dimanche de Carême, sous le nom de Triomphe de l’Orthodoxie.

Les deux res­tau­ra­tions du culte des images, en 787 et en 843, sont donc l’œuvre de deux femmes régnant au nom de fils mineurs. Judith Her­rin en a tiré un livre entier. L’ex­pli­ca­tion est poli­tique et non mys­tique : une régente a besoin d’une légi­ti­mi­té qui ne soit pas mili­taire, puisque l’ar­mée est le seul milieu qui lui reste abso­lu­ment fer­mé, et le par­ti monas­tique ico­no­doule lui offre exac­te­ment cela — une clien­tèle nom­breuse, urbaine, orga­ni­sée, hos­tile aux généraux.

Mais l’é­vé­ne­ment déci­sif pour notre affaire se pro­duit deux siècles plus tard, et c’est une émeute.

La dynas­tie macé­do­nienne, fon­dée en 867, règne depuis cent cin­quante ans. En 1028, Constan­tin VIII meurt sans fils. Il laisse deux filles vivantes : Zoé, une cin­quan­taine d’an­nées, et Théo­do­ra, un peu plus jeune. Toutes deux sont nées por­phy­ro­gé­nètes — dans la chambre de por­phyre — et ce mot, à ce moment pré­cis, cesse d’être un orne­ment pour deve­nir un titre de propriété.

On marie Zoé en catas­trophe à un haut fonc­tion­naire, Romain Argyre, qui devient empe­reur par elle. Il meurt dans son bain en 1034 ; le jour même, Zoé épouse un jeune Paphla­go­nien, Michel, qui devient Michel IV. Il meurt en 1041. Zoé adopte son neveu, qui devient Michel V.

Et Michel V com­met l’er­reur. En avril 1042, il fait ton­su­rer Zoé et l’exile à Prin­ki­po — encore l’île, encore le couvent.

La ville se sou­lève. Pas une fac­tion, pas une gar­ni­son : la ville. Michel Psel­los, qui y était, décrit des foules qui refluent des quar­tiers vers le palais, des femmes qu’il n’a­vait jamais vues sor­tir de chez elles mar­chant en tête, un empe­reur qui fait rame­ner Zoé en hâte et la montre au bal­con sans que cela suf­fise. On va cher­cher Théo­do­ra dans son monas­tère, on l’ins­talle à Sainte-Sophie, on la pro­clame. Michel V est aveuglé.

Il faut mesu­rer ce qui vient de se pas­ser. Le peuple de Constan­ti­nople s’est sou­le­vé, non pour un pro­gramme, non pour un pré­ten­dant mili­taire, mais pour deux femmes vieillis­santes, au motif qu’elles étaient nées dans la bonne chambre. La légi­ti­mi­té dynas­tique venait de démon­trer qu’elle pesait plus lourd que le pou­voir en exer­cice — et elle était, à cet ins­tant, entiè­re­ment féminine.

Pen­dant deux mois, en 1042, les deux sœurs règnent ensemble. Elles siègent côte à côte, les mon­naies les repré­sentent toutes deux, les actes portent les deux noms. Puis Zoé, qui ne sup­porte ni sa sœur ni le tra­vail de gou­ver­ner, se rema­rie une troi­sième fois avec Constan­tin IX Monomaque.

Psel­los a lais­sé d’elle un por­trait qu’il faut lire avec méfiance, car c’est un écri­vain avant d’être un témoin : le teint res­té clair, les mains tou­jours en mou­ve­ment, l’in­ca­pa­ci­té à tenir un compte, l’or dis­tri­bué par poi­gnées, et sur­tout les appar­te­ments pri­vés trans­for­més en ate­lier de par­fu­me­rie, bra­se­ros allu­més été comme hiver, ser­vantes occu­pées à broyer et dis­til­ler. On y a vu de la coquet­te­rie sénile. On peut y voir la seule pro­duc­tion qu’une femme pût diri­ger de ses mains, quand tout le reste — l’ar­mée, le fisc, la diplo­ma­tie — pas­sait obli­ga­toi­re­ment par des hommes.

Zoé meurt en 1050. Théo­do­ra reprend le pou­voir seule en 1055, à plus de soixante-dix ans, gou­verne dix-huit mois avec une fer­me­té que les chro­ni­queurs lui reprochent en des termes qu’ils n’emploient jamais pour un homme, et meurt en août 1056 sans héritier.

La dynas­tie macé­do­nienne s’é­teint dans un lit de vieille femme. Vingt-cinq ans de désordre suivent, jus­qu’à ce qu’un clan mili­taire prenne le pou­voir et invente une autre manière de gou­ver­ner — dans laquelle, pré­ci­sé­ment, les femmes vont trou­ver une place nouvelle.


Le chry­so­bulle de 1081

Alexis Com­nène s’empare du trône en avril 1081. En août, il doit par­tir com­battre les Nor­mands de Robert Guis­card, qui viennent de débar­quer en Épire. Avant de s’embarquer, il fait rédi­ger un acte scel­lé d’or — un chry­so­bulle — qui confie l’in­té­gra­li­té du gou­ver­ne­ment civil à sa mère, Anne Dalassène.

Sa fille, Anne Com­nène, en cite les termes dans l’Alexiade, et l’in­sis­tance du texte est frap­pante : tout ce que déci­de­ra l’im­pé­ra­trice-mère aura force de loi ; ses ordres écrits vau­dront ordres impé­riaux ; nul ne pour­ra lui deman­der de comptes, ni de son vivant ni après. Ce n’est pas une régence pro­vi­soire, c’est une délé­ga­tion géné­rale et irré­vo­cable de la sou­ve­rai­ne­té administrative.

Elle exer­ce­ra ce pou­voir une ving­taine d’an­nées, presque sans inter­rup­tion, pen­dant qu’A­lexis fait la guerre en Épire, en Thrace, en Ana­to­lie. Elle nomme, révoque, arbitre, encaisse, pré­side le tri­bu­nal. Anne Com­nène, qui l’ad­mi­rait, la décrit réglant la jour­née du palais comme une hor­loge et expul­sant la fri­vo­li­té des appar­te­ments — por­trait d’une abbesse laïque régnant sur un couvent qui se trouve être l’Empire.

Ce n’est pas une ano­ma­lie mais l’ex­pres­sion d’un sys­tème. Les Com­nènes ont rem­pla­cé la vieille bureau­cra­tie civile par un gou­ver­ne­ment de clan : les grandes charges vont aux frères, aux gendres, aux cou­sins ; on invente des titres pour clas­ser les degrés de paren­té — sébas­to­cra­tor, pan­hy­per­sé­baste, césa­ris­sa, sébas­to­cra­to­ris­sa — et l’or­ga­ni­gramme de l’É­tat devient un arbre généalogique.

Or, dans un gou­ver­ne­ment de paren­té, les femmes sont des nœuds. Elles sont ce par quoi une famille s’a­grège à une autre ; elles apportent des terres et des clients ; elles gardent des rela­tions avec leur lignage d’o­ri­gine et deviennent des canaux per­ma­nents entre deux mai­sons. Le mariage cesse d’être une affaire pri­vée pour deve­nir l’ins­tru­ment prin­ci­pal de la poli­tique inté­rieure — et celles qui le concluent, le négo­cient et le rompent acquièrent méca­ni­que­ment du poids.

C’est un des para­doxes de cette his­toire, et il vaut d’être for­mu­lé net­te­ment : le pou­voir fémi­nin ne pro­gresse pas quand l’É­tat se moder­nise, il pro­gresse quand l’É­tat se per­son­na­lise. Chaque fois que Byzance se replie sur la famille — après 1081, après 1261 — les femmes remontent. Chaque fois qu’elle se dote d’une admi­nis­tra­tion forte, elles redes­cendent. Rien de ce qu’elles gagnent n’est acquis par le droit public ; tout est gagné par le droit privé.


Les typi­ka, ou l’ab­besse comme chef d’entreprise

Il faut cher­cher un peu, dans le quar­tier de Fatih, pour trou­ver Fena­ri İsa Camii. La mos­quée est prise entre une ave­nue à quatre voies et des immeubles des années soixante-dix ; on la manque faci­le­ment. C’est en réa­li­té deux églises acco­lées, en brique et pierre alter­nées, avec cette maçon­ne­rie byzan­tine tar­dive qui joue des lits colo­rés comme d’une trame textile.

L’é­glise nord date de 907. L’é­glise sud, ajou­tée à la fin du XIIIe siècle, avec sa gale­rie qui contourne l’en­semble par l’ouest et par le sud, est l’œuvre d’une femme : Théo­do­ra Paléo­logue, veuve de Michel VIII, celui qui avait repris Constan­ti­nople aux Latins en 1261.

Elle a lais­sé son règle­ment de fon­da­tion — son typi­kon — et ce docu­ment est l’une des sources les plus concrètes que nous ayons sur la manière dont une ins­ti­tu­tion fémi­nine byzan­tine fonc­tion­nait réel­le­ment. Il faut le lire comme on lit un bilan d’entreprise.

Effec­tif : cin­quante moniales exac­te­ment. Répar­ti­tion : trente affec­tées à l’of­fice litur­gique, vingt aux tâches domes­tiques. Immo­bi­li­sa­tions : les deux églises, les bâti­ments conven­tuels, et un hôpi­tal de douze lits construit à côté, réser­vé aux femmes du dehors, avec un per­son­nel médi­cal sala­rié. Actif fon­cier : des pro­prié­tés en Asie Mineure, en Thrace, et dans Constan­ti­nople même, dont les reve­nus assurent le fonc­tion­ne­ment. Gou­ver­nance : l’hi­gou­mène est élue par la com­mu­nau­té ; le monas­tère est décla­ré indé­pen­dant, c’est-à-dire sous­trait à la tutelle épis­co­pale ; la pro­tec­tion impé­riale est confiée nom­mé­ment au fils de la fon­da­trice, Andro­nic II, et à ses successeurs.

Un couvent byzan­tin de cette caté­go­rie est donc simul­ta­né­ment : une pro­prié­taire fon­cière impor­tante, un employeur qui recrute des méde­cins et des régis­seurs, un éta­blis­se­ment hos­pi­ta­lier, une mai­son de retraite pour les femmes de la famille impé­riale, et un mau­so­lée. L’é­glise Saint-Jean-Bap­tiste que Théo­do­ra ajoute au sud est expli­ci­te­ment des­ti­née aux sépul­tures des Paléo­logues. Elle y sera enter­rée, ain­si que son fils l’empereur Andro­nic II, plu­sieurs prin­cesses, et jus­qu’à une fian­cée russe de Jean VIII morte en 1417.

Le typi­kon de Théo­do­ra n’est pas iso­lé. Un siècle et demi plus tôt, Irène Dou­kas, femme d’A­lexis Ier, avait rédi­gé pour son propre monas­tère — la Théo­to­kos Kécha­ri­tô­mé­nè, « com­blée de grâce » — un règle­ment bien plus long, conser­vé inté­gra­le­ment, et qui dit autant par ses contra­dic­tions que par ses règles.

La Kécha­ri­tô­mé­nè était le ver­sant fémi­nin d’un double monas­tère, ados­sé à un éta­blis­se­ment mas­cu­lin dédié au Christ Phi­lan­thrope, dans le dixième quar­tier de la ville, entre l’a­que­duc de Valens et le palais des Bla­chernes. Rien n’en sub­siste : les Latins l’ont pro­ba­ble­ment détruite après 1204.

Le texte pres­crit une clô­ture stricte — l’aba­ton, inter­dic­tion abso­lue à tout homme de fran­chir la porte. Puis il pré­voit les excep­tions, et les excep­tions sont l’es­sen­tiel : le monas­tère pos­sède des domaines, ces domaines exigent des admi­nis­tra­teurs, et ces admi­nis­tra­teurs sont des laïcs, donc des hommes, qui rendent compte à l’hi­gou­mène. Une ins­ti­tu­tion murée contre les hommes en emploie pour gérer sa for­tune. La fon­da­trice sti­pule par ailleurs, pour elle-même et ses des­cen­dantes, un jeu de pri­vi­lèges : ses petites-filles seront admises de droit, avec appar­te­ments sépa­rés, table meilleure et ser­vantes personnelles.

On peut sou­rire de ce mélange de règle et de passe-droits. Il vaut mieux y voir ce qu’il est : un contrat entre une dynas­tie et une ins­ti­tu­tion. La dynas­tie donne des terres et une pro­tec­tion ; l’ins­ti­tu­tion garan­tit en échange le loge­ment des femmes deve­nues encom­brantes, les prières per­pé­tuelles, et une tombe.

Car c’est là la fonc­tion sociale déci­sive du couvent byzan­tin, et elle est par­fai­te­ment ration­nelle. Que faire d’une veuve impé­riale de qua­rante ans qui ne doit sur­tout pas se rema­rier, parce que son rema­riage trans­met­trait un droit sur l’Em­pire à une autre famille ? On la fait moniale. Que faire d’une prin­cesse dont l’al­liance a ces­sé d’être utile ? Moniale. Que faire d’une impé­ra­trice dépo­sée qu’on ne veut pas tuer ? Moniale.

Le voile est à la fois une retraite et une neu­tra­li­sa­tion, et les mêmes murs servent aux deux usages : Irène l’A­thé­nienne finit dans un couvent qu’elle avait fon­dé, Zoé est ton­su­rée de force en 1042, Théo­do­ra est arra­chée à son monas­tère par une émeute puis y retourne. Les îles de la Mar­ma­ra, avec leurs pins et leurs petits monas­tères, ont ser­vi de salle d’at­tente à cette pro­cé­dure pen­dant huit siècles.

Mais un couvent n’est pas seule­ment une pri­son douce. Une higou­mène de la Kécha­ri­tô­mé­nè ou de Lips gère un patri­moine, engage du per­son­nel, plaide devant les tri­bu­naux, négo­cie avec le fisc, accueille des malades. C’est la seule posi­tion dans toute la socié­té byzan­tine où une femme exerce une auto­ri­té directe, per­ma­nente et légale sur d’autres per­sonnes, y com­pris sur des hommes sala­riés. Elle n’est pas nom­mée par un homme : elle est élue par ses semblables.

Rap­por­té à l’é­chelle de la longue durée, c’est peut-être le fait le plus impor­tant de tout ce dos­sier. Les impé­ra­trices durent une géné­ra­tion. Les cou­vents durent des siècles, et se trans­mettent entre femmes.


Anne Com­nène à la Kécharitôménè

Anne Com­nène naît en 1083 dans la chambre de por­phyre. On la fiance à un jeune Dou­kas dont l’as­cen­dance impé­riale devait, si tout allait bien, faire d’elle une impé­ra­trice. Le fian­cé meurt. Son frère Jean naît. En 1118, à la mort d’A­lexis, c’est Jean qui prend le trône.

Il y a ensuite une conspi­ra­tion, ou l’ombre d’une : Anne et sa mère auraient ten­té d’é­car­ter Jean au pro­fit du mari d’Anne, Nicé­phore Bryenne, qui n’au­rait pas vou­lu s’y prê­ter. L’af­faire est mal docu­men­tée et sent la recons­truc­tion. Ce qui est sûr, c’est qu’Anne dis­pa­raît de la vie publique et se retire à la Kécha­ri­tô­mé­nè — le monas­tère de sa mère.

Elle y pas­se­ra une tren­taine d’an­nées. Elle y anime un cercle de savants qui com­mente Aris­tote — l’un d’eux, Michel d’É­phèse, dit tra­vailler à la demande d’une prin­cesse, ce qui a valu à Anne d’être cré­di­tée d’une relance des études aris­to­té­li­ciennes. Et, autour de 1150, âgée de près de soixante-dix ans, elle écrit l’Alexiade : quinze livres sur le règne de son père.

C’est la seule his­toire d’am­pleur écrite par une femme dans tout le Moyen Âge grec. Le grec en est déli­bé­ré­ment archaï­sant, cal­qué sur Thu­cy­dide, dif­fi­cile ; l’au­teur y déploie une culture de rhé­to­rique, de méde­cine, de géo­gra­phie mili­taire, et connaît le voca­bu­laire tech­nique des sièges et des flottes.

C’est aus­si un texte qui ment, ou plu­tôt qui plaide. Alexis y est irré­pro­chable ; les Croi­sés y sont des bar­bares avides — le por­trait de Bohé­mond de Tarente est un mor­ceau d’an­tho­lo­gie de fas­ci­na­tion hos­tile ; les rivaux y sont ridi­cules. Et le pro­logue s’ouvre sur une plainte, celle d’une femme qui a tout per­du et qui écrit pour cette raison.

Cer­tains ont vou­lu lui reti­rer son livre, en attri­buant les par­ties mili­taires aux notes de son mari. L’ar­gu­ment n’a guère convain­cu, et il repose au fond sur une pré­misse simple : l’i­dée qu’une femme byzan­tine ne pou­vait pas savoir com­ment on prend une ville. Or elle avait vu son père par­tir en cam­pagne pen­dant trente-sept ans, elle avait lu les rap­ports, elle avait enten­du les géné­raux dîner à la table impé­riale. Elle savait pro­ba­ble­ment mieux que la plu­part des hommes qui écri­vaient alors.

Il y a une page, dans le der­nier livre, où elle décrit l’a­go­nie d’A­lexis : les méde­cins qui se contre­disent, le pouls qu’elle prend elle-même, la res­pi­ra­tion qu’elle compte, le diag­nos­tic qu’elle pose. Elle a lu Galien. C’est le seul moment du livre où l’au­to­ri­té de l’au­teur n’est pas emprun­tée à son père.


Les femmes du dehors : actrices, cour­ti­sanes, Kassia

Il reste la troi­sième caté­go­rie du titre, et c’est celle sur laquelle nous savons le moins, pour une rai­son simple : les pros­ti­tuées byzan­tines n’ont pas lais­sé d’ar­chives, et les hommes qui parlent d’elles le font en deux registres seule­ment, la loi et l’édification.

Le droit crée d’a­bord une caté­go­rie : les sce­ni­cae, les femmes de scène. Actrices, dan­seuses, musi­ciennes de cirque, elles sont juri­di­que­ment infâmes, ne peuvent épou­ser un homme de rang, ne peuvent héri­ter nor­ma­le­ment, ne peuvent témoi­gner. La fron­tière avec la pros­ti­tu­tion n’est pas tra­cée, parce que per­sonne ne cher­chait à la tracer.

Il y a ensuite une réa­li­té éco­no­mique qu’on situe mal. Constan­ti­nople est un port de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’ha­bi­tants, avec une gar­ni­son, une marine, un flux per­ma­nent de mar­chands et de pèle­rins ; les quar­tiers bas, vers le Neo­rion, concen­traient les tavernes, et les lois de Jus­ti­nien men­tionnent le raco­lage aux abords des églises. Les prix, les cir­cuits, les pro­prié­taires des mai­sons : rien.

Et il y a enfin la lit­té­ra­ture, qui a inven­té un per­son­nage : la cour­ti­sane repen­tie. Péla­gie d’An­tioche, dan­seuse conver­tie deve­nue ermite à Jéru­sa­lem sous un habit d’homme ; Marie l’É­gyp­tienne, pros­ti­tuée d’A­lexan­drie qui paie de son corps son pas­sage vers la Terre sainte, puis passe qua­rante-sept ans au désert. Immenses suc­cès popu­laires, tra­duits dans toutes les langues du bassin.

Il faut se méfier de leur ten­dresse appa­rente. Le récit de conver­sion sauve une femme à condi­tion qu’elle cesse d’être une femme : le désert, le jeûne, l’ha­bit mas­cu­lin, l’ef­fa­ce­ment du corps. Il ne dit rien de celles qui n’ont pas quit­té la ville. La Méta­noia de Théo­do­ra obéit à la même logique — cinq cents corps reti­rés de la cir­cu­la­tion, finan­cés par le tré­sor, mora­le­ment présentables.

Une seule voix nous par­vient de ce côté-là du monde, et elle vient d’une femme qui a pré­ci­sé­ment refu­sé le rôle.

Kas­sia naît vers 805 dans une famille aisée de Constan­ti­nople. La légende — car c’en est une, rap­por­tée tar­di­ve­ment — la fait figu­rer au choix de fian­cée de l’empereur Théo­phile. Il s’ap­proche d’elle, lui dit que c’est par une femme que sont venus les maux ; elle répond que c’est aus­si par une femme que sont venus les biens ; il se détourne et donne la pomme d’or à une autre. L’a­nec­dote est trop bien faite pour être vraie, et trop juste pour être écar­tée : elle raconte exac­te­ment ce qu’il en coû­tait d’a­voir de la repartie.

Ce qui est docu­men­té, c’est la suite. Kas­sia fonde un monas­tère vers 843 dans le quar­tier occi­den­tal de la ville et le dirige. Elle prend par­ti pour les icônes contre l’empereur, ce qui lui vaut, dit-on, le fouet. Elle écrit des épi­grammes brèves et sèches, dont quelques-unes sur la bêtise, qu’elle jugeait pire que le vice. Et elle com­pose des hymnes.

Une tren­taine d’entre eux sont entrés dans les livres litur­giques de l’É­glise ortho­doxe et y sont res­tés. Le plus célèbre est le tro­paire du Mer­cre­di saint, dit hymne de Kas­sia­ni : la péche­resse qui apporte le par­fum, qui pleure sur les pieds du Christ, et qui parle à la pre­mière per­sonne. On le chante encore chaque année, dans toutes les églises ortho­doxes du monde, sur une mélo­die consi­dé­rée comme la sienne.

C’est la seule com­po­si­trice du Moyen Âge dont la musique soit encore exé­cu­tée aujourd’­hui par tra­di­tion inin­ter­rom­pue. Et son texte le plus fameux est un mono­logue de pros­ti­tuée écrit par une abbesse — ce qui referme assez exac­te­ment le tri­angle de ce chapitre.


Mis­tra, Thes­sa­lo­nique, Ježevo

À Mis­tra, au-des­sus de la plaine de Sparte, la pente est si raide que les églises s’ac­crochent les unes au-des­sus des autres. En bas la Métro­pole, plus haut le Bron­to­chion, tout au fond la Pan­ta­nas­sa, où quelques moniales vivent encore et vous offrent un lou­koum et un verre d’eau fraîche. Ce fut au XVe siècle le centre intel­lec­tuel le plus vivant du monde grec, et sa cour comp­tait des femmes venues de loin.

En 1421, on marie le des­pote Théo­dore II Paléo­logue à une Ita­lienne, Cléope Mala­tes­ta, de la mai­son de Rimi­ni. Elle tra­verse l’A­dria­tique, monte à Mis­tra, se conver­tit à l’or­tho­doxie — ce qui pro­voque un inci­dent avec Rome — et meurt douze ans plus tard. Gémiste Plé­thon, celui qui ira à Flo­rence en 1439 y ral­lu­mer le pla­to­nisme, écrit son orai­son funèbre ; Bes­sa­rion aus­si. Une prin­cesse de Romagne enter­rée dans le Pélo­pon­nèse et pleu­rée en grec attique : c’est la Médi­ter­ra­née du XVe siècle en une phrase.

Cent vingt ans plus tôt, à Thes­sa­lo­nique, une autre étran­gère avait fait mieux qu’être pleu­rée. Yolande de Mont­fer­rat, mariée en 1284 à Andro­nic II sous le nom d’I­rène, vou­lut que l’Em­pire fût par­ta­gé entre ses fils en apa­nages, à la manière occi­den­tale. Andro­nic refu­sa : la sou­ve­rai­ne­té romaine ne se divise pas. Elle quit­ta la capi­tale, s’ins­tal­la à Thes­sa­lo­nique et y tint jus­qu’à sa mort, en 1317, une cour paral­lèle avec son tré­sor propre, d’où elle mariait ses enfants aux dynas­ties bal­ka­niques et finan­çait ce qu’elle vou­lait. Une impé­ra­trice en séces­sion, vivant de sa dot.

Et il y a enfin le cas qui clôt vrai­ment l’af­faire, parce qu’il sur­vit à l’Empire.

Mara Bran­ko­vić est la fille du des­pote de Ser­bie. En 1435 on l’en­voie au harem du sul­tan Mou­rad II — mariage poli­tique, comme les Byzan­tins en pra­ti­quaient depuis tou­jours, sauf que le par­te­naire a chan­gé de reli­gion. Elle ne se conver­tit pas. Mou­rad meurt en 1451 ; son fils Meh­med, celui qui pren­dra Constan­ti­nople deux ans plus tard, traite sa belle-mère chré­tienne avec une défé­rence constante et lui donne des terres près de Ser­rès, à Ježevo.

De là, plus de trente ans durant, Mara devient l’in­ter­mé­diaire obli­gée entre la Porte et le monde ortho­doxe : les ambas­sa­deurs véni­tiens et ragu­séens passent par elle, elle inter­vient dans la dési­gna­tion des patriarches, elle pro­tège les monas­tères de l’A­thos — Chi­lan­dar et Saint-Paul, dont elle est la bien­fai­trice prin­ci­pale. Elle meurt en 1487, trente-quatre ans après la fin de Byzance.

Elle n’a jamais por­té de cou­ronne. Elle avait une dot, des terres, un lignage, un réseau monas­tique et une posi­tion d’in­ter­mé­diaire — soit exac­te­ment la boîte à outils byzan­tine, remon­tée à l’i­den­tique dans un empire otto­man qui, ayant héri­té de la géo­gra­phie, héri­tait aus­si des mécanismes.

C’est le point brau­de­lien de toute cette his­toire. Les régimes tombent en un après-midi. Les manières d’exer­cer le pou­voir mettent des siècles à s’u­ser, et sou­vent elles ne s’usent pas : elles changent de langue.


L’hé­ri­tage

Il ne reste presque rien de maté­riel. La Kécha­ri­tô­mé­nè a dis­pa­ru sans trace au sol ; on la situe approxi­ma­ti­ve­ment entre l’a­que­duc et les Bla­chernes, dans un quar­tier de ruelles en pente et de garages. La Méta­noia n’est plus qu’une ligne dans Pro­cope. Le Grand Palais, avec sa chambre de por­phyre, est sous les hôtels de Sultanahmet.

Reste Fena­ri İsa Camii, où l’on entre en ôtant ses chaus­sures, et où une moquette verte couvre le sol sous lequel dorment les Paléo­logues. Reste, à Sainte-Sophie, le disque vert de la loge, que des mil­liers de pieds polissent chaque jour sans savoir. Reste, dans la gale­rie sud, le pan­neau de mosaïque où Zoé et Constan­tin IX encadrent le Christ, avec ses visages refaits et son ins­crip­tion regra­vée : on a chan­gé les têtes, on n’a pas chan­gé le sien.

Et res­tent les textes, qui sont la part la plus solide. Les typi­ka de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips existent encore, tra­duits, lisibles en entier : le nombre de moniales, le menu du carême, le salaire du méde­cin, le nom des vil­lages qui payaient. Ce ne sont pas des docu­ments héroïques, ce sont des docu­ments d’exploitation.

On raconte volon­tiers l’his­toire des femmes de Byzance comme une suite de coups de théâtre : la dan­seuse deve­nue impé­ra­trice, la mère qui aveugle son fils, la vieille dame rame­née au trône par l’é­meute. Ces scènes ont eu lieu et elles sont mémo­rables. Mais elles sont l’écume.

Des­sous, il y a une couche plus lente : des femmes qui pos­sé­daient, qui prê­taient, qui géraient, qui embau­chaient, qui filaient de la soie pour un salaire, qui tenaient un livre de comptes de monas­tère, qui ins­cri­vaient leur nom en tête d’un acte parce que la terre venait de leur mère. Cela n’a pro­duit aucune révo­lu­tion et n’a été reven­di­qué par per­sonne. Cela a duré mille cent ans, puis a conti­nué sous un autre empire, dans une autre langue, avec les mêmes outils.

Sur le fer­ry qui revient de Büyü­ka­da au cré­pus­cule, quand les îles s’é­teignent une à une der­rière le sillage, on pense à Irène débar­quant ici avec sa garde, puis rem­bar­quant pour Les­bos ; à Zoé ton­su­rée qu’on ramène en hâte parce que la ville hurle son nom. Et puis on pense à toutes celles dont on ne sau­ra jamais le nom, qui filaient de la soie dans les ruelles der­rière le port, et sans le tra­vail des­quelles il n’y aurait eu ni pourpre, ni cou­vents, ni mosaïques à regraver.


Notes sur les sources

Pro­cope. L’His­toire secrète est le prin­ci­pal réser­voir d’a­nec­dotes sur Théo­do­ra, et le plus dou­teux. Elle a été écrite par un homme dont les deux autres ouvrages disent l’in­verse, dans un contexte de ran­cune séna­to­riale. Les faits ins­ti­tu­tion­nels (légis­la­tion, fon­da­tions, pro­tec­tion des mono­phy­sites) sont recou­pés par d’autres sources — Jean d’É­phèse, les Novelles elles-mêmes — et peuvent être tenus pour acquis. Les faits pri­vés ne peuvent pas.

Le dis­cours de Nika. La phrase sur la pourpre comme lin­ceul est rap­por­tée par Pro­cope dans les Guerres, mais la for­mule cir­cu­lait dans la tra­di­tion rhé­to­rique grecque bien avant. Il faut la lire comme une com­po­si­tion, non comme une transcription.

Le chiffre de trente mille morts à l’hip­po­drome en 532 est celui des chro­ni­queurs ; les éva­lua­tions modernes varient beau­coup et il est pro­ba­ble­ment gonflé.

Les cinq cents pen­sion­naires de la Méta­noia viennent des Édi­fices, texte pané­gy­rique. Le chiffre est peut-être arron­di vers le haut ; l’exis­tence de la fon­da­tion ne l’est pas.

Le titre de « basi­leus » por­té par Irène. Ses mon­naies d’or portent basi­lis­sa. La forme mas­cu­line appa­raît dans des actes de chan­cel­le­rie. Le contraste est réel, mais la por­tée qu’on lui donne varie selon les his­to­riens : cer­tains y voient une reven­di­ca­tion déli­bé­rée, d’autres une simple com­mo­di­té de formulaire.

L’exil et la fin d’I­rène. Théo­phane le Confes­seur est notre source prin­ci­pale, et il est dou­ble­ment enga­gé : ico­no­doule, donc recon­nais­sant, et mora­liste, donc por­té aux tableaux édi­fiants. L’i­mage de l’im­pé­ra­trice filant la laine à Les­bos appar­tient à ce registre.

Le pro­jet de mariage entre Irène et Char­le­magne (802) repose sur un pas­sage iso­lé de Théo­phane et n’est confir­mé par aucune source occi­den­tale contem­po­raine. À trai­ter comme incertain.

Le « choix de fian­cée » impé­rial, qui aurait conduit Irène puis d’autres au palais, est une ins­ti­tu­tion contes­tée : plu­sieurs his­to­riens y voient un motif hagio­gra­phique répé­té plu­tôt qu’une pro­cé­dure réelle.

L’é­pi­sode de Kas­sia et Théo­phile n’ap­pa­raît que dans des chro­niques net­te­ment pos­té­rieures. C’est une légende. En revanche, la fon­da­tion de son monas­tère, sa posi­tion ico­no­doule et son œuvre hym­no­gra­phique sont attes­tées, et l’at­tri­bu­tion de l’hymne du Mer­cre­di saint est accep­tée par la tra­di­tion litur­gique comme par la plu­part des musicologues.

Le por­trait de Zoé par Psel­los (ate­lier de par­fums, pro­di­ga­li­té, inca­pa­ci­té comp­table) est une construc­tion lit­té­raire d’un auteur qui écrit après coup pour un public de cour. Les faits publics — mariages, émeute de 1042, règne conjoint des deux sœurs — sont soli­de­ment éta­blis par ailleurs, notam­ment par les monnaies.

La mosaïque de Zoé à Sainte-Sophie a été retou­chée : têtes dépo­sées et refaites, ins­crip­tion modi­fiée. L’ex­pli­ca­tion tra­di­tion­nelle (les trois maris suc­ces­sifs) est plau­sible mais dis­cu­tée ; cer­tains rat­tachent la reprise à la dam­na­tion de mémoire de Michel V.

Le chry­so­bulle de 1081 ne nous est connu que par la cita­tion qu’en donne Anne Com­nène, par­tie pre­nante. Le fait de la délé­ga­tion n’est pas contes­té ; l’am­pleur exacte des termes, un peu.

L’Alexiade. L’hy­po­thèse d’une rédac­tion par­tiel­le­ment due à Nicé­phore Bryenne, avan­cée dans les années 1990, n’est aujourd’­hui sui­vie que par une mino­ri­té d’his­to­riens. Le récit de la conspi­ra­tion de 1118 est en revanche fra­gile : il repose lar­ge­ment sur des sources hos­tiles à Anne.

Le typi­kon de Lips est daté entre 1294 et 1301 ; la data­tion pré­cise fait l’ob­jet d’une dis­cus­sion. Les chiffres cités (cin­quante moniales, trente à l’of­fice et vingt aux tâches domes­tiques, hôpi­tal de douze lits) pro­viennent du texte lui-même.

Mara Bran­ko­vić. Son rôle diplo­ma­tique et sa pro­tec­tion de l’A­thos sont bien docu­men­tés par les archives serbes, otto­manes et atho­nites. Le détail des reliques léguées à Saint-Paul relève en par­tie de la tra­di­tion monastique.

Pour aller plus loin, les typi­ka byzan­tins — dont ceux de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips — sont tra­duits inté­gra­le­ment dans les Byzan­tine Monas­tic Foun­da­tion Docu­ments de Dum­bar­ton Oaks, en accès libre. Les tra­vaux d’An­ge­li­ki Laiou sur les femmes, la famille et l’é­co­no­mie res­tent la base indis­pen­sable ; ceux de Judith Her­rin, plus nar­ra­tifs, sont la meilleure porte d’entrée.

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Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constantinople

Une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

La ville d’en des­sous — les citernes d’Is­tan­bul, de Constan­tin aux séche­resses contemporaines

Tout le monde connaît la Citerne Basi­lique, ses colonnes noyées et ses Méduses ren­ver­sées. Mais Constan­ti­nople fut bâtie sur des dizaines de réser­voirs, dont la plu­part dorment encore sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers de Fatih. Enquête dans une capi­tale qui a pas­sé seize siècles à rete­nir de l’eau qu’elle n’a­vait pas.


Une capi­tale sans fleuve

Il faut par­tir d’un para­doxe de géo­graphe. Constan­ti­nople est une ville d’eau : la Corne d’Or, le Bos­phore, la Mar­ma­ra la cernent de trois côtés, et aucune image de la ville ne se conçoit sans cette pré­sence liquide qui monte jus­qu’au pied des murailles. Mais c’est une ville qui a soif. Aucun fleuve ne la tra­verse. Le Lycus, mince ruis­seau intra-muros aujourd’­hui enter­ré sous les bou­le­vards, ne suf­fi­sait pas ; les « Eaux douces d’Eu­rope », au fond de la Corne d’Or, coulent hors les murs et modes­te­ment. L’eau salée est par­tout, et ne sert à rien.

La Byzance grecque des pre­miers siècles, bour­gade de com­merce accro­chée à la pointe du Sérail, avait pu vivre de puits, de sources locales et de citernes domes­tiques. La Nou­velle Rome de Constan­tin, à par­tir de 330, change d’é­chelle et donc de pro­blème. Une capi­tale impé­riale sup­pose des thermes publics, des fon­taines monu­men­tales, un palais, des casernes, des mar­chés, une popu­la­tion qui, aux siècles les plus peu­plés, a pu appro­cher le demi-mil­lion d’ha­bi­tants avant que peste et guerres ne la fassent chu­ter. Aucune res­source locale ne peut répondre à cette demande. La ville doit faire venir l’eau de loin.

De cette contrainte est né l’un des plus vastes sys­tèmes hydrau­liques de l’An­ti­qui­té, et sans doute le plus mécon­nu. Les pre­mières lignes captent les sources de la forêt de Bel­grade, au nord de la ville, à une tren­taine de kilo­mètres. Puis, aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’in­gé­nie­rie impé­riale va cher­cher beau­coup plus loin : les col­lines de Thrace, du côté de Vize, à plus de cent vingt kilo­mètres à vol d’oi­seau, deux cents et davan­tage en sui­vant les courbes de niveau. Canaux enter­rés, tun­nels, ponts-aque­ducs fran­chis­sant les val­lées : mis bout à bout, les rele­vés modernes attri­buent à ce réseau une lon­gueur cumu­lée dépas­sant les quatre cents kilo­mètres, ce qui en fait la plus longue adduc­tion d’eau connue du monde romain.

La pente géné­rale de ces canaux se compte en cen­ti­mètres par kilo­mètre. Sur des dizaines de kilo­mètres de forêt et de pla­teau, des ingé­nieurs du IVᵉ siècle ont conduit l’eau à la nivelle, sans jamais qu’elle s’ar­rête ni qu’elle s’emballe. C’est là un des traits les plus constants de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : les socié­tés qui manquent d’eau pro­duisent, pour la dépla­cer, des mathé­ma­tiques appli­quées d’une pré­ci­sion que rien d’autre ne justifie.

Reste que l’ad­duc­tion est aus­si une vul­né­ra­bi­li­té. Un canal de deux cents kilo­mètres est une gorge offerte à qui veut la tran­cher. Les Avars, en 626, coupent la ligne en amont pen­dant leur siège ; les répa­ra­tions n’in­ter­vien­dront qu’un siècle et demi plus tard, sous Constan­tin V, avec des ouvriers ras­sem­blés depuis plu­sieurs pro­vinces. Entre-temps, cinq géné­ra­tions de Constan­ti­no­po­li­tains ont bu l’eau sto­ckée. Toute la logique du sys­tème tient dans cette alter­nance : l’a­que­duc apporte, la citerne garde. La ville se dote donc d’une réserve, et cette réserve est immense.

Les inven­taires modernes recensent plus de cent cin­quante citernes iden­ti­fiées dans la seule pénin­sule his­to­rique, et le chiffre n’est pas clos : chaque grand chan­tier en exhume de nou­velles. Sous chaque quar­tier de Fatih, la pro­ba­bi­li­té est forte qu’une salle voû­tée retienne encore un peu d’obs­cu­ri­té humide.

Une pré­ci­sion de voca­bu­laire, avant de des­cendre. Le turc dit sarnıç, emprun­té au grec, et le mot s’ap­plique indif­fé­rem­ment à toutes les réserves d’eau, byzan­tines ou otto­manes, monu­men­tales ou domes­tiques. Quand un Stam­bou­liote parle du sarnıç sous sa mai­son, il peut s’a­gir d’une salle jus­ti­nienne comme d’un réser­voir de la fin du XIXᵉ siècle. L’am­bi­guï­té du mot dit assez la conti­nui­té de la pratique.

Sous les arches de Valens

Du sys­tème d’ad­duc­tion, la ville a conser­vé une pièce que per­sonne ne peut igno­rer, parce qu’elle passe au-des­sus des têtes. L’a­que­duc de Valens — Boz­doğan Keme­ri en turc, « l’arc du fau­con gris » — aligne encore près d’un kilo­mètre d’arches sur la crête qui relie la troi­sième et la qua­trième col­line, culmi­nant à une tren­taine de mètres au-des­sus du bou­le­vard Atatürk. Ache­vé vers 373 sous le règne de Valens, il n’ap­por­tait pas l’eau depuis la Thrace, contrai­re­ment à ce que sug­gèrent les guides : il n’é­tait que le maillon urbain du dis­po­si­tif, le pont per­met­tant au canal, entré en ville par les hau­teurs occi­den­tales, de fran­chir la dépres­sion cen­trale sans perdre sa pente, pour rejoindre le Nym­phée, les thermes, le quar­tier du palais et, en contre­bas, les citernes.

L’ou­vrage a tra­ver­sé les régimes avec une indif­fé­rence de pierre. Répa­ré sous les empe­reurs ico­no­clastes, répa­ré encore par les Otto­mans — Sinan y inter­vient au XVIᵉ siècle, comme il inter­vient sur tout ce qui porte de l’eau —, il a fonc­tion­né par inter­mit­tence jusque tard dans l’é­poque moderne. Aujourd’­hui, six voies de cir­cu­la­tion s’en­gouffrent sous ses arches cen­trales. La conti­nui­té fonc­tion­nelle est plus pro­fonde qu’il n’y paraît : cet ouvrage a tou­jours ser­vi à faire pas­ser un flux au-des­sus d’un obs­tacle, et il conti­nue de le faire. Seul l’é­tat du flux a changé.

Autour de lui, la topo­gra­phie hydrau­lique de la ville se laisse devi­ner. Côté Sara­ç­hane, les fouilles de Saint-Poly­eucte — l’é­glise-défi bâtie par l’a­ris­to­crate Ani­cia Julia­na dans les années 520, dont les marbres sculp­tés ont fini pour par­tie à Venise — reposent sur des sub­struc­tures voû­tées où l’eau avait ses habi­tudes. Côté Zey­rek, les arches se fau­filent entre les immeubles jus­qu’à frô­ler les murs de l’an­cien monas­tère du Pan­to­cra­tor. Par­tout, la même règle : là où il y a un monu­ment byzan­tin, il y a, des­sous, une réserve d’eau.

Yere­ba­tan, la citerne deve­nue spectacle

Il faut com­men­cer par celle que tout le monde connaît, ne serait-ce que pour mesu­rer ensuite le silence des autres.

La Citerne Basi­lique porte en turc le nom de Yere­ba­tan Sarnıcı, la citerne « enfon­cée dans la terre ». Le nom popu­laire plus ancien, Yere­ba­tan Sarayı, « le palais englou­ti », dit le pres­tige que la salle exer­çait sur l’i­ma­gi­na­tion. Elle fut amé­na­gée sous Jus­ti­nien, vers 532, dans la fièvre de recons­truc­tion qui sui­vit la sédi­tion Nika et l’in­cen­die du centre monu­men­tal, à l’emplacement d’une basi­lique civile à por­tiques dont elle a héri­té le nom.

Les dimen­sions donnent le ver­tige tran­quille des grandes infra­struc­tures : envi­ron 140 mètres sur 65, trois cent trente-six colonnes dis­po­sées en douze ran­gées de vingt-huit, neuf mètres sous voûte, une capa­ci­té esti­mée à quelque quatre-vingt mille mètres cubes. L’eau y arri­vait par la ligne de Valens et des­ser­vait le Grand Palais tout proche ; après 1453, elle ali­men­te­ra un temps les jar­dins de Topkapı.

Ce qui frappe, une fois des­cen­du, n’est pas la taille : c’est le désordre. Les colonnes ne sont pas sœurs. Marbres dif­fé­rents, cha­pi­teaux corin­thiens, ioniques, doriques ou simples dés de pierre, fûts lisses ou can­ne­lés, hau­teurs rat­tra­pées par des socles et des cales. Jus­ti­nien a meu­blé sa citerne avec les restes des temples et des por­tiques de l’empire. Le rem­ploi n’é­tait pas une éco­no­mie hon­teuse mais une pra­tique admi­nis­tra­tive ordi­naire : per­sonne ne devait voir cet entre­pôt d’eau, on y a donc ver­sé les fonds de maga­sin de l’An­ti­qui­té. C’est pré­ci­sé­ment ce bric-à-brac qui fait aujourd’­hui la beau­té du lieu.

Deux élé­ments concentrent l’at­ten­tion des visi­teurs. La colonne dite « aux larmes », cou­verte de motifs en gouttes ou en yeux de paon, res­semble à celles qui ornaient le forum de Théo­dose et pro­vient vrai­sem­bla­ble­ment d’un même ensemble. Et sur­tout, dans l’angle nord-ouest, les deux têtes de Méduse retour­nées qui servent de bases, l’une posée sur la tempe, l’autre sur le crâne. Elles ont fait cou­ler beau­coup plus d’encre que d’eau. On leur prête la fonc­tion de conju­rer le mau­vais œil, ou de signi­fier la vic­toire du chris­tia­nisme sur les idoles païennes, ren­ver­sées comme on ren­verse un adver­saire. L’ex­pli­ca­tion tech­nique est plus éco­no­mique : à ces hau­teurs de maçon­ne­rie, une tête de Méduse est un bloc de calage comme un autre, et le tailleur l’a posée dans le sens qui don­nait la bonne cote. Que l’o­ri­gine de ces blocs demeure incon­nue — aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude — n’a fait qu’ac­croître leur pou­voir d’at­trac­tion. Les siècles ont trans­for­mé une com­mo­di­té de chan­tier en énigme méta­phy­sique, ce qui consti­tue une assez bonne défi­ni­tion du tou­risme monumental.

L’his­toire moderne de Yere­ba­tan est celle d’une lente pro­mo­tion. Oubliée des auto­ri­tés après la conquête otto­mane, la citerne res­tait connue des rive­rains qui pui­saient par des trous per­cés dans leurs caves et y pêchaient du pois­son. Redé­cou­verte pour la science euro­péenne au milieu du XVIᵉ siècle, curée de plu­sieurs mètres de boue, elle n’ouvre au public qu’en 1987, après un chan­tier muni­ci­pal consi­dé­rable. Le ciné­ma s’en empare — une séquence de Bons Bai­sers de Rus­sie y est tour­née en 1963 —, puis la lit­té­ra­ture à suc­cès, puis l’in­dus­trie du tou­risme. Une longue res­tau­ra­tion ache­vée en 2022 lui a don­né des pas­se­relles neuves, un sys­tème anti­sis­mique, un éclai­rage colo­ré pro­gram­mable et des ins­tal­la­tions d’art contem­po­rain sus­pen­dues entre les fûts.

On peut regret­ter les barques qui, jusque dans les années 1980, per­met­taient de cir­cu­ler à la rame entre les colonnes. On peut trou­ver que les éclai­rages rouges tirent la vieille dame vers le parc d’at­trac­tions. Il faut pour­tant recon­naître ceci : même har­na­chée pour le spec­tacle, Yere­ba­tan reste l’un des rares lieux au monde où l’ar­chi­tec­ture se donne à voir les pieds dans son propre reflet, où huit mille mètres car­rés de forêt de pierre tiennent debout sous une place où freinent les tram­ways. Les carpes qui patrouillent entre les bases sont les des­cen­dantes loin­taines de celles que les rive­rains pêchaient par leurs trappes.

Yere­ba­tan est cepen­dant un arbre qui cache une forêt — ou plu­tôt une nappe qui masque tout un aqui­fère. À moins de dix minutes de marche, deux autres citernes monu­men­tales attendent, presque vides de visiteurs.

Bin­bir­di­rek, les mille et une colonnes

À quelques cen­taines de mètres de l’Hip­po­drome, une entrée dis­crète de la rue İmr­an Öktem, que les pas­sants prennent volon­tiers pour celle d’un par­king, ouvre sur Bin­bir­di­rek : la « citerne aux mille et une colonnes ». En turc, bin bir, mille et un, est une manière de dire « innom­brable », comme dans les Mille et Une Nuits. Le compte réel est de deux cent vingt-quatre sup­ports, en seize ran­gées de qua­torze, dont deux cent douze tiennent encore debout. Pour un ouvrage de seize siècles, le taux de sur­vie est honorable.

La tra­di­tion attri­bue le chan­tier à Phi­loxe­nos, séna­teur qui aurait sui­vi Constan­tin depuis Rome et se serait fait bâtir un palais sur la deuxième col­line — d’où l’autre nom de l’é­di­fice, citerne de Phi­loxe­nos. La cri­tique archéo­lo­gique est plus pru­dente et penche pour les Vᵉ ou VIᵉ siècles, rat­ta­chant volon­tiers l’ou­vrage au tis­su des grands palais aris­to­cra­tiques du quar­tier, celui d’An­tio­chos, celui de Lau­sos, dont les ves­tiges affleurent le long du tram­way. L’at­tri­bu­tion constan­ti­nienne relève sans doute de cette habi­tude qu’ont les villes anciennes d’an­ti­da­ter leurs merveilles.

Bin­bir­di­rek est l’exact contraire de Yere­ba­tan. Pas d’eau : la salle est à sec depuis des siècles. Pas de reflets, pas de bande-son, pas de foule. À la place, une pro­fon­deur que sa rivale n’offre pas. C’é­tait la plus haute des citernes cou­vertes de la ville, une dou­zaine de mètres sous voûte à l’o­ri­gine, et pour atteindre cette hau­teur les bâtis­seurs ont eu un geste d’une élé­gance sin­gu­lière : chaque sup­port est com­po­sé de deux colonnes super­po­sées, emboî­tées l’une sur l’autre et cein­tu­rées à mi-hau­teur d’un anneau de marbre. Ce col­lier n’est pas orne­men­tal, il assure la liai­son des deux tron­çons. L’ef­fet, répé­té deux cent vingt-quatre fois, pro­duit une forêt de fûts bagués dont l’é­tran­ge­té n’a pas d’é­qui­valent à Constantinople.

Le sol actuel n’est pas le sol d’o­ri­gine. Des siècles de limon, de gra­vats et de rem­blais ont rele­vé le niveau de plu­sieurs mètres : les colonnes visibles sont des demi-colonnes, et il faut ima­gi­ner sous les semelles cinq ou six mètres de vide com­blé. Cette accu­mu­la­tion est elle-même un docu­ment. Elle mesure le temps pen­dant lequel per­sonne n’a jugé utile de curer.

Sur beau­coup de fûts se lisent des lettres grecques gra­vées : marques de tâche­rons, signa­tures de car­riers payés à la pièce, comp­ta­bi­li­té de chan­tier deve­nue épi­gra­phie. Ces marques consti­tuent l’une des rares traces directes de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail dans les ate­liers de marbre de l’An­ti­qui­té tar­dive, et il faut un moment pour admettre que ces graf­fi­tis admi­nis­tra­tifs sont, pour l’his­to­rien, plus pré­cieux que les chapiteaux.

L’his­toire otto­mane du lieu mérite atten­tion. Vidée de son eau, la salle devient au fil des siècles un ate­lier de mou­li­nage : des arti­sans, sou­vent grecs et armé­niens, y tordent le fil de soie dans la pénombre, l’hu­mi­di­té constante conve­nant à un fil qui casse dans l’air trop sec. Des récits de voya­geurs du XIXᵉ siècle décrivent les échelles par les­quelles on des­cen­dait vers le bour­don­ne­ment des rouets, sous les mai­sons de bois du quar­tier. Puis vient l’ou­bli, l’en­com­bre­ment, la ruine par­tielle, et une réou­ver­ture au début des années 2000.

Le sta­tut actuel décon­certe : Bin­bir­di­rek est à la fois un monu­ment visi­table en jour­née et une salle évé­ne­men­tielle qui accueille le soir mariages, défi­lés et dîners d’en­tre­prise, ses trois mille mètres car­rés pou­vant asseoir plus d’un mil­lier de convives. On peut s’en offus­quer. On peut aus­si obser­ver que ser­vir à quelque chose est, depuis dix-sept siècles, la meilleure assu­rance-vie de cette salle, et qu’une citerne byzan­tine qui gagne sa vie comme salle des fêtes reste plus fidèle à son pas­sé d’a­te­lier qu’un monu­ment embau­mé sous vitrine.

Şere­fiye, la citerne revenue

La troi­sième grande citerne de Sul­ta­nah­met ouvre sur une rue au nom impro­bable pour un lec­teur fran­co­phone : la Piyer Loti Cad­de­si, la rue Pierre-Loti. Qu’un réser­voir de Théo­dose II ait pour adresse le nom de l’of­fi­cier de marine le plus tur­co­phile des lettres fran­çaises est un de ces hasards topo­ny­miques dont Istan­bul est prodigue.

La citerne de Şere­fiye, dite aus­si citerne de Théo­dose, est la der­nière venue dans le cercle res­treint des citernes visi­tables, et son his­toire récente tient du conte muni­ci­pal. Aucune ins­crip­tion de fon­da­tion n’a été retrou­vée ; c’est l’a­na­lyse archi­tec­tu­rale qui conduit à la dater du second quart du Vᵉ siècle, sous Théo­dose II, l’empereur des grandes murailles ter­restres. Elle rece­vait l’eau de la ligne de Valens et la redis­tri­buait au quartier.

Puis la ville a fait ce qu’elle fait tou­jours : elle a construit des­sus. Au XXᵉ siècle, un immeuble admi­nis­tra­tif — siège de la muni­ci­pa­li­té d’E­minönü — écra­sait la salle de son béton, et la citerne n’é­tait plus connue que des éru­dits et de quelques employés qui clas­saient des dos­siers au-des­sus. En 2010, l’im­meuble est démo­li. Réap­pa­raissent trente-deux colonnes de marbre de neuf mètres, sous des voûtes de brique intactes. Huit années de tra­vaux plus tard, en 2018, Şere­fiye ouvre au public, coif­fée d’une dalle contem­po­raine qui la pro­tège sans l’étouffer.

C’est la plus petite des trois grandes, qua­rante-cinq mètres sur vingt-cinq envi­ron. C’est peut-être la plus lisible. Les colonnes y sont hautes, régu­lières, coif­fées de cha­pi­teaux corin­thiens homo­gènes : pas de bric-à-brac jus­ti­nien ici, on est un siècle plus tôt, l’empire a encore les moyens de com­man­der des séries neuves. La com­pa­rai­son avec Yere­ba­tan vaut leçon d’his­toire éco­no­mique : entre le Vᵉ siècle théo­do­sien et le VIᵉ siècle jus­ti­nien, la capa­ci­té à mobi­li­ser du marbre taillé sur mesure s’est visi­ble­ment dégra­dée, ou bien la prio­ri­té a changé.

Les pas­se­relles font cir­cu­ler au ras d’une eau main­te­nue basse, et la muni­ci­pa­li­té y pro­jette des spec­tacles immer­sifs à trois cent soixante degrés. Le lieu reste peu fré­quen­té au regard de sa voi­sine. Par les jour­nées de cani­cule, c’est l’un des endroits les plus frais de la pénin­sule his­to­rique — ce qui fut, après tout, l’une de ses fonc­tions d’origine.

Les pota­gers creux : les citernes à ciel ouvert

Jus­qu’i­ci, tout se passe sous terre. Mais les plus grandes citernes de Constan­ti­nople sont en plein air, et le para­doxe est com­plet : elles sont si vastes qu’on ne les voit pas. Trois immenses bas­sins décou­verts, construits aux Vᵉ et VIᵉ siècles sur les hau­teurs occi­den­tales, sto­ckaient l’eau par cen­taines de mil­liers de mètres cubes avant de la relâ­cher, par gra­vi­té, vers les quar­tiers bas et les citernes cou­vertes. Leur empla­ce­ment sur les crêtes n’est pas un caprice : c’est la condi­tion de la distribution.

Quand ils ont ces­sé de ser­vir, on ne les a pas com­blés. On s’y est ins­tal­lé. Les Otto­mans les appe­laient çukur­bos­tan, « pota­gers creux », et le mot dit tout : des géné­ra­tions de maraî­chers ont culti­vé lai­tues, concombres et melons dans des cuves impé­riales, à l’a­bri du vent, dans une terre grasse d’an­ciennes vases. Le maraî­chage intra-muros a nour­ri Istan­bul jus­qu’au XXᵉ siècle, et ces rec­tangles de brique en furent des places fortes.

La citerne d’Ae­tius, la plus ancienne des trois, fut construite vers 421 par un pré­fet de la ville de ce nom : deux cent qua­rante-quatre mètres sur quatre-vingt-cinq. Elle se trouve à Karagümrük, près de la porte d’É­dirne. On n’y voit aujourd’­hui ni eau ni salades, mais un stade de foot­ball : depuis les années 1930, le rec­tangle byzan­tin abrite le ter­rain du club de Karagümrük, et les gra­dins s’a­dossent aux murs du Vᵉ siècle. Le réem­ploi a sa logique — le foot­ball est une affaire de rec­tangles sacrés, et la cuve d’Ae­tius en offrait un, plan, clos, dimen­sion­né presque à l’exact.

La citerne d’As­par est un car­ré de cent cin­quante-deux mètres de côté, creu­sé vers 459 par un géné­ral d’o­ri­gine alaine, fai­seur d’empereurs, assez puis­sant pour être assas­si­né au palais avec son fils en 471 — les Byzan­tins réglaient ain­si les ques­tions de tutelle. Située près de la mos­quée de Selim Iᵉʳ, à Çarşam­ba, elle a connu le des­tin le plus étrange de toutes : à l’é­poque otto­mane, un quar­tier entier s’y est ins­tal­lé, avec mai­sons, ruelles et petite mos­quée, toute une vie de vil­lage à huit mètres sous le niveau des rues voi­sines, dans son enceinte de brique comme dans une arrière-cour de l’his­toire. Les pho­to­gra­phies du début du XXᵉ siècle montrent ce puits d’ha­bi­ta­tions, linge aux fenêtres com­pris. Les réno­va­tions urbaines l’ont fait dis­pa­raître ; le fond de la cuve est aujourd’­hui un parc, avec ter­rains de sport et jar­dins péda­go­giques. Depuis la ter­rasse de la mos­quée de Selim, le regard plonge dans le grand car­ré vert : l’un des rares points d’Is­tan­bul d’où l’on observe une citerne d’en haut.

La troi­sième, la citerne de Saint-Mocius, sur la sep­tième col­line près d’Altı­mer­mer, est la plus vaste par la sur­face : envi­ron cent soixante-dix mètres sur cent qua­rante-sept. On la date géné­ra­le­ment du règne d’A­nas­tase, autour de l’an 500. Même des­tin de çukur­bos­tan, mêmes maraî­chers pen­dant des siècles, même conver­sion récente en parc de quar­tier avec pelouses et cages de but. Rien n’y est spec­ta­cu­laire, et c’est jus­te­ment ce qui en fait le lieu le plus ins­truc­tif du dos­sier : il faut un moment pour com­prendre que la légère falaise de brique bor­dant les ter­rains de bas­ket est un mur du VIᵉ siècle, et que les enfants qui dribblent jouent au fond d’un verre d’eau vidé il y a mille ans. Les monu­ments les mieux por­tants sont ceux qu’on a ces­sé de remarquer.

Fil­damı, l’é­table des éléphants

Il existe une qua­trième citerne à ciel ouvert, hors les murs. Elle se trouve à Bakırköy, l’an­cien Heb­do­mon — « le sep­tième mille », sept milles romains depuis le Milion, la borne d’or de Constantinople.

L’Heb­do­mon fut le Champ-de-Mars de l’empire : un palais impé­rial en bord de mer, un champ de manœuvres où l’ar­mée accla­mait les nou­veaux sou­ve­rains. Valens, Arca­dius et plu­sieurs autres y furent his­sés sur le pavois avant d’en­trer en ville. Pour abreu­ver cette foule mili­taire et curiale, on construi­sit une citerne de cent vingt-sept mètres sur soixante-seize, aux murs de brique et de pierre hauts comme trois étages, ryth­més de niches en plein cintre qui lui donnent de loin l’al­lure d’un aque­duc replié sur lui-même.

Son nom turc actuel vaut tous les guides : Fil­damı, « l’é­table des élé­phants ». La cuve vidée aurait ser­vi, à l’é­poque otto­mane, à par­quer les élé­phants du sul­tan — ou selon d’autres ver­sions à sto­cker leur four­rage ; la phi­lo­lo­gie des pachy­dermes reste débat­tue. L’i­mage, quoi qu’il en soit, résume l’art stam­bou­liote du réem­ploi : des ani­maux de céré­mo­nie, offerts par des princes loin­tains, hiver­nant au fond d’un rec­tangle de brique du Vᵉ siècle.

Plus près de nous, l’a­cous­tique de ce grand vais­seau à ciel ouvert a ser­vi à des concerts dans les der­nières décen­nies du XXᵉ siècle, avant que la pru­dence patri­mo­niale ne referme les grilles. La citerne s’ouvre désor­mais par inter­mit­tence, au gré des res­tau­ra­tions et des poli­tiques muni­ci­pales. Même close, elle se laisse voir depuis les rues qui la sur­plombent, coin­cée entre les immeubles de Bakırköy et l’hip­po­drome de Velie­fen­di — les che­vaux de course ont rem­pla­cé les élé­phants, et la péri­phé­rie reste fidèle à ses ani­maux. De tous les ouvrages de ce dos­sier, c’est le moins visi­té : un monu­ment de la taille de deux ter­rains de foot­ball, à vingt minutes de train de Sir­ke­ci, hors de tous les circuits.

La nappe des citernes mineures

Entre ces monu­ments à majus­cules s’é­tend le véri­table sujet : la nappe des citernes ordi­naires, ano­nymes ou presque, qui fait d’Is­tan­bul une ville poreuse. Elles ne figurent dans aucun cir­cuit, se visitent rare­ment, et consti­tuent pour­tant l’es­sen­tiel du volume sto­cké autrefois.

Sous l’ex­tré­mi­té arron­die de l’Hip­po­drome, d’a­bord. La sphen­do­nè, cette courbe monu­men­tale qui sou­tient tou­jours le sud de l’an­cienne piste, est creuse : ses sub­struc­tures en éven­tail, une ving­taine de chambres voû­tées hautes comme des nefs, ont ser­vi de réser­voir bien après la fin des courses de chars. On en devine la masse depuis la rue en contre­bas, our­lée de câbles élec­triques et de figuiers sau­vages. À deux pas, la petite citerne de Nakilbent, du VIᵉ siècle, a été réha­bi­li­tée en espace d’ex­po­si­tion : selon les sai­sons, on y montre de l’art contem­po­rain, des tapis ou du verre, sur des pas­se­relles jetées au-des­sus des bases de colonnes, sans qu’au­cune signa­lé­tique exté­rieure ne tra­hisse vrai­ment ce qui attend en bas des marches.

Il y a les citernes qui nour­rissent. Sur Soğuk­çeşme Sokağı, la ruelle pas­tel qui se fau­file entre Sainte-Sophie et les murs de Top­kapı, une citerne romaine réamé­na­gée dans les années 1980 par le Tou­ring Club de Tur­quie, sous l’im­pul­sion de Çelik Güler­soy, est deve­nue un res­tau­rant : on y dîne sous les voûtes, dans un décor qui frôle le roman­tisme de com­mande mais que sauvent les murs eux-mêmes. D’autres éta­blis­se­ments du quar­tier ont sui­vi. Le sous-sol de Sul­ta­nah­met compte quan­ti­té de caves de res­tau­rants où le patron, entre deux ser­vices, montre volon­tiers « sa » citerne avec une fier­té de pro­prié­taire ter­rien : salles à man­ger byzan­tines encom­brées de chaises empi­lées, chauf­fe­ries ins­tal­lées entre des cha­pi­teaux corin­thiens, réserves de bois­sons sous des voûtes rayon­nantes. L’ar­chéo­lo­gie offi­cielle fait ce qu’elle peut. L’ar­chéo­lo­gie offi­cieuse, elle, sent la fri­ture et le salep.

Il y a les citernes qui tra­vaillent. Du côté de Fatih, une grande salle hypo­style connue sous le nom de Sul­tan Sarnıcı fut pen­dant des géné­ra­tions un ate­lier de soie — les Stam­bou­liotes l’ap­pe­laient İpek Bodrum, « la cave à soie » — avant d’être res­tau­rée et conver­tie en salle de récep­tion où l’on célèbre désor­mais fian­çailles et mariages entre des colonnes du Vᵉ siècle. À Zey­rek, sous et autour de l’an­cienne église du Pan­to­cra­tor — la Zey­rek Camii, deuxième plus vaste édi­fice byzan­tin conser­vé de la ville après Sainte-Sophie —, les sub­struc­tures du monas­tère fon­dé au XIIᵉ siècle par Jean II Com­nène abritent d’autres réser­voirs, long­temps occu­pés par des ate­liers de menui­se­rie et des dépôts, aujourd’­hui pro­gres­si­ve­ment récu­pé­rés par la poli­tique patri­mo­niale, tan­dis que le quar­tier de mai­sons de bois se res­taure au-des­sus. Près de la mos­quée Nuruos­ma­niye, une citerne dort sous des fon­da­tions baroques. Sous le Grand Bazar, les mar­chands évoquent des salles noyées dont la car­to­gra­phie reste par­tielle. Du côté de l’an­cien monas­tère du Stou­dion, ber­ceau de la règle stu­dite, d’autres voûtes encore.

Cette dis­per­sion n’est pas anec­do­tique : elle tra­duit une orga­ni­sa­tion. Le sys­tème hydrau­lique de Constan­ti­nople fonc­tion­nait en cas­cade. Les grands bas­sins de crête rece­vaient l’eau des lignes loin­taines ; les citernes cou­vertes du centre, ali­men­tées par gra­vi­té, ser­vaient de réserves de proxi­mi­té pour un palais, un monas­tère, des thermes, un quar­tier. À l’é­tage infé­rieur, des cen­taines de petites citernes pri­vées recueillaient en outre l’eau de pluie des toi­tures. Le résul­tat est une redon­dance remar­quable : cou­per une ligne d’ad­duc­tion ne met­tait pas la ville à genoux, parce que la ville était elle-même un réser­voir stratifié.

Com­ment on construit une réserve d’eau

La lon­gé­vi­té de ces salles tient à quelques savoir-faire qu’il vaut la peine de détailler, car ils expliquent pour­quoi des voûtes de quinze siècles portent aujourd’­hui des immeubles.

Le pre­mier est le mor­tier. Les construc­teurs byzan­tins employaient un mor­tier de chaux addi­tion­né de brique pilée — ce que le turc nomme hora­san —, dont les com­po­sants argi­leux réagissent avec la chaux pour pro­duire une prise hydrau­lique : le mor­tier dur­cit dans l’eau et devient étanche. Les parois des citernes rece­vaient plu­sieurs couches de cet enduit, sou­vent tein­té de rose par la poudre de brique, avec des joints de rac­cor­de­ment arron­dis dans les angles pour évi­ter les fis­sures et faci­li­ter le curage. Un tel enduit, cor­rec­te­ment entre­te­nu, tient des siècles.

Le deuxième est la struc­ture. La citerne cou­verte type est une salle hypo­style : une trame régu­lière de colonnes por­tant des arcs, sur les­quels reposent des voûtes d’a­rêtes ou des cou­poles sur pen­den­tifs, en brique. Cette solu­tion per­met de cou­vrir de vastes sur­faces sans exer­cer de pous­sées laté­rales ingé­rables, tout en répar­tis­sant la charge sur de nom­breux points d’ap­pui. Les murs exté­rieurs, épais de plu­sieurs mètres, résistent à la pres­sion de l’eau et à celle du ter­rain. Le rem­ploi de colonnes antiques n’est pas seule­ment une faci­li­té : il four­nit des sup­ports de qua­li­té, en marbre dense, cali­brés par des siècles d’usage.

Le troi­sième est la ges­tion de la qua­li­té de l’eau. Une réserve stag­nante crou­pit. Les ingé­nieurs le savaient et com­pen­saient de plu­sieurs manières : bas­sins de décan­ta­tion en amont, où le limon se dépo­sait avant l’en­trée dans la citerne ; renou­vel­le­ment régu­lier de la masse d’eau par cir­cu­la­tion conti­nue, l’en­trée et la sor­tie étant dis­po­sées de manière à évi­ter les zones mortes ; obs­cu­ri­té totale, qui limite le déve­lop­pe­ment des algues ; fraî­cheur constante autour de quinze à dix-huit degrés ; et pois­sons, dont la pré­sence, attes­tée par les récits, jouait un rôle de sen­ti­nelle autant que de net­toyeur. Un pois­son mort en sur­face est le plus ancien des cap­teurs de qualité.

Le qua­trième, le moins visible, est l’en­tre­tien. Curer les dépôts, répa­rer les enduits, sur­veiller les cana­li­sa­tions en terre cuite : tout cela sup­pose un corps de métiers, une admi­nis­tra­tion, un finan­ce­ment pérenne. La lente dégra­da­tion des citernes byzan­tines, à par­tir des siècles de crise, raconte moins l’ou­bli d’une tech­nique que l’af­fai­blis­se­ment d’une ins­ti­tu­tion. Une infra­struc­ture ne meurt pas de vétus­té, elle meurt de budget.

les Otto­mans et l’eau immobile

Une ques­tion s’im­pose : pour­quoi ces réser­voirs ont-ils ces­sé de ser­vir ? Pour­quoi la ville qui les avait creu­sés avec tant d’obs­ti­na­tion les a‑t-elle lais­sés se rem­plir de vase, puis de rouets à soie ?

Une part de la réponse tient à une pré­fé­rence cultu­relle et reli­gieuse. L’is­lam valo­rise l’eau cou­rante : pour les ablu­tions, c’est l’eau qui coule qui puri­fie, l’eau dor­mante étant consi­dé­rée comme impropre au-delà d’un cer­tain volume. Les Otto­mans, en héri­tant de Constan­ti­nople en 1453, réorientent tout le sys­tème vers le mou­ve­ment. Ils réparent les adduc­tions anciennes, en construisent de nou­velles, et sous Soli­man le Magni­fique lancent le grand réseau de Kırk­çeşme, dont Sinan est le maître d’œuvre : cap­tages dans la forêt de Bel­grade, dizaines de kilo­mètres de canaux, et une série de ponts-aque­ducs par­mi les­quels le Mağ­lo­va, jeté sur la val­lée d’A­li­beyköy, compte par­mi les plus beaux ouvrages hydrau­liques du XVIᵉ siècle méditerranéen.

À l’ar­ri­vée en ville, l’eau se répar­tit dans des chambres de dis­tri­bu­tion appe­lées tak­sim — le mot signi­fie « par­tage », et il a don­né son nom à la place la plus fré­quen­tée d’Is­tan­bul. De là, elle irrigue les ham­mams, les cui­sines des grandes fon­da­tions, les jar­dins, et sur­tout les cen­taines de fon­taines de rue, les çeşme, et de fon­taines de cha­ri­té, les sebil, où des employés rétri­bués par des fon­da­tions pieuses ten­daient des gobe­lets aux pas­sants. La civi­li­sa­tion otto­mane de l’eau est une civi­li­sa­tion du robi­net ouvert. Boire à la fon­taine y est un acte social et un acte pieux.

Dans ce sys­tème, la grande cuve byzan­tine n’a plus d’u­sage hydrau­lique. Elle devient de l’im­mo­bi­lier sou­ter­rain : frais, sombre, humide, donc par­fait pour le mou­li­nage de la soie, le sto­ckage, les cham­pi­gnons, la conser­va­tion. Il serait inexact de dire que les Otto­mans ont aban­don­né les citernes. Ils les ont recon­ver­ties, ce qui est très dif­fé­rent, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui les a sau­vées. Une salle qui sert ne s’ef­fondre pas : on répare sa voûte parce qu’on tra­vaille dessous.

Ils ont d’ailleurs construit leurs propres citernes, plus modestes, sous les mos­quées, les han et les mai­sons, per­pé­tuant à l’é­chelle domes­tique l’art du réser­voir sous cour. La ligne de par­tage ne passe donc pas entre une Byzance qui stocke et un Islam qui fait cou­ler. Elle passe entre une ville qui craint le siège et une ville d’empire qui, pen­dant quatre siècles, n’a plus de siège à redou­ter. La citerne monu­men­tale est fille de l’in­quié­tude ; la fon­taine, fille de la confiance. C’est une lec­ture, et il faut la don­ner pour telle : elle éclaire la chro­no­lo­gie sans épui­ser les motifs, qui furent aus­si tech­niques et économiques.

Un métier résume ce bas­cu­le­ment : le saka, le por­teur d’eau. Pen­dant des siècles, ces hommes ont for­mé à Istan­bul une cor­po­ra­tion nom­breuse et puis­sante, rem­plis­sant aux fon­taines leurs outres de cuir ou leurs jarres à dos de che­val pour livrer mai­sons, konak et casernes, avec leurs tenues codi­fiées, leurs tour­nées et leurs que­relles de ter­ri­toire. Le por­teur d’eau est l’exact contraire de la citerne : il fait cir­cu­ler ce qu’elle immo­bi­li­sait. Les gra­vures du XIXᵉ siècle le montrent par­tout, sil­houette pen­chée sous l’outre. Quand l’eau cou­rante moderne atteint les immeubles, au XXᵉ siècle, elle tue les saka comme les Otto­mans avaient endor­mi les citernes. Chaque révo­lu­tion hydrau­lique enterre la pré­cé­dente, et Istan­bul conserve toutes les strates : la cuve byzan­tine sous la fon­taine otto­mane sous le comp­teur de la com­pa­gnie des eaux.

Inven­taires : de Pierre Gilles aux archéo­logues du métro

Reste à savoir com­ment tout cela a été retrou­vé, et l’his­toire com­mence avec un per­son­nage remar­quable : Pierre Gilles, en latin Petrus Gyl­lius, natu­ra­liste et huma­niste né à Albi, envoyé en Orient au milieu du XVIᵉ siècle par Fran­çois Iᵉʳ pour ache­ter des manus­crits grecs.

Les sub­sides royaux n’ar­ri­vant pas — cer­taines tra­di­tions admi­nis­tra­tives sont immé­mo­riales —, Gilles res­ta blo­qué plu­sieurs années à Constan­ti­nople, s’en­rô­lant même un temps dans l’ar­mée otto­mane pour sub­sis­ter, et occu­pa cet exil for­cé à arpen­ter métho­di­que­ment la ville. Il mesure, il com­pare les textes anciens au ter­rain, il iden­ti­fie les col­lines, les forums, les colonnes. Ce fai­sant, il pose sans le savoir les fon­da­tions de l’ar­chéo­lo­gie stam­bou­liote. Intri­gué par des récits d’ha­bi­tants pui­sant de l’eau et pêchant du pois­son par des trous per­cés dans leurs caves, il se fait conduire dans une mai­son au-des­sus de la Basi­lique, des­cend avec un flam­beau dans une barque, et rend à la science euro­péenne une citerne dont elle avait per­du jus­qu’au sou­ve­nir. Son trai­té de topo­gra­phie constan­ti­no­po­li­taine, publié après sa mort, res­te­ra deux siècles durant le guide de tous les curieux.

Le récit de cette redé­cou­verte est trop beau pour ne pas éveiller la méfiance : les rive­rains, eux, n’a­vaient jamais oublié la citerne, et ce que Gilles « découvre » est sur­tout ce que l’é­ru­di­tion occi­den­tale igno­rait. La nuance vaut pour la plu­part des redé­cou­vertes archéo­lo­giques du bas­sin méditerranéen.

Après Gilles, la chaîne des inven­taires ne s’in­ter­rompt plus. À la fin du XIXᵉ siècle, l’in­gé­nieur Phi­lipp For­ch­hei­mer et l’his­to­rien d’art Josef Str­zy­gows­ki publient le pre­mier cata­logue sys­té­ma­tique des réser­voirs byzan­tins de la ville, rele­vés, plans et coupes à l’ap­pui — un ouvrage de 1893 encore cité aujourd’­hui, notam­ment parce qu’une part des citernes qu’il docu­mente a depuis dis­pa­ru sous le béton. Un siècle plus tard, une équipe bri­tan­nique consacre un volume entier à l’a­li­men­ta­tion en eau de Constan­ti­nople, sui­vant à pied les canaux de Thrace sur des dizaines de kilo­mètres de forêt, car­to­gra­phiant tun­nels et ponts oubliés. Des cher­cheurs turcs tiennent à jour le recen­se­ment des citernes de la pénin­sule his­to­rique, liste qui s’al­longe à mesure que la ville se creuse.

Car c’est bien le sous-sol qui com­mande le rythme des décou­vertes. Chaque grand chan­tier — le métro, le tun­nel fer­ro­viaire du Mar­ma­ray, les par­kings sou­ter­rains — exhume son lot de voûtes, de cana­li­sa­tions en terre cuite, de bas­sins oubliés. Les fouilles de Yeni­kapı, célèbres pour avoir livré le port de Théo­dose et plu­sieurs dizaines d’é­paves, ont rap­pe­lé une évi­dence : à Istan­bul, l’ar­chéo­lo­gie n’est pas seule­ment une dis­ci­pline, c’est un effet secon­daire des tra­vaux publics. Ce régime a ses ver­tus — jamais on n’a autant appris sur la ville byzan­tine — et ses vio­lences, puis­qu’il impose des fouilles d’ur­gence, sous pres­sion de calen­drier et d’argent public.

Le sous-sol comme motif

La lit­té­ra­ture turque s’est empa­rée de cette ville double bien avant les offices de tou­risme. Ahmet Ham­di Tanpı­nar, dans ses médi­ta­tions sur les cinq villes qui lui tenaient à cœur, fai­sait de la stra­ti­fi­ca­tion stam­bou­liote — Byzance sous l’Em­pire, l’Em­pire sous la Répu­blique — une affaire presque géo­lo­gique. Orhan Pamuk a construit des pages entières du Livre noir sur l’i­dée d’une ville sou­ter­raine où les puits, les caves et les gale­ries conser­ve­raient tout ce que la sur­face s’ef­force d’ou­blier : man­ne­quins, alpha­bets abo­lis, visages anciens.

Les citernes sont l’ar­ma­ture réelle de cet ima­gi­naire. Elles prouvent, mieux que n’im­porte quelle méta­phore, que la ville d’en des­sous existe maté­riel­le­ment, qu’elle a des plans, des adresses, un cadastre incom­plet, et qu’on y des­cend par un esca­lier. Rares sont les villes où la psy­cha­na­lyse urbaine dis­pose ain­si d’un ter­rain de fouilles en état de marche.

Rete­nir l’eau, encore

Il serait com­mode de ran­ger ces salles au rayon des curio­si­tés mortes. Ce serait mal lire la situa­tion présente.

Istan­bul compte, selon les manières de comp­ter, quinze à vingt mil­lions d’ha­bi­tants, et elle a tou­jours soif. Son appro­vi­sion­ne­ment repose sur des bar­rages et sur des trans­ferts d’eau à longue dis­tance — dont un depuis le bas­sin de la Melen, à plus de cent kilo­mètres à l’est, qui pro­longe, avec des tun­nels et des pompes, exac­te­ment la même logique que les lignes thraces du Vᵉ siècle. Lors des hivers secs, les taux de rem­plis­sage des réser­voirs sont des­cen­dus à des niveaux qui ont ren­du aux Stam­bou­liotes le vieux réflexe de regar­der le ciel, et la ques­tion du sto­ckage est reve­nue dans le débat public : réten­tion des eaux plu­viales, réserves de quar­tier, réduc­tion des pertes en réseau. En lan­gage d’in­gé­nieur, cela s’ap­pelle des citernes.

La ville qui a inven­té, il y a quinze siècles, l’art de gar­der l’eau sous ses mai­sons pour­rait donc avoir à le réap­prendre — non pas en réuti­li­sant les salles anciennes, dont la fonc­tion est désor­mais patri­mo­niale, mais en retrou­vant le prin­cipe qui les a fait naître : dans un cli­mat médi­ter­ra­néen, où la pluie tombe en quelques mois et l’an­née entière a soif, une ville se juge à sa capa­ci­té de retenir.

En atten­dant, elles sont là : sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers deve­nus parcs et les salles de mariage, à tenir leur obs­cu­ri­té fraîche pen­dant que la ville d’en haut s’a­gite. Il suf­fit de le savoir pour que la sur­face change de consis­tance. Istan­bul sonne creux, et ce creux fut, pen­dant des siècles, exac­te­ment ce qui la main­te­nait en vie.


Repères et incertitudes

Chro­no­lo­gie de réfé­rence. Fon­da­tion de Constan­ti­nople en 330. Aque­duc de Valens ache­vé vers 373. Citerne d’Ae­tius vers 421. Citerne de Théo­dose (Şere­fiye) dans le second quart du Vᵉ siècle. Citerne d’As­par en 459. Citerne de Saint-Mocius vers 500. Citerne Basi­lique vers 532. Siège avare et cou­pure de l’ad­duc­tion en 626 ; répa­ra­tions sous Constan­tin V au VIIIᵉ siècle. Conquête otto­mane en 1453. Réseau de Kırk­çeşme sous Soli­man, milieu du XVIᵉ siècle. Séjour de Pierre Gilles à Constan­ti­nople dans les années 1540. Cata­logue de For­ch­hei­mer et Str­zy­gows­ki en 1893. Ouver­ture au public de la Citerne Basi­lique en 1987, de Bin­bir­di­rek au début des années 2000, de Şere­fiye en 2018. Res­tau­ra­tion de la Citerne Basi­lique ache­vée en 2022.

Chiffres dis­cu­tés. Les dimen­sions et capa­ci­tés don­nées dans la lit­té­ra­ture varient sen­si­ble­ment d’une source à l’autre, selon qu’on mesure à l’in­té­rieur ou à l’ex­té­rieur des murs, et selon le niveau d’eau rete­nu pour le cal­cul du volume. Le nombre de citernes conser­vées dans la pénin­sule his­to­rique — plus de cent cin­quante — dépend entiè­re­ment de la défi­ni­tion rete­nue : faut-il comp­ter les réser­voirs domes­tiques, les sub­struc­tures voû­tées à double usage, les salles connues seule­ment par des rele­vés anciens ? Le chiffre est un ordre de gran­deur, non un inven­taire clos.

Attri­bu­tions contes­tées. L’at­tri­bu­tion de Bin­bir­di­rek au séna­teur Phi­loxe­nos, contem­po­rain de Constan­tin, repose sur une tra­di­tion tar­dive ; les cri­tères archi­tec­tu­raux orientent plu­tôt vers les Vᵉ ou VIᵉ siècles. La citerne de Şere­fiye ne pos­sède aucune ins­crip­tion de fon­da­tion : sa data­tion théo­do­sienne est une déduc­tion sty­lis­tique et struc­tu­relle, solide mais indi­recte. L’o­ri­gine des deux têtes de Méduse de la Citerne Basi­lique n’est pas éta­blie : aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude, et toutes les inter­pré­ta­tions sym­bo­liques de leur posi­tion — apo­tro­païque, anti-païenne — sont des recons­truc­tions modernes sans appui docu­men­taire antique.

Éty­mo­lo­gies incer­taines. Le nom de Fil­damı, « l’é­table des élé­phants », est attes­té, mais l’u­sage qui l’au­rait moti­vé — par­cage des ani­maux ou sto­ckage de leur four­rage — relève de tra­di­tions locales dif­fi­ciles à véri­fier dans les sources ottomanes.

Pro­po­si­tions de l’au­teur, don­nées comme telles. Trois lec­tures avan­cées ici sont inter­pré­ta­tives et n’en­gagent pas l’é­tat de la recherche. D’a­bord, l’i­dée que le déclin des citernes byzan­tines relève moins d’un aban­don tech­nique que d’une défaillance ins­ti­tu­tion­nelle et bud­gé­taire de l’en­tre­tien. Ensuite, la for­mule oppo­sant la citerne, « fille de l’in­quié­tude », à la fon­taine otto­mane, « fille de la confiance » : elle éclaire une chro­no­lo­gie mais sim­pli­fie des causes éga­le­ment tech­niques et éco­no­miques. Enfin, la sug­ges­tion que la recon­ver­sion otto­mane des citernes en ate­liers et en dépôts a consti­tué leur meilleure pro­tec­tion ; l’hy­po­thèse est plau­sible, elle n’a pas été démon­trée à l’é­chelle du corpus.

État d’ac­cès, variable. Les condi­tions de visite des citernes évo­quées changent fré­quem­ment, au gré des res­tau­ra­tions, des conces­sions pri­vées et des déci­sions muni­ci­pales. Fil­damı, en par­ti­cu­lier, n’ouvre que par intermittence. 

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Les jar­dins de thé d’Is­tan­bul, géo­gra­phie de l’heure suspendue

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Les jar­dins de thé d’Istanbul

Géo­gra­phie de l’heure suspendue

Les jar­dins de thé d’Istanbul

Géo­gra­phie de l’heure suspendue


Le verre

C’est d’a­bord un son. Une petite cuillère qui tourne dans un verre, quelque part sous les pla­tanes, et le tin­te­ment clair du métal contre la paroi mince. On l’en­tend avant de voir quoi que ce soit. Il tra­verse le feuillage, se mêle au cri des mouettes, au ron­fle­ment loin­tain d’un vapur qui accoste. À Istan­bul, ce bruit-là est la basse conti­nue de la ville, plus constant que l’ap­pel du muez­zin, plus ancien en appa­rence — et pour­tant si jeune, on y viendra.

Le verre tient dans la paume. Il n’a pas d’anse. Les Turcs l’ap­pellent ince bel­li bar­dak, le verre à la taille fine, et sa sil­houette est celle d’une tulipe : éva­sé aux lèvres, res­ser­ré au milieu, arron­di à la base. Rien dans cet objet n’est déco­ra­tif. Le col étroit garde la cha­leur en bas et laisse tié­dir le bord, si bien qu’on peut le sai­sir sans se brû­ler par le haut, du bout des doigts, pen­dant que le fond reste bouillant au creux de la main. Le cris­tal est mince pour que la cha­leur passe vite. Il est trans­pa­rent pour qu’on juge la cou­leur du thé — ce rouge sombre que les connais­seurs appellent tavşan kanı, sang de lièvre — et qu’on sache d’un regard si le dem, l’in­fu­sion, est à point. Un verre opaque serait un men­songe. Celui-ci ne cache rien, ne pro­met rien, ne fait que tenir exac­te­ment ce qu’il faut de thé pour qu’il soit bu chaud jus­qu’à la der­nière gor­gée. Après quoi on en com­mande un autre.

Des mil­lions de ces verres cir­culent chaque jour dans la ville, por­tés sur des pla­teaux sus­pen­dus à trois chaî­nettes, posés sur des tabou­rets de bois, ali­gnés sur les mar­gelles des quais. La ver­re­rie de Paşa­bah­çe, sur la rive asia­tique du Bos­phore, en souffle depuis les années 1930 — et le lieu porte bien son nom de hasard : le jar­din du pacha. L’ob­jet est si évident, si par­fai­te­ment ajus­té à sa fonc­tion, qu’on le croi­rait vieux de mille ans. Il a l’âge d’une grand-mère.

C’est la pre­mière sur­prise des jar­dins de thé d’Is­tan­bul : tout y semble immé­mo­rial, et presque rien ne l’est.

Une jeu­nesse

Il faut le dire d’emblée, parce que per­sonne ne le devine : la Tur­quie, pre­mier consom­ma­teur de thé au monde par habi­tant — huit à dix verres par jour et par per­sonne, des kilos par an —, ne buvait presque pas de thé il y a un siècle.

Istan­bul fut d’a­bord une ville de café. Les pre­mières mai­sons de café du monde otto­man ouvrent ici au XVIe siècle, dans le quar­tier de Tah­ta­kale, tenues dit-on par deux Syriens venus d’A­lep et de Damas. Le café arri­vait du Yémen par la mer Rouge, tran­si­tait par Le Caire et Alexan­drie, remon­tait vers la Corne d’Or dans les cales des navires mar­chands. Pen­dant trois siècles et demi, l’Em­pire a pen­sé, com­plo­té, médit et rêvé dans la vapeur du café. Les sul­tans l’ont inter­dit, réta­bli, taxé. Les janis­saires se sont muti­nés dans les kah­ve­hane. Le mot même de café, dans la moi­tié des langues d’Eu­rope, garde la trace de son pas­sage par Constantinople.

Puis l’Em­pire a per­du la guerre, et avec elle le Yémen, et avec le Yémen le café. Au sor­tir de la Pre­mière Guerre mon­diale, la jeune Répu­blique se retrouve sans pro­vinces caféières, sans devises pour impor­ter, avec une côte de la mer Noire dépeu­plée par l’exode et qu’il faut bien faire vivre. Des agro­nomes se penchent sur les cartes. On envoie une délé­ga­tion à Batou­mi, en Géor­gie voi­sine, où les Russes cultivent le thé depuis quelques décen­nies ; on constate que le cli­mat de Rize — pluies obs­ti­nées, brumes tièdes, pentes raides au-des­sus de la mer — res­semble trait pour trait à celui d’en face. En 1924, une loi décide qu’on plan­te­ra du thé à Rize. Un ingé­nieur agro­nome nom­mé Zih­ni Derin passe le reste de sa vie à s’obs­ti­ner sur ces col­lines, contre le scep­ti­cisme géné­ral, avec des graines rap­por­tées de Géor­gie. Les pre­mières récoltes sérieuses attendent la fin des années 1930 ; la pre­mière usine, les années 1940. Dans les années 1950, le prix du café impor­té devient inabor­dable pour les classes moyennes, et le pays bas­cule en une géné­ra­tion. Le rituel du café offert aux invi­tés cède la place à celui du thé. Les petites cuillères se mettent à tinter.

Voi­là donc un peuple qui a chan­gé de bois­son natio­nale de mémoire d’homme, et qui l’a fait avec une telle convic­tion que l’U­NES­CO, en 2022, a ins­crit la culture du çay au patri­moine imma­té­riel de l’hu­ma­ni­té — comme on grave dans le marbre une habi­tude que les arrière-grands-parents des buveurs actuels n’a­vaient pas. Les tra­di­tions les plus solides ne sont pas tou­jours les plus vieilles. Ce sont celles qui ont trou­vé leur forme juste du pre­mier coup.

Le jar­din de thé est cette forme.

Ce que c’est

Çay bah­çe­si. Jar­din de thé. L’ex­pres­sion désigne quelque chose de si simple qu’on hésite à le décrire : un ter­rain plan­té d’arbres, des tables basses, des chaises de bois ou de plas­tique tres­sé, et du thé. Pas d’al­cool, le plus sou­vent. Pas de musique, ou alors en sour­dine. Pas de carte, ou si courte — thé, café, gazoz, quelques toasts, une gaufre au fro­mage. Le luxe n’est pas dans ce qu’on sert mais dans ce qu’on ne sert pas : per­sonne ne vien­dra pres­ser le client, per­sonne ne fera com­prendre qu’il est temps de par­tir. Pour le prix d’un verre — quelques lires, la plus petite dépense pos­sible dans l’é­co­no­mie de la ville — on achète le droit de res­ter. Une heure, quatre heures, l’a­près-midi entier.

Le jar­din de thé n’est ni un café ni un res­tau­rant ni un parc. C’est un seuil entre la mai­son et la rue, un mor­ceau d’es­pace public où l’on s’ins­talle comme chez soi. Les familles y étalent leurs enfants, les étu­diants leurs poly­co­piés, les retrai­tés leurs jour­naux et leurs domi­nos. Des couples s’y disent à mi-voix ce qui ne peut se dire ni chez les parents ni au bureau. Le ser­veur cir­cule avec son pla­teau, rem­place les verres vides sans qu’on demande rien, encaisse d’un hoche­ment de tête. Le pla­tane fait le pla­fond, le Bos­phore fait le mur du fond, et le temps — c’est la seule den­rée que le jar­din pro­duise vrai­ment — le temps s’é­pais­sit dou­ce­ment, comme le thé dans la théière du haut.

Les Turcs ont un mot pour ce que l’on vient y cher­cher : keyif. On le tra­duit par plai­sir, bien-être, mais c’est plus pré­cis que cela. Le keyif est l’art de l’im­mo­bi­li­té heu­reuse, la jouis­sance calme de l’ins­tant sans autre pro­jet que lui-même. Regar­der l’eau. Suivre un car­go des yeux pen­dant dix minutes. Lais­ser la conver­sa­tion retom­ber sans gêne. Le jar­din de thé est l’ar­chi­tec­ture du keyif — une archi­tec­ture sans murs, faite d’ombre, de pente et de vue, et c’est en cela qu’il rejoint les grandes inven­tions cli­ma­tiques des villes d’O­rient : comme le patio ou la treille, il ne fabrique rien, il dis­pose. Il met un corps à l’ombre devant de l’eau, et il attend.

La col­line aux tombes

Pour com­prendre ce qu’un jar­din de thé peut faire d’une ville, il faut mon­ter à Eyüp.

On y va en bateau, de pré­fé­rence — le vapur remonte la Corne d’Or, passe sous les ponts, longe Fener et Balat aux façades écaillées, et débarque son monde au pied de la mos­quée d’Eyüp Sul­tan, l’un des lieux les plus saints de l’is­lam otto­man, bâti là où serait tom­bé un com­pa­gnon du Pro­phète lors du pre­mier siège arabe de Constan­ti­nople. Der­rière la mos­quée, la col­line. Sur la col­line, un cime­tière — des hec­tares de stèles otto­manes pen­chées par­mi les cyprès, les tur­bans de pierre des hommes, les roses sculp­tées des femmes. Et tout en haut du cime­tière, là où le sen­tier débouche des tombes, un jar­din de thé.

On peut mon­ter en télé­phé­rique. Il vaut mieux mon­ter à pied, par le che­min qui ser­pente entre les sépul­tures. La pente est douce, l’ombre est fraîche, et la mort otto­mane n’a rien de lugubre : les stèles conversent entre elles sous les arbres, incli­nées les unes vers les autres comme des vieillards sur un banc. Puis les tombes s’é­cartent, et la Corne d’Or appa­raît d’un coup, tout entière, avec ses ponts, ses col­lines cou­vertes de toits, ses mina­rets par dizaines et, au fond, la brume où la ville se dissout.

Le café qui occupe ce som­met porte un nom fran­çais : Pierre Loti. C’é­tait le nom de plume de Julien Viaud, offi­cier de marine, roman­cier, amou­reux fou de cette ville où il séjour­na à par­tir de 1876 et où il situa Aziya­dé, son pre­mier roman — l’his­toire, à peine dégui­sée, de ses propres amours clan­des­tines avec une jeune femme d’un harem. La légende veut qu’il soit venu écrire ici même, sur cette ter­rasse au-des­sus des tombes, face à l’eau. La légende arrange sans doute les choses, comme tou­jours. Mais la Tur­quie lui a ren­du au cen­tuple sa ten­dresse : quand Loti prit publi­que­ment le par­ti des Turcs pen­dant la guerre d’in­dé­pen­dance, la Grande Assem­blée natio­nale lui écri­vit sa gra­ti­tude, Istan­bul le fit citoyen d’hon­neur, et la col­line entière finit par prendre son nom. Un écri­vain fran­çais a don­né son nom à un jar­din de thé, et le jar­din de thé a don­né son nom à une col­line. On ne sait plus qui com­mé­more qui.

La ter­rasse est de pierre, les nappes à car­reaux rouges et blancs, le ser­vice immuable — thé, café turc, göz­leme. Les tou­ristes y montent pour la pho­to, les Stam­bou­liotes pour la vue, les amou­reux pour les deux. En contre­bas, la Corne d’Or fait son tra­vail d’es­tuaire : elle avale la lumière de l’a­près-midi et la rend en plaques d’argent. C’est un des rares endroits au monde où l’on boit du thé au-des­sus de quatre siècles de morts et de quinze siècles de ville, et où ni les uns ni l’autre ne pèsent. Les morts sont bien où ils sont, la ville aus­si, le buveur aus­si. La cuillère tinte. Un car­go corne quelque part vers Kasım­paşa. Rien d’autre à faire qu’être là.

Loti aurait détes­té ce qu’Is­tan­bul est deve­nue, lui qui pleu­rait déjà la dis­pa­ri­tion du vieux Stam­boul en 1890. C’est le sort des mélan­co­liques : le monde qu’ils regrettent est tou­jours celui que la géné­ra­tion d’a­vant regret­tait déjà de perdre. Le jar­din qui porte son nom conti­nue, indif­fé­rent, à ver­ser du thé sur sa nostalgie.

Sous les murs du sérail

Autre ver­sant, autre eau. Au flanc du Saray­bur­nu — la pointe du Sérail, l’é­pe­ron où la pénin­sule his­to­rique s’a­vance entre Corne d’Or et Bos­phore —, le parc de Gül­hane occupe ce qui fut les jar­dins exté­rieurs du palais de Top­kapı. Gül­hane : la mai­son des roses. Les sul­tans y firent pous­ser des tulipes, y pro­me­nèrent leur ennui, y signèrent en 1839 l’é­dit qui devait moder­ni­ser l’Em­pire. Aujourd’­hui c’est un parc public, avec des pla­tanes énormes, des pelouses, des éco­liers en rangs.

Tout au bout du parc, en ter­rasses au-des­sus de la falaise, le Setüstü. Le nom signi­fie à peu près « au-des­sus du mur de sou­tè­ne­ment », et c’est exac­te­ment cela : des gra­dins de thé sus­pen­dus face au détroit, à l’en­droit pré­cis où la Corne d’Or, le Bos­phore et la Mar­ma­ra mêlent leurs eaux. On s’as­soit, et un ser­veur apporte un samo­var entier — le sema­ver, héri­tage russe des­cen­du de la mer Noire avec les migra­tions et les guerres — qu’il pose sur la table avec deux verres et une sou­coupe de sucre. Le samo­var ron­ronne dou­ce­ment. On se sert soi-même, autant de fois qu’on veut, en dosant le dem du réser­voir du haut avec l’eau chaude du bas. Le thé fort des débuts s’al­longe à mesure que l’a­près-midi passe, comme si la bois­son elle-même se détendait.

Devant, le spec­tacle ne s’in­ter­rompt jamais. Le Bos­phore est l’une des voies mari­times les plus char­gées du monde, et depuis le Setüstü on la contemple comme d’une loge : porte-conte­neurs des­cen­dant d’O­des­sa ou de Constanța, tan­kers remon­tant vers la mer Noire, vapur blancs zig­za­guant entre les rives, voi­liers, remor­queurs, mouettes. Chaque navire met de longues minutes à tra­ver­ser le champ de vision. On le prend à Üskü­dar, on le lâche vers Kadıköy. C’est un ciné­ma dont le film dure depuis vingt-six siècles — les trières grecques, les dro­mons byzan­tins, les galères otto­manes, les cui­ras­sés russes, tout est pas­sé par ce cou­loir d’eau, sous ce même épe­ron rocheux où Byzance fut fon­dée sur un oracle.

Le buveur de thé du Setüstü est assis sur la proue de l’his­toire, et il regarde pas­ser les bateaux. Il n’en tire aucune leçon. C’est peut-être la seule façon décente d’ha­bi­ter un lieu pareil.

Rive d’A­sie

Tra­ver­ser. C’est le verbe fon­da­men­tal d’Is­tan­bul, celui que la ville conjugue à toute heure. On prend le vapur à Eminönü ou à Beşik­taş, on paie son pas­sage d’un geste, on trouve une place sur le pont arrière, et pen­dant vingt minutes on change de conti­nent. Un ven­deur passe avec son pla­teau — thé, tou­jours, même ici, sur­tout ici, le verre tulipe calé dans son porte-verre de métal contre le vent du détroit. Boire un thé brû­lant au milieu du Bos­phore, entre deux conti­nents, dans le cri des mouettes qui suivent le bateau : les grandes expé­riences méta­phy­siques tiennent par­fois dans trente centilitres.

La rive asia­tique a gar­dé ce que l’eu­ro­péenne a cédé au com­merce : des vil­lages. Kuz­gun­cuk, Çen­gelköy, Kan­dilli — d’an­ciens bourgs de pêcheurs et de ver­gers que la ville a rejoints sans tout à fait les digé­rer. À Çen­gelköy, célèbre pour ses petits concombres et ses mai­sons de bois, le jar­din de thé s’ap­pelle Çına­raltı : sous le pla­tane. Le nom dit tout. Il y a le pla­tane, plu­sieurs fois cen­te­naire, énorme, pen­ché sur l’eau comme s’il buvait. Il y a, des­sous, quelques dizaines de tables ser­rées entre la mos­quée et le quai. Et il y a le Bos­phore à tou­cher, si près que les remous des car­gos viennent cla­quer contre la pierre sous les chaises.

On y vient tôt, le matin, quand la rive d’A­sie a le soleil dans le dos et que l’Eu­rope, en face, s’al­lume. Les habi­tués lisent le jour­nal. Le thé arrive par pla­teaux entiers. Sur l’eau, les pêcheurs relèvent leurs lignes entre deux pas­sages de fer­ry. Le pla­tane a vu les caïques à rames des sul­tans, les yalıs incen­diés et recons­truits, les ponts jetés d’une rive à l’autre en amont ; il abrite désor­mais des étu­diants qui pré­parent leurs exa­mens et des séries télé­vi­sées qui viennent y tour­ner leurs scènes de retrou­vailles. Les arbres des jar­dins de thé sont les seuls témoins que la ville n’ait jamais réus­si à faire taire — alors elle s’as­soit dessous.

Plus haut sur la même rive, la col­line de Çamlı­ca fut pen­dant des siècles la pro­me­nade des Stam­bou­liotes, chan­tée par les poètes du Divan, peinte par les orien­ta­listes : on y mon­tait en caïque puis à dos d’âne pour boire, déjà, quelque chose sous les pins en regar­dant la ville d’en face. Les jar­dins de thé y per­pé­tuent l’u­sage, agran­dis, muni­ci­pa­li­sés, enva­his le dimanche par les familles. La vue a chan­gé d’é­chelle — la méga­pole roule main­te­nant jus­qu’à l’ho­ri­zon dans toutes les direc­tions —, mais le geste est intact : mon­ter, s’as­seoir, regar­der, boire. Cer­taines villes se visitent. Istan­bul se contemple, de pré­fé­rence depuis l’autre rive, un verre à la main. Elle a d’ailleurs dis­po­sé ses col­lines pour cela, comme un théâtre dis­pose ses balcons.

L’ombre des hommes

Il faut dire un mot de ce que le jar­din de thé a rem­pla­cé, ou plu­tôt com­plé­té — car à Istan­bul rien ne rem­place jamais rien, tout s’empile.

Le kah­ve­hane, la mai­son de café otto­mane, fut pen­dant des siècles un monde exclu­si­ve­ment mas­cu­lin. On y jouait, on y fumait, on y par­lait poli­tique à voix basse ; les femmes n’y entraient pas. C’é­tait un ordre si ancien qu’il sem­blait natu­rel, comme semblent tou­jours natu­rels les ordres anciens. La Répu­blique, qui vou­lait refaire la socié­té de fond en comble, s’at­ta­qua aus­si à cela — et le jar­din de thé fut, sans qu’au­cun décret ne l’or­donne, l’un des ins­tru­ments dis­crets de ce remo­de­lage. Un café est un dedans, avec ses codes, ses habi­tués, son seuil dif­fi­cile à fran­chir. Un jar­din est un dehors : on s’y ins­talle en famille sans deman­der la per­mis­sion à per­sonne. Beau­coup de jar­dins affi­chèrent long­temps l’en­seigne aile çay bah­çe­si — jar­din de thé fami­lial —, deux mots qui signi­fiaient sim­ple­ment : ici, les femmes et les enfants sont chez eux.

Il serait naïf de croire la par­ti­tion abo­lie. Dans les quar­tiers, le kah­ve­hane des hommes sur­vit, avec ses joueurs de cartes et son télé­vi­seur ; et il faut regar­der qui, dans les jar­dins, porte les pla­teaux, encaisse, décide. Mais l’es­pace du thé, lui, s’est ouvert. Sous les pla­tanes de Çen­gelköy ou sur les pelouses d’E­mir­gan, la ville entière se côtoie dans un désordre que peu de lieux publics égalent : voi­lées et che­veux au vent, vieillards et nour­ris­sons, tou­ristes éga­rés et habi­tués de qua­rante ans. Le thé coûte si peu qu’il n’ex­clut per­sonne. C’est sa force poli­tique, jamais énon­cée : le jar­din de thé est l’un des der­niers lieux d’une méga­pole de seize mil­lions d’ha­bi­tants où la pré­sence ne s’a­chète pas, ou si peu. Un banc public avec service.

On pense aux cara­van­sé­rails d’A­na­to­lie, où le voya­geur avait droit, par fon­da­tion pieuse, à trois jours de gîte gra­tuit. La civi­li­sa­tion otto­mane avait le génie de l’hos­pi­ta­li­té ins­ti­tu­tion­nelle — fon­taines de rue, soupes popu­laires des kül­liye, pierres à offrandes. Le jar­din de thé en est l’hé­ri­tier laïc et payant, mais payant d’un prix qui est presque un sym­bole, comme l’o­bole qu’on verse pour que le don n’hu­mi­lie pas.

Petite éco­no­mie de l’immobilité

Le ser­vice, main­te­nant. Car le jar­din de thé est aus­si une machine, et une machine d’une effi­ca­ci­té redou­table sous ses airs nonchalants.

En cui­sine — sou­vent un simple kiosque —, le thé infuse en conti­nu selon la méthode du çay­danlık, la théière double : en bas, l’eau qui bout ; en haut, le concen­tré sombre qui mûrit dou­ce­ment à la vapeur de l’é­tage infé­rieur. Le ser­veur com­pose chaque verre à la demande — koyu, fon­cé, pour les uns ; açık, clair, pour les autres — en cou­pant le dem d’eau bouillante. Puis il part en tour­née, dix, douze, quinze verres pleins sur le pla­teau, entre les tables, les enfants, les chats, les racines de pla­tane, et il retrouve sans une hési­ta­tion qui a com­man­dé quoi, qui n’a pas payé, qui en est à son qua­trième. Les sou­coupes vides s’empilent par­fois en colonne sur la table : c’est la comp­ta­bi­li­té du lieu, cha­cun son ardoise de porcelaine.

Autour de ce noyau gra­vitent les métiers satel­lites. Le ven­deur de simit pose sa pile de cou­ronnes au sésame sur une table et fait sa tour­née. Le cireur de chaus­sures ins­talle sa boîte de lai­ton à l’en­trée. Le mar­chand de çekir­dek — les graines de tour­ne­sol qu’on gri­gnote par poi­gnées en jon­chant le sol d’é­cales — passe entre les chaises. Le pho­to­graphe ambu­lant a dis­pa­ru, rem­pla­cé par les télé­phones, mais le diseur de bonne aven­ture résiste par endroits, avec son lapin qui tire les horo­scopes. Et les chats, bien sûr, qui ne vendent rien, tiennent salon de table en table et se paient en mor­ceaux de gaufre au fromage.

Tout cela com­pose une éco­no­mie du presque-rien d’une rési­lience éton­nante. Le jar­din de thé ne connaît ni la mode ni la crise, ou les tra­verse en pliant à peine : quand tout aug­mente, le thé reste la der­nière sor­tie pos­sible, et les jar­dins se rem­plissent au rythme même où les res­tau­rants se vident. Les muni­ci­pa­li­tés l’ont com­pris de longue date, qui pos­sèdent ou concèdent beau­coup des plus beaux empla­ce­ments — som­mets de col­lines, pointes de quais, clai­rières de parcs. Dans une ville où chaque mètre car­ré de vue sur le Bos­phore vaut des for­tunes, les plus belles vues appar­tiennent, de fait, à ceux qui peuvent payer un verre de thé. C’est une ano­ma­lie magni­fique. Per­sonne ne songe à la cor­ri­ger, et tout le monde sait obs­cu­ré­ment qu’elle tient à un fil.

Une mesure du temps

Le turc pos­sède une uni­té de durée que les hor­lo­gers ignorent : bir çay içi­mi — le temps de boire un thé. On dit d’une dis­tance qu’elle est à un thé d’i­ci, d’une attente qu’elle dure­ra un thé, comme d’autres peuples comptent en ciga­rettes ou en cha­pe­lets. La mesure est floue et tout le monde la com­prend : une dizaine de minutes, un quart d’heure, le temps que le verre passe de brû­lant à tiède, car un thé refroi­di ne se boit pas, il se remplace.

Cette uni­té dit quelque chose de pro­fond sur le pays. Le thé n’y est pas une pause dans le temps ; il est le temps lui-même, décou­pé en seg­ments ami­caux. Aucune tran­sac­tion, aucune visite, aucune attente admi­nis­tra­tive ne com­mence sans qu’un verre appa­raisse. Le tapis­sier en offre un avant de par­ler prix. Le coif­feur en offre un pen­dant la coupe. Le gara­giste en fait des­cendre deux du café voi­sin par un gamin, pla­teau balan­cé au bout du bras, pen­dant qu’on regarde ensemble le moteur. Refu­ser est pos­sible mais légè­re­ment triste, comme de refu­ser qu’on vous tienne la porte. Le verre de thé est la plus petite uni­té d’hos­pi­ta­li­té en cir­cu­la­tion, la mon­naie de la rela­tion humaine — et le jar­din de thé, dans cette éco­no­mie, fait office de banque centrale.

Il fau­drait décrire aus­si le sucre, qui a ses écoles. La plu­part laissent fondre un ou deux mor­ceaux en tour­nant lon­gue­ment — d’où le tin­te­ment per­pé­tuel, cette pluie de clo­chettes qui est le fond sonore de toute assem­blée turque. Mais vers l’est du pays, à Erzu­rum, on pra­tique le kıt­la­ma : le sucre calé entre les dents, dur, et le thé bu au tra­vers, chaque gor­gée limant peu à peu le mor­ceau. Manière d’a­vare, disent les uns, héri­tage des hivers où le sucre était rare ; manière de sage, disent les autres, car le sucre ain­si dure autant que la conver­sa­tion. Dans les jar­dins d’Is­tan­bul, ville de toutes les pro­vinces, on peut obser­ver les deux, et à la façon dont un homme sucre son thé devi­ner par­fois d’où sa famille est venue, il y a une ou deux géné­ra­tions, quand la ville a décuplé.

Emir­gan, les tulipes

Au prin­temps, il faut remon­ter le Bos­phore jus­qu’à Emir­gan. L’an­cien bois d’un favo­ri du sul­tan y est deve­nu l’un des grands parcs de la ville, val­lon­né, plan­té de pins para­sols et de cyprès, semé de trois pavillons de plai­sance otto­mans — le jaune, le rose, le blanc — res­tau­rés en salons de thé. En avril, les par­terres y explosent : c’est ici que se tient le fes­ti­val des tulipes, des cen­taines de mil­liers de bulbes en vagues rouges et jaunes sous les arbres.

La tulipe rentre alors chez elle, en quelque sorte. La fleur est d’A­sie cen­trale et d’A­na­to­lie ; les Otto­mans l’ont éle­vée au rang d’ob­ses­sion bien avant que la Hol­lande ne s’en rende malade, et le XVIIIe siècle stam­bou­liote garde dans les livres le nom d’Ère des tulipes — paren­thèse de fêtes, de poèmes et de jar­dins entre deux guerres, quand la cour fai­sait pro­me­ner des tor­tues por­tant des bou­gies sur le dos entre les mas­sifs, le soir, pour éclai­rer les corolles par en des­sous. L’é­poque finit mal, comme finissent les paren­thèses. Mais la fleur est res­tée dans le verre : la sil­houette de l’ince bel­li est la sienne, si bien que chaque buveur de thé du pays tient une tulipe de cris­tal entre le pouce et l’in­dex, plu­sieurs fois par jour, sans y penser.

Les familles s’ins­tallent sur les pelouses d’E­mir­gan avec le samo­var — beau­coup apportent le leur, et le parc tolère ce pique-nique du thé comme une cou­tume au-des­sus des règle­ments. La fumée des braises monte droit entre les pins. En contre­bas, le Bos­phore char­rie ses car­gos entre deux for­te­resses. On est assis dans un tableau que les peintres de la cour auraient recon­nu trait pour trait, à ceci près que la bois­son a chan­gé et que plus per­sonne ne s’en souvient.

Les îles

Il existe une variante insu­laire du jar­din de thé, et elle vaut la tra­ver­sée. Au large de la rive d’A­sie, dans la Mar­ma­ra, les îles aux Princes alignent leurs neuf som­mets boi­sés — lieux d’exil des princes byzan­tins tom­bés en dis­grâce, puis vil­lé­gia­ture des mino­ri­tés de la ville, grecques, armé­niennes, juives, dont les grandes mai­sons de bois à den­telles dorment encore sous les pins. Long­temps, aucune voi­ture n’y fut admise ; les calèches ont cédé la place voi­là peu à de petites navettes élec­triques, et l’île prin­ci­pale, Büyü­ka­da, garde ce silence par­ti­cu­lier des lieux où le moteur n’a jamais fait loi.

Le vapur des îles est déjà, en soi, un jar­din de thé flot­tant. Une heure et demie de tra­ver­sée depuis la ville, escale après escale, et le ven­deur du bord fait des rota­tions conti­nues, le pla­teau char­gé, hur­lant çay par-des­sus le vent. Les habi­tués prennent le thé avec un simit, jettent le sésame aux mouettes qui suivent le bateau en for­ma­tion ser­rée, attra­pant les mor­ceaux en plein vol avec une pré­ci­sion de gar­dien de but. Arri­vé à Büyü­ka­da, on grimpe — tout y grimpe — vers les pinèdes du haut de l’île, et là, dans des clai­rières amé­na­gées de trois fois rien, des jar­dins servent le thé aux mar­cheurs, face à la mer vide, dos à la ville qu’on devine à peine dans la brume, très loin, comme un mal­en­ten­du dissipé.

C’est le même verre, le même thé, le même tin­te­ment qu’à Eminönü. Mais la fonc­tion s’est inver­sée. En ville, le jar­din de thé est un poste d’ob­ser­va­tion : on s’y assoit pour regar­der Istan­bul vivre. Sur les îles, c’est un poste d’ou­bli : on s’y assoit pour véri­fier que la ville peut dis­pa­raître, qu’il suf­fit d’une heure de mer et d’un rideau de pins. Les Byzan­tins exi­laient ici leurs princes aveu­glés ; les Stam­bou­liotes s’y exilent eux-mêmes, une jour­née, volon­tai­re­ment, et rentrent gué­ris par le der­nier bateau. Le thé des îles a un léger goût de sel et de résine. C’est peut-être une illu­sion. Les meilleures choses des îles le sont.

Moda, la relève

On pour­rait croire l’ins­ti­tu­tion mena­cée par son contraire. Depuis une quin­zaine d’an­nées, Istan­bul s’est cou­verte de cafés de troi­sième vague — comp­toirs de bois clair, machines ita­liennes, baris­tas tatoués, flat white à des prix qui feraient s’é­tran­gler un habi­tué de Çen­gelköy. Kadıköy, sur la rive d’A­sie, en est l’é­pi­centre : le vieux quar­tier grec et armé­nien deve­nu le Brook­lyn local, avec ses fresques murales, ses dis­quaires, ses librai­ries de traductions.

Or il suf­fit de des­cendre de Kadıköy vers Moda, jus­qu’à la pointe où le quar­tier s’a­vance dans la Mar­ma­ra, pour voir la véri­té : le jar­din de thé n’a pas cédé un mètre. Sur les pelouses en pente au-des­sus de la mer, la jeu­nesse qui siro­tait un espres­so à quatre coins de rue de là s’as­soit par grappes dans l’herbe, et ce qui cir­cule entre les groupes, por­té par des ser­veurs qui arpentent le parc entier, c’est le même verre tulipe que par­tout, le même thé rouge sombre, les mêmes sou­coupes empi­lées en guise d’ad­di­tion. Le café de spé­cia­li­té a conquis les inté­rieurs ; le dehors reste au çay. Il y a une rai­son simple à cela : on ne s’at­tarde pas trois heures sur un espres­so, et le cor­ta­do sup­porte mal le pla­teau balan­cé à bout de bras entre les corps allon­gés. Le thé, lui, est fait pour durer, pour cir­cu­ler, pour être recom­man­dé dix fois. La bois­son avait trou­vé son espace ; l’es­pace défend sa boisson.

Les étu­diants de Moda regardent la Mar­ma­ra comme leurs arrière-grands-parents regar­daient la Corne d’Or — en lui tour­nant à moi­tié le dos, occu­pés d’eux-mêmes, la mer en fond sonore. Les îles aux Princes flottent au large dans la brume de cha­leur. Quel­qu’un a appor­té une gui­tare. Les chats patrouillent. À la nuit tom­bée, des cen­taines de points orange s’al­lument dans l’herbe : les verres, encore, relayés de main en main. Aucun règle­ment n’a déci­dé cela, aucune tra­di­tion ne l’im­pose. Chaque géné­ra­tion réin­vente le jar­din de thé en croyant sim­ple­ment s’as­seoir dehors avec les siens, et c’est ain­si que les ins­ti­tu­tions sur­vivent : non parce qu’on les pro­tège, mais parce qu’on les refait sans le savoir.

Car­net

Choses vues, en vrac, au fond des soucoupes.

À Üskü­dar, face à la tour de Léandre, un jar­din muni­ci­pal sert le thé jus­qu’à minuit pas­sé pen­dant le rama­dan. Les familles arrivent après la rup­ture du jeûne, par tri­bus entières, avec les pous­settes et les grands-mères. À une heure du matin, des enfants de cinq ans courent encore entre les tables et per­sonne ne trouve rien à y redire. La ville entière a chan­gé de fuseau horaire pour un mois, et les jar­dins ont sui­vi, sans une annonce, sans un panneau.

Un ser­veur de Gül­hane, inter­ro­gé sur le nombre de verres qu’il porte par jour : il ne sait pas, il n’a jamais comp­té. Il montre l’in­té­rieur de son avant-bras droit, plus épais que le gauche. Voi­là le compte.

Sur les quais de Karaköy, un pêcheur a posé son verre de thé sur la ram­barde, contre le mou­li­net. Entre deux touches, il le vide à petites gor­gées en sur­veillant le fil. Un gamin du café d’à côté vient le lui rem­pla­cer sans un mot, emporte le vide, laisse le plein. Cela dure depuis le matin, réglé comme une marée.

Au mar­ché aux livres de Beyazıt, sous les gly­cines, les bou­qui­nistes se font por­ter le thé de la cour voi­sine. Les verres attendent sur les piles de livres otto­mans que per­sonne n’ouvre plus, lais­sant sur les cou­ver­tures des cernes bruns et par­fai­te­ment ronds, comme des cachets de cire.

Une dame très âgée, seule au Çına­raltı, un matin de semaine. Deux verres sur sa table, un devant elle, un en face, devant la chaise vide. Le ser­veur rem­place les deux quand ils refroi­dissent. On ne demande pas.

Graf­fi­ti au feutre sur une table de Moda, en anglais approxi­ma­tif : time is not money here. En des­sous, une autre main a cor­ri­gé, en turc : le temps n’est rien du tout ici. C’est plus juste, et plus dif­fi­cile à traduire.

L’hi­ver

On croit le jar­din de thé sai­son­nier. C’est mal le connaître.

Vers novembre, quand le lodos — le vent du sud, tiède et fou, qui donne la migraine et démonte la mer — cède au poy­raz du nord-est, les jar­dins opèrent leur mue. Les chaises se res­serrent sous les auvents. Des bâches des­cendent entre les arbres, des bra­se­ros s’al­lument, et le thé conti­nue, fumant deux fois — de sa propre vapeur et de l’ha­leine des buveurs. Les irré­duc­tibles res­tent dehors, col rele­vé, les mains en étau autour du verre qui devient alors ce qu’il a tou­jours été aus­si : un petit poêle por­ta­tif, un radia­teur indi­vi­duel de trente cen­ti­litres. La neige, cer­tains hivers, tient quelques jours sur Istan­bul. Les pho­to­graphes courent aux jar­dins de thé : un pla­tane blanc, des toits blancs dégrin­go­lant vers l’eau grise, et au pre­mier plan, sur la table, le verre rouge sombre, seule cou­leur chaude du monde. Le cli­ché est inévi­table et per­sonne ne s’en lasse.

L’hi­ver révèle la vraie nature du lieu : le jar­din de thé n’a jamais été une affaire de beau temps. C’est une affaire de posi­tion — être dehors, ensemble, face à quelque chose de plus grand que soi. Le confort y est acces­soire. On retrouve là une vieille science des villes d’O­rient, celle qui pla­çait les iwans face au nord et les kiosques au-des­sus de l’eau : l’art d’ins­tal­ler le corps humain à l’ar­ti­cu­la­tion exacte du bâti et du ciel. Le jar­din de thé stam­bou­liote est le der­nier des­cen­dant popu­laire de cette lignée — le kiosque du sul­tan démo­cra­ti­sé, mul­ti­plié par mille, à quelques lires le fauteuil.

Rize, l’ar­rière-pays

Une der­nière tra­ver­sée, men­tale celle-là. Chaque verre bu sous les pla­tanes vient de quelque part, et ce quelque part a un nom : Rize, à mille kilo­mètres à l’est, sur la mer Noire.

Il pleut à Rize plus que par­tout ailleurs en Tur­quie. Les nuages venus de la mer butent sur les monts Pon­tiques et se vident sur qua­rante kilo­mètres de pentes ; c’est ce mur d’eau que les agro­nomes des années 1920 ont su lire comme une pro­messe. Aujourd’­hui, les col­lines y sont pei­gnées de théiers jus­qu’à mi-hau­teur, un mou­ton­ne­ment vert vif que trouent les toits de tôle des hameaux. La cueillette s’y fait encore lar­ge­ment à la main — aux ciseaux, plus exac­te­ment, une cisaille à réser­voir de toile que manient sur­tout des femmes, san­glées dans la pente, la hotte au dos. Trois récoltes par an, de mai à octobre. Les feuilles des­cendent aux usines de la côte, flé­tris­sage, rou­lage, oxy­da­tion, séchage, et le thé noir remonte vers l’ouest par camions entiers, vers les théières doubles de seize mil­lions de Stambouliotes.

Il y a une jus­tice dis­crète dans cette géo­gra­phie. La région la plus plu­vieuse du pays four­nit de quoi peu­pler ses après-midi les plus enso­leillés ; les brumes de la mer Noire financent le far­niente du Bos­phore. Et il y a, dans l’his­toire de ce thé, une leçon que les jar­dins d’Is­tan­bul mur­murent à qui veut l’en­tendre : les tra­di­tions ne des­cendent pas tou­jours du fond des âges. Par­fois elles naissent d’une défaite, d’une pénu­rie, d’un rap­port d’a­gro­nome — et il suf­fit d’un demi-siècle pour qu’elles semblent éter­nelles, parce qu’elles ont trou­vé les gestes justes, le verre juste, l’ombre juste. L’au­then­ti­ci­té n’est pas une affaire de durée. C’est une affaire d’ajustement.

Le soir

Reve­nir au Setüstü, ou à n’im­porte quel bord d’eau, pour l’heure où tout se paie.

Le soir, à Istan­bul, vient de l’est et s’ins­talle à l’ouest. La rive d’A­sie s’é­teint dou­ce­ment dans son propre contre-jour tan­dis que l’Eu­rope, en face, prend feu : les vitres de Beyoğ­lu ren­voient le cou­chant, les mos­quées de la vieille ville se découpent en noir sur l’o­range, et les mina­rets s’al­lument un à un. Les mouettes remontent vers les dômes. Les vapur croisent leurs sillages, bon­dés, phares avant trem­blant sur l’eau qui fonce.

Dans le jar­din, per­sonne ne part. C’est l’heure pleine, au contraire — les tables se rem­plissent de ceux qui sortent du tra­vail, les ser­veurs pressent le pas, les pla­teaux volent. Le tin­te­ment des cuillères redouble, l’ap­pel du muez­zin passe par-des­sus, se répond d’une rive à l’autre avec ce léger déca­lage qui fait chan­ter la ville en canon. Puis les voix retombent, les conver­sa­tions reprennent, plus basses. Le thé fonce dans les verres à mesure que le ciel fonce sur la ville.

Il fau­dra bien se lever, rendre la chaise, redes­cendre vers les quais. Mais pas tout de suite. Le ser­veur passe, inter­roge d’un sour­cil. On dit oui, un der­nier — et ce mot, à Istan­bul, n’en­gage à rien. Le verre arrive, brû­lant, cou­leur de sang de lièvre, avec ses deux sucres sur la sou­coupe. Sur le Bos­phore, un car­go énorme et lent glisse vers la mer Noire, tous feux allu­més, char­gé d’on ne sait quoi pour on ne sait où.

On le suit des yeux. On tourne la cuillère. Quelque part sous les pla­tanes, dans le noir qui vient, une autre cuillère répond.

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Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon

Palais des lions de mer. Constan­ti­nople au ras de l’eau

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Constan­ti­nople au ras de l’eau — his­toire d’une façade qui refuse de mourir

I. Trois fenêtres sur la Marmara

Il faut d’a­bord accep­ter de ne rien voir. C’est la condi­tion d’en­trée, le droit de pas­sage. Celui qui longe la rive sud de la vieille Istan­bul, sur cette ave­nue Ken­ne­dy où les voi­tures filent comme si la mer de Mar­ma­ra n’exis­tait pas, celui-là passe devant le Bou­co­léon sans le savoir. Un pan de muraille, trois grandes baies enca­drées de marbre blanc, un appa­reil de briques rousses man­gé par les figuiers sau­vages, et der­rière, le gron­de­ment régu­lier du train de ban­lieue. Rien n’in­dique qu’i­ci s’é­le­vait, pen­dant sept siècles, la rési­dence mari­time des empe­reurs de Byzance. Rien, sinon ces trois fenêtres qui regardent la mer avec l’obs­ti­na­tion des aveugles.

Je me sou­viens de ma pre­mière ren­contre avec cette ruine. Je des­cen­dais de Sul­ta­nah­met vers la mer, un peu au hasard, par ces ruelles de Kadır­ga où le linge sèche entre les bal­cons et où les enfants jouent au foot­ball contre des murs byzan­tins sans le savoir — ou en le sachant très bien, ce qui revient au même. J’a­vais dans ma poche un plan de la ville ancienne, un de ces plans recons­ti­tués où Constan­ti­nople appa­raît comme elle n’a jamais tout à fait été, avec ses forums, ses por­tiques, son Hip­po­drome intact. Et sou­dain, au détour de la voie fer­rée, le mur. Haut, mas­sif, per­cé de ces baies monu­men­tales dont les lin­teaux de marbre sem­blaient avoir été posés la veille. Une porte murée. Des cor­beaux de pierre en saillie, ves­tiges d’un bal­con dis­pa­ru. Et au pied du mur, là où cla­po­tait autre­fois un port impé­rial, l’as­phalte, les glis­sières de sécu­ri­té, un arrêt de bus.

C’est cela, le Bou­co­léon : le plus ancien palais d’Is­tan­bul, plus vieux que Top­kapı de mille ans, et le plus invi­sible. Les guides l’ex­pé­dient en trois lignes quand ils le men­tionnent. Les tou­ristes pho­to­gra­phient Sainte-Sophie à huit cents mètres de là et ne des­cen­dront jamais jus­qu’à lui. Il a fal­lu attendre ces toutes der­nières années pour que la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul entre­prenne de le tirer de son som­meil, d’en faire un musée à ciel ouvert, de rendre aux Stam­bou­liotes ce frag­ment de leur ville dont ils avaient oublié jus­qu’au nom.

Ce nom, pour­tant. Bou­ko­leôn. Il roule dans la bouche comme un galet. Il fau­dra y reve­nir, car tout com­mence par lui — par un tau­reau et par un lion.

II. Le tau­reau et le lion

Les Byzan­tins aimaient que leurs lieux racontent des his­toires, et quand les lieux n’en racon­taient pas, ils leur en inven­taient. Le Bou­co­léon tire son nom, dit la tra­di­tion, d’un groupe sculp­té qui ornait le petit port amé­na­gé au pied du palais : un lion ter­ras­sant un tau­reau. Bous, le bœuf ; leôn, le lion. Le com­bat éter­nel de la force sou­ve­raine et de la puis­sance domes­ti­quée, plan­té là, face à la mer, comme une enseigne. Les navires qui appro­chaient de la capi­tale par la Pro­pon­tide voyaient d’a­bord cela : un fauve de pierre dévo­rant sa proie, et der­rière lui, éta­gée sur les murailles mari­times, la façade du palais impérial.

L’é­ty­mo­lo­gie est peut-être fausse, comme le sont la plu­part des belles éty­mo­lo­gies. Cer­tains éru­dits penchent pour une défor­ma­tion de Bou­ko­los, le bou­vier, d’autres pour un nom propre oublié. Peu importe. La légende a gagné, comme tou­jours à Constan­ti­nople, ville où la légende gagne sys­té­ma­ti­que­ment contre l’ar­chive, et c’est jus­tice : une ville qui a inven­té le récit de sa propre fon­da­tion par un Byzas mythique pou­vait bien inven­ter le nom de ses palais.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les lions eux-mêmes. Car on les a retrou­vés — du moins cer­tains d’entre eux. Des lions de marbre, mas­sifs, la cri­nière sty­li­sée, la gueule entrou­verte, qui gar­daient l’es­ca­lier monu­men­tal des­cen­dant du palais vers le débar­ca­dère impé­rial. Ils dorment aujourd’­hui au Musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul, à quelques cen­taines de mètres de leur poste de garde mil­lé­naire, dans cette belle bâtisse otto­mane où l’on conserve aus­si le sar­co­phage dit d’A­lexandre et les stèles funé­raires de Sidon. Je suis allé les voir, un après-midi de cani­cule où le musée était presque vide. Ils ont cette expres­sion par­ti­cu­lière des fauves byzan­tins, ni tout à fait antique ni tout à fait médié­vale, une féro­ci­té orne­men­tale, appri­voi­sée par des siècles de céré­mo­nies. On ima­gine les ambas­sa­deurs perses, arabes, bul­gares, russes, débar­quant au pied de ces bêtes, levant les yeux vers la façade, et com­pre­nant d’un coup, avant même d’a­voir vu l’empereur, ce que Byzance vou­lait leur dire : ici, même les lions sont à notre service.

Le port lui-même a dis­pa­ru. Com­blé, asphal­té, ren­du à la terre. Il occu­pait cette bande étroite entre la muraille mari­time et la mer, un bas­sin modeste — ce n’é­tait pas un port de com­merce, mais un embar­ca­dère de pres­tige, réser­vé aux galères impé­riales, aux dro­mons de parade, aux barques dorées qui menaient le basi­leus vers les monas­tères du Bos­phore ou les palais d’A­sie. Quand on se tient aujourd’­hui sur le trot­toir de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, on a les pieds, très exac­te­ment, sur l’eau morte du port du Boucoléon.

III. La mai­son d’Hormisdas

Avant d’être le palais des lions, le lieu fut la mai­son d’un exi­lé. L’his­toire du Bou­co­léon com­mence par un prince perse en fuite — et cela aus­si est une manière de pro­gramme, dans cette ville qui fut tou­jours le refuge et la pri­son des princes déchus de trois continents.

Hor­mis­das — Hor­mizd, pour lui rendre son nom sas­sa­nide — était un fils de roi. Frère cadet ou parent proche de Sha­pur II selon les sources, il fut empri­son­né lors d’une que­relle suc­ces­so­rale dont l’O­rient avait le secret, s’é­va­da de sa for­te­resse grâce à une lime dis­si­mu­lée dans un pois­son par son épouse (la légende, encore, tou­jours, mais lais­sons-la faire son tra­vail), et vint cher­cher asile auprès de Constan­tin, dans la Rome nou­velle qui sor­tait à peine de terre. On lui don­na un quar­tier, sur la pente qui des­cend de l’Hip­po­drome vers la Pro­pon­tide, un quar­tier qui prit son nom et le gar­da long­temps : ta Hor­mis­dou, les terres d’Hor­mis­das. Le prince perse ser­vit dans la cava­le­rie romaine, par­ti­ci­pa à l’ex­pé­di­tion de Julien contre son propre pays natal, et dis­pa­raît de l’his­toire sans qu’on sache où il est enter­ré. Mais son nom res­ta accro­ché à la col­line, comme ces odeurs qui per­sistent dans une mai­son long­temps après le départ des habitants.

C’est là, sur les terres du Perse, que s’é­lève au début du Ve siècle la pre­mière rési­dence impé­riale mari­time. On l’at­tri­bue tra­di­tion­nel­le­ment à Théo­dose II, cet empe­reur bâtis­seur de murailles qui régna qua­rante-deux ans sans presque jamais faire la guerre lui-même, et qui lais­sa à sa ville les rem­parts ter­restres les plus for­mi­dables du monde antique. Le palais du rivage était le pen­dant mari­time de cette œuvre défen­sive : une rési­dence posée sur la muraille de mer, l’ha­bi­tant même de la for­ti­fi­ca­tion, comme si l’empereur avait vou­lu dor­mir à l’in­té­rieur de son bouclier.

Puis vient Jus­ti­nien — et avec lui, tout change d’é­chelle. Avant de mon­ter sur le trône, le neveu de Jus­tin rési­dait pré­ci­sé­ment là, dans la mai­son d’Hor­mis­das, avec Théo­do­ra. C’est de cette mai­son que le couple le plus impro­bable de l’his­toire romaine — le pay­san de Macé­doine et l’an­cienne actrice de l’Hip­po­drome — guet­tait le pou­voir. Deve­nu empe­reur, Jus­ti­nien ne l’ou­blia pas : il agran­dit la rési­dence, l’in­cor­po­ra au Grand Palais, et fit bâtir juste à côté cette église des Saints-Serge-et-Bac­chus que les Turcs appellent aujourd’­hui Küçük Aya­so­fya, la petite Sainte-Sophie, cou­pole d’es­sai avant la grande, bijou octo­go­nal qui sur­vit intact à trois cents mètres de la ruine du palais. Un bloc de marbre por­tant le mono­gramme de Jus­ti­nien se voyait encore, il y a peu, rem­ployé près de l’en­trée prin­ci­pale du Bou­co­léon — les res­tau­ra­teurs ont pré­vu de le remettre à sa place d’o­ri­gine. Seize siècles plus tard, l’empereur signe encore son mur.

IV. Théo­phile, ou la façade

Le Bou­co­léon que l’on voit aujourd’­hui — ce qu’il en reste — n’est pour­tant ni de Théo­dose ni de Jus­ti­nien. Il est, pour l’es­sen­tiel, l’œuvre d’un empe­reur du IXe siècle que l’his­toire a ran­gé par­mi les ico­no­clastes et que l’ar­chi­tec­ture devrait ran­ger par­mi les grands esthètes : Théo­phile, qui régna de 829 à 842.

Théo­phile est un per­son­nage de roman. Der­nier empe­reur ico­no­claste, per­sé­cu­teur des images et amou­reux fou des formes, il mena contre le calife de Bag­dad des guerres désas­treuses tout en copiant avec pas­sion l’ar­chi­tec­ture de ses enne­mis. Ses ambas­sa­deurs reve­naient de la cour abbas­side éblouis, et l’empereur, au lieu d’en conce­voir du dépit, en conce­vait des palais. Il fit bâtir sur la rive asia­tique du Bos­phore une rési­dence à la manière arabe, le palais de Bryas, dont les chro­ni­queurs disent qu’elle repro­dui­sait les demeures de Bag­dad jusque dans leurs jar­dins. Voi­là qui devrait faire médi­ter ceux qui ima­ginent les civi­li­sa­tions comme des blocs étanches : au IXe siècle, l’empereur très chré­tien de Constan­ti­nople fai­sait construire des palais abbas­sides pour son plai­sir per­son­nel, pen­dant que ses théo­lo­giens ana­thé­mi­saient l’is­lam. La fron­tière pas­sait par les champs de bataille d’A­na­to­lie ; elle ne pas­sait pas par les jardins.

Au Bou­co­léon, Théo­phile fit édi­fier la grande façade mari­time, posée direc­te­ment sur la muraille de mer qu’on avait épais­sie quelques décen­nies plus tôt. C’est ce mur, pré­ci­sé­ment, qui nous est par­ve­nu : les trois baies monu­men­tales aux enca­dre­ments de marbre, le bal­con dont il ne reste que les consoles, la log­gia d’où l’empereur regar­dait la Pro­pon­tide. Il faut ima­gi­ner cette façade dans son état d’o­ri­gine : les marbres poly­chromes, les colon­nettes, les cha­pi­teaux, la mer bat­tant le pied de la muraille — car la mer, alors, venait jus­qu’au mur, et les fenêtres du palais s’ou­vraient direc­te­ment sur l’eau, comme celles d’un palais véni­tien avant Venise. Le bal­con impé­rial sur­plom­bait le port aux lions. Par les soirs d’é­té, le basi­leus pou­vait s’y tenir et voir pas­ser les navires du monde entier, qui ralen­tis­saient à hau­teur du palais, non par obli­ga­tion mais par stupeur.

Entre le IXe et le XIe siècle, le Bou­co­léon devient le cœur habi­té du Grand Palais. Il faut se repré­sen­ter ce que fut le Grand Palais de Constan­ti­nople : non pas un bâti­ment, mais une ville dans la ville, une acro­pole de pavillons, d’é­glises, de casernes, de ter­rasses, de cis­ternes et de jar­dins déva­lant en gra­dins de l’Hip­po­drome à la mer, sur des hec­tares. Les empe­reurs, au fil des siècles, s’y dépla­çaient comme des loca­taires per­pé­tuels, aban­don­nant une aile pour une autre, lais­sant des quar­tiers entiers à la ruine pen­dant qu’ils en édi­fiaient de nou­veaux. Au temps de la dynas­tie macé­do­nienne, c’est au Bou­co­léon qu’ils vivent — dans la par­tie la plus méri­dio­nale, la plus mari­time du com­plexe, là où l’air est le meilleur et la vue la plus vaste. Le reste du Grand Palais devient peu à peu un décor de céré­mo­nie, un théâtre qu’on ouvre pour les grandes occa­sions. Le Bou­co­léon, lui, est la maison.

V. La chambre des reliques

Une mai­son, mais une mai­son sacrée. Car le Bou­co­léon abri­tait, outre les empe­reurs, ce que Byzance pos­sé­dait de plus pré­cieux : les insignes impé­riaux et les grandes reliques de la chrétienté.

Tout près de la façade mari­time s’é­le­vait l’é­glise de la Vierge du Phare — Théo­to­kos tou Pha­rou — ain­si nom­mée parce qu’elle voi­si­nait avec le fanal qui gui­dait les navires vers le port impé­rial. La tour du Phare existe encore, muti­lée, acco­lée à la ruine ; les res­tau­ra­teurs tra­vaillent aujourd’­hui à conso­li­der ses façades. L’é­glise, elle, a dis­pa­ru corps et biens, et c’est une des grandes dis­pa­ri­tions de l’his­toire de l’art, car cette cha­pelle pala­tine de dimen­sions modestes fut, pen­dant trois siècles, le plus grand reli­quaire du monde. On y véné­rait la Cou­ronne d’é­pines, des frag­ments de la Vraie Croix, la Sainte Lance, le Man­dy­lion d’É­desse — cette image du Christ « non faite de main d’homme » que l’empereur Romain Léca­pène avait fait trans­fé­rer d’É­desse en 944, au terme d’une expé­di­tion mili­taire dont la relique était l’u­nique objec­tif. Une armée entière pour un mor­ceau de tis­su : voi­là Byzance.

L’ac­cès à la cha­pelle était stric­te­ment contrô­lé — on n’en­trait pas chez l’empereur comme dans une église de quar­tier — et pour­tant les sources laissent devi­ner que des pèle­rins, des pri­vi­lé­giés, des ambas­sa­deurs obte­naient par­fois la faveur d’une visite. Les récits des voya­geurs russes, des clercs latins, des émis­saires arabes qui purent appro­cher les reliques du Phare ont tous le même ton : celui de l’homme qui a vu le centre du monde et qui ne sait pas com­ment le dire. Robert de Cla­ri, le petit che­va­lier picard qui par­ti­ci­pa au sac de 1204, énu­mère les mer­veilles de la cha­pelle avec une stu­pé­fac­tion de pay­san à la foire, et son inven­taire émer­veillé est deve­nu l’un des docu­ments majeurs sur ce tré­sor — dres­sé, iro­nie cruelle, au moment même où on le dispersait.

Car tout cela fini­ra à Paris, à Venise, dans les tré­sors d’é­glise de la France et de l’I­ta­lie. La Cou­ronne d’é­pines, ven­due par l’empereur latin Bau­douin II à saint Louis, arri­ve­ra en 1239 en France, où on lui bâti­ra le plus somp­tueux des écrins : la Sainte-Cha­pelle. La Sainte-Cha­pelle de Paris est, très exac­te­ment, la fille de la cha­pelle du Bou­co­léon — sa réplique fonc­tion­nelle, son héri­tière, presque son remords. Quand vous faites la queue sur l’île de la Cité pour admi­rer les ver­rières, son­gez que vous visi­tez le fan­tôme pari­sien d’une église d’Is­tan­bul dont il ne reste pas une pierre.

VI. La nuit de décembre 969

Mais le Bou­co­léon n’est pas seule­ment un palais de céré­mo­nies et de reliques. C’est aus­si une scène de crime — l’une des plus célèbres du mil­lé­naire byzan­tin. Et il faut racon­ter cette nuit-là, parce qu’elle dit tout du lieu : sa splen­deur, sa para­noïa, et cette façon qu’a­vait Byzance de mêler le sublime et l’ab­ject dans les mêmes chambres.

Nicé­phore II Pho­cas était le plus grand sol­dat de son temps. Vain­queur des Arabes en Crète, en Cili­cie, en Syrie, recon­qué­rant d’An­tioche, il avait ren­du à l’Em­pire des pro­vinces per­dues depuis trois siècles. Les chro­ni­queurs arabes eux-mêmes l’ap­pe­laient avec effroi « la mort pâle des Sar­ra­sins ». Deve­nu empe­reur en 963, il avait épou­sé Théo­pha­no, la veuve — jeune, belle et redou­tée — de son pré­dé­ces­seur. Mais Nicé­phore était un moine sous l’ar­mure : ascète, dor­mant sur une peau de pan­thère à même le sol, por­tant le cilice, rêvant de finir ses jours au Mont Athos dont il avait finan­cé la grande Laure. L’im­pé­ra­trice s’en­nuya. L’his­toire est vieille comme les palais.

Nicé­phore se savait haï — par le peuple qu’é­cra­saient ses impôts de guerre, par le cler­gé dont il vou­lait limi­ter les biens, par l’a­ris­to­cra­tie qu’il bru­ta­li­sait. En 969, pré­ci­sé­ment, il fit entou­rer le Bou­co­léon d’une nou­velle enceinte for­ti­fiée, trans­for­mant le palais du rivage en cita­delle per­son­nelle. On raconte qu’un soir, une main ano­nyme lui fit pas­ser un billet : « Sire, tu as beau bâtir des murs hauts comme le ciel ; si le mal est dedans, la ville est pre­nable. » Le mal était dedans. Il s’ap­pe­lait Jean Tzi­mis­kès, neveu de l’empereur, brillant géné­ral dis­gra­cié, et il était l’a­mant de Théophano.

La nuit du 10 au 11 décembre 969, par une tem­pête de neige, une barque s’ap­pro­cha de la muraille mari­time du Bou­co­léon. À son bord, Tzi­mis­kès et une poi­gnée de conju­rés. Des com­plices — les ser­vantes de l’im­pé­ra­trice, dit-on — des­cen­dirent une cor­beille le long du mur, et l’on his­sa les assas­sins un par un dans le gyné­cée. Théo­pha­no avait lais­sé ouverte la porte de la chambre impé­riale. Nicé­phore dor­mait sur le sol, sur sa peau de bête, comme à son habi­tude. Les conju­rés, ne le trou­vant pas dans le lit, crurent un ins­tant au piège et faillirent fuir. Puis on le décou­vrit, endor­mi dans son coin d’as­cète. Ce qui sui­vit fut long et hideux : réveillé à coups d’é­pée, le visage ouvert, traî­né aux pieds de Tzi­mis­kès qui l’in­sul­ta, lui arra­cha la barbe et lui bri­sa les dents avant de l’a­che­ver. La tête de l’empereur fut mon­trée à une fenêtre pour décou­ra­ger la garde ; son corps atten­dit tout un jour dans la neige avant qu’on l’en­ter­rât à la sau­vette aux Saints-Apôtres.

Sur son sar­co­phage, un poète gra­va plus tard une épi­taphe deve­nue pro­ver­biale : il avait tout vain­cu, sauf une femme. Théo­pha­no, du reste, fut la grande per­dante de sa propre conspi­ra­tion : Tzi­mis­kès, pour se faire cou­ron­ner, dut apai­ser le patriarche, qui exi­gea le châ­ti­ment des cou­pables — et l’a­mant exi­la l’a­mante. La corde qui avait his­sé les assas­sins le long du mur du Bou­co­léon avait his­sé, en somme, l’ordre nou­veau tout entier, moins celle qui l’a­vait nouée.

Quand on longe aujourd’­hui la façade du palais, on cherche mal­gré soi la fenêtre. On ne la trou­ve­ra pas — le gyné­cée a dis­pa­ru avec le reste — mais le mur est là, et la mer aus­si, et par les nuits de décembre où le vent du sud rabat les embruns sur l’a­ve­nue Ken­ne­dy, il n’est pas très dif­fi­cile d’en­tendre grin­cer une cor­beille le long de la pierre.

VII. Le théâtre de la mer

Il faut main­te­nant remon­ter le temps de quelques années et chan­ger d’é­clai­rage, car le Bou­co­léon ne fut pas seule­ment une chambre à cou­cher tra­gique. Il fut, avant tout, une machine à pro­duire de la majes­té — et cette machine avait la mer pour scène.

Nous connais­sons le fonc­tion­ne­ment de ce théâtre grâce à un livre extra­or­di­naire, le Livre des céré­mo­nies com­pi­lé au Xe siècle sous Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète, cet empe­reur let­tré qui pré­fé­rait les biblio­thèques aux champs de bataille et qui consi­gna, avec une minu­tie d’en­to­mo­lo­giste, le moindre geste du pro­to­cole impé­rial. On y voit le basi­leus quit­ter le palais par l’es­ca­lier des lions, s’embarquer sur la galère impé­riale ten­due de pourpre, gagner par mer les sanc­tuaires de la rive ou les palais de plai­sance du Bos­phore. Chaque dépla­ce­ment est une litur­gie : les accla­ma­tions des dèmes, les chants, les sta­tions, les chan­ge­ments de vête­ments. L’empereur byzan­tin ne voyage pas, il pro­ces­sionne — et le Bou­co­léon est son por­tail mari­time, le point exact où la majes­té ter­restre se change en majes­té flottante.

C’est par là que passent aus­si les hôtes de marque, et le XIIe siècle offre à cet égard deux scènes remar­quables. En 1161, Kılıç Ars­lan II, sul­tan seld­jou­kide de Roum, séjourne à Constan­ti­nople — l’en­ne­mi héré­di­taire reçu en grande pompe, pro­me­né de mer­veille en mer­veille par Manuel Com­nène qui enten­dait l’é­cra­ser de splen­deur puis­qu’il n’a­vait pu l’é­cra­ser sur le ter­rain. Le Bou­co­léon ser­vit de cadre à ces ren­contres où la diplo­ma­tie byzan­tine don­nait sa pleine mesure : ne jamais mon­trer sa force, mon­trer son décor. Dix ans plus tard, en 1171, c’est Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui vient en per­sonne sol­li­ci­ter l’al­liance de l’Em­pire — un roi croi­sé des­cen­dant l’es­ca­lier aux lions, s’in­cli­nant devant le basi­leus dans les salles du palais du rivage. Et entre les deux, en 1166, Manuel y réunit un concile pour tran­cher une que­relle théo­lo­gique sur la parole « le Père est plus grand que moi » : les déci­sions furent gra­vées sur des plaques de pierre, dont cer­taines, retrou­vées, ont fini elles aus­si au musée. Palais de la guerre, palais de la foi, palais du pro­to­cole : au Bou­co­léon, tout finit gra­vé dans le marbre, puis tout finit au musée.

Il y a pour­tant, dès cette époque, une fêlure dans le décor. Depuis Alexis Com­nène, à la fin du XIe siècle, les empe­reurs ont pris l’ha­bi­tude de rési­der aux Bla­chernes, à l’autre bout de la ville, dans l’angle nord-ouest des murailles, près de la Corne d’Or. Les rai­sons sont pra­tiques — la proxi­mi­té des ter­rains de chasse, la moder­ni­té des bâti­ments — mais le sym­bole est immense : le centre de gra­vi­té de l’Em­pire quitte la mer. Le Grand Palais, et le Bou­co­léon avec lui, entame alors sa longue car­rière de monu­ment : on l’en­tre­tient, on y célèbre, on y loge les hôtes, mais on n’y vit plus. Les palais meurent ain­si, non par la ruine, mais par la céré­mo­nie : le jour où l’on n’y fait plus que des visites, ils sont déjà des musées.

VIII. 1204, ou les dames dans la tour

Puis vient avril 1204, et la plus grande catas­trophe de l’his­toire de Constan­ti­nople avant la der­nière — le sac de la ville par les croi­sés de la qua­trième croi­sade, ces pèle­rins par­tis déli­vrer Jéru­sa­lem et qui, de détour­ne­ment en détour­ne­ment, de dette véni­tienne en que­relle dynas­tique byzan­tine, finirent par prendre d’as­saut la plus grande ville chré­tienne du monde.

Geof­froy de Vil­le­har­douin, maré­chal de Cham­pagne et chro­ni­queur de l’ex­pé­di­tion, raconte la scène qui nous concerne. Tan­dis que la ville brûle et que les croi­sés se répandent dans les rues, Boni­face de Mont­fer­rat, chef nomi­nal de la croi­sade, pique droit vers le rivage : il che­vauche le long de la mer jus­qu’au palais de Bou­co­léon, qui se rend à lui à condi­tion que la vie de ses occu­pants soit épar­gnée. Et là, dans la cita­delle du rivage, il trouve ce que la panique y avait ras­sem­blé : les grandes dames de l’Em­pire, réfu­giées dans le palais le mieux for­ti­fié de la ville. Par­mi elles, deux impé­ra­trices — Agnès de France, sœur du roi Phi­lippe Auguste, mariée enfant à Constan­ti­nople et deux fois veuve d’empereurs ; et Mar­gue­rite de Hon­grie, fille du roi Béla III, veuve de l’empereur Isaac l’Ange. Quant au tré­sor trou­vé dans le palais, Vil­le­har­douin renonce à le décrire : il y en avait trop, dit-il en sub­stance, pour qu’on pût le compter.

Ce qui suit tient du roman cour­tois gref­fé sur le pillage : Boni­face de Mont­fer­rat, quin­qua­gé­naire, épouse dans la fou­lée Mar­gue­rite de Hon­grie, la jeune impé­ra­trice trou­vée dans le palais conquis. On peut lire cette union comme un cal­cul poli­tique — elle l’é­tait — mais les contem­po­rains y virent aus­si le geste sym­bo­lique par excel­lence : prendre le palais, prendre l’im­pé­ra­trice, prendre la légi­ti­mi­té. Le Bou­co­léon fonc­tion­nait, jusque dans sa chute, comme une machine à pro­duire de la souveraineté.

La cha­pelle du Phare, elle, fut mise en coupe réglée. Les reliques par­tirent par vagues, ven­dues, don­nées, volées, authen­ti­fiées par des clercs qui savaient très bien qu’ils léga­li­saient un pillage. C’est le plus grand trans­fert de sacré de l’his­toire euro­péenne : la Cou­ronne d’é­pines vers Paris, des frag­ments de la Croix vers cent tré­sors d’é­glises, le Man­dy­lion vers une des­ti­na­tion qui se perd — cer­tains disent Paris, d’où il aurait dis­pa­ru à la Révo­lu­tion, d’autres le cherchent encore. Byzance avait concen­tré le sacré en un seul point du monde, une cha­pelle au bord de la Mar­ma­ra ; la qua­trième croi­sade le pul­vé­ri­sa sur toute la carte de l’Oc­ci­dent. La Sainte-Cha­pelle, les tré­sors de Venise, vingt cathé­drales de France et d’I­ta­lie sont les éclats de cette déflagration.

Pen­dant le demi-siècle de l’Em­pire latin — 1204–1261 —, le Bou­co­léon ser­vit de rési­dence aux empe­reurs francs de Constan­ti­nople, ces sou­ve­rains fan­to­ma­tiques qui régnaient sur une ville exsangue dont ils ven­daient les toits de plomb pour payer leurs sol­dats. Bau­douin II, le der­nier d’entre eux, en fut réduit à mettre en gage la Cou­ronne d’é­pines chez les Véni­tiens ; saint Louis la rache­ta. Quand on en est à vendre les reliques de sa propre cha­pelle pala­tine, c’est que l’his­toire est finie ; elle le fut en 1261, quand les troupes de Michel VIII Paléo­logue reprirent la ville presque sans combat.

IX. L’a­rai­gnée dans le palais des Césars

On pour­rait croire que la recon­quête byzan­tine ren­dit vie au vieux palais. C’est le contraire qui advint. Michel VIII et ses suc­ces­seurs s’ins­tal­lèrent aux Bla­chernes, défi­ni­ti­ve­ment, et le Grand Palais — trop vaste, trop dégra­dé par les Latins, trop coû­teux pour un empire rui­né — fut aban­don­né à son sort. Pen­dant les deux der­niers siècles de Byzance, le plus grand ensemble pala­tial du monde médié­val se défit len­te­ment, pavillon par pavillon, toi­ture par toi­ture. On y pre­nait des maté­riaux ; les jar­dins retour­naient à la brous­saille ; des quar­tiers entiers de la ville, dépeu­plée par les pestes et les guerres civiles, rede­ve­naient des champs. Les der­niers empe­reurs, dit-on, n’a­vaient plus les moyens d’en­tre­te­nir ne serait-ce que les salles où l’on cou­ron­nait leurs ancêtres.

Le 29 mai 1453, Meh­med II entre dans Constan­ti­nople conquise. Le jeune sul­tan — il a vingt et un ans — par­court la ville dans les jours qui suivent, et les chro­ni­queurs rap­portent qu’il visi­ta les ruines du Grand Palais. Devant les salles éven­trées, les cours enva­hies d’herbe, il aurait mur­mu­ré les vers d’un poète per­san : l’a­rai­gnée tisse ses rideaux dans le palais des Césars, la chouette sonne la relève sur les tours d’A­fra­siab. L’a­nec­dote est peut-être arran­gée — elle l’est sans doute, comme tout ce qui est trop beau — mais elle dit une véri­té pro­fonde : le conqué­rant de Constan­ti­nople trou­va le palais des empe­reurs déjà mort, et il eut, devant cette mort, le réflexe non du vain­queur mais du poète. Meh­med, du reste, ne s’ins­tal­la pas dans les ruines : il bâtit son propre palais, puis un second — Top­kapı — sur la pre­mière col­line, à l’en­droit exact de l’a­cro­pole de l’an­tique Byzance. Le cycle recom­men­çait ailleurs.

Le Bou­co­léon, lui, entra dans sa nuit otto­mane. Le quar­tier prit le nom de Çat­ladı­kapı, « la porte fen­due » — d’a­près une poterne de la muraille mari­time lézar­dée par un trem­ble­ment de terre, et il y a quelque chose de juste à ce qu’un palais d’empereurs finisse sous le patro­nage d’une fis­sure. Des mai­sons de bois s’a­dos­sèrent à la façade de Théo­phile, s’y incrus­tèrent, y per­cèrent leurs fenêtres ; les grandes baies de marbre ser­virent de murs por­teurs à des logis de pêcheurs. Les voya­geurs euro­péens du XVIIIe et du XIXe siècle, Grand Tour en poche, venaient cher­cher là leur fris­son de déca­dence : Pierre Gilles au XVIe siècle déjà, puis les autres, des­si­na­teurs et pho­to­graphes, s’ar­rê­taient devant ce mur où des consoles de marbre sou­te­naient du linge qui séchait. Le pho­to­graphe fran­çais Pierre Tré­maux fixa vers le milieu du XIXe siècle la façade cen­trale encore debout — image pré­cieuse entre toutes, car ce qu’il pho­to­gra­phiait allait disparaître.

X. Le train contre le palais

Car le pire enne­mi du Bou­co­léon ne fut ni le croi­sé, ni le trem­ble­ment de terre, ni le pêcheur squat­teur. Ce fut le pro­grès — et le pro­grès, dans les années 1870, avait la forme d’une locomotive.

L’Em­pire otto­man finis­sant vou­lait son che­min de fer, et l’Eu­rope vou­lait le lui vendre. La ligne de Rou­mé­lie, qui devait relier Constan­ti­nople à l’Eu­rope cen­trale — l’an­cêtre direct de l’O­rient-Express —, exi­geait une péné­trante jus­qu’au cœur de la vieille ville, jus­qu’à la pointe du Sérail où l’on bâti­rait la gare de Sir­ke­ci. Le tra­cé rete­nu lon­geait la rive de Mar­ma­ra, au ras des murailles mari­times. Il fal­lait pas­ser ; le pas­sé était sur le che­min ; on cou­pa dans le pas­sé. Le sul­tan Abdü­la­ziz, à qui l’on fai­sait remar­quer que la voie tra­ver­se­rait les jar­dins de ses propres palais du rivage, aurait répon­du que le che­min de fer pou­vait bien lui pas­ser sur le dos, pour­vu qu’il se fît. Bou­tade de sou­ve­rain moderne — et arrêt de mort pour ce qui res­tait du palais des empereurs.

Au début des années 1870, les ter­ras­siers de la ligne éven­trèrent le site. La par­tie occi­den­tale de la façade de Théo­phile, celle-là même que Tré­maux avait pho­to­gra­phiée, fut démo­lie vers 1873 pour lais­ser pas­ser les rails ; seule la sec­tion orien­tale — nos trois fenêtres — res­ta debout, épar­gnée moins par scru­pule que par hasard de tra­cé. Les trains pas­sèrent, et passent encore : la ligne de ban­lieue, puis aujourd’­hui les rames modernes, cir­culent à quelques mètres der­rière la façade, dans ce qui fut les salles du palais. Il y a une iro­nie fer­ro­viaire assez ver­ti­gi­neuse à son­ger que les voya­geurs de l’O­rient-Express, ce train-palace, cette machine à fan­tasmes orien­ta­listes, fai­saient leur entrée triom­phale dans Istan­bul en tra­ver­sant le cadavre du plus ancien palais de la ville — et que pas un sur mille ne le savait.

Le XXe siècle ache­va le tra­vail à sa manière, qui fut para­doxale. En 1912, un grand incen­die rava­gea le quar­tier de Çat­ladı­kapı et dévo­ra les mai­sons de bois incrus­tées dans la ruine ; le feu, en détrui­sant le quar­tier, dénu­da le monu­ment. Les archéo­logues purent enfin voir le mur — et le voir, c’est le com­prendre. L’entre-deux-guerres fut le moment des savants : Ernest Mam­bou­ry, ce Suisse d’Is­tan­bul, pro­fes­seur et topo­graphe obs­ti­né, arpen­ta le site, le des­si­na, le publia, et c’est sur ses rele­vés que reposent encore aujourd’­hui la plu­part des recons­ti­tu­tions du palais. Les fouilles du Wal­ker Trust bri­tan­nique, dans les années 1930 et 1950, exhu­mèrent un peu plus haut les mosaïques pro­di­gieuses du Grand Palais — chasses, grif­fons, enfants jouant — qu’on peut voir aujourd’­hui au musée des Mosaïques, der­rière la Mos­quée bleue. Mais le Bou­co­léon lui-même res­ta ce qu’il était deve­nu : un mur au bord d’une voie fer­rée, enva­hi de figuiers, ceint de grillage, où dor­maient les chats et par­fois les hommes.

Puis, dans les années 1950, on gagna sur la mer. Les grands rem­blais du lit­to­ral et le per­ce­ment de l’a­ve­nue côtière — cette Ken­ne­dy Cad­de­si que l’on doit à l’ère Men­deres, quand Istan­bul se rêvait en métro­pole auto­mo­bile — repous­sèrent le rivage à cent mètres du mur. Le palais mari­time ces­sa d’être mari­time. Les fenêtres de Théo­phile, bâties pour s’ou­vrir sur l’eau, s’ouvrent depuis sur six voies de cir­cu­la­tion. C’est peut-être la plus cruelle des méta­mor­phoses : on avait tué le palais, on tuait main­te­nant sa rai­son d’être, qui était la mer.

XI. La ruine qui se relève

Et puis, contre toute attente, le vent tour­na. En 2018, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine d’Is­tan­bul annon­ça un pro­jet de res­tau­ra­tion du Bou­co­léon, dans le cadre de son pro­gramme de sau­ve­garde du patri­moine ; le pro­jet pré­voyait de faire du site un musée à ciel ouvert, avec che­mi­ne­ment de bois pour les visi­teurs, retrait des grillages au pro­fit de grilles en fer for­gé, net­toyage des marbres, conso­li­da­tion des maçon­ne­ries, remise en place du bloc au mono­gramme de Jus­ti­nien, et trai­te­ment des façades de la tour du Phare, com­plé­tées en pierre de taille dans le res­pect des formes d’o­ri­gine. Le chan­tier, conduit par le dépar­te­ment de conser­va­tion du patri­moine cultu­rel de la muni­ci­pa­li­té sous la super­vi­sion d’un comi­té scien­ti­fique diri­gé par le byzan­ti­niste Engin Akyü­rek, s’ou­vrit au tour­nant des années 2020, avec un prin­cipe affi­ché d’in­ter­ven­tion minimale.

Et le sol se mit à par­ler. En 2021, les archéo­logues mirent au jour une fon­taine byzan­tine dans l’emprise du palais ; les fouilles révé­lèrent des môles, des colonnes riche­ment ornées, tout un appa­reillage monu­men­tal qui confir­mait ce que les textes lais­saient entendre : le débar­ca­dère du Bou­co­léon était une scé­no­gra­phie totale, un par­cours céré­mo­niel où l’empereur, arri­vant de la mer, tra­ver­sait une cour à cou­pole entre deux haies de sol­dats avant de péné­trer dans le palais. Chose rare et réjouis­sante, la muni­ci­pa­li­té ouvrit le chan­tier aux curieux : des visites furent orga­ni­sées sur place, où les Stam­bou­liotes pou­vaient inter­ro­ger les archéo­logues au tra­vail. Après des décen­nies d’a­ban­don, le vieux palais rede­ve­nait ce qu’il n’au­rait jamais dû ces­ser d’être — un lieu public, au sens le plus noble.

Il faut dire un mot de ce que ce chan­tier signi­fie, au-delà des pierres. Istan­bul entre­tient avec son pas­sé byzan­tin une rela­tion com­pli­quée, faite de fier­té, d’embarras et de longues amné­sies ; l’hé­ri­tage otto­man a ses palais ruti­lants, Top­kapı, Dol­ma­bah­çe, ses files de visi­teurs et ses bou­tiques de sou­ve­nirs ; l’hé­ri­tage byzan­tin, hors Sainte-Sophie et Kariye, a long­temps eu les ter­rains vagues. Qu’une muni­ci­pa­li­té consacre des années et des bud­gets à rele­ver un palais d’empereurs chré­tiens, qu’elle res­taure dans le même mou­ve­ment les murailles théo­do­siennes, qu’elle reven­dique la ville « mul­ti­di­men­sion­nelle » dans toute son épais­seur his­to­rique — cela n’a rien d’a­no­din. Les res­tau­ra­tions sont tou­jours des dis­cours. Celle du Bou­co­léon dit à peu près ceci : cette ville a mille six cents ans de palais, et ils sont tous à elle.

XII. Mar­cher au Boucoléon

Reste à dire com­ment on y va, et ce qu’on y éprouve — car cet article est aus­si, qu’on me par­donne, une invitation.

De Sul­ta­nah­met, des­cen­dez vers le sud-ouest, vers Küçük Aya­so­fya. Visi­tez d’a­bord la petite Sainte-Sophie, l’é­glise de Jus­ti­nien deve­nue mos­quée, pour vous mettre l’œil et l’âme en état : sous sa cou­pole octo­go­nale, dans la fraî­cheur des marbres, vous êtes déjà, tech­ni­que­ment, dans l’or­bite du palais — Serge et Bac­chus était l’é­glise de la mai­son d’Hor­mis­das. Puis pas­sez sous la voie fer­rée, gagnez le rivage, et lon­gez la muraille vers l’est. La façade est là, entre la ligne de che­min de fer et l’a­ve­nue : les trois baies, les consoles du bal­con, la porte de mer murée, la tour du Phare en retrait. Selon l’a­van­ce­ment des tra­vaux, vous ver­rez les écha­fau­dages, les che­mi­ne­ments neufs, ou déjà le musée à ciel ouvert ache­vé ; mais même en chan­tier, même de der­rière une palis­sade, le mur pro­duit son effet, qui est un effet de temps pur.

Choi­sis­sez la fin d’a­près-midi. La façade regarde le sud : c’est l’heure où le soleil des­cen­dant sur la Mar­ma­ra frappe les marbres de biais et rend aux enca­dre­ments des fenêtres leur blan­cheur d’o­ri­gine. Les car­gos passent au large, à l’ancre ou en route vers le Bos­phore, exac­te­ment là où pas­saient les dro­mons. Un train de ban­lieue fran­chit le site dans un long feu­le­ment métal­lique — et ce train, qui fut l’as­sas­sin du palais, en est deve­nu mal­gré lui le der­nier habi­tant, la seule chose vivante qui tra­verse encore ses salles. Il y a des chats, évi­dem­ment. Il y a des pêcheurs à la ligne le long de l’a­ve­nue, héri­tiers sans le savoir des pêcheurs qui nichaient dans la ruine. Il y a, si vous avez de la chance, per­sonne d’autre que vous.

Alors regar­dez les trois fenêtres, et faites l’exer­cice auquel ce lieu oblige : remon­tez. Reti­rez l’a­ve­nue, ren­dez l’eau au pied du mur. Posez les lions de part et d’autre de l’es­ca­lier. Remet­tez le bal­con sur ses consoles, les marbres poly­chromes sur la brique, la galère pourpre à quai. Met­tez Théo­phile à la fenêtre, regar­dant venir de Bag­dad des idées d’ar­chi­tec­ture ; Nicé­phore endor­mi sur sa peau de pan­thère pen­dant que la neige tombe sur la mer ; Théo­pha­no guet­tant une barque ; Boni­face de Mont­fer­rat pous­sant son che­val le long du rivage ; Meh­med mur­mu­rant du per­san dans les gra­vats ; Tré­maux sous son voile noir de pho­to­graphe ; les ter­ras­siers de 1873 ; l’in­cen­die de 1912 ; Mam­bou­ry et son car­net ; les archéo­logues de 2021 déga­geant une fon­taine. Tout cela tient dans un mur de cent mètres.

XIII. l’é­loge des façades

On m’ob­jec­te­ra qu’il ne reste presque rien, et c’est vrai. Un byzan­ti­niste le disait joli­ment : c’est comme si l’on avait lu tous les livres sur Top­kapı sans jamais rien en voir que quelques tristes ruines. Du Bou­co­léon, nous ne savons au fond que ce que disent les textes ; la façade est un index qui pointe vers un livre dis­pa­ru. Mais je finis par croire que c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut y aller. Les monu­ments intacts nous dis­pensent d’i­ma­gi­ner ; ils font le tra­vail à notre place, et l’on en sort repu et vide. Les façades seules, elles, nous mettent au tra­vail. Le Bou­co­léon appar­tient à cette famille de lieux — le mur du temple à Jéru­sa­lem, les colonnes seules dans les cam­pagnes grecques, les por­tails sans église — qui n’offrent qu’un frag­ment et exigent le reste.

Constan­ti­nople fut la ville des palimp­sestes ; j’ai racon­té ailleurs ses églises deve­nues mos­quées, ses mos­quées rede­ve­nues musées, ses musées rede­ve­nus mos­quées. Le Bou­co­léon est un palimp­seste plus radi­cal encore, puisque presque toutes les écri­tures s’y sont effa­cées : mai­son d’un prince perse, palais d’un empe­reur romain, reli­quaire de la chré­tien­té, scène d’as­sas­si­nat, butin de croi­sés, car­rière de pierres, bidon­ville de bois, tran­chée fer­ro­viaire, ter­rain vague — et main­te­nant, musée à ciel ouvert, der­nière couche, la nôtre, qui consiste à don­ner à voir toutes les autres. Il aura fal­lu mille six cents ans pour que ce mur trouve sa fonc­tion défi­ni­tive, qui est de se souvenir.

Le soir tom­bait quand j’ai quit­té le rivage, la der­nière fois. Der­rière moi, un train pas­sait dans le palais. Devant, la Mar­ma­ra pre­nait cette cou­leur d’é­tain que Bou­vier aimait tant, celle des fins de jour­née qui ne concluent rien. Les trois fenêtres, dans mon dos, conti­nuaient de regar­der la mer — et je me suis dit qu’elles avaient rai­son, qu’elles avaient tou­jours eu rai­son : quand on a vu pas­ser les dro­mons, les croi­sés, les sul­tans, les loco­mo­tives et les auto­routes, on peut bien attendre encore. Les lions, eux, sont au musée. Mais le tau­reau et le lion du vieux port, le com­bat de pierre qui don­na son nom au palais, per­sonne ne les a jamais retrou­vés. Ils sont quelque part sous l’as­phalte de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, ou au fond de la Mar­ma­ra, ou nulle part — c’est-à-dire par­tout où l’on pro­nonce encore leur nom. Bous, leôn. Bou­ko­leôn. Le nom aura sur­vé­cu à tout, comme tou­jours. C’est le propre des villes très anciennes : à la fin, il ne reste que les noms.

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Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

Via Egna­tia

De l’A­dria­tique au
Bos­phore, la longue
route des empires

Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

 

I. Durrës, kilo­mètre zéro

Il faut com­men­cer par la mer, puisque la route com­mence par elle. À Durrës, sur la côte alba­naise, l’A­dria­tique vient mou­rir contre une digue de béton où des pêcheurs à la ligne attendent sans convic­tion, entre deux immeubles inache­vés dont les fers à béton rouillent au som­met comme des antennes inutiles. La ville sent la fri­ture, le gasoil et le café ser­ré. Rien, à pre­mière vue, ne signale que l’on se trouve ici au com­men­ce­ment d’une des plus grandes idées que l’An­ti­qui­té ait cou­chées sur le sol : une route de plus de mille kilo­mètres, tirée d’une mer à l’autre, de l’A­dria­tique à la Pro­pon­tide, et qui pen­dant près de deux mille ans a por­té des légions, des apôtres, des empe­reurs, des croi­sés, des cara­vanes et des armées entières de gens ordi­naires dont per­sonne n’a rete­nu le nom.

Les Romains appe­laient la ville Dyr­ra­chium. Les Grecs, avant eux, Épi­damne — un nom que les Romains trou­vaient de mau­vais augure, dam­num, la perte, et qu’ils s’empressèrent de chan­ger, car on ne fonde pas un empire en lais­sant traî­ner des mots pareils sur les cartes. Catulle, qui avait l’in­sulte élé­gante, appe­lait Dyr­ra­chium la « taverne de l’A­dria­tique » : on y buvait, on y tra­fi­quait, on y atten­dait le bateau pour Brin­di­si en mau­dis­sant le vent contraire. C’é­tait le port où l’I­ta­lie tou­chait presque les Bal­kans — une nuit de tra­ver­sée quand tout allait bien, une semaine quand la bora s’en mêlait — et c’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son qu’on y plan­ta la borne zéro de la Via Egnatia.

Aujourd’­hui encore, au centre de Durrës, on peut voir un tron­çon de voie romaine déga­gé au milieu des immeubles, quelques mètres de grosses dalles poly­go­nales, bom­bées, lui­santes, usées en leur centre par les roues fer­rées des cha­riots. Les habi­tants passent à côté sans les regar­der, ce qui est au fond la plus belle preuve de réus­site qu’une route puisse espé­rer : être deve­nue si évi­dente qu’on ne la voit plus. L’am­phi­théâtre romain, le plus grand des Bal­kans, est enchâs­sé dans le tis­su urbain moderne ; des mai­sons se sont construites des­sus, dedans, autour, et une cha­pelle byzan­tine s’est glis­sée dans ses gale­ries, avec des mosaïques où des saints aux grands yeux fixes attendent la fin des temps dans l’o­deur de sal­pêtre. Tout Durrës est ain­si : un mil­le­feuille où l’on ne sait jamais très bien sur quel siècle on pose le pied.

C’est ici que tout com­mence. De l’autre côté de l’A­dria­tique, à Brin­di­si, s’a­che­vait la Via Appia, la « reine des routes », qui des­cen­dait de Rome à tra­vers le Latium et l’A­pu­lie. La Via Egna­tia n’est rien d’autre que sa conti­nua­tion par-delà la mer : le même trait de plume, inter­rom­pu par l’eau, repris sur l’autre rive. Les ingé­nieurs romains ne voyaient pas l’A­dria­tique comme une fron­tière mais comme une paren­thèse. On embar­quait à Brin­di­si avec ses mules, ses bal­lots et ses lettres de recom­man­da­tion, on débar­quait à Dyr­ra­chium ou à Apol­lo­nia un peu plus au sud, et la route repre­nait comme si de rien n’é­tait, avec ses bornes mil­liaires numé­ro­tées, ses relais, ses gués amé­na­gés, jus­qu’à Byzance. Rome-Byzance : un seul axe, une seule pen­sée, la mer com­prise dedans.

II. Le pro­con­sul qui don­na son nom à mille kilomètres

La route porte le nom d’un homme dont nous ne savons presque rien, et il y a quelque chose de réjouis­sant dans cette dis­pro­por­tion. Gnaeus Egna­tius, fils de Gaius, pro­con­sul de Macé­doine vers le milieu du IIe siècle avant notre ère. C’est à peu près tout. Pas de sta­tue, pas de bio­gra­phie, pas d’a­nec­dote trans­mise par Plu­tarque. Juste un nom sur des bornes mil­liaires — dont deux, retrou­vées près de Thes­sa­lo­nique, gra­vées en latin d’un côté et en grec de l’autre, comme il convient dans un pays où l’oc­cu­pant avait la sagesse de par­ler la langue des occu­pés. Sur ces pierres, Egna­tius se pré­sente et indique la dis­tance : tant de milles jus­qu’à Dyr­ra­chium. Un homme, un titre, un chiffre. L’ad­mi­nis­tra­tion romaine dans toute sa splen­deur laconique.

La Macé­doine venait de tom­ber. En 168 avant J.-C., à Pyd­na, les légions de Paul Émile avaient dis­lo­qué la pha­lange de Per­sée, der­nier roi de la dynas­tie anti­go­nide, et avec elle trois siècles de monar­chie macé­do­nienne — celle-là même qui avait pro­duit Phi­lippe II et Alexandre. En 148, après une ultime révolte, la Macé­doine devint pro­vince romaine. Et Rome fit ce que Rome fai­sait tou­jours en pareil cas, avec la régu­la­ri­té d’un orga­nisme qui digère : elle construi­sit une route.

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce réflexe, car il dit tout de la civi­li­sa­tion romaine. D’autres empires, après une conquête, bâtis­saient des temples à leurs dieux ou des palais à leurs rois. Rome bâtis­sait des routes. Non par uti­li­ta­risme étroit — encore que le dépla­ce­ment rapide des légions fût évi­dem­ment l’ar­gu­ment pre­mier — mais parce que la route était, au sens propre, la forme que pre­nait la domi­na­tion romaine dans le pay­sage. Une pro­vince sans route n’é­tait pas vrai­ment une pro­vince : c’é­tait un ter­ri­toire occu­pé. Avec la route venaient les bornes, avec les bornes la mesure, avec la mesure l’im­pôt, la poste, le droit, le recen­se­ment — tout ce maillage abs­trait qui trans­forme un pays vain­cu en pays admi­nis­tré. La Via Egna­tia fut la pre­mière grande route que Rome ait construite hors d’I­ta­lie. C’est un acte de nais­sance : celui de l’empire comme espace conti­nu, comme sur­face que l’on peut par­cou­rir de bout en bout sans jamais quit­ter le pavé.

Tech­ni­que­ment, l’af­faire était consi­dé­rable. La route mesu­rait, selon Stra­bon qui la décrit avec la pré­ci­sion d’un géo­mètre, 535 milles romains jus­qu’à Cyp­se­la sur l’Hèbre — envi­ron 800 kilo­mètres — avant son pro­lon­ge­ment ulté­rieur vers Byzance, qui por­ta l’en­semble à quelque 1120 kilo­mètres. Stra­bon pré­cise qu’elle était bema­ti­sée, c’est-à-dire mesu­rée pas à pas et jalon­née de bornes, ce qui ne va pas de soi : mesu­rer mille kilo­mètres de mon­tagnes au pas d’ar­pen­teur, c’est une conquête en soi, plus silen­cieuse que l’autre mais tout aus­si défi­ni­tive. La lar­geur variait, six mètres envi­ron dans les pas­sages ordi­naires, moins dans les défi­lés ; la chaus­sée super­po­sait, selon la recette clas­sique, des couches de pierres, de gra­viers et de sable damé, cou­ron­nées dans les sec­tions nobles de grandes dalles join­toyées. Tous les milles, une borne. À inter­valles régu­liers, des muta­tiones pour chan­ger de che­vaux et des man­siones pour dor­mir — les ancêtres directs, on y revien­dra, des cara­van­sé­rails otto­mans qui repren­dront les mêmes empla­ce­ments quinze siècles plus tard, car il n’y a qu’un cer­tain nombre d’en­droits où un voya­geur fati­gué peut rai­son­na­ble­ment s’ar­rê­ter entre deux cols, et ces endroits ne changent pas.

III. La géo­gra­phie: cols, lacs et plaines

Une route n’in­vente jamais rien : elle négo­cie. Entre Dyr­ra­chium et Byzance, la géo­gra­phie bal­ka­nique impose son cahier des charges, et il est sévère. D’ouest en est, la Via Egna­tia doit d’a­bord fran­chir la bar­rière des mon­tagnes alba­naises — les monts Can­da­viens des anciens —, puis redes­cendre vers les hauts bas­sins lacustres d’Oh­rid et de Pres­pa, pas­ser l’é­chine du Baba par le col de Dia­va­to, déva­ler sur la plaine de Péla­go­nie, contour­ner le mont Ber­mion, tou­cher enfin la grande plaine allu­viale de Macé­doine cen­trale où l’at­tendent Pel­la et Thes­sa­lo­nique. Après quoi la Thrace, immense, mono­tone, ven­teuse, la porte jus­qu’à la Pro­pon­tide. C’est un iti­né­raire en esca­lier : mer, mon­tagne, lac, plaine, mer.

Le tron­çon alba­nais est le plus spec­ta­cu­laire. Deux branches par­taient de la côte — l’une de Dyr­ra­chium, l’autre d’A­pol­lo­nia, la ville où le jeune Octave, dix-huit ans, étu­diait la rhé­to­rique quand on vint lui annon­cer que César son grand-oncle venait d’être assas­si­né et qu’il héri­tait de son nom, c’est-à-dire du monde. Les deux branches se rejoi­gnaient dans la val­lée du Shkum­bin, près de l’ac­tuelle Elba­san, et la route s’en­ga­geait alors dans les gorges, accro­chée aux ver­sants, fran­chis­sant le fleuve sur des ponts dont cer­tains, refaits à l’é­poque otto­mane, enjambent encore l’eau verte — ain­si le pont de Golik, dos d’âne par­fait posé sur le vide, où passent aujourd’­hui des chèvres et quelques ran­don­neurs. Par endroits, dans la mon­tée vers le col de Qafë Thanë, on marche lit­té­ra­le­ment sur la voie antique : des dalles cal­caires bom­bées, striées d’or­nières, qui filent entre les buis­sons de gené­vriers avec une obs­ti­na­tion d’a­ni­mal têtu.

Puis c’est Ohrid, et le voya­geur romain devait y res­sen­tir ce que res­sent encore le voya­geur d’au­jourd’­hui : le sou­la­ge­ment. Après les gorges, un lac immense, bleu sombre, vieux de plu­sieurs mil­lions d’an­nées — l’un des plus anciens du monde, avec ses truites endé­miques et ses eaux si claires qu’on y voit des­cendre la lumière comme dans un puits. La ville antique s’ap­pe­lait Lych­ni­dos, « la lumi­neuse », et pour une fois la topo­ny­mie ne men­tait pas. La Via Egna­tia lon­geait la rive nord, pas­sait par la ville, puis remon­tait vers le col de Dia­va­to. Ohrid devien­dra plus tard, sous les Byzan­tins et les Bul­gares, une capi­tale spi­ri­tuelle, héris­sée d’é­glises — on dit qu’il y en eut 365, une par jour de l’an­née, ce qui est cer­tai­ne­ment faux et par­fai­te­ment néces­saire comme légende. Sainte-Sophie d’Oh­rid, Saint-Jean de Kaneo sur son pro­mon­toire au-des­sus de l’eau : tout cela pousse sur le bord de la route romaine comme des cham­pi­gnons sur une souche.

Après le col, Hera­clea Lyn­ces­tis, fon­dée par Phi­lippe II, aujourd’­hui dans les fau­bourgs de Bito­la, en Macé­doine du Nord. Le site est de ceux qu’on n’ou­blie pas : un théâtre romain ados­sé à la col­line, et sur­tout les mosaïques paléo­chré­tiennes de la grande basi­lique, un para­dis ter­restre grouillant de cerfs, de canards, d’arbres frui­tiers et de pois­sons, avec cette fraî­cheur un peu naïve des images faites par des gens qui croyaient réel­le­ment à ce qu’ils repré­sen­taient. Puis Edes­sa, ses cas­cades qui tombent en pleine ville, Pel­la — capi­tale des rois de Macé­doine, ville natale d’A­lexandre, dont les mosaïques de galets, la chasse au lion, l’en­lè­ve­ment d’Hé­lène, comptent par­mi les plus anciennes et les plus belles du monde grec —, et enfin Thes­sa­lo­nique, à mi-che­min exact de la route, sa capi­tale de fait, son centre de gravité.

On mesure mal, depuis nos cartes rou­tières, ce que repré­sen­tait un tel iti­né­raire pour un corps humain. Un bon mar­cheur cou­vrait trente à qua­rante kilo­mètres par jour ; la poste impé­riale, avec relais, pou­vait faire beau­coup mieux ; un convoi de mar­chan­dises, beau­coup moins. De Dyr­ra­chium à Byzance, il fal­lait comp­ter un mois de marche ordi­naire, davan­tage l’hi­ver, quand la neige fer­mait Qafë Thanë et que le Var­dar souf­flait sur la plaine de Thes­sa­lo­nique ce vent gla­cé qui des­cend tou­jours des Bal­kans comme une fac­ture impayée. La route n’a­bo­lis­sait pas la dis­tance : elle la ren­dait cal­cu­lable. C’est très dif­fé­rent, et c’est peut-être plus impor­tant. Savoir qu’il y a exac­te­ment 535 milles, savoir où l’on dor­mi­ra dans six jours, savoir que la borne sui­vante existe : la civi­li­sa­tion tient dans ce genre de cer­ti­tudes modestes.

IV. Cicé­ron sur la route, ou l’exil à pied

La Via Egna­tia n’é­tait pas seule­ment une artère mili­taire ; elle fut très tôt une route d’hommes seuls, et le pre­mier d’entre eux dont nous enten­dions dis­tinc­te­ment la voix est Cicé­ron. En 58 avant J.-C., pous­sé hors de Rome par les manœuvres de son enne­mi Clo­dius, l’o­ra­teur prend le che­min de l’exil. Il tra­verse l’A­dria­tique, débarque à Dyr­ra­chium, et s’en va pas­ser ses mois sombres à Thes­sa­lo­nique, héber­gé par le ques­teur Plan­cius. De cette période nous res­tent des lettres — à Atti­cus, à son frère Quin­tus, à sa femme Téren­tia — qui comptent par­mi les plus déso­lées de la lit­té­ra­ture latine. Le plus grand avo­cat de Rome, l’homme qui avait sau­vé la Répu­blique de Cati­li­na à coups de périodes ora­toires, se retrouve sur la Via Egna­tia comme n’im­porte quel pros­crit, à comp­ter les bornes mil­liaires dans le mau­vais sens.

Ses lettres de Thes­sa­lo­nique sont un long san­glot admi­ra­ble­ment écrit — car même au fond du déses­poir, Cicé­ron reste inca­pable de mal écrire, c’est sa malé­dic­tion et notre chance. Il pleure, il s’ac­cuse, il accuse les autres, il demande des nou­velles, il redoute d’en rece­voir. Il envi­sage de pous­ser plus loin vers l’est, hésite, reste. La route est là, sous ses fenêtres pour ain­si dire, et elle fonc­tionne dans les deux sens : elle peut le rame­ner. Tout l’exil de Cicé­ron tient dans cette attente d’un mes­sage qui remon­te­rait la Via Egna­tia depuis Dyr­ra­chium, por­té par un cour­rier ayant lui-même tra­ver­sé depuis Brin­di­si — et quand enfin la nou­velle du rap­pel arrive, en 57, c’est par la même route, dans l’autre sens, qu’il rentre vers l’I­ta­lie et vers son triomphe de larmes.

J’aime cette image inau­gu­rale : la pre­mière grande figure lit­té­raire de la Via Egna­tia n’est pas un conqué­rant mais un homme mal­heu­reux qui marche vers l’est à contre­cœur. Elle annonce la véri­té pro­fonde de toutes les routes : on croit les construire pour les armées, elles servent sur­tout aux des­tins par­ti­cu­liers. Sur le pavé cali­bré de l’ad­mi­nis­tra­tion, ce qui cir­cule d’a­bord, c’est du cha­grin, de l’es­poir, des lettres.

V. La route des guerres civiles : Dyr­ra­chium et Philippes

Il était écrit que la Via Egna­tia, construite pour por­ter les guerres de Rome vers l’ex­té­rieur, fini­rait par por­ter les guerres de Rome contre elle-même. Deux fois, en six ans, la Répu­blique vint mou­rir sur son pavé.

Pre­mière fois : 48 avant J.-C. Pom­pée, chas­sé d’I­ta­lie par la foudre césa­rienne, a éta­bli son camp retran­ché près de Dyr­ra­chium, ados­sé à la mer d’où sa flotte le ravi­taille. César, qui a tra­ver­sé l’A­dria­tique en plein hiver avec une audace qui confine à l’in­so­lence, l’as­siège — situa­tion absurde en appa­rence, l’as­sié­geant étant affa­mé et l’as­sié­gé regor­geant de vivres. Pen­dant des mois, les deux plus grandes armées du monde romain se font face le long de lignes de cir­con­val­la­tion inter­mi­nables, dans les col­lines qui dominent la route et le port. Les sol­dats de César, réduits à man­ger un pain de racines dont Pom­pée, à qui on en montre un mor­ceau, dit qu’il com­bat des bêtes sau­vages, tiennent pour­tant. Puis vient le jour où Pom­pée perce les lignes : Dyr­ra­chium est pour César une défaite nette, une des rares de sa car­rière, et il a ce mot que rap­porte Plu­tarque — la vic­toire aujourd’­hui appar­te­nait aux enne­mis, s’ils avaient eu quel­qu’un pour savoir vaincre. Il décroche vers l’est, par les mon­tagnes, entraî­nant Pom­pée der­rière lui vers la Thes­sa­lie ; quelques semaines plus tard, à Phar­sale, la Répu­blique perd la par­tie. Tout cela s’est joué au bord de la Via Egna­tia, sur ses pre­miers milles, entre la borne zéro et les contre­forts candaviens.

Seconde fois, et la plus lourde : 42 avant J.-C., Phi­lippes. La petite ville macé­do­nienne, fon­dée par Phi­lippe II près des mines d’or du Pan­gée, refon­dée par les Romains, est tra­ver­sée de part en part par la Via Egna­tia — la route passe lit­té­ra­le­ment au milieu du forum, on la voit encore, dal­lée, striée, entre les fon­da­tions des basi­liques. C’est là, dans la plaine maré­ca­geuse qui s’é­tend à l’ouest de la ville, que se ren­contrent les armées des assas­sins de César, Bru­tus et Cas­sius, et celles de ses ven­geurs, Antoine et le jeune Octave. Près de deux cent mille hommes au total, le plus grand affron­te­ment que le monde romain ait jamais orga­ni­sé contre lui-même, et l’en­jeu est simple : la Répu­blique ou les héri­tiers de César, le Sénat ou les dynastes.

Deux batailles à trois semaines d’in­ter­valle, en octobre 42. À la pre­mière, la confu­sion est telle que cha­cun des deux camps gagne d’un côté et perd de l’autre : Bru­tus enfonce Octave, dont le camp est pris, tan­dis qu’An­toine enfonce Cas­sius — et Cas­sius, mal ren­sei­gné, croyant tout per­du alors que la moi­tié de la par­tie est gagnée, se fait don­ner la mort par un affran­chi. Bru­tus, res­té seul, tient encore vingt jours, puis se laisse accu­ler à la seconde bataille, la perd, et se retire dans les col­lines pour se jeter sur son épée en citant, dit-on, des vers grecs sur la Ver­tu qui n’est qu’un mot. Avec lui meurt la Répu­blique romaine, très exac­te­ment au bord de la route qui avait été l’un des pre­miers gestes de son empire. La géo­gra­phie a par­fois le sens de la composition.

Le voya­geur qui s’ar­rête aujourd’­hui à Phi­lippes — le site est clas­sé au patri­moine mon­dial — marche sur ce champ de bataille sans presque le savoir, car ce qu’on visite, ce sont les ruines pos­té­rieures, chré­tiennes sur­tout. Mais il suf­fit de se pla­cer sur le dal­lage de l’E­gna­tia, au centre du forum, et de regar­der vers l’ouest, vers la plaine : c’est de là que tout est venu, les légions, la pous­sière, la fin d’un monde. Puis de se retour­ner vers l’est : c’est par là que tout est repar­ti, Antoine vers l’O­rient et Cléo­pâtre, Octave vers Rome et l’empire. Phi­lippes est un col tem­po­rel ; la route y bas­cule d’une époque dans une autre.

VI. Un homme de Tarse marche vers l’ouest

Un siècle plus tard, la cir­cu­la­tion s’in­verse. La Via Egna­tia avait por­té Rome vers l’O­rient ; elle va main­te­nant por­ter l’O­rient vers Rome, sous la forme la plus impro­bable qui soit : un arti­san juif de Tarse, fai­seur de tentes de son état, sujet romain de plein droit, qui a eu une vision sur le che­min de Damas et qui marche.

Vers l’an 49 ou 50, Paul débarque à Néa­po­lis — l’ac­tuelle Kava­la, le port de Phi­lippes — et pose le pied sur le sol euro­péen. Les Actes des Apôtres racontent la scène avec une sobrié­té de jour­nal de bord : un songe à Troas, un Macé­do­nien qui sup­plie « passe en Macé­doine et viens à notre secours », l’embarquement, Samo­thrace, Néa­po­lis, puis la mon­tée vers Phi­lippes par la Via Egna­tia — une quin­zaine de kilo­mètres de route dal­lée qui grimpe entre les col­lines, et dont un tron­çon sub­siste encore au-des­sus de Kava­la, si bien que l’on peut, en se don­nant un peu de peine, mar­cher très exac­te­ment dans les pas de l’a­pôtre, ce que des groupes de pèle­rins font d’ailleurs chaque année avec des cha­peaux de soleil et des bou­teilles d’eau minérale.

À Phi­lippes, tout ce qui va faire l’his­toire du chris­tia­nisme en Europe se joue en minia­ture. Une pre­mière conver­tie : Lydie, mar­chande de pourpre, une femme d’af­faires — le pre­mier bap­tême euro­péen est celui d’une com­mer­çante, détail que l’on médite. Un exor­cisme qui tourne mal, des pro­prié­taires mécon­tents, une émeute, la pri­son, un trem­ble­ment de terre noc­turne, un geô­lier conver­ti, et ce coup de théâtre juri­dique très pau­li­nien : au moment d’être dis­crè­te­ment relâ­ché, Paul fait savoir qu’il est citoyen romain, qu’on l’a bat­tu de verges sans juge­ment, et que ces mes­sieurs les magis­trats vont devoir venir s’ex­cu­ser en per­sonne. Ils viennent. L’É­van­gile entre en Europe flan­qué du droit romain, et les deux marchent du même pas sur le même pavé.

Puis Paul reprend la route, vers l’ouest cette fois, par l’E­gna­tia tou­jours : Amphi­po­lis, Apol­lo­nia de Myg­do­nie, Thes­sa­lo­nique — les étapes s’é­grènent dans les Actes comme sur un iti­né­raire de la poste impé­riale, une jour­née de marche entre cha­cune, et c’est bien ce qu’elles étaient. À Thes­sa­lo­nique, trois semaines de pré­di­ca­tion à la syna­gogue, une com­mu­nau­té qui naît, une émeute encore, une fuite noc­turne vers Bérée, en dehors de la grande route cette fois, car la grande route est deve­nue dan­ge­reuse pour lui. Mais le lien est noué : quelques années plus tard, de Corinthe, Paul écri­ra aux Thes­sa­lo­ni­ciens la plus ancienne des épîtres conser­vées — c’est-à-dire, très pro­ba­ble­ment, le plus ancien texte du Nou­veau Tes­ta­ment, anté­rieur aux Évan­giles. Le pre­mier docu­ment du chris­tia­nisme est une lettre adres­sée à une ville de la Via Egna­tia, et por­tée par elle.

Il y a là une leçon que Paul, stra­tège autant que mys­tique, avait par­fai­te­ment com­prise : les idées voyagent par les infra­struc­tures. Il ne prê­chait pas au hasard des cam­pagnes ; il sui­vait les grands axes, s’ins­tal­lait aux car­re­fours, visait les capi­tales de pro­vince. La Via Egna­tia lui offrait exac­te­ment ce dont une reli­gion nais­sante a besoin : un cha­pe­let de villes cos­mo­po­lites, des syna­gogues comme têtes de pont, des cour­riers régu­liers pour entre­te­nir les com­mu­nau­tés à dis­tance. Le réseau rou­tier romain fut au chris­tia­nisme ce que l’im­pri­me­rie sera à la Réforme : non pas la cause, mais l’ac­cé­lé­ra­teur, le milieu conduc­teur. Quand, trois siècles plus tard, Constan­tin fera du chris­tia­nisme la reli­gion de l’empire et de Byzance sa capi­tale, les deux déci­sions se rejoin­dront sur la même carte : la nou­velle Rome sera au bout de la route par laquelle la nou­velle foi était venue.

VII. Thes­sa­lo­nique, la ville-milieu

Toute route a un centre de gra­vi­té, qui n’est pas for­cé­ment son milieu géo­mé­trique. Celui de la Via Egna­tia s’ap­pelle Thes­sa­lo­nique, et il se trouve que les deux coïn­cident à peu près : la ville est plan­tée là où la route touche la mer pour la pre­mière fois depuis l’A­dria­tique, au fond du golfe Ther­maïque, à mi-par­cours du grand tra­jet. Fon­dée en 315 avant J.-C. par Cas­sandre, l’un des suc­ces­seurs d’A­lexandre, et nom­mée d’a­près sa femme Thes­sa­lo­ni­ké — demi-sœur du conqué­rant, dont le nom com­mé­more une vic­toire (niké) en Thes­sa­lie —, elle avait tout pour deve­nir ce qu’elle devint : un port au bout d’une plaine, une plaine au bout des Bal­kans, et la grande route qui passe au milieu.

Car elle passe au milieu, lit­té­ra­le­ment. L’ac­tuelle rue Egna­tia, artère prin­ci­pale de la Thes­sa­lo­nique moderne, embou­teillée, bor­dée de maga­sins de télé­pho­nie et de bou­gat­sas, suit très exac­te­ment le tra­cé du decu­ma­nus antique, lui-même seg­ment urbain de la Via Egna­tia. Depuis vingt-trois siècles, on cir­cule au même endroit. Les tra­vaux du métro, ache­vés il y a peu après des décen­nies homé­riques, ont trans­for­mé la ville en tran­chée archéo­lo­gique géante : sous la rue Egna­tia sont appa­rus la voie byzan­tine dal­lée de marbre, des places, des bou­tiques, des aque­ducs, des dizaines de mil­liers d’ob­jets — si bien que cer­taines sta­tions exposent désor­mais les ves­tiges der­rière des parois de verre, et que l’u­sa­ger du métro attend sa rame en regar­dant la route dont sa rame est l’arrière-petite-fille.

Sur cette colonne ver­té­brale, les siècles ont enfi­lé leurs monu­ments comme des perles dépa­reillées. L’arc de Galère, d’a­bord, qui enjam­bait la route de ses reliefs de pro­pa­gande : l’empereur y écrase les Perses en registres super­po­sés, dans un tour­billon de che­vaux et de cap­tifs, et les pié­tons d’au­jourd’­hui passent des­sous pour aller prendre un café. À côté, la Rotonde, énorme cylindre de brique que Galère s’é­tait fait bâtir comme mau­so­lée, deve­nu église, puis mos­quée — son mina­ret tient tou­jours debout, seul sur­vi­vant de la ville otto­mane —, puis église à nou­veau, puis salle d’ex­po­si­tion : quatre reli­gions ou usages suc­ces­sifs dans le même tam­bour de briques, sous la même mosaïque d’or où des archi­tec­tures célestes flottent au-des­sus des visi­teurs. Plus bas, Sainte-Sophie de Thes­sa­lo­nique, la basi­lique Saint-Démé­trios recons­truite après le grand incen­die de 1917 sur la crypte du saint patron, les rem­parts, la tour Blanche. La ville entière est un com­men­taire de la route.

Il fau­dra reve­nir sur ce que Thes­sa­lo­nique devint plus tard — la Salo­nique otto­mane et séfa­rade, la « mère en Israël », mais chaque chose en son temps ; rete­nons pour l’ins­tant que la Via Egna­tia a fait de cette ville le lieu des Bal­kans où le plus de mondes se sont super­po­sés. Une route n’est jamais une ligne : c’est une série d’é­pais­sis­se­ments. Thes­sa­lo­nique est le plus dense de tous.

VIII. La route de la Nou­velle Rome

Le 11 mai 330, Constan­tin inau­gure sa nou­velle capi­tale sur le site de l’an­tique Byzance, et la Via Egna­tia change de sens sans chan­ger de tra­cé. Elle était une route qui par­tait de Rome ; la voi­ci route qui mène à Rome — la nou­velle, la seule qui compte désor­mais. Le point zéro se déplace : à Constan­ti­nople, près de Sainte-Sophie, on érige le Milion, borne dorée monu­men­tale d’où sont désor­mais comp­tées toutes les dis­tances de l’empire. Un frag­ment en sub­siste, un pilier de pierre grise coin­cé entre une rue pas­sante et les citernes, que les tou­ristes pho­to­gra­phient sans tou­jours savoir qu’ils tiennent dans leur objec­tif le kilo­mètre zéro d’un monde. La Via Egna­tia devient la pre­mière des routes impé­riales : celle par laquelle on arrive.

Pen­dant les siècles byzan­tins, elle est tout à la fois. Route mili­taire : c’est par elle que les empe­reurs partent en cam­pagne vers l’Oc­ci­dent et, de plus en plus sou­vent, qu’ils accourent défendre les Bal­kans contre les nou­veaux venus — Goths, Avars, Slaves, Bul­gares, la liste des peuples qui débouchent sur la route est la table des matières du haut Moyen Âge. Route de céré­mo­nie : les entrées triom­phales à Constan­ti­nople se font par la porte Dorée, au débou­ché de l’E­gna­tia, sous des mosaïques et des aigles, selon un pro­to­cole que le Livre des céré­mo­nies règle au pas près. Route de pèle­ri­nage et de reliques : les corps saints remontent vers la capi­tale, les pèle­rins des­cendent vers Rome ou s’embarquent pour la Terre sainte. Route de la soie à son extré­mi­té : ce qui arrive de Chine et de Perse par l’A­sie cen­trale et Constan­ti­nople peut, par l’E­gna­tia, gagner l’A­dria­tique et l’I­ta­lie — la route romaine s’emboîte dans le grand sys­tème cara­va­nier eur­asia­tique, dont elle devient le der­nier seg­ment occidental.

Mais une route vit de la sécu­ri­té, et la sécu­ri­té byzan­tine fut inter­mit­tente. Quand les Slaves puis les Bul­gares s’ins­tallent dans l’in­té­rieur des Bal­kans, aux VIIe et VIIIe siècles, le tron­çon cen­tral de l’E­gna­tia — entre Ohrid et Thes­sa­lo­nique — devient périlleux, par­fois impra­ti­cable ; l’empire, en orga­nisme intel­li­gent, reporte alors sa cir­cu­la­tion sur la mer, et la route s’as­sou­pit par seg­ments, comme un ser­pent qui dort par tron­çons. Elle se réveille au gré des recon­quêtes. Basile II, l’empereur qui mit vingt ans à bri­ser le royaume bul­gare de Samuel — lequel Samuel avait pré­ci­sé­ment sa capi­tale à Ohrid, sur la route —, rouvre l’axe entier au début du XIe siècle ; c’est le moment où l’E­gna­tia byzan­tine brille de son der­nier grand éclat, quand un fonc­tion­naire pou­vait de nou­veau aller de Constan­ti­nople à Dyr­ra­chium en son­geant à ses dos­siers plu­tôt qu’aux embuscades.

Anne Com­nène, la prin­cesse his­to­rienne, nous a lais­sé dans l’A­lexiade la chro­nique du dan­ger sui­vant, venu cette fois de l’ouest : les Nor­mands. En 1081, Robert Guis­card et son fils Bohé­mond débarquent d’I­ta­lie et mettent le siège devant Dyr­ra­chium, exac­te­ment comme César mille ans plus tôt, car les points d’ap­pui stra­té­giques ont la vie encore plus dure que les empires. La bataille qui suit est un désastre pour Alexis Com­nène — la garde varan­gienne, ces Anglo-Saxons exi­lés après Has­tings qui haïs­saient les Nor­mands d’une haine per­son­nelle, s’y fait tailler en pièces —, et Dyr­ra­chium tombe. L’ob­jec­tif nor­mand ne fait mys­tère pour per­sonne : la Via Egna­tia elle-même, le grand che­min dal­lé qui mène tout droit à Constan­ti­nople. Bohé­mond s’y engage, pousse jus­qu’en Macé­doine et en Thes­sa­lie, avant que l’or et la diplo­ma­tie byzan­tines, plus effi­caces que les armées, ne dis­solvent son entre­prise. Mais l’a­ver­tis­se­ment était don­né : la route qui fait entrer les empe­reurs peut faire entrer n’im­porte qui.

En 1185, les Nor­mands de Sicile reviennent, prennent Dyr­ra­chium, remontent l’E­gna­tia et mettent à sac Thes­sa­lo­nique avec une sau­va­ge­rie qui glace encore dans le récit qu’en a lais­sé l’ar­che­vêque Eustathe, témoin ocu­laire. En 1204, la qua­trième croi­sade détourne le coup au cœur : Constan­ti­nople est prise par mer, mais c’est le long de l’E­gna­tia que se découpe l’empire dépe­cé — un royaume latin de Thes­sa­lo­nique pour Boni­face de Mont­fer­rat, un des­po­tat grec d’É­pire à l’autre bout, et la route entre les deux comme un os dis­pu­té par les chiens. Michel VIII Paléo­logue, qui reprend Constan­ti­nople en 1261, remonte lui aus­si la carte par la même artère. Jus­qu’au bout, l’his­toire byzan­tine aura été une his­toire de la route : qui tient l’E­gna­tia tient les Bal­kans, et qui tient les Bal­kans finit tôt ou tard aux portes de la Ville.

Inter­mède : la route sur le papier

Avant de pas­ser aux Otto­mans, un détour par les archives, car la Via Egna­tia n’existe pas seule­ment dans le sol : elle existe dans les docu­ments, et ceux-ci ont leur poé­sie propre. Le plus éton­nant est la Table de Peu­tin­ger, cette copie médié­vale d’une carte rou­tière romaine, longue de près de sept mètres et haute de trente cen­ti­mètres à peine — le monde entier écra­sé en ban­deau, comme vu par un myope allon­gé. Sur ce ruban, la géo­mé­trie est sacri­fiée sans remords à la seule chose qui compte pour un voya­geur : la suc­ces­sion des étapes et les dis­tances entre elles. L’E­gna­tia y court d’ouest en est avec ses sta­tions en petites vignettes — deux tours pour une ville, un bâti­ment car­ré pour un relais — et ses chiffres de milles ali­gnés comme une addi­tion d’é­pi­cier. Ce n’est pas une carte, c’est un horaire ; pas un ter­ri­toire, un dérou­lé. Nos appli­ca­tions de navi­ga­tion, qui réduisent pareille­ment le monde à une bande d’é­tapes et de durées, n’ont rigou­reu­se­ment rien inven­té : elles ont retrou­vé la Table de Peu­tin­ger, en cou­leur et avec la voix.

L’autre docu­ment est plus tou­chant encore : l’I­ti­né­raire de Bor­deaux, rédi­gé en 333 par un pèle­rin ano­nyme par­ti de Gironde pour Jéru­sa­lem, et qui note, étape après étape, relais après relais, l’in­té­gra­li­té de son tra­jet à tra­vers l’empire — dont la tra­ver­sée com­plète de la Via Egna­tia au retour. Le texte est d’une séche­resse totale : muta­tio untel, tant de milles, man­sio untel, tant de milles, civi­tas Thes­sa­lo­nique. Pas un pay­sage, pas une impres­sion, pas une plainte. Et pour­tant, à lire cette lita­nie comp­table, on entend mar­cher quel­qu’un. On sait où il a chan­gé de mon­ture, où il a dor­mi, où il a dû regar­der le lac d’Oh­rid sans juger utile de le men­tion­ner — et ce silence-là, chez le pre­mier écri­vain-voya­geur chré­tien de l’his­toire, vaut toutes les des­crip­tions : la route était encore un moyen, pas un sujet. Il fau­dra des siècles pour qu’on se mette à la regar­der. Nous autres, qui écri­vons des articles de huit mille mots sur elle, sommes le pro­duit tar­dif de ce retour­ne­ment : le pèle­rin de Bor­deaux comp­tait ses milles, nous comp­tons ses mots.

IX. Sol kol : la route devient ottomane

Les Otto­mans n’ont pas conquis les Bal­kans contre la Via Egna­tia : ils l’ont conquise avec elle, puis pour elle. Dès leur pas­sage en Europe au milieu du XIVe siècle, leurs armées empruntent le vieux tra­cé en sens inverse de Paul et dans le même sens que les empe­reurs ren­trant de cam­pagne — d’est en ouest, de la Thrace vers la Macé­doine et l’Al­ba­nie. Thes­sa­lo­nique tombe défi­ni­ti­ve­ment en 1430, vingt-trois ans avant Constan­ti­nople, ce qui dit assez que la route fut prise avant la capi­tale, comme on coupe les racines avant d’a­battre l’arbre.

Dans le sys­tème otto­man, l’E­gna­tia reçoit un nou­veau nom et une nou­velle jeu­nesse. Elle devient le sol kol, le « bras gauche » — l’une des trois grandes routes mili­taires rayon­nant de Constan­ti­nople vers l’Eu­rope, la gauche étant celle qui longe la mer Égée vers le sud-ouest, quand le bras droit monte vers la mer Noire et le bras du milieu file sur Bel­grade. La ter­mi­no­lo­gie est celle d’une armée en marche vue depuis la capi­tale, et elle est exacte : c’est par le sol kol que tran­sitent les cam­pagnes vers l’Al­ba­nie et la Grèce, les cour­riers de la Porte, les gou­ver­neurs rejoi­gnant leurs provinces.

Mais la grande affaire otto­mane, sur cette route, n’est pas mili­taire : elle est cara­va­nière, et c’est ici que le voya­geur fami­lier des routes d’A­sie cen­trale se sent sou­dain en ter­rain connu. Car l’empire couvre l’i­ti­né­raire d’un équi­pe­ment que Rome n’au­rait pas désa­voué, en plus moel­leux : ponts à dos d’âne, fon­taines, mos­quées d’é­tape, ima­rets — ces cui­sines pieuses où le voya­geur pauvre man­geait gra­tui­te­ment —, ham­mams pour se décras­ser de la route, et sur­tout hans et cara­van­sé­rails, ces for­te­resses de l’hos­pi­ta­li­té dont la for­mule, mise au point sur les routes seld­jou­kides d’A­na­to­lie et plus loin encore sur celles du Kho­ras­san, vient s’ins­tal­ler en Europe le long du vieux pavé romain. Le prin­cipe est inva­riable et par­fait : une cour car­rée, un por­tail unique assez haut pour un cha­meau char­gé, des arcades, une salle com­mune chauf­fée, de la paille en bas pour les bêtes et des plates-formes en haut pour les hommes. La man­sio romaine et le cara­van­sé­rail otto­man sont le même organe, réin­ven­té par deux empires dif­fé­rents aux mêmes empla­ce­ments, sépa­rés par mille ans et reliés par la même évi­dence : tous les trente kilo­mètres, il faut un toit.

Ces fon­da­tions n’é­taient pas des gestes iso­lés mais des sys­tèmes éco­no­miques com­plets, les vakıf : un grand per­son­nage — vizir, valide sul­tan, gou­ver­neur — finan­çait pont, cara­van­sé­rail, mos­quée et mar­ché, et affec­tait à leur entre­tien per­pé­tuel les reve­nus de bou­tiques ou de vil­lages entiers. Le voya­geur dor­mait gra­tui­te­ment trois nuits ; le com­merce payait la pié­té ; la pié­té entre­te­nait la route. Sokol­lu Meh­med Pacha, le grand vizir bos­niaque de Soli­man et de ses suc­ces­seurs, a semé le sol kol de ses fon­da­tions comme d’autres sèment des oli­viers. À Lüle­bur­gaz, en Thrace turque, son ensemble tient tou­jours debout autour de la route ; à Hav­sa, près d’E­dirne, un autre ; et les ponts otto­mans de Macé­doine et d’Al­ba­nie — celui de Golik déjà croi­sé, tant d’autres ano­nymes — cousent encore les deux rives des tor­rents que la voie romaine fran­chis­sait à gué.

Evliya Çele­bi, l’in­fa­ti­gable voya­geur otto­man du XVIIe siècle, a par­cou­ru ces che­mins et tout noté avec sa pré­ci­sion joyeuse et son goût des chiffres invé­ri­fiables : le nombre de bou­tiques de Ser­rès, les bains de Salo­nique, les vignes de Kava­la. Kava­la, jus­te­ment — l’an­tique Néa­po­lis, le port de Paul — offre le plus théâ­tral des monu­ments de cette époque : l’a­que­duc dit des Kamares, recons­truit sous Soli­man le Magni­fique, qui enjambe la ville basse de ses arches super­po­sées pour por­ter l’eau à la pres­qu’île. Sous ses voûtes passe la rue qui fut la route ; au-des­sus, sur la col­line, la mai­son natale de Meh­met Ali, le pacha­lik local deve­nu vice-roi d’É­gypte et fon­da­teur de la dynas­tie qui régna au Caire jus­qu’en 1952. D’une petite ville d’é­tape de la Via Egna­tia est sor­tie l’É­gypte moderne : les routes ont de ces géné­ro­si­tés latérales.

Il faut dire un mot, enfin, des men­zil, les relais de poste otto­mans, car ils bouclent une boucle ouverte deux mille ans plus tôt. Le sys­tème du cour­rier à relais, avec che­vaux frais et cava­liers asser­men­tés, que Rome appe­lait cur­sus publi­cus, que les Mon­gols appe­laient yam, les Otto­mans l’ap­pellent men­zil­hane et l’ins­tallent aux mêmes car­re­fours. Un ordre de la Porte pou­vait atteindre Salo­nique en quelques jours, l’Al­ba­nie en une semaine. Les empires changent de langue, de dieu et de couvre-chef ; la logis­tique, elle, ne change pas d’adresse.

X. Salo­nique, la Sépharade

Et puis il y a ce que la route a fait de plus inat­ten­du : accueillir un peuple entier venu du bout oppo­sé de la Médi­ter­ra­née. En 1492, les Rois Catho­liques expulsent les Juifs d’Es­pagne ; le sul­tan Baye­zid II leur ouvre l’empire, en s’é­ton­nant, selon le mot que la tra­di­tion lui prête, qu’on puisse dire sage un roi qui appau­vrit son royaume pour enri­chir le sien. Des dizaines de mil­liers de Séfa­rades s’embarquent, et une part consi­dé­rable d’entre eux vient s’é­ta­blir à Salo­nique — au point qu’au XVIe siècle, la ville de la Via Egna­tia devient ce cas unique en Europe : une grande cité dont la majo­ri­té de la popu­la­tion est juive, et dont la langue des quais, des mar­chés et des contrats est le judéo-espagnol.

Pen­dant quatre siècles, Salo­nique la séfa­rade vit au rythme du shab­bat : le port s’ar­rête le same­di, ce qui stu­pé­fie les voya­geurs euro­péens et donne à la ville son sur­nom de « Jéru­sa­lem des Bal­kans » — les Séfa­rades eux-mêmes disaient la madre de Israel, la mère d’Is­raël. Les congré­ga­tions portent les noms des villes per­dues, Cas­tille, Ara­gon, Lis­bonne, Majorque, Calabre, si bien que le plan des syna­gogues est une carte de l’ex­pul­sion. On y imprime des livres en hébreu et en ladi­no, on y file la laine des uni­formes janis­saires, on y chante des romances que les grand-mères avaient empor­tées de Tolède dans leurs oreilles, faute de place dans les bagages. Les por­te­faix du port, les fameux hamales, sont juifs ; les pêcheurs aus­si ; c’est sans doute le seul grand port de l’his­toire moderne où le pro­lé­ta­riat des docks par­lait la langue de Cer­van­tès avec l’ac­cent du XVe siècle.

Ce monde-là vivait de la route autant que de la mer. Salo­nique était le débou­ché mari­time du sol kol et de tout l’ar­rière-pays bal­ka­nique : les laines de Macé­doine, les tabacs de la plaine de Dra­ma et de Kava­la — ces tabacs qui firent au XIXe siècle des for­tunes consi­dé­rables —, les grains, les cuirs, tout des­cen­dait vers ses quais par les vieux iti­né­raires, et remon­tait en sens inverse en draps, en quin­caille­rie, en idées. Quand le che­min de fer arrive, dans les années 1870–1890, il ne fait que dou­bler l’E­gna­tia d’un ruban de rails : la ligne vers Skopje et Bel­grade, puis la Jonc­tion Salo­nique-Constan­ti­nople, reprennent les cou­loirs que la géo­gra­phie avait dic­tés aux ingé­nieurs d’E­gna­tius. Dans les wagons comme sur les dalles, ce sont long­temps les mêmes mar­chan­dises et les mêmes noms de famille.

On sait com­ment cela finit, et il faut le dire, parce que la route l’a vu. L’in­cen­die de 1917 dévore les quar­tiers juifs du centre ; l’hel­lé­ni­sa­tion de l’entre-deux-guerres change les noms des rues ; puis viennent l’oc­cu­pa­tion alle­mande et, au prin­temps 1943, les dépor­ta­tions : en quelques mois, la qua­si-tota­li­té des Juifs de Salo­nique — plus de qua­rante-cinq mille per­sonnes — est envoyée à Ausch­witz, d’où presque per­sonne ne revient. Les convois par­taient de la gare, c’est-à-dire du pro­lon­ge­ment fer­ro­viaire de la Via Egna­tia ; le vieux cou­loir de cir­cu­la­tion qui avait por­té Paul, les reliques, les cara­vanes et les romances en ladi­no a aus­si por­té cela. Une route n’a pas de morale ; elle a des usages, et ils incluent les pires. Le grand cime­tière juif, l’un des plus vastes du monde, fut détruit ; l’u­ni­ver­si­té occupe aujourd’­hui son empla­ce­ment, et l’on a long­temps mar­ché sur ses pierres rem­ployées dans la ville. Salo­nique est rede­ve­nue Thes­sa­lo­nique ; du monde séfa­rade res­tent un musée, quelques syna­gogues, des mémo­riaux, et dans cer­taines familles dis­per­sées de Paris, de Tel-Aviv ou d’Is­tan­bul, une langue douce et péri­mée où l’Es­pagne s’ap­pelle encore Sefa­rad et où Salo­nique reste la madre.

XI. Le der­nier tron­çon : la Thrace, Edirne, les murailles

Repre­nons la marche, car nous avons lais­sé notre voya­geur quelque part après Kava­la et il reste un bon tiers de route. Pas­sé le Nes­tos, la Thrace com­mence, et avec elle un autre régime de pay­sage : fini l’es­ca­lier de cols et de lacs, place aux hori­zon­tales. Des plaines à tabac et à tour­ne­sols, des col­lines basses, des fleuves pares­seux et débor­dants, un vent constant, et cette lumière par­ti­cu­lière des pays de pas­sage, un peu déla­vée, comme fati­guée d’a­voir vu cir­cu­ler tant de monde. La Thrace antique était répu­tée sau­vage — c’est le pays d’Or­phée et de Spar­ta­cus, deux façons oppo­sées de ne pas se sou­mettre —, et la route y avan­çait de ville-étape en ville-étape comme on saute de pierre en pierre dans un gué.

Les noms s’é­grènent : Abdère, patrie de Démo­crite, dont les Grecs firent injus­te­ment la ville des sots, alors qu’elle avait inven­té l’a­tome ; Maro­née et ses vins que chan­tait déjà Homère — c’est le vin de Maron qui endort le Cyclope ; Traia­nou­po­lis, fon­dée par Tra­jan à l’en­droit où la route fran­chit les eaux ther­males, et où sub­siste un grand han otto­man posé près des sources, la man­sio et le cara­van­sé­rail à touche-touche pour une fois, comme deux coquillages du même ani­mal ; puis Cyp­se­la sur l’Hèbre, où Stra­bon arrê­tait sa mesure. L’Hèbre — la Marit­sa des Bul­gares, le Meriç des Turcs — est aujourd’­hui fron­tière entre la Grèce et la Tur­quie, héris­sée de clô­tures et de patrouilles, et le vieux pas­sage y est deve­nu l’un des points durs des migra­tions contem­po­raines : les mar­cheurs d’au­jourd’­hui y vont d’est en ouest, de nuit, sans bornes mil­liaires, et la route qui fut celle des apôtres et des cara­vanes est aus­si celle des pas­seurs. Elle n’a jamais ces­sé de ser­vir ; elle a seule­ment ces­sé d’être avouable.

En amont du fleuve, un détour s’im­pose, que les voya­geurs otto­mans fai­saient sys­té­ma­ti­que­ment puisque la route impé­riale y pas­sait : Edirne, l’an­cienne Andri­nople, capi­tale des sul­tans avant la prise de Constan­ti­nople. Hadrien lui avait don­né son nom, les Otto­mans lui ont don­né la Seli­miye, le chef-d’œuvre de Sinan octo­gé­naire — ce dôme que l’ar­chi­tecte consi­dé­rait comme sa réponse enfin trou­vée à Sainte-Sophie, posé sur huit piliers avec une net­te­té de théo­rème, et ces quatre mina­rets si fins qu’ils semblent tra­cés à la plume. Autour, l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville-étape à son som­met : bedes­ten, cara­van­sé­rail de Rüs­tem Pacha où l’on dort encore aujourd’­hui — l’hô­tel occupe les cel­lules des mar­chands, et le voya­geur contem­po­rain, en réglant sa note, s’ins­crit sans le savoir dans une comp­ta­bi­li­té vieille de quatre siècles et demi —, ponts inter­mi­nables sur la Tund­ja et la Marit­sa, dont les arches comptent par­mi les plus longues suites de pierre d’Europe.

Puis c’est la der­nière ligne droite, plein est, par Hav­sa, Babaes­ki, Lüle­bur­gaz, Çor­lu, Sili­vri — un cha­pe­let de bourgs-étapes thraces où les mos­quées de Sinan et les cara­van­sé­rails de Sokol­lu jalonnent la natio­nale actuelle avec une régu­la­ri­té de bornes — et la Pro­pon­tide appa­raît, la mer de Mar­ma­ra, lai­teuse sous la brume, avec ses car­gos à l’ancre par dizaines qui attendent leur tour pour le Bos­phore comme jadis les cara­vanes devant les portes. La route antique tou­chait la mer à Périnthe-Héra­clée, puis à Sélym­bria, et lon­geait le rivage jus­qu’aux murailles.

Les murailles. Elles sont tou­jours là, sur six kilo­mètres et demi, du palais des Bla­chernes à la Mar­ma­ra : la triple ligne de Théo­dose II, fos­sé, mur externe, mur interne, qua­rante-quatre siècles à elles toutes si l’on addi­tionne l’âge de leurs pierres, éven­trées par endroits, res­tau­rées par d’autres avec un enthou­siasme dis­cu­table, plan­tées de pota­gers dans leurs douves — des tomates poussent dans le fos­sé qui arrê­ta Atti­la. La Via Egna­tia s’a­che­vait ici, à la porte Dorée, l’en­trée triom­phale aux trois arches enca­drée de tours de marbre blanc, murée depuis des siècles et enclose dans la for­te­resse de Yedi­kule. Le voya­geur qui veut aujourd’­hui finir le tra­jet dans les règles doit se conten­ter de la contem­pler à tra­vers une grille, ce qui est peut-être la conclu­sion la plus juste : la route mène à une porte fer­mée, der­rière laquelle il y a une ville qui a chan­gé trois fois de nom et conti­nue tran­quille­ment d’exis­ter. Pas­sé les murailles, le tra­cé se pro­lon­geait jus­qu’au Milion par la grand-rue à por­tiques que Byzance appe­lait la Mésè et que les Otto­mans appe­lèrent Divan Yolu — la rue du tram­way rouge d’au­jourd’­hui, entre Sainte-Sophie et le Grand Bazar. Le der­nier kilo­mètre de la Via Egna­tia est pro­ba­ble­ment, au mètre car­ré, l’un des plus fou­lés de la pla­nète, et pas un pro­me­neur sur mille ne sait qu’il ter­mine une route com­men­cée sur l’Adriatique.

XII. Effa­ce­ments, dou­blures, résurrections

Que devient une route quand plus per­sonne n’en a besoin ? Elle ne meurt pas : elle se dis­sout. Aux siècles otto­mans tar­difs, l’axe com­plet perd de son impor­tance au pro­fit de la route de Bel­grade et de la navi­ga­tion ; au XIXe, le rail la double ; au XXe, les fron­tières la coupent. Car c’est là le grand para­doxe moderne : la Via Egna­tia, conçue comme trait d’u­nion, s’est retrou­vée hachée par quatre États — Alba­nie, Macé­doine du Nord, Grèce, Tur­quie — dont cer­tains, pen­dant des décen­nies, ne se par­laient pas du tout. L’Al­ba­nie d’En­ver Hox­ha, héris­sée de sept cent mille bun­kers, avait trans­for­mé son tron­çon en impasse abso­lue : la route qui com­men­çait à Durrës ne menait nulle part, par déci­sion poli­tique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à pen­ser qu’entre 1945 et 1990, aucun voya­geur n’a pu par­cou­rir léga­le­ment d’un trait un iti­né­raire qui fut banal pen­dant deux mil­lé­naires. Nous nous croyons l’é­poque de la cir­cu­la­tion ; sur ce méri­dien-là, l’An­ti­qui­té nous bat­tait à plate couture.

Puis les choses se sont rou­vertes, et la route a resur­gi sous deux formes qui se tournent le dos. La pre­mière est un ruban d’as­phalte : l’E­gna­tia Odos, l’au­to­route grecque A2, 670 kilo­mètres d’I­gou­me­nit­sa sur la mer Ionienne jus­qu’à la fron­tière turque, ache­vée pour l’es­sen­tiel en 2009 — l’un des plus grands chan­tiers d’Eu­rope de son temps, avec ses dizaines de kilo­mètres de tun­nels per­cés sous le Pinde et ses via­ducs qui enjambent des val­lées entières, dont celui de Met­so­vo, par­mi les plus hauts du conti­nent. Le nom est un hom­mage assu­mé, et le tra­cé, dans sa moi­tié orien­tale, colle d’as­sez près à l’an­cien : mêmes plaines, mêmes seuils, mêmes villes des­ser­vies — Thes­sa­lo­nique, Kava­la, Komo­ti­ni, Alexan­drou­po­li. Les ingé­nieurs grecs ont fait ce que les ingé­nieurs font depuis Egna­tius : ils ont écou­té la géo­gra­phie, et la géo­gra­phie a redit la même chose. On roule aujourd’­hui de Thes­sa­lo­nique à la fron­tière turque en trois heures, avec cli­ma­ti­sa­tion et sta­tions-ser­vice ; la man­sio s’est réin­car­née en aire d’au­to­route, le cara­van­sé­rail en par­king pour poids lourds, et les chauf­feurs bul­gares qui dorment dans leurs cabines à Komo­ti­ni conti­nuent, sans le savoir, une très vieille sieste collective.

La seconde forme est exac­te­ment inverse : la len­teur retrou­vée. Depuis les années 2010, des asso­cia­tions — dont une fon­da­tion néer­lan­daise qui a fait œuvre de pion­nière — ont bali­sé et docu­men­té un iti­né­raire de grande ran­don­née repre­nant le tra­cé his­to­rique de Durrës à Istan­bul : plus de mille kilo­mètres à pied, en une cin­quan­taine d’é­tapes, avec topo-guides, traces GPS et chambres chez l’ha­bi­tant. Des mar­cheurs le par­courent chaque année, seuls ou par petits groupes, fran­chis­sant Qafë Thanë dans un sens, la Marit­sa dans l’autre, dor­mant à Ohrid, à Bito­la, à Ver­gi­na, à Kava­la, recou­sant à la vitesse de quatre kilo­mètres à l’heure ce que les fron­tières avaient déchi­ré. Il y a une jus­tice tran­quille à voir la plus ancienne fonc­tion de la route — por­ter des corps qui marchent — lui reve­nir en der­nier, après que toutes les autres l’ont quit­tée pour l’au­to­route, le rail ou l’a­vion. La ran­don­née n’est pas une nos­tal­gie : c’est la route ren­due à son échelle d’o­ri­gine, celle du pas, la seule à laquelle on voit réel­le­ment quelque chose.

XIII. Ce qui reste quand on arrive

Au terme de ces mille kilo­mètres et de ces vingt-deux siècles, on peut essayer un bilan, en se méfiant des bilans. La Via Egna­tia aura été suc­ces­si­ve­ment, et par­fois simul­ta­né­ment : un outil de conquête, un cor­don admi­nis­tra­tif, un théâtre de guerres civiles, le pre­mier che­min du chris­tia­nisme en Europe, l’ar­tère de deux empires chré­tiens et d’un empire musul­man, un cha­pe­let de cara­van­sé­rails, la colonne ver­té­brale d’une dia­spo­ra séfa­rade, une ligne de front, une ligne de fuite, une auto­route et un sen­tier de ran­don­née. Aucun de ces usages n’a annu­lé les autres ; ils se sont dépo­sés en couches, comme les dal­lages suc­ces­sifs que les archéo­logues du métro de Thes­sa­lo­nique ont trou­vés empi­lés sous la rue Egna­tia — romain sous byzan­tin sous otto­man sous grec, cha­cun réuti­li­sant le pré­cé­dent comme fondation.

C’est sans doute la leçon la plus solide que cette route puisse don­ner, et elle vaut au-delà d’elle : les infra­struc­tures sont plus durables que les empires qui les créent, et plus fidèles. Rome a dis­pa­ru, Byzance a dis­pa­ru, la Sublime Porte a dis­pa­ru ; le cou­loir Durrës-Ohrid-Thes­sa­lo­nique-Istan­bul, lui, fonc­tionne tou­jours, emprun­té ce matin même par des camions, des cars, des trains, des mar­cheurs et des fibres optiques — car les câbles aus­si suivent les vieilles routes, la lumière de nos mes­sages pas­sant par les mêmes cols que les cour­riers d’E­gna­tius. Les hommes croient tra­cer des routes pour ser­vir leurs pro­jets ; ce sont les routes qui, à la longue, se servent des pro­jets suc­ces­sifs des hommes pour conti­nuer à exister.

Et il reste le geste lui-même, qu’au­cune auto­route ne rem­place : poser le pied, un matin, sur quelques mètres de dalles bom­bées, quelque part au-des­sus du Shkum­bin ou de Kava­la, sen­tir sous la semelle l’or­nière creu­sée par des roues dont les cha­riots, les che­vaux, les char­re­tiers et les empires sont pous­sière depuis deux mille ans, et se dire qu’on est, très exac­te­ment, sur le che­min. Non pas un che­min : le che­min, celui qui reliait la mer d’Ho­mère à la mer de Constan­tin, et sur lequel ont mar­ché, dans la même pous­sière et sous le même soleil exa­gé­ré des Bal­kans, un ora­teur en exil, un fai­seur de tentes visi­té par un songe, des prin­cesses por­phy­ro­gé­nètes, des mule­tiers vlaques, des mar­chands en ladi­no, des cava­liers de la Porte et quelques ran­don­neurs hol­lan­dais. La route ne les dis­tingue pas. Elle n’a jamais rien deman­dé d’autre que d’être sui­vie, et c’est une exi­gence à laquelle, déci­dé­ment, on sous­crit sans se faire prier : l’A­dria­tique dans le dos, Byzance devant, et entre les deux tout le temps du monde.

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