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La nuit du jas­min — Par­tie 3

La nuit du jas­min — Par­tie 3

La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 9 à 12

CHA­PITRE 9 — L’EN­QUÊTE COMMENCE

La police arri­va à huit heures dans une auto­mo­bile noire qui tous­sait de la pous­sière et du mécontentement.

L’ins­pec­teur Mah­moud Saf­wan était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, petit, tra­pu, avec une mous­tache si épaisse qu’elle sem­blait avoir été col­lée sur sa lèvre supé­rieure par un acces­soi­riste dis­trait. Il por­tait un cos­tume frois­sé, un tar­bouche qui pen­chait dan­ge­reu­se­ment vers la gauche, et l’ex­pres­sion d’un homme qui aurait pré­fé­ré être n’im­porte où ailleurs — dans son bureau du com­mis­sa­riat d’As­souan, par exemple, à boire du thé et à signer des for­mu­laires, plu­tôt que dans le hall du Old Cata­ract, entou­ré d’a­ris­to­crates étran­gers, de diplo­mates, et d’un chef spi­ri­tuel ismaé­lien qui le regar­dait avec la bien­veillance condes­cen­dante d’un homme habi­tué à com­man­der des mil­lions de fidèles.

— Un meurtre, dit Saf­wan. Dans cet hôtel.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une lamentation.

— Un meurtre, confir­ma l’A­ga Khan avec un calme qui fri­sait l’i­ro­nie. Mais un meurtre dis­cret, ins­pec­teur. Un meurtre qui n’a réveillé per­sonne, qui n’a déran­gé per­sonne, et qui — si vous menez votre enquête avec le tact que la situa­tion exige — n’a pas besoin de faire fer­mer l’hôtel.

Saf­wan regar­da l’A­ga Khan comme un chat regarde un tigre — avec un mélange de fas­ci­na­tion et de ter­reur pro­fes­sion­nelle. Il ne vou­lait pas fer­mer l’hô­tel. Fer­mer le Old Cata­ract, c’é­tait mettre en colère le gou­ver­neur d’As­souan, le minis­tère du Tou­risme, la famille royale qui y avait ses habi­tudes, et pro­ba­ble­ment trois ou quatre ambas­sades. Mais ne pas fer­mer l’hô­tel, c’é­tait lais­ser un assas­sin prendre son petit-déjeu­ner sur la ter­rasse avec vue sur le Nil, et si l’af­faire tour­nait mal, c’é­tait sa tête à lui, Mah­moud Saf­wan, ins­pec­teur de troi­sième classe, qui rou­le­rait sur le tapis du bureau du direc­teur de la police.

— Je vais inter­ro­ger tout le monde, dit-il.

— Bien sûr, dit l’A­ga Khan. Mais per­met­tez-moi de vous sug­gé­rer d’ac­cep­ter l’aide de deux per­sonnes qui ont décou­vert le corps et qui pos­sèdent — com­ment dire — des com­pé­tences com­plé­men­taires aux vôtres.

Saf­wan leva un sour­cil — celui de gauche, le seul qui fonc­tion­nait indépendamment.

— Mrs. Aga­tha Chris­tie, dit l’A­ga Khan. L’au­teur de romans poli­ciers. Et Miss Ceci­ly Graves, archéo­logue. L’une connaît l’art du crime, l’autre connaît l’art de la fouille. Ensemble, elles pourraient…

— Je connais mon métier, Votre Altesse.

— Per­sonne n’en doute, ins­pec­teur. Mais un hôtel plein de diplo­mates et d’a­ris­to­crates étran­gers est un ter­rain miné. Mrs. Chris­tie sait com­ment ces gens pensent. Et Miss Graves sait pour­quoi quel­qu’un vou­lait Beau­mont mort.

Saf­wan le regar­da un long moment. Puis il sou­pi­ra — un sou­pir qui venait du fond de son âme, du fond de sa car­rière, du fond de cette mati­née qui avait si mal com­men­cé — et dit :

— D’ac­cord. Mais elles ne touchent à rien. Elles ne posent pas de ques­tions sans ma per­mis­sion. Et si elles trouvent quoi que ce soit, elles viennent me voir d’abord.

L’A­ga Khan sourit.

— Natu­rel­le­ment, ins­pec­teur. Naturellement.

*

Les inter­ro­ga­toires com­men­cèrent à dix heures, dans le salon de lec­ture, trans­for­mé pour l’oc­ca­sion en salle d’en­quête impro­vi­sée. Saf­wan avait réqui­si­tion­né un bureau, une chaise, un car­net, et un adjoint — un jeune poli­cier maigre comme un fil de fer qui notait tout avec un zèle mal­adroit, sa plume cris­sant sur le papier comme un insecte pris au piège.

Chris­tie et Ceci­ly étaient assises dans un coin, offi­ciel­le­ment comme « obser­va­trices » — un sta­tut vague que Saf­wan leur avait accor­dé de mau­vaise grâce et qui leur per­met­tait d’être pré­sentes sans avoir le droit d’ou­vrir la bouche. Chris­tie avait son car­net. Ceci­ly avait sa mémoire.

Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni fut le pre­mier convo­qué. Il entra dans le salon comme il entrait par­tout — en scène. Cos­tume blanc, pochette lilas aujourd’­hui, ses éter­nels sca­ra­bées dans la poche, et un air d’en­nui royal qui sug­gé­rait que le meurtre était un incon­vé­nient esthé­tique plu­tôt qu’un drame humain.

— Comte, dit Saf­wan. Où étiez-vous cette nuit entre minuit et six heures du matin ?

— Dans ma chambre, ins­pec­teur. Suite 201. Je dor­mais. Mon domes­tique peut en témoigner.

— Votre domes­tique est muet.

— Muet ne veut pas dire aveugle, ins­pec­teur. Gia­co­mo voit tout. Il ne parle pas, mais il écrit. Et il écrit remar­qua­ble­ment bien — une cal­li­gra­phie de moine flo­ren­tin. Si vous lui don­nez un papier et un crayon, il vous confir­me­ra que je n’ai pas quit­té ma suite de la nuit.

Saf­wan nota quelque chose dans son car­net. Chris­tie, dans son coin, écri­vit dans le sien un seul mot que Ceci­ly aper­çut du coin de l’œil : « Commode. »

— Connais­siez-vous M. Beau­mont per­son­nel­le­ment ? deman­da Safwan.

— Per­son­nel­le­ment est un bien grand mot. Je connais­sais M. Beau­mont comme tout client connaît le direc­teur de l’hô­tel dans lequel il séjourne — c’est-à-dire avec cette inti­mi­té super­fi­cielle qui est le propre des rela­tions de ser­vice. Il était com­pé­tent, dis­cret, et savait recon­naître un bon cham­pagne. C’est à peu près tout ce que j’exige d’un direc­teur d’hôtel.

— Vous n’a­vez jamais eu d’autres rap­ports avec lui ? Des rap­ports, disons, commerciaux ?

Le Comte ne cil­la pas. Pas un bat­te­ment de pau­pière, pas une contrac­tion de mâchoire. Il était, dans l’art de ne rien tra­hir, d’un niveau olympique.

— Com­mer­ciaux ? répé­ta-t-il avec un amu­se­ment par­fai­te­ment cali­bré. Je suis paléon­to­logue, ins­pec­teur. Je finance des fouilles archéo­lo­giques. Les direc­teurs d’hô­tel ne sont pas, en règle géné­rale, mes par­te­naires commerciaux.

Saf­wan le congé­dia. Le Comte sor­tit avec la même majes­té qu’il était entré, son domes­tique muet pivo­tant der­rière lui comme une porte sur ses gonds.

— Il ment, mur­mu­ra Christie.

— Évi­dem­ment, mur­mu­ra Cecily.

— La ques­tion est : sur quoi exac­te­ment ? Poi­rot dirait qu’un men­teur qui ment sur tout est moins dan­ge­reux qu’un men­teur qui ment sur un seul point — parce que le pre­mier est pré­vi­sible, et le second a quelque chose de pré­cis à cacher.

*

Phi­lip Ash­worth entra ensuite. Il était pâle — mais Ash­worth était tou­jours pâle, et dans la lumière du salon de lec­ture, sa pâleur avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des hommes qui n’ont pas dor­mi et qui ne savent pas encore si c’est de la culpa­bi­li­té ou de l’in­quié­tude qui les empêche de dormir.

— J’é­tais sor­ti tôt ce matin, dit-il à Saf­wan. À cinq heures. Pour aller sur le site de Gebel Bar­kal. J’a­vais ren­dez-vous avec les ouvriers locaux pour pré­pa­rer la réou­ver­ture du chantier.

— À cinq heures du matin ?

— Les ouvriers com­mencent à l’aube. La cha­leur devient inte­nable après neuf heures.

— Com­ment avez-vous quit­té l’hôtel ?

— Par la porte prin­ci­pale. Le gar­çon de nuit m’a vu sor­tir. Il pour­ra confirmer.

— Et com­ment vous êtes-vous ren­du sur le site ?

— En felouque. Tarek — le pas­seur de l’hô­tel — devait m’emmener. Mais il n’é­tait pas au pon­ton. J’ai atten­du vingt minutes et j’ai fini par prendre un autre bateau, un pêcheur qui passait.

Saf­wan nota. Chris­tie nota. Ceci­ly, elle, ne nota rien — mais elle enre­gis­tra le fait que Tarek n’a­vait pas été au pon­ton à cinq heures du matin. Ce qui vou­lait dire que Tarek avait men­ti — puisque Yous­sef avait dit qu’il y était tous les matins à sept heures — ou qu’il avait une rai­son de ne pas être là pré­ci­sé­ment ce matin-là.

— Connais­siez-vous M. Beau­mont ? deman­da Safwan.

— Oui. De répu­ta­tion et de quelques ren­contres. Il diri­geait cet hôtel depuis long­temps. Il avait accueilli mon… mon ancien men­tor, le Pro­fes­seur Bla­ck­more, à plu­sieurs reprises.

— Aviez-vous des rai­sons de vou­loir du mal à M. Beaumont ?

— Aucune.

Le mot était tom­bé trop vite. Ceci­ly le sen­tit — comme on sent une fausse note dans un concert. Pas un men­songe, pas tout à fait. Mais une véri­té tron­quée, une véri­té ampu­tée de sa par­tie la plus intéressante.

Chris­tie écri­vit dans son car­net : « Ali­bis véri­fiable. Trop vérifiable. »

*

Les sœurs Car­mi­chael entrèrent ensemble, comme tou­jours — Daph­né la grande sèche et Pru­dence la petite ronde, insé­pa­rables, com­plé­men­taires, avec leurs cha­peaux, leur tri­cot, et leurs sou­rires de sphinx.

— Nous dor­mions, dit Daph­né d’une voix qui avait l’au­to­ri­té tran­chante d’une lame de rasoir dis­si­mu­lée dans du velours.

— Toutes les deux ? deman­da Safwan.

— Toutes les deux. Notre chambre est au deuxième étage. Chambre 218. Nous n’a­vons rien enten­du, rien vu, rien remar­qué d’in­ha­bi­tuel. Nous sommes des tou­ristes, ins­pec­teur. Nous écri­vons un guide de voyage. Les meurtres ne font pas par­tie de notre itinéraire.

Pru­dence, à côté d’elle, hocha la tête avec la régu­la­ri­té d’un métronome.

Saf­wan allait les congé­dier quand Chris­tie tous­sa — une toux dis­crète, presque imper­cep­tible, qui n’en était pas une. Saf­wan la regar­da. Chris­tie regar­da Ceci­ly. Ceci­ly comprit.

— Ins­pec­teur, dit Ceci­ly — et Saf­wan sur­sau­ta, parce qu’elle n’é­tait pas cen­sée par­ler —, puis-je poser une question ?

Saf­wan hési­ta. L’A­ga Khan lui avait dit d’ac­cep­ter leur aide. Le gar­çon de nuit avait confir­mé que ces deux femmes avaient décou­vert le corps. Et l’ar­chéo­logue avait quelque chose dans le regard — une inten­si­té, une pré­ci­sion — qui res­sem­blait à celle des bons enquêteurs.

— Une seule, dit-il.

Ceci­ly se tour­na vers Daph­né Carmichael.

— Miss Car­mi­chael. Vous dites que vous n’a­vez rien remar­qué d’in­ha­bi­tuel. Mais le concierge de l’hô­tel a noté que vous étiez dans le cou­loir du pre­mier étage à six heures du matin. Le cou­loir du pre­mier étage, c’est l’é­tage de l’ad­mi­nis­tra­tion — pas celui des chambres. Qu’y faisiez-vous ?

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du plomb.

Daph­né Car­mi­chael ne bou­gea pas. Mais quelque chose chan­gea dans son visage — pas dans ses traits, qui res­tèrent par­fai­te­ment contrô­lés, mais dans la qua­li­té de son immo­bi­li­té. C’é­tait l’im­mo­bi­li­té de quel­qu’un qui cal­cule à très grande vitesse.

— Je cher­chais la salle de lec­ture, dit-elle. Je me suis trom­pée d’é­tage. L’ar­chi­tec­ture de cet hôtel est déroutante.

— La salle de lec­ture est au rez-de-chaus­sée, dit Cecily.

— Comme je l’ai dit. Je me suis trom­pée d’étage.

À côté d’elle, Pru­dence avait ces­sé de hocher la tête. Ses mains, qui d’ha­bi­tude tri­co­taient avec la régu­la­ri­té d’une machine, étaient immo­biles sur ses genoux — et c’é­tait, Ceci­ly le com­prit, le détail le plus élo­quent de tout l’in­ter­ro­ga­toire. Les mains de Pru­dence Car­mi­chael ne s’ar­rê­taient jamais. Sauf quand elle avait peur.

Les sœurs sortirent.

— Com­ment saviez-vous pour le cou­loir ? deman­da Saf­wan à Cecily.

— Le concierge de l’hô­tel tient un registre très détaillé des allées et venues, dit Ceci­ly. Il note tout. C’est un homme de mémoire.

Saf­wan la regar­da avec un res­pect nou­veau — ce res­pect légè­re­ment méfiant que les poli­ciers réservent aux gens qui en savent plus qu’eux.

— Qui d’autre dans votre registre ? demanda-t-il.

— Ce n’est pas mon registre. Mais je peux vous dire que M. Had­dad — le concierge — sera votre meilleur allié dans cette enquête. Il voit tout, il note tout, et il n’ou­blie rien.

*

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm fut bref. Il dor­mait. Il avait bu. Il n’a­vait rien enten­du. Et oui, il avait du schnaps dans sa chambre, assez pour assom­mer un che­val, ce qui était pré­ci­sé­ment sa méthode pour dor­mir en paix dans un pays où les muez­zins com­men­çaient à chan­ter à quatre heures du matin. Non, il ne connais­sait pas Beau­mont per­son­nel­le­ment. Oui, il avait dîné avec tout le monde. Non, il ne savait rien.

Chris­tie écri­vit : « Boit trop pour men­tir bien. Mais sa loupe ne tremble jamais. »

Le Dr Kess­ler fut ner­veux. Ses lunettes glis­sèrent quatre fois en cinq minutes. Il dor­mait — oui, seul, dans sa chambre du deuxième étage. Non, il n’a­vait rien enten­du. Oui, il connais­sait Beau­mont — il était le méde­cin offi­cieux de l’hô­tel, il avait soi­gné Beau­mont pour une grippe l’hi­ver pré­cé­dent, rien de grave. Non, il n’a­vait pas vu Beau­mont hier soir. Et puis, au moment où Saf­wan allait le congé­dier, Kess­ler ajou­ta — comme si les mots lui échap­paient mal­gré lui, comme si une force inté­rieure pous­sait la véri­té hors de lui :

— Il y avait du café dans la pièce, n’est-ce pas ?

Saf­wan le regarda.

— Pour­quoi deman­dez-vous cela ?

— Parce que je suis méde­cin. Et que le café est un excellent véhi­cule pour cer­taines sub­stances. Si Beau­mont a été dro­gué avant d’être tué — si on l’a endor­mi, ou au moins assom­mé — le coupe-papier ne serait qu’un ins­tru­ment de fini­tion. Le vrai meurtre, c’est le café.

Il remon­ta ses lunettes une cin­quième fois et ajou­ta, plus bas :

— Bla­ck­more est mort de la même manière. Le poi­son d’a­bord. La fièvre ensuite. Mais c’est le poi­son qui a ouvert la porte.

Saf­wan nota. Chris­tie nota. Ceci­ly sen­tit un froid la tra­ver­ser — pas le froid de la peur, le froid de la logique. Si Beau­mont avait été dro­gué, l’as­sas­sin n’a­vait pas eu besoin de force phy­sique. N’im­porte qui — homme ou femme, grand ou petit, fort ou faible — aurait pu plan­ter le coupe-papier dans la gorge d’un homme incons­cient. Ce qui élar­gis­sait le champ des sus­pects à l’infini.

Faï­za al-Rashid fut la der­nière. Elle entra dans le salon de lec­ture comme elle entrait par­tout — avec la grâce lente d’un navire, la soie noire de sa robe bruis­sant dans le silence. Elle s’as­sit, reti­ra ses lunettes de soleil, et regar­da Saf­wan avec des yeux si grands, si sombres, si pro­fon­dé­ment tristes qu’il en per­dit le fil de sa pre­mière question.

— Je ne dor­mais pas, dit-elle avant qu’il ait ouvert la bouche. Je ne dors jamais. Les can­ta­trices ne dorment pas — elles veillent. Je chan­tais. Sur mon bal­con. Jus­qu’à trois heures du matin envi­ron. Ensuite j’ai lu. Ensuite j’ai regar­dé le Nil. C’est ce que je fais chaque nuit depuis que je suis arri­vée ici. C’est ce que je fai­sais chaque nuit quand Regi­nald était vivant.

L’a­veu — car c’en était un, un aveu de lien, de pas­sé, d’in­ti­mi­té — tom­ba dans le salon de lec­ture comme une pierre dans l’eau.

— Vous connais­siez M. Bla­ck­more ? deman­da Saf­wan, qui ne com­pre­nait pas le lien mais sen­tait sa gravité.

— Je l’ai aimé. Pen­dant trois ans. Il venait me voir ici — à Assouan, puis au Caire. C’é­tait un homme qui savait men­tir aux femmes aus­si bien qu’au monde. Je ne savais pas, quand je l’ai­mais, qu’il était un voleur. Je l’ai appris après sa mort. Et c’est pour ça que je suis reve­nue ici — pour chan­ter dans l’en­droit où j’ai été le plus heu­reuse et le plus trom­pée. C’est une habi­tude de can­ta­trice. On revient tou­jours sur les lieux de sa plus belle erreur.

Elle regar­da Ceci­ly — un regard direct, sans détour, sans pitié pour elle-même.

— Il m’a par­lé de vous, Miss Graves. Il m’a par­lé du tom­beau. Il m’a dit que la décou­verte n’é­tait pas de lui. Il le disait la nuit, dans cette chambre, quand il croyait que les nuits ne comptent pas et que les mots qu’on dit dans le noir dis­pa­raissent avec le jour.

— Et Beau­mont ? deman­da Saf­wan, qui ten­tait déses­pé­ré­ment de rame­ner la conver­sa­tion au meurtre en cours.

— Arthur Beau­mont était un homme qui gar­dait les secrets des autres parce qu’il ne sup­por­tait pas les siens. Je ne sais pas qui l’a tué. Mais je sais que qui­conque l’a tué ne l’a pas tué pour ce qu’il avait fait — on l’a tué pour ce qu’il s’ap­prê­tait à dire.

Elle remit ses lunettes, se leva, et sor­tit du salon de lec­ture en lais­sant der­rière elle un sillage de par­fum — du musc, de l’ambre, et quelque chose de plus ancien, de plus dou­lou­reux, qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur du chagrin.

Saf­wan fer­ma son carnet.

— J’ai un mort, dit-il à per­sonne en par­ti­cu­lier, un hôtel plein de gens qui mentent, un Comte qui n’est peut-être pas un Comte, une can­ta­trice qui ne dort jamais, deux tri­co­teuses qui se pro­mènent dans les mau­vais cou­loirs, un Sué­dois ivre, un Autri­chien ner­veux, un archéo­logue trop pâle, et deux femmes qui veulent jouer les détectives.

Il regar­da Chris­tie et Cecily.

— Ce que j’ai­me­rais, dit-il avec une sin­cé­ri­té désar­mante, c’est un sus­pect nor­mal. Un homme jaloux, une femme tra­hie, un employé mécon­tent. Quel­qu’un de simple. Quel­qu’un de com­pré­hen­sible. Est-ce que c’est trop demander ?

Chris­tie sou­rit — un de ses sou­rires brefs, presque cou­pables, comme si elle s’ex­cu­sait d’a­vance pour la com­plexi­té du monde.

— Je crains que oui, ins­pec­teur. Poi­rot dirait que nous avons trop de sus­pects. Et quand tout le monde a un mobile, c’est que le vrai mobile est ailleurs.

Saf­wan sou­pi­ra encore — un sou­pir de tout le corps, des épaules aux pieds — et sor­tit du salon pour aller exa­mi­ner le corps avec le méde­cin légiste qui venait d’ar­ri­ver d’As­souan sur un âne.

Sur un âne.

Chris­tie refer­ma la porte du salon der­rière lui et se tour­na vers Cecily.

— Bien, dit-elle. Main­te­nant que la police est occu­pée, occu­pons-nous de ce qui compte vraiment.

Elle ouvrit son car­net à la page qu’elle avait anno­tée pen­dant les inter­ro­ga­toires. Deux colonnes. « Savait. » « Avait peur. »

— Tout le monde savait quelque chose sur Beau­mont, dit-elle. Mais ce n’est pas la ques­tion. La ques­tion est : qui savait que Beau­mont allait vous remettre ce dos­sier ? Parce que l’as­sas­sin ne l’a pas tué pour le pas­sé — le pas­sé est un secret que tout le monde gar­dait depuis des années. L’as­sas­sin l’a tué pour le futur — pour empê­cher le dos­sier de chan­ger de mains.

— Ce qui veut dire que l’as­sas­sin savait que Beau­mont allait me le donner.

— Exac­te­ment. Et com­ment le savait-il ? Deux pos­si­bi­li­tés. Soit quel­qu’un vous a enten­due par­ler avec Beau­mont dans le hall — quand il vous a dit « venez me voir demain ». Soit quel­qu’un a enten­du Beau­mont par­ler de son inten­tion à quel­qu’un d’autre.

Ceci­ly se sou­vint. Le hall. L’a­près-midi du sca­ra­bée. Beau­mont der­rière le comp­toir, sa voix basse. « Venez me voir demain matin. Tôt. Avant le petit-déjeu­ner. J’ai quelque chose qui vous appar­tient. » Y avait-il quel­qu’un d’autre dans le hall ? Le gar­çon de nuit ? Un por­tier ? Un client qui passait ?

— Les murs ont des oreilles, mur­mu­ra Ceci­ly, en repre­nant les mots de Youssef.

— Trou­vons les oreilles, dit Christie.

CHA­PITRE 10 — LES SECRETS DE BEAUMONT

Elles com­men­cèrent par les sous-sols.

Chris­tie n’é­tait jamais des­cen­due dans les entrailles du Old Cata­ract, et quand Ceci­ly la gui­da par l’es­ca­lier de ser­vice vers le laby­rinthe de cou­loirs blan­chis à la chaux, la roman­cière eut un fré­mis­se­ment d’ex­ci­ta­tion — le même, peut-être, que celui d’un enfant qu’on emmène dans un pas­sage secret.

— Magni­fique, mur­mu­ra-t-elle en regar­dant les cou­loirs s’en­fon­cer dans la pénombre. C’est exac­te­ment comme dans un roman — le monde visible au-des­sus, le monde caché en des­sous. La ter­rasse est le masque. Ceci est le visage.

Yous­sef les atten­dait dans son bureau. Il savait déjà — com­ment il savait, par quel canal, quel réseau invi­sible d’in­for­ma­tions cou­rait entre les murs de l’hô­tel, Ceci­ly ne le sau­rait jamais. Mais quand elles entrèrent, il était debout der­rière son bureau, le visage grave, les mains posées à plat sur le car­net de 1933, et il dit simplement :

— M. Beau­mont est mort.

— Assas­si­né, pré­ci­sa Christie.

— Oui. Je sais com­ment. Le gar­çon de nuit a par­lé. Un coupe-papier. La police est là. L’ins­pec­teur Saf­wan est un homme hon­nête mais limi­té. Ce qu’il cherche — un mobile simple, un cou­pable évident — il ne le trou­ve­ra pas. Parce que rien dans cet hôtel n’est simple et rien n’est évident.

Il s’as­sit et ouvrit un tiroir dont Ceci­ly ne soup­çon­nait pas l’exis­tence — un tiroir encas­tré dans le mur, der­rière une éta­gère de registres, invi­sible à moins de savoir exac­te­ment où le cher­cher. Il en sor­tit un dos­sier — plus mince que celui de Beau­mont, mais por­tant la même écri­ture sur la cou­ver­ture. Pas le dos­sier « C. Graves » — un autre.

— « Expé­di­tions Fer­ro-Bla­ck­more — Cor­res­pon­dance — 1932–1936 », lut Chris­tie à voix haute.

— Je fais des copies, dit Yous­sef sans la moindre trace d’ex­cuse. De tout ce qui passe par le bureau de Beau­mont. C’est une habi­tude que j’ai prise il y a vingt ans, quand j’ai com­pris que les direc­teurs passent mais que l’hô­tel reste, et que la mémoire d’un hôtel ne peut pas dépendre d’un seul homme.

Il ouvrit le dossier.

— Voi­ci ce que Beau­mont ne vous aurait peut-être jamais dit de vive voix, dit-il. Mais qu’il aurait dû dire depuis longtemps.

Les docu­ments racon­taient une his­toire que Ceci­ly avait devi­née par frag­ments mais dont elle n’a­vait jamais vu l’ar­chi­tec­ture com­plète. Depuis 1932, un an avant la décou­verte du tom­beau, Beau­mont ser­vait d’in­ter­mé­diaire entre les pilleurs de sites archéo­lo­giques en Haute-Égypte et les col­lec­tion­neurs euro­péens. Le tra­fic fonc­tion­nait avec l’ef­fi­ca­ci­té d’une entre­prise com­mer­ciale — les pilleurs trou­vaient les arte­facts, Beau­mont les sto­ckait à l’hô­tel, dans les caves, dans les salles de ser­vice, par­fois dans des chambres vides qu’il gar­dait blo­quées sous pré­texte de tra­vaux, et les col­lec­tion­neurs venaient les récu­pé­rer en se fai­sant pas­ser pour des tou­ristes ordinaires.

Le prin­ci­pal client était Gior­gio Fer­ro — le futur Comte Orsini-Donadoni.

Les lettres entre Beau­mont et Fer­ro étaient d’une pré­ci­sion effrayante. Chaque objet était décrit, coté, pho­to­gra­phié. Les prix étaient négo­ciés en livres ster­ling. Les modes de trans­port étaient détaillés — felouques pour les pièces légères, trains pour les caisses lourdes, avec des doua­niers ache­tés à chaque étape. C’é­tait un sys­tème par­fai­te­ment hui­lé, rodé par des années de pra­tique, et pro­té­gé par le silence de tous ceux qui en profitaient.

Bla­ck­more était entré dans le cir­cuit en 1933. Après le vol de la décou­verte de Ceci­ly, il avait uti­li­sé le réseau de Beau­mont pour extraire les arte­facts les plus pré­cieux du tom­beau de la Can­dace — les sca­ra­bées funé­raires, les bijoux en or, les figu­rines en faïence — et les expé­dier vers l’Eu­rope via Fer­ro. Une par­tie de la col­lec­tion avait été ven­due à des col­lec­tion­neurs pri­vés en Ita­lie, en Alle­magne, en Suisse. Le reste avait dis­pa­ru — absor­bé par le mar­ché noir de l’art antique, cette mer sou­ter­raine où les objets cir­culent sans lais­ser de traces, chan­geant de mains dans des arrière-bou­tiques, des coffres de banques, des salons feutrés.

— C’est pour ça que le Comte finance la nou­velle expé­di­tion, dit Ceci­ly. Pas pour la science. Pour le pillage. Il veut finir le tra­vail que Bla­ck­more a commencé.

— C’est une par­tie de l’ex­pli­ca­tion, dit Yous­sef. Mais pas toute l’explication.

Il tour­na une page et posa le doigt sur une lettre datée de sep­tembre 1936 — deux mois avant la mort de Blackmore.

La lettre était de Bla­ck­more à Beau­mont. L’é­cri­ture était trem­blante, presque illi­sible — l’é­cri­ture d’un homme malade, ou d’un homme qui a peur.

Ceci­ly la lut à voix haute, len­te­ment, en pesant chaque mot :

— « Mon cher Beau­mont. Il m’est impos­sible de pour­suivre notre arran­ge­ment dans les condi­tions actuelles. Ce que nous avons trou­vé dans la seconde chambre change tout. Ce n’est pas un tré­sor — c’est un témoi­gnage. Si les auto­ri­tés l’ap­prennent, nous serons tous com­pro­mis. Mais si cela reste caché, je ne pour­rai plus dor­mir. Je n’ai pas signé pour cela. Fer­ro ne com­prend pas — ou ne veut pas com­prendre. Faites ce que vous juge­rez néces­saire. Je m’en remets à votre dis­cré­tion. R. Blackmore. »

Le silence qui sui­vit était celui des pro­fon­deurs — le silence qu’on entend quand on des­cend dans un tom­beau et que le monde d’en haut cesse d’exister.

— La seconde chambre, mur­mu­ra Ceci­ly. Ash­worth m’a dit que Bla­ck­more avait trou­vé une seconde chambre dans le tom­beau et qu’il avait rebou­ché l’ac­cès. Bla­ck­more avait peur de ce qu’il y avait dedans.

— Et il en a par­lé à Beau­mont, dit Chris­tie. Ce qui veut dire que Beau­mont savait ce que contient cette chambre. Et Beau­mont est mort.

— Et Bla­ck­more est mort avant lui, ajou­ta Yous­sef. De « fièvre ». En novembre 1936. Deux mois après cette lettre.

Chris­tie ouvrit son car­net et com­men­ça à des­si­ner un sché­ma — pas un plan, cette fois, mais une toile d’a­rai­gnée. Au centre, elle écri­vit « Seconde chambre ». Autour, comme des fils rayon­nants, les noms : Bla­ck­more, Beau­mont, Ferro/Orsini, Ash­worth. Et au bord, en poin­tillés : Ceci­ly, Kess­ler, Wen­ners­tröm, les Carmichael.

— Quel­qu’un tue pour pro­té­ger un secret, dit-elle. Pas le vol des arte­facts — ça, c’est du com­merce, c’est répu­gnant mais ce n’est pas mor­tel. Quel­qu’un tue pour empê­cher que le conte­nu de la seconde chambre soit révé­lé. Ce qui veut dire que ce conte­nu est explo­sif — pas au sens archéo­lo­gique, au sens humain. Quelque chose qui com­pro­met quel­qu’un, ou qui change la nature de ce qu’on sait.

— Ou quelque chose qui vaut une for­tune, dit Cecily.

— Ou les deux, dit Youssef.

Elles le regar­dèrent. Le concierge du Old Cata­ract avait le visage d’un homme qui en sait plus qu’il n’en dit — ce qui était, recon­nut Ceci­ly, pro­ba­ble­ment son état permanent.

— Il y a une der­nière chose, dit-il. Quelque chose que Beau­mont m’a dit la semaine der­nière, en pas­sant, comme on dit les choses les plus impor­tantes — c’est-à-dire sans y avoir l’air.

Il ouvrit son propre car­net — pas celui de 1933, celui du pré­sent — et lut :

— « Yous­sef, quand je ne serai plus là, quel­qu’un vien­dra cher­cher les archives. Ne les don­nez pas à n’im­porte qui. Don­nez-les à la per­sonne qui sait ce que vaut un nom. »

Il refer­ma le carnet.

— Je crois, dit-il en regar­dant Ceci­ly, que cette per­sonne, c’est vous.

*

Elles remon­tèrent des sous-sols avec le dos­sier de cor­res­pon­dance caché dans le car­ton à des­sins de Ceci­ly — un conte­neur que per­sonne ne soup­çon­ne­rait, puisque tout le monde avait vu Ceci­ly le por­ter depuis son arri­vée. Chris­tie mon­tait l’es­ca­lier de ser­vice avec l’éner­gie d’une femme qui vient de trou­ver un filon — et c’é­tait exac­te­ment ce qu’elle était : une cher­cheuse d’or qui venait de repé­rer l’é­clat du métal dans la roche.

— Nous avons main­te­nant trois pistes, dit-elle en comp­tant sur ses doigts une fois qu’elles furent reve­nues dans le hall, fon­dues dans le décor des clients mati­naux. Pre­miè­re­ment : qui a tué Beau­mont ? C’est la ques­tion de la police. Deuxiè­me­ment : qui a volé le dos­sier « C. Graves » dans le bureau de Beau­mont ? C’est votre ques­tion. Et troi­siè­me­ment : qu’y a‑t-il dans la seconde chambre du tom­beau ? C’est la ques­tion de tout le monde — et c’est peut-être celle qui relie les deux autres.

— Poi­rot com­men­ce­rait par laquelle ?

— Poi­rot com­men­ce­rait par la plus ennuyeuse. Les ali­bis. Les horaires. Les détails. Poi­rot n’est pas un homme de panache — c’est un homme de patience. Il pose­rait la ques­tion que per­sonne ne pose parce qu’elle semble trop simple : qui, dans cet hôtel, avait une clé du bureau de Beaumont ?

Ceci­ly réfléchit.

— Beau­mont lui-même. Yous­sef, pro­ba­ble­ment — le concierge a les doubles de toutes les clés. Et peut-être le gar­çon de nuit.

— Et l’as­sas­sin n’a pas for­cé la porte. Ce qui veut dire qu’il avait une clé — ou que Beau­mont lui a ouvert. Beau­mont a ser­vi du café à son visi­teur. Il l’a accueilli. Il le connais­sait. Il ne se méfiait pas.

Chris­tie s’ar­rê­ta au milieu du hall. La lumière du matin tom­bait par les fenêtres orien­tales et pro­je­tait sur le sol de marbre les mêmes motifs géo­mé­triques que Ceci­ly avait vus à l’aube — mais main­te­nant, dans cette lumière plus forte, les motifs res­sem­blaient à des barreaux.

— Poi­rot dirait une der­nière chose, ajou­ta Chris­tie. Il dirait : le dos­sier « C. Graves » a dis­pa­ru. Les docu­ments de Beau­mont ont été volés. Mais les docu­ments de Yous­sef, eux, existent tou­jours. Ce qui veut dire que nous avons encore des preuves — pas les preuves ori­gi­nales, mais des copies. Et dans un pro­cès, des copies valent mieux que rien.

Elle regar­da Ceci­ly avec une gra­vi­té qui n’a­vait plus rien de littéraire.

— Il faut trou­ver ce que contient la seconde chambre avant que quel­qu’un d’autre ne le fasse. Et il faut le faire vite — parce que l’as­sas­sin sait main­te­nant que la véri­té est en mou­ve­ment, et les assas­sins n’aiment pas la véri­té en mou­ve­ment. Ils aiment la véri­té immo­bile. La véri­té enterrée.

Sur la ter­rasse, le petit-déjeu­ner bat­tait son plein. Les ser­veurs cir­cu­laient avec leurs pla­teaux, les felouques glis­saient sur le Nil, les sœurs Car­mi­chael tri­co­taient face au pano­ra­ma. Tout était nor­mal. Tout était un mensonge.

Et quelque part dans l’hô­tel — dans une chambre, dans un tiroir, dans une poche, dans une mémoire — le dos­sier volé atten­dait, comme un sca­ra­bée de cœur posé sur la poi­trine d’un mort, prêt à témoi­gner au tri­bu­nal d’Osiris.

CHA­PITRE 11 — FAUSSES PISTES

Les deux jours qui sui­virent le meurtre furent une sym­pho­nie de mensonges.

L’hô­tel, qui aurait dû se vider — c’est ce que font les hôtels quand quel­qu’un meurt dans le bureau du direc­teur, les clients paniquent, les valises se bouclent, les calèches s’a­lignent devant l’en­trée —, ne se vida pas. Per­sonne ne par­tit. Pas le Comte, pas les sœurs Car­mi­chael, pas Wen­ners­tröm, pas Faï­za, pas Kess­ler. Per­sonne. Comme si le meurtre de Beau­mont, au lieu de les repous­ser, les avait aiman­tés — col­lés à l’hô­tel par une force qui n’é­tait pas la curio­si­té mor­bide mais quelque chose de plus trouble, de plus pro­fond, la cer­ti­tude que par­tir main­te­nant, c’é­tait avouer.

L’ins­pec­teur Saf­wan inter­ro­geait, réin­ter­ro­geait, pre­nait des notes, trans­pi­rai­trait dans son cos­tume frois­sé, et n’a­van­çait pas. Le méde­cin légiste — un homme minus­cule aux mains d’hor­lo­ger qui avait fait le tra­jet d’As­souan sur son âne avec la digni­té d’un pha­raon sur son char — avait confir­mé ce que Kess­ler avait devi­né : Beau­mont avait été dro­gué. Les rési­dus dans la tasse de café conte­naient une sub­stance que le légiste iden­ti­fia comme du datu­ra — la plante du diable, celle qui pousse par­tout en Haute-Égypte, dans les friches, au bord des routes, dans les jar­dins, avec ses fleurs blanches en forme de trom­pette et ses fruits héris­sés d’é­pines. Le datu­ra endort, déso­rien­ter, para­lyse. À forte dose, il tue. Beau­mont avait reçu une dose suf­fi­sante pour l’as­som­mer — pas pour le tuer. Le coupe-papier avait fait le reste.

Ce qui vou­lait dire que l’as­sas­sin avait pla­ni­fié. Il avait pré­pa­ré le poi­son, il avait trou­vé le moment, il avait ver­sé la sub­stance dans le café — le café que Beau­mont avait com­man­dé, ou le café que l’as­sas­sin avait appor­té lui-même — et il avait atten­du que le poi­son fasse effet avant de frap­per. Un acte froid, métho­dique, cal­cu­lé. Pas un crime de pas­sion. Un crime d’horlogerie.

— Le datu­ra se trouve sur n’im­porte quel mar­ché d’As­souan, dit Kess­ler quand Ceci­ly et Chris­tie vinrent le trou­ver dans sa chambre. On le vend comme remède. Les gué­ris­seurs nubiens l’u­ti­lisent pour les dou­leurs arti­cu­laires, les maux de dents, les insom­nies. N’im­porte qui peut en ache­ter. N’im­porte qui.

— Et pour Bla­ck­more ? deman­da Ceci­ly. Vous aviez dit que les fièvres ne laissent pas « ce genre de marques ».

Kess­ler ôta ses lunettes, les essuya len­te­ment avec un mou­choir — un geste qui était chez lui une manière de gagner du temps, de lais­ser les mots se for­mer avant de les libérer.

— Bla­ck­more est venu me consul­ter ici, au Old Cata­ract, en octobre 1936. Un mois avant sa mort. Il avait des symp­tômes que je connais­sais — pupilles dila­tées, confu­sion inter­mit­tente, séche­resse extrême de la bouche, tachy­car­die. Ce ne sont pas les symp­tômes d’une fièvre sou­da­naise. Ce sont les symp­tômes d’un empoi­son­ne­ment chro­nique au datu­ra. Quel­qu’un admi­nis­trait du poi­son à Bla­ck­more par petites doses, sur une longue période. Pas assez pour le tuer d’un coup — assez pour l’af­fai­blir, le déso­rien­ter, le rendre vul­né­rable. Et quand il est par­ti pour Khar­toum, affai­bli, confus, son corps a cédé.

— Pour­quoi n’a­vez-vous rien dit ?

Kess­ler remit ses lunettes. Der­rière les verres, ses yeux avaient l’ex­pres­sion de ceux qui ont vu trop de choses et qui n’ont pas eu le cou­rage d’en parler.

— Parce que j’a­vais peur, Miss Graves. Le datu­ra pousse par­tout. Mais celui qui empoi­son­nait Bla­ck­more savait exac­te­ment quelle dose admi­nis­trer, exac­te­ment com­ment la dis­si­mu­ler, exac­te­ment com­bien de temps il fal­lait. Ce n’é­tait pas un ama­teur. C’é­tait quel­qu’un qui connais­sait la méde­cine — ou la bota­nique, ou les deux. Et dans cet hôtel, les gens qui connaissent la méde­cine ou la bota­nique ne manquent pas.

Il la regarda.

— Y com­pris moi.

*

L’en­quête s’emballa dans plu­sieurs direc­tions simul­ta­nées, comme un fleuve qui se divise en bras mul­tiples et dont aucun ne mène à la mer.

Pre­mière piste : le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm. Le len­de­main du meurtre, un gar­çon d’é­tage sur­prit le géant sué­dois en train de brû­ler des papiers dans la che­mi­née de sa chambre — ce qui était déjà sus­pect en soi, puisque les che­mi­nées du Old Cata­ract n’a­vaient pas été uti­li­sées depuis la construc­tion de l’hô­tel, Assouan n’ayant jamais connu de tem­pé­ra­ture jus­ti­fiant un feu de che­mi­née. Quand Saf­wan l’in­ter­ro­gea, Wen­ners­tröm pré­ten­dit qu’il brû­lait des « notes per­son­nelles sans impor­tance » — des brouillons de tra­duc­tions, des essais avor­tés, le genre de papiers qu’un uni­ver­si­taire accu­mule et détruit par hygiène intellectuelle.

Mais Daph­né Car­mi­chael — que rien n’é­chap­pait, que rien n’a­vait jamais échap­pé, et dont le regard de lézard péné­trait les murs aus­si effi­ca­ce­ment que les rayons X pénètrent la chair — décla­ra à Saf­wan, avec une fausse inno­cence qui ne trom­pait per­sonne, qu’elle avait « aper­çu, en pas­sant devant la porte ouverte du Pro­fes­seur, sans inten­tion d’es­pion­ner bien sûr » le sceau de la Fon­da­tion Orsi­ni sur l’un des docu­ments que Wen­ners­tröm s’ap­prê­tait à brûler.

Le sceau de la Fon­da­tion Orsi­ni sur des papiers de Wennerström.

Ce qui vou­lait dire que le phi­lo­logue sué­dois, le géant silen­cieux qui buvait du schnaps au petit-déjeu­ner et qui pré­ten­dait ne s’in­té­res­ser qu’aux textes funé­raires, avait des liens avec la Fon­da­tion du Comte — la même Fon­da­tion qui finan­çait la nou­velle expé­di­tion, la même Fon­da­tion qui ser­vait de façade au tra­fic d’an­ti­qui­tés, la même Fon­da­tion dont le vrai nom était Fer­ro et dont le fon­da­teur avait par­ti­ci­pé au pillage du tom­beau de la Candace.

Confron­té par Saf­wan, Wen­ners­tröm ne nia pas. Il le fit à sa manière — c’est-à-dire en disant la véri­té d’une voix si basse, si rési­gnée, qu’elle son­nait comme un aveu de culpa­bi­li­té même quand ce n’en était pas un.

— La Fon­da­tion Orsi­ni m’a enga­gé pour tra­duire les ins­crip­tions méroï­tiques du tom­beau, dit-il. C’est un tra­vail scien­ti­fique. Je suis phi­lo­logue. C’est ce que je fais. On me paie. Je tra­duis. Je ne pose pas de ques­tions sur l’o­ri­gine des finan­ce­ments, comme je ne pose pas de ques­tions sur l’o­ri­gine du schnaps que je bois — tant qu’il fait son tra­vail, je fais le mien.

— Et les papiers que vous brûliez ?

— Des copies de la cor­res­pon­dance entre Fer­ro et Bla­ck­more. Le Comte me les avait don­nées pour que je com­prenne le contexte scien­ti­fique de l’ex­pé­di­tion. Quand j’ai appris la mort de Beau­mont, j’ai eu peur que ces docu­ments me com­pro­mettent. Alors je les ai brûlés.

Il leva ses immenses mains — des mains qui auraient pu écra­ser un crâne humain comme une noix — et les retour­na, paumes vers le ciel.

— Je suis un lâche, Miss Graves. Vous le saviez déjà. En 1933, j’ai vu vos des­sins dans les archives de Bla­ck­more et je n’ai rien dit. Aujourd’­hui, je brûle des papiers pour me pro­té­ger. La lâche­té est une mala­die chro­nique dont je n’ai jamais trou­vé le remède — et pour­tant, je suis ami avec un médecin.

Il eut un sou­rire triste en direc­tion de Kess­ler, qui assis­tait à la scène depuis le cou­loir, et ajouta :

— Mais je n’ai pas tué Beau­mont. Je n’ai tué per­sonne. Tuer exige une forme de cou­rage que je n’ai jamais possédée.

Chris­tie, dans son coin, écri­vit : « Dit la véri­té sur sa lâche­té. Ment peut-être sur le reste. »

*

Deuxième piste : le Comte lui-même.

Les sca­ra­bées en lapis-lazu­li dis­pa­rais­saient. C’est le domes­tique muet — Gia­co­mo — qui don­na l’a­lerte, par l’in­ter­mé­diaire d’un billet écrit de sa « cal­li­gra­phie de moine flo­ren­tin » et glis­sé sous la porte de Saf­wan : trois des sept sca­ra­bées avaient dis­pa­ru de la suite du Comte. Pas volés — le Comte ne par­lait pas de vol. Mais man­quants. Absents. Évaporés.

Le Comte attri­bua la dis­pa­ri­tion à Gia­co­mo lui-même — une accu­sa­tion que le domes­tique réfu­ta dans un billet furieux d’une page et demie, chef-d’œuvre de prose accu­sa­trice dans lequel il détaillait avec une pré­ci­sion maniaque les mou­ve­ments de chaque sca­ra­bée depuis l’ar­ri­vée au Cata­ract, prou­vant, dia­grammes à l’ap­pui, qu’il n’a­vait jamais été seul avec les sca­ra­bées plus de quatre minutes consécutives.

Mais le vrai drame se pro­dui­sit quand Gia­co­mo fut retrou­vé, le soir même, enfer­mé dans une des caves de l’hô­tel — une cave à vin désaf­fec­tée, au fond des sous-sols, dont la porte avait été blo­quée de l’ex­té­rieur par une cale en bois. Gia­co­mo était ter­ro­ri­sé — trem­blant, livide, inca­pable d’é­crire, lui qui écri­vait tou­jours, comme si la peur avait tari l’encre dans son cer­veau. Quand il retrou­va l’u­sage de ses mains, une heure plus tard, avec un verre de cognac et une cou­ver­ture, il écri­vit un seul mot :

« Ombre. »

Quel­qu’un — une ombre, une sil­houette qu’il n’a­vait pas pu iden­ti­fier dans l’obs­cu­ri­té des sous-sols — l’a­vait sui­vi, pous­sé dans la cave, et ver­rouillé la porte. Gia­co­mo n’a­vait pas vu de visage. Il n’a­vait enten­du aucune voix. Seule­ment des pas, légers, rapides — et un par­fum. Un par­fum qu’il connais­sait mais qu’il ne pou­vait pas nommer.

— Un par­fum, dit Chris­tie. C’est un indice clas­sique. Poi­rot adore les par­fums — ils sont plus fiables que les empreintes digi­tales, parce que les gens changent de gants mais ne changent pas de parfum.

— Mais Gia­co­mo ne peut pas l’identifier.

— Pas encore. Mais son nez se sou­vien­dra. Les nez ont une mémoire plus longue que les yeux.

*

Troi­sième piste : Faï­za al-Rashid.

Ce fut Faï­za elle-même qui vint trou­ver Ceci­ly — pas sur la ter­rasse, pas dans un salon, mais dans le jar­din de l’hô­tel, à la tom­bée de la nuit, sous le bou­gain­vil­lier géant dont les fleurs pourpres retom­baient comme des grappes de sang séché. La can­ta­trice avait tro­qué sa soie noire pour une robe plus simple, en coton blanc, et sans ses lunettes de soleil, son visage avait une vul­né­ra­bi­li­té que Ceci­ly ne lui avait jamais vue — les cernes, les rides d’ex­pres­sion, les traces d’une beau­té qui n’a­vait pas vieilli mais qui s’é­tait trans­for­mée, comme une chan­son qu’on rejoue dans un autre ton.

— Il faut que je vous dise quelque chose, dit Faï­za. Quelque chose que je n’ai pas dit à la police.

— Pour­quoi à moi ?

— Parce que la police cherche un cou­pable. Vous, vous cher­chez la véri­té. Ce n’est pas la même chose.

Elle s’as­sit sur le banc de pierre, sous le bou­gain­vil­lier, et regar­da le Nil — ce Nil qui était son confi­dent, son témoin, le seul spec­ta­teur qui ne l’a­vait jamais jugée.

— Regi­nald m’a don­né quelque chose, dit-elle. La der­nière fois qu’il est venu ici. En octobre 1936. Un objet qu’il avait trou­vé dans le tom­beau — pas dans la pre­mière chambre, dans la deuxième. Celle qu’il avait rebou­chée. Il m’a dit : « Garde ça. Ne le montre à per­sonne. Si quelque chose m’ar­rive, donne-le à la seule per­sonne qui mérite de le voir. »

— Et qui est cette personne ?

— Il n’a pas dit de nom. Mais je crois — main­te­nant que je vous connais, main­te­nant que je sais ce qu’il vous a fait — je crois que c’é­tait vous.

Elle sor­tit de la poche de sa robe un petit paquet enve­lop­pé dans un mor­ceau de soie bleue, noué par un cor­don doré. Elle le ten­dit à Cecily.

Ceci­ly défit le cor­don. Déplia la soie. Et res­ta pétrifiée.

C’é­tait une tablette. Petite — de la taille d’une main — en ivoire jau­ni par le temps. Sur une face, des ins­crip­tions en méroï­tique cur­sif — cette écri­ture que per­sonne au monde, ou presque, ne savait encore déchif­frer com­plè­te­ment. Sur l’autre face, un des­sin — gra­vé, pas peint — qui repré­sen­tait deux figures : une femme assise sur un trône, coif­fée de la double cou­ronne de Haute et Basse-Égypte, et devant elle, un homme à genoux qui lui pré­sen­tait un rou­leau de papyrus.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da Faïza.

Ceci­ly ne répon­dit pas tout de suite. Elle tenait la tablette dans ses mains et ses mains trem­blaient — pas de la même manière qu’elles avaient trem­blé quand elle avait vu le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. C’é­tait un trem­ble­ment dif­fé­rent, plus pro­fond, celui de quel­qu’un qui touche quelque chose qui ne devrait pas exister.

— Si c’est ce que je crois, dit-elle enfin, d’une voix très basse, c’est un trai­té diplo­ma­tique. Un docu­ment offi­ciel de la cour de Méroé. Le des­sin montre la Can­dace rece­vant un envoyé — pro­ba­ble­ment un Romain — qui lui pré­sente un texte. Et les ins­crip­tions, si elles disent ce que le des­sin montre, seraient le plus ancien docu­ment diplo­ma­tique du royaume de Méroé jamais découvert.

Elle regar­da Faïza.

— Vous com­pre­nez ce que ça signi­fie ? Ce n’est pas un tré­sor — pas au sens maté­riel. C’est un docu­ment his­to­rique d’une valeur ines­ti­mable. Il prouve que le royaume de Méroé avait des rela­tions diplo­ma­tiques for­melles avec Rome — ce que les his­to­riens soup­çonnent depuis long­temps mais n’ont jamais pu prou­ver. Ce docu­ment réécrit un pan entier de l’his­toire africaine.

— Et c’est pour ça que Bla­ck­more avait peur.

— Oui. Parce qu’un objet comme celui-ci ne peut pas dis­pa­raître dans une col­lec­tion pri­vée. Il ne peut pas être ven­du au mar­ché noir. Il est trop impor­tant. S’il refait sur­face, toute la chaîne du pillage sera expo­sée — Bla­ck­more, Beau­mont, Fer­ro, tout le monde. Et quel­qu’un a déci­dé que cette chaîne devait res­ter invisible.

Faï­za la regar­da avec des yeux immenses.

— Regi­nald l’a­vait confié à une can­ta­trice, dit-elle. Parce que les can­ta­trices savent gar­der les secrets dans leur voix. Mais je ne suis pas archéo­logue. Je ne sais pas quoi faire de cet objet. Vous, si.

Ceci­ly enve­lop­pa la tablette dans la soie bleue et la glis­sa dans la poche de sa robe. Sous le bou­gain­vil­lier, les fleurs pourpres fré­mis­saient dans le vent du soir. Le Nil cou­lait. Et quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un — l’as­sas­sin, le voleur, l’ombre qui avait enfer­mé Gia­co­mo dans la cave — cher­chait peut-être cette tablette exacte.

Ceci­ly se leva.

— Faï­za, dit-elle. Ne dites à per­sonne que vous m’a­vez don­né cela. À per­sonne. Pas même à l’ins­pec­teur Saf­wan. Pas même à Mrs. Christie.

— Pour­quoi pas à Christie ?

Ceci­ly hési­ta. Puis elle se sou­vint des mots de Chris­tie elle-même : « Sur­tout moi. Je suis roman­cière. Je fais sem­blant pour gagner ma vie. »

— Parce que je ne sais pas encore à qui faire confiance, dit Ceci­ly. Et c’est la seule chose hon­nête que je puisse dire en ce moment.

CHA­PITRE 12 — LE TOMBEAU

Le len­de­main, Ceci­ly retour­na sur la rive ouest.

Pas avec Tarek cette fois — avec Ash­worth. C’é­tait une déci­sion qu’elle avait mûrie toute la nuit, allon­gée dans sa chambre, le ven­ti­la­teur tour­nant au-des­sus d’elle comme une hélice de des­tin, la tablette en ivoire et le sca­ra­bée funé­raire posés côte à côte sur la table de nuit comme les deux pièces d’un puzzle dont elle ne voyait pas encore la forme.

Ash­worth avait les clés du site. Ash­worth avait les ouvriers. Ash­worth avait les auto­ri­sa­tions. Et sur­tout, Ash­worth avait dit qu’il y avait une deuxième chambre — ce qui vou­lait dire que, quelle que soit sa com­pli­ci­té pas­sée avec Bla­ck­more, il vou­lait main­te­nant ouvrir ce que Bla­ck­more avait fer­mé. Pour­quoi ? Par conscience ? Par ambi­tion ? Par peur ? Ceci­ly ne savait pas encore. Mais elle savait qu’elle ne pou­vait pas y aller seule.

Ils par­tirent à l’aube. La felouque de Tarek les dépo­sa sur la rive ouest dans la lumière nais­sante — cette lumière d’As­souan qui avait la cou­leur du miel et la consis­tance de l’é­ter­ni­té. Tarek les regar­da des­cendre sans un mot. Son visage était fer­mé, illi­sible, mais ses yeux sui­virent Ceci­ly jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­raisse der­rière les col­lines funéraires.

Le site de Gebel Bar­kal n’a­vait pas chan­gé depuis la visite de Ceci­ly avec Tarek — les mêmes pierres noir­cies du foyer, les mêmes piquets éro­dés, le même désert immo­bile — mais l’é­quipe d’A­sh­worth avait com­men­cé à tra­vailler. Quatre ouvriers nubiens, diri­gés par un contre­maître à la mous­tache grise, avaient déblayé l’en­trée du tom­beau. L’es­ca­lier de pierre réap­pa­rais­sait, marche après marche, comme un secret qui remon­tait à la surface.

— C’est moi qui ai trou­vé cet esca­lier, dit Cecily.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un fait. Un fait qu’elle avait besoin de dire à voix haute, ici, à cet endroit pré­cis, comme un acte de mémoire — un rituel d’ar­chéo­logue, un geste de restitution.

Ash­worth ne répon­dit pas. Mais il hocha la tête — un geste minus­cule, presque imper­cep­tible, qui pou­vait être de la recon­nais­sance ou de la honte, et Ceci­ly déci­da, pour le moment, de ne pas cher­cher à savoir lequel.

Ils des­cen­dirent.

L’es­ca­lier s’en­fon­çait dans la roche comme un cou­loir de gorge. La lumière du jour dis­pa­rut en quelques marches, rem­pla­cée par celle des lampes torches qu’A­sh­worth avait appor­tées — des cônes de lumière blanche qui décou­paient les ténèbres en tranches, révé­lant les murs de grès, les veines de quartz qui les tra­ver­saient comme des éclairs fos­siles, et cette tex­ture par­ti­cu­lière de l’air sou­ter­rain que Ceci­ly connais­sait si bien — froid, sec, char­gé de cette pous­sière miné­rale qui pique les narines et qui est, lit­té­ra­le­ment, la res­pi­ra­tion des morts.

Le cor­ri­dor s’ou­vrit sur la pre­mière chambre.

Ceci­ly s’arrêta.

Les fresques. Les fresques étaient là, exac­te­ment comme dans son sou­ve­nir — peut-être plus vives encore, parce que le sou­ve­nir apla­tit, sim­pli­fie, tan­dis que la réa­li­té insiste sur chaque détail avec une vio­lence que la mémoire ne peut pas repro­duire. Les scènes de bataille sur les murs laté­raux — les archers nubiens aux corps ten­dus comme des arcs eux-mêmes, les légion­naires romains en déroute, les che­vaux cabrés, la pous­sière de com­bat ren­due par des traits si fins qu’on aurait dit de la cal­li­gra­phie. Et au centre du mur du fond, la Candace.

Ama­ni­re­nas.

Plus grande que nature. Mas­sive, sou­ve­raine, ter­rible. Son œil unique — l’autre avait été per­du au com­bat, selon les his­to­riens grecs — fixait le spec­ta­teur avec une inten­si­té qui tra­ver­sait les siècles. Sa main gauche tenait la tête cou­pée d’un sol­dat romain. Sa main droite tenait un sceptre sur­mon­té d’un lotus. Elle por­tait la double cou­ronne — la même que sur la tablette en ivoire — et son visage avait cette beau­té ter­ri­fiante des êtres qui ont fait de la guerre un art et de la sur­vie une philosophie.

Ceci­ly posa sa main sur le mur. La pierre était froide sous ses doigts. Deux mille ans la sépa­raient de la main qui avait peint cette fresque, et pour­tant — c’é­tait absurde, c’é­tait irra­tion­nel, c’é­tait pro­fon­dé­ment vrai — elle sen­tait une pré­sence. Pas un fan­tôme. Quelque chose de plus concret, de plus char­nel. La pré­sence d’une inten­tion. Quel­qu’un avait peint ces fresques pour que quel­qu’un d’autre les voie, un jour, et com­prenne. C’é­tait un mes­sage. Un mes­sage adres­sé au futur.

— Par ici, dit Ashworth.

Il la condui­sit vers le mur de droite, celui qui, dans le sou­ve­nir de Ceci­ly, était cou­vert de scènes de la vie quo­ti­dienne — des femmes por­tant des jarres, des enfants jouant, des musi­ciens, des dan­seurs. Mais les ouvriers avaient déga­gé la base du mur, et Ceci­ly vit ce qu’elle n’a­vait pas vu en 1933 : une ouver­ture, basse, étroite, qui avait été com­blée par des pierres maçon­nées — un tra­vail récent, gros­sier, qui tran­chait vio­lem­ment avec la finesse de l’ar­chi­tec­ture originale.

— C’est Bla­ck­more qui a fait ça, dit Ash­worth. Il a fait murer l’en­trée de la seconde chambre après l’a­voir explo­rée. Le mor­tier est moderne — du ciment Port­land mélan­gé à du sable local. Mes ouvriers l’ont iden­ti­fié tout de suite.

— Il a muré la chambre, mur­mu­ra Ceci­ly. Il a trou­vé quelque chose de si impor­tant — ou de si dan­ge­reux — qu’il a pré­fé­ré le cacher plu­tôt que le révéler.

— Ou plu­tôt, dit Ash­worth, il a trou­vé quelque chose qu’il ne pou­vait ni vendre ni publier. Quelque chose qui échap­pait à ses catégories.

Les ouvriers avaient déjà com­men­cé à démon­ter le mur de ciment. Les pierres venaient faci­le­ment — le mor­tier n’a­vait pas eu le temps de dur­cir com­plè­te­ment, quatre ans n’é­tant rien à l’é­chelle des tom­beaux. Chaque pierre reti­rée ouvrait un peu plus la brèche, et par cette brèche, un air dif­fé­rent s’é­chap­pait — plus froid encore que celui de la pre­mière chambre, avec une odeur que Ceci­ly ne recon­nut pas tout de suite mais qui la fit recu­ler d’un pas.

Du bois de san­tal. Du musc. Et quelque chose d’autre — quelque chose de sucré, d’en­tê­tant, qui n’a­vait rien à faire dans un tom­beau vieux de deux millénaires.

De l’en­cens. Quel­qu’un avait brû­lé de l’en­cens dans cette chambre. Récemment.

— Ash­worth, dit Ceci­ly. Quel­qu’un est entré ici.

— C’est impos­sible. Le mur était intact quand nous avons com­men­cé les travaux.

— Le mur n’est pas le seul accès. Les tom­beaux méroï­tiques ont sou­vent des conduits d’aé­ra­tion — des pas­sages étroits qui montent vers la sur­face pour per­mettre à l’air de cir­cu­ler. Si quel­qu’un connais­sait l’emplacement d’un conduit…

Elle s’in­ter­rom­pit. La der­nière pierre venait de tom­ber. L’ou­ver­ture était main­te­nant assez large pour qu’une per­sonne s’y glisse. Ash­worth bra­qua sa lampe torche dans l’obscurité.

Et Ceci­ly vit.

La seconde chambre était plus petite que la pre­mière — trois mètres sur trois, peut-être — et elle n’é­tait pas peinte. Les murs étaient nus, en grès brut, sans déco­ra­tion. Au centre, sur un socle de pierre, un sar­co­phage. Intact. Le cou­vercle était en place — un cou­vercle de gra­nit noir, lourd, mas­sif, gra­vé d’ins­crip­tions méroï­tiques qui cou­raient sur toute sa sur­face comme un fleuve de signes.

Mais ce n’é­tait pas le sar­co­phage qui cou­pa le souffle de Cecily.

C’é­tait ce qu’il y avait autour.

Les murs étaient cou­verts de textes. Pas de fresques — de textes. Des colonnes entières d’é­cri­ture méroï­tique, gra­vées dans le grès avec une régu­la­ri­té qui sug­gé­rait un tra­vail de scribe pro­fes­sion­nel, cou­rant du sol au pla­fond comme les pages d’un livre géant ouvert sur quatre côtés. Et entre les colonnes de texte, des des­sins — pas des scènes de bataille ou de vie quo­ti­dienne, mais des plans. Des cartes. Des schémas.

Des plans de bâti­ments, de for­ti­fi­ca­tions, de sys­tèmes d’irrigation.

Des cartes de régions, de routes com­mer­ciales, de frontières.

Des sché­mas de machines — des machines que Ceci­ly ne recon­nut pas immé­dia­te­ment, des méca­nismes com­plexes, des sys­tèmes de leviers et de poulies.

C’é­tait une archive. La seconde chambre n’é­tait pas un tom­beau — c’é­tait une biblio­thèque. La biblio­thèque secrète de la Can­dace Ama­ni­re­nas. L’en­droit où elle avait conser­vé les docu­ments les plus impor­tants de son règne — les trai­tés diplo­ma­tiques, les plans mili­taires, les connais­sances tech­niques, tout ce qui fai­sait du royaume de Méroé une puis­sance que Rome avait été contrainte de respecter.

Ceci­ly tom­ba à genoux.

Ce n’é­tait pas une réac­tion volon­taire. Ses jambes avaient cédé, tout sim­ple­ment, sous le poids de ce qu’elle voyait. Elle était archéo­logue. Elle avait pas­sé sa vie à cher­cher des frag­ments — un tes­son, un sca­ra­bée, une ins­crip­tion iso­lée — et voi­là qu’elle se trou­vait face à un tré­sor qui n’é­tait pas un tré­sor d’or ou de bijoux mais quelque chose d’in­fi­ni­ment plus pré­cieux : un tré­sor de savoir. La preuve que le royaume de Méroé n’é­tait pas une civi­li­sa­tion péri­phé­rique, un satel­lite de l’É­gypte pha­rao­nique, un peuple de second rang — mais une puis­sance auto­nome, sophis­ti­quée, capable de diplo­ma­tie, d’in­gé­nie­rie, de pen­sée stratégique.

La Can­dace n’é­tait pas seule­ment une guer­rière. Elle était une sou­ve­raine qui avait bâti un État.

— Mon Dieu, mur­mu­ra Ashworth.

Il était debout der­rière Ceci­ly, sa lampe torche balayant les murs, la lumière cou­rant sur les ins­crip­tions comme une main qui caresse un visage aimé. Lui aus­si avait compris.

— Bla­ck­more a vu ça, dit-il. Il a vu ça et il a muré la chambre. Parce qu’il ne pou­vait pas le vendre — ce n’est pas un objet, c’est un mur entier, un monu­ment, quelque chose qu’on ne peut pas mettre dans une caisse. Et il ne pou­vait pas le publier — parce que publier, c’é­tait avouer le pillage de la pre­mière chambre, c’é­tait expo­ser tout le réseau, c’é­tait se détruire lui-même.

— Alors il a choi­si le silence, dit Ceci­ly. Il a choi­si d’en­ter­rer la véri­té pour pro­té­ger son mensonge.

Elle se rele­va. Ses genoux étaient cou­verts de pous­sière — cette pous­sière ancienne, cette pous­sière de temps, qui col­lait à la peau comme un baptême.

— Plus main­te­nant, dit-elle. Plus jamais.

Elle sor­tit le car­net qu’elle avait empor­té — pas le car­ton à des­sins, un simple car­net de cro­quis — et com­men­ça à des­si­ner. Les ins­crip­tions, les plans, les cartes. Chaque ligne, chaque signe, chaque détail. L’ar­chéo­logue en elle repre­nait le contrôle, avec la dis­ci­pline, la patience, la rigueur maniaque de quel­qu’un qui sait que le des­sin est la pre­mière forme de la mémoire, la seule qui ne tra­hit pas.

Ash­worth la regar­dait tra­vailler. Il ne dit rien pen­dant une heure. Puis il dit, d’une voix qu’elle ne lui connais­sait pas — une voix dépouillée, sans charme, sans cal­cul, la voix d’un homme qui parle enfin sans masque :

— Je suis déso­lé, Ceci­ly. Pour tout.

Elle ne leva pas les yeux de son carnet.

— Je sais, dit-elle. Mais « déso­lé » ne suf­fit pas. Ce qui suf­fi­ra, c’est que le monde sache que ce tom­beau porte mon nom. Pas celui de Bla­ck­more. Le mien.

— Et celui de la Candace.

— Et celui de la Can­dace. Sur­tout celui de la Candace.

Elle conti­nua de des­si­ner. Le silence du tom­beau était abso­lu — pas le silence de l’ab­sence, mais le silence de la pré­sence. La Can­dace était là. Pas son fan­tôme, pas son esprit — sa pen­sée. Gra­vée dans la pierre, pré­ser­vée par le sable, atten­dant depuis deux mille ans que quel­qu’un des­cende dans cette chambre et lise ce qu’elle avait à dire.

Et Ceci­ly lisait.

*

Quand ils remon­tèrent, le soleil était haut et le désert brû­lait. Ceci­ly avait rem­pli trente pages de cro­quis et de notes. Ash­worth por­tait des échan­tillons de mor­tier et des mesures du sar­co­phage. Ils étaient cou­verts de pous­sière, assoif­fés, épui­sés, et trans­for­més — parce qu’on ne des­cend pas dans un tom­beau comme celui-ci sans en remon­ter différent.

Tarek les atten­dait au bord du fleuve. Il ne dit rien quand il vit leurs visages. Il ne deman­da rien. Il fit ce qu’il fai­sait tou­jours — il leva la voile, attra­pa le vent, et gui­da la felouque vers l’hô­tel avec cette aisance de dan­seur qui était sa signature.

En appro­chant du Old Cata­ract, Ceci­ly vit une sil­houette sur la ter­rasse qui la regar­dait. Petite, immo­bile, un car­net à la main.

Chris­tie.

Et à côté de Chris­tie, une autre sil­houette — grande, sèche, un cha­peau à larges bords.

Daph­né Carmichael.

Les deux femmes étaient côte à côte, accou­dées à la balus­trade, et elles regar­daient la felouque reve­nir. Chris­tie avec ses yeux de radar. Daph­né avec des yeux que Ceci­ly ne pou­vait pas lire à cette dis­tance mais qui, elle en était sûre, ne conte­naient rien de bon.

La felouque accos­ta. Ceci­ly mon­ta l’es­ca­lier de gra­nit rose qui menait à la ter­rasse. Chris­tie vint à sa rencontre.

— Vous avez trou­vé quelque chose, dit Chris­tie. Je le vois à vos mains. Vous avez les mains de quel­qu’un qui a tou­ché l’histoire.

— J’ai trou­vé la deuxième chambre.

— Et ?

— Et il faut qu’on parle. Pas ici. Pas main­te­nant. Ce soir.

Chris­tie acquies­ça. Puis elle dit, très bas :

— Pen­dant votre absence, il s’est pas­sé quelque chose. Daph­né Car­mi­chael est venue me trou­ver. Elle m’a dit — avec cette cour­toi­sie gla­ciale qui est sa manière de mena­cer — qu’elle « s’in­quié­tait pour ma sécu­ri­té » et qu’il serait « plus sage, pour une femme de lettres, de se concen­trer sur la fic­tion plu­tôt que sur la réalité ».

— C’est une menace.

— C’est plus qu’une menace. C’est un aveu. On ne menace que les gens qui s’ap­prochent trop de la véri­té. Et Daph­né Car­mi­chael, ma chère Ceci­ly, s’ap­proche trop de quelque chose — pas de la véri­té, mais du centre de l’araignée.

Le soleil frap­pait la ter­rasse. Le Nil brillait. Les felouques pas­saient. Et dans la poche de Ceci­ly, contre la tablette en ivoire et le sca­ra­bée funé­raire, le car­net de cro­quis pesait trente pages de plus qu’à l’al­ler — trente pages qui conte­naient peut-être la clé de tout.

Mais la clé de tout n’ouvre rien si on ne sait pas quelle porte chercher.

Et la porte, Ceci­ly le com­pren­drait cette nuit-là, n’é­tait pas dans le tombeau.

Elle était dans l’hôtel.

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du jas­min

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Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — LE JEUNE HÉRITIER

Il arri­va le sur­len­de­main, par le bateau du matin.

Ceci­ly le vit depuis la ter­rasse — elle avait pris l’ha­bi­tude d’y prendre son petit-déjeu­ner, non pas pour le pam­ple­mousse décou­pé en étoile ni pour le thé tiède, mais parce que la ter­rasse était le poste d’ob­ser­va­tion le plus effi­cace de l’hô­tel, le lieu où tout conver­geait, où les lignes de force se croi­saient, où les masques glis­saient un ins­tant avant d’être rajus­tés. Chris­tie le lui avait dit la veille au soir : « Si vous vou­lez com­prendre un lieu, ne cher­chez pas les recoins sombres. Asseyez-vous là où tout le monde passe et regar­dez. Les gens se tra­hissent tou­jours dans les lieux publics — c’est jus­te­ment parce qu’ils croient être pro­té­gés par la foule qu’ils baissent la garde. »

Le bateau accos­ta au pon­ton de l’hô­tel — un pon­ton en bois que le cou­rant fai­sait grin­cer, relié à la ter­rasse par un esca­lier de pierre taillé dans le gra­nit rose de la falaise. Un homme en des­cen­dit. Grand, mince, les che­veux châ­tains ébou­rif­fés par le vent du fleuve, une che­mise kaki ouverte au col, des bottes de ter­rain pous­sié­reuses, un sac de toile jeté sur l’é­paule. Il avait cette beau­té anglaise par­ti­cu­lière qui ne doit rien à l’ef­fort — les pom­mettes hautes, le nez droit, les yeux d’un gris-bleu de mer du Nord — et cette démarche légè­re­ment déhan­chée des hommes qui ont pas­sé trop de temps sur des ter­rains instables.

Phi­lip Ashworth.

Ceci­ly posa sa tasse. Ses doigts, autour de l’anse, étaient deve­nus blancs.

Elle le recon­nut immé­dia­te­ment, bien sûr. On ne peut pas oublier quel­qu’un qu’on a vu tous les jours pen­dant six mois dans la pous­sière d’un chan­tier de fouilles, quel­qu’un avec qui on a par­ta­gé des repas, des aurores, des dis­cus­sions pas­sion­nées sur la stra­ti­gra­phie des niveaux méroï­tiques, quel­qu’un qu’on a peut-être — dans une autre vie, dans la cha­leur des nuits sou­da­naises — regar­dé un ins­tant de trop en se deman­dant ce que ce serait, et puis non, et puis le tra­vail, et puis Bla­ck­more, et puis la catastrophe.

Ash­worth avait vingt-cinq ans en 1933. L’as­sis­tant pré­fé­ré de Bla­ck­more. Le dis­ciple, le fils spi­ri­tuel, le jeune homme brillant à qui le maître pas­sait la main sur les sites les plus déli­cats. Ceci­ly l’a­vait aimé — non, c’é­tait trop dire. Elle l’a­vait trou­vé beau, intel­li­gent, drôle quand il se lais­sait aller, et pro­fon­dé­ment lâche. Parce qu’A­sh­worth était là. Il était sur le chan­tier quand Bla­ck­more avait sécu­ri­sé le tom­beau en l’ab­sence de Ceci­ly. Il avait vu les rele­vés de Ceci­ly entre les mains de Bla­ck­more. Il savait — il ne pou­vait pas ne pas savoir — que la décou­verte n’é­tait pas celle de son men­tor. Et il n’a­vait rien dit.

Le silence d’A­sh­worth était, dans la hié­rar­chie des tra­hi­sons, peut-être pire que le vol de Bla­ck­more. Bla­ck­more avait agi par ambi­tion — un mobile clair, presque res­pec­table dans sa bru­ta­li­té. Ash­worth avait agi par omis­sion, par confort, par cette forme de com­pli­ci­té pas­sive qui per­met aux hommes faibles de tra­ver­ser les catas­trophes sans jamais se salir les mains tout en pro­fi­tant du résultat.

Et main­te­nant il mon­tait l’es­ca­lier du Old Cata­ract avec la décon­trac­tion d’un homme qui n’a rien à se reprocher.

Beau­mont l’ac­cueillit dans le hall avec une cha­leur que Ceci­ly ne lui avait jamais vue — des poi­gnées de main, un sou­rire, un por­teur dépê­ché immé­dia­te­ment. Ash­worth avait de toute évi­dence une suite, pas une chambre 147 vue sur le jar­din. Il avait de l’argent, ou quel­qu’un qui en avait pour lui. Il avait une expé­di­tion à diri­ger. Il avait un nom — celui de Bla­ck­more, trans­mis par capil­la­ri­té comme un titre de noblesse.

Ceci­ly attendit.

Il la vit vingt minutes plus tard, en res­sor­tant sur la ter­rasse avec ce pas élas­tique qu’il avait tou­jours eu, celui d’un homme qui rebon­dit sur le monde au lieu de s’y enfon­cer. Il s’ar­rê­ta net. La cou­leur quit­ta son visage — non pas d’un coup, mais par vagues, comme une marée qui se retire, lais­sant à nu les rochers qu’on pré­fé­rait cacher.

— Ceci­ly.

Sa voix était exac­te­ment comme dans son sou­ve­nir. Un bary­ton léger, un peu rauque, avec cette modu­la­tion qui pou­vait pas­ser pour de la sin­cé­ri­té ou pour du théâtre — elle n’a­vait jamais su trancher.

— Phi­lip.

Il res­ta debout, indé­cis, une main posée sur le dos­sier d’une chaise comme s’il avait besoin de quelque chose pour ne pas tom­ber. Puis il s’as­sit en face d’elle, sans y être invi­té, et la regar­da avec une inten­si­té qui aurait pu être de la culpa­bi­li­té ou de l’é­mo­tion ou les deux — et c’é­tait exac­te­ment le pro­blème avec Ash­worth, c’a­vait tou­jours été le pro­blème : on ne savait jamais.

— Je ne savais pas que tu serais ici, dit-il.

— Moi non plus, je ne savais pas que tu serais ici. Et pour­tant nous voi­là tous les deux à Assouan, comme par hasard, au moment pré­cis où quel­qu’un s’ap­prête à rou­vrir le site de Gebel Bar­kal. C’est une coïn­ci­dence remarquable.

— Ce n’est pas une coïn­ci­dence. C’est moi qui dirige l’expédition.

— Je sais.

Un silence. Le ser­veur appor­ta un café pour Ash­worth — un café turc, remar­qua Ceci­ly, pas un thé anglais. Ash­worth avait tou­jours pré­fé­ré le café turc. C’é­tait un des rares détails authen­tiques qu’elle avait rete­nus de lui : ses goûts étaient sin­cères même quand le reste ne l’é­tait pas.

— Ceci­ly, dit-il en bais­sant la voix. Ce qui s’est pas­sé en 33…

— Tu veux en par­ler ici ? Sur la terrasse ?

— Je veux en par­ler quelque part. N’im­porte où. Ça fait quatre ans que je veux en parler.

— Quatre ans de silence. C’est long, pour quel­qu’un qui veut parler.

Le coup por­ta. Elle le vit dans ses yeux — un éclair de dou­leur, vite étouf­fé, rem­pla­cé par quelque chose de plus maî­tri­sé. Ash­worth était un homme qui contrô­lait ses expres­sions comme un musi­cien contrôle ses doigts, mais il n’a­vait jamais pu mas­quer com­plè­te­ment le pre­mier réflexe, cette frac­tion de seconde où la véri­té jaillis­sait avant que le masque ne retombe.

— Tu as rai­son, dit-il. J’ai été lâche. Je n’ai aucune excuse. Bla­ck­more était… Il était comme un père pour moi. Non — il était pire qu’un père. Il était le seul homme qui avait cru en moi quand per­sonne d’autre ne le fai­sait. Et quand j’ai com­pris ce qu’il avait fait, j’é­tais… coin­cé. Si je par­lais, je détrui­sais l’homme qui m’a­vait tout don­né. Si je ne par­lais pas, je détrui­sais toi.

— Et tu as choisi.

— Oui. J’ai choi­si. Et je vis avec depuis quatre ans.

Ceci­ly le regar­da. Elle cher­chait le men­songe — elle était deve­nue experte en men­songes, le pla­card du Bri­tish Museum avait au moins ser­vi à cela — mais elle ne le trou­vait pas. Ce qui ne vou­lait pas dire qu’il n’é­tait pas là. Les meilleurs men­songes sont ceux qui se croient sincères.

— La nou­velle expé­di­tion, dit-elle. Qui la finance ?

Ash­worth hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Ceci­ly enre­gistre l’hésitation.

— Une fon­da­tion pri­vée. La Fon­da­tion Orsini.

— Le Comte Orsini-Donadoni.

— Tu le connais ?

— Je l’ai vu man­ger son petit-déjeu­ner avec sept sca­ra­bées en lapis-lazu­li dis­po­sés devant lui comme un jeu d’é­checs. Dif­fi­cile de ne pas le remarquer.

Ash­worth eut presque un sou­rire — un fan­tôme de sou­rire, vite disparu.

— Le Comte est… excen­trique. Mais il a les moyens et l’in­té­rêt. Il veut que le tom­beau de la Can­dace soit entiè­re­ment fouillé, docu­men­té, publié. Il dit que c’est une injus­tice que le monde méroï­tique soit si mal connu en Europe.

— C’est très philanthropique.

— Oui. Trop, peut-être. Je ne suis pas naïf, Ceci­ly. Je sais que les gens qui financent des fouilles veulent quelque chose en retour. Mais tant que je contrôle la métho­do­lo­gie et les publications…

— Tu contrôles les publi­ca­tions. Comme Bla­ck­more contrô­lait les publications.

Le mot tom­ba entre eux comme un caillou dans l’eau. Ash­worth pâlit davan­tage — ce qui sem­blait phy­si­que­ment impos­sible, il était déjà blanc comme le linge de table.

— Ce n’est pas la même chose, dit-il.

— Prouve-le.

Leurs regards se tinrent. Quelque chose cré­pi­tait dans l’air entre eux — pas de la haine, pas du désir, mais une sorte de cou­rant élec­trique qui pou­vait à tout moment deve­nir l’un ou l’autre.

Ce fut le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni qui bri­sa le moment. Il sur­git sur la ter­rasse — on ne pou­vait pas dire qu’il appa­rais­sait, le Comte sur­gis­sait, comme un per­son­nage de com­me­dia dell’arte qui entre en scène par une trappe — vêtu d’un cos­tume blanc si imma­cu­lé qu’il sem­blait lumi­nes­cent, une pochette de soie vio­lette, des chaus­sures bico­lores noir et blanc, et ses éter­nels sca­ra­bées dans une poche dont ils dépas­saient comme des confet­tis minéraux.

— Ash­worth, mon cher ! s’ex­cla­ma-t-il avec un accent qui pou­vait être ita­lien ou pou­vait être n’im­porte quoi d’autre pous­sé à tra­vers un prisme de théâ­tra­li­té. Vous êtes arri­vé ! Mer­veilleux ! Et qui est cette — par­don­nez-moi — magni­fique créature ?

Son domes­tique muet se tenait trois pas der­rière lui, immo­bile comme un meuble.

— Comte, dit Ash­worth avec une rai­deur polie, je vous pré­sente Miss Ceci­ly Graves. Elle est archéo­logue. Spé­cia­liste de la période méroïtique.

Le Comte prit la main de Ceci­ly et s’in­cli­na au-des­sus d’elle avec une galan­te­rie si exces­sive qu’elle en deve­nait presque paro­dique — et c’é­tait jus­te­ment là le génie du per­son­nage : on ne savait jamais si le Comte se moquait du monde ou s’il était véri­ta­ble­ment, pro­fon­dé­ment, irré­mé­dia­ble­ment baroque.

— Archéo­logue ! Quelle mer­veille ! Les femmes archéo­logues sont les seules femmes véri­ta­ble­ment dan­ge­reuses — elles savent déter­rer ce qu’on a pris soin d’en­ter­rer. C’est une com­pé­tence que beau­coup d’hommes redoutent. Moi, je l’ad­mire. Vien­drez-vous dîner ce soir ? J’ai convain­cu Mon­sieur Beau­mont de nous ouvrir le grand salon mau­resque pour un dîner pri­vé. Tout le monde sera là.

— Tout le monde ?

— Les gens qui comptent. C’est-à-dire les gens qui ont quelque chose à cacher.

Il rit de son propre mot — un rire de ténor, sonore, qui fit tour­ner les têtes sur toute la ter­rasse — et dis­pa­rut aus­si sou­dai­ne­ment qu’il était appa­ru, son domes­tique muet pivo­tant der­rière lui comme un satellite.

Ash­worth le regar­da par­tir avec une expres­sion que Ceci­ly connut bien — la même que celle d’un chat qui a vu pas­ser quelque chose de très gros et de très rapide et qui n’est pas sûr de ce que c’était.

— Tu vois ce que je veux dire, mur­mu­ra-t-il. Excentrique.

— Le mot est faible.

— Ceci­ly… Viens au dîner ce soir. Il y a des choses que je ne peux pas te dire ici, comme ça, entre le café et les toasts. Mais il y a des choses que je veux te dire.

— Comme quoi ?

— Comme le fait que le Comte n’est pas la seule rai­son pour laquelle cette expé­di­tion existe. Il y a autre chose. Quelque chose que Bla­ck­more n’a jamais publié, quelque chose qu’il gar­dait pour lui, et que j’ai trou­vé dans ses papiers après sa mort.

Il se leva, posa une main sur le dos­sier de sa chaise — ce geste d’an­crage, cette habi­tude de tou­jours tou­cher quelque chose de solide quand le ter­rain deve­nait instable — et dit :

— Il y a une deuxième chambre, Ceci­ly. Bla­ck­more le savait. Il a bou­ché l’ac­cès avant de par­tir. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, mais je sais qu’il avait peur de ce qu’il y avait trouvé.

Puis il tour­na les talons et ren­tra dans l’hô­tel, lais­sant Ceci­ly seule avec l’in­for­ma­tion la plus dan­ge­reuse qu’on lui ait don­née depuis quatre ans.

Une deuxième chambre.

Le tom­beau de la Can­dace avait un secret que même Bla­ck­more n’a­vait pas osé révéler.

*

Le dîner eut lieu dans le grand salon mau­resque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Hen­ri Favar­ger avait conçu en s’ins­pi­rant des mos­quées mame­loukes du Caire. C’é­tait une salle qui ne res­sem­blait à rien d’autre au monde — quatre grands iwans dis­po­sés en croix, des murs scar­la­tés et blanc crème ornés d’a­ra­besques d’une finesse hal­lu­ci­nante, des mou­cha­ra­biehs en bois de cèdre qui fil­traient la lumière des can­dé­labres en la trans­for­mant en constel­la­tions mou­vantes, et au centre, sous le dôme, une table ovale dres­sée pour douze convives avec une argen­te­rie qui ren­voyait les flammes des bou­gies comme autant de petits incen­dies domestiqués.

Le Comte pré­si­dait. Beau­mont orches­trait le ser­vice avec la pré­ci­sion d’un chef d’or­chestre — les ser­veurs nubiens en livrée blanche se dépla­çaient sans bruit, des fan­tômes en gants de coton qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient avec les plats comme par enchan­te­ment. Le menu était un exer­cice de diplo­ma­tie culi­naire : soupe de len­tilles à l’é­gyp­tienne, pois­son du Nil grillé au cumin, pigeon far­ci aux pignons, bak­la­va au miel d’As­souan. L’O­rient et l’Oc­ci­dent négo­ciaient dans les assiettes comme ils négo­ciaient par­tout ailleurs en Égypte — avec élé­gance et suspicion.

Ceci­ly était assise entre le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm et le Dr Kess­ler, ce qui lui don­nait d’un côté un géant silen­cieux qui sen­tait le schnaps et de l’autre un Autri­chien ner­veux qui remon­tait ses lunettes toutes les trente secondes. En face d’elle, Ash­worth, flan­qué du Comte à sa droite et de Faï­za al-Rashid à sa gauche. La can­ta­trice por­tait ce soir-là une robe de soie bor­deaux qui la fai­sait res­sem­bler à une prê­tresse antique — ses boucles d’o­reilles en or cap­taient la lumière des bou­gies et pro­je­taient des reflets mou­vants sur les murs. Les sœurs Car­mi­chael occu­paient un bout de la table, tou­jours côte à côte, leurs chaises rap­pro­chées comme si elles crai­gnaient que quel­qu’un ne s’in­sère entre elles. Et à l’autre bout, un peu en retrait, Aga­tha Chris­tie, son car­net posé sur ses genoux sous la nappe, un verre de vin à peine enta­mé devant elle, les yeux en mou­ve­ment perpétuel.

Ce fut le Comte qui lan­ça le pre­mier feu d’artifice.

— Savez-vous, dit-il en levant son verre de cham­pagne avec un geste de chef d’or­chestre, que le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas est peut-être maudit ?

Un silence tom­ba. Pas le silence gêné des conver­sa­tions mon­daines — un silence plus épais, plus atten­tif, char­gé d’électricité.

— Mau­dit ? répé­ta Kess­ler avec un sou­rire prudent.

— Mau­dit, confir­ma le Comte avec jubi­la­tion. Comme le tom­beau de Tou­tan­kha­mon — mais en pire, parce que la Can­dace n’é­tait pas un roi, elle était une reine guer­rière, et les malé­dic­tions des reines guer­rières sont tou­jours plus féroces que celles des rois. Elles ne se contentent pas de tuer — elles effacent. Elles font oublier. Qui­conque pro­fane leur repos perd son nom, sa mémoire, son iden­ti­té. Il devient personne.

Il but une gor­gée de cham­pagne et ajou­ta, avec un clin d’œil en direc­tion de Cecily :

— C’est fas­ci­nant, vous ne trou­vez pas ? Perdre son nom. Être effa­cé de l’his­toire. Je ne peux pas ima­gi­ner de châ­ti­ment plus terrible.

Ceci­ly sen­tit son sang se gla­cer. Était-ce une pro­vo­ca­tion ? Une allu­sion ? Le Comte savait-il ce que Bla­ck­more lui avait fait, ou ne fai­sait-il que jon­gler avec les mots comme il jon­glait avec ses scarabées ?

— Les malé­dic­tions sont des super­sti­tions, dit Ash­worth avec la fer­me­té de l’homme de science.

— Les super­sti­tions sont des véri­tés qui ont oublié leur nom, répon­dit le Comte. Comme les archéo­logues, parfois.

Un ange pas­sa — un ange por­teur de dynamite.

Ce fut à ce moment que Pru­dence Car­mi­chael, la petite ronde, ren­ver­sa son verre de vin. Le geste était si par­fai­te­ment syn­chro­ni­sé avec les mots du Comte que Ceci­ly se deman­da si c’é­tait un acci­dent ou une diver­sion. Le vin rouge s’é­ten­dit sur la nappe blanche comme une carte de géo­gra­phie incon­nue, et pen­dant les trente secondes que dura le bal­let des ser­veurs pour épon­ger le désastre, la ten­sion se dis­si­pa — ou plu­tôt se redis­tri­bua, chan­gea de forme, devint souterraine.

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis le début du repas, choi­sit ce moment pour par­ler. Sa voix était comme lui — immense, lente, gra­ve­leuse, une voix de fjord.

— J’ai lu les car­nets de Bla­ck­more, dit-il.

Tout le monde se tut. Même les ser­veurs sem­blèrent ralentir.

— Après sa mort, pour­sui­vit Wen­ners­tröm en fixant son verre de schnaps comme s’il y lisait un texte ancien. Son exé­cu­teur tes­ta­men­taire m’a deman­dé d’é­va­luer ses papiers scien­ti­fiques pour l’u­ni­ver­si­té. J’ai pas­sé trois semaines à Cam­bridge, dans son bureau, à trier ses notes, ses rele­vés, ses correspondances.

Il leva les yeux et regar­da Ceci­ly. Droit dans les yeux. Sans ciller.

— Vos des­sins étaient encore dedans, Miss Graves. Vos rele­vés stra­ti­gra­phiques. Avec votre nom des­sus. Il n’a­vait même pas pris la peine de les effacer.

Le silence qui sui­vit n’é­tait plus de l’élec­tri­ci­té — c’é­tait du verre pilé.

— Pro­fes­seur… com­men­ça Ashworth.

— Je ne vous accuse de rien, jeune homme. Je constate. Les faits sont les faits. Les des­sins de Miss Graves étaient dans les archives de Bla­ck­more, signés de sa main à elle, datés de mars 1933. L’ar­ticle de Bla­ck­more a été publié en sep­tembre 1933. Je ne suis pas ins­pec­teur de police. Je suis phi­lo­logue. Mais même un phi­lo­logue sait lire une chronologie.

Faï­za al-Rashid posa ses cou­verts et dit, d’une voix basse et chaude comme du miel ver­sé sur du sable :

— Regi­nald n’a­vait pas de scru­pules. C’est ce qui le ren­dait fas­ci­nant et dan­ge­reux. Il m’a dit un jour — nous étions dans cette même salle, à cette même table, il y a trois ans — il m’a dit : « Le génie, ce n’est pas de trou­ver. Le génie, c’est de savoir que ce que les autres trouvent vous appar­tient de droit. »

Elle tour­na ses yeux immenses vers Cecily.

— Il le disait avec fier­té. Comme si voler était un talent supé­rieur à celui de trouver.

Ceci­ly ne bou­geait plus. Elle était pétri­fiée — non pas par l’é­mo­tion, mais par l’ac­cu­mu­la­tion sou­daine de véri­tés qui jaillis­saient de tous les côtés comme des sources dans le désert. Wen­ners­tröm savait. Faï­za savait. Ash­worth savait. Com­bien d’autres, autour de cette table, savaient ce que Bla­ck­more lui avait fait — et n’a­vaient rien dit ?

Le Comte leva son verre.

— Au tom­beau de la Can­dace, dit-il. Et à ceux qui ont le cou­rage de déter­rer la vérité.

Les verres se levèrent — méca­ni­que­ment, poli­ment, sans joie. Beau­mont, debout près de la porte, regar­dait la scène avec une immo­bi­li­té de sta­tue. Ses yeux croi­sèrent ceux de Ceci­ly et il fit un geste presque imper­cep­tible — un hoche­ment de tête, minus­cule, qui pou­vait vou­loir dire : oui, venez me voir demain. Ou qui pou­vait vou­loir dire : je suis désolé.

Ce fut à la fin du repas, alors que les convives se dis­per­saient dans les cou­loirs et les salons de l’hô­tel, que Ceci­ly croi­sa Howard Carter.

Il était appa­ru sans qu’elle l’ait vu entrer — un vieil homme sec, voû­té, le visage creu­sé par la mala­die et par cette forme par­ti­cu­lière d’a­mer­tume qui consume les hommes qui ont connu un seul moment de gloire abso­lue et qui passent le reste de leur vie à en por­ter le poids. Car­ter avait soixante-trois ans. Il avait décou­vert le tom­beau de Tou­tan­kha­mon quinze ans plus tôt, et depuis, le monde ne lui avait plus rien don­né que des dis­putes juri­diques, des accu­sa­tions de pillage et un can­cer qui le ron­geait de l’intérieur.

Il dînait seul, dans un coin du salon mau­resque, à une table que Beau­mont lui réser­vait en per­ma­nence. Un whis­ky, un plat de pois­son, un livre — tou­jours un livre, jamais d’ar­chéo­lo­gie, des romans poli­ciers pour la plu­part, ce qui aurait amu­sé Chris­tie si elle l’a­vait su.

Il inter­cep­ta Ceci­ly dans le cou­loir, d’une main posée sur son bras — une main déchar­née, cou­verte de taches brunes, mais dont la poigne était encore éton­nam­ment ferme.

— Vous êtes Graves, dit-il. La fille du tombeau.

— Je suis Ceci­ly Graves, oui.

— Je sais qui vous êtes. Je sais ce qu’on vous a fait. Tout le monde le sait, dans ce métier. Per­sonne n’en parle, parce que per­sonne ne parle jamais de rien dans ce métier. Nous sommes une pro­fes­sion de lâches élégants.

Il la regar­da avec des yeux qui avaient vu les tré­sors de Tou­tan­kha­mon et la mes­qui­ne­rie des hommes et qui ne fai­saient plus la dif­fé­rence entre les deux.

— Méfiez-vous des gens qui financent des fouilles, dit-il. Ils ne cherchent jamais ce qu’ils pré­tendent cher­cher. Et méfiez-vous de ce gar­çon — Ash­worth. Il a les yeux de Bla­ck­more. Pas le même visage, mais les mêmes yeux.

— Quels yeux ?

— Les yeux de quel­qu’un qui se regarde dans le miroir et ne se recon­naît pas.

Puis il lâcha son bras, tous­sa — une toux sèche, pro­fonde, qui venait de très loin à l’in­té­rieur — et retour­na à sa table, à son whis­ky et à son livre.

Ceci­ly res­ta dans le cou­loir, seule avec les ombres des mou­cha­ra­biehs et le mur­mure du Nil qui mon­tait par les fenêtres ouvertes.

Quelque part dans l’hô­tel, une porte se refer­ma. Un sca­ra­bée en lapis-lazu­li tom­ba sur le sol en marbre et rou­la sous un meuble sans que per­sonne ne le ramasse.

CHA­PITRE 6 — LES SOUTERRAINS

Le len­de­main matin, à six heures, Ceci­ly des­cen­dit cher­cher Beaumont.

Le hall du Old Cata­ract, à cette heure-là, était un monde dif­fé­rent. Les lustres étaient éteints, la lumière venait uni­que­ment des fenêtres orien­tales — une lumière oblique, dorée, presque solide, qui entrait en lames à tra­vers les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol de marbre des motifs géo­mé­triques qui se dépla­çaient avec la course du soleil comme les aiguilles d’une hor­loge silen­cieuse. L’air sen­tait la cire et l’en­caus­tique — les sols avaient été cirés pen­dant la nuit par les équipes de net­toyage, et l’hô­tel exha­lait cette odeur de luxe entre­te­nu, de soin maniaque, qui est la signa­ture olfac­tive des palaces qui prennent au sérieux la pré­ten­tion de sus­pendre le temps.

Beau­mont n’é­tait pas à la réception.

Ceci­ly atten­dit dix minutes, puis un jeune employé appa­rut — un gar­çon d’une ving­taine d’an­nées, en livrée blanche, l’air ensom­meillé — et lui dit que M. Beau­mont était « occu­pé en bas ». En bas. Ceci­ly ne savait pas qu’il y avait un « en bas » au Old Cata­ract. L’hô­tel, de l’ex­té­rieur, sem­blait posé direc­te­ment sur le gra­nit de la falaise, comme s’il avait pous­sé de la roche elle-même. Mais le gar­çon la condui­sit, par un esca­lier de ser­vice qu’elle n’a­vait jamais remar­qué — dis­si­mu­lé der­rière une porte en aca­jou qui se confon­dait avec les boi­se­ries du hall —, dans un monde sou­ter­rain dont elle n’a­vait pas soup­çon­né l’existence.

Les sous-sols du Old Cata­ract étaient un labyrinthe.

Des cou­loirs étroits, aux murs blan­chis à la chaux, éclai­rés par des ampoules nues qui pen­daient du pla­fond comme des fruits élec­triques. Des portes numé­ro­tées — buan­de­rie, cui­sine secon­daire, réserves, chambre froide, ate­lier de cou­ture, salle des machines. L’hô­tel, en sur­face, était un décor de théâtre — la ter­rasse, le salon mau­resque, le bar en aca­jou, tout cela n’exis­tait que pour le spec­tacle. Le vrai hôtel, l’hô­tel qui fonc­tion­nait, qui fai­sait tour­ner la machi­ne­rie invi­sible du luxe, était ici, dans ces boyaux de pierre où des dizaines d’employés nubiens tra­vaillaient à l’aube — des blan­chis­seuses qui triaient des mon­tagnes de draps, des cui­si­niers qui pré­pa­raient le pain du petit-déjeu­ner, des méca­ni­ciens qui entre­te­naient le sys­tème d’eau chaude avec la fer­veur de prêtres veillant sur un temple.

Beau­mont n’é­tait pas là non plus.

Mais Yous­sef Had­dad, oui.

Elle le trou­va dans un bureau au bout d’un cou­loir, der­rière une porte sans ins­crip­tion. Un bureau minus­cule — à peine trois mètres sur deux — mais qui conte­nait plus de mémoire au mètre car­ré que la biblio­thèque d’A­lexan­drie. Les murs étaient tapis­sés d’é­ta­gères, et les éta­gères crou­laient sous les registres. Des registres reliés en cuir, numé­ro­tés par année, empi­lés du sol au pla­fond — chaque registre conte­nant la liste des clients de l’hô­tel, leurs dates de séjour, leurs numé­ros de chambre, leurs habi­tudes, leurs demandes, et peut-être — Ceci­ly en eut l’in­tui­tion en voyant le regard de Yous­sef — bien plus que cela.

— M. Beau­mont est en retard, dit Yous­sef sans lever les yeux du car­net qu’il était en train de rem­plir de sa belle écri­ture serrée.

— Il m’a dit de venir tôt.

— M. Beau­mont dit beau­coup de choses. Il en fait la moi­tié. C’est d’ailleurs sa qua­li­té prin­ci­pale — on ne peut jamais lui repro­cher de n’a­voir rien promis.

Yous­sef refer­ma son car­net — len­te­ment, comme on referme un livre sacré — et regar­da Ceci­ly. Dans la lumière crue de l’am­poule nue, son visage avait une beau­té aus­tère qui fai­sait pen­ser aux por­traits royaux de la XXVe dynas­tie — les pha­raons kou­chites, ceux qui avaient régné sur l’É­gypte depuis la Nubie, depuis cette terre que les Euro­péens appe­laient « la fron­tière » et qui était en réa­li­té le centre de tout.

— Vous cher­chez la véri­té sur Bla­ck­more, dit-il. Ce n’est pas une question.

— Tout le monde semble savoir ce que je cherche.

— Tout le monde sait. C’est la malé­dic­tion de cet hôtel — il n’y a pas de secrets, il n’y a que des silences. Les gens qui viennent ici croient que leurs secrets sont pro­té­gés par les murs, les portes, les numé­ros de chambre. Mais les murs ont des oreilles — c’est un pro­verbe arabe — et les portes ont des ser­rures qui s’ouvrent des deux côtés.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sor­tit un car­net à la reliure usée — pas le car­net du jour, un autre, plus ancien, plus fati­gué, dont les pages avaient la cou­leur de l’i­voire vieilli.

— 1933, dit-il. L’an­née de votre décou­verte. Bla­ck­more est arri­vé au Old Cata­ract le 2 avril — trois semaines après que vous avez trou­vé le tom­beau. Il est res­té onze jours. Chambre 312. Vue sur le Nil, évidemment.

Il tour­na les pages avec la déli­ca­tesse d’un res­tau­ra­teur de manuscrits.

— Pen­dant ces onze jours, il a reçu sept visi­teurs. Trois d’entre eux sont pas­sés par la récep­tion. Les quatre autres sont entrés par la porte de ser­vice — celle qui donne sur la route du souk — et sont mon­tés par l’es­ca­lier que vous venez de descendre.

— Qui étaient-ils ?

— Les trois offi­ciels : un repré­sen­tant du Dépar­te­ment des Anti­qui­tés, un pho­to­graphe du Caire, et un cer­tain M. Fer­ro — un Ita­lien, d’a­près le registre.

— Fer­ro.

— Oui. Fer­ro. Gior­gio Fer­ro. C’est le nom qui figure dans le registre. Suite 201.

Ceci­ly sen­tit quelque chose basculer.

— Orsi­ni-Dona­do­ni, murmura-t-elle.

Yous­sef ne confir­ma pas. Il ne nia pas non plus. Il se conten­ta de tour­ner une nou­velle page du car­net et de la lais­ser ouverte devant elle. Sur la page, de son écri­ture ser­rée, une note :

« 8 avril 1933. M. Bla­ck­more et M. Fer­ro : trois caisses expé­diées par felouque vers le sud. Poids esti­mé : 200 kg. Pas de bor­de­reau de douane. Le pas­seur : Tarek Ben Ali. »

Ceci­ly leva les yeux.

— Tarek ? Le jeune pas­seur ? Le felouquier ?

— Tarek n’é­tait pas si jeune à l’é­poque. Il avait dix-sept ans. Main­te­nant il en a vingt et un. Mais oui — c’est le même Tarek. Celui qui trans­porte les clients entre l’hô­tel et l’île Élé­phan­tine. Celui qui connaît le fleuve mieux que per­sonne. Et celui qui a accom­pa­gné Bla­ck­more dans ses der­nières expé­di­tions sur la rive ouest.

Yous­sef refer­ma le carnet.

— Tarek a vu quelque chose, dit-il. Il ne l’a jamais dit. Mais je le sais, parce que depuis 1933, Tarek refuse de navi­guer la nuit sur la rive ouest. Avant, il le fai­sait. Après, plus jamais. Un homme qui change ses habi­tudes sur le fleuve a vu quelque chose que le fleuve n’au­rait pas dû montrer.

— Pour­quoi me dites-vous tout cela ? deman­da Cecily.

— Parce que vous avez quelque chose que je veux.

— Quoi ?

— La véri­té sur pour­quoi Phi­lip Ash­worth pose des ques­tions sur les anciens employés de l’hô­tel. Il a deman­dé au gar­çon d’é­tage de la chambre 312 — celui qui ser­vait Bla­ck­more en 33 — de venir le voir. Le gar­çon a refu­sé. Il a peur. Je veux savoir de quoi Ash­worth a peur, lui.

Yous­sef se leva. Dans la lumière crue du bureau sou­ter­rain, il res­sem­blait à ce qu’il était peut-être depuis tou­jours : le vrai gar­dien de l’hô­tel. Pas Beau­mont — Beau­mont était la façade, le cos­tume, le sou­rire. Yous­sef était la mémoire. Et la mémoire, dans un lieu comme le Old Cata­ract, était le pou­voir le plus dan­ge­reux de tous.

— Trou­vez Tarek, dit-il. Il est au pon­ton tous les matins à sept heures. Dites-lui que Yous­sef vous envoie. Et dites-lui que les caisses de 1933 ne sont plus un secret.

Ceci­ly remon­ta l’es­ca­lier de ser­vice, tra­ver­sa le hall — le soleil avait mon­té, les pre­miers clients des­cen­daient pour le petit-déjeu­ner, le monde des appa­rences repre­nait ses droits — et sor­tit par la porte laté­rale qui menait au jar­din, puis au ponton.

*

Tarek était là.

Assis à l’ar­rière de sa felouque, les pieds dans l’eau, il répa­rait un cor­dage avec la concen­tra­tion silen­cieuse de ceux dont les mains savent faire des choses que l’es­prit n’a pas besoin de super­vi­ser. Il avait vingt et un ans et il en parais­sait à la fois quinze et qua­rante — un visage nubien aux traits fins, presque fémi­nins, la peau d’un noir pro­fond comme le basalte du désert, des yeux d’une dou­ceur trou­blante qui contras­tait avec la dure­té de ses mains de marin. Il por­tait une gala­bieh blanche et un tur­ban noir, et il sen­tait le Nil — cette odeur de limon, de roseau et de pierre humide qui est l’o­deur de l’É­gypte elle-même.

— Yous­sef m’en­voie, dit Ceci­ly en arabe.

Tarek leva les yeux. Son visage ne bou­gea pas — pas un muscle, pas un tres­saille­ment. Mais quelque chose chan­gea dans son regard, une porte qui s’ouvre d’un mil­li­mètre, juste assez pour qu’on aper­çoive ce qu’il y a derrière.

— Mon­tez, dit-il.

La felouque glis­sa sur le Nil comme un rêve qui se déplace. Tarek maniait la voile avec une aisance de dan­seur — un geste, un seul, suf­fi­sait pour cap­ter le vent et envoyer le bateau dans la direc­tion vou­lue. Le cou­rant fai­sait le reste. La pre­mière cata­racte gron­dait quelque part en amont, un gron­de­ment sourd et conti­nu qui était la basse conti­nue de toute vie à Assouan, le bat­te­ment de cœur du fleuve.

Ils pas­sèrent devant l’île Élé­phan­tine — si près que Ceci­ly pou­vait voir les enfants nubiens qui jouaient sur la rive, les mai­sons peintes en bleu et jaune, les chèvres qui brou­taient entre les ruines du temple de Khnoum. Puis Tarek vira vers la rive ouest et la felouque s’en­fon­ça dans un bras du fleuve plus étroit, plus calme, bor­dé de roseaux et de pal­miers doum dont les troncs four­chus se pen­chaient sur l’eau comme des bras tendus.

Ils accos­tèrent sur une berge de sable fin. Tarek atta­cha la felouque à un rocher et fit signe à Ceci­ly de le suivre. Ils mar­chèrent pen­dant dix minutes à tra­vers un pay­sage de déso­la­tion magni­fique — le sable, les rochers, les col­lines funé­raires qui mon­taient vers le ciel en vagues pétri­fiées — jus­qu’à un endroit que Ceci­ly recon­nut avec un coup au cœur.

Le cam­pe­ment de fouilles. Ou plu­tôt ce qu’il en restait.

Quatre ans de sable et de vent avaient presque tout effa­cé. Les tentes avaient dis­pa­ru, les tables de tri avaient dis­pa­ru, les tran­chées avaient été com­blées par les tem­pêtes suc­ces­sives. Il ne res­tait que les pierres du foyer — un cercle de pierres noir­cies où l’é­quipe fai­sait chauf­fer son thé le soir — et quelques piquets de bois qui dépas­saient du sable comme des os.

Mais Ceci­ly ne regar­dait pas le cam­pe­ment. Elle regar­dait le sol.

Là — à trois cents mètres au sud, exac­te­ment là où sa mémoire le pla­çait — la dépres­sion. L’a­no­ma­lie. L’en­droit où tout avait com­men­cé. Le sable avait com­blé l’en­trée de l’es­ca­lier, mais la forme était tou­jours visible — une légère conca­vi­té dans le ter­rain, à peine per­cep­tible, que n’im­porte qui d’autre aurait prise pour un acci­dent géologique.

Tarek l’ob­ser­vait.

— L’homme qui venait ici avant vous, dit-il dans un anglais lent, soi­gneu­se­ment arti­cu­lé, comme s’il choi­sis­sait chaque mot avec le soin qu’il met­tait à choi­sir ses cor­dages. Il venait la nuit. Tou­jours la nuit. Avec des hommes et des caisses. Trois fois, quatre fois. La der­nière nuit, il avait peur.

— Peur de quoi ?

Tarek ne répon­dit pas tout de suite. Il s’ac­crou­pit et, du bout des doigts, écar­ta le sable à la base d’un rocher. Il en sor­tit un mor­ceau de pote­rie — un tes­son grand comme la paume d’une main, de fac­ture méroï­tique, cou­vert d’inscriptions.

— Regar­dez, dit-il.

Ceci­ly prit le tes­son. Son cœur s’ar­rê­ta. Puis il repar­tit, plus vite, beau­coup plus vite.

Sur le tes­son, au milieu des ins­crip­tions méroï­tiques, quel­qu’un avait écrit au crayon — au crayon 2B, le même que le sien — deux lettres et une date :

C.G. — 14/III/33.

Ses ini­tiales. Sa date. Son écriture.

C’é­tait un des tes­sons qu’elle avait mar­qués le jour de la décou­verte, avant de les confier à Bla­ck­more. Un tes­son qu’elle avait tenu dans ses propres mains, quatre ans plus tôt, dans la lumière de cette même lampe à pétrole, et qui avait sur­vé­cu à la tra­hi­son, au vol, au sable et au temps.

La preuve.

Pas une preuve com­plète — un tes­son mar­qué au crayon ne suf­fi­sait pas à ren­ver­ser la répu­ta­tion d’un mort. Mais c’é­tait un début. Un caillou sur lequel poser le pied pour tra­ver­ser le torrent.

— Il y en a d’autres, dit Tarek. Enter­rés. Par­tout. L’homme n’a pas pu tout empor­ter. Le désert garde ce qu’on lui confie.

Ceci­ly ser­ra le tes­son contre elle. Le soleil frap­pait la rive ouest avec une vio­lence blanche. Le Nil cou­lait en contre­bas, indif­fé­rent, éter­nel. Et quelque part dans le sable, sous ses pieds, le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas atten­dait — avec sa deuxième chambre, avec ses secrets, avec la véri­té que Bla­ck­more avait ten­té d’emporter dans sa tombe.

Tarek la regar­dait. Ses yeux — ces yeux de dou­ceur trou­blante — avaient chan­gé. Il y avait quelque chose de dur, main­te­nant, quelque chose de réso­lu, comme un cou­rant qui change de direction.

— La der­nière nuit, dit-il. L’homme — Bla­ck­more — il est des­cen­du dans le tom­beau avec un autre homme. Ils sont res­tés long­temps. Quand ils sont remon­tés, Bla­ck­more trem­blait. L’autre homme por­tait quelque chose dans un sac. Quelque chose de lourd. Et Bla­ck­more a dit — je ne com­prends pas bien l’an­glais, mais je com­prends la peur — il a dit : « Il faut que per­sonne ne voie ça. Jamais. »

— Et l’autre homme ?

— L’autre homme a ri. Et il a dit : « Per­sonne ne ver­ra rien. C’est à ça que servent les hôtels. »

Le vent se leva. Le sable bou­gea. Et Ceci­ly com­prit — avec la clar­té gla­ciale d’une équa­tion qui se résout — que Beau­mont n’é­tait pas seule­ment le direc­teur de l’hô­tel. Il était le coffre-fort. Le gar­dien des choses qui ne devaient pas être vues. Et le ren­dez-vous qu’il lui avait don­né — « J’ai quelque chose qui vous appar­tient » — n’é­tait peut-être pas un acte de générosité.

C’é­tait peut-être un acte de désespoir.

Celui d’un homme qui porte un secret trop lourd et qui cherche quel­qu’un — n’im­porte qui — à qui le trans­mettre avant que le secret ne le tue.

La felouque les rame­na à l’hô­tel. Le Old Cata­ract se dres­sait sur sa falaise de gra­nit rose, mas­sif, immuable, ses balus­trades blanches lui­sant dans le soleil du matin comme les os d’un ani­mal pré­his­to­rique. Sur la ter­rasse, les petits-déjeu­ners avaient com­men­cé. On enten­dait le tin­te­ment des cuillères dans les tasses, le mur­mure des conver­sa­tions, le rire du Comte quelque part.

Tout était normal.

Tout était un mensonge.

Et demain matin, très tôt, Ceci­ly irait frap­per à la porte du bureau de Beau­mont pour rece­voir ce qu’il avait à lui donner.

Ce qu’elle ne savait pas encore — ce que per­sonne ne savait encore — c’est que demain matin, quand elle pous­se­rait cette porte, Beau­mont ne serait plus en mesure de don­ner quoi que ce soit à qui que ce soit.

Parce que les coffres-forts, quand ils s’ap­prêtent à s’ou­vrir, attirent les cambrioleurs.

Et cer­tains cam­brio­leurs ne laissent pas de témoins.

CHA­PITRE 7 — LA NUIT DU JASMIN

Ce soir-là, le Old Cata­ract sen­tait le jas­min comme jamais.

C’é­tait une de ces nuits d’As­souan où le désert, après avoir cuit toute la jour­née, relâ­chait sa cha­leur en vagues lentes qui por­taient les odeurs du jar­din jus­qu’aux étages — le jas­min, bien sûr, mais aus­si le datu­ra, le fran­gi­pa­nier, l’hi­bis­cus, et cette sen­teur plus pro­fonde, plus miné­rale, qui mon­tait du Nil et qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur de la terre en train de respirer.

Ceci­ly ne pou­vait pas dormir.

Le tes­son était posé sur sa table de nuit, à côté du sca­ra­bée funé­raire. Deux objets. Deux preuves. L’une venait du tom­beau, l’autre du sable. L’une por­tait le nom de la Can­dace, l’autre por­tait ses ini­tiales à elle. Et toutes les deux racon­taient la même his­toire — celle d’une femme dont on avait effa­cé le nom.

Elle tour­na dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, lais­sa entrer la nuit. Le Nil était invi­sible mais audible — ce frois­se­ment conti­nu, ce mur­mure de ser­pent géant, et par moments, quand le vent tour­nait, le gron­de­ment loin­tain de la pre­mière cata­racte, comme un ton­nerre enter­ré sous l’eau.

Il était dix heures du soir quand elle sor­tit de sa chambre.

L’hô­tel, la nuit, était un autre monde. Les cou­loirs étaient éclai­rés par des appliques en cuivre dont la lumière tami­sée don­nait aux murs une teinte de vieil or. Les tapis étouf­faient les pas. Les portes étaient fer­mées mais pas muettes — der­rière l’une, on enten­dait le cré­pi­te­ment d’une radio qui dif­fu­sait de la musique cai­rote ; der­rière une autre, le cli­que­tis d’une machine à écrire ; der­rière une troi­sième, rien, un silence si com­plet qu’il en deve­nait suspect.

Ceci­ly des­cen­dit au pre­mier étage. Elle vou­lait trou­ver Chris­tie — lui racon­ter la visite à la rive ouest, le tes­son, les caisses de 1933, les mots de Tarek. Mais en pas­sant devant le salon de lec­ture — cette petite pièce lam­bris­sée de bois sombre où trois cana­pés Ches­ter­field en velours vert atten­daient des lec­teurs qui ne venaient jamais —, elle s’arrêta.

Des voix. Basses, ten­dues, à la limite du murmure.

Elle recon­nut la pre­mière immé­dia­te­ment : Ash­worth. La seconde lui prit un ins­tant — plus grave, plus lente, avec cet accent flot­tant qui pou­vait être n’im­porte quoi : le Comte.

— Ce n’est pas ce qui était pré­vu, disait Ashworth.

— Rien n’est jamais pré­vu, mon cher. C’est ce qui rend la vie intéressante.

— La Fon­da­tion devait finan­cer les fouilles. Point. Pas… le reste.

— Le reste est pré­ci­sé­ment ce qui rend les fouilles pos­sibles. Vous êtes naïf si vous croyez qu’on peut sépa­rer la science de l’argent. L’argent n’est jamais pur — il porte tou­jours une odeur. La ques­tion n’est pas de savoir si l’argent sent mau­vais, c’est de savoir si vous pou­vez sup­por­ter l’odeur.

Un silence. Puis Ash­worth, plus bas encore, presque inaudible :

— Beau­mont sait.

— Beau­mont sait beau­coup de choses. C’est son métier. Mais savoir et par­ler sont deux acti­vi­tés très dif­fé­rentes, et Beau­mont a tou­jours excel­lé dans l’art de pra­ti­quer la pre­mière sans jamais s’a­bais­ser à la seconde.

— Et si ça changeait ?

— Pour­quoi chan­ge­rait-il ? Il a autant à perdre que nous.

— Pas autant. Pas si la fille Graves obtient ce qu’elle cherche.

Un nou­veau silence, plus long. Ceci­ly sen­tit son cœur cogner si fort qu’elle crai­gnit qu’ils ne l’en­tendent à tra­vers la porte.

— La fille Graves, dit le Comte — et sa voix avait chan­gé, elle n’é­tait plus théâ­trale, elle était froide, cou­pante, une voix que Ceci­ly n’a­vait jamais enten­due chez lui —, la fille Graves est un pro­blème que nous n’a­vions pas anti­ci­pé. Mais les pro­blèmes non anti­ci­pés sont les seuls qui valent la peine d’être résolus.

Des pas. Le bruit d’un fau­teuil qu’on quitte. Ceci­ly recu­la dans l’ombre d’une alcôve — une de ces niches déco­ra­tives que Favar­ger avait creu­sées dans les murs, ornées de vases en cuivre mar­te­lé — et retint son souffle. Le Comte sor­tit du salon de lec­ture, sui­vi de son domes­tique muet qui sem­blait avoir atten­du der­rière la porte comme un chien de garde. Ash­worth sor­tit trente secondes plus tard, seul, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées. Il prit la direc­tion oppo­sée et mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Ceci­ly atten­dit que le cou­loir soit vide, puis elle sor­tit de l’alcôve.

Ses mains trem­blaient. Pas de peur — pas encore. De cette forme d’ex­ci­ta­tion gla­ciale que l’ar­chéo­logue res­sent quand le sol com­mence à céder sous la truelle et que l’ombre d’une forme se des­sine dans la terre : quelque chose est là, juste en des­sous, et ce quelque chose va tout changer.

Elle trou­va Chris­tie dans sa suite — ou plu­tôt, Chris­tie lui ouvrit la porte avant même qu’elle ait frap­pé, comme si elle l’attendait.

— Entrez, dit-elle. J’ai com­man­dé du thé. Je com­mande tou­jours du thé quand les choses deviennent inté­res­santes. C’est un réflexe bri­tan­nique dont je n’ar­rive pas à me défaire.

La suite de Chris­tie était plus grande que la chambre de Ceci­ly — deux pièces, un petit salon et une chambre, vue sur le Nil. Le bureau était cou­vert de feuillets manus­crits, de car­nets, de crayons taillés avec une pré­ci­sion maniaque. Sur un gué­ri­don, une machine à écrire por­table — une Reming­ton noire, com­pacte — atten­dait d’être nour­rie. Les fenêtres étaient ouvertes et la nuit d’As­souan entrait dans la pièce avec ses odeurs de jas­min et de fleuve.

— Asseyez-vous, dit Chris­tie. Et racon­tez-moi ce que vous n’ar­ri­vez pas à dormir.

Ceci­ly s’as­sit et racon­ta. Tout. La visite aux sou­ter­rains, le car­net de Yous­sef, les caisses de 1933, le nom de Fer­ro dans le registre — Gior­gio Fer­ro, le vrai nom du Comte. La tra­ver­sée en felouque avec Tarek. Le cam­pe­ment en ruines. Le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. Et les mots de Tarek : « La der­nière nuit, il avait peur. »

Chris­tie écou­ta sans inter­rompre. Elle ne pre­nait pas de notes — pas cette fois. Ses yeux étaient fer­més, la tête légè­re­ment incli­née, et Ceci­ly com­prit qu’elle ne se conten­tait pas d’é­cou­ter : elle construi­sait. Elle assem­blait les pièces dans sa tête avec la même pré­ci­sion qu’elle assem­blait les cha­pitres de ses romans, chaque élé­ment à sa place, chaque fil relié aux autres par des nœuds invisibles.

Quand Ceci­ly eut fini, Chris­tie rou­vrit les yeux.

— Trois choses, dit-elle en comp­tant sur ses doigts — un geste qui avait quelque chose de char­mant, d’en­fan­tin, comme une maî­tresse d’é­cole qui réca­pi­tule la leçon. Pre­miè­re­ment : le Comte n’est pas le Comte. Il est Gior­gio Fer­ro. Ce qui veut dire que son inté­rêt pour les fouilles n’est pas phi­lan­thro­pique — c’est com­mer­cial. Il veut des arte­facts, pas des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Deuxiè­me­ment : Beau­mont est le maillon faible. Il sait tout, il a faci­li­té tout, et main­te­nant quel­qu’un — vous — menace de faire remon­ter la véri­té à la sur­face. La ques­tion est : que va-t-il faire ? Se pro­té­ger en vous aidant, ou se pro­té­ger en vous fai­sant taire ? Et troisièmement…

Elle s’in­ter­rom­pit. Son regard était deve­nu très fixe, très concen­tré — le regard du pré­da­teur qui vient de repé­rer un mou­ve­ment dans l’herbe.

— Troi­siè­me­ment : qui vous a envoyé la lettre ?

— Je ne sais pas.

— Réflé­chis­sez. La lettre est signée « M. ». Qui, dans cette his­toire, porte un nom com­men­çant par M ?

Ceci­ly cher­cha. Les noms défi­lèrent — Ash­worth, Bla­ck­more, Car­ter, Chris­tie, Orsi­ni-Dona­do­ni, Kess­ler, Wen­ners­tröm, Faï­za, Beau­mont, Yous­sef, Tarek…

— Per­sonne, dit-elle.

— Exac­te­ment. Ce qui veut dire deux choses : soit « M » est une ini­tiale de nom que nous n’a­vons pas encore ren­con­tré — quel­qu’un qui n’est pas dans l’hô­tel, ou qui n’y est pas encore. Soit « M » n’est pas une ini­tiale de nom. C’est autre chose. Un code. Un pseu­do­nyme. Un jeu.

— Poi­rot aurait une idée ?

Chris­tie sou­rit — mais cette fois, le sou­rire n’a­vait rien de timide. Il était carnassier.

— Poi­rot dirait : quand vous ne com­pre­nez pas une lettre, ne cher­chez pas le sens des mots. Cher­chez le sens du papier. D’où vient-il ? Com­ment a‑t-il voya­gé ? Qui a tou­ché l’en­ve­loppe avant vous ?

— Le cachet pos­tal est d’Assouan.

— Ce qui veut dire que la per­sonne qui l’a envoyée était ici — ou vou­lait que vous croyiez qu’elle était ici. Avez-vous gar­dé l’enveloppe ?

— Oui.

— Appor­tez-la-moi demain. Je veux la regar­der. L’en­ve­loppe dit tou­jours plus que la lettre — c’est une règle que Poi­rot m’a apprise et que je n’ai jamais eu l’oc­ca­sion de démentir.

Elles burent le thé en silence. La nuit d’As­souan pres­sait contre les fenêtres comme un ani­mal vivant. Quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un mar­chait — des pas légers, rapides, dans le cou­loir du pre­mier étage. Puis un bruit de porte. Puis le silence.

— Encore une chose, dit Ceci­ly. J’ai enten­du Ash­worth et le Comte par­ler. Ce soir, dans le salon de lec­ture. Ash­worth a dit : « Beau­mont sait. » Et le Comte a dit que c’é­tait « un problème ».

Chris­tie posa sa tasse.

— Quand quel­qu’un dit qu’un homme qui sait est un pro­blème, dit-elle avec une len­teur qui gla­ça Ceci­ly, il n’y a que deux solu­tions au pro­blème. Le faire taire ou le faire dis­pa­raître. La pre­mière est tem­po­raire. La seconde est définitive.

Elle regar­da la nuit par la fenêtre — le Nil invi­sible, les étoiles, le désert.

— Poi­rot dirait : allez voir Beau­mont dès la pre­mière heure demain. Ne le lais­sez pas chan­ger d’a­vis. Ce qu’il a à vous don­ner, pre­nez-le avant que quel­qu’un d’autre ne le prenne.

Ceci­ly se leva. À la porte, elle se retourna.

— Mrs. Christie…

— Aga­tha. Si nous allons par­ta­ger des secrets, autant par­ta­ger nos prénoms.

— Aga­tha. Pour­quoi m’aidez-vous ?

Chris­tie la regar­da un long moment. Puis elle dit, avec une hon­nê­te­té si nue qu’elle en était presque douloureuse :

— Parce que je suis en train d’é­crire un roman sur une femme à qui l’on vole tout sur un bateau du Nil, et que je viens de ren­con­trer une femme à qui l’on a tout volé sur les rives du Nil. Et que la réa­li­té, quand elle imite la fic­tion, a tou­jours quelque chose à m’ap­prendre. C’est égoïste. Mais au moins, c’est honnête.

Ceci­ly sou­rit — un vrai sou­rire, le pre­mier depuis longtemps.

— Bonne nuit, Agatha.

— Bonne nuit, Ceci­ly. Et fer­mez votre porte à clé.

*

Ceci­ly fer­ma sa porte à clé.

Elle se désha­billa, se cou­cha, et res­ta long­temps les yeux ouverts dans le noir. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le jas­min entrait par la fenêtre. Le sca­ra­bée et le tes­son veillaient sur la table de nuit comme deux sentinelles.

Quelque part dans l’hô­tel — peut-être au rez-de-chaus­sée, peut-être dans les sou­ter­rains — un coffre-fort s’ou­vrit et se refer­ma. Un bruis­se­ment de papier. Un frois­se­ment de tis­su. Puis des pas — des pas qui ne fai­saient pas de bruit, ou si peu que seul le bâti­ment lui-même pou­vait les entendre, dans ses murs, dans ses fon­da­tions, dans sa mémoire de gra­nit rose.

Et dans son bureau, Arthur Beau­mont était encore éveillé.

Il était assis der­rière son bureau, face au por­trait du roi Fouad qui cachait le coffre-fort, et il regar­dait un dos­sier ouvert devant lui. Un dos­sier en car­ton brun, épais de trois cen­ti­mètres, sur lequel quel­qu’un avait écrit au sty­lo-plume, d’une écri­ture ronde et soi­gneuse : « Gebel Bar­kal — 1933 — Docu­ments ori­gi­naux — C. Graves. »

Beau­mont regar­da le dos­sier pen­dant longtemps.

Puis il se leva, ouvrit le coffre-fort der­rière le por­trait, en sor­tit d’autres docu­ments — des bor­de­reaux d’ex­pé­di­tion, des reçus, des pho­to­gra­phies — et les ajou­ta au dos­sier. Il refer­ma le coffre-fort. Il refer­ma le dos­sier. Il posa ses deux mains à plat sur le car­ton brun et fer­ma les yeux.

Il avait le visage d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose qu’il aurait dû faire il y a quatre ans. Quelque chose de simple et de ter­rible. Quelque chose qui allait détruire des répu­ta­tions, com­pro­mettre des arran­ge­ments, bri­ser des alliances — et, peut-être, le libé­rer enfin du poids qui l’é­cra­sait depuis le jour où il avait aidé Regi­nald Bla­ck­more à voler le des­tin d’une jeune femme.

Il mur­mu­ra quelque chose — un mot, un seul, que per­sonne n’entendit.

Puis il ran­gea le dos­sier dans le tiroir de son bureau, tour­na la clé, glis­sa la clé dans la poche inté­rieure de sa veste, et se leva pour aller dormir.

Il ne savait pas que c’é­tait sa der­nière nuit.

La nuit du jas­min. La nuit où le Old Cata­ract sen­tait si bon que per­sonne — pas même Yous­sef, pas même les murs — n’a­vait sen­ti l’o­deur de ce qui se pré­pa­rait dans l’ombre.

CHA­PITRE 8 — LE CORPS

Six heures du matin. Le soleil n’é­tait pas encore levé sur Assouan mais le ciel avait déjà chan­gé — cette trans­for­ma­tion imper­cep­tible de l’obs­cu­ri­té, ce pas­sage du noir abso­lu à un bleu très sombre, presque vio­let, qui annon­çait l’aube comme un mur­mure annonce un cri.

Ceci­ly des­cen­dit l’escalier.

Elle n’a­vait pas dor­mi — ou si peu que ça ne comp­tait pas. Trois heures, peut-être quatre, d’un som­meil peu­plé de tom­beaux, de felouques et de sca­ra­bées qui mar­chaient sur les murs avec un bruit de pattes minus­cules. Elle s’é­tait réveillée en sur­saut à cinq heures, le cœur bat­tant, avec la cer­ti­tude qu’il fal­lait y aller main­te­nant. Pas à sept heures, pas après le petit-déjeu­ner — main­te­nant. Avant que l’hô­tel ne se réveille, avant que les masques ne se remettent en place, avant que quel­qu’un ne change d’avis.

Le hall était désert. Pas tout à fait — un gar­çon de nuit som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion, et quelque part dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel, les bruits de la cui­sine mati­nale avaient com­men­cé : le choc des cas­se­roles, le sif­fle­ment de la vapeur, l’o­deur du pain qui mon­tait par les esca­liers de ser­vice comme une prière. Mais le monde des clients dor­mait encore, et le hall, dans cette lumière d’a­vant l’aube, avait la majes­té silen­cieuse d’un temple abandonné.

Le bureau de Beau­mont était au rez-de-chaus­sée, au bout d’un cou­loir qui par­tait du hall vers l’aile ouest de l’hô­tel — un cou­loir que les clients ne fré­quen­taient jamais, réser­vé à l’ad­mi­nis­tra­tion, bor­dé de portes closes et de pho­to­gra­phies enca­drées qui racon­taient l’his­toire de l’hô­tel : l’i­nau­gu­ra­tion en 1900, les pre­miers clients en habits de soi­rée posant devant des pal­miers, le bar­rage d’As­souan en construc­tion, Chur­chill sur la ter­rasse avec un cigare et un sou­rire de conquérant.

Ceci­ly avan­ça. Ses pas étaient étouf­fés par le tapis — un tapis rouge sombre, usé par des décen­nies de pas­sages, qui avait gar­dé en mémoire, peut-être, les pas de tous ceux qui avaient mar­ché sur lui.

La porte du bureau était au fond du cou­loir. Une porte en aca­jou, comme toutes les portes du Old Cata­ract, avec une poi­gnée en lai­ton et une plaque dis­crète : « Direction. »

La porte était entrouverte.

Ceci­ly s’ar­rê­ta. Son ins­tinct — cet ins­tinct d’ar­chéo­logue, cette capa­ci­té à sen­tir quand quelque chose n’é­tait pas à sa place — se mit en alerte. Beau­mont était un homme de pré­ci­sion. Un homme qui ne lais­sait rien au hasard, rien d’ou­vert, rien de désordre. Sa porte n’é­tait jamais entrou­verte. Elle était fer­mée ou elle était ouverte, comme le coffre-fort der­rière le por­trait, comme les comptes de l’hô­tel, comme le visage de Beau­mont lui-même : contrô­lé, net, hermétique.

Elle pous­sa la porte.

Le bureau de Beau­mont était une pièce rec­tan­gu­laire, plus grande qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, avec une fenêtre qui don­nait sur le Nil — pas le Nil pano­ra­mique de la ter­rasse, mais un frag­ment plus intime, une vue en biais sur les rochers de la cata­racte et, au-delà, sur l’île de Kit­che­ner avec son jar­din bota­nique. Le mobi­lier était colo­nial — un bureau mas­sif en teck, un fau­teuil en cuir vert, des éta­gères rem­plies de registres et de clas­seurs, un tapis per­san dont les cou­leurs avaient été adou­cies par des années de lumière fil­trant à tra­vers les per­siennes. Au mur, face au bureau, le por­trait du roi Fouad — jeune, mous­ta­chu, le regard impé­rial — dans un cadre doré légè­re­ment de travers.

Et dans le fau­teuil, face à la fenêtre, Arthur Beaumont.

Il était assis très droit. C’est la pre­mière chose que Ceci­ly remar­qua — cette rigi­di­té, cette pos­ture impec­cable, comme si même dans le som­meil, ou dans ce qu’elle prit d’a­bord pour le som­meil, Beau­mont refu­sait de se lais­ser aller. Ses mains étaient posées sur les accou­doirs. Sa tête était légè­re­ment incli­née vers la droite, comme s’il regar­dait quelque chose par la fenêtre — le Nil, peut-être, ou les rochers, ou l’aube qui montait.

— Mon­sieur Beau­mont, dit Cecily.

Pas de réponse.

— Mon­sieur Beau­mont, répé­ta-t-elle, plus fort.

Le silence avait une qua­li­té par­ti­cu­lière — non pas l’ab­sence de son, mais la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose de lourd, de défi­ni­tif, qui rem­plis­sait la pièce comme un gaz invisible.

Ceci­ly fit un pas. Puis un autre. Le tapis per­san absor­bait ses pas comme il avait absor­bé tous les pas, tous les secrets, toutes les véri­tés qui avaient tra­ver­sé cette pièce.

Elle contour­na le bureau.

Et elle vit.

Le coupe-papier en forme d’o­bé­lisque était plan­té dans la gorge de Beau­mont — enfon­cé jus­qu’à la garde, avec une pré­ci­sion qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel. C’é­tait un bel objet, Ceci­ly eut le temps de le pen­ser — absur­de­ment, irréel­le­ment — un objet en bronze doré, une réplique minia­ture de l’o­bé­lisque inache­vé d’As­souan, le genre de bibe­lot qu’on vend aux tou­ristes dans les bou­tiques du souk mais en plus fin, en plus lourd, un objet de bureau qui avait trou­vé un autre usage.

Le sang avait cou­lé — pas beau­coup, éton­nam­ment peu, un filet sombre qui avait tra­cé une ligne sur le col blanc de la che­mise de Beau­mont et qui avait séché en une croûte presque noire. Les yeux de Beau­mont étaient ouverts. Ils regar­daient la fenêtre — le Nil, les rochers, l’aube. Son visage avait une expres­sion que Ceci­ly mit un moment à iden­ti­fier, parce que c’é­tait la der­nière expres­sion qu’elle aurait atten­due sur le visage d’un homme assassiné.

De la résignation.

Arthur Beau­mont était mort avec la séré­ni­té d’un homme qui savait que ça arriverait.

Sur le bureau, devant lui, un dos­sier ouvert. Un dos­sier en car­ton brun sur lequel Ceci­ly lut — avec un ver­tige qui faillit la faire tom­ber — « Gebel Bar­kal — 1933 — Docu­ments ori­gi­naux — C. Graves. » Le dos­sier était ouvert mais il était vide. Les pages qui s’y trou­vaient avaient été arra­chées — pas pro­pre­ment, pas soi­gneu­se­ment, avec une vio­lence qui avait déchi­ré le car­ton aux endroits où les feuillets avaient été rete­nus par des attaches. Quel­qu’un avait ouvert le dos­sier, arra­ché le conte­nu, et lais­sé la coquille vide comme un sar­co­phage profané.

Le coffre-fort der­rière le por­trait du roi Fouad était ouvert. La porte métal­lique pen­dait comme une mâchoire béante. L’in­té­rieur était vide — pas un papier, pas un objet, rien. Net­toyé. Vidé. Comme si le coffre-fort n’a­vait jamais rien contenu.

Les clés. Ceci­ly cher­cha des yeux la veste de Beau­mont — il l’a­vait posée sur le dos­sier de sa chaise, pliée avec cette mania­que­rie qui était sa signa­ture. Elle fouilla les poches. Rien. La clé du tiroir du bureau avait dis­pa­ru. Quel­qu’un l’a­vait prise — sur le corps, ou dans la veste, ou avant la mort, peut-être, pen­dant que Beau­mont dor­mait, ou pen­dant que le coupe-papier…

Ceci­ly recu­la. Ses jambes trem­blaient. Son esto­mac se retour­na — pas à cause du sang, elle avait vu pire sur les chan­tiers de fouilles, des osse­ments bri­sés, des crânes fra­cas­sés par le temps, la mort ancienne ne la trou­blait pas. C’é­tait la mort fraîche. La mort qui sen­tait encore le fer et le jas­min. La mort qui avait les yeux ouverts et qui regar­dait le Nil avec l’ex­pres­sion d’un homme qui savait.

Elle sor­tit du bureau. Le cou­loir était tou­jours vide. Les pho­to­gra­phies enca­drées regar­daient droit devant elles — Chur­chill avec son cigare, les pal­miers, le bar­rage. Ceci­ly s’ap­puya contre le mur et res­pi­ra. Une fois, deux fois, trois fois. Puis elle fit la seule chose sen­sée qu’elle pou­vait faire.

Elle mon­ta frap­per à la porte d’A­ga­tha Christie.

Chris­tie ouvrit en robe de chambre, les che­veux défaits, les yeux encore brouillés par le som­meil. Elle regar­da Ceci­ly et le som­meil dis­pa­rut d’un coup — rem­pla­cé par cette acui­té ins­tan­ta­née, ce pas­sage ful­gu­rant de l’or­di­naire à l’ex­tra­or­di­naire, qui était peut-être le vrai génie de Christie.

— Beau­mont, dit Cecily.

— Mort ?

— Mort.

Chris­tie ne deman­da pas com­ment. Elle ne deman­da pas quand. Elle enfi­la des chaus­sures, attra­pa son car­net — par réflexe, comme un méde­cin attrape sa sacoche — et sui­vit Ceci­ly dans l’escalier.

Elles des­cen­dirent ensemble, deux femmes en silence dans les cou­loirs encore endor­mis d’un hôtel qui ne savait pas encore qu’il avait per­du son gar­dien. Quand elles arri­vèrent devant la porte du bureau, Chris­tie s’ar­rê­ta un ins­tant, la main sur le cham­branle, et dit :

— Poi­rot dirait qu’il faut regar­der qui n’est pas surpris.

Puis elle entra.

Elle exa­mi­na la scène avec un calme qui aurait été effrayant s’il n’a­vait pas été, Ceci­ly le com­prit, pro­fes­sion­nel. Chris­tie ne regar­dait pas le corps comme une per­sonne nor­male regarde un mort — avec hor­reur, avec pitié, avec fas­ci­na­tion mor­bide. Elle le regar­dait comme un texte. Elle lisait la pièce comme elle lisait un cha­pitre — la posi­tion du corps, l’angle du coupe-papier, le dos­sier vide, le coffre-fort béant, l’ab­sence de lutte, l’ex­pres­sion du visage.

— Il connais­sait son assas­sin, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Pas de lutte. Pas de ren­ver­se­ment de meubles. Pas de désordre — sauf le dos­sier et le coffre-fort, qui ont été vidés métho­di­que­ment. Il était assis dans son fau­teuil. Il n’a pas essayé de se lever. Ce qui veut dire qu’il ne se sen­tait pas mena­cé — ou qu’il ne pou­vait pas se lever.

Elle se pen­cha — pas vers le corps, vers le bureau.

— Deux tasses, dit-elle.

Ceci­ly regar­da. Sur le coin du bureau, deux tasses à café. En por­ce­laine blanche, avec le mono­gramme du Old Cata­ract — un C entre­la­cé de feuilles de lotus. L’une était à moi­tié pleine. L’autre était vide, mais un anneau brun mar­quait l’in­té­rieur, la trace d’un café bu jus­qu’à la der­nière goutte.

— Son visi­teur a bu le café, dit Chris­tie. Beau­mont n’a pas fini le sien. Ce qui veut dire que quelque chose l’a inter­rom­pu — ou que quelque chose dans le café l’a empê­ché de le terminer.

Elle se redressa.

— Ne tou­chez à rien. Il faut pré­ve­nir la police. Mais avant…

Elle ouvrit son car­net et, avec une rapi­di­té qui tenait du pro­dige, des­si­na un plan de la pièce — le bureau, le fau­teuil, le corps, les tasses, le dos­sier, le coffre-fort, la fenêtre, la porte. Un plan pré­cis, coté, anno­té, qui avait la clar­té d’un rele­vé archéo­lo­gique. Ceci­ly la regar­da faire avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et de stupeur.

— Vous avez déjà fait ça, dit-elle.

— Dans ma tête, des cen­taines de fois. En vrai, c’est la pre­mière. Et j’es­père que c’est la dernière.

Chris­tie refer­ma son carnet.

— Main­te­nant, il faut agir vite. Deux choses. Pre­miè­re­ment : qui avait accès à ce cou­loir cette nuit ? Les employés de nuit, le gar­çon de récep­tion, et qui­conque connais­sait la dis­po­si­tion de l’hô­tel — ce qui inclut tous les habi­tués. Deuxiè­me­ment : les docu­ments qui étaient dans ce dos­sier por­taient votre nom. Quel­qu’un les a volés pour empê­cher la véri­té de sor­tir. Ce qui veut dire que votre quête vient de deve­nir beau­coup plus dan­ge­reuse — parce que quel­qu’un, dans cet hôtel, est prêt à tuer pour que cette véri­té reste enterrée.

Elle regar­da Ceci­ly avec une inten­si­té qui n’a­vait plus rien de littéraire.

— Poi­rot vous dirait de faire confiance à per­sonne. Moi, je vous dis de faire confiance à votre ins­tinct. Vous êtes archéo­logue — vous savez lire les couches, les sédi­ments, les traces que les gens laissent der­rière eux sans le vou­loir. Faites la même chose avec les vivants. Lisez-les comme vous lisez la terre.

La lumière de l’aube avait fran­chi la fenêtre et tom­bait sur le visage de Beau­mont. Dans cette lumière, le sang sur son col pre­nait des reflets d’ambre — presque beaux, presque abs­traits, comme un motif déco­ra­tif sur une pote­rie ancienne.

Quelque part dans l’hô­tel, le pre­mier muez­zin d’As­souan com­men­ça son appel.

Le Old Cata­ract se réveillait.

Et il allait se réveiller avec un mort dans son bureau, un coffre-fort vide, un dos­sier éven­tré, et une gale­rie de sus­pects dont cha­cun — cha­cun sans excep­tion — avait une rai­son de vou­loir que les tom­beaux ne parlent pas.

*

L’A­ga Khan fut le pre­mier informé.

Non pas parce que quel­qu’un avait déci­dé de le pré­ve­nir, mais parce que l’A­ga Khan, comme tous les sou­ve­rains, pos­sé­dait ce sixième sens qui lui per­met­tait de sen­tir le désordre dans l’air avant même qu’il ne se mani­feste. Il des­cen­dit de sa suite à six heures trente, vêtu d’un cos­tume gris perle d’une coupe par­faite, le visage calme, les mains croi­sées der­rière le dos, et dit au gar­çon de nuit — qui était main­te­nant livide et tremblant :

— Où est le corps ?

Le gar­çon bégaya. L’A­ga Khan le regar­da avec la patience infi­nie des hommes qui ont diri­gé des mil­lions de fidèles et qui savent que la panique est un luxe que seuls les gens sans res­pon­sa­bi­li­té peuvent se permettre.

— Le bureau de Beau­mont, dit-il. Bien. Fer­mez la porte. Pré­ve­nez la police. Et ser­vez le petit-déjeu­ner comme d’ha­bi­tude. Un hôtel qui s’ef­fondre à la pre­mière crise ne mérite pas de por­ter le nom de Cataract.

Puis il se tour­na vers Ceci­ly et Chris­tie, qui se tenaient dans le hall comme deux conspi­ra­trices prises en fla­grant délit, et ajou­ta, avec un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux :

— Mes­dames. Je sup­pose que vous avez des choses à me raconter.

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture — celui-là même où, quelques heures plus tôt, Ash­worth et le Comte avaient eu leur conver­sa­tion. L’A­ga Khan écou­ta le récit de Ceci­ly avec la même atten­tion totale que Chris­tie la veille — mais d’une qua­li­té dif­fé­rente. Chris­tie écou­tait pour com­prendre. L’A­ga Khan écou­tait pour déci­der. Il hocha la tête à inter­valles régu­liers, posa deux ques­tions — « La porte était-elle for­cée ? » (non) et « Le coupe-papier était-il un objet du bureau ou un objet appor­té ? » (du bureau, Ceci­ly en était presque sûre) — et quand elle eut fini, il dit :

— La police d’As­souan est com­pé­tente pour les vols de cha­meaux et les dis­putes de mar­ché. Elle n’est pas com­pé­tente pour ceci. Mais elle vien­dra, elle pose­ra des ques­tions, elle vou­dra fer­mer l’hô­tel, et il fau­dra l’en empê­cher — parce que si l’hô­tel ferme, les sus­pects s’é­par­pillent, et si les sus­pects s’é­par­pillent, la véri­té s’évapore.

Il regar­da Christie.

— Mrs. Chris­tie. Vous écri­vez des romans poli­ciers. Avez-vous jamais pen­sé que vos com­pé­tences pour­raient ser­vir à autre chose qu’à diver­tir les lec­teurs des gares ?

Chris­tie rou­git — une rou­geur brève, presque imper­cep­tible, qui tra­his­sait la timi­di­té sous l’ar­mure de l’observatrice.

— Je ne suis pas détec­tive, Votre Altesse.

— Non. Mais vous savez com­ment les détec­tives pensent. Et cette jeune femme — il dési­gna Ceci­ly — sait com­ment les archéo­logues fouillent. L’une pense en men­songes, l’autre pense en couches. Ensemble, vous avez une chance de trou­ver ce que la police ne trou­ve­ra pas.

Il se leva.

— Je vais m’oc­cu­per de la police. Vous, occu­pez-vous de la vérité.

Et il sor­tit, sui­vi d’un sillage de digni­té et d’eau de Cologne, lais­sant Ceci­ly et Chris­tie seules dans le salon de lec­ture avec un meurtre à résoudre, un dos­sier volé à retrou­ver, et une dou­zaine de sus­pects qui, à cet ins­tant pré­cis, pre­naient leur petit-déjeu­ner sur la ter­rasse du Old Cata­ract comme si le monde n’a­vait pas basculé.

Chris­tie ouvrit son carnet.

— Bien, dit-elle. Poi­rot com­men­ce­rait par les ali­bis. Mais sur­tout par les mobiles. Qui avait besoin que cet homme se taise ?

Elle tra­ça une ligne ver­ti­cale au milieu de la page. D’un côté, elle écri­vit « Savait » ; de l’autre, « Avait peur ».

— Com­men­çons, dit-elle.

Et le Nil, en contre­bas, conti­nua de cou­ler, indif­fé­rent, éter­nel, comme il avait cou­lé du temps des pha­raons et des reines guer­rières, comme il cou­le­rait long­temps après que tous les secrets de cet hôtel auraient été enter­rés ou révé­lés ou oubliés.

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La nuit du jas­min — Par­tie 3

La nuit du jas­min — Par­tie 1

La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

Le train cra­chait du sable.

Pas de la fumée, non — du sable. Un sable fin, cou­leur d’os, qui s’in­fil­trait par les inter­stices des fenêtres et se dépo­sait sur les ban­quettes en velours râpé comme une pous­sière de mort très douce. Ceci­ly Graves n’a­vait pas dor­mi. Qua­torze heures depuis Le Caire, qua­torze heures dans ce wagon de pre­mière classe qui n’a­vait de pre­mière que le nom, et pen­dant qua­torze heures elle avait regar­dé le désert se trans­for­mer — d’a­bord les champs du Del­ta, verts et gor­gés d’eau, puis les terres ocre de la Moyenne-Égypte, puis rien, un néant de pierre et de lumière, et enfin, à mesure qu’on des­cen­dait vers le sud, cette impres­sion que le monde se sim­pli­fiait, se rédui­sait à ses élé­ments pre­miers : la roche, le ciel, le fleuve.

Le fleuve. Quand il était appa­ru, à la hau­teur de Louxor, Ceci­ly avait détour­né les yeux. Elle ne vou­lait pas le voir. Pas encore. Le Nil à cet endroit-là était trop large, trop calme, trop indif­fé­rent à tout ce qu’elle trans­por­tait de rage et de cha­grin com­pri­més dans sa petite valise en cuir fati­gué et dans sa poi­trine plus fati­guée encore.

Elle avait trente-deux ans et elle se sen­tait vieille comme les pierres.

La gare d’As­souan sur­git dans la lumière comme une hal­lu­ci­na­tion — un bâti­ment colo­nial d’une blan­cheur aveu­glante posé au milieu de nulle part, avec ses arcades mau­resques et son quai enva­hi par les mar­chands de dattes, les por­teurs en gala­bieh, les gamins pieds nus qui cou­raient entre les jambes des voya­geurs en criant des mots qu’elle ne com­pre­nait plus. Elle avait par­lé arabe, autre­fois. Assez pour négo­cier avec les ouvriers sur le chan­tier, assez pour com­man­der un thé, assez pour com­prendre les insultes que les fel­lahs adres­saient aux archéo­logues anglais quand ils croyaient ne pas être enten­dus. Mais quatre ans d’exil à Londres avaient effa­cé tout cela — quatre ans de biblio­thèques silen­cieuses, de portes fer­mées, de lettres res­tées sans réponse, de conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient net quand elle entrait dans une pièce.

On ne par­donne pas, dans le monde de l’ar­chéo­lo­gie bri­tan­nique, à ceux qui accusent un mort.

Sur­tout quand le mort s’ap­pelle Regi­nald Blackmore.

Elle des­cen­dit du train avec sa valise et un car­ton à des­sins qu’elle n’a­vait pas lâché de tout le voyage, même pour aller aux toi­lettes. Ce car­ton conte­nait ses rele­vés — les copies, pas les ori­gi­naux, puisque les ori­gi­naux avaient dis­pa­ru dans les archives de Bla­ck­more après sa mort. Des rele­vés topo­gra­phiques, des coupes stra­ti­gra­phiques, des cro­quis de tes­sons de pote­rie méroï­tique, et sur­tout — sur­tout — le des­sin au crayon qu’elle avait fait de l’en­trée du tom­beau le jour où elle l’a­vait trou­vée. Le jour le plus impor­tant de sa vie. Le 14 mars 1933. Elle se sou­ve­nait de la date comme on se sou­vient d’une nais­sance ou d’un assassinat.

Le soleil d’As­souan la frap­pa comme une gifle. Ce n’é­tait pas la cha­leur du Caire — moite, épaisse, mêlée de gaz d’é­chap­pe­ment et de graisse de cui­sine. C’é­tait une cha­leur sèche, abso­lue, miné­rale, qui vous aspi­rait l’eau du corps en quelques secondes et vous lais­sait la peau ten­due comme un par­che­min. Décembre, et pour­tant le ther­mo­mètre devait dépas­ser les trente degrés. Elle se sou­ve­nait de cela aussi.

Un calèche l’at­ten­dait — non, per­sonne ne l’at­ten­dait. Elle héla un cocher qui som­no­lait sous un figuier, négo­cia un prix qu’elle savait exor­bi­tant et se lais­sa conduire à tra­vers les rues d’As­souan. La ville avait chan­gé. Ou peut-être n’a­vait-elle pas chan­gé du tout et c’é­tait Ceci­ly qui la regar­dait autre­ment. Les souks sen­taient tou­jours le cumin, l’en­cens et le cuir tan­né. Les mos­quées dres­saient tou­jours leurs mina­rets blancs contre le ciel d’un bleu si pro­fond qu’il en deve­nait noir. Les Nubiens mar­chaient tou­jours avec cette grâce lente et sou­ve­raine qui fai­sait res­sem­bler les Euro­péens à des insectes agi­tés. Mais quelque chose avait bou­gé — des dra­peaux par­tout, des por­traits du jeune roi Farouk dans les vitrines des bou­tiques, un air d’ef­fer­ves­cence natio­nale qui élec­tri­sait les conver­sa­tions dans les cafés.

La calèche grim­pa la colline.

Et l’hô­tel apparut.

Le Old Cata­ract se dres­sait au som­met d’une falaise de gra­nit rose comme un vais­seau échoué entre le désert et le fleuve. Ceci­ly arrê­ta de res­pi­rer. Elle avait oublié — non, elle n’a­vait pas oublié, elle avait refu­sé de se sou­ve­nir — à quel point cet endroit était absurde et magni­fique. La façade vic­to­rienne, mas­sive, presque bru­tale, avec ses balus­trades de pierre et ses volets en bois sombre, plan­tée là au bord du Nil comme un mor­ceau d’An­gle­terre arra­ché à ses brumes et jeté en plein soleil afri­cain. Et en contre­bas, la pre­mière cata­racte — les rochers noirs qui affleu­raient dans le cou­rant, l’eau qui se bri­sait en écume blanche entre les blocs de gra­nit, les felouques qui lou­voyaient entre les obs­tacles avec une aisance de dan­seurs, et de l’autre côté, l’île Élé­phan­tine, verte et silen­cieuse, avec ses pal­miers et ses ruines.

Elle paya le cocher et res­ta un moment debout devant l’en­trée. Les por­tiers nubiens en cos­tume blanc et tar­bouche rouge la regar­daient avec cette poli­tesse imper­tur­bable qui est la marque des grands hôtels — une poli­tesse qui ne juge pas, ou qui juge si dis­crè­te­ment qu’on ne s’en aper­çoit jamais.

Elle entra.

Le hall du Old Cata­ract était un men­songe archi­tec­tu­ral d’une beau­té sidé­rante. L’ex­té­rieur disait l’Em­pire bri­tan­nique — solide, car­ré, conqué­rant. L’in­té­rieur disait l’O­rient — les mou­cha­ra­biehs en bois sculp­té, les ara­besques dorées, les lan­ternes de cuivre qui pro­je­taient des constel­la­tions de lumière sur les murs, le sol en marbre vei­né de rose, et ce par­fum — ce par­fum d’en­cens, de cire d’a­beille et de fleurs de jas­min séchées qui était la signa­ture olfac­tive de l’hô­tel, son âme invi­sible, ce qui res­tait quand on fer­mait les yeux.

— Miss Graves.

La voix venait du fond du hall. Arthur Beau­mont se tenait der­rière le comp­toir de la récep­tion comme un capi­taine sur sa pas­se­relle. Grand, sec, les che­veux gris cou­pés court, une mous­tache taillée au mil­li­mètre, un cos­tume en lin crème sans un pli mal­gré la cha­leur. Il avait le visage tan­né de ceux qui vivent sous le soleil d’É­gypte depuis si long­temps qu’ils sont deve­nus un peu Égypte eux-mêmes — la peau cou­leur de terre cuite, les yeux plis­sés en per­ma­nence, une éco­no­mie de gestes qui res­sem­blait à de la sagesse mais qui n’é­tait peut-être que de l’épuisement.

— Mon­sieur Beaumont.

— Cela fait longtemps.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, et dans ce constat il y avait tout — la mémoire de ce qu’elle avait été la der­nière fois qu’elle avait fran­chi cette porte, une jeune archéo­logue pro­met­teuse, invi­tée aux dîners, cour­ti­sée par les expé­di­tions, et la vision de ce qu’elle était main­te­nant, une femme seule avec une valise fati­guée et un car­ton à des­sins ser­ré contre elle comme un bouclier.

— Quatre ans, dit Cecily.

— Chambre 147. Deuxième étage. Vue sur le jardin.

Pas vue sur le Nil. Les chambres avec vue sur le Nil coû­taient trois fois plus cher et Beau­mont le savait. Il savait tout. C’é­tait sa fonc­tion, son pou­voir, sa malé­dic­tion peut-être — être le gar­dien d’un lieu qui voyait pas­ser les vies des autres sans jamais vivre la sienne.

Il fit un signe dis­cret et un jeune por­teur nubien prit la valise de Ceci­ly. Elle mon­ta l’es­ca­lier — le grand esca­lier en bois sombre avec sa rampe sculp­tée de motifs flo­raux, cet esca­lier qu’elle avait mon­té des dizaines de fois dans une autre vie — et quelque chose se ser­ra dans sa gorge. Non pas de la nos­tal­gie. Quelque chose de plus dur, de plus tran­chant. De la déter­mi­na­tion, peut-être. Ou de la terreur.

La chambre 147 était petite mais propre. Un lit en fer for­gé, une armoire en aca­jou, un bureau, un fau­teuil, un ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec la len­teur d’un der­nier souffle. Et la fenêtre. Ceci­ly s’en approcha.

Le jar­din, oui. Des bou­gain­vil­liers, des hibis­cus, un pal­mier dat­tier. Mais au-delà du jar­din, si l’on se pen­chait un peu — et Ceci­ly se pen­cha — on aper­ce­vait un frag­ment du Nil, une lame d’argent entre les feuillages, et au-delà, la rive ouest. La rive des morts. La rive où, quelque part dans le sable, sous un amon­cel­le­ment de pierres et de silence, dor­mait le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas, reine guer­rière de Méroé, celle qui avait fait plier les légions d’Au­guste, celle dont la tombe por­tait dans les registres offi­ciels le nom de Regi­nald Bla­ck­more comme si c’é­tait lui qui l’a­vait tirée de l’oubli.

Ceci­ly posa le car­ton à des­sins sur le bureau.

Elle sor­tit de sa poche une lettre qu’elle avait lue si sou­vent que le papier com­men­çait à se désa­gré­ger aux pliures. Une seule feuille, une écri­ture qu’elle ne connais­sait pas, une signa­ture réduite à une ini­tiale — M. — et ces mots :

« Le site de Gebel Bar­kal sera rou­vert en jan­vier 1938 par une expé­di­tion pri­vée. Si la véri­té vous inté­resse encore, venez à Assouan avant la fin de l’an­née. Des­cen­dez au Old Cata­ract. Attendez. »

Attendre. C’é­tait tout ce qu’on lui deman­dait. Attendre dans cet hôtel qui sen­tait le jas­min et les secrets. Attendre que quelque chose remonte à la sur­face — un objet, un aveu, une preuve, quelque chose.

Le soleil décli­nait. La lumière dans la chambre vira du blanc au doré, puis du doré à l’ambre, puis l’ambre com­men­ça à rou­gir et Ceci­ly com­prit que le cré­pus­cule d’As­souan n’a­vait pas chan­gé non plus — il res­tait ce spec­tacle insen­sé, cette ago­nie magni­fique du jour qui trans­for­mait le Nil en cuivre fon­du, les rochers en braise, le ciel en plaie ouverte.

Quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un jouait du pia­no. Un noc­turne de Cho­pin, joué len­te­ment, avec des hési­ta­tions, comme si le pia­niste cher­chait les notes dans un sou­ve­nir très ancien.

Ceci­ly s’as­sit sur le lit et fer­ma les yeux.

Elle était revenue.

CHA­PITRE 2 — LA TERRASSE

Le matin frap­pa à sa fenêtre comme un visi­teur impoli.

Ceci­ly avait dor­mi par frag­ments — des mor­ceaux de som­meil arra­chés à une nuit peu­plée de bruits qu’elle avait oubliés. Le chant d’un muez­zin à quatre heures, d’a­bord loin­tain puis rejoint par un deuxième, un troi­sième, un qua­trième, jus­qu’à ce que toute la ville d’As­souan semble vibrer d’une seule voix grave et lan­ci­nante. Puis le silence, un silence si com­plet qu’on enten­dait le Nil cou­ler en contre­bas, un frois­se­ment d’eau contre la pierre, un mur­mure de géant endor­mi. Puis les oiseaux — des dizaines, des cen­taines d’oi­seaux qui s’é­veillaient d’un coup comme si quel­qu’un avait don­né un signal, et le jar­din sous sa fenêtre était deve­nu une volière démente. Et enfin, avec le pre­mier rayon de soleil, la cha­leur, ins­tan­ta­née, impla­cable, qui s’ins­tal­lait dans la chambre comme un ani­mal familier.

Elle se leva, se lava le visage à l’eau tiède du broc — l’eau cou­rante du Old Cata­ract avait tou­jours eu un goût de fer et de cal­caire qui rap­pe­lait qu’on était au bord d’un fleuve et non d’une rivière —, enfi­la une robe en coton clair qu’elle n’a­vait pas por­tée depuis quatre ans, la robe d’As­souan, la robe des chan­tiers, et descendit.

La ter­rasse du Old Cata­ract était l’en­droit le plus civi­li­sé et le plus étrange du monde.

On y pre­nait le petit-déjeu­ner face à un pano­ra­ma qui ren­dait caduque toute conver­sa­tion. Le Nil, à cet endroit, n’é­tait plus un fleuve — c’é­tait une mer inté­rieure semée d’îles, de rochers, de bancs de sable dorés, avec les felouques qui glis­saient des­sus comme des oiseaux blancs aux ailes déployées. L’île Élé­phan­tine occu­pait le centre du pay­sage, mas­sive et verte, avec les ruines du temple de Khnoum à sa pointe sud et les mai­sons nubiennes aux cou­leurs écla­tantes — bleu, jaune, orange — qui sem­blaient peintes par un enfant joyeux. Au-delà, la rive ouest, nue, lunaire, les col­lines de sable où dor­maient les tom­beaux des nobles de l’An­cien Empire. Et au-des­sus de tout cela, le ciel — ce ciel d’As­souan qui n’a pas de fond, qui ne s’ar­rête nulle part, un ciel de ver­tige pur.

Mais per­sonne, sur la ter­rasse, ne regar­dait le paysage.

Tout le monde se regardait.

C’é­tait la règle non écrite du Old Cata­ract : le spec­tacle n’é­tait pas le Nil. Le spec­tacle, c’é­taient les autres.

Ceci­ly s’ins­tal­la à une petite table en fer for­gé, légè­re­ment en retrait, un poste d’ob­ser­va­tion idéal. Un ser­veur nubien en veste blanche et gants de coton lui appor­ta du thé, des toasts, de la confi­ture d’a­bri­cot et un demi-pam­ple­mousse rose qu’il avait décou­pé en étoile avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Elle le remer­cia en arabe — le mot lui revint tout seul, Chou­kran, comme un réflexe d’un autre temps — et l’homme sou­rit avec une sur­prise polie.

Puis elle regarda.

À la table la plus en vue, la plus proche de la balus­trade qui sur­plom­bait le Nil, un homme en cos­tume blanc imma­cu­lé pre­nait son petit-déjeu­ner avec la solen­ni­té d’un prêtre offi­ciant un rituel. Il était mince, d’âge indé­ter­mi­né — quelque part entre cin­quante et l’é­ter­ni­té —, les che­veux noirs gomi­nés en arrière, un visage allon­gé et oli­vâtre où brillaient des yeux d’une noir­ceur d’encre. Devant lui, dis­po­sés en demi-cercle à côté de son assiette, sept sca­ra­bées en lapis-lazu­li, cha­cun de la taille d’un pouce, posés sur un car­ré de velours noir. Il les dépla­çait de temps en temps, comme des pièces d’é­checs, sans rai­son appa­rente. Un domes­tique se tenait debout der­rière sa chaise — un homme mas­sif, au crâne rasé, qui ne bou­geait pas, ne par­lait pas, ne sem­blait même pas res­pi­rer. C’é­tait, appren­drait Ceci­ly, le Comte Orsini-Donadoni.

Deux tables plus loin, deux femmes d’un cer­tain âge — l’une grande et sèche, l’autre petite et ronde, comme un point d’ex­cla­ma­tion à côté d’un point — tri­co­taient en tan­dem face au Nil. Elles ne regar­daient jamais leur ouvrage. Leurs yeux, petits, vifs, mobiles comme ceux des lézards, balayaient la ter­rasse sans inter­rup­tion, enre­gis­traient tout, ne man­quaient rien. Elles por­taient des cha­peaux à larges bords qui auraient été à la mode dix ans plus tôt, des robes en liber­ty fanée, et des expres­sions de par­faite béa­ti­tude qui ne trom­paient per­sonne. De temps en temps, l’une mur­mu­rait quelque chose à l’autre, et l’autre répon­dait par un mou­ve­ment de tête presque imper­cep­tible, comme un signal codé. Daph­né et Pru­dence Car­mi­chael. Ceci­ly ne les connais­sait pas encore — mais elle sen­tit, avec l’ins­tinct que quatre ans d’hu­mi­lia­tion avaient aigui­sé comme un cou­teau, qu’il fal­lait se méfier de ces deux-là.

À une table d’angle, un homme immense — immense en lar­geur et en hau­teur, un monu­ment humain — étu­diait un frag­ment de papy­rus éta­lé à côté de son assiette avec une loupe en or dont le manche était gra­vé de runes. Il avait une barbe blonde qui lui des­cen­dait jus­qu’à la poi­trine, des yeux d’un bleu si pâle qu’ils sem­blaient déco­lo­rés par le soleil, et des mains de géant qui mani­pu­laient le papy­rus avec une déli­ca­tesse de sage-femme. Un verre de quelque chose qui n’é­tait pas du jus d’o­range — à sept heures du matin — était posé à côté de son coude. Le Pro­fes­seur Axel Wen­ners­tröm. Ceci­ly le recon­nut immé­dia­te­ment. Il avait vieilli — mais les géants ne vieillissent pas vrai­ment, ils s’é­rodent, comme les falaises. La der­nière fois qu’elle l’a­vait vu, c’é­tait sur le chan­tier de Gebel Bar­kal, en 1933. Il déchif­frait des ins­crip­tions méroï­tiques à dix mètres de l’en­droit où elle avait trou­vé l’en­trée du tombeau.

Il avait été là. Il savait.

Il leva les yeux de son papy­rus et croi­sa son regard. Quelque chose pas­sa dans ses iris déla­vés — de la recon­nais­sance, peut-être, ou de la gêne, ou cette forme par­ti­cu­lière de lâche­té intel­lec­tuelle qui consiste à savoir la véri­té et à la consi­dé­rer comme un pro­blème secon­daire. Il incli­na la tête, un salut minus­cule, et replon­gea dans son papyrus.

Ceci­ly nota men­ta­le­ment : Wen­ners­tröm est ici. Wen­ners­tröm boit du schnaps au petit-déjeu­ner. Wen­ners­tröm m’a recon­nue et ne veut pas me parler.

Un bruis­se­ment de soie noire des­cen­dit l’es­ca­lier qui menait à la ter­rasse. Tous les regards conver­gèrent — y com­pris ceux des sœurs Car­mi­chael, y com­pris ceux du Comte, y com­pris ceux du Pro­fes­seur qui leva sa loupe comme si la femme qui des­cen­dait était elle-même un arte­fact à déchiffrer.

Faï­za al-Rashid por­tait une robe longue en soie noire qui aurait été aus­tère sur n’im­porte qui d’autre mais qui, sur elle, deve­nait une décla­ra­tion de guerre. Des lunettes noires, immenses, qui man­geaient la moi­tié de son visage. Des che­veux d’un noir de jais tirés en arrière en un chi­gnon ser­ré. Des boucles d’o­reilles en or — deux crois­sants de lune qui cap­taient la lumière et la ren­voyaient comme des signaux de phare. Elle tra­ver­sa la ter­rasse sans regar­der per­sonne et s’ins­tal­la à une table iso­lée, à l’ombre d’un bou­gain­vil­lier, avec la len­teur cal­cu­lée d’une actrice qui sait que le silence est plus effi­cace que n’im­porte quelle réplique. Le ser­veur se pré­ci­pi­ta. Elle com­man­da en arabe — un arabe du Caire, musi­cal, légè­re­ment dédai­gneux — un café turc, rien d’autre.

Ceci­ly ne savait pas encore qui elle était. Mais elle enten­drait sa voix le soir même, mon­tant depuis un bal­con du pre­mier étage — un chant ancien, une mélo­die nubienne qui sem­blait venir du fond des âges, por­tée par une voix si pure, si déchi­rante, qu’elle ferait taire jus­qu’au Nil.

Un qua­trième per­son­nage atti­ra son atten­tion — et celui-ci, elle faillit ne pas le voir. C’est d’ailleurs ce qui la frap­pa d’a­bord : l’art de ne pas être vue. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petite, presque quel­conque, assise dans un coin de la ter­rasse avec un car­net et un crayon, écri­vait sans lever la tête. Elle por­tait une robe simple, beige, un cha­peau de paille, des chaus­sures plates. Rien de remar­quable. Et pour­tant — et Ceci­ly mit un moment à com­prendre ce qui l’in­tri­guait — ses yeux. Quand cette femme levait la tête, ce qui arri­vait à inter­valles régu­liers, ses yeux fai­saient le tour de la ter­rasse en trois secondes exac­te­ment, avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie, et dans ces trois secondes Ceci­ly eut la cer­ti­tude abso­lue que rien — ni le dépla­ce­ment d’un sca­ra­bée en lapis-lazu­li, ni le mou­ve­ment d’une aiguille à tri­co­ter, ni la cou­leur du verre de Wen­ners­tröm — ne lui avait échappé.

Puis les yeux redes­cen­daient sur le car­net et le crayon repre­nait son travail.

Ceci­ly la regar­da longtemps.

Ce fut Yous­sef Had­dad qui réso­lut l’é­nigme. Il appa­rut à côté de sa table comme s’il s’é­tait maté­ria­li­sé dans l’air — ce qui était, Ceci­ly le décou­vri­rait, sa manière habi­tuelle de se dépla­cer. Le concierge en chef du Old Cata­ract était un homme d’en­vi­ron cin­quante-cinq ans, nubien, d’une min­ceur de félin et d’une élé­gance qui ne devait rien aux vête­ments — bien que son cos­tume fût impec­cable, d’un gris anthra­cite qui absor­bait la lumière au lieu de la ren­voyer. Son visage avait la beau­té aus­tère des sta­tues de la XXVe dynas­tie — les pha­raons nubiens, ceux dont per­sonne ne par­lait, ceux que l’É­gypte offi­cielle pré­fé­rait oublier. Il sou­riait rare­ment, et quand il sou­riait, c’é­tait avec par­ci­mo­nie, comme quel­qu’un qui éco­no­mise une mon­naie rare.

— Miss Graves, dit-il. Bien­ve­nue. Nous vous avions gar­dé un souvenir.

Le nous était celui de l’hô­tel. Pas des employés, pas de la direc­tion — de l’hô­tel lui-même, comme si le bâti­ment avait une mémoire propre.

— Je ne savais pas que les hôtels avaient de la mémoire, dit Cecily.

— Celui-ci a plus de mémoire que de chambres, répon­dit Yous­sef. Et plus de secrets que de mémoire.

Il lais­sa un silence, puis, avec un geste presque imper­cep­tible du men­ton en direc­tion de la femme au carnet :

— Vous avez remar­qué Mrs. Christie.

Ceci­ly sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. Aga­tha Chris­tie. La femme au car­net, la femme aux yeux de radar, la femme qui écri­vait dans son coin avec l’in­vi­si­bi­li­té d’un pré­da­teur — c’é­tait Aga­tha Chris­tie. L’au­teur de ces romans que Ceci­ly avait dévo­rés pen­dant ses années d’exil lon­do­nien, ces archi­tec­tures de men­songes et de révé­la­tions qui l’a­vaient main­te­nue en vie dans les soi­rées les plus sombres, quand la rage contre Bla­ck­more deve­nait si épaisse qu’elle ne pou­vait plus respirer.

— Elle est ici depuis trois mois, pour­sui­vit Yous­sef. Elle écrit un roman. Un meurtre sur le Nil, paraît-il. Elle passe ses jour­nées à obser­ver les clients. Je crois qu’elle nous vole nos secrets pour les mettre dans ses livres.

Il dit cela sans reproche — presque avec fier­té, comme si être volé par Aga­tha Chris­tie était un honneur.

— Et les autres ? deman­da Ceci­ly en balayant la ter­rasse du regard.

Yous­sef prit une ins­pi­ra­tion si légère qu’on aurait pu la confondre avec un soupir.

— Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni est arri­vé il y a une semaine. Trois malles, un domes­tique muet, et une pas­sion décla­rée pour la paléon­to­lo­gie. Per­sonne ne l’a vu fouiller quoi que ce soit, mais il com­mande beau­coup de cham­pagne. Les demoi­selles Car­mi­chael sont ici depuis deux mois — elles disent écrire un guide de voyage, mais le guide ne semble avoir ni début ni fin. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm est un habi­tué — il vient chaque hiver pour étu­dier ses papy­rus. Il boit trop, mais sa loupe ne tremble jamais. Madame al-Rashid est arri­vée hier — une can­ta­trice, dit-on. Du Caire. Un scan­dale, dit-on aus­si, mais les scan­dales du Caire ne voyagent pas bien jus­qu’à Assouan.

Il fit une pause et ajou­ta, plus bas :

— Son Altesse l’A­ga Khan arrive demain. Et Mr. Car­ter est atten­du en fin de semaine.

— Howard Carter ?

— Lui-même. Il est vieux, malade et furieux. Mais il vient toujours.

Yous­sef s’in­cli­na et dis­pa­rut aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était appa­ru, absor­bé par l’ombre d’un cou­loir comme si l’hô­tel l’a­vait avalé.

Ceci­ly res­ta seule avec son thé refroi­di et le pano­ra­ma insen­sé. Le soleil mon­tait. La ter­rasse se rem­plis­sait. D’autres convives appa­rais­saient — des couples anglais en vête­ments de safa­ri qui n’a­vaient visi­ble­ment jamais vu un désert, un homme d’af­faires alle­mand qui lisait le Völ­ki­scher Beo­bach­ter avec une concen­tra­tion osten­ta­toire, une famille fran­çaise dont les trois enfants cou­raient entre les tables en criant pen­dant que la mère fumait une ciga­rette avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui regrette cha­cune de ses déci­sions de vie.

Mais Ceci­ly ne voyait plus qu’une chose. Aga­tha Chris­tie avait levé les yeux de son car­net et la regar­dait. Pas fur­ti­ve­ment — fixe­ment. Avec une inten­si­té tran­quille, dénuée de toute gêne, comme un ento­mo­lo­giste qui vient de repé­rer un spé­ci­men inhabituel.

Leurs regards se croisèrent.

Chris­tie sou­rit — un sou­rire bref, un peu timide, presque enfan­tin, qui contras­tait vio­lem­ment avec la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale de son obser­va­tion — et se replon­gea dans son carnet.

Ceci­ly por­ta la tasse de thé froid à ses lèvres.

Sur la ter­rasse du Old Cata­ract, un matin de décembre 1937, un sca­ra­bée en lapis-lazu­li venait de chan­ger de place, une aiguille à tri­co­ter venait de man­quer une maille pour la pre­mière fois en deux mois, un géant sué­dois venait de rem­plir son verre de schnaps à ras bord, une can­ta­trice en noir venait de reti­rer ses lunettes de soleil pour révé­ler des yeux immenses et rava­gés, et quelque part dans les entrailles de l’hô­tel, un concierge nubien venait d’ou­vrir un car­net à la reliure usée et d’y ins­crire, de sa belle écri­ture serrée :

« Miss Graves est reve­nue. Pré­ve­nir M. Beaumont. »

Le Nil cou­lait. Les felouques pas­saient. L’hô­tel respirait.

Et per­sonne, encore, n’é­tait mort.

CHA­PITRE 3 — LE FAN­TÔME DE BLACKMORE

Regi­nald Bla­ck­more était mort depuis un an et il n’a­vait tou­jours pas la décence de la lais­ser tranquille.

Ceci­ly pas­sa la mati­née dans sa chambre, le car­ton à des­sins ouvert sur le bureau, ses rele­vés éta­lés devant elle comme les pièces d’un pro­cès qu’elle ins­trui­sait seule depuis quatre ans. Elle les connais­sait par cœur — chaque trait, chaque cote, chaque anno­ta­tion grif­fon­née dans la marge avec ce crayon à papier 2B qu’elle uti­li­sait sur le ter­rain parce qu’il ne bavait pas sous la cha­leur. Et pour­tant elle les regar­dait encore, comme on regarde le visage d’un dis­pa­ru sur une pho­to­gra­phie, en cher­chant un détail qu’on aurait man­qué, un mes­sage caché dans l’ex­pres­sion, un indice que le pas­sé n’au­rait pas fini de livrer.

Le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas. Ceci­ly fer­ma les yeux et se lais­sa glis­ser en arrière, dans le sable, dans le temps.

Mars 1933. Elle avait vingt-huit ans. Elle tra­vaillait comme assis­tante sur la mis­sion de Gebel Bar­kal — un site au nord du Sou­dan, à la fron­tière de la Haute-Égypte, où les pyra­mides de Méroé se dres­saient dans le désert comme les dents noires d’un monstre enfoui. La mis­sion était diri­gée par Regi­nald Bla­ck­more, de l’U­ni­ver­si­té de Cam­bridge. Bla­ck­more avait cin­quante-deux ans, une répu­ta­tion solide sans être écla­tante, un charme de renard et cette ambi­tion dévo­rante, presque phy­sique, qu’ont les hommes qui sentent que le temps leur échappe. Il vou­lait une grande décou­verte. Il en avait besoin. Sa car­rière stag­nait, les finan­ce­ments se taris­saient, ses rivaux à Oxford publiaient des articles brillants tan­dis que lui s’en­li­sait dans des fouilles mineures qui ne don­naient rien.

Ceci­ly, elle, ne cher­chait pas la gloire. Elle cher­chait la véri­té — ce qui, dans le monde de l’ar­chéo­lo­gie bri­tan­nique des années trente, était consi­dé­ré comme un handicap.

C’est elle qui avait remar­qué l’a­no­ma­lie stra­ti­gra­phique à trois cents mètres au sud du site prin­ci­pal. Une dépres­sion dans le ter­rain, presque invi­sible, que les géo­logues avaient clas­sée comme natu­relle. Mais Ceci­ly avait l’œil — cet œil que cer­tains archéo­logues pos­sèdent comme d’autres pos­sèdent l’o­reille abso­lue, cette capa­ci­té à lire le pay­sage comme un texte, à voir dans les ondu­la­tions du sable les traces de ce que les hommes avaient bâti puis oublié. Elle avait pas­sé trois semaines à étu­dier la dépres­sion, à prendre des mesures, à des­si­ner des coupes, et le 14 mars 1933, elle avait trou­vé l’entrée.

Un esca­lier de pierre, taillé dans le grès, qui des­cen­dait dans l’obscurité.

Elle se sou­ve­nait de la sen­sa­tion exacte. Pas de l’ex­ci­ta­tion — c’é­tait venu après. D’a­bord, il y avait eu la peur. Cette peur ances­trale, irrai­son­née, qu’on éprouve quand on ouvre une porte qui est res­tée fer­mée pen­dant deux mille ans. L’air qui mon­tait de l’es­ca­lier était froid — gla­cial, même — et il sen­tait quelque chose que Ceci­ly ne pou­vait décrire qu’en uti­li­sant un mot absurde : il sen­tait le temps. Le temps lui-même, comme une sub­stance, comme une matière pal­pable, un mélange de pous­sière miné­rale, de résine séchée, de bois décom­po­sé et de quelque chose d’autre, quelque chose de doux et d’ef­frayant qui était peut-être tout sim­ple­ment l’ab­sence de vie.

Elle était des­cen­due seule. Pro­to­cole vio­lé, règle enfreinte, impru­dence totale — et elle s’en fichait. Sa lampe à pétrole pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les murs du cor­ri­dor et les ombres des­si­naient des sil­houettes qui sem­blaient mar­cher à côté d’elle, une pro­ces­sion fan­tôme. Au bout du cor­ri­dor, une chambre. Pas immense — peut-être quatre mètres sur cinq — mais entiè­re­ment peinte. Les murs étaient cou­verts de fresques d’une beau­té à cou­per le souffle : des scènes de bataille, une reine sur un char, des archers, des enne­mis romains recon­nais­sables à leurs casques et leurs glaives, et au centre du mur du fond, plus grande que nature, la Can­dace elle-même — une femme mas­sive, puis­sante, repré­sen­tée avec cette fran­chise phy­sique que l’art méroï­tique ne cher­chait pas à adou­cir. Elle avait des bras larges, un ventre rond, un visage de guer­rière au regard fixe, et elle tenait dans sa main gauche la tête cou­pée d’un sol­dat romain.

Ama­ni­re­nas. La reine borgne qui avait défié Auguste.

Ceci­ly avait pleu­ré. Debout dans le tom­beau, seule avec les morts, elle avait pleu­ré sans bruit et sans honte. Puis elle avait sor­ti son car­net et elle avait dessiné.

Quand elle était remon­tée, la nuit tom­bait sur le désert. Elle avait cou­ru — cou­ru comme une enfant — jus­qu’au cam­pe­ment, et elle avait tout racon­té à Bla­ck­more. Tout. L’es­ca­lier, le cor­ri­dor, la chambre, les fresques, la Can­dace. Elle lui avait mon­tré ses cro­quis, ses mesures, ses hypo­thèses. Elle avait les joues en feu et les mains qui trem­blaient et elle était la plus heu­reuse des femmes.

Bla­ck­more avait écou­té. Il avait regar­dé les des­sins. Il avait hoché la tête. Puis il avait dit, avec ce sou­rire — ce sou­rire qu’elle met­trait des années à déchif­frer et qui n’é­tait pas un sou­rire de joie mais de calcul :

— Magni­fique tra­vail, Ceci­ly. Magni­fique. Nous en repar­le­rons demain.

Le len­de­main, il l’a­vait envoyée au Caire pour une pré­ten­due urgence admi­nis­tra­tive. Quand elle était reve­nue, dix jours plus tard, le site avait été sécu­ri­sé, pho­to­gra­phié, cata­lo­gué — par Bla­ck­more et son équipe. Le nom de Ceci­ly n’ap­pa­rais­sait nulle part. Et six mois plus tard, le Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy publiait l’ar­ticle qui allait faire de Regi­nald Bla­ck­more une légende : « Dis­co­ve­ry of the Tomb of Can­dace Ama­ni­re­nas at Gebel Bar­kal ». Par Regi­nald H. Bla­ck­more, Uni­ver­si­té de Cam­bridge. Pas de co-auteur. Pas de men­tion. Pas même un remerciement.

Ceci­ly avait pro­tes­té. Elle avait écrit au jour­nal, à l’u­ni­ver­si­té, à la Royal Archaeo­lo­gi­cal Socie­ty. On l’a­vait écou­tée poli­ment. On avait haus­sé les sour­cils. Le Pro­fes­seur Bla­ck­more était un homme de la plus haute res­pec­ta­bi­li­té — n’é­tait-il pas exa­gé­ré, pour une jeune assis­tante, de reven­di­quer une décou­verte de cette impor­tance ? N’a­vait-elle pas, peut-être, confon­du le tra­vail de ter­rain avec l’in­ter­pré­ta­tion scien­ti­fique ? Et d’ailleurs, où étaient ses preuves ?

Ses preuves. Ses rele­vés ori­gi­naux — ceux qu’elle avait remis à Bla­ck­more le soir même de la décou­verte — avaient dis­pa­ru. Il ne res­tait que les copies qu’elle avait faites avant de les don­ner, des copies incom­plètes, sans les anno­ta­tions de ter­rain, sans les pho­to­gra­phies — car l’ap­pa­reil pho­to­gra­phique appar­te­nait à l’ex­pé­di­tion, c’est-à-dire à Blackmore.

Le monde aca­dé­mique l’a­vait broyée en silence. Pas de pro­cès public, pas de scan­dale — juste une porte qui se ferme, une invi­ta­tion qui n’ar­rive pas, un poste qui se vola­ti­lise, un nom qu’on cesse de pro­non­cer. En six mois, Ceci­ly Graves était pas­sée de jeune archéo­logue pro­met­teuse à per­sonne gra­ta nulle part. Elle était ren­trée à Londres. Elle avait trou­vé un emploi de cata­lo­gueuse au Bri­tish Museum — un pla­card, un bureau sans fenêtre, des tes­sons de pote­rie à éti­que­ter du matin au soir. Le purgatoire.

Et Bla­ck­more était deve­nu célèbre. Confé­rences, dis­tinc­tions, articles dans le Times. Le décou­vreur de la Can­dace. L’homme qui avait fait recu­ler les fron­tières de la connais­sance. Il rayonnait.

Puis il était mort.

En novembre 1936, à Khar­toum, offi­ciel­le­ment d’une fièvre sou­da­naise. Il avait cin­quante-cinq ans. La nécro­lo­gie du Times fai­sait deux colonnes. Celle du Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy, quatre pages. On l’en­ter­rait sous les louanges avec la même géné­ro­si­té qu’on l’a­vait enter­ré sous la terre.

Ceci­ly avait lu la nécro­lo­gie dans son bureau sans fenêtre et elle avait res­sen­ti — quoi ? Pas de la satis­fac­tion. Pas du sou­la­ge­ment. Quelque chose de pire : un vide. La fin de toute pos­si­bi­li­té de jus­tice. On ne fait pas le pro­cès d’un mort. On ne confronte pas un fan­tôme. La véri­té était enter­rée avec Bla­ck­more, scel­lée sous le marbre de sa répu­ta­tion, et Ceci­ly était condam­née à res­ter dans son pla­card pour l’éternité.

Jus­qu’à la lettre.

Elle la reprit, la relut une fois de plus. L’é­cri­ture était angu­leuse, légè­re­ment pen­chée vers la gauche — une écri­ture de gau­cher, peut-être, ou de quel­qu’un qui écri­vait dans une posi­tion incon­for­table. Le papier était du papier à lettres ordi­naire, sans en-tête, sans fili­grane. L’en­ve­loppe por­tait un cachet pos­tal d’As­souan. La date : octobre 1937. Et cette signa­ture — M. — qui ne disait rien et pou­vait dire n’im­porte quoi.

Qui savait ? C’é­tait la ques­tion qui tour­nait dans la tête de Ceci­ly depuis des semaines. Qui savait ce que Bla­ck­more avait fait ? Qui avait des preuves ? Et sur­tout — qui avait inté­rêt à ce que la véri­té éclate main­te­nant, un an après sa mort, au moment pré­cis où une nou­velle expé­di­tion allait rou­vrir le site ?

On frap­pa à sa porte.

Ceci­ly ran­gea la lettre dans la poche de sa robe et ouvrit. Le cou­loir était vide. Mais sur le sol, devant sa porte, quel­qu’un avait dépo­sé un objet enve­lop­pé dans un mor­ceau de tis­su. Elle le ramas­sa, refer­ma la porte, posa le paquet sur le bureau et l’ouvrit.

C’é­tait un scarabée.

Pas un sca­ra­bée en lapis-lazu­li comme ceux du Comte — un vrai sca­ra­bée funé­raire, en stéa­tite émaillée de bleu-vert, de la taille d’une noix. Un sca­ra­bée de cœur, celui qu’on pla­çait sur la poi­trine des morts pour que leur cœur ne témoigne pas contre eux au tri­bu­nal d’O­si­ris. Il était vieux — très vieux. Méroï­tique, à en juger par le style des hié­ro­glyphes gra­vés sur le plat. Et sur ces hié­ro­glyphes, Ceci­ly lut — avec cette aisance qui ne s’é­tait jamais effa­cée mal­gré les années d’exil — le nom de la Can­dace Amanirenas.

Quel­qu’un venait de dépo­ser devant sa porte un arte­fact volé du tombeau.

Ses mains trem­blèrent. Pas de peur — de fureur. Parce que cet objet n’au­rait jamais dû se trou­ver dans un hôtel. Il aurait dû être dans un musée, dans une vitrine, accom­pa­gné d’un car­tel por­tant son nom à elle — Ceci­ly Graves, archéo­logue, décou­vreuse du tom­beau. Au lieu de quoi il avait été pillé, extrait, trans­por­té illé­ga­le­ment, et dépo­sé sur son seuil comme un mes­sage — ou comme une menace.

Elle des­cen­dit dans le hall avec le sca­ra­bée ser­ré dans son poing. Beau­mont était à son poste, der­rière le comp­toir, le visage aus­si lisse qu’une porte fermée.

— Quel­qu’un a dépo­sé un objet devant ma chambre, dit Cecily.

— Quel genre d’objet ?

— Le genre qui devrait être dans un musée.

Beau­mont la regar­da un long moment. Il y avait quelque chose dans ses yeux — pas de la sur­prise, non. Quelque chose de plus ancien, de plus lourd. De la rési­gna­tion, peut-être. Ou de la peur.

— Miss Graves, dit-il d’une voix très basse. L’hô­tel reçoit beau­coup de visi­teurs. Cer­tains apportent des objets aux­quels ils ne devraient pas tou­cher. Ce n’est pas mon affaire de fouiller leurs bagages.

— Mais c’est votre affaire de savoir qui se pro­mène dans vos cou­loirs à…

Elle s’in­ter­rom­pit. Beau­mont avait bais­sé les yeux sur le sca­ra­bée qu’elle tenait ouvert dans sa paume, et son visage avait chan­gé. Ce n’é­tait plus de la rési­gna­tion. C’é­tait de la recon­nais­sance. Il connais­sait cet objet.

— Venez me voir demain matin, dit-il. Tôt. Avant le petit-déjeu­ner. J’ai quelque chose qui vous appartient.

Puis il se détour­na et fit signe au por­tier de s’oc­cu­per d’un couple d’A­mé­ri­cains qui fran­chis­sait la porte d’en­trée, char­gé de malles comme s’ils démé­na­geaient un continent.

Ceci­ly remon­ta dans sa chambre. Le sca­ra­bée pesait dans sa main comme une pro­messe — ou comme une bombe à retardement.

C’est dans le cou­loir du deuxième étage, juste avant de tour­ner vers sa porte, qu’elle croi­sa le Doc­teur Émile Kess­ler. Il sor­tait d’une chambre voi­sine avec sa sacoche de méde­cin et cet air de dis­trac­tion aimable qui sem­blait être son état per­ma­nent. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, les che­veux châ­tains mêlés de gris, des lunettes rondes cer­clées d’or qui glis­saient constam­ment sur son nez et qu’il remon­tait avec l’in­dex comme un tic — un geste qui pou­vait pas­ser pour de la ner­vo­si­té mais qui était peut-être sim­ple­ment la marque d’un homme qui avait accep­té de ne jamais être tout à fait ajus­té au monde.

— Oh, dit-il en s’ar­rê­tant net, comme si la pré­sence d’un autre être humain dans un cou­loir d’hô­tel était un évé­ne­ment remar­quable. Vous êtes nouvelle.

— J’é­tais là avant vous, répon­dit Ceci­ly sans sourire.

— Pos­sible, pos­sible. Je ne remarque pas grand-chose avant mon troi­sième café. Kess­ler. Doc­teur Émile Kess­ler. Autri­chien de nais­sance, citoyen de nulle part par néces­si­té, méde­cin par voca­tion, et joueur de back­gam­mon par désespoir.

Il avait un accent — pas un accent épais de Vienne, mais quelque chose de plus sub­til, un léger tré­bu­che­ment sur les consonnes dures de l’an­glais, comme si sa langue mater­nelle tirait en arrière.

— Vous êtes méde­cin ici ? deman­da Cecily.

— Je soigne les tou­ristes qui ont trop pris le soleil et les diplo­mates qui ont trop pris le whis­ky. C’est à peu près la même chose, en termes de symp­tômes. Et vous ?

— Archéo­logue.

— Ah. Vous cher­chez des choses mortes.

— On peut dire ça.

Kess­ler remon­ta ses lunettes, la regar­da avec une atten­tion sou­daine qui contras­tait avec sa légè­re­té affi­chée, et dit — très dou­ce­ment, comme s’il par­lait à lui-même autant qu’à elle :

— Je connais­sais un archéo­logue, autre­fois. Bla­ck­more. Regi­nald Bla­ck­more. Un homme char­mant. Enfin — char­mant comme un cobra est char­mant. Il est venu ici plu­sieurs fois. La der­nière fois, il était malade. Il ne vou­lait pas que je l’exa­mine, mais j’ai insis­té — c’est ma malé­dic­tion, j’in­siste tou­jours. Et ce que j’ai vu…

Il s’in­ter­rom­pit. Ses yeux, der­rière les lunettes, s’é­taient assombris.

— Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre, Miss… ?

— Graves. Ceci­ly Graves.

— Miss Graves. Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre. Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.

Puis il s’ex­cu­sa, mur­mu­ra quelque chose à pro­pos d’un ren­dez-vous avec l’A­ga Khan pour une par­tie de back­gam­mon, et dis­pa­rut dans l’es­ca­lier avec cette démarche hési­tante de ceux qui ne savent jamais s’ils vont vers quelque chose ou s’ils fuient quelque chose d’autre.

Ceci­ly res­ta seule dans le cou­loir. La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur l’hô­tel comme un cou­vercle. Les volets étaient fer­més, la lumière fil­trait en lames dorées à tra­vers les per­siennes, et dans ce demi-jour, le cou­loir du deuxième étage du Old Cata­ract res­sem­blait à ce qu’il était peut-être depuis tou­jours : un tom­beau hori­zon­tal peu­plé de vivants qui mar­chaient entre les murs sans savoir ce qui était enfoui sous leurs pieds.

Elle entra dans sa chambre, posa le sca­ra­bée sur la table de nuit et s’al­lon­gea sur le lit.

Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre.

Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les ombres tour­naient. Assouan tour­nait autour de l’hô­tel comme un fleuve autour d’une île.

Et le fan­tôme de Regi­nald Bla­ck­more, quelque part dans cette cha­leur, sou­riait de ce sou­rire qu’elle avait mis quatre ans à déchiffrer.

CHA­PITRE 4 — LA ROMANCIÈRE

Le cré­pus­cule tom­ba comme un rideau de théâtre — pas len­te­ment, pas gra­duel­le­ment, mais d’un coup, avec cette bru­ta­li­té magni­fique des cou­chers de soleil équa­to­riaux qui trans­forment le monde en bra­sier pen­dant dix minutes exac­te­ment avant de l’a­ban­don­ner à la nuit.

Ceci­ly était sur la terrasse.

Elle ne savait pas très bien pour­quoi. Elle aurait pu res­ter dans sa chambre, relire ses notes, exa­mi­ner le sca­ra­bée, dres­ser la liste de ses ques­tions et de ses soup­çons. Mais quelque chose l’a­vait atti­rée dehors — le même ins­tinct qui l’a­vait gui­dée vers la dépres­sion dans le sable, quatre ans plus tôt. L’ins­tinct de l’ar­chéo­logue : quand le sol vibre d’une manière par­ti­cu­lière, c’est qu’il y a quelque chose en dessous.

La ter­rasse vibrait.

Le Nil virait au cuivre. Les felouques ren­traient, leurs voiles latines abais­sées comme des ailes fati­guées. L’île Élé­phan­tine pre­nait des teintes de mala­chite et d’or. Sur la rive ouest, les col­lines funé­raires se décou­paient en noir contre un ciel de sang. Et au-des­sus de tout cela, le mau­so­lée de l’A­ga Khan — un petit dôme blanc per­ché sur la crête de la col­line, soli­taire, par­fait, absurde.

Les ser­veurs allu­maient les lan­ternes. De petites flammes oran­gées appa­rais­saient sur les tables comme des lucioles domes­ti­quées. Le bar en aca­jou, à l’in­té­rieur, ren­voyait des reflets d’ambre et de miel. Quel­qu’un jouait du oud dans un coin — un musi­cien nubien assis en tailleur sur un cous­sin, les yeux fer­més, les doigts cou­rant sur les cordes avec la même aisance qu’un scribe sur un papyrus.

Ceci­ly com­man­dait un gin tonic — on peut dire beau­coup de choses sur l’Em­pire bri­tan­nique, mais il avait au moins expor­té cette com­bi­nai­son par­faite du genièvre et de la qui­nine — quand la voix monta.

Elle venait du pre­mier étage. D’un bal­con qu’on ne voyait pas depuis la ter­rasse, caché par les bou­gain­vil­liers et les volets entrou­verts. Une voix de femme, seule, sans accom­pa­gne­ment, qui chan­tait une mélo­die que Ceci­ly ne recon­nut pas — quelque chose d’an­cien, d’an­té­rieur à la musique arabe clas­sique, quelque chose qui sem­blait venir d’a­vant les mots, d’a­vant les langues, d’un temps où le chant n’é­tait pas de l’art mais de la néces­si­té. Une com­plainte nubienne. Un chant du fleuve. Une voix si pure, si tra­gi­que­ment belle, que la ter­rasse entière se figea.

Le joueur de oud s’ar­rê­ta. Les ser­veurs s’im­mo­bi­li­sèrent, leurs pla­teaux en sus­pens. Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni posa son verre de cham­pagne. Les sœurs Car­mi­chael ces­sèrent de tri­co­ter. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm fer­ma les yeux. Même les felouques, en contre­bas, sem­blaient ralen­tir, comme si le Nil lui-même écoutait.

Faï­za al-Rashid chantait.

Elle chan­tait l’his­toire d’une reine enter­rée avec ses secrets, une reine dont le nom avait été effa­cé des pierres par ceux qui l’a­vaient tra­hie, et dont la voix conti­nuait de réson­ner la nuit dans le désert, por­tée par le vent, pour que quel­qu’un — un jour, peut-être, dans mille ans — l’en­tende enfin et la rap­pelle à la lumière.

Ceci­ly sen­tit ses yeux brû­ler. Ce n’é­tait pas de la musique. C’é­tait un miroir.

— Elle a une voix qui oblige à dire la véri­té, dit quel­qu’un à côté d’elle. C’est pour ça qu’ils l’ont chas­sée du Caire.

Ceci­ly tour­na la tête. Aga­tha Chris­tie s’é­tait assise à la table voi­sine — ou y était depuis le début, invi­sible comme à son habi­tude, camou­flée par l’ombre d’un bou­gain­vil­lier et un verre de sher­ry. Elle por­tait la même robe beige que le matin, le même cha­peau de paille posé sur la table à côté de son éter­nel car­net. Mais dans la lumière des lan­ternes, son visage avait chan­gé — il était plus doux, plus ouvert, comme si le cré­pus­cule d’As­souan avait fait fondre quelque chose en elle.

— Par­don ? dit Cecily.

— Faï­za al-Rashid. On dit qu’elle a chan­té la véri­té sur quel­qu’un d’im­por­tant lors d’un concert au Caire — un ministre, ou un géné­ral, quel­qu’un qui ne sup­por­tait pas qu’on le démasque en public. C’est une habi­tude ancienne, chez les can­ta­trices arabes — glis­ser des véri­tés dans les orne­ments mélo­diques, comme des lames dans de la soie. L’au­dience com­prend. Le cou­pable com­prend. Et per­sonne ne peut rien prouver.

Chris­tie par­lait d’une voix calme, légè­re­ment hési­tante, avec un accent des Home Coun­ties qui contras­tait avec la pré­ci­sion de ses obser­va­tions. Elle n’a­vait rien de l’as­su­rance des écri­vains célèbres que Ceci­ly avait croi­sés dans les dîners lon­do­niens — ces hommes bar­dés de cer­ti­tudes qui par­laient d’eux-mêmes comme s’ils dic­taient leurs mémoires. Chris­tie res­sem­blait plu­tôt à quel­qu’un qui s’ex­cuse d’être intéressante.

— Vous êtes Aga­tha Chris­tie, dit Cecily.

— Mal­heu­reu­se­ment.

— Pour­quoi malheureusement ?

— Parce que quand les gens savent qui vous êtes, ils com­mencent à sur­veiller leurs gestes. Ils ont peur de finir dans un livre. Ce qui est absurde — les gens réels sont tou­jours moins inté­res­sants que les per­son­nages inven­tés. Les per­son­nages inven­tés ont la cour­toi­sie de ne pas men­tir au hasard.

Elle sou­rit — ce même sou­rire bref et presque timide que Ceci­ly avait aper­çu le matin — et ajouta :

— Vous, par exemple. Vous men­tez. Mais pas au hasard. Vous men­tez de manière très orga­ni­sée, ce qui est beau­coup plus intéressant.

— Je ne vous ai encore rien dit.

— Jus­te­ment. Vous êtes sur la ter­rasse du Old Cata­ract un soir de décembre, seule, avec un gin tonic que vous n’a­vez pas tou­ché et des yeux qui regardent la rive ouest comme si vous cher­chiez quelque chose de très pré­cis dans le noir. Vous êtes anglaise, vous êtes jeune, vous êtes ici sans com­pa­gnon, sans groupe, sans invi­ta­tion — ce qui veut dire que vous n’êtes pas tou­riste. Vos mains ont des cal­lo­si­tés qui ne viennent pas du jar­di­nage — elles viennent du manie­ment d’ou­tils, de pin­ceaux, de truelles peut-être. Et ce matin, quand Yous­sef vous a dit mon nom, quelque chose a chan­gé dans votre pos­ture — pas de la sur­prise, pas de l’ad­mi­ra­tion, mais de la recon­nais­sance. Vous recon­nais­sez les gens qui observent parce que vous êtes vous-même une obser­va­trice. Ce qui me dit que vous êtes pro­ba­ble­ment archéologue.

Ceci­ly la dévisagea.

— Vous faites ça avec tout le monde ?

— Seule­ment avec les gens qui m’in­té­ressent. Les autres, je les laisse à Poirot.

— Et Poi­rot, qu’est-ce qu’il dirait de moi ?

Chris­tie pen­cha la tête, comme si elle consul­tait un inter­lo­cu­teur invisible.

— Poi­rot dirait : cette jeune femme ment sur la rai­son de sa pré­sence ici. Elle pré­tend — ou pré­ten­dra, quand on le lui deman­de­ra — être venue pour le cli­mat, ou pour la nos­tal­gie, ou pour visi­ter des amis. Mais elle est venue pour quelque chose de pré­cis, quelque chose qu’elle a per­du et qu’elle espère retrou­ver. Et elle a peur — non pas de ne pas le trou­ver, mais de ce qu’elle décou­vri­ra en le cherchant.

Le chant de Faï­za s’é­tait tu. Le silence qui sui­vit était si com­plet qu’on enten­dait le cré­pi­te­ment des lan­ternes et, très loin, le cla­po­tis du Nil contre les rochers de la cataracte.

— Vous avez rai­son, dit Ceci­ly. Sur tout.

Elle ne savait pas pour­quoi elle disait cela. Elle avait pré­vu de ne faire confiance à per­sonne — c’é­tait la pre­mière règle, la seule règle, celle qu’elle s’é­tait répé­tée pen­dant tout le voyage. Ne fais confiance à per­sonne. L’hô­tel est un ter­rain miné. Chaque sou­rire est un piège possible.

Mais Aga­tha Chris­tie n’é­tait pas un piège. Chris­tie était — Ceci­ly le com­prit avec une clar­té sou­daine — exac­te­ment ce qu’elle parais­sait : une femme qui regar­dait le monde avec une curio­si­té sans cruau­té, qui démon­tait les men­songes non pas pour bles­ser mais pour com­prendre, et qui écri­vait des his­toires de meurtre parce que le meurtre était le seul acte humain assez violent pour for­cer la véri­té à sor­tir de sa cachette.

— Je suis archéo­logue, dit Ceci­ly. J’é­tais archéo­logue. On m’a volé une décou­verte. L’homme qui me l’a volée est mort. Et quel­qu’un m’a fait venir ici en me disant que je pour­rais prou­ver la vérité.

Chris­tie ne dit rien. Elle ne prit pas de notes. Elle ne deman­da pas de détails. Elle écou­ta — et son écoute avait une qua­li­té que Ceci­ly n’a­vait jamais ren­con­trée : une atten­tion totale, dépour­vue de juge­ment, qui don­nait à celui qui par­lait l’im­pres­sion d’être non pas obser­vé mais accueilli.

Puis Chris­tie dit, très doucement :

— Vous savez, dans mes romans, la per­sonne qui a le meilleur mobile est rare­ment le cou­pable. Et la per­sonne qui semble la plus inno­cente est presque tou­jours impli­quée d’une manière ou d’une autre. Ce qui veut dire que si quel­qu’un vous a fait venir ici, la ques­tion n’est pas ce que cette per­sonne veut vous don­ner — c’est ce qu’elle veut obte­nir de vous.

Ceci­ly sen­tit un fris­son — et ce n’é­tait pas le vent du désert, qui s’é­tait levé avec la nuit et souf­flait sur la ter­rasse en por­tant des odeurs de sable chaud et de tamaris.

— Vous pen­sez que c’est un piège ?

— Je pense que tout est tou­jours un piège. La ques­tion est de savoir quel genre de piège. Il y a les pièges qui se referment sur vous. Et il y a les pièges qui se referment sur quel­qu’un d’autre, et pour les­quels vous n’êtes que l’appât.

Elle prit une gor­gée de son sher­ry et regar­da le Nil, qui avait viré au noir.

— Poi­rot dirait : atten­tion aux gens qui veulent vous aider. Ce sont les plus dan­ge­reux. Pas parce qu’ils mentent, mais parce qu’ils croient sin­cè­re­ment que leur aide est dés­in­té­res­sée — et rien n’est plus aveu­glant que la sincérité.

— Même vous ? deman­da Cecily.

Chris­tie eut un rire — un rire court, sur­pris, presque juvénile.

— Sur­tout moi. Je suis roman­cière. Je fais sem­blant pour gagner ma vie. La seule dif­fé­rence entre un roman­cier et un men­teur, c’est que le roman­cier prévient.

Elles res­tèrent silen­cieuses un moment. Le joueur de oud avait repris, mais plus dou­ce­ment, un air mélan­co­lique qui s’en­rou­lait autour des colonnes de la ter­rasse comme de la fumée. Le Nil était deve­nu invi­sible — on ne le devi­nait plus qu’au son, ce mur­mure conti­nu, ce souffle de ser­pent géant glis­sant dans le noir.

— Si je vous raconte tout, dit Ceci­ly, qu’est-ce que vous ferez ?

— Ce que je fais tou­jours, répon­dit Chris­tie. J’é­cou­te­rai. Je pose­rai des ques­tions. Et si quel­qu’un finit par mou­rir — ce qui, dans mon expé­rience, arrive presque tou­jours quand il y a trop de secrets réunis dans un même lieu —, j’es­saie­rai de com­prendre pourquoi.

Ceci­ly la regar­da. La roman­cière était petite, presque insi­gni­fiante, assise dans l’ombre d’un bou­gain­vil­lier avec son sher­ry et son car­net. Mais ses yeux — ces yeux de radar, ces yeux d’hor­lo­gère qui démon­taient le monde en trois secondes — brillaient dans la lumière des lan­ternes avec quelque chose qui res­sem­blait à de la faim.

— D’ac­cord, dit Cecily.

Et elle com­men­ça à raconter.

Au-des­sus d’elles, depuis son bal­con invi­sible, Faï­za al-Rashid recom­men­ça à chan­ter. Un air dif­fé­rent cette fois — pas une com­plainte nubienne, mais quelque chose qu’on aurait pu prendre pour une ber­ceuse si les paroles n’a­vaient pas par­lé de sang, de sable et d’une reine dont per­sonne ne vou­lait se souvenir.

Loin en contre­bas, sur le Nil noir, une felouque glis­sait sans bruit. Tarek était assis à la barre, le visage tour­né vers l’hô­tel illu­mi­né. Il regar­dait la ter­rasse. Il voyait les deux femmes assises l’une en face de l’autre, pen­chées dans la lumière des lan­ternes comme deux conspi­ra­trices. Il ne pou­vait pas entendre leurs mots.

Mais il savait — avec cette cer­ti­tude tran­quille des gens du fleuve, de ceux qui lisent les cou­rants et les silences — que quelque chose venait de com­men­cer qui ne s’ar­rê­te­rait plus.

Il tira sur sa corde et la felouque s’en­fon­ça dans la nuit.

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 5

 

La fin de l’été.

On lui don­na une heure pour récu­pé­rer ses affaires au Shepheard’s.

Un offi­cier l’ac­com­pa­gna. Dans le taxi, Dor­lange regar­dait défi­ler les rues du Caire — les mêmes rues qu’il avait par­cou­rues avec Nehad, la nuit, il y avait si peu de temps. Tout lui sem­blait étran­ger main­te­nant, comme un décor qu’on aurait démon­té et remon­té à l’i­den­tique, mais dont quelque chose aurait changé.

À l’hô­tel, rien n’a­vait bou­gé. La ter­rasse, les suf­fra­gis, les offi­ciers qui buvaient. Hatha­way était à sa table, évi­dem­ment, en train d’ex­pli­quer à un jeune capi­taine com­ment on aurait dû mener la campagne.

Dor­lange mon­ta à sa chambre. Ses affaires étaient là, intactes — les che­mises dans l’ar­moire, le livre sur la table de nuit, la valise sous le lit. Il fit ses bagages en cinq minutes. Il n’y avait pas grand-chose à emballer.

En redes­cen­dant, il croi­sa Ele­ni dans le couloir.

Elle por­tait une robe noire, cette fois. Ses che­veux étaient défaits. Elle avait l’air d’a­voir vieilli de dix ans.

— Vous par­tez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour où ?

— L’A­frique. Le Sud.

Elle hocha la tête. Elle ne deman­da pas pourquoi.

— C’est mieux, dit-elle. Il n’y a plus rien ici. Pour personne.

Elle le regar­da. Ses yeux fati­gués, son visage de femme qui avait trop perdu.

— Pre­nez soin de vous, Dor­lange. Où que vous alliez.

Elle ten­dit la main, tou­cha sa joue mal rasée. Une seconde. Puis elle s’é­loi­gna, dis­pa­rut dans sa chambre.

Dor­lange des­cen­dit l’escalier.

* * *

Dans le hall, Dur­rell l’attendait.

— Alors, dit-il. Vous partez.

— Vous êtes au courant.

— Je suis au cou­rant de tout. C’est mon métier.

Il avait son sou­rire d’a­vant, son sou­rire de séduc­teur iro­nique. Mais quelque chose avait chan­gé dans ses yeux.

— Je suis content qu’ils ne vous aient pas fusillé. Sin­cè­re­ment. Vous n’êtes pas un mau­vais type, Dor­lange. Juste un type qui s’est trom­pé de guerre.

— Et vous ? Vous ne vous êtes jamais trompé ?

— Tous les jours. Mais je me trompe du bon côté. C’est la seule dif­fé­rence qui compte.

Il lui ten­dit la main. Dor­lange la serra.

— Une der­nière chose, dit Dur­rell. Nehad.

Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa gorge.

— Quoi, Nehad ?

— Elle n’a pas été arrê­tée. Elle est par­tie avant. Quel­qu’un l’a prévenue.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être quel­qu’un qui tenait à elle. Peut-être un amant. Peut-être quel­qu’un qui se sen­tait coupable.

Il sou­rit.

— Le Caire est une ville étrange, Dor­lange. Les gens y font des choses qu’ils ne s’ex­pliquent pas eux-mêmes.

Il tour­na les talons et s’é­loi­gna vers le Long Bar.

* * *

Dor­lange sor­tit sur la terrasse.

C’é­tait la fin de l’a­près-midi. La lumière était dorée, presque tendre. Les para­sols pro­je­taient des ombres longues sur les tables. Des offi­ciers buvaient, des femmes riaient, des ser­veurs pas­saient avec des pla­teaux. La même scène qu’à son arri­vée, deux mois plus tôt. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Il res­ta là un moment, sa valise à la main, à regarder.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait vécu ici. Les nuits avec Nehad, les ruelles de Khan el-Kha­li­li, le mau­so­lée de la Cité des Morts. Les mes­sages trans­mis, les tra­hi­sons com­mises. L’a­mour — si c’é­tait de l’a­mour — et la peur. Tout ça se mélan­geait main­te­nant, for­mait une masse confuse qu’il n’ar­ri­vait pas à démêler.

Avait-il été un héros ou un salaud ? Un résis­tant ou un col­la­bo ? Il ne savait pas. Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être juste un homme per­du dans une guerre trop grande pour lui, qui avait fait ce qu’il avait pu, mal, et qui s’en allait main­te­nant avec sa honte et ses souvenirs.

L’of­fi­cier qui l’ac­com­pa­gnait s’approcha.

— Il faut y aller, monsieur.

Dor­lange hocha la tête.

Il tra­ver­sa la ter­rasse, des­cen­dit les marches, mon­ta dans le taxi qui l’at­ten­dait. Par la vitre arrière, il regar­da le She­pheard’s s’é­loi­gner — la façade blanche, les bal­cons de fer for­gé, les para­sols sur la terrasse.

Il ne revien­drait jamais.

* * *

Trois mois plus tard, en octobre 1942, les Bri­tan­niques lan­cèrent la bataille d’El-Ala­mein. Rom­mel fut repous­sé. Le Caire était sauvé.

Anouar el-Sadate fut empri­son­né jus­qu’à la fin de la guerre. Il devint pré­sident de l’É­gypte en 1970 et signa les accords de paix avec Israël. Il fut assas­si­né en 1981.

Le She­pheard’s Hotel fut incen­dié lors des émeutes du Caire en jan­vier 1952. Il ne res­ta rien de la ter­rasse, du Long Bar, des mou­cha­ra­biehs. Un nou­vel hôtel fut construit sur un autre empla­ce­ment, mais ce n’é­tait plus le même.

On ne sait pas ce qu’il advint de Nehad.

On ne sait pas ce qu’il advint de Dorlange.

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 4

 

Août arri­va comme une fièvre.

La cha­leur était deve­nue une chose solide, un mur qu’on tra­ver­sait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne mar­chaient plus — ils se traî­naient, s’ar­rê­taient à l’ombre, repar­taient. Au She­pheard’s, les ven­ti­la­teurs tour­naient jour et nuit mais ne ser­vaient à rien. Les draps étaient trem­pés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whis­ky tiède. On atten­dait le soir.

Les nou­velles du front avaient chan­gé. Rom­mel s’é­tait arrê­té. Les lignes s’é­taient sta­bi­li­sées à El-Ala­mein. Les Anglais par­laient de contre-offen­sive, de ren­forts amé­ri­cains, de tanks neufs qui arri­vaient d’É­gypte du Sud. L’at­mo­sphère au She­pheard’s s’é­tait déten­due — on riait plus fort, on buvait plus gai. La peur s’éloignait.

Mais pour Dor­lange, la peur ne fai­sait que commencer.

Il sen­tait quelque chose chan­ger autour de lui. Des regards qui duraient trop long­temps. Des conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient quand il appro­chait. Mül­ler, le Suisse, qui lui sou­riait avec une cha­leur nou­velle, sus­pecte. Dur­rell qui ne plai­san­tait plus, qui l’é­vi­tait presque.

Un matin, au petit-déjeu­ner, deux offi­ciers bri­tan­niques qu’il n’a­vait jamais vus s’as­sirent à une table voi­sine. Ils ne le regar­dèrent pas une seule fois. Ils res­tèrent une heure, burent du thé, par­tirent. Le len­de­main, ils étaient là de nou­veau. Même table, même manège.

Dor­lange com­prit qu’il était surveillé.

* * *

Il essaya de joindre Nehad. Impossible.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret — elle avait arrê­té deux semaines plus tôt, sans expli­ca­tion. Il ne savait pas où elle habi­tait. Il ne savait rien d’elle, en fait. Un pré­nom, une voix, un corps qu’il n’a­vait jamais tou­ché. Des nuits à mar­cher dans des ruelles, à trans­mettre des mes­sages dont il igno­rait le conte­nu. C’é­tait tout.

Il retour­na à Khan el-Kha­li­li, cher­cha l’é­choppe de thé où elle l’a­vait emme­né. Il la trou­va fer­mée, le rideau de fer bais­sé. Le vieux au nar­gui­lé avait disparu.

Il retour­na à la Cité des Morts, cher­cha le mau­so­lée où il avait ren­con­tré Sadate. Il ne le retrou­va pas. Toutes les ruelles se res­sem­blaient, toutes les tombes se res­sem­blaient. Il erra pen­dant des heures, s’é­ga­ra, finit par trou­ver un taxi qui le rame­na au Shepheard’s.

Dans le hall, Mül­ler l’attendait.

— Vous avez l’air fati­gué, Dor­lange. Ces pro­me­nades noc­turnes vous épuisent.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Non, bien sûr.

Mül­ler sou­rit. Son sou­rire de tou­jours, poli, impénétrable.

— Vous savez, dit-il, Le Caire est une petite ville. Tout le monde connaît tout le monde. Et tout le monde parle. C’est comme ça.

Il posa une main sur l’é­paule de Dor­lange. Une main légère, amicale.

— Si j’é­tais vous, je ferais atten­tion. Les temps changent. Ce qui était pos­sible hier ne le sera plus demain.

Il s’é­loi­gna, de sa démarche de grand oiseau. Dor­lange res­ta plan­té dans le hall, le cœur battant.

* * *

Trois jours plus tard, Sadate fut arrêté.

Dor­lange l’ap­prit par Dur­rell, de tous les gens. Dur­rell qui s’as­sit à sa table, au Long Bar, sans y être invi­té, et qui com­man­da deux gins.

— Votre ami, dit-il. L’of­fi­cier égyp­tien. Ils l’ont pris cette nuit.

Dor­lange ne répon­dit pas. Il sen­tait le sang quit­ter son visage.

— Vous ne saviez pas ? Allons. Tout le monde sait que vous le connais­siez. Tout le monde sait ce que vous faisiez.

— Je ne fai­sais rien.

— Bien sûr que non.

Dur­rell but une gor­gée de gin. Il avait l’air fati­gué, lui aus­si. Fati­gué et triste.

— Écou­tez, Dor­lange. Je vous aime bien. Vous êtes un type inté­res­sant, à votre façon. Mais vous avez joué à un jeu dan­ge­reux, et main­te­nant c’est fini. Sadate va par­ler. Ils parlent tous, à la fin. Et quand il par­le­ra, votre nom sortira.

— Qu’est-ce que vous me suggérez ?

— De par­tir. Cette nuit, si pos­sible. Demain au plus tard. Pre­nez un train pour le Sud, Louxor, Assouan, n’im­porte où. Dis­pa­rais­sez quelques mois. Le temps que les choses se tassent.

Dor­lange regar­da Dur­rell. Son visage de séduc­teur fati­gué, ses yeux qui ne riaient plus.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que je ne suis pas un salaud. Contrai­re­ment à ce que vous pen­sez. Et parce que cette guerre dure­ra encore long­temps, et qu’on aura peut-être besoin de types comme vous, plus tard. Du bon côté.

Il finit son gin, se leva.

— Une der­nière chose. La chan­teuse. Nehad. Ne la cher­chez plus.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle n’existe plus. Elle n’a jamais exis­té. Vous comprenez ?

Il par­tit sans se retourner.

* * *

Dor­lange ne par­tit pas.

Il aurait dû. Il le savait. Mais quelque chose le rete­nait — la fatigue, l’or­gueil, l’es­poir absurde que Dur­rell se trom­pait. Ou autre chose. Un désir de savoir. De com­prendre ce qui s’é­tait passé.

Nehad. Qui était-elle vraiment ?

Il pas­sa la nuit à retour­ner les pos­si­bi­li­tés dans sa tête. Elle l’a­vait choi­si, appro­ché, séduit — pas avec son corps, non, ils n’a­vaient jamais cou­ché ensemble, mais avec autre chose, quelque chose de plus fort. Elle l’a­vait emme­né vers Sadate, vers la conspi­ra­tion. Elle avait fait de lui un traître.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle croyait à la cause ? Parce qu’elle le mani­pu­lait depuis le début ? Parce qu’elle tra­vaillait pour quel­qu’un d’autre — les Anglais, les Alle­mands, elle-même ?

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais.

Le len­de­main matin, on frap­pa à sa porte.

Deux hommes en civil. Visages fer­més, cos­tumes frois­sés. Ils ne se pré­sen­tèrent pas.

— Mon­sieur Dor­lange ? Veuillez nous suivre.

* * *

Ils l’emmenèrent dans un bâti­ment près du Nil. Des bureaux, des cou­loirs, des portes fer­mées. On le fit attendre dans une pièce vide, avec une table et deux chaises. Il atten­dit trois heures. Per­sonne ne vint.

Puis un homme entra. Petit, gras, le crâne dégar­ni. Un Anglais, à l’accent.

— Mon­sieur Dor­lange. Je suis le major Hen­dricks. Ren­sei­gne­ment militaire.

Il s’as­sit en face de Dor­lange, posa un dos­sier sur la table.

— Vous êtes dans une situa­tion déli­cate. Très déli­cate. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Dor­lange ne répon­dit pas.

— Nous avons arrê­té plu­sieurs per­sonnes cette semaine. Des offi­ciers égyp­tiens, des civils. Des gens qui com­plo­taient avec l’en­ne­mi. Votre nom est sor­ti. Plu­sieurs fois.

Il ouvrit le dos­sier, feuille­ta des pages.

— Vous avez ren­con­tré un cer­tain Anouar el-Sadate. Vous avez par­ti­ci­pé à des réunions clan­des­tines. Vous avez trans­mis des mes­sages par radio à des agents allemands.

Il leva les yeux.

— Ce sont des faits, mon­sieur Dor­lange. Pas des sup­po­si­tions. Des faits.

Le silence. Dor­lange enten­dait le sang battre dans ses tempes.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que nous voulons ?

Hen­dricks sou­rit. Un sou­rire de boucher.

— Nous vou­lons tout. Tout ce que vous savez. Les noms, les adresses, les réseaux. Com­ment vous avez été recru­té. Par qui. Pour qui vous tra­vailliez vraiment.

— Je ne tra­vaillais pour personne.

— Allons, mon­sieur Dor­lange. Nous savons que vous avez des contacts à Bey­routh. Nous savons que vous avez tra­vaillé pour Vichy. Nous savons beau­coup de choses.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est simple : vou­lez-vous coopé­rer, ou vou­lez-vous finir devant un pelo­ton d’exé­cu­tion ? Parce que c’est ce qui arrive aux espions, mon­sieur Dor­lange. Même aux espions français.

* * *

Dor­lange parla.

Pas tout de suite. Il résis­ta une heure, deux heures, répé­ta qu’il ne savait rien, qu’on l’a­vait mani­pu­lé, qu’il n’é­tait qu’un pion. Hen­dricks l’é­cou­tait sans bron­cher, pre­nait des notes, posait les mêmes ques­tions encore et encore.

Et puis Dor­lange craqua.

Ce fut la fatigue, peut-être. Ou la peur. Ou le sen­ti­ment que tout était fini de toute façon, que rien de ce qu’il dirait ne chan­ge­rait rien. Il par­la de Nehad, de Sadate, des réunions à Zama­lek, de la radio au Bir­ka. Il don­na des noms qu’il connais­sait à peine, des adresses qu’il n’é­tait pas sûr de se rap­pe­ler. Il par­la pen­dant des heures.

Quand ce fut fini, Hen­dricks refer­ma son dossier.

— Bien, dit-il. C’est un début.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Ça dépend. De ce que vous nous avez dit, de ce que vous ne nous avez pas dit. De votre uti­li­té future.

Il se leva.

— Pour l’ins­tant, vous allez res­ter ici. Quelques jours, quelques semaines, on ver­ra. Vous serez bien trai­té. Mieux que vous ne le méritez.

Il sor­tit. La porte se refer­ma. Dor­lange res­ta seul, dans la pièce vide, avec le bruit du ven­ti­la­teur et le goût amer de sa propre lâche­té dans la bouche.

* * *

Il res­ta deux semaines dans ce bâtiment.

Une cel­lule, en fait — petite, propre, avec un lit et un lava­bo. On lui appor­tait des repas, des livres, des jour­naux. Per­sonne ne lui par­lait. Il ne savait pas si c’é­tait le jour ou la nuit, si Rom­mel avan­çait ou recu­lait, si le monde conti­nuait à tourner.

Il pen­sait à Nehad.

Il la revoyait dans le caba­ret, sa robe rouge, sa voix qui entrait par la peau. Il la revoyait à Khan el-Kha­li­li, mar­chant devant lui dans les ruelles. À Zama­lek, debout près de la porte, ses yeux qui ne cil­laient pas. Dans l’ap­par­te­ment du Bir­ka, à côté de la radio.

Qui était-elle ? Une patriote ? Une espionne ? Une femme qui l’a­vait aimé, à sa façon ?

Il ne savait pas. Il cher­chait dans ses sou­ve­nirs un indice, un signe, quelque chose qui lui aurait dit la véri­té. Il ne trou­vait rien. Elle était res­tée opaque jus­qu’au bout, un mys­tère qu’il n’a­vait jamais percé.

Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru. Peut-être arrê­tée, peut-être en fuite, peut-être morte. Il ne sau­rait jamais.

* * *

Un matin, Hen­dricks revint.

— Bonne nou­velle, Dor­lange. Vous êtes libre.

Dor­lange le regar­da sans comprendre.

— Libre ?

— Rela­ti­ve­ment. Vous allez quit­ter l’É­gypte. Nous vous met­tons dans un avion pour Khar­toum, puis pour Braz­za­ville. La France Libre. Vous serez leur pro­blème, pas le nôtre.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous n’êtes pas assez impor­tant pour qu’on vous fusille. Et parce que de Gaulle a besoin de tous les Fran­çais qu’il peut trou­ver, même les minables dans votre genre.

Il sou­rit.

— Consi­dé­rez ça comme une seconde chance. Vous n’en méri­tez pas une, mais la guerre est ain­si faite.

* * *

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