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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 19 et 20

 

CHA­PITRE XIX — La Chambre du Pacha

Une semaine passa.

Grosz avait offi­ciel­le­ment quit­té Buda­pest pour des « rai­sons de san­té ». La vie au Gel­lért reprit son cours.

Un soir, Osman des­cen­dit seul aux bains secrets.

Il entra dans l’eau. Il ne venait pas pour ouvrir la chambre. Il venait pour autre chose.

Je suis là, pen­sa-t-il. Je suis le gar­dien. Mon­trez-moi ce que je dois savoir.

L’eau fré­mit. Des images affluèrent — son grand-oncle Ibra­him jeune, Samuel Weisz au XVIIe siècle, le Pamuk scel­lant la chambre, des Romains, des peuples plus anciens encore.

Et il com­prit enfin ce que signi­fiait « fer­mer le cercle ».

La source gar­dait une pro­messe — que cer­taines choses seraient pro­té­gées, géné­ra­tion après géné­ra­tion. Le cercle, c’était la chaîne des gar­diens. De Ahmed Fazıl en 1686 à lui.

Le der­nier ? Ou le pre­mier d’une nou­velle lignée ?

En remon­tant, il croi­sa Nigel.

« Je vou­lais m’excuser. Pour tout. Pour vous avoir espionné. »

« Vous fai­siez votre devoir. » Osman sou­rit. « Mais ces­sez de m’appeler “Fazıl Bey”. Nous avons com­bat­tu ensemble. Appe­lez-moi Osman. »

Nigel s’illumina.

« Et vous pou­vez m’appeler Nigel. Même si tout le monde le fait déjà. »

CHA­PITRE XX — Épilogue

Un mois plus tard, Osman Fazıl Bey était tou­jours au Gellért.

L’hiver s’installait sur Buda­pest. Mais au Gel­lért, la cha­leur des thermes créait une bulle hors du temps.

Un après-midi de décembre, il reçut une lettre de Londres.

Cher Mon­sieur Fazıl Bey,

J’ai appris que la situa­tion à Buda­pest s’était cla­ri­fiée. J’en suis heureux.

Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la sur­face, tout com­mu­nique. Ce que vous gar­dez à Buda­pest, d’autres le gardent ailleurs — à Constan­ti­nople, à Londres, à Rome.

Nous sommes une chaîne. Et vous êtes main­te­nant l’un de ses maillons.

  1. B. Whitcombe

Ce soir-là, il mon­ta sur le toit — une ter­rasse cachée d’où l’on voyait tout Budapest.

Le chat Pamuk l’avait suivi.

« Tu sais, dit Osman, je ne suis tou­jours pas sûr d’avoir fait le bon choix. »

Le chat ne répon­dit pas.

« Grosz avait peut-être rai­son. Sur le fond. Gar­der un secret qui pour­rait sau­ver des vies… c’est peut-être un crime. »

Le chat bâilla.

« Mais prendre par la force n’était pas la solu­tion non plus. » Osman sou­pi­ra. « Le pro­blème, c’est que je ne sais pas quelle est la solu­tion. S’il y en a une. »

Il pen­sa à la source. À tout ce qu’elle contenait.

« Je ferai des erreurs. J’en ai déjà fait. J’en ferai d’autres. Je ne suis pas à la hau­teur de ce rôle. Je ne le serai peut-être jamais. »

Le chat le regar­dait avec ses yeux bleus.

« Mais je conti­nue­rai quand même. Parce que c’est tout ce que je peux faire. »

Ce n’était pas une décla­ra­tion héroïque. C’était juste une consta­ta­tion. Fati­guée. Rési­gnée. Vraie.

Il était là main­te­nant. Dans cet hôtel étrange, par­mi ces gens étranges, gar­dien d’un secret dont il n’était pas cer­tain qu’il méri­tât d’être gardé.

C’était un rôle qu’il n’avait pas choi­si. C’était un rôle qu’il avait accepté.

Et par­fois — pas tou­jours, mais par­fois — c’était la même chose.

Le Danube cou­lait vers la mer Noire. Vers Constan­ti­nople. Vers tout ce qu’Osman avait per­du et tout ce qu’il avait trou­vé et tout ce qu’il n’avait pas encore compris.

Sous les bains du Gel­lért, la source atten­dait. Patiente. Éternelle.

Et quelque part dans la nuit, un chat blanc ron­ron­nait. Parce que les chats ron­ronnent. Parce que le monde continue.

Même quand on ne sait pas pourquoi.

FIN DU TOME I

Osman Fazıl Bey revien­dra peut-être dans

LES CHRO­NIQUES DU GEL­LÉRT Tome II

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 16 à 18

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 16 à 18

 

CHA­PITRE XVI — L’Académie

Ce soir-là, Made­moi­selle Bren­ner l’invita à un concert à l’Académie Liszt.

« Vous résis­tez encore, lui dit-elle pen­dant l’entracte. Vous n’avez pas encore accep­té ce que vous êtes. »

« Parce que si je l’accepte, il ne reste rien d’autre. »

« Non. Vous le por­tez parce que c’est ce que vous êtes. Un Otto­man. Le der­nier, peut-être. Et vous avez déci­dé que cette par­tie de vous ne mour­rait pas. C’est la même chose avec le reste — la Confré­rie, le secret, votre rôle de gar­dien. Vous n’avez pas à l’accepter parce qu’on vous l’impose. Vous pou­vez l’accepter parce que c’est ce que vous êtes. »

En sor­tant de l’Académie, Osman trou­va une par­ti­tion dans sa poche — quelques mesures de pia­no grif­fon­nées, avec une anno­ta­tion en turc ottoman :

La troi­sième note ouvre la porte. La sep­tième la referme. N’oubliez pas de refermer.

Demain, il irait aux bains Király.

CHA­PITRE XVII — Le Piège

Les bains Kirá­ly étaient les plus anciens de Buda­pest encore en activité.

Construits par le Pacha Ars­lan en 1565, ils avaient sur­vé­cu à quatre siècles de guerres, de révo­lu­tions et de chan­ge­ments de régime. La cou­pole otto­mane était intacte, per­cée d’étoiles de lumière comme celle des bains Rudas.

Osman s’y ren­dit au cré­pus­cule. Il por­tait la clé de bronze dans sa poche, la par­ti­tion mys­té­rieuse pliée contre son cœur.

Le lion qui pleure.

Dans la salle prin­ci­pale, sous la grande cou­pole, il le trou­va enfin. Un bas-relief de pierre — un lion cou­ché, la gueule ouverte. Et de cette gueule, un filet d’eau s’écoulait en permanence.

Sous le lion, dans l’ombre : une serrure.

Osman sor­tit la clé de bronze. Elle s’inséra par­fai­te­ment. Un déclic. Le mur cou­lis­sa, révé­lant une ouver­ture sombre.

Le pas­sage.

Il entra.

L’obscurité était totale. Osman avan­ça à tâtons. Au bout de quelques minutes, une lueur — une salle sou­ter­raine où plu­sieurs pas­sages se rejoignaient.

Et au centre, trois hommes l’attendaient.

Grosz. Et ses deux acolytes.

« Mon­sieur Fazıl Bey. Comme c’est aimable à vous de nous rejoindre. »

« Com­ment saviez-vous que je viendrais ? »

« La par­ti­tion. L’accordeur de pia­no tra­vaille pour moi. »

Osman était tom­bé dans le piège.

Ils mar­chèrent vers le Gel­lért. Grosz bavar­dait, mais cette fois, quelque chose dans sa voix était dif­fé­rent. Moins triom­phant. Plus… fatigué.

« Vous savez pour­quoi je fais tout ça, Fazıl Bey ? »

« Pour le pou­voir. Pour le savoir. »

« C’est ce que je dis, oui. » Grosz eut un rire amer. « C’est plus simple ain­si. Les gens com­prennent la cupidité. »

« Et ce n’est pas votre vrai motif ? »

Grosz ne répon­dit pas tout de suite.

« J’avais un fils, dit-il fina­le­ment. Hein­rich. Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Il avait huit ans. Pen­dant trois jours, je l’ai regar­dé mou­rir. Les méde­cins ne pou­vaient rien faire. Et moi — moi qui avais pas­sé ma vie à étu­dier les eaux, les sources, les pro­prié­tés cura­tives — je ne pou­vais rien faire non plus. »

« Je suis désolé. »

« Ne soyez pas déso­lé. Soyez hon­nête. » Grosz le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. « Vous avez vu ce que contient cette source. Des mil­lé­naires de savoir. Des connais­sances médi­cales per­dues. Des remèdes que per­sonne n’utilise parce qu’ils sont “secrets”, parce qu’ils sont “pro­té­gés”. Com­bien d’enfants comme Hein­rich sont morts pen­dant que la Confré­rie gar­dait ses pré­cieux mys­tères ? Com­bien de mères ont pleu­ré pen­dant que des vieillards en robes déci­daient que le monde n’était pas “prêt” ? »

Osman ne répon­dit pas. Parce qu’il n’avait pas de réponse.

« J’ai décou­vert l’existence de la source il y a cinq ans. Et j’ai com­pris que mon fils aurait pu être sau­vé. Que des mil­lions de gens auraient pu être sau­vés. Si seule­ment quelqu’un avait eu le cou­rage de par­ta­ger au lieu de garder. »

« Vous ne savez pas ça. »

« Non. Mais je le crois. » Grosz sou­pi­ra. « Vous croyez que je suis un monstre. Un homme cupide qui veut le pou­voir. C’est plus simple de pen­ser ça. Ça vous per­met de me com­battre sans vous poser de questions. »

« Vous avez mena­cé de me tuer. »

« Oui. Et je le ferai si néces­saire. Mais pas par plai­sir. Parce que je crois — vrai­ment, pro­fon­dé­ment — que gar­der ce secret est un crime. Que chaque jour où la source reste cachée, des gens meurent qui auraient pu vivre. »

Osman pen­sa à ce qu’il avait vu dans la source. Les gar­diens qui avaient tra­hi. Les Fazıl qui avaient détour­né les yeux.

Grosz avait-il raison ?

« Vous pen­sez que vous êtes dif­fé­rent, dit Osman. Que vos inten­tions sont pures. »

« Oui. »

« C’est ce qu’ils pensent tous. Tous ceux qui ont vou­lu prendre au lieu de gar­der. » Osman secoua la tête. « Je ne dis pas que gar­der est juste. Mais prendre par la force, en mena­çant, en mani­pu­lant… ça ne peut pas être le bon choix non plus. »

« Alors quoi ? On attend ? On laisse mou­rir les gens ? »

Osman n’avait pas de réponse.

Et le pire, c’est que Grosz le savait.

Ils arri­vèrent au ham­mam caché sous le Gellért.

Grosz essaya de boire à la source. Rien ne se pas­sa — il ne pou­vait pas « boire sans soif ».

« Alors vous allez l’ouvrir pour moi. »

« Non. La source sait qui boit et pour­quoi. Si j’ouvre la chambre avec l’intention de vous la livrer, elle le saura. »

Grosz le fixa un long moment.

« Alors je n’ai plus besoin de vous. » Il fit un signe à ses hommes. « Tuez-les. »

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XVIII — L’Ascenseur

L’obscurité dura une seconde. Puis des torches s’allumèrent — por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de partout.

Sán­dor. Madame Zorić avec un para­pluie. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner, un pis­to­let à la main.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la. Ses hommes étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla-t-il. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Peut-être pas, dit Osman. Mais nous essaierons. »

Grosz se jeta sou­dain dans le bas­sin — vers la pierre du Pacha, essayant de for­cer le passage.

Osman plon­gea à sa suite.

Ils lut­tèrent sous l’eau. Osman posa ses mains sur la pierre.

Pro­tège, pen­sa-t-il. Pro­tège ce qui ne doit pas être pris.

La pierre vibra. Une lumière bleu­tée. Et une force invi­sible repous­sa Grosz vers la surface.

La source l’avait reconnu.

Grosz fut emme­né. Osman sor­tit du bas­sin, épuisé.

« C’est fini ? »

« Pour l’instant, dit Sán­dor. Mais il y aura d’autres comme lui. Il y en a toujours. »

Ferenc l’accompagna à sa chambre.

« Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire, dit le lift-boy. Mais ce qu’on peut faire, il faut le faire. »

Le chat Pamuk l’attendait sur le lit.

« C’est fini, lui dit Osman. Pour l’instant. »

Le chat cli­gna des yeux. Len­te­ment. Délibérément.

Osman s’effondra sur le lit et dor­mit jusqu’au len­de­main midi.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 13 à 15

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 13 à 15

 

CHA­PITRE XIII — La Synagogue

Une semaine passa.

Une semaine étran­ge­ment nor­male, après tout ce qui s’était pas­sé. Osman reprit ses habi­tudes — les bains le matin, le thé avec Madame Zorić l’après-midi, les dîners dans la grande salle où les mêmes per­son­nages jouaient les mêmes rôles. Mon­sieur Ler­mon­tov racon­tait tou­jours ses his­toires impos­sibles. Miss Hatha­way des­si­nait tou­jours les mou­lures. Le per­ro­quet Gari­bal­di, orphe­lin de sa maî­tresse dis­pa­rue, avait été adop­té par le Baron Szapá­ry et criait désor­mais des mots en hon­grois plu­tôt qu’en italien.

La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo n’avait jamais été retrou­vée. Ni l’archiviste Fekete. La police avait clas­sé les affaires, faute de preuves et d’intérêt.

Grosz avait dis­pa­ru lui aus­si — de l’hôtel, de Buda­pest, peut-être du pays. Per­sonne ne savait où il était allé. Per­sonne ne posait de questions.

Osman pas­sait ses soi­rées à réflé­chir. La source. Les mémoires. Le savoir accu­mu­lé pen­dant des siècles. Il y avait tant de choses qu’il ne com­pre­nait pas encore. Tant de ques­tions sans réponses.

Un matin, Madame Zorić lui ten­dit une carte de visite pen­dant leur par­tie de bridge.

« Un homme est venu vous cher­cher hier, dit-elle. Pen­dant que vous étiez aux bains. Il a lais­sé ceci. »

La carte était simple, élé­gante : « M. Józ­sef Weisz. Anti­quaire. Buda. » Et au dos, écrit à la main : « Fekete m’a par­lé de vous avant de dis­pa­raître. Je crois avoir quelque chose qui vous intéresse. »

L’adresse menait à une rue étroite de Buda, non loin du Châ­teau. La bou­tique de M. Weisz ne payait pas de mine. Une vitrine pous­sié­reuse expo­sait des objets hété­ro­clites — des livres anciens, des cartes jau­nies, des bibe­lots dont l’âge et la pro­ve­nance res­taient mystérieux.

« Mon­sieur Fazıl Bey, je présume. »

Le vieil homme émer­gea des ombres — soixante-dix ans peut-être, une barbe blanche soi­gneu­se­ment taillée, des yeux vifs der­rière des lunettes à mon­ture d’acier.

« Ma famille vit à Buda depuis le XIVe siècle, expli­qua Weisz après les pré­sen­ta­tions. Mon ancêtre, Samuel Weisz, était l’un des témoins du Pro­to­cole des Eaux. Il a assis­té à la signa­ture de l’accord entre le Pacha et le com­man­deur habsbourgeois. »

Il pous­sa un dos­sier vers Osman.

« Fekete cher­chait un pas­sage — un pas­sage qui reliait les bains Rudas au Gel­lért, en pas­sant sous le Danube. Un pas­sage que même la Confré­rie avait oublié. »

« Et Grosz le sait ? »

« Si Fekete l’a décou­vert, d’autres peuvent l’avoir décou­vert aussi. »

Weisz se leva et revint avec une boîte de bois ancien. À l’intérieur, sur un cous­sin de velours défraî­chi, repo­sait une clé de bronze noir­ci par les siècles, ornée de la tugh­ra de Meh­med IV.

« Samuel Weisz a reçu ceci du Pacha lui-même, avec l’instruction de la remettre au gar­dien quand le moment serait venu. Elle ouvre le pas­sage secret. »

Plus tard, à la Grande Syna­gogue, le rab­bin Hirsch lui révé­la autre chose :

« Un cer­tain Ahmed Fazıl était à Buda en 1686. Il était secré­taire du Pacha. Et selon les archives, c’est lui qui a scel­lé la chambre sous les bains. Pas le Pacha. Le secrétaire. »

Osman res­ta sans voix.

« Votre famille garde ce secret depuis des siècles, Mon­sieur Fazıl Bey. Le sang appelle le sang. L’eau appelle l’eau. Vous n’êtes pas là par hasard. »

CHA­PITRE XIV — Les Weisz

Osman pas­sa la nuit à étu­dier les docu­ments de Samuel Weisz.

Ahmed Fazıl était le plus jeune d’entre nous, mais aus­si le plus dévoué. C’est lui qui a pro­po­sé le sys­tème des gar­diens — une lignée de pro­tec­teurs qui se trans­met­traient le secret de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans jamais appar­te­nir offi­ciel­le­ment à la Confré­rie. Des gar­diens cachés, incon­nus même des autres membres, qui pour­raient rou­vrir la chambre si jamais la Confré­rie faillis­sait à sa mission.

Osman com­prit sou­dain. Sa famille était la gar­dienne ultime — le der­nier recours si tout le reste échouait.

Le len­de­main, Weisz lui mon­tra un autre docu­ment — une page écrite de la main de son grand-oncle Ibrahim :

Quand le der­nier empire tom­be­ra, le der­nier gar­dien se lève­ra. Il vien­dra de l’Est avec le sceau des anciens. Il boi­ra à la source sans soif et ouvri­ra ce qui était fer­mé. Le cercle sera com­plet. La pro­messe sera tenue.

CHA­PITRE XIV bis — L’Insomnie

Il y eut une nuit où Osman ne dor­mit pas.

Ce n’était pas la pre­mière, mais c’était la pire.

Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, écou­tant les bruits de l’hôtel. Le grin­ce­ment du pater­nos­ter qui ne s’arrêtait jamais. Le mur­mure loin­tain de l’eau dans les canalisations.

Le chat Pamuk dor­mait sur le fau­teuil près de la fenêtre. Il avait refu­sé le lit ce soir-là, sans rai­son appa­rente. Les chats font ça parfois.

Osman se leva et s’assit au bureau. La clé de bronze était posée là, à côté de la lettre de son grand-oncle et de la dame blanche. Sa col­lec­tion de mys­tères. Sa col­lec­tion de fardeaux.

Je ne suis pas fait pour ça, pen­sa-t-il.

C’était une pen­sée qu’il avait eue cent fois depuis son arri­vée à Buda­pest. Mais cette nuit, elle avait un goût dif­fé­rent. Plus amer. Plus définitif.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là, vrai­ment ? Un ancien secré­taire du Grand Vizir, sans emploi, sans pays, sans ave­nir. Un homme qui por­tait un fez par obs­ti­na­tion et une lettre par ignorance.

Je suis un fan­tôme, pen­sa-t-il. Un ves­tige. Comme Madame Zorić. Comme le Baron. Comme tous ces gens qui vivent ici en fai­sant sem­blant que le monde n’a pas changé.

Le chat ouvrit un œil, le regar­da, et le referma.

« Tu ne m’es d’aucune aide », dit Osman.

Il mar­cha jusqu’à la fenêtre. Le Danube cou­lait en contre­bas, noir sous le ciel sans lune. Quelque part dans cette ville, des gens dor­maient. Des gens qui ne savaient rien des sources secrètes et des confré­ries millénaires.

Osman les enviait. Puis il se détes­ta de les envier.

Un gent­le­man otto­man ne s’apitoie pas sur son sort. Un gent­le­man otto­man fait face. Un gent­le­man ottoman…

Il n’y a plus de gent­le­men otto­mans, se dit-il avec amer­tume. Il n’y a plus d’Ottomans du tout. Il n’y a que moi, dans une chambre d’hôtel, à trois heures du matin, en train de par­ler à un chat qui refuse de répondre.

Osman posa sa tête sur le bureau.

Il ne pleu­ra pas. Un gent­le­man otto­man ne pleure pas.

Mais il res­ta là, long­temps, dans le silence de la nuit, avec le poids de tous ces secrets sur ses épaules et per­sonne — per­sonne — pour l’aider à les porter.

Quand l’aube se leva sur le Danube, il était tou­jours assis là. Il n’avait pas dor­mi. Il n’avait rien résolu.

Mais il savait qu’il conti­nue­rait. Pas par cou­rage. Pas par devoir. Par défaut.

Parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où aller.

Le chat Pamuk sau­ta sur le bureau, ren­ver­sa l’encrier, et le regar­da avec une satis­fac­tion évidente.

« Mer­ci », dit Osman. « C’est exac­te­ment ce dont j’avais besoin. »

Il net­toya l’encre. Il s’habilla. Il des­cen­dit prendre le petit-déjeuner.

La vie continuait.

C’était peut-être suffisant.

CHA­PITRE XV — Le Bas­tion des Pêcheurs

Osman pas­sa les jours sui­vants à explo­rer Buda­pest, cher­chant l’entrée du pas­sage secret. Rien aux bains Rudas. Rien dans les archives.

Un après-midi, décou­ra­gé, il mon­ta au Bas­tion des Pêcheurs. Une vieille femme l’y abor­da — très âgée, vêtue de noir.

« Votre grand-oncle aimait cet endroit. Il venait ici pour réflé­chir. Avant les grandes décisions. »

« Vous connais­siez mon grand-oncle ? »

« Il y a très long­temps. Nous étions jeunes tous les deux. » Elle posa une main gan­tée sur son bras. « Vous allez devoir choi­sir, Osman Fazıl Bey. Révé­ler ou gar­der. Aucun choix n’est bon. Mais l’un est juste. »

« Com­ment trouve-je le passage ? »

« L’entrée est là où tout a com­men­cé. Là où l’eau jaillit pour la pre­mière fois. Cher­chez le lion qui pleure. »

Elle dis­pa­rut dans la foule.

Le lion qui pleure. Osman réflé­chit. Puis il vit une plaque : « Bains Kirá­ly — Fon­dés en 1565 par le Pacha Arslan. »

Ars­lan. En turc, « lion ».

L’entrée du pas­sage était aux bains Király.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 10 à 12

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 10 à 12

 

CHA­PITRE X — Le Retour de Ferenc

De retour au Gel­lért, Osman trou­va l’hôtel en effervescence.

Ferenc était réapparu.

Le lift-boy avait repris son poste au pater­nos­ter comme si de rien n’était. Il por­tait son uni­forme impec­cable, action­nait les manettes avec sa pré­ci­sion habi­tuelle, et citait Witt­gen­stein aux clients interloqués.

« Où étiez-vous ? » deman­da Madame Zorić, qui l’avait inter­cep­té dans le hall avec l’autorité d’un pro­cu­reur. « Vous avez dis­pa­ru pen­dant trois jours ! »

« Là où les mots ne vont pas, Madame », répon­dit Ferenc. « Witt­gen­stein, pro­po­si­tion 7 : ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. »

Et il retour­na à son ascen­seur, lais­sant Madame Zorić dans un état de frus­tra­tion magnifique.

Osman mon­ta dans le pater­nos­ter. La cabine s’ébranla, com­men­çant son ascen­sion perpétuelle.

« Vous allez bien ? » deman­da-t-il à voix basse.

Ferenc ne le regar­da pas. Ses yeux res­taient fixés sur le mécanisme.

« Il y a des oreilles par­tout, Mon­sieur Fazıl Bey. Et des yeux. » Il action­na une manette. « Mais oui, je vais bien. On m’a… relâ­ché. Avec un avertissement. »

« Quel avertissement ? »

« Que si je par­lais de ce que j’ai vu, il arri­ve­rait des choses désa­gréables. À moi. Et à d’autres. » Ferenc sou­rit tris­te­ment. « Je n’ai pas l’intention de par­ler. Mais je n’ai pas non plus l’intention d’obéir. »

« Que vou­lez-vous dire ? »

La cabine attei­gnit le troi­sième étage. Ferenc ouvrit la grille.

« Ce soir, dit-il. Minuit. Aux bains. Je vous mon­tre­rai ce que je n’ai pas le droit de dire. »

Et il refer­ma la grille, lais­sant Osman sur le palier.

Dans l’après-midi, Osman com­mit une erreur.

Il n’y avait pas d’autre mot pour la décrire. Une erreur. Stu­pide, évi­table, impardonnable.

Il était des­cen­du au salon de thé, l’esprit encore occu­pé par les révé­la­tions des archives, quand une femme l’aborda.

Elle était jeune — vingt-cinq ans peut-être — avec des che­veux noirs cou­pés court à la mode et des yeux d’un vert intense. Elle par­lait un alle­mand par­fait avec un léger accent qu’Osman n’arrivait pas à identifier.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? Je me pré­sente : Kata­ri­na Novak. Je suis jour­na­liste. J’écris un article sur les hôtels ther­maux de Buda­pest pour un maga­zine viennois. »

Osman aurait dû se méfier. Il aurait dû poser des ques­tions, deman­der des réfé­rences, véri­fier son histoire.

Il ne le fit pas.

Peut-être parce qu’elle était jolie. Peut-être parce qu’il était fati­gué. Peut-être sim­ple­ment parce qu’il avait besoin de par­ler à quelqu’un qui ne fai­sait pas par­tie de ce monde de secrets et de conspirations.

Il l’invita à prendre le thé. Ils par­lèrent pen­dant une heure.

Elle posait des ques­tions sur l’histoire otto­mane de Buda­pest, sur les bains, sur les légendes locales. Des ques­tions inno­centes, en appa­rence. Osman répon­dait avec pru­dence au début, puis avec moins de pru­dence à mesure que la conver­sa­tion avançait.

Il ne lui par­la pas de la Confré­rie. Pas direc­te­ment. Mais il men­tion­na les « anciennes tra­di­tions » de l’hôtel. Les « fon­da­tions otto­manes » sur les­quelles le Gel­lért avait été construit. L’« héri­tage » qu’il était venu cher­cher à Budapest.

Il ne réa­li­sa son erreur que le soir, quand Ferenc vint le trou­ver dans sa chambre.

« La femme avec qui vous avez pris le thé, dit le lift-boy sans pré­am­bule. Elle n’est pas journaliste. »

Osman sen­tit son esto­mac se nouer.

« Com­ment le savez-vous ? »

« Je l’ai vue par­ler avec l’un des hommes de Grosz. Dans le hall. Après votre conver­sa­tion. » Ferenc le regar­dait sans juge­ment, mais ses yeux étaient graves. « Elle lui a don­né quelque chose. Un papier. Des notes, peut-être. »

Des notes. Sur ce qu’Osman lui avait dit.

Il s’assit lour­de­ment sur le lit. Le chat Pamuk leva la tête, intri­gué par ce mou­ve­ment brusque.

« Je suis un imbé­cile, dit Osman.

— Vous êtes humain. » Ferenc s’adossa au mur. « Les humains font confiance. C’est ce qui les rend vul­né­rables. Et c’est aus­si ce qui les rend… humains. »

« Ce n’est pas une excuse. »

« Non. Ce n’est pas une excuse. » Ferenc hési­ta. « Mais ce n’est pas non plus la fin du monde. Vous ne lui avez rien dit de vrai­ment impor­tant, n’est-ce pas ? »

Osman repas­sa la conver­sa­tion dans sa tête. Qu’avait-il dit exac­te­ment ? Des géné­ra­li­tés. Des allu­sions. Rien de concret.

Mais assez pour confir­mer qu’il savait quelque chose. Assez pour mon­trer qu’il était important.

« Grosz va savoir que je suis impli­qué, dit-il. Si ce n’était pas déjà évident. »

« Grosz le savait déjà. » Ferenc haus­sa les épaules. « Vous por­tez un fez. Vous êtes Otto­man. Vous êtes arri­vé avec une lettre cache­tée. Il n’avait pas besoin d’une espionne pour com­prendre que vous étiez au cœur de tout ça. »

C’était vrai. Et pourtant.

Osman se sen­tait sale. Tra­hi — non, pas tra­hi. Il s’était tra­hi lui-même. Il avait vou­lu croire qu’une jolie femme s’intéressait à lui pour de bonnes rai­sons. Il avait vou­lu, pen­dant une heure, être autre chose qu’un pion dans un jeu qu’il ne com­pre­nait pas.

Et il avait été stupide.

Le chat Pamuk se leva, s’étira, et vint se frot­ter contre sa jambe. C’était un geste inha­bi­tuel — le chat n’était pas du genre affectueux.

« Même lui sait que vous avez besoin de récon­fort », dit Ferenc avec l’ombre d’un sourire.

Osman cares­sa le chat machinalement.

« Ça m’arrivera encore, dit-il. Des erreurs comme celle-là. Je ne suis pas fait pour ce rôle. Je ne suis pas… »

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il ne savait pas ce qu’il n’était pas.

« Per­sonne n’est fait pour aucun rôle, dit Ferenc. On devient ce qu’on doit être. Ou on ne le devient pas. » Il ouvrit la porte. « Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. Mais ce qu’on peut apprendre de ses erreurs, il faut l’apprendre. »

Il sor­tit, lais­sant Osman seul avec son chat et sa honte.

Cette nuit-là, Osman dor­mit mal. Il rêva de la femme aux yeux verts — Kata­ri­na, si c’était son vrai nom — qui riait en mon­trant ses notes à Grosz. Dans le rêve, les notes conte­naient tout. Tous les secrets. Toutes les faiblesses.

Il se réveilla en sueur, le cœur battant.

Le chat Pamuk dor­mait sur l’oreiller voi­sin, par­fai­te­ment serein.

« Au moins l’un de nous sait ce qu’il fait », mur­mu­ra Osman.

Le chat ne répon­dit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pour­quoi leur com­pa­gnie est si reposante.

Ou si exaspérante.

Par­fois, c’était la même chose.

Le soir, Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton vint le trouver.

L’hydrologue bri­tan­nique avait l’air ner­veux — plus ner­veux encore que d’habitude.

« Puis-je entrer ? C’est important. »

Osman le fit entrer. Nigel s’assit sur la chaise du bureau, puis se rele­va, puis se ras­sit. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Je vous dois des excuses, com­men­ça-t-il. L’autre jour, quand vous m’avez inter­ro­gé sur le Pro­to­cole… j’ai men­ti. Ou plu­tôt, je n’ai pas dit toute la vérité. »

« Je sais. »

« Vous savez ? » Nigel sem­bla sou­la­gé et inquiet à la fois. « Alors vous savez aus­si que… que je fais par­tie de… »

« La Confré­rie des Eaux Vives. Oui. »

Nigel s’affaissa sur sa chaise.

« Com­ment avez-vous découvert ? »

« On me l’a dit. » Osman s’assit sur le lit, délo­geant légè­re­ment Pamuk qui pro­tes­ta d’un feu­le­ment. « Ce que je ne sais pas, c’est de quel côté vous êtes. Gar­diens ? Révé­la­teurs ? Ou la troi­sième fac­tion — celle qui veut sim­ple­ment comprendre ? »

Nigel secoua la tête.

« Je ne suis d’aucun côté. Ou plu­tôt… j’étais d’un côté, mais je ne suis plus sûr. » Il se frot­ta les yeux. « On m’a envoyé ici pour vous obser­ver. Pour éva­luer si vous étiez digne de l’héritage de votre grand-oncle. Mais depuis que je vous connais… »

« Vous avez des doutes. »

« Des doutes sur tout. Sur la Confré­rie. Sur ce que nous pro­té­geons. Sur ce que nous devrions faire. » Nigel le regar­da dans les yeux. « Grosz pré­pare quelque chose. Il a des gens avec lui — des gens dan­ge­reux. Ils vont essayer d’accéder à la chambre, avec ou sans vous. »

« Quand ? »

« Je ne sais pas exac­te­ment. Bien­tôt. Peut-être cette nuit. Peut-être demain. » Nigel se leva. « Je vou­lais vous pré­ve­nir. Parce que vous êtes la seule per­sonne hon­nête que j’aie ren­con­trée dans cette his­toire. La seule qui ne joue pas un double jeu. »

« Vous en êtes sûr ? »

Nigel sou­rit — un sou­rire triste, fatigué.

« Non. Mais j’ai choi­si de vous faire confiance. C’est tout ce que j’ai. »

Il par­tit, lais­sant Osman avec une nou­velle inquiétude.

Cette nuit. Peut-être cette nuit.

À minuit, Osman des­cen­dit aux bains.

Le Gel­lért était silen­cieux à cette heure — les clients dor­maient, le per­son­nel de nuit som­no­lait à la récep­tion, seul le pater­nos­ter conti­nuait son mou­ve­ment per­pé­tuel, vide et obstiné.

Les bains étaient fer­més, mais la porte céda sous la pres­sion d’Osman. Elle n’était pas ver­rouillée — quelqu’un l’avait lais­sée ouverte pour lui.

L’intérieur était sombre, éclai­ré seule­ment par la lumière des lampes de sécu­ri­té qui se reflé­tait sur l’eau des bas­sins. La vapeur mon­tait dou­ce­ment, fantomatique.

Ferenc l’attendait près du bas­sin principal.

« Vous êtes venu, dit-il. Bien. »

À côté de lui se tenait Sán­dor, le pré­po­sé aux ser­viettes. Et der­rière eux, émer­geant de l’ombre, Hay­red­din Efen­di, le vieux bibliothécaire.

« Nous n’avons pas beau­coup de temps, dit Sán­dor. Les autres — ceux de Grosz — vont ten­ter quelque chose cette nuit. Nous devons agir les premiers. »

« Agir comment ? »

« Vous devez des­cendre. » Hay­red­din Efen­di s’avança. « Dans la chambre du Pamuk. Vous devez voir ce qu’elle contient. Et décider. »

« Déci­der quoi ? »

« Ce qu’il convient de faire. Gar­der le secret. Le révé­ler. Le détruire. » Le vieil homme posa une main sur l’épaule d’Osman. « C’est votre droit, en tant que gar­dien. Votre grand-oncle n’a jamais vou­lu choi­sir. Il a pré­fé­ré attendre. Et main­te­nant, il n’y a plus de temps pour attendre. »

Osman regar­da le bas­sin. L’eau était noire dans la pénombre, insondable.

« La clé est dans l’eau, dit-il. Celui qui boit à la source sans soif. Je ne com­prends tou­jours pas. »

« Vous com­pren­drez quand vous y serez, dit Ferenc. Cer­taines choses ne peuvent pas être expli­quées. Elles doivent être vécues. »

Ils mar­chèrent vers le mur aux car­reaux sus­pects — celui avec la tugh­ra cachée. Sán­dor appuya sur les trois car­reaux dans le bon ordre. Le pan­neau coulissa.

L’escalier des­cen­dait dans l’obscurité.

Osman prit une grande ins­pi­ra­tion et com­men­ça à descendre.

CHA­PITRE XI — Sous le Gellért

L’escalier sem­blait ne jamais finir.

Osman des­cen­dait, une main sur le mur humide, l’autre tenant une lampe élec­trique que Sán­dor lui avait don­née. Der­rière lui, Ferenc et Hay­red­din sui­vaient en silence. Sán­dor était res­té en haut, pour mon­ter la garde.

L’air deve­nait plus chaud à mesure qu’ils des­cen­daient. Plus humide. L’odeur de soufre s’intensifiait, presque suffocante.

Puis l’escalier débou­cha sur la salle qu’Osman avait déjà vue — le ham­mam caché, avec ses colonnes et ses arcs, son bas­sin octo­go­nal au centre.

Mais cette fois, quelque chose était différent.

La salle n’était pas vide.

Herr Dok­tor Grosz se tenait près du bas­sin, entou­ré de deux hommes en cos­tume sombre. Il avait une lampe à la main et un sou­rire satis­fait sur le visage.

« Ah, Mon­sieur Fazıl Bey. Je me dou­tais que vous viendriez. »

Osman s’arrêta net. Der­rière lui, il enten­dit Ferenc jurer à voix basse.

« Com­ment êtes-vous entré ? »

« Il y a d’autres pas­sages. D’autres portes. La Confré­rie n’est pas la seule à connaître les secrets de cet endroit. » Grosz s’approcha, ses pas réson­nant sur les dalles de pierre. « Vous avez la lettre de votre grand-oncle, n’est-ce pas ? Celle qui explique com­ment ouvrir la chambre. »

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

« Allons, allons. Ne me pre­nez pas pour un imbé­cile. » Grosz fit un geste, et ses deux aco­lytes s’avancèrent. « La lettre. Don­nez-la-moi, et per­sonne ne sera blessé. »

Osman ne bou­gea pas. Son esprit cal­cu­lait furieu­se­ment — deux hommes, plus Grosz, contre lui-même, Ferenc et un vieillard de soixante-dix ans. Les chances n’étaient pas bonnes.

« Pour­quoi la vou­lez-vous ? deman­da-t-il, gagnant du temps. Vous savez déjà où est la chambre. Vous n’avez qu’à l’ouvrir. »

« Si c’était aus­si simple, je l’aurais déjà fait. » Grosz gri­ma­ça. « La chambre est scel­lée. Pro­té­gée. Quelque chose empêche qui­conque d’y entrer sans… sans la clé appro­priée. Votre grand-oncle connais­sait cette clé. Il l’a écrite dans sa lettre. »

« La clé est dans l’eau, dit Osman. C’est tout ce que dit la lettre. »

Grosz le fixa un long moment, cher­chant le men­songe sur son visage.

« Vous vous moquez de moi. »

« Pas du tout. » Osman sor­tit la lettre de sa poche et la ten­dit. « Lisez vous-même. “La clé est dans l’eau. Celui qui boit à la source sans soif trou­ve­ra ce qui est caché.” C’est une énigme. Je ne la com­prends pas plus que vous. »

Grosz arra­cha la lettre et la par­cou­rut. Son visage se décomposa.

« C’est tout ? C’est tout ce qu’il a écrit ? »

« C’est tout. »

L’Allemand frois­sa le papier avec rage.

« Des siècles de recherche. Des géné­ra­tions d’hommes qui ont cher­ché ce secret. Et tout ce que nous avons, c’est une énigme de vieillard sénile ! »

« Mon grand-oncle n’était pas sénile, dit Osman cal­me­ment. Il était pru­dent. Il savait que la lettre pour­rait tom­ber en de mau­vaises mains. »

Grosz le regar­da avec une haine froide.

« Très bien. Si vous ne connais­sez pas la réponse, vous êtes inutile. » Il fit un geste à ses hommes. « Tuez-les. Tous les trois. »

Les deux aco­lytes s’avancèrent. L’un d’eux sor­tit un couteau.

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XII — Les Factions

L’obscurité fut totale pen­dant une seconde. Puis des lampes s’allumèrent — pas les lampes élec­triques, mais des flammes, des torches, por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de pas­sages qu’Osman n’avait pas remarqués.

Sán­dor. Madame Zorić. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner. Et d’autres — des visages qu’Osman ne recon­nais­sait pas, des hommes et des femmes qui por­taient tous, quelque part sur leurs vête­ments, le signe des eaux.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz, dit Sán­dor d’une voix calme. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la, ses hommes se regrou­pant autour de lui.

« Vous ne pou­vez rien contre moi. J’ai des pro­tec­tions. Des gens puis­sants qui… »

« Vos pro­tec­tions ne valent rien ici. » Madame Zorić s’avança, majes­tueuse dans sa robe noire. « Ceci est un lieu sacré. Un lieu pro­té­gé depuis des siècles. Et vous n’y êtes pas le bienvenu. »

Les hommes de Grosz regar­dèrent autour d’eux, éva­luant leurs chances. Ils étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla Grosz. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Nous ne gar­dons rien, dit Hay­red­din Efen­di. Nous sommes des pro­tec­teurs. Il y a une dif­fé­rence. » Il fit un geste vers la sor­tie. « Par­tez main­te­nant. Et ne reve­nez pas. »

Grosz hési­ta. Puis, rava­geant sa digni­té, il se diri­gea vers un pas­sage laté­ral, ses hommes sur les talons.

« Nous nous rever­rons, Fazıl Bey, lan­ça-t-il par-des­sus son épaule. Et la pro­chaine fois, vos amis ne seront pas là pour vous protéger. »

Il dis­pa­rut dans l’obscurité.

Le silence retom­ba sur la salle. Puis Madame Zorić pous­sa un soupir.

« Quelle désa­gréable créa­ture. J’ai tou­jours su qu’il n’était pas vrai­ment hydrologue. »

Osman se tour­na vers les membres de la Confrérie.

« Vous étiez là depuis le début ? Vous saviez qu’il viendrait ? »

« Nous nous dou­tions, dit Sán­dor. C’est pour­quoi nous vous avons fait venir cette nuit. Pour for­cer sa main. Et pour vous mon­trer que vous n’êtes pas seul. »

Osman regar­da le bas­sin. La pierre du Pacha était tou­jours là, au fond de l’eau, attendant.

« La clé est dans l’eau, répé­ta-t-il. Celui qui boit à la source sans soif. » Il se tour­na vers Hay­red­din Efen­di. « Vous savez ce que ça signi­fie, n’est-ce pas ? »

Le vieux biblio­thé­caire hocha len­te­ment la tête.

« Je le soup­çonne. Mais je n’en suis pas cer­tain. Et c’est à vous de décou­vrir la véri­té. Pas à moi de vous la donner. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la règle. Chaque gar­dien doit trou­ver son propre che­min. C’est ce qui nous dis­tingue de ceux comme Grosz — ceux qui veulent prendre sans com­prendre, pos­sé­der sans mériter. »

Osman s’approcha du bas­sin. L’eau était claire, trans­pa­rente. Il pou­vait voir la pierre gra­vée au fond — les carac­tères arabes, la tugh­ra du Pacha, les motifs géométriques.

Celui qui boit à la source sans soif.

Boire sans avoir soif. Faire quelque chose sans néces­si­té. Sans désir égoïste.

Une idée lui vint.

« L’eau de cette source, dit-il len­te­ment. Elle a des pro­prié­tés par­ti­cu­lières, n’est-ce pas ? Des pro­prié­tés que les gens vou­draient exploi­ter. Gué­ri­son. Conser­va­tion. Peut-être autre chose. »

« C’est ce qu’on dit », confir­ma Hayreddin.

« Et si la clé… c’était de ne pas vou­loir ces pro­prié­tés ? De boire l’eau sans cher­cher à en tirer pro­fit ? De boire… par res­pect, plu­tôt que par désir ? »

Le silence se fit dans la salle. Les membres de la Confré­rie échan­gèrent des regards.

« Votre grand-oncle serait fier », mur­mu­ra Madame Zorić.

Osman ôta sa veste, puis ses chaus­sures. Sans hési­ter davan­tage, il entra dans le bassin.

L’eau était chaude — plus chaude qu’il ne s’y atten­dait. Elle sem­blait vivante, presque, vibrant contre sa peau comme si elle le reconnaissait.

Il mar­cha vers le centre du bas­sin, là où la pierre du Pacha repo­sait au fond. L’eau lui arri­vait à la poi­trine maintenant.

Il s’agenouilla.

Il but.

L’eau n’avait pas de goût par­ti­cu­lier. Ni sou­frée ni miné­rale — juste de l’eau, pure et simple.

Mais quand Osman la but, quelque chose changea.

Pas en lui — ou peut-être en lui, il n’aurait su le dire. C’était comme si le monde s’était légè­re­ment dépla­cé, comme si une porte s’était ouverte quelque part, invi­sible mais présente.

La pierre du Pamuk bougea.

Pas phy­si­que­ment — elle res­ta exac­te­ment où elle était. Mais quelque chose en elle s’ouvrit. Les carac­tères arabes gra­vés sur sa sur­face se mirent à luire fai­ble­ment, d’une lumière bleu­tée qui n’avait rien de naturel.

Osman recu­la ins­tinc­ti­ve­ment. L’eau autour de lui sem­bla frémir.

« N’ayez pas peur. » La voix de Hay­red­din Efen­di réson­nait étran­ge­ment dans la salle voû­tée. « C’est nor­mal. C’est ce qui est cen­sé se passer. »

La lumière s’intensifia. Puis, len­te­ment, la pierre com­men­ça à s’enfoncer dans le fond du bas­sin, révé­lant une ouver­ture — un pas­sage qui des­cen­dait encore plus profondément.

Osman regar­da le trou noir qui venait d’apparaître. De l’eau s’y écou­lait dou­ce­ment, dis­pa­rais­sant dans les ténèbres.

« La chambre du Pacha, mur­mu­ra Ferenc. Per­sonne ne l’a ouverte depuis… je ne sais pas depuis quand. »

« Depuis 1686, dit Sán­dor. Depuis que le Pacha Abdur­rah­man Abdi l’a scellée. »

Osman hési­ta au bord de l’ouverture. L’obscurité en des­sous sem­blait abso­lue, impénétrable.

« Je dois descendre ? »

« C’est votre droit, dit Hay­red­din. Votre choix. Vous pou­vez refer­mer la pierre et lais­ser le secret enfoui. Ou vous pou­vez des­cendre et voir ce que vos ancêtres ont pro­té­gé pen­dant des siècles. »

Osman pen­sa à son grand-oncle Ibra­him, qui n’avait jamais vou­lu choi­sir. À son père, qui ne lui avait jamais par­lé de la Confré­rie. À tous ces hommes qui avaient gar­dé ce secret sans jamais savoir ce qu’ils gar­daient vraiment.

Il pen­sa à Grosz, qui vou­lait prendre sans comprendre.

Il pen­sa à la lettre : « L’eau coule vers le bas. Mais elle peut aus­si remonter. »

Il prit une grande ins­pi­ra­tion et des­cen­dit dans l’ouverture.

Le pas­sage était étroit, à peine assez large pour un homme. L’eau cou­lait le long des parois, tiède et constante. Osman des­cen­dit à tâtons, les pieds glis­sant sur la pierre humide.

Puis le pas­sage s’élargit, et il débou­cha dans une chambre.

C’était une petite salle cir­cu­laire, entiè­re­ment revê­tue de car­reaux de faïence bleue — de la faïence d’Iznik, recon­nut Osman, la même qui ornait les mos­quées de Constan­ti­nople. Au centre, un bas­sin minus­cule, à peine plus grand qu’une vasque. Et dans ce bas­sin, une source.

L’eau jaillis­sait du fond avec une force tran­quille, bouillon­nant légè­re­ment avant de s’écouler par un canal qui dis­pa­rais­sait dans le mur. C’était la source ori­gi­nelle — celle dont toutes les autres dérivaient.

Sur les murs, des ins­crip­tions. Des cen­taines d’inscriptions, en arabe, en latin, en hébreu, en grec, en hon­grois. Des noms, des dates, des for­mules. Et au-des­sus de la source, une plaque de métal gra­vée en turc ottoman :

Ici repose ce qui ne doit pas mou­rir. Ce qui a été confié aux eaux. Que le gar­dien pro­tège, mais ne pos­sède pas. Que le sage com­prenne, mais ne révèle pas. L’eau est la mémoire. L’eau est la vie. L’eau est la promesse.

Osman s’approcha de la source. L’eau qui en jaillis­sait avait quelque chose d’hypnotique — une clar­té par­faite, une pure­té qui sem­blait impossible.

Il ten­dit la main et la plon­gea dans l’eau.

Une sen­sa­tion le tra­ver­sa. Pas de la dou­leur — quelque chose d’autre. Comme si des mil­liers de sou­ve­nirs, des mil­liers de vies, s’étaient sou­dain pres­sés contre sa conscience.

Il vit des images — le Pacha Abdur­rah­man Abdi scel­lant la chambre, des sol­dats habs­bour­geois mon­tant la garde, des hommes et des femmes en robes sombres qui venaient boire à la source au fil des siècles.

Puis les images changèrent.

Il vit son grand-oncle Ibra­him. Jeune — trente ans peut-être. Debout dans une rue de Constan­ti­nople. 1895 ou 1896, à en juger par les vête­ments. Et devant lui, un homme à genoux. Un Armé­nien, com­prit Osman sans savoir com­ment il le savait. L’homme sup­pliait. Ibra­him ne bou­geait pas.

Der­rière Ibra­him, des sol­dats. Des irré­gu­liers. Ils atten­daient un signe.

Ibra­him détour­na les yeux. Sim­ple­ment. Il détour­na les yeux et s’éloigna.

Les sol­dats avancèrent.

Osman vou­lut reti­rer sa main de l’eau, mais il ne pou­vait pas. Les images conti­nuaient, impitoyables.

Il vit un autre Fazıl — son arrière-grand-père, peut-être, ou un ancêtre plus loin­tain. Cet homme-là ne détour­nait pas les yeux. Il ten­dait la main. Il rece­vait de l’argent. Beau­coup d’argent. Et en échange, il don­nait quelque chose — un fla­con d’eau. D’eau de la source.

Il a ven­du, com­prit Osman. L’un des gar­diens a vendu.

L’acheteur était un homme en uni­forme autri­chien. L’année était 1848, peut-être. La révo­lu­tion hon­groise. L’eau avait ser­vi à quelque chose — Osman ne voyait pas quoi exac­te­ment, mais il sen­tait la mort, la tra­hi­son, des hommes pen­dus à des gibets.

Les images s’accélérèrent. D’autres gar­diens. D’autres com­pro­mis­sions. Un Fazıl qui avait bu pour connaître les secrets d’un rival com­mer­cial. Un autre qui avait lais­sé mou­rir un homme en refu­sant de par­ta­ger l’eau qui aurait pu le sau­ver. Un autre encore qui avait sim­ple­ment… oublié. Pen­dant vingt ans, il n’était pas des­cen­du. Il avait vécu sa vie, heu­reux, igno­rant, pen­dant que la source attendait.

Et entre ces ombres, d’autres images — des gar­diens qui avaient tenu bon, qui avaient pro­té­gé, qui avaient sacri­fié. Mais Osman ne par­ve­nait plus à les voir clai­re­ment. Les échecs étaient plus nets. Les tra­hi­sons plus vives.

La source ne fil­trait pas. Elle mon­trait tout. Le bien et le mal. La fidé­li­té et la lâche­té. Les moments de gran­deur et les petites cor­rup­tions quotidiennes.

Osman reti­ra sa main.

Il trem­blait. L’eau dégou­li­nait de ses doigts, tiède et innocente.

Il com­prit.

L’eau de cette source ne gué­ris­sait pas. Elle ne conser­vait pas. Elle se sou­ve­nait. Elle gar­dait la mémoire de tous ceux qui y avaient bu — leurs pen­sées, leurs connais­sances, leurs secrets. C’était une biblio­thèque vivante, un dépôt de sagesse accu­mu­lée depuis des millénaires.

Mais c’était aus­si un miroir. Un miroir qui ne men­tait pas.

Et Osman venait de voir ce que sa lignée avait vrai­ment été. Pas des héros. Pas des saints. Des hommes. Avec leurs fai­blesses, leurs lâche­tés, leurs moments de bas­sesse. Des hommes qui avaient par­fois tra­hi le ser­ment qu’ils étaient cen­sés garder.

Et moi ? pen­sa-t-il. Qu’est-ce que je ferai ? Qu’est-ce que je suis capable de faire ?

Il n’avait pas de réponse.

Il remon­ta len­te­ment, l’esprit encore vibrant des échos de ce qu’il avait vu. L’image de son grand-oncle — ce vieil homme doux dont il gar­dait un sou­ve­nir flou — détour­nant les yeux pen­dant qu’on mas­sa­crait un inno­cent. Cette image ne le quit­te­rait plus.

Les membres de la Confré­rie l’attendaient autour du bas­sin. Leurs visages étaient graves, attentifs.

« Vous avez vu », dit Hay­red­din Efen­di. Ce n’était pas une question.

« Oui. »

« Et vous com­pre­nez pour­quoi nous gar­dons ce secret. »

Osman hési­ta. La réponse qu’on atten­dait de lui était simple : oui, le savoir est dan­ge­reux, il faut le pro­té­ger. Mais ce n’était pas ce qu’il ressentait.

« Je com­prends pour­quoi vous le gar­dez, dit-il len­te­ment. Mais je ne suis pas sûr que vous ayez raison. »

Un silence tom­ba sur la salle. Madame Zorić fron­ça les sour­cils. Sán­dor échan­gea un regard avec Hayreddin.

« Que vou­lez-vous dire ? » deman­da le vieil bibliothécaire.

« J’ai vu des choses. Des gar­diens qui ont tra­hi. Des Fazıl qui ont ven­du, qui ont détour­né les yeux, qui ont oublié. » Osman sor­tit du bas­sin, l’eau dégou­li­nant de ses vête­ments. « Le secret n’est pas si bien gar­dé que ça. Il fuit. Il a tou­jours fui. Et pen­dant qu’on le garde, des gens meurent qui auraient pu être sauvés. »

« C’est le prix, dit Madame Zorić. Le prix de la protection. »

« Mais qui décide que ce prix est juste ? » Osman la regar­da dans les yeux. « Vous ? Moi ? Mon grand-oncle qui détour­nait les yeux pen­dant les massacres ? »

Per­sonne ne répondit.

« Je ne dis pas que Grosz a rai­son, pour­sui­vit Osman. Il veut prendre, pos­sé­der, uti­li­ser. C’est dif­fé­rent. Mais… » Il cher­cha ses mots. « Gar­der n’est pas inno­cent non plus. Gar­der, c’est aus­si choi­sir qui vit et qui meurt. C’est aus­si du pouvoir. »

Hay­red­din Efen­di hocha len­te­ment la tête.

« Votre grand-oncle disait la même chose, à la fin. C’est pour ça qu’il n’a jamais vou­lu choi­sir. Il avait peur de ce que son choix révé­le­rait de lui. »

« Et main­te­nant c’est à moi de choisir. »

« Oui. »

Osman regar­da le bas­sin. La pierre du Pacha avait repris sa place, scel­lant de nou­veau l’entrée de la chambre. Comme si rien ne s’était passé.

Mais quelque chose avait chan­gé. En lui.

Il savait main­te­nant que la lignée des Fazıl n’était pas une chaîne de héros. C’était une chaîne d’hommes faillibles, qui avaient fait de leur mieux — et par­fois, leur mieux n’avait pas suffi.

Et il était le der­nier maillon.

« Je vais res­ter, dit-il fina­le­ment. Pour l’instant. Pas parce que je crois que gar­der est juste. Mais parce que je ne sais pas encore ce qui serait mieux. »

Ce n’était pas la réponse qu’ils atten­daient. Mais c’était la seule qu’il pou­vait donner.

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Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 7 à 9

 

CHA­PITRE VII — Le Lift-Boy disparaît

Pamuk des­cen­dit l’escalier de ser­vice — pas le grand esca­lier de marbre, pas le pater­nos­ter, mais un esca­lier étroit, dis­si­mu­lé der­rière une porte de ser­vice que per­sonne n’utilisait jamais.

Osman le sui­vit, de plus en plus intri­gué. Le chat sem­blait savoir exac­te­ment où il allait. Il des­cen­dait avec l’assurance d’un guide, s’arrêtant par­fois pour véri­fier que l’humain suivait.

Ils pas­sèrent le rez-de-chaus­sée. Puis le sous-sol. Puis un niveau encore plus bas — un niveau qui n’apparaissait sur aucun plan offi­ciel de l’hôtel.

L’escalier débou­cha sur un cou­loir. L’air était chaud et humide, char­gé d’une odeur de soufre. Des tuyaux cou­raient le long des murs, cer­tains modernes, d’autres visi­ble­ment anciens — des conduits de terre cuite qui auraient pu dater du XVIe siècle.

Le chat s’arrêta devant une porte.

C’était une porte ordi­naire — du bois, une poi­gnée de cuivre, rien de remar­quable. Mais sur le cham­branle, à peine visible dans la pénombre, il y avait un sym­bole gra­vé. Une tugh­ra sty­li­sée, entre­la­cée avec quelque chose qui res­sem­blait à des vagues.

Le signe des eaux.

Osman pous­sa la porte. Elle s’ouvrit sans résistance.

Der­rière, une salle. Petite, voû­tée, éclai­rée par une unique ampoule élec­trique qui pen­dait du pla­fond. Et au centre de la salle, assis sur une chaise, les yeux ban­dés et les mains liées, Ferenc le lift-boy.

« Ferenc ! »

Le jeune homme leva la tête.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? C’est vous ? »

Osman se pré­ci­pi­ta pour défaire ses liens. Les cordes étaient ser­rées mais pas cruel­le­ment — on avait vou­lu rete­nir Ferenc, pas le blesser.

« Que s’est-il pas­sé ? Qui vous a fait ça ? »

« Je ne sais pas. » Ferenc se frot­ta les poi­gnets. « Quelqu’un m’a attra­pé hier soir, près du pater­nos­ter. On m’a mis quelque chose sur le visage — du chlo­ro­forme, je sup­pose — et je me suis réveillé ici. Les yeux bandés. »

« Vous n’avez rien vu ? Rien entendu ? »

« Des voix. En alle­mand, prin­ci­pa­le­ment. Et quelques mots en hon­grois. Ils par­laient du Pro­to­cole. Ils disaient que le temps pres­sait, que “l’Ottoman” allait tout gâcher. »

L’Ottoman. C’était lui. Ils par­laient de lui.

« Pour­quoi vous ? deman­da Osman. Pour­quoi vous enlever ? »

Ferenc hési­ta. Dans la lumière bla­farde, son visage sem­blait plus vieux, plus grave.

« Parce que je sais des choses. Des choses que je n’aurais pas dû apprendre. » Il regar­da Osman dans les yeux. « Je suis né dans cet hôtel, Mon­sieur Fazıl Bey. Ma mère était femme de chambre. Mon père… mon père était quelqu’un d’important, autre­fois. Quelqu’un qui connais­sait les secrets du Gellért. »

« Qui était votre père ? »

« Un homme qui citait Witt­gen­stein avant que Witt­gen­stein ne soit publié. » Ferenc sou­rit tris­te­ment. « Un homme qui croyait que le silence était la seule réponse hon­nête à cer­taines ques­tions. Il est mort quand j’avais douze ans. Mais avant de mou­rir, il m’a mon­tré quelque chose. Les gale­ries. Les vraies gale­ries. Celles qui passent sous les bains, sous le Danube, jusqu’aux bains Rudas. »

Osman sen­tit son cœur s’accélérer. Les gale­ries. Les pas­sages secrets. Tout ce que Kirá­ly avait sug­gé­ré, tout ce que Hay­red­din Efen­di avait lais­sé entendre.

« Vous pou­vez me les montrer ? »

Ferenc hocha la tête.

« C’est ce qu’ils vou­laient, je pense. Que je les guide. Mais je ne dirai rien à des gens qui m’enlèvent et me ligotent. » Il se leva, un peu chan­ce­lant. « Vous, c’est dif­fé­rent. Vous êtes celui que nous atten­dions. Le chat vous a trou­vé — c’est bon signe. Les chats blancs ne se trompent jamais. »

Le chat Pamuk, assis près de la porte, les regar­dait avec une satis­fac­tion évidente.

« Com­ment sor­tir d’ici ? »

« Par là. » Ferenc dési­gna une autre porte, à demi dis­si­mu­lée der­rière des tuyaux. « Elle mène aux bains. À l’ancienne par­tie — celle que per­sonne ne visite. »

Ils sor­tirent par la porte déro­bée et s’enfoncèrent dans un dédale de cou­loirs. L’air deve­nait de plus en plus chaud, de plus en plus humide. On enten­dait le bruit de l’eau qui cou­lait quelque part, sou­ter­raine, éternelle.

Puis le cou­loir s’élargit, et Osman vit quelque chose qui lui cou­pa le souffle.

Une salle. Immense. Voû­tée. Avec des colonnes sculp­tées, des arcs en ogive, et au centre, un bas­sin octo­go­nal d’où mon­tait une vapeur légère. La lumière entrait par des ocu­li per­cés dans la voûte — des étoiles de lumière, comme aux bains Rudas.

C’était un ham­mam. Un vrai ham­mam otto­man, intact, oublié, magnifique.

« Com­ment est-ce pos­sible ? mur­mu­ra Osman. Le Gel­lért date de 1918… »

« Le Gel­lért a été construit par-des­sus, dit Ferenc. Mais ceci exis­tait avant. Bien avant. » Il s’approcha du bas­sin. « Mon père m’a ame­né ici une fois. Il m’a dit que c’était le cœur de tout. L’endroit où le Pro­to­cole a été signé. L’endroit où… quelque chose a été scellé. »

Osman s’avança vers le bas­sin. L’eau était claire, par­fai­te­ment trans­pa­rente mal­gré la vapeur. Et au fond, visible à tra­vers l’eau, il y avait une pierre. Une grande pierre plate, gra­vée de carac­tères arabes.

La pierre du Pacha.

« C’est là, dit Ferenc. Sous cette pierre. C’est ce qu’ils cherchent tous. Ce que la Confré­rie garde depuis des siècles. »

Osman contem­pla la pierre. Tout conver­geait vers ce point. La lettre dans sa poche. Les dis­pa­ri­tions. Les aver­tis­se­ments. Et main­te­nant, cette salle oubliée, ce bas­sin, cette pierre qui atten­dait depuis 1686.

« Je ne suis pas prêt, dit-il. Je ne sais même pas ce que je suis cen­sé faire. »

« Vous êtes plus prêt que vous ne le pen­sez. » Une voix. Der­rière eux.

Osman se retourna.

Sán­dor, le pré­po­sé aux ser­viettes, se tenait dans l’ombre d’une colonne. Il avait tro­qué son uni­forme contre une robe simple, sombre. Et à côté de lui, Hay­red­din Efen­di, le vieux bibliothécaire.

« Il est temps d’ouvrir la lettre, dit Sán­dor. Il est temps de savoir. »

CHA­PITRE VIII — Gerbaud

Osman refu­sa.

Pas par obs­ti­na­tion, ni par peur — mais parce qu’il avait besoin de réflé­chir. De com­prendre. D’assembler les pièces avant de faire un choix irréversible.

« Je lirai cette lettre quand je serai prêt, dit-il. Pas avant. Et cer­tai­ne­ment pas parce que vous me le demandez. »

Sán­dor et Hay­red­din Efen­di échan­gèrent un regard. Il y avait de la sur­prise dans leurs yeux — et peut-être du respect.

« Votre grand-oncle aurait dit la même chose, mur­mu­ra Hay­red­din. Il n’aimait pas qu’on le presse. »

« Je ne suis pas mon grand-oncle. »

« Non. Vous êtes vous. Et c’est peut-être exac­te­ment ce dont nous avons besoin. »

Ils remon­tèrent par les gale­ries, Ferenc en tête, le chat Pamuk fer­mant la marche comme une sen­ti­nelle vigi­lante. Per­sonne ne par­la. Le silence des sou­ter­rains était trop pré­sent, trop chargé.

Quand ils émer­gèrent dans les sous-sols du Gel­lért, l’aube poin­tait. Osman avait pas­sé la nuit sous terre sans s’en rendre compte.

« Repo­sez-vous, dit Sán­dor. Réflé­chis­sez. Mais ne tar­dez pas trop. Les autres — ceux qui ont enle­vé Ferenc — ne res­te­ront pas inactifs. »

« Qui sont-ils ? »

« Des gens qui veulent ce que pro­tège la pierre. Des gens prêts à tout pour l’obtenir. » Sán­dor hési­ta. « L’Allemand — Grosz — fait par­tie d’eux. Il y en a d’autres. Dans cet hôtel et ailleurs. »

Osman hocha la tête. Il était trop fati­gué pour poser d’autres questions.

Il remon­ta à sa chambre, s’effondra sur le lit, et dor­mit jusqu’à midi.

Quand il se réveilla, il avait faim. Et il avait besoin d’air — d’autre chose que les cou­loirs du Gel­lért, les regards enten­dus, l’atmosphère de conspi­ra­tion qui impré­gnait chaque mur.

Il déci­da d’aller à la pâtis­se­rie Gerbaud.

Nigel lui en avait par­lé — « la meilleure pâtis­se­rie de Buda­pest, peut-être d’Europe, vous devez abso­lu­ment goû­ter leur Dobos tor­ta ». Osman n’avait jamais eu le temps d’y aller. Aujourd’hui sem­blait le bon moment.

Il tra­ver­sa le pont vers Pest, mar­chant d’un pas déli­bé­ré. Le Danube brillait sous le soleil d’hiver. Les tram­ways pas­saient dans un cli­que­tis métal­lique. Buda­pest vivait sa vie nor­male, indif­fé­rente aux secrets enfouis sous ses bains.

La pâtis­se­rie Ger­baud occu­pait un angle de la Vörös­mar­ty tér. C’était un éta­blis­se­ment d’une élé­gance sur­an­née — boi­se­ries, lustres de cris­tal, vitrines regor­geant de gâteaux aux noms impro­non­çables. Des dames en four­rure pre­naient le thé. Des mes­sieurs lisaient des jour­naux. L’atmosphère était celle d’un monde qui n’avait pas encore réa­li­sé qu’il avait disparu.

Osman com­man­da un café — ils n’avaient pas de café turc, il accep­ta un mok­ka — et un Dobos tor­ta. Il s’installa près de la fenêtre et sor­tit la lettre de sa poche.

Il la posa sur la table, à côté de la pièce d’échecs. La dame blanche et l’enveloppe cache­tée. Deux mys­tères. Deux clés.

Il contem­pla le sceau. Ce rouge sombre qui sem­blait vivant. Cette tugh­ra qui n’en était pas tout à fait une.

« Vous allez enfin l’ouvrir ? »

Osman leva les yeux.

Le joueur d’échecs se tenait devant sa table. L’homme insi­gni­fiant aux yeux trop intenses. Il por­tait un cos­tume gris, par­fai­te­ment ano­nyme, et tenait un cha­peau à la main.

« Puis-je m’asseoir ? »

Ce n’était pas vrai­ment une ques­tion. L’homme s’assit avant qu’Osman pût répondre.

« Vous m’avez lais­sé cette pièce, dit Osman. La dame blanche. »

« En effet. » L’homme ne sou­riait pas. « Un rap­pel. La dame est tou­jours en dan­ger dans une par­tie d’échecs. C’est la pièce la plus puis­sante, mais aus­si la plus vul­né­rable. Comme vous. »

« Qui êtes-vous ? »

« Quelqu’un qui observe. Quelqu’un qui attend. » L’homme sor­tit de sa poche un cava­lier noir. « J’appartiens à une fac­tion de la Confré­rie. Pas celle de Sán­dor et du vieux biblio­thé­caire. Pas celle de l’Allemand non plus. Une troi­sième voie. »

« Com­bien de fac­tions y a‑t-il ? »

« Trop. C’est le pro­blème avec les socié­tés secrètes — elles finissent tou­jours par se divi­ser. » L’homme posa le cava­lier sur la table, à côté de la dame. « Les Gar­diens veulent que le secret reste enfoui pour tou­jours. Les Révé­la­teurs veulent l’exhumer et l’utiliser. Et nous… nous vou­lons sim­ple­ment comprendre. »

« Com­prendre quoi ? »

« Ce qui dort sous la pierre du Pacha. » L’homme se pen­cha en avant. « Per­sonne ne sait vrai­ment ce que c’est. Le Pro­to­cole parle d’un “dépôt sacré”, d’une “eau qui n’est pas de l’eau”, d’un “gar­dien qui ne meurt pas”. Des méta­phores, peut-être. Ou autre chose. »

Osman regar­da la lettre. Puis l’homme. Puis la lettre encore.

« Pour­quoi me dire tout cela ? »

« Parce que vous allez devoir choi­sir. Les Gar­diens vous veulent de leur côté. Les Révé­la­teurs essaie­ront de vous voler la lettre — ou pire. Et moi… » L’homme haus­sa les épaules. « Je vous offre une alter­na­tive. Ouvrez la lettre. Décou­vrez ce qu’elle contient. Et ensuite, déci­dez par vous-même ce qu’il convient de faire. »

« C’est ce que je comp­tais faire de toute façon. »

« Je sais. C’est pour­quoi je vous parle. » L’homme se leva. « Un conseil : ne faites confiance à per­sonne. Pas même à ceux qui pré­tendent être vos amis. Dans cette par­tie, tout le monde a son propre jeu. »

Il posa quelques pièces sur la table pour payer l’addition qu’Osman n’avait pas encore reçue.

« Nous nous rever­rons, Osman Fazıl Bey. Quand vous aurez lu ce que votre grand-oncle vou­lait vous dire. »

Et il par­tit, se fon­dant dans la foule de la pâtis­se­rie comme s’il n’avait jamais été là.

Osman res­ta seul avec son café froid, son gâteau intact, et deux pièces d’échecs sur la nappe.

Il regar­da la lettre.

Puis, len­te­ment, déli­bé­ré­ment, il bri­sa le sceau.

Le papier était fin, jau­ni par le temps. L’écriture était en turc otto­man — cette belle cal­li­gra­phie que les jeunes Turcs avaient abo­lie en même temps que l’Empire.

Mon cher Osman,

Si tu lis ces lignes, c’est que je suis mort et que le monde que nous connais­sions n’existe plus. Je ne m’excuserai pas pour le far­deau que je te lègue — tu es un Fazıl, et les Fazıl ont tou­jours por­té des fardeaux.

Tu es désor­mais le gar­dien dési­gné de la Confré­rie des Eaux Vives. Ce titre ne signi­fie pas ce que tu crois. Nous ne gar­dons pas un tré­sor, ni un docu­ment, ni même un secret au sens ordi­naire du mot. Nous gar­dons une promesse.

En 1686, le der­nier Pacha de Buda a conclu un accord avec les Habs­bourg. Il a accep­té de par­tir — mais pas sans lais­ser quelque chose der­rière lui. Quelque chose que les Otto­mans avaient décou­vert dans les sources ther­males de Buda. Quelque chose que per­sonne ne devait pos­sé­der, mais que per­sonne ne devait non plus détruire.

La pierre du Pacha scelle une chambre. Dans cette chambre, il y a une source — la source ori­gi­nelle, celle dont toutes les autres dérivent. Son eau a des pro­prié­tés que je ne sau­rais décrire. Je les ai vues de mes propres yeux, une fois, quand mon père m’y a emme­né. Et j’ai com­pris pour­quoi elle devait res­ter cachée.

La clé pour ouvrir la chambre est dans l’eau. Ces mots sont une énigme que tu devras résoudre toi-même. Je ne peux pas te la don­ner direc­te­ment — c’est une des règles de la Confré­rie. Chaque gar­dien doit trou­ver son propre chemin.

Méfie-toi de ceux qui te paraî­tront les plus ami­caux. Fais confiance à ceux qui semblent n’avoir aucune rai­son de t’aider. Et sou­viens-toi tou­jours : l’eau coule vers le bas. Mais elle peut aus­si remonter.

Ton grand-oncle qui t’aimait, Ibra­him Fazıl Pamuk

Osman relut la lettre trois fois. Puis il la replia soi­gneu­se­ment et la ran­gea dans sa poche, à côté des pièces d’échecs.

La clé est dans l’eau.

Il ne com­pre­nait pas. Pas encore. Mais il avait le sen­ti­ment que le moment de com­prendre approchait.

Il quit­ta le Ger­baud et mar­cha vers le Danube. Le fleuve cou­lait, imper­tur­bable, vers la mer Noire. Vers Constan­ti­nople. Vers tout ce qu’il avait perdu.

Mais peut-être — peut-être — vers tout ce qu’il était sur le point de trouver.

CHA­PITRE IX — Le Parlement

La clé est dans l’eau.

Osman tour­na et retour­na cette phrase dans sa tête pen­dant deux jours. Il prit les eaux au Gel­lért, obser­vant chaque car­reau, chaque cana­li­sa­tion, chaque reflet. Il retour­na aux bains Rudas, scru­tant les bas­sins comme s’ils allaient lui livrer leurs secrets. Rien.

La clé était peut-être lit­té­rale — un objet métal­lique immer­gé quelque part. Ou méta­pho­rique — une connais­sance, une com­pré­hen­sion, quelque chose qu’on ne trou­vait qu’en « plon­geant » dans le mys­tère. Ou les deux à la fois, comme sou­vent avec les énigmes ottomanes.

Le troi­sième jour, Osman déci­da de chan­ger d’approche. L’archiviste Fekete avait tra­vaillé au Par­le­ment. Il avait consul­té des docu­ments sur l’occupation otto­mane de Buda. Peut-être y avait-il là quelque chose — un indice, une piste, un fil à tirer.

Le Par­le­ment hon­grois se dres­sait au bord du Danube comme un défi à la modes­tie. C’était un bâti­ment déme­su­ré, néo-gothique jusqu’à l’absurde, héris­sé de flèches et de clo­che­tons, conçu pour impres­sion­ner et pour durer. Les Hon­grois l’avaient construit au tour­nant du siècle, quand ils croyaient encore que leur royaume exis­te­rait pour l’éternité. L’éternité avait duré dix-huit ans.

Osman se pré­sen­ta à l’entrée des visi­teurs, son fez bien visible sur sa tête. Le garde le regar­da avec une sur­prise mal dissimulée.

« Je sou­haite consul­ter les archives », dit Osman en allemand.

Le garde ne par­lait pas alle­mand. Ou fai­sait sem­blant de ne pas le par­ler. Après quelques minutes de pan­to­mime labo­rieuse, un fonc­tion­naire fut appe­lé — un petit homme chauve aux lunettes rondes qui sem­blait per­pé­tuel­le­ment inquiet.

« Les archives sont fer­mées au public », dit le fonctionnaire.

« Je suis cher­cheur. » Osman impro­vi­sa. « Je tra­vaille sur l’histoire de l’occupation otto­mane de Buda. L’université de Constan­ti­nople m’a mandaté. »

L’université de Constan­ti­nople. Elle n’existait plus vrai­ment, mais le fonc­tion­naire ne pou­vait pas le savoir. Le mot « uni­ver­si­té » eut l’effet escomp­té — le petit homme se déten­dit légèrement.

« Vous avez des papiers ? »

Osman n’avait pas de papiers. Il avait un cos­tume anglais, un fez otto­man, et un aplomb culti­vé dans les anti­chambres du Grand Vizir.

« Mes papiers sont à l’hôtel. Je peux vous les faire par­ve­nir. En atten­dant, puis-je sim­ple­ment consul­ter les registres ? Je cherche des docu­ments très spécifiques. »

Le fonc­tion­naire hési­ta. Puis, peut-être impres­sion­né par le fez ou par l’assurance d’Osman, il céda.

« Sui­vez-moi. »

Les archives du Par­le­ment occu­paient un sous-sol laby­rin­thique, rem­pli d’étagères qui mon­taient jusqu’au pla­fond. Des mil­liers de docu­ments — décrets, trai­tés, cor­res­pon­dances — dor­maient là dans une odeur de papier ancien et de poussière.

« Que cher­chez-vous exac­te­ment ? » deman­da le fonctionnaire.

« Les docu­ments consul­tés récem­ment par M. Fekete. L’archiviste. »

Le fonc­tion­naire pâlit visiblement.

« Vous connais­siez M. Fekete ? »

« De répu­ta­tion. J’ai appris sa… dis­pa­ri­tion. Je pour­suis ses recherches. »

Le men­songe était plau­sible. Le fonc­tion­naire hocha la tête, visi­ble­ment sou­la­gé de ne pas avoir à expli­quer l’inexplicable.

« M. Fekete consul­tait les docu­ments de la période 1680–1690. La fin de l’occupation otto­mane. Je peux vous mon­trer les dos­siers qu’il a demandés. »

Il gui­da Osman vers une sec­tion recu­lée des archives. Les dos­siers étaient empi­lés sur une table — Fekete n’avait appa­rem­ment pas eu le temps de les ran­ger avant de disparaître.

« Je vous laisse tra­vailler. Appe­lez si vous avez besoin de quelque chose. »

Le fonc­tion­naire s’éloigna. Osman res­ta seul avec les papiers de l’archiviste disparu.

Les docu­ments étaient en latin, en alle­mand, en hon­grois — et quelques-uns en turc otto­man. Osman par­cou­rut les pages jau­nies, cher­chant il ne savait quoi. Des rap­ports mili­taires. Des inven­taires de biens confis­qués. Des cor­res­pon­dances diplomatiques.

Puis il trou­va quelque chose.

Une lettre, datée de sep­tembre 1686, quelques jours avant la red­di­tion de Buda. Elle était signée du Pacha Abdur­rah­man Abdi et adres­sée à un cer­tain « Com­man­deur K. » — pro­ba­ble­ment un offi­cier habsbourgeois.

Osman tra­dui­sit men­ta­le­ment le turc ottoman :

Hono­rable Commandeur,

Confor­mé­ment à notre accord, je vous confirme que le dépôt a été scel­lé dans le lieu conve­nu. Seuls ceux qui portent le signe des eaux pour­ront y accé­der. La clé n’est pas un objet — elle est une com­pré­hen­sion. Celui qui boit à la source sans soif trou­ve­ra ce qui est caché.

Que cette pro­messe lie nos peuples au-delà des guerres et des empires.

Abdur­rah­man Abdi Pacha

Celui qui boit à la source sans soif.

Osman relut la phrase plu­sieurs fois. C’était une énigme dans l’énigme. Boire sans soif — faire quelque chose sans néces­si­té, sans désir ? Ou boire quelque chose qui n’était pas des­ti­né à être bu ?

Il nota la phrase dans un car­net et pour­sui­vit sa lecture.

Un autre docu­ment atti­ra son atten­tion. C’était un plan — un plan des bains de Buda, daté de 1687, juste après la recon­quête habs­bour­geoise. Le plan mon­trait les bains Rudas, les bains Kirá­ly, et un troi­sième ensemble de bains, mar­qué sim­ple­ment « B.G. » — des bains qui n’apparaissaient sur aucune carte moderne.

B.G. Bains du Gel­lért ? Non, c’était impos­sible — le Gel­lért n’existait pas en 1687.

Mais peut-être que quelque chose exis­tait à cet empla­ce­ment. Quelque chose de plus ancien.

Osman exa­mi­na le plan de plus près. Les bains « B.G. » étaient situés au pied de la col­line Gel­lért, près du Danube. Exac­te­ment là où l’hôtel Gel­lért se trou­vait aujourd’hui. Et sur le plan, une anno­ta­tion à l’encre rouge : « Scel­lé par ordre du Com­man­deur. Accès interdit. »

C’était donc cela. Les bains secrets que Ferenc lui avait mon­trés — le ham­mam caché sous le Gel­lért — exis­taient déjà au XVIIe siècle. Les Habs­bourg les avaient scel­lés, construi­sant par-des­sus au fil des siècles, jusqu’à ce que l’hôtel Gel­lért les recouvre com­plè­te­ment en 1918.

Mais pour­quoi les scel­ler ? Que protégeaient-ils ?

Osman allait pour­suivre sa lec­ture quand il remar­qua quelque chose. Le dos­sier était incom­plet. Des pages avaient été arra­chées — les bords déchi­rés étaient encore visibles dans la reliure.

Il appe­la le fonctionnaire.

« Ces docu­ments — il manque des pages. »

Le fonc­tion­naire exa­mi­na le dos­sier et pâlit de nouveau.

« C’est impos­sible. Les archives sont sécu­ri­sées. Per­sonne ne peut… »

« Quelqu’un l’a fait. Récem­ment, à en juger par la fraî­cheur des déchi­rures. » Osman fixa le petit homme. « Qui d’autre a consul­té ces docu­ments depuis la dis­pa­ri­tion de M. Fekete ? »

Le fonc­tion­naire hési­ta. Son front se cou­vrit de sueur.

« Je… je ne suis pas auto­ri­sé à… »

« Un nom. C’est tout ce que je demande. »

Le silence s’étira. Puis le fonc­tion­naire céda.

« Un Alle­mand. Herr Dok­tor Grosz. Il est venu il y a trois jours. Avec une auto­ri­sa­tion du minis­tère. Je n’ai pas pu refuser. »

Grosz. Évi­dem­ment.

Osman remer­cia le fonc­tion­naire et quit­ta les archives. En sor­tant du Par­le­ment, il eut la cer­ti­tude d’être sui­vi. Une sil­houette, dans la foule — tou­jours à la même dis­tance, tou­jours juste au bord de son champ de vision.

Il accé­lé­ra le pas. La sil­houette accé­lé­ra aussi.

Il tour­na brus­que­ment dans une ruelle. La sil­houette suivit.

Osman s’arrêta net et fit volte-face.

La ruelle était vide.

Il res­ta un moment immo­bile, le cœur bat­tant. Puis il reprit sa marche vers le Gel­lért, jetant des regards par-des­sus son épaule.

Per­sonne.

Mais le sen­ti­ment d’être obser­vé ne le quit­ta pas.

Lire la suite…

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